summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--37989-0.txt11670
-rw-r--r--37989-0.zipbin0 -> 289754 bytes
-rw-r--r--37989-8.txt11670
-rw-r--r--37989-8.zipbin0 -> 287212 bytes
-rw-r--r--37989-h.zipbin0 -> 298743 bytes
-rw-r--r--37989-h/37989-h.htm11781
-rw-r--r--37989-h/images/colophon.pngbin0 -> 2521 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
10 files changed, 35137 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/37989-0.txt b/37989-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..e9ba2c6
--- /dev/null
+++ b/37989-0.txt
@@ -0,0 +1,11670 @@
+The Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres d'un voyageur
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: November 12, 2011 [EBook #37989]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+ŒUVRES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE ÉDITION FORMAT GRAND IN-18
+
+
+ LES AMOURS DE L'AGE D'OR 1 vol.
+ ADRIANI 1 --
+ ANDRÉ 1 --
+ ANTONIA 1 --
+ LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ 2 --
+ CADIO 1 --
+ LE CHATEAU DES DESERTES 1 --
+ LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE 2 --
+ LA COMTESSE DE RUDOLSTADT 2 --
+ LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE 2 --
+ CONSTANCE VERRIER 1 --
+ CONSUELO 3 --
+ LES DAMES VERTES 1 --
+ LA DANIELLA 2 --
+ LA DERNIÈRE ALDINI 1 --
+ LE DERNIER AMOUR 1 --
+ LE DIABLE AUX CHAMPS 1 --
+ ELLE ET LUI 1 --
+ LA FAMILLE DE GERMANDRE 1 --
+ LA FILLEULE 1 --
+ FLAVIE 1 --
+ FRANÇOIS LE CHAMPI 1 --
+ HISTOIRE DE MA VIE 10 --
+ UN HIVER À MAJORQUE--SPIRIDION 1 --
+ L'HOMME DE NEIGE 3 --
+ HORACE 1 --
+ INDIANA 1 --
+ ISIDORA 1 --
+ JACQUES 1 --
+ JEAN DE LA ROCHE 1 --
+ JEAN ZISKA--GABRIEL 1 --
+ JEANNE 1 --
+ LAURA 1 --
+ LÉLIA.--Métella.--Cora 2 --
+ LETTRES D'UN VOYAGEUR 1 --
+ LUCRÉZIA--FLORIANI--LAVINIA 1 --
+ MADEMOISELLE LA QUINTINIE 1 --
+ MADEMOISELLE MERQUEM 1 --
+ LES MAÎTRES SONNEURS 1 --
+ LES MAÎTRES MOSAÏSTES 1 --
+ LA MARE AU DIABLE 1 --
+ LE MARQUIS DE VILLEMER 1 --
+ MAUPRAT 1 --
+ LE MEUNIER D'ANGIBAULT 1 --
+ MONSIEUR SYLVESTRE 1 --
+ MONT-REVÈCHE 1 --
+ NARCISSE 4 --
+ NOUVELLES 4 --
+ LA PETITE FADETTE 1 --
+ LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE 2 --
+ LE PICCININO 2 --
+ PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE 1 --
+ LE SECRÉTAIRE INTIME 1 --
+ SIMON 1 --
+ TAMARIS 1 --
+ TEVERINO--Léone Léoni 1 --
+ THÉATRE COMPLET 4 --
+ THÉATRE DE NOHANT 1 --
+ L'USCOQUE 1 --
+ VALENTINE 1 --
+ VALVÈDRE 1 --
+ LA VILLE NOIRE 1 --
+
+F. AUREAU.--Imprimerie de LAGNY.
+
+
+
+
+LETTRES
+D'UN
+VOYAGEUR
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1869
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Jamais ouvrage, si ouvrage il y a, n'a été moins raisonné et moins
+travaillé que ces deux volumes[A] de lettres écrites à des époques assez
+éloignées les unes des autres, presque toujours à la suite d'émotions
+graves dont elles ne sont pas le récit, mais le reflet. Elles n'ont été
+pour moi qu'un soulagement instinctif et irréfléchi à des
+préoccupations, à des fatigues ou à des accablements qui ne me
+permettaient pas d'entreprendre ou de continuer un roman. Quelques-unes
+furent même écrites à la course, finies en hâte à l'heure du courrier et
+jetées à la poste, sans arrière-pensée de publicité. L'idée d'en faire
+collection et de remplir quelques lacunes m'engagea, par la suite, à les
+redemander à ceux de mes amis que je supposais les avoir conservées; et
+celles-là sont probablement les moins mauvaises, comme on le comprendra
+facilement, l'expression des émotions personnelles étant toujours plus
+libre et plus sincère dans le tête-à-tête qu'elle ne peut l'être avec un
+inconnu en tiers. Cet inconnu, c'est le lecteur, c'est le public; et
+s'il n'y avait pas, dans l'exercice d'écrire, un certain charme souvent
+douloureux, parfois enivrant, presque toujours irrésistible, qui fait
+qu'on oublie le _témoin inconnu_ et qu'on s'abandonne à son sujet, je
+pense qu'on n'aurait jamais le courage d'écrire sur soi-même, à moins
+qu'on n'eût beaucoup de bien à en dire. Or, l'on conviendra, en lisant
+ces lettres, que je ne me suis jamais trouvé dans ce cas, et qu'il m'a
+fallu beaucoup de hardiesse ou beaucoup d'irréflexion pour entretenir le
+public de ma personnalité pendant deux volumes.
+
+Je mentionne tout ceci pour excuser auprès de mes lecteurs, amateurs de
+romans, habitués à ne me voir faire rien de pis, la malheureuse idée que
+j'ai eue de me mettre en scène à la place de personnages un peu mieux
+posés et un peu mieux drapés pour paraître en public. Je viens de le
+dire: c'est aux époques où mon cerveau fatigué se trouvait vide de héros
+et d'aventures, que, semblable à un _imprésario_ dont la troupe serait
+en retard à l'heure du spectacle, je suis venu, tout distrait et tout
+troublé, en robe de chambre sur la scène, raconter vaguement le prologue
+de la pièce attendue. Je crois qu'en effet, pour qui s'intéresserait aux
+secrètes opérations du cœur humain, certaines lettres familières,
+certains actes, insignifiants en apparence, de la vie d'un artiste,
+seraient la plus explicite préface, la plus claire exposition de son
+œuvre.
+
+Que les amateurs de fictions me pardonnent un peu cependant. Dans
+plusieurs de ces lettres, j'ai travaillé pour eux en habillant mon
+triste personnage, mon pauvre _moi_, d'un costume qui n'était pas
+habituellement le sien, et en faisant disparaître le plus possible son
+existence matérielle derrière une existence morale plus vraie et plus
+intéressante. Ainsi on ne voit guère, en lisant ces lettres, si c'est un
+homme, un vieillard ou un enfant qui raconte ses impressions.
+Qu'importait au lecteur mon âge et ma démarche? C'est à l'Opéra que la
+jeunesse, la beauté ou la grâce intéressent les yeux et l'imagination.
+Dans un livre de la nature de celui-ci, c'est l'émotion, c'est la
+rêverie, ou la tristesse, ou l'enthousiasme, ou l'inquiétude, qui
+doivent se rendre sympathiques au lecteur. Ce qu'il peut demander à
+celui qui abandonne son âme à la pitié ou à la colère de l'examen, c'est
+de lui laisser voir les mouvements de ce cœur _personnifié_, à je
+puis ainsi dire. Ainsi, en parlant tantôt comme un écolier vagabond,
+tantôt comme un vieux oncle podagre, tantôt comme un jeune soldat
+impatient, je n'ai fait autre chose que de peindre mon âme sous la forme
+qu'elle prenait à ces moments-là: tantôt insouciante et folâtre, tantôt
+morose et fatiguée, tantôt bouillante et rajeunie. Et qui de nous ne
+résume en lui, à chaque heure de sa vie, ces trois âges de l'existence
+morale, intellectuelle et physique? Quel vieillard ne s'est senti enfant
+bien des fois? quel enfant n'a eu des accablements de vieillesse à
+certaines heures? Quel homme n'est à la fois vieillard et enfant dans la
+plupart de ses agitations? Ai-je fait autre chose que l'histoire d'un
+chacun de nous? Non, je n'ai pas fait autre chose, et je n'ai pas voulu
+faire autre chose. Je n'ai pas voulu qu'on cherchât, sous le déguisement
+de ce problématique voyageur, le secret d'une individualité bizarre ou
+remarquable. On ne peut pas me supposer un soin si puéril quand on voit
+combien je me suis peu ménagé en ouvrant mon cœur sanglant à
+l'expérimentation psychologique. Si je l'ai fait, si je me suis dévoué à
+ce supplice, sans honte et sans effroi, c'est que je connaissais bien
+aussi les plaies qui rongent les hommes de mon temps, et le besoin
+qu'ils ont tous de se connaître, de s'étudier, de sonder leurs
+consciences, de s'éclairer sur eux-mêmes par la révélation de leurs
+instincts et de leurs besoins, de leurs maux et de leurs aspirations.
+Mon âme, j'en suis certain, a servi de miroir à la plupart de ceux qui y
+ont jeté les yeux. Aussi plusieurs s'y sont fait peur à eux-mêmes, et, à
+la vue de tant de faiblesse, de terreur, d'irrésolution, de mobilité,
+d'orgueil humilié et de forces impuissantes, ils se sont écriés que
+j'étais un malade, un fou, une âme d'exception, un prodige d'orgueil et
+de scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise
+foi! Je ne diffère de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne
+cherche point à farder des couleurs de la jeunesse et de la santé mes
+traits flétris par l'épouvante. Vous avez bu le même calice, vous avez
+souffert les mêmes tourments. Comme moi vous avez douté, comme moi vous
+avez nié et blasphémé, comme moi vous avez erré dans les ténèbres,
+maudissant la Divinité et l'humanité, faute de comprendre! Au siècle
+dernier, Voltaire écrivait au-dessous de la statue de Cupidon ces vers
+fameux:
+
+ Qui que tu sois, voici ton maître;
+ Il l'est, le fut ou le doit être.
+
+Aujourd'hui Voltaire inscrirait cet arrêt solennel sur le socle d'une
+autre allégorie: ce serait le Doute, et non plus l'Amour, que sa vieille
+main tremblante illustrerait de ce distique. Oui, le doute, le
+scepticisme modeste ou pédant, audacieux ou timide, triomphant ou
+désolé, criminel ou repentant, oppresseur ou opprimé, tyran ou victime;
+homme de nos jours,
+
+ Qui que tu sois, c'est là ton maître;
+ Il l'est, le fut ou le doit être.
+
+Ne rougissons donc pas tant les uns des autres, et ne portons pas
+hypocritement le fardeau de notre misère. Tous, tant que nous sommes,
+nous traversons une grande maladie, ou nous allons devenir sa proie si
+nous ne l'avons déjà été. Il n'y a que les athées qui font du doute un
+crime et une honte, comme il n'y a que les faux braves qui prétendent
+n'avoir jamais manqué de force et de cœur. Le doute est le mal de
+notre âge, comme le choléra. Mais salutaire comme toutes les crises où
+Dieu pousse l'intelligence humaine, il est le précurseur de la santé
+morale, de la foi. Le doute est né de l'examen. Il est le fils malade et
+fiévreux d'une puissante mère, la liberté. Mais ce ne sont pas les
+oppresseurs qui te guériront. Les oppresseurs sont athées; l'oppression
+et l'athéisme ne savent que tuer. La liberté prendra elle-même son
+enfant rachitique dans ses bras; elle l'élèvera vers le ciel, vers la
+lumière, et il deviendra robuste et croyant comme elle. Il se
+transformera, il deviendra l'espérance, et, à son tour, il engendrera
+une fille d'origine et de nature divine, la connaissance, qui engendrera
+aussi, et ce dernier-né sera la foi.
+
+Quant à moi, pauvre convalescent, qui frappais hier aux portes de la
+mort, et qui sais bien la cause et les effets de mon mal, je vous les ai
+dits, je vous les dirai encore. Mon mal est le vôtre, c'est l'examen
+accompagné d'ignorance. Un peu plus de connaissance nous sauvera.
+Examinons donc encore, apprenons toujours, arrivons à la connaissance.
+Quand nous avons nié la vérité (moi tout le premier), nous n'avons fait
+que proclamer notre aveuglement, et les générations qui nous survivront
+tireront de notre âge de cécité d'utiles enseignements. Elles diront que
+nous avons bien fait de nous plaindre, de nous agiter, de remplir l'air
+de nos cris, d'importuner le ciel de nos questions, et de nous dérober
+par l'impatience et la colère à ce mal qui tue ceux qui dorment. Au
+retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des
+spectres effarés qui s'efforçaient, en gémissant et en blasphémant, de
+retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient calmes et
+résignés, se couchaient sur la glace et restaient là engourdis par la
+mort. Malheur aux résignés d'aujourd'hui! Malheur à ceux qui acceptent
+l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute avec un
+visage serein! Ceux-là mourront, ceux-là sont morts déjà, ensevelis dans
+la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants
+et qui appellent avec des plaintes amères, retrouveront le chemin de la
+terre promise, et ils verront luire le soleil.
+
+L'ignorance, le doute, le sophisme, l'injustice, ai-je dit: oui, voilà
+les écueils au milieu desquels nous tâchons de nous diriger; voilà les
+malheurs et les dangers dont notre vie est semée. En relisant les
+_Lettres d'un Voyageur_, que je n'avais pas eu le courage de revoir et
+de juger depuis plusieurs années, je ne me suis guère étonné de m'y
+trouver ignorant, sceptique, sophiste, inconséquent, injuste à chaque
+ligne. Je n'ai pourtant rien changé à cette œuvre informe, si ce
+n'est quelques mots impropres et une ou deux pages de lieux communs sans
+intérêt. Le second volume, en général, a fort peu de valeur, sous
+quelque point de vue qu'on l'envisage. Le premier, quoique rempli
+d'erreurs de tout genre encore plus naïves, a une valeur certaine: celle
+d'avoir été écrit avec une étourderie spontanée pleine de jeunesse et de
+franchise. S'il tombait entre les mains de gens graves, il les ferait
+sourire; mais si ces gens graves avaient quelque bonté et quelque
+sincérité, ils y trouveraient matière à plaindre, à consoler, à
+encourager et à instruire la jeunesse rêveuse, ardente et aveugle de
+notre époque. Connaissant davantage, par ma confession, les causes et
+la nature de nos souffrances, ils y deviendraient plus compatissants, et
+sauraient que ce n'est ni avec des railleries amères ni avec des
+anathèmes pédants qu'on peut la guérir, mais avec des enseignements
+vrais et le sentiment profond de la charité humaine.
+
+
+
+
+LETTRES D'UN VOYAGEUR
+
+
+
+
+I
+
+
+ Venise, 1er mai 1834
+
+J'étais arrivé à Bassano à neuf heures du soir, par un temps froid et
+humide. Je m'étais couché, triste et fatigué, après avoir donné
+silencieusement une poignée de main à mon compagnon de voyage. Je
+m'éveillai au lever du soleil, et je vis de ma fenêtre s'élever, dans le
+bleu vif de l'air, les créneaux enveloppés de lierre de l'antique
+forteresse qui domine la vallée. Je sortis aussitôt pour en faire le
+tour et pour m'assurer de la beauté du temps.
+
+Je n'eus pas fait cent pas que je trouvai le docteur assis sur une
+pierre, et fumant une pipe de caroubier de sept pieds de long qu'il
+venait de payer huit sous à un paysan. Il était si joyeux de son
+emplette, et tellement perdu dans les nuées de son tabac, qu'il eut bien
+de la peine à m'apercevoir. Quand il eut chassé de sa bouche le dernier
+tourbillon de fumée qu'il put arracher à ce qu'il appelait sa _pipetta_,
+il me proposa d'aller déjeuner à une _boutique de café_ sur les fossés
+de la citadelle, en attendant que le voiturin qui devait nous ramener à
+Venise eût fini de se préparer au voyage. J'y consentis.
+
+Je te recommande, si tu dois revenir par ici, le café des Fossés, à
+Bassano, comme une des meilleures fortunes qui puissent tomber à un
+voyageur ennuyé des chefs-d'œuvre classiques de l'Italie. Tu le
+souviens que, quand nous partîmes de France, tu n'étais avide,
+disais-tu, que de _marbres taillés_. Tu m'appelais sauvage quand je te
+répondais que je laisserais tous les palais du monde pour aller voir une
+belle montagne de marbre brut dans les Apennins ou dans les Alpes. Tu te
+souviens aussi qu'au bout de peu de jours tu fus rassasié de statues, de
+fresques, d'églises et de galeries. Le plus doux souvenir qui te resta
+dans la mémoire fut celui d'une eau limpide et froide où tu lavas ton
+front chaud et fatigué dans un jardin de Gênes. C'est que les créations
+de l'art parlent à l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle
+à toutes les facultés. Il nous pénètre par tous les pores comme par
+toutes les idées. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration,
+l'aspect des campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraîcheur des eaux,
+les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et
+dans les nerfs, en même temps que l'éclat des couleurs et la beauté des
+formes s'insinuent dans l'imagination. Ce sentiment de plaisir et de
+bien-être est appréciable à toutes les organisations, même aux plus
+grossières: les animaux l'éprouvent jusqu'à un certain point. Mais il ne
+procure aux organisations élevées qu'un plaisir de transition, un repos
+agréable après des fonctions plus énergiques de la pensée. Aux esprits
+vastes il faut le monde entier, l'œuvre de Dieu et les œuvres de
+l'homme. La fontaine d'eau pure t'invite et te charme; mais tu n'y peux
+dormir qu'un instant. Il faudra que tu épuises Michel-Ange et Raphaël
+avant de t'arrêter de nouveau sur le bord du chemin; et quand tu auras
+lavé la poussière du voyage dans l'eau de la source, tu repartiras en
+disant: «Voyons ce qu'il y a encore sous le soleil.»
+
+Aux esprits médiocres et paresseux comme le mien, le revers d'un fossé
+suffirait pour dormir toute une vie, s'il était permis de faire en
+dormant ou en rêvant ce dur et aride voyage. Mais encore faudrait-il que
+ce fossé fût dans le genre de celui de Bassano, c'est-à-dire qu'il fût
+élevé de cent pieds au-dessus d'une vallée délicieuse, et qu'on pût y
+déjeuner tous les matins sur un tapis de gazon semé de primevères, avec
+du café excellent, du beurre des montagnes et du pain anisé.
+
+C'est à un pareil déjeuner que je t'invite quand tu auras le temps
+d'aimer le repos. Dans ce temps-là tu sauras tout; la vie n'aura plus de
+secrets pour toi. Tes cheveux commenceront à grisonner, les miens auront
+achevé de blanchir; mais la vallée de Bassano sera toujours aussi belle,
+la neige des Alpes aussi pure; et notre amitié?...--J'espère en ton
+cœur, et je réponds du mien.
+
+La campagne n'était pas encore dans toute sa splendeur, les prés étaient
+d'un vert languissant tirant sur le jaune, et les feuilles ne faisaient
+encore que bourgeonner aux arbres. Mais les amandiers et les pêchers en
+fleurs entremêlaient çà et là leurs guirlandes roses et blanches aux
+sombres masses des cyprès. Au milieu de ce jardin immense, la Brenta
+coulait rapide et silencieuse sur un lit de sable, entre ces deux larges
+rives de cailloux et de débris de roches qu'elle arrache du sein des
+Alpes, et dont elle sillonne les plaines dans ses jours de colère. Un
+demi-cercle de collines fertiles, couvertes de ces longs rameaux de
+vigne noueuse qui se suspendent à tous les arbres de la Vénétie, faisait
+un premier cadre au tableau; et les monts neigeux, étincelants aux
+premiers rayons du soleil, formaient, au delà, une seconde bordure
+immense, qui se détachait comme une découpure d'argent sur le bleu
+solide de l'air.
+
+--Je vous ferai observer, me dit le docteur, que votre café refroidit et
+que le voiturin nous attend.
+
+--Ah çà, docteur, lui répondis-je, est-ce que vous croyez que je veux
+retourner maintenant à Venise?
+
+--Diable! reprit-il d'un air soucieux.
+
+--Qu'avez-vous à dire? ajoutai-je. Vous m'avez amené ici pour voir les
+Alpes, apparemment; et quand j'en touche le pied, vous vous imaginez que
+je veux retourner à votre ville marécageuse?
+
+--Bah! j'ai gravi les Alpes plus de vingt fois! dit le docteur.
+
+--Ce n'est pas absolument le même plaisir pour moi de savoir que vous
+l'avez fait ou de le faire moi-même, répondis-je.
+
+--Oui-da! continua-t-il sans m'écouter; savez-vous que dans mon temps
+j'ai été un célèbre chasseur de chamois? Tenez, voyez-vous cette brèche
+là-haut, et ce pic là-bas? Figurez-vous qu'un jour...
+
+--_Basta, basta!_ docteur, vous me raconterez cela à Venise, un soir
+d'été que nous fumerons quelque pipe gigantesque sous les tentes de la
+place Saint-Marc avec vos amis les Turcs. Ce sont des gens trop graves
+pour interrompre un narrateur, quelque sublime impertinence qu'il
+débite, et il n'y a pas de danger qu'ils donnent le moindre signe
+d'impatience ou d'incrédulité avant la fin de son récit, durât-il trois
+jours et trois nuits. Pour aujourd'hui, je veux suivre votre exemple en
+montant à ce pic là-haut, et en descendant par cette brèche là-bas...
+
+--Vous? dit le docteur en jetant un regard de mépris sur mon chétif
+individu.
+
+Puis, il reporta complaisamment son regard sur une de ses mains qui
+couvrait la moitié de la table, sourit, et se dandina d'un air
+magnifique.
+
+--Les voltigeurs font campagne tout aussi bien que les cuirassiers, lui
+dis-je avec un peu de dépit; et pour gravir les rochers, le moindre
+chevreau est plus agile que le plus robuste cheval.
+
+--Je vous ferai observer, reprit mon compagnon, que vous êtes malade, et
+que j'ai répondu de vous ramener à Venise, mort ou vif.
+
+--Je sais qu'en qualité de médecin vous vous arrogez droit de vie et de
+mort sur moi; mais voyez mon caprice, docteur! il me prend envie de
+vivre encore cinq ou six jours.
+
+--Vous n'avez pas le sens commun, répondit-il. J'ai donné d'un côté ma
+parole d'honneur de ne pas vous quitter; de l'autre, j'ai fait le
+serment d'être à Venise demain matin. Voulez-vous donc me mettre dans la
+nécessité de violer un de mes deux engagements?
+
+--Certainement, je le veux, docteur.
+
+Il fit un profond soupir, et après un instant de rêverie:--J'ai observé,
+dit-il, que les petits hommes sont généralement doués d'une grande force
+morale, ou, au moins, pourvus d'un immense entêtement.
+
+--Et c'est en raison de cette observation savante, m'écriai-je en
+sautant du balcon sur l'esplanade, que vous allez me laisser ma liberté,
+docteur aimable!
+
+--Vous me forcez de transiger avec ma conscience, dit-il en se penchant
+sur le balcon. J'ai juré de vous ramener à Venise; mais je ne me suis
+pas engagé à vous y ramener un jour plutôt que l'autre...
+
+--Certainement, cher docteur. Je pourrais ne retourner à Venise que
+l'année prochaine, et pourvu que nous fissions notre entrée ensemble par
+la Giudecca...
+
+--Vous moquez-vous de moi? s'écria-t-il.
+
+--Certainement, docteur, répondis-je. Et nous eûmes ensemble une dispute
+épouvantable, laquelle se termina par de mutuelles concessions. Il
+consentit à me laisser seul, et je m'engageai à être de retour à Venise
+avant la fin de la semaine.
+
+--Soyez à Mestre samedi soir, dit le docteur; j'irai au-devant de vous
+avec Catullo et la gondole.
+
+--J'y serai, docteur, je vous le jure.
+
+--Jurez-le par notre meilleur ami, par celui qui était encore là, ces
+jours passés, pour vous faire entendre raison.
+
+--Je jure par lui, répondis-je, et vous pouvez croire que c'est une
+parole sacrée. Adieu, docteur.
+
+Il serra ma main dans sa grosse main rouge, et faillit la briser comme
+un roseau. Deux larmes coulèrent silencieusement sur ses joues. Puis il
+leva les épaules et rejeta ma main en disant: Allez au diable!--Quand il
+eut fait dix pas en courant, il se retourna pour me crier:--Faites
+couper vos talons de bottes avant de vous risquer dans les neiges. Ne
+vous endormez pas trop près des rochers; songez qu'il y a par ici
+beaucoup de vipères. Ne buvez pas indistinctement à toutes les sources,
+sans vous assurer de la limpidité de l'eau; sachez que la montagne a des
+veines malfaisantes. Fiez-vous à tout montagnard qui parlera le vrai
+dialecte; mais si quelque traînard vous demande l'aumône en langue
+étrangère ou avec un accent suspect, ne mettez pas la main à votre
+poche, n'échangez pas une parole avec lui. Passez votre chemin; mais
+ayez l'œil sur son bâton.
+
+--Est-ce tout, docteur?
+
+--Soyez sûr que je n'omets jamais rien d'utile, répondit-il, d'un air
+fâché, et que personne ne connaît mieux que moi ce qu'il convient de
+faire et ce qu'il convient d'éviter en voyage.
+
+--_Ciaò, egregio dottore_, lui dis-je en souriant.
+
+--_Schiavo suo_, répondit-il d'une voix brève en enfonçant son chapeau
+sur sa tête....
+
+ * * * * *
+
+Je conviens que je suis de ceux qui se casseraient volontiers le cou par
+bravade, et qu'il n'est pas d'écolier plus vain que moi de son courage
+et de son agilité. Cela tient à l'exiguité de ma stature et à l'envie
+qu'éprouvent tous les petits hommes de faire ce que font les hommes
+forts.--Cependant tu me croiras si je te dis que jamais je n'avais moins
+songé à faire ce que nous appelons une _expédition_. Dans mes jours de
+gaieté, dans ces jours devenus bien rares où je sortirais volontiers,
+comme Kreissler, avec deux chapeaux l'un sur l'autre, je pourrais
+_hasarder_ comme lui _les pas les plus gracieux sur les bords de
+l'Achéron_; mais dans mes jours de _spleen_ je marche tranquillement au
+beau milieu du chemin le plus uni, et je ne plaisante pas avec les
+abîmes. Je sais trop bien que, dans ces jours-là, le sifflement importun
+d'un insecte à mon oreille ou le chatouillement insolent d'un cheveu sur
+ma joue suffirait pour me transporter de colère et de désespoir, et pour
+me faire sauter au fond des lacs.--Je marchai donc toute cette matinée
+sur la route de Trente, en remontant le cours de la Brenta. Cette gorge
+est semée de hameaux assis sur l'une et l'autre rive du torrent, et de
+maisonnettes éparses sur le flanc des montagnes. Toute la partie
+inférieure du vallon est soigneusement cultivée. Plus haut s'étendent
+d'immenses pâturages dont la nature prend soin elle-même. Puis une rampe
+de rochers arides s'élève jusqu'aux nuages, et la neige s'étale au faîte
+comme un manteau.
+
+La fonte de ces neiges ne s'étant pas encore opérée, la Brenta était
+paisible et coulait dans un lit étroit. Son eau, troublée et empoisonnée
+pendant quatre ans par la dissolution d'une roche, a recouvré toute sa
+limpidité. Des troupeaux d'enfants et d'agneaux jouaient pêle-mêle sur
+ses bords, à l'ombre des cerisiers en fleur. Cette saison est délicieuse
+pour voyager par ici. La campagne est un verger continuel; et si la
+végétation n'a pas encore tout son luxe, si le vert manque aux tableaux,
+en revanche la neige les couronne d'une auréole éclatante, et l'on peut
+marcher tout un jour entre deux haies d'aubépine et de pruniers sauvages
+sans rencontrer un seul Anglais.
+
+J'aurais voulu aller jusqu'aux Alpes du Tyrol. Je ne sais guère pourquoi
+je me les imagine si belles; mais il est certain qu'elles existent dans
+mon cerveau comme un des points du globe vers lequel me porte une
+sympathie indéfinissable. Dois-je croire, comme toi, que la destinée
+nous appelle impérieusement vers les lieux où nous devons voir s'opérer
+en nous quelque crise morale?--Je ne saurais attribuer tant de part
+dans ma vie à la fatalité. Je crois à une Providence spéciale pour les
+hommes d'un grand génie ou d'une grande vertu; mais qu'est-ce que Dieu
+peut avoir à faire à moi? Quand nous étions ensemble, je croyais au
+destin comme un vrai musulman. J'attribuais à des vues particulières, à
+des tendresses maternelles ou à des prévisions mystérieuses de cette
+Providence envers toi, le bien et le mal qui nous arrivaient. Je me
+voyais forcé à tel ou tel usage de ma volonté comme un instrument
+destiné à te faire agir. J'étais un des rouages de ta vie, et parfois je
+sentais sur moi la main de Dieu qui m'imprimait ma direction. A présent
+que cette main s'est placée entre nous deux, je me sens inutile et
+abandonné. Comme une pierre détachée de la montagne, je roule au hasard,
+et les accidents du chemin décident seuls de mon impulsion. Cette pierre
+embarrassait les voies du destin, son souffle l'a balayée; que lui
+importe où elle ira tomber?....
+
+ * * * * *
+
+Je croirais assez que mon ancienne affection pour le Tyrol tient à deux
+légers souvenirs: celui d'une romance qui me semblait très-belle quand
+j'étais enfant, et qui commençait ainsi:
+
+ Vers les monts de Tyrol poursuivant le chamois,
+ Engelwald au front chauve a passé sur la neige, etc.
+
+et celui d'une demoiselle avec qui j'ai voyagé, une nuit, il y a bien
+dix ans, sur la route de ---- à ----. La diligence s'était brisée à une
+descente. Il faisait un verglas affreux et un clair de lune magnifique.
+J'étais dans certaine disposition d'esprit extatique et ridicule.
+J'aurais voulu être seul; mais la politesse et l'humanité me forcèrent
+d'offrir le bras à ma compagne de voyage. Il m'était impossible de
+m'occuper d'autre chose que de ce clair de lune, de la rivière qui
+roulait en cascade le long du chemin, et des prairies baignées d'une
+vapeur argentée. La toilette de la voyageuse était problématique. Elle
+parlait un français incorrect avec l'accent allemand, et encore
+parlait-elle fort peu. Je n'avais donc aucune donnée sur sa condition et
+sur ses goûts. Seulement, quelques remarques assez savantes qu'elle
+avait faites, à table d'hôte, sur la qualité d'une crème aux amandes
+m'avaient induit à penser que cette discrète et judicieuse personne
+pouvait bien être une cuisinière de bonne maison. Je cherchai longtemps
+ce que je pourrais lui dire d'agréable; enfin, après un quart d'heure
+d'efforts incroyables, j'accouchai de ceci:--N'est-il pas vrai,
+Mademoiselle, que voici un _site enchanteur_?--Elle sourit et haussa
+légèrement les épaules. Je crus comprendre qu'à la platitude de mon
+expression elle me prenait pour un commis voyageur, et j'étais assez
+mortifié, lorsqu'elle dit, d'un ton mélancolique et après un instant de
+silence:--Ah! Monsieur, vous n'avez jamais vu les montagnes du Tyrol!
+
+--Vous êtes du Tyrol? m'écriai-je. Ah! mon Dieu! j'ai su autrefois une
+romance sur le Tyrol, qui me faisait rêver les yeux ouverts. C'est donc
+un bien beau pays? Je ne sais pas pourquoi il s'est logé dans un coin de
+ma cervelle. Soyez assez bonne pour me le décrire un peu.
+
+--Je suis du Tyrol, répondit-elle d'un ton doux et triste; mais
+excusez-moi, je ne saurais en parler.
+
+Elle porta son mouchoir à ses yeux, et ne prononça pas une seule parole
+durant tout le reste du voyage. Pour moi, je respectai religieusement
+son silence et ne sentis pas même le désir d'en entendre davantage. Cet
+amour de la patrie, exprimé par un mot, par un refus de parler, et par
+deux larmes bien vite essuyées, me sembla plus éloquent et plus profond
+qu'un livre. Je vis tout un roman, tout un poëme dans la tristesse de
+cette silencieuse étrangère. Et puis ce Tyrol, si délicatement et si
+tendrement regretté, m'apparut comme une terre enchantée. En me
+rasseyant dans la diligence, je fermai les yeux pour ne plus voir le
+paysage que je venais d'admirer, et qui désormais m'inspirait tout le
+dédain qu'on a pour la réalité, à vingt ans. Je vis alors passer devant
+moi, comme dans un panorama immense, les lacs, les montagnes vertes, les
+pâturages, les forêts alpestres, les troupeaux et les torrents du Tyrol.
+J'entendis ces chants, à la fois si joyeux et si mélancoliques, qui
+semblent faits pour des échos dignes de les répéter. Depuis, j'ai
+souvent fait de bien douces promenades dans ce pays chimérique, porté
+sur les ailes des symphonies pastorales de Beethoven. Oh! que j'y ai
+dormi sur des herbes embaumées! quelles belles fleurs j'y ai cueillies!
+quelles riantes et heureuses troupes de pâtres j'y ai vues passer en
+dansant! quelles solitudes austères j'y ai trouvées pour prier Dieu! Que
+de chemin j'ai fait à travers ces monts, durant deux ou trois
+modulations de l'orchestre!....
+
+ * * * * *
+
+J'étais assis sur une roche un peu au-dessus du chemin. La nuit
+descendait lentement sur les hauteurs. Au fond de la gorge, en remontant
+toujours le torrent, mon œil distinguait une enfilade de montagnes
+confusément amoncelées les unes derrière les autres. Ces derniers
+fantômes pâles qui se perdaient dans les vapeurs du soir, c'était le
+Tyrol. Encore un jour de marche, et je toucherais au pays de mes
+rêves.--De ces cimes lointaines, me disais-je, sont partis mes songes
+dorés. Ils ont volé jusqu'à moi, comme une troupe d'oiseaux voyageurs;
+ils sont venus me trouver quand j'étais un enfant tout rustique, et que
+je conduisais mes chevreaux en chantant la romance d'Engelwald le long
+des traînes de la Vallée-Noire. Ils ont passé sur ma tête pendant une
+pâle nuit d'hiver, quand je venais d'accomplir un pèlerinage mystérieux
+vers d'autres illusions que j'ai perdues, vers d'autres contrées où je
+ne retournerai pas. Ils se sont transformés en violes et en hautbois
+sous les mains de Brod et de Urban, et je les ai reconnus à leurs voix
+délicieuses, quoique ce fût à Paris, quoiqu'il fallût mettre des gants
+et supporter des quinquets en plein midi pour les entendre. Ils
+chantaient si bien, qu'il suffisait de fermer les yeux pour que la
+salle du Conservatoire devînt une vallée des Alpes, et pour que
+Habeneck, placé, l'archet en main, à la tête de toute cette harmonie, se
+transformât en chasseur de chamois, _Engelwald au front chauve_, ou
+quelque autre. Beaux rêves de voyage et de solitude, colombes errantes
+qui avez rafraîchi mon front du battement de vos ailes, vous êtes
+retournés à votre aire enchantée, et vous m'attendez. Me voici prêt à
+vous atteindre, à vous saisir; m'échapperez-vous comme tous mes autres
+rêves? Quand j'avancerai la main pour vous caresser, ne vous
+envolerez-vous pas, ô mes sauvages amis? N'irez-vous pas vous poser sur
+quelque autre cime inaccessible où mon désir vous suivra en vain?
+
+ * * * * *
+
+J'avais pris dans la journée, sous un beau rayon de soleil, quelques
+heures de repos sur la bruyère. Afin d'éviter la saleté des gîtes, je
+m'étais arrangé pour marcher pendant les heures froides de la nuit et
+pour dormir en plein air durant le jour. La nuit fut moins sereine que
+je ne l'avais espéré. Le ciel se couvrit de nuages et le vent s'éleva.
+Mais la route était si belle, que je pus marcher sans difficulté au
+milieu des ténèbres. Les montagnes se dressaient à ma droite et à ma
+gauche comme de noirs géants; le vent s'y engouffrait et courait sur
+leurs croupes avec de longues plaintes. Les arbres fruitiers, agités
+violemment, semaient sur moi leurs fleurs embaumées. La nature était
+triste et voilée, mais toute pleine de parfums et d'harmonies sauvages.
+Quelques gouttes de pluie m'avertirent de chercher un abri dans un
+bosquet d'oliviers situé à peu de distance de la route; j'y attendis la
+fin de l'orage. Au bout d'une heure, le vent était tombé, et le ciel
+dessinait au-dessus de moi une longue bande bleue, bizarrement découpée
+par les anfractuosités des deux murailles de granit qui le resserraient.
+C'était le même coup d'œil que nous avions en miniature à Venise,
+quand nous marchions le soir dans ces rues obscures, étroites et
+profondes, d'où l'on aperçoit la nuit étendue au-dessus des toits,
+comme une mince écharpe d'azur semée de paillettes d'argent.
+
+Le murmure de la Brenta, un dernier gémissement du vent dans le
+feuillage lourd des oliviers, des gouttes de pluie qui se détachaient
+des branches et tombaient sur les rochers avec un petit bruit qui
+ressemblait à celui d'un baiser, je ne sais quoi de triste et de tendre,
+était répandu dans l'air et soupirait dans les plantes. Je pensais à la
+veillée du Christ dans le jardin des Olives, et je me rappelai que nous
+avons parlé tout un soir de ce chant du poème divin. C'était un triste
+soir que celui-là, une de ces sombres veillées où nous avons bu ensemble
+le calice d'amertume. Et toi aussi, tu as souffert un martyre
+inexorable; toi aussi, tu as été cloué sur une croix. Avais-tu donc
+quelque grand péché à racheter pour servir de victime sur l'autel de la
+douleur? qu'avais-tu fait pour être menacé et châtié ainsi? est-on
+coupable à ton âge? sait-on ce que c'est que le bien et le mal? Tu te
+sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire
+qu'un. Tu te fatiguais à jouir de tout, vite et sans réflexion. Tu
+méconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie au gré des
+passions qui devaient l'user et l'éteindre, comme les autres hommes ont
+le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-même, et tu oublias
+que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre pour ton
+compte, et suicider ta gloire par mépris de toutes les choses humaines.
+Tu jetas pêle-mêle dans l'abîme toutes les pierres précieuses de la
+couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beauté, le génie,
+et jusqu'à l'innocence de ton âge, que tu voulus fouler aux pieds,
+enfant superbe!
+
+Quel amour de la destruction brûlait donc en toi? quelle haine avais-tu
+contre le ciel, pour dédaigner ainsi ses dons les plus magnifiques?
+Est-ce que ta haute destinée te faisait peur? est-ce que l'esprit de
+Dieu était passé devant toi sous des traits trop sévères? L'ange de la
+poésie, qui rayonne à sa droite, s'était penché sur ton berceau pour te
+baiser au front; mais tu fus effrayé sans doute de voir si près de toi
+le géant aux ailes de feu. Tes yeux ne purent soutenir l'éclat de sa
+face, et tu t'enfuis pour lui échapper. A peine assez fort pour marcher,
+tu voulus courir à travers les dangers de la vie, embrassant avec ardeur
+toutes ses réalités, et leur demandant asile et protection contre les
+terreurs de ta vision sublime et terrible. Comme Jacob, tu luttas contre
+elle, et comme lui tu fus vaincu. Au milieu des fougueux plaisirs où tu
+cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystérieux vint te réclamer et
+te saisir. Il fallait que tu fusses poète, tu l'as été en dépit de
+toi-même. Tu abjuras en vain le culte de la vertu; tu aurais été le plus
+beau de ses jeunes lévites; tu aurais desservi ses autels en chantant
+sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et la blanc vêtement de la
+pudeur aurait paré ton corps frêle d'une grâce plus suave que le masque
+et les grelots de la Folie. Mais tu ne pus jamais oublier les divines
+émotions de cette foi première. Tu revins à elle du fond des antres de
+la corruption, et ta voix, qui s'élevait pour blasphémer, entonna,
+malgré toi, des chants d'amour et d'enthousiasme. Alors ceux qui
+écoutaient se regardaient avec étonnement.--Quel est donc celui-ci,
+dirent-ils, et en quelle langue célèbre-t-il nos rites joyeux? Nous
+l'avons pris pour un des nôtres, mais c'est le transfuge de quelque
+autre religion, c'est un exilé de quelque autre monde plus triste et
+plus heureux. Il nous cherche et vient s'asseoir à nos tables; mais il
+ne trouve pas, dans l'ivresse, les mêmes illusions que nous. D'où vient
+que, par instants, un nuage passe sur son front et fait pâlir son
+visage? A quoi songe-t-il? de quoi parle-t-il? Pourquoi ces mots
+étranges qui lui reviennent à chaque instant sur les lèvres, comme les
+souvenirs d'une autre vie? Pourquoi les _vierges_, les _amours_, et les
+_anges_ repassent-ils sans cesse dans ses rêves et dans ses vers? Se
+moque-t-il de nous ou de lui-même? Est-ce son Dieu, est-ce le nôtre,
+qu'il méprise et trahit?
+
+Et toi, tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout à l'heure
+cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux
+comme la prière d'un enfant. Couché sur les roses que produit la terre,
+tu songeais aux roses de l'Éden qui ne se flétrissent pas; et, en
+respirant le parfum éphémère de tes plaisirs, tu parlais de l'éternel
+encens que les anges entretiennent sur les marches du trône de Dieu. Tu
+l'avais donc respiré, cet encens? Tu les avais donc cueillies, ces roses
+immortelles? Tu avais donc gardé, de cette patrie des poëtes, de vagues
+et délicieux souvenirs qui t'empêchaient d'être satisfait de tes folles
+jouissances d'ici-bas?
+
+Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre,
+dédaigneux de la gloire, effrayé du néant, incertain, tourmenté,
+changeant, tu vivais seul au milieu des hommes; tu fuyais la solitude et
+la trouvais partout. La puissance de ton âme te fatiguait. Tes pensées
+étaient trop vastes, tes désirs trop immenses, tes épaules débiles
+pliaient sous le fardeau de ton génie. Tu cherchais dans les voluptés
+incomplètes de la terre l'oubli des biens irréalisables que tu avais
+entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait brisé ton corps, ton âme
+se réveillait plus active et ta soif plus ardente. Tu quittais les bras
+de tes folles maîtresses pour t'arrêter en soupirant devant les vierges
+de Raphaël.--Quel est donc, disait, à propos de toi, un pieux et tendre
+songeur, _ce jeune homme qui s'inquiète tant de la blancheur des
+marbres_?
+
+Comme ce fleuve des montagnes que j'entends mugir dans les ténèbres, tu
+es sorti de ta source plus pur et plus limpide que le cristal, et tes
+premiers flots n'ont réfléchi que la blancheur des neiges immaculées.
+Mais, effrayé sans doute du silence de la solitude, tu t'es élancé sur
+une pente rapide, tu t'es précipité parmi des écueils terribles, et, du
+fond des abîmes, ta voix s'est élevée, comme le rugissement d'une joie
+âpre et sauvage.
+
+De temps en temps, tu te calmais en te perdant dans un beau lac, heureux
+de te reposer au sein de ses ondes paisibles et de refléter la pureté
+du ciel. Amoureux de chaque étoile qui se mirait dans ton sein, tu lui
+adressais de mélancoliques adieux quand elle quittait l'horizon.
+
+ Dans l'herbe des marais, un seul instant arrête,
+ Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux.
+
+Mais bientôt, las d'être immobile, tu poursuivais ta course haletante
+parmi les rochers, tu les prenais corps à corps, tu luttais avec eux, et
+quand tu les avais renversés, tu partais avec un chant de triomphe, sans
+songer qu'ils t'encombraient dans leur chute et creusaient dans ton sein
+des blessures profondes.
+
+L'amitié s'était enfin révélée à ton cœur solitaire et superbe. Tu
+daignas croire à un autre qu'à toi-même, orgueilleux infortuné! tu
+cherchas dans son cœur le calme et la confiance. Le torrent s'apaisa
+et s'endormit sous un ciel tranquille. Mais il avait amassé, dans son
+onde, tant de débris arrachés à ses rives sauvages, qu'elle eut bien de
+la peine à s'éclaircir. Comme celle de la Brenta, elle fut longtemps
+troublée, et sema la vallée qui lui prêtait ses fleurs et ses ombrages,
+de graviers stériles et de roches aiguës. Ainsi fut longtemps tourmentée
+et déchirée la vie nouvelle que tu venais essayer. Ainsi le souvenir des
+turpitudes que tu avais contemplées vint empoisonner, de doutes cruels
+et d'amères pensées, les pures jouissances de ton âme encore craintive
+et méfiante.
+
+Ainsi ton corps, aussi fatigué, aussi affaibli que ton cœur, céda au
+ressentiment de ses anciennes fatigues, et _comme un beau lis se pencha
+pour mourir_. Dieu, irrité de ta rébellion et de ton orgueil, posa sur
+ton front une main chaude de colère, et, en un instant, tes idées se
+confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin établi dans les
+fibres de ton cerveau fut bouleversé. La mémoire, le discernement,
+toutes les nobles facultés de l'intelligence, si déliées en toi, se
+troublèrent et s'effacèrent comme les nuages qu'un coup de vent balaie.
+Tu te levas sur ton lit en criant:--Où suis-je, ô mes amis? pourquoi
+m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau?
+
+Un seul sentiment survivait en toi à tous les autres, la volonté, mais
+une volonté aveugle, déréglée, qui courait comme un cheval sans frein et
+sans but à travers l'espace. Une dévorante inquiétude te pressait de ses
+aiguillons; tu repoussais l'étreinte de ton ami, tu voulais t'élancer,
+courir. Une force effrayants te débordait.--Laissez-moi ma liberté,
+criais-tu, laissez-moi fuir; ne voyez-vous pas que je vis et que je suis
+jeune?--Où voulais-tu donc aller? Quelles visions ont passé dans le
+vague de ton délire? Quels célestes fantômes t'ont convié a une vie
+meilleure? Quels secrets insaisissables à la raison humaine as-tu
+surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu quelque chose à présent,
+dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour mourir; tu as vu la fosse
+ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid du cercueil, et tu as
+crié:--Tirez-moi, tirez-moi de cette terre humide!
+
+N'as-tu rien vu de plus? Quand tu courais, comme Hamlet, sur les traces
+d'un être invisible, où croyais-tu te réfugier? à quelle puissance
+mystérieuse demandais-tu du secours contre les horreurs de la mort?
+Dis-le-moi, dis-le-moi, pour que je l'invoque dans tes jours de
+souffrance, et pour que je l'appelle auprès de toi dans tes détresses
+déchirantes. Elle t'a sauvé, cette puissance inconnue, elle a arraché le
+linceul qui s'étendait déjà sur toi. Dis-moi comment on l'adore, et par
+quels sacrifices on se la rend favorable. Est-ce une douce providence
+que l'on bénit avec des chants et des offrandes de fleurs? Est-ce une
+sombre divinité qui demande en holocauste le sang de ceux qui t'aiment?
+Enseigne-moi dans quel temple ou dans quelle caverne s'élève son autel.
+J'irai lui offrir mon cœur quand ton cœur souffrira; j'irai lui
+donner ma vie quand ta vie sera menacée. . . .
+
+La seule puissance à laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais
+paternel. C'est celle qui infligea tous les maux à l'âme humaine, et
+qui, en revanche, lui révéla l'espérance du ciel. C'est la Providence
+que tu méconnais souvent, mais à laquelle te ramènent les vives émotions
+de ta joie et de ta douleur. Elle s'est apaisée, elle a exaucé mes
+prières, elle t'a rendu à mon amitié; c'est à moi de la bénir et de la
+remercier. Si sa bonté t'a fait contracter une dette de reconnaissance,
+c'est moi qui me charge de l'acquitter, ici, dans le silence de la nuit,
+dans la solitude de ces monts, dans le plus beau temple qu'elle puisse
+ouvrir à des pas humains. Écoute, écoute, Dieu terrible et bon! Il est
+faux que tu n'aies pas le temps d'entendre la prière des hommes; tu as
+bien celui d'envoyer à chaque brin d'herbe la goutte de rosée du matin!
+Tu prends soin de toutes tes œuvres avec une minutieuse sollicitude;
+comment oublierais-tu le cœur de l'homme, ton plus savant, ton plus
+incompréhensible ouvrage? Écoute donc celui qui te bénit dans ce désert,
+et qui aujourd'hui, comme toujours, t'offre sa vie, et soupire après le
+jour où tu daigneras la reprendre. Ce n'est pas un demandeur avide qui
+te fatigue de ses désirs en ce monde; c'est un solitaire résigné qui te
+remercie du bien et du mal que tu lui as fait.
+
+ * * * * *
+
+C'est ce qui me força de revenir vers la Lombardie et de remettre le
+Tyrol à la semaine prochaine. J'arrivai à Oliero, vers les quatre heures
+de l'après-midi, après avoir fait seize milles à pied en dix heures, ce
+qui, pour un garçon de ma taille, était une journée un peu forte.
+J'avais encore un peu de fièvre, et je sentais une chaleur accablante au
+cerveau. Je m'étendis sur le gazon à l'entrée de la grotte, et je m'y
+endormis. Mais les aboiements d'un grand chien noir, à qui j'eus bien de
+la peine à faire entendre raison, me réveillèrent bientôt. Le soleil
+était descendu derrière les cimes de la montagne, l'air devenait tiède
+et suave. Le ciel, embrasé des plus riches couleurs, teignait la neige
+d'un reflet couleur de rose. Cette heure de sommeil avait suffi pour me
+faire un bien extrême. Mes pieds étaient désenflés, ma tête libre. Je
+me mis à examiner l'endroit où j'étais; c'était le paradis terrestre,
+c'était l'assemblage des beautés naturelles les plus gracieuses et les
+plus imposantes. Nous y viendrons ensemble, laisse-moi l'espérer.
+
+Quand j'eus parcouru ce lieu enchanté avec la joie d'un conquérant, je
+revins m'asseoir à l'endroit où j'avais dormi, afin de savourer le
+plaisir de ma découverte, il y avait deux jours que j'errais dans ces
+montagnes, sans avoir pu trouver un de ces sites parfaitement à mon gré,
+qui abondent dans les Pyrénées et qui sont rares dans cette partie des
+Alpes. Je m'étais écorché les mains et les genoux pour arriver à des
+solitudes qui toutes avaient leur beauté, mais dont pas une n'avait le
+caractère que je lui désirais dans ce moment-là. L'une me semblait trop
+sauvage, l'autre trop champêtre. J'étais trop triste dans celle-ci; dans
+celle-là je souffrais du froid; une troisième m'ennuyait. Il est
+difficile de trouver la nature extérieure en harmonie avec la
+disposition de l'esprit. Généralement l'aspect des lieux triomphe de
+cette disposition et apporte à l'âme des impressions nouvelles. Mais si
+l'âme est malade, elle résiste à la puissance du temps et des lieux;
+elle se révolte contre l'action des choses étrangères à sa souffrance,
+et s'irrite de les trouver en désaccord avec elle.
+
+J'étais épuisé de fatigue en arrivant à Oliero, et peut-être à cause de
+cela étais-je disposé à me laisser gouverner par mes sensations. Il est
+certain que là je pus enfin m'abandonner à cette contemplation
+paresseuse que la moindre perturbation dans le bien-être physique
+dérange impérieusement. Figure-toi un angle de la montagne couvert de
+bosquets en fleur, à travers lesquels fuient des sentiers en pente
+rapide, des gazons doucement inclinés, semés de rhododendrons, de
+pervenches et de pâquerettes. Trois grottes d'une merveilleuse beauté
+pour la forme et les couleurs du roc occupent les enfoncements de la
+gorge. L'une a servi longtemps de caverne à une bande d'assassins;
+l'autre recèle un petit lac ténébreux que l'on peut parcourir en bateau,
+et sur lequel pendent de très-belles stalactites. Mais c'est une des
+curiosités qui ont le tort d'entretenir l'inutile et insupportable
+profession de touriste. Il me semble déjà voir arriver, malgré la neige
+qui couvre les Alpes, ces insipides et monotones figures que chaque été
+ramène et fait pénétrer jusque dans les solitudes les plus saintes;
+véritable plaie de notre génération, qui a juré de dénaturer par sa
+présence la physionomie de toutes les contrées du globe, et
+d'empoisonner toutes les jouissances des promeneurs contemplatifs, par
+leur oisive inquiétude et leurs sottes questions.
+
+Je retournai à la troisième grotte; c'est celle qui arrête le moins
+l'attention des curieux, et c'est la plus belle. Elle n'offre ni
+souvenirs dramatiques, ni raretés minéralogiques. C'est une source de
+soixante pieds de profondeur, qu'abrite une voûte de rochers ouverte sur
+le plus beau jardin naturel de la terre. De chaque côté se resserrent
+des monticules d'un mouvement gracieux et d'une riche végétation.
+
+En face de la grotte, au bout d'une perspective de fleurs et de pâle
+verdure, jetées comme un immense bouquet que la main des fées aurait
+délié et secoué sur le flanc des montagnes, s'élève un géant sublime, un
+rocher perpendiculaire, taillé par les siècles sur la forme d'une
+citadelle flanquée de ses tours et de ses bastions. Ce château magique,
+qui se perd dans les nuages, couronne le tableau frais et gracieux du
+premier plan, d'une sauvage majesté. Contempler ce pic terrible, du fond
+de la grotte, au bord de la source, les pieds sur un tapis de violettes,
+entre la fraîcheur souterraine du rocher et l'air chaud de vallon, c'est
+un bien-être, c'est une joie que j'aurais voulu me retirer pour te
+l'envoyer.
+
+Des roches éparses dans l'eau s'avancent jusqu'au milieu de la grotte.
+Je parvins à la dernière et me penchai sur ce miroir de la source,
+transparent et immobile comme un bloc d'émeraude. Je vis au fond une
+figure pâle dont le calme me fit peur. J'essayai de lui sourire, et elle
+me rendit mon sourire avec tant de froideur et d'amertume, que les
+larmes me vinrent aux yeux, et que je me relevai pour ne plus la voir.
+Je restai debout sur la roche. Le froid me gagna peu à peu. Il me sembla
+que, moi aussi, je me pétrifiais. Il me revint à la mémoire je ne sais
+quel fragment d'un livre inédit. «Toi aussi, vieux Jacques, tu fus un
+marbre solide et pur, et tu sortis de la main de Dieu, fier et sans
+tache, comme une statue neuve sort toute blanche de l'atelier, et monte
+sur son piédestal, d'un air orgueilleux. Mais te voilà rongé par le
+temps, comme une de ces allégories usées qui se tiennent encore debout
+dans les jardins abandonnés. Tu décores très-bien le désert; pourquoi
+sembles-tu t'ennuyer de la solitude? Tu trouves l'hiver rude et le temps
+long! Il te tarde de tomber en poussière et de ne plus dresser vers le
+ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et sur
+lequel l'air humide amasse une mousse noire semblable à un voile de
+deuil. Tant d'orages ont terni ton éclat que ceux qui passent, par
+hasard, à tes pieds ne savent plus si tu es d'albâtre ou d'argile sous
+ce crêpe mortuaire. Reste, reste dans ton néant, et ne compte plus les
+jours. Tu dureras peut-être longtemps encore, misérable pierre! Tu te
+glorifiais jadis d'être une matière dure et inattaquable; à présent tu
+envies le sort du roseau desséché qui se brise les jours d'orage. Mais
+la gelée fend les marbres. Le froid te détruira, espère en lui.»
+
+Je sortis de la grotte, accablé d'une épouvantable tristesse, et je me
+jetai plus fatigué qu'auparavant à la place où j'avais dormi. Mais le
+ciel était si pur, l'atmosphère si bienfaisante, le vallon si beau, la
+vie circulait si jeune et si vigoureuse dans cette riche nature
+printanière, que je me sentis peu à peu renaître. Les couleurs
+s'éteignaient et les contours escarpés des monts s'adoucissaient dans la
+vapeur comme derrière une gaze bleuâtre. Un dernier rayon du couchant
+venait frapper la voûte de la grotte et jeter une frange d'or aux
+mousses et aux scolopendres dont elle est tapissée. Le vent balançait
+au-dessus de ma tête des cordons de lierre de vingt pieds de long. Une
+nichée de rouges-gorges se suspendait en babillant à ses festons
+délicats et se faisait bercer par les brises. Le torrent qui s'échappait
+de la caverne baisait, en passant, les primevères semées sur ses rives.
+Une hirondelle sortit du fond de la grotte et traversa le ciel. C'est la
+première que j'aie vue cette année. Elle prit son vol magnifique vers le
+grand rocher de l'horizon; mais, en voyant la neige, elle revint comme
+la colombe de l'arche, et s'enfonça dans sa retraite pour y attendre le
+printemps encore un jour.
+
+Je me préparai aussi à chercher un gîte pour la nuit; mais, avant de
+quitter la grotte d'Oliero et la route du Tyrol, avant de tourner la
+face vers Venise, j'essayai de résumer mes émotions.
+
+Mais cela ne m'avança à rien. Je sentis en moi une fatigue déplorable et
+une force plus déplorable encore; aucune espérance, aucun désir, un
+profond ennui; la faculté d'accepter tous les biens et tous les maux;
+trop de découragement ou de paresse pour chercher ou pour éviter quoi
+que ce soit; un corps plus dur à la fatigue que celui d'un buffle; une
+âme irritée, sombre et avide, avec un caractère indolent, silencieux,
+calme comme l'eau de cette source qui n'a pas un pli à sa surface, mais
+qu'un grain de sable bouleverse.
+
+Je ne sais pourquoi toute réflexion sur l'avenir me cause une humeur
+insupportable. J'eus besoin de reporter mes regards sur certaines faces
+du passé, et je m'adoucis aussitôt. Je pensai à notre amitié, j'eus des
+remords d'avoir laissé tant d'amertume entrer dans ce pauvre cœur. Je
+me rappelai les joies et les souffrances que nous avons partagées. Les
+unes et les autres me sont si chères, qu'en y pensant je me mis à
+pleurer comme une femme.
+
+En portant mes mains à mon visage, je respirai l'odeur d'une sauge dont
+j'avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette petite
+plante fleurissait maintenant sur sa montagne, à plusieurs lieues de
+moi. Je l'avais respectée; je n'avais emporté d'elle que son exquise
+senteur. D'où vient qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est
+donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane,
+s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et
+lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime?--Le parfum de
+l'âme, c'est le souvenir. C'est la partie la plus délicate, la plus
+suave du cœur, qui se détache pour embrasser un autre cœur et le
+suivre partout. L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais
+qu'il est doux et suave! qu'il apporte, à l'esprit abattu et malade, de
+bienfaisantes images et de chères espérances!--Ne crains pas, ô toi qui
+as laissé sur mon chemin cette trace embaumée, ne crains jamais que je
+la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon cœur silencieux, comme
+une essence subtile dans un flacon scellé. Nul ne la respirera que moi,
+et je la porterai à mes lèvres dans mes jours de détresse, pour y puiser
+la consolation et la force, les rêves du passé, l'oubli du présent....
+
+ * * * * *
+
+Je me souviens que, lorsque j'étais enfant, les chasseurs apportaient à
+la maison, vers l'automne, de belles et douces palombes ensanglantées.
+On me donnait celles qui étaient encore vivantes, et j'en prenais soin.
+J'y mettais la même ardeur et les mêmes tendresses qu'une mère pour ses
+enfants, et je réussissais à en guérir quelques-unes. A mesure qu'elles
+reprenaient la force, elles devenaient tristes et refusaient les fèves
+vertes, que, pendant leur maladie, elles mangeaient avidement dans ma
+main. Dès qu'elles pouvaient étendre les ailes, elles s'agitaient dans
+la cage et se déchiraient aux barreaux. Elles seraient mortes de fatigue
+et de chagrin si je ne leur eusse donné la liberté. Aussi je m'étais
+habitué, quoique égoïste enfant s'il en fut, à sacrifier le plaisir de
+la possession au plaisir de la générosité. C'était un jour de vives
+émotions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui où je
+portais une de mes palombes sur la fenêtre. Je lui donnais mille
+baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de revenir manger les
+fèves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refermais
+aussitôt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore, le cœur
+gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, après bien des hésitations et
+des efforts, je la posais sur la fenêtre. Elle restait quelque temps
+immobile, étonnée, effrayée presque de son bonheur. Puis elle partait
+avec un petit cri de joie qui m'allait au cœur. Je la suivais
+longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derrière les sorbiers du
+jardins je me mettais à pleurer amèrement, et j'en avais pour tout un
+jour à inquiéter ma mère par mon air abattu et souffrant.
+
+Quand nous nous sommes quittés, j'étais fier et heureux de te voir rendu
+à la vie; j'attribuais un peu à mes soins la gloire d'y avoir contribué.
+Je rêvais pour toi des jours meilleurs; une vie plus calme. Je te voyais
+renaître à la jeunesse, aux affections, à la gloire. Mais quand je t'eus
+déposé à terre, quand je me retrouvai seul dans cette gondole noire
+comme un cercueil, je sentis que mon âme s'en allait avec toi. Le vent
+ne ballottait plus sur les lagunes agitées qu'un corps malade et
+stupide. Un homme m'attendait sur les marches de la Piazzetta.--Du
+courage! me dit-il.--Oui, lui répondis-je, vous m'avez dit ce mot-là une
+nuit, quand il était mourant dans nos bras, quand nous pensions qu'il
+n'avait plus qu'une heure à vivre. A présent il est sauvé, il voyage, il
+va retrouver sa patrie, sa mère, ses amis, ses plaisirs. C'est bien;
+mais pensez de moi ce que vous voudrez, je regrette cette horrible nuit
+où sa tête pâle était appuyée sur votre épaule, et sa main froide dans
+la mienne. Il était là entre nous deux, et il n'y est plus. Vous pleurez
+aussi, tout en haussant les épaules. Vous voyez que vos larmes ne
+raisonnent pas mieux que moi. Il est parti, nous l'avons voulu; mais il
+n'est plus ici, nous sommes au désespoir.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+....Avant de me coucher, j'allai fumer mon cigare sur la route de Bassano.
+Je ne m'éloignai guère d'Oliero que d'un quart de lieue, et il ne
+faisait pas encore nuit; mais la route était déjà déserte et silencieuse
+comme à minuit. Je me trouvai tout à coup, je ne sais comment, en face
+d'un monsieur beaucoup mieux mis que moi. Il avait un frac bleu, des
+bottes à la hussarde et un bonnet hongrois avec un beau gland de soie
+tombant sur l'épaule. Il se mit en travers de mon chemin et m'adressa la
+parole dans un dialecte moitié italien, moitié allemand. Je crus qu'il
+demandait quelque renseignement sur le pays, et, lui montrant le clocher
+qui se dessinait en blanc sur les ombres de la vallée, je me bornai à
+lui répondre: «Oliero.» Mais il reprit sa harangue d'un ton lamentable;
+je crus comprendre qu'il me demandait l'aumône. Il était impossible
+d'offrir à un mendiant si élégant moins d'un svansic, et cette
+générosité m'était également impossible pour des raisons majeures. Je me
+rappelai en même temps les avertissements du docteur, et je passai mon
+chemin. Mais, soit qu'il me prît pour un financier déguisé, soit que ma
+blouse de cotonnade bleue lui plût extrêmement, il s'obstina à me suivre
+pendant une cinquantaine de pas en continuant son inintelligible
+discours, qui me parut mal accentué et que je ne goûtai nullement. Ce
+_monsù_ avait un fort beau bâton de houx à la main, et je n'avais pas
+seulement une branche de chèvrefeuille. Je me souvenais très bien des
+propres paroles du docteur: _Ayez l'œil sur son bâton_. Mais je ne
+voyais pas bien clairement à quoi pouvait me servir la connaissance
+exacte du danger que je courais. Je pris le parti de tâcher de penser à
+autre chose, et de siffloter, en répétant à part moi, cette phrase
+profondément philosophique que tu m'as apprise, et dont tu m'as
+conseillé l'emploi dans les grandes émotions de la vie:--La musique à la
+campagne est une chose fort agréable; les cordes harmonieuses de la
+harpe, etc.--Je jetai un regard de côté et vis mon Allemand tourner les
+talons. Comme je n'avais aucune envie de _cultiver_ sa connaissance, je
+continuai de marcher vers Bassano en sifflant.
+
+J'avais eu une peur de tous les diables. Je suis naturellement poltron
+et imprévoyant à la fois. C'est ce qui faisait dire à mon précepteur que
+j'avais le caractère d'un merle. Je ne crois au danger que quand je le
+touche, et je l'oublie dès qu'il est passé. Il n'est pas d'oiseau plus
+stupide que moi pour retomber vingt fois dans le piége où il a été pris.
+Je tourne autour et je le brave avec une légèreté que l'on prendrait
+volontiers pour du courage; mais quand j'y suis, je n'y fais pas
+meilleure figure que les autres. Je l'avoue sans honte, parce qu'il me
+semble qu'un homme de quatre pieds dix pouces n'est pas obligé d'avoir
+le stoïcisme de Milon de Crotone, et parce que j'ai vu bien des butors
+gigantesques être au moins aussi faibles que moi en face de la peur.
+
+Je revins à Oliero, et je retrouvai à tâtons la branche de genévrier
+suspendue à la porte de mon cabaret. La première figure que j'aperçus
+sous le manteau de la cheminée fut celle de mon Allemand, qui fumait
+dans une pipe fort honnête, et qui attendait, en suivant chaque tour de
+broche d'un œil amoureux, que le quartier d'agneau commandé pour son
+souper eût fini de rôtir. Il se leva en me voyant et m'offrit un chaise
+auprès de lui. J'étais un peu confus de la méprise que j'avais faite en
+prenant un personnage si bien élevé pour un voleur de grand chemin. On
+nous servit notre souper à la même table: à lui son agneau rôti, à moi
+mon fromage de chèvre; à lui le vin généreux d'Asolo, à moi l'eau pure
+du torrent. Quand il eut mangé trois bouchées, soit qu'il se sentit peu
+d'appétit, soit qu'il fût touché de la _grâce avec laquelle je mangeais
+mon pain_, il m'invita à partager son repas, et j'acceptai sans
+cérémonie. Il parlait alors une espèce de vénitien presque
+inintelligible, et il me fit d'agréables reproches du refus que je lui
+avais fait, sur la route, d'un peu de feu de mon cigare pour allumer sa
+pipe. Je me confondis en excuses, et j'essayai de me moquer
+intérieurement de ma frayeur; mais malgré sa politesse, et peut-être
+aussi à cause de sa politesse, ce monsieur avait une indéfinissable
+odeur de coquin qui rappelait _l'Auberge des Adrets_ d'une lieue. L'hôte
+avait, en tournant autour de la table, une étrange manière de nous
+regarder alternativement. Quand je grimpai à ma soupente, résolu à
+affronter tous les dangers du coupe-gorge classique de l'Italie,
+j'entendis le bonhomme qui disait à son garçon:--Fais attention au
+Tyrolien et au petit _forestiere_ (il s'agissait de moi). Serre bien la
+vaisselle et apporte les clefs du linge sous mon chevet, attache le
+chien à la porte du poulailler, et, au moindre bruit,
+appelle-moi.--_Cristo!_ soyez tranquille, répondit le garçon. Le _petit_
+ne peut pas bouger que je ne l'entende. J'aurai la fourche à feu sur ma
+paillasse, et _per Dio santo!_ qu'il prenne garde à lui s'il s'amuse à
+sortir avant le jour.
+
+Je me le tins pour dit, et je dormis tranquillement, protégé contre le
+filou tyrolien par ce brave garçon montagnard qui croyait protéger
+contre moi la maison de son maître.
+
+Quand je m'éveillai, le Tyrolien avait pris la volée depuis longtemps,
+et, malgré la surveillance de l'hôte, de son garçon et de son chien, il
+était parti sans payer. Il fut un peu question de me prendre pour son
+complice et de me faire acquitter sa dépense. Je transigeai, et, comme
+j'avais mangé avec lui, je payai la moitié du souper; après quoi je
+partis à travers la montagne.
+
+ * * * * *
+
+....Je traversai, ce jour-là, des solitudes d'une incroyable mélancolie. Je
+marchai un peu au hasard en tâchant d'observer tant bien que mal la
+direction de Trévise, mais sans m'inquiéter de faire trois fois plus de
+chemin qu'il ne fallait, ou de passer la nuit au pied d'un genévrier. Je
+choisis les sentiers les plus difficiles et les moins fréquentés. En
+quelques endroits, ils me conduisirent jusqu'à la hauteur des premières
+neiges; en d'autres ils s'enfonçaient dans des défilés arides où le pied
+de l'homme semblait n'avoir jamais passé. J'aime ces lieux incultes,
+inhabitables, qui n'appartiennent à personne, que l'on aborde
+difficilement, et d'où il semble impossible de sortir. Je m'arrêtai dans
+un certain amphithéâtre de rochers auquel pas une construction, pas un
+animal, pas une plante ne donnait de physionomie particulière. Il en
+avait une terrible, austère, désolée, qui n'appartenait à aucun pays, et
+qui pouvait ressembler à toute autre partie du monde qu'à l'Italie. Je
+fermai les yeux au pied d'une roche, et mon esprit se mit à divaguer. En
+un quart d'heure je fis le tour du monde; et quand je sortis de ce
+demi-sommeil fébrile, je m'imaginais que j'étais en Amérique, dans une
+de ces éternelles solitudes que l'homme n'a pu conquérir encore sur la
+nature sauvage. Tu ne saurais te figurer combien cette illusion s'empara
+de moi: je m'attendais presque à voir le boa dérouler ses anneaux sur
+les ronces desséchées, et le bruit du vent me semblait la voix des
+panthères errantes parmi les rochers. Je traversai ce désert sans
+rencontrer un seul accident qui dérangeât mon rêve; mais, au détour de
+la montagne, je trouvai une petite niche creusée dans le roc, avec sa
+madone et la lampe que la dévotion des montagnards entretient et rallume
+chaque soir, jusque dans les solitudes les plus reculées. Il y avait, au
+pied de l'autel rustique, un bouquet de fleurs cultivées et nouvellement
+cueillies. Cette lampe encore fumante, ces fleurs de la vallée, toutes
+fraîches encore, à plusieurs milles dans la montagne stérile et
+inhabitée, étaient les offrandes d'un culte plus naïf et plus touchant
+qu'aucune chose que j'aie vue en ce genre. En général, ces croix et ces
+madones s'élèvent dans le désert au lieu où s'est commis quelque
+meurtre, où bien là où est arrivée, par accident, quelque mort violente.
+A deux pas de la madone était un précipice qu'il fallait côtoyer pour
+sortir du défilé. La lampe, sinon la protection de la Vierge, devait
+être fort utile aux voyageurs de nuit.
+
+ * * * * *
+
+. . . . . Une idée folle, l'illusion d'un instant, un rêve qui ne fait que
+traverser le cerveau, suffit pour bouleverser toute une âme et pour
+emporter dans sa course le bonheur ou la souffrance de tout un jour. Ce
+voyage d'Amérique avait déroulé, en cinq minutes, un immense avenir
+devant moi; et quand je me réveillai sur une cime des Alpes, il me
+sembla que, de mon pied, j'allais repousser la terre et m'élancer dans
+l'immensité. Ces belles plaines de la Lombardie, cette mer Adriatique
+qui flottait comme un voile de brume a l'horizon, tout cela m'apparut
+comme une conquête épuisée, comme un espace déjà franchi. Je m'imaginai
+que, si je voulais, je serais demain sur la cime des Andes. Les jours de
+ma vie passée s'effacèrent et se confondirent en un seul. _Hier_ me
+sembla résumer parfaitement trente ans de fatigue; _aujourd'hui_, ce mot
+terrible, qui, dans la grotte d'Oliero, m'avait représenté l'effrayante
+immobilité de la tombe, s'effaça du livre de ma vie. Cette force
+détestée, cette morne résistance à la douleur, qui m'avait rendu si
+triste, se fit sentir à moi, active et violente, douloureuse encore,
+mais orgueilleuse comme le désespoir. L'idée d'une éternelle solitude me
+fit tressaillir de joie et d'impatience, comme autrefois une pensée
+d'amour, et je sentis ma volonté s'élancer vers une nouvelle période de
+ma destinée.--C'est donc là où tu en es? me disait une vois intérieure;
+eh bien! marche, avance, apprends.
+
+ * * * * *
+
+.....Au coucher du soleil, je me trouvai au faîte d'une crête de rochers;
+c'était la dernière des Alpes. A mes pieds s'étendait la Vénétie,
+immense, éblouissante de lumière et d'étendue. J'étais sorti de la
+montagne, mais vers quel point de ma direction? Entre la plaine et le
+pic d'où je la contemplais s'étendait un beau vallon ovale, appuyé d'un
+côté au flanc des Alpes, de l'autre élevé en terrasse au-dessus de la
+plaine et protégé contre les vents de la mer par un rempart de collines
+fertiles. Directement au-dessous de moi, un village était semé en pente
+dans un désordre pittoresque. Ce pauvre hameau est couronné d'un beau et
+vaste temple de marbre tout neuf, éclatant de blancheur et assis d'une
+façon orgueilleuse sur la croupe de la montagne. Je ne sais quelle idée
+de personnification s'attachait pour moi à ce monument. Il avait l'air
+de contempler l'Italie, déroulée devant lui comme une carte
+géographique, et de lui commander.
+
+Un ouvrier, qui taillait le marbre à même la montagne, m'apprit que
+cette église, de forme païenne, était l'œuvre de Canova, et que le
+village de Possagno, situé au pied, était la patrie de ce grand
+sculpteur des temps modernes.--Canova était le fils d'un tailleur de
+pierres, ajouta le montagnard; c'était un pauvre ouvrier comme moi.
+
+Combien de fois le jeune manœuvre qui devait devenir Canova s'est-il
+assis sur cette roche, où s'élève maintenant un temple à sa mémoire!
+Quels regards a-t-il promenés sur cette Italie qui lui a décerné tant de
+couronnes! sur ce monde, où il a exercé la paisible royauté de son
+génie, à côté de la terrible royauté de Napoléon! Désirait-il,
+espérait-il sa gloire? y songeait-il seulement? Quand il avait coupé
+proprement un quartier de roche, savait-il que de cette main, formée aux
+rudes travaux, sortiraient tous les dieux de l'Olympe et de tous les
+rois de la terre? Pouvait-il deviner cette nouvelle race de souverains
+qui allait éclore et demander l'immortalité à son ciseau? Quand il avait
+des regards de jeune homme et peut-être d'amant pour les belles
+montagnardes de sa patrie, imaginait-il la princesse Borghèse nue devant
+lui?
+
+Le vallon de Possagno a la forme d'un berceau: il est fait à la taille
+de l'homme qui en est sorti. Il serait digne d'avoir servi à plus d'un
+génie, et l'on conçoit que l'intelligence se déploie à l'aise dans un si
+beau pays et sous un ciel si pur. La limpidité des eaux, la richesse du
+sol, la force de la végétation, la beauté de la race dans cette partie
+des Alpes, et la magnificence des aspects lointains que le vallon domine
+de toutes parts, semblent faits exprès pour nourrir les plus hautes
+facultés de l'âme et pour exciter aux plus nobles ambitions. Cette
+espèce de paradis terrestre, où la jeunesse intellectuelle peut
+s'épanouir avec toute sa séve printanière, cet horizon immense qui
+semble appeler les pas et les pensées de l'avenir, ne sont-ce pas là
+deux conditions principales pour le déploiement d'une belle destinée?
+
+La vie de Canova fut féconde et généreuse comme le sol de sa patrie.
+Sincère et simple comme un vrai montagnard, il aima toujours avec une
+tendre prédilection le village et la pauvre maisonnette où il était né.
+Il la fit très-modestement embellir, et il venait s'y reposer, à
+l'automne, des travaux de son année. Il se plaisait alors à dessiner les
+formes herculéennes des paysans et les têtes vraiment grecques des
+jeunes filles. Les habitants de Possagno disent avec orgueil que les
+principaux modèles de la riche collection des œuvres de Canova sont
+sortis de leur vallée. Il suffit en effet de la traverser pour y
+retrouver, à chaque pas, le type de froide beauté qui caractérise la
+statuaire de l'empire. Le principal avantage de ces montagnardes, et
+celui précisément que le marbre n'a pu reproduire, est la fraîcheur du
+coloris et la transparence de la peau. C'est à elles que peut
+s'appliquer sans exagération l'éternelle métaphore des lis et des roses.
+Leurs yeux ont une limpidité excessive et une nuance incertaine, à la
+fois verte et bleue, qui est particulière à la pierre appelée
+aigue-marine. Canova aimait la _morbidezza_ de leurs cheveux blonds
+abondants et lourds. Il les coiffait lui-même avant de les copier, et
+disposait leurs tresses selon les diverses manières de la statuaire
+grecque.
+
+Ces filles ont généralement une expression de douceur et de naïveté qui,
+reproduite sur des linéaments plus fins et sur des formes plus
+délicates, a dû inspirer à Canova la délicieuse tête de Psyché. Les
+hommes ont la tête colossale, le front proéminent, la chevelure épaisse
+et blonde aussi, les yeux grands, vifs et hardis, la face courte et
+carrée. Rien de profond ni de délicat dans la physionomie, mais une
+franchise et un courage qui rappellent l'expression des chasseurs
+antiques. Le temple de Canova est une copie exacte du Panthéon de Rome.
+Il est d'un beau marbre fond blanc, traversé de nuances rousses et
+rosâtres, mais tendre et déjà égrené par la gelée. Canova, dans une vue
+philanthropique, avait fait élever cette église pour attirer un grand
+concours d'étrangers et de voyageurs à Possagno, et procurer ainsi un
+peu de commerce et d'argent aux pauvres habitants de la montagne. Il
+comptait en faire une espèce de musée de ses ouvrages. L'église aurait
+renfermé les sujets sacrés sortis de son ciseau, et des galeries
+supérieures auraient contenu à part les sujets profanes. Il mourut sans
+pouvoir accomplir son projet, et laissa des sommes considérables
+destinées à cet emploi. Mais, quoique son propre frère, l'évêque Canova,
+fût chargé de surveiller les travaux, une sordide économie ou une
+insigne mauvaise foi a présidé à l'exécution des dernières volontés du
+sculpteur. Hormis le _vaisseau_ de marbre, sur lequel il n'était plus
+temps de spéculer, on a obéi mesquinement à la nécessité du remplissage.
+Au lieu de douze statues colossales en marbre qui devaient occuper les
+douze niches de la coupole, s'élèvent douze géants grotesques qu'un
+peintre habile, dit-on d'ailleurs, s'est plu à exécuter ironiquement
+pour se venger des tracasseries sordides des entrepreneurs. Très-peu de
+sculpture de Canova décore l'intérieur du monument. Quelques bas-reliefs
+de petite dimension, mais d'un dessin très-pur et très-élégant, sont
+incrustés autour des chapelles; tu les as vus à l'Académie des
+Beaux-Arts de Venise, et tu en as remarqué un avec prédilection. Tu as
+vu là aussi le groupe du Christ au tombeau, qui est certainement la plus
+froide pensée de Canova. Le bronze de ce groupe est dans le temple de
+Possagno, ainsi que le tombeau qui renferme les restes du sculpteur;
+c'est un sarcophage grec très-simple et très-beau, exécuté sur ses
+dessins.
+
+Un autre groupe du Christ au linceul, peint à l'huile, décore le
+maître-autel. Canova, le plus modeste des sculpteurs, avait la
+prétention d'être peintre. Il a passé plusieurs années à retoucher ce
+tableau, fils heureusement unique de sa vieillesse, que, par affection
+pour ses vertus et par respect pour sa gloire, ses héritiers devraient
+conserver précieusement chez eux, et cacher à tous les regards.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+....Je suivis la route d'Asolo le long d'une rampe de collines couvertes de
+figuiers; j'embrassai ce riche aspect de la Vénétie pendant plusieurs
+lieues, sans être fatigué de son immensité, grâce à la variété des
+premiers plans, qui descendent par gradins de monticules et de ravines
+jusqu'à la surface unie de la plaine. Des ruisseaux de cristal circulent
+et bondissent parmi ces gorges, dont les contours sont hardis sans
+âpreté, et dont le mouvement change à chaque détour du chemin. C'est le
+sol le plus riche en fruits délicieux et le climat le plus sain de
+l'Italie. A Asolo, village assis comme Possagno sur le flanc des Alpes,
+à l'entrée d'un vallon non moins beau, je trouvai un montagnard qui
+partait pour Trévise, assis majestueusement sur un char traîné par
+quatre ânesses. Je le priai, moyennant une modeste rétribution, de me
+faire un peu de place parmi les chevreaux qu'il transportait au marché,
+et j'arrivai à Trévise le lendemain matin, après avoir dormi
+fraternellement avec les innocentes bêtes qui devaient tomber le
+lendemain sous le couteau du boucher. Cette pensée m'inspira pour leur
+maître une horreur invincible, et je n'échangeai pas une parole avec
+lui durant tout le chemin.
+
+Je dormis deux heures à Trévise avec un peu de rhume et de fièvre; à
+midi, je trouvai un voiturin qui partait pour Mestre et qui me prit en
+_lapin_. Je trouvai la gondole de Catullo à l'entrée du canal. Le
+docteur, assis sur la poupe, échangeait des facéties vénitiennes avec
+cette perle des gondoliers. Il y avait sur la figure de notre ami un
+rayonnement inusité.--Qu'est-ce donc? lui dis-je, avez-vous fait un
+héritage? êtes-vous nommé médecin de votre oncle?
+
+Il prit une attitude mystérieuse et me fit signe de m'asseoir près de
+lui. Alors il tira de sa poche une lettre timbrée de Genève. Je me
+détournai après l'avoir lue pour cacher mes larmes. Mais quand je
+regardai le docteur, je le trouvai occupé à lire la lettre à son
+tour.--Ne vous gênez pas, lui dis-je.--Il n'y fit nulle attention et
+continua; après quoi il la porta à ses lèvres avec une vivacité
+passionnée tout italienne, et me la rendit en disant pour toute excuse:
+_Je l'ai lue_.
+
+Nous nous pressâmes la main en pleurant. Puis je lui demandai s'il avait
+reçu de l'argent pour moi. Il me répondit par un signe de tête
+affirmatif.--Et quand part votre ami Zuzuf?--Le quinze du mois
+prochain.--Vous retiendrez mon passage sur son navire pour
+Constantinople, docteur.--Oui?--Oui.--Et vous reviendrez? dit-il.--Oui,
+je reviendrai.--Et lui aussi?--Et lui aussi, j'espère.--_Dieu est
+grand!_ dit le docteur en levant les yeux au ciel d'un air à la fois
+ingénu et emphatique. Nous verrons, ce soir, Zuzuf au café, ajouta-t-il;
+en attendant, où voulez-vous loger?--Peu m'importe, ami, je pars
+après-demain pour le Tyrol...
+
+
+
+
+II
+
+
+Je t'ai raconté bien des fois un rêve que je fais souvent, et qui m'a
+toujours laissé, après le réveil, une impression de bonheur et de
+mélancolie. Au commencement de ce rêve, je me vois assis sur une rive
+déserte, et une barque, pleine d'amis qui chantent des airs délicieux,
+vient à moi sur le fleuve rapide. Ils m'appellent, ils me tendent les
+bras, et je m'élance avec eux dans la barque. Ils me disent: «Nous
+allons à... (ils nomment un pays inconnu), hâtons-nous d'arriver.» On
+laisse les instruments, on interrompt les chants. Chacun prend la rame.
+Nous abordons... à quelle rive enchantée? Il me serait impossible de la
+décrire; mais je l'ai vue vingt fois, je la connais: elle doit exister
+quelque part sur la terre, ou dans quelqu'une de ces planètes dont tu
+aimes à contempler la pâle lumière dans les bois, au coucher de la
+lune.--Nous sautons à terre; nous nous élançons, en courant et en
+chantant, à travers les buissons embaumés. Mais alors tout disparaît et
+je m'éveille. J'ai recommencé souvent ce beau rêve, et je n'ai jamais pu
+le mener plus loin.
+
+Ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces amis qui me convient et qui
+m'entraînent, je ne les ai jamais vus dans la vie réelle. Quand je
+m'éveille, mon imagination ne se les représente plus. J'oublie leurs
+traits, leurs noms, leur nombre et leur âge. Je sais confusément qu'ils
+sont tous beaux et jeunes; hommes et femmes sont couronnés de fleurs, et
+leurs cheveux flottent sur leurs épaules. La barque est grande et elle
+est pleine. Ils ne sont pas divisés par couples, ils vont pêle-mêle sans
+se choisir, et semblent s'aimer tous également, mais d'un amour tout
+divin. Leurs chants et leurs voix ne sont pas de ce monde. Chaque fois
+que je fais ce rêve, je retrouve aussitôt la mémoire des rêves
+précédents où je les ai vus. Mais elle n'est distincte que dans ce
+moment-là; le réveil la trouble et l'efface.
+
+Lorsque la barque paraît sur l'eau, je ne songe à rien. Je ne l'attends
+pas; je suis triste, et une des occupations où elle me surprend le plus
+souvent, c'est de laver mes pieds dans la première onde du rivage. Mais
+cette occupation est toujours inutile. Aussitôt que je fais un pas sur
+la grève, je m'enfonce dans une fange nouvelle, et j'éprouve un
+sentiment de détresse puérile. Alors la barque paraît au loin; j'entends
+vaguement les chants. Puis ils se rapprochent, et je reconnais ces voix
+qui me sont si chères. Quelquefois, après le réveil, je conserve le
+souvenir de quelques lambeaux des vers qu'ils chantent; mais ce sont des
+phrases bizarres et qui ne présentent plus aucun sens à l'esprit
+éveillé. Il y aurait peut-être moyen, en les commentant, d'écrire le
+poëme le plus fantastique que le siècle ait encore produit. Mais je m'en
+garderai bien; car je serais désespéré de composer sur mon rêve, et de
+changer ou d'ajouter quelque chose au vague souvenir qu'il me laisse. Je
+brûle de savoir s'il y a dans les songes quelque sens prophétique,
+quelque révélation de l'avenir, soit pour cette vie, soit pour les
+autres. Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'apprît ce qui en est, et
+qu'on m'ôtât le plaisir de chercher.
+
+Quels sont ces amis inconnus qui viennent m'appeler dans mon sommeil et
+qui m'emmènent joyeusement vers le pays des chimères? D'où vient que je
+me peux jamais m'enfoncer dans ces perspectives enchantées que
+j'aperçois du rivage? D'où vient aussi que ma mémoire conserve si bien
+l'aspect des lieux d'où je suis parti et de ceux où j'arrive, et qu'elle
+est impuissante à se retracer la figure et les noms des amis qui m'y
+conduisent? Pourquoi ne puis-je soulever, à la lumière du jour, le voile
+magique qui me les cache? Sont-ce les âmes des morts qui
+m'apparaissent? Sont-ce les spectres de ceux que je n'aime plus?
+Sont-ce les formes confuses où mon cœur doit puiser de nouvelles
+adorations? Sont-ce seulement des couleurs mêlées sur une palette, par
+mon imagination qui travaille encore dans le repos des nuits?
+
+Je te l'ai dit souvent, le matin, tout fraîchement débarqué de mon île
+inconnue, tout pâle encore d'émotion et de regret, rien dans la vie
+réelle ne peut se comparer à l'affection que m'inspirent ces êtres
+mystérieux, et à la joie que j'éprouve à les retrouver. Elle est telle
+que j'en ressens l'impression physique après le réveil, et que, pour
+tout un jour, je n'y puis songer sans palpitations. Ils sont si bons, si
+beaux, si purs, à ce qu'il me semble! Je me retrace, non pas leurs
+traits, mais leur physionomie, leur sourire et le son de leur voix. Ils
+sont si heureux, et ils m'invitent à leur bonheur avec tant de
+tendresse! Mais quoi est-il, leur bonheur?
+
+Je me souviens de leurs paroles:--Viens donc, me disent-ils; que fais-tu
+sur cette triste rive? viens chanter avec nous; viens boire dans nos
+coupes. Voici des fleurs; voici des instruments.--Et ils me présentent
+une harpe d'une forme étrange, et que je n'ai vue que là. Mes doigts
+semblent y être habitués depuis longtemps; j'en tire des sons divins, et
+ils m'écoutent avec attendrissement.--O mes amis! ô mes bien-aimés! leur
+dis-je, d'où venez-vous donc, et pourquoi m'avez-vous abandonné si
+longtemps?--C'est toi, me disent-ils, qui nous abandonnes sans cesse.
+Qu'as-tu fait, où as-tu été depuis que nous ne t'avons vu? Comme te
+voilà vieux et fatigué! comme tes pieds sont couverts de boue! Viens te
+reposer et rajeunir avec nous. Viens à... où la mousse est comme un
+tapis de velours où l'on marche sans chaussure...» Non, ce n'est pas
+comme cela qu'ils disent. Ils disent des choses bien belles, et que je
+ne peux pas me rappeler assez pour les rendre. Moi, je m'étonne d'avoir
+pu vivre loin d'eux, et c'est ma vie réelle qui alors me semble un rêve
+à demi effacé. Je vais leur demandant aussi où ils étaient pendant ce
+temps-là.--Comment se fait-il, leur dis-je, que j'aie vécu avec d'autres
+êtres, que j'aie connu d'autres amis? Dans quel monde inaccessible vous
+étiez-vous retirés? et comment la mémoire de notre amour s'était-elle
+perdue? Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi dans ce monde où j'ai
+souffert? d'où vient que je n'ai pas songé à vous y chercher?--C'est que
+nous n'y sommes pas; c'est que nous n'y allons jamais, me répondent-ils
+en souriant. Viens par ici, par ici avec nous.--Oui, oui! et pour
+toujours, leur dis-je; ne m'abandonnez pas, ô mes frères chéris! ne me
+laissez pas emporter par ce flot qui m'entraîne toujours loin de vous;
+ne me laissez plus remettre le pied sur ce sol mouvant où je m'enfonce
+jusqu'à ce que vous ayez disparu à mes yeux, jusqu'à ce que je me trouve
+dans une autre vie, avec d'autres amis qui ne vous valent pas.--Fou et
+ingrat que tu es! me disent-ils en me raillant tendrement, tu veux
+toujours y retourner, et, quand tu en reviens, tu ne nous reconnais
+plus.--Oh! si, je vous reconnais! A présent il me semble que je ne vous
+ai jamais quittés. Vous voilà toujours jeunes, toujours heureux.--Alors,
+je les nomme tous, et ils m'embrassent en me donnant un nom que je ne me
+rappelle pas, et qui n'est pas celui que je porte dans le monde des
+vivants.
+
+Cette apparition d'une troupe d'amis dont la barque me porte vers une
+rive heureuse, est dans mon cerveau depuis les premières années de ma
+vie. Je me souviens fort bien que, dans mon berceau, dès l'âge de cinq
+ou six ans, je voyais en m'endormant une troupe de beaux enfants
+couronnés de fleurs, qui m'appelaient et me faisaient venir avec eux
+dans une grande coquille de nacre flottante sur les eaux, et qui
+m'emmenaient dans un jardin magnifique. Ce jardin était différent du
+rivage imaginaire de mon île. Il y a entre l'un et l'autre la même
+disproportion qu'entre les amis enfants et les amis de mes rêves
+d'aujourd'hui. Au lieu des hauts arbres, des vastes prairies, des
+libres torrents et des plantes sauvages que je vois maintenant, je
+voyais alors un jardin régulier, des gazons taillés, des buissons de
+fleurs à la portée de mon bras, des jets d'eau parfumée dans des bassins
+d'argent, et surtout des roses bleues dans des vases de la Chine. Je ne
+sais pourquoi les roses bleues me semblaient les fleurs les plus
+surprenantes et les plus désirables. Du reste, mon rêve ressemblait aux
+contes de fées dont j'avais déjà la tête nourrie, mais aux souvenirs
+desquels je mêlais toujours un peu du mien. Maintenant il ressemble à la
+terre libre et vierge que je vais cherchant, et que je peuple
+d'affections saintes et de bonheur impossible.
+
+Eh bien! il m'est arrivé, l'autre soir, de me trouver en réalité dans
+une situation qui ressemblait un peu à mon rêve, mais qui n'a pas fini
+de même.
+
+J'étais au jardin public vers le coucher du soleil. Il y avait, comme à
+l'ordinaire, très-peu de promeneurs. Les Vénitiennes élégantes craignent
+le chaud et n'oseraient sortir en plein jour, mais en revanche elles
+craignent le froid et ne se hasardent guère dehors la nuit. Il y a trois
+ou quatre jours faits exprès pour elles dans chaque saison, où elles
+font lever la couverture de la gondole; mais elles mettent rarement les
+pieds à terre. C'est une espèce à part, si molle et si délicate qu'un
+rayon de soleil ternit leur beauté, et qu'un souffle de la brise expose
+leur vie. Les hommes civilisés cherchent de préférence les lieux où ils
+peuvent rencontrer le beau sexe, le théâtre, les _conversazioni_, les
+cafés et l'enceinte abritée de la Piazzetta à sept heures du soir. Il ne
+reste donc aux jardins que quelques vieillards grognons, quelques
+fumeurs stupides et quelques bilieux mélancoliques. Tu me classeras dans
+laquelle des trois espèces il te plaira.
+
+Peu à peu je me trouvai seul, et l'élégant café qui s'avance sur les
+lagunes éteignait ses bougies plantées dans des iris et dans des algues
+de cristal de Murano. Tu as vu ce jardin bien humide et bien triste la
+dernière fois! Moi, je n'y allais pas chercher de douces pensées, et je
+n'espérais pas m'y débarrasser de mon spleen. Mais le printemps! comme
+tu dis, qui pourrait résister à la vertu du mois d'avril? A Venise, mon
+ami, c'est bien plus vrai. Les pierres même reverdissent; les grands
+marécages infects, que fuyaient nos gondoles, il y a deux mois, sont des
+prairies aquatiques couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de
+glaïeuls, et de mille sortes de mousses marines d'où s'exhale un parfum
+tout particulier, cher à ceux qui aiment la mer, et où nichent des
+milliers de goëlands, de plongeons et de cannes petières. De grands
+pétrels rasent incessamment ces prés flottants, où chaque jour le flux
+et le reflux font passer les flots de l'Adriatique, et apportent des
+milliers d'insectes, de madrépores et de coquillages.
+
+Je trouvai, au lieu de ces allées glaciales que nous avions fuies
+ensemble la veille de ton départ, et où je n'avais pas encore eu le
+courage de retourner, un sable tiède et des tapis de pâquerettes, des
+bosquets de sumacs et de sycomores fraîchement éclos au vent de la
+Grèce. Le petit promontoir planté à l'anglaise est si beau, si touffu,
+si riche de fleurs, de parfums et d'aspects, que je me demandai si ce
+n'était pas là le rivage magique que mes rêves m'avaient fait
+pressentir. Mais non, la terre promise est vierge de douleurs, et
+celle-ci est déjà trempée de mes larmes.
+
+Le soleil était descendu derrière les monts Vicentins. De grandes nuées
+violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de
+Saint-Marc, les coupoles de Sainte-Marie, et cette pépinière de flèches
+et de minarets qui s'élèvent de tous les points de la ville se
+dessinaient en aiguilles noires sur le ton étincelant de l'horizon. Le
+ciel arrivait, par une admirable dégradation de nuances, du rouge cerise
+au bleu de smalt; et l'eau, calme et limpide comme une glace, recevait
+exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville
+elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n'avais vu
+Venise si belle et si féerique. Cette noire silhouette, jetée entre le
+ciel et l'eau ardente comme dans une mer de feu, était alors une de ces
+sublimes aberrations d'architecture que le poëte de l'Apocalypse a dû
+voir flotter sur les grèves de Patmos quand il rêvait sa Jérusalem
+nouvelle, et qu'il la comparait à une belle épousée de la veille.
+
+Peu à peu les couleurs s'obscurcirent, les contours devinrent plus
+massifs, les profondeurs plus mystérieuses. Venise prit l'aspect d'une
+flotte immense, puis d'un bois de hauts cyprès où les canaux
+s'enfonçaient comme de grands chemins de sable argenté. Ce sont là les
+instants où j'aime à regarder au loin. Quand les formes s'effacent,
+quand les objets semblent trembler dans la brume, quand mon imagination
+peut s'élancer dans un champ immense de conjectures et de caprices,
+quand je peux, en clignant un peu la paupière, renverser et bouleverser
+une cité, en faire une forêt, un camp ou un cimetière; quand je peux
+métamorphoser en fleuves paisibles les grands chemins blancs de
+poussière, et en torrents rapides les petits sentiers de sable qui
+descendent en serpentant sur la sombre verdure des collines; alors je
+jouis vraiment de la nature, j'en dispose à mon gré, je règne sur elle,
+je la traverse d'un regard, je la peuple de mes fantaisies.
+
+Quand j'étais adolescent et que je gardais encore les troupeaux dans le
+plus paisible et le plus rustique pays du monde, je m'étais fait une
+grande idée de Versailles, de Saint-Cloud, de Trianon, de tous ces
+palais dont ma grand'mère me parlait sans cesse comme de ce qu'il y
+avait de plus beau à voir dans l'univers. J'allais par les chemins au
+commencement de la nuit ou à la première blancheur du jour, et je me
+créais à grands traits Trianon, Versailles et Saint-Cloud dans la vapeur
+qui flottait sur nos champs. Une haie de vieux arbres mutilés par la
+cognée au bord d'un fossé devenait un peuple de tritons et de naïades de
+marbre enlaçant leurs bras armés de conques marines. Les taillis et les
+vignes de nos coteaux étaient les parterres d'ifs et de buis; les
+noyers de nos guérets, les majestueux ombrages des grands parcs royaux
+et le filet de fumée qui s'élevait du toit d'une chaumière cachée dans
+les arbres, et dessinait sur la verdure une ligne bleuâtre et
+tremblante, devenait à mes yeux le grand jet d'eau que le plus simple
+bourgeois de Paris avait le privilège de voir jouer aux grandes fêtes,
+et qui était pour moi alors une des merveilles du monde fantastique.
+
+C'est ainsi qu'à grands frais d'imagination je me dessinais dans un
+vaste cadre le modèle exagéré des petites choses que j'ai vues depuis.
+C'est grâce à cette manie de faire de mon cerveau un microscope que j'ai
+trouvé d'abord le vrai si petit et si peu majestueux. Il m'a fallu du
+temps pour l'accepter sans dédain et pour y découvrir enfin des beautés
+particulières et des sujets d'admiration autres que ceux que j'y avais
+cherchés. Mais dans le vrai, quelque beau qu'il soit, j'aime à bâtir
+encore. Cette méthode n'est ni d'un artiste ni d'un poëte, je le sais;
+c'est le fait d'un fou. Tu m'en as souvent raillé, toi qui aimes les
+grandes lignes pures, les contours hardiment dessinés, la lumière riche
+et splendide. Tu veux aborder franchement dans le beau, voir et sentir
+ce qui est, savoir pourquoi et comment la nature est digne de ton
+admiration et de ton amour. J'expliquais cela à notre ami un de ces
+soirs, comme nous passions ensemble en gondole sous la sombre arcade du
+pont des Soupirs. Tu te souviens de cette petite lumière qu'on voit au
+fond du canal, et qui se reflète et se multiplie sur les vieux marbres
+luisants de la maison de Bianca Capello? Il n'y a pas dans Venise un
+canaletto plus mystérieux et plus mélancolique. Cette lumière unique,
+qui brille sur tous les objets et qui n'en éclaire aucun, qui danse sur
+l'eau et semble jouer avec le remous des barques qui passent, comme un
+follet attaché à les poursuivre, me fit souvenir de cette grande ligne
+de réverbères qui tremble dans la Seine et qui dessine dans l'eau des
+zigzags de feu. Je racontai à Pietro comme quoi j'avais voulu un soir
+te faire goûter cette illumination aquatique, et comme quoi, après
+m'avoir ri au nez, tu m'embarrassas beaucoup avec cette question:--En
+quoi cela est-il beau?--Et qu'y trouviez-vous de beau en effet? me dit
+notre ami.--Je m'imaginais, répondis-je, voir dans le reflet de ces
+lumières des colonnes de feu et des cascades d'étincelles qui
+s'enfonçaient à perte de vue dans une grotte de cristal. La rive me
+paraissait soutenue et portée par ces piliers lumineux, et j'avais envie
+de sauter dans la rivière pour voir quelles étranges sarabandes les
+esprits de l'eau dansaient avec les esprits du feu dans ce palais
+enchanté.--Le docteur haussa les épaules, et je vis qu'il avait un
+profond mépris pour ce galimatias.--Je n'aime pas les idées
+fantastiques, dit-il; cela nous vient des Allemands, et cela est tout à
+fait contraire au vrai beau que cherchaient les arts dans notre vieille
+Italie. Nous avions des couleurs, nous avions des formes dans ce
+temps-là. Le fantastique a passé sur nous une éponge trempée dans les
+brouillards du Nord. Pour moi, je suis comme notre ami, continua-t-il,
+j'aime à contempler. Amusez-vous à rêver si cela vous plaît.
+
+Je te demande, une fois pour toutes, une licence en bonne forme pour le
+chapitre des digressions, et je reviens à la soirée du jardin public.
+
+J'étais absorbé dans mes fantaisies accoutumées, lorsque je vis sur le
+canal de Saint-Georges, au milieu des points noirs dont il était
+parsemé, un point noir qui filait rapidement, et qui laissa bientôt tous
+les autres en arrière. C'était la nouvelle et pimpante gondole du jeune
+Catullo. Quand elle fut à la portée de la vue, je reconnus la fleur des
+gondoliers en veste de nankin. Cette veste de nankin avait été le sujet
+d'une longue discussion _a casa_ dans la matinée. Le docteur, voulant la
+mettre à la réforme, sous prétexte d'une augmentation d'embonpoint dans
+sa personne, l'avait destinée à son frère Giulio; mais Catullo, étant
+survenu, sollicita le pourpoint avec une grâce irrésistible. Ma
+gouvernante Cattina, qui ne voit pas d'un mauvais œil le scapulaire
+suspendu au cou blanc et ramassé du gondolier, observa que le seigneur
+Jules avait beaucoup grandi cette année, et que la veste lui serait trop
+courte. En conséquence Catullo, qui est quatre fois grand et gros comme
+les deux frères ensemble, se fit fort d'endosser un vêtement trop court
+pour l'un, trop étroit pour l'autre. Je ne sais par quel procédé
+miraculeux le Minotaure en vint à bout sans le faire craquer; mais il
+est certain que je le vis apparaître sur la lagune dans le propre
+vêtement d'été du docteur. A la vérité, ce riche équipage nuisait un peu
+à la souplesse de ses mouvements, et il ne se balançait pas sur la poupe
+avec toute l'élégance accoutumée. Mais, avant d'enfoncer la rame dans le
+tranquille miroir de l'onde, il jetait de temps en temps un regard de
+satisfaction sur son image resplendissante; et, charmé de sa bonne
+tenue, pénétré de reconnaissance pour l'âme généreuse de son patron, il
+enlevait la gondole d'un bras vigoureux et la faisait bondir sur l'eau
+comme une sarcelle.
+
+Giulio était à l'autre bout de la gondole et le secondait avec toute
+l'aisance d'un enfant de l'Adriatique. Notre ami Pietro était couché
+indolemment sur le tapis, et la belle Beppa, assise sur les coussins de
+maroquin noir, livrait au vent ses longs cheveux d'ébène, qui se
+séparent sur son noble front et tombent en rouleaux souples et
+nonchalants jusque sur son sein. Nos mères appelaient, je crois, ces
+deux longues boucles _repentirs_. Je m'en suis rappelé le nom précieux
+en les voyant autour du visage triste et passionné de Beppa. La barque
+se ralentit tandis que l'un des rameurs prenait haleine; et quand elle
+fut près de la rive ombragée, elle se laissa couler mollement avec l'eau
+qui caressait les blancs escaliers de marbre du jardin. Alors Pierre
+pria Beppa de chanter. Giulio prit sa guitare, et la voix de Beppa
+s'éleva dans la nuit comme l'appel d'une sirène amoureuse. Elle chanta
+une strophe de romance que Pierre a composée pour je ne sais quelle
+femme, pour Beppa peut-être:
+
+ Con lei sull'onda placida
+ Errai dalla laguna,
+ Ella gli sguardi immobili
+ In te fissava, o luna!
+ E a che pensava allor?
+ Era un morrente palpito?
+ Era un nascente amor?
+
+--Te voilà, Zorzi? me cria-t-elle en m'apercevant au-dessus de la rampe.
+Que fais-tu là tout seul, vilain boudeur? Viens avec nous prendre le
+café au Lido.--Et fumer une belle pipe de caroubier, dit le docteur.--Et
+prendre un peu la rame à ma place, dit Giulio.--Ah! pour cela, Giulio,
+je te remercie, répondis-je; quant au docteur, toutes ses pipes ne
+valent pas une de mes cigarettes; mais pour toi, aimable Beppa, quelle
+excuse pourrais-je trouver?--Viens donc, dit-elle.--Non, repris-je,
+j'aime mieux confesser que je suis un butor et rester où je suis.--Fi!
+le vilain caractère, dit-elle en me jetant son bouquet à demi effeuillé
+à la figure. Est-ce que tu ne deviendras jamais plus aimable que cela?
+Et pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?--Que sais-je? répondis-je.
+Je n'en ai nulle envie, et pourtant j'ai le plus grand plaisir du monde
+à vous rencontrer.
+
+Catullo, qui est sujet, comme tous les animaux domestiques de son
+espèce, à se mêler de la conversation et à donner son avis, haussa les
+épaules et dit à Giulio, d'un air fin et entendu: _Foresto!_--Oui,
+précisément, répondit Giulio. Entends-tu, Zorzi? voilà Catullo qui te
+traite de malade extravagant.--Peu m'importe, repris-je, je ne suis pas
+des vôtres. Tu es trop belle ce soir, ô Beppa; le docteur est trop
+ennuyeux, le justaucorps de Catullo m'est insupportable à voir, et
+Giulio est trop fatigué. Au bout d'un quart d'heure de bien-être, les
+yeux de Beppa me feraient extravaguer, et il m'arriverait peut-être de
+faire pour elle des vers aussi mauvais que ceux du docteur; le docteur
+en serait jaloux. Catullo doit nécessairement crever d'apoplexie avant
+d'arriver au Lido, et Jules me forcerait de ramer. Bonsoir donc, ô mes
+amis; vous êtes beaux comme la lune et rapides comme le vent; votre
+barque est venue à moi comme une douce vision: allez-vous-en bien vite
+avant que je m'aperçoive que vous n'êtes pas des spectres.
+
+--Qu'a-t-il mangé aujourd'hui? dit Beppa à ses compagnons.--_Erba_,
+répondit gravement le docteur.--Tu as deviné juste, ô mon grand
+Esculape, lui dis-je: pois, salade et fenouil. J'ai fait ce que tu
+appelles un dîner pythagorique.--Régime très-sain, répondit-il, mais
+trop peu substantiel. Viens avec moi manger un riz aux huîtres, et boire
+une bouteille de vin de Samos à la Quintavalle.--Va au diable!
+empoisonneur, lui dis-je. Tu voudrais m'abrutir par des digestions
+laborieuses et m'affadir le caractère par de liquoreuses boissons, pour
+me voir étendu ensuite sur ce tapis comme un vieux épagneul au retour de
+la chasse, et pour n'avoir plus à rougir de ton intempérance et de ton
+inertie, Vénitien que tu es.--Et que prétends-tu faire à Venise, si ce
+n'est le _far niente_? dit Beppa.--Tu as raison, _benedetta_, lui
+répondis-je; mais tu ne sais pas que mon _far niente_ est délicieux là
+où je suis à te regarder. Tu ne sais pas quel plaisir j'ai à voir courir
+cette gondole sans me donner la moindre peine pour la faire aller. Il me
+semble alors que je dors, et que je fais un rêve qui m'est bien cher, ô
+ma Beppa! et dans lequel de mystérieuses créatures m'apparaissent dans
+une barque et passent comme toi en chantant.--Quelles sont ces
+mystérieuses créatures? demanda-t-elle.--Je l'ignore, répondis-je; ce ne
+sont pas des hommes, ils sont trop bons et trop beaux pour cela; et
+pourtant ce ne sont pas des anges, Beppa, car tu n'es pas avec
+eux.--Viens me raconter cela, dit-elle, j'aime les rêves à la
+folie.--Demain, lui dis-je; aujourd'hui rends-moi un peu l'illusion du
+mien. Chante, Beppa, chante avec ce beau timbre guttural qui s'éclaircit
+et s'épure jusqu'au son de la cloche de cristal; chante avec cette voix
+indolente qui sait si bien se passionner, et qui ressemble à une
+odalisque paresseuse qui lève peu à peu son voile et finit par le jeter
+pour s'élancer blanche et nue dans son bain parfumé; ou plutôt à un
+sylphe qui dort dans la brume embaumée du crépuscule, et qui déploie peu
+à peu ses ailes pour monter avec le soleil dans un ciel embrasé. Chante,
+Beppa, chante, et éloigne-toi. Dis à tes amis d'agiter les rames comme
+les ailes d'un oiseau des mers, et de t'emporter dans ta gondole comme
+une blanche Léda sur le dos brun d'un cygne sauvage... Va, romanesque
+fille, passe et chante; mais sache que la brise soulève les plis de ta
+mantille de dentelle noire, et que cette rose, mystérieusement cachée
+dans tes cheveux par la main de ton amant, va s'effeuiller si tu n'y
+prends garde. Ainsi s'envole l'amour, Beppa, quand on le croit bien
+gardé dans le cœur de celui qu'on aime.--Adieu, maussade, me
+cria-t-elle; je te fais le plaisir de te quitter; mais, pour te punir,
+je chanterai en dialecte, et tu n'y comprendras rien.--Je souris de
+cette prétention de Beppa d'ériger son patois en langue inintelligible à
+des oreilles françaises. J'écoutai la barcarolle, qui vraiment était
+écrite dans les plus doux mots de ce gentil parler vénitien, fait, à ce
+qu'il me semble, pour la bouche des enfants.
+
+ Coi pensieri malinconici
+ No te star a tormentar.
+ Vien con mi, montemo in gondola,
+ Andremo in mezo al mar.
+
+ Pasaremo i porti e l'isole
+ Che contorna la cità:
+ El sol more senza nuvole
+ E la luna nascarà.
+
+ * * * * *
+
+ Co, spandemlo el lume palido
+ Sera l'aqua inarzentada,
+ La se specia e la se cocola
+ Como dona inamorada.
+
+ Sta baveta che te zogola
+ Sui caveli inbovolai,
+ No xe torbia della polvere
+ Dele rode e dei cavai.
+
+ Sto remeto che ne dondola
+ Insordirne no se sente
+ Come i sciochi de la scuria,
+ Come i urli de la zente.
+
+ * * * * *
+
+ Ti xe bella, ti xe zovene,
+ Ti xe fresca come un flor;
+ Vien per tuti le so lagreme,
+ Ridi adeso e fa l'amor.
+
+ * * * * *
+
+ In conchiglia i greci, Venere,
+ Se sognava un altro di;
+ Forse, visto i aveva in gondola
+ Una bela come ti.
+
+La nuit était si calme et l'eau si sonore, que j'entendis la dernière
+strophe distinctement, quoique les sons n'arrivassent plus à mon oreille
+que comme l'adieu mystérieux d'une âme perdue dans l'espace. Quand je
+n'entendis plus rien, je regrettai de ne pas être avec eux. Mais je m'en
+consolai en me disant que, si j'y étais allé, je serais déjà en train de
+m'en repentir.
+
+Il y a des jours où il est impossible de vivre avec son semblable, tout
+porte au spleen, tout tourne au suicide; et il n'y a rien de plus triste
+au monde, et surtout de plus ridicule, qu'un pauvre diable qui tourne
+autour de sa dernière heure, et qui parlemente avec elle pendant des
+semaines et des années, comme l'homme de Shakspeare avec la vengeance.
+Les gens s'en moquent. Ils sont autour de lui à le regarder et à crier
+comme les spectateurs d'un saltimbanque maladroit qui hésite à crever le
+ballon.--Il sautera! Il ne sautera pas! Les hommes ont raison de rire au
+nez de celui qui ne sait ni les quitter ni les supporter, qui ne veut
+pas renoncer à la vie, et qui ne veut pas l'accepter comme elle est.
+Ils le punissent ainsi de l'ennui impertinent qu'il éprouve et qu'il
+avoue. Mais leur justice est dure. Ils ne savent pas ce qu'il a fallu de
+souffrances et de déboires pour amener à ce point de préoccupation
+inconvenante un caractère tant soit peu orgueilleux et ferme.
+
+Je conseille à tous ceux qui se trouveront, soit par habitude, soit par
+accident, dans une semblable disposition, de faire des repas légers pour
+éviter l'irritation cérébrale de la digestion, et de se promener seuls
+au bord de l'eau, les mains dans les poches, un cigare à la bouche,
+pendant un certain nombre d'heures, proportionné à la force et à la
+ténacité de leur mauvaise humeur.
+
+Je rentrai à minuit, et je trouvai Pierre et Beppa qui chantaient dans
+la _galerie_; c'est Giulio qui a décoré l'antichambre de ce titre
+pompeux, en attachant aux murailles quatre paysages peints à l'huile, où
+le ciel est vert, l'eau rousse, les arbres bleus, et la terre couleur de
+rose. Le docteur prétend faire sa fortune en les vendant à quelque
+Anglais imbécile, et Giulio prétend faire inscrire le nom de notre
+palais dans la nouvelle édition du Guide du voyageur à Venise. Pour
+s'inspirer, sans doute, de la vue des bois et des montagnes, le docteur
+a fait placer le petit piano qui lui sert à improviser, sous le plus
+enfumé de ces paysages. Les heures où le docteur improvise sont les plus
+béates de notre journée à tous. Beppa s'assied au piano et exécute
+lentement avec une main un petit thème musical qui sert à
+l'improvisateur pour suivre son rhythme lyrique, et ainsi éclosent, dans
+une matinée, des myriades de strophes pendant lesquelles je m'endors
+profondément dans le hamac; Giulio roule à cheval sur la rampe du
+balcon, au grand risque de tomber dans quelque barque et de se réveiller
+à Chioggia ou à Palestrine. Beppa elle-même laisse ses grands cils noirs
+s'abaisser sur ses joues pâles, et sa main continue l'action mécanique
+du doigter, tandis que son imagination fait quelque rêve d'amour à
+travers les nuages du sommeil, et que le chat, roulé en pelote sur les
+cahiers de musique, exhale de temps en temps un miaulement plein d'ennui
+et de mélancolie.
+
+Ce soir-là, Beppa était seule avec Pierre et Vespasiano (c'est le nom du
+chat).--Miracle, docteur! dis-je en entrant; comment as-tu fait pour
+veiller si tard?--Nous étions inquiets, me dit-il d'un ton grondeur,
+tandis que sa dernière rime expirait encore _amorosa_ sur ses lèvres, et
+vous savez que nous ne dormons pas quand vous n'êtes pas rentré.--Ah çà,
+mes amis, répondis-je, votre tendresse est une persécution. Me voilà
+obligé d'avoir des remords de votre insomnie, quand j'ai cru faire la
+promenade la plus innocente du monde.--Mon cher enfant, me dit Beppa en
+me prenant les mains, nous avons une prière à te faire.--Qui est-ce qui
+pourrait te refuser quelque chose, Beppa? Parle.--Donne-moi ta parole
+d'honneur de ne plus sortir seul après la nuit tombée.--Voilà encore tes
+folles sollicitudes, ma Beppa; tu me traites comme un enfant de quatre
+ans, quand je suis plus vieux que ton grand-père.--Tu es environné de
+dangers, me dit Beppa avec ce petit ton de déclamation sentimentale qui
+lui sied si bien; celle qui te poursuit est capable de tout. Si tu aimes
+un peu la vie à cause de nous, Zorzi, enferme-toi à la maison ou quitte
+le pays pour quelque temps.
+
+--Docteur, répondis-je, je te prie de tâter le pouls de notre Beppa.
+Certainement elle a la fièvre et un peu de délire.
+
+--Beppa s'exagère le danger, dit-il; d'ailleurs ce danger, quel qu'il
+fût, ne saurait commander à un homme une chose aussi ridicule que de
+fuir devant la colère d'une femme. Pourtant il ne faut pas trop rire,
+dans ce pays-ci, de certaines menaces de vengeance, et il serait prudent
+de ne pas courir seul à des heures indues et par les quartiers les plus
+déserts et les plus dangereux de Venise.
+
+--Dangereux! lui dis-je en haussant les épaules; allons, voilà de la
+prétention. Mes pauvres amis! vous vous battez les flancs pour soutenir
+l'antique réputation de votre patrie; mais vous avez beau faire, vous
+n'êtes plus rien, pas même assassins! Vous n'avez pas une femme capable
+de toucher à un poignard sans tomber évanouie ni plus ni moins qu'une
+petite-maîtresse parisienne, et vous chercheriez longtemps avant de
+trouver un bravo pour seconder un projet de meurtre, eussiez-vous à lui
+offrir tout le trésor de Saint-Marc en récompense.
+
+Le docteur fit un petit mouvement du doigt par lequel les Vénitiens
+expriment beaucoup de choses, et qui piqua ma curiosité.--Voyons, lui
+dis-je, qu'avez-vous à répondre?--Je réponds, dit-il, de vous trouver,
+avant douze heures, pour la modique somme de cinquante francs tout au
+plus, un bon spadassin capable de donner, à qui bon vous semblera, une
+_coltellata_ d'aussi solide qualité que si nous étions en plein moyen
+âge.
+
+--Grand merci, mon maître, répondis-je. Cependant une _coltellata_ me
+paraît une chose si romantique et tellement adaptée à la mode nouvelle,
+que je voudrais en recevoir une, dût-elle me retenir trois jours au lit.
+
+--Les Français se moquent de tout, reprit-il, et ils ne sont pas plus
+terribles que les autres en présence du danger. Pour nous, nous sommes
+heureusement très-dégénérés dans l'art du couteau; cependant il y a
+encore des amateurs qui le cultivent, et il n'y a pas de danger qu'il se
+perde comme les autres arts.
+
+--Vous ne me ferez pas croire que cela entre dans l'éducation de vos
+dandies?
+
+--Cela n'entre dans celle de personne, répondit-il d'un air un peu
+suffisant. Cependant, il y a dans la main d'un Vénitien une certaine
+adresse naturelle qui le rend capable de devenir habile en peu de temps.
+Tenez, essayons cela ensemble.--Il alla prendre sur son bureau un vieux
+petit couteau de mauvaise mine, et, ouvrant la porte de ma chambre, il
+se ménagea une distance de dix pas, et plaça les bougies de manière à
+éclairer un pain à cacheter collé au but pour point de mire. Il tenait
+le couteau d'un air négligé et sans paraître songer a mal.--Voyez-vous,
+dit-il, on fait comme cela; on a une main dans sa poche, on regarde le
+temps qu'il fait, on siffle un air d'opéra, on passe à distance de son
+homme, et, sans que personne s'en aperçoive, sans presque mouvoir le
+bras, on lance le harpon. Regardez! Avez-vous vu?
+
+--Je vois, docteur, lui dis-je, que ta perruque est tombée sur les
+genoux de Beppa, et que le chat s'enfuit épouvanté. Quand tu voudras
+jouer au couteau tout de bon, il faudra tâcher de ne pas te trahir par
+des incidents aussi burlesques.--Mais le couteau, dit-il sans se
+déconcerter et sans songer à relever sa perruque, où est le couteau, je
+vous prie?--Je regardai le but: le couteau était certainement planté
+dans le pain à cacheter.
+
+--Tudieu! lui dis-je, est-ce ainsi que tu saignes tes malades, cher
+docteur?
+
+--Il est vrai que j'ai perdu ma perruque, dit-il d'un air triomphant;
+mais remarquez que j'avais affaire à une porte de plein chêne,
+incontestablement plus difficile à pénétrer que le sternum, l'épigastre
+ou le cœur d'un homme. Quant aux femmes, ajouta-t-il, méfiez-vous de
+celles qui sont blanches, courtes et blondes. Il y a un certain type qui
+n'a pas dégénéré. Quand le bleu de l'œil est foncé et le coloris du
+visage changeant, tâchez qu'elles n'aient pas de ressentiment contre
+vous, ou bien n'allez pas faire le gentil sous leurs balcons. . . .
+
+ * * * * *
+
+....Tu ne te doutes pas, mon ami, de ce que c'est que Venise. Elle n'avait
+pas quitté le deuil qu'elle endosse avec l'hiver, quand tu as vu ses
+vieux piliers de marbre grec, dont tu comparais la couleur et la forme à
+celles des ossements desséchés. A présent le printemps a soufflé sur
+tout cela comme une poussière d'émeraude. Le pied de ces palais, où les
+huîtres se collaient dans la mousse croupie, se couvre d'une mousse
+vert-tendre, et les gondoles coulent entre deux tapis de cette belle
+verdure veloutée, où le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment
+avec l'écume du sillage. Tous les balcons se couvrent de vases de
+fleurs, et les fleurs de Venise, nées dans une glaise tiède, écloses
+dans un air humide, ont une fraîcheur, une richesse de tissu et une
+langueur d'attitudes qui les font ressembler aux femmes de ce climat,
+dont la beauté est éclatante et éphémère comme la leur. Les ronces
+doubles grimpent autour de tous les piliers, et suspendent leurs
+guirlandes de petites rosaces blanches aux noires arabesques des
+balcons. L'iris à odeur de vanille, la tulipe de Perse, si purement
+rayée de rouge et de blanc qu'elle semble faite de l'étoffe qui servait
+de costume aux anciens Vénitiens, les roses de Grèce, et des pyramides
+de campanules gigantesques s'entassent dans les vases dont la rampe est
+couverte; quelquefois un berceau de chèvrefeuille à fleurs de grenat
+couronne tout le balcon d'un bout à l'autre, et deux ou trois cages
+vertes cachées dans le feuillage renferment les rossignols qui chantent
+jour et nuit comme en pleine campagne. Cette quantité de rossignols
+apprivoisés est un luxe particulier à Venise. Les femmes ont un talent
+remarquable pour mener à bien la difficile éducation de ces pauvres
+chanteurs prisonniers, et savent, par toutes sortes de délicatesses et
+de recherches, adoucir l'ennui de leur captivité. La nuit, ils
+s'appellent et se répondent de chaque côté des canaux. Si une sérénade
+passe, ils se taisent tous pour écouter, et, quand elle est partie, ils
+recommencent leurs chants, et semblent jaloux de surpasser la mélodie
+qu'ils viennent d'entendre.
+
+A tous les coins de rue, la madone abrite sa petite lampe mystérieuse
+sous un dais de jasmin, et les _traghetti_, ombragés de grandes
+treilles, répandent, le long du Grand-Canal, le parfum de la vigne en
+fleur, le plus suave peut-être parmi les plantes.
+
+Ces traghetti sont des places de station pour les gondoles publiques.
+Ceux qui sont établis sur les rives du Canalazzo sont le rendez-vous des
+_facchini_ qui viennent causer et fumer avec les gondoliers. Ces
+messieurs sont groupés là d'une manière souvent théâtrale. Tandis que
+l'un, couché sur sa gondole, bâille et sourit aux étoiles, un autre
+debout sur la rive, débraillé, l'air railleur, le chapeau retroussé sur
+une forêt de longs cheveux crépus, dessine sa grande silhouette sur la
+muraille. Celui-là est le matamore du traghetto. Il fait souvent des
+courses de nuit du côté de Canaregio, dans une barque où les passagers
+ne se hasardent guère, et il rentre quelquefois, le matin, avec la tête
+fendue d'un coup de rame qu'il prétend avoir reçu au cabaret. Il est
+l'espoir de sa famille, et sa poitrine est chargée d'images, de reliques
+et de chapelets que sa femme, sa mère et ses sœurs ont fait bénir
+pour le préserver des dangers de sa profession nocturne. Malgré ses
+exploits, il n'est ni vantard ni insolent. La prudence n'abandonne
+jamais un Vénitien. Jamais le plus hardi contrebandier ne laisse
+échapper un mot de trop, même devant son meilleur ami; et quand il
+rencontre le garde-finance dont il a supporté le feu la veille, il parle
+avec, lui des événements de la nuit avec autant de sang-froid et de
+présence d'esprit que s'il les avait appris par la voix
+publique.--Auprès de lui on peut voir un vieux sournois qui en sait plus
+long que les autres, mais dont la voix s'est enrouée à crier sur les
+canaux ces paroles d'une langue inconnue, dérivée peut-être du turc ou
+de l'arménien, qui servent de signaux aux rameurs de Venise pour
+s'avertir et s'éviter dans l'obscurité, ou au détour d'un angle du
+canal. Celui-ci, couché sur le pavé, dans l'attitude d'un chien
+rancuneux, a vu les fastes de la république; il a conduit la gondole du
+dernier doge; il a ramé sur le Bucentaure. Il raconte longuement, quand
+il trouve des auditeurs, des histoires de fêtes qui ressemblent à des
+contes de fées; mais quand il craint de ne pas être entendu avec
+recueillement, il s'enferme dans son mépris du temps présent, et
+contemple avec philosophie les trous nombreux de sa casaque, en se
+rappelant qu'il a porté la veste de soie bariolée, l'écharpe flottante
+et la barrette emplumée. Trois ou quatre autres se pressent face à face
+devant la madone. Ils semblent avoir un secret d'importance à se
+confier; on dirait presque d'un groupe de bandits méditant un assassinat
+sur la route de Terracine. Mais ils vont se livrer à la plus innocente
+de leurs passions, celle de chanter en chœur. Le _tenore_, qui est en
+général un gros réjoui, à voix grasse et grêle, commence en fausset du
+haut de sa tête et du fond de son nez. C'est lui qui, selon leur
+expression énergique, _gante_ la note, et chante seul le premier vers.
+Peu à peu les autres le suivent, et la basse-taille, plus rauque qu'un
+bœuf enrhumé, s'empare des trois ou quatre notes dont se compose sa
+partie, mais qu'elle place toujours bien, et qui certainement sont d'un
+grand effet. La basse-taille est d'ordinaire un grand jeune homme sec,
+bronzé, à physionomie grave et dédaigneuse, un des quatre ou cinq types
+physiques dont à Venise, comme partout, la population se compose.
+Celui-là est peut-être le plus rare, le plus beau et le moins national.
+Le pur sang insulaire des lagunes produit le type que décrit ainsi
+Gozzi: _Bianco, biondo e grassotto_.--Robert va sans doute rassembler,
+dans le cadre qu'il remplit à présent à Venise, les plus beaux modèles
+de ces diverses variétés, et nous donner de cette race caractérisée une
+idée à la fois poétique et vraie[B]. Sa couleur, broyée aux ardents
+rayons du soleil de l'Italie méridionale, se modifiera sans doute à
+Venise, et se teindra d'une chaleur moins âpre et moins éblouissante.
+Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions et de ses souvenirs
+des monuments éternels!
+
+Les chants qui retentissent, le soir, dans tous les carrefours de cette
+ville sont tirés de tous les opéras anciens et modernes de l'Italie,
+mais tellement corrompus, arrangés, adaptés aux facultés vocales de ceux
+qui s'en emparent, qu'ils sont devenus tout indigènes, et que plus d'un
+compositeur serait embarrassé de les réclamer. Rien n'embarrasse ces
+improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient
+sur-le-champ un chœur à quatre parties. Un chœur de Rossini
+s'adapte à deux voix au milieu d'un duo de Mercadante, et le refrain
+d'une vieille barcarolle d'un maestro inconnu, ralentie jusqu'à la
+mesure grave du chant d'église, termine tranquillement le thème tronqué
+d'un cantique de Marcello. Mais l'instinct musical de ce peuple sait
+tirer parti de tant de monstruosités, le plus heureusement possible, et
+lier les fragments de cette mutilation avec une adresse qui rend souvent
+la transition difficile à apercevoir. Toute musique est simplifiée et
+dépouillée d'ornements par leur procédé, ce qui ne la rend pas plus
+mauvaise. Ignorants de la musique écrite, ces dilettanti passionnés vont
+recueillant dans leur mémoire les bribes d'harmonie qu'ils peuvent
+saisir à la porte des théâtres ou sous le balcon des palais. Ils les
+cousent à d'autres portions éparses qu'ils possèdent d'ailleurs, et les
+plus exercés, ceux qui conservent les traditions du chant à plusieurs
+parties, règlent la mesure de l'ensemble. Cette mesure est un
+impitoyable adagio, auquel doivent se soumettre les plus brillantes
+fantaisies de Rossini: et vraiment cela me rangerait presque à l'avis
+de ceux qui pensent que la musique n'a pas de caractère par elle-même,
+et se ploie à exprimer toutes les situations et tous les sentiments
+possibles, selon le mouvement qu'il plaît aux exécutants de lui donner.
+C'est le champ le plus vaste et le plus libre qui soit ouvert à
+l'imagination, et, bien plus que le peintre, le musicien crée pour les
+autres des effets opposés à ceux qu'il a créés pour lui. La première
+fois que j'ai entendu la symphonie pastorale de Beethoven, je n'étais
+pas averti du sujet, et j'ai composé dans ma tête un poëme dans le goût
+de Milton sur cette adorable harmonie. J'avais placé la chute de l'ange
+rebelle et son dernier cri vers le ciel, précisément à l'endroit où le
+compositeur fait chanter la caille et le rossignol. Quand j'ai su que je
+m'étais trompé, j'ai recommencé mon poëme à la seconde audition, et il
+s'est trouvé dans le goût de Gessner, sans que mon esprit fît la moindre
+résistance à l'impression que Beethoven avait eu dessein de lui donner.
+
+L'absence de chevaux et de voitures et la sonorité des canaux font de
+Venise la ville la plus propre à retentir sans cesse de chansons et
+d'aubades. Il faudrait être bien enthousiaste pour se persuader que les
+chœurs de gondoliers et de facchini sont meilleurs que ceux de
+l'Opéra de Paris, comme je l'ai entendu dire à quelques personnes d'un
+heureux caractère; mais il est bien certain qu'un de ces chœurs,
+entendu de loin sous les arceaux des palais moresques que blanchit la
+lune, fait plus de plaisir qu'une meilleure musique exécutée sous les
+châssis d'une colonnade en toile peinte. Les grossiers dilettanti
+beuglent dans le ton et dans la mesure; les froids échos de marbre
+prolongent sur les eaux ces harmonies graves et rudes comme les vents de
+la mer. Cette magie des effets acoustiques et le besoin d'entendre une
+harmonie quelconque dans le silence de ces nuits enchantées font écouter
+avec indulgence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus modeste
+chansonnette qui arrive, passe et se perd dans l'éloignement.
+
+Quand on arrive à Venise, et qu'un gondolier bien tenu vient vous
+attendre à la porte de l'auberge, avec sa veste de drap et son chapeau
+rond, il est impossible de retrouver en lui la plus légère trace de
+cette élégance qu'ils avaient aux temps féeriques de Venise. On la
+chercherait aussi vainement sous les guenilles de ceux qui abandonnent
+leurs vêtements à un désordre plus pittoresque. Mais l'esprit incisif,
+pénétrant et subtil de cette classe célèbre n'est pas encore tout à fait
+perdu. Leurs physionomies ont généralement ce caractère de finesse
+mielleuse qu'on pourrait prendre au premier coup d'œil pour de la
+gaieté bienveillante, mais qui cache une mordante causticité et une
+astuce profonde. Le caractère de cette race et celui de la nation
+vénitienne est encore ce qu'il a été de tout temps, la prudence. Nulle
+part il n'y a plus de paroles et moins de faits, plus de querelles et
+moins de rixes. Les _barcaroles_ ont un merveilleux talent pour se dire
+des injures; mais il est bien rare qu'ils en viennent aux mains. Deux
+barques se rencontrent et se heurtent à l'angle d'un mur, par la
+maladresse de l'un et l'inattention de l'autre. Les deux barcaroles
+attendent en silence le choc qu'il n'est plus temps d'éviter; leur
+premier regard est pour la barque; quand ils se sont assurés l'un et
+l'autre de ne s'être point endommagés, ils commencent à se toiser
+pendant que les barques se détachent et se séparent. Alors commence la
+discussion.--Pourquoi n'as-tu pas crié _siastali_[C]?--J'ai
+crié.--Non.--Si fait.--Je gage que non, _corpo di Bacco!_--Je jure que
+si, _sangue di Diana!_--Mais avec quelle diable de voix?--Mais quelle
+espèce d'oreilles as-tu pour entendre?--Dis-moi dans quel cabaret tu
+t'éclaircis la voix de la sorte.--Dis-moi de quel âne ta mère a rêvé
+quand elle était grosse de toi.--La vache qui t'a conçu aurait dû
+t'apprendre à beugler.--L'ânesse qui t'a enfanté aurait dû te donner les
+oreilles de ta famille.--Qu'est-ce que tu dis, race de chien?--Qu'est-ce
+que tu dis, fils de guenon?--Alors la discussion s'anime, et va toujours
+s'élevant à mesure que les champions s'éloignent. Quand ils ont mis un
+ou deux ponts entre eux, les menaces commencent.--Viens donc un peu ici,
+que je te fasse savoir de quel bois sont faites mes rames.--Attends,
+attends, figure de marsouin, que je fasse sombrer ta coque de noix en
+crachant dessus.--Si j'éternuais auprès de ta coquille d'œuf, je la
+ferais voler en l'air.--Ta gondole aurait bon besoin d'enfoncer un peu
+pour laver les vers dont elle est rongée.--La tienne doit avoir des
+araignées, car tu as volé le jupon de ta maîtresse pour lui faire une
+doublure.--Maudite soit la madone de ton traguet pour n'avoir pas envoyé
+la peste à de pareils gondoliers!--Si la madone de ton traguet n'était
+pas la concubine du diable, il y a longtemps que tu serais noyé.--Et
+ainsi, de métaphore en métaphore, on en vient aux plus horribles
+imprécations; mais heureusement, au moment où il est question de
+s'égorger, les voix se perdent dans l'éloignement, et les injures
+continuent encore longtemps après que les deux adversaires ne
+s'entendent plus.
+
+ * * * * *
+
+Les gondoliers des particuliers portent, dans ce temps-ci, des vestes
+rondes de toile anglaise imprimée à grands ramages de diverses couleurs.
+Une veste fond blanc à dessins perse, un pantalon blanc, un ceinturon
+rouge ou bleu, et un bonnet de velours noir dont le gland de soie tombe
+sur l'oreille à la manière des Chioggiotes, composent un costume de
+gondolier très-élégant et très-frais. Il y a encore quelques jeunes gens
+de bon ton qui l'endossent et qui se donnent le divertissement de
+conduire une petite barque sur les canaux. Autrefois c'était pour les
+dandies de Venise ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris.
+Ils s'exerçaient particulièrement dans les petits canaux, où le
+rapprochement des croisées permettait aux belles d'admirer leur grâce et
+leur bonne mine. Cela se voit encore quelquefois. Tous les soirs, deux
+de ces élégants viennent sillonner notre canalette avec une rapidité et
+une force remarquables. Je crois bien qu'ils sont un peu attirés sous
+notre balcon par les beaux yeux de Beppa, et que l'un des deux a quelque
+prétention de lui plaire. Il est perché sur la poupe, le poste le plus
+périlleux et le plus honorable, et la barque ne s'éloigne guère de
+l'espace que peut embrasser le regard de la belle. Il y a vraiment peu
+de gondoliers de profession capables d'en remontrer à ces deux
+dilettanti. Ils lancent leur esquif comme une flèche, et je doute qu'un
+cavalier bien monté pût les suivre sur un rivage parallèle. Le grand
+tour de force, et celui que nos amateurs exécutent très-bravement, est
+de lancer la barque à pleines rames, de l'amener jusqu'à l'angle d'un
+pont, et de s'arrêter là tout à coup au moment où la proue va toucher le
+but. C'est un jeu adroit et courageux, et je m'afflige plus de le voir
+tomber en désuétude que de la perte du luxe et des richesses de Venise.
+Si l'énergie du corps et de l'esprit ne s'était pas perdue, il ne
+faudrait désespérer de rien. Et en outre, ce n'est pas un trop mauvais
+moyen pour attirer l'attention des femmes. Je ne m'étonnerais pas que
+Beppa vît avec un certain intérêt ce grand blond aux vives couleurs,
+qui, en équilibre sur la pointe de sa mince barchetta, semble à chaque
+instant près de se briser avec elle, et, vingt fois en un quart d'heure,
+triomphe d'un danger auquel il s'expose pour avoir un regard de Beppa.
+Beppa prétend qu'elle ne sait pas seulement de quelle couleur sont les
+yeux de ce jeune homme. Hum! Beppa!
+
+Tous les amateurs ne sont pas aussi heureux que ceux-ci. Malheur à ceux
+qui échouent en présence des dames placées aux fenêtres, et des
+gondoliers groupés sur les ponts pour juger! L'autre jour, deux braves
+bourgeois, âgés chacun d'un demi-siècle, et retranchés depuis dix ans au
+moins dans la douce occupation de cultiver leur obésité, se sont, on ne
+sait comment, défiés à la _regata_. Chacun apparemment s'était avisé de
+vanter les prouesses de son jeune temps, et l'amour-propre s'était mêlé
+de la partie. Quoi qu'il en soit, ces deux honnêtes célibataires avaient
+ouvert un pari à leurs amis. A l'heure dite, les gondoles se groupent
+sur le lieu du combat. Les parieurs et une foule de dilettanti et
+d'oisifs s'attroupent sur les rives et sur les ponts voisins. Les deux
+barques rivales s'avancent, et les deux champions s'élèvent chacun sur
+sa poupe avec une lente majesté. Ser Ortensio s'élance avec gloire et
+saisit la rame d'un bras vigoureux. Mais avant que Ser Demetrio eût le
+temps d'en faire autant, soit par hasard, soit par malice, une des
+barques spectatrices heurta légèrement la sienne; le digne homme perdit
+l'équilibre, et tomba lourdement dans les flots comme un saule déraciné
+par la tempête. Heureusement le fossé n'était pas profond. Ser Demetrio
+se trouva jusqu'au cou dans l'eau tiède et jusqu'aux genoux dans la
+vase. Juge des rires et des huées des assistants, parmi lesquels était
+bon nombre de caustiques gondoliers. Les amis du malheureux Demetrio
+s'empressèrent de le retirer; on le nettoya, on le mit dans un lit bien
+chaud, et sa gouvernante passa la journée à lui faire avaler des
+cordiaux; tandis que son adversaire, déclaré vainqueur à l'unanimité,
+allait au restaurant de Sainte-Marguerite faire un dîner splendide avec
+l'argent de la collecte et les convives des deux partis.
+
+Quant au gondolier indépendant, il ne possède que son pantalon, sa
+chemise et sa pipe, quelquefois un petit caniche noir qui nage à côté de
+la gondole avec l'agilité infatigable d'un poisson. Le gondolier porte
+la madone de son traguet tatouée sur la poitrine avec une aiguille rouge
+et de la poudre à canon. Il a son patron sur un bras et sa patronne sur
+l'autre. Il n'est point, jour et nuit, comme nos cochers de fiacre, aux
+ordres du premier venu. Il n'obéit qu'au chef de son traguet, qui est un
+simple gondolier comme lui, élu par un libre vote, approuvé de la
+police, et qui désigne à chacun de ses administrés le jour où il est de
+service au traguet. Le reste du temps, le gondolier gagne librement sa
+journée, et, quand une ou deux courses dans la matinée ont assuré
+l'entretien de son estomac et de sa pipe jusqu'au lendemain, il s'endort
+le ventre au soleil, sans se soucier que l'empereur passe, et sans se
+laisser tenter par aucune offre qui mettrait de nouveau ses bras en
+sueur. Il est vrai que son office est plus pénible que celui de conduire
+deux paisibles coursiers du haut d'un siége de voiture. Mais son
+caractère est aussi plus insouciant et plus indépendant. Souple,
+flatteur, et mendiant à jeun, il se moque de celui qui lui marchande son
+salaire comme de celui qui l'outre-passe. Il est ivrogne, facétieux,
+bavard, familier et fripon, à certains égards; c'est-à-dire qu'il
+respectera scrupuleusement votre foulard, votre parapluie, tout paquet
+scellé, toute bouteille cachetée; mais si vous le laissez en compagnie
+de quelque bouteille entamée ou de quelque pipe, vous le retrouverez
+occupé à boire votre marasquin et à fumer votre tabac avec la
+tranquillité d'un homme qui se livre aux plus légitimes opérations.
+
+ * * * * *
+
+On ne nous avait certainement pas assez vanté la beauté du ciel et les
+délices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs
+que les étoiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si
+bleue, si unie, que l'œil ne saisit plus la ligne de l'horizon, et
+que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, où la rêverie se
+perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur que l'on découvre
+au ciel cinq cent mille fois plus d'étoiles qu'on n'en peut apercevoir
+dans notre France septentrionale. J'ai vu ici des nuits étoilées au
+point que le blanc argenté des astres occupait plus de place que le bleu
+de l'éther dans la voûte du firmament. C'était un semis de diamants qui
+éclairait presque aussi bien que la lune à Paris. Ce n'est pas que je
+veuille dire du mal de notre lune; c'est une beauté pâle dont la
+mélancolie parle peut-être plus à l'intelligence que celle-ci. Les nuits
+brumeuses de nos tièdes provinces ont des charmes que personne n'a
+goûtés mieux que moi et que personne n'a moins envie de renier. Ici la
+nature, plus vigoureuse dans son influence, imposa peut-être un peu trop
+de silence à l'esprit. Elle endort la pensée, agite le cœur et domine
+les sons. Il ne faut guère songer, à moins d'être un homme de génie, à
+écrire des poëmes durant ces nuits voluptueuses: il faut aimer ou
+dormir.
+
+Pour dormir, il y a un endroit délicieux: c'est le perron de marbre
+blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille
+dorée est fermée du côté du jardin, on peut se faire conduire par la
+gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n'être
+dérangé par aucun importun piéton, à moins qu'il n'ait pour venir à vous
+la foi qui manqua à saint Pierre. J'ai passé là bien des heures tout
+seul, sans penser à rien, tandis que Catullo et sa gondole dormaient au
+milieu de l'eau, à la portée du sifflet. Quand le vent de minuit passe
+sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux; quand le parfum
+des géraniums et des girofliers monte par bouffées, comme si la terre
+exhalait sous le regard de la lune des soupirs embaumés; quand les
+coupoles de Sainte-Marie élèvent dans les cieux leurs demi-globes
+d'albâtre et leurs minarets couronnés d'un turban; quand tout est blanc,
+l'eau, le ciel et le marbre, les trois éléments de Venise, et que du
+haut de la tour de Saint-Marc une grande voix d'airain plane sur ma
+tête, je commence à ne plus vivre que par les pores, et malheur à qui
+viendrait faire un appel à mon âme! je végète, je me repose, j'oublie.
+Qui n'en ferait autant à ma place? Comment voudrais-tu que je pusse me
+tourmenter pour savoir si monsieur un tel a fait un article sur mes
+livres, si monsieur un autre a déclaré mes principes dangereux, et mon
+cigare immoral?... Tout ce que je puis dire, c'est que ces messieurs
+sont bien bons de s'occuper de moi, et que, si je n'avais pas de dettes,
+je ne quitterais pas le perron du vice-roi pour leur procurer du
+scandale à mon bureau. _Ma la fama_, dit l'orgueilleux Alfieri. _Ma la
+fame_, répond Gozzi joyeusement.
+
+Je défie qui que ce soit de m'empêcher de dormir agréablement quand je
+vois Venise, si appauvrie, si opprimée et si misérable, défier le temps
+et les hommes de l'empêcher d'être belle et sereine. Elle est là, autour
+de moi, qui se mire dans ses lagunes d'un air de sultane, et ce peuple
+de pêcheurs qui dort sur le pavé à l'autre bout de la rive, hiver comme
+été, sans autre oreiller qu'une marche de granit, sans autre matelas que
+sa casaque tailladée, lui aussi n'est-il pas un grand exemple de
+philosophie? Quand il n'a pas de quoi acheter une livre de riz, il se
+met à chanter un chœur pour se distraire de la faim; c'est ainsi
+qu'il défie ses maîtres et sa misère, accoutumé qu'il est à braver le
+froid, le chaud et la bourrasque. Il faudra bien des années d'esclavage
+pour abrutir entièrement ce caractère insouciant et frivole, qui,
+pendant tant d'années, s'est nourri de fêtes et de divertissements. La
+vie est encore si facile à Venise! la nature si riche et si exploitable!
+La mer et les lagunes regorgent de poisson et de gibier; on pêche en
+pleine rue assez de coquillages pour nourrir la population. Les jardins
+sont d'un excellent revenu: il n'est pas un coin de cette grasse argile
+qui ne produise généreusement en fruits et en légumes plus qu'un champ
+en terme ferme. De ces milliers d'isolettes dont la lagune est semée,
+arrivent tous les jours des bateaux remplis de fruits, de fleurs et
+d'herbages si odorants qu'on en sent la trace parfumée dans la vapeur du
+matin. La franchise du port apporte à bas prix les denrées étrangères;
+les vins les plus exquis de l'Archipel coûtent moins cher à Venise que
+le plus simple ordinaire à Paris. Les oranges arrivent de Palerme avec
+une telle profusion, que, le jour de l'entrée du bateau sicilien dans le
+port, on peut acheter dix des plus belles pour quatre ou cinq sous de
+notre monnaie. La vie animale est donc le moindre sujet de dépense à
+Venise, et le transport des denrées se fait avec une aisance qui
+entretient l'indolence des habitants. Les provisions arrivent par eau
+jusqu'à la porte des maisons; sur les ponts et dans les rues pavées
+passent les marchands en détail. L'échange de l'argent avec les objets
+de consommation journalière se fait à l'aide d'un panier et d'une corde.
+Ainsi, toute une famille peut vivre largement sans que personne, pas
+même le serviteur, sorte de la maison. Quelle différence entre cette
+commode existence et le laborieux travail qu'une famille, seulement à
+demi pauvre, est forcée d'accomplir chaque jour à Paris pour parvenir à
+dîner plus mal que le dernier ouvrier de Venise! Quelle différence aussi
+entre la physionomie préoccupée et sérieuse de ce peuple qui se heurte
+et se presse, qui se crotte et se fait jour avec les coudes dans la
+cohue de Paris, et la démarche nonchalante de ce peuple vénitien qui se
+traîne en chantant et en se couchant à chaque pas sur les dalles lisses
+et chaudes des quais? Tous ces industriels, qui chaque jour apportent à
+Venise leur fonds de commerce dans un panier, sont les esprits les plus
+plaisants du monde, et débitent leurs bons mots avec leur marchandise.
+Le marchand de poissons, à la fin de sa journée, fatigué et enroué
+d'avoir crié tout le matin, vient s'asseoir dans un carrefour ou sur un
+parapet; et là, pour se débarrasser de son reste, il décoche aux
+passants et aux fumeurs des balcons les invitations les plus
+ingénieuses.--Voyez, dit-il, c'est le plus beau poisson de ma provision!
+je l'ai gardé jusqu'à cette heure, parce que je sais qu'a présent les
+gens de bien dînent les derniers. Voyez quelles jolies sardines, quatre
+pour deux centimes! Un regard de la belle camérière sur ce beau poisson,
+et un autre par-dessus le marché pour le pauvre _pescaor_.--Le porteur
+d'eau fait des calembours en criant sa denrée: _Aqua fresca e
+tenera_.--Le gondolier, stationné au traguet, invite le passager par
+des offres merveilleuses:--Allons-nous ce soir à Trieste, monseigneur?
+voici une belle gondole qui ne craint pas la bourrasque en pleine mer,
+et un gondolier capable de ramer sans s'arrêter jusqu'à Constantinople.
+
+Les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Hier je
+voulais aller voir lever la lune sur l'Adriatique; jamais je ne pus
+décider Catullo le père à me conduire au rivage du Lido. Il prétendait,
+ce qu'ils prétendent tous quand ils n'ont pas envie d'obéir, qu'il avait
+l'eau et le vent contraires. Je donnai de tout mon cœur le docteur au
+diable pour m'avoir envoyé cet asthmatique qui rend l'âme à chaque coup
+de rame, et qui est plus babillard qu'une grive quand il est ivre.
+J'étais de la plus mauvaise humeur du monde quand nous rencontrâmes, en
+face de la Salute, une barque qui descendait doucement vers le
+Grand-Canal en répandant derrière elle, comme un parfum, les sons d'une
+sérénade délicieuse.--Tourne la proue, dis-je au vieux Catullo: tu auras
+au moins, j'espère, la force de suivre cette barque.
+
+Une autre barque, qui flânait par là, imita mon exemple, puis une
+seconde, puis une autre encore, puis enfin toutes celles qui humaient le
+frais sur le canalazzo, et même plusieurs qui étaient vacantes, et dont
+les gondoliers se mirent à cingler vers nous en criant: _Musica!
+musica!_ d'un air aussi affamé que les Israélites appelant la manne dans
+le désert. En dix minutes, une flottille s'était formée autour des
+dilettanti; toutes les rames faisaient silence, et les barques se
+laissaient couler au gré de l'eau. L'harmonie glissait mollement avec la
+brise, et le hautbois soupirait si doucement, que chacun retenait sa
+respiration de peur d'interrompre les plaintes de son amour. Le violon
+se mit à pleurer d'une voix si triste et avec un frémissement tellement
+sympathique, que je laissai tomber ma pipe, et que j'enfonçai ma
+casquette jusqu'à mes yeux. La harpe fit alors entendre deux ou trois
+gammes de sons harmoniques qui semblaient descendre du ciel et promettre
+aux âmes souffrantes sur la terre les consolations et les caresses des
+anges. Puis le cor arriva comme du fond des bois, et chacun de nous crut
+voir son premier amour venir du haut des forêts du Frioul et s'approcher
+avec les sons joyeux de la fanfare. Le hautbois lui adressa des paroles
+plus passionnées que celles de la colombe qui poursuit son amant dans
+les airs. Le violon exhala les sanglots d'une joie convulsive; la harpe
+fit vibrer généreusement ses grosses cordes, comme les palpitations d'un
+cœur embrasé, et les sons des quatre instruments s'étreignirent comme
+des âmes bienheureuses qui s'embrassent avant de partir ensemble pour
+les cieux. Je recueillis leurs accents, et mon imagination les entendit
+encore après qu'ils eurent cessé. Leur passage avait laissé dans
+l'atmosphère une chaleur magique, comme si l'amour l'avait agitée de ses
+ailes.
+
+Il y eut quelques instants de silence que personne n'osa rompre. La
+barque mélodieuse se mit à fuir comme si elle eût voulu nous échapper;
+mais nous nous élançâmes sur son sillage. On eût dit d'une troupe de
+pétrels se disputant à qui saisira le premier une dorade. Nous la
+pressions de nos proues à grandes scies d'acier, qui brillaient au clair
+de la lune comme les dents embrasées des dragons de l'Arioste. La
+fugitive se délivra à la manière d'Orphée: quelques accords de la harpe
+firent tout rentrer dans l'ordre et le silence. Au son des légers
+arpéges, trois gondoles se rangèrent à chaque flanc de celle qui portait
+la symphonie, et suivirent l'adagio avec une religieuse lenteur. Les
+autres restèrent derrière comme un cortège, et ce n'était pas la plus
+mauvaise place pour entendre. Ce fut un coup d'œil fait pour réaliser
+les plus beaux rêves, que cette file de gondoles silencieuses qui
+glissait doucement sur le large et magnifique canal de Venise. Au son
+des plus suaves motifs d'_Oberon_ et de _Guillaume Tell_, chaque
+ondulation de l'eau, chaque léger bondissement des rames, semblaient
+répondre affectueusement au sentiment de chaque phrase musicale. Les
+gondoliers, debout sur la poupe, dans leur attitude hardie, se
+dessinaient dans l'air bleu, comme de légers spectres noirs, derrière
+les groupes d'amis et d'amants qu'ils conduisaient. La lune s'élevait
+peu à peu et commençait à montrer sa face curieuse au-dessus des toits;
+elle aussi avait l'air d'écouter et d'aimer cette musique. Une des rives
+de palais du canal, plongée encore dans l'obscurité, découpait dans le
+ciel ses grandes dentelles mauresques, plus sombres que les portes de
+l'enfer. L'autre rive recevait le reflet de la pleine lune, large et
+blanche alors comme un bouclier d'argent, sur ses façades muettes et
+sereines. Cette file immense de constructions féeriques, que n'éclairait
+pas d'autre lumière que celle des astres, avait un aspect de solitude,
+de repos et d'immobilité vraiment sublime. Les minces statues qui se
+dressent par centaines dans le ciel semblaient des volées d'esprits
+mystérieux chargés de protéger le repos de cette muette cité, plongée
+dans le sommeil de la Belle au bois dormant, et condamnée comme elle à
+dormir cent ans et plus.
+
+Nous voguâmes ainsi près d'une heure. Les gondoliers étaient devenus un
+peu fous. Le vieux Catullo lui-même bondissait à l'allégro et suivait la
+course rapide de la petite flotte. Puis sa rame retombait _amorosa_ à
+l'andante, et il accompagnait ce mouvement gracieux d'une espèce de
+grognement de béatitude. L'orchestre s'arrêta sous le portique du
+Lion-Blanc. Je me penchai pour voir Mylord sortir de sa gondole. C'était
+un enfant spleenétique, de dix-huit à vingt ans, chargé d'une longue
+pipe turque, qu'il était certainement incapable de fumer tout entière
+sans devenir phthisique au dernier degré. Il avait l'air de s'ennuyer
+beaucoup; mais il avait payé une sérénade dont j'avais beaucoup mieux
+profité que lui, et dont je lui sus le meilleur gré du monde.
+
+Je remontai le canal, et, au moment où nous nous arrêtions devant la
+Piazzetta, où j'avais donné rendez-vous à mes amis pour aller prendre
+le sorbet ensemble, je rencontrai une barque chargée de plusieurs
+gondoliers en goguette qui me crièrent:--_Monsiou_, faites donc chanter
+le Tasse à votre gondolier.--C'était une épigramme adressée au vieux
+Catullo, qui a une maladie chronique de la trachée-artère et une
+extinction de voix perpétuelle.--Il paraît qu'on te connaît ici,
+_vechio_, lui dis-je.--Ah! _lustrissimo!_ répondit-il, _E gnente, semo
+Nicoloti_.--Tu es Nicoloto, toi, avec cette tournure-là? lui
+demandai-je.--Nicoloto, reprit-il, et des bons.--Noble,
+peut-être?--Comme dit Votre Seigneurie.--As-tu par hasard un doge dans
+ta famille?--Lustrissimo, j'ai mieux que cela; j'ai trois porcs,
+c'est-à-dire trois prix de régate, trois portraits à la maison avec la
+bannière d'honneur, et le dernier était mon père, un _grand homme_,
+savez-vous, mon maître? deux fois plus grand et plus gros que mon fils.
+Moi, je suis une pauvre araignée, toute tordue par accident; mais _mio
+fio_ prouve bien que nous sommes de bonne lignée. Si l'empereur avait la
+bonté de nous ordonner une régate, on verrait si le sang des Catulle est
+dégénéré.--Diable! lui dis-je. Auriez-vous la complaisance, lustrissimo
+Catullo, de me mettre à la rive, et de ne pas me voler mon tabac pendant
+une heure que vous aurez à m'attendre?--Il n'y a pas de danger, mon
+maître, répondit-il; le tabac me fait mal à la gorge.
+
+--Est-ce qu'il y a encore des Nicoloti et des Castellani? demandai-je à
+mes amis qui m'attendaient au pied de la colonne du Lion.--Que trop,
+répondit Pierre; il y a, en ce moment-ci, une rumeur sourde dans la
+ville, et une certaine agitation à la police, parce qu'il est question
+parmi les gondoliers de renouveler les vieilles querelles.--Je pense
+bien, dit Beppa, qu'on peut les laisser faire; de l'humeur pacifique
+dont ils sont, leurs divisions ne feront de mal à personne et tout se
+passera en paroles burlesques.--Il ne faut pas encore trop s'y fier,
+reprit le docteur; nous ne sommes pas déjà si loin de la dernière
+tentative qu'ils ont faite de réveiller l'esprit de parti, et leurs
+coups d'essai s'annonçaient bien. C'était, je crois, en 1817, dit Beppa,
+et tu sauras, Zorzi, toi qui méprises tant les petits couteaux de
+Venise, qu'il y eut, en quatre ou cinq jours, de si bonnes _coltellate_
+échangées entre les deux factions, qu'il y eut plus de cent personnes
+blessées grièvement, dont beaucoup ne se relevèrent pas.--A la bonne
+heure, répondis-je. Pourrais-tu me dire, docteur érudit, l'origine de
+ces dissensions, toi qui sais dans quel goût était taillée la barbe du
+doge Orseolo?--Cette origine se perd dans la nuit des temps,
+répondit-il; elle est aussi ancienne que Venise. Ce que je puis te dire,
+c'est que cette division partageait en deux les nobles aussi bien que la
+plèbe. Les Castellani habitaient l'île de Castello, c'est-à-dire
+l'extrémité orientale de Venise, jusqu'au pont de Rialto. Les Nicoloti
+occupaient l'île de San-Nicolo, l'extrémité orientale, où sont situées
+la place Saint-Marc, la rive des Esclavons, etc. Le Grand-Canal servait
+de confins aux deux camps. Les Castellani, plus riches et plus élégants
+que les autres, représentaient la faction aristocratique. Les nobles
+avaient les premiers emplois de la république, et le peuple castellan
+était employé aux travaux de l'arsenal. Il fournissait les pilotes pour
+les vaisseaux de guerre, et les rameurs du doge dans le Bucentaure. Les
+Nicoloti formaient le parti démocratique. Leurs gentilshommes étaient
+envoyés dans les petites villes de la terre ferme comme gouverneurs, ou
+occupaient dans les armées des emplois secondaires. Le peuple était
+pauvre, mais brave et indépendant. Il était spécialement occupé de la
+pêche, et avait son doge particulier, plébéien et soumis à l'autre doge,
+mais investi de droits magnifiques, entre autres celui de s'asseoir à la
+droite du grand doge dans les assemblées et fêtes solennelles. Ce doge
+était d'ordinaire un vieux marinier expérimenté et portait le titre de
+_Gastaldo dei Nicoloti_; son office était de présider à l'ordre des
+pêches et de veiller à la tranquillité de ses administrés, dont il
+était à la fois le supérieur et l'égal. C'est ce qui faisait dire aux
+Nicoloti, s'adressant à leurs rivaux:--Tu rames pour le doge, et nous
+ramons avec le doge. _Ti, ti voghi el dose, et mi vogo col dose._--La
+république maintenait cette rivalité et protégeait scrupuleusement les
+priviléges des Nicoloti, sous le prétexte de tenir vivante l'énergie
+physique et morale de la population, mais plus certainement pour
+contre-balancer, par un habile équilibre, la puissance patricienne.
+
+Le gouvernement, continua le docteur, ne perdait aucune occasion de
+flatter l'amour-propre de ces braves plébéiens, et leur donnait des
+fêtes où ils étaient appelés à montrer la vigueur de leurs muscles et
+leur habileté à conduire la barque. Les tours de force des Nicoloti sont
+encore d'interminables sujets de vanterie et d'orgueil chez les enfants
+de cette race herculéenne, et tu as pu voir, dans les bouges où nous
+allons quelquefois panser des blessés ensemble, ces grossiers tableaux à
+l'huile qui représentent le grand jeu de la pyramide humaine, et les
+portraits des vainqueurs de la régate avec leur bannière brodée et
+frangée d'or fin, au milieu de laquelle était brodée l'image d'un porc;
+le don d'un porc véritable accompagnait ce prix, qui n'était que le
+troisième, mais qui n'était pas le moins envié. Les Nicoloti
+s'exerçaient à la lutte, et leurs femmes avaient leurs régates, où elles
+ramaient à l'envi avec une force et une dextérité incontestables. Jugez
+de ce qu'eût été cette population en colère, si par ces adroites
+flatteries à sa vanité, et par une administration scrupuleusement
+équitables, le gouvernement ne l'eût tenue en joie et en belle
+humeur!--Le gouvernement étranger, dis-je, se sert d'autres moyens; il
+jette en prison et punit sévèrement le moindre témoignage ostensible de
+courage et de force.--Il faut avouer, reprit-il, qu'il n'eut pas
+absolument tort de réprimer les excès de 1817; mais il aurait dû trouver
+en outre le moyen de prévenir le retour de ces fureurs.--Les
+croyez-vous bien éteintes? A la manière dont Catullo parlait de sa
+noblesse plébéienne tout à l'heure, je croirais assez que les Castellani
+ne sont pas encore très-liés avec les Nicoloti.--Si peu, me répondit le
+docteur, qu'une conspiration des Nicoloti vient d'être découverte, et
+qu'il est question de s'assurer de la personne de quarante ou cinquante
+d'entre eux.
+
+Quand nous eûmes pris le sorbet, nous retrouvâmes Catullo tellement
+endormi, que le docteur ne vit rien de mieux que de remplir d'eau le
+creux de sa main et de l'épancher doucement sur la barbe grise (_le
+oneste piume_, comme aurait dit Dante) du gondolier octogénaire. Il ne
+se fâcha nullement de cette plaisanterie et se mit courageusement à
+l'ouvrage.--N'étais-tu pas, lui dit, chemin faisant, le docteur, de ce
+fameux repas à Saint-Samuel, la semaine dernière?--Qui, moi, _paron_?
+répondit le vieillard hypocrite. Pourquoi cela?--Je te demande, reprit
+le docteur, si tu en étais ou si tu n'en étais pas.--_Mi son Nicolo,
+paron._--Je ne parle pas de cela, dit le docteur en colère. Voyez s'il
+répondra droit à une question! Me prends-tu pour un mouchard, vieux
+sournois?--Non certainement, illustrissime, mais qu'est-ce que vous
+voulez demander à un pauvre homme, moitié sourd, moitié imbécile?--Dis
+donc, moitié ivrogne, moitié fourbe, lui dis-je.--Il n'y a pas de
+danger, reprit le docteur, que ces drôles-là répondent sans savoir
+pourquoi on les interroge. Eh bien! puisque tu ne veux pas parler, je
+parlerai, moi; je t'avertis, mon vieux renard, que tu vas aller en
+prison.--_In preson! mi! parchè, lustrissimo?_--Parce que tu as dîné à
+Saint-Samuel, dit le docteur.--Et quel mal y a-t-il à dîner à
+Saint-Samuel, _paron_?--Parce que tu as conspiré contre la sûreté de
+l'État, lui dis-je.--_Mi Cristo!_ quel mal peut faire un pauvre homme
+comme moi à l'État?--N'es-tu pas Nicoloto? dit le docteur.--_Mi, si!_ je
+suis né Nicoloto.--Eh bien! tous les Nicoloti sont accusés de
+conspiration, repris-je, et toi comme les autres.--_Santo Dïo!_ je n'ai
+jamais fait de conspiration.--Ne connais-tu pas un certain Gambierazi?
+dit le docteur.--Gambierazi! dit le prudent vieillard d'un air
+émerveillé, quel Gambierazi?--Parbleu! Gambierazi ton compère. On dirait
+que tu ne l'as jamais vu.--_Lustrissimo_, je n'ai pas entendu le nom que
+vous disiez, Gamba... Gambierazi? Il y a beaucoup de Gambierazi!--Eh
+bien! tu répondras demain plus catégoriquement à la police, dit le
+docteur. Voyez-vous cet animal que j'ai sauvé vingt fois de la corde, et
+qui devrait croire en moi comme en Dieu; le voilà qui joue au plus fin
+avec moi et qui se méfie de moi comme d'un suppôt de police! Qu'il aille
+au diable! Si je m'intéresse à lui dans cette affaire, je consens à être
+pendu moi-même.
+
+Ce matin, comme nous prenions le café sur le balcon, nous vîmes passer
+dans une gondole _Catulus pater_ et _Catulus filius_, accompagnés de
+deux sbires.--Fort bien, dit le docteur, je ne croyais pas deviner si
+juste. Mais qu'est-ce que veut ce vieux bavard avec sa voix de
+grenouille enrhumée et ses signes d'intelligence?--_Catulus pater_
+faisait en effet des efforts incroyables pour se faire entendre de nous;
+mais son enrouement chronique ne le lui permettant pas, il eut un
+colloque conciliatoire avec un sbire, qui consentit à faire arrêter la
+gondole et à accompagner son prisonnier jusqu'à nous.--Ah! ah! dit le
+docteur, que viens-tu faire ici? Ne sais-tu pas que c'est moi qui t'ai
+dénoncé!
+
+--Oh! je sais bien que non, lustrissime! Je viens me recommander à _su
+protezion_.--Mais qu'as-tu fait, malheureux scélérat? dit le docteur
+d'un air terrible. Quand je te disais que tu avais trempé dans quelque
+infâme conspiration!--L'infortuné prisonnier baissa la tête d'un air si
+piteux, et le sbire, posé sur le seuil de la porte dans une attitude
+tragique, prit une expression de visage si imposante, que Beppa et moi
+partîmes d'un éclat de rire sympathique.--Mais enfin quel crime as-tu
+commis, damné vieillard? dit Giulio.--_Gnente, paron!_--Toujours la même
+chose! dit Pierre. De quoi diable veux-tu que je te justifie si je ne
+sais pas de quoi tu es accusé?--_Gnente, lustrissimo, altro che gavemo
+fato un Nicoloto._--Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je.--Ma foi!
+je n'en sais rien, répondit Giulio. Qu'est-ce que tu entends par là,
+_vechio birbo_?--Nous avons fait un Nicoloto, répéta Catullo.--Et
+comment s'y prend-on, demanda le docteur en fronçant le sourcil, pour
+faire un Nicoloto?--Avec le Christ, avec quatre torches et avec le
+bouillon de seppia.--Ma foi! c'est trop mystérieux pour moi, dit le
+docteur. Explique tes sorcelleries, réprouvé! car je suis chrétien, et
+n'entends rien au culte du diable.--_E nù ancà! semo cristiani!_ s'écria
+le vieillard désolé. Mais il n'y a pas de mal à cela, _paron_; c'est une
+coutume de tous les temps; nos pères l'observaient, et nous l'avons
+pratiquée sans y rien ajouter de mal. Nous avons élu notre chef et nous
+l'avons baptisé.--Ah! je comprends. Vous avez voulu faire un
+doge?--_Sior, si!_--Et vous l'avez baptisé avec l'encre de seppia, parce
+que le noir est la couleur des Nicoloti!--_Sior, si!_--Et vous lui avez
+fait jurer sur le Christ de défendre les droits et priviléges des
+Nicoloti?--_Sior, si!_--Et d'égorger une vingtaine de Castellani tous
+les matins?--_Sior, no!_--Et ce doge, c'est l'illustrissime gondolier
+Gambierazi?--_Sior, si, mi compare Gambierazi._--Que tu ne connaissais
+pas hier soir?--_Sior, si._--Et ton fils a pris part aussi à cette farce
+sacrilége?--_Ancà mio fio._--Et que veux-tu que je fasse pour toi, quand
+tu te mets sur le dos de semblables accusations? Songes-tu que tu me
+compromets moi-même, et que je serai peut-être soupçonné de t'avoir
+soudoyé pour exciter tes pareils à la révolte?--Ce mot de _soudoyer_,
+dans la bouche de Pietro, fit tellement rire Beppa, que le docteur
+perdit sa gravité, et que le sbire, qui avait bien la meilleure figure
+de sbire que l'on puisse imaginer, se laissa gagner par le rire sans
+savoir pourquoi. Mais, craignant d'avoir dérogé à la dignité de son
+rôle, il fit aussitôt une grimace épouvantable; et, montrant la porte à
+Catullo: Allons, dit-il, en voilà assez. Catullo partit après avoir
+baisé les mains du docteur en le conjurant d'aller chez le
+commissaire.--Va-t'en bien vite, chien maudit! lui dit le docteur, qui,
+commençant à se sentir attendri, redoublait de manières bourrues, selon
+sa coutume. Je veux être damné si je m'occupe de toi.--Et aussitôt que
+le criminel fut hors de la chambre, il prit son chapeau et courut chez
+le commissaire. Là il apprit que l'affaire était plutôt comique que
+sérieuse, qu'on avait arrêté une quarantaine de Nicoloti, et parmi eux
+tous les gondoliers du traguet de la Madonetta, dont faisaient partie
+_Catulus pater_ et _filius_; mais que, après les avoir tenus quatre ou
+cinq jours sous les verrous pour les effrayer, on les laisserait aller
+en paix à leurs affaires.
+
+
+
+
+III
+
+
+ Venise, juillet 1834
+
+Depuis quelques jours, nous errons sur l'archipel vénitien, cherchant un
+peu d'air vital hors de cette ville de marbre qui est devenue un miroir
+ardent; ce mois-ci surtout, les nuits sont étouffantes. Ceux qui
+habitent l'intérieur de la cité dorment tout le jour, les uns sur leurs
+grands sofas, si bien adaptés à la mollesse du climat, les autres sur le
+plancher des barques. Le soir, ils cherchent le frais sur les balcons,
+ou prolongent la veillée sous les tentes des cafés, lesquels
+heureusement ne se ferment jamais. Mais on n'entend plus les rires et
+les chansons accoutumés. Les rossignols et les gondoliers ont perdu la
+voix. Des milliers de petits coquillages phosphorescents brillent au
+pied des murs, et des algues chargées d'étincelles passent dans l'eau
+noire autour des gondoles endormies. Rien n'interrompt plus le silence
+des nuits que le cri aigu des mulots qui folâtrent sur les marches des
+perrons. De longs nuages noirs arrivent des Alpes et passent sur Venise
+en la couvrant de grands éclairs silencieux; mais ils vont se briser au
+delà de l'Adriatique, et l'air s'embrase de l'électricité qu'ils ont
+apportée.
+
+Les enfants du peuple et les chiens caniches sont, avec les poissons,
+les seuls êtres qui ne souffrent pas de cette sécheresse. Ils ne sortent
+de l'eau que pour manger ou dormir, et le reste du temps ils nagent
+pêle-mêle. Pour nous, qui avons le malheur d'avoir des chemises, et qui
+ne pouvons passer la vie à les ôter et à les remettre, nous cherchons
+l'air de la mer, que la Providence a fait si bon en tout pays, et qui
+court généreusement en plein midi sur les lagunes. Les seuls voyageurs
+que nous rencontrions là sont de pauvres petits papillons affamés qui se
+hasardent à passer d'un îlot à l'autre pour y trouver quelque fleur que
+le soleil n'ait pas dévorée, mais qui succombent souvent à la fatigue et
+tombent dans une vague avant d'avoir pu achever leur longue et
+périlleuse traversée.
+
+Hier nous passâmes devant l'île de San-Servilio, qui est occupée par les
+fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent sur les
+flots, nous vîmes un vieillard pâle et maigre assis à sa fenêtre, les
+coudes appuyés sur le bord. Il tenait son front dans une de ses mains;
+ses yeux caves étaient fixés sur l'horizon. Un instant il ôta sa main,
+essuya son front étroit et chauve, et retomba aussitôt dans son
+immobilité. Il y avait, dans cette immobilité même, quelque chose de si
+terrible que mes yeux s'y attachèrent involontairement. Quand nous eûmes
+tourné l'angle de la façade, je vis que les regards de Beppa avaient
+suivi cette direction et se reportaient sur moi.--Était-ce un fou? me
+dit-elle.--Un fou furieux, lui répondis-je.
+
+Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d'une figure agréable,
+qu'ombrageaient de beaux cheveux noirs bouclés et humides de sueur,
+sortit des buissons qui bordent le jardin et s'avança sur la grève. Il
+tenait un râteau, et son air n'avait rien d'extravagant; mais il nous
+adressa d'un ton amical des paroles sans suite qui trahirent le
+dérangement de son cerveau. L'abbé était assis à la proue, et, avec
+cette vive et saisissante physionomie que personne ne contemple
+indifféremment, il regardait ce fou d'un air bienveillant. _Addio,
+caro!_ lui cria l'amateur de jardinage en voyant que nous n'abordions
+pas à l'hospice. Il dit cette parole d'un ton de regret affectueux et
+doux: et, nous envoyant encore un adieu de la main, il reprit son
+travail avec un empressement enfantin.--Il doit y avoir un bon sentiment
+dans cette pauvre tête, dit l'abbé; car il y a de la sérénité sur ce
+visage et de l'harmonie dans cette voix. Qui sait de quoi l'on peut
+devenir fou? Il ne faut qu'être né meilleur ou pire que le commun des
+hommes, pour perdre ou la raison ou le bonheur.--Bon fou, dit-il en
+envoyant gaiement une bénédiction vers l'horticulteur, Dieu te préserve
+de guérir!--
+
+Nous arrivâmes à l'île de Saint-Lazare, où nous avions une visite à
+faire aux moines arméniens. Le frère Hiéronyme, avec sa longue barbe
+blanche surmontée d'une moustache noire et sa figure si belle et si
+douce au premier coup d'œil, vint nous recevoir. Avec une infatigable
+complaisance de vanité monacale, il nous promena de l'imprimerie à la
+bibliothèque et du cabinet de physique au jardin. Il nous montra ses
+momies, ses manuscrits arabes, le livre imprimé en vingt-quatre langues
+sous sa direction, ses papyrus égyptiens et ses peintures chinoises. Il
+parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur, allemand et anglais
+avec l'abbé, français avec moi; et chaque fois que nous lui faisions
+compliment sur son immense savoir, son regard, plein de ce mélange
+d'hypocrisie et d'ingénuité qui est particulier aux physionomies
+orientales, semblait nous dire: S'il ne m'était pas commandé d'être
+humble, je vous ferais voir que j'en sais bien davantage.
+
+--Vous êtes Français, me dit-il, vous connaissez l'abbé de Lamennais? Je
+voudrais bien rencontrer quelqu'un qui le connût.--Certainement, je le
+connais beaucoup, répondis-je effrontément, curieux de savoir ce que
+l'on pensait de l'abbé de Lamennais en Arménie.--Eh bien! quand vous le
+verrez, dit le moine, dites-lui que son livre... Il s'arrêta en jetant
+un regard méfiant sur l'abbé, et acheva ainsi sa phrase, commencée
+peut-être dans un autre but: Dites-lui que son dernier livre nous a fait
+beaucoup de peine.--Ah! dit l'abbé, qui, pour n'être que Vénitien, n'en
+a pas moins la pénétration d'un Grec, savez-vous, mon frère, que M. de
+Lamennais est un homme d'un immense orgueil, et qui s'imagine devoir
+compte de ses opinions à l'Europe entière? Savez-vous qu'il est bien
+capable de considérer votre couvent comme une imperceptible fraction de
+son auditoire?
+
+--Carliste! c'est un carliste! dit le père Hiéronyme en secouant la
+tête.--Parbleu! il me paraît étrange d'entendre parler de ces choses-là
+dans le lieu et dans le pays où nous sommes, dis-je à voix basse à
+l'abbé, tandis que l'Arménien était distrait par Beppa qui touchait à sa
+grande Bible manuscrite, et qui passait insolemment ses petits doigts
+sur les vives couleurs des peintures grecques semées sur les
+marges.--Vous allez voir qu'il dira du mal de Lamennais, s'il se méfie
+de nous, dit l'abbé; excitez-le un peu.--Est-ce que vous ne trouvez pas,
+mon père, dis-je au moine, que M. de Lamennais est un grand poëte
+sacré?--Poëte! poëte! répéta-t-il d'un air effrayé; vous ne savez donc
+pas le jugement de Sa Sainteté?--Non, répondis-je.--Eh bien! mon fils,
+sachez-le; ce nouvel écrit est abominable, et il est défendu à tout
+chrétien de le lire.--Malheureusement je ne savais point cela,
+répondis-je, et je l'ai lu sans penser à mal.--Ce malheur-là a pu
+arriver à bien d'autres, dit l'abbé en souriant. C'est un génie si
+dangereux que celui de M. de Lamennais! On peut bien le lire jusqu'au
+bout sans s'apercevoir du danger.--Sans doute, reprit le moine, ce n'est
+qu'après l'avoir lu, quand on y réfléchit, qu'on aperçoit le serpent
+caché sous les fleurs de la séduction.--C'est ce qui vous est arrivé
+après l'avoir lu, n'est-ce pas, mon frère? dit l'abbé.--Je ne dis point
+que je l'aie lu, repartit le moine. Cela aurait bien pu m'arriver sans
+que je fusse fort coupable; jugez-en: l'abbé de Lamennais vint ici après
+son entrevue avec le pape; il parla avec moi. Tenez, il était assis à la
+place où vous êtes. Je vivrais cent ans que je n'oublierais ni sa
+figure, ni sa voix, ni ses paroles. Il me fit une grande impression,
+j'en conviens, et je vis tout de suite que c'était un de ces hommes qui
+peuvent, lorsqu'ils le veulent, servir la religion vigoureusement. Je
+m'imaginai qu'il était rentré de bonne foi dans le sein de l'Église, et
+que désormais il serait son plus orthodoxe défenseur. Que voulez-vous,
+il parlait si bien! il parlait comme il écrit... _A ce qu'on dit, il
+écrit bien_, ajouta l'Arménien, qui se méfiait toujours du sourire
+ironique de l'abbé. Ce fut au point, continua-t-il, que je le priai
+sincèrement de m'envoyer le premier ouvrage qu'il publierait.--Et il
+vous l'a envoyé? demanda l'abbé.--Je ne dis point qu'il me l'ait envoyé,
+reprit aussitôt le moine. S'il me l'eût envoyé, ce ne serait pas ma
+faute. Qui pouvait prévoir que cet homme si pieux et si bon ferait un
+livre abominable?--Mais êtes-vous bien sûr, lui dis-je, qu'il soit
+abominable?--Comment, si j'en suis sûr!--Si vous ne l'avez pas lu?--Mais
+la circulaire du pape?--Ah! j'oubliais, repris-je.--Lorsque cette
+circulaire nous est arrivée, dit le moine, j'étais, comme vous, dans
+l'erreur sur le compte de M. de Lamennais. Je disais à mes frères: Voyez
+un peu quelles grâces ineffables Dieu a répandues sur ce saint homme!
+voyez comme un instant de doute et de souffrance a fait place en lui à
+une foi vive et ardente! c'est l'effet de son entrevue avec le
+pape.--Vous disiez cela encore, après avoir lu le livre? dit l'abbé
+persévérant dans sa taquinerie.--Je ne dis point que je l'aie dit alors,
+répondit le moine. D'ailleurs, quand je l'aurais dit? je n'avais pas
+reçu la circulaire.--Cette circulaire me chagrine beaucoup, lui dis-je.
+Voyez donc! j'étais enthousiasmé du livre et de l'auteur; je sentais, en
+le lisant, éclore en moi une foi plus vive; l'amour de Dieu, l'espoir de
+voir son règne s'accomplir sur la terre, m'avaient transporté au pied du
+trône éternel. Jamais je n'avais prié avec autant de ferveur;
+j'éprouvais presque, chose inouïe en ces jours-ci, la soif du martyre.
+Cela ne vous a-t-il point produit le même effet, mon père?--Si je
+n'avais pas reçu la circulaire du pape... dit le moine d'un air ému et
+contrarié; mais que voulez-vous? Quand le pape déclare que le livre est
+contraire à la religion, à l'Église, aux mœurs, et au gouvernement
+de... de... Il se frappa le front sans pouvoir trouver le nom de
+Louis-Philippe 1er; ce fut le seul moment où il fut un peu Arménien
+et moine. Les Français, continua-t-il, ont beaucoup d'obstination dans
+leurs opinions politiques. M. de Lamennais est un carliste.--Savez-vous
+bien au juste, mon père, ce que c'est que d'être carliste? lui
+demandai-je.--Il paraît, répondit-il, que cela est très-contraire aux
+opinions du pape.--Ma foi! je n'y comprends plus rien, dis-je à voix
+basse à l'abbé; ou cet Arménien fait un étrange amphigouri dans sa tête,
+ou le pape craint le juste-milieu autant que les moines arméniens
+craignent le pape.--Je vous demande pardon, dit le frère Hiéronyme en se
+rapprochant de nous d'un air curieux, j'ai peut-être blessé vos opinions
+particulières en parlant ainsi.--Comme je ne songeais point à répondre,
+l'abbé me poussa le coude et me dit:--Vous n'entendez donc pas que le
+père Hiéronyme vous demande quelle est votre opinion particulière?--En
+vérité, repris-je, je n'en ai point d'autre que celle-ci: le Monde se
+meurt, et les religions s'en vont.--Hélas! oui, la religion s'en va si
+l'on n'y prend garde, dit l'Arménien; les doctrines nouvelles
+s'infiltrent peu à peu dans l'antique vérité, comme l'eau dans le
+marbre, et ceux qui pourraient être les flambeaux de la foi se servent
+de la lumière pour égarer le troupeau. Quant à moi, continua-t-il en
+prenant un air de confidence, j'ai un grand désir et presque un projet
+arrêté: c'est de demander la permission d'aller trouver l'abbé de
+Lamennais, en quelque lieu qu'il soit, et de le supplier au nom de la
+religion, au nom de sa gloire, au nom de l'amitié que j'ai ressentie
+pour lui en le voyant, de rentrer dans le giron de la sainte Église
+romaine et de redresser ses voies. J'ai tant de choses à lui dire!
+ajouta-t-il naïvement, je suis sûr que je viendrais à bout de le
+convertir.--L'abbé se détourna pour cacher un rire moqueur; puis il fit
+le tour du cabinet, tandis que le moine le suivait du regard, avec cet
+œil oriental, si beau et si brillant, qui semble tenir de l'aigle et
+du chat. Quand l'abbé eut fait semblant de regarder tous les objets
+d'histoire naturelle, il sortit, et Beppa pria l'Arménien de lui lire
+quelques lignes des diverses langues orientales dont les manuscrits
+étaient épars sur la table, afin d'écouter et de comparer les diverses
+musiques de ces langues inconnues à son oreille. Je laissai le docteur
+avec elle, au moment où ils se montraient fort satisfaits du syriaque et
+commençaient à goûter quelque peu le chaldéen; j'allai rejoindre l'abbé,
+qui se promenait, d'un air rêveur, dans le cloître, le long des arcades
+ouvertes sur un préau rempli de soleil et de fleurs éclatantes.--Voilà
+ce que c'est que de jouer au plus fin avec son pareil, lui dis-je en
+riant. Tu as voulu faire de l'esprit, et tu as été pris pour un espion,
+l'abbé; c'est bien fait.
+
+Il ne me répondit pas, et parut suivre une conversation très-animée avec
+un interlocuteur imaginaire.--Vous n'iriez point, disait-il en ajoutant
+un mot patois qui équivaut à notre inimitable _plus souvent!_ Vous le
+dites, mais vous ne le feriez point; vous ne quitteriez pas tout
+cela.--Il regardait et montrait en gesticulant les jardins et les
+galeries du couvent. En se retournant, il m'aperçut et partit d'un
+éclat de rire.--L'idée de ce moine, me dit-il, qui veut aller convertir
+M. de Lamennais, me trotte par la cervelle; que t'en semble?--Mais
+combien veux-tu parier, repris-je, que si le pape te chargeait de cette
+mission, tu ne répugnerais nullement à la remplir?--Je le crois bien,
+répondit-il; voir cet homme et causer avec lui, crois-tu que ce soit un
+événement à dédaigner dans la vie d'un pauvre prêtre?--Et que lui
+dirais-tu?--Que je l'admire, que je l'ai lu, et que je suis
+malheureux.--Ce n'est pas une raison pour briser ces arbustes qui ne
+t'ont rien fait, ni pour tourmenter ce brave moine qui a eu peur de ton
+rabat, et qui s'est cru obligé de déplorer l'erreur de celui qu'il
+admire peut-être autant que toi.--Ce moine? il a fait semblant de
+s'intéresser à des choses qui ne l'intéressent nullement. Ils sont
+savants et polis, mais ils sont moines avant tout, et tout ce qui se
+passe au delà de leurs murailles leur est parfaitement indifférent.
+Pourvu qu'on les laisse tranquillement jouir de leurs richesses, ils
+répéteront toujours servilement le mot d'ordre du pouvoir qui les
+protége. Laïque ou religieux, peu leur importe, et croyez bien qu'ils
+ont un souverain plus sacré que le pape: c'est l'empereur François, qui
+leur a donné ce couvent et cet îlot fertile, où lord Byron est venu
+étudier les langues orientales, et que M. de Marcellus a visité
+dernièrement, comme l'attestent les quatre beaux vers qu'il a écrits sur
+l'album des voyageurs.
+
+--Je sais de lui un quatrain non moins beau, repris-je; c'est celui
+qu'il a improvisé et écrit de sa propre main aux pieds de la statue de
+la Victoire, à Brescia. Le voici:
+
+ Elle marche, elle vole, et dispense la gloire;
+ On est tenté de l'adorer.
+ Et _même_ en contemplant cette _noble_ Victoire,
+ Après avoir vu Rome, il _nous_ faut l'admirer.
+
+--Je parie que M. de Marcellus ne peut pas souffrir l'abbé de Lamennais,
+dit l'abbé, et qu'il le réfute victorieusement!--Que t'importe, méchant
+tonsuré? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus improviser des quatrains
+tout le long de l'Italie; laisse ces pauvres moines goûter le repos
+acheté au prix des violences et des persécutions féroces qu'ils ont
+essuyées dans leur patrie de la part des Turcs. Le soin qu'ils prennent
+d'élever de jeunes Arméniens, et de conserver par l'imprimerie les
+monuments de leur langue, qui possède des historiens et des poëtes
+admirables, n'est-il pas d'ailleurs un travail noble et utile?--Mais ils
+vendent très-cher leurs livres et leurs leçons, et pourtant ils sont
+riches. Un de leurs élèves alla faire fortune en Amérique et y mourut,
+il y a peu d'années, en leur léguant quatre millions.--Eh bien! tant
+mieux, répondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi,
+l'abbé, t'imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes de
+porphyre, sans pavé de mosaïque, sans bibliothèque et sans tableaux? Des
+moines qui n'ont pas tout cela sont des êtres immondes auxquels nous ne
+viendrions certainement pas rendre visite. Pour moi, je suis bien fâché
+que ces merveilleux couvents d'autrefois, ces véritables musées des
+reliques de l'art et de la science, aient été pillés pour enrichir
+certains généraux et fournisseurs de l'armée française, des tueurs
+d'hommes et des larrons. Je déplore la perte de cette race de vieux
+moines qui blanchissaient sur les livres, et qui épuisaient les sciences
+humaines au point de n'avoir plus à exercer la puissance de leurs
+cerveaux que dans les rêves de l'alchimie et de l'astrologie. Ces
+instruments de physique et ce laboratoire m'avaient transporté aux temps
+poétiques de la vie monacale; maudits soient ce moine bavard avec sa
+politique étrange, et M. de Marcellus avec ses sublimes quatrains, qui
+m'ont si brusquement rappelé au temps présent!
+
+--Tu ris de tout cela, homme léger, dit l'abbé en fronçant le sourcil,
+et tu as raison; car notre siècle ne mérite plus qu'ironie et pitié.
+Malheur à celui qui croit encore à quelque chose! Consume-toi dans ton
+cercle de fer, ô flambeau inutile de l'intelligence! Ardeur de la foi,
+rêves de grandeurs divines, vous rongerez en vain la poitrine et le
+cerveau du croyant; les hommes sourient et passent indifférents Ah! je
+ris comme un fou!--Il me tourna brusquement le dos, et s'enfonça d'un
+air chagrin sous un berceau de vigne. J'eus envie de le suivre; sa
+tristesse me faisait peine. Mais je vis passer dans l'eau une dorade qui
+s'élançait sur une seppia, et, curieux de voir la singulière défense de
+ce pauvre animal informe contre l'agile nageur, je me penchai sur la
+grève. Je vis alors le calamajo, l'_encrier_, c'est ainsi qu'on appelle
+ici cette espèce de seppia, lancer son encre à la figure de l'ennemi,
+qui fit une grimace de dégoût et s'éloigna fort désappointé. Le calamajo
+fit à sa manière quelques gambades agréables sur le sable; mais ce
+divertissement ne fut pas de longue durée. La dorade revint
+traîtreusement, et, par derrière, le saisit et l'emporta au fond de
+l'eau avant qu'il eût songé à se servir de son ingénieux stratagème.
+Cette guerre me fit oublier celle du pape avec M. de Lamennais, et je
+restai un quart d'heure à me bronzer au soleil, dans la contemplation
+imbécile de quelques brins d'herbes où vivaient en bonne intelligence
+deux ou trois mille coquillages. Cette société paraissait florissante,
+lorsqu'un goëland effronté vint, sous mes yeux, la bouleverser d'un coup
+d'aile et presque l'anéantir. Rien ne peut donc subsister, pensai-je; et
+je me rappelai les tristes réflexions de l'abbé. J'allai le rejoindre;
+mais, à ma grande surprise, je le trouvai riant tout de bon et relisant
+d'un air de satisfaction, en se caressant la barbe, des lignes qu'il
+venait d'écrire avec le bout d'une ardoise sur le méridien du jardin. Je
+me penchai sur son épaule, et je lus des vers vénitiens qu'il venait de
+composer, et dont j'ai essayé de faire tant bien que mal la traduction.
+
+
+L'ENNEMI DU PAPE.
+
+«Restez en paix, mes frères, et laissez le pape vider ses querelles
+lui-même. Les foudres de Rome sont éteintes, et le feu de la colère
+brûle en vain les entrailles des hommes de Dieu. Leur anathème n'est
+plus qu'un son dont le vent se joue comme de l'écume des flots
+grondeurs. L'hérésiarque n'est plus forcé d'aller se réfugier dans les
+montagnes, et d'user la plante de ses pieds à fuir les vengeances de
+l'Église. La foi est devenue ce que Jésus a voulu qu'elle fût: un espoir
+offert aux âmes libres, et non un joug imposé par les puissants et les
+riches de la terre. Restez en paix, mes frères, Dieu n'épouse pas les
+querelles du pape.
+
+«Imprudents qui voulez les réconcilier, vous ne savez pas le mal que
+vous feriez à l'Église si vous étouffiez cette voix rebelle! Vous ne
+savez pas que le pape est bien content et bien fier d'avoir un ennemi:
+que ne donnerait-il pas pour en avoir deux, pour qu'un autre Luther
+entraînât la foule vers ses pas! Mois le monde est indifférent désormais
+aux débats théologiques; il lit les plaidoyers de l'hérétique, parce
+qu'ils sont beaux; il ne lit pas les jugements du pape, parce qu'ils
+sont catholiques et rien de plus. Lisez-les, mes frères, puisque le pape
+vous les impose; mais priez tout bas pour l'ennemi du pape.
+
+«Vous avez bien assez travaillé, vous avez bien assez souffert en ce
+monde, vieux débris du plus ancien peuple de la terre! vos barbes
+blanches sont encore tachées du sang de vos frères, et la neige du mont
+Ararat en a été rougie jusqu'à la cime, où s'arrêta l'arche sainte. Le
+cimeterre turc a rasé vos têtes jusqu'aux os, et l'infidèle s'est baigné
+la cheville dans les pleurs des derniers enfants de Japhet. La méfiance,
+qui plisse parfois vos fronts sereins, est le cachet qu'y a laissé la
+persécution. Mais rassurez-vous, mes frères, et sachez bien qu'il y a
+loin du pouvoir d'un pape romain à celui du moindre cadi turc d'un
+village de l'Arménie. Restez en paix, et soyez sûrs que le pape prie
+pour son ennemi, de peur que Dieu ne le lui retire.
+
+«Le déluge de sang a cessé, votre arche a touché ces grèves fertiles; ne
+quittez pas votre île heureuse. Cultivez vos fleurs et cueillez vos
+fruits. Voyez! vos raisins rougissent déjà, et les pampres chargés de
+grappes se penchent sur les flots, comme pour boire, dans un jour de
+fatigue. Tout est couleur de rose ici, les lauriers, les marbres, le
+ciel et l'onde. Chaque matin vous saluez le soleil qui sort des
+montagnes de votre patrie, et vous aspirez dans ses rayons la rosée de
+vos cimes natales. De quoi voulez-vous inquiéter vos âmes paisibles?
+Enseignez aux orphelins de vos frères la langue que parlèrent les
+premiers hommes, et surtout racontez-leur l'histoire de votre esclavage,
+afin qu'ils gardent la liberté que vous avez si chèrement payée. Mais ne
+leur parlez pas de l'ennemi du pape; c'est bien inutile, hélas! Quand
+ils seront grands, l'Église sera pacifiée, et le successeur de Capellari
+n'aura pas un ennemi au soleil.
+
+«Restez donc en paix, mes frères, car Dieu a remis son arc dans les
+nuées. Du monde inconnu qui est au delà de votre île, un messager vous
+est venu. Vous l'avez pris pour la colombe, tant sa voix était belle et
+son aspect candide. Mais le pape vous dit que la colombe est un corbeau.
+Dites comme lui, ô fils de Noé le prudent! Mais si l'ennemi du pape,
+battu par quelque tempête, revient quelque jour s'asseoir à l'abri de
+vos figuiers, passez bien doucement derrière le feuillage, ô bons pères!
+et courbez vers lui le beau fruit au manteau déchiré[D]. Les hirondelles
+de l'Adriatique ne l'iront pas dire à Rome. S'il entre dans votre
+chapelle, laissez-le courber son vaste front devant votre madone. C'est
+un Turc qui l'a peinte, et pourtant elle est bien belle et bien
+chrétienne. Peut-être entendra-t-elle la prière de l'hérésiarque. Mais
+si elle le convertit à l'Église romaine, gardez-vous bien de vous vanter
+du miracle opéré chez vous, frère Hiéronyme; c'est vous qui, sous peine
+d'excommunication, seriez forcé de vous déclarer l'ennemi du pape.»
+
+ * * * * *
+
+--Et toi, l'abbé, lui dis-je, ne serais-tu pas tenté, par hasard, de
+devenir l'ennemi du pape? Ce rôle étrange ne leurre-t-il pas ton orgueil
+de quelque dangereuse promesse? Mais c'est plus difficile en ce temps-ci
+que d'improviser une satire, prends-y garde. Le rôle est grave, et il ne
+suffit pas d'être un prêtre éloquent; il faut être un grand caractère
+pour lever l'étendard de la révolte dans le concile. Respecte
+silencieusement l'habit que tu portes, à moins que tu ne te sentes aussi
+marqué du sceau fatal d'une grande destinée.
+
+L'abbé, sans s'apercevoir de la fatuité de sa réponse, et s'abandonnant
+naïvement à une douloureuse préoccupation, dit en secouant la tête:--Il
+eût mieux valu cent fois être un gratteur de guitare à la toilette des
+Cydalises, passer sa vie à rire et à faire des bouts-rimés, que de
+souffrir le poids des réflexions qui s'obstinent à creuser cette pauvre
+tête. O Lamennais! où êtes-vous? O Capellari! que faites-vous? De cette
+soutane noire, linceul de nos gloires passées, ne sortira-t-il qu'un
+seul homme? tous ceux qui s'y ensevelissent descendront-ils sans honneur
+dans l'oubli du tombeau?
+
+--O mon cher abbé, lui dis-je en pressant sa main, prends garde à ce qui
+se passe en toi! prends garde au démon de l'orgueil! Efface tes vers,
+voici venir Hiéronyme; laisse à ce moine sa tranquille prudence et son
+obscur bonheur. N'éveille pas en lui le serpent caché; qui sait s'il n'a
+pas songé bien des fois, lui aussi, à être un homme? Laisse faire la
+reine du monde nouveau, l'intelligence, qui approche à pas de géant, et
+qui fera de nous ce que je sais bien, sans ton secours ni le mien.
+
+ * * * * *
+
+Quand nous repassâmes devant l'île des Fous, Beppa se plaignit qu'on lui
+fît faire deux fois cette route.--Je déteste leurs cris, dit-elle; cela
+me rend malade, et ma souffrance n'adoucit point la leur.--Ils ne crient
+pas toujours, lui dis-je en lui montrant le vieillard que nous avions vu
+deux heures auparavant. Il était toujours à la même place et dans la
+même attitude. Sa figure était pâle et morne comme nous l'avions
+laissée, et il contemplait encore les flots.--C'est bien pis que s'il
+criait, dit Beppa. Mon Dieu! quelle effrayante figure! quel calme
+désespoir! A quoi songe-t-il et que regarde-t-il? Que se passe-t-il dans
+cette tête chauve qui ne sent pas les rayons du soleil? Ils sont lourds
+comme du plomb, et il les supporte depuis deux heures!--Et peut-être les
+supporte-t-il ainsi tous les jours, dit le docteur. J'en ai connu un qui
+se croyait un aigle, et qui s'est tellement obstiné à regarder le
+soleil, qu'il en est devenu aveugle. Quand il eut perdu la vue, sa
+fantaisie n'en fut que plus opiniâtre. Il croyait en contempler encore
+le disque lumineux, et prétendait, au milieu des ténèbres de la nuit,
+voir sa chambre inondée d'une clarté éblouissante.--Plaise à Dieu, dit
+Beppa, que celui-ci ait quelque manie stupide de ce genre! il ne
+souffrirait pas. Mais je crains bien qu'à cette heure il ne soit pas
+fou, et qu'il sache seulement qu'il est captif. Comme il regarde
+l'horizon! Pauvre homme! tu n'iras jamais jusqu'à cette première lame de
+l'Adriatique, et il y a peut-être dans ton cerveau un volcan qui
+voudrait te lancer au bout du monde.--Il ne s'en est peut-être pas fallu
+l'épaisseur d'un cheveu sous son crâne, dit le docteur, qu'il ne fût un
+homme de génie et qu'il ne remplît l'univers de son nom. Peut-être y
+a-t-il des instants où il le sent, et où il s'aperçoit qu'il faut mourir
+à l'hôpital des fous!--Voguons, voguons, dit Beppa; voici le front de
+l'abbé qui se plisse.
+
+ * * * * *
+
+La lune montait dans le ciel, quand, après avoir dîné longuement, et
+longuement causé dans un café, nous arrivâmes à la Piazzetta.--Ce fils
+de chien dont la mère était une vache ne se dérangera pas, grommela
+Catullo, qui avait le vin misanthrope, ce soir-là.--A qui s'adresse
+cette apostrophe généalogique? dit le docteur. En se retournant il vit
+un Turc qui avait ôté ses babouches et une partie de son vêtement, et
+qui s'était agenouillé sur la dernière marche du traguet, si près de
+l'eau qu'il mouillait sa barbe et son turban à chacune des nombreuses
+invocations qu'il adressait à la lune.--Ah! ah! dit le docteur, ce
+monsieur a choisi un étrange prie-Dieu; l'heure l'aura surpris au moment
+où il appelait une gondole; il aura été forcé de se jeter le visage
+contre terre en entendant sonner le coup de sa prière.--Ce n'est pas
+cela, dit l'abbé; il s'est mis là pour que personne ne pût passer devant
+lui et ne vînt à traverser son oraison; son culte lui commande de
+recommencer autant de fois qu'il passe de gens entre lui et la lune.
+
+En parlant ainsi, il mit sa canne en travers des jambes de Catullo, qui
+voulait poser brutalement le pied sur la rive et repousser le Turc pour
+nous faire aborder.--Laisse-le, dit l'abbé; celui-là aussi est un
+croyant.--Et comment voulez-vous faire, dit le gondolier, si cet animal
+sans baptême ne se dérange pas?
+
+En effet, le traguet étant bordé de deux petites rampes de bois, nous ne
+pouvions aborder sans traverser quelque peu l'oraison du musulman.--Eh
+bien! dit l'abbé, nous attendrons qu'il ait fini: assieds-toi, et ne dis
+mot.--Catullo alla s'asseoir sur sa poupe en secouant la tête; il était
+facile de voir qu'il n'approuvait en rien les principes de
+l'abbé.--Qu'importe, dit celui-ci en se tournant vers nous, que la
+madone s'appelle Marie ou Phingari? La vierge mère de la Divinité, c'est
+toujours la même pensée allégorique; c'est la foi qui donne naissance à
+tous les cultes et à toutes les vertus.--Vous êtes bien hérétique, ce
+soir, monsieur l'abbé, dit Beppa; pour moi je n'aime pas les Turcs, non
+parce qu'ils adorent la lune, mais parce qu'ils tiennent les femmes dans
+l'esclavage.--Sans compter qu'ils coupent la tête à leurs esclaves, dit
+Catullo d'un air indigné.--Mon oncle, dit le docteur, a été témoin d'un
+fait que cette prière turque me rappelle. Un jour, il y a environ
+cinquante ans, un musulman fut surpris ainsi par l'heure de la prière,
+comme il se trouvait sur la rive des Esclavons. Il s'arrêta au beau
+milieu des quais, et commença, après avoir ôté ses babouches, les
+dévotions d'usage. Une troupe de polissons qui voyait apparemment ce
+spectacle pour la première fois, se prit à rire, l'entourant avec
+curiosité, et répétant ironiquement ses génuflexions et le mouvement de
+ses lèvres. Le Turc continua sa prière sans paraître s'apercevoir de
+cette raillerie. Les polissons, encouragés, redoublèrent de singeries,
+et peu à peu s'enhardirent jusqu'à ramasser des cailloux et à les lui
+jeter au visage. Le croyant resta impassible; sa figure ne trahit pas la
+moindre altération, et il n'omit pas une parole de son oraison. Mais,
+quand elle fut finie, il se releva, prit par le cou le premier petit
+malheureux qui lui tomba sous la main, et lui plongea son kandjar dans
+la gorge avec la même tranquillité que si c'eût été un poulet; puis il
+se retira, sans dire une seule parole, laissant le cadavre ensanglanté à
+la place où sa prière avait été profanée. Le sénat délibéra sur ce
+meurtre, et il fut décidé que le Turc avait exercé une vengeance
+légitime. Il ne fut fait aucune poursuite contre lui.
+
+Ce récit, que Catullo écouta, la tête penchée et l'oreille basse, parut
+lui inspirer un profond respect pour l'idolâtre; car, quand celui-ci eut
+fini de prier, non-seulement il attendit patiemment qu'il eût remis son
+dolman, mais encore il lui présenta ses babouches. Le Turc ne fit pas un
+geste de remercîment, ne parut pas s'apercevoir de notre politesse, et
+alla rejoindre ses compagnons, qui fumaient autour de la colonne de
+Saint-Théodore.--Ceux-là sont des muscadins, dit l'abbé lorsque nous
+passâmes auprès d'eux. Ils n'ont pas fait leur prière. Ce sont des
+négociants établis à Venise, et que l'air de notre civilisation a
+corrompus. Ils boivent du vin, renient le prophète, ne vont point à la
+mosquée, et ne se déchaussent point pour saluer Phingari; mais ils n'en
+valent pas mieux, car ils ne croient à rien, et ils ont perdu toute la
+poétique naïveté de leur idolâtrie, sans ouvrir leur âme à la vérité
+austère de l'Évangile. Cependant ils sont encore honnêtes parce qu'ils
+sont Turcs, et qu'un Turc ne peut pas être fripon.
+
+Après nous être séparés pour prendre quelques heures de repos, nous nous
+retrouvâmes à la fête ou _sagra_ du Rédempteur. Chaque paroisse de
+Venise célèbre magnifiquement sa fête patronale à l'envi l'une de
+l'autre; toute la ville se porte aux dévotions et aux réjouissances qui
+ont lieu à cette occasion. L'île de la Giudecca, dans laquelle est
+située l'église du Rédempteur, étant une des plus riches paroisses,
+offre une des plus belles fêtes. On décore le portail d'une immense
+guirlande de fleurs et de fruits; un pont de bateaux est construit sur
+le canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer en cet endroit;
+tout le quai se couvre de boutiques de pâtissiers, de tentes pour le
+café, et de ces cuisines de bivouac appelées _frittole_, où les
+marmitons s'agitent comme de grotesques démons, au milieu de la flamme
+et des tourbillons de fumée d'une graisse bouillante, dont l'âcreté doit
+prendre à la gorge ceux qui passent en mer à trois lieues de la côte. Le
+gouvernement autrichien défend la danse en plein air, ce qui nuirait
+beaucoup à la gaieté de la fête chez tout autre peuple; par bonheur, les
+Vénitiens ont dans le caractère un immense fonds de joie; leur pêché
+capital est la gourmandise, mais une gourmandise babillarde et vive, qui
+n'a rien de commun avec la pesante digestion des Anglais et des
+Allemands; les vins muscats de l'Istrie à six sous la bouteille
+procurent une ivresse expansive et facétieuse.
+
+Toutes ces boutiques de comestibles sont ornées de feuillage, de
+banderoles, de ballons en papier de couleur qui servent de lanternes;
+toutes les barques en sont ornées, et celles des riches sont décorées
+avec un goût remarquable. Ces lanternes de papier prennent toutes les
+formes: ici ce sont des glands qui tombent en festons lumineux autour
+d'un baldaquin d'étoffes bariolées; là ce sont des vases d'albâtre de
+forme antique, rangés autour d'un dais de mousseline blanche dont les
+rideaux transparents enveloppent les convives; car on soupe dans ces
+barques, et l'on voit, à travers la gaze, briller l'argenterie et les
+bougies mêlées aux fleurs et aux cristaux. Quelques jeunes gens habillés
+en femmes entr'ouvrent les courtines et débitent des impertinences aux
+passants. A la proue s'élève une grande lanterne qui a la figure d'un
+trépied, d'un dragon ou d'un vase étrusque, dans laquelle un gondolier,
+bizarrement vêtu; jette à chaque instant une poudre qui jaillit en
+flammes rouges et en étincelles bleues.
+
+Toutes ces barques, toutes ces lumières qui se réfléchissent dans l'eau,
+qui se pressent, et qui courent dans tous les sens le long des
+illuminations de la rive, sont d'un effet magique. La plus simple
+gondole où soupe bruyamment une famille de pêcheurs est belle avec ses
+quatre fanaux qui se balancent sur les têtes avinées, avec sa lanterne
+de la proue, qui, suspendue à une lance plus élevée que les autres,
+flotte, agitée par le vent, comme un fruit d'or porté par les ondes. Les
+jeunes garçons rament et mangent alternativement; le père de famille
+parle latin au dessert,--le latin des gondoliers, qui est un recueil de
+jeux de mots et de prétendues traductions patoises, quelquefois
+plaisantes et toujours grotesques;--les enfants dorment, les chiens
+aboient et se provoquent en passant.
+
+Ce qu'il y a encore de beau et de vraiment républicain dans les mœurs
+de Venise, c'est l'absence d'étiquette et la bonhomie des grands
+seigneurs. Nulle part peut-être il n'y a des distinctions aussi marquées
+entre les classes de la société, et nulle part elles ne s'effacent de
+meilleure foi. On reconnaît un noble au fond de sa gondole, rien qu'à sa
+manière de hausser et de baisser la glace. Un agioteur juif aura beau
+imiter scrupuleusement l'élégance d'un dandy, on ne le confondra jamais
+avec le plus simplement vêtu des descendants d'une antique famille; et
+un gondolier de place, quoi qu'il fasse, n'aura jamais, dans sa manière
+de ramer, l'allure à la fois élégante et majestueuse de ceux qu'on
+appelle gondoliers de palais. Mais il n'est pas une fête publique qui ne
+réunisse tous les rangs sans distinction, sans privilèges et sans
+antipathie. Le peuple, qui se moque de tout, se moque des disgrâces de
+la noblesse, et, au carnaval, l'un de ses déguisements favoris consiste
+à s'affubler d'une perruque immense, d'un habit ridicule, et à s'en
+aller par les rues, l'épée au côté, avec des bas crottés et des souliers
+percés, offrant sa protection, ses richesses et son palais à tous les
+passants. Cette mascarade s'appelle l'_illustrissimo_. Elle est devenue
+classique comme Polichinelle, Arighella, Giacometto et Pantalon. Mais,
+en dépit de cette cruelle dérision, le peuple aime encore ses vieux
+nobles, ces hommes des derniers temps de la république, qui furent si
+riches, si prodigues et si dupes, si magnifiques et si vains, si bornés
+et si bons; ces hommes qui choisirent pour leur dernier doge Manin,
+lequel se mit à pleurer comme un enfant quand on lui dit que Napoléon
+s'approchait, et qui lui envoya les clefs de Venise, au moment où le
+conquérant s'en retournait, la jugeant imprenable.
+
+Ils ont toujours été affables et paternels avec le peuple, et ne fuient
+jamais sa grosse joie, parce qu'à Venise elle n'est vraiment pas
+repoussante comme ailleurs, et que ce peuple a de l'esprit jusque dans
+la grossièreté; le peuple répond à cette confiance, et il n'y a pas
+d'exemple qu'un noble ait été insulté dans une taverne ou dans la
+confusion d'une régate. Tout va pêle-mêle. Les uns rient de la gravité
+des autres, ceux-ci s'amusent de l'extravagance de ceux-là. La gondole
+fermée du vieux noble, la barque resplendissante du banquier ou du
+négociant, et le bateau brut du marchand de légumes, soupent et voguent
+ensemble sur le canal, se heurtent, se poussent, et l'orchestre du riche
+se mêle aux rauques chansons du pauvre. Quelquefois le riche fait taire
+ses musiciens pour s'égayer des refrains graveleux du bateau;
+quelquefois le bateau fait silence et suit la gondole pour écouter la
+musique du riche.
+
+Cette bonne intelligence se retrouve partout; l'absence de chevaux et de
+voitures dans les rues, et la nécessité pour tous d'aller sur l'eau,
+contribuent beaucoup à l'égalité des manières. Personne ne crotte et
+n'écrase son semblable. Il n'y a point là l'humiliation de passer à pied
+auprès d'un carrosse; nul n'est forcé de se déranger pour un autre, et
+tous consentent à se faire place. Au café, tout le monde est assis
+dehors. Le climat l'ordonne, et ce ne sont pas les grands, mais les
+frileux, qui restent au dedans. Un pêcheur de Chioggia appuie ses coudes
+déguenillés à la même table qu'un grand seigneur. Il y a bien des cafés
+de prédilection pour les élégants, pour les artistes, pour les nobles:
+chacun aime à trouver là sa société de tous les soirs; mais dans
+l'occasion (que la chaleur rend fréquente) on entre dans la première
+taverne venue, et personne ne songe à critiquer ou même à remarquer une
+femme de bon ton, assise dans un cabaret pour boire une _semata_ ou pour
+manger du poisson frais.
+
+Les Vénitiennes sont coquettes et amoureuses de parure. La richesse de
+leurs toilettes fait un singulier contraste avec le _sans-façon_ de
+leurs habitudes. Est-ce à cette simplicité seigneuriale qu'il faut
+attribuer la manière hardie dont les hommes du peuple les regardent? Un
+cocher de fiacre à Paris n'est pas un homme pour la femme qui monte dans
+sa voiture. Ici un gondolier regarde la jambe de toute femme qui sort de
+sa gondole. La sentence de La Bruyère: _Un jardinier n'est un homme
+qu'aux yeux d'une religieuse_, serait un mon-sens à Venise. Beppa n'a
+certes pas une figure agaçante ni des manières éventées. L'autre jour,
+comme nous passions auprès d'une barque pleine de manants, l'un d'eux,
+qui récitait, c'est-à-dire qui écorchait une strophe de Tasse,
+s'interrompit pour la montrer à ses compagnons en s'écriant: Voici la
+belle Herminie!
+
+L'ostentation des anciens nobles est encore dans le caractère de la
+population; l'usage de la _sagra_ en offre une preuve: chaque année, le
+paroissial et son chapitre délibèrent et choisissent un ordonnateur pour
+la fête patronale, à peu près comme on choisit une quêteuse dans une
+paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d'appliquer le
+produit annuel des aumônes et des offrandes à la décoration de l'église,
+à l'illumination, et à la musique du chœur; on prend ordinairement le
+plus généreux et le plus riche. Dévot ou non, il met toujours son
+ambition à surpasser son prédécesseur en magnificence; et si le revenu
+de la paroisse ne lui suffit pas, il contribue de sa bourse aux frais de
+la fête. Aussi le peuple s'amuse beaucoup; les prêtres sont satisfaits,
+et distribuent à pleines mains les absolutions et les indulgences à
+l'ordonnateur, à sa famille et à ses serviteurs. Il y a quelques jours,
+un simple particulier n'a pas dépensé moins de quinze mille francs pour
+une messe.
+
+A deux heures du matin, comme nous n'avions pas pris de vivres dans la
+gondole, parce qu'après tout, c'est la plus incommode manière de manger
+qu'il y ait au monde, nous rentrâmes dans la ville, et nous allâmes
+souper au restaurant de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons
+de papier suspendus à la treille. Nous allâmes nous asseoir au fond du
+jardin, et l'abbé nous fit servir des soles accommodées avec du raisin
+de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa
+s'animèrent si bien la tête et les entrailles avec le vin de Bragance et
+les macarons au girofle, qu'ils ne voulurent jamais nous permettre de
+retourner chez nous. Il fallut aller voir le lever du soleil à l'île de
+Torcello. Catullo, étant à demi ivre et incapable de ramer seul un
+quart du chemin, nous proposa d'aller chercher ses compères César et
+Gambierazi: l'un qui fut fait nicoloto le mois dernier, en jurant sur le
+crucifix haine éternelle aux Castellans; l'autre qui remplit avec
+Catullo le rôle de grand prêtre, en versant l'encre de seppia sur la
+tête du néophyte et en dictant la formule du serment. En expiation de
+ces cérémonies païennes et républicaines, ils furent mis tous trois en
+prison avec une vingtaine d'assistants; je crois t'avoir raconté cela
+dans une de mes lettres. J'étais impatient de voir ces gondoliers
+illustres. Mais, hélas! que les hommes célèbres démentent souvent d'une
+manière fâcheuse l'idée que nous nous en formons! César, le néophyte,
+est bossu, et Gambierazi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir.
+Le plus agréable des trois est encore Catullo, qui ne boite que d'une
+jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron:--Je
+l'ai vu, il était boiteux.--Hélas! hélas! le divin poëte Catulle était
+Vénète; qui sait si l'ivrogne écloppé qui conduit notre gondole ne
+descend pas de lui en droite ligne?
+
+Ces trois monstres, à l'aide de la voile et du vent, nous conduisirent
+très-vite à Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonçâmes
+gaiement dans les sentiers verts de cette belle île.
+
+Torcello est, de tous les îlots des lagunes où vinrent se réfugier les
+habitants de la Vénétie lors de l'irruption des barbares en Italie,
+celui qui conserve le plus de traces de cette époque d'émigration et de
+terreur. L'église et une fabrique en ruine sont les vestiges de la ville
+que ces réfugiés y construisirent. L'église, par sa construction
+irrégulière et le mélange de richesses antiques et de matériaux
+grossiers qui la composent, atteste la précipitation avec laquelle elle
+fut bâtie. On y employa les débris d'un temple d'Aquilée, soustraits à
+la ruine de cette capitale des provinces vénètes. La nef a encore la
+forme circulaire d'un temple païen, et de précieuses colonnes d'un
+marbre africain sculpté en Grèce soutiennent le toit de briques chargé
+de ronces qui s'échappent en festons et s'ouvrent un chemin dans les
+crevasses des corniches. La coupole et la partie intérieure du portique
+sont couvertes de mosaïques exécutées par des artistes grecs. Ces
+mosaïques, qui datent du onzième siècle, sont hideuses de dessin comme
+toutes celles de cette époque de décadence, mais remarquables de
+solidité. C'est de Venise que l'art de la mosaïque s'est répandu dans
+toute l'Italie, et ces fonds d'or qui donnent un si grand relief aux
+figures, et se conservent si intacts et si brillants sous la poussière
+des siècles, sont formés de petites plaques de verre doré que l'on
+fabriquait à Murano, île voisine de celle-ci. Peu à peu l'art du dessin,
+perdu en Grèce et retrouvé en Italie, s'appliqua à rectifier la
+mosaïque, et les dernières qui furent exécutées dans l'église de
+Saint-Marc, par les frères Zuccati, avaient été dessinées par Titien.
+
+L'abbé voulut nous persuader que les madones en mosaïque du onzième
+siècle avaient un caractère austère et grandiose, où le sentiment de la
+foi parlait plus haut que la grâce poétique des beaux temps de la
+peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures du type
+grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque
+chose de ferme et d'imposant comme les préceptes de la foi nouvelle.
+L'abbé en revint à sa fantaisie, tant soit peu païenne, de faire de la
+Vierge une allégorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les
+diverses expressions que ces figures révérées reçurent des grands
+artistes, et nous montrer, dans chacun de leurs types favoris, un reflet
+de leur âme. Titien avait, selon lui, révélé sa foi robuste et
+tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une
+attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nuée d'or
+s'entr'ouvre, et que Jéhovah s'avance pour la recevoir.
+
+Raphaël et Corrège, amants et poëtes, avaient répandu sur le front de
+leurs vierges une douceur plus mélancolique et une plus humaine
+tendresse pour la Divinité; ce n'est pas le ciel seul qu'elles
+contemplent, c'est Jésus, Dieu d'amour et de pardon, qu'elles caressent
+saintement.
+
+Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aimés de Beppa, avaient
+confié au sourire de leurs _madonnettes_ la naïve jeunesse de leurs
+cœurs.--O Giambellino! s'écria Beppa, que je t'aurais aimé! que je me
+serais plu a tes puérilités charmantes! comme j'aurais soigné ton
+chardonneret bien-aimé! comme j'aurais écouté dans mes rêves la viole et
+la mandoline de tes petits anges voilés de leurs longues ailes, souples,
+mélodieux et mignons comme des mésanges! Que j'aurais respiré avec
+délices ces fleurs que ta main a ravies à l'Éden, et que firent éclore
+les pleurs d'Ève et de Marie! Comme j'aurais frémi en baisant le léger
+feuillage qui flotte sur les cheveux d'or de tes pâles chérubins! Comme
+j'aurais timidement contemplé tes vierges adolescentes, si pures et si
+saintes que le regard humain craint de les profaner! J'aurais conservé
+mon âme sereine afin de leur ressembler.--Tu leur ressembles, Beppa!
+s'écria l'abbé avec un regard qu'il lança sur elle comme un éclair. Mais
+il reporta aussitôt sa vue sur la grande et sombre madone grecque,
+emblème de souffrance et d'énergie, qui se dressait au-dessus de nos
+têtes.--O foi triste et sublime! dit-il en étouffant un soupir. Le
+visage de cet honnête jeune homme exprima la satisfaction d'un
+douloureux triomphe, et le sourire d'amertume que l'indignation
+généreuse ramène si souvent sur ses lèvres s'effaça pour tout le jour.
+«Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu'on m'ordonne de
+vaincre et de macérer l'imagination rebelle, d'enfoncer dans mon cœur
+les sept dards qui percent le sein de Marie; qu'on me donne à souffrir,
+c'est bien. Ce qui tue, c'est l'inaction, c'est de sentir tout son être
+inutile, toute sa force perdue; c'est de n'avoir rien à combattre, rien
+à immoler.» Je ne serais pas surpris que l'abbé se laissât aller parfois
+à caresser des pensées dangereuses, des sentiments funestes, afin
+d'avoir la joie d'en triompher.
+
+Le docteur alla s'endormir au milieu des orties, sur la chaise curule en
+pierre qui servit, dit-on, jadis aux préteurs romains chargés de
+percevoir l'impôt sur les pêcheurs des lagunes. La tradition populaire
+gratifie cette chaise du nom de trône d'Attila, bien que le conquérant
+barbare, ayant fait une vaine tentative d'invasion sur ces îles, et
+ayant vu ses vaisseaux échouer, à l'heure de la marée descendante, sur
+les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se fût
+retiré, abandonnant même la chétive conquête de la péninsule de
+Chioggia. Jules resta à examiner les étranges contrevents de l'église,
+formés, comme dans les temples orientaux, d'une grande pierre plate
+tournant sur un pivot et sur des gonds. L'abbé alla faire visite à son
+confrère de Torcello, dont le blanc prieuré, perdu dans les rameaux des
+jardins, faisait envie à la romanesque Beppa. J'allai seul, rêvant et
+ramassant des fleurs pour elle, à travers les traînes de Torcello, plus
+belles, hélas! que celles de ma Vallée Noire. Une profusion de liserons
+éclatants grimpait le long des haies, et formait souvent au-dessus du
+sentier des berceaux plus riches et plus élégants que si la main de
+l'homme s'en fût mêlée. Huit ou dix maisons, vingt peut-être,
+disséminées au milieu des vergers, renferment toute la population de
+l'île. Tous les habitants étaient déjà partis pour la pêche. Un silence
+inconcevable régnait sur cette nature si prodigue, que l'homme s'en
+occupe à peine, et y reçoit en pur don ce que chez nous il achète au
+prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs étendu
+sous mes pieds, et, peu habitués sans doute aux tracasseries des enfants
+ou des entomologistes, venaient se reposer jusque sur le bouquet que
+j'avais à la main. Torcello est un désert cultivé. Au travers des
+taillis d'osier et des buissons d'althæra courent des ruisseaux d'eau
+marine, où le pétrel et la sarcelle se promènent voluptueusement. Çà et
+là un chapiteau de marbre, un fragment de sculpture du Bas-Empire, une
+belle croix grecque brisée, percent dans les hautes herbes. L'éternelle
+jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L'air était
+embaumé, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux
+du matin. J'avais sur la tête le plus beau ciel du monde, à deux pas de
+moi les meilleure amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour
+résumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue
+générale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au
+lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis
+apparaître des champs aplanis, des arbres souffrants, des buissons
+poudreux, un ciel gris, une végétation maigre, obstinément tourmentée
+par le soc et la pioche, des masures hideuses, des palais ridicules, la
+France en un mot.--Ah! tu m'appelles donc! lui dis-je. Je sentis un
+étrange mouvement de désir et de répugnance. O patrie! nom mystérieux à
+qui je n'ai jamais pensé, et qui ne m'offres encore qu'un sens
+impénétrable! le souvenir des douleurs passées que tu évoques est-il
+donc plus doux que le sentiment présent de la joie? Pourrais-je
+t'oublier si je voulais? et d'où vient que je ne le veux pas?
+
+
+
+
+IV
+
+A JULES NÉRAUD
+
+
+ Nohant, septembre 1834.
+
+Combien j'ai à te remercier, mon vieil ami, d'être venu me voir tout de
+suite! Je n'espérais pas ce bonheur, et je vois que, ta position n'ayant
+pas changé, c'est une grande preuve d'amitié que m'as donnée. J'ai passé
+une journée heureuse, mon brave Malgache, auprès de toi, au milieu de
+mes enfants et de mes amis. J'ai ri de bien bon cœur de nos anciennes
+folies; j'ai renouvelé nos combats espiègles; je me suis diverti de tes
+calembours. J'ai retrouvé, après deux ans d'absence (qui renferment pour
+moi deux siècles), toute cette ancienne vie avec un plaisir d'enfant,
+avec une joie de vieillard. Eh bien! mon pauvre ami, tout cela est entré
+une journée entière dans ce cœur usé et désolé; tout cela l'a fait
+bondir de joie, mais ne l'a ni guéri ni rajeuni; c'est un mort que le
+galvanisme a fait tressaillir, et qui retombe plus mort qu'auparavant.
+J'ai le spleen, j'ai le désespoir dans l'âme, Malgache. Je me suis dit
+tout ce que je pouvais et devais me dire, j'ai essayé de me rattacher à
+tout; je ne puis pas vivre, je ne le puis pas. Je viens dire adieu à mon
+pays, à mes amis. Le monde ne saura pas ce que j'ai souffert, ce que
+j'ai tenté avant d'en venir là. J'essaierais en vain de te faire
+comprendre mon âme et ma vie: ne me parle pas de cela; reçois mon adieu,
+et ne me dis rien; ce serait inutile. Viens me voir quelquefois pendant
+mon séjour ici et parler du passé avec moi. J'aurai quelques services à
+te demander: tu en accepteras l'ennui comme une preuve de confiance.
+Pense à moi, et si j'ai un tombeau quelque part où tu passes un jour,
+arrête-toi pour y laisser tomber quelques larmes? Oh! prie pour celui
+qui, seul peut-être, a bien connu et bien jugé ton cœur.
+
+
+ Lundi soir.
+
+Merci, mon bon vieux Malgache, merci de ta lettre; aucun remède ne peut
+être plus efficace que ces paroles d'amitié et cette douce compassion
+dont mon orgueil ne saurait souffrir. Tu ne sais des malheurs de ma vie
+qu'une bien faible partie. Si le sort nous réunit quelques heures, je te
+les dirai; mais l'important, ce n'est pas que tu les saches, c'est que
+ton affection les adoucisse. Va, le raisonnement, les représentations,
+les réprimandes, ne font qu'aigrir le cœur de ceux qui souffrent, et
+une poignée de main bien cordiale est la plus éloquente des
+consolations. Il se peut que j'aie le cœur fatigué, l'esprit abusé
+par une vie aventureuse et des idées faussas; mais j'en meurs, vois-tu,
+et il ne s'agit plus pour ceux qui m'aiment que de me conduire doucement
+à ma tombe. Otez-moi les dernières épines du chemin, ou du moins semez
+quelques fleurs autour de ma fosse, et faites entendre à mon oreille les
+douces paroles du regret et de la pitié. Non, je ne rougis pas de la
+vôtre, ô mes amis! et de la tienne surtout, vieux débris qui as surnagé
+sur les orages de la vie, et qui en connais les soucis rongeurs et les
+fatigues accablantes. Je suis un malade qu'il faut plaindre et non
+contrarier. Si vous ne me guérissez pas, du moins vous me rendrez la
+souffrance moins rude et la mort moins laide. Me préserve le ciel de
+mépriser votre amitié et de la compter pour peu de chose! Mais sais-tu
+quels maux contre-balancent ces biens-là? Sais-tu ce que certains
+bonheurs ont inspiré d'exigences à mon âme, ce que certains malheurs lui
+ont imposé de méfiance et de découragement? Et puis vous êtes forts,
+vous autres. Moi, j'ai de l'énergie, et non de la force. Tu me dis que
+l'_instinct_ me retiendra auprès de mes enfants: tu as raison peut-être;
+c'est le mot le plus vrai que j'aie entendu. Cet instinct, je le sens si
+profondément que je l'ai maudit comme une chaîne indestructible; souvent
+aussi je l'ai béni en pressant sur mon cœur ces deux petites
+créatures innocentes de tous mes maux. Écris-moi souvent, mon ami; sois
+délicat et ingénieux à me dire ce qui peut me faire du bien, à m'éviter
+les leçons trop dures. Hélas! mon propre esprit est plus sévère que tu
+ne le serais, et c'est la rude clairvoyance qui me pousse au désespoir.
+Que ton cœur, qui est bon et grand, quoi qu'on en dise et quoi qu'on
+en pense, t'inspire l'art de me guérir. Je suis venu chercher ici ce qui
+me fuyait ailleurs. Les pédagogues abondent partout, l'amitié est rare
+et prudente: elle se tire bien mieux d'affaire avec un reproche ou une
+raillerie qu'avec une larme et un baiser. Oh! que la tienne soit
+généreuse et douce! Répète-moi que ton affection m'a suivi partout, et
+qu'aux heures de découragement, où je me croyais seul dans l'univers, il
+y avait un cœur qui priait pour moi et qui m'envoyait son ange
+gardien pour me ranimer.
+
+
+ Mercredi soir.
+
+Écrivons-nous tous les jours, je t'en prie; je sens que l'amitié seule
+peut me sauver.
+
+Je n'en suis pas à espérer de pouvoir vivre. Je borne pour le moment mon
+ambition à mourir calme et à ne pas être forcé de blasphémer à ma
+dernière heure, comme cet homme innocent que l'on guillotina dans notre
+ville il y a quatre ou cinq ans, et qui s'écria sur l'échafaud: _Ah! il
+n'y a pas de Dieu!_--Tu es religieux, toi, Malgache; moi aussi, je
+crois. Mais j'ignore si je dois espérer quelque chose de mieux que les
+fatigues et les souffrances de cette vie. Que penses-tu de
+l'autre?--Voilà ce qui m'arrête. Il m'est bien prouvé que je n'arriverai
+a rien dans celle-ci, et il n'y a pas d'espoir pour moi sur la terre.
+Mais trouverai-je le repos après ces trente ans de travail? La nouvelle
+destinée où j'entrerai sera-t-elle une destinée calme et supportable?
+Ah! si Dieu est bon, il donnera au moins à mon âme un an de repos; qui
+sait ce que c'est que le repos et quel renouvellement cela doit opérer
+dans une intelligence! Hélas! si je pouvais me reposer ici auprès de
+toi, au milieu de mes amis, dans mon pays, sous le toit où j'ai été
+élevé, où j'ai passé tant de jours sereins! Mais la vie de l'homme
+commence par où elle devrait finir. Dans ses premiers ans il lui est
+accordé un bonheur et un calme dont il ne jouit que plus tard par le
+souvenir; car, avant d'avoir souffert et travaillé, avant d'avoir subi
+les ans de la virilité, il ne sait pas le prix de ses jours
+d'enfance.--A ton dire, mon ami, il arriverait pour l'homme sage et fort
+un temps où ce repos peut s'acquérir par la réflexion et la volonté. Oh!
+sois sincère, je t'en prie, et oublie le rôle de consolateur que ton
+amitié t'impose avec moi. Ne me trompe pas dans l'espoir de me guérir;
+car plus tu ferais refleurir sous mes pas d'espérances décevantes, plus
+je ressentirais de colère et de douleur en les perdant. Dis-moi la
+vérité, es-tu heureux?--Non, ceci est une sotte question, et le
+_bonheur_ est un mot ridicule, qui ne représente qu'une idée vague comme
+un rêve. Mais supportes-tu la vie de bon cœur? La regretterais-tu si
+demain Dieu t'en délivrait? Pleurerais-tu autre chose que tes enfants?
+Car cette affection d'_instinct_, comme tu dis fort bien, est la seule
+que la réflexion désespérante ne puisse ébranler.--Dis-moi, oh! dis-moi
+ce qui se passe en moi depuis dix ans et plus; ce dégoût de tout, cet
+ennui dévorant, qui succède à mes plus vives jouissances, et qui de plus
+en plus me gagne et m'écrase, est-ce une maladie de mon cerveau, ou
+est-ce un résultat de ma destinée? Ai-je horriblement raison de détester
+la vie? ai-je criminellement tort de ne pas l'accepter? Mettons de côté
+les questions sociales, supposons même que nous n'ayons pas d'enfants,
+et que nous ayons subi tous deux la même dose de malheur et de fatigue.
+Crois-tu que, par suite de la diversité de nos organisations, nous nous
+retrouverions l'un et l'autre où nous en sommes, toi réconcilié avec la
+vie, moi plus las et plus désespéré que jamais? Y a-t-il donc en vous
+autres une faculté qui me manque? Suis-je plus mal partagé que vous, et
+Dieu m'a-t-il refusé cet instinctif amour de la vie qu'il a donné à
+toutes les créatures pour la conservation des espèces? Je vois ma mère:
+elle a souffert matériellement plus que moi, son histoire est une des
+plus orageuses et des plus funestes que j'aie entendu raconter; sa force
+naturelle l'a sauvée de tout; son insouciance, sa gaieté, ont surnagé
+dans tous ses naufrages. A soixante ans elle est encore belle et jeune,
+et chaque soir en s'endormant elle prie Dieu de lui conserver la vie.
+Ah! mon Dieu, mon Dieu! c'est donc bien bon de vivre? pourquoi ne
+suis-je pas ainsi? Ma position sociale pourrait être belle; je suis
+indépendant, les embarras matériels de mon existence ont cessé; je puis
+voyager, satisfaire toutes mes fantaisies; pourquoi n'ai-je plus de
+fantaisies?
+
+Ne réponds pas à ces questions-là, c'est trop tôt. Tu ne sais pas les
+événements qui m'ont amené à cet état moral, et tu pourrais concevoir
+quelque fausse idée, faute de bien connaître et de bien juger les faits.
+Mais réponds en ce qui te concerne.--Tu as souffert, tu as aimé, tu es
+un être très-élevé sous le rapport de l'intelligence, tu as beaucoup vu,
+beaucoup lu; tu as voyagé, observé, réfléchi, jugé la vie sous bien des
+faces diverses.--Tu es venu échouer, toi dont la destinée eût pu être
+brillante, sur un petit coin de terre où tu t'es consolé de tout en
+plantant des arbres et en arrosant des fleurs. Tu dis que tu as souffert
+dans les commencements, que tu as soutenu une lutte avec toi-même, que
+tu t'es contraint à un travail physique. Raconte-moi avec détail
+l'histoire de ces premiers temps, et puis dis-moi le résultat de tous
+ces combats et de toute cette vertu. Es-tu calme? supportes-tu sans
+aigreur et sans désespoir les tracasseries de la vie domestique?
+t'endors-tu aussitôt que tu te couches? n'y a-t-il pas autour de ton
+chevet un démon sous la forme d'un ange qui te crie: L'amour, l'amour!
+le bonheur, la vie, la jeunesse!--tandis que ton cœur désolé répond:
+Il est trop tard! cela eût pu être, et cela n'a pas été?--O mon ami!
+passes-tu des nuits entières à pleurer tes rêves et à te dire: Je n'ai
+pas été heureux?
+
+--Oh! je le devine, je le sens, cela t'arrive quelquefois, et j'ai tort
+peut-être de réveiller l'idée d'une souffrance que le temps et ton
+courage ont endormie; mais ce sera une occasion d'exercer la force que
+tu as amassée que de me raconter comment tu as fait, et de m'apprendre
+à quoi tu es arrivé. Hélas! si je pouvais comme toi me passionner pour
+un insecte! J'aime tout cela pourtant, et nul n'est mieux organisé que
+moi pour jouir de la vie. Je sympathise avec toutes les beautés, toutes
+les grâces de la nature. Comme toi, j'examine longtemps avec délices,
+l'aile d'un papillon. Comme toi je m'enivre du parfum d'une fleur.
+J'aimerais à me bâtir aussi un ajoupa et à y porter mes livres; mais je
+n'y pourrais rester, mais les fleurs et les insectes ne peuvent pas me
+consoler d'une peine morale. La contemplation des cimes immobiles du
+Mont-Blanc, l'aspect de cette neige éternelle, immaculée, sublime de
+blancheur et de calme, avait suffi, pendant trois ou quatre jours du
+mois dernier, pour donner à mon âme une sérénité inconnue depuis
+longtemps. Mais à peine eus-je passé la frontière de France, cette paix
+délicieuse s'écroula comme une avalanche devant le souvenir et l'aspect
+de mes maux et des ennuis matériels. La poussière des chemins, la
+puanteur de la diligence et la nudité hideuse du pays suffirent pour me
+faire dire: La vie est insupportable et l'homme est infortuné.--Et des
+douleurs morales, réelles, profondes, incurables, se ranimèrent.
+
+Je me berce de l'idée que je mourrai réconcilié du moins avec le passé.
+Il y a dans l'air du pays, dans le silence de l'automne, dans la magie
+des souvenirs, dans le cœur de mes amis surtout, quelque chose
+d'étrangement puissant. Je marche beaucoup, et, soit fatigue de corps,
+soit repos d'esprit, je dors plus que je n'ai fait depuis un an. Mes
+enfants me font encore beaucoup de mal au milieu de tout le bonheur
+qu'ils me donnent; ce sont mes maîtres, les liens sacrés qui m'attachent
+à la vie, à une vie odieuse! Je voudrais les briser, ces liens
+terribles! la peur du remords me retient. Et pourtant il y aurait bien
+des choses à ma décharge si je pouvais raconter l'histoire de mon
+cœur. Mais ce serait si long, si pénible!--Bonsoir, rappelle-toi nos
+adieux d'autrefois sous le grand arbre, _the parting's tree_. Nous
+avions lu _les Natchez_, et nous nous disions chaque soir:--Je te
+souhaite un ciel bleu et l'espérance.--L'espérance de quoi?...
+
+
+ Jeudi.
+
+Mes jours s'écoulent tristes comme la mort, et ma force s'épuise
+rapidement. Avant-hier j'étais assez bien, je me sentais tomber dans une
+sorte d'apathie qui ne manquait pas de charme. La fatigue du cœur et
+celle du corps étaient si grandes en moi, qu'il ne me restait plus guère
+de sensibilité. J'avais accepté les ennuis et les plaisirs de la
+journée, et je ne m'étais pas dit comme les autres jours: Pourrai-je
+vivre demain? Je m'étais rejeté dans le passé, et je savourais cette
+illusion imbécile au point de me croire transporté aux jours qui sont
+derrière nous. Je revins de la rivière avec Rollinat et les enfants. Il
+faisait chaud, et le chemin était difficile. J'eus une sorte de bonheur
+à traverser une terre labourée en portant Solange sur mes épaules.
+Maurice marchait devant moi avec son petit ami, et le chien de la
+maison, quoique laid et mélancolique, nous suivait d'un air si habitué à
+nous, si sûr de son gîte, si nécessairement attaché à chacun de nos pas,
+qu'il me semblait faire partie de la famille. Rollinat riait à sa
+manière, et débitait des facéties à ma mère, et je venais le dernier
+avec mon fardeau, partageant ma pensée entre les embarras de la marche
+et le souvenir de tes conseils. Voici, me disais-je, les plaisirs
+simples et purs que mon ami me vante et me souhaite. Et je ne sais
+pourquoi la fatigue, les cris joyeux des enfants, la gaieté de ma mère,
+quoique tout cela fût en désaccord avec la tristesse qui me ronge et
+l'accablement qui m'écrase, avaient pour moi un charme indéfinissable.
+Cela me rappelait nos courses au grand arbre, nos récoltes de
+champignons dans les prés, et la première enfance de mon fils, qu'alors
+je rapportais aussi à la maison sur mes épaules. J'oubliais presque ces
+terribles années d'expérience, d'activité et de passion qui me séparent
+de celles-là.
+
+Mais ce bien-être, dont je ne saurais attribuer le bienfait qu'à des
+circonstances extérieures, à l'influence de l'air, au silence délicieux
+de la campagne, à la bonne humeur de ceux qui m'entouraient, cessa
+bientôt, et je retombai dans mon abattement ordinaire en rentrant à la
+maison.
+
+Rollinat est une des plus parfaites et des plus affectueuses créatures
+qu'il y ait sur la terre, doux, simple, égal, silencieux, triste,
+compatissant. Je ne sais personne dont la société intime et journalière
+soit plus bienfaisante; je ne sais pas si je l'aime plus ou moins que
+toi; mon cœur n'a plus assez de vigueur pour s'interroger et se
+connaître; je sais que l'amitié que j'ai pour Alphonse, pour Laure, pour
+chacun de vous, ne nuit à aucun en particulier. Seulement, je me tais de
+mon mal avec ces jeunes enfants dont il troublerait le bonheur, et je
+n'en parle qu'à Rollinat et à toi. Lui ne me donne ni conseils, ni
+encouragements, ni consolations; nous échangeons peu de paroles dans le
+jour; nous marchons côte à côte dans les traînes du vallon ou dans les
+allées de mon jardin, courbés comme deux vieillards, concentrés dans une
+muette douleur, et nous comprenant sans nous avertir. Le soir, nous
+marchons encore dans le jardin jusqu'à minuit; c'est une fatigue
+physique qui m'est absolument nécessaire pour trouver le sommeil, et à
+lui aussi qui souffre continuellement des nerfs. Alors nous nous
+racontons les détails et les ennuis de notre vie. Quelquefois nous
+retombons dans un profond silence; il regarde les étoiles, où il me rêve
+un asile, et je promène d'inutiles regards sous les ténébreux ombrages
+que nous traversons. Leur mystérieux silence me fait tressaillir
+quelquefois d'épouvante, et il me semble que c'est mon spectre qui se
+promène à ma place, dans ces lieux mornes comme la tombe. Alors je passe
+mon bras sous le sien, comme pour m'assurer que j'appartiens encore au
+monde des vivants, et il me répond avec sa voix caverneuse et
+monotone:--Tu es malade, bien malade.--Malgré le peu d'encouragements
+qu'il me donne (car ses inclinations ne sont que trop conformes aux
+miennes), son amitié m'est très-précieuse, et sa société m'est en
+quelque sorte nécessaire. Il me semble, que tant que j'aurai à mon côté
+un ami sincère et fidèle, je ne peux pas mourir désespéré; je lui ai
+fait jurer, ce soir, qu'il assisterait à ma dernière heure, et qu'il
+aurait le courage de ne point me retenir. Il y a dans la voix, dans le
+regard, dans tout l'être de ceux que nous aimons, un fluide magnétique,
+une sorte d'auréole, non visible, mais sensible au toucher de l'âme, si
+je peux parler ainsi, qui agit puissamment sur nos sensations intimes.
+La présence de Rollinat m'infuse silencieusement la résignation
+mélancolique et la sérénité morne et muette. Son silence opère peut-être
+plus sur moi que ses paroles. Quand il est assis, à une heure du matin,
+au fond du grand salon, et qu'à la faible clarté d'une seule bougie,
+oubliée plutôt qu'allumée sur la table, je jette de temps en temps les
+yeux sur sa figure grave et rêveuse, sur ses orbites enfoncées, sur sa
+bouche close et serrée, sur son front que plisse une méditation
+perpétuelle, il me semble contempler l'humble courage et la triste
+patience revêtus d'une forme humaine. O amitié sobre de démonstrations
+et riche de dévouements! qui te payera de ce que tu supportes d'heures
+sombres et de funestes pensées auprès d'une âme moribonde? Assis comme
+un médecin sans espoir au chevet d'un ami expirant, il semble tâter le
+pouls à mon désespoir et compter ce qu'il me reste de jours mauvais à
+subir. Désireux dans sa conscience d'entendre sonner l'heure de ma
+délivrance, navré dans son affection d'être forcé d'abandonner bientôt
+ce cadavre qu'il entoure encore de soins inutiles et généreux, il voit
+mon infortune; il ne prie ni ne pleure; il me fait un dernier oreiller
+de son bras, et ne me dit point ce qui se passera en lui quand mes yeux
+seront pour jamais fermés. O Dieu juste! donnez-lui un ami qui vive
+pour lui et qui ne l'abandonne point pour mourir!
+
+J'ai souvent honte de cette lâcheté qui m'empêche d'en finir tout de
+suite; ne sais-je donc me décider à rien? ne puis-je ni vivre ni mourir?
+Il y a des instants où je me figure que je suis usé par le travail,
+l'amour ou la douleur, et que je ne suis plus capable de rien sur la
+terre; mais, à la moindre occasion, je m'aperçois bien que cela n'est
+pas et que je vais mourir dans toute la force de mon organisation et
+dans toute la puissance de mon âme. Oh! non, ce n'est pas la force qui
+me manque pour vivre et pour espérer; c'est la foi et la volonté. Quand
+un événement extérieur me réveille de mon accablement, quand le hasard
+me presse et me commande d'agir selon ma nature, j'agis avec plus de
+présence d'esprit et de calme que je n'ai jamais fait.--Tel je suis
+encore, malgré tant d'affronts et de blessures dont on m'a couvert,
+malgré tant de fange et de pierres qu'on m'a jetées, dans le vain espoir
+de tarir la source vive et abondante des vertus que Dieu m'avait
+données. On l'a bien troublée, hélas! et la beauté du ciel ne s'y
+réfléchit plus comme autrefois. Mais quand un être souffrant s'en
+approche, elle coule encore pour lui, et il peut y puiser sans qu'elle
+lui refuse son flot bienfaisant. Il y a plus: ce bien que je fais sans
+enthousiasme et même sans plaisir, ces devoirs que j'accomplis sans
+satisfaction puérile et sans espoir d'en retirer aucun soulagement,
+c'est un sacrifice plus austère et peut-être plus grand devant Dieu que
+les ardentes offrandes d'un cœur plus heureux et plus jeune. C'est
+maintenant que je sens intimement combien mon âme est droite, puisqu'à
+mon insu l'amour du bien refleurit en moi sur les plus sombres ruines. O
+mon Dieu! s'il pouvait me tomber de votre sein paternel une conviction,
+une volonté, un désir seulement! mais en vain j'interroge cette âme
+vide. La vertu n'y est plus qu'une habitude forte comme la nécessité,
+mais stérile pour mon bonheur; la foi n'est plus qu'une lueur
+lointaine, belle encore dans sa pâleur douloureuse, mais silencieuse,
+indifférente à ma vie et à ma mort, une voix qui se perd dans les
+espaces du ciel et qui ne me crie point de croire, mais d'espérer
+seulement. La volonté n'est plus qu'une humble et muette servante de ce
+reste de vertu et de religion. Elle proportionne son activité au besoin
+qu'on a d'elle; et peut-être a-t-elle un troisième conseiller plus fort
+que la foi et que la vertu, l'orgueil.
+
+Oui, l'orgueil saignant, altier et debout sous les plaies et les
+souillures dont on s'est efforcé de le couvrir. Nul n'a été plus outragé
+et plus calomnié que moi, et nul ne s'est cramponné avec plus de douleur
+et de force à l'espoir d'une justice céleste et au sentiment de sa
+propre innocence. Oh! comment n'avoir pas d'orgueil, quand on a une
+guerre inique à soutenir? Pourquoi Dieu m'a-t-il laissé faire si
+malheureux? et pourquoi permet-il que l'impudence des hommes lâches
+flétrisse et tue l'existence des hommes candides? Faut-il donc que
+l'innocent se lève dans sa douleur, et qu'essuyant les larmes de la
+colère et de la honte, il se lave des impuretés dont on l'accable?
+Seigneur! Seigneur! à quoi songez-vous, quand vous envoyez un ange
+gardien à l'enfant suspendu encore au sein de sa mère, et quand votre
+providence s'occupe du dernier brin d'herbe de la prairie, tandis
+qu'elle laisse meurtrir et outrager le faible, et que l'honneur, la plus
+belle fleur qui croisse sur nos chemins, est brisé et foulé aux pieds
+par le premier écolier qui passe? L'homme dont le front s'est plissé
+dans la réflexion et dans la souffrance est-il donc moins précieux pour
+vous que l'âme inerte et encore informe du nourrisson de la femme? Notre
+triste gloire humaine est-elle plus méprisable que l'ortie qui croît le
+long des cimetières? O Dieu du ciel! voyez, entendez, et faites
+justice.
+
+
+A ROLLINAT.
+
+ Vendredi soir.
+
+Comment vas-tu, mon ami? tu es parti bien triste et bien malade.
+Rassure-moi du moins sur ta santé. Ton âme est naturellement souffrante,
+et tu n'étais point heureux avant de me connaître. Mais j'ai bien des
+remords, néanmoins; car j'ai dû cruellement augmenter cette disposition
+au chagrin, et cet ennui perpétuel qui te ronge. Ma douleur sombre et
+inguérissable a dû rejaillir sur toi, et les résolutions lugubres dont
+je t'ai entretenu tous ces jours derniers ont dû contrister et déchirer
+ton amitié pour moi, si loyale et si sainte. Pardonne-moi, mon pauvre
+ami; j'ai cherché à m'appuyer sur toi, à me reposer un instant sur ton
+bras; j'ai voulu te dire mon angoisse afin de m'affermir dans le calme
+du désespoir, afin de l'emporter dans le tombeau, adoucie et trempée des
+larmes de l'amitié. Tu as eu le courage de m'écouter en silence et de ne
+point me donner de vaines consolations; tu m'as dit seulement ton
+affection, la seule chose à laquelle je pusse penser sans aigreur et
+sans méfiance. Oh! je te remercie! J'ai obtenu de toi cette rude et
+sainte promesse, de venir, pour ainsi dire, communier avec moi à mon
+heure de délivrance. Le Malgache n'en aurait pas la force; il faut un
+cœur plus vieux et plus résigné qui me dise: Va-t'en! et non pas:
+Reviens à nous.--Je ne peux revenir à rien ni à personne.
+
+Ne te laisse point toucher ni ébranler par cet état désespéré où tu me
+vois; ne laisse point la compassion aller jusqu'à la souffrance; ne
+laisse point la mélancolie dévorer ces belles fleurs, ces rameaux de
+chêne dont ta route est couverte. Eh quoi! tu es utile, tu es
+nécessaire, tu es vertueux, et tu supporterais la vie à regret! Oh! non,
+tomber ce fardeau que tu portes si noblement, et qui de prime abord,
+t'ouvrira toujours l'accès des âmes nobles. Tu trouveras d'autres
+amitiés, plus grandes, moins stériles, moins funestes que la mienne; tu
+auras une vieillesse glorieuse au sein d'une destinée humble et pénible.
+Oh! mon ami, qu'on me donne une tâche comme la tienne à remplir, qu'on
+mette entre mes mains le soc de cette charrue avec laquelle tu ouvres un
+si vigoureux sillon dans la société, et je me relèverai de mon
+désespoir, et j'emploierai la force qui est en moi, et que la société
+repousse comme une source d'erreurs et de crimes.
+
+Tu me connais pourtant, toi. Tu sais s'il y a, dans ce cœur déchiré,
+des passions viles, des lâchetés, le moindre détour perfide, le moindre
+attrait pour un vice quelconque. Tu sais que si quelque chose m'élève
+au-dessus de tant d'êtres méprisablement médiocres dont le monde est
+encombré, ce n'est pas le vain éclat d'un nom, ni le frivole talent
+d'écrire quelques pages. Tu sais que c'est la forte passion du vrai, le
+sauvage amour de la justice. Tu sais qu'un orgueil immense me dévore,
+mais que cet orgueil n'a rien de petit ni de coupable, qu'il ne m'a
+jamais porté à aucune faute honteuse, et qu'il eût pu me pousser à une
+destinée héroïque si je ne fusse point né dans les fers! Eh bien! mon
+ami, que ferai-je de ce caractère? Que produira cette force d'âme qui
+m'a toujours fait repousser le joug de l'opinion et des lois humaines,
+non en ce qu'elles ont de bon et de nécessaire, mais en ce qu'elles ont
+d'odieux et d'abrutissant? A qui les ferai-je servir? Qui m'écoutera,
+qui me croira? Qui vivra de ma pensée? Qui, à ma parole, se lèvera pour
+marcher dans la voie droite et superbe où je voudrais voir aller le
+monde? Personne.--Eh! si du moins je pouvais élever mes enfants dans ces
+idées, me flatter de l'espoir que ces êtres, formés de mon sang, ne
+seront pas des animaux marchant sous le joug, ni des mannequins
+obéissant à tous les fils du préjugé et des conventions, mais bien des
+créatures intelligentes, généreuses, indomptables dans leur fierté,
+dévouées dans leurs affections jusqu'au martyre; si je pouvais faire
+d'eux un homme et une femme selon la pensée de Dieu! Mais cela ne se
+pourra point. Mes enfants, condamnés à marcher dans la fange des chemins
+battus, environnés des influences contraires, avertis à chaque pas, par
+ceux qui me combattent, de se méfier de moi et de ce qu'on appelle des
+rêves, spectateurs eux-mêmes de ma souffrance au milieu de cette lutte
+éternelle, de mon cœur ulcéré, de mes genoux brisés à chaque pas sur
+les obstacles de la vie réelle; mes pauvres enfants, ma chair et mon
+âme, se retourneront peut-être pour me dire:--Vous nous égarez; vous
+voulez nous perdre avec vous! N'êtes-vous pas infortuné, rebuté,
+calomnié? Qu'avez-vous rapporté de ces luttes inégales, de ces duels
+fanfarons avec la coutume et la croyance? Laissez-nous faire comme les
+autres; laissez-nous recueillir les avantages de ce monde facile et
+tolérant; laissez-nous commettre ces mille petites lâchetés qui achètent
+le repos et le bien-être parmi les hommes. Ne nous parlez plus de vertus
+austères et inconnues, qu'on appelle folie, et qui ne mènent qu'à
+l'isolement ou au suicide.
+
+Voilà ce qu'ils me diront. Ou bien si, par tendresse ou disposition
+naturelle, ils m'écoutent et me croient, où les conduirai-je? Dans quels
+abîmes irons-nous donc nous précipiter tous les trois? car nous serons
+trois sur la terre, et pas un avec! Que leur répondrai-je, s'ils
+viennent me dire:--Oui, la vie est insupportable dans un monde ainsi
+fait; mourons ensemble! Montrez-nous le chemin de Bernica, ou le lac de
+Sténio, ou les glaciers de Jacques!
+
+Ce n'est pas que, dans mon orgueil, je veuille dire que je suis seul de
+mon avis en ce monde par excès de grandeur ou de raison. Non, je suis un
+être plein d'erreurs et de faiblesses, et les plus sombres voiles
+d'ignorance couvrent les plus brillants éclairs de mon âme. Je suis seul
+à force de désenchantements et d'illusions perdues. Ces illusions ont
+été grossières; mais qui ne les a eues? Elles ont été brisées; qui n'a
+vu de même tomber les siennes en poussière? Mais je m'en étais fait une,
+particulière, vaste, belle, comme était mon âme aux premières années de
+la vie, au sortir de l'adolescence. Celle-là, pour moi, fut un sceau de
+fatalité éternelle, un arrêt de mort. Mais cela demanderait de plus
+longs développements et une sorte de récit de ma jeunesse. Je te le
+ferai quelque jour.
+
+Quand tu commences à t'endormir, pense à moi; pense à cette heure de
+minuit où les étoiles étaient si blanches, l'air si doucement humide,
+les allées si sombres; pense à cette route sablée, bordée de thym et
+d'arbrisseaux, que nous avons parcourue ensemble cent fois dans une
+demi-heure, et dans laquelle nous avons échangé de si tristes
+confidences, de si saintes promesses! A cette heure-là, dors tranquille,
+après m'avoir envoyé une bénédiction et un adieu. Moi, je t'écrirai
+pendant ce temps, et je n'aurai pas perdu ces entretiens de minuit dont
+tu me prives, bon cœur fatigué, mais que tu me rendras quelques jours
+encore, avant que je parte pour toujours!
+
+
+ Samedi.
+
+Oui, j'avais alors une étrange illusion, verte comme ma jeunesse, virile
+comme ma tournure d'esprit et mes habitudes. Il serait long de dire tout
+l'avenir qu'elle embrassait, mais elle était résumable en ce peu de
+mots:--Pour obtenir justice en ce monde comme en l'autre, il ne s'agit
+que d'être un vrai juste soi-même.
+
+Ce n'était pas tant là un système qu'une conviction. Je savais bien
+qu'il y avait des âmes honnêtes et pures que les hommes méconnaissaient
+et que la Providence semblait abandonner. Même dans le petit horizon où
+je vivais, j'en comptais plusieurs; mais je me faisais de ce mot de
+juste tout un monde moral, et dans mon cerveau, alors tout farci de
+Bible, d'histoire, de poésie et de philosophie, j'en avais fait un
+portrait selon mes rêves. J'ai retrouvé dans les griffonnages que
+j'entassais sous mon oreiller à l'âge de seize ans, ce portrait du
+_juste_. Le voici, c'est un caillou brut.
+
+ * * * * *
+
+«Le juste n'a pas de sexe moral: il est homme ou femme selon la volonté
+de Dieu; mais son code est toujours le même, qu'il soit général d'armée
+ou mère de famille.
+
+«Le juste n'a pas d'état. Il est mendiant, voyageur, ou prince de la
+terre, selon la volonté de Dieu. Son but, sa profession, c'est d'être
+juste.
+
+«Le juste est fort, calme et chaste. Il est vaillant, il est actif, il
+est réfléchi. Il observe tous ses premiers mouvements jusqu'à ce qu'il
+se soit fait tel que tous ses premiers mouvements soient bons. Il
+méprise la vie, et pour peu que sa place en ce monde soit nécessaire à
+un meilleur que lui, il la cède de bon cœur et s'offre à Dieu en
+disant: Seigneur, si je suis nuisible à mon frère, prenez ma vie. Je
+monterai ce coursier, je franchirai ce buisson, je traverserai ce
+marais, je sortirai du danger ou j'y resterai, selon votre bon plaisir,
+ô mon Dieu!--Le juste est toujours prêt à paraître devant Dieu.
+
+«Le juste n'a pas de fortune, pas de maison, pas d'esclaves. Ses
+serviteurs sont ses amis s'ils en sont dignes. Son toit appartient au
+vagabond, sa bourse et son vêtement à tous les pauvres, son temps et ses
+lumières à tous ceux qui les réclament.
+
+«Le juste hait les méchants et méprise les lâches. Il leur donne du pain
+s'ils en manquent, et des conseils s'ils en veulent. S'ils se
+convertissent, il les encourage et leur pardonne; s'ils s'endurcissent
+dans le mal, il les oublie, mais il ne les craint pas; et si un assassin
+l'attaque, il le tue bravement et se regarde comme l'instrument de la
+justice de Dieu.
+
+«Le juste ne s'ennuie jamais. Il travaille tant qu'il peut, soit avec
+le corps, soit avec l'esprit, selon ses besoins et ceux d'autrui. Quand
+il est las, il se repose et pense à Dieu; quand il est malade, il se
+résigne et rêve au ciel.
+
+«Le juste ouvre son cœur à l'amitié. Ce qu'il aime le mieux après
+Dieu, c'est son ami; et il ne craint jamais de l'aimer trop, parce qu'il
+ne peut aimer qu'un être digne de lui.
+
+«Le juste est orgueilleux, mais non pas vain. Il ne sait point s'il est
+jeune, beau, riche, admiré, il sait qu'il est juste; et quoiqu'il
+pardonne à ceux qui le méconnaissent, il s'éloigne d'eux. Il sait que
+ceux qui ne le comprennent point ne lui ressemblent point, et que s'il
+pouvait les aimer il cesserait d'être juste.
+
+«Le juste est sincère avant tout, et c'est ce qui exige de lui une force
+sublime, parce que le monde n'est que mensonge, fourberie ou vanité,
+trahison ou préjugé.
+
+«Le juste méprise l'opinion de la foule; il est le défenseur du faible
+et de l'opprimé, et n'élève la voix parmi les hommes que pour défendre
+ceux que les hommes accusent injustement. Il ne s'en remet à personne du
+soin de prononcer sur un accusé. Il ne croit au mal que quand il le
+sait, et, sans s'inquiéter de l'anathème ou de la risée des gens, il va
+écouter les plaintes de Job jusque sur son fumier.
+
+«Le juste pèche sept fois par jour, mais ce sont des péchés de juste. Il
+y en a qu'il ne commet jamais, et qu'il ne soupçonne même pas.
+
+«Le juste est souvent injurié et calomnié; mais il obtient toujours
+justice, parce qu'il l'aime, parce qu'il la veut, parce qu'il est fort
+et sait l'imposer. Il a des ennemis, des indifférents; quelquefois la
+foule entière est contre lui; mais il a pour amis quelques justes comme
+lui, qui se cherchent et se rencontrent dans cette vie, et à qui Dieu
+donne son royaume dans l'autre.»
+
+ * * * * *
+
+Cette singulière déclaration de mes _droits de l'homme_, comme je
+l'appelais alors, écolier que j'étais; cet innocent mélange d'hérésies
+et de banalités religieuses renferme pourtant bien, n'est-ce pas, un
+ordre d'idées arrêtées, un plan de vie, un choix de résolutions, la
+tendance à un caractère religieusement choisi et embrassé? Elle
+t'explique à peu près ce qu'étaient les illusions de mon adolescence,
+et, au milieu des sentiments fraîchement dictés par l'Évangile, une
+sorte de restriction rebelle dictée par l'orgueil naissant, par
+l'obstination innée, un vague rêve de grandeur humaine mêlé à une plus
+sérieuse ambition de chrétien.
+
+Présomptueuse ou folle, cette espérance d'arriver à l'état de _juste_,
+c'est-à-dire de pratiquer la miséricorde, la franchise et l'austérité
+avec calme et avec joie; de supporter la contradiction et le blâme avec
+indifférence et fermeté, et de laisser un nom honoré parmi l'élite des
+hommes rencontrés en cette vie; cette ambition d'une gloire humble, mais
+désirable, d'un travail difficile et long, d'une lutte contre la
+société, couronnée à la fin de succès, du moins par l'estime de ce petit
+nombre de bons que j'espérais rejoindre sur les mers inconnues de
+l'avenir, c'était là le rêve, l'illusion de mes plus belles années, la
+foi en la justice divine et humaine.--Qu'est-il devenu? un regret
+affreux, la source d'un ennui et d'un dégoût qui n'ont d'autre remède
+que la mort.
+
+Cela fut la source de mes qualités et de mes défauts, ou bien ce furent
+mes qualités et mes défauts qui m'inspirèrent ces idées fausses. Je leur
+ai dû bien des vertus inutiles, bien des traits de folie héroïque, bien
+des actes de grandeur imbécile et de dévouement sublime, dont l'objet et
+le résultat ont été ignoblement ridicules. J'ai voulu faire l'homme
+fort, et j'ai été brisé comme un enfant. M'en repentirai-je aujourd'hui
+que je vais paraître devant toi, ô mon Dieu? Non; car si la justice
+divine est un rêve comme la justice humaine, du moins il y a le repos du
+néant qui doit être désirable après les fatigues d'une vie comme la
+mienne.
+
+Je les ai bien rencontrés, ces hommes justes, je leur ai serré la main;
+et leur estime, la tienne entre toutes, ô mon ami! a bien répandu sur
+mes plaies le baume consolateur. J'ai bien exercé cette justice, non pas
+toujours aussi ferme que je me l'étais dictée en ces jours de
+puritanisme juvénile; mais si les passions, ou la fatigue, ou la douleur
+ou l'amour ont souvent engourdi ou détourné ce bras qui se flattait
+d'être toujours tendu aux faibles et aux infortunés; si cette sévérité
+farouche et prudente envers les méchants s'est souvent laissé tromper
+par un jugement facile à égarer, par un cœur facile à séduire:
+pourtant, je n'ai commis aucune action, caressé aucun vice, admis aucun
+principe qui m'ait fait sortir du chemin de la justice; j'y ai marché
+lentement, je m'y suis arrêté plus d'une fois, j'y ai perdu bien des
+peines et bien du temps à poursuivre des fantômes. Mais l'instinct, la
+nécessité d'obéir à ma nature, ont toujours retenu mes pieds sur la
+route d'ivoire, et si je ne suis pas encore le juste que je voulais
+être, rien dans le passé ne s'oppose à ce que je le devienne; c'est dans
+le présent que gît un obstacle semblable à une montagne écroulée: cet
+obstacle, c'est le désespoir.
+
+Et pourquoi ce spectre livide est-il venu étendre sur moi ses membres
+lourds et glacés? Pourquoi l'amertume est-elle entrée si avant dans mon
+cœur, que tous les biens, toutes les consolations que ma raison
+admet, mon instinct les repousse? D'où vient que je te disais, l'autre
+soir, dans le jardin, l'âme pénétrée d'une sombre superstition: Il y a
+dans la nature je ne sais quelle voix qui me crie de partout, du sein de
+l'herbe et de celui du feuillage, de l'écho et de l'horizon, du ciel et
+de la terre, des étoiles et des fleurs, et du soleil et des ténèbres, et
+de la lune et de l'aurore, et du regard même de mes amis: _Va-t'en, tu
+n'as plus rien à faire ici?_
+
+C'est peut-être parce que j'ai eu l'ambition de l'intelligence et la
+sensibilité du cœur; c'est parce que je me suis imposé le caractère
+du juste dans des proportions trop antiques, et que je n'ai pu défendre
+mon cerveau des puériles misères de ces temps-ci. J'avais dit: Je ferai
+ceci, et je serai calme; je l'ai fait, et je suis resté agité.--J'avais
+dit encore: Je braverai ces écueils et ne frémirai pas; je les ai
+bravés, et j'en suis sorti pâle d'épouvante.--J'avais dit enfin:
+J'obtiendrai ces biens, et je m'en contenterai; je les ai obtenus, et
+ils ne me suffisent pas. J'ai fait assez passablement mon devoir: mais
+j'ai trouvé la peine plus amère, et le bonheur moins doux que je ne les
+avais rêvés. Pourquoi la vérité, au lieu de se montrer comme elle est,
+grande, maigre, nue et terrible, se fait-elle riante, belle et fleurie
+pour apparaître aux enfants dans leurs songes?
+
+
+AU MALGACHE.
+
+Je lis immensément depuis quelques jours. Je dis immensément, parce
+qu'il y a bien trois ans que je n'ai lu la valeur d'un volume in-octavo,
+et que voici depuis quinze jours trois ouvrages que j'avale et digère:
+_l'Eucharistie_, de l'abbé Gerbet; _Réflexions sur le suicide_, par
+madame de Staël; _Vie de Victor Alfieri_, par Victor Alfieri. J'ai lu le
+premier par hasard; le second par curiosité, voulant voir comment cet
+homme-femme entendait la vie; le troisième par sympathie, quelqu'un me
+l'ayant recommandé comme devant parler très-énergiquement à mon esprit.
+
+Un sermon, une dissertation, une histoire.--L'histoire d'Alfieri
+ressemble à un roman; elle intéresse, échauffe, agite.--Le catholicisme
+de l'abbé a la solennité étroite, l'inutilité inévitable d'un livre
+ascétique.--Il n'y a que la dissertation de madame de Staël qui soit
+vraiment ce qu'elle veut être, un écrit correct, logique, commun quant
+aux pensées, beau quant au style, et savant quant à l'arrangement. Je
+n'ai trouvé d'autre soulagement dans cet écrit que le plaisir
+d'apprendre que madame de Staël aimait la vie, qu'elle avait mille
+raisons d'y tenir, qu'elle avait un sort infiniment plus heureux que le
+mien, une tête infiniment plus forte et plus intelligente que la mienne.
+Je crois, du reste, que son livre a redoublé pour moi l'attrait du
+suicide. Quand je trouve un pédagogue de village sur mon chemin, il
+m'ennuie; mais je le prends en patience, car il fait son état. Mais si
+je rencontre un illustre docteur, et qu'espérant trouver en lui quelque
+secours, j'aille le consulter pour éclaircir mes doutes et calmer mes
+anxiétés, je serai bien plus choqué et bien plus contristé
+qu'auparavant, s'il me dit en phrases excellentes et en mots
+parfaitement choisis les mêmes lieux communs que le pédagogue de village
+vient de me débiter en latin de cuisine; celui-là avait le mérite de me
+faire sourire parfois de ses barbarismes, son emphase pouvait être
+bouffonne; la froideur doctorale de l'autre n'est que triste. C'est un
+chêne que l'on courait embrasser pour se sauver, et qui se brise comme
+un roseau, pour vous laisser tomber plus bas dans l'abîme.
+
+_L'Eucharistie_ est certainement un livre distingué malgré ses défauts.
+Je suis bien aise de l'avoir lu: non qu'il m'ait fait aucun bien, il est
+trop catholique pour moi, et les livres spéciaux ne font de bien qu'à un
+petit nombre; mais parce qu'il m'a ramené aux jours de ma première
+jeunesse, dévote, tendre et crédule.
+
+Alfieri est un homme qui me plaît. Ce que j'aime, c'est son orgueil; ce
+qui m'intéresse, ce sont ces luttes terribles entre sa fierté et sa
+faiblesse; ce que j'admire, c'est son énergie, sa patience, les efforts
+inouïs qu'il a faits pour devenir poëte.--Hélas! encore un qui a
+souffert, qui a détesté la vie, qui a sangloté et _rugi_ (comme il dit)
+dans la fureur du suicide; et celui-là, comme les autres, s'est consolé
+avec un hochet! Il a connu l'amour, des désenchantements hideux, et des
+regrets mêlés de honte et de mépris, et l'ennui de la solitude, et le
+froid dédain, et la triste clairvoyance de toutes choses..... excepté de
+la dernière marotte qui l'a sauvé, la gloire!
+
+La _Vie d'Alfieri_, considérée comme _livre_, est un des plus excellents
+que je connaisse. Il est vrai que je n'en connais guère, surtout depuis
+l'époque à laquelle j'ai absolument perdu la mémoire; celui-là est écrit
+avec une simplicité extrême, avec une froideur de jugement d'où ressort
+pour le lecteur une très-chaude émotion; avec une concision et une
+rapidité pleines d'ordre et de modestie. Je pense que tous ceux qui se
+mêleront d'écrire leur vie devraient se proposer pour modèle la forme,
+la dimension et la manière de celle-ci. Voilà ce que je me suis promis
+en la lisant, et voilà pourtant ce que je suis bien sûr de ne pas tenir.
+
+Pour me résumer, je veux te dire que la lecture me fait beaucoup plus de
+mal que de bien. Je veux m'en sevrer au plus vite. Elle empire mon
+incertitude sur toute vérité, mon découragement de tout avenir. Tous
+ceux qui écrivent l'histoire des maux humains ou de leurs propres maux,
+prêchent du haut de leur calme ou de leur oubli. Mollement assis sur le
+paisible _dada_ qui les a tirés du danger, ils m'entretiennent du
+système, de la croyance ou de la vanité qui les console. Celui-ci est
+dévot, celle-là est savante, le grand Alfieri fait des tragédies. Au
+travers de leur bien-être présent, ils voient les chagrins passés menus
+comme des grains de poussière, et traitent les miens de même, sans
+songer que les miens sont des montagnes, comme l'ont été les leurs. Ils
+les ont franchies, et moi, comme Prométhée, je reste dessous, n'ayant de
+libre que la poitrine pour nourrir un vautour. Ils sourient
+tranquillement, les cruels! L'un prononce sur mon agonie ce mot de
+mépris religieux, _vanitas!_ l'autre appelle mon angoisse _faiblesse_,
+et le troisième _ignorance_. Quand je n'étais pas dévot dit l'un,
+j'étais sous ce rocher; soyez dévot et levez-vous!--Vous expirez? dit
+madame de Staël; songez aux grands hommes de l'antiquité, et faites
+quelque belle phrase là-dessus. Rien ne soulage comme la
+rhétorique.--Vous vous ennuyez? s'écrie Alfieri; ah! que je me suis
+ennuyé aussi! Mais _Cléopâtre_ m'a tiré d'affaire.--Eh bien! oui, je le
+sais, vous êtes tous heureux, vertueux ou glorieux. Chacun me crie:
+Levez-vous, levez-vous, faites comme moi, écrivez, chantez, aimez,
+priez! Jusqu'à toi, mon bon Malgache, qui me conseilles de faire bâtir
+un ajoupa et d'y lire les classifications de Linnée. Mes maîtres et mes
+amis, n'avez-vous rien de mieux à me dire? Aucun de vous ne peut-il
+porter la main à ce rocher et l'ôter de dessus mes flancs qui saignent
+et s'épuisent? Eh bien! si je dois mourir sans secours, chantez-moi du
+moins les pleurs de Jérémie ou les lamentations de Job. Ceux-là
+n'étaient point des pédants; ils disaient tout bonnement: _La pourriture
+est dans mes os, et les vers du sépulcre sont entrés dans ma chair_.
+
+
+A ROLLINAT.
+
+Je suis bien fâché d'avoir écrit ce mauvais livre qu'on appelle _Lélia_,
+non pas que je m'en repente: ce livre est l'action la plus hardie et la
+plus loyale de ma vie, bien que la plus folle et la plus propre à me
+dégoûter de ce monde à cause des résultats. Mais il y a bien des choses
+dont on enrage et dont on se moque en même temps, bien des guêpes qui
+piquent et qui impatientent sans mettre en colère, bien des contrariétés
+qui font que la vie est maussade, et qui ne sont pas tout à fait le
+désespoir qui tue. Le plaisir d'avoir fait ces choses en efface bientôt
+l'atteinte.
+
+Si je suis fâché d'avoir écrit _Lélia_, c'est parce que je ne peux plus
+l'écrire. Je suis dans une situation d'esprit qui ressemble tellement à
+celle que j'ai dépeinte, et que j'éprouvais en faisant ce livre, que ce
+me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer.
+Malheureusement, on ne peut pas faire deux ouvrages sur la même pensée
+sans y apporter beaucoup de modifications. L'état de mon esprit, lorsque
+je fis _Jacques_ (qui n'a point encore paru), me permit de corriger
+beaucoup ce personnage de _Lélia_, de l'habiller autrement et d'en
+faciliter la digestion au bon public. A présent je n'en suis plus à
+_Jacques_, et au lieu d'arriver à un troisième état de l'âme, je retombe
+au premier. Eh quoi! ma période de _parti pris_ n'arrivera-t-elle pas?
+Oh! si j'y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes,
+quels antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à
+travers mes romans! quelles pesantes dissertations, quels magnifiques
+plaidoyers, quelles superbes condamnations, quels pieux sermons
+découleront de ma plume! comme je vous demanderai pardon d'avoir été
+jeune et malheureux, comme je vous prônerai la sainte sagesse des
+vieillards et les joies calmes de l'égoïsme! Que personne ne s'avise
+plus d'être malheureux dans ce temps-là; car aussitôt je me mettrai à
+l'ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu'il
+est un sot et un lâche, et que, quant à moi, je suis parfaitement
+heureux. Je serai aussi faux, aussi bouffi, aussi froid, aussi inutile
+que Trenmor, type dont je me suis moqué plus que tout le monde, et avant
+tout le monde; mais ils n'ont pas compris cela. Ils n'ont pas vu que,
+mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains,
+et étant forcé par la logique de faire paraître aussi la raison humaine,
+je l'avais été chercher au bagne, et qu'après l'avoir plantée comme une
+potence au milieu des autres bavards, j'en avais tiré à la fin un grand
+bâton blanc, qui s'en va vers les champs de l'avenir, chevauché par les
+follets.
+
+Tu me demandes (je t'entends) si c'est une comédie que ce livre que tu
+as lu si sérieusement, toi véritable Trenmor de force et de vertu, qui
+sais penser tout ce que le mien sait dire, et faire tout ce que le mien
+sait indiquer.--Je te répondrai que oui et que non, selon les jours. Il
+y eut des nuits de recueillement, de douleur austère, de résignation
+enthousiaste, où j'écrivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut
+des matinées de fatigue, d'insomnie, de colère, où je me moquai de la
+veille et où je pensai tous les blasphèmes que j'écrivis. Il y eut des
+après-midi d'humeur ironique et facétieuse, où, échappant comme
+aujourd'hui au pédantisme des donneurs de consolation, je me plus à
+faire Trenmor le philosophe plus creux qu'une gourde et plus impossible
+que le bonheur. Ce livre, si mauvais et si bon, si vrai et si faux, si
+sérieux et si railleur, est bien certainement le plus profondément, le
+plus douloureusement, le plus âcrement senti que cervelle en démence ait
+jamais produit. C'est pourquoi il est contrefait, mystérieux, et de
+réussite impossible. Ceux qui ont cru lire un roman ont eu bien raison
+de le déclarer détestable. Ceux qui ont pris au réel ce que l'allégorie
+cachait de plus tristement chaste ont eu bien raison de se scandaliser.
+Ceux qui ont espéré voir un traité de morale et de philosophie ressortir
+de ces caprices ont fort bien fait de trouver la conclusion absurde et
+fâcheuse. Ceux-là seuls qui, souffrant des mêmes angoisses, l'ont écouté
+comme une plainte entrecoupée, mêlée de fièvre, de sanglots, de rires
+lugubres et de jurements, l'ont fort bien compris, et ceux-là l'aiment
+sans l'approuver. Ils en pensent absolument ce que j'en pense; c'est un
+affreux crocodile très-bien disséqué, c'est un cœur tout saignant,
+mis à nu, objet d'horreur et de pitié.
+
+Où est l'époque où l'on n'eût pas osé imprimer un livre sans l'avoir
+muni, en même temps que du privilége du roi, d'une bonne moralité, bien
+grosse, bien bourgeoise, bien rebattue, bien inutile? Les gens de
+cœur et de tête ne manquaient jamais de prouver absolument le
+contraire de ce qu'ils voulaient prouver. L'abbé Prévost tout en
+démontrant par la bouche de Tiberge que c'est un grand malheur et un
+grand avilissement de s'attacher à une fille de joie, prouva par
+l'exemple de Desgrieux que l'amour ennoblit tout, et que rien n'est
+rebutant de ce qui est profondément senti par un généreux cœur. Pour
+compléter la bévue, Tiberge est inutile. Manon est adorable, et le livre
+est un sublime monument d'amour et de vérité.
+
+Jean-Jacques a beau faire, Julie ne redevient chère au lecteur qu'à
+l'heure de la mort, en écrivant à Saint-Preux qu'elle n'a pas cessé de
+l'aimer. C'est madame de Staël, la logique, la raisonneuse, l'utile, qui
+fait cette remarque. Madame de Staël remarque encore que la lettre qui
+défend le suicide est bien supérieure à la lettre qui le condamne.
+Hélas! pourquoi écrire contre sa conscience, ô Jean-Jacques? s'il est
+vrai, comme beaucoup le pensent, que vous vous êtes donné la mort,
+pourquoi nous l'avoir caché? pourquoi tant de déraisonnements sublimés
+pour celer un désespoir qui vous déborde? Martyr infortuné qui avez
+voulu être philosophe classique comme un autre, pourquoi n'avoir pas
+crié tout haut? cela vous aurait soulagé, et nous boirions les gouttes
+de votre sang avec plus de ferveur; nous vous prierions comme un Christ
+aux larmes saintes.
+
+Est-ce beau, est-ce puéril, cette affectation d'utilité philanthropique?
+Est-ce la liberté de la presse, ou l'exemple de Gœuthe suivi par
+Byron, ou la raison du siècle qui nous en a délivrés? Est-ce un crime de
+dire tout son chagrin, tout son ennui? Est-ce vertu de le cacher?
+Peut-être, se taire, oui: mais mentir! mais avoir le courage d'écrire
+des volumes pour déguiser aux autres et à soi-même le fond de son âme!
+
+Eh bien! oui, c'était beau! Ces hommes-là travaillaient à se guérir et à
+faire servir leur guérison aux autres malades. En tâchant de persuader,
+ils se persuadaient. Leur orgueil, blessé par les hommes, se relevait en
+déclarant aux hommes qu'ils avaient su se guérir tout seuls de leurs
+atteintes. Sauveurs ingénus de vos ingénus contemporains, vous n'avez
+pas aperçu le mal que vous semiez sous les fleurs saintes de votre
+parole! vous n'avez pas songé à cette génération que rien n'abuse, qui
+examine et dissèque toutes les émotions, et qui, sous les rayons de
+votre gloire chrétienne, aperçoit vos fronts pâles sillonnés par
+l'orage! Vous n'avez pas prévu que vos préceptes passeraient de mode, et
+que vos douleurs seules nous resteraient, à nous et à nos descendants!
+
+
+
+
+V
+
+A FRANÇOIS ROLLINAT
+
+
+ Janvier 1835.
+
+Pourquoi diable n'es-tu pas venu hier? nous t'avons attendu pour dîner
+jusqu'à sept heures, ce qui est exorbitant pour des appétits excités par
+l'air vif de la campagne. Il te sera survenu un client bavard? tu n'es
+pas malade au moins? A présent, nous ne t'attendons plus que samedi.
+Dans l'intervalle, donne-moi de tes nouvelles, entends-tu, Pylade? nous
+serions inquiets. La mine que tu as depuis trois mois surtout n'est pas
+faite pour nous rassurer. Pauvre vieux petit homme jaune, qu'as-tu donc?
+Je sais que tu réponds ordinairement à cette question-là: «Qu'as-tu
+toi-même? es-tu donc un homme riche, jeune, robuste et frais, pour
+t'inquiéter de la mine que j'ai?» Hélas! nous avons tous deux une pauvre
+apparence, et, dans tous ces étuis de parchemin, il y a des âmes bien
+lasses et bien flétries, mon camarade!
+
+Bah! de quoi vais-je parler? nous avons été hier plus gais que jamais;
+cependant tu nous manquais bien, mais nous avons bu à ta santé, et, à
+force de faire des vœux pour toi, nous nous sommes tous un peu
+exaltés. Ma foi! Pylade, il ne faut pas nier les biens que la Providence
+nous tient en réserve. Au moment où nous croyons tout perdu, la bonne
+déesse, qui sourit de notre désespoir, est là, derrière nous, qui
+entoure de clinquant un petit hochet bien joli qu'elle nous met ensuite
+dans les mains si doucement qu'on ne soupçonne pas son dessein; car si
+nous pouvions imaginer qu'elle nous raille et qu'elle ne prend pas notre
+fureur au sérieux, nous serions capables de nous tuer pour la forcer d'y
+croire. Mais nous espérons qu'elle est un peu intimidée de nos menaces,
+et qu'à l'avenir elle se conduira mieux à notre égard; nous nous
+laissons aller peu à peu à regarder cette amusette qu'elle nous a
+donnée, et enfin nous en secouons les grelots tout en leur disant:
+Grelots de la folie, vous pouvez bien sonner tant que vous voudrez, nous
+n'y prendrons aucun plaisir. Mais nous les faisons sonner encore, et
+nous les écoutons avec tant de complaisance que bientôt nous nous
+faisons grelots nous-mêmes, et des rires et des chants de joie sortent
+de nos poitrines vides et désolées. Nous avons alors de bien beaux
+raisonnements pour nous réconcilier avec la vie, tout aussi beaux que
+ceux qui nous faisaient renoncer à la vie la semaine précédente. Quelle
+mauvaise plaisanterie que le cœur humain! Qu'est-ce donc que ce
+cœur-là, dont nous parlons tous tant et si bien? D'où vient que cela
+est si bizarre, si mobile, si lâche à la souffrance, si léger au
+plaisir? Y a-t-il un bon et un mauvais ange qui soufflent tour à tour
+sur ce pauvre organe de la vie? Est-ce une âme, un rayon de la Divinité,
+que ce diaphragme qu'une tasse de café et un bon mot dilatent? Mais si
+ce n'est qu'une éponge imbibée de sang, d'où lui viennent donc ces
+aspirations soudaines, ces tressaillements, ces angoisses, espèce de
+cris déchirants qui s'en échappent quand de certaines syllabes frappent
+l'oreille, ou quand les jeux de la lumière dessinent sur le mur, avec la
+frange d'un rideau ou l'angle d'une boiserie, certaines lignes
+fantastiques, profils ébauchés par le hasard, empreints de magiques
+ressemblances? Pourquoi, au milieu de nos soupers, où, Dieu merci, le
+bruit et la gaieté ne vont pas à demi, y en a-t-il quelques-uns parmi
+nous qui se mettent à pleurer sans savoir pourquoi? Il est ivre, disent
+les autres. Mais pourquoi le vin qui fait rire ceux-ci fait-il sangloter
+celui-là? O gaieté de l'homme, que tu touches de près à la souffrance!
+Et quel est donc ce pouvoir d'un son, d'un objet, d'une pensée vague sur
+nous tous? Quand nous sommes vingt fous criant dans tous les tons faux,
+et chantant sur toutes les gammes incohérentes de l'ivresse, s'il en est
+un qui fasse un signe solennel en disant: _Écoutez!_ tous se taisent et
+écoutent. Alors, dans le silence de ces grands appartements, une voix
+lointaine et plaintive s'élève. Elle vient du fond de la vallée, elle
+monte comme une spirale harmonieuse autour des sapins du jardin, puis
+elle gagne l'angle de maison; elle se glisse par une fenêtre, elle vole
+le long des corridors et vient se briser contre la porte de notre salle
+avec des sanglots lamentables. Alors toutes nos figures s'allongent,
+toutes nos lèvres pâlissent; nous restons tous cloués à notre place,
+dans l'attitude où ce bruit nous a pris. Enfin quelqu'un s'écrie:--Bah!
+c'est le vent, je m'en moque.--En effet, c'est le vent, rien que le vent
+et la nuit; et personne ne s'en moque, personne ne surmonte sans effort
+la tristesse qu'inspirent ces choses-là. Mais pourquoi est-ce triste? Le
+renard et la perdrix tombent-ils dans la mélancolie quand le vent pleure
+dans les bruyères? La biche s'attendrit-elle au lever de la lune?
+Qu'est-ce donc que cet être qui s'institue le roi de la création, et qui
+ne rêve que larmes et frayeurs?
+
+Mais pourquoi serions-nous tristes, à moins d'être fous? Nos femmes sont
+charmantes, et nos amis, en est-il de meilleurs? Est-il beaucoup de
+mortels qui aient eu dans leur vie le bonheur de réunir sous le même
+toit presque tous les jours, pendant un mois, douze ou quinze créatures
+nobles et vraies, et toutes unies entre elles d'une sainte amitié? O mes
+amis, mes chers amis! savez-vous ce que vous êtes dans la vie d'un
+infortuné? vous ne le savez pas assez, vous n'êtes pas assez fiers du
+bien que vous faites; c'est quelque chose que de sauver une âme du
+désespoir.
+
+Hélas! hélas! qu'est-ce que ce mélange d'amertume et de joie? qu'est-ce
+que ce sentiment de détachement et d'amour, qui me ramène ici chaque
+année, dans cette saison qui n'est plus l'automne et qui n'est pas
+encore l'hiver, mois de recueillement mélancolique et de tendre
+misanthropie; car il y a de tout cela dans cette pauvre tête fatiguée
+que presse de toute sa solennité le toit paternel. O mes dieux Lares!
+vous voilà tels que je vous ai laissés. Je m'incline devant vous avec ce
+respect que chaque année de vieille se rend plus profond dans le cœur
+de l'homme. Poudreuses idoles qui vîtes passer à vos pieds le berceau de
+mes pères et le mien, et ceux de mes enfants; vous qui vîtes sortir le
+cercueil des uns et qui verrez sortir celui des autres, salut, ô
+protecteurs devant lesquels mon enfance se prosternait en tremblant,
+dieux amis que j'ai appelés avec des larmes du fond des lointaines
+contrées, du sein des orageuses passions! Ce que j'éprouve en vous
+revoyant est bien doux et bien affreux. Pourquoi vous ai-je quittés,
+vous toujours propices aux cœurs simples, vous qui veillez sur les
+petits enfants quand les mères s'endorment, vous qui faites planer les
+rêves d'amour chaste sur la couche des jeunes filles, vous qui donnez
+aux vieillards le sommeil et la santé! Me reconnaissez-vous, paisibles
+Pénates? ce pèlerin qui arrive à pied dans la poussière du chemin et
+dans la brume du soir, ne le prenez-vous point pour un étranger? Ses
+joues flétries, son front dévasté, ses orbites que les larmes ont
+creusées, comme les torrents creusent les ravins, ses infirmités, sa
+tristesse et ses cicatrices, tout cela ne vous empêchera-t-il pas de
+reconnaître cette âme vaillante qui sortit d'ici un matin revêtue d'un
+corps robuste, lequel chevauchait une brave jument nourrie dans les
+genêts, sobre et infatigable monture, comme si l'homme et l'animal
+devaient faire le tour du monde? Voici l'homme: les enfants l'appellent
+Tobie, et ils le soutiennent sous les bras pour qu'il marche. Le cheval
+est là-bas, il broute lentement l'ortie autour des murs du cimetière:
+c'est _Colette_, qui jadis fut digne de porter Bradamante, et qui,
+maintenant aveugle, regagne encore aujourd'hui, avec la vue de
+l'instinct et de la mémoire, la litière où elle mourra demain matin.
+
+Eh bien! Colette, tes beaux jours ne sont plus; mais on a fait une bonne
+action en te conservant un coin et une botte de paille dans l'écurie.
+Qui t'a assuré cette bonne destinée de ne point être vendue au corroyeur
+comme tous les vieux chevaux? le plus sacré des droits, l'ancienneté. Ce
+qui a été est quelque chose de respectable. Ce qui est, est toujours
+sujet à doute et à contestation. D'où vient donc l'amitié qu'on a pour
+ton vieux maître ici? Personne ne le connaît plus, il a disparu
+longtemps, il a voyagé au loin; ses traits ont changé; de ses goûts, de
+ses habitudes, de son caractère, on ne sait plus rien, car il s'est
+passé tant de choses dans sa vie depuis le temps où il était encore
+solide et fier! Mais un mot simple et doux rattache à lui ceux qui
+pourraient s'en méfier. Ce mot, c'est _autrefois_.--Il était là, dit-on,
+il faisait ces choses avec nous, il était un de nous, nous l'avons
+connu; il allait à la chasse par ici, il cueillait des champignons dans
+le pré qui est là-bas; vous souvenez-vous de la noce d'un tel, et de
+l'enterrement de...? Quand on en est au chapitre des _vous souvient-il_,
+que de précieux liens d'or et de diamant rattachent les cœurs
+refroidis! que de chaleureuses bouffées de jeunesse montent au visage et
+raniment les joies oubliées, les affections négligées! On se figure
+souvent alors qu'on s'est aimé plus qu'on ne s'aima en effet, et, à coup
+sûr, les plaisirs passés, comme les plaisirs qu'on projette, semblent
+plus vifs que ceux qu'on a sous la main.
+
+Ah! c'en est un bien pur, cependant, que de s'embrasser après une longue
+absence, en s'écriant:--Te voilà donc, mon vieux! C'est donc toi, ma
+fille! C'est donc vous, ma nièce, ma sœur!
+
+Ne me dis donc pas, mon ami, que je suis courageux, et que la gaieté
+que je montre est un effort de mon amitié pour toi et pour eux. Ne crois
+pas cela. Je suis heureux en effet, heureux par vous, malheureux par
+d'autres. Qu'importe ici ce qui n'est pas vous? Crois-tu que je m'en
+occupe?--J'y songe malgré moi, il est vrai; mais pourquoi en parler,
+pourquoi le sauriez-vous? Oh! non, que personne ne le sache, excepté les
+deux ou trois vieux qui ne peuvent se tromper sur le pli de mon sourcil.
+Mais que les autres ne connaissent de moi que le bonheur qui me vient
+d'eux. Les pauvres enfants en douteraient s'ils voyaient le fond des
+abîmes qu'ils couvrent de fleurs. Ils s'éloigneraient effrayés en se
+disant: Rien ne peut croître sur ce sol désolé; car les incurables n'ont
+pas d'amis, et quand l'homme ne peut plus être utile à l'homme, celui
+qui peut se sauver s'éloigne, et celui qui n'a plus de chances meurt
+seul. Ces jeunes esprits comprendraient-ils ce qui se passe chez ceux
+qui ont vécu? savent-ils qu'on renferme dans son sein tous les éléments
+de la joie et de la douleur, sans pouvoir se servir de l'une ou de
+l'autre? A leur âge, toute douleur doit tuer ou être tuée; à leur âge,
+les grandes désolations, les graves maladies, les austères résolutions,
+le sombre et silencieux désespoir. Mais, après ces périodes fatales, ils
+ont la jeunesse qui reprend ses droits, le cœur qui se renouvelle et
+se retrempe, la vie qui se réveille intense et pressée de réparer le
+temps perdu; et il y a là dix ou vingt ans d'orages, de maux affreux et
+de joies indicibles. Mais, quand l'expérience a frappé ses grands coups,
+et que les passions, non amorties, mais comprimées, s'éveillent encore
+pour brûler, et retombent aussitôt frappées d'épouvante devant le
+spectre du passé, alors le cœur humain, qui pouvait auparavant se
+promettre et s'imposer, ne se connaît plus du tout. Il sait ce qu'il a
+été, mais il ne sait plus ce qu'il sera; car il a tant combattu qu'il ne
+peut plus compter sur ses forces. Et d'ailleurs, il a perdu le goût de
+souffrir, si naturel à ceux qui sont jeunes. Les vieux en ont assez.
+Leur douleur n'a plus rien de poétique; la douleur n'embellit que ce qui
+est beau.
+
+La pâleur divinise la beauté des femmes et ennoblit la jeunesse des
+hommes. Mais, quand le chagrin se manifeste par d'irréparables ravages,
+quand il creuse des sillons à des fronts flétris, on le sent maussade et
+dangereux. On le cache comme un vice, on le dérobe à tous les regards,
+de peur que la crainte de la contagion n'éloigne les heureux d'auprès de
+vous. C'est alors vraiment qu'on est digne de plainte; car on ne se
+plaint pas, et l'on craint d'être plaint. C'est à cet âge-là que les
+amis contemporains se comprennent d'un regard, et qu'il suffit d'un mot
+pour se raconter l'un à l'autre toute sa vie passée.
+
+D'où vient que, quand nous nous retrouvons après une séparation de
+quelques mois, tu lis si bien sur mon visage l'histoire des maux que
+j'ai soufferts? D'où vient que tu me dis dès l'abord en me serrant la
+main: «Eh bien! eh bien! telle chose est arrivée, voilà ce que tu as
+fait; je comprends ce que tu as dans le cœur?» Oh! comme tu me
+racontes exactement alors les moindres détails de mon infortune! Pauvres
+humains que nous sommes! ces douleurs dont nous parlons avec tant
+d'emphase, et dont nous portons le fardeau avec tant d'orgueil, tous les
+connaissent, tous les ont subies; c'est comme le mal de dents; chacun
+vous dit:--Je vous plains, cela fait grand mal;--et tout est dit.
+
+_Triste! ô triste!_ Mais l'amitié a cela de beau et de bienfaisant
+qu'elle s'inquiète et s'occupe de vos maux comme s'ils étaient uniques
+en leur espèce. O douce compassion, maternelle complaisance pour un
+enfant qui pleure et qui veut qu'on le plaigne! qu'il est suave de te
+trouver dans l'âme sérieuse et mûre d'un ancien ami! Il sait tout, il
+est habitué à toucher vos plaies; et pourtant il ne se blase pas sur vos
+souffrances, et sa pitié se renouvelle sans cesse. Amitié! amitié!
+délices des cœurs que l'amour maltraite et abandonne; sœur
+généreuse qu'on néglige et qui pardonne toujours! Oh! je t'en prie, je
+t'en supplie, mon _Pylade_, ne fais pas de moi un personnage tragique.
+Ne me dis pas qu'il y a de ma part une épouvantable vigueur à soutenir
+cette gaieté. Non, non, ce n'est pas un rôle, ce n'est pas une tâche, ce
+n'est pas même un calcul; c'est un instinct et un besoin. La nature
+humaine ne veut pas ce qui lui nuit; l'âme ne veut pas souffrir, le
+corps ne veut pas mourir, et c'est en face de la douleur la plus vraie
+et de la maladie la plus sérieuse que l'âme et le corps se mettent à
+nier et à fuir l'approche odieuse de la destruction. Il est des crises
+violentes où le suicide devient un besoin, une rage; c'est une certaine
+portion du cerveau qui souffre et s'atrophie physiquement. Mais que
+cette crise passe; la nature, la robuste nature que Dieu a faite pour
+durer son temps, étend ses bras désolés et se rattache aux moindres
+brins d'herbe pour ne pas rouler dans sa fosse. En faisant la vie de
+l'homme si misérable, la Providence a bien su qu'il fallait donner à
+l'homme l'horreur de la mort. Et cela est le plus grand, le plus
+inexplicable des miracles qui concourent à la durée du genre humain; car
+quiconque verrait clairement ce qui est, se donnerait la mort. Ces
+moments de clarté funeste nous arrivent, mais nous n'y cédons pas
+toujours, et le miracle qui fait refleurir les plantes après la neige et
+la glace s'opère dans le cœur de l'homme. Et puis, tout ce qu'on
+appelle la raison, la sagesse humaine, tous ces livres, toutes ces
+philosophies, tous ces devoirs sociaux et religieux qui nous rattachent
+à la vie ne sont-ils pas là! Ne les a-t-on pas inventés pour nous aider
+à flatter les penchant naturel, comme tous les principes fondamentaux,
+comme la propriété, le despotisme et le reste? Ces lois-là sont bien
+sages et faites pour durer; mais on en pourrait faire de plus belles, et
+Jésus, en souffrant le martyre, a donné un grand exemple de suicide.
+Quant a moi, je te déclare que, si je ne me tue pas, c'est absolument
+parce que je suis lâche.
+
+Et qui me rend lâche? Ce n'est pas la crainte de me faire un peu de mal
+avec un couteau ou un pistolet; c'est l'effroi de ne plus exister, c'est
+la douleur de quitter ma famille, mes enfants et mes amis; c'est
+l'horreur du sépulcre; car, quoique l'âme espère une autre vie, elle est
+si intimement liée à ce pauvre corps, elle a contracté, en l'habitant,
+une si douce complaisance pour lui, qu'elle frémit à l'idée de le
+laisser pourrir et manger aux vers. Elle sait bien que ni elle ni lui
+n'en sauront rien alors; mais, tant qu'elle lui est unie, elle le soigne
+et l'estime, et ne peut se faire une idée nette de ce qu'elle sera,
+séparée de lui.
+
+Je supporte donc la vie, parce que je l'aime; et quoique la somme de mes
+douleurs soit infiniment plus forte que celle de mes joies, quoique
+j'aie perdu les biens sans lesquels je m'imaginais la vie impossible,
+j'aime encore cette triste destinée qui me reste, et je lui découvre,
+chaque fois que je me réconcilie avec elle, des douceurs dont je ne me
+souvenais pas, ou que je niais avec dédain quand j'étais riche de
+bonheur et glorieux. Oh! l'homme est si insolent quand sa passion
+triomphe! quand il aime ou quand il est aimé, comme il méprise tout ce
+qui n'est pas l'amour! comme il fait bon marché de sa vie! comme il est
+prêt à s'en débarrasser dès que son étoile pâlit un peu! Et quand il
+perd ce qu'il aime, quelle agonie, quelles convulsions, quelle haine
+pour les secours de l'amitié, pour les miséricordes de Dieu! Mais Dieu
+l'a fait aussi faible que fanfaron, et bientôt redevenu tout petit, tout
+honteux, pleurant comme un enfant, et cherchant avec des pas timides à
+retrouver sa route, il saisit avec empressement les mains qui s'offrent
+à lui pour le guider. Ridicule, puérile et infortunée créature, qui ne
+veut pas accepter la destinée et ne sait pas s'y soustraire.
+
+Ah! ne nous moquons pas de cette condition misérable; c'est celle de
+tous, et tous nous savons que sa mesquinerie, que son manque de grandeur
+et de force ne la rend que plus malheureuse et plus digne de compassion.
+Tant qu'on croit à sa force, on a de l'orgueil, et l'orgueil console de
+tout. On marche à grands pas et on fronce le sourcil avec un calme
+majestueux et terrible; on a décrété qu'on mourrait, le soir ou le
+lendemain matin, et on est si fier de cette grande résolution (que du
+reste un perruquier ou une prostituée sont tout aussi capables
+d'exécuter que Caton d'Utique), on est si content de ne pas subir
+l'arrêt du sort et de le narguer, qu'on est déjà à demi consolé. On
+jouit d'une grande liberté d'esprit, et l'on s'en étonne; on fait son
+testament, on songe à tout, on brûle certaines lettres, on en recommande
+d'autres à ses amis, on fait des adieux solennels, on s'estime, on
+s'admire, et on s'aime soi-même. Voilà le pire; on se réconcilie avec
+soi, on se rend sa propre estime, et l'affection revient avec une
+admirable bonté se placer entre le soi héroïque et le soi expiatoire. Le
+sacrificateur, c'est-à-dire l'orgueil, fait alors peu à peu grâce à la
+victime, c'est-à-dire à la faiblesse; l'un s'attendrit, l'autre se
+lamente; l'orgueil demande à la faiblesse si elle était bien sincère
+tout à l'heure, si elle avait bien l'intention de tendre la gorge au
+couteau; l'autre répond que oui: l'orgueil daigne y croire, et décide
+que l'intention est réputée pour le fait, que la honte est lavée, la
+fierté satisfaite l'espoir réhabilité. Puis vient un ami qui sourit de
+votre dessein, mais qui feint, pour peu qu'il soit délicat et bon, d'en
+être épouvanté et de vous arracher l'arme meurtrière; ce qui, en vérité,
+n'est pas difficile... Hélas! hélas! ne rions pas de cela. Tout cela
+fait qu'on ne se tue pas, et qu'on vit, et qu'on cesse à la fin de se
+croire fort, et que l'orgueil tombe, et que la souffrance s'apaise; mais
+qu'il reste, au fond de l'âme et pour jamais, une tristesse muette, un
+abattement profond, qui accepte toutes les distractions, mais qu'aucune
+distraction ne change; car ce qu'on croit, on le veut; et ce qu'on sait,
+on le subit. Or, lequel vaut mieux de l'échafaud ou des galères à
+perpétuité?
+
+Mais, bonsoir, _vieux_; il se fait tard, dans une heure il fera grand
+jour, il faudra que je m'éveille avec les coqs qui sonneront leur
+fanfare matinale, et les chiens qui se mettront à hurler pour qu'on
+ouvre les portes de la cour, et ton frère Charles qui chante comme
+l'alouette au lever du soleil. Tu viendras samedi, n'est-ce pas? Il
+fera, j'espère, un temps comme nous l'aimons: pas de lune, le ciel est à
+la gelée, les étoiles luiront et l'air sera sonore; ton frère chantera
+son _Stabat_, et nous irons l'entendre de loin sous le grand sapin. Il
+fait bon de s'attendrir et de s'attrister quand on est ensemble; mais
+seul, il faut s'interdire cela quand on en est où nous en sommes. C'est
+pourquoi je t'écris, afin de n'aller me coucher qu'au moment où un
+sommeil accablant coupera court à toute réflexion un peu trop grave. O
+ciel! voilà donc ces gais convives, ces aimables vieillards, les voilà
+en face de leur chevet et saisis de terreur à l'aspect des pensées qui
+les y attendent! C'est pour cela qu'il faut s'endormir au lever du jour.
+C'est l'heure où le cauchemar quitte les rideaux du lit et n'a plus de
+pouvoir sur les hommes. Adieu, donne ma bénédiction à tes douze enfants.
+
+
+ Dimanche.
+
+Puisque tu ne peux pas venir aujourd'hui, je viens m'enfermer avec toi
+et causer par la voie de la plume et de l'encre avec ton ennui; car tu
+t'ennuies, ce n'est rien de plus. Ne va pas t'imaginer que tu aies du
+chagrin. L'ennui est un mal assez grand, mais c'est après tout un mal
+très-noble, et d'où peut sortir tout ce qu'il y a de plus beau dans
+l'âme humaine. Il ne s'agit que d'expliquer son ennui comme il faut, et
+d'en diriger les inspirations vers un but poétique. Voilà le diable! tu
+n'es pas poëte du tout. Tu détermines toutes choses, tu ne sais rester
+dans le doute sur quoi que ce soit. Si tu savais bien ce que c'est que
+l'ennui, et le parti qu'on en peut tirer! Je vais tâcher de te
+l'expliquer comme je l'entends.
+
+L'ennui est une langueur de l'âme, une atonie intellectuelle qui
+succède aux grandes émotions ou aux grands désirs. C'est une fatigue, un
+malaise, un dégoût équivalant à celui de l'estomac qui éprouve le besoin
+de manger et qui n'en sent pas le désir. De même que l'estomac, l'esprit
+cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment
+qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire;
+il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et précisément l'ennui
+est ce qui précède ou ce qui suit l'un ou l'autre. C'est un état non
+violent, mais triste; facile à guérir, facile à envenimer. Mais du
+moment qu'on le poétise, il devient touchant, mélancolique, et sied fort
+bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout
+bonnement s'y abandonner. La recette est simple:--Se vêtir
+convenablement, selon la saison; avoir de très-bonnes pantoufles, un
+excellent feu en hiver, un hamac léger en été, un bon cheval au
+printemps, à l'automne un carré de jardin sablé et planté de
+renonculiers. Avec cela, ayez un livre à la main, un cigare à la bouche;
+lisez une ligne environ par heure, à laquelle vous penserez huit ou dix
+minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une idée fixe.
+Le reste du temps, rêvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de
+pipe, ou d'attitude de tête ou de direction de regards.--Alors, en ne
+vous obstinant pas à secouer votre malaise, vous le verrez peu à peu se
+tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d'abord une
+grande netteté d'observation, un grand calme pour recueillir des formes,
+soit d'idées, soit d'objets, dans les cases du cerveau qui équivalent
+aux feuillets d'un album. Puis viendra une douce contemplation de
+vous-même et des autres, et ce qui tout à l'heure vous paraissait
+incommode ou indifférent, vous paraîtra bientôt agréable, pittoresque et
+beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son _chic_
+particulier, le moindre son vous semblera une mélodie, la moindre visite
+un événement heureux.
+
+Il m'arrive bien souvent, je t'assure, de m'éveiller dans une terrible
+disposition au spleen. C'est un ennui sérieux, et même assez laid. Je ne
+sais pas bien ce que Pascal entendait par ces _pensées de derrière_
+qu'il se réservait pour répondre aux objections polémiques ou pour nier
+en secret ce qu'il feignait d'accepter en face. C'était sans doute le
+jésuitisme de l'intelligence, forcée de plier au devoir, mais se
+révoltant malgré elle contre l'arrêt absurde. Pour moi, je trouve le mot
+terrible. On l'a trouvé non-seulement dans son recueil de pensées, mais
+encore écrit sur un petit morceau de papier et conçu ainsi: _Et moi
+aussi, j'aurai mes pensées de derrière la tête_. O parole lugubre,
+sortie d'un cœur désolé! Hélas! il est des jours où le cerveau humain
+est comme un double miroir dont une glace renvoie à l'autre le revers
+des objets qu'elle a reçus de face. C'est alors que toutes les choses,
+et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers inévitable, et
+qu'il n'est pas une jouissance, une carresse, une idée reçue au front
+qui n'ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet.
+C'est une puissance fatale et maladive, sois-en sûr. La raison humaine
+consiste bien en effet à voir toutes les choses par tous leurs côtés,
+mais la bénigne nature humaine ne se porte pas volontiers à de tels
+examens d'elle-même; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l'a dit
+ailleurs, «la volonté qui se plaît à une chose plus qu'à l'autre
+détourne l'esprit de considérer les qualités de celle qu'il n'aime pas,
+et la volonté devient ainsi un des principaux organes de la
+croyance.--Et tout cela est mortellement triste, la vie n'est
+supportable qu'autant qu'on oublie ces vérités noires, et il n'est
+d'affections possibles que celles où les pensées de derrière ne viennent
+pas mettre le nez.
+
+Aussi, quand je me sens dans cette fâcheuse humeur, je n'épargne rien
+pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes idées dans des
+nuages immodérés de fumée de pipe. En été je me berce dans le hamac
+jusqu'à être enivré; en hiver je présente mes vieux tibias au feu avec
+un tel stoïcisme qu'il en résulte une cuisson assez vive, une espèce de
+moxa qui détourne l'irritation cérébrale. Puis un beau vers, lu, en
+passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie
+comme une mosquée l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce à
+travers le givre, un certain éblouissement de ma vue et de ma pensée,
+font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend
+sa beauté accoutumée, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en
+groupes que je n'avais pas remarqués, et qui me frappent tout à coup
+aussi vivement que si j'étais Rembrandt ou seulement Gérard Dow. Il me
+vient alors un tressaillement intérieur, une sorte de bondissement de
+l'âme, un désir irréalisable de fixer ces tableaux, une joie de les
+avoir saisis, un élan du cœur vers ceux qui les forment. Cela ne
+t'a-t-il pas occupé souvent, alors que tourmentant avec obstination une
+mèche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses où
+nous te voyons plongé? Combien de fois cette année je me suis senti
+saisi d'un invincible déplaisir au milieu de nos plus chers compagnons
+et de nos plus folles soirées! Combien de fois, en rentrant au salon
+après avoir parcouru à grands pas les allées dépouillées au bout
+desquelles se lève la lune, je me suis trouvé ébloui et ravi de la
+beauté naïve de ces tableaux flamands! Dutheil, affublé de sa
+houppelande grotesque, dont la couleur eût semblé à Hoffmann tirer sur
+le _fa bémol_, coiffé de son bonnet couleur de raisin, et soulevant
+d'une main le broc de grès qui contient le modeste nectar du coteau
+voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes
+que jamais ait croquées Téniers? Silence! son œil étincelle, sa barbe
+se hérisse; il avance le front comme un buffle qui se met en défense. Il
+va chanter: écoutez, quelle chanson profondément philosophique et
+religieuse:
+
+ Le bonheur et le malheur
+ Nous viennent du même auteur,
+ Voilà la ressemblance;
+ Le bonheur nous rend heureux
+ Et le malheur malheureux,
+ Voilà la différence.
+
+Cette belle ode est de M. de Bièvre. Je n'ai jamais rien entendu de plus
+mélancoliquement bête; et, tandis que nos compagnons rient aux éclats de
+cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de
+tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et
+devant les hommes quand l'homme infortuné demande compte de ses maux et
+qu'il obtient cette réponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre éternel
+et fatal qui nous mesure le bien et le mal est là tout entier; c'est
+comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs
+morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mérite une autre
+attention que cette ironie à la fois chagrine et douce d'un autre
+malheureux à moitié égayé par le vin, qui constate gravement votre
+douleur comme un fait remarquable?
+
+Quand la voix terrible de Dutheil a cessé d'ébranler les vitres, mon
+frère vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait
+essayés sur le bord des abîmes. Alphonse, couché à terre, joue du violon
+sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur
+la muraille, et le rire donne des cavités lugubres à ses lignes sévères.
+Charles erre autour d'eux comme un méchant gnôme, d'humeur facétieuse,
+toujours prêt à renverser un verre dans une manche et à faire rouler un
+danseur mal assuré. Oh! ceux-là, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux
+qui savent qu'on peut être très-gai et très-triste en même temps, mais
+qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie
+après avoir souffert.
+
+Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gâtés de la destinée?
+Regarde ce groupe charmant jeté comme un bouquet autour du piano. Ce
+sont leurs femmes et leurs sœurs; c'est Agasta et Félicie, ces deux
+sœurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement
+naïves! c'est Laure et sa mère, toutes deux si belles, si nobles, si
+saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaieté brillante;
+c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugénie. Connais-tu
+rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, écloses
+au vrai soleil, loin des serres chaudes où nos femmes des villes
+s'étiolent en naissant? Que Laure est céleste avec sa pâleur et ses
+grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne
+avec ses joues de rose du Bengale éclose sur la neige, sa mine espiègle
+et nonchalante, son petit parler indigène si doux et son petit bonnet de
+blanche nonnette! L'indolence de Félicie a quelque chose de plus triste,
+son sourire a de la mélancolie. L'amour et la douleur ont passé par là,
+la résignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme
+qui s'est baissé tant de fois dans les larmes de la prière chrétienne!
+Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes
+douleurs, conservé le précieux trésor de la bonté, qu'il est si facile
+aux femmes infortunées de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi
+des êtres si peu fardés, parmi des femmes aussi belles de cœur que de
+visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincères, religieux en
+amitié! Viens donc souvent ici: tu guériras.
+
+Maintenant, si tu me demandes pourquoi, étant si heureux, je m'en vais
+toujours à l'entrée de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi
+seul.--Il m'est absolument impossible d'être heureux en quelque
+situation que ce soit désormais. L'amitié est la plus pure bénédiction
+de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai
+sans avoir réalisé le rêve de ma vie. Faire de son cœur dix ou douze
+portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant
+d'être _le bon oncle_ d'une joyeuse couvée d'enfants; il est touchant de
+vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux où l'on a grandi;
+mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien,
+beaucoup de ressemblance avec la fortune du pauvre, composée de
+l'aumône de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par
+l'exclusive amitié de l'hyménée, ces hommes et ces femmes que le sourire
+n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre
+moitié de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait
+beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontré l'être avec
+lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontré, je n'ai
+pas su le garder. Écoute une histoire, et pleure.
+
+Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait à
+l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le
+Conte et lui apprit à graver à l'eau-forte aussi bien que lui. Elle
+quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le
+monde les maudit; puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les
+oublia. Quarante ans après on découvrit aux environs de Paris, dans une
+maisonnette appelée _Moulin-Joli_, un vieux homme qui gravait à
+l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunière, et qui
+gravait à l'eau-forte, assise à la même table. Le premier oisif qui
+découvrit cette merveille l'annonça aux autres, et le beau monde courut
+en foule à Moulin-Joli pour voir le phénomène. Un amour de quarante ans,
+un travail toujours assidu et toujours aimé; deux beaux talents jumeaux;
+Philémon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit
+époque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses poëtes,
+ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de
+jours après, car le monde eût tout gâté. Le dernier dessin qu'ils
+gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec
+cette devise: _Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?_
+
+Il est encadré dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici
+n'a vu l'original. Pendant un an, l'être qui m'a légué ce portrait s'est
+assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du
+même travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur
+notre œuvre, et nous soupions à la même petite table, tout en causant
+d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqué de parole. Prie
+pour moi, ô Marguerite Le Conte!
+
+En vérité, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour
+oser être malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au sérieux, du
+moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrière, nous y
+avons cru, donc elle a été. As-tu fait le résumé de cette course agitée
+et pénible qui nous conduit du maillot à la béquille? Je sais que la
+route diffère selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences
+humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans
+une forêt; mais il y a une vue générale tirée du destin de tous, et à
+laquelle s'adaptent les mille détails qui font la diversité. En ne
+voyant de lui que le système organique, on peut dire que l'homme est
+toujours le même, comme il ne se compose jamais au physique que d'une
+tête, deux bras, un corps, etc., son système intellectuel se compose
+toujours des mêmes passions, l'orgueil, la colère, la luxure, le désir
+du mal et du bien à diverses doses, mais se partageant et se disputant
+toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale,
+comme le système veineux et le système artériel font sa vie matérielle.
+Ainsi je crois pouvoir résumer l'histoire de tous en résumant la mienne
+propre:
+
+Au commencement, force, ardeur, ignorance.
+
+Au milieu, emploi de la force, réalisation des désirs, science de la
+vie.
+
+Au déclin, désenchantement, dégoût de l'action, fatigue,--doute,
+apathie;--et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le
+pèlerin fatigué de sa journée. O Providence!
+
+La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les
+individus; l'âge viril, celle qui varie le plus. La vieillesse est le
+résultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a été; mais
+l'affaiblissement des facultés confond les nuances, comme lorsque
+l'éloignement atténue les couleurs et les enveloppe d'un voile pâle.
+
+Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de
+savoir ce qu'il est, aisé de savoir ce qu'il a été.
+
+Il ne faut se méfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut
+bien se garder de croire aux hommes faits, de même qu'il faut s'abstenir
+de les condamner; tout est en eux, c'est le métal en fusion qui tombe
+dans le moule. Dieu sait comment réussira la statue. Quant aux
+vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre.
+
+Pour ma part, j'ai vu quelle chose misérable et terrible à la fois est
+cette force de jeunesse qui n'obéit pas à notre appel, qui nous emporte
+où nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin
+d'elle; et je m'étonnerais d'avoir été si fier de la posséder, si je ne
+savais que l'homme est porté à tirer vanité de tout, depuis la beauté,
+qui est un don du hasard, jusqu'à la sagesse, qui est un résultat de
+l'expérience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de
+s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prêtes à
+entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins.
+
+Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prêt à partir et qu'on a
+aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me
+souviens de cette impatience que j'éprouvais de me lancer dans la
+carrière avec ma chaussure imperméable. Qui pourra m'arrêter? disais-je;
+sur quelles épines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte
+d'être blessé ou sali! Où sont les obstacles, où sont les montagnes, où
+sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compté sans les
+chausse-trapes.
+
+Et quand j'eus commencé à faire usage de ma force, il n'en résulta
+d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage était bon, et
+j'avais dans mes poches les plus beaux livres du monde. Je daignais
+lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une
+sainte vision dont mon orgueil était le magique soleil.
+
+Et à force d'être content de moi et fier de mon allure, je pensai que je
+ne pouvais faillir, et je le déclarai bien haut à mes amis et
+connaissances. Il fut donc proclamé parmi ces gens-là que j'étais un
+stoïque des anciens jours, qui avait la bonté de porter un frac et des
+bottes.
+
+Cependant, comme je marchais vite et regardant peu à terre, il m'arriva
+de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux
+pieds et de la mortification dans l'âme. Mais me relevant bien vite, et
+pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est
+un accident, la fatalité s'en est mêlée; et je commençai à croire à la
+fatalité, que jusque-là j'avais niée effrontément.
+
+Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperçus
+que j'étais tout blessé, tout sanglant, et que mon équipage, crotté et
+déchiré, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais
+encore d'un air majestueux et que j'en étais plus grotesque. Alors je
+fus forcé de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis à
+regarder tristement mes baillons et mes plaies.
+
+Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et décida que,
+pour être éreinté, je n'en étais pas moins un bon marcheur et un rude
+casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je
+n'avais pu les éviter, que le destin avait été plus fort que moi, que
+Satan jouait un rôle dans tout cela, et mille autres choses toutes
+inventées pour entortiller, vis-à-vis de soi et des autres, l'aveu de sa
+propre faiblesse et du mépris que tout homme se doit à lui-même s'il
+veut être de bonne foi.
+
+Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je
+marchais bien, que les chutes n'étaient pas des chutes, que les pierres
+n'étaient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi
+avec raison, plusieurs autres me crurent sur parole, parce que j'avais
+ce que les artistes appellent de la poésie, ce que les soldats appellent
+de la blague.
+
+Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance
+humaine en habillant de pourpre les plus petites vanités et en les
+enchâssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des
+échasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes égales; cela
+lui réussit, parce que ses échasses étaient solides, magnifiques, et
+qu'il savait s'en servir.
+
+Pour nous autres, peuple de singes, nous apprîmes à marcher plus ou
+moins bien sur les échasses, et même à danser sur la corde, à la grande
+admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et
+moi surtout, malheureux! je négligeais les pures et modestes
+jouissances, je méconnaissais les sentiments vrais, je méprisais les
+vertus simples et obscures, je raillais les dévots, j'encensais la
+gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux
+autres aucune faiblesse de caractère, moi qui avais des vices dans le
+cœur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne
+me semblait aussi précieux que mon repos, mon plaisir et la louange.
+
+Or, sais-tu, François, comment après tout cela je suis devenu un
+vieillard supportable, de mœurs douces, et assez modeste dans ses
+paroles et dans ses prétentions? Sais-tu ce qui fait la différence d'un
+homme corrompu et d'un homme égaré? Certes, l'un et l'autre ont fait
+d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue;
+l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa
+mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume
+chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on
+trouve un matin en poussière dans un alambic. L'homme qui s'est aperçu
+trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner
+sur ses pas, peut du moins s'arrêter, et d'un air triste crier à ceux
+qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le méchant s'y
+plaît, il avance jusqu'à son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a
+épuisé tout le mal que l'homme peut faire. Celui-là s'amuse à entraîner
+sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant
+tomber dans la boue à leur tour, et s'égaie à leur persuader que cette
+boue est une essence précieuse dont il n'appartient qu'aux grands
+esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer.
+
+Et dans tout cela, François, il y a pour nous bien peu de sujets de
+consolation; car nous n'avons pas grand mérite à n'être pas de ces
+gens-là. N'avons-nous pas traversé leurs fêtes, n'y avons-nous pas bu le
+poison de la vanité et du mensonge? Si le grand air nous a dégrisés,
+c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphère
+funeste et nous a forcés d'être dans un champ plutôt que dans un palais.
+Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe
+chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on
+veut bien appeler honnêteté, c'est la sentiment des bonnes choses,
+l'aversion pour les mauvaises. Or, à quoi tient, je te le demande, que
+ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin,
+quand nous l'exposons si légèrement à l'orage? Quand on songe à la
+facilité avec laquelle il s'envole, doit-on s'élever beaucoup dans sa
+propre opinion pour avoir échappé au danger par miracle? Quelle pâle
+fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le séraphin qui l'a
+protégée de son aile? quel est le rayon qui l'a ranimée? Le bon grain a
+beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y
+abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les détourne? O
+Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une âme touchée de tes
+bienfaits quand elle regarde en arrière!
+
+Mais toi, ami, tu as pu réparer. Il n'a pas été trop tard pour toi
+lorsque tu t'es arrêté; tu es revenu au point de départ, et là tu as
+trouvé une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O
+François! tu avais à combattre le passé et ses habitudes funestes, à
+supporter le présent et ses ennuis rongeurs; tu es entré en lutte avec
+ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu
+les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouvé une mère à
+consoler et douze enfants à nourrir de mon travail, je pleure, je prie,
+et je m'écrie quelquefois:
+
+Viens à moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe
+de l'esprit saint, poésie divine! sentiment de l'éternelle beauté, amour
+de la nature toujours jeune et toujours féconde! fusion du grand _tout_
+avec l'âme humaine qui se détache et s'abandonne: joie triste et
+mystérieuse que Dieu envoie à ses enfants désespérés, tressaillement qui
+semble les appeler à quelque chose d'inconnu et de sublime, désir de la
+mort, désir de la vie, éclair qui passe devant les yeux au milieu des
+ténèbres, rayon qui écarte les nuages et revêt les cieux d'une splendeur
+inattendue, convulsion de l'agonie où la vie future apparaît, vigueur
+fatale qui n'appartient qu'au désespoir, viens à moi! j'ai tout perdu
+sur la terre!
+
+L'hiver étend ses voiles gris sur la terre attristée, le froid siffle et
+pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, à midi, des lueurs
+empourprées percent la brume et viennent réjouir les tentures assombries
+de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en
+apercevant, sur le lilas dépouillé du jardin, un groupe de moineaux
+silencieux, hérissés en boule et recueillis dans une béatitude
+mélancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air chargé de gelée
+blanche. Le genêt, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en
+haut une dernière grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre,
+doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est
+silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux à la
+terre, la gelée fond, et des larmes tombent de partout; la végétation
+semble faire un dernier effort pour reprendre à la vie; mais le dernier
+baiser de son époux est si faible, que les roses du Bengale tombent
+effeuillées sans avoir pu se colorer et s'épanouir. Voici le froid, la
+nuit, la mort.
+
+Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier
+espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va,
+saluer le printemps à son retour, compter les dernières ou les premières
+fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fenêtre, c'est tout ce
+qui me reste d'une vie qui fut pleine et brûlante. L'hiver de mon âme
+est venu, un éternel hiver! Il fut un temps où je ne regardais ni le
+ciel ni les fleurs, où je ne m'inquiétais pas de l'absence du soleil et
+ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant
+l'autel où brûlait le feu sacré, j'y versais tous les parfums de mon
+cœur. Tout ce que Dieu a donné a l'homme de force et de jeunesse,
+d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse
+à cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est
+renversé, le feu sacré est éteint, une pâle fumée s'elève encore et
+cherche à rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui
+s'exhale et qui cherche à ressaisir l'âme qui l'embrasait. Mais cette
+âme s'est envolée au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt
+sur la terre.
+
+A présent que mon âme est veuve, il ne lui reste plus qu'à voir et à
+écouter Dieu dans les objets extérieurs; car Dieu n'est plus en moi, et
+si je puis me réjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je
+dirai donc ta bonté envers les autres hommes, ô Dieu qui m'as abandonné!
+je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur,
+j'élèverai une voix forte qui fera entendre ces mots à l'oreille des
+passants:--Éloignez-vous d'ici, car il y a un abîme; et moi, qui passais
+trop près, j'y suis tombé.--Je leur dirai encore: Vous êtes égarés parce
+que vous êtes sourds et aveugles; c'est parce que je l'étais aussi que
+je me suis égaré comme vous; j'ai recouvré l'ouïe et la vue; mais alors
+je me suis aperçu que j'étais au fond du précipice et que je ne pouvais
+plus retourner avec vous. J'étais vieux.
+
+Beaucoup sont tombés comme moi dans les abîmes du désespoir. C'est un
+monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite
+sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantôme qui porte
+un nom et des habits, un corps indolent et brisé, une figure terne et
+pâle, erre encore dans la société humaine et affiche encore les
+apparences de la vie. Mais nos âmes sont là-dessous plongées dans cet
+Érèbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui
+s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais
+ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races
+d'hommes en remontent ou en descendent les degrés. Des pleurs et des
+rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus déchus,
+les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins
+bas, les furieux qui hurlent et blasphèment contre Dieu, qu'ils ont
+méconnu et qui les a foudroyés; ailleurs les cyniques, qui nient la
+vertu et le bonheur, et qui cherchent à faire tomber les autres aussi
+bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonnés de
+leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premières marches de l'escalier
+fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je
+mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-là pleurent et se lamentent; car
+ils sont encore assez près de Dieu pour savoir ce qui eût pu être et ce
+qu'ils auraient dû faire. Et ils espèrent en une autre vie, parce qu'ils
+ont gardé le sentiment du beau éternel et le moyen de le posséder.
+Ceux-là se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie
+mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vérité aux hommes sans
+crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien à
+ménager, rien à redouter; on ne peut plus leur faire ni bien ni mal; on
+ne peut plus les faire tomber; ils se sont précipités. Puissent-ils,
+comme Curtius, apaiser la colère céleste et fermer l'abîme derrière eux!
+
+Mais il me semble, François, que je deviens emphatique; heureusement
+j'aperçois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai
+vu; il vient tout essoufflé, tout palpitant de joie. Le voilà sous ma
+fenêtre; mais, diable! il s'arrête; il vient d'apercevoir une violette
+difforme, il la cueille, et cela lui donne à penser. Me voilà effacé de
+sa mémoire; si je ne vais à sa rencontre, il retournera chez lui avec sa
+violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade.
+
+
+
+
+VI
+
+A ÉVERARD
+
+
+ 11 avril 1835.
+
+Ton ami le voyageur est arrivé au gîte sans accident; il est heureux et
+fier du souvenir que tu as gardé de lui. Il ne se flattait pas trop à
+cet égard; il croyait qu'une âme aussi active, aussi dévorante que la
+tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les
+perdre aussi vite pour faire place à d'autres. C'est un devoir et une
+nécessité pour toi d'être ainsi; tu n'appartiens pas à certains élus, tu
+appartiens à tous les hommes, ou plutôt tous t'appartiennent. Pauvre
+homme de génie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne!
+c'est un métier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admète.
+
+Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au
+fond de tes étables, tu te souviens de ta divinité; et quand tu vois
+passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux.
+Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te
+faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des
+poëtes et des Bohémiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a précipité
+comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblèmes de la grandeur et de
+l'infortune du génie sur la terre. Te voilà employé à de vils travaux,
+cloué sur ta croix, enchaîné au misérable bagne des ambitions humaines.
+Va donc, et que celui qui t'a donné la force et la douleur en partage
+entoure longtemps pour toi d'une auréole de gloire cette couronne
+d'épines que tu conquerras au prix de la liberté, du bonheur et de la
+vie.
+
+Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilité de vous vanter,
+vous autres réformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois
+pas. La philanthropie fait des sœurs de charité. L'amour de la gloire
+est autre chose et produit d'autres destinées. Sublime hypocrite,
+tais-toi là-dessus avec moi: tu te méconnais en prenant pour le
+sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale où t'entraîne
+l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui
+observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les
+hommes, tu n'es pas leur frère, car tu n'es pas leur égal. Tu es une
+exception parmi eux, tu es né _roi_.
+
+Ah! voici qui te fâche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une
+royauté qui est d'institution divine. Dieu eût départi à tous les hommes
+une égale dose d'intelligence et de vertu s'il eût voulu fonder le
+principe d'égalité parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands
+hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cèdre pour
+protéger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu
+exerces ici, dans ce milieu de la France, où tout ce qui sent et pense
+s'incline devant ta supériorité (au point que moi-même, le plus
+indiscipliné _voyou_ qui ait jamais fait de la vie une école
+buissonnière, je suis force, chaque année, d'aller te rendre hommage),
+dis-moi, es-ce autre chose qu'une royauté? Votre majesté ne peut le
+nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la
+couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre
+tribune en plein air est un trône; Fleury le Gaulois est votre capitaine
+des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je
+serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien,
+car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand
+vous aurez touché le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile à
+faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon
+de donner le titre de roi à feu Midas. Celui-là, on le sait, n'est pas
+de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux
+types de rois légitimes à qui les oreilles poussent tout naturellement
+sous le diadème héréditaire.
+
+Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous
+ne disputerons jamais là-dessus. Certain roi naquit pour être maquignon;
+toi, tu es né prince de la terre. Moi-même, pauvre diseur de métaphores,
+je me sens mal abrité sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux
+pas le tenir moi-même, je m'y prendrais mal, et tous les trônes de la
+terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des
+Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a
+plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les
+pétales embaumés de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris
+autant de soins de la beauté de la violette que de celle de la femme,
+que les lis des champs sont mieux vêtus que Salomon dans sa gloire, et
+je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la
+guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie
+bien de conclure quelque chose! J'irai écrire ton nom et le mien sur le
+sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le
+lendemain, qu'il restera de mes livres après ma mort, et peut-être,
+hélas! de tes actions, ô Marius! après le coup de vent qui ramènera la
+fortune des Sylla et des Napoléon sur le champ de bataille.
+
+Ce n'est pas que je déserte ta cause, au moins; de toutes les causes
+dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la
+plus noble. Je ne conçois même pas que les poëtes puissent en avoir une
+autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de
+liberté sont harmonieux, tandis que ceux de légitimité et d'obéissance
+sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On
+peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bûche couronnée, c'est
+renoncer à sa dignité d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs
+humaines et je vais écouter la voix des torrents. Sois sûr que je
+prierai l'esprit des lacs et les fées des glaciers de prendre
+quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum
+des déserts, un rêve de liberté, un souvenir affectueux et profond de
+ton frère le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie
+humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre;
+j'irai frapper du bec à ta fenêtre de temps en temps, et te donner des
+nouvelles de la création au travers des barreaux de ta prison; et puis
+je reprendrai ma course inconstante dans les champs aériens, me
+nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des
+couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique, ô
+hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanité, vous avez
+choisi le moins puéril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille
+prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui présentait; vous
+prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de
+l'argent, des titres et des petites vanités qui charment le vulgaire.
+Généreux insensés que vous êtes, gouvernez-moi bien tous ces vilains
+idiots et ne leur épargnez pas les étrivières. Je vais chanter au soleil
+sur ma branche pendant ce temps-là. Vous m'écouterez quand vous n'aurez
+rien de mieux à faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu
+auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frère Éverard, frère
+et roi, non en vertu du droit d'aînesse, mais du droit de vertu. Je
+t'aime de tout mon cœur, et suis de votre majesté, sire, le
+très-humble et très-fidèle sujet.
+
+
+ 15 avril.
+
+Tu m'adresses plusieurs questions auxquelles je voudrais pouvoir
+répondre, pour te prouver au moins que je suis attentif à toutes les
+paroles que trace ta plume. Pour procéder à la manière de mon cher
+Franklin, les voici dans l'ordre où tu les a posées: 1º Pourquoi suis-je
+si triste? 2º Si tu n'étais pas si différent de moi, t'aimerais-je
+autant? 3º Suis-je pour quelque chose dans vos discours? 4º A quand donc
+la conclusion? 5º Quand pourrai-je m'asseoir? etc.
+
+J'ai répondu hier à la première question: c'est que travailler pour la
+gloire est à la fois un rôle d'empereur et un métier de forçat; c'est
+que tu es enfermé dans ta volonté comme dans une forteresse, et que le
+moindre insecte qui effleure de l'aile les vitraux de ton donjon te fait
+tressaillir et réveille en toi le douloureux sentiment de ta captivité.
+Prométhée, prends courage! tu es plus grand, couché sur ton roc, avec
+les serres d'un vautour dans le cœur, que les faunes des bois dans
+leur liberté. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais
+être heureux à leur manière. C'est ici le lieu de répondre à ta
+cinquième question: _Quand pourrai-je m'asseoir avec toi dans les
+longues herbes sur les rives d'un torrent?_--Jamais, Éverard, à moins
+qu'une armée ennemie ne fût sur l'autre rive et que tu n'attendisses là
+le signal du combat. Mais oublier la guerre et dormir dans les roseaux,
+toi? Je voudrais savoir quels rêves fit Marius dans le marais de
+Minturnes; à coup sûr, il ne s'entretint pas avec les paisibles
+naïades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et
+poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous; c'est à nous,
+rêveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent; c'est à
+nous qu'elles parlent d'oubli et de repos, conditions de notre humble
+bonheur qui vous feraient rire de pitié. Laissez-nous cela, nous vous
+abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le
+triomphe.--Si quelque jour, blessé dans la lutte ou prisonnier sur
+parole, tu viens t'asseoir près de ton frère le bohémien, nous
+regarderons les cieux ensemble, et je te parlerai des astres qui
+président à la destinée des mortels. Voilà, je le sais, tout ce qui
+pourra t'intéresser, tout ce que tu voudras voir dans les eaux limpides;
+ce sera le reflet incertain et tremblant de ton étoile, et tu te hâteras
+de la chercher à la voûte céleste pour t'assurer qu'elle y brille encore
+de tout son éclat. Non, non, tu n'aimerais pas ces vallées silencieuses
+où l'aigle est roi et non pas l'homme, ces lacs où le cri de la plus
+petite sarcelle trouverait plus d'échos que ta parole. Les déserts que
+vous ne pouvez soumettre à la charrue ou au glaive, ces monts escarpés,
+ce sol rebelle, ces impénétrables forêts, où l'artiste va pieusement
+évoquer les sauvages divinités retranchées là contre les assauts de
+l'industrie humaine, tout cela n'est pas la patrie de ton intelligence.
+Il te faut des villes, des champs, des soldats, des ouvriers, le
+commerce, le travail, tout l'attirail de la puissance, tous les aliments
+que les besoins des hommes peuvent offrir à l'orgueil des dieux. Les
+dieux dominent et protègent; quand tu dis que tu les portes avec amour
+dans ton sein, ces pauvres Pygmées humains, tu veux dire, Hercule, que
+tu les portes dans ta peau de lion; mais tu ne pourrais t'endormir à
+l'ombre des bois sans qu'ils s'acharnassent à te réveiller. Ils te
+tourmenteraient dans tes rêves, et les orages de ton âme troubleraient
+la sérénité de l'air jusque sur la cime du Mont-Blanc. Mon pauvre frère,
+j'aime mieux mon bâton de pèlerin que ton sceptre. Mais puisque la
+royauté de l'intelligence t'a ceint de sa couronne de feu, puisque la
+passion d'être grand est entrée dans ton sang avec la vie, puisque tu ne
+peux abdiquer, et que le repos te tuerait plus vite que ne le fera la
+fatigue, loin de contempler ta destinée avec cette froide philosophie
+que pourrait me suggérer le sentiment de mon impuissance, je veux sans
+cesse te plaindre et t'admirer, ô sublime _misérable_! Mais n'étant bon
+à rien qu'à causer avec l'écho, à regarder lever la lune et à composer
+des chants mélancoliques ou moqueurs pour les étudiants poëtes et les
+écoliers amoureux, j'ai pris, comme je te le disais hier, l'habitude de
+faire de ma vie une véritable école buissonnière où tout consiste à
+poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans
+les épines pour avoir une fleur qui s'effeuille dans ma main avant que
+je l'aie respirée, à chanter avec les grives et à dormir sous le premier
+saule venu, sans souci de l'heure et des pédants. Ce que je puis faire
+de mieux, c'est de planter à ton intention un laurier dans mon jardin. A
+chaque belle action que l'on me racontera de toi, je t'en enverrai une
+feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les
+idées représentées par des cuistres, mais qui s'incline religieusement
+devant un grand cœur où réside la justice.
+
+Deuxième question.--_Si tu n'étais pas si différent de moi à tous
+égards, t'aimerais-je autant?_ Voici ma réponse: Non, certes, tu ne
+m'aimerais pas de même; tu me sais gré d'avoir un peu de force dans un
+corps si chétif et dans une condition si humble. Tu m'estimes d'autant
+plus que tu supposes qu'il m'a été plus difficile d'être un peu
+estimable dans des circonstances sociales où tout tend à dégrader les
+âmes qui se laissent aller. Tu me crois probablement très-supérieur
+aujourd'hui à ce que j'ai pu être auparavant, et tu ne te trompes pas.
+Mes souvenirs ne sont pas faits pour me donner de l'orgueil; mais ce que
+j'ai conservé de bon dans l'âme me console un peu du passé, et m'assure
+encore de belles amitiés pour le présent et l'avenir. C'est tout ce
+qu'il me faut désormais. Je n'ai nulle espèce d'ambition, et le tout
+petit bruit que je fais comme artiste ne m'inspire aucune jalousie
+contre ceux qui ont mérité d'en faire davantage. Les passions et les
+fantaisies m'ont rendu malheureux à l'excès dans des temps donnés: je
+suis guéri radicalement des fantaisies par l'effet de ma volonté, je le
+serai bientôt des passions par l'effet de l'âge et de la réflexion. A
+tous autres égards, j'ai toujours été et serai toujours parfaitement
+heureux, par conséquent toujours équitable et bon en tout, sauf les cas
+d'amour, où je ne vaux pas le diable, parce qu'alors je deviens malade,
+_spleenetic and rash_.
+
+--_Suis-je pour quelque chose dans vos discours?_--Il n'est guère
+question que de toi. Les membres ne peuvent guère oublier le cœur où
+reflue tout leur sang. Avant de te voir, cela m'impatientait au point
+que j'ai pris le parti d'aller te trouver encore cette année, afin
+d'avoir, au retour, le droit de dire comme les autres: _Éverard pense...
+Éverard veut... Éverard m'a dit..._ etc.: pourvu que toutes ces
+idolâtries ne te gâtent pas!
+
+--_A quand donc la conclusion? et si tu meurs sans avoir conclu!_--Ma
+foi! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n'en ira pas plus
+mal pour avoir ignoré sa façon de penser. Que veux-tu que je te dise? il
+faut que je te parle encore de moi, et rien n'est plus insipide qu'une
+individualité qui n'a pas encore trouvé le mot de sa destinée. Je n'ai
+aucun intérêt à formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui
+lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une
+profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte
+de plaidoyer contre certaines lois. Bien loin de là, je reconnais que ma
+vie est pleine de fautes, et je croirais commettre une lâcheté si je me
+battais les flancs pour trouver une philosophie qui en autorisât
+l'exemple. D'autre part, n'étant pas susceptible d'envisager avec
+enthousiasme certains côtés réels de la vie, je ne saurais regarder ces
+fautes comme assez graves pour exiger réparation ou expiation. Ce serait
+leur faire trop d'honneur, et je ne vois pas que mes torts aient empêché
+ceux qui s'en plaignent le plus de se bien porter. Tous ceux qui me
+connaissent depuis longtemps m'aiment assez pour me juger avec
+indulgence et pour me pardonner le mal que j'ai pu me faire. Mes écrits,
+n'ayant jamais rien conclu, n'ont causé ni bien ni mal. Je ne demande
+pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve; mais ce
+n'est pas encore fait, et je suis trop peu avancé sous certains rapports
+pour oser hasarder mon mot. J'ai horreur du pédantisme de la vertu. Il
+est peut-être utile dans le monde; pour moi, je suis de trop bonne foi
+pour essayer de me réconcilier par un acte d'hypocrisie avec les
+sévérités que mon irrésolution (courageuse et loyale, j'ose le dire)
+attire sur moi. J'en supporterai la rigueur, quelque pénible qu'elle me
+puisse être, tant que je n'aurai pas la conviction intime que j'attends.
+Me blâmes-tu? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant
+tu peux le comparer, à l'aide d'un microscope, à celui où tu existes.
+Voudrais-tu, pour acquérir plus de popularité ou de renommée, feindre
+d'avoir les opinions qu'on t'imposerait, et proposer comme article de
+foi ce qui ne serait encore qu'à l'état d'embryon dans ta conscience? Je
+tenais trop à ton estime pour ne pas t'exposer ma situation; c'est un
+peu long: pardonne-moi d'avoir parlé si sérieusement du côté sérieux de
+ma vie; ce n'est pas ma coutume. Adieu; je t'envoie un petit paquet de
+pages imprimées que j'ai choisies pour toi dans ma collection, hélas!
+beaucoup trop volumineuse!
+
+
+ 18 avril.
+
+Ami, tu me reproches sérieusement mon athéisme social; tu dis que tout
+ce qui vit en dehors des doctrines de l'utilité ne peut jamais être ni
+vraiment grand ni vraiment bon. Tu dis que cette indifférence est
+coupable, d'un funeste exemple, et qu'il faut en sortir, ou me suicider
+moralement, couper ma main droite et ne jamais converser avec les
+hommes. Tu es bien sévère; mais je t'aime ainsi, cela est beau et
+respectable en toi. Tu dis encore que tout système de non-intervention
+est l'excuse de la lâcheté ou de l'égoïsme, parce qu'il n'y a aucune
+chose humaine qui ne soit avantageuse ou nuisible à l'humanité. Quelle
+que soit mon ambition, dis-tu, soit que je désire être admiré, soit que
+je veuille être aimé, il faut que je sois charitable, et charitable avec
+discernement, avec réflexion, avec science, c'est-à-dire philanthrope.
+J'ai l'habitude de répondre par des sophismes et des facéties à ceux qui
+me tiennent ce langage; mais ici c'est différent, je te reconnais le
+droit de prononcer cette grande parole de vertu, que j'ose à peine
+répéter moi-même après toi. J'y ai toujours été des plus rétifs, et la
+faute en est a ceux qui m'ont voulu baptiser avec des mains impures.
+Quand on veut laver la souillure du péché, il faut être Jean-Baptiste
+pour le plus obscur catéchumène, tout aussi bien que pour le Christ, et
+les cheveux de Madeleine ne doivent point essuyer les pieds qui marchent
+dans les voies de l'erreur.
+
+O toi qui m'interroges, as-tu quitté les sentiers dangereux où la
+jeunesse se précipite? Retiré dans le sanctuaire de ta volonté, as-tu
+pratiqué, depuis ces années sévères de ta réflexion, les vertus antiques
+que tu prises au-dessus de tout: la tempérance, la charité, le travail,
+la constance, le désintéressement?--Oui, tu l'as fait, je le sais; eh
+bien! parle: mon orgueil se révolte contre ceux qui ne sont pas plus
+grands que moi et qui veulent me mettre à leurs pieds. Toi qui n'as pas
+seulement la puissance de l'entendement, mais la force du cœur,
+parle; je répondrai comme à un juge légitime et t'obéirai en te parlant
+de moi tant que tu voudras, car je confesse qu'il y avait plus de
+paresse coupable de ma part à l'éviter que de véritable modestie.
+
+O mon frère! ceci est un entretien grave, une époque grave dans ma
+pauvre vie! je ne suis point venu ici avec un sentiment d'abnégation
+enthousiaste, mais avec une sérieuse volonté de ne voir en toi que ce
+qu'il y aurait de vraiment beau. J'étais cuirassé contre les effets
+magnétiques qui sont toujours à craindre dans un contact avec les hommes
+supérieurs. Aussi je puis dire que je n'ai point été ébloui par le
+prestige que tu exerces sur les autres; les lignes romaines de ton
+front, la puissance de ta parole, l'éclat et l'abondance de tes pensées
+ne m'ont jamais occupé. Ce qui m'a touché et convaincu, c'est ce que je
+t'ai entendu dire, ce que je t'ai vu faire de plus simple, une parole
+douce et naïve au milieu de la plus vive exaltation, une familiarité
+brusque et chaste, une exquise pureté dans toutes les expressions et
+dans tous les sentiments. On ne peut pas inventer de plus folle calomnie
+contre toi que l'accusation de cupidité. Je voudrais bien que tes
+ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut être désirable
+pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni maîtresses, ni
+cabinet de tableaux, ni collection de médailles, ni chevaux anglais, ni
+luxe, ni mollesse d'aucun genre? C'est beaucoup, Éverard, c'est presque
+tout à mes yeux maintenant que l'absence de vices. C'est de cela qu'on
+ne peut pas douter, tandis que les qualités peuvent se parer de tant de
+noms qui ne leur appartiennent pas! mais qui peut suspecter la sobriété
+tranquille avec laquelle une âme forte use des biens de la vie? de
+quelle équivoque, de quelle hypocrisie ont jamais besoin les obscures
+vertus domestiques?
+
+Tu me parlais de l'immense organisation de Mirabeau, toute pétrie de
+vices et de vertus. Je ne suis pas assez enthousiaste de la bigarrure
+pour trouver la statue de diamant et de boue plus belle et plus
+imposante que la statue d'or pur. Mon ami Henri Heine a dit, en parlant
+de Spinosa: «Sa vie privée fut exempte de blâme; elle est demeurée pure
+et sans tache comme celle de son divin parent Jésus-Christ.» Ces simples
+paroles me font aimer Spinosa. C'est par là seulement sans doute que mon
+faible cerveau eût pu mesurer sa grandeur. Il y a aussi en toi, mon cher
+frère, un côté que je ne connais pas, parce que mon esprit, paresseux ou
+impuissant, n'a pénétré dans aucune science. Je comprends ce que tu es,
+et non ce que tu fais. Je vois le mécanisme de cette belle machine à
+idées; mais la valeur et l'usage de ses produits me sont inconnus et
+indifférents. Je vois que le mot de vertu en est le levier formidable,
+et je sais que ce mot a un sens toujours un et magnifique, quelle qu'en
+soit l'application: abnégation et sacrifice éternel de toutes les
+satisfactions vulgaires de l'esprit ou des sens à une satisfaction
+suprême et divine; consécration d'une existence humaine au culte d'une
+volonté vaste et intelligente qui en est le foyer. C'est la vertu, c'est
+la force, c'est la tendance de l'âme à s'élever au plus haut possible,
+pour embrasser d'un regard plus de choses que le vulgaire, et pour semer
+sur un champ plus vaste les bienfaits de se puissance. C'est l'ambition
+généreuse, c'est la foi, c'est la science, c'est l'art, c'est toutes les
+formes que prend la Divinité pour se manifester dans l'homme. C'est
+pourquoi régner, même en vertu des droits les plus grossiers et les plus
+iniques, même au prix du repos et de la vie, a toujours été le plus
+ardent désir des hommes; et il ne faut pas s'en étonner. Régner tant
+bien que mal, c'est exercer un semblant de vertu et de force morale. Si
+les paroles humaines ont un sens dans le grand livre de la nature, ces
+deux paroles sont absolument synonymes, et déjà dans notre langue elles
+le sont souvent. J'ai écrit tout à l'heure, «régner en _vertu_ d'un
+droit _inique_,» ce qui est très-français, je crois, et ne présente
+aucun contre-sens, que je sache.
+
+Tout ce qui est difficile à faire excite l'étonnement des hommes et
+mérite leur admiration en raison directe de l'avantage qu'ils retirent
+de cet emploi de forces; et comme rien dans les œuvres de Dieu ne
+peut être, aux yeux de l'homme, plus grand et plus précieux que sa
+propre existence, il est évident que ce qu'il appelle le sentiment de
+l'équité naturelle est la conscience raisonnée de ce qui lui est utile.
+Le plus simple effort de ce raisonnement lui prouvant qu'il ne peut
+vivre isolé, il a dû, au sortir de l'état le plus primitif qu'on puisse
+supposer, s'essayer aux associations et se grouper par peuplades autour
+d'un système de lois dictées par les plus habiles ou les plus forts.
+Ceux qui out réussi à faire ces lois dans leur intérêt personnel ont
+commencé la guerre éternelle entre les hommes de résistance et les
+hommes d'oppression; à leur tour, les hommes de résistance ont combattu,
+et sont devenus oppresseurs par le droit de la force. Dans tout cela, où
+est la justice?
+
+Levez-vous, hommes choisis, hommes divins, qui avez inventé la vertu!
+Vous avez imaginé une félicité moins grossière que celle des hommes
+sensuels, plus orgueilleuse que celle des braves. Voue avez découvert
+qu'il y avait, dans l'amour et dans la reconnaissance de vos frères,
+plus de jouissance que dans toutes les possessions qu'ils se
+disputaient. Alors, retranchant de votre vie tous les plaisirs qui
+faisaient ces hommes semblables les uns aux autres, vous avez flétri
+sagement du nom de vice tout ce qui les rendait heureux, par conséquent
+avides, jaloux, violents et insociables. Vous avez renoncé à votre part
+de richesse et de plaisir sur la terre, et vous étant ainsi rendus tels
+que vous ne pouviez plus exciter ni jalousie ni méfiance, vous vous êtes
+placés au milieu d'eux comme des divinités bienfaisantes pour les
+éclairer sur leurs intérêts et pour leur donner des lois utiles. Vous
+leur avez dit que donner était plus beau que posséder, et là où vous
+avez commandé, la justice a régné; quels sophismes pourraient combattre
+votre excellence, ô sublimes vaniteux? Il n'y a rien au monde de plus
+grand que vous, rien de plus précieux, rien de plus nécessaire.
+
+Allez et parlez de vertu; un jour viendra où les sensualistes qui vous
+raillent, aux prises avec l'avidité et la vengeance de ceux qui
+jusqu'ici n'ont pu satisfaire les jouissances des sens, comprendront
+qu'il est un sort plus digne d'envie et plus a l'abri de l'orage que le
+leur; ils comprendront que la raison populaire plane sur le monde,
+qu'elle a forcé la porte des boudoirs, qu'elle peut s'arroger le droit
+de jouir à son tour, et de renvoyer les vaincus à la charrue, au toit de
+chaume, et au crucifix, seule consolation du pauvre. Ils seront bien
+heureux alors de rencontrer, entre eux et la haine du vainqueur, la main
+de l'homme vertueux pour partager les biens de la terre entre le riche
+et le pauvre, et pour expliquer à tous deux ce que c'est que la justice.
+
+Je ne sais s'il arrivera jamais un jour où l'homme décidera
+infailliblement et définitivement ce qui est utile à l'homme. Je n'en
+suis pas à examiner dans ses détails le système que tu as embrassé: j'en
+plaisantais l'autre jour; mais du moment que tu m'amènes a parler raison
+(ce qui, je te le déclare, n'est pas une médiocre victoire de ta force
+sur la mienne), je te dirai bien que la grande loi d'égalité, tout
+inapplicable qu'elle paraisse maintenant a ceux qui en ont peur, et tout
+incertain que me semble son règne sur la terre, à moi qui vois ces
+choses du fond d'une cellule, est la première et la seule invariable loi
+de morale et d'équité qui se soit présentée à mon esprit dans tous les
+temps. Tous les détails scientifiques par lesquels on arrive à formuler
+une pensée me sont absolument étrangers; et quant aux moyens par
+lesquels on parvient à la faire dominer dans le monde, malheureusement
+ils me semblent tous tellement soumis aux doutes, aux contestations, aux
+scrupules et aux répugnances de ceux qui se chargent de l'exécution, que
+je me sens pétrifié par mon scepticisme quand j'essaie seulement d'y
+porter les yeux et de voir en quoi ils consistent. Ce n'est pas mon
+fait. Je suis de nature poétique et non législative, guerrière au
+besoin, mais jamais parlementaire. On peut m'employer à tout en me
+persuadant d'abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre à
+rien découvrir, à rien décider. J'accepterai tout ce qui sera bien.
+Ainsi, demande mes biens et ma vie, ô Romain! mais laisse mon pauvre
+esprit aux sylphes et aux nymphes de la poésie. Que t'importe? tu
+trouveras bien assez de têtes qui voudront délibérer plus qu'il ne sera
+besoin. Ne sera-t-il pas permis aux ménestrels de chanter des romances
+aux femmes, pendant que vous ferez des lois pour les hommes?
+
+Voilà où j'en voulais venir, Éverard: c'est à te dire que la vertu n'est
+pas nécessaire à tous, mais à quelques-uns seulement; ce qui est
+nécessaire à tous, c'est l'honnêteté. Sois vertueux, je tâche d'être
+honnête. L'honnêteté, c'est cette sagesse instinctive, cette modération
+naturelle dont je parlais tout à l'heure, cette absence de vices,
+c'est-à-dire de passions fougueuses, nuisibles à la société, en ce
+qu'elles tendent à accaparer les sources de jouissances réparties
+également entre les hommes dans les desseins de la nature
+providentielle. Il faut que les gouvernés soient honnêtes, tempérants,
+probes, _moraux_ enfin, pour que les gouvernants puissent bâtir sur
+leurs épaules fermes et soumises un édifice durable. Je suis loin encore
+de ce qu'on appelle les _vertus républicaines_, de ce que j'appellerai,
+en style moins pompeux, les qualités de l'individu gouvernable ou du
+citoyen. J'ai mal vécu, j'ai mal usé des biens qui me sont échus, j'ai
+négligé les œuvres de charité; j'ai passé mes jours dans la mollesse,
+dans l'ennui, dans les larmes vaines, dans les folles amours, dans les
+frivoles plaisirs. Je me suis prosterné devant des idoles de chair et de
+sang, et j'ai laissé leur souffle enivrant effacer les sentences
+austères que la sagesse des livres avait écrites sur mon front dans ma
+jeunesse; j'ai permis à leur innocent despotisme de dévouer mes jours à
+des amusements puérils, où se sont longtemps éteints le souvenir et
+l'amour du bien; car j'avais été honnête autrefois, sais-tu bien cela,
+Éverard? _Ceux d'ici_ te le diront: c'est de notoriété bourgeoise dans
+notre pays; mais il y avait peu de mérite; j'étais jeune, et les
+funestes amours n'étaient pas encore éclos dans mon sein. Ils y ont
+étouffé bien des qualités; mais je sais qu'il en est auxquelles je n'ai
+pas fait la plus légère tache au milieu des plus grands revers de ma
+vie, et qu'aucune des autres n'est perdue pour moi sans retour. Ainsi je
+réponds à la question que tu m'adressais l'autre jour: Est-ce par
+impuissance ou par indifférence que tu tardes à être bon?--Ni l'un ni
+l'autre; c'est que j'ai été détourné de ma route, emmené prisonnier par
+une passion dont je ne me méfiais pas et que je croyais noble et sainte.
+Elle l'est sans doute; mais je lui ai laissé prendre trop ou trop peu
+d'empire sur moi. Ma force virile se révoltait en vain contre elle; une
+lutte affreuse a dévoré les plus belles années de ma vie; je suis resté
+tout ce temps dans une terre étrangère pour mon âme, dans une terre
+d'exil et de servitude, d'où me voici échappé enfin, tout meurtri, tout
+abruti par l'esclavage, et traînant encore après moi les débris de la
+chaîne que j'ai rompue, et qui me coupe encore jusqu'au sang, chaque
+fois que je fais un mouvement en arrière pour regarder les rives
+lointaines et abandonnées. Oui, j'ai été esclave; plains-moi, homme
+libre, et ne t'étonne pas aujourd'hui de voir que je ne peux plus
+soupirer qu'après les voyages, le grand air, les grands bois et la
+solitude. Oui, j'ai été esclave, et l'esclavage, je puis te le dire par
+expérience, avilit l'homme et le dégrade. Il le jette dans la démence et
+dans la perversité; il le rend méchant, menteur, vindicatif, amer, plus
+détestable vingt fois que le tyran qui l'opprime; c'est ce qui m'est
+arrivé, et, dans la haine que j'avais conçue contre moi-même, j'ai
+désiré la mort avec rage, tous les jours de mon abjection.
+
+Cependant je suis ici, et j'y suis avec une flèche brisée dans le
+cœur; c'est ma main qui l'a brisée, c'est ma main qui l'arrachera;
+car chaque jour je l'ébranle dans mon sein, ce dard acéré, et chaque
+jour, faisant saigner ma plaie et l'élargissant, je sens avec orgueil
+que j'en retire le fer et que mon âme ne le suit pas. Ce n'est donc pas
+un incurable et un infirme qui est là devant toi; c'est un prisonnier
+échappé et blessé qui peut guérir et faire encore un bon soldat. Ne
+vois-tu pas que je n'ai rapporté aucun vice de la terre d'Égypte, et que
+je suis encore sobre et robuste pour traverser le grand désert? Regarde
+seulement à qui tu parles maintenant: ce n'est plus à un efféminé et à
+un prodigue; ce n'est plus à un de ces jeunes Athéniens à chevelure
+parfumée, qu'Aristophane châtiait en les interpellant au milieu de ses
+drames, et qu'il livrait, en les désignant par leur nom et en les
+montrant du doigt, à la censure publique; c'est à une espèce de garçon
+de charrue, coiffé d'un chapeau de jonc, vêtu d'une blouse de roulier,
+chaussé de bas bleus et de souliers ferrés. Ce pénitent rustique est
+encore capable, comme toi, de tempérance, de charité, de travail, de
+constance, de désintéressement et de simplicité; il sera en outre chaste
+et sincère, parce qu'il abdique sa grande folie, l'amour!
+
+République, aurore de la justice et de l'égalité, divine utopie, soleil
+d'un avenir peut-être chimérique, salut! rayonne dans le ciel, astre que
+demande à posséder la terre. Si tu descends sur nous avant
+l'accomplissement des temps prévus, tu me trouveras prêt à te recevoir,
+et tout vêtu déjà conformément à tes lois somptuaires. Mes amis, mes
+maîtres, mes frères, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent
+désormais, en attendant que la république les réclame. Et toi, ô grande
+Suisse! ô vous, belles montagnes, ondes éloquentes, aigles sauvages,
+chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentées, sombres sapins,
+sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut être un mal que d'aller me
+jeter à genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la
+république ne peuvent défendre à un pauvre artiste chagrin et fatigué
+d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le
+prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien, ô échos de la
+solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et semée de fleurs, tu
+lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne
+retournerez pas en arrière quand il s'approchera de vous; et toi,
+botanique, ô sainte botanique! ô mes campanules bleues qui fleurissez
+tranquillement sous la foudre des cataractes! ô mes panporcini d'Oliero,
+que je trouvai endormis au fond de la grotte et repliés dans vos
+calices, mais qui, au bout d'une heure, vous éveillâtes autour de moi
+comme pour me regarder avec vos faces fraîches et vermeilles! ô ma
+petite sauge du Tyrol! ô mes heures de solitude, les seules de ma vie
+que je me rappelle avec délices!
+
+Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je déserte le temple à
+jamais, adieu! Malgré moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te
+disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une
+couronne de roses nouvelles, les premières du printemps, et adieu! C'est
+assez d'offrandes, c'est assez de prosternations! Dieu insatiable,
+prends des lévites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte
+plus au nombre de ceux qui viennent t'invoquer.--Mais il m'est
+impossible, hélas! en te quittant, de te maudire, ô tourments et
+délices! je ne peux pas même te jeter un reproche; je déposerai à tes
+pieds une urne funéraire, emblème de mon éternel veuvage. Tes jeunes
+lévites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue; ils la
+briseront et continueront d'aimer. Règne, amour, règne en attendant que
+la vertu et la république te coupent les ailes.
+
+
+ 20 avril.
+
+Qu'as-tu donc? et pourquoi tant de tristesse parfois dans ton âme?
+Pourquoi dis-tu que le Seigneur s'est retiré de toi? Pourquoi
+demandes-tu au plus faible et au plus insoumis de tes enfants de te
+venir en aide et de t'encourager? Maître, qu'avez-vous rêvé cette nuit,
+et pourquoi vos disciples accoutumés à recevoir de vous la manne de
+l'espérance, vous trouvent-ils abattu et tremblant?
+
+Hélas! tu trouves que c'est bien long à venir, l'accomplissement d'une
+grande destinée! Les heures se traînent, ton front se dégarnit, ton âme
+se consume et le genre humain ne marche pas. Tes grands désirs se
+heurtent contre les murs d'airain de l'insensibilité et de la
+corruption. Tu te vois seul, pauvre homme de bien, au milieu d'un monde
+d'usuriers et de brutes. Tes frères dispersés et persécutés te font
+entendre de loin la voix mourante de l'héroïsme que l'avarice et la
+luxure étouffent dans leurs bras hideux. Encore un peu de temps
+peut-être, et la _triste innocence_ va périr sous le vice dont les
+hommes ne rougissent plus. Voilà ce qui me tue, moi! Quand la voix de
+l'enthousiasme se réveille dans mon sein, le contact de l'humanité
+hostile ou insensible à mes rêves me glace et refoule en moi ces élans
+juvéniles. Alors, voyant mon indignation ridicule à force d'impuissance,
+voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de
+mépris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on
+leur parle d'équité, je me mets à rire et je dis à mes compagnons:
+Couvrons-nous d'or et de pourpre; buvons le nectar et le madère,
+étouffons dans nos âmes le dernier germe de vertu; puisque aussi bien il
+faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines
+de son temple.
+
+Mais, toi, mon frère, tu n'es pas longtemps en proie à ces accès de
+lâcheté. Bientôt tu sors de ta langueur; bientôt ta force, engourdie par
+un instant de froid, se réveille, et le vieux lion secoue sa crinière.
+Ce serait en vain que le monde tomberait en poussière autour de toi; tu
+te ferais marbre alors, et, comme Atlas, tu porterais la terre sur tes
+épaules inébranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front
+n'inquiètent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le
+même jeu que toi. Que leur importe la tristesse, pourvu qu'au jour de
+l'action tu ne restes pas plus couché qu'a l'ordinaire? Moi seul,
+peut-être, te plains comme tu le mérites; car j'ai sondé les abîmes de
+ta douleur et je sais combien le doute répand d'amertume sur nos plus
+belles conquêtes. Je connais ces heures de la nuit où l'on se promène
+seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des étoiles qui
+semblent vous dire: Vous n'êtes que vanité, grains de sable; demain vous
+ne serez plus et nous n'en saurons rien.
+
+Quand cela t'arrive, maître, il faut te quitter toi-même et venir à
+nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l'univers; les astres
+éternels auront toujours raison, et l'homme, quelque grand qu'il soit
+parmi les hommes, sera toujours saisi d'épouvante quand il voudra
+interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, réponse
+éloquente et terrible de l'éternité!
+
+Reviens à nous, assieds-toi sur l'herbe de notre cap Sunium, au milieu
+de tes frères. Debout, tu les dépasses trop, et tu es seul. Descends,
+descends, et laisse-toi consoler. Il y a encore autre chose que la
+grandeur et la force; c'est la bonté, c'est le lien le plus suave et le
+plus immaculé qui soit parmi les hommes. Une larme fait souvent plus de
+bien sur la terre que les victoires de Spartacus. Tu l'as en toi, ce
+trésor de la bonté, homme trop riche en grandeurs! Partage-le avec nous;
+aux heures où tu n'es pas obligé de ceindre la cuirasse et l'épée,
+oublie un peu le passé et l'avenir. Donne le présent à l'amitié. Il n'y
+a plus que cela dont je ne puisse pas douter. Si tu savais quels amis le
+ciel m'a donnés! Tu le sais, tu les connais, ils sont tes frères; mais
+tu ne peux savoir l'étendue de leurs bienfaits envers moi. Tu ne sais
+pas de quels gouffres de désespoir ils m'ont cent fois retiré, avec leur
+inépuisable patience, avec leur sublime miséricorde, quand je repoussais
+leurs bras avec colère, avec méfiance, et que je leur crachais à la
+figure mon ingratitude et mon scepticisme.
+
+Bénis soient-ils! ils m'ont fait croire à quelque chose; ils ont planté
+dans mon naufrage une ancre de salut. Tu ne connaîtras peut-être jamais,
+hélas! toute la grandeur de l'amitié. Tu n'en auras pas besoin, toi. Ce
+que tu inspires, c'est de l'admiration et non de la pitié. La Providence
+envoie ce dédommagement aux êtres faibles, comme elle envoie les brises
+bienfaisantes du soir aux brins d'herbe abattus et couchés par la
+chaleur du jour. Mais aime mes amis à cause de ce que je leur dois, et
+quand tu seras brisé par l'esprit de Jacob, viens chercher un peu
+d'oubli et de sérénité parmi eux. Ils sont plus gais que toi; ils n'ont
+pas étendu sur leurs os le cilice de la vertu. Ils sont bons, honnêtes,
+prêts à tout faire pour leur cause; mais l'heure du martyre ne sonnera
+peut-être pas pour eux. Si elle arrive, leur martyre ne sera pas long ni
+difficile à subir: le temps de s'embrasser et d'aller mourir. Qu'est-ce
+que cela? Toi, tu es entré dans ton agonie le jour où tu es né, et le
+sceau de la douleur t'avait marqué au front dans le sein de ta mère.
+Viens, nous respecterons ta peine et nous tâcherons d'en alléger le
+poids.
+
+
+ 22 avril.
+
+Tu me demandes la biographie de mon ami Néraud, la voici. Le Malgache
+(je l'ai baptisé ainsi à cause des longs récits et des féeriques
+descriptions qu'il me faisait autrefois de l'île de Madagascar, au
+retour de ses grands voyages) s'enrôla de bonne heure sous le drapeau de
+la république. Tu l'as vu; c'est un petit homme sec et cuivré, un peu
+plus mal vêtu qu'un paysan; excellent piéton, facétieux, un peu
+caustique, brave de sang-froid, courant aux émeutes lorsqu'il était
+étudiant et recevant de grands coups de sabre sur la tête sans cesser de
+persifler la gendarmerie dans le style de Rabelais, pour lequel il a une
+prédilection particulière. Partagé entre ces deux passions, la science
+et la politique, au lieu de faire son droit à Paris, il allait du club
+carbonaro à l'école d'anatomie comparée, rêvant tantôt à la
+reconstruction des sociétés modernes, tantôt à celle des membres du
+palæotherium dont Cuvier venait de découvrir une jambe fossile. Un matin
+qu'il passait auprès d'une plate-bande du Jardin des Plantes, il vit une
+fougère exotique qui lui sembla si belle dans son feuillage et si
+gracieuse dans son port, qu'il lui arriva ce qui m'est arrivé souvent
+dans ma vie; il devint amoureux d'une plante et n'eut plus de rêves et
+de désirs que pour elle. Les lois, le club et le palæotherium furent
+négligés, et la sainte botanique devint sa passion dominante. Un matin
+il partit pour l'Afrique, et, après avoir exploré les îles montagneuses
+de la mer du Sud, il revint efflanqué, bronzé, en guenilles, ayant
+supporté les plus sévères privations et les plus rudes fatigues; mais
+riche selon son cœur, c'est-à-dire muni d'un herbier complet de la
+flore madécasse, guirlande étrange et magnifique, ravie au sein d'une
+noire déesse. C'était peut-être une fortune, c'était du moins une
+ressource. Mais l'amant de la science mit sa conquête aux pieds de M. de
+Jussieu, et se trouva récompensé au delà de ses désirs lorsque le grand
+prêtre de Flore accorda le nom de _Neraudia melastomefolia_ à une belle
+fougère de l'île Maurice, jusqu'alors inconnue à nos botanistes. Ce fut
+à cette époque que, voyant passer le convoi de Lallemant, il quitta la
+botanique pour la patrie, comme il avait quitté la patrie pour la
+botanique, et, après avoir eu le crâne ouvert par le sabre d'un dragon,
+il revint dans sa famille, volatile éclopée,
+
+ Traînant l'aile et tirant le pied,
+ Demi-morte et demi-boiteuse.
+
+Pour le retenir dans ses pénates, son père imagina de lui donner un
+carré de terre, sur un coteau ravissant, où je veux te mener promener la
+première fois que tu viendras nous voir. Notre Malgache y planta des
+arbres exotiques, fit pousser des fleurs malgaches dans notre sol
+berrichon, et éleva au milieu de ses bosquets un joli ajoupa indien
+qu'il remplit de ses livres et de ses collections. Un matin, comme je
+passais dans le ravin au lever du soleil, j'arrêtai le galop de mon
+cheval pour contempler avec admiration des fleurs éclatantes qui
+s'élevaient majestueusement au-dessus de la haie. C'étaient les premiers
+dahlias qu'on eût vus dans notre pays et que j'eusse vus de ma vie.
+J'avais seize ans. O le bel âge pour aimer les fleurs! Je descendis de
+cheval pour en voler une, et je repartis au galop. Soit que le Malgache,
+caché dans son ajoupa, eût été témoin du rapt, soit qu'un ami indiscret
+lui dévoilât mon crime, il m'envoya, bientôt après, des caïeux de dahlia
+que je plantai dans mon jardin, et c'est de là que date notre
+connaissance, mais non pas notre amitié; nous n'eûmes occasion de nous
+voir que plusieurs années après. Dans cet intervalle, il avait pris
+femme, il était devenu père, et il avait augmenté son jardin d'une belle
+pépinière, au milieu de laquelle il a fait passer un ruisseau.
+
+C'est alors qu'étant tous deux fixés dans le pays, et notre connaissance
+ayant commencé sous des auspices aussi sympathiques, nous nous liâmes
+d'une vive amitié. Un voyage de bohémiens que nous fîmes dans les
+montagnes de la Marche, jusqu'aux belles ruines de Crozant, nous révéla
+tout à fait l'un à l'autre. Quoique né dans le camp opposé, j'avais
+toujours eu l'âme républicaine, et je l'avais d'autant plus alors que
+j'étais plus jeune et plus illusionnable. Il me sut un gré extrême
+d'appartenir à ces types d'hommes obstinés sur lesquels les préjugés de
+l'éducation ne peuvent rien, et il me déclara qu'il ne me manquait, pour
+obtenir sa confiance et son estime entière, que d'être un peu versé dans
+la botanique. Je lui promis de l'étudier, et, lui aidant, je m'en
+occupai jusqu'au point de ne rien savoir, mais de tout comprendre dans
+les mystères du règne végétal, et de pouvoir l'écouter causer tant qu'il
+lui plairait. Je n'ai jamais connu d'homme aussi agréablement savant,
+aussi poétique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses
+leçons. Mon précepteur m'avait fait de la nature une pédante
+insupportable; le Malgache m'en fit une adorable maîtresse. Il lui
+arracha sans pitié la robe bigarrée de grec et de latin au travers de
+laquelle j'avais toujours frémi de la regarder. Il me la montra nue
+comme Rhéa, et belle comme elle-même. Il me parlait aussi des étoiles,
+des mers, du règne minéral, des produits animés de la matière, mais
+surtout des insectes pour lesquels il avait conçu dès lors une passion
+presque aussi vive que pour les plantes. Nous passions notre vie à
+poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies,
+lorsque la rosée engourdit encore leurs ailes diaprées. A midi, nous
+allions surprendre les scarabées d'émeraude et de saphir qui dorment
+dans le calice brûlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de
+rubis bourdonne autour des œunothères et s'enivre de leur parfum de
+vanille, nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile
+mais étourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'idée d'un sylphe
+déguisé allant en conquête, comme un grand sphinx avec sa longue taille,
+ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et
+ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystérieuses, semées de
+caractères magiques et indéfinissables, revêtent les ailes supérieures
+qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la
+robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le
+fauve, le brun, le gris et le jaune pâle s'y mêlent toujours sous le
+chiffre cabalistique noir et blanc, semé en long, en biais, en travers,
+en triangle, en croissant, en flèche, sur toutes les coutures. Mais de
+même que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet
+éclatant, de même, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on
+voit les ailes inférieures former une tunique tantôt d'un rouge vif,
+tantôt d'un vert tendre, et tantôt d'un rose pur orné d'anneaux azurés.
+Je parie, malheureux que tu es, ô ennemi des dieux! que tu n'as jamais
+vu un sphinx ocellé; et cependant nos vignes les voient éclore, ces
+merveilles de la création qui m'ont toujours semblé trop belles pour ne
+pas être animées par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de
+connaître tout cela, hommes infortunés, que vous tenez vos regards
+invariablement fixés sur la race humaine. Il n'en était pas ainsi de mon
+Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa
+bande bleue jusqu'au lendemain matin, pressé qu'il était de préparer les
+fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur piédestal de moelle de
+sureau. Quelles belles courses nous faisions à l'automne, le long des
+bords de l'Indre, dans les prés humides de la Vallée Noire! Je me
+souviens d'un automne qui fut tout consacré à l'étude des champignons,
+et d'un autre automne qui ne suffit pas à l'étude des mousses et des
+lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une boîte de
+fer-blanc destinée à recevoir et à conserver les plantes fraîches, et
+par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne
+voulait pas se séparer de nous, et qui a pris là et conservé la passion
+de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous
+échangions alternativement le fardeau de la boîte de fer-blanc et celui
+de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues à travers les champs,
+dans la plus grotesque équipage, mais aussi consciencieusement occupés
+que tu peux l'être au fond de ton cabinet, à cette heure de la nuit où
+je te raconte les plus belles années de ma jeunesse...
+
+Le rossignol a envoyé une si belle modulation jusqu'à mon oreille que
+j'ai quitté le Malgache et toi pour aller l'écouter dans le jardin. Il
+fait une nuit singulièrement mélancolique; un ciel gris, des étoiles
+faibles et voilées, pas un souffle dans les plantes, une impénétrable
+obscurité sur la terre. Les grands sapins élèvent leurs masses noires et
+vagues dans l'air grisâtre. La nature n'est pas belle ainsi, mais elle
+est solennelle et parle à un seul de nos sens, celui dont le rossignol
+parle si éloquemment à un être créé pour lui. Tout est silence, mystère,
+ténèbres; pas une grenouille verte dans les fossés, pas un insecte dans
+l'herbe, pas un chien qui aboie à l'horizon, le murmure de la rivière ne
+nous arrive même pas; le vent souffle au sud et l'emporte en traversant
+la vallée. Il semble que tout se taise pour écouter et recueillir
+avidement cette voix brûlante de désirs et palpitante de joies que le
+rossignol exhale. _O chantre des nuits heureuses!_ comme l'appelle
+Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possèdent;
+nuits dangereuses à ceux qui n'ont point encore aimé; nuits profondément
+tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez à vos livres, vous qui ne
+voulez plus vivre que de la pensée, il ne fait pas bon ici pour vous.
+Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la séve, fermentent partout
+trop violemment; il semble qu'une atmosphère d'oubli et de fièvre plane
+lourdement sur la tête; la vie de sentiment émane de tous les pores de
+la création. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces
+ténèbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps
+que j'aimais encore et qu'une pareille nuit eût été délicieuse. Chaque
+soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion électrique. O
+Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!
+
+Pardon, pardon, mon ami, mon frère! à cette heure-ci, tu regardes ces
+blanches étoiles, tu respires cette nuit tiède, et tu penses à moi dans
+le calme de la sainte amitié; moi, je n'ai pas pensé à toi, Éverard!
+J'ai senti des larmes sur mes joues, et ce n'était ni la puissance de ta
+forte parole, ni les émotions de tes tragiques et glorieux récits qui
+les faisaient couler; mais c'est un éclair pâle qui a glissé sur
+l'horizon, c'est un fantôme incertain qui a passé là-bas sur les
+bruyères. Tout est dit: l'esprit du météore n'a plus de pouvoir sur moi,
+son rayon fugitif peut me faire tressaillir encore comme un voyageur peu
+aguerri contre les terreurs de la nuit; mais j'entends, du haut de ces
+étoiles qui nous servent de messagers, ta voix austère qui m'appelle et
+me gourmande. Fanatique sublime, je vous suis: ne craignez rien pour
+moi des enchantements et des embûches que l'ennemi nous tend dans
+l'ombre. J'ai pour patron le guerrier céleste qui écrase les dragons
+sous les pieds de son cheval. C'est Dieu qui conduit ton bras, c'est la
+bravoure et l'orgueil divin qui rendent tes pieds invulnérables, ô
+George le bienheureux! Ami, mon patron est un grand lutteur, un hardi
+cavalier; j'espère qu'il m'aidera à dompter mes passions, ces dragons
+funestes qui essayent encore parfois d'enfoncer leurs griffes dans mon
+cœur et de l'arracher à son salut éternel.
+
+Je reviens à toi, ami. Ne t'inquiète pas de ces accès d'une émotion que
+tu ne connais plus. Un jour viendra aussi pour moi, peut-être bientôt,
+où rien ne troublera plus ma sérénité, où la nature sera un temple
+toujours auguste, dans lequel je me prosternerai à toute heure pour
+louer et bénir. Voici d'ailleurs un petit vent qui se lève et qui balaye
+les vapeurs. Voici une étoile qui montre sa face radieuse, comme un
+diamant au front du plus haut des arbres du jardin; je suis sauvé. Cette
+étoile est plus belle que tous les souvenirs de ma vie, et la partie
+éthérée de mon âme s'élance vers elle et se détache de la terre et de
+moi-même. Éverard, est-ce là ton astre ou le mien? Lui parles-tu
+maintenant? Je reviens à l'histoire de mon Malgache, c'est-à-dire... j'y
+reviendrai demain; je suis las, et je vais dormir de ce bon et calme
+sommeil d'enfant que j'ai retrouvé au bercail, comme un ange attaché à
+la garde de mon chevet. Je t'envoie une fleur de mon jardin. Bonsoir, et
+la paix des anges soit avec toi, confesseur de Dieu et de la vérité!
+
+
+ 23 avril.
+
+Je reviens à l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperçois qu'elle
+est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits
+de sa vie, une amourette qui faillit le rendre très-malheureux, et qui,
+Dieu merci, se borna à un épisode sentimental et platonique. Toutefois
+voici l'épisode.
+
+Une femme de nos environs, à laquelle il envoyait de temps en temps un
+bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amitié à
+laquelle elle répondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots
+fit qu'il donna le nom d'amour à ce qui n'était qu'affection
+fraternelle. La dame, qui était notre amie commune, ne se fâcha ni ne
+s'enorgueillit de l'hyperbole. C'était alors une personne calme et
+affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle
+continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses
+bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci
+par-là un peu de madrigal. La découverte de l'un de ces poulets amena
+entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus
+légitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la
+fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frère morave.
+Le voilà donc encore une fois en route, à pied, avec sa boîte de
+fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux à
+cause des chagrins qu'il avait causés, mais se sauvant de tout par le
+calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride
+de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres
+du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrêta aux
+rochers de Vaucluse, décidé à vivre et à mourir sur le bord de cette
+fontaine où Pétrarque allait évoquer le spectre de Laure dans le miroir
+des eaux. Je ne m'inquiétais pas beaucoup de cette funeste résolution;
+je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irréparable.
+Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne
+lui adressera que des flèches perdues. Précisément le mois de mars
+tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les
+rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache
+abandonna le rôle de Cardénio, fit une collection de mousses aquatiques,
+et vers la fin d'avril il m'écrivit:--«Tout cela est bel et bon; mais si
+mon inhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu'à ce qu'elle juge
+à propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle
+cesse de pleurer mon trépas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier
+est complet, mes souliers tirent à leur fin, et pendant ce temps-là ma
+pépinière bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire
+mes greffes par des gringalets. Oppose-toi à ce que personne y mette la
+main; je ne demande que le temps de faire rémouler ma serpette, et
+j'arrive.»
+
+L'infortuné revint et se résigna d'être adoré dans sa famille, aimé
+saintement de sa Dulcinée, chéri de moi, son frère et son élève. Il se
+bâtit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa
+prairie, de sa pépinière et de son ruisseau. Peu après il devint père
+d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un
+nom de plante à sa fille et n'en connaissant pas de plus agréable et de
+plus estimable que la plante fébrifuge à pétales roses qui croît dans
+nos prés, il voulut l'appeler _Petite-Centaurée_. Ce fut avec bien de la
+peine que sa famille le décida à renoncer à ce nom étrange.
+
+La première visite qu'il rendit à la dame de ses pensées après l'équipée
+de Vaucluse lui coûta bien un peu; il craignait qu'elle ne fût piquée de
+le voir sitôt consolé et revenu. Mais elle courut à sa rencontre et lui
+donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre
+et vit qu'elle avait précieusement conservé les fleurs desséchées et les
+papillons qu'il lui avait donnés autrefois. Elle avait mis en outre sous
+verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la
+montagne du Pouce (celle où Paul allait tous les soirs épier à l'horizon
+maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et
+un guêpier en forme de rose qui commençait à tomber en poussière. Une
+grosse larme coula sur la joue basanée de notre Malgache. L'amour s'y
+noya, l'amitié survécut calme et purifiée.
+
+Maintenant le Malgache, réduit à l'état de momie, mais plus vert et plus
+actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa pépinière. Il a été
+juge de paix pendant quelque temps; mais, bientôt dégoûté, comme il dit,
+des grandeurs et des soucis qu'elles traînent à leur suite, il a donné
+sa démission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont
+adressées à M. ***, _pépiniériste_. Comme il a beaucoup travaillé dans
+sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes
+les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas même lui.
+Un peu de mélancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaieté,
+surtout lorsqu'il gèle en avril pendant que les abricotiers sont en
+fleur; et puis le Malgache a une grande qualité et un grand malheur: il
+est ce que nos bourgeois appellent _cerveau brûlé_: cela veut dire qu'il
+a l'âme républicaine, qu'il ne trouve pas la société juste et généreuse,
+et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain à
+tous ceux qui en manquent.--Il se console au milieu d'un petit nombre
+d'âmes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il
+rentre dans sa solitude, il s'attriste profondément, et il m'écrit: «O
+mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant
+le monde comme il est, sans espoir qu'après nous il s'améliore?
+N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions
+l'espérance; n'est-ce pas, _vieux_?»
+
+Il prend alors sa blouse et sa bêche pour chasser le découragement, et
+quand il a travaillé tout le jour il est calme et humblement philosophe
+le soir. Il m'écrit alors avec l'encre _de la joie et du contentement_.
+Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amérique, qu'il exprime
+dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge,
+malheureusement sujette à pâlir comme toutes les joies possibles. Voici
+son dernier billet:
+
+«J'ai remarqué sur moi-même que le meilleur traitement pour les maladies
+morales, c'est l'exercice du corps. Ah! que j'ai brouetté d'ennuis! mes
+terrasses en sont farcies. Je ne prétends pas faire de toi un
+terrassier, mais assortir seulement tes occupations à tes forces.--Je
+viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte
+d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de
+balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les
+averses. Ce charmant édifice s'élève dans une petite île où j'ai
+transporté mes plates-bandes de fleurs et mes carrés de légumes. Le tout
+est ceint par les fossés de ma pépinière, dont les arbres sont
+aujourd'hui d'une vigueur et d'une beauté ravissantes. Sauf quelques
+accès de misanthropie, c'est là que je coule des heures assez paisibles.
+Je regrette peu le temps passé; j'en ai mal usé; mais je crois aussi que
+je ne pouvais mieux faire; c'était la condition de ma nature. Je ne suis
+point affligé de vieillir; chaque âge a ses jouissances: je n'en désire
+plus que de tranquilles. Ton amitié avant tout. Bonsoir.»
+
+Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale
+est cet amour à la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend
+tous deux rabâcheurs et insupportables (excepté l'un pour l'autre), nous
+avons une commune infirmité de caractère qui fait que nous nous trouvons
+souvent tête à tête au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler;
+c'est comme une timidité naturelle, spéciale à un certain genre
+d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de
+dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une
+impossibilité absolue de nous manifester par des paroles, là où nous
+voudrions et devrions savoir le faire.
+
+C'est enfin tout le contraire de la qualité que tu possèdes éminemment,
+et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'éloquence de la
+conviction. Lui qui étincelle d'esprit à tous autres égards, et moi qui
+ai la langue assez déliée, comme tu l'as vu, quand le dépit et
+l'indignation s'en mêlent, nous sommes tous deux bêtes à faire plaisir
+quand nous devrions nous élever au-dessus de nous-mêmes. Nos camarades
+en concluent que nous sommes usés, lui par habitude de railler, moi, par
+celle de douter. Pour lui, je te réponds que son cœur est encore
+fervent, jeune et brave comme à vingt ans. C'est l'homme qui a le plus
+laborieusement travaillé à s'assurer un bien-être modeste, fait à sa
+guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me
+disait l'autre jour: _J'irais et j'irai!_--Je ne suis pas sensuel; que
+m'importe de dormir sur une natte, sur un pavé ou dans trois planches?
+
+Quant à moi, peut-être!... je ne sais. Tu as cru surprendre un grand
+secret en moi, l'autre jour, pendant que tu lisais ce récit de la mort
+de tes frères. J'ai été mal à l'aise tout le temps du dîner, parce que
+mon silence et ma pétrification, à côté de l'enthousiasme du Gaulois, me
+faisaient rougir devant toi.--Mais cette larme que tu as aperçue et dont
+tu tires un si grand indice de chaleur intérieure, sache bien que ce
+n'est pas autre chose qu'une amère et profonde jalousie que j'ai raison
+de bien cacher, et qui, dans cet instant-là, me fit véhémentement
+détester mon sort, mon inaction présente, mon impuissance, et ma vie
+passée à ne rien faire. Tu peux les aimer et pleurer de tendresse sur
+ces hommes-là, Éverard, tu es l'un d'eux; moi, je suis un poëte,
+c'est-à-dire une femmelette. Dans une révolution, tu auras pour but la
+liberté du genre humain; moi, je n'en aurai pas d'autre que de me faire
+tuer, afin d'en finir avec moi-même, et d'avoir, pour la première fois
+de ma vie, servi à quelque chose, ne fût-ce qu'à élever une barricade de
+la hauteur d'un cadavre.
+
+Bah! qu'est-ce que je dis là? Ne crois pas que je sois triste et que je
+me soucie de la gloire plus que d'un de mes cheveux. Tu sais ce que je
+t'ai dit; j'ai trop vécu; je n'ai rien fait de bon. Quelqu'un veut-il de
+ma vie présente et future? pourvu qu'on la mette au service d'une idée
+et non d'une passion, au service de la vérité et non à celui d'un
+homme, je consens à recevoir des lois. Mais, hélas! je vous en avertis,
+je ne suis propre qu'à exécuter bravement et fidèlement un ordre. Je
+puis agir et non délibérer, car je ne sais rien et ne suis sûr de rien.
+Je ne puis obéir qu'en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles,
+afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade; je puis
+marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son maître partir avec le
+navire et qui se jette à la nage pour le suivre, jusqu'à ce qu'il meure
+de fatigue. La mer est grande, ô mes amis! et je suis faible. Je ne suis
+bon qu'à faire un soldat, et je n'ai pas cinq pieds de haut.
+
+N'importe! à vous le pygmée. Je suis à vous parce que je vous aime et
+vous estime. La vérité n'est pas chez les hommes; le royaume de Dieu
+n'est pas de ce monde. Mais, autant que l'homme peut dérober à la
+Divinité le rayon lumineux qui, d'en haut, éclaire le monde, vous l'avez
+dérobé, enfants de Prométhée, amants de la sauvage Vérité et de
+l'inflexible Justice! Allons! quelle que soit la nuance de votre
+bannière, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de
+l'avenir républicain; au nom de Jésus, qui n'a plus sur la terre qu'un
+véritable apôtre; au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu
+faire assez et qui nous ont laissé une tâche à accomplir; au nom de
+Saint-Simon, dont les fils vont d'emblée au sublime et terrible problème
+(Dieu les protége!...); pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux
+qui croient le prouvent... je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe,
+emmenez-moi.
+
+
+ 26 avril.
+
+Veux-tu me dire à qui tu en as, avec tes déclamations contre les
+artistes? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l'art. O
+Vandale! j'aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une
+robe de bure et des sabots à Taglioni, et employer les mains de Listz à
+tourner une meule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en
+pleurant quand la moindre bengali gazouille, et qui fait une émeute au
+théâtre pour empêcher Othello de tuer la Malibran! Le citoyen austère
+veut supprimer les artistes, comme des superfétations sociales qui
+concentrent trop de séve; mais monsieur aime la musique vocale et il
+fera grâce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j'espère, une de
+vos bonnes têtes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les
+fenêtres des ateliers. Et quant aux poëtes, ils sont vos cousins, et
+vous ne dédaignez pas les formes de leur langage et le mécanisme de
+leurs périodes quand vous voulez faire de l'effet sur les badauds. Vous
+irez apprendre chez eux la métaphore et la manière de s'en servir.
+D'ailleurs, le génie du poëte est une substance si élastique et si
+maniable! c'est comme une feuille de papier blanc, avec laquelle le
+moindre saltimbanque fait alternativement un bonnet, un coq, un bateau,
+une fraise, un éventail, un plat à barbe, et dix-huit autres objets
+différents, à la grande satisfaction des spectateurs. Aucun triomphateur
+n'a manqué de bardes. La louange est une profession comme une autre, et
+quand les poëtes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce
+qu'ils voudront; car ce qu'ils veulent, c'est de chanter et de se faire
+entendre.
+
+O vieux Dante! ce n'est pourtant pas ta muse au timbre d'airain que l'on
+eût pu décider à se parjurer!
+
+Mais dis-moi pourquoi vous en voulez tant aux artistes. L'autre jour, tu
+leur imputais tout le mal social, tu les appelais _dissolvants_, tu les
+accusais d'attiédir les courages, de corrompre les mœurs, d'affaiblir
+tous les ressorts de la volonté. Ta déclamation est restée incomplète et
+ton accusation très-vague, parce que je n'ai pu résister à la sotte
+envie de disputer avec toi. J'aurais mieux fait de t'écouter: tu
+m'aurais donné sans doute quelque raison plus sérieuse, car c'est la
+seule chose avancée par toi qui ne m'ait pas fait réfléchir depuis,
+quelque antipathique qu'elle me pût être.
+
+Est-ce à l'_art_ lui-même que tu veux faire le procès? Il se moque bien
+de toi, et de vous tous, et de tous les systèmes possibles! Tâchez
+d'éteindre un rayon du soleil. Mais ce n'est pas cela. Si je te
+répondais, je n'aurais à te dire que des choses aussi neuves que
+celles-ci: Les fleurs sentent bon; il fait chaud en été; les oiseaux ont
+des plumes; les ânes ont les oreilles beaucoup plus longues que celles
+des chevaux, etc., etc.
+
+Si ce n'est pas l'art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les
+artistes. Tant qu'on croira à Jésus sur la terre, il y aura des prêtres,
+et nul pouvoir humain ne pourra empêcher un homme de faire, dans son
+cœur, vœu d'humilité, de chasteté et de miséricorde; de même, tant
+qu'il y aura des mains ferventes, on entendra résonner la lyre divine de
+l'art. Il paraît qu'il y a ici un mécontentement accidentel et
+particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille
+Babylone. Que s'est-il passé? Moi, je ne sais rien. L'autre jour, un des
+vôtres, c'est-à-dire un des nôtres, un républicain, déclara presque
+sérieusement que je méritais la mort. Le diable m'emporte si je
+comprends ce que cela veut dire! Néanmoins, j'en suis tout ravi et tout
+glorieux, comme je dois l'être; et je ne manque pas depuis ce jour-là de
+dire a tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage
+littéraire et politique fort important, donnant ombrage à ceux de mon
+propre parti, à cause de ma grande supériorité sociale et
+intellectuelle. Je vois bien que cela les étonne un peu, mais ils sont
+si bons qu'ils consentent à partager ma joie. Le Malgache m'a demandé ma
+protection, afin d'avoir l'honneur d'être pendu à ma droite, et Planet à
+ma gauche. Nous ne pouvons manquer d'échanger, dans cette situation, les
+plus charmants jeux de mots et les plus délicieuses facéties. Mais, en
+attendant, je ne veux pas qu'on en plaisante, et je prétends que mes
+amis disent de moi:--Ce garçon-là a trop d'esprit, il ne vivra pas.
+
+Voyons pourtant, examinons l'affaire de mes confrères les artistes; car
+pour moi je n'ai garde de me défendre: j'aurais trop peur d'être
+acquitté comme le plus innocent des hommes, et de ne pas avoir les
+honneurs du martyre pour mes idées.--Un instant! tu me feras le plaisir
+de formuler un peu lesdites idées après mon trépas, car jusqu'ici je
+t'avoue en secret qu'il n'y a pas l'ombre d'une idée dans ma tête et
+dans mes livres. Le devoir de ton amitié est d'apprendre aux gens qui,
+par hasard, auraient lu les livres susdits, ce qu'ils prouvent et ce
+qu'ils ne prouvent pas. Il ne serait peut-être pas inutile non plus de
+me l'apprendre à moi-même, afin que je pusse démontrer à mes juges, par
+mes réponses, combien mon intelligence a de profondeur, de perversité,
+et combien il est urgent d'éteindre une si terrible comète capable
+d'embraser la terre.
+
+Ceci pose (et ne va pas me contredire ni t'aviser de plaider pour mon
+innocence; le bon Dieu bénisse les obligeants! je les remercie fort de
+leur bonne volonté, et les prie de vouloir bien me laisser être pendu en
+repos), parlons des autres. Qu'ont-ils fait, les pauvres diables?
+Sont-ils capables de causer la mort d'une mouche? Il n'y a que Byron et
+moi, sachez-le bien...
+
+Mais je t'ennuie avec mon incorrigible et plate _facétieuseté_.
+Donne-moi un coup de poing, et me voilà redevenu sérieux.
+
+Je suis prêt à te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le
+sophisme a tout envahi, il s'est glissé jusque dans les jambes de
+l'Opéra, et Berlioz l'a mis en symphonie fantastique. Malheureusement
+pour la cause de l'antique sagesse, quand tu entendras la marche funèbre
+de Berlioz, il y aura un certain ébranlement nerveux dans ton cœur de
+lion, et tu te mettras peut-être bien à rugir, comme à la mort de
+Desdemona; ce qui sera fort désagréable pour moi, ton compagnon, qui me
+pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au
+Conservatoire. Le moins qui t'arrivera sera de confesser que cette
+musique-là est un peu meilleure que celle qu'on nous donnait à Sparte
+du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu'Apollon,
+mécontent de nous voir sacrifier exclusivement à Pallas, nous a joué le
+mauvais tour de donner quelques leçons à ce _Babylonien_, afin qu'il
+égarât nos esprits en exerçant sur nous un pouvoir magnétique et
+funeste.
+
+Tu vas me demander si c'est là parler un langage sérieux... Je parle
+sérieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de génie, un
+véritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas
+fâché de te dire ce que c'est qu'un véritable artiste, car je vois bien
+que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nommé, l'autre jour, de prétendus
+artistes que tu accablais de ta colère, un corroyeur, un marchand de
+peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nommé
+d'autres, célèbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je
+vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des épiciers
+pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies.
+
+Berlioz est un artiste; il est très-pauvre, très-brave et très-fier.
+Peut-être bien a-t-il la scélératesse de penser en secret que tous les
+peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique placée à
+propos, comme moi j'ai l'insolence de préférer une jacinthe blanche à la
+couronne de France. Mais sois sûr que l'on peut avoir ces folies dans le
+cerveau et ne pas être l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois
+somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les
+liliacées; chacun son goût. Quand il faudra bâtir la cité nouvelle de
+l'intelligence, sois sûr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz
+avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et
+leur volonté. Mais notre jeune Jérusalem aura ses jours de paix et de
+bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner à leurs
+pianos, aux autres de bêcher leurs plates-bandes, à chacun de s'amuser
+innocemment selon son goût et ses facultés. Que fais-tu, dis-moi, quand
+tu contemples la grande constellation du ciel, à minuit, en divaguant
+avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais
+t'interrompre, au moment où tu nous dis des paroles sublimes, pour
+t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se
+creuser et s'user le cerveau à des conjectures? cela donne-t-il du pain
+et des souliers aux hommes?--tu me répondrais: Cela donne des émotions
+saintes et un mystique enthousiasme à ceux qui travaillent à la sueur de
+leur front pour les hommes; cela leur apprend à espérer, à rêver à la
+Divinité, à prendre courage et à s'élever au-dessus des dégoûts et des
+misères de la condition humaine par la pensée d'un avenir, chimérique
+peut-être, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es,
+Éverard? c'est cette fantaisie de rêver le soir. Qui t'a donné le
+courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est
+l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement
+rustique des hommes de génie, qui veux faire la guerre aux lévites de
+ton Dieu? Saül, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la
+harpe et que tu deviens insensé en l'écoutant.
+
+A genoux, Sicambre, à genoux! nous t'y mettrons bien. Hélas! je dis
+_nous_! je pense à mon procès, et je me persuade que je suis déjà jugé
+et condamné comme artiste!--Ils t'y mettront bien, eux, les artistes
+véritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-là, quand ils
+observent leur évangile et qu'ils respectent la sainteté de leur
+apostolat! Il en est peu de ceux-là, il est vrai, et je n'en suis pas je
+l'avoue à ma honte! Lancé dans une destinée fatale, n'ayant ni cupidité
+ni besoins extravagants, mais en butte à des revers imprévus, chargé
+d'existences chères et précieuses dont j'étais l'unique soutien, je n'ai
+pas été artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur,
+tout le zèle et toutes les souffrances attachées à cette profession
+sainte; la vraie gloire n'a pas couronné mes peines, parce que rarement
+j'ai pu attendre l'inspiration. Pressé, forcé de gagner de l'or, j'ai
+pressé mon imagination de produire, sans m'inquiéter du concours de ma
+raison; j'ai violé ma muse quand elle ne voulait pas céder; elle s'en
+est vengée par de froides caresses et de sombres révélations. Au lieu de
+venir à moi souriante et couronnée, elle y est venue pâle, amère,
+indignée. Elle ne m'a dicté que des pages tristes et bilieuses, et s'est
+plu à glacer de doute et de désespoir tous les mouvements généreux de
+mon âme. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur
+d'être forcé à me suicider intellectuellement qui m'a rendu âcre et
+sceptique.--Je t'ai raconté là-bas, dans la soirée, l'analyse d'un beau
+drame sur le poëte Chatterton, représenté dernièrement au
+Théâtre-Français. Les gens aisés, les hommes rangés, ont, pour la
+plupart, trouvé fort mauvais qu'un poëte fît quelque cas de sa condition
+et qu'il se plaignit avec amertume d'être forcé par la misère à y
+déroger. Pour moi, j'ai versé des larmes abondantes en assistant à cette
+lutte d'un esprit indépendant contre la nécessité fatale, qui me
+rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi
+chatouilleux et irritable que le génie. En faisant de mon mieux, je
+n'aurais peut-être jamais rien fait de passable; mais à l'heure où
+l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en
+lui-même, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand,
+médiocre ou nul, il s'efforce et il espère. Mais si les heures sont
+comptées, si un créancier attend à la porte, si un enfant qui s'est
+endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misère et à la
+nécessité d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit
+son talent, il a un grand sacrifice à faire et une grande humiliation à
+subir vis-à-vis de lui-même. Il regarde les autres travailler lentement,
+avec réflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs
+pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer après coup mille
+pierres précieuses, en ôter le moindre grain de poussière, et les
+conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection même.
+Quant à lui, malheureux, il a fait, à grands grands coups de bêche et
+de truelle, un ouvrage grossier, informe, énergique quelquefois, mais
+toujours incomplet, hâté et fiévreux: l'encre n'a pas séché sur le
+papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger
+une faute!
+
+.....Ces misères te font sourire et te semblent puériles. Cependant si tu
+avoues que l'homme, même en face des plus grandes choses, n'est mû que
+par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites,
+l'homme souffre en faisant abnégation de cet amour-là. Et puis, il y a
+quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dévouement de l'artiste
+à son art, qui consiste à _bien faire_ au prix de sa fortune, de sa
+gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu,
+_fortitudo!_ (c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expédie sa
+besogne pour augmenter ses produits: l'artiste pâlit dix ans, au fond
+d'un grenier, sur une œuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne
+livrera pas, tant qu'elle ne sera pas terminée selon sa conscience.
+Qu'importe à M. Ingres d'être riche ou célèbre? il n'y a pour lui qu'un
+suffrage dans le monde, celui de Raphaël, dont l'ombre est toujours
+debout derrière lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de
+Beethoven avec des yeux baignés de larmes; et Baillot qui consent à
+laisser tout l'éclat de la popularité à Paganini, plutôt que d'ajouter,
+de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thèmes
+sacrés de Sébastien Bach; et Delacroix, le mélancolique et consciencieux
+disciple de Rubens!--Et vous autres, hommes de bruit et de puissance,
+quand vous a-t-on vus vous éclipser derrière un plus habile ou plus
+ambitieux que vous, par amour pour la sainte vérité! Quelques-uns de
+vous, je le sais, ont aimé l'humanité et la justice en _artistes_. C'est
+le plus bel éloge qu'on puisse leur donner.
+
+Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect
+de tout être intelligent; mais ce serait désigner par le silence ceux
+qui procèdent autrement et qui poursuivent le bruit et l'argent à tout
+prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de
+rivalité; et en vain je te répondrais que je ne connais particulièrement
+presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je
+ne te nomme pas. J'ai vécu toujours seul au milieu du monde, amoureux,
+voyageur ou serf littéraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si
+pures, et je me suis prosterné. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni
+d'en être jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma
+profession comme quelque chose de mieux qu'un métier. Pourtant je
+n'étais pas né pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et
+j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux à qui j'ai dévoué ma vie,
+consacré mes veilles, sacrifié ma jeunesse, et peut-être tout mon
+avenir, m'en sauront-ils jamais gré?--Non, sans doute, et peu importe.
+
+
+ 29 avril.
+
+Tu dis que je suis un imbécile; soit. Tes lettres, il est temps de te
+l'avouer, font sur moi un effet magique. Elles me rendent sérieux. Quel
+miracle est cela? J'ai beau lutter, je ne puis parler de toi légèrement,
+comme je fais de tous, et ils ont trouvé un moyen de me faire taire
+quand je les blesse par mes plaisanteries. Ils me parlent de toi, ils me
+répètent les paroles qu'ils t'ont entendu me dire, ils me racontent
+(comme si je l'avais oublié) cette dernière nuit passée à nous
+reconduire alternativement à nos demeures respectives jusqu'à neuf fois,
+cette station au pied de l'église où nous avons parlé des morts, et ce
+silence où nous sommes tombés au haut de l'escalier du palais, sous ce
+réverbère si pâle, au-dessus de cette place muette et déserte, où tu
+venais d'évoquer un si fantastique tableau. J'ai regretté dans ce
+moment-là, en te regardant, de n'être pas susceptible d'avoir peur d'un
+être vivant; car tu m'aurais causé une de ces vives émotions de terreur
+qui ne sont pas sans plaisir et qu'on a dans les rêves. Je me
+souviendrai longtemps de tes paroles en descendant ce grand escalier
+gothique au clair de la lune. «Toi, me disais-tu, je t'aime comme Jésus
+aima Jean, son plus jeune et son plus romanesque disciple; et pourtant,
+si jamais ce pouvait être un devoir pour moi de te tuer, je
+t'arracherais de mes entrailles et je t'étranglerais de mes mains.»--Ma
+foi! mon cher maître, je voudrais être quelque chose de mieux qu'un
+pauvre hanneton, afin de voir si vraiment tu aurais ce courage et cette
+vertu-là. Mais, bah! tu ne l'aurais pas, charlatan que tu es!--Qui sait,
+pourtant? toi qui ne ris jamais! peut-être.--Ce serait beau, et je te
+donnerais ma tête de bon cœur pour le plaisir d'avoir vu dans ma vie
+un seul vrai Romain.
+
+Il y a, ma parole d'honneur! des moments où je m'imagine que j'ai trouvé
+la vertu réfugiée et cachée en vous comme au temps où les hommes la
+forcèrent d'aller se fortifier dans des cavernes sauvages, dans des
+rochers inexpugnables.--Mais si vous n'étiez que des fanatiques!--Bah!
+c'est toujours cela: n'est pas fanatique qui veut, surtout par le temps
+qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n'ai sujet de
+l'être, si j'étais seulement un peu fou à votre manière.--Nous autres,
+qui rions toujours, nous ressemblons parfois à ces idiots qui rient en
+voyant les gens sensés se conduire naturellement. L'autre jour, un
+paysan de mes amis (j'espère que je parle en style républicain) entra
+dans mon cabinet, et, me voyant très-occupé à écrire, il se mit à
+hausser les épaules d'un air de pitié. Il se pencha sur moi, en
+regardant ce que je faisais, à peu près comme s'il eût payé pour voir
+les tours du singe à la foire. Il prit ensuite un livre sur ma table:
+c'était, Dieu me pardonne! un volume du divin Platon, et il l'ouvrit à
+l'envers, en tournant les feuillets d'un air attentif; puis le replaça
+sur la table en me disant du ton d'un profond mépris: C'est donc à ces
+fadaises-là, mon petit monsieur, que vous passez le temps fêtes et
+dimanches? il y a de drôles de gens dans la vie de ce monde!--Et il
+hocha la tête en éclatant de rire, si bien que j'eus besoin de toute ma
+philanthropie démocratique pour ne pas le pousser par les épaules à la
+porte.
+
+Je me suis calmé pourtant en songeant que j'étais, cent fois le jour,
+dans le cas de ce paysan vis-à-vis de toi et des tiens, et je me suis
+émerveillé de la patience avec laquelle vous supportiez l'impudente et
+stupide raillerie de fainéants comme nous, qui ne sont bons à autre
+chose qu'à critiquer ce qu'ils ne comprennent pas et ce qu'ils ne
+sauraient faire. Mais je dirai comme Planet:--Envoyez-moi donc
+_promener_!--Qu'est-ce que vous faites de moi au milieu de vous, vieux
+chrétiens! Dieu me punisse si vous n'êtes pas des anges; car rien ne
+vous rebute, rien ne vous ébranle. Vous venez à nous avec tendresse, et
+te voilà m'appelant ton jeune frère et ton cher enfant, moi qu'il
+faudrait renvoyer à ma pipe et à mes romans. O prosélytisme! fasse des
+distinctions qui voudra; peu m'importe le nom qu'on te donne, pourvu que
+je voie émaner de toi des leçons de vertu et des actes de charité.
+
+Il faut pourtant que je te conte mes peines, ô mon pauvre prophète
+méconnu! On essaie de mettre tes enfants en méfiance contra toi.
+L'esprit de parti n'a pas de scrupule. On nous dit que vous êtes des
+glorieux, des ambitieux, des brouillons; enfin qu'il faut te mettre aux
+Petites-Maisons et nous y enfermer avec toi, nous tous qui t'aimons.
+
+Tout cela ne serait que risible, si des hommes d'esprit et de cœur ne
+s'en mêlaient pas aussi sur la foi d'autrui, ou ne montraient tout au
+moins, par leur silence devant nous, qu'ils se méfient de nous et de
+toi. Cela n'attriste pas ces bons champions qui sont habitués à l'orage;
+mais moi qui reviens de Babylone, où j'ai dormi cinq ans dans l'ivresse,
+et qui tombe, en me frottant les yeux, au beau milieu de notre jeune
+Sion, je suis tout contristé, et tout abattu de voir le rempart d'airain
+que l'indifférence ou l'antipathie des gentils a placé autour de nous.
+Sortirons-nous jamais de là, mon maître? Je vois bien que nous essayons
+de temps en temps de braves et saillantes sorties; mais les meilleurs
+d'entre nos frères y succombent, et quand nous rentrons sous nos tentes,
+les clameurs, les malédictions et les huées des vainqueurs viennent y
+troubler nos prières.--Ce qui me fâche le plus, moi, ce sont les huées.
+Je les connais, ces diables de gentils, pour avoir été en captivité chez
+eux. Je sais comme ils sont malins et quelles flèches acérées leur
+ironie décoche contre nous.--Songe bien que je ne suis pas un serviteur
+bien éprouvé, moi; j'entends déjà leurs lardons m'assaillir pour la
+singulière figure que je fais en habit de soldat de la république; je
+t'en prie, mon cher maître, laisse-moi m'en aller à Stamboul. J'ai
+affaire par là. Il faut que je passe par Genève, que j'achète un âne
+pour traverser les montagnes avec mon bagage, et que je remonte la
+Forêt-Noire pour chercher une plante que le Malgache veut que je lui
+rapporte. J'ai à Corfou un ami islamite qui m'a invité à prendre le
+sorbet dans son jardin. Duteil m'a donné commission de lui acheter une
+pipe à Alexandrie, et sa femme m'a prié de pousser jusqu'à Alep afin de
+lui rapporter un châle et un éventail. Tu vois que je ne puis tarder,
+que j'ai des occupations et des devoirs indispensables.--Écoute: si vous
+proclamez la république pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a
+chez moi, ne vous gênez pas; j'ai des terres, donnez-les à ceux qui n'en
+ont pas; j'ai un jardin, faites-y paître vos chevaux; j'ai une maison,
+faites-en un hospice pour vos blessés; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du
+tabac, fumez-le; j'ai mes œuvres imprimées, bourrez-en vos fusils. Il
+n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait
+cruelle: le portrait de ma vieille grand'mère, et six pieds carrés de
+gazon plantés de cyprès et de rosiers. C'est là qu'elle dort avec mon
+père. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la
+république et je demande qu'à mon retour on m'accorde une indemnité des
+pertes que j'aurais faites, savoir: une pipe, une plume et de l'encre;
+moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de
+mes jours à écrire que vous avez bien fait.
+
+ * * * * *
+
+Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lègue mon fils à mes amis,
+ma fille à leurs femmes et à leurs sœurs; le tombeau et le tableau,
+héritage de mes enfants, à toi, chef de notre république aquitaine, pour
+en être le gardien temporaire; mes livres, minéraux, herbiers,
+papillons, au Malgache; toutes mes pipes, à Rollinat; mes dettes, s'il
+s'en trouve, à Fleury, afin de le rendre laborieux; ma bénédiction et
+mon dernier calembour, à ceux qui m'ont rendu malheureux, pour qu'ils
+s'en consolent et m'oublient.
+
+ * * * * *
+
+Je te nomme mon exécuteur testamentaire; adieu donc, et je pars.
+
+ * * * * *
+
+Adieu, ô mes enfants! j'ai été jusqu'ici plus enfant que vous; je m'en
+vais seul et loin en pèlerinage, pour tâcher de vieillir vite et de
+réparer le temps perdu. Adieu, mes amis, mes frères bien-aimés; parlez
+quelquefois, autour de l'âtre, de celui qui vous doit les plus beaux
+jours et les plus chers souvenirs de sa vie; et toi, maître, adieu! sois
+béni de m'avoir forcé de regarder sans rire la face d'un grand
+enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m'en allant.
+
+O verte Bohème! patrie fantastique des âmes sans ambition et sans
+entraves, je vais donc te revoir! J'ai erré souvent dans tes montagnes
+et voltigé sur la cime de tes sapins; je m'en souviens fort bien,
+quoique je ne fusse pas encore né parmi les hommes, et mon malheur est
+venu de n'avoir pu t'oublier en vivant ici.
+
+
+
+
+VII
+
+A FRANZ LISTZ
+
+SUR LAVATER ET SUR UNE MAISON DÉSERTE.
+
+
+Ne sachant où vous êtes maintenant, mon cher Franz, ne sachant pas mieux
+où je vais aller, je vous fais passer de mes nouvelles par notre
+obligeant ami M***. Je pense qu'il saura découvrir votre retraite avant
+moi, qui suis confiné dans la mienne pour quelques jours encore.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire le regret que j'éprouve de ne pouvoir
+vous aller rejoindre. Je vois partir votre mère et Puzzi avec sa
+famille. Je présume que vous allez fonder, dans la belle Helvétie ou
+dans la verte Bohême, une colonie d'artistes. Heureux amis! que l'art
+auquel vous vous êtes adonnés est une noble et douce vocation, et que le
+mien est aride et fâcheux auprès du vôtre! Il me faut travailler dans le
+silence et la solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de
+sympathie et d'union avec ses élèves et ses exécutants. La musique
+s'enseigne, se révèle, se répand, se communique. L'harmonie des sons
+n'exige-t-elle pas celle des volontés et des sentiments? Quelle superbe
+république réalisent cent instrumentistes réunis par un même esprit
+d'ordre et d'amour pour exécuter la symphonie d'un grand maître! Quand
+l'âme de Beethoven plane sur ce chœur sacré, quelle fervente prière
+s'élève vers Dieu!
+
+Oui, la musique, c'est la prière, c'est la foi, c'est l'amitié, c'est
+l'association par excellence. Là où vous serez seulement trois réunis en
+mon nom, disait le Christ aux apôtres en les quittant, vous pouvez
+compter que j'y serai avec vous. Les apôtres, condamnés à voyager, à
+travailler et à souffrir, furent bientôt dispersés. Mais lorsque, entre
+la prison et le martyre, entre les fers de Caïphe et les pierres de la
+synagogue, ils venaient à se rencontrer, ils s'agenouillaient ensemble
+sur le bord du chemin, dans quelque bois d'oliviers, ou vers le faubourg
+de quelque ville, dans une _chambre haute_, et ils s'entretenaient en
+commun du maître et de l'ami Jésus, du frère et du Dieu au culte duquel
+ils avaient voué leur vie; puis, quand chacun à son tour avait parlé, le
+besoin d'invoquer tous à la fois les mânes du bien-aimé leur inspirait
+sans doute la pensée de chanter; et sans doute aussi le Saint-Esprit,
+qui descendit sur eux en langues de feu et qui leur révéla les choses
+inconnues, leur avait fait don de cette langue sacrée qui n'appartient
+qu'aux organisations élues. Oh! soyez-en sûr, s'il existe des êtres
+assez grands devant Dieu pour mériter d'acquérir subitement des facultés
+nouvelles, si leur intelligence s'ouvrit, si leur langue se délia, des
+chants divins durent découler de leurs lèvres, et le premier concert
+d'harmonie dut frapper les oreilles ravies des hommes.
+
+C'est un fait unique dans l'histoire du genre humain, et devant lequel
+je ne puis m'empêcher de me prosterner, quand j'y songe, que cette
+retraite des douze pendant quarante jours, que cette union fervente et
+cette pureté sans tache de douze âmes croyantes et dévouées durant
+l'épreuve d'une si longue assemblée! Si je doutais des miracles qui en
+résultèrent, je ne voudrais pas le dire; ni vous non plus, n'est-ce pas?
+Si l'on me démontrait que ces hommes furent des physiciens et des
+chimistes fort habiles pour leur temps, je dirais que cela n'ôte rien à
+la réalité d'un homme divin et à l'existence d'une race de saints assez
+puissants pour marcher sur la mer et pour ressusciter les morts. Ce qui
+est incontestable pour moi, c'est le pouvoir miraculeux de la foi chez
+l'homme. S'il m'était donc prouvé que les apôtres eurent besoin de
+recourir aux prestiges de ce qu'on appelait alors la magie, je
+penserais qu'ils eurent des jours de doute et de souffrance où le
+pouvoir céleste s'affaiblissait en eux. Que l'on trouve parmi nous,
+répondrai-je, douze hommes supérieurs aux apôtres par la fermeté de leur
+foi et la sainteté de leur vie, douze hommes qui puissent passer
+quarante jours enfermés sous le même toit sans ergoter entre eux, sans
+vouloir primer les uns sur les autres, uniquement occupés à prier, à
+demander à Dieu la science du vrai et la force de la vertu, sans tiédeur
+et sans orgueil, sans céder à la fatigue de l'esprit ou aux inspirations
+présomptueuses de la chair; et, n'en doutez pas, ô mes amis! nous
+verrons arriver des miracles, des sciences nouvelles, des facultés
+inouïes, une religion universelle. L'homme, _redivinisé_, sortira de
+cette assemblée, un beau matin de printemps, avec une flamme au front,
+avec les secrets de la vie et de la mort dans sa main, avec le pouvoir
+de faire sortir des larmes de charité des entrailles du roc, avec la
+révélation des langues que parlent les peuples encore inconnus chez
+nous, mais surtout avec le don de la langue divine perfectionnée, de la
+musique, veux-je dire, portée à son plus haut degré d'éloquence et de
+persuasion.
+
+Car, lorsque le prodige de la descente du Paraclet s'accomplit sur les
+disciples de Jésus, le ciel s'ouvrit au-dessus de leurs têtes, et ils
+durent entendre et retenir confusément les chants des brûlants séraphins
+et les harpes d'or de ces beaux vieillards couronnés, qui apparurent de
+nouveau plus tard à Jean l'apocalyptique, et dont il put ouïr les divins
+accords parmi les vents de quelque nuit d'orage sur les grèves désertes
+de son île.
+
+O vous, qui, dans le silence des nuits, surprenez les mystères sacrés;
+vous, mon cher Franz, à qui l'esprit de Dieu ouvre les oreilles, afin
+que vous entendiez de loin les célestes concerts, et que vous nous les
+transmettiez, à nous infirmes et abandonnés! que vous êtes heureux de
+pouvoir prier durant le jour avec des cœurs qui vous comprennent!
+Votre labeur ne vous condamne pas comme moi à la solitude; votre
+ferveur se rallume au foyer de sympathies où chacun des vôtres apporta
+son tribut. Allez donc, priez dans la langue des anges, et chantez les
+louanges de Dieu sur vos instruments qu'un souffle céleste fait vibrer.
+
+Pour moi, voyageur solitaire, il n'en est point ainsi. Je suis des
+routes désertes, et je cherche mon gîte en des murailles silencieuses.
+J'étais parti pour vous rejoindre, le mois dernier; mais le souffle du
+caprice ou de la destinée me fit dévier de ma route, et je m'arrêtai
+pour laisser passer les heures brûlantes du jour dans une des villes de
+notre vieille France, aux bords de la Loire. Pendant que je dormais, le
+bateau à vapeur leva l'ancre, et, quand je m'éveillai, je vis sa noire
+banderole de fumée fuyant rapidement sur la zone d'argent que le fleuve
+dessinait à l'horizon. Je pris le parti de me rendormir jusqu'au
+lendemain; et le lendemain, comme je sortais de ma chambre pour
+m'enquérir de quelque cheval ou de quelque bateau, un mien ami, que je
+ne m'attendais guère à trouver là (l'ayant perdu de vue depuis les
+années de ma vie errante), se trouva tout devant moi, dans la cour. Il
+m'apprit, en déjeunant avec moi, qu'il était établi et marié dans la
+ville, mais qu'il habitait plus souvent une campagne aux environs, à
+laquelle il se rendait alors. Il venait se munir a l'auberge d'un cheval
+de louage, les siens étant malades ou occupés, et il prétendait
+m'emmener au boguet pour me présenter à sa nouvelle famille. La
+proposition fut peu de mon goût. Il faisait une chaleur poudreuse pire
+que celle de la veille. Je me sentais encore de la fièvre; le boguet
+avait de véritables ressorts de campagne; j'aime peu les nouvelles
+connaissances en voyage, et me sens mal disposé à être excessivement
+poli quand je suis excessivement fatigué. Je refusai net, et lui dis que
+je voulais rester à l'auberge jusqu'à ce que je fusse délivré de mon
+malaise. L'excellent camarade ne me fit point subir l'obsession d'une
+impitoyable hospitalité. Il consentit à me laisser là; mais, au moment
+de monter dans son boguet, il lui vint à l'esprit de me dire: J'ai une
+maison dans la ville, petite, très-modeste et mal tenue, il est vrai;
+mais peut-être y dormirais-tu plus tranquillement qu'ici. Si, malgré
+l'abandon où mon séjour à la campagne l'a laissée tout ce printemps, tu
+pouvais t'en accommoder..... Je n'ose insister, elle est si peu
+présentable! Cependant tu es poëte et ami de la solitude, si tu n'as pas
+changé. Peut-être cela te plaira-t-il. Tiens, voici les clefs; si tu
+pars avant que je revienne te voir, laisse-les a l'hôtesse de cette
+auberge, qui me connaît.--En parlant ainsi, il me serra dans ses bras et
+s'éloigna.
+
+Je trouvai cette invitation des plus agréables. Je me sentais décidément
+trop mal pour continuer ma route avant deux ou trois jours. Je me fis
+conduire à la maison de mon ami. Ce ne fut pas chose facile que d'y
+parvenir; il fallut monter et descendre des rues étroites, roides,
+brûlantes et mal pavées. Plus nous nous enfoncions dans le faubourg,
+plus les rues devenaient désertes et délabrées. Enfin nous arrivâmes,
+par une suite d'escaliers rompus, à une sorte de terrasse crevassée qui
+portait un pâté de maisons fort anciennes, ayant chacune leur cour ou
+leur jardin clos de hautes murailles sombres, festonnées de plantes
+pariétaires. J'eus à peine entr'ouvert la porte de celle qui m'était
+destinée, que je fus ravi de son aspect, et que, voulant me conserver le
+plaisir religieux d'y pénétrer seul, je pris la valise des mains de mon
+guide, je lui jetai son salaire, et j'entrai précipitamment, lui
+poussant la porte au nez; ce qui dut me faire passer dans son esprit
+pour un fou, pour un conspirateur ou pour quelque chose de pis.
+
+Il faut croire que la nature n'a pas été faite exclusivement pour
+l'homme, ou bien qu'avant la domination étendue par lui sur la terre, il
+y eut en effet un règne de divinités champêtres; que cette race
+surhumaine ne s'est point entièrement retirée aux cieux, et que ses
+phalanges dispersées viennent encore se réfugier aux lieux que l'homme
+abandonne. Sans cela, comment expliquer ce respect religieux dont
+chacun de nous se sent pénétré en imprimant ses pas sur un sol que n'ont
+point encore foulé d'autres pas humains? Pourquoi cet amour et en même
+temps cette terreur que nous inspire la solitude? Pourquoi saluons-nous
+les ruines, les plages inconnues, les neiges immaculées? Pourquoi l'écho
+de nos pas nous fait-il tressaillir sous les voûtes des cloîtres
+abandonnés? Pourquoi les forêts vierges, pourquoi les temples déserts,
+pourquoi l'aspect de l'isolement émeut-il délicieusement les âmes
+tendres, ou péniblement les esprits faibles? Si nous pouvions nous
+convaincre d'être absolument le seul être animé existant sur un coin du
+globe, nous n'en serions que plus heureux ou plus effrayés, suivant
+notre humeur; et cependant l'homme a-t-il sujet de se réjouir quand il
+n'a pour société que lui-même? a-t-il lieu de craindre l'absence de
+secours lorsqu'il est assuré d'une égale absence d'attaques? Qu'y a-t-il
+donc dans l'aspect de ces sables sans empreintes, de ces landes sans
+maîtres, de ces lambris sans hôtes? N'y sentons-nous pas partout
+l'existence et la présence d'êtres inconnus qui ont établi là leur
+empire, et qui ont la bonté de nous y accueillir ou le droit de nous en
+chasser?
+
+Je faisais ces réflexions, appuyé contre la porte que je venais de
+fermer derrière moi, et je n'osais me décider à traverser la cour; car
+il fallait fouler de longues herbes qui montaient jusqu'à mes genoux, et
+sur lesquelles les rayons du soleil commençaient à boire la rosée du
+matin. Quelle nymphe avait renversé là sa corbeille et semé ces légers
+gramens, ces délicats saxifrages qui s'élevaient dans leur beauté
+virginale à l'abri de toute profanation? Pardonne-moi, sylphide, lui
+disais-je, ou donne-moi ta démarche légère, afin que je franchisse cet
+espace sans courber sous mes pas tes plantes bien-aimées. Quiconque
+m'eût vu haletant et poudreux, appuyé d'un air morne contre la porte, ma
+valise à la main, m'eût pris pour un homme perdu de désespoir ou abîmé
+de remords; et cependant nul voyageur ne fut plus fier de sa découverte,
+nul pèlerin ne salua plus pieusement la terre sainte.
+
+La sylphide n'avait pas dédaigné de cultiver les plantes que le maître
+de la maison déserte lui avait concédées. Trois tilleuls qui séparaient
+la cour en deux, avec une plate-bande de pieds-d'alouette le long des
+murs, une vigne et de grandes mauves pyramidales, avaient pris une
+richesse et un développement splendides. Quand j'eus atteint la partie
+pavée de mon petit domaine, j'eus soin de marcher sur les dalles
+disjointes sans écraser la verdure qui se faisait jour à travers les
+fentes; j'arrivai ainsi à la porte, et là ce fut un autre embarras. Les
+longs rameaux de la vigne s'étaient entrelacés au devant de l'entrée;
+partout ils formaient des courtines de feuillage devant les fenêtres. Il
+fallut y porter une main impie, les entr'ouvrir et les soulever comme
+des rideaux, pour me frayer le passage de ce seuil vénérable. Mais, dès
+que je l'eus franchi, ces pampres retombèrent avec souplesse et
+s'embrassèrent étroitement, comme pour m'interdire de repasser
+l'enceinte sacrée. Je ne vous ai pas encore désobéi, ô flexibles et
+complaisants barreaux de ma chère prison! Chaque nuit, je m'assieds sur
+la dernière marche de l'escalier, et je contemple la lune à travers vos
+guirlandes argentées. Chaque étoile du ciel s'encadre à son tour en
+passant devant le réseau diaphane que vous étendez entre elle et moi, et
+quelquefois le jour me surprend, immobile et muet comme la pierre où je
+me suis assis.
+
+Oui, Franz, je suis encore dans cette maison déserte, seul, absolument
+seul, n'ouvrant la porte que pour laisser passer un dîner cénobitique,
+et je ne me souviens pas d'avoir connu des jours plus doux et plus purs.
+C'est une grande consolation pour moi, je vous assure, de voir que mon
+âme n'a pas vieilli au point de perdre les jouissances de sa forte
+jeunesse. Si de vastes rêves de vertu, si d'ardentes aspirations vers le
+ciel ne remplissent plus mes heures de méditation, du moins j'ai encore
+de douces pensées et de religieuses espérances; et puis, je ne suis plus
+dévoré, comme jadis, de l'impatience de vivre. A mesure que je penche
+vers le déclin de la vie, je savoure avec plus de piété et d'équité ce
+qu'elle a de généreux et de providentiel. Au versant de la colline, je
+m'arrête et je descends avec lenteur, promenant un regard d'amour et
+d'admiration sur les beautés du lieu que je vais quitter, et que je n'ai
+pas assez apprécié quand j'en pouvais jouir avec plénitude au sommet de
+la montagne.
+
+Vous qui n'y êtes pas encore arrivé, enfant, ne marchez pas trop vite.
+Ne franchissez pas légèrement ces cimes sublimes d'où l'on descend pour
+n'y plus remonter. Ah! votre sort est plus beau que le mien.
+Jouissez-en, ne le dédaignez pas. Homme, vous avez encore dans les mains
+le trésor de vos belles années; artiste, vous servez une muse plus
+féconde et plus charmante que la mienne. Vous êtes son bien-aimé, tandis
+que la mienne commence à me trouver vieux, et qu'elle me condamne
+d'ailleurs à des songes mélancoliques et salutaires qui tueraient votre
+précieuse poésie. Allez, vivez! il faut le soleil aux brillantes fleurs
+de votre couronne; le lierre et le liseron qui composent la mienne,
+emblèmes de liberté sauvage dont se ceignaient les antiques Sylvains,
+croissent à l'ombre et parmi les ruines. Je ne me plains pas de mon
+destin, et je suis heureux que la Providence vous en ait donné un plus
+riant; vous le méritiez, et si je l'avais, Franz, je voudrais vous le
+céder.
+
+Je suis donc resté à ***, d'abord par force, maintenant par amour de la
+lecture et de la solitude; plus tard, peut-être, y resterai-je par
+indolence et par oubli de moi-même et des heures qui s'envolent. Mais je
+veux vous faire part d'une bonne fortune qui m'est advenue dans cette
+retraite, et qui n'a pas peu contribué à me la faire aimer.
+
+Vous qui lisez beaucoup, parce que vous n'avez pas le même respect que
+moi pour les livres (et vous avez raison, votre art doit vous faire
+dédaigner le nôtre), vous, dis-je, qui comprenez vite et qui dévorez
+les volumes, vous ne savez ce que c'est que l'importance d'une lecture
+attentive et lente pour une âme paresseuse comme la mienne. Je ne suis
+pourtant pas de ceux qui attribuent aux livres une influence morale et
+politique bien sérieuse. La philosophie me paraît surtout la plus
+innocente de toutes les spéculations poétiques, et je pense que les âmes
+d'exception, soit par leur force, soit par leur faiblesse, sont seules
+capables d'y puiser des résolutions et des encouragements réels. Toute
+intelligence qui ne cherche pas sa conviction et sa lumière dans les
+leçons de l'expérience et de la réalité, et qui se laisse gouverner par
+des fictions, est organisée exceptionnellement. Si c'est en plus, elle
+s'exaltera et se fortifiera par les bonnes lectures; si c'est en moins,
+elle y trouvera de grands sujets de consolation ou peut-être elle
+s'affectera misérablement de ce qu'elle croira être sa condamnation.
+Dans l'un et l'autre cas, la lecture aura joué un rôle très-accessoire
+dans ces diverses destinées. Leurs résultats se fussent produits plus ou
+moins vite si les individus n'avaient pas su lire. Et quant à moi, vous
+savez que j'ai un profond respect pour les illettrés. Je me prosterne
+devant les grands écrivains et devant les grands poëtes; et pourtant il
+est des jours où, à l'aspect de certaines âmes naïves et saintement
+ignorantes, je brûlerais volontiers la bibliothèque d'Alexandrie.
+
+Cela posé, je puis bien vous dire qu'en raison de ma nonchalance et de
+mon inaptitude à toute espèce d'action sociale, je suis de ceux pour qui
+la connaissance d'un livre peut devenir un véritable événement moral. Le
+peu de bons ouvrages dont je me suis pénétré depuis que j'existe a
+développé le peu de bonnes qualités que j'ai. Je ne sais ce qu'auraient
+produit de mauvaises lectures; je n'en ai point fait, ayant eu le
+bonheur d'être bien dirigé dès mon enfance. Il ne me reste donc à cet
+égard que les plus doux et les plus chers souvenirs. Un livre a toujours
+été pour moi un ami, un conseil, un consolateur éloquent et calme, dont
+je ne voulais pas épuiser vite les ressources, et que je gardais pour
+les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui ne se rappelle
+avec amour les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou savourés! La
+couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons
+d'une armoire oubliée, ne vous a-t-elle jamais retracé les gracieux
+tableaux de vos jeunes années? N'avez-vous pas cru voir surgir devant
+vous la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous
+le lûtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous
+abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de
+table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses
+compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'éloignement? Oh!
+que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crépuscule
+faisait cruellement flotter les caractères sur la feuille pâlissante!
+C'en est fait, les agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à l'étable,
+le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des
+arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout à l'heure les
+caractères sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux,
+l'écluse est étroite et glissante, la côte est rude; vous êtes couvert
+de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le
+souper sera commencé. C'est en vain que le vieux domestique qui vous
+aime aura retardé le coup de cloche autant que possible; vous aurez
+l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mère, inexorable sur
+l'étiquette, même au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et
+triste, un reproche bien léger, bien tendre, qui vous sera plus sensible
+qu'un châtiment sévère. Mais quand elle vous demandera, le soir, la
+confession de votre journée, et que vous aurez avoué, en rougissant, que
+vous vous êtes oublié à lire dans un pré, et que vous aurez été sommé de
+montrer le livre, après quelque hésitation et une grande crainte de le
+voir confisqué sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant de votre
+poche, quoi? _Estelle et Némorin_ ou _Robinson Crusoé_! Oh! alors la
+grand'mère sourit. Rassurez-vous, votre trésor vous sera rendu; mais il
+ne faudra pas désormais oublier l'heure du souper. Heureux temps! ô ma
+Vallée Noire! ô Corinne! ô Bernardin de Saint-Pierre! ô l'Iliade! ô
+Millevoye! ô Atala! ô les saules de la rivière! ô ma jeunesse écoulée! ô
+mon vieux chien qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui répondait
+au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de
+gourmandise!
+
+Mon Dieu! que vous disais-je? Je voulais vous parler de Lavater, et en
+effet me voici sur la voie. J'avais eu Lavater entre les mains dans mon
+enfance. Ursule et moi, nous en regardions les figures avec curiosité. A
+peine savions-nous lire. Nous nous demandions pourquoi cette collection
+de visages bouffons, grotesques, insignifiantes, hideux, agréables? nous
+cherchions avec avidité, au milieu de ces phrases et de ces explications
+que nous ne pouvions comprendre, la désignation principale du type; nous
+trouvions _ivrogne, paresseux, gourmand, irascible, politique,
+méthodique_... Oh! alors nous ne comprenions plus, et nous retournions
+aux images. Cependant nous remarquions que l'ivrogne ressemblait au
+cocher, la femme tracassière et criarde à la cuisinière, le pédant à
+notre précepteur, l'homme de génie à l'effigie de l'empereur sur les
+pièces de monnaie, et nous étions bien convaincus de l'infaillibilité de
+Lavater. Seulement cette science nous semblait mystérieuse et presque
+magique. Depuis, le livre fut égaré. En 1829, je rencontrai un homme
+très-distingué qui croyait fermement à Lavater, et qui me rendit témoin
+de plusieurs applications si miraculeuses de la science
+physiognomonique, que j'eus un vif désir de l'étudier. Je tâchai de me
+procurer l'ouvrage; il ne se trouva pas. Je ne sais quelle préoccupation
+vint à la traverse, je n'y songeai plus.
+
+Enfin ici, le jour de mon arrivée, j'ouvre une armoire pleine de livres,
+et le premier qui me tombe sous la main, c'est les œuvres de
+Jean-Gaspard de Lavater, ministre du saint Évangile à Zurich, publiées
+en 1781, en trois in-folio, traduction française, avec planches gravées,
+eaux-fortes, etc. Jugez de ma joie, et sachez que jamais je ne fis une
+lecture plus agréable, plus instructive, plus salutaire. Poésie,
+sagesse, observation profonde, bonté, sentiment religieux, charité
+évangélique, morale pure, sensibilité exquise, grandeur et simplicité de
+style, voilà ce que j'ai trouvé dans Lavater, lorsque je n'y cherchais
+que des observations physiognomoniques et des conclusions peut-être
+erronées, tout au moins hasardées et conjecturales.
+
+Puisque vous me demandez une longue lettre et que vous êtes avide des
+travaux de la pensée, je veux vous parler de Lavater. Là où je suis
+d'ailleurs, et avec la vie que je mène, il me serait difficile de vous
+donner quelque chose de plus neuf en littérature. Je désire de tout mon
+cœur que l'envie vous vienne de faire connaissance avec le vieux
+hôte, avec le vénérable ami que je viens de trouver dans la maison
+déserte.
+
+Je voudrais aussi qu'à l'exemple de tous les orgueilleux novateurs du
+notre siècle, vous eussiez jusqu'ici méprisé la science de Lavater comme
+un tissu de rêveries fondées sur un faux principe, afin d'avoir le
+plaisir de vous faire changer d'avis. Nous considérons aujourd'hui la
+physiognomonie comme une science jugée, condamnée, enterrée, et sur les
+ruines de laquelle s'élève une autre science, non encore jugée, mais
+plus digne d'examen et d'attention, la phrénologie. Je hais le mépris et
+l'ingratitude avec lesquels notre génération renverse les idoles de ses
+pères et caresse les disciples après avoir crucifié les docteurs et les
+maîtres. Préférer Schiller à Shakspeare, Corneille aux tragiques
+espagnols, Molière aux comiques grecs et latins, La Fontaine à Phèdre ou
+à Ésope, cela me paraît, je ne dirai pas une erreur, mais un crime. En
+admettant que le copiste, qui, à force de soin, de temps et d'attention,
+surpasse son modèle, ait plus de mérite que son maître, nous
+établissons une doctrine abominable d'injustice et de fausseté. Quelque
+parfaite que soit la traduction ou l'imitation, quelque correction
+importante ou nécessaire que vous y remarquiez, quelque finie, quelque
+embellie que soit l'œuvre engendrée de l'œuvre mère, celle-ci n'en
+est pas moins supérieure, génératrice, vénérable, sacrée. Certes, le
+vieil Homère ne saurait jamais être égalé par ceux mêmes qui feraient
+beaucoup mieux que lui; car quel est celui qui aurait une idée de la
+poésie épique s'il n'eût lu Homère?
+
+Eh bien, je n'en doute pas, l'homme en viendra un jour à pousser si loin
+l'examen de la forme humaine, qu'il lira les facultés et les penchants
+de son semblable comme dans un livre ouvert. Gall, Spurzheim et leurs
+successeurs auront-ils été les maîtres de cette science? pas plus que
+Vespuce ne fut le conquérant de l'Amérique; et pourtant une moitié de
+l'univers porte son nom, tandis qu'une petite province conserve à peine
+celui du grand Christophe.
+
+Le système du docteur Gall est en honneur, ou du moins il est en vue. On
+l'examine, on le critique, et Lavater est oublié, il tombe en poussière
+dans les bibliothèques; les éditions sont épuisées et non renouvelées.
+Je ne sais si vous trouveriez aisément à vous procurer un exemplaire
+d'un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain.
+
+Mais Gall était un médecin, et Lavater un ecclésiastique. Notre siècle,
+positif et matérialiste, a dû préférer l'explication mécanique à la
+découverte philosophique. Il n'en est pas moins vrai que la cranioscopie
+entre dans la physiognomonie, et qu'elle en est, de l'aveu de Lavater,
+la base essentielle et fondamentale. Cette partie de la physiognomonie
+est d'une telle importance, dit-il, qu'elle mérite une étude à part. Il
+appartient à l'anatomie d'y chercher la source des altérations de
+l'intelligence et de tirer, d'une exacte connaissance des variétés de la
+conformation du cerveau, la révélation des facultés de l'homme. Cet
+observateur savant et persévérant viendra, ajoute le citoyen de Zurich;
+il ramènera le monde à la vérité, ou du moins au désir de la connaître.
+De découverte en découverte, d'observation en observation, les
+préventions seront détruites, et l'homme reconnaîtra que la
+physiognomonie est une science aussi importante, aussi difficile, aussi
+élevée que les autres sciences sur lesquelles se fondent et s'appuient
+les sociétés civilisées.
+
+Plein d'amour, de respect et de conviction pour sa science favorite, le
+bon Lavater se défend modestement d'en être le premier explorateur. Il
+cite plusieurs de ses devanciers, Aristote, Montaigne, Salomon... Il
+cite les proverbes suivants, tirés du livre _de la Sagesse_:
+
+«Les yeux hautains et le cœur enflé.
+
+«La sagesse paraît sur le visage du sage, mais les regards du fou
+parcourent les bouts de la terre.
+
+«Il y a une race de gens dont les regards sont altiers et les paupières
+élevées.»
+
+Lavater cite également plusieurs passages de Herder qui viennent à
+l'appui de son système; en voici un remarquable, que vous avez eu sans
+doute le bonheur de lire en allemand, mais que je remets sous vos yeux,
+parce que je le trouve empreint du génie de la métaphore allemande,
+métaphore à la fois grandiose et recherchée:
+
+«Quelle main pourra saisir cette substance logée dans la tête et sous le
+crâne de l'homme? Un organe de chair et de sang pourra-t-il atteindre
+cet abîme de facultés et de forces internes qui fermentent ou se
+reposent? La Divinité elle-même a pris soin de couvrir ce sommet sacré,
+séjour et atelier des opérations les plus secrètes; la Divinité, dis-je,
+l'a couvert d'une forêt, emblème des bois sacrés où jadis on célébrait
+les mystères. On est saisi d'une terreur religieuse à l'idée de ce mont
+ombragé qui renferme des éclairs dont un seul échappé du chaos, peut
+éclairer, embellir, ou dévaster et détruire un monde.
+
+«Quelle expression n'a pas même la force de cet Olympe, sa croissance
+naturelle, la manière dont la chevelure s'arrange, descend, se partage
+ou s'entremêle!
+
+«Le cou, sur lequel la tête est appuyée, montre, non ce qui est dans
+l'intérieur de l'homme, mais ce qu'il veut exprimer. Tantôt son attitude
+noble et dégagée annonce la dignité de la condition; tantôt, en se
+courbant, il annonce la résignation du martyr, et tantôt c'est une
+colonne, emblème de la force d'Alcide.
+
+«Le front est le siége de la sérénité, de la joie, du noir chagrin, de
+l'angoisse, de la stupidité, de l'ignorance et de la méchanceté. C'est
+une table d'airain où tous les sentiments se gravent en caractères de
+feu... A l'endroit où le front s'abaisse, l'entendement paraît se
+confondre avec la volonté. C'est ici où l'âme se concentre et rassemble
+des forces pour se préparer à la résistance.
+
+«Au-dessous du front commence sa belle frontière, le sourcil,
+arc-en-ciel de paix dans sa douceur, arc tendu de discorde lorsqu'il
+exprime le courroux. Ainsi, dans l'un et dans l'autre cas, c'est le
+signe annonciateur des affections.
+
+«En général la région où se rassemblent les rapports mutuels entre les
+sourcils, les yeux et le nez, est le siége de l'expression de l'âme dans
+notre visage, c'est-à-dire l'expression de la volonté et de la vie
+active.
+
+«Le sens noble, profond et occulte de l'ouïe a été placé par la nature
+aux côtés de la tête, où il est caché à demi. L'homme devait ouïr pour
+lui-même; aussi l'oreille est-elle dénuée d'ornements. La délicatesse,
+le fini, la profondeur, voilà sa parure.
+
+«Une bouche délicate et pure est peut-être une des plus belles
+recommandations. La beauté du portail annonce la dignité de celui qui
+doit y passer. Ici c'est la voix, interprète du cœur et de l'âme,
+expression de la vérité, de l'amitié et des plus tendres
+sentiments[E].»
+
+Lavater, après, avoir laissé aux anciens la gloire d'avoir créé la
+physiognomonie, et aux modernes l'honneur d'en saisir le sentiment
+poétique, s'attache à prouver que les études assidues et consciencieuses
+de toute sa vie n'ont encore fait faire qu'un pas à cette science ardue.
+Il engage ses successeurs à rectifier ses erreurs, à redresser ses
+jugements. Nul homme, et nul savant surtout, n'est plus humble et plus
+doux que lui; c'est en tout un homme évangélique. Accablé des
+railleries, des controverses, de l'ergotage et du pédantisme de ses
+contemporains, il leur répond avec un calme inaltérable.--Le professeur
+Lichtemberg l'attaque avec plus d'esprit et d'âcreté que les autres.
+Lavater prend le pamphlet, s'en émeut peut-être un peu en secret (car
+lui-même nous avoue qu'il est nerveux et irascible); mais, ramené au
+sentiment de la philosophie chrétienne par la conviction et la pratique
+de toute sa vie, il écrit sa réponse dans un esprit de sagesse et de
+charité. Il examine l'attaque avec cette précision et cet amour de
+l'ordre qui le caractérisent, en disant: «Je me figure que, placés l'un
+à côté de l'autre, nous allons parcourir ensemble cet écrit, et nous
+communiquer réciproquement, avec la franchise qui convient à des hommes
+et la modération qui convient à des sages, la manière dont chacun de
+nous envisage la nature et la vérité.»
+
+Plus loin, frappé d'une belle déclamation du professeur Lichtemberg, il
+s'écrie avec naïveté: «--Ce langage est celui de mon cœur. C'est sous
+les yeux d'un tel homme que j'aurais voulu écrire mes Essais.»
+
+Vertueux prêtre! on l'attaque pourtant dans ce que son intelligence
+enfante de plus précieux et caresse de plus cher, dans la moralité de sa
+science. La pudeur et la vertu des critiques (toujours humbles et
+tolérantes, comme vous savez!) s'effarouchent de voir ce novateur impie
+porter un regard scrutateur dans les mystères de la conscience.
+Qu'allez-vous faire? lui crie-t-on avec amertume; vous allez essayer de
+vous approprier ce qui n'appartient qu'à Dieu, la connaissance des
+secrets du cœur humain; et quand vous aurez appris à vos semblables à
+se sonder et à se surprendre l'un l'autre, il en résultera une haine
+implacable pour les pervers, vous aurez tué la miséricorde; un mépris
+superbe pour les simples, vous aurez tué la charité. Lavater s'incline.
+L'objection est sérieuse, dit-il, et part d'une belle âme; mais toute
+science peut devenir funeste en de mauvaises mains, utile et sainte pour
+quiconque la dirige vers le bien. Est-ce à dire qu'il ne faut pas de
+science, parce qu'on en peut abuser? Mais, ajoute-t-on, comment
+réparerez-vous ou comment préviendrez-vous les injustices qu'une erreur
+peut vous faire commettre? ou, si tant est que vous soyez infaillible,
+vos disciples le seront-ils? Tous les jours nous voyons l'honnête homme
+sous des traits ignobles et le scélérat sous ceux de la franchise et de
+la loyauté.--Lavater nie le fait. Tout novice qui veut se presser de
+pratiquer doit tomber dans de graves erreurs, pense-t-il; mais quiconque
+confierait les secrets de la médecine à des écoliers s'exposerait à
+d'affreux dangers. L'homme éclairé fait plus de bien que l'ignorant ne
+fait de mal; car l'ignorant n'est pas destiné à jouir d'un long crédit
+parmi les hommes, tandis que celui du vrai savant s'accroît de jour en
+jour. Toute science est un apostolat qui demande des hommes éprouvés et
+dignes d'en être investis. Quant à ces scélérats à faces d'ange et à ces
+honnêtes gens à tournure ignoble qu'on lui objecte, il déclare que ces
+apparences ne trompent pas le vrai physionomiste. «Souvent, dit-il, les
+indices d'une passion généreuse touchent de si près à ceux de la même
+passion dégénérée en excès et en vice, que l'œil inexpérimenté peut
+s'y méprendre. Il ne s'en faut que d'une demi-ligne, d'une courbe
+légère, d'une dimension inappréciable au premier abord. Il s'en faut de
+si peu! dit-on; mais ce _peu_ est _tout_.
+
+«Il arrive souvent que les plus heureuses dispositions se cachent sous
+l'extérieur le plus rebutant. Un œil vulgaire n'aperçoit que ruine et
+désolation; il ne voit pas que l'éducation et les circonstances ont mis
+obstacle à chaque effort qui tendait à sa perfection. Le physionomiste
+observe, examine et suspend son jugement. Il entend mille voix qui lui
+crient:--Voyez quel homme!--Mais, au milieu du tumulte, il distingue une
+autre voix, une voix divine, qui lui crie aussi:--Vois quel homme!--Il
+trouve des sujets d'adoration là où d'autres blasphèment, parce qu'ils
+ne peuvent ni ne veulent comprendre que cette même figure, dont ils
+détournent la vue, offre des traces du pouvoir, de la sagesse et de la
+bonté du Créateur.--Il voit le scélérat sur le visage du mendiant qui se
+présente à sa porte, et il ne le rebute pas; il lui parle avec
+cordialité. Il jette un regard profond dans son âme, et qu'y
+voit-il?--Hélas! vices, désordre, dégradation totale.--Mais est-ce là
+tout ce qu'il y découvre? quoi! rien de bon?--Supposé que cela soit,
+encore il y verra l'argile qui ne doit et ne peut dire au potier:
+Pourquoi m'as-tu fait ainsi!--Il voit, il adore en silence, et,
+détournant son visage, il dérobe une larme dont le langage est
+énergique, non pour les hommes, mais pour celui qui les a
+faits.--Sagesse sans bonté est folie. Je ne voudrais point avoir ton
+œil, ô Jésus, si, en même temps, tu ne me donnais ton cœur. Que la
+justice règle mes jugements et la bonté de mes actions!
+
+«Une juste idée de la liberté de l'homme et des bornes qui la
+restreignent est bien propre à nous rendre humbles et courageux,
+modestes et actifs. _Jusqu'ici et point au delà, mais jusqu'ici!_ c'est
+la voix de Dieu et de la vérité qui vous adresse ce langage; elle dit à
+tous ceux qui ont des oreilles pour entendre: Sois ce que tu es, et
+deviens ce que tu peux.»
+
+Ailleurs, à propos des monstres dans l'ordre physique, le même sentiment
+de tendresse humanitaire et de miséricorde religieuse reparaît comme
+partout avec éloquence.
+
+«Tout ce qui tient à l'humanité est pour nous une affaire de famille. Tu
+es homme, et tout ce qui est homme hors de toi est comme une branche du
+même arbre, un membre du même corps.--O homme! réjouis-toi de
+l'existence de tout ce qui se réjouit d'exister, et apprends à supporter
+tout ce que Dieu supporte. L'existence d'un homme ne peut rendre celle
+d'un autre superflue, et nul homme ne peut remplacer un autre homme.»
+
+Cette tolérance et cette douceur de jugement à l'aspect de la difformité
+est d'autant plus touchante que nul homme ne porte plus loin que Lavater
+l'amour du beau et le sentiment exquis de la forme. Il se prosterne
+devant la pureté grecque; mais il proscrit avec discernement les
+imitations modernes de cette beauté qui n'existe plus. Nous pensons bien
+tous que, sur cette terre dorée où tout était dieu, l'homme l'était
+lui-même, et qu'il y avait dans la rectitude des lignes de sa forme
+quelque chose de surhumain qui n'a fait que dégénérer et s'effacer
+depuis. Il y a des races d'hommes qui périssent; cependant Lavater eût
+été moins absolu dans cette opinion, s'il eût vu beaucoup de figures
+orientales. Je me souviens d'avoir rencontré, sur les quais de Venise,
+des Arméniens presque aussi beaux que des dieux de l'Olympe. Nous
+retrouvons encore, quoique rarement, dans nos contrées européennes, des
+visages assez grandioses pour servir de modèles à la statuaire antique,
+et je ne pense pas avec Lavater que la nature ne fait point chez nous de
+lignes parfaitement droites et pures. Néanmoins j'approuve le
+physionomiste de critiquer ces _charges_ de l'antiquité que les peintres
+médiocres de son temps prenaient pour l'idéal. Il distingue les
+chefs-d'œuvre de la Grèce de ces têtes de médailles qui se frappaient
+grossièrement, et sur lesquelles la presque absence de front, la
+perpendicularité roide et courte du nez, la proéminence grotesque du
+menton et l'écartement des yeux ne produisent qu'une caricature affreuse
+de la beauté. Il s'afflige de voir que l'esprit d'un minutieux examen
+et d'un discernement rigoureux n'ait pas assez présidé à la connaissance
+que les plus grands peintres eux-mêmes ont prise de l'antique. Chez
+Raphaël, qu'il place à la tête des artistes, il trouve un peu
+d'exagération dans la perfection. «Partout, dit-il, nous retrouvons dans
+ses œuvres le _grand_ qui fait son principal caractère; mais partout
+aussi nous apercevons le _défaut_. J'appelle _grand_ ce qui produit un
+effet permanent et un plaisir toujours nouveau. J'appelle _défaut_ ce
+qui est contraire à la nature et à la vérité.» Après un long et
+scientifique examen des incorrections et des sublimités des principales
+figures de Raphaël, après avoir démontré que telle tête d'ange ou de
+Vierge perd de sa divinité pour avoir voulu dépasser la nature, Lavater
+termine son analyse par ce noble éloge:
+
+«Raphaël est et sera toujours un homme apostolique, c'est-à-dire qu'il
+est, à l'égard des peintres, ce que les apôtres du Christ étaient à
+l'égard du reste des hommes; et autant il est supérieur par ses ouvrages
+à tous les artistes de sa classe, autant sa belle figure le distingue
+des formes ordinaires.--Où est le mortel qui lui ressemble? Quand je
+veux me remplir d'admiration pour la perfection des œuvres de Dieu,
+je n'ai qu'à me rappeler la forme de Raphaël!»
+
+Cette passion sainte pour le beau, parce que, selon Lavater, la vraie
+beauté physique est inséparable de la beauté de l'âme, s'exprime en
+plusieurs endroits de son livre avec une véritable naïveté d'artiste.
+Voici ce qu'il dit à propos d'une bouche: «Cette bouche a de la douceur,
+de la délicatesse, de la circonspection, de la bonté et de la modestie.
+Une telle bouche est faite pour aimer et pour être aimée.»--Ailleurs, à
+propos de l'expression de la chevelure, il s'écrie: «Ne serait-ce que
+par amour de ta chevelure, ô Algernon Sidney, je te salue!»
+
+Je n'entrerai pas avec vous dans le détail du système de Lavater. Je
+suis convaincu pour ma part que ce système est bon, et que Lavater dut
+être un physionomiste presque infaillible. Mais je pense qu'un livre,
+si excellent qu'il soit, ne peut jamais être une parfaite initiation aux
+mystères de la science. Il serait à souhaiter que Lavater eût formé des
+disciples dignes de lui, et que la physiognomonie, telle qu'il parvint à
+la posséder, pût être enseignée et transmise par des cours et par des
+leçons, comme l'a été la phrénologie. Mais probablement le trésor
+d'expérience que cet homme extraordinaire avait amassé est descendu dans
+la tombe avec lui. Il n'a pu jouir que d'une gloire éphémère et
+très-contestée.
+
+Il serait donc imprudent et présomptueux de se croire physionomiste pour
+avoir lu le livre de Lavater, même avec toute l'attention possible. Il
+n'est pas de bonne démonstration sans l'application et l'exemple. Ici
+l'exemple est une planche gravée plus ou moins exactement. Ces gravures
+sont généralement fort médiocres, et, fussent-elles meilleures, elles
+seraient loin encore de révéler à l'œil le plus clairvoyant toutes
+les variétés, toutes les finesses, toutes les complications du travail
+de la nature. Il faudrait pratiquer l'étude sur des sujets humains,
+comme on l'a fait pour Gall, mais la pratiquer ainsi sous la direction
+des maîtres; autrement la moindre erreur du dessinateur peut entraîner
+l'adepte dans une suite éternelle d'erreurs graves dans l'application.
+Je n'oserais certainement pas établir désormais de jugement sur une
+physionomie tant soit peu compliquée; j'y mettrais infiniment plus de
+scrupule qu'il ne m'est arrivé jusqu'ici d'en avoir en m'abandonnant à
+mon instinct ou à de certaines notions grossières que nous avons tous de
+la physiognomonie sans l'avoir étudiée, notions bien hardies et bien
+fausses pour la plupart, je vous assure.
+
+Il me suffira de vous dire que Lavater distingue deux champs
+d'observation: les parties molles de la figure et les parties solides.
+Les parties solides, le front, les plans immobiles, la courbe du nez, le
+contour du menton, indiquent les _facultés_. Les parties molles, la
+peau, les chairs, les cartilages et les membranes, par leurs
+altérations ou leur pureté, par la couleur, par l'attitude, par les
+plis, par la tension, par l'excroissance ou la réduction, révèlent les
+_habitudes_ de la vie, les vices ou les vertus, tout ce qui a été
+_acquis_. La conformation osseuse n'indique que ce qui a été _donné_ par
+la nature, et c'est ainsi que la grandeur se rencontre souvent sur le
+haut d'un visage dont le bas décèle la sensualité passée à l'état
+d'abrutissement. Il ne faut pas oublier que Lavater est spiritualiste.
+Il pense, comme vous et moi, que l'homme est _libre_, qu'il reçoit des
+mains de la Providence sa part toujours équitable dans le grand héritage
+du bien et du mal que lui légua le premier homme, et qu'il lui est donné
+de la force en raison de ses appétits, tant qu'il ne foule pas aux pieds
+la pensée de l'entretenir par ses efforts sur lui-même. Les
+matérialistes admettent bien aussi, je suppose, l'influence de
+l'éducation et de l'expérience sur l'organisation; et en adjugeant au
+hasard l'explication de toutes les destinées humaines, on reconnaît tout
+aussi vite les variations que les changements et les vicissitudes de la
+pensée et du caractère impriment à la partie matérielle de notre être.
+Ainsi l'attitude du corps entier, la forme et l'attitude de tous les
+membres, la démarche, le geste, tout révèle dans l'homme le caractère
+qu'il a ou celui qu'il veut se donner. Tout le talent de l'observateur
+consiste à distinguer la réalité de l'affectation, quelque savante et
+soutenue qu'elle soit. Voici ce que dit Lavater d'un homme qui s'appuie
+sur ses reins, les jambes écartées et les mains derrière le dos:
+
+«Jamais l'homme modeste et sensé ne prendra une pareille attitude; ce
+maintien suppose nécessairement de l'affectation et de l'ostentation, un
+homme qui veut s'accréditer à force de prétentions, une tête éventée,»
+etc.
+
+Certes, Lavater n'eût pas appliqué cette observation à Napoléon, et
+d'ailleurs elle est si juste, qu'elle explique le rire méprisant qui
+s'empare de tout homme de bon sens en voyant sur nos théâtres un
+histrion présenter la charge insolente de l'homme de génie. Talma a pu
+seul l'imiter, parce que Talma dans sa classe était un homme de génie,
+lui aussi.
+
+En général, si, après avoir lu Lavater, vous faites l'application de vos
+souvenirs à des hommes d'exception, vous serez frappé de la vérité de se
+décisions. Ces caractères étant tranchés et hardiment dessinés par la
+nature, vous y verrez des exemples éclatants, appréciables au premier
+coup d'œil. Il n'en sera pas de même pour les sujets médiocres. Leurs
+petites vertus et leurs petits vices seront mollement accusés sur des
+visages insignifiants. Leur médiocrité résulte d'un ensemble de facultés
+vulgaires dont pas une n'est l'intelligence, pas une l'idiotisme.
+Diverses doses d'aptitudes, dont pas une n'envahit précisément les
+autres, donnent au visage plusieurs expressions dont pas une n'est la
+principale et la dominante. Comment prononcer sur de telles
+physionomies, à moins d'une habileté et d'une patience excessives?
+Cependant le bon Lavater, qui ne dédaigne rien, et qui prend plaisir à
+relever et à encourager tout bon instinct, quelque peu développé qu'il
+soit, nous fait lire de force, sur ces visages sans attraits, la
+finesse, l'esprit d'ordre, le bon sens, la mémoire; s'il n'y trouve pas
+ces qualités, il y trouve à estimer la candeur, la douceur, la probité.
+Un mendiant lui tend un jour la main: Combien vous faut-il mon ami?
+s'écrie le physionomiste frappé de l'honnêteté qu'exprime ce visage.--Je
+voudrais bien avoir neuf sous, répond le bonhomme.--Les voici, reprend
+le physionomiste; pourquoi ne m'en demandez-vous pas davantage? je vous
+donnerais tout ce que vous me demanderiez.--Je vous assure, monsieur,
+dit le pauvre, que j'ai là tout ce qu'il me faut.
+
+On amène devant Lavater un garçon et une jeune fille: l'une qui demande
+du pain pour le fruit de ses amours avec le jeune homme, l'autre qui
+accuse la jeune fille d'être une débauchée et une trompeuse. Celui-ci
+émeut tout son auditoire par une assurance extraordinaire et toutes les
+apparences d'une vertueuse indignation; l'autre est troublée, elle ne
+sait que pleurer et demander à Dieu de faire connaître la vérité.
+Lavater est incertain; il les examine attentivement et prononce en
+faveur de la jeune fille. Bientôt, après avoir satisfait à la loi, le
+jeune homme avoue ses torts. Lavater raconte cette aventure d'une
+manière touchante et qui rappelle les drames à sentiment de Kotzebuë.
+
+La grande différence entre les observations de Gall et celles de
+Lavater, en ce qui concerne la phrénologie, c'est que l'un fait résider
+les facultés les plus importantes dans la partie antérieure de la tête,
+et se borne à penser que l'autre face du crâne _ne doit pas être
+indifférente_ à quiconque en voudra faire l'objet d'une étude spéciale;
+tandis que l'autre, dédaignant l'étude de la face humaine, dessine au
+crayon, sur tout le crâne, le siége des facultés et des instincts. Je
+crains que Gall n'ait cherché l'originalité d'un système aux dépens
+d'une des faces de la vérité. En ne voulant pas être le disciple et le
+continuateur de Lavater, en voulant _créer_ à tout prix une science, il
+est tombé dans de graves préventions. Diviser ainsi l'âme par
+compartiments symétriques comme les cases d'un échiquier me semble une
+décision trop rigoureuse pour n'être pas empreinte d'un peu de
+charlatanisme. Je trouve plus de noblesse, plus de grandeur et en même
+temps plus de vraisemblance dans ce vaste coup d'œil de Lavater, qui
+embrasse tout l'être et l'interroge dans ses moindres mouvements.
+
+Je ne connais pas assez le système de Gall pour discuter davantage sur
+ce sujet. D'ailleurs, je vous l'ai dit, ce n'est pas par une
+dissertation sur la physiognomonie que je veux vous engager à lire
+Lavater, c'est en vous recommandant ce livre comme une œuvre
+édifiante, éloquente, pleine d'intérêt, d'onction et de charme. Vous y
+trouverez, dans les parties les plus systématiques, le même élan de
+bonté, le même besoin de tendresse et de sympathie; en même temps une
+connaissance si approfondie des mystères et des contradictions de
+l'homme moral, que cela seul suffirait pour constituer une œuvre de
+génie. Voici un fragment où vous trouverez à la fois l'esprit de
+système, la chaleur de l'éloquence, la haute science du cœur humain
+et l'enthousiasme de la bonté. Il s'agit de l'influence réciproque des
+physionomies les unes sur les autres:
+
+«La conformité du système osseux suppose aussi celle des nerfs et des
+muscles. Il est vrai cependant que la différence de l'éducation peut
+affecter ceux-ci de manière qu'un œil expérimenté ne sera plus en
+état de trouver les points d'attraction. Mais rapprochez ces deux formes
+fondamentales qui se ressemblent, elles s'attireront mutuellement;
+écartez ensuite les entraves qui les gênaient, et bientôt la nature
+triomphera. Elles se reconnaîtront comme _chair de leurs chair_ et comme
+_os de leurs os_. Bien plus: les visages même qui diffèrent par la forme
+fondamentale peuvent s'aimer, se communiquer, s'attirer, s'assimiler; et
+s'ils sont d'un caractère tendre, sensible, susceptible, cette
+conformité établira entre eux, avec le temps, un rapport de physionomie
+qui n'en sera que plus frappant . . . .
+
+ * * * * *
+
+«L'assimilation m'a toujours paru plus frappante dans le cas où, sans
+aucune intervention étrangère, le hasard réunissait un génie purement
+communicatif et un génie purement fait pour recevoir, lesquels
+s'attachaient l'un à l'autre par inclination ou par besoin. Le premier
+avait-il épuisé tout son fonds, le second reçu tout ce qui lui était
+nécessaire, l'assimilation de leurs physionomies cessait aussi. Elle
+avait atteint pour ainsi dire _son degré de satiété_.
+
+«Encore un mot à toi, jeune homme trop facile et trop sensible! Sois
+circonspect dans tes liaisons, et ne va point aveuglément te jeter entre
+les bras d'un ami que tu n'as pas suffisamment éprouvé, une fausse
+apparence de sympathie pourra te séduire; garde-toi de t'y livrer. Sans
+doute il existe quelqu'un dont l'âme est à l'unisson de la tienne.
+Prends patience, il se présentera tôt ou tard, et lorsque tu l'auras
+trouvé, il te soutiendra, il t'élèvera, il te donnera ce qui te manque,
+et il t'ôtera ce qui t'est à charge; le feu de ses regards animera les
+tiens, sa voix harmonieuse adoucira la rudesse de la tienne, sa prudence
+réfléchie calmera ta vivacité impétueuse; la tendresse qu'il te porte
+s'imprimera dans les traits de ton visage, et tous ceux qui le
+connaissent le reconnaîtront en toi. Tu seras ce qu'il est, et tu n'en
+resteras pas moins ce que tu es. Le sentiment de l'amitié te fera
+découvrir en lui des qualités qu'un œil indifférent apercevrait à
+peine. C'est cette faculté de voir et de sentir ce qu'il y a de divin
+dans ton ami qui assimilera ta physionomie à la sienne.»
+
+Voici un portrait du débauché qui me semble digne d'un haut talent de
+prédication:
+
+«La paresse, l'oisiveté, l'intempérance, ont défiguré ce visage. Ce
+c'est pas ainsi du moins que la nature avait formé ces traits. Ce
+regard, ces lèvres, ces rides expriment une soif impatiente et qu'il est
+impossible d'apaiser. Tout ce visage annonce un homme qui veut et ne
+peut pas, qui sent aussi vivement le besoin que l'impuissance de le
+satisfaire. Dans l'original, c'est surtout le regard qui doit marquer ce
+désir toujours contrarié et toujours renaissant, qui est en même temps
+la suite et l'indice de la nonchalance et de la débauche.
+
+«Jeune homme, regarde le vice, quel qu'il soit, sous sa véritable forme;
+c'en est assez pour le fuir à jamais.»
+
+Est-il rien de plus beau et de plus attrayant que cette peinture de
+l'amitié? est-il rien de plus effrayant que cette peinture du vice?
+Lavater cite à ce propos une strophe d'un cantique de Gellert, dont la
+traduction ne me semble manquer ni de la force ni de la naïveté qui
+doivent caractériser ces sortes d'ouvrages.
+
+ O toi dont l'aspect épouvante,
+ Que ta jeunesse était brillante
+ Hélas! où sont tes agréments?
+ De la destruction l'image
+ Sillonne déjà ton visage
+ Et prêche tes égarements.
+
+Les réflexions de Lavater sur une planche gravée qui représente la
+figure de Voltaire dans plus de vingt attitudes différentes, ne sont pas
+moins remarquables par leur sagesse et leur vérité.
+
+«Nous voyons ici un personnage plus grand, plus énergique que nous. Nous
+sentons notre faiblesse en sa présence, mais sans qu'il nous agrandisse;
+au lieu que chaque être qui est à la fois grand et bon ne réveille pas
+seulement en nous le sentiment de notre faiblesse, mais, par un charme
+secret, nous élève au-dessus de nous-mêmes et nous communique quelque
+chose de sa grandeur. Non contents d'admirer, nous aimons, et, loin
+d'être accablés du poids de sa supériorité, notre cœur agrandi se
+dilate et s'ouvre à la joie. Il s'en faut bien que ces visages de
+Voltaire produisent un effet semblable. En les voyant, on n'a lieu
+d'attendre ou d'appréhender qu'un trait satirique, une saillie mordante.
+Ils humilient l'amour-propre et terrassent la médiocrité.»
+
+Il n'est pas un lecteur de Lavater qui n'ait cherché avidement dans la
+galerie de ses portraits, une ressemblance physique avec soi-même, et,
+dans l'application de cette même physionomie, la clef de sa propre
+organisation et de sa propre destinée. Malgré soi, l'esprit s'y attache
+avec une inquiétude superstitieuse. Or, je vous dirai qu'une figure plus
+maigre, plus mâle et plus âgée que celle de votre meilleur ami, mais
+empreinte d'une ressemblance linéaire très-frappante, est accompagnée de
+cette analyse. Vous jugerez mieux que moi de la ressemblance morale.
+Quant à moi, je m'abstiens de prononcer, votre meilleur ami étant
+l'individu que j'aie pu juger avec le moins d'impartialité, soit dans
+la bonne, soit dans la mauvaise fortune.--Le portrait est celui d'un
+peintre médiocre, Henri Fuessli.
+
+«Il nous faut caractériser cette physionomie, et nous en dirons bien des
+choses. La courbe que décrit le profil dans son ensemble est déjà des
+plus remarquables; elle indique un caractère énergique, qui ne connaît
+point d'entraves. Le front, par ses contours et sa position, convient
+plus au poëte qu'au penseur; j'y découvre plus de force que de douceur,
+le feu de l'imagination plutôt que le sang-froid de la raison. Le nez
+semble être le siége d'un esprit hardi. La bouche promet un esprit
+d'application et de précision; et cependant il en coûte à cet artiste de
+mettre la dernière main à son œuvre. Sa grande vivacité l'emporte sur
+la mesure d'attention et d'exactitude dont le doua la nature, et qu'on
+reconnaît encore dans les détails de ses ouvrages. Quelquefois même on y
+trouve des endroits d'un fini recherché, qui contrastent singulièrement
+avec la négligence de l'ensemble.
+
+«On pourra se douter aisément qu'il est sujet à des mouvements
+impétueux. Mais dira-t-on qu'il aime avec tendresse, avec chaleur, avec
+excès? Rien n'est pourtant plus vrai, quoique d'un autre côté son amour
+ait toujours besoin d'être réveillé par la présence de l'objet aimé;
+absent, il l'oublie et ne s'en met plus en peine. La personne qu'il
+chérit pourra le mener comme un enfant tant qu'elle restera près de lui.
+Si elle le quitte, elle peut compter sur toute son indifférence. Il a
+besoin d'être frappé pour être entraîné; quoique capable des plus
+grandes actions, la moindre complaisance lui coûte. Son imagination vise
+toujours au sublime et se plaît aux prodiges. Le sanctuaire des grâces
+ne lui est pas fermé; mais il n'aime point à leur sacrifier. On remarque
+dans les principales figures de ses tableaux une sorte de tension qui, à
+la vérité, n'est pas commune, mais qu'il pousse souvent jusqu'à
+l'exagération, aux dépens de la raison. Personne n'aime avec plus de
+tendresse, le sentiment de l'amour se peint dans son regard; mais la
+forme et le système osseux de son visage caractérisent en lui le goût
+des scènes terribles, des actes de puissance et l'énergie qu'elles
+exigent.
+
+«La nature le forma pour être poëte, peintre ou orateur. Mais le sort
+inexorable ne proportionne pas toujours la volonté à nos forces; il
+distribue quelquefois une riche mesure de volonté à des âmes communes
+dont les facultés sont très-bornées, et souvent il assigne aux grandes
+facultés une volonté faible et impuissante.»
+
+Je ne sais s'il existe une biographie de Jean-Gaspard Lavater; sa vie
+doit être aussi belle et aussi édifiante que ses écrits. Si j'étais
+comme vous en Suisse, je voudrais aller à Zurich, exprès pour recueillir
+des documents sur la destinée de cet homme évangélique. Mais quoi! son
+nom est peut-être déjà effacé de la mémoire de ses compatriotes; à peine
+reste-t-il une pierre tumulaire qui le conserve? Si vous avez passé par
+là, dites-moi ce qui en est.
+
+Au reste, on peut dire que l'on connaît les actions de l'homme quand on
+connaît son âme, et je vous recommande de lire en entier son portrait
+fait par lui-même, à côté de la planche qui le représente. C'est en
+apparence une organisation très-délicate, très-fine, très-exquise. Sans
+vous aider de la description, vous reconnaîtrez des facultés spéciales,
+je dirais presque fatales; la tranquillité de l'âme jetant une grande
+douceur sur un visage mobile; la sérénité de la vertu brillant à travers
+le léger voile d'une complexion irritable, impressionnable, nerveuse au
+plus haut degré.--Voici le résumé de l'analyse détaillée qu'il nous
+donne de sa figure et de son caractère:
+
+«Sans connaître l'original, je dirais avec pleine certitude que j'y
+aperçois beaucoup d'imagination, un sentiment vif et rapide, mais qui ne
+conserve pas longtemps les premières impressions; un esprit clair, qui
+ne cherche qu'à s'instruire, et qui s'attache à l'analyse plutôt qu'aux
+recherches profondes; plus de jugement que de raison; un grand calme
+avec beaucoup d'activité, et de la facilité à proportion. Cet homme,
+dirais-je encore, n'est pas fait pour le métier des armes ni pour le
+travail du cabinet. Un rien l'oppresse: laissez-le agir librement, il
+n'est que trop accablé déjà. Son imagination et sa sensibilité
+transforment un grain de sable en une montagne; mais, grâce à son
+élasticité naturelle, une montagne souvent ne lui pèse pas plus qu'un
+grain de sable.
+
+«Il aime, sans avoir jamais été amoureux. Pas un de ses amis ne s'est
+encore détaché de lui. Son caractère pensif le ramène sans cesse aux
+préceptes qu'il s'est tracés, et dont il s'est fait cette espèce de
+code:
+
+«Sois ce que tu es; que rien ne soit grand ni petit à tes yeux. Sois
+fidèle dans les moindres choses. Fixe ton attention sur ce que tu fais
+comme si tu n'avais que cela seul à faire. Celui qui a bien agi dans le
+moment actuel a fait une bonne action pour l'éternité. Simplifie les
+objets, soit en agissant, soit en jouissant, soit en souffrant. Donne
+ton cœur à celui qui gouverne les cœurs. Sois juste et exact dans
+les plus petits détails. Espère en l'avenir. Sache attendre, sache jouir
+de tout, et apprends à te passer de tout.»
+
+Il est intéressant de lui entendre raconter de quelle sorte il devint
+passionné pour la physiognomonie. «Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans,
+dit-il, je ne m'étais pas encore imaginé de faire des remarques sur les
+physionomies. Quelquefois cependant, à la première vue de certains
+visages, j'éprouvais une sorte de tressaillement qui durait encore
+quelques instants après le départ de la personne, sans que j'en susse la
+cause, ou même sans que je songeasse à la physionomie qui l'avait
+produit.»
+
+Pour moi, j'ai toujours pensé que certaines organisations sont si
+exquises qu'elles possèdent des facultés presque divinatoires. En elles
+l'enveloppe terrestre est si éthérée, si diaphane, si impressionnable,
+que l'esprit qui les anime semble voir et pénétrer à travers la matière
+qui enveloppe ou compose le monde extérieur. Leur fibre est si tendre
+et si déliée que tout ce qui échappe aux sens grossiers des autres
+hommes la fait vibrer, comme la moindre brise émeut et fait frémir les
+cordes d'une harpe éolique. Vous devez être une de ces organisations
+perfectionnées et quasi-angéliques, mon cher Franz. Votre physionomie,
+votre complexion, votre imagination, votre génie, décèlent ces facultés
+dont le ciel dote ses _vases d'élection_. Moi, je suis de ceux qui
+dorment la nuit, qui marchent et mangent durant le jour. J'ai une de ces
+organisations actives, robustes, insouciantes, rompues à la fatigue, sur
+lesquelles s'émoussent toutes les délicatesses de la perception et
+toutes les révélations du sens magnétique. J'ai trop vécu en paysan, en
+bohémien, en soldat. J'ai épaissi mon écorce, j'ai durci la peau de mes
+pieds sur les pierres de tous les chemins, et je me rappelle avec
+étonnement ces jours de ma jeunesse où la moindre inquiétude, où la
+moindre espérance me crispaient comme une sensitive. Pourquoi suis-je
+devenu un rocher?
+
+Ainsi l'a voulu ma destinée; mais en devenant rude et sauvage, je n'en
+suis pas moins resté dévot jusqu'à la superstition envers les
+organisations supérieures. Plus je me sens retourner à la condition du
+travailleur vulgaire, plus j'ai de crainte et de respect pour ces êtres
+frêles et nerveux qui vivent d'électricité, et qui semblent lire dans
+les mystères du monde surnaturel. J'ai une frayeur affreuse des
+fatalistes, des sorciers, des somnambules, des inspirés, des devins et
+des pythonisses. Si on frappe mon imagination par une apparence de
+sorcellerie ou de divinité, j'ai un tel goût pour le prodigieux que je
+suis capable de me livrer à l'étrange et inexplicable attrait de la
+peur.
+
+Le pouvoir de Lavater sur moi eût été immense si je l'eusse connu,
+puisque, du fond de la tombe, sa puissance intellectuelle, jointe à tant
+de vertus et à une si profonde sagesse, fait sur mon cœur une
+impression si vive et si absolue. Depuis que je suis confiné dans cette
+retraite, le souvenir de tout ce qui m'est cher ne se présente plus à
+moi qu'à travers le miroir magique qu'il a mis devant mes yeux. Je salue
+à l'aspect de vos spectres chéris, ô mes amis! ô mes maîtres! les
+trésors de grandeur ou de bonté qui sont en vous, et que le doigt de
+Dieu a révélés en caractères sacrés sur vos nobles fronts! La voûte
+immense du crâne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et
+si complète dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique faculté
+domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont
+l'énergie ferait trembler si la délicatesse exquise de l'intelligence ne
+résidait dans la narine, la bonté surhumaine dans le regard, et la
+sagesse indulgente dans les lèvres; cette tête, qui est à la fois celle
+d'un héros et celle d'un saint, m'apparaît dans mes rêves à côté de la
+face austère et terrible du grand Lamennais. Ici le front est un mur
+roide et uni, une table d'airain, siège d'une vigueur indomptable et
+_sillonnée_, comme celle d'Éverard, _entre les sourcils, de ces
+incisions perpendiculaires qui appartiennent exclusivement_, dit
+Lavater, _à des gens d'une haute capacité qui pensent sainement et
+noblement_. La chute rigide du profil et l'étroitesse anguleuse de la
+face conviennent sans aucun doute à la probité inflexible, à l'austérité
+cénobitique, au travail incessant d'une pensée ardente et vaste comme le
+ciel. Mais le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage
+change ma terreur en confiance, mon respect en adoration. Les voyez-vous
+se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frêle, qui ont
+paru cependant comme des géants devant les Parisiens étonnés, lorsque la
+défense d'une sainte cause les tira dernièrement de leur retraite, et
+les éleva sur la montagne de Jérusalem pour prier et pour menacer, pour
+bénir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs
+de la loi jusque dans leur synagogue?
+
+Moi, je les vois sans cesse quand j'erre, le soir, dans les vastes
+chambres obscures de ma maison déserte. Je vois derrière eux Lavater
+avec son regard clair et limpide, son nez pointu, indice de finesse et
+de pénétration, sa ressemblance ennoblie avec Érasme, son geste paternel
+et sa parole miséricordieuse et fervente. Je l'entends me dire: «Va,
+suis-les, tâche de leur ressembler, voilà tes maîtres, voilà tes guides;
+recueille leurs conseils, observe leurs préceptes, répète les formules
+saintes de leurs prières. Ils connaissent Dieu, ils t'enseigneront ses
+voies. Va, mon fils, que tes plaies se guérissent, que tes blessures se
+ferment, que ton âme soit purifiée, qu'elle revête une robe nouvelle,
+que le Seigneur te bénisse et te remette au nombre de ses ouailles.»
+
+Et puis, je vois passer aussi des fantômes moins imposants, mais pleins
+de grâce ou de charme. Ce sont mes compagnons, ce sont mes frères. C'est
+vous surtout, mon cher Franz, que je place dans un tableau inondé de
+lumière, apparition magique qui surgit dans les ténèbres de mes soirées
+méditatives. A la lueur des bougies, à travers l'auréole d'admiration
+qui vous couronne et vous enveloppe, j'aime, tandis que vos doigts
+sèment de merveilles nouvelles les merveilles de Weber, à rencontrer
+votre regard affectueux qui redescend vers moi et semble me dire:
+«Frère, me comprends-tu? c'est à ton âme que je parle.»--Oui, jeune ami,
+oui, artiste inspiré, je comprends cette langue divine et ne puis la
+parler. Que ne suis-je peintre du moins, pour fixer sur votre image ces
+éclairs célestes qui l'embrasent et l'illuminent, lorsque le dieu
+descend sur vous, lorsqu'une flamme bleuâtre court dans vos cheveux, et
+que la plus chaste des muses se penche vers vous en souriant!
+
+Mais si je faisais ce tableau, je n'y voudrais pas oublier ce charmant
+personnage de Puzzi, votre élève bien-aimé. Raphaël et Tebaldeo, son
+jeune ami, ne parurent jamais avec plus de grâce devant Dieu et devant
+les hommes que vous deux, mes chers enfants, lorsque je vous vis un
+soir, à travers l'orchestre aux cent voix, quand tout se taisait pour
+écouter votre improvisation, et que l'enfant, debout derrière vous,
+pâle, ému, immobile comme un marbre, et cependant tremblant comme une
+fleur près de s'effeuiller, semblait aspirer l'harmonie par tous ses
+pores et entr'ouvrir ses lèvres pures pour boire le miel que vous lui
+versiez. On dit que les arts ont perdu leur poésie; je ne m'en aperçois
+guère, en vérité. Eh quoi! n'avons-nous pas passé de belles matinées et
+de beaux soirs dans ma mansarde aux rideaux bleus, atelier modeste, un
+peu près des neiges du toit en hiver, un peu réchauffé à la manière des
+plombs de Venise en été? Mais qu'importe? quelques gravures d'après
+Raphaël, une natte de jonc d'Espagne pour s'étendre, de bonnes pipes, le
+spirituel petit chat Trozzi, des fleurs, quelques livres choisis, des
+vers surtout (ô langue des dieux que j'entends aussi et ne puis parler
+non plus!), n'est-ce pas assez pour un grenier d'artiste? Lisez-moi des
+vers, improvisez-moi sur le piano ces délicieuses pastorales qui font
+pleurer le vieux Éverard et moi, parce qu'elles nous rappellent nos
+jeunes ans, nos collines et les chèvres que nous paissions. Laissez-moi
+savourer pendant ce temps l'ivresse du latakia, ou tomber en extase dans
+un coin derrière une pile de carreaux. N'avons-nous pas vu de beaux
+jours? n'avons-nous pas été de bons enfants du Dieu qui bénit les
+cœurs simples? n'avons nous pas vu fuir les heures, sans désirer d'en
+hâter le cours, comme font tous les hommes du siècle, pour arriver à je
+ne sais quel but misérable d'ambition ou de vanité? Vous souvenez-vous
+de Puzzi assis aux pieds du saint de la Bretagne, qui lui disait de si
+belles choses avec une bonté et une simplicité d'apôtre? vous
+souvenez-vous d'Éverard plongé dans un triste ravissement pendant que
+vous faisiez de la musique, et se levant tout à coup pour vous dire de
+sa voix profonde: «Jeune homme, vous êtes grand!» et de mon frère
+Emmanuel qui me cachait dans une des vastes poches de sa redingote pour
+entrer à la chambre des pairs, et qui, en rentrant chez moi, me posait
+sur le piano, en vous disant: «Une autre fois, vous mettrez mon cher
+frère dans un cornet de papier, afin qu'il ne dérange pas sa
+chevelure.» Vous souvenez-vous de cette blonde péri à la robe d'azur,
+aimable et noble créature, qui descendit, un soir, du ciel dans le
+grenier du poëte, et s'assit entre nous deux, comme les merveilleuses
+princesses qui apparaissent aux pauvres artistes dans les joyeux contes
+d'Hoffmann? Vous souvenez-vous de cette autre visite moins fantastique,
+mais grotesque en revanche, où nous nous conduisîmes en écoliers
+effrontés, au point que j'en ris encore, seul dans les ténèbres de la
+nuit... Chut! les échos de la maison déserte, peu habitués à une
+pareille inconvenance, s'éveillent et me répondent d'un ton irrité. Les
+dieux Lares se regardent avec étonnement et délibèrent de me
+chasser.--Pardon et soumission devant vous, hôtes mystérieux qui
+souffrez ici ma présence! vous savez que je vous respecte et vous
+crains; vous savez que je n'ai pas ouvert les persiennes aux rayons du
+soleil depuis que j'habite parmi vous; vous savez que je n'ai pas relevé
+les rideaux pour faire pénétrer les regards profanes des voisins dans
+vos retraites sacrées. Je n'ai pas brisé les rameaux de la vigne qui
+tapisse les murs. J'ai lu le beau livre de Lavater avec précaution et
+sans en essuyer la vénérable poussière. Je n'ai dérangé aucun meuble. Je
+n'ai pas cueilli les fleurs du préau. Je n'ai brisé aucune plante. J'ai
+marché sur la pointe du pied durant les nuits, pour ne point troubler la
+solennité de vos mystères. Ne me bannissez pas, ô dieux amis de l'homme
+pieux! n'envoyez point les larves et les lamies me tourmenter dans mon
+sommeil; et si vous m'apparaissez, que ce soit sous la forme des ombres
+de mes frères, avec leurs paroles de conseil et d'encouragement sur les
+lèvres.
+
+Il est remarquable qu'étant excessivement poltron j'aime autant la vie
+d'anachorète. C'est que j'aime ma peur elle-même; elle me détache du
+monde réel, et les émotions qu'elle me procure me font sentir vivement
+combien je suis spiritualiste dans mes croyances et dans mes
+superstitions. La nuit, quand la lune se couche derrière les flèches
+d'architecture _flamboyante_ de la cathédrale, il passe, dans les
+pampres qui couronnent mon seuil, des brises soudaines qui ressemblent
+aux frissons convulsifs de la souffrance. Je songe alors aux âmes du
+purgatoire, et je prie Dieu d'abréger leurs maux et leur attente.
+D'autres fois, lorsque je suis assis sous le tympan fleuronné de cette
+jolie porte gothique encadrée de feuillage qui me rappelle les amours de
+Faust et de Marguerite, il arrive tout à coup à côté de moi, sans que je
+l'aie entendu venir, un gros chat noir, qui miaule d'une voix lamentable
+en me présentant son dos hérissé, d'où s'échappent des étincelles
+électriques dès que j'y porte la main. C'est le chat du voisin qui vient
+par les toits et qui me rend le service gratuit de me délivrer des rats
+insolents. Eh bien! malgré ses bons offices, ce matou a une figure
+diabolique; ses yeux luisent dans la nuit comme des charbons ardents, et
+ses contorsions ont quelque chose d'infernal. Je n'oserais refuser de
+lui gratter l'oreille et de lui lisser le dos, car je craindrais qu'il
+ne prît tout d'un coup sa véritable forme et qu'il ne s'envolât par les
+airs avec un grand éclat de rire. Quand même il n'y a ni chat ni brise
+dans le préau, il s'y fait des bruits étranges que j'ai été longtemps à
+m'expliquer. C'est un écroulement continuel de sable, qui, des tuiles du
+toit tombant dans les pampres, éveille mille autres bruits dans leurs
+feuilles émues; c'est à croire qu'une nuée de sorcières et de manches à
+balai prennent leurs ébats sur les combles; mais c'est tout simplement
+la maison qui tombe en poussière, en attendant qu'elle tombe en ruine;
+elle se lézarde, s'écaille, et à chaque instant sème du gravier dans mes
+cheveux. Eh quoi! chère maison déserte, tu veux déjà t'écrouler! tu
+dureras donc si peu de temps? Asile sacré où j'ai médité, seul et dans
+le silence, une si douce page de ma vie, seuil hospitalier que je veux
+baiser en partant, murailles sonores où j'ai, dormi si paisiblement sous
+l'aile de mon ange gardien; asile étroit et simple, beau de propreté et
+d'ordre au dedans, délicieux d'abandon et de désordre au dehors,
+n'étais-tu pas déjà mon refuge et mon abri? ne m'appartenais-tu pas en
+quelque sorte, et ne te préférais-je pas aux palais que les hommes
+recherchent? Ah! tu aurais suffi aux besoins et aux désirs de ma vie
+entière. J'aurais lu les Pères de l'Église et les traités des saints sur
+la vie solitaire dans ta monastique enceinte! J'aurais fait ici de beaux
+rêves de perfection, si faciles à exécuter loin des bruits du monde et
+des vains discours des hommes! je m'y serais purifié des souillures de
+la vie; je m'y serais enseveli comme dans un cercueil de marbre sans
+tache; j'aurais mis tes vieux murs et tes rideaux de vigne en fleur
+entre le siècle pervers et mon âme timorée. Je n'en serais sorti que
+pour essayer de bonnes œuvres; j'y serais rentré dès que ma tâche eût
+été accomplie, afin de ne pas en commettre de mauvaises: et tu veux déjà
+retourner à la terre, des entrailles de laquelle les matériaux sont
+sortis? Fatiguée d'obéir aux volontés de l'homme, tu veux te briser et
+t'abattre pour te reposer, matière que la pensée humaine avait animée!
+Et quand je repasserai ici, je ne trouverai peut-être plus que des
+ruines à cette place où j'ai salué des lambris hospitaliers!--Mais de
+quoi m'occupé-je, ô insensé! Insecte à peine éclos ce matin, je
+m'inquiète de la destruction de la pierre et de la courte durée du
+ciment séculaire, quand ce soir je ne serai déjà plus; je plains ces
+murs qui se fendent, et les rides qui s'amassent à mon front, je ne les
+compte pas! Avant que ces herbes soient flétries, mes cheveux peut-être
+auront quitté mon crâne; avant que la gelée du prochain hiver ait
+partagé ces dalles, mon cœur se sera à jamais glacé dans la tombe.
+Qu'est-ce que la vie de l'homme dont il compte tous les instants,
+sachant que le dernier s'approche et qu'il n'y échappera pas? Ces murs,
+ces festons de lierre, ces tilleuls que le houblon embrasse, ces grands
+pignons qui semblent vouloir déchirer le ciel et que ronge l'humidité de
+la lune, tout cela songe-t-il à la destruction? toutes ces choses
+entendent-elles le balancier de l'horloge? est-ce pour elles que le
+timbre impitoyable mesure et compte le temps? Il n'y a que toi ici,
+homme mélancolique, créature éphémère et craintive, qui saches quelle
+heure il est; toi seul comprends cette voix lugubre qui part du clocher
+et qui coupe ta vie par petites portions égales, sans jamais s'arrêter
+ou se ralentir. Va, prends ton bâton et voyage; tu pourras revenir et
+trouver la maison debout. Telle qu'elle est, elle durera plus que toi;
+il faudra encore des années pour l'anéantir, un coup de vent te balayera
+peut-être demain!
+
+ * * * * *
+
+La nuit dernière, un grand vacarme a troublé mon sommeil; on a sonné à
+rompre la cloche, on a frappé à enfoncer la porte. Enfin, à travers le
+guichet, on m'a crié, comme dans les comédies:--Ouvrez, de par le
+roi.--Cette fois je n'ai pas eu peur; que peut-on craindre des hommes
+quand on a un passe-port en règle dans sa poche? La gendarmerie a trouvé
+le mien orthodoxe, et pourtant les rayons de lumière qu'on aperçoit
+parfois le soir aux fenêtres de cette maison inhabitée, le dîner
+pythagorique qui passe tous les jours par le guichet, ont été pour
+quelques voisins un grand sujet de crainte et de scandale. D'abord la
+lumière m'avait fait passer pour un esprit; mais le dîner, en révélant
+mon existence matérielle, m'a donné l'air d'un conspirateur. Il a fallu
+aller, ce matin, rendre compte de ma conduite aux magistrats. Mon
+innocence a été bientôt reconnue; mais j'ai appris, chemin faisant, que,
+pendant ma retraite, la face de la France avait été changée. L'explosion
+d'une _machine infernale_, dont les résultats ont été bien assez
+funestes par eux-mêmes, a donné au despotisme de prétendus droits sur
+les plus purs ou sur les plus paisibles d'entre nos frères. On s'attend
+à des actes féroces de ce pouvoir insolent qui s'intitule l'ordre et la
+justice. Allons, soit! Franz; la vie est la vie; il y aura à souffrir,
+il y aura à travailler tant qu'il y aura à vivre. Un désastre de plus ou
+de moins nous renversera-t-il? L'homme est libre par la volonté de
+Dieu. On peut enchaîner et faire périr le corps; on ne peut asservir
+l'homme moral. On dit qu'il y aura contre nos amis des sentences de mort
+et d'ostracisme; nous ne sommes rien en politique, nous autres, mais
+nous sommes les enfants de ceux qu'on veut frapper. Je sais qui vous
+suivrez sur l'échafaud ou dans l'exil; vous savez pour qui j'en ferai
+autant. Ainsi nous nous reverrons peut-être, Franz, non plus comme
+d'heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes dans les riantes
+vallées de la Suisse, ou dans les salles de concert, ou dans l'heureuse
+mansarde de Paris; mais bien sur l'autre rive de l'Océan, ou dans les
+prisons, ou au pied d'un échafaud; car il est facile de partager le sort
+de ceux qu'on aime quand on est bien décidé à le faire. Si faible et si
+obscur qu'on soit, on peut obtenir de la miséricorde d'un ennemi qu'il
+vous tue ou qu'il vous enchaîne. Ils veulent faire des martyrs, dit-on:
+Dieu soit loué! notre cause est gagnée. Bonjour, mon frère Franz; soyons
+gais; ce ne sont plus des temps de désolation que ceux où l'on peut se
+dévouer pour quelqu'un et mourir pour quelque chose. Que peut-on nous
+ôter, à nous qui n'avons jamais rien demandé au monde? Avons-nous
+quelque ambition folle dont il faudra guérir, quelque soif avide dont il
+faudra mourir? Malheureux sont ceux qui possèdent; ils ne pourront
+jamais rien sur ceux qui s'abstiennent. Nous ôtera-t-on les uns aux
+autres? pourra-t-on nous empêcher de vivre pour nos frères et de mourir
+avec eux?...
+
+Pendant que j'étais dehors, mon ami et mon hôte de la maison déserte est
+revenu de la campagne. Il a fait faucher l'herbe de la cour, il a fait
+tailler la vigne; les fenêtres sont ouvertes le jour, et les mouches
+entrent dans les chambres; la maison est rangée selon lui; selon moi,
+elle est ravagée. Ces mutilations, ce vandalisme, sont-ils un présage de
+ce qui va se passer en France? Allons-y voir; je pars. Où irai-je? je ne
+sais; là où quelqu'un des nôtres aura besoin de celui qui n'a besoin de
+personne, si ce n'est de Dieu! Je reçois de vos nouvelles par une lettre
+de Puzzi: vous avez un piano en nacre de perle; vous en jouez auprès de
+la fenêtre, vis-à-vis le lac, vis-à-vis les neiges sublimes du
+Mont-Blanc. Franz, cela est beau et bien; c'est une vie noble et pure
+que la vôtre; mais si nos saints sont persécutés, vous quitterez le lac,
+et le glacier, et le piano de nacre, comme je quitte Lavater, les
+pampres verts et la maison déserte, et vous prendrez le bâton du
+voyageur et le sac du pèlerin, comme je le fais maintenant en vous
+embrassant, en vous disant: Adieu, frère, et _à revoir_.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE PRINCE
+
+
+Car, enfin, à quoi servons-nous? s'écria-t-il en se laissant tomber sur
+un banc de pierre en face du château. Quel noble emploi faisons-nous de
+nos facultés? qui profitera de notre passage sur la terre?
+
+--Nous servons, lui répondis-je en m'asseyant auprès de lui, à ne point
+nuire. Les oiseaux des champs ne font point de projets les uns pour les
+autres. Chacun d'eux veille à sa couvée. La main de Dieu les protège et
+les nourrit.
+
+--Tais-toi, poëte, reprit-il, je suis triste, et non mélancolique; je ne
+saurais jouer avec ma douleur, et les pleurs que je verse tombent sur un
+sable aride. Ne comprends-tu pas ce que c'est que la vertu? Est-ce une
+mare stagnante où pourrissent les roseaux, ou bien est-ce un fleuve
+impétueux qui se hâte et se gonfle dans son cours pour arroser et
+vivifier sans cesse de nouveaux rivages? Est-ce un diamant dont l'éclat
+doit s'enfouir dans un caillou, aux entrailles de la terre, ou bien une
+lumière qui doit jaillir comme un volcan et promener ses clartés
+magnifiques sur le monde?
+
+--La vertu n'est peut-être rien de tout cela, lui dis-je: ni le diamant
+enseveli, ni l'eau dormante; mais encore moins le fleuve qui déborde ou
+la lave qui dévore. J'ai vu le Rhône précipiter son onde impétueuse au
+pied des Alpes. Ses rives étaient sans cesse déchirées par son
+impatience, les herbes n'avaient pas le temps d'y croître et d'y
+fleurir. Les arbres étaient emportés avant d'avoir acquis assez de force
+pour résister au choc; les hommes et les troupeaux fuyaient sur la
+montagne. Toute cette contrée n'était qu'un long désert de sable, de
+pierres et de pâles buissons d'osier, où la grue, plantée sur une de ses
+jambes ligneuses, craignait de s'endormir toute une nuit. Mais j'ai vu,
+non loin de là, de minces ruisseaux s'échapper sans bruit du sein d'une
+grotte ignorée, et courir paisiblement sur l'herbe des prés qui
+s'abreuvait de leur eau limpide. Des plantes embaumées, croissaient au
+sein même du flot paisible; et la bergeronnette penchait son nid sur ce
+cristal, où les petits, en se mirant, croyaient voir arriver leur mère
+et battaient des ailes. La vertu, prends-y garde, ce n'est pas le génie,
+c'est la bonté.
+
+--Tu te trompes, s'écria-t-il, c'est l'un et l'autre; qu'est-ce que la
+bonté sans l'enthousiasme? qu'est-ce que l'intelligence sans la
+sensibilité? Toi, tu es bon, et moi je suis enthousiaste; crois-moi,
+nous ne sommes vertueux ni l'un ni l'autre.
+
+--Eh bien! contentons-nous, lui dis-je avec un soupir, de n'être pas
+dangereux. Regarde ce palais, songe à ceux qui l'habitent, et dis-moi si
+tu n'es pas réconcilié avec toi-même?
+
+--Hideuse consolation, répondit-il d'un ton qui m'émut profondément. Eh
+quoi! parce qu'il y a des serpents et des chacals, il faut se glorifier
+d'être une tortue! Non, mon Dieu! vous ne m'avez pas créé pour
+l'inertie; et plus le vice rampe et glapit autour de moi; plus je me
+sens le besoin d'étendre mes ailes et de frapper ces vils animaux du bec
+de l'aigle. Que veux-tu dire avec tes ruisseaux paisibles et tes grottes
+ignorées? Penses-tu que la vertu soit comme ces poisons qui deviennent
+salutaires en se divisant? crois-tu que douze hommes de bien, voués à
+l'obscurité et renfermés dans les voies étroites de la vie intérieure,
+soient plus utiles qu'un seul homme pieux qui voyage et qui exhorte? Le
+temps des patriarches n'est plus. Que les apôtres se lèvent; et qu'ils
+se fassent voir et entendre!
+
+--Patience! patience! lui dis-je; les apôtres sont en route; ils vont
+par divers chemins et par petites troupes. Ils s'appellent de différents
+noms et se vêtissent de diverses couleurs. Les plus fervents peut-être,
+parce qu'ils ont été les plus éprouvés, entonnent maintenant sur les
+grèves de la mer Rouge, comme dans les noires cavernes de la montagne du
+Dauphiné, leurs simples et sublimes cantiques:
+
+ Dieu! vos enfants vous aiment,
+ Ils seront forts et patients!
+
+Qu'importent leurs divisions, leurs erreurs, leurs revers et leurs
+fautes? Ils répondent avec calme: «Nous périrons, nous sommes des
+hommes; mais les idées ne meurent pas, et celle que nous avons jetée
+dans le monde nous survivra. Le monde nous traite de fous, l'ironie nous
+combat, et les huées du peuple nous poursuivent; les pierres et les
+injures pleuvent sur nous, les plus hideuses calomnies ont attristé nos
+cœurs: la moitié de nos frères a fui épouvantée; la misère nous
+ronge. Chaque jour notre faible troupeau diminue, et peut-être pas un de
+nous ne restera-t-il debout pour saluer de loin les horizons de la terre
+promise. Mais nous avons semé dans l'univers intelligent une parole de
+vérité qui germera. Nous mourrons calmes et satisfaits sur le sable du
+désert, comme ce peuple de Dieu qui couvrit de ses ossements les plaines
+sans fin de l'Arabie, et dont la nouvelle génération arriva toute jeune
+aux vertes collines de Chanaan.» Sont-ce là des paroles de fou? Et ce
+prêtre qui, tout seul, un matin, croisa les bras sur sa poitrine, et
+debout, au milieu de sa prière, le front et les yeux levés vers le ciel,
+s'écria d'une voix forte: «Christ! chaste amour! saint orgueil!
+patience! courage! liberté! vertu!» étaient-ce là des paroles de prêtre?
+Les murs de sa cellule en frémirent, et les anges émus dans le ciel
+s'écrièrent: «Dieu puissant! une flamme brillante vient de jaillir
+là-bas de ce monde épuisé. Nous l'avons vue, et voici que l'éclair
+traverse l'immensité et vient mourir à tes pieds. N'abandonne pas encore
+ce monde-là, ô Dieu bon! car il en sort parfois un rayon qui peut
+rallumer le soleil dans son atmosphère obscurcie; de faibles cris, des
+sons épars, des plaintes, des aspirations percent de temps en temps la
+nuée sombre qui l'enveloppe, et ces voix lointaines qui montent
+jusqu'ici attestent que la vertu n'est pas étouffée encore dans le
+cœur des hommes infortunés.» Ainsi parlent les anges, et sois sûr, ô
+mon ami! qu'aucune de nos bonnes intentions n'est perdue. Dieu les voit,
+il entend la prière la plus humble, et, à cette heure où nous parlons,
+ces étoiles qui nous regardent et nous écoutent lui répètent les paroles
+de ta souffrance et lui racontent les vertueuses angoisses de ton âme.
+
+--O mon ami! s'écria-t-il en se jetant dans mes bras, pourquoi n'es-tu
+pas tous les jours ainsi? pourquoi tant de jours d'apathie ou d'aigreur?
+Pourquoi tant d'heures d'ironie ou de dédain?
+
+--Parce que je suis un homme d'une pauvre santé et d'une pauvre tête,
+lui dis-je, sujet à la migraine et aux spasmes. Dieu me pardonne bien
+d'être injuste et ingrat à ces heures-là. Les reproches que j'adresse au
+ciel et la haine que je ressens pour les hommes retombent sur mon
+cœur comme un flot de bile corrosive, la pureté des étoiles n'en est
+pas ternie, et la Providence ne s'en émeut pas. La fatigue opère en moi
+le retour de la résignation, et il arrive, une ou deux fois par mois
+peut-être, qu'entre la colère et l'imbécillité, je me sens dans une
+disposition bonne et calme, où je peux accepter et prier.
+
+--Eh bien! quand ton âme arrive à ces heures de calme et de soulagement,
+s'écria mon ami, cours t'enfermer dans ton grenier, prends une plume,
+écris! Écris avec les larmes de tes yeux, avec le sang de ton cœur,
+et tais-toi le reste du temps. Quand tu souffres, viens avec nous; ne va
+pas te promener seul là-bas, le long des grottes humides, au clair de la
+lune; n'allume pas ta lampe à minuit, et ne reste pas les coudes appuyés
+sur ta table et le visage caché dans tes mains jusqu'au jour naissant.
+Ne nous dis plus qu'il y a des époques dans l'histoire où l'homme de
+bien doit se lier les pieds et les mains pour ne point agir. Ne nous dis
+pas que Siméon Stylite était un saint, et conviens que c'était un fou.
+Ne nous dis pas que la vertu est comme la chasteté des vestales et qu'il
+faut l'enterrer vivante pour la purifier. N'affecte pas cette tranquille
+indifférence et cette inertie volontaire qui cachent mal tes
+déchirements énergiques. Ou, si tu dis tout cela, ne le dis qu'à nous,
+qui essayerons de te combattre: ne le dis qu'à moi, qui pleurerai avec
+toi et souffrirai moins en ne souffrant pas seul.
+
+Je serrai la main de mon ami, et lui répondis après un moment
+d'émotion:--Ne crois pourtant pas que ma seule indolence me fasse
+conseiller le repos à mes ardents amis. Quand on peut empêcher un
+forfait, c'est une lâcheté de s'en laver les mains comme Pilate; mais
+quand on est, comme nous, perdu dans la masse vulgaire, la raison, et
+peut-être la conscience, commandent d'y rester. Que celui qui se sent
+investi d'une mission divine sorte des rangs; Dieu l'appelle, Dieu le
+soutiendra. Il guidera sa marche difficile au milieu des écueils; il
+l'éclairera, dans les ténèbres, du flambeau de la sagesse. Mais,
+dis-moi, combien crois-tu qu'il naisse de Christs dans un siècle?
+N'es-tu point effrayé et indigné comme moi de ce nombre exorbitant de
+rédempteurs et de législateurs qui prétendent au trône du monde moral?
+Au lieu de chercher un guide et d'écouter avidement ceux dont la parole
+est inspirée, l'espèce humaine tout entière se rue vers la chaire ou la
+tribune. Tous veulent enseigner; tous se flattent de parler mieux et de
+mieux savoir que ceux qui ont précédé. Ce misérable murmure qui plane
+sur notre âge n'est qu'un écho de paroles vides et de déclamations
+sonores, où le cœur et l'esprit cherchent en vain un rayon de chaleur
+et de lumière. La vérité, méconnue et découragée, s'engourdit ou se
+cache dans les âmes dignes de la recevoir. Il n'est plus de prophètes,
+il n'est plus de disciples. Le peuple égaré est plus orateur que les
+envoyés de Dieu. Tous les éléments de force et d'activité marchent en
+désordre et s'arrêtent paralysés dans le choc universel. Nous
+arriverons, dis-tu; mais dans combien de temps? Eh bien! résignons-nous,
+attendons! Pour se faire jour avec les bras et le flambeau dans cette
+multitude aveugle et impotente, il faudrait massacrer et incendier
+autour de soi. Ne sais-tu pas cela? Par combien de désastres certains ne
+faudrait-il pas établir un succès douteux! combien de crimes faut-il
+commettre envers la société pour lui faire accepter un bienfait! Cela ne
+convient point à des paysans comme nous, ô mon ami! et quand je vois un
+homme supérieur, ouvrir la bouche pour parler, ou avancer le bras pour
+agir, je tremble encore et je l'interroge d'un regard méfiant et sévère
+qui voudrait fouiller aux profondeurs de sa conscience. O Dieu! par
+quelles austères réflexions, par quelles épreuves sanctifiantes ne
+faudrait-il pas se préparer à jouer un rôle sur la scène du monde! Que
+ne faudrait-il pas avoir étudié, que ne faudrait-il pas avoir senti!
+Tiens, plantons dans notre jardin vingt-sept variétés de dahlias, et
+tâchons d'approfondir les mœurs du cloporte. N'aventurons pas notre
+intelligence au delà de ces choses, car la conscience n'est peut-être
+pas assez forte en nous pour commander à l'imagination. Contentons-nous
+d'être probes dans cette existence bornée où la probité nous est facile.
+Soyons purs, puisque tout nous y convie au sein de nos familles et sous
+nos toits rustiques. N'allons pas risquer notre petit bagage de vertu
+sur cette mer houleuse où tant d'innocences ont péri, où tant de
+principes ont échoué. N'es-tu pas saisi d'un invincible dégoût et d'une
+secrète horreur pour la vie active, en face de ce château où tant
+d'immondes projets et d'étroites scélératesses germent et éclosent
+incessamment dans le silence de la nuit? Ne sais-tu pas que l'homme qui
+demeure là joue depuis soixante ans les peuples et les couronnes sur
+l'échiquier de l'univers? Qui sait si, la première fois que cet homme
+s'est assis à une table pour travailler, il n'y avait pas dans son
+cerveau une honnête résolution, dans son cœur un noble sentiment?
+
+--Jamais! s'écria mon ami; ne profane pas l'honnêteté par une telle
+pensée; cette lèvre convexe et serrée comme celle d'un chat, unie à une
+lèvre large et tombante comme celle d'un satyre, mélange de
+dissimulation et de lasciveté; ces linéaments mous et arrondis, indices
+de la souplesse du caractère; ce pli dédaigneux sur un front prononcé,
+ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de constrastes sur une
+physionomie humaine révèlent un homme né pour les grands vices et pour
+les petites actions. Jamais ce cœur n'a senti la chaleur d'une
+généreuse émotion, jamais une idée de loyauté n'a traversé cette tête
+laborieuse; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosité
+si rare, que le genre humain, tout en le méprisant, l'a contemplé avec
+une imbécile admiration. Je te défie bien de t'abaisser au plus
+merveilleux de ses talents! Invoquons le Dieu des bonnes gens, le Dieu
+qui bénit les cœurs simples!
+
+Ici mon ami s'arrêta d'un air ironiquement joyeux, et, après quelques
+instants de silence, il reprit:--Quand je pense aux idées qui viennent
+de nous occuper en ce lieu, presque sous les fenêtres du plus grand
+fourbe de l'univers, nous, pauvres enfants de la solitude, dont tous
+les rêves, tous les soucis tendent à rendre notre honnêteté contagieuse,
+il me prend envie de me moquer de nous; car nous voici pleurant de
+tendresse pour l'humanité qui nous ignore, et qui nous repousserait si
+nous allions l'endoctriner, tandis qu'elle s'incline et se courbe sous
+la puissance intellectuelle de ceux qui la détestent et la méprisent.
+Vois un peu la face immobile et pâle de ce vieux palais! écoute, et
+regarde: tout est morne et silencieux; on se croirait dans un cimetière.
+Cinquante personnes au moins habitent ce corps de logis. Quelques
+fenêtres sont à peine éclairées; aucun bruit ne trahit le séjour du
+maître, de sa société ou de sa suite. Quel ordre, quel respect, quelle
+tristesse dans son petit empire! Les portes s'ouvrent et se ferment sans
+bruit, les valets circulent sans que leurs pas éveillent un écho sous
+ces voûtes mystérieuses, leur service semble se faire par enchantement.
+Regarde cette croisée plus brillante à travers laquelle se dessine le
+spectre incertain d'une blanche statue; c'est le salon. Là sont réunis
+des chasseurs, des artistes, des femmes éblouissantes, des hommes à la
+mode, ce que la France peut-être a de plus exquis en élégance et en
+grâce. Entend-on sortir de cette réunion un chant, un rire, un seul
+éclat de voix attestant la présence de l'homme? Je gage qu'ils évitent
+même de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une
+pensée sous ces lambris où tout est silence, mystère, épouvante secrète.
+
+Il n'est point un valet qui ose éternuer, pas un chien qui sache aboyer.
+Ne te semble-t-il pas que l'air, autour de ces tourelles mauresques, est
+plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le châtelain aurait-il
+imposé silence au vent du soir et au murmure des eaux? Peut-être a-t-il
+des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux
+Denys dans ses Latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une
+opinion et faire servir cette découverte à ses puérils et ténébreux
+projets. Voici, je crois, le roulement d'une voiture sur le sable fin
+de la cour. C'est le maître qui rentre; onze heures viennent de sonner à
+l'horloge du château. Il n'est point de vie plus régulière, de régime
+plus strictement observé, d'existence plus avarement choyée que celle de
+ce renard octogénaire. Va lui demander s'il se croit nécessaire à la
+conservation du genre humain, pour veiller à la sienne si ardemment! Va
+lui raconter que vingt fois le jour il te prend envie de te brûler la
+cervelle, parce que tu crains d'être ou de rester inutile, parce que tu
+t'effrayes de vivre sans vertu; et tu le verras sourire avec plus de
+mépris qu'une prostituée à qui une vierge pieuse irait se confesser de
+quelque tiédeur ou de quelque bâillement durant les offices divins.
+Demande par quel dévouement, par quelles bonnes actions sa journée est
+occupée; ses gens te diront qu'il se lève a onze heures, et qu'il passe
+quatre heures à sa toilette (temps perdu à essayer sans doute de rendre
+quelque apparence de vie à cette face de marbre, que la dissimulation et
+l'absence d'âme ont pétrifiée bien plus encore que la vieillesse). A
+trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture seul avec son
+médecin, et va se promener dans les allées solitaires de sa garenne
+immense. A cinq heures, on lui sert le plus succulent et le plus savant
+dîner qui se fasse en France. Son cuisinier est, dans sa sphère, un
+personnage aussi rare, aussi profond, aussi admiré que lui. Après ce
+festin, dont chaque service est solennellement annoncé par les fanfares
+de ses chasseurs, le prince accorde quelques instants à sa famille, à sa
+petite cour. Chaque mot exquis, miséricordieusement émané de ses lèvres,
+va frapper des fronts prosternés. Un saint canonisé n'inspirerait pas
+plus de vénération à une communauté de dévotes. A l'entrée de la nuit,
+le prince remonte en voiture avec son médecin et fait une seconde
+promenade. Le voici qui rentre, et sa fenêtre s'illumine là-bas, dans
+cet appartement reculé gardé par ses laquais, en son absence, avec une
+affectation de mystère si solennelle et si ridicule. Maintenant il va
+travailler jusqu'à cinq heures du matin. Travailler!... O lune, ne te
+lève pas encore! cache ton rayon timide derrière les noirs horizons de
+la forêt! Rivière, suspends ton cours déjà si lent et si pauvre.
+Feuilles, ne tremblez pas au front des arbres; grillons de la prairie,
+lézards des murailles, couleuvres des buissons, n'agitez pas l'herbe, ne
+soulevez pas les rameaux du lierre et de la scolopendre, ne faites pas
+crier les feuilles sèches et les tiges cassantes de l'ortie et du
+coquelicot. Nature entière, fais-toi muette et immobile comme la pierre
+du sépulcre: le génie de l'homme s'éveille, sa puissance doit t'effrayer
+et te frapper de respect; le plus habile et le plus important des
+princes de la terre va se courber sur une table, à la lueur d'une lampe,
+et du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de l'Olympe, il va
+remuer le monde avec le froncement de son sourcil.
+
+Misères, vanités humaines! superbes puérilités, orgueilleuses
+niaiseries! qu'a donc produit cet homme étonnant depuis soixante années
+de veilles assidues et de travaux sans relâche? Que sont venus faire
+dans son cabinet les représentants de toutes les puissances de la terre?
+Quels importants services ont donc reçu de lui tous les souverains qui
+ont possédé et perdu la couronne de France depuis un demi-siècle?
+Pourquoi le doucereux regard de cet homme a-t-il toujours inspiré une
+inconcevable terreur? Pourquoi tous les obstacles se sont-ils aplanis
+sous ses pas? Quelles révolutions a-t-il opérées ou paralysées? quelles
+guerres sanglantes, quelles calamités publiques, quelles scandaleuses
+exactions a-t-il empêchées? Il était donc bien nécessaire, ce voluptueux
+hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conquérant
+jusqu'au dévot borné, nous aient imposé le scandale et la honte de son
+élévation? Napoléon, dans son mépris, le qualifiait par une métaphore
+soldatesque et d'un cynisme énergique; et Charles X, dans ses jours
+d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui: _C'est pourtant un prêtre
+marié!_ Les a-t-il arrêtés dans leurs chutes terribles, ces maîtres
+tour à tour par lui adulés et trahis? Où sont ses bienfaits? où sont ses
+œuvres? Nul ne sait, nul ne peut, ne doit ou ne veut déclarer quels
+titres l'homme d'État inévitable possède à la puissance et à la gloire;
+ses actes les plus brillants sont enveloppés de nuages impénétrables,
+son génie est tout entier dans le silence et la feinte. Quelles
+turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie?
+Conçois-tu rien à cette manière de gouverner les peuples sans leur
+permettre de s'occuper de la gestion de leurs intérêts et d'entrevoir
+seulement l'avenir qu'on leur prépare? Voici les intendants et les
+régisseurs qu'on nous donne et à qui l'on confie, sans nous consulter,
+nos fortunes et nos vies! Il ne nous est pas permis de réviser leurs
+actes et d'interroger leurs intentions. De graves mystères s'agitent sur
+nos têtes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y
+atteindre. Nous servons d'enjeu à des paris inconnus dans les mains de
+joueurs invisibles: spectres silencieux qui sourient majestueusement en
+inscrivant nos destinées dans un carnet.
+
+--Et que dis-tu, m'écriai-je, de l'imbécillité d'une nation qui supporte
+cet infâme tripotage et qui laisse signer de son nom, de son honneur et
+de son sang d'infâmes contrats qu'elle ne connaîtra seulement pas?
+N'as-tu pas envie de monter à ton tour sur le théâtre politique?
+
+--Plus mes semblables sont avilis, répondit-il, plus je voudrais les
+relever. Je ne suis pas découragé pour eux. Laisse-moi m'indigner à mon
+aise contre cet homme impénétrable qui nous a fait marcher comme des
+pions sur son damier, et qui n'a pas voulu dévouer sa puissance à notre
+progrès. Laisse-moi maudire cet ennemi du genre humain qui n'a possédé
+le monde que pour larroner une fortune, satisfaire ses vices et imposer
+à ses dupes dépouillées l'avilissante estime de ses talents iniques. Les
+bienfaiteurs de l'humanité meurent dans l'exil ou sur la croix; et toi,
+tu mourras lentement et à regret dans ton nid, vieux vautour chauve et
+repu! Comme la mort couronne tous les hommes célèbres d'une auréole
+complaisante, tes vices et tes bassesses seront vite oubliés; on se
+souviendra seulement de tes talents et de tes séductions. Homme
+prestigieux, fléau que le maître du monde repoussa du pied et jeta sur
+la terre comme Vulcain le boiteux, pour y forger sans relâche une arme
+inconnue au fond des cavernes inaccessibles, tu n'auras rien à dire au
+grand jour du jugement. Tu ne seras pas même interrogé. Le Créateur, qui
+t'a refusé une âme, ne te demandera pas compte de tes sentiments et de
+tes passions.
+
+--Quant à moi, je le pense, interrompis-je, je suis convaincu que, chez
+certains hommes, le cœur est si chétif, si lent et si stérile, que
+nulle affection n'y saurait germer. Ils semblent éprouver des
+attachements plus durables que les autres, et leurs relations sont en
+effet solidement établies. L'égoïsme, l'intérêt personnel les ont
+formés; l'habitude et la nécessité les maintiennent. N'estimant rien, de
+tels hommes ne rencontrent jamais les déceptions qui nous abreuvent,
+nous pauvres rêveurs, qui ne pouvons aimer sans revêtir l'objet de notre
+affection d'une grandeur idéale. Nous nous trompons souvent, souvent il
+nous arrive d'écraser avec colère ce que nous avons caressé. Mais
+l'honneur, mais la foi aux serments, mais les scrupules de la probité,
+ne sont, aux yeux du diplomate, que des ressorts propres à imprimer
+certains mouvements à quelque rouage connu de lui seul; il sait les
+presser à propos et les faire servir, à leur insu, à l'accomplissement
+de l'œuvre d'iniquité dont lui seul possède le secret. Cela s'appelle
+_voir de haut_ en politique. Si l'homme pur s'éclaire de l'immoralité du
+diplomate, s'il s'assouplit en se corrompant, il est chaque jour plus
+apprécié de son maître; car, en diplomatie, ce qui est le plus utile est
+le plus estimable. Les mots ont un autre sens, les principes ont un
+autre aspect, les sentiments une autre forme dans ce monde-là que dans
+le nôtre. Au reste, il n'est pas si difficile qu'on le pense
+d'atteindre aux sublimités de cette science immonde; il ne s'agit que de
+mettre sa conscience sous ses pieds et de prendre exactement à rebours
+tous les principes de la morale universelle. Cela, il est vrai, serait
+impossible à plusieurs dans la pratique; mais si nous voulions tous deux
+jouer une scène de comédie pour divertir nos amis, je gage qu'avec un
+peu de hardiesse et un certain choix de mots adroitement expressifs,
+prudemment intelligibles, de ces mots de moyenne portée, comme la langue
+française peut en offrir beaucoup, nous saurions habiller très-décemment
+d'impudents sophismes, et nous donner sur un théâtre des airs d'hommes
+d'État sans beaucoup d'étude et sans la moindre invention. Nos amis nous
+comprendraient et riraient; mais si quelque niais bien ignorant venait à
+nous écouter, sois sûr qu'il nous prendrait pour de très-grands hommes,
+et qu'il s'en retournerait chez lui ébranlé, surpris, plein de doutes,
+avec la conscience malade et déjà à demi paralysée, avec le mauvais
+instinct déjà éveillé, frémissant d'espoir à l'idée de quelque larcin
+permis, de quelque injustice excusable, et surtout avec la tête farcie
+de nos jolies phrases de cour, les répétant à ses amis, les apprenant
+par cœur à ses enfants, sans s'apercevoir que le vol, le rapt et
+l'assassinat sont au bout de ces maximes élégantes. Ou bien, pour peu
+que ce niais fût éclairé, on le verrait se frotter les mains, affecter
+un sourire sardonique, un regard mystérieux, décocher, dans la
+conversation intime, quelqu'un de nos gracieux préceptes d'infamie, et
+recueillir autant de mystérieux regards d'approbation, autant de
+sardoniques sourires de sympathie qu'il y aurait de ses pareils autour
+de lui. Je ne me révolte guère contre l'existence inévitable de ces
+scélérats d'élite à qui la Providence, dans ses secrets desseins, laisse
+accomplir leur mission sur la terre. La fatalité agit directement sur
+les hommes remarquables, soit dans le bien, soit dans le mal. Il n'est
+pas besoin qu'elle s'occupe du vulgaire. Le vulgaire obéit à
+l'impulsion de ces leviers qu'une main invisible met en mouvement. C'est
+contre cette classe impotente et stupide, contre cette vase dormante qui
+se laisse remuer et creuser, produisant tout ce qu'on y plante, sans
+savoir pourquoi, sans demander quelle racine vénéneuse ou salutaire on
+enfonce dans ses flancs gras et inertes, c'est contre ces forêts de
+têtes de chardon que le vent penche et relève à son gré, que je
+m'indigne, moi qui veux rester dans la foule et qui ne peux supporter
+son poids, son murmure et son ineptie. C'est contre ces moutons à deux
+pieds qui contemplent les hommes d'État dans une lourde stupéfaction,
+et, s'étonnant de se voir tondre si lestement, se regardent et se
+disent: «Voilà de fiers hommes! et que nous voilà bien tondus!» O
+butors! vos pourceaux crient et ne s'amusent pas à admirer les ciseaux
+qui les châtrent.
+
+On ouvrit une fenêtre: c'était celle du prince.--Depuis quand les
+cadavres ont-ils chaud? dit mon ami en baissant la voix; depuis quand
+les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir? Quelles sont ces
+deux têtes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la
+lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son... comment dirai-je?
+car je ne profanerai pas le nom d'_ami_ dont se targue M. de M... devant
+les serviteurs et les subalternes. C'est un titre d'ailleurs qu'il ne se
+permettrait pas sans doute de prendre en présence du maître: car
+celui-ci doit sourire à tous les mots qui représentent des sentiments.
+Pour me servir d'un terme de leur métier, je dirai que M. de M... est
+l'_attaché_ du prince, quoique ses fonctions auprès de lui se bornent à
+admirer et à écrire sur un album tous les mots qui sortent depuis
+quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t'offre
+pour exemple, et qu'il faudra commenter dans le rôle que nous jouerons,
+si tu veux, au carnaval prochain, entre deux paravents, avec une
+toilette convenable, un maintien grave, des bâtons dans nos manches et
+des planches dans le dos, pour empêcher tout mouvement inconsidéré du
+corps ou des bras; nous aurons des masques de plâtre, et la scène
+commencera par ces mémorables paroles historiques:--_Méfions-nous de
+notre premier mouvement, et n'y cédons jamais sans examen, car il est
+presque toujours bon_. Qui croirait que la scélératesse érigée en
+doctrine de bonne compagnie, chose neuve par elle-même, et d'un effet
+piquant, eût aussi son pédantisme et ses lieux communs? Mais écoute ce
+cri rauque; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de
+rendre l'esprit? Je me trompe, c'est le cri de la chouette qui part des
+grands bois. Bien! chante plus fort, oiseau de malheur, crieuse de
+funérailles!... Ah! monseigneur, voilà une voix que vous ne sauriez
+faire rentrer dans la gorge de l'insolent. Entendez-vous ce refrain
+brutal des cimetières qui ne respecte rien, et qui ose dire à un homme
+comme vous que tous les hommes meurent, sans y ajouter le _presque_ du
+prédicateur de la cour?
+
+--Ton indignation est acerbe, lui dis-je, et ta colère est cruelle. Si
+cet homme pouvait nous entendre, voici comment je lui parlerais: Que
+Dieu prolonge tes jours, ô vieillard infortuné! météore prêt à rentrer
+dans la nuit éternelle! lumière que le destin promena sur le monde, non
+pour conduire les hommes vers le bien, mais pour les égarer dans le
+labyrinthe sans fin de l'intrigue et de l'ambition! Dans ses desseins
+impénétrables, le ciel t'avait refusé ce rayon mystérieux que les hommes
+appellent une âme, reflet pâle, mais pur, de la Divinité, éclair qui
+luit parfois dans nos yeux et nous laisse entrevoir l'immortelle
+espérance, chaleur douce et suave qui ranime de temps en temps nos
+esprits abattus, amour vague et sublime, émotion sainte qui nous fait
+désirer le bien avec des larmes délicieuses, religieuse erreur qui nous
+fait haïr le mal avec des palpitations énergiques. Être sans nom, tu fus
+pourvu d'un cerveau immense, de sens avides et délicats; l'absence de ce
+quelque chose d'inconnu et de divin qui nous fait hommes te fit plus
+grand que le premier d'entre nous, plus petit que le dernier de tous.
+Infirme, tu marchas sur les hommes sains et robustes; la plus vigoureuse
+vertu, la plus belle organisation n'était devant toi qu'un roseau
+fragile; tu dominais des êtres plus nobles que toi; ce qui te manquait
+de leur grandeur fit la tienne; et te voilà sur le bord d'une tombe qui
+sera pour toi creuse et froide comme celle de la vipère. Ton souffle
+était comme ton sein pétrifié. Derrière cette fosse entr'ouverte, il n'y
+a rien pour toi, pas d'espoir peut-être, pas même de désir d'une autre
+vie. Infortuné! l'horreur de ce moment sera telle qu'elle expiera
+peut-être tous les maux que tu as faits. Ton approche était funeste,
+dit-on; ton regard fascinait comme la brise des matinées d'avril, qui
+dessèche les bourgeons et les fleurs, et les sème au pied des arbres
+attristés. Ta parole flétrissait l'espérance et la candeur au front des
+hommes qui t'approchaient. Combien as-tu effeuillé de frais boutons?
+combien as-tu foulé aux pieds de saintes croyances et de douces
+chimères, problème vivant, énigme à face humaine? Combien de lâches
+as-tu faits? combien de consciences as-tu faussées ou anéanties? Eh
+bien! si les joies de ta vieillesse se bornent aux satisfactions de la
+vanité encensée, aux rares jouissances de la gourmandise blasée, mange,
+vieillard, mange, et respire l'odeur de l'encens mêlée à celle des mets.
+Qui pourrait t'envier ton sort et t'en souhaiter un pire? Pour nous, qui
+te plaignons autant d'avoir vécu que d'avoir à mourir, nous prierons
+pour qu'à ton lit de mort les adieux de ta famille, les larmes de
+quelque serviteur ingénu, n'éveillent pas en toi un mouvement de
+sensibilité ou d'affection inconnue; pour qu'il ne jaillisse pas une
+étincelle du caillou qui te servait de cœur. Nous prierons afin que
+tu t'éteignes sans avoir jamais pris feu au rayon du soleil qui fait
+aimer, afin que ton œil sec ne s'humecte point, que ton pouls ne
+batte pas, que tu ne sentes pas ce tressaillement que l'amour, l'espoir,
+le regret ou la douleur éveillent en nous; afin que tu ailles habiter
+les flancs humides de la terre, sans avoir senti, à sa surface, la
+chaleur de la végétation et le mouvement de la vie; afin qu'au moment de
+rentrer dans l'éternel néant, tu ne sentes pas la torture du désespoir,
+en voyant planer au-dessus de toi ces âmes que tu niais avec mépris,
+essences immortelles que tu te vantais d'avoir écrasées sous tes pieds
+superbes, et qui monteront vers les cieux quand la tienne s'évanouira
+comme un vain souffle; nous prierons alors afin que ton dernier mot ne
+soit pas un reproche à Dieu, auquel tu ne croyais pas!
+
+Une forme blanche et légère traversa l'angle du tapis vert et nous la
+vîmes monter l'escalier extérieur de la tourelle à l'autre extrémité du
+château.--Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste évoquée par toi,
+qui vient danser et s'ébattre au clair de la lune pour désespérer
+l'impie?--Non, cette âme, si c'en est une, habite un beau corps.--Ah!
+j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que...--Ne répète pas
+cela, lui dis-je en l'interrompant; épargne à mon imagination ces
+tableaux hideux et ces soupçons horribles. Ce vieillard a pu concevoir
+la pensée d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle,
+c'est impossible. Si la débauche rampante ou la sordide avarice habitent
+des êtres si séduisants et se cachent sous des formes aussi pures,
+laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans
+fiel, de bons villageois. Ami, ne laissons pas flétrir si aisément ce
+que nous possédons encore d'émotions douces et de sourires dans l'âme.
+Ne disons pas à notre cœur ce que notre raison soupçonne, laissons
+nos yeux éblouis lui commander la sympathie. Vous êtes trop charmante,
+madame la duchesse, pour n'être pas honnête et bonne.--Eh bien! soit:
+vous êtes bonne autant que belle, madame la duchesse, s'écria mon ami en
+souriant; c'est ce que je me persuadais volontiers, ce matin, en vous
+voyant passer. J'étais couché sur l'herbe du parc, à l'ombre des arbres
+resplendissants de soleil; à travers ce feuillage transparent de
+l'automne, vous sembliez darder des rayons dorés dans la brise chaude
+et moite du midi. Vêtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe
+de Diane, vous voliez, emportée par un beau cheval, dans un tilbury
+souple et léger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide;
+et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on),
+jaillissaient des éclairs magiques; je ne savais pas encore que vous
+étiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de
+courir le long de l'allée que vous suiviez pour vous voir plus
+longtemps. Mais depuis, je suis entré dans votre chambre et, ce portrait
+placé dans les rideaux de votre lit...--Cela seul, repris-je,
+m'empêcherait de mal interpréter le sentiment ingénu d'une
+reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection
+légitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et
+si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beauté, avec cette
+démarche fière et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces
+manières affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade; la beauté,
+la bonté chez une femme s'appellent et se soutiennent! Le Dieu des
+bonnes gens que tu invoquais tout à l'heure, je l'invoque aussi pour
+qu'il me préserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous
+des dehors si touchants, un insecte immonde dans le calice d'une fleur
+embaumée! Non, Paul, retournons au village avec cette jolie apparition
+de duchesse dans la mémoire; et si nous écrivons jamais quelque roman de
+chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses
+belles dents, de son beau regard et du soleil du parc à midi.
+
+Nous quittâmes le banc de pierre, et mon ami, revenant à sa première
+idée, me dit:--D'où vient donc que les hommes (et moi tout le premier,
+en dépit de moi-même) sont si jaloux des dons de l'intelligence?
+Pourquoi ceux-là seuls obtiennent-ils des couronnes immortelles sans le
+secours d'aucune vertu, tandis que la plus pure honnêteté, la bonté la
+plus tendre, demeurent ensevelies dans l'oubli, si le génie ou le
+talent ne les accompagne? Sais-tu que cela est triste et prouverait à
+des âmes chancelantes que la vertu est peine perdue ici-bas?--Si tu la
+considères comme une peine, lui répondis-je, c'est en effet une peine
+perdue. Mais n'est-ce pas une nécessité douce, une condition de
+l'existence, dans les cœurs qui l'ont comprise de bonne heure et de
+bonne foi? Les hommes la paient d'ingratitude, parce que les hommes sont
+bornés, crédules, oisifs, parce que l'attrait de la curiosité l'emporte
+chez eux sur le sentiment de la reconnaissance et sur l'amour de la
+vérité; mais en servant l'humanité, n'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut
+espérer sa récompense? Travailler pour les hommes dans le seul but
+d'être porté en triomphe, c'est agir en vue de sa propre vanité, et
+cette sorte d'émulation doit s'éteindre et se perdre dès les premiers
+mécomptes qu'elle rencontre. N'attendons jamais rien pour nous-mêmes
+quand nous entrons dans cette route aride du dévouement. Tâchons d'avoir
+assez de sensibilité pour pleurer et pour jouir de nos revers et de nos
+succès. Que notre propre cœur nous suffise, que Dieu le renouvelle et
+le fortifie quand il commence à s'épuiser!
+
+--Pourtant, je t'avoue, me dit mon ami suivant en lui-même le fil de sa
+rêverie, que je ne puis pas me défendre d'aimer ce Bonaparte, ce fléau
+de premier ordre devant l'ombre duquel tous les fléaux secondaires, mis
+en cendre par lui, paraissent désormais si petits et si peu méchants.
+C'était un grand tueur d'hommes, mais un grand charpentier, un hardi
+bâtisseur de sociétés; un conquérant, hélas! oui, mais un législateur!
+Cela ne répare-t-il point les maux de la destruction? Faire des lois,
+n'est-ce pas un plus grand bien que tuer des hommes n'est un grand mal?
+Il me semble voir un grand agriculteur, une divinité bienfaisante
+(Bacchus arrivant dans l'Inde, ou Cérès abordant en Sicile), armé du fer
+et du feu, aplanissant le sol, perçant les montagnes, renversant les
+hautes bruyères, brûlant les forêts, et semant sur tout cela, sur les
+débris et sur la cendre, des plantes nouvelles destinées à des hommes
+nouveaux, le vigne et le blé, des bienfaits inépuisables pour
+d'inépuisables générations.
+
+--Il n'est pas prouvé, lui répondis-je, que ces lois soient durables;
+mais, en admettant cela, je ne saurais aimer l'homme dont Dieu s'est
+servi comme d'une massue pour nous donner une nouvelle forme. J'ai été
+fasciné dans mon enfance, comme les autres, par la force et l'activité
+de cette machine à bouleversements qu'on gratifie du titre de grand
+homme, ni plus ni moins que Jésus ou Moïse. Puisque la langue humaine ne
+sait pas distinguer les bienfaiteurs de l'humanité de ses fléaux,
+puisque l'épithète de _bon_ est presque un terme de mépris et que la
+même appellation de _grand_ s'applique à un peintre, à un législateur, à
+un chef de soldats, à un musicien, à un dieu et à un comédien, à un
+diplomate et à un poëte, à un empereur et à un moine, il est fort simple
+que les enfants, les femmes et le peuple ignorant s'y méprennent et se
+soient mis à crier: Vive Napoléon! en 1810, avec autant d'enthousiasme
+qu'on en met aujourd'hui à Venise à crier: Vive le patriarche! L'un
+faisait des veuves et des orphelins; c'était un puissant monarque.
+L'autre nourrit la veuve et l'orphelin; c'est un prêtre modeste.
+N'importe, tous deux sont de grands hommes.
+
+--En effet, répondit mon ami, cet enthousiasme aveugle qui couronne sans
+distinction le génie, la charité, le courage, le talent, ressemble
+plutôt à une excitation maladive qu'à un sentiment raisonné. Mais
+sais-tu qu'il y aurait bien peu de grands hommes dans le monde si l'on
+n'accordait ce titre qu'aux hommes de bien?
+
+--Je le sais; mais qu'on les appelle comme on voudra, ce sont les seuls
+hommes que j'estime, pour lesquels je puisse me passionner, et que je
+veuille inscrire dans les fastes de la grandeur humaine. J'y ferai
+entrer les plus humbles, les plus ignorés, jusqu'à l'abbé de
+Saint-Pierre avec son système de paix universelle, jusqu'au dieu
+Enfantin, malgré son habit ridicule et ses fantasques utopies; tous ceux
+qui à quelques lumières auront uni de consciencieuses études, de
+patientes réflexions, des sacrifices ou des travaux destinés à rendre
+l'homme meilleur et moins malheureux. Je serai indulgent pour leurs
+erreurs, pour les misères de la condition humaine plus ou moins
+saillantes en eux; je leur remettrai beaucoup de fautes, comme il fut
+fait à Madeleine, s'il m'est prouvé qu'ils ont beaucoup aimé. Mais ceux
+dont l'intention est froide et superbe, ces hommes altiers qui bâtissent
+pour leur gloire et non pour notre bonheur, ces législateurs qui
+ensanglantent le monde et opprimentles peuples pour avoir un terrain
+plus vaste et y construire d'immenses édifices; qui ne s'inquiètent ni
+des larmes des femmes, ni de la faim des vieillards, ni de l'ignorance
+funeste où s'élèvent les enfants; ces hommes qui ne cherchent que leur
+grandeur personnelle, et qui croient avoir fait une nation grande parce
+qu'ils l'ont faite active, ambitieuse et vaine comme eux: je les nie, je
+les raie de mon tableau: j'inscris notre curé à la place de Napoléon.
+
+--Comme tu voudras,» répondit mon ami qui ne m'écoutait plus. La nuit
+était si belle que son recueillement me gagna. Des éclairs de chaleur
+blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs pâles
+les flancs noirs des forêts étendues sur les collines. L'air était frais
+et pénétrant sans être froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre,
+et aucun roi ne possède un parc plus pittoresque, des arbres d'une
+végétation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et ondulés sur des
+mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une
+oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en
+laissent pas soupçonner l'approche. On tombe tout à coup dans un ravin
+hérissé de rochers et de forêts, dans des jardins royaux du milieu
+desquels s'élève un palais espagnol élégant et poétique, qui se mire du
+haut des rochers dans les eaux d'une rivière bleue. Il semble qu'on
+soit arrivé en rêve dans quelque pays enchanté, qui doit s'évanouir au
+réveil et qui s'évanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on
+traverse seulement le vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines
+sans fin, les bruyères jaunes, les horizons plats et nus reparaissent.
+Ce qu'on vient de voir semble imaginaire.
+
+Nous suivions le sentier qui mène aux grottes. Les peupliers de la
+rivière prolongeaient jusque sur nous leurs ombres grêles et démesurées.
+Les biches fuyaient à notre approche. Nous arrivâmes à ces carrières
+abandonnées qui s'encadrent dans la plus riche verdure, et dont les
+profondeurs offrent une décoration vraiment théâtrale.--Entre sous cette
+voûte sonore, me dit mon ami, et chante-moi ton _Gloria_. J'irai
+m'asseoir là-bas pour entendre l'écho.
+
+Je fis ce qu'il demandait, et quand j'eus fini, il revint à moi en
+répétant les paroles naïves du cantique:
+
+_Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne
+intention!_
+
+--Tu vois bien, lui dis-je, le cantique ne dit point: Gloire sur la
+terre aux hommes de savoir ou d'intelligence! Le repos est le plus
+précieux bienfait que Dieu ait à nous accorder; Dieu seul peut porter
+dignement le fardeau de la gloire, et les hommes simples qui veulent le
+bien sont plus grands devant lui que les grands hommes qui font le mal.
+
+
+
+
+IX
+
+AU MALGACHE
+
+
+ 15 mai 1836.
+
+J'arrive au pays, et je ne t'y trouve plus; une lettre de toi, datée de
+Marseille, m'arrive presque en même temps. Où vas-tu?
+
+ D'où nous venons, on n'en sait rien;
+ Où nous allons, le sait-on bien?
+
+Je t'écris par la _Revue des Deux Mondes_; tu l'ouvriras certainement à
+Alger.
+
+Ce procès d'où dépend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le
+repos de mes enfants, je le croyais loyalement terminé. Tu m'as quitté
+comme j'étais à la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en
+chasse de nouveau, on rompt les conventions jurées. Il faut combattre
+sur nouveaux frais, disputer pied à pied un coin de terre.... coin
+précieux, terre sacrée, où les os de mes parents reposent sous les
+fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosèrent. Soit! que la
+volonté de Dieu s'accomplisse en moi. Ce n'est pas sans un sentiment de
+dégoût qui va jusqu'à l'horreur que je prends encore une fois corps à
+corps l'existence matérielle; mais je me résigne et j'observe
+religieusement un calme stoïque. Le rôle de plaideur est déplorable.
+C'est un rôle tout passif et qui n'a pas d'autre résultat que d'exercer
+à la patience. _Agir_ est aisé, _attendre_ est ce qu'il y a de plus
+difficile au monde...
+
+
+ Minuit.
+
+ * * * * *
+
+O souffle céleste, esprit de l'homme! ô savante, profonde et complète
+opération de la Divinité, rends gloire à l'ouvrier inconnu qui t'a créé!
+Étincelle échappée au creuset immense de la vie, atome sublime, tu es
+une image de Dieu; car tous ses attributs, tous ses éléments sont en
+toi. Tu es l'infini émané de l'infini. Tu es aussi grand que l'univers,
+et tes plus chères délices sont d'habiter et de parcourir l'inconnu....
+
+ * * * * *
+
+De quoi se plaint cette rachitique et hargneuse créature? Que veut-elle?
+à qui en a-t-elle? Pourquoi se roule-t-elle à terre en mordent la fange
+de la vie? Pourquoi, s'assimilant sans cesse à la brute, demande-t-elle
+les jouissances de la brute, et pourquoi tant de rugissements haineux,
+tant de plaintes stupides, quand ses besoins grossiers ne sont pas
+satisfaits? Pourquoi s'est-elle fait une existence toute matérielle, où
+la partie sublime d'elle-même est éteinte?
+
+Ah! de là est venu tout le mal qui la dévore. Cybèle, la bienfaisante
+nourrice, a vu ses mamelles se dessécher sous des lèvres ardentes. Ses
+enfants, saisis de fièvre et de vertige, se sont disputé le sein
+maternel avec une monstrueuse jalousie. Il y en a eu qui se sont dits
+les aînés de la famille, les princes de la terre; et des races nouvelles
+sont écloses au sein de l'humanité, races d'exception qui se sont
+prétendues d'origine céleste et de droit divin, tandis qu'au contraire
+Dieu les renie; Dieu qui les a vus éclore dans le limon de la débauche
+et dans l'ordure de la cupidité.
+
+Et la terre a été partagée comme une propriété, elle qui s'était vue
+adorée comme une déesse. Elle est devenue une vile marchandise; ses
+ennemis l'ont conquise et dépecée... Ses vrais enfants, les hommes
+simples qui savaient vivre selon les voies naturelles, ont été peu à peu
+resserrés dans d'étroites enceintes, et persécutée jusqu'à ce que la
+pauvreté fût devenue un crime et une honte, jusqu'à ce que la nécessité
+eût fait, des opprimés, les ennemis de leurs ennemis, et qu'on eût donné
+à la juste défense de la vie le nom de vol et de brigandage; à la
+douceur, le nom de faiblesse; à la candeur, celui d'ignorance; à
+l'usurpation, ceux de gloire, de puissance et de richesse. Alors le
+mensonge est entré dans le cœur de l'homme, et son entendement s'est
+obscurci au point qu'il a oublié qu'il y avait en lui deux natures. La
+nature périssable a trouvé les conditions de son existence si difficiles
+au sein des sociétés, elle a goûté à tant de sources d'erreurs, elle
+s'est créé des besoins si contraires à sa destination, elle s'est tant
+laissé troubler et transformer, qu'il n'y a plus eu dans la vie humaine
+le temps nécessaire pour la vie intellectuelle. Tout s'est réduit, dans
+les desseins, dans les nécessités et dans les désirs de l'homme, à
+satisfaire les appétits du corps, c'est-à-dire à être riche.
+
+Et voilà, hélas! où nous en sommes. Les hommes qui sont moins sensibles
+aux douceurs de la table, à l'éclat des vêtements et aux amusements de
+la civilisation qu'à la contemplation et à la prière, sont aujourd'hui
+si rares qu'on les compte. On les méprise comme des fous, on les bannit
+de la vie sociale, on les appelle poëtes.
+
+O race infortunée, de plus en plus clair-semée sur la face du monde!
+vestige de la primitive humanité, que n'as-tu pas à souffrir de la part
+de la grande race active, puissante, habile et cruelle, qui a remplacé
+ici-bas la créature de Dieu! Le règne des enfants de Japet est passé;
+les hommes d'à présent sont littéralement les enfants des hommes. Quand
+ils retrouvent, sur le front d'un de ceux qui naissent de leur sein,
+quelque signe de la céleste origine, ils le haïssent et le maltraitent,
+ou tout au moins ils s'en amusent comme d'un phénomène, et n'en tirent
+aucun profit, aucun enseignement; c'est tout au plus s'ils lui
+permettent de chanter les merveilles de la création visible.
+Cherche-t-il à ressaisir dans les ténèbres du monde intellectuel quelque
+fil du labyrinthe; essaie-t-il de secouer la cendre des siècles d'abus
+et de préjugés pour fouiller sous cette croûte épaisse de l'habitude,
+pour tirer quelque étincelle du volcan éteint, quelque pâle lueur de la
+vérité divine, dès lors il devient dangereux; on s'en méfie, on
+l'entrave, on le décourage, on insulte à sa conscience, on empoisonne
+ses voies, on l'appelle corrupteur et sacrilége, on flétrit sa vie, on
+éteint le flambeau dans ses mains tremblantes; heureux si on ne le
+charge pas de fers comme aliéné!
+
+ * * * * *
+
+. . . . Oui, le poëte est malheureux, profondément malheureux dans la vie
+sociale. Ce n'est pas qu'il veuille qu'elle se reconstruise exprès pour
+lui et selon ses goûts, comme la raillerie le prétend: c'est qu'il
+voudrait qu'elle se réformât pour elle-même et selon les desseins de
+Dieu. Le poëte aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du
+beau. Quand ce développement de la faculté de voir, de comprendre et
+d'admirer ne s'applique qu'aux objets extérieurs, on n'est qu'un
+artiste; quand l'intelligence va au delà du sens pittoresque, quand
+l'âme a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du
+monde idéal, la réunion de ces deux facultés fait le poëte; pour être
+vraiment poëte, il faut donc être à la fois artiste et philosophe.
+
+C'est là une magnifique combinaison organique pour atteindre à un
+bonheur contemplatif et solitaire; c'est une condition certaine et
+inévitable d'un malheur sans fin dans la société.
+
+La société est composée, comme l'homme, de deux éléments: l'élément
+divin et l'élément terrestre; l'élément divin, plus ou moins pur, plus
+ou moins altéré, se trouve dans les lois. Ces lois, quelque imparfaites,
+quelque mal formulées qu'elles soient, sont toujours meilleures que la
+génération qu'elles régissent. Elles sont l'ouvrage des hommes les plus
+éminents en sagesse et en intelligence[F]. L'élément humain se trouve
+dans les abus, dans les préjugés, dans les vices de chaque génération,
+et depuis les temps peut-être fabuleux de cet âge d'or que le poëte
+revendique comme la tige de sa généalogie, toute génération a subi
+beaucoup plus la puissance du mal que celle du bien. Les codes non
+écrits de la coutume ont eu plus de force que le code écrit du devoir.
+Les châtiments n'ont rien empêché là où la coutume s'est mise en révolte
+contre la loi. C'est pourquoi les sociétés, cherchant sans cesse le bien
+dans leurs institutions, ont toujours été envahies par le mal. Le
+législateur enseigne et dicte la loi que l'humanité accepte et n'observe
+pas. Chaque homme l'invoque dans ses intérêts; chaque homme l'oublie
+dans ses plaisirs.
+
+Cet être à la fois disgracié et privilégié qu'on appelle poëte marche
+donc au milieu des hommes avec un profond sentiment de tristesse. Dès
+que ses yeux s'ouvrent à la lumière du soleil, il cherche des sujets
+d'admiration; il voit la nature éternellement jeune et belle, il est
+saisi d'extase divine et de ravissements inconnus; mais bientôt la
+création inerte ne lui suffit plus. Le vrai poëte aime passionnément
+Dieu et les œuvres de Dieu; c'est dans lui-même, c'est dans son
+semblable qu'il voit rayonner plus distinctement et plus complétement la
+lumière éternelle. Il voudrait l'y trouver pure et adorer Dieu dans
+l'homme comme un feu sacré sur un autel sans tache. Son âme aspire, ses
+bras s'entr'ouvrent; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa
+poitrine pour y faire entrer tous les objets de son immense désir, de
+ses chastes sympathies; mais la laideur humaine, l'ouvrage des siècles
+de corruption, ne peut échapper à son œil limpide, à son regard
+profond. Il pénètre à travers l'enveloppe, il voit des âmes
+contrefaites dans des corps splendides, des cœurs d'argile dans des
+statues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure,
+il gourmande. Le ciel, qui lui a fait une vue si perçante, lui a donné
+pour la plainte et pour la bénédiction, pour la prière et pour la
+menace, une voix abondante et sonore qui trahit imprudemment toutes ses
+angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de détresse; le
+spectacle de l'hypocrisie brûle ses yeux d'un fer rouge; les souffrances
+de l'opprimé allument son courage; des sympathies audacieuses
+bouillonnent dans son sein. Le poëte élève la voix et dit aux hommes des
+vérités qui les irritent.
+
+Alors toute cette race immonde, qui se met à l'abri d'un faux respect
+des lois pour satisfaire ses vices dans l'ombre, ramasse les pierres du
+chemin pour lapider l'homme de vérité. Les scribes et les pharisiens
+(race éternellement puissante) préparent les fouets, la couronne
+d'épines et le roseau, sceptre dérisoire que la main sanglante du Christ
+a légué à toutes les victimes de la persécution. La plèbe aveugle et
+stupide immole les martyrs pour le seul plaisir de contempler la
+souffrance. Jésus sur la croix n'est pour elle autre chose que le
+spectacle énergique d'un homme aux prises avec une terrible agonie.
+
+Il est vrai que du sein de cet abîme de turpitudes sortent quelques
+justes qui osent approcher du gibet et laver les plaies du patient avec
+leurs larmes. Il est aussi des hommes faibles et sincères, souvent
+terrassés par la corruption du siècle, mais souvent relevés par une foi
+pieuse, qui viennent répandre sur ses pieds brisés le parfum expiatoire.
+Ceux-ci apportent des consolations à la victime; les premiers préparent
+la récompense. La nuée s'entr'ouvre, l'ange de la mort touche de son
+doigt de feu le front incliné de l'homme qui va s'éveiller ange à son
+tour. Déjà les harpes célestes épandent sur lui leurs vagues harmonies.
+La colombe aux pieds d'or semble voltiger sous la coupole ardente des
+cieux... Rêves de spiritualiste, avenir du croyant, idéal de Socrate,
+promesses du fils de Marie! vous êtes le beau côté de la destinée du
+poëte; vous êtes l'encens et la myrrhe qu'il faut à ses blessures; vous
+êtes la couronne de son long martyre. C'est pourquoi le poëte doit vous
+avoir sans cesse devant les yeux lorsqu'il s'expose à la persécution;
+c'est pourquoi il doit vivre et travailler seul, sans jamais entrer de
+fait ou d'intention dans le tumulte du monde...
+
+
+ Six heures du matin.
+
+J'ai quitté ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui
+commençait à alourdir mes paupières. Depuis deux nuits j'ai, contre ma
+coutume, un sommeil pénible. Des rêves affreux me réveillent en sursaut.
+Mon système est de ne jamais rien combattre, et d'échapper à tout; c'est
+la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que
+les fantômes guetteront mon chevet. J'ai passé mon panier à mon bras;
+j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des
+cigarettes, et j'ai pris le chemin des _Couperies_. Me voici sur la
+hauteur culminante. La matinée est délicieuse, l'air est rempli du
+parfum des jeunes pommiers. Les prairies rapidement inclinées sous mes
+pieds, se déroulent là-bas avec mollesse; elles étendent dans le vallon
+leurs tapis que blanchit encore la rosée glacée du matin. Les arbres,
+qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prés des méandres
+d'un vert éclatant que le soleil commence à dorer au faîte. Je me suis
+assis sur la dernière pierre de la colline, et j'ai salué en face de
+moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta pépinière et le toit
+moussu de ton ajoupa. Pourquoi as-tu quitté cet heureux nid, et tes
+petits enfants, et ta vieille mère, et cette vallée charmante, et ton
+ami _le Bohémien_? Hirondelle voyageuse, tu as été chercher en Afrique
+le printemps, qui n'arrivait pas assez vite à ton gré? Ingrat! ne
+fait-il pas toujours assez beau aux lieux où l'on est aimé? Que fais-tu
+à cette heure? Tu es levé sans doute; tu es seul, sans un ami, sans un
+chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas été plantés par toi; le sol
+que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-être
+supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin
+humide engourdit encore la main qui t'écrit. Sans doute tu ne devines
+pas que je suis là, veillant sur ta pépinière, sur tes terrasses, sur
+les trésors que tu délaisses! Peut-être endormi au seuil d'une mosquée,
+crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs où tu as tant
+travaillé, tant étudié, tant rêvé, tant vieilli... Peut-être es-tu au
+sommet de l'Atlas... Ah! ce mot seul efface toute la beauté du paysage
+que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis,
+la haie d'aubépine qui s'accroche à mes cheveux, la rivière qui murmure
+à mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela
+auprès de l'Atlas? Je regarde l'horizon, cette patrie des âmes
+inquiètes, tant de fois interrogée et si vainement possédée! je ne vois
+plus que l'espace infranchissable!... O heureux homme! tu parcours ces
+monts sauvages, cette chaîne robuste, échine formidable du vieil
+univers! Quelles neiges, quels éclatants soleils, quels cèdres
+bibliques, quels sommets olympiens, quels palmiers, quelles fleurs
+inconnues tu possèdes! Ah! que je te les envie! Et moi qui te reprochais
+tout à l'heure d'avoir pu quitter _la Rochaille_!--Hélas! tu es
+peut-être dans une de ces dispositions de tristesse et de fatigue où
+rien de ce qu'on possède ne console de ce qu'on voudrait avoir possédé.
+Poëtes, poëtes! race ingrate, capricieuse et chagrine! Que veux-tu donc?
+Où aspires-tu? Qui donc t'a donné toute cette puissance et toute cette
+pauvreté? Que fais-tu de tes vastes désirs quand tu possèdes? Où
+trouves-tu tes ressources surhumaines quand tu es malheureux? Je suis
+là, moi, abîmé dans les délices des champs, oubliant que toute ma vie
+est dans le plateau d'une balance dont l'équilibre varie à chaque
+instant; acceptant, sans y songer, des amertumes qui m'eussent
+déterminé au suicide, si je les eusse prévues il y a deux ans, lorsque
+je t'écrivais: «Tout est fini pour moi.»
+
+ * * * * *
+
+On vient d'ouvrir l'écluse de la rivière. Un bruit de cascade, qui me
+rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'élève dans le silence.
+Mille voix d'oiseaux s'éveillent à leur tour. Voici la cadence
+voluptueuse du rossignol; là, dans le buisson, le trille moqueur de la
+fauvette; là-haut, dans les airs, l'hymne de l'alouette ravie qui monte
+avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la vallée et
+plonge son rayon dans la rivière, dont il écarte le voile brumeux. Le
+voilà qui s'empare de moi, de ma tête humide, de mon papier... Il me
+semble que j'écris sur une tablette de métal ardent... tout s'embrase,
+tout chante. Les coqs s'éveillent mutuellement et s'appellent d'une
+chaumière à l'autre; la cloche de la ville sonne l'_Angelus_; un paysan,
+qui recèpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe
+de la croix... A genoux, Malgache! où que tu sois, à genoux! Prie pour
+ton frère qui prie pour toi.
+
+ * * * * *
+
+Il doit être huit heures, le soleil est chaud, mais à l'ombre l'air est
+encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du
+ravin, je suis caché et abrité du vent comme dans une niche. Le soleil
+réchauffe mes pieds mouillés dans l'herbe. Je les ai posés nus sur la
+pierre tiède et saine, tandis que je déjeune pythagoriquement avec mon
+pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs à côté de moi.
+
+Le sentier là-haut est maintenant couvert de villageois qui vont à la
+messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la
+vallée, que le bon soleil les ait aspirées. Dans une heure j'y passerai
+à pied sec. La rivière s'est endormie hors de son lit. Le sentier est
+noyé sous une nappe d'argent. Nymphes, éveillez-vous, les faunes vont
+vous surprendre et s'enamourer.
+
+ * * * * *
+
+Ah Dieu! à cette heure, mes ennemis s'éveillent aussi! ils s'éveillent
+pour me haïr. Ils vont se lever pour me nuire. Ils font une prière du
+matin, peut-être la seule qu'ils aient faite de leur vie, et c'est pour
+demander ma perte. Ne les écoute pas, ô Dieu bon, ami des poëtes! Je
+suis sans ambition ici-bas, sans cupidité, sans mauvais désirs, tu le
+sais, toi qui me regardes en face par cet œil brûlant des cieux. Tu
+lis au fond de ma pensée, comme l'astre au fond du miroir ardent,
+lorsqu'il le perce de son rayon avide, et qu'il en ressort sans y avoir
+trouvé d'autre feu que celui dont il vient de le remplir. Bonté de
+là-haut, appui du faible, tu n'écoutes pas la prière de l'impie; car
+tout homme est impie qui demande à Dieu la ruine et le désespoir de son
+semblable. Tu sais que je ne te demande les larmes de personne, et que
+je ne veux pas triompher pour être tyran, mais pour être libre. Ah!
+termine ce combat impie, ô mon Dieu! mais ne permets pas que la haine et
+la violence triomphent de l'innocent.--Qu'ai-je fait, disait le poëte
+exilé, pour être détesté, banni de ma patrie, chassé du toit de mes
+pères, calomnié, insulté, traduit devant des juges comme un criminel,
+menacé de châtiments honteux? O pharisiens, vous régnez toujours, et ce
+que Jésus écrivit du doigt sur la poussière du parvis est effacé de la
+mémoire des hommes!...
+
+..... C'est bien fait! pourquoi étant poëte, pourquoi étant marqué au
+front pour n'appartenir à rien et à personne, pour mener une vie
+errante; pourquoi, étant destiné à la tristesse et à la liberté, me
+suis-je lié à la société? Pourquoi ai-je fait alliance avec la famille
+humaine? Ce n'était pas là mon lot. Dieu, m'avait donné un orgueil
+silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un
+dévouement invincible pour les opprimés. J'étais un oiseau des champs,
+et je me suis laissé mettre en cage; une liane voyageuse des grandes
+mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me
+provoquaient pas à l'amour, mon cœur ne savait ce que c'était. Mon
+esprit n'avait besoin que de contemplation, d'air natal, de lectures et
+de mélodies. Pourquoi des chaînes indissolubles à moi?... O mon Dieu!
+qu'elles eussent été douces si un cœur semblable au mien les eût
+acceptées! Oh! non, je n'étais pas fait pour être poëte; j'étais fait
+pour aimer! C'est le malheur de ma destinée, c'est la haine d'autrui qui
+m'ont fait voyageur et artiste. Moi, je voulais vivre de la vie humaine;
+j'avais un cœur, on me l'a arraché violemment de la poitrine. On ne
+m'a laissé qu'une tête, une tête pleine de bruit et de douleur,
+d'affreux souvenirs, d'images de deuil, de scènes d'outrages... Et parce
+qu'en écrivant des contes pour gagner le pain qu'on me refusait je me
+suis souvenu d'avoir été malheureux, parce que j'ai osé dire qu'il y
+avait des êtres misérables dans le mariage, à cause de la faiblesse
+qu'on ordonne à la femme, à cause de la brutalité qu'on permet au mari,
+à cause des turpitudes que la société couvre d'un voile et protège du
+manteau de l'abus, on m'a déclaré immoral, on m'a traité comme si
+j'étais l'ennemi du genre humain!
+
+.... Peut-être est-ce folie et témérité de demander justice en cette
+vie. Les hommes peuvent-ils réparer le mal que les hommes ont fait? Non!
+toi seul, ô Dieu! peux laver ces taches sanglantes que l'oppression
+brutale fait chaque jour à la robe expiatoire de ton Fils et de ceux qui
+souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et tu le
+veux; car tu permets que je sois heureux, malgré tout, à cette heure,
+sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans
+autre désir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre
+plaisir terrestre que celui de sécher mes pieds sur cette pierre
+chauffée du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne
+savez pas qu'il n'exauce point les vœux de la haine! Vous aurez beau
+faire, vous ne m'ôterez pas cette matinée de printemps.
+
+Le soleil est en plein sur ma tête; je me suis oublié au bord de la
+rivière sur l'arbre renversé qui sert de pont. L'eau courait si limpide
+sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers
+de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons
+espiègles; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et
+si diaprées que j'ai laissé courir mon esprit avec les insectes, avec
+l'onde et ses habitants.--Que cette petite gorge est jolie avec sa
+bordure étroite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux,
+avec sa profondeur mystérieuse et son horizon borné par les lignes
+douces des guérets aplanis! comme la traîne est coquette et sinueuse!
+comme le merle propre et lustré y court silencieusement devant moi à
+mesure que j'avance! Je fais ma dernière station à la Roche-Éverard.
+Nous avons baptisé ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel les
+_pastours_ allument leur feu d'ajoncs en hiver. C'est là qu'il s'est
+assis l'autre jour en disant qu'il ne demandait pas autre chose à Dieu
+pour sa vieillesse que cette roche et la liberté. «_Le beau est petit_,
+dit-il; ce paysage resserré et ce chétif abri sont encore trop vastes
+pour la vie physique d'un homme; le ciel est au-dessus, et la
+contemplation des mondes infinis qui l'habitent suffit bien, j'espère, à
+la vie intellectuelle.»
+
+Ainsi parlait le vieux Éverard en arrachant des touffes de genêts
+fleuris aux flancs bruns du rocher. Ainsi tu parlais, il y a cinq ans,
+lorsqu'à deux pas de cette roche tu plantas ton ajoupa et tes
+peupliers.--D'où vient que tu es en Afrique?--Rien ne suffit à l'homme
+en cette vie; c'est là sa grandeur et sa misère . . . .
+
+ * * * * *
+
+
+ Dans ma chambre.
+
+Je suis entré dans ton jardin; tes peupliers se portent bien, ta rivière
+est très-haute. Mais cette maison déserte, ces contrevents fermés, ces
+allées dépeuplées d'enfants, cette brouette qui t'a sauvé de tant
+d'accès de spleen et qui est brisée dans un coin, tout cela est bien
+triste. J'ai été voir la chèvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes
+que je lui offrais; elle bêlait tristement; j'ai pensé un instant
+qu'elle me demandait ce qu'était devenu son maître.
+
+En remontant la _Rochaille_, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant.
+Un instant j'ai oublié où j'allais; je voyais devant moi cette route qui
+monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de
+notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le châtelain d'Ars.
+Derrière cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit,
+les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprès des
+morts chéris. Je marchais vite et d'un pied léger; j'allais comme dans
+un rêve, m'étonnant de ma longue absence, me hâtant d'arriver. Tout d'un
+coup je me suis aperçu de ma distraction; je me suis rappelé que la
+haine avait fait de la maison de mes pères une forteresse dont il me
+fallait faire le siége en règle avant d'y pénétrer. O Marie! ô mon
+aïeule aux cheveux blancs! quand j'ai dit adieu au seuil sacré, j'ai
+emporté une branche de l'arbre qui abrite ton éternel sommeil. Est-ce là
+tout ce qui doit à jamais me rester de toi? Tu dors auprès de ton fils
+bien-aimé; mais à ta gauche n'y a-t-il pas une place vide qui m'est
+réservée? Mourrai-je sous un ciel étranger? Irai-je traîner une
+vieillesse misérable loin de l'héritage que tu me conservais avec tant
+d'amour, et où j'ai fermé tes yeux, comme je souhaite que mes enfants
+ferment les miens? O grand'mère! lève-toi et viens me chercher! Déroule
+ce linceul où j'ai enseveli ton corps brisé par son dernier sommeil; que
+tes vieux os se redressent et que ton cœur desséché palpite à cette
+chaleur bienfaisante de midi. Viens me secourir ou me consoler. Si je
+dois être à jamais banni de chez toi, suis-moi au loin. Comme les
+sauvages du Meschacébé, je porterai ta dépouille sur mes épaules, et
+elle me servira d'oreiller dans le désert. Viens avec moi, ne protége
+pas ceux qui ne te connaissent pas et que tes mains n'ont pas bénis...
+Mais non, grand'mère, reste auprès de ton fils; mes enfants iront encore
+saluer ta tombe; ceux-là te connaissent sans t'avoir jamais vue. Mon
+fils ressemble à ce Maurice tant aimé de toi, auquel je ressemble tant
+moi-même; ma fille est blanche, grave et déjà majestueuse comme toi.
+C'est là ton sang, Marie; que ton âme aussi soit en eux; si je leur suis
+arraché, que ton souffle veille sur eux et les anime, que ta cendre soit
+leur palladium éternel, que dans la nuit ta voix douce ou sévère les
+console ou les gourmande.... Ah! si tu vivais, tout ce mal ne me serait
+pas arrivé; j'aurais trouvé dans ton sein un refuge sacré, et ta main
+paralytique se fût ranimée pour se placer, comme celle du destin, entre
+mes ennemis et moi.--Je meurs trop tôt pour toi, m'as-tu dit la veille
+du dernier jour. Pourquoi m'as-tu quitté, ô toi qui m'aimais, toi qui
+n'as jamais été remplacée, toi qui chérissais en moi jusqu'à mes
+défauts, toi qui maniais comme la cire mes volontés de fer, et qui
+faisais courber d'un regard cette tête rebelle! toi qui m'as appris,
+pour mon éternel regret, pour mon éternelle solitude, ce que c'est qu'un
+amour inépuisable, absolu, indestructible..... Grand Dieu! vous savez
+qu'elle me l'a enseigné, cet amour passionné de la progéniture; ne
+permettez pas qu'on m'arrache à mes enfants; ils sont trop jeunes pour
+supporter ce que j'ai souffert en la perdant . . . .
+
+ * * * * *
+
+Malgache, ta mère est vieille; ne reste pas longtemps éloigné d'ici.
+Quand tu ne l'auras plus, tu regretteras amèrement les jours passés loin
+d'elle, et tu voudras en vain les faire revivre.
+
+ Il tempo passa e non ritorna a noi,
+ E non vale il pentirsene di poi.
+
+
+
+
+X
+
+A HERBERT
+
+
+Mon vieux ami, je t'ai promis de t'écrire une sorte de journal de mon
+voyage, si voyage il y a, de la vallée Noire à la vallée de Chamounix.
+Je te l'adresse et te prie de pardonner à la futilité de cette relation.
+A un homme triste et austère comme toi, il ne faudrait écrire que des
+choses sérieuses; mais, quoique plus vieux que toi de plusieurs années,
+je suis un enfant, et par mon éducation manquée et par ma fragile
+organisation. A ce titre j'ai droit à l'indulgence, et rien ne me
+siérait plus mal qu'une forme grave. Vous m'avez traité en enfant gâté,
+vous tous que j'aime, et toi surtout, rêveur sombre, qui n'as de sourire
+et de jeunesse qu'en me voyant cabrioler sur les sables mouvants et sur
+les nuages fantastiques de la vie.
+
+Hélas! gaieté perfide, qui m'as si souvent manqué de parole! rayon de
+soleil entre des nuées orageuses! tu m'as fait souvent bien du mal! tu
+m'as emporté dans les régions féeriques de l'oubli, et tu as laissé des
+spectres lugubres entrer dans les salles de ma joie et s'asseoir en
+silence à mon festin. Tu les as laissés monter en croupe sur mon cheval
+ailé et lutter corps à corps avec moi jusqu'à ce qu'ils m'eussent
+précipité sur la terre des réalités et des souvenirs. N'importe! sois
+béni, esprit de folie qui es à la fois le bon et le mauvais ange,
+souvent ironique et amer, le plus souvent sympathique et généreux!
+prends tes voiles bariolées, ô ma chère fantaisie! déploie tes ailes aux
+mille couleurs; emporte-moi sur ces chemins battus de tous, que ma
+faiblesse m'empêche de quitter, mais où mes pieds n'enfoncent pas dans
+le sol, grâce à toi! garde-moi dans l'humble sentiment de mon néant,
+dans la philosophique acceptation de ce néant si doux et si commode, qui
+s'ennoblit quelquefois par la victoire remportée sur de vaines
+aspirations... O gaieté! toi qui ne peux être vraie sans le repos de la
+conscience, et durable sans l'habitude de la force, toi qui ne fus point
+l'apanage de mes belles années et qui m'abandonnas dans celles de ma
+virilité, viens comme un vent d'automne te jouer sur mes cheveux
+blanchissants, et sécher sur ma joue les dernières larmes de ma
+jeunesse.
+
+Et toi, cher vieux ami, prête-toi aux caprices de mon babil et à
+l'absurdité de mes observations. Tu sais que je ne vais pas étudier les
+merveilles de la nature, car je n'ai pas le bonheur de les comprendre
+assez bien pour les regarder autrement qu'en cachette. Le désir de
+revoir des amis précieux et le besoin de _locomotion_ m'entraînèrent
+seuls cette fois vers la patrie que tu as abandonnée. Il te sera
+peut-être. doux d'en entendre parler, si peu et si mal que ce soit. Il
+est des lieux dont le nom seul rappelle des scènes enchantées, des
+souvenirs inénarrables. Puisse-je, en te les faisant traverser avec moi,
+éclaircir un instant ton front et soulever le fardeau des nobles ennuis
+qui le pâlissent!
+
+
+ Autun, 2 septembre.
+
+A Dieu ne plaise que je médise du vin! Généreux sang de la grappe, frère
+de celui qui coule dans les veines de l'homme! que de nobles
+inspirations tu as ranimées dans les esprits défaillants! que de
+brûlants éclairs de jeunesse tu as rallumés dans les cœurs éteints!
+Noble suc de la terre, inépuisable et patient comme elle, ouvrant comme
+elle les sources fécondes d'une sève toujours jeune et toujours chaude,
+au faible comme au puissant, au sage comme à l'insensé!--Mais il est ton
+ennemi, comme il est l'ennemi de la Providence, celui-là qui cherche en
+toi un stimulant à d'impurs égarements, une excuse à des délires
+grossiers! Il est le profanateur des dons célestes, celui qui veut
+épuiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mépris
+dans la main de Dieu même le trésor de sa raison.
+
+L'origine céleste de la vigne est consacrée dans toutes les religions.
+Chez tous les peuples la Divinité intervient pour gratifier l'humanité
+d'un don si précieux. Selon notre Bible, le sang du vieux Noé fut
+agréable à Dieu, qui le sauva ainsi que la séve de la vigne, comme deux
+ruisseaux de vie à jamais bénis sur la terre.
+
+J'ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres
+qui s'enlacent aux figuiers de l'Adriatique, des matrones, drapées
+presque à la manière de l'ancienne Grèce, qui recueillaient avec soin
+dans des fioles ce qu'elles appelaient poétiquement les _larmes de la
+vigne_. La rosée limpide s'échappait goutte à goutte des nœuds de la
+branche, et coulait durant la nuit dans les vases destinés à la
+recevoir. J'aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient
+enlever le précieux collyre aux premières clartés du matin; j'aimais les
+parfums exquis de la treille en fleur, les brises de l'Archipel expirant
+sur les grèves de l'Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque
+nouvelle section du rameau sacré. C'était une sorte de cérémonie païenne
+conservée et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus
+semblait mêlé à celui de l'enfant Dieu, et je ne suis pas sûr que
+l'antique _Ohé, Evohé!_ ne vînt pas mourir sur les lèvres de ces
+vieilles à côté de l'_amen_ catholique.
+
+Le culte des divinités champêtres m'a toujours semblé la plus charmante
+et la plus poétique expression de la reconnaissance de l'homme envers la
+création. Je n'admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des
+idées vraies, salutaires et grandes. Et quant à l'infaillibilité des
+religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit être
+souillée, comme tout ce qui tombe d'en haut dans le domaine de l'homme.
+Mais je crois à la sagesse des nations, à leur grandeur, à leur force,
+aux influences des contrées qu'elles habitent; et conséquemment j'ai foi
+en la prééminence de certaines idées, en fait de croyance et de culte.
+L'éternelle vérité, à jamais voilée pour les hommes, s'est montrée un
+peu moins vague à ceux qui l'ont cherchée à travers une atmosphère plus
+pure et des cieux plus splendides. La nôtre est la plus belle, parce
+qu'elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austère
+qui l'a conçue, avec les grandes scènes pittoresques et l'ardent climat
+qui ont révélé à l'homme l'unité de Dieu. Celle du polythéisme est
+enivrante comme le doux pays qui l'a enfantée; mais j'y vois toutes les
+conditions d'excès et d'inconstance qui caractérisent pour l'homme une
+situation trop fortunée.
+
+J'aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du dieu,
+survivant, comme Noé, à un cataclysme; sauvé, comme lui, par une
+miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les
+bienfaits d'un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux
+de la Grèce, je vois la vigne croître et multiplier avec une abondance
+dont les hommes abusent bientôt, et, de la cuve où Évohé consacra de
+pures libations à son père, sort la troupe effrénée des hideux Satyres
+et des obscènes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances
+forcenées dans un sage remède envoyé à leurs faiblesses et à leurs
+ennuis. La débauche insensée pollue les marches des temples; le bouc,
+infect holocauste offert aux divinités rustiques, associe des idées de
+puanteur et de brutalité au culte du plaisir. Les chants de fête
+deviennent des hurlements; les danses, des luttes sanglantes où périt le
+divin Orphée; le dieu du vin s'est fait le dieu de l'intempérance, et le
+sombre christianisme est forcé de venir, avec ses macérations et ses
+jeûnes, ouvrir une route nouvelle à l'humanité ivre et chancelante pour
+la sauver de ses propres excès.
+
+Si je cherche l'histoire du cultivateur postdiluvien dans la version
+plus simple et plus naïve du vieux Noé, je vois sa lignée user plus
+sobrement et plus religieusement du fruit divin. Première victime de son
+imprudence, il apprend à ses dépens que le sang de la grappe est plus
+chaud et plus vigoureux que le sien propre; il tombe vaincu, et ses
+pieux enfants apprennent à s'abstenir, le même jour où ils ont connu une
+jouissance nouvelle. Sur les versants brûlants de la Judée, la vigne
+multiplie sobrement ses richesses, et l'homme, conservant une sorte de
+respect pour les divins effets de la plante précieuse, inscrit cette loi
+touchante dans son livre de la Sagesse:
+
+«Laissez le vin à ceux qui sont accablés par le travail, et la cervoise
+à ceux qui sont dans l'amertume du cœur; les princes ne boiront pas
+le vin et la cervoise, ils les laisseront à ceux qui souffrent et à ceux
+qui travaillent dans l'amertume du cœur.»
+
+Honneur aux âges primitifs! amour aux antiques pasteurs! regret à la
+jeunesse du monde! Temps agréables au Seigneur, où l'homme cherchait la
+science sans qu'il fût possible de savoir le funeste usage qui serait
+fait de la science; où la sagesse n'était pas un vain mot et
+correspondait, dans les codes des patriarches, aux besoins vrais et
+nobles de l'humanité! vous paraissez grands et presque impossibles quand
+on vous compare aux sociétés modernes. Dieu, grand Dieu! toi qui parlais
+sur la montagne pour dire aux hommes: «Faites ceci,» et qui voyais ta
+loi accomplie; toi dont la parole descendait dans les tabernacles
+d'Israël, instruisait et dirigeait tes législateurs prosternés, que
+sens-tu pour nous désormais dans ton sein paternel en voyant la terre
+asservie aux volontés impies et aux besoins insensés d'une poignée
+d'hommes pervers, le mot sacré de _loi_ traduit par celui d'_intérêt
+personnel_, le labeur remplacé par la cupidité, les cérémonies augustes
+et saintes par des coutumes ineptes ou des mystères incompris, tes
+lévites par des pontifes ennemis du peuple, la crainte de ton courroux
+ou de ton déplaisir par des hordes de soldats mercenaires, seul frein
+que les princes sachent employer et que les peuples veuillent
+reconnaître?
+
+Que penser d'un siècle où l'éducation morale est entièrement abandonnée
+au hasard, où la jeunesse n'apprend ni à régler ses besoins
+intellectuels ni à gouverner ses appétits physiques, où on lui présente
+les livres des diverses religions, qu'on lui explique en souriant et en
+lui recommandant bien de ne croire à aucune; où, pour tout précepte, on
+lui conseille de ne point se mettre mal avec la police aux premières
+orgies qu'elle se permettra, et de ne point professer trop haut la
+théorie des vices dont on lui abandonne la pratique? Que lui apprend-on
+de l'amour, de cette passion qui s'élève la première, et qui, dans le
+cœur de l'adolescent, est susceptible d'un mouvement si noble? Rien,
+sinon qu'il faut faire pour les femmes le moins de sottises possible,
+jouer au plus fin avec les coquettes, s'abstenir de l'enthousiasme, se
+consoler avec les prostituées des défaites de la ruse; en toute occasion
+sacrifier à l'intérêt personnel, au plaisir ou à la fortune, le plus
+beau sentiment qui puisse germer dans les âmes neuves!
+
+Que lui apprend-on de l'ambition, de cette soif de gloire et d'action
+qui étouffe bientôt les velléités d'affection exclusive, et qui souvent
+ne les laisse pas même éclore? Lui dit-on qu'il faut gouverner cette
+ardeur généreuse, mettre au service de l'humanité les talents acquis et
+les forces employées? Elle a lu pendant les années d'enfance quelque
+chose de semblable dans les écrits des antiques philosophes, et on lui
+apprend à les juger au point de vue littéraire; puis la société lui
+ouvre ses bras avides et son sein glacé. Donne-moi tes lumières, lui
+dit-elle; donne-moi le fruit de tes sueurs et de tes veilles, et je te
+donnerai en retour des richesses pour satisfaire tous tes vices; car tu
+as des vices, je le sais, je les aime, je les protége, je les couvre de
+mon manteau, je les abrite mystérieusement de ma complaisance.
+Sers-moi, enrichis-moi, donne-moi tes talents et ton travail, fais-les
+servir à augmenter mes jouissances, à maintenir mon règne, à sanctionner
+mes turpitudes: et je t'ouvrirai les sanctuaires d'iniquité que je
+réserve à mes élus!
+
+Ainsi, loin de développer et de diriger les deux sources de grandeur qui
+sont dans la jeunesse, la gloire et la volupté; loin d'exalter ce
+qu'elles mêlent de divin à l'ardeur et à la jouissance de la vie, la
+société présente s'en sert pour abrutir l'homme et pour le rattacher à
+un matérialisme mortellement grossier. Elle se plaît à développer les
+instincts animaux; elle crée et protége des antres de corruption, des
+moyens de toute espèce pour entretenir, ranimer ou satisfaire les
+besoins les plus ignobles, et même les plus immondes fantaisies. Comment
+les jouissances naturelles, n'étant plus asservies à aucun frein moral,
+à aucune règle de législation, ne dégénéreraient-elles pas en excès?
+Comment l'amour de la gloire ne deviendrait-il pas la soif de l'or?
+Comment l'amour et le vin n'amèneraient-ils pas la débauche?
+
+Tout cela à propos d'une orgie de patriciens dont je viens d'être témoin
+dans une auberge!
+
+J'ai bien voyagé dans ma vie; je me suis reposé dans bien des cabarets
+de village; j'ai dormi dans de bien sales tavernes, entre des bancs
+rompus et des débris de brocs rougis d'un vin âcre et brutal; j'ai
+failli avoir la tête fracassée par des rouliers qui se battaient autour
+de moi; j'ai entendu les métaphores obscènes et les chansons graveleuses
+des villageois endimanchés. J'ai vu des soldats ivres, des matelots en
+fureur; j'ai vu des mendiants affamés acheter de l'eau-de-vie avec
+l'unique denier de leur journée. J'ai vu des femmes jeunes et belles se
+rouler échevelées dans la fange, et de beaux-esprits de diligence
+échanger des quolibets malpropres avec des servantes d'auberge. Qui n'a
+vu et entendu tout cela, pour peu qu'il ait voyagé avec peu d'argent?
+
+Or, je ne suis pas d'humeur intolérante, et quoique fort souvent ennuyé,
+fatigué et contrarié de semblables rencontres, je les ai toujours
+supportées avec un calme philosophique. De quel droit mépriserais-je la
+rudesse et le mauvais goût de l'homme privé d'éducation? De quel front
+reprocherais-je à l'indigent d'abdiquer l'orgueil de l'intelligence
+humaine, quand moi et mes égaux sur l'échelle sociale nous lui refusons
+l'exercice de cette intelligence et nous en rejetons l'emploi? Pourquoi,
+ô toi que nous avons réduit à l'état de bête de somme, ne chercherais-tu
+pas à rendre ton sort moins odieux en détruisant ta mémoire et ta
+raison, _en buvant_, comme dit Obermann en sa pitié sublime, _l'oubli de
+tes douleurs_?
+
+Eh quoi! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas
+insupportable; notre oreille n'est pas blessée de tes plaintes; nos yeux
+voient sans dégoût tes sueurs sans relâche et sans terme; notre cœur
+est insensible à ta misère; et les courtes heures de ta joie nous
+révoltent! C'est bien assez, ô infortuné! que ta peine soit méprisée.
+Que ton plaisir du moins passe en liberté! Laissez courir l'orgie en
+haillons, laissez-la hurler à la porte de ces riches demeures; elle ne
+les franchira jamais. Laissez-la dormir sur les marches de ces palais
+dont elle va du moins rêver les délices pendant toute une nuit... Mais
+non! il y a pour le peuple des règlements de police. Les lupanars des
+grands sont ouverts à toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la
+nuit, et le guet mène en prison celui qui n'a ni laquais ni voiture pour
+le transporter chez lui!
+
+Écoutez ce que disent les riches pour autoriser ses injustices: «La
+gaieté des gens comme il faut n'est ni bruyante ni incommode; celle du
+peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n'a pas le
+frein de l'éducation.» Et à ce propos les grands de ce siècle vous font
+de très-nobles théories sur les distinctions nécessaires, sur les
+supériorités incontestables. Ils avouent qu'aujourd'hui la naissance
+est un préjugé, que l'or ne donne de mérite à personne. Ils déclarent
+que l'_éducation_ seule établit une hiérarchie légitime et sainte.
+«Faites le peuple semblable à nous, disent-ils, et nous l'admettrons à
+l'égalité sociale.»
+
+Ces hommes n'oublient qu'un point, c'est que, le peuple n'ayant pu
+encore se faire semblable à eux, ils se sont faits en attendant, quant
+aux vices et à la grossièreté, semblables au peuple.
+
+Si j'ai bonne mémoire, je n'avais vu d'orgie de patriciens que sur la
+scène, aux théâtres de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. J'avoue que
+cela m'avait semblé très-froid et très-ennuyeux. Du reste, cela se
+passait très-convenablement. Deux ou trois personnages parlants,
+très-occupés de leurs affaires, se consultaient dans des _a parte_ sur
+toute autre chose que l'orgie, et le long de la table une douzaine de
+comparses, très-bien costumés, soulevant en mesure des coupes de bois
+doré, les choquaient les unes contre les autres avec un bruit sourd, et
+
+ ... d'un ton mélancolique,
+ Entonnaient tristement une chanson bachique.
+
+Je fus donc très-peu effrayé d'un dîner de jeunes gens qui se consommait
+à l'autre bout du jardin de l'auberge. La maison était pleine en raison
+de la foire. Point de chambre où l'on pût manger, point de salle commune
+qui ne fût encombrée de commis voyageurs...
+
+J'en demande pardon à un mien camarade d'enfance qui me vend d'excellent
+vin, et pour qui je vendrais, au besoin, ma dernière paire de bottes;
+j'en demande pardon à plusieurs commis voyageurs qui m'ont écrit des
+injures à cause de je ne sais quelle mauvaise plaisanterie imprimée de
+mon fait je ne sais où.--J'en demande pardon, et sérieusement, je le
+jure, à la mémoire d'un seul dont le nom demeure enseveli dans des
+cœurs navrés.--Mais enfin, je le confesse à la face du ciel et de la
+terre, je ne peux pas souffrir les commis voyageurs... ou du moins je
+n'ai pu les souffrir jusqu'à ce jour, qui va peut-être me réconcilier à
+jamais avec eux.
+
+Tant il y a que, craignant les conversations littéraires, j'acceptai
+l'offre d'une infernale hôtesse, empoisonneuse et maléficière au delà de
+ce qui a jamais été raconté par Gil Blas sur le compte des aubergistes
+de toutes les Espagnes. Je laissai dresser dans un coin du jardin,
+derrière un espalier, une modeste table pour mes enfants, pour leur
+bonne et pour moi. J'avais l'air d'un curé de campagne escorté de sa
+gouvernante et de ses neveux.
+
+Il y avait, à l'autre bout de ce jardin, une grande table et des
+convives de bonne humeur. Ce sont des gens comme il faut, m'avait dit
+l'hôtesse, la fleur des gentilshommes du pays; c'est monsieur le comte,
+c'est monsieur le marquis, et puis monsieur de..... Grâce à Dieu, je
+n'ai pas la mémoire des noms, celle des prénoms encore moins; mais ma
+senora Léonarde en avait plein la bouche, et j'espérais voir une orgie
+aussi méthodiste que celles de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. N'en
+déplaise à la noblesse, je l'ai fort peu fréquentée dans ma vie. Je sais
+qu'elle porte des gants, qu'elle a toujours le menton bien rasé ou la
+barbe bien parfumée; je sais qu'elle est agréable à voir: je ne me
+serais jamais douté qu'elle pût être aussi désagréable à entendre.
+
+Tu attends peut-être que je te raconte l'orgie... Ma foi! tu te trompes
+bien. D'abord je n'ai assisté qu'à la partie musicale, à l'introduction,
+pour ainsi dire; ensuite j'étais masqué par les espaliers, et, grâce à
+Dieu, je ne voyais absolument rien. Enfin mon dîner et celui de ma
+famille fut terminé en dix minutes, et je me retirai plus satisfait
+qu'en sortant de l'Odéon ou de la Porte-Saint-Martin, car du moins là je
+n'avais rien payé en entrant. En ce moment je me sens presque réconcilié
+avec le procédé de Lucrèce Borgia, en voyant combien des seigneurs ivres
+peuvent se rendre insupportables au spectateur.
+
+Je montai dans la diligence immédiatement après la _représentation_;
+j'entendis le garçon d'écurie adresser au facteur de la diligence cette
+réflexion philosophique, en entendant le refrain d'une chanson
+par-dessus le mur: «Si c'était _nous_, on dirait: V'là la canaille qui
+s'échauffe! Mais comme c'est _eux_, on dit: V'là le beau monde qui
+s'amuse!» La réponse philosophique de l'autre prolétaire fut aussi
+énergique que la circonstance le comportait; n'était le sot usage qui ne
+permet plus, comme au temps de Dante et de Montaigne, d'écrire certains
+mots de la langue, je te le rapporterais, car l'obscénité du peuple est
+presque toujours empreinte de génie: c'est un appel sauvage et terrible
+à la justice de Dieu. Celle des grands n'est qu'un blasphème stupide;
+rien ne le motive, et par conséquent rien ne l'excuse...
+
+O vous que j'ai méconnus, et vers qui je m'incline en ce jour! ô commis
+voyageurs! je proteste que vous êtes fort ennuyeux, et que le bel-esprit
+déborde en vous d'une manière désespérante. Mais je jure par Bacchus et
+par Noé, je jure par tous les vins bons et mauvais que vous débitez, que
+vous avez bien plus d'aménité, de politesse et de savoir-vivre que les
+_jeunes seigneurs_ de province. Je dépose, et je signerais de mon sang,
+que vous vous conduisez cent fois mieux dans les auberges, que vos
+manières sont excellentes au prix des leurs, et qu'il vaut mieux mille
+fois tomber en votre compagnie et supporter vos récits de table d'hôte,
+que de se trouver seulement à cinquante toises de la table des gens
+_comme il faut_.--Que la paix soit faite entre nous, et ne m'écrivez
+plus d'injures, ou tout au moins affranchissez vos lettres, s'il vous
+plaît.
+
+Et toi, vieux ami des poëtes! généreux sang de la grappe! toi que le
+naïf Homère et le sombre Byron lui-même chantèrent dans leurs plus beaux
+vers, toi qui ranimas longtemps le génie dans le corps débile du maladif
+Hoffmann! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Goëthe, et qui
+rendis souvent une force surhumaine à la verve épuisée des plus grands
+artistes! pardonne si j'ai parlé des dangers de ton amour! Plante
+sacrée, ta croîs au pied de l'Hymète, et tu communiques tes feux divins
+au poëte fatigué, lorsque, après s'être oublié dans la plaine, et
+voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son
+ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une
+jeunesse magique; tu ramènes sur ses paupières brûlantes un sommeil pur,
+et tu fais descendre tout l'Olympe à sa rencontre dans des rêves
+célestes. Que les sots te méprisent, que les fakirs du bon ton te
+proscrivent, que les femmes des patriciens détournent les yeux avec
+horreur en te voyant mouiller les lèvres de la divine Malibran. Elles
+ont raison de défendre à leurs amants de boire devant elles; les
+imaginations de ces hommes-là sont trop souillées, leurs mémoires sont
+trop remplies d'ordures, pour qu'il soit prudent de mettre à nu le fond
+de leur pensée. Mais viens, ô ruisseau de vie! couler à flots abondants
+dans la coupe de mes amis! Disciples du divin Platon, adorateurs du
+beau, ils détestent la vue comme la pensée de ce qui est ignoble, ils
+veulent que tout soit pur dans la joie; que la femme chaste ne cesse
+point de l'être à table; que l'adolescent ne souille pas ses lèvres d'un
+rire cynique; que l'artiste puisse dire toute son ambition, et qu'elle
+ne fasse sourire personne. Ils veulent enfin, ils _peuvent_, ils _osent_
+livrer tout le trésor de leur âme, et n'avoir rien a reprendre les uns
+aux autres quand le jour bleuâtre nous surprend à table dans la
+mansarde, et glisse, tendre et timide, un reflet d'azur sur la dorure
+rougissante des flambeaux expirants; ou bien, quand à la campagne, assis
+en plein air, autour des flacons et des fruits, l'aube nous trouve au
+jardin, en face de la pleine lune, et nous voit rire de sa face pâle qui
+ressemble à une femme peureuse ou distraite, essayant, mais trop tard,
+de se retirer décemment chez elle avant l'éclat du soleil. O belles
+nuits de l'été brûlant qui vient de s'écouler et qui ne nous sera
+peut-être pas rendu avant bien d'autres années! aurores sans rosée,
+veillées d'Italie! doux repos sur les gazons! chants de la fauvette si
+mélodieux et si passionnés au lever de Vénus! étoiles si belles à
+l'heure du combat entre le jour et la nuit! parfums du crépuscule!
+extase et silences suivis de douces paroles et de joyeux rires! venez
+encore charmer nos jours sans ambition et nos nuits sans rancunes, et
+que le madère régénérateur, que le champagne facétieux, viennent d'heure
+en heure chasser le sommeil et dégourdir le cerveau quand mes amis sont
+ensemble et quand je suis avec eux!
+
+
+ De Châlons à Lyon.
+
+Étendu sur le plancher du tillac et roulé dans mon manteau, j'ai dormi
+d'un profond sommeil sur le bateau à vapeur, en attendant que le jour
+vint éclairer les rives plates et, quoi qu'en disent les indigènes, fort
+peu riantes de la Saône. Quelle est cette figure honnête et douce qui
+semble protéger mon sommeil insouciant, et empêcher les pieds des
+mariniers de me traiter comme un ballot? C'était bien la peine d'étudier
+Lavater et Spurzheim, pour juger si mal un visage! Le fait est qu'hier
+je me suis trompé complétement, et que, prenant ce bon jeune homme pour
+un des débauchés de l'auberge, j'ai refusé avec sauvagerie l'offre
+amicale de sa voiture. Il est vrai que sur le plancher du paquebot nous
+voici tous égaux, et que, s'il prend envie au patricien de railler ma
+figure de séminariste et mes manières de paysan, la politesse et la
+gratitude n'enchaînent pas ma langue, je pourrai lui dire son fait et
+celui de ses amis..... Mais il ne me semble ni malveillant, ni hautain.
+Attendons.
+
+Rencontre d'un ancien ami, vraie bonne fortune en voyage. Facétieux et
+mordant, il m'aide à oublier que je suis rompu de fatigue. Il burine
+chaque passager, des pieds à la tête, par un seul mot pittoresque. Mon
+cœur s'était serré en l'apercevant, car sa présence me rappelle des
+siècles entiers, des rêves étranges, une vie terrible, dont il fut jadis
+le spectateur calme et compatissant. Mais il semble deviner la place du
+cœur ou je suis écorché vif, et il n'y touche point. Il rit, il
+raille, il parle comme Callot dessine. Prendre la vie du côté bouffon
+quand on a bu jusqu'à la lie tout ce qu'elle a de sérieux, c'est le fait
+d'une haute philosophie; chez moi, je l'avoue, ce n'est l'effet que
+d'une grande faiblesse. Qu'importe? Je ris, je suis heureux pendant une
+heure; il me semble que je suis né d'hier.
+
+Paul a l'œil éminemment artiste, et je vois tous les objets que la
+rive emporte derrière nous à travers sa fantaisie moqueuse. Le clocher
+de Mâcon me fait rire aux éclats; je n'aurais jamais cru qu'un clocher
+pût tant me divertir. Et cependant Paul ne rit jamais; sa gaieté grave,
+celle des enfants, expansive et bruyante, l'excellente figure et
+l'obligeance délicate du _légitimiste_, la consternation d'Ursule qui se
+croit en pleine mer, mon sans-gêne bohémien, c'en est assez pour nous
+trouver tous camarades et faire société commune à l'auberge de Lyon.
+
+--Comment s'appelle notre ami? dit Paul à demi-voix en me montrant le
+légitimiste.
+
+--Le diable m'emporte si je le sais!
+
+--Demandons-lui ses papiers, reprend Paul avec dignité.
+
+Inspection faite de son passe-port, il est patricien; il faut bien le
+lui pardonner. Il est riche; cela nous est fort indifférent, preuve
+qu'il est inutile de connaître le nom et la position des gens. Il est
+aimable, modeste et bien élevé. Qu'avons-nous besoin d'en savoir
+davantage?--Il va à Genève; nous irons tous ensemble; mais non. Paul
+nous quitte et descend le Rhône. Son destin ou sa fantaisie l'emporte
+par là. L'ami improvisé, moi et ma famille, nous prenons la poste à
+frais communs, et nous verrons ce soir le lac de Nantua.
+
+
+ Nantua.
+
+Montagnes sans grandeur, lac sans étendue, végétation pauvre, paysage
+sans caractère pour quiconque a vu les Alpes. Et cependant, çà et là, un
+aspect singulier, une masse de roches tendres étrangement découpées, des
+bastions et des piliers que l'on croirait construits et sculptés par la
+main de l'homme, des angles de montagnes s'ouvrant sur de fraîches
+vallées, des sites sans noblesse, mais pleins de variété, et se
+succédant avec profusion sous les yeux, non ravis, mais occupés; voilà
+comme le Bugey m'est apparu cette fois. Jadis je l'ai trouvé hideux.--Ne
+lis jamais mes lettres avec l'intention d'y apprendre la moindre chose
+certaine sur les objets extérieurs; je vois tout au travers des
+impressions personnelles. Un voyage n'est pour moi qu'un cours de
+psychologie et de physiologie dont je suis le _sujet_, soumis à toutes
+les épreuves et à toutes les expériences qui me tentent, condamné à
+subir toute l'adulation et toute la pitié que chacun de nous est forcé
+de se prodiguer alternativement à soi-même, s'il veut obéir naïvement à
+la disposition du moment, à l'enthousiasme ou au dégoût de la vie, au
+caprice du califourchon, à l'influence du sommeil, à la qualité du café
+dans les auberges, etc., etc.
+
+Nous nous sommes mis en tête de trouver ici des beautés; car on nous a
+déclaré sur l'honneur que ce pays a des beautés de premier ordre, et
+nous en croyons l'auteur du renseignement.--Nous prenons un char suisse,
+et nous nous faisons conduire à Mériat par une pluie battante,
+accompagnée de coups de tonnerre brusques, imprévus, et d'un son bizarre
+comme la forme des rochers qui les répercutent. Le guide se trompe de
+route et gravit la montagne au lieu de descendre dans le ravin. La pluie
+redouble; aucune espérance de déjeuner sur l'herbe. Nous déjeunons
+philosophiquement dans le char. On casse le goulot d'une bouteille, et
+nous trinquons avec un flegme britannique, quand tout à coup nous nous
+voyons à trois lignes du précipice. L'automédon mouillé, et de
+très-méchante humeur, s'est aperçu de sa méprise. Il a voulu retourner
+sur ses pas, le chemin est trop étroit. Le cheval refuse de se casser le
+cou; c'est donc au char de subir toutes les conséquences de sa
+conformation incommode et de l'ankylose de ses ressorts. La difficulté
+de l'entreprise décourage le guide. Il nous laisse une roue dans
+l'abîme, et le verre à la main, fort empêchés de descendre, encore plus
+empêchés de demeurer.
+
+Heureusement nous rions aux éclats, et jamais on ne se tue en riant.
+Nous trouvons moyen de sortir de la boîte de cuir, nous soulevons le
+véhicule, nous portons le cheval, nous rossons le cocher, et j'en suis
+quitte pour un verre de vin répandu tout entier dans la poche de ma
+blouse.
+
+Enfin, nous rentrons dans le ravin, non pas perpendiculairement, comme
+nous en étions menacés, mais par un joli chemin couvert de fleurs
+sauvages, toutes brillantes de pluie, et bordé d'un ruisseau qui devient
+torrent et grossit de minute en minute. La pluie fouette les sapins
+échevelés; des nuages courent sur les flancs de la gorge; le brouillard
+enveloppe les cimes; et par mille angles du sentier qui serpente au sein
+des noires forêts, nous pénétrons dans une région vraiment sublime de
+tristesse.
+
+Pas une figure humaine, pas un toit de chalet. Deux remparts à pic,
+couverts d'arbres vivaces qui semblant croître sur la tête les uns des
+autres, nous pressent, nous étreignent, et semblent, par leurs détours
+multipliés, nous pousser et nous enfermer dans d'inextricables
+solitudes.
+
+J'ai vu beaucoup de sites plus grandioses, je n'en ai guère vu de plus
+austères. Les plus belles veines des Alpes, des Pyrénées et des Apennins
+ne produisent pas une végétation plus robuste et plus imposante; nulle
+part je n'ai vu d'aussi belles forêts de sapins gigantesques, élancés,
+fiers, touffus, et par leur nombre et par leur situation escarpée,
+semblant braver la destruction et renaître sous les coups de la foudre
+et de la cognée.
+
+A Mériat, les restes de la Chartreuse consistent en quelques belles
+arcades chargées de plantes pariétaires et à demi ensevelies dans les
+éboulements de la montagne que le gazon a recouverts; le portail est
+encore debout et conserve son air monastique. Le torrent se précipite
+avec fracas derrière la Chartreuse, roule à côté et se laisse tomber sur
+l'angle d'un bâtiment détaché qu'il achève de dégrader, et qu'il semble
+prêt à emporter tout à fait dans un jour d'orage. Quel était l'emploi de
+ce bâtiment au temps des moines? Je me suis imaginé que c'était le lieu
+pénitentiaire, et que la cataracte devait rouler sur la voûte d'un
+cachot humide et plein de terreur. A moi permis: il n'y a là pour
+cicerone que deux géants silencieux et farouches, le garde-forestier et
+sa fille, participant l'un et l'autre de la nature des sapins du pays,
+fiers comme des hidalgos ruinés, déclarant qu'ils ne sont ni aubergistes
+ni cabaretiers, et nonobstant vendant aux rares curieux qui vont les
+visiter tout ce qu'on peut trouver dans un cabaret pour de l'argent.
+
+Ce site m'a paru, au milieu de la pluie, mélancolique, froid, et
+admirablement choisi pour une vie éternellement uniforme et pour des
+hommes voués au culte de l'idée unique et absolue. Point de
+perspectives, point de contrastes; des pentes de gazon d'un vert égal et
+magnifique, des profondeurs de forêts sans issue, sans la moindre
+échappée pour le regard et la pensée; partout des sapins, des prairies
+étroites et des forêts coupées par l'invincible rempart de la montagne,
+par les éternels brouillards..... Je dis éternels, quoique je n'aie
+passé là qu'une heure. S'ils ne le sont pas, s'il y a jamais un beau
+soleil sur la Chartreuse de Mériat, si le torrent roule quelquefois
+limpide et calme, si la tristesse y soulève un instant ses sombres
+voiles, et si un pareil site s'avise de vouloir sourire, je le déclare
+_poncif_, comme on dit dans les ateliers de peinture, c'est-à-dire
+pleutre, manqué, à côté du beau. Je le déshérite de ma sympathie, je lui
+retire mon souvenir, et je tiens pour épiciers et malappris tous les
+voyageurs qui s'y rendront par un beau temps.
+
+Je me suis mouillé jusqu'aux os, ce qui m'a parfaitement guéri
+homœuopathiquement d'un rhume obstiné; c'est-à-dire que j'ai échangé
+une toux supportable contre une grosse fièvre qui m'a forcé de passer la
+nuit dans une auberge de village, presque à la porte de Genève.
+
+Mais j'ai salué le Mont-Blanc de ma fenêtre à mon réveil, et j'ai vu
+sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, étendu comme un immense tapis
+bigarré au pied de la Savoie, forteresse neigeuse élevée à l'horizon.
+
+
+ Genève.
+
+--Messieurs, où descendez-vous?
+
+C'est le postillon qui parle.--Réponse:
+
+--Chez M. Listz.
+
+--Où loge-t-il, ce monsieur-là?
+
+--_J'allais précisément vous adresser la même question._
+
+--Qu'est-ce qu'il fait? Quel est son état?
+
+--Artiste.
+
+--Vétérinaire?
+
+--Est-ce que tu es malade, animal?
+
+--C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire
+chez lui.
+
+On nous fait gravir une rue à pic, et l'hôtesse de la maison indiquée
+nous déclare que Listz est en Angleterre.
+
+--Voilà une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un
+musicien du théâtre; il faut aller le demander au régisseur.
+
+--Pourquoi non? dit le légitimiste. Et il va trouver le régisseur.
+Celui-ci déclare que Listz est à Paris.--Sans doute, lui fais-je avec
+colère, il est allé s'engager comme flageolet dans l'orchestre Musard,
+n'est-ce pas?
+
+--Pourquoi non? dit le régisseur.
+
+--Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles
+qui prennent des leçons de musique connaissent M. Listz.
+
+--J'ai envie d'aller parler à celle qui sort maintenant avec un cahier
+sous le bras, dit mon compagnon.
+
+--Et pourquoi non? d'autant plus qu'elle est jolie.
+
+Le légitimiste fait trois saluts à la française, et demande l'adresse de
+Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit,
+baisse les yeux, et avec un soupir étouffé répond que M. Listz est en
+Italie.
+
+--Qu'il soit au diable! Je vais dormir dans la première auberge venue;
+qu'il me cherche à son tour.
+
+A l'auberge, on m'apporte bientôt une lettre de sa sœur.
+
+«Nous t'avons attendu, tu n'es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous!
+nous sommes partis.
+
+ «ARABELLA.
+
+«_P.S._ Vois le major, et viens avec lui nous trouver.»
+
+ * * * * *
+
+--Qu'est-ce que le major?
+
+--Que vous importe? dit mon ami le légitimiste.
+
+--Au fait! Garçon, allez chercher le major.
+
+Le major arrive. Il a la figure de Méphistophélès et la capote d'un
+douanier. Il me regarde des pieds à la tête et me demande qui je suis.
+
+--Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d'Arabella.
+
+--Ah! ah! je cours chercher un passe-port.
+
+--Cet homme est-il fou?
+
+--Non pas; demain nous partons pour le Mont-Blanc.
+
+Nous voici à Chamounix; la pluie tombe, et la nuit s'épaissit. Je
+descends au hasard à l'_Union_, que les gens du pays prononcent
+_Oignon_, et cette fois je me garde bien de demander l'artiste européen
+par son nom. Je me conforme aux notions du peuple éclairé que j'ai
+l'honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage:
+Blouse étriquée, chevelure longue et désordonnée, chapeau d'écorce
+défoncé, cravate roulée en corde, momentanément boiteux, et fredonnant
+habituellement le _Dies iræ_ d'un air agréable.
+
+--Certainement, monsieur, répond l'aubergiste, ils viennent d'arriver;
+la dame est bien fatiguée, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez
+l'escalier, ils sont au nº 13.
+
+--Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me précipite dans le
+nº 13, déterminé à me jeter au cou du premier Anglais spleenétique qui
+me tombera sous la main. J'étais crotté de manière à ce que ce fût là
+une charmante plaisanterie de commis voyageur.
+
+Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que
+l'aubergiste appelle la _jeune fille_. C'est Puzzi à califourchon sur le
+sac de nuit, et si changé, si grandi, la tête chargée de si longs
+cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si féminine, que, ma foi!
+je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui ôte mon
+chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi où est Lara?
+
+Du fond d'une capote anglaise sort, à ce mot, la tête blonde d'Arabella;
+tandis que je m'élance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un
+cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements,
+tandis que la fille d'auberge, stupéfaite de voir un garçon si crotté,
+et que jusque-là elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi
+belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va répandre dans
+la maison que le nº 13 est envahi par une troupe de gens mystérieux,
+indéfinissables, chevelus comme des sauvages, et où il n'est pas
+possible de reconnaître les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec
+les maîtres.--Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de
+mépris, et nous voilà stigmatisés, montrés au doigt, pris en horreur.
+Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent
+leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux époux se
+concertent pour nous demander pendant le souper une petite
+représentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte
+raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus
+scientifique que j'aie faite dans ma vie.
+
+Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que
+j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent,
+aussi peu accessibles à l'atmosphère des régions qu'ils traversent que
+la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement
+grâce aux mille précautions dont ils s'environnent, qu'ils sont
+redevables de leur éternelle impassibilité. Ce n'est pas parce qu'ils
+ont trois paires de _breeches_ les unes sur les autres qu'ils arrivent
+parfaitement secs et propres malgré la pluie et la fange; ce n'est pas
+non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide
+et métallique brave l'humidité; ce n'est pas parce qu'ils marchent
+chargés chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en
+faudrait pour adoniser tout un régiment de conscrits bas-bretons, qu'ils
+ont toujours la barbe fraîche et les ongles irréprochables. C'est parce
+que l'air extérieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils
+marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une
+cloche de cristal épaisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils
+regardent en pitié les cavaliers que le vent défrise et les piétons dont
+la neige endommage la chaussure. Je me suis demandé, en regardant
+attentivement le crâne, la physionomie et l'attitude des cinquante
+Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque
+table d'hôte de la Suisse, quel pouvait être le but de tant de
+pèlerinages lointains, périlleux et difficiles, et je crois avoir fini
+par le découvrir, grâce au major, que j'ai consulté assidûment sur cette
+matière. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de réussir à
+traverser les régions les plus élevées et les plus orageuses sans avoir
+un cheveu dérangé à son chignon.--Pour un Anglais, c'est de rentrer dans
+sa patrie après avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni
+troué ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les
+auberges après leurs pénibles excursions, hommes et femmes se mettent
+sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute
+l'imperméabilité majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas
+leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que
+l'occasion du porte-manteau, le véhicule de l'habillement. Je ne serais
+pas étonné de voir paraître à Londres des relations de voyage ainsi
+intitulées: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.--Souvenirs
+de l'Helvétie par un collet d'habit.--Expédition autour du monde, par un
+manteau de caoutchouc.--Les Italiens tombent dans le défaut contraire.
+Habitués à un climat égal et suave, ils méprisent les plus simples
+précautions, et les variations de la température les saisissent si
+vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitôt pris de nostalgie; ils
+les parcourent avec un dédain superbe, et, portant le regret de leur
+belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut à tout ce
+qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme
+une propriété, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si
+quelque chose pouvait ôter l'envie de passer les Alpes, ce serait
+l'espèce de criée qu'il faut subir à propos de toutes les villes et de
+tous les villages dont les noms seuls font battre le cœur et enfler
+la voix d'un Italien aussitôt qu'il les prononce.
+
+Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les
+Allemands, excellents piétons, fumeurs intrépides et tous un peu
+musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent
+de tous les ennuis de l'auberge avec le cigare, le flageolet ou
+l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de
+la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent
+inaperçus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur
+oisiveté.
+
+Quant à nous autres Français, il faut bien avouer que nous savons
+voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dévore,
+l'admiration nous transporte: nos facultés sont vives et saisissantes;
+mais le dégoût nous abat au moindre échec. Quoique notre _home_ soit
+généralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous
+poursuit jusqu'aux extrémités de la terre, nous rend revêches et
+malhabiles à supporter les privations et les fatigues, et nous inspire
+les plus puérils et les plus inutiles regrets. Imprévoyants comme les
+Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les
+inconvénients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous
+sommes à la guerre, ardents au début, démoralisés à la débandade.
+Quiconque voit le départ d'une caravane française dans les chemins
+escarpés de la Suisse peut bien rire de cette joie impétueuse, de ces
+courses folles sur les ravins, de cette hâte facétieuse, de toute cette
+peine perdue, de toute cette force prodiguée à l'avance sur les marges
+de la route, et de cette vaine attention donnée avec enthousiasme aux
+premiers objets venus. Celui-là peut être bien certain qu'au bout d'une
+heure la caravane aura épuisé tous les moyens possibles de se lasser au
+physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera dispersée,
+triste, harassée, se traînant avec peine jusqu'au gîte, et n'ayant donné
+aux véritables sujets d'admiration qu'un coup d'œil distrait et
+fatigué.
+
+Or, tout ceci n'est peut-être pas aussi inutile à noter qu'il te semble.
+Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrégé de la vie de l'homme. La
+manière de voyager est donc le criterium auquel on peut connaître les
+nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de
+la vie.
+
+Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien à mes dépens
+je l'ai acquise! Je ne souhaite à personne d'y arriver au même prix, et
+j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'idées faites
+et d'habitudes volontaires.
+
+Si je sais voyager sans ennui et sans dégoût, je ne me pique pas de
+marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans être mouillé. Il n'est
+au pouvoir d'aucun Français de se procurer la quantité nécessaire de
+fluide britannique pour échapper entièrement à toutes les intempéries de
+l'air. Mes amis sont dans le même cas, de sorte que tout le long du
+chemin notre toilette a été un sujet de scandale et de mépris pour les
+touristes pneumatiques. Mais quel dédommagement on trouve à se jeter à
+terre pour se reposer sur la première mousse venue, à s'enfumer dans le
+chalet, à traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins
+difficiles, à poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux
+ailes blanches ocellées de pourpre, à courir le long des buissons après
+la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la
+terre! le tout sauf à paraître, le soir, devant les Anglais, hâlé,
+crépu, poudreux, fangeux ou déchiré, sauf à être pris pour un
+saltimbanque!
+
+Au reste, nous fûmes un peu réhabilités à Chamounix par l'apparition du
+major fédéral en uniforme, et par l'arrivée du légitisme. Leurs
+excellentes manières et la dignité gracieuse d'Arabella rétablirent le
+silence, sinon la sécurité, autour de nous. Je crois bien nonobstant que
+les couverts d'argent furent comptés trois fois ce soir-là; et, pour ma
+part, j'entendis mistress *** et milady ***, mes voisines, deux jeunes
+douairières de cinquante à soixante ans, barricader leur porte comme si
+elles eussent craint une invasion de Cosaques.
+
+--Ne pensez-vous pas, dit le major, qu'un pays, tout entier converti en
+hôtellerie pour toutes les nations, ne peut garder aucun caractère de
+nationalité?
+
+--Mais ne peut-on adresser le même reproche à votre Suisse? lui dis-je.
+
+--Hélas! qui vous en empêche? reprit-il.
+
+--Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fière, dit Franz, et
+qui, tandis que plusieurs milliers d'Anglais y étalent leur oisiveté,
+chasse les réfugiés de son territoire! cette république qui s'unit aux
+monarchies pour traquer comme des bêtes fauves les martyrs de la cause
+républicaine!...
+
+Un roulement de tambour nous interrompit.
+
+--Quel est ce bruit belliqueux? dit Arabella.
+
+--C'est la gelée qui commence, et le tambour qui l'annonça aux habitants
+de la vallée, afin qu'ils allument des feux auprès des pommes de terre.
+
+La pomme de terre est l'unique richesse de cette partie de la Savoie.
+Les paysans pensent qu'en établissant une couche de fumée sur la région
+moyenne des montagnes, ils interceptent l'air des régions supérieures et
+préservent de son atteinte le fond des gorges. J'ignore s'ils font bien.
+Si je voyageais aux frais d'un gouvernement, d'une société savante ou
+seulement d'un journal, j'apprendrais cela, et bien d'autres choses
+encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de
+ceux qui en parlent et en décident. Ce que je sais, c'est que cette
+ligne de feux, établie comme des signaux tout le long du ravin,
+m'offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils perçaient
+de taches rouges et de colonnes de fumée noire le rideau de vapeur
+d'argent où la vallée était entièrement plongée et perdue. Au-dessus des
+feux, au-dessus de la fumée et de la brume, la chaîne du Mont-Blanc
+montrait une de ses dernières ceintures granitiques, noire comme l'encre
+et couronnée de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient
+nager dans le vide. Sur quelques cimes que le vent avait balayées,
+apparaissaient, dans un firmament pur et froid, de larges étoiles. Ces
+pics de montagnes, élevant dans l'éther un horizon noir et resserré,
+faisaient paraître les astres étincelants. L'œil sanglant du
+Taureau, le farouche Aldébaran, s'élevait au-dessus d'une sombre
+aiguille, qui semblait le soupirail du volcan d'où cette infernale
+étincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, étoile bleuâtre, pure
+et mélancolique, s'abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme
+de compassion et de miséricorde tombée du ciel sur la pauvre vallée,
+mais prête à être saisie en chemin par l'esprit perfide des glaciers.
+
+Ayant trouvé ces deux métaphores, dans un grand contentement de
+moi-même, je fermai ma fenêtre. Mais en cherchant mon lit, dont j'avais
+perdu la position dans les ténèbres, je me fis une bosse à la tête
+contre l'angle du mur. C'est ce qui me dégoûta de faire des métaphores
+tous les jours subséquents. Mes amis eurent l'obligeance de s'en
+déclarer singulièrement privés.
+
+Ce que j'ai vu de plus beau à Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te
+figurer l'aplomb et la fierté de cette beauté de huit ans, en liberté
+dans les montagnes. Diane enfant devait être ainsi, lorsque, inhabile
+encore à poursuivre le sanglier dans l'horrible Érymanthe, elle jouait
+avec de jeunes faons sur les croupes _amènes_ de l'Hybla. La fraîcheur
+de Solange brave le hâle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse à
+nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immaculée.
+Sa longue chevelure blonde flotte en boucles légères jusqu'à ses reins
+vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forcé des
+mules, ni la course _au clocher_ sur les pentes rapides et glissantes,
+ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures
+entières. Toujours grave et intrépide, sa joue se colore d'orgueil et de
+dépit quand on cherche à aider sa marche. Robuste comme un cèdre des
+montagnes et fraîche comme une fleur des vallées, elle semble deviner,
+quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt
+de Dieu l'a touchée au front, et qu'elle est destinée à dominer un jour,
+par la force morale, ceux dont la force physique la protége maintenant.
+Au glacier des Bossons, elle m'a dit: «Sois tranquille, mon George;
+quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc.»
+
+Son frère, quoique plus âgé de cinq ans, est moins vigoureux et moins
+téméraire. Tendre et doux, il reconnaît et révère instinctivement la
+supériorité de sa sœur; mais il sait bien aussi que la bonté est un
+trésor. «_Elle_ te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai
+heureux.»
+
+Éternel souci, éternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, âpres
+aux moindres jouissances, habiles à se les procurer, soit par
+l'obsession, soit par l'opiniâtreté; égoïstes avec candeur,
+instinctivement pénétrés de leur trop légitime indépendance, les enfants
+sont nos maîtres, quelque fermeté que nous feignions vis-à-vis d'eux.
+Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent,
+malgré leur bonté naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manière de
+les plier à la forme sociale avant que la société leur fasse sentir ses
+angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne
+raison on peut donner à un esprit sortant de la main de Dieu et
+jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre à tant d'inutiles et
+folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un
+charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas
+comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prétendue
+nécessité de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen;
+l'autorité: et je l'emploie quand il faut, c'est-à-dire fort rarement;
+c'est ce que je ne conseille à personne d'essayer s'il n'a les moyens de
+se faire aimer autant que craindre.
+
+J'aime beaucoup les systèmes, le cas d'application excepté. J'aime la
+foi saint-simonienne, j'estime fort le système de Fourier; je révère
+ceux qui, dans ce siècle maudit, n'ont subi aucun entraînement vicieux,
+et qui se retirent dans une vie de méditation et de recherche pour rêver
+le salut de l'humanité. Mais je crois qu'avec la moindre vertu mise en
+action, et soutenue par une certaine énergie, on en ferait plus qu'avec
+toute la sagesse des nations délayée dans les livres. Cela me vient, non
+à propos de l'éducation de mes enfants, mais à propos de celle du genre
+humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant
+les précipices de la Tête-Noire. Et moi, à pied, tirant par la bride le
+mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort
+difficiles, je babillais à tort et à travers. On me faisait la guerre
+parce que je n'avais pas voulu mordre à la philosophie durant notre
+séjour à Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science,
+Arabella pénètre tout d'un coup d'œil rapide et clair. Moi, je suis
+paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage.
+Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de
+leur doigt tout l'argot de la métaphysique allemande. Je me défendis
+comme un diable, et je crois que nous ne nous entendîmes ni les uns ni
+les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me
+juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvreté
+de ma cervelle. Je n'étais pas bien pressé, comme tu peux croire, de lui
+laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrénologiques dont
+m'a doué la nature. Je n'aime à parler de moi qu'avec ceux que j'aime,
+et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-être même à
+cause de cela précisément), je me sentais une secrète méfiance contre
+lui.
+
+J'avais grand tort, assurément. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il
+était bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid
+et si bouffi, est plus poétique que le mien: je m'en suis aperçu à ma
+grande honte et à mon grand plaisir.
+
+Tant il y a, que, le jugeant un peu pédant, je fis le grossier et le
+railleur avec lui pendant toute cette journée. J'attaquai, par esprit de
+contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une
+guerre de Vandale à sa métaphysique. Il me crut plus bête que je
+n'étais, et j'eus lieu de m'en réjouir; car il commença de ce moment à
+me prendre en amitié et à ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son
+microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait.
+Il vit que j'étais un assez bon garçon, pas du tout _fort_, et plus
+rapproché de la nature du hanneton que de celle du diable.
+
+Au fond, s'il avait raison contre moi à beaucoup d'égards, je soutiens
+que je n'avais pas tort dans ce que je voulais prouver. Mon erreur ne
+consistait qu'à vouloir combattre en lui des systèmes que je lui
+supposais fort gratuitement; et, pour repousser un étalage de fausse et
+froide science que je lui attribuais injustement, je faisais le procès à
+toute science, à toute méthode, à toute théorie. Je crois, Dieu me le
+pardonne! que j'aurais médit de mon Jean-Jacques lui-même s'il eût pris
+son parti. Mais il me fit le plaisir de n'y point songer, et moi,
+m'enfonçant jusqu'au cou dans la sauvagerie de mon maître bien-aimé, je
+déclamai (un peu moins éloquemment que lui) contre l'abus de la science
+et les absurdités de la philosophie creuse. Voilà où j'avais raison: je
+hais cette science profonde, ardue, inextricable, barbare, où l'esprit
+se noie, où le cœur se dessèche; cette métaphysique glacée des
+Allemands, qui analyse l'âme humaine, qui dissèque les mystères de la
+Divinité en nous; sans songer à éveiller dans nos cœurs une pensée
+généreuse, sans y faire germer un sentiment vraiment religieux, vraiment
+humain. Je me révoltai donc contre tous ces docteurs éclectiques dont je
+croyais le major infatué. Je me cramponnai au fait, à la logique claire,
+à la pratique ardente, aux principes républicains, à la générosité du
+sang français, à la France, en un mot, que ce Genevois avait l'air de
+mépriser, son Allemagne métaphysique à la main. Pour exprimer tout cela,
+je débitai mille sottises: le rusé major m'y poussait en me traitant de
+jacobin; et moi, bouillant enfant de Paris que je suis, je ne voulus
+point renier mes pères, les fils de notre aïeul Rousseau. La dispute
+était trop animée pour que je songeasse à faire mes réserves. Il me
+semblait que c'eût été lâcheté que de faire la part de nos égarements,
+de notre ignorance et de nos excès de 93, en présence d'un adversaire
+qui feignait d'en imputer la faute à notre France philosophique du
+dix-huitième siècle; et, de parole en parole, je m'échauffai si bien que
+j'eusse été capable d'envoyer à la guillotine le major, Puzzi, la poupée
+que ma fille portait en croupe, et jusqu'au mulet qu'elles chevauchaient
+de compagnie.
+
+Mais tout à coup je m'aperçus que le major, ennuyé ou révolté de ma
+mauvaise foi, ne m'écoutait plus. Il avait la tête penchée sur son
+livre, et, au milieu des plus belles scènes de la nature, il n'avait
+d'yeux et de pensée que pour un traité de philosophie qu'il venait de
+tirer de sa poche. Je me permis de l'en railler.
+
+--Taisez-vous, me dit-il; vous traversez la vie en regardant comment les
+objets sont colorés, découpés et arrangés en apparence; vous ne savez et
+vous ne désirez savoir la cause de rien. Vous avez bien regardé les
+montagnes depuis Chamounix jusqu'ici, n'est-ce pas? Vous avez compté les
+sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des
+déchiquetures de la chaîne, comme un dessinateur géographe trace de
+mémoire les sinuosités de la Saône sur un morceau de papier. Pendant ce
+temps-là, j'ai cherché le principe de l'univers.
+
+--Et vous l'avez trouvé, major? Faites-nous en part.
+
+--Vous êtes un impertinent, dit-il. Je n'ai rien trouvé du tout; mais
+j'ai pensé au principe de l'univers, et c'est un sujet de réflexion qui
+vaut bien l'action de regarder en l'air sans penser à rien.
+
+Et, donnant du talon à sa mule, il nous laissa en arrière, toujours
+clignotant sur son livre, et répétant entre ses dents une phrase qu'il
+venait de lire, et qui, apparemment, ne lui semblait pas claire:
+«_L'absolu est identique à lui-même._»
+
+--Quand nous arriverons à Martigny, osai-je dire, sur les onze heures
+du soir, il aura peut-être découvert vingt-trois mille manières
+d'interpréter ces quatre mots. Je comprends qu'un ne peut être de bonne
+humeur quand on a de pareilles contentions d'esprit.
+
+--Vous avez tort réciproquement de vous insulter, dit la sage Arabella.
+Tout homme est sage qui s'abandonne à ses impressions sans s'occuper du
+_qu'en pensera-t-on?_ Il y a quelque chose de plus stupide que
+l'indifférence du vulgaire en présence des beautés naturelles; c'est
+l'extase obligée, c'est l'infatigable exclamation. Si le major n'est
+point dans une disposition artistique ce matin, il montre beaucoup plus
+de sens et d'esprit en se jetant dans une préoccupation absolue que s'il
+faisait de tristes efforts pour ranimer son enthousiasme refroidi.
+
+--D'ailleurs, je ne sais pas de quel droit, reprit Franz, nous
+mépriserions son indifférence pour le paysage; car nous n'avons encore
+fait que nous disputer depuis le départ. Quant au docteur Puzzi, il
+attrape gravement des criquets le long des buissons, et ce n'est pas
+beaucoup plus poétique.
+
+Vers le déclin du jour, nous nous trouvâmes au plus haut du col des
+montagnes, et nous fûmes assaillis par un vent glacé qui nous soufflait
+le grésil au visage. Courbés sur nos mules, nous nous cachions le nez
+dans nos manteaux. Le major était impassible et songeait à son absolu.
+Dix minutes plus tard et un quart de lieue plus bas, nous rentrâmes dans
+une région tempérée, et les profondeurs du Valais s'ouvrirent sous nos
+pieds, couronnées de cimes violettes et traversées par le Rhône comme
+par une bande d'argent mat. La nuit vint avant que nous eussions
+traversé, au pas de course, la zone de prairies qui conduit à Martigny,
+par de beaux gazons coupés de mille ruisseaux. Un trou notable à mon
+soulier me força de monter sur la mule du major, en croupe derrière lui
+et son absolu. Il ne me fit pas grâce de la leçon.
+
+--Les systèmes ne sont pas tout à fait aussi méprisables, dit-il, que
+veulent bien le faire croire les gens incapables de suivre pendant un
+quart d'heure le plus simple raisonnement, et de comprendre les plus
+claires théories. Ce sont d'excellentes habitudes d'esprit que celles
+qui amènent à embrasser d'un coup d'œil toutes les combinaisons de la
+pensée; et quand on est arrivé à saisir sans effort, et à comparer sans
+trouble et sans vertige, toutes les données morales et philosophiques
+qui circulent dans le monde intelligent, je crois qu'on est au moins
+aussi capable de juger son siècle que lorsqu'on se croise les bras en
+disant: Tout ce qui est obscur est inintelligible, tout ce qui est
+difficile est irréalisable.
+
+--Bravo! major; à bas l'obscurantiste! s'écrièrent en chœur les
+assistants.
+
+Je n'étais pas content, d'autant plus que la mule avait le trot dur, et
+que l'infernal major accompagnait chaque phrase d'un coup d'éperon qui
+m'imprimait de violentes secousses. J'avais grande envie de le pousser
+dans le premier fossé venu et de continuer la route sans lui; mais je
+craignis qu'il ne se vengeât par quelque malice plus raffinée; et comme
+j'ai le malheur d'être fort lourd dans la plaisanterie, je me soumis à
+mon sort en attendant une meilleure occasion. La bonne Arabella, me
+voyant mortifié, prit généreusement ma défense.
+
+--Si vous n'aviez pas trouvé dans la science autre chose que l'avantage
+et le plaisir de juger votre siècle, dit-elle au major, ce ne serait pas
+d'un grand profit pour nous autres. Ce n'est pas seulement
+d'intelligence que les hommes ont besoin, mais d'amour et d'activité.
+Voilà sans doute ce que Piffoël veut prouver depuis trois heures qu'il
+déraisonne; et voilà ce que le major fait semblant de ne pas comprendre,
+bien qu'il en soit pénétré tout autant que nous.
+
+--Non! non! m'écriai-je avec humeur; il n'est pénétré que du contraire.
+Si le major est savant, que lui importent les souffrances et l'abjection
+du simple et de l'ignorant? Que le major sympathise avec des esprits
+d'une haute trempe, cela est heureux et agréable pour lui et pour eux;
+mais le monde n'en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n'en reçoit
+aucun soulagement. Eh! trouvez donc un moyen d'appuyer votre science sur
+un texte limpide et laconique! et quand vous aurez fait un peuple avec
+cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez.
+Jusque-là vous n'êtes que des brahmanes, vous cachez la vérité dans des
+puits, et vos plus anciens adeptes peuvent à peine expliquer vos
+mystères, tant ils sont compliqués, tant le principe y est enveloppé
+d'hiéroglyphes! Faute de vouloir trancher dans le vif et de présenter
+courageusement tout le péril et toute la souffrance d'une grande crise
+expiatoire, vous faites rire avec vos énigmes, et vous méritez à
+plusieurs égards les reproches d'hypocrisie qu'on vous adresse. Voilà
+pourquoi tout votre bagage scientifique n'enrichit personne; voilà
+pourquoi nous ne savons rien, ou, quand nous nous mêlons d'étudier et
+d'interpréter, nous tombons dans une déplorable confusion.
+
+--Et cependant, n'en doutez pas, reprit Franz, l'avenir du monde est
+dans tout. Les divers éléments de rénovation se constitueront un jour et
+formeront une noble unité. Oh! non, tant de belles œuvres éparses ne
+retomberont pas dans la nuit; tant de nobles aspirations, tant de
+généreux soupirs ne seront pas étouffés par l'implacable indifférence du
+destin. Qu'importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des
+champions de la vérité? Ils combattent aujourd'hui épars, et malades,
+malgré eux, du désordre et de l'intolérante vanité du siècle. Ils ne
+peuvent s'élever au-dessus de cette atmosphère empoisonnée. Perdus dans
+une affreuse mêlée, ils se méconnaissent, se fuient et se blessent les
+uns les autres, au lieu de se presser sous la même bannière et de plier
+le genou devant les plus robustes et les plus purs d'entre eux. Ils
+prodiguent leur force à des engagements partiels, à de frivoles
+escarmouches. Il faut que cette génération haletante passe et s'efface
+comme un torrent d'hiver. Il faut qu'elle emporte nos lamentations
+prophétiques, nos protestations et nos pleurs. Après elle, de nouveaux
+combattants mieux disciplinés, instruits par nos revers, ramasseront nos
+armes éparses sur le champ de bataille, et découvriront la vertu magique
+des flèches d'Hercule.
+
+--Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t'entende! m'écriai-je
+en sautant à bas du mulet; tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un
+musicien.
+
+Le major sourit dans sa barbe en nous regardant d'un œil paternel.
+Son cœur sympathisait avec notre élan vers l'avenir, et il commençait
+à me sembler moins infernal qu'il ne m'avait passé par la tête de le
+supposer.
+
+Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de
+l'hôtel de la Grand'Maison à Martigny.
+
+--Ce n'est pas une raison pour faire la grimace, lui dit à
+brûle-pourpoint Franz, qui était tout émoustillé et tout guerroyant.
+
+Elle faillit lui jeter son flambeau à la tête. Ursule se prit à
+pleurer.--Qu'as-tu? lui dis-je.--Hélas! dit-elle, je savais bien que
+vous me mèneriez au bout du monde; nous voici à la Martinique. Il faudra
+passer la mer pour retourner chez nous; on me l'avait bien dit que vous
+ne vous arrêteriez pas en Suisse!--Ma chère, lui dis-je, rassure-toi et
+enorgueillis-toi. D'abord, tu es à Martigny, en Suisse, et non à la
+Martinique. Ensuite, tu sais la géographie absolument comme Shakspeare.
+
+Cette dernière explication parut la flatter. Franz donna l'ordre aux
+domestiques de réveiller la caravane à six heures du matin. Nous nous
+jetâmes dans nos lits, exténués de fatigue. J'avais fait à pied presque
+tout le chemin, c'est-à-dire huit lieues. Le major l'avait fort bien
+remarqué, et il me gardait un plat de son métier. Il s'enferma avec son
+traité de l'absolu et Puzzi, qu'il rossa pour l'empêcher de ronfler, et
+il chercha toute la nuit le véritable sens de cette terrible
+phrase:--«L'absolu est identique à lui-même.»
+
+N'en ayant point trouvé qui le satisfit pleinement, son humeur satanique
+s'exaspéra, et à quatre heures du matin il vint faire un vacarme
+épouvantable à ma porte. Je m'éveille, je m'habille en toute hâte, je
+refais mes paquets et je parcours toute la maison, affairé, me frottant
+les yeux, luttant contre la fatigue et craignant d'être en retard. Un
+profond silence régnait partout: j'en étais à croire que la caravane
+était partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparaît en
+bâillant sur le seuil de sa chambre.
+
+--Quelle mouche vous pique? dit-il avec un sourire féroce, et d'où vient
+que vous êtes si matinal? Votre humeur est vraiment fâcheuse en voyage.
+Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure à dormir.
+
+--_Damné_ major!... m'écriai-je avec fureur.
+
+Le nom lui en est resté, et il est bien plus expressif qu'il n'est
+permis à ma plume de le tracer. C'est le synonyme d'oint; et, comme la
+langue est éminemment logique, c'est une épithète de sublimité quand on
+la place après le substantif.
+
+
+ Fribourg.
+
+Nous entrâmes dans l'église de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel
+orgue qui ait été fait jusqu'ici. Arabella, habituée aux sublimes
+réalisations, âme immense, insatiable, impérieuse envers Dieu et les
+hommes, s'assit fièrement sur le bord de la balustrade, et, promenant
+sur la nef inférieure son regard mélancoliquement contemplateur,
+attendit, et attendit en vain, ces voix célestes qui vibrent dans son
+sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains
+mortelles ne peut faire résonner à son oreille. Ses grands cheveux
+blonds, déroulés par la pluie, tombaient sur sa main blanche; et son
+œil, où l'azur des cieux réfléchit sa plus belle nuance, interrogeait
+la puissance de la créature dans chaque son émané du vaste instrument.
+«Ce n'est pas ce que j'attendais,» me dit-elle d'un air simple et sans
+songer à l'ambition de sa parole.--Exigeante! lui dis-je, tu n'as pas
+trouvé le glacier assez blanc l'autre jour sur la montagne! Ses grandes
+crêtes qui semblaient taillées dans les flancs de Paros, ses dents
+aiguës au pied desquelles nous étions comme des nains, ne t'ont pas
+semblé dignes de ton regard superbe. La voix des torrents est, selon
+toi, sourde et monotone, la hauteur des sapins ne t'étonne pas plus que
+celle des joncs du rivage. Tu mesures le ciel et la terre. Tu demandes
+les palmiers de l'Arabie-Heureuse sur la croupe du Mont-Blanc, et les
+crocodiles du Nil dans l'écume du Reichenbach. Tu voudrais voir voguer
+les flottes de Cléopâtre sur les ondes immobiles de la Mer de glace. De
+quelle étoile nous es-tu donc venue, toi qui méprises le monde que nous
+habitons? Tu veux maintenant que ce vieillard refrogné qui te regarde
+avec stupeur ait trouvé sous sa perruque un peu plus que la puissance de
+Dieu pour te satisfaire!
+
+En effet, Mooser, le vieux luthier, le créateur du grand instrument,
+aussi mystérieux, aussi triste, aussi maussade que l'homme au chien noir
+et aux macarons d'Hoffmann, était debout à l'autre extrémité de la
+galerie et nous regardait tour à tour d'un air sombre et méfiant. Homme
+spécial s'il en fut, Helvétien inébranlable, il semblait ne pas goûter
+le moins du monde le chant simple et sublime que notre grand artiste
+essayait sur l'orgue. A vrai dire, celui-ci ne tirait pas tout le parti
+possible de la machine. Il cherchait platement les sons les plus purs et
+ne nous régalait pas du plus petit coup de tonnerre. Aussi l'organiste
+de la cathédrale, gros jeune homme à la joue vermeille, confrère
+familier et quasi-protecteur de notre ami, le poussait doucement à
+chaque instant, et, prenant sans façon sa place, essayait, à force de
+bras, de nous faire comprendre la puissance vraiment grande, je le
+confesse, du charlatanisme musical. Il fit tant des pieds et des mains,
+et du coude, et du poignet, et, je crois, des genoux (le tout de l'air
+le plus flegmatique et le plus bénévole), que nous eûmes un orage
+complet, pluie, vent, grêle, cris lointains, chiens en détresse, prière
+du voyageur, désastre dans le chalet, piaulement d'enfants épouvantés,
+clochettes de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des
+sapins, _finale_, dévastation des pommes de terre.
+
+Quant à moi, naïf paysan, artiste on plutôt artisan grossier,
+enthousiasmé de ce vacarme harmonieux, et retrouvant dans cette peinture
+à gros effets les scènes rustiques de ma vie, je m'approchai du maëstro
+fribourgeois, et je m'écriai avec effusion:
+
+--Monsieur, cela est magnifique: je vous supplie de me faire encore
+entendre ce coup de tonnerre; mais je crois qu'on vous asseyant
+brusquement sur le clavier vous produiriez un effet plus complet encore.
+
+Le maëstro me regarda avec étonnement; il n'entendait pas un mot de
+français, et, à mon grand déplaisir, mes amis ne voulurent jamais lui
+traduire ma requête en allemand, sous prétexte qu'elle était
+inconvenante. Il me fallut donc renoncer une fois de plus dans ma vie a
+compléter mon émotion.
+
+Cependant le vieux Mooser était resté impassible pendant l'orage. Planté
+dans son coin comme une statue roide et anguleuse du moyen âge, c'est à
+peine si, au plus fort de la tempête, un imperceptible sourire de
+satisfaction avait effleuré ses lèvres. Il est vrai que, à l'exception
+de moi, toute la famille avait été brutalement insensible à la pluie, au
+tonnerre, à la clochette, aux vaches perdues, etc. Je croyais même que
+cette inappréciation de la force pulmonaire de son instrument l'avait
+profondément blessé; mais le syndic vint nous apprendre la cause de sa
+préoccupation. Mooser n'est pas content de son œuvre, et il a grand
+tort, je le jure; car, s'il n'a pas encore atteint la perfection, il a
+fait du moins ce qui existe de plus parfait en son genre. Mais, comme
+toutes les grandes spécialités, le brave homme a son grain de folie.
+L'orage est, à ce qu'il paraît, son idéal. Dada sublime et digne du
+cerveau d'Ossian! mais difficile à dompter, et s'échappant toujours par
+quelque endroit au moment où le patient artiste croit l'avoir bridé.
+Voyez un peu! les bruits de l'air sous toutes leurs formes auditives
+sont entrés dans les jeux d'orgue, comme Éole et sa nombreuse lignée
+dans les outres d'Ulysse; mais l'éclair seul, l'éclair rebelle, l'éclair
+irréalisable, l'éclair qui n'est ni un son ni un bruit, et que Mooser
+veut pourtant exprimer par un son ou par un bruit quelconque, manque à
+l'orage de Mooser. Voilà donc un homme qui mourra sans avoir triomphé de
+l'impossible, et qui ne jouira point de sa gloire, faute d'un éclair en
+musique. Il me semble, Arabella, que vous eussiez dû le plaindre au lieu
+de vous en moquer; la folie de ce bonhomme a bien quelque rapport avec
+la maladie sacrée qui vous ronge.
+
+Après nous avoir exprimé le rêve de Mooser très-gravement et sans aucune
+espèce de doute sur sa réalisation (car il essaya lui-même de nous faire
+entendre par une espèce de sifflement le bruit de la _lumière_), le
+syndic nous promena dans les flancs de l'immense machine. Toutes ces
+voix humaines, tous ces ouragans, tout cet orchestre de musiciens
+imaginaires enfermés dans des étuis de fer-blanc, nous rappelèrent les
+génies des contes arabes, condamnés par des puissances supérieures à
+gronder et à gémir dans des coffrets de métal scellés.
+
+On nous avait dit que Mooser était appelé à Paris pour faire l'orgue de
+la Madeleine; mais le syndic nous apprit qu'il n'en était plus question.
+Sans doute le gouvernement français, moins magnifique qu'un canton de la
+Suisse, aura reculé devant la nécessité de payer honorablement un
+travail de premier ordre. Il est cependant certain que Mooser est seul
+capable de remplir des grandes clameurs de la prière en musique le large
+vaisseau de la Madeleine, et que là seulement il pourrait déployer
+toutes les ressources de sa science. Ainsi le monument et l'ouvrier
+s'appellent l'un l'autre.
+
+Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier,
+et nous fit entendre un fragment du _Dies iræ_ de Mozart, que nous
+comprîmes la supériorité de l'orgue de Fribourg sur tout ce que nous
+connaissions en ce genre. La veille, déjà, nous avions entendu celui de
+la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous
+avions été charmés de la qualité des sons; mais le perfectionnement est
+remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine,
+qui, perçant à travers la basse, produisirent sur nos enfants une
+illusion complète. Il y aurait eu de beaux contes à leur faire sur ce
+chœur de vierges invisibles; mais nous étions tous absorbés par les
+notes austères du _Dies iræ_. Jamais le profil florentin de Franz ne
+s'était dessiné plus pâle et plus pur, dans une nuée plus sombre de
+terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une
+combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont
+chaque note se traduisait à mon imagination par les rudes paroles de
+l'hymne funèbre:
+
+ Quantus tremor est futurus
+ Quando judex est venturus, etc.
+
+Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le génie du maître, aux
+notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n'eût ôté de
+mon oreille ces syllabes terribles, _quantus tremor_...
+
+Tout à coup, au lieu de m'abattre, cette menace de jugement m'apparut
+comme une promesse, et accéléra d'une joie inconnue les battements de
+mon cœur. Une confiance, une sérénité infinie me disait que la
+justice éternelle ne me briserait pas; qu'avec le flot des opprimés je
+passerais oublié, pardonné peut-être, sous la grande herse du jugement
+dernier; que les puissants du siècle et les grands de la terre y
+seraient seuls broyés aux yeux des victimes innombrables de leur
+prétendu droit. La loi du talion, réservée à Dieu seul par les apôtres
+de la miséricorde chrétienne, et célébrée par un chant si grave et si
+large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance céleste
+quand je me souvins qu'il s'agissait de châtier des crimes tels que
+l'avilissement et la servitude de la race humaine. Oh! oui, me
+disais-je, tandis que l'ire divine grondait sur ma tête en notes
+foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n'auront pas craint
+Dieu et qui l'auront outragé dans le plus noble ouvrage de ses mains!
+pour ceux qui auront violé le sanctuaire des consciences, pour ceux qui
+auront chargé de fers les mains de leurs frères, pour ceux qui auront
+épaissi sur leurs yeux les ténèbres de l'ignorance! pour ceux qui auront
+proclamé que l'esclavage des peuples est d'institution divine, et qu'un
+ange apporta du ciel le poison qui frappe de démence ou d'ineptie le
+front des monarques; pour ceux qui trafiquent du peuple et qui vendent
+sa chair au dragon de l'Apocalypse; pour tous ceux-là il y aura de la
+crainte, il y aura de l'épouvante!
+
+J'étais dans un de ces accès de vie que nous communique une belle
+musique ou un vin généreux, dans une de ces excitations intérieures où
+l'âme longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre
+les glaces de l'hiver, lorsqu'en me retournant vers Arabella je vis sur
+sa figure une expression céleste d'attendrissement et de piété; sans
+doute elle avait été remuée par des notes plus sympathiques à sa nature.
+Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les
+ouvrages de l'art, fait vibrer en nous des cordes secrètes et révèle les
+mystérieux rapports de chaque individu avec le monde extérieur. Là où
+j'avais rêvé la vengeance du Dieu des armées, elle avait baissé
+doucement la tête, sentant bien que l'ange de la colère passerait sur
+elle sans la frapper, et elle s'était passionnée pour une phrase plus
+suave et plus touchante, peut-être pour quelque chose comme le
+
+ Recordare, Jesu pie....
+
+Pendant ce temps, des nuées passaient et la pluie fouettait les vitraux;
+puis le soleil reparaissait pâle et oblique pour être éteint peu de
+minutes après par une nouvelle averse. Grâce a ces effets inattendus de
+la lumière, la blanche et proprette cathédrale de Fribourg paraissait
+encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en
+costume de théâtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des
+brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s'apprêter à danser
+encore une fois devant l'arche. Et cependant l'instrument tonnait comme
+la voix du Dieu fort, et l'inspiration du musicien faisait planer tout
+l'enfer et tout le purgatoire de Dante sous ces voûtes étroites à
+nervures peintes en rose et en gris de perle.
+
+Les enfants couchés à terre comme de jeunes chiens s'endormaient dans
+des rêves de fées sur les marches de la tribune; Mooser faisait la moue,
+et le syndic s'informait de nos noms et qualités auprès du major
+fédéral. A chaque réponse ambiguë du malicieux cicerone, le bon et
+curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise.
+
+--Ouais! disait-il en flairant de loin le beau front révélateur
+d'Arabella, c'est une dame de Paris? et quoi encore?...
+
+--Quoi encore? reprenait le major en me désignant; ce garçon en blouse
+mouillée et en guêtres crottées, avec deux marmot dans ses jambes? Eh
+bien! c'est... ce sont trois élèves du pianiste.
+
+--Oui-dà! il les fait voyager avec lui?
+
+--Il a la manie de traîner son école à sa suite. Il professe gravement
+la théorie de son art le long des abîmes et monté sur un mulet.
+
+--En effet, reprit judicieusement le magistrat de la ville de Fribourg,
+ils ont tous de longs cheveux tombant sur les épaules comme lui; mais,
+ajouta-t-il en arrêtant son regard investigateur sur le personnage
+problématique de Puzzi, qu'est-ce que cela?
+
+--Une célèbre cantatrice italienne qui le suit sous un déguisement.
+
+--Oh! oh!... s'écria le bonhomme avec un sourire tout à fait malin,
+j'avais bien deviné que celui-là était une femme!...
+
+Tout à coup l'air manqua aux poumons de l'orgue, sa voix expira et il
+rendit le dernier soupir entre les mains de Franz. Le premier coup de
+vêpres venait de sonner, et l'âme de Mozart eût en vain apparu pour
+engager le souffleur à retarder d'une minute la psalmodie nasillarde de
+l'office. J'eus envie d'aller lui donner des coups de poing, et je
+pensai à toi, aimable Théodore, facétieux Kreyssler, Hoffmann! poëte
+amer et charmant, ironique et tendre, enfant gâté de toutes les muses,
+romancier, peintre et musicien, botaniste, entomologiste, mécanicien,
+chimiste et quelque peu sorcier! c'est au milieu des scènes fugitives de
+ta vie d'artiste, en proie aux luttes cruelles et burlesques où l'amour
+du beau et le sentiment d'un idéal sublime t'entraînèrent, aux prises
+avec l'insensibilité ou le mauvais goût de la vie bourgeoise, c'est en
+jurant contre ceux-ci et en te prosternant devant ceux-là que tu sentis
+la vie, tantôt délirante de joies et tantôt dévorée d'ennuis, le plus
+souvent bouffonne, grâce à ton courage, à ta philosophie, et, faut-il le
+dire, à ton intempérance.
+
+Mais adieu, mon vieil ami; c'est assez divaguer pour une quinzaine. Je
+vous quitte et pars pour Genève.
+
+Amitiés tendres, terribles poignées de mains à nos amis de Paris.
+
+
+
+
+XI
+
+A GIACOMO MEYERBEER
+
+
+ Genève, septembre 1836.
+
+ CARISSIMO MAESTRO,
+
+Vous m'avez permis de vous écrire de Genève, et j'ose user de la
+permission, sachant bien qu'on ne vous accusera jamais de _camaraderie_
+avec un pauvre poëte de mon espèce. C'est pourquoi, contre tous les
+usages reçus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser
+votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renommée; je suis, en
+fait d'art, un écolier sans conséquence, et les maîtres peuvent agréer
+mon enthousiasme en souriant.
+
+Je vous raconterai donc une journée de mon voyage, journée commencée
+dans une église où je ne pensai qu'à vous, et finie dans un théâtre où
+je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je
+vous ferai le résumé de ma rêverie et celui de mon entretien.
+
+J'entrai dans le temple protestant et j'écoutai les cantiques, nobles
+chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux, vestiges
+sacrés des temps héroïques d'une foi déjà aussi vieille et aussi
+mourante que la nôtre!
+
+Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j'entendis,
+et du caractère protestant par les figures effacées qui remplissaient à
+peine un coin du temple, j'aurais une belle occasion d'accabler de mon
+mépris superbe et l'idée religieuse, et la forme, et les adeptes du
+culte; mais c'est la mode aujourd'hui de le faire, et je m'en garderai,
+car tout ce qui est de mode, et de mode littéraire surtout, m'inspire
+une grande méfiance. Notre pauvre génération a la vue si courte que, par
+la pensée, elle vit comme par la chair, tout entière dans le temps
+présent; elle juge de l'homme de tous les temps par l'homme malade
+d'aujourd'hui; elle tranche sur tout, et décide que l'esclavage est la
+condition naturelle de l'humanité, l'indifférence son éternelle
+disposition, la faiblesse et l'égoïsme son inévitable organisation, son
+infirmité nécessaire. Elle ne croit plus ni aux grands hommes ni aux
+grandes choses, et la raison en est simple.
+
+Pour ceux qui ont arrangé leur vie de manière à rester en dehors des
+graves puérilités et des pédantesques tracasseries dont se nourrissent
+aujourd'hui les intelligences, il y a encore bien de l'admiration pour
+le passé, et à cause de cela bien de l'indulgence pour le présent: car,
+en voyant ce qui fut hier, on sait ce qui pourrait être demain; et
+l'heure qui passe, le siècle où l'on vit, ne prouvent aucune vérité
+absolue sur le progrès ou la dégénérescence de l'homme.
+
+Les hommes d'_actualité_ (comme on dit maintenant), voyant les temples
+calvinistes aussi dépeuplés que les temples catholiques, et les
+protestants faire de leur croyance aussi bon marché que nous de la
+nôtre, en ont inféré que la réforme avait été, dès sa naissance, la plus
+plate idée du monde, et la forme religieuse de cette idée la plus pauvre
+et la plus aride de toutes les formes. Par une réaction fort étrange et
+que le caprice de la mode peut seul expliquer (car du temps de Benjamin
+Constant, temps qui n'est pas très-reculé, il y avait de toutes parts
+éloges et sympathies pour la réforme, aversion et déchaînement contre le
+catholicisme), toute la génération _écrivante_ et _déclamante_ se
+rejette dans le sein d'une orthodoxie de fraîche date, singulièrement
+amalgamée à un incurable athéisme et à de magnifiques dédains pour le
+christianisme pratique. Des hommes littéraires fort doux, et pénétrés
+d'horreur pour les sauvages expiations de 93, en sont venus, à ce qu'on
+m'a dit, jusqu'à rédiger négligemment, entre l'opéra bouffe et le
+glacier Tortoni, des formules bénignes de la forme de celle-ci: «Le
+massacre de la Saint-Barthélemy fut _tout simplement_ une grande et sage
+mesure de _haute politique_, sans laquelle le trône et l'autel eussent
+été la proie des factieux.» Pour peu qu'on voie les choses _de haut_, il
+n'y a dans le massacre des huguenots ni bourreaux ni victimes, mais une
+guerre de légitime défense, provoquée par des complots dangereux à la
+sûreté de l'État, etc., etc.
+
+Les mots _factieux_ et _sûreté de l'État_ ont été admirablement
+exploités depuis qu'il existe des oppresseurs et des opprimés. Chaque
+fois qu'une idée de salut a osé germer dans l'âme des uns, les autres se
+sont constitués les défenseurs de leurs propres avantages et priviléges,
+dissimulés sous le nom pompeux d'inviolabilité gouvernementale et de
+sûreté publique. Quand un pouvoir est menacé, il évoque les boutiquiers
+dont l'émeute a brisé les vitres, et il envoie à l'échafaud les
+libérateurs de l'intelligence humaine, sous prétexte qu'ils
+troubleraient le sommeil des vénérables bourgeois de la cité.
+
+Notre génération, qui s'est montrée forte et fière un matin pour chasser
+les jésuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grâce, il me
+semble, à conspuer les courageuses tentatives de la réforme et à
+insulter dans sa postérité religieuse le grand nom de Luther. Lequel de
+nous n'a pas été un _factieux_ en 1830? La famille de Charles X ne
+représentait-elle pas aussi la _sûreté de l'État_? N'a-t-il pas fallu,
+pour opérer jusqu'à un certain point et dans un certain sens la
+réhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus
+révoltants priviléges et faire faire un pas imperceptible au règne lent,
+mais inévitable, de la justice populaire; n'a-t-il pas fallu, dis-je,
+briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs? J'espère,
+au reste, que tous ces mots à l'usage du charlatanisme monarchique ont
+perdu toute espèce de sens dans les consciences, et que ceux qui s'en
+servent ne se rencontrent pas sans rire.
+
+J'accorderais beaucoup de raison et de sagesse à nos catholiques
+nouveau-nés, si, en déclarant, comme ils font, qu'ils proscrivent les
+méchants prêtres, les moines dissolus, et qu'ils leur attribuent tout le
+discrédit où est tombée la chère orthodoxie, ils ne réservaient pas des
+anathèmes encore plus âpres et des mépris encore plus acharnés pour les
+épurateurs de l'Évangile. Mais leur logique est en défaut quand ils
+s'attaquent si violemment à la réforme de Luther, eux qui se posent en
+réformateurs nouveaux, en chrétiens perfectionnés.
+
+Si on rétablissait les couvents et les bénéfices, ils jetteraient des
+cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner
+s'apercevoir que l'idée n'est pas neuve, et que la route vers une juste
+réforme a été frayée par des pas plus nobles et plus assurés que les
+leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi
+catholique blâment les mesures prises dans l'Assemblée nationale
+relativement aux biens du clergé; m'est avis, au contraire, qu'ils s'en
+trouvent fort bien, et qu'ils ne seraient pas très-contents de voir
+relever les abbayes et les monastères aux dépens des métairies que leurs
+parents installèrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces
+propriétés, si agréablement acquises, si lucrativement exploitées, si
+bonnes à prendre, en un mot, et si bonnes à garder. S'ils méprisent
+Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclésiastiques
+en vue de la perfection chrétienne, et non au profit d'un clergé
+nouveau, je leur conseille de ne s'en point vanter et de garder leurs
+biens nationaux, sans insulter la mémoire de ceux qui, les premiers,
+osant prêcher aux apôtres de Jésus la pauvreté, l'austérité et
+l'humilité de leur divin maître, préparèrent au clergé catholique ce qui
+lui est arrivé en France et ce qui lui arrive aujourd'hui en Espagne.
+L'apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur, si
+leur puérilité, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur
+nature _singeuse_ et leur absence totale de raisonnement ne faisaient
+sourire.
+
+M'étant posé ces questions fondamentales, j'entrai sans crainte dans le
+temple genevois, et j'écoutai avec beaucoup de douceur le prêche d'un
+monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont, à cause de cela,
+je me réjouis sincèrement d'avoir oublié le nom. Il nous apprit que si
+l'industrie avait fait des progrès en Suisse, c'est que Genève était
+protestante (libre à nous de croire que si l'industrie est florissante
+en France, c'est que nous sommes catholiques). Il nous dit encore que
+Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me
+parut ni très-certain, ni très-conforme à l'esprit de l'Évangile; puis
+encore que si l'auditoire manquait de ferveur, le prix des denrées
+pourrait bien baisser, le commerce aller à la diable, et les bourgeois
+être forcés de boire du mauvais vin et de fumer du tabac avarié. Je
+crois même qu'il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la
+Providence avait gratifié les protestants de Genève, pourraient bien
+être supprimés par un décret céleste, si l'on n'était pas plus assidu au
+service divin. L'auditoire se retira satisfait après avoir chanté des
+cantiques, et je restai seul dans le temple.
+
+Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front
+desquelles Lavater n'eût pu écrire que ce seul mot: _exactitude_; quand
+ce pasteur nasillard eut cessé d'y faire entendre ses remontrances
+paternellement prosaïques, la réforme, cette forte idée sans emblèmes,
+sans voiles et sans mystérieux ornements, m'apparut dans sa grandeur et
+dans sa nudité. Cette église sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux
+blancs éclairés d'un brillant soleil, ces bancs de bois où trône
+l'égalité (du moins à l'heure de la prière), ces murs froids et lisses,
+tout cet aspect d'ordre qui semble établi d'hier dans une église
+catholique dévastée, théâtre refroidi d'une installation toute
+militaire, me frappèrent de respect et de tristesse. Çà et là, quelques
+figures de pélicans et de chimères, vestiges de l'ancien culte, se
+roulaient comme plaintives et enchaînées autour des chapiteaux de
+colonnes. Les grandes voûtes n'étaient ni papistes ni huguenotes.
+Élevées et profondes, elles semblaient faites pour recevoir sous toutes
+les formes l'aspiration vers le ciel, pour répondre sur tous les
+rhythmes à la prière et à l'invocation religieuse. De ces dalles, que
+n'échauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voix
+graves, des accents d'un triomphe calme et serein, puis des soupirs de
+mourant et les murmures d'une agonie tranquille, résignée, confiante,
+sans râle et sans un gémissement. C'était la voix du martyre calviniste,
+martyre sans extase et sans délire, supplice dont la souffrance est
+étouffée sous l'orgueil austère et la certitude auguste.
+
+Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme
+du beau cantique de l'opéra des _Huguenots_; et tandis que je croyais
+entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serrée des
+catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus
+grandes figures dramatiques, une de plus belles personnifications de
+l'idée religieuse qui aient été produites par les arts dans ce temps-ci,
+le Marcel de Meyerbeer.
+
+Et je vis debout cette statue d'airain, couverte de buffle, animée par
+le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis, ô
+maître! pardonnez à ma présomption, telle qu'elle dut vous apparaître à
+vous-même quand vous vîntes la chercher à l'heure hardie et vaillante de
+midi, sous les arcades resplendissantes de quelque temple protestant,
+vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus poëte qu'aucun de nous,
+dans quel repli inconnu de votre âme, dans quel trésor caché de votre
+intelligence avez-vous trouvé ces traits si nets et si purs, cette
+conception simple comme l'antique, vraie comme l'histoire, lucide comme
+la conscience, forte comme la foi? Vous qui naguère étiez à genoux dans
+les profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, bâtissant sur des
+proportions plus vastes votre église sicilienne, vous imprégnant de
+l'encens catholique à l'heure sombre où les flambeaux s'allument et font
+étinceler les parois d'or et de marbre, vous laissant saisir et ployer
+par les émotions tendres et terribles du saint lieu; comment donc, en
+entrant dans le temple de Luther, avez-vous su évoquer ses austères
+poésies et ressusciter ses morts héroïques?--Nous pensions que votre âme
+était inquiète et timide à la façon de Dante, lorsque, entraîné dans les
+enfers et dans les cieux par son génie, il s'épouvante ou s'attendrit à
+chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des chœurs invisibles,
+lorsqu'à l'élévation de l'hostie les anges de mosaïque du Titien agitent
+leurs grandes ailes noires sur les fonds d'or de la voûte byzantine et
+planent sur le peuple prosterné. Vous aviez percé le silence
+impénétrable des tombeaux, et, sous les pavés frémissants des
+cathédrales, vous aviez entendu la plainte amère des damnés et les
+menaces des anges de ténèbres. Toutes ces noires et bizarres allégories,
+vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime
+tristesse. Entre l'ange et le démon, entre le ciel et l'enfer
+fantastiques du moyen âge, vous aviez vu l'homme divisé contre lui-même,
+partagé entre la chair et l'esprit, entraîné vers les ténèbres de
+l'abrutissement, mais protégé par l'intelligence vivifiante et sauvé par
+l'espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces
+souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits sérieux et
+touchants, tout en les laissant enveloppés de leurs poétiques symboles.
+Vous aviez su nous émouvoir et nous troubler avec des personnages
+chimériques et des situations impossibles. C'est que le cœur de
+l'homme bat dans l'artiste et porte brûlantes toutes les empreintes de
+la vie réelle; c'est que l'art véritable ne fait rien d'insignifiant, et
+que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines
+président toujours aux plus brillants caprices du génie.
+
+Mais n'était-il pas permis de croire, après cette œuvre catholique de
+_Robert_, que toute votre puissance et toute votre inspiration s'étaient
+allumées dans votre intelligence allemande (c'est-à-dire consciencieuse
+et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme? N'êtes-vous pas un
+homme grave et profond du Nord, fait homme passionné par le climat
+méridional? Dans votre abord d'une modestie si touchante, dans votre
+langage si plein de grâce et de vivacité timide, dans cette espèce de
+combat que votre enthousiasme d'artiste semble livrer à je ne sais
+quelle fierté craintive d'homme du monde, je retrouvai tout le charme de
+votre œuvre, tout le piquant de votre manière. Mais la sublimité du
+grand _moi_ intérieur voilée par l'usage et la réserve légitime des
+paroles, je me demandais si vous mèneriez longtemps de front la science
+et la poésie, l'Allemagne et l'Italie, la pompe du catholicisme et la
+gravité du protestantisme; car il y avait déjà du protestantisme dans
+Bertram, dans cet esprit sombre et révolté qui interrompt parfois ses
+cris de douleur et de colère, pour railler et mépriser la foi crédule et
+les vaines cérémonies qui l'entourent. Ce beau contraste du doute
+audacieux, du courage désespéré, au milieu de ces soupirs mystiques et
+de ces élans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait déjà
+une réunion de puissances diverses, une vive intelligence de
+transformation de la pensée et du caractère religieux dans l'homme. On a
+dit à propos des _Huguenots_ qu'il n'y a pas de musique protestante, non
+plus que de musique catholique: ce qui équivaut à dire que les cantiques
+de Luther qu'on chante en Allemagne n'ont pas un caractère différent du
+chant grégorien de la chapelle Sixtine; comme si la musique n'était
+qu'un habile arrangement de sons plus ou moins bien combinés pour
+flatter l'oreille, et que le rhythme seul approprié à la situation
+dramatique suffît pour exprimer les sentiments et les passions d'un
+drame lyrique! J'avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la
+principale beauté de _Guillaume Tell_ ne consiste pas dans le caractère
+pastoral helvétique, si admirablement senti et si noblement idéalisé.
+
+Mais il a été émis sur votre compte bien d'autres paradoxes pour
+l'intelligence desquels je me creuserais vainement la tête. Jusqu'à ce
+que la lumière se fasse, je reste convaincu qu'il est au pouvoir du plus
+beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et
+toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation métaphysique (et
+pour ma part je n'y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La
+description des scènes de la nature trouve en elle des couleurs et des
+lignes idéales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n'en
+sont que plus vaguement et plus délicieusement poétiques. Plus exquise
+et plus vaste que les beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale
+de Beethoven n'ouvre-t-elle pas à l'imagination des perspectives
+enchantées, toute une vallée de l'Engaddine ou de la Misnie, tout un
+paradis terrestre où l'âme s'envole, laissant derrière elle et voyant
+sans cesse s'ouvrir à son approche des horizons sans limites, des
+tableaux où l'orage gronde, où l'oiseau chante, où la tempête naît,
+éclate et s'apaise, où le soleil boit la pluie sur les feuilles, où
+l'alouette secoue ses ailes humides, où le cœur froissé se répand, où
+la poitrine oppressée se dilate, où l'esprit et le corps se raniment et,
+s'identifiant avec la nature, retombent dans un repos délicieux?
+
+Quand les bruits désordonnés du _Pré aux Clercs_ s'effacent dans le
+lointain, et que le _couvre-feu_ fait entendre sa phrase mélancolique,
+traînante comme l'heure, mourante comme la clarté du jour, est-il besoin
+de la toile peinte en rouge de l'Opéra et de l'escamotage adroit de six
+quinquets pour que l'esprit se représente l'horizon embrasé qui pâlit
+peu à peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui déploie
+ses ailes grises dans le crépuscule, le murmure de la Seine qui reprend
+son empire à mesure que les chants et les cris humains s'éloignent et se
+perdent?--A ce moment de la représentation, j'aime à fermer les yeux,
+et à voir un ciel beaucoup plus chaud, une cité colorée de teintes
+beaucoup plus vraies, n'en déplaise à M. Duponchel, que sa belle
+décoration et le jeu habile de sa lumière décroissante. Que de fois j'ai
+juré contre le lever du soleil qui accompagne le dernier chœur du
+second acte de _Guillaume Tell_! O toile! ô carton! ô oripeaux! ô
+machines! qu'avez-vous de commun avec cette magnifique prière où tous
+les rayons du soleil s'étalent majestueusement, grandissent, flamboient;
+où le roi du jour apparaît lui-même dans sa splendeur et semble faire
+éclater les cimes neigeuses pour sortir de l'horizon à la dernière note
+du chant sacré? Mais la musique a sous ce rapport une puissance bien
+plus grande encore. Il n'est pas besoin d'une mélodie complète; il ne
+faut que des modulations pour faire passer des nuées sombres sur la face
+d'Hélios et pour balayer l'azur du ciel, pour soulever le volcan et
+faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise
+humide et la faire courir sur les arbres flétris d'épouvante. Alice
+paraît, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et
+primitives. Tout à coup les sorcières roulent sous ses pas les anneaux
+de leur danse effrénée. Le sol s'ébranle, les gazons se dessèchent, le
+feu souterrain émane de tous les pores de la terre gémissante, l'air
+s'obscurcit, et des lueurs sinistres éclairent les rochers.--Mais la
+ronde du sabbat s'enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se
+ranime, le ciel s'épure, l'air fraîchit, le ruisseau reprend son cours
+suspendu par la terreur; Alice s'agenouille et prie.
+
+A ce propos, et malgré la longueur de cette digression, il faut, maître,
+que je vous raconte un fait puéril qui m'est tout personnel, mais dont
+je me suis toujours promis de vous témoigner ma reconnaissance. Il y a
+deux ans, j'allai, au milieu de l'hiver, passer à la campagne deux des
+plus tristes mois de ma vie. J'avais le spleen, et dans mes accès je
+n'étais pas très-loin de la folie. Il y avait alors dans mon cœur
+toutes les furies, tous les démons, tous les serpents, toutes les
+chaînes brisées et traînantes de votre sabbat. Quand ces crises, suivant
+la marche connue de toutes les maladies, commençaient à s'éclaircir,
+j'avais un moyen infaillible de hâter la transition et d'arriver au
+calme en peu d'instants. C'était de faire asseoir au piano mon neveu,
+beau jeune homme tout rose, tout frisé, tout sérieux, plein d'une tendre
+majesté monacale, doué d'un front impassible et d'une santé inaltérable.
+A un signe qu'il comprenait, il jouait ma chère modulation d'Alice au
+pied de la croix, image si parfaite et si charmante de la situation de
+mon âme, de la fin de mon orage et du retour de mon espérance. Que de
+consolations poétiques et religieuses sont tombées comme une sainte
+rosée de ces notes suaves et pénétrantes! Le pinson de mon lilas blanc
+oubliait aussi le froid de l'hiver, et, rêvant de printemps et d'amour,
+se mettait à chanter comme au mois de mai. L'hémérocale s'entr'ouvrait
+sur la cheminée, et, dépliant ses pétales de soie, laissait échapper sur
+ma tête, au dernier accord, son parfum virginal. Alors la pastille
+d'aloès s'enflammait dans la pipe turque, l'âtre envoyait une grande
+lueur blanche, et mon neveu, patient comme une machine à vapeur, dévoué
+comme un fils, recommençait vingt fois de suite cette phrase adorable,
+jusqu'à ce qu'il eût vu son cher oncle jeter par terre les douze aunes
+de molleton qui l'enveloppaient et hasarder les pas les plus gracieux au
+milieu de la chambre en faisant sauter son bonnet au plafond et en
+éternuant pendant vingt minutes. Comment ne vous bénirais-je pas, mon
+cher maître, qui m'avez guéri tant de fois mieux qu'un médecin, car ce
+fut sans me faire souffrir et sans me demander d'argent! et comment
+croirais-je que la musique est un art de pur agrément et de simple
+spéculation, quand je me souviens d'avoir été plus touché de ses effets
+et plus convaincu par son éloquence que par tous mes livres de
+philosophie?
+
+Pour en revenir à l'apparition des _Huguenots_, je vous confesse que je
+n'attendais pas une œuvre si intelligente et si forte et que je me
+fusse contenté de moins. Je ne pressentais pas tout le parti que vous
+pouviez et que vous deviez tirer du sujet, c'est-à-dire de l'idée du
+sujet, car quel sujet vous eût embarrassé après le poëme apocalyptique
+de _Robert_? Néanmoins j'avais tant aimé _Robert_ que je ne me flattais
+pas d'aimer davantage votre nouvelle œuvre. J'allai donc voir les
+_Huguenots_ avec une sorte de tristesse et d'inquiétude, non pour vous,
+mais pour moi; je savais que, quels que fussent le poëme et le sujet,
+vous trouveriez, dans votre science d'instrumentation et dans votre
+habileté, des ressources ingénieuses et les moyens de gouverner le
+public, de mater les récalcitrants et d'endormir les cerbères de la
+critique en leur jetant tous vos gâteaux dorés, tous vos grands effets
+d'orchestre, toutes les richesses d'harmonie dont vous possédez les
+mines inépuisables. Je n'étais pas en peine de votre succès; je savais
+que les hommes comme vous imposent tout ce qu'ils veulent, et que, quand
+l'inspiration leur échappe, la science y supplée. Mais pour les poëtes,
+pour ces êtres incomplets et maladifs, qui ne savent rien, qui étudient
+bien peu de chose, mais qui pressentent et devinent presque tout, il est
+difficile de les tromper, et de l'autel où le feu sacré n'est pas
+descendu nulle chaleur n'émane. Quelle fut ma joie quand je me sentis
+ému et touché par cette histoire palpitante, par ces caractères vrais et
+sans allégories, autant que j'avais été troublé et agité par les luttes
+symboliques de _Robert_!--Je n'eus ni le loisir ni le sang-froid
+d'examiner le poëme. J'ai un peu ri du style en le lisant plus tard;
+mais je comprends la difficulté d'écrire pour le chant, et d'ailleurs je
+sais le meilleur gré du monde à M. Scribe (si toutefois ce n'est pas
+vous qui lui avez fourni le sujet et les principales situations) de vous
+avoir jeté brusquement dans une arène nouvelle, dans d'autres temps,
+dans un autre pays, dans une autre religion surtout. Vous aviez donné
+la preuve d'une haute puissance pour le développement du sentiment
+religieux; ce fut une excellente idée à lui (je suppose toujours que
+vous ne la lui avez pas donnée) de vous fournir une forme religieuse qui
+ne fût pas la même, et qui ne vous contraignît pas à faire abus de vos
+ressources.
+
+Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets
+insignifiants, vous savez dessiner de telles individualités, et créer
+des personnages de premier ordre là où l'auteur du libretto n'a mis que
+des accessoires? Ce vieux serviteur rude, intolérant, fidèle à l'amitié
+comme à Dieu, cruel à la guerre, méfiant, inquiet, fanatique de
+sang-froid, puis sublime de calme et de joie à l'heure du martyre,
+n'est-ce pas le type luthérien dans toute l'étendue du sens poétique,
+dans toute l'acception du vrai idéal, du réel artistique, c'est-à-dire
+de la perfection _possible_? Cette grande belle fille brune, courageuse,
+entreprenante, exaltée, méprisant le soin de son bonheur comme celui de
+sa vie, et passant du fanatisme catholique à la sérénité du martyre
+protestant, n'est-ce pas aussi une figure généreuse et forte, digne de
+prendre place à côté de Marcel! Nevers, ce beau jeune homme en satin
+blanc, qui a, je crois, quatre paroles à dire dans le libretto, vous
+avez su lui donner une physionomie gracieuse, élégante, chevaleresque,
+une nature qu'on chérit malgré son impertinence, et qui parle avec une
+mélancolie adorable des nombreux désespoirs des dames de la cour à
+propos de son mariage.
+
+Excepté dans les deux derniers actes, le rôle de Raoul, malgré votre
+habileté, ne peut soulever la niaiserie étourdie dont l'a accablé M.
+Scribe. La vive sensibilité et l'intelligence rare de Nourrit luttent en
+vain contre cette conduite de hanneton sentimental, véritable victime à
+situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se
+relève au troisième acte! comme il tire parti d'une scène que des
+puritanismes, d'ailleurs estimables, ont incriminée un peu légèrement,
+et que, pour moi qui n'entends malice ni à l'évanouissement ni au sofa
+de théâtre, je trouve très-pathétique, très-lugubre, très-effrayante, et
+nullement anacréontique! Quel duo! quel dialogue! maître, comme vous
+savez pleurer, prier, frémir et vaincre à la place de M. Scribe! O
+maître! vous êtes un grand poëte dramatique et un grand faiseur de
+romans. J'abandonne votre petit page à la critique, il ne peut triompher
+de l'ingratitude de sa position; mais je défends envers et contre tous
+le dernier trio, scène inimitable, qui est coupée et brisée, parce que
+la situation l'exige, parce que la vérité dramatique vous cause quelque
+souci, à vous; parce que vous n'admettez pas qu'il y ait de la _musique
+de musicien_ et de la _musique de littérateur_, mais bien une musique de
+passion vraie et d'action vraisemblable, où le charme de la mélodie ne
+doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en
+règle, avec _coda_ consacrée et _trait_ inévitable, au héros qui tombe
+percé de coups sur l'arène.
+
+Il serait bien temps, je pense, d'assujettir l'art au joug du sens
+commun, et de ne pas faire dire au spectateur naïf:--Comment ces gens-là
+peuvent-ils chanter dans une position si affreuse?--Il faudrait que le
+chant fût alors un véritable _pianto_, et qu'on daignât s'affranchir de
+la forme rebattue, au point de séduire l'esprit le plus simple et de
+faire naître en lui autre chose que des attendrissements de convention.
+Vous avez prouvé qu'on le pouvait, et quand Rossini l'a voulu, il l'a
+prouvé aussi.
+
+Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un vœu. C'est beaucoup
+d'insolence de ma part, et je hais l'insolence sous toutes ses formes et
+dans toutes ses prétentions. N'imaginez donc pas, je vous en supplie,
+que je songe à vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un
+ignorant a une bonne idée dont l'artiste fait son profit, de même qu'il
+tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naîves et
+les moins prévues, la splendeur des temples, de la sauvage attitude des
+forêts; les mélodies pleines et savantes, de quelques sons champêtres,
+de quelque brise entrecoupée, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce
+qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacrée, pourquoi cette _coda_,
+espèce de cadre uniforme et lourd? pourquoi ce _trait_, équivalent de la
+pirouette périlleuse du danseur? pourquoi cette habitude de faire passer
+la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les
+plus élevées ou les plus basses du gosier? pourquoi toutes ces formes
+rebattues et monotones qui détruisent l'effet des plus belles phrases?
+Ne viendra-t-il pas un temps où le public s'en lassera, et reconnaîtra
+que l'action morale (qui est, quoi qu'on en dise, inséparable du
+mouvement lyrique) est interrompue à chaque instant par cette
+ritournelle inévitable; que toute grâce, toute naïveté, toute fraîcheur
+est souillée ou effacée par cette baguette rigide, par cette formule
+inintelligente et triviale, dont on n'ose pas la dégager? Listz compare
+cette formule au «_J'ai l'honneur d'être votre très-humble et
+très-obéissant serviteur_,» qu'on place au bas de toutes les lettres de
+cérémonie, dans l'acception la plus fausse et la plus absurde, comme
+dans la plus juste et la mieux sentie. Il paraît que le vulgaire chérit
+encore ce vieil usage, et ne croit pas qu'il y ait scène terminée là où
+il n'y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossière, qui
+ne sont ni mélodie, ni harmonie, ni chant, ni récitatif. Dans cette
+situation ridicule, l'intérêt demeure suspendu; les acteurs, forcés à
+une attitude de plus en plus théâtrale, s'égosillent et deviennent
+forcenés en répétant les paroles de leur froid transport que ne soutient
+plus la mélodie. L'effet souverain de la passion ou de l'émotion,
+commandé par tout ce qui précède, se perd et s'anéantit sous cette
+formule, comme si, au milieu d'une scène tragique, les personnages, tout
+animés par leur situation, se mettaient à saluer profondément le public
+à plusieurs reprises.
+
+Vous ne vous êtes pas encore tout à fait affranchi à cet égard de
+l'ignorance d'un public grossier et des exigences des chanteurs
+inintelligents. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-être même
+n'avez-vous fait accepter vos plus belles idées qu'à la faveur du
+remplissage obligé des formules. Mais à présent ne pouvez-vous pas
+former votre auditoire, lui imposer vos volontés, le contraindre à se
+passer de lisières, et lui révéler une pureté de goût qu'il ignore, et
+que nul n'a encore pu proclamer franchement? Ces immenses succès, ces
+bruyantes victoires remportées sur lui, vous donnent des droits; elles
+vous imposent peut-être aussi des devoirs, car au-dessus de la faveur
+populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l'art et la foi de
+l'artiste. Vous êtes l'homme du présent, maître, soyez aussi l'homme de
+l'avenir... Et si mon idée est folle, ma demande inconvenante, prenez
+que je n'ai rien dit.
+
+Maintenant que je suis en train de rêver, je rêve pour vous un poëme qui
+vous transporterait en plein paganisme: les Euménides, cet effrayant
+opéra, tout fait, d'Eschyle; ou la mort d'Orphée, si terrible et si
+naïve à faire quand on est associé à un homme comme vous, qui n'a besoin
+que d'un canevas de gaze pour broder un voile d'or et de pierreries. Si
+je savais coudre deux rimes l'une à l'autre, mon maître, j'irais vous
+prier de me dicter toutes les scènes, et je serais fier de vous voir
+aborder des mélodies grecques plus pleines, plus complètes, plus simples
+d'accompagnement peut-être que vos précédents sujets ne l'ont exigé. Je
+vous verrais faire ce dont on semble vous défier, et répondre, comme
+font les grands artistes, à des menaces par des victoires. Mais tant de
+bonheur ne me sera pas donné: je ne sais pas la prose, comment
+saurais-je les vers?--Quant à mon sujet grec, vous savez mieux que moi
+ce qu'il vous convient de faire; mais quelque jour il vous tentera, je
+gage.
+
+Maître, je ne suis pas un savant, j'ai la voix fausse et ne sais jouer
+d'aucun instrument. Pardonnez-moi si je ne parle pas la langue technique
+des aristarques. Quand même je serais _dilettante_ éclairé, je
+n'éplucherais pas vos chefs-d'œuvre pour tâcher d'y découvrir quelque
+tache légère qui me donnât occasion de montrer les puérilités de ma
+science: je ne saurais chercher si votre inspiration vient de la tête ou
+du cœur, étrange distinction qui ne signifie absolument rien, éternel
+reproche que la critique adresse aux artistes; comme si le même sang ne
+battait pas sous le sein et dans la tempe; comme si, en supposant qu'il
+y a deux régions distinctes dans l'homme pour recevoir le feu sacré, la
+chaleur qui monte des entrailles au cerveau et celle qui descend du
+cerveau aux entrailles ne produisaient pas dans l'art et dans la poésie
+absolument les mêmes effets! Si l'on disait que vous êtes
+_bilioso-nerveux_, et que votre travail s'opère lentement, avec moins de
+rapidité peut-être, mais aussi avec plus de perfection que chez les
+sanguins et les pléthoriques, je comprendrais à peu près ce qu'on veut
+dire, et je trouverais fort simple que vous n'eussiez pas tous les
+tempéraments à la fois; mais que m'importe qu'il y ait sur votre
+clavecin une carafe d'eau pure et cristalline, au lieu d'un brûlant
+flacon de vin de Chypre, et réciproquement, si l'un vous inspire ce que
+l'autre n'inspire pas à autrui? Quelle fureur pédagogique tourmente ces
+pauvres appréciateurs littéraires, occupés sans cesse à se méfier de
+leurs sympathies, et à se demander si par hasard la Vénus de Milo
+n'aurait pas été faite de la main gauche, au lieu de l'être de la main
+droite? A voir tout le mal que des hommes de talent se donnent pour
+percer le mystère des ateliers et pénétrer dans le secret des veilles et
+des rêveries de l'artiste, on est saisi de chagrin, et on regrette de
+voir cette famille d'intelligences, fécondes sans doute, s'appauvrir et
+se stériliser de tout son pouvoir, afin d'arriver à ce qu'elle appelle
+la _clairvoyance_ et l'_impartialité_.
+
+Sans doute il est bon et nécessaire que des hommes de goût impriment au
+vulgaire une bonne direction et fassent son éducation. Mais on sait
+comme le plus noble métier endurcit rapidement celui qui l'exerce
+exclusivement comme le chirurgien s'habitue à jouer avec la souffrance,
+avec la vie et la mort; comme le juge se _systématise_ aisément, et,
+partant d'inductions sages, arrive à prendre trop de confiance dans sa
+méfiance, et à ne plus voir la vérité que sous des faces arbitraires.
+Ainsi procède le critique: consciencieux d'abord, il en vient peu à peu
+à un casuisme méticuleux, et il finit par ne plus rien sentir à force de
+tout raisonner. Quand on ne sent plus, le raisonnement devient spécieux,
+et l'appréciation un travail de plus en plus ingrat, pénible, dirai-je
+impossible? A la fin d'un repas où l'on a fait excès de tout, les
+meilleurs mets perdent leur saveur, et le palais blasé ne distingue plus
+la fraîcheur des fruits du feu des épices. L'homme qui veut goûter et
+approfondir toutes les jouissances de la vie en vient un jour à ne plus
+dormir sur l'édredon et à s'imaginer que son premier lit de fougère fut
+plus chaud et plus moelleux. Erreur déplorable en fait d'art, mais
+inévitable condition de la nature humaine! On vit les premiers essais
+d'un jeune talent, on les traita peut-être avec plus d'indulgence et
+d'affection qu'ils ne méritaient. On était jeune soi-même. Mais à juger
+ceux qui produisent, on vieillit plus vite qu'à produire. Quand on
+regarde la vie comme un éternel spectacle auquel on dédaigne ou craint
+de prendre part, on s'ennuie bien vite de l'acteur, parce qu'on s'ennuie
+de soi. On suit les progrès de l'artiste; mais, à mesure qu'il acquiert,
+on perd par l'inaction, à son propre insu, le feu sacré qu'il dérobe au
+dieu du labeur; et le jour où il présente son chef-d'œuvre, on ne le
+goûte plus; on se reporte avec regret au premier jour d'émotion qu'il
+vous donna; jour perdu et enfoui à jamais dans les richesses du passé,
+émotion chère et précieuse qu'on pleure et qu'on ne retrouvera pas.
+L'artiste est devenu Prométhée; mais l'homme d'argile s'est pétrifié et
+reste inerte sous le souffle divin. On prononce que l'artiste est
+dégénéré, et on croit ne pas mentir!
+
+Ceci est l'histoire du public en fait d'art, et des générations en fait
+d'action politique; mais cette histoire est résumée d'une manière
+effrayante dans la courte existence morale de l'infortuné qui s'adonne à
+la critique. Il vit son siècle dans l'espace de quelques années; sa
+barbe est à peine poussée, et déjà son front est dévasté par l'ennui, la
+fatigue et le dégoût. Il eût pu prendre une place honorable ou brillante
+au milieu des artistes féconds; il n'en a plus la force, il ne croit
+plus à rien, et à lui-même moins qu'à toute autre chose.
+
+Quand on jette les yeux, dans un jour de courage et de curiosité, sur
+les trente ou quarante jugements littéraires qui s'impriment le
+lendemain de l'apparition d'une bluette quelconque, on s'étonne de tant
+d'esprit, de tant de doctes raisonnements, de tant d'ingénieux
+parallèles, de tant de dissertations subtiles, écrits pour la plupart
+d'un style riche, orné, éblouissant; et on s'afflige de voir ces trésors
+qui, en d'autres temps, eussent défrayé toute une année, répandus
+pêle-mêle aux pieds d'un public insouciant qui les regarde à peine, et
+qui fait bien; car, à supposer qu'il découvrît la vérité à travers ce
+kaléidoscope d'idées et de sentiments contradictoires, cette vérité
+serait si futile, si rebattue, si facile à exprimer en trois lignes,
+qu'il aurait perdu sa journée à tailler un chêne pour avoir une
+allumette. L'homme de bon sens examine donc lui-même l'objet de la
+discussion, le juge selon son impulsion naturelle, et s'inquiète fort
+peu de savoir si la critique accorde à l'auteur un millimètre ou un
+mètre de gloire.
+
+Et ce n'est pas que je méprise la critique par elle-même; je l'estime et
+la respecte si bien dans son but et dans ses effets possibles et
+désirables, que je m'afflige de la voir sortie de sa route et devenue
+plus nuisible qu'utile aux artistes, plus amusante qu'instructive pour
+un public oisif, indifférent et moqueur. Je veux croire les hommes qui
+l'exercent pleins de loyauté et possédés d'une seule passion, l'amour
+du beau et du vrai. Eh bien! je déplore que l'organisation de ce corps
+utile et respectable soit si mauvaise que son action devienne
+impossible, pour ne pas dire funeste, et que sa considération tombe
+chaque jour sous les lazzis et les soupçons de la foule ignorante. Voici
+quelle serait mon utopie si j'avais à chercher un remède à tant d'abus
+et de confusion.
+
+D'abord je voudrais que le nombre des gens qui font de la critique fût
+beaucoup plus étendu, en même temps que le nombre des articles de
+critique qui paraîtraient serait fort restreint. Je voudrais qu'on ne
+fît pas de la critique un métier, et qu'il n'y eût pas de la critique
+tous les jours et à propos de tout. Puisque le public veut des journaux,
+que les colonnes des journaux sont les chaires d'éloquence assignées à
+certains professeurs d'esthétique, je voudrais que chaque journal eût
+son jury, où des hommes compétents seraient choisis selon les opinions
+et l'esprit du journal, et appelés à prononcer sur les œuvres de
+quelque importance; je voudrais qu'une foule d'enfants sans savoir, sans
+goût et sans expérience, ne fût pas admise à juger les doyens de l'art,
+à faire ou à empêcher de naissantes réputations, sur la seule
+recommandation d'un style aisé, d'une rédaction abondante et facile,
+d'un esprit ingénieux et plaisant. Je voudrais que nul n'osât exercer la
+critique comme une profession, mais que tout homme de talent et de
+savoir en remplît le sérieux et noble exercice comme un devoir, et par
+amour des lettres, sauf à en tirer un honnête bénéfice dans l'occasion,
+puisqu'il est permis même au prêtre de vivre de l'autel.
+
+Je ne suis pas de ceux qui pensent que les artistes seuls doivent juger
+les artistes. Je crois au contraire que généralement c'est une assez
+mauvaise épreuve, et que les journaux deviendraient bien vite, entre les
+mains de rivaux de même profession, le théâtre de combats sans dignité,
+sans retenue, où, la passion s'exprimant toujours, on approcherait
+moins que jamais de la vérité. Le rôle du critique demanderait, certes,
+des connaissances spéciales, de plus un coup d'œil calme et
+désintéressé, et il est bien difficile que ce calme et ce
+désintéressement soient l'apanage de quiconque sent sa destinée dans les
+mains du public. Sans exclure donc certains artistes dont l'expérience,
+la position faite ou le caractère exceptionnel donneraient des garanties
+suffisantes, j'accorderais peu de moyens de gouverner l'opinion à ceux
+qui ont personnellement et exclusivement besoin de l'opinion.
+
+Et si cette foule de jeunes beaux-esprits qui vit du feuilleton se
+plaignait de n'avoir plus de moyens de publicité ou d'occasion de
+développement, je lui dirais: «Rendez grâces à des mesures qui vous
+forcent à travailler et à produire; vous faisiez un métier d'eunuques et
+d'esclaves; vous étiez condamnés à baigner, à déshabiller et à rhabiller
+sans cesse, à promener dans les rues les enfants des riches; soyez pères
+à votre tour. Que vos enfants soient beaux ou difformes, forts ou
+malingres, vous les aimerez, car ils seront à vous. Votre vie de haine
+et de pitié se changera en une vie d'amour et d'espérance. Vous ne serez
+peut-être pas tous de grands hommes, mais du moins vous serez hommes, et
+vous ne l'êtes pas.»
+
+Et si, pour être plus réfléchis et plus judicieux, les arrêts de la
+critique devenaient plus rares (ce qui serait inévitable), si les
+entrepreneurs de journaux se plaignaient du vide de leurs colonnes, le
+public de l'absence de feuilleton, pourquoi n'offrirait-on pas
+précisément ces pages blanches, hélas! si désirées et si difficiles à
+aborder, à tous ces talents inconnus et modestes qui répugnent à faire
+de la critique sans expérience, et qui cherchent vainement les moyens de
+percer l'obscurité où ils s'éteignent, faute d'un éditeur qui les devine
+et qui leur prête son papier et ses caractères _gratis_? Pourquoi tous
+ces jeunes feuilletonistes, que l'on force à se tenir, comme des
+pompiers ou des exempts de police, à toutes les représentations
+nouvelles, et à écrire gravement toute la nuit sur les plus ignobles
+pasquinades des petits théâtres, (sauf à citer le déluge à propos d'un
+chapon), ne seraient-ils pas appelés à publier quotidiennement ces
+poëmes et ces romans qui dorment dans le portefeuille ou qui sommeillent
+dans le cerveau, étouffés par les nécessités d'un métier abrutissant[G]?
+Pauvres enfants jeunes lévites de l'art, flétris dans la fleur de votre
+talent par les exigences scandaleuses de la presse, vous qui eussiez été
+avec joie, avec douceur, avec amour, et avec profit surtout, les
+disciples des grands maîtres, ne craignez pas que je vous condamne sans
+pitié, et que je méconnaisse ce qu'il y eut, ce qu'il y a peut-être
+encore de grand et de pur en vous! Je sais vos secrets, je connais vos
+déboires, j'ai soulevé la coupe de vos douleurs! Je sais que plus d'un
+parmi vous, assis la nuit dans sa mansarde froide et misérable, forcé
+d'avoir le lendemain (ce qui équivaut aujourd'hui au pain des artistes
+d'autrefois) un habit propre et des gants neufs, à laissé tomber son
+visage baigné de larmes sur les pages de quelque beau livre nouveau que
+la haine ou l'envie lui avait prescrit d'injurier, et que ses profondes
+sympathies le forçaient se jeter loin de lui afin de pouvoir condamner
+l'artiste sans l'entendre. Pitié à vous qui avez été forcés de rougir de
+vous-mêmes! Honte et malheur à vous qui vous êtes habitués à ne plus
+rougir!
+
+Mais pourquoi, maître, vous ai-je entretenu si longtemps de la critique
+française? Vous êtes placé trop haut pour vous occuper d'elle à ce
+point, et peut-être ignorez-vous seulement qu'elle ait tâché de disputer
+au public européen les palmes qu'il vous tend de toutes parts? Loin de
+moi la pensée grossière de vous consoler de quelques injustices que
+vous avez dû accepter avec l'humanité souriante d'un conquérant, pour
+peu qu'elles aient frappé votre oreille. Je ne sais pas si les hommes
+comme vous sont aussi modestes que leur gracieux accueil et leur exquise
+politesse le donnent à penser; mais je sais que la conscience de leur
+force leur inspire une haute sagesse. Ils vivent avec le dieu, et non
+avec les hommes; ils sont bons, parce qu'ils sont grands.
+
+Vous souvenez-vous, maître, qu'un soir j'eus l'honneur de vous
+rencontrer à un concert de Berlioz? Nous étions fort mal placés, car
+Berlioz n'est rien moins que galant dans l'envoi de ses billets; mais ce
+fut une vraie fortune pour moi que d'être jeté là par la foule et le
+hasard. On joua la _Marche au supplice_. Je n'oublierai jamais votre
+serrement de main sympathique et l'effusion de sensibilité avec laquelle
+cette main chargée de couronnes applaudit le grand artiste méconnu qui
+lutte avec héroïsme contre son public ingrat et son âpre destinée; vous
+eussiez voulu partager avec lui vos trophées, et je m'en allai les yeux
+tout baignés de larmes, sans trop savoir pourquoi, car quelle merveille
+que vous soyez ainsi?
+
+
+
+
+XII
+
+A M. NISARD
+
+
+ MONSIEUR,
+
+Il y a bien peu de critiques qui vaillent la peine qu'on accepte ce
+qu'elles ont de louangeur ou qu'on rétorque ce qu'elles ont d'erroné. Si
+je reçois avec reconnaissance ce que la vôtre a de bienveillant, et si
+j'essaie de combattre ce qu'elle a de sévère, c'est que j'y trouve, en
+même temps que le talent et la lumière, un grand fonds de tolérance et
+de bonne foi.
+
+S'il ne s'agissait pour moi que de vanité satisfaite, je n'aurais que
+des remerciments à vous offrir; car vous accordez à la partie
+imaginative de mes contes beaucoup plus d'éloges qu'elle n'en mérite.
+Mais, plus je suis touché de votre suffrage, plus il m'est impossible
+d'accepter votre blâme à certains égards, et c'est pour m'en disculper
+que je commets (bien malgré moi, et contrairement à mes habitudes)
+l'impertinence de parler de moi à quelqu'un dont je n'ai pas l'honneur
+d'être connu.
+
+Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes
+livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autres
+_Lélia_, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre
+l'institution sociale, et où je ne sache pas qu'il en soit dit un mot.
+_Lélia_ pourrait aussi répondre, entre tous mes essais, au reproche que
+vous m'adressez de vouloir réhabiliter _l'égoïsme des sens_, et de faire
+la _métaphysique de la matière_. _Indiana_, ne m'a pas semblé non plus,
+lorsque je l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois
+que dans ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient
+bien), _l'amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez
+spirituellement) a un pire rôle que le mari. _Le Secrétaire intime_ a
+pour sujet (si je ne me trompe pas absolument sur mes intentions) les
+douceurs de la fidélité conjugale. _André_ n'est ni _contre_ le mariage,
+ni _pour_ l'amour adultère. _Simon_ se termine par l'hyménée, ni plus ni
+moins qu'un conte de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans
+_Valentine_, dont le dénoûment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens,
+la vieille fatalité intervient pour empêcher la femme adultère de jouir,
+par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre. Dans
+_Leoni_, la question du mariage n'est pas plus en jeu que dans _Manon
+Lescaut_, dont j'ai essayé, dans un but tout artistique, de faire une
+sorte de pendant, et où certes l'amour effréné pour un indigne objet, la
+servitude qu'un être corrompu dans sa force impose à un être aveugle
+dans sa faiblesse, n'est pas présenté dans ses résultats sous des
+couleurs plus engageantes que dans le roman inimitable de l'abbé
+Prévost. Reste donc _Jacques_, le seul qui ait été assez heureux, je
+crois, pour obtenir de vous quelque attention, et c'est, à coup sûr,
+plus qu'aucune production de moi ne mérite encore de la part d'un homme
+grave.
+
+Il est bien possible qu'en effet _Jacques_ prouve tout ce que vous y
+avez trouvé d'hostile à l'ordre domestique. Il est vrai qu'on y a trouvé
+tout le contraire aussi, et que l'on a pu avoir également raison. Quand
+un livre, si futile qu'il soit, ne prouve pas clairement, uniquement,
+sans contestation et sans réplique, ce qu'il veut prouver, c'est la
+faute du livre, mais non pas toujours celle de l'auteur. Comme artiste,
+il a péché grossièrement; sa main sans expérience et sans mesure a
+trompé sa pensée; mais comme homme, il n'a pas eu l'intention de
+mystifier le public ou d'altérer les principes de l'éternelle vérité.
+
+On raconte à Florence et à Milan beaucoup d'anecdotes vraies ou fausses
+sur l'immortel Benvenuto Cellini. On m'a dit qu'il lui arrivait souvent
+d'entreprendre un vase et d'en dessiner la forme et les proportions avec
+soin; mais quand il en était à l'exécution, il lui arrivait de se
+passionner si singulièrement pour certaine figure ou pour certain
+feston, qu'il se laissait entraîner à grandir l'une pour la poétiser, et
+à déplacer l'autre pour lui donner une courbe plus gracieuse. Alors,
+emporté par l'amour du détail, il oubliait l'œuvre pour l'ornement,
+et, s'apercevant trop tard de l'impossibilité de revenir à son premier
+dessein, au lieu d'une coupe qu'il avait commencée, il produisait un
+trépied; au lieu d'une aiguière, une lampe; au lieu d'un Christ, une
+poignée d'épée. Ainsi, en se contentant lui-même, il mécontentait ceux à
+qui son travail était destiné.
+
+Tant que Cellini fut dans la force de son génie, cet emportement fut une
+qualité de plus, chaque œuvre de sa main fut complète et
+irréprochable dans son genre; mais quand la persécution, le désordre de
+sa vie, le cachot, les voyages et la misère l'eurent éprouvé, sa main
+moins ferme et son inspiration moins prompte produisirent des ouvrages
+d'un fini merveilleux dans les détails et d'une maladresse inconcevable
+dans l'ensemble. La coupe, le trépied, l'aiguière et la poignée d'épée
+se rencontrèrent dans son cerveau, se firent la guerre, se réunirent, et
+enfin trouvèrent place tous ensemble dans des compositions sans forme et
+sans usage, comme sans logique et sans unité. Ce que l'on attribue au
+grand Benvenuto, dans la décrépitude de son génie, arrive tous les jours
+au talent incomplet qui n'a pas encore atteint sa virilité, et qui
+peut-être, hélas! ne sortira jamais de son enfance. C'est ce qui m'est
+arrivé en écrivant _Jacques_; et, sans doute, tous mes autres récits se
+ressentent de cette hâte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se complaît
+à la fantaisie du moment, et qui manque le but à force de s'amuser aux
+moyens.
+
+Ce n'est donc pas au lecteur qui m'a si favorablement et si durement
+jugé, que j'en appelle de ses propres arrêts; c'est à l'artiste dont le
+talent a eu sans doute aussi ses jours de jeunesse et ses heures de
+tentation. Celui-là devrait être très-retenu en fait de conclusions, et
+savoir que ce qu'il y a de plus difficile au monde, ce que l'on peut
+appeler le triomphe et le couronnement de la volonté, c'est de dire ce
+qu'on veut dire et de faire ce qu'on veut faire.
+
+C'était donc bien plus à la _main-d'œuvre_ qu'à l'intention que vous
+eussiez dû vous en prendre de ce qui blesse la raison dans mes livres.
+Il ne fallait peut-être pas m'attribuer aussi résolument un but
+antisocial; il ne fallait certainement pas non plus me croire aussi
+ingénieux, aussi savant et aussi ferme dans mon procédé de fabrication.
+En un mot, le talent est peut-être beaucoup au-dessous et la conscience
+beaucoup au-dessus de ce que vous avez imaginé de moi. La vie des trois
+quarts des artistes se consume à produire les parties incomplètes d'un
+tout qui reste et meurt à jamais enfoui dans le sanctuaire de leur
+pensée.
+
+Ce que j'accepte pour complétement vrai dans votre jugement, le voici:
+
+«La ruine des maris, ou tout au moins leur impopularité, tel a été le
+but des ouvrages de George Sand.»
+
+Oui, monsieur, la ruine des _maris_, tel eût été l'objet de mon
+ambition, si je me fusse senti la force d'être un _réformateur_; mais si
+j'ai mal réussi à me faire comprendre, c'est que je n'ai pas eu cette
+force, et qu'il y a en moi plus de la nature du poëte que de celle du
+législateur. Vous voudrez bien faire droit, j'espère, à cette humble
+réclamation.
+
+Je m'imaginais toutefois que le roman est, comme la comédie, une école
+de mœurs, où les _abus_, les _ridicules_, les _préjugés_ et les
+_vices_ du temps sont le domaine d'une censure susceptible de prendre
+toutes les formes. Il m'est arrivé souvent d'écrire _lois sociales_ à la
+place des mots italiques ci-dessus, et je n'ai pas songé un seul instant
+qu'il y eût du danger à le faire. Qui pouvait me supposer l'intention de
+refaire les lois du pays? En vérité, j'ai été bien étonné lorsque
+quelques saint-simoniens, philanthropes consciencieux, chercheurs
+estimables et sincères de la vérité, m'ont demandé ce que je mettrais à
+la place des _maris_. Je leur ai répondu naïvement que c'était le
+_mariage_, de même qu'à la place des prêtres, qui ont tant compromis la
+religion, je crois que c'est la religion qu'il faut mettre.
+
+Il est vrai que j'ai peut-être fait une grande faute contre le langage
+lorsque, parlant des _abus_, des _ridicules_, des _préjugés_ et des
+_vices_ de la société, je me suis exprimé collectivement et que j'ai dit
+la _société_. J'ai eu tort aussi de dire souvent le _mariage_ au lieu
+des _personnes mariées_. Tous ceux qui me connaissent peu ou prou ne s'y
+sont pas mépris, parce qu'ils savent que je n'ai jamais songé à refaire
+la Charte constitutionnelle. Je pensais que le public s'occuperait si
+peu de mon individu qu'il ne viendrait à l'esprit de personne
+d'incriminer l'emploi des mots et d'exercer sur la vie d'un pauvre
+poëte, jusqu'au fond de sa mansarde, une sorte d'inquisition pour le
+forcer à justifier ses actions, ses pensées et ses croyances, à décliner
+le sens exact d'expressions plus ou moins vagues, mais toujours placées
+peut-être de manière à s'expliquer de soi-même. Il est possible que le
+public n'ait pas eu en cela un rôle bien grave, et que la partie virile,
+soi-disant outragée, se soit livrée à un peu de commérage puéril sur un
+sujet peu digne d'un si triste honneur. Mais ce qu'il y a de certain,
+c'est que j'ai eu tort de n'être pas parfaitement clair, précis, logique
+et correct. Hélas! monsieur, je me reproche tous les jours un tort bien
+grave, c'est de n'être ni Bossuet ni Montesquieu; mais je n'ai pas trop
+l'espoir de m'en corriger, je vous le confesse.
+
+Un autre reproche sérieux que vous m'adressez est celui-ci: «Il serait
+peut-être plus héroïque, à qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas
+scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas privé une
+question sociale,» etc.
+
+Tout ce paragraphe est noblement pensé et noblement écrit. Ce n'est pas
+le sentiment exprimé là qui me trouvera rebelle. Je mets la patience et
+l'abnégation au-dessus de tout, et je ne réponds rien à ce qui peut me
+concerner personnellement dans ce reproche. Si j'écrivais à un prêtre,
+peut-être le récit d'une confession générale entraînerait-il
+victorieusement l'absolution en même temps que la réprimande et la
+pénitence. Mais il n'y a encore eu que Jean-Jacques qui ait eu le droit
+de se confesser en public. Je répondrai donc d'une manière générale.
+
+Il me semble qu'il y a beaucoup de prétention à la patience et à
+l'abnégation dans le monde. Il me semble (je ne sais si je me trompe)
+que nous ne vivons pas dans un siècle d'indépendance et d'orgueil
+illimité; je ne vois pas que les hommes aient, dans ce temps-ci, un
+bien vif sentiment de leur dignité, et qu'il faille les engager à plier
+les deux genoux un peu plus bas qu'ils ne le font devant des
+considérations et des intérêts qui ne sont ni la religion, ni la morale,
+ni l'ordre, ni la vertu.--Par la même raison, je ne vois pas que les
+femmes de ces hommes-là se rapprochent trop du courage des mères
+spartiates ou de la fierté patriotique des dames romaines.
+
+Je ne sais enfin si j'ai la vue trouble, mais je crois voir qu'on a fait
+un grand abus du _silence_, au moyen duquel on _échappe aux crises
+violentes_ du mariage, aux _désordres_ (il faudrait plutôt dire aux
+_calamités_) de la _séparation_. Dans les siècles de foi, dans le temps
+où l'on adorait le Christ, l'abnégation et la patience étaient les
+vertus qu'il fallait recommander par-dessus tout à des femmes récemment
+sorties des autels druidiques, du bivouac sanglant et du conseil de
+guerre où leurs époux les avaient peut-être un peu trop laissées
+s'immiscer; mais aujourd'hui que nos mœurs n'ont plus guère de
+rapport, que je sache, avec les forêts de la Germanie, surtout depuis
+que la régence et le directoire ont enseigné aux femmes le secret de
+vivre en très-bonne intelligence avec leurs époux, j'ai pu penser que,
+si une sorte de moralité était nécessaire à des contes frivoles, on
+pourrait bien adopter celle-ci: «Le désordre des femmes est
+_très-souvent_ provoqué par la férocité ou l'infamie des hommes;» ou
+celle-ci: «Le mensonge n'est pas la vertu; la lâcheté n'est pas
+l'abnégation;» ou bien encore celle-ci: «Un mari qui méprise ses devoirs
+de gaieté de cœur, en jurant, riant et buvant, _est quelquefois_
+moins excusable que la femme qui trahit les siens en pleurant, en
+souffrant et en expiant.»
+
+Pour en finir avec l'adhésion complète que je donne à vos décisions, je
+vous dirai qu'en effet cet amour que j'_édifie_ et que je couronne sur
+les ruines de l'_infâme_ est mon utopie, mon rêve, ma poésie. Cet amour
+est grand, noble, beau, volontaire, éternel; mais cet amour, c'est le
+mariage tel que l'a fait Jésus, tel que que l'a expliqué saint Paul, tel
+encore, si vous voulez, que le chapitre VI du titre V du Code civil en
+exprime les devoirs réciproques. Celui-là, je le demande à la société
+comme une innovation ou comme une institution perdue dans la nuit des
+temps, qu'il serait bien opportun de faire revivre, de tirer de la
+poussière des siècles et de la fange des habitudes, si l'on veut voir
+succéder la véritable fidélité conjugale, le véritable repos et la
+véritable sainteté de la famille à l'espèce de contrat honteux et de
+despotisme stupide qu'a engendrés l'infâme décrépitude du monde.
+
+Mais vous, monsieur, qui jugez de si haut cette question sociale, vous
+philosophe indulgent, moraliste sensible et fort, qui ne croyez point au
+danger des livres réputés _immoraux_, pourquoi en écrivant, à propos de
+moi, ces trois ou quatre belles pages sur la morale publique, avez-vous
+perdu une si bonne occasion de gourmander l'esprit de cupidité, les
+habitudes de débauche et de violence qui de la part de l'homme
+autorisent ou provoquent les crimes de la femme dans un si grand nombre
+d'unions? N'eussiez-vous pas rempli d'une manière plus complète le
+devoir que vous vous êtes imposé envers la société, si vous vous fussiez
+prononcé avec force en faveur de cette antique morale chrétienne qui
+prescrit la douceur et la chasteté au chef de la famille? Il n'est pas
+question ici de cas d'exception, d'_unions mal assorties_. Toutes les
+unions possibles seront intolérables tant qu'il y aura dans la coutume
+une indulgence illimitée pour les erreurs d'un sexe, tandis que
+l'austère et salutaire rigueur du passé subsistera uniquement pour
+réprimer et condamner celles de l'autre. Je sais bien qu'il y a un
+certain courage à oser dire en face à toute une génération qu'elle est
+injuste et corrompue. Je sais bien qu'à écrire tout ce qu'on pense on se
+fait beaucoup d'ennemis parmi ceux qui se trouvent bien des vices du
+temps, et qu'on doit s'attendre, quand on a eu cette franchise, à subir
+pendant le reste de ses jours une persécution qui ne s'arrêtera pas
+devant le seuil de la vie privée; mais je sais aussi que lorsque
+certaines femmes ont eu ce courage, il ne serait pas indigne d'un homme,
+et surtout d'un homme de conscience et de talent, de faire grâce à ce
+qu'il y a de manqué dans leurs efforts, de donner assistance et
+protection à ce qui peut s'y rencontrer de brave et de sincère.
+
+Si vous aviez vécu au temps où _Tartufe_ fut persécuté comme une
+œuvre d'impiété, vous eussiez été de ceux qui, bien loin de se
+constituer les champions de l'hypocrisie, résistèrent, de toute la
+puissance de leur conviction et de toute la pureté de leur cœur, aux
+sournoises interprétations de la critique; vous eussiez écrit et signé
+de votre propre sang, alors comme aujourd'hui, que la pensée qui
+produisit le _Tartufe_ fut une pensée éminemment pieuse et honnête, que
+Dieu n'est pas attaqué dans la personne d'un cagot, que la paix et la
+dignité des familles ne sont pas compromises quand on en chasse
+d'infâmes intrigants. Il est vrai que _Tartufe_ est un chef-d'œuvre,
+et qu'il mérite toutes les sympathies des âmes élevées, et comme sujet
+et comme exécution.
+
+Mais si la plume de tels écrivains est à jamais brisée, si les
+vigoureuses couleurs des grands siècles sont perdues, si au lieu
+d'Aristophane, de Térence et de Molière, il ne nous reste plus que
+George Sand et compagnie, l'éternelle infirmité humaine n'en est pas
+moins encore, sous les yeux du philosophe critique, saignante, lépreuse,
+digne d'horreur et de compassion. L'éternel rêve des cœurs simples,
+la _justice_, n'en est pas moins debout (au loin, il est vrai), mais
+radieux, mais nécessaire, mais appelant à soi tous les efforts et tous
+les désirs. Réduits à juger de pâles compositions, ne serait-ce pas,
+messieurs, une raison de plus pour vous autres de vous en prendre au
+fond des choses, et d'épargner l'apôtre pour encourager le principe?
+C'est ainsi que vous suppléeriez à l'insuffisance de nos moyens, et que
+vous restitueriez au siècle ce qui lui manque en force et en génie.
+
+Il me reste à vous remercier, monsieur, pour les bons conseils que vous
+m'avez donnés. Je m'accuse, je le répète; car si vous ne m'avez pas
+toujours bien compris, c'est ma faute et non la vôtre. L'homme qui
+contemple une bataille du haut de la montagne juge mieux des fautes et
+des pertes des armées que celui qui marche dans la poussière et dans
+l'enivrement du combat. Ainsi le critique sans passion en sait plus long
+sur l'artiste bouillant et sur son travail que l'artiste lui-même.
+Socrate avait souvent occasion de dire à ses disciples: «Vous alliez me
+définir la science, et vous m'avez défini la musique et la danse; ce
+n'est pas là ce que je vous demandais, et ce n'est pas là ce que vous
+vouliez me répondre.»
+
+FIN.
+
+
+NOTES:
+
+[A] La première édition de cet ouvrage formait deux volumes.
+
+[B] Robert n'a pas représenté, dans son beau tableau des _Pêcheurs
+vénitiens_, un seul individu de la race pure indigène. Il a été à
+Chioggia, il a fait poser des Chioggiotes, et il nous a montré des
+échantillons d'une très-belle race, forte, maigre, brune, grave, et
+nullement vénitienne. Cette presqu'île de Chioggia, voisine de Venise,
+est habitée par une colonie d'origine grecque, asiatique peut-être. Ils
+se marient entre eux, et mêlent fort rarement leur sang à celui de la
+population vénitienne.
+
+[C] Le _stali_ des gondoliers, qui est, je crois, un reste de la langue
+franque que parlaient les gondoliers turcs, à la mode autrefois à
+Venise, signifie _à droite_; _siastali_ signifie _à gauche_.
+
+[D] _El figo col tabaro strapazza_; c'est une expression dont se sert le
+peuple de Venise.
+
+[E] Herder, _Plastique_.
+
+[F] On peut bien penser qu'il s'agit ici des lois durables qui ont
+rapport à la morale publique, et non de celles qui se font et se défont
+tous les jours dans les chambres, à propos des petits intérêts matériels
+de la société.
+
+[G] Lorsque j'écrivis ceci, on pouvait croire que cette idée resterait à
+l'état d'utopie. La pratique en est devenue fort simple, et le roman
+feuilleton a donné beaucoup aussi à la création littéraire.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR ***
+
+***** This file should be named 37989-0.txt or 37989-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/9/8/37989/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/37989-0.zip b/37989-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..1d0305b
--- /dev/null
+++ b/37989-0.zip
Binary files differ
diff --git a/37989-8.txt b/37989-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..b1ff1bf
--- /dev/null
+++ b/37989-8.txt
@@ -0,0 +1,11670 @@
+The Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres d'un voyageur
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: November 12, 2011 [EBook #37989]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+MICHEL LVY FRRES, DITEURS
+
+OEUVRES COMPLTES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE DITION FORMAT GRAND IN-18
+
+
+ LES AMOURS DE L'AGE D'OR 1 vol.
+ ADRIANI 1 --
+ ANDR 1 --
+ ANTONIA 1 --
+ LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DOR 2 --
+ CADIO 1 --
+ LE CHATEAU DES DESERTES 1 --
+ LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE 2 --
+ LA COMTESSE DE RUDOLSTADT 2 --
+ LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE 2 --
+ CONSTANCE VERRIER 1 --
+ CONSUELO 3 --
+ LES DAMES VERTES 1 --
+ LA DANIELLA 2 --
+ LA DERNIRE ALDINI 1 --
+ LE DERNIER AMOUR 1 --
+ LE DIABLE AUX CHAMPS 1 --
+ ELLE ET LUI 1 --
+ LA FAMILLE DE GERMANDRE 1 --
+ LA FILLEULE 1 --
+ FLAVIE 1 --
+ FRANOIS LE CHAMPI 1 --
+ HISTOIRE DE MA VIE 10 --
+ UN HIVER MAJORQUE--SPIRIDION 1 --
+ L'HOMME DE NEIGE 3 --
+ HORACE 1 --
+ INDIANA 1 --
+ ISIDORA 1 --
+ JACQUES 1 --
+ JEAN DE LA ROCHE 1 --
+ JEAN ZISKA--GABRIEL 1 --
+ JEANNE 1 --
+ LAURA 1 --
+ LLIA.--Mtella.--Cora 2 --
+ LETTRES D'UN VOYAGEUR 1 --
+ LUCRZIA--FLORIANI--LAVINIA 1 --
+ MADEMOISELLE LA QUINTINIE 1 --
+ MADEMOISELLE MERQUEM 1 --
+ LES MATRES SONNEURS 1 --
+ LES MATRES MOSASTES 1 --
+ LA MARE AU DIABLE 1 --
+ LE MARQUIS DE VILLEMER 1 --
+ MAUPRAT 1 --
+ LE MEUNIER D'ANGIBAULT 1 --
+ MONSIEUR SYLVESTRE 1 --
+ MONT-REVCHE 1 --
+ NARCISSE 4 --
+ NOUVELLES 4 --
+ LA PETITE FADETTE 1 --
+ LE PCH DE M. ANTOINE 2 --
+ LE PICCININO 2 --
+ PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE 1 --
+ LE SECRTAIRE INTIME 1 --
+ SIMON 1 --
+ TAMARIS 1 --
+ TEVERINO--Lone Loni 1 --
+ THATRE COMPLET 4 --
+ THATRE DE NOHANT 1 --
+ L'USCOQUE 1 --
+ VALENTINE 1 --
+ VALVDRE 1 --
+ LA VILLE NOIRE 1 --
+
+F. AUREAU.--Imprimerie de LAGNY.
+
+
+
+
+LETTRES
+D'UN
+VOYAGEUR
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE DITION
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+MICHEL LVY FRRES, DITEURS
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1869
+
+Droits de reproduction et de traduction rservs
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+Jamais ouvrage, si ouvrage il y a, n'a t moins raisonn et moins
+travaill que ces deux volumes[A] de lettres crites des poques assez
+loignes les unes des autres, presque toujours la suite d'motions
+graves dont elles ne sont pas le rcit, mais le reflet. Elles n'ont t
+pour moi qu'un soulagement instinctif et irrflchi des
+proccupations, des fatigues ou des accablements qui ne me
+permettaient pas d'entreprendre ou de continuer un roman. Quelques-unes
+furent mme crites la course, finies en hte l'heure du courrier et
+jetes la poste, sans arrire-pense de publicit. L'ide d'en faire
+collection et de remplir quelques lacunes m'engagea, par la suite, les
+redemander ceux de mes amis que je supposais les avoir conserves; et
+celles-l sont probablement les moins mauvaises, comme on le comprendra
+facilement, l'expression des motions personnelles tant toujours plus
+libre et plus sincre dans le tte--tte qu'elle ne peut l'tre avec un
+inconnu en tiers. Cet inconnu, c'est le lecteur, c'est le public; et
+s'il n'y avait pas, dans l'exercice d'crire, un certain charme souvent
+douloureux, parfois enivrant, presque toujours irrsistible, qui fait
+qu'on oublie le _tmoin inconnu_ et qu'on s'abandonne son sujet, je
+pense qu'on n'aurait jamais le courage d'crire sur soi-mme, moins
+qu'on n'et beaucoup de bien en dire. Or, l'on conviendra, en lisant
+ces lettres, que je ne me suis jamais trouv dans ce cas, et qu'il m'a
+fallu beaucoup de hardiesse ou beaucoup d'irrflexion pour entretenir le
+public de ma personnalit pendant deux volumes.
+
+Je mentionne tout ceci pour excuser auprs de mes lecteurs, amateurs de
+romans, habitus ne me voir faire rien de pis, la malheureuse ide que
+j'ai eue de me mettre en scne la place de personnages un peu mieux
+poss et un peu mieux draps pour paratre en public. Je viens de le
+dire: c'est aux poques o mon cerveau fatigu se trouvait vide de hros
+et d'aventures, que, semblable un _imprsario_ dont la troupe serait
+en retard l'heure du spectacle, je suis venu, tout distrait et tout
+troubl, en robe de chambre sur la scne, raconter vaguement le prologue
+de la pice attendue. Je crois qu'en effet, pour qui s'intresserait aux
+secrtes oprations du coeur humain, certaines lettres familires,
+certains actes, insignifiants en apparence, de la vie d'un artiste,
+seraient la plus explicite prface, la plus claire exposition de son
+oeuvre.
+
+Que les amateurs de fictions me pardonnent un peu cependant. Dans
+plusieurs de ces lettres, j'ai travaill pour eux en habillant mon
+triste personnage, mon pauvre _moi_, d'un costume qui n'tait pas
+habituellement le sien, et en faisant disparatre le plus possible son
+existence matrielle derrire une existence morale plus vraie et plus
+intressante. Ainsi on ne voit gure, en lisant ces lettres, si c'est un
+homme, un vieillard ou un enfant qui raconte ses impressions.
+Qu'importait au lecteur mon ge et ma dmarche? C'est l'Opra que la
+jeunesse, la beaut ou la grce intressent les yeux et l'imagination.
+Dans un livre de la nature de celui-ci, c'est l'motion, c'est la
+rverie, ou la tristesse, ou l'enthousiasme, ou l'inquitude, qui
+doivent se rendre sympathiques au lecteur. Ce qu'il peut demander
+celui qui abandonne son me la piti ou la colre de l'examen, c'est
+de lui laisser voir les mouvements de ce coeur _personnifi_, je
+puis ainsi dire. Ainsi, en parlant tantt comme un colier vagabond,
+tantt comme un vieux oncle podagre, tantt comme un jeune soldat
+impatient, je n'ai fait autre chose que de peindre mon me sous la forme
+qu'elle prenait ces moments-l: tantt insouciante et foltre, tantt
+morose et fatigue, tantt bouillante et rajeunie. Et qui de nous ne
+rsume en lui, chaque heure de sa vie, ces trois ges de l'existence
+morale, intellectuelle et physique? Quel vieillard ne s'est senti enfant
+bien des fois? quel enfant n'a eu des accablements de vieillesse
+certaines heures? Quel homme n'est la fois vieillard et enfant dans la
+plupart de ses agitations? Ai-je fait autre chose que l'histoire d'un
+chacun de nous? Non, je n'ai pas fait autre chose, et je n'ai pas voulu
+faire autre chose. Je n'ai pas voulu qu'on chercht, sous le dguisement
+de ce problmatique voyageur, le secret d'une individualit bizarre ou
+remarquable. On ne peut pas me supposer un soin si puril quand on voit
+combien je me suis peu mnag en ouvrant mon coeur sanglant
+l'exprimentation psychologique. Si je l'ai fait, si je me suis dvou
+ce supplice, sans honte et sans effroi, c'est que je connaissais bien
+aussi les plaies qui rongent les hommes de mon temps, et le besoin
+qu'ils ont tous de se connatre, de s'tudier, de sonder leurs
+consciences, de s'clairer sur eux-mmes par la rvlation de leurs
+instincts et de leurs besoins, de leurs maux et de leurs aspirations.
+Mon me, j'en suis certain, a servi de miroir la plupart de ceux qui y
+ont jet les yeux. Aussi plusieurs s'y sont fait peur eux-mmes, et,
+la vue de tant de faiblesse, de terreur, d'irrsolution, de mobilit,
+d'orgueil humili et de forces impuissantes, ils se sont cris que
+j'tais un malade, un fou, une me d'exception, un prodige d'orgueil et
+de scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise
+foi! Je ne diffre de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne
+cherche point farder des couleurs de la jeunesse et de la sant mes
+traits fltris par l'pouvante. Vous avez bu le mme calice, vous avez
+souffert les mmes tourments. Comme moi vous avez dout, comme moi vous
+avez ni et blasphm, comme moi vous avez err dans les tnbres,
+maudissant la Divinit et l'humanit, faute de comprendre! Au sicle
+dernier, Voltaire crivait au-dessous de la statue de Cupidon ces vers
+fameux:
+
+ Qui que tu sois, voici ton matre;
+ Il l'est, le fut ou le doit tre.
+
+Aujourd'hui Voltaire inscrirait cet arrt solennel sur le socle d'une
+autre allgorie: ce serait le Doute, et non plus l'Amour, que sa vieille
+main tremblante illustrerait de ce distique. Oui, le doute, le
+scepticisme modeste ou pdant, audacieux ou timide, triomphant ou
+dsol, criminel ou repentant, oppresseur ou opprim, tyran ou victime;
+homme de nos jours,
+
+ Qui que tu sois, c'est l ton matre;
+ Il l'est, le fut ou le doit tre.
+
+Ne rougissons donc pas tant les uns des autres, et ne portons pas
+hypocritement le fardeau de notre misre. Tous, tant que nous sommes,
+nous traversons une grande maladie, ou nous allons devenir sa proie si
+nous ne l'avons dj t. Il n'y a que les athes qui font du doute un
+crime et une honte, comme il n'y a que les faux braves qui prtendent
+n'avoir jamais manqu de force et de coeur. Le doute est le mal de
+notre ge, comme le cholra. Mais salutaire comme toutes les crises o
+Dieu pousse l'intelligence humaine, il est le prcurseur de la sant
+morale, de la foi. Le doute est n de l'examen. Il est le fils malade et
+fivreux d'une puissante mre, la libert. Mais ce ne sont pas les
+oppresseurs qui te guriront. Les oppresseurs sont athes; l'oppression
+et l'athisme ne savent que tuer. La libert prendra elle-mme son
+enfant rachitique dans ses bras; elle l'lvera vers le ciel, vers la
+lumire, et il deviendra robuste et croyant comme elle. Il se
+transformera, il deviendra l'esprance, et, son tour, il engendrera
+une fille d'origine et de nature divine, la connaissance, qui engendrera
+aussi, et ce dernier-n sera la foi.
+
+Quant moi, pauvre convalescent, qui frappais hier aux portes de la
+mort, et qui sais bien la cause et les effets de mon mal, je vous les ai
+dits, je vous les dirai encore. Mon mal est le vtre, c'est l'examen
+accompagn d'ignorance. Un peu plus de connaissance nous sauvera.
+Examinons donc encore, apprenons toujours, arrivons la connaissance.
+Quand nous avons ni la vrit (moi tout le premier), nous n'avons fait
+que proclamer notre aveuglement, et les gnrations qui nous survivront
+tireront de notre ge de ccit d'utiles enseignements. Elles diront que
+nous avons bien fait de nous plaindre, de nous agiter, de remplir l'air
+de nos cris, d'importuner le ciel de nos questions, et de nous drober
+par l'impatience et la colre ce mal qui tue ceux qui dorment. Au
+retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des
+spectres effars qui s'efforaient, en gmissant et en blasphmant, de
+retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient calmes et
+rsigns, se couchaient sur la glace et restaient l engourdis par la
+mort. Malheur aux rsigns d'aujourd'hui! Malheur ceux qui acceptent
+l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute avec un
+visage serein! Ceux-l mourront, ceux-l sont morts dj, ensevelis dans
+la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants
+et qui appellent avec des plaintes amres, retrouveront le chemin de la
+terre promise, et ils verront luire le soleil.
+
+L'ignorance, le doute, le sophisme, l'injustice, ai-je dit: oui, voil
+les cueils au milieu desquels nous tchons de nous diriger; voil les
+malheurs et les dangers dont notre vie est seme. En relisant les
+_Lettres d'un Voyageur_, que je n'avais pas eu le courage de revoir et
+de juger depuis plusieurs annes, je ne me suis gure tonn de m'y
+trouver ignorant, sceptique, sophiste, inconsquent, injuste chaque
+ligne. Je n'ai pourtant rien chang cette oeuvre informe, si ce
+n'est quelques mots impropres et une ou deux pages de lieux communs sans
+intrt. Le second volume, en gnral, a fort peu de valeur, sous
+quelque point de vue qu'on l'envisage. Le premier, quoique rempli
+d'erreurs de tout genre encore plus naves, a une valeur certaine: celle
+d'avoir t crit avec une tourderie spontane pleine de jeunesse et de
+franchise. S'il tombait entre les mains de gens graves, il les ferait
+sourire; mais si ces gens graves avaient quelque bont et quelque
+sincrit, ils y trouveraient matire plaindre, consoler,
+encourager et instruire la jeunesse rveuse, ardente et aveugle de
+notre poque. Connaissant davantage, par ma confession, les causes et
+la nature de nos souffrances, ils y deviendraient plus compatissants, et
+sauraient que ce n'est ni avec des railleries amres ni avec des
+anathmes pdants qu'on peut la gurir, mais avec des enseignements
+vrais et le sentiment profond de la charit humaine.
+
+
+
+
+LETTRES D'UN VOYAGEUR
+
+
+
+
+I
+
+
+ Venise, 1er mai 1834
+
+J'tais arriv Bassano neuf heures du soir, par un temps froid et
+humide. Je m'tais couch, triste et fatigu, aprs avoir donn
+silencieusement une poigne de main mon compagnon de voyage. Je
+m'veillai au lever du soleil, et je vis de ma fentre s'lever, dans le
+bleu vif de l'air, les crneaux envelopps de lierre de l'antique
+forteresse qui domine la valle. Je sortis aussitt pour en faire le
+tour et pour m'assurer de la beaut du temps.
+
+Je n'eus pas fait cent pas que je trouvai le docteur assis sur une
+pierre, et fumant une pipe de caroubier de sept pieds de long qu'il
+venait de payer huit sous un paysan. Il tait si joyeux de son
+emplette, et tellement perdu dans les nues de son tabac, qu'il eut bien
+de la peine m'apercevoir. Quand il eut chass de sa bouche le dernier
+tourbillon de fume qu'il put arracher ce qu'il appelait sa _pipetta_,
+il me proposa d'aller djeuner une _boutique de caf_ sur les fosss
+de la citadelle, en attendant que le voiturin qui devait nous ramener
+Venise et fini de se prparer au voyage. J'y consentis.
+
+Je te recommande, si tu dois revenir par ici, le caf des Fosss,
+Bassano, comme une des meilleures fortunes qui puissent tomber un
+voyageur ennuy des chefs-d'oeuvre classiques de l'Italie. Tu le
+souviens que, quand nous partmes de France, tu n'tais avide,
+disais-tu, que de _marbres taills_. Tu m'appelais sauvage quand je te
+rpondais que je laisserais tous les palais du monde pour aller voir une
+belle montagne de marbre brut dans les Apennins ou dans les Alpes. Tu te
+souviens aussi qu'au bout de peu de jours tu fus rassasi de statues, de
+fresques, d'glises et de galeries. Le plus doux souvenir qui te resta
+dans la mmoire fut celui d'une eau limpide et froide o tu lavas ton
+front chaud et fatigu dans un jardin de Gnes. C'est que les crations
+de l'art parlent l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle
+ toutes les facults. Il nous pntre par tous les pores comme par
+toutes les ides. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration,
+l'aspect des campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fracheur des eaux,
+les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et
+dans les nerfs, en mme temps que l'clat des couleurs et la beaut des
+formes s'insinuent dans l'imagination. Ce sentiment de plaisir et de
+bien-tre est apprciable toutes les organisations, mme aux plus
+grossires: les animaux l'prouvent jusqu' un certain point. Mais il ne
+procure aux organisations leves qu'un plaisir de transition, un repos
+agrable aprs des fonctions plus nergiques de la pense. Aux esprits
+vastes il faut le monde entier, l'oeuvre de Dieu et les oeuvres de
+l'homme. La fontaine d'eau pure t'invite et te charme; mais tu n'y peux
+dormir qu'un instant. Il faudra que tu puises Michel-Ange et Raphal
+avant de t'arrter de nouveau sur le bord du chemin; et quand tu auras
+lav la poussire du voyage dans l'eau de la source, tu repartiras en
+disant: Voyons ce qu'il y a encore sous le soleil.
+
+Aux esprits mdiocres et paresseux comme le mien, le revers d'un foss
+suffirait pour dormir toute une vie, s'il tait permis de faire en
+dormant ou en rvant ce dur et aride voyage. Mais encore faudrait-il que
+ce foss ft dans le genre de celui de Bassano, c'est--dire qu'il ft
+lev de cent pieds au-dessus d'une valle dlicieuse, et qu'on pt y
+djeuner tous les matins sur un tapis de gazon sem de primevres, avec
+du caf excellent, du beurre des montagnes et du pain anis.
+
+C'est un pareil djeuner que je t'invite quand tu auras le temps
+d'aimer le repos. Dans ce temps-l tu sauras tout; la vie n'aura plus de
+secrets pour toi. Tes cheveux commenceront grisonner, les miens auront
+achev de blanchir; mais la valle de Bassano sera toujours aussi belle,
+la neige des Alpes aussi pure; et notre amiti?...--J'espre en ton
+coeur, et je rponds du mien.
+
+La campagne n'tait pas encore dans toute sa splendeur, les prs taient
+d'un vert languissant tirant sur le jaune, et les feuilles ne faisaient
+encore que bourgeonner aux arbres. Mais les amandiers et les pchers en
+fleurs entremlaient et l leurs guirlandes roses et blanches aux
+sombres masses des cyprs. Au milieu de ce jardin immense, la Brenta
+coulait rapide et silencieuse sur un lit de sable, entre ces deux larges
+rives de cailloux et de dbris de roches qu'elle arrache du sein des
+Alpes, et dont elle sillonne les plaines dans ses jours de colre. Un
+demi-cercle de collines fertiles, couvertes de ces longs rameaux de
+vigne noueuse qui se suspendent tous les arbres de la Vntie, faisait
+un premier cadre au tableau; et les monts neigeux, tincelants aux
+premiers rayons du soleil, formaient, au del, une seconde bordure
+immense, qui se dtachait comme une dcoupure d'argent sur le bleu
+solide de l'air.
+
+--Je vous ferai observer, me dit le docteur, que votre caf refroidit et
+que le voiturin nous attend.
+
+--Ah , docteur, lui rpondis-je, est-ce que vous croyez que je veux
+retourner maintenant Venise?
+
+--Diable! reprit-il d'un air soucieux.
+
+--Qu'avez-vous dire? ajoutai-je. Vous m'avez amen ici pour voir les
+Alpes, apparemment; et quand j'en touche le pied, vous vous imaginez que
+je veux retourner votre ville marcageuse?
+
+--Bah! j'ai gravi les Alpes plus de vingt fois! dit le docteur.
+
+--Ce n'est pas absolument le mme plaisir pour moi de savoir que vous
+l'avez fait ou de le faire moi-mme, rpondis-je.
+
+--Oui-da! continua-t-il sans m'couter; savez-vous que dans mon temps
+j'ai t un clbre chasseur de chamois? Tenez, voyez-vous cette brche
+l-haut, et ce pic l-bas? Figurez-vous qu'un jour...
+
+--_Basta, basta!_ docteur, vous me raconterez cela Venise, un soir
+d't que nous fumerons quelque pipe gigantesque sous les tentes de la
+place Saint-Marc avec vos amis les Turcs. Ce sont des gens trop graves
+pour interrompre un narrateur, quelque sublime impertinence qu'il
+dbite, et il n'y a pas de danger qu'ils donnent le moindre signe
+d'impatience ou d'incrdulit avant la fin de son rcit, durt-il trois
+jours et trois nuits. Pour aujourd'hui, je veux suivre votre exemple en
+montant ce pic l-haut, et en descendant par cette brche l-bas...
+
+--Vous? dit le docteur en jetant un regard de mpris sur mon chtif
+individu.
+
+Puis, il reporta complaisamment son regard sur une de ses mains qui
+couvrait la moiti de la table, sourit, et se dandina d'un air
+magnifique.
+
+--Les voltigeurs font campagne tout aussi bien que les cuirassiers, lui
+dis-je avec un peu de dpit; et pour gravir les rochers, le moindre
+chevreau est plus agile que le plus robuste cheval.
+
+--Je vous ferai observer, reprit mon compagnon, que vous tes malade, et
+que j'ai rpondu de vous ramener Venise, mort ou vif.
+
+--Je sais qu'en qualit de mdecin vous vous arrogez droit de vie et de
+mort sur moi; mais voyez mon caprice, docteur! il me prend envie de
+vivre encore cinq ou six jours.
+
+--Vous n'avez pas le sens commun, rpondit-il. J'ai donn d'un ct ma
+parole d'honneur de ne pas vous quitter; de l'autre, j'ai fait le
+serment d'tre Venise demain matin. Voulez-vous donc me mettre dans la
+ncessit de violer un de mes deux engagements?
+
+--Certainement, je le veux, docteur.
+
+Il fit un profond soupir, et aprs un instant de rverie:--J'ai observ,
+dit-il, que les petits hommes sont gnralement dous d'une grande force
+morale, ou, au moins, pourvus d'un immense enttement.
+
+--Et c'est en raison de cette observation savante, m'criai-je en
+sautant du balcon sur l'esplanade, que vous allez me laisser ma libert,
+docteur aimable!
+
+--Vous me forcez de transiger avec ma conscience, dit-il en se penchant
+sur le balcon. J'ai jur de vous ramener Venise; mais je ne me suis
+pas engag vous y ramener un jour plutt que l'autre...
+
+--Certainement, cher docteur. Je pourrais ne retourner Venise que
+l'anne prochaine, et pourvu que nous fissions notre entre ensemble par
+la Giudecca...
+
+--Vous moquez-vous de moi? s'cria-t-il.
+
+--Certainement, docteur, rpondis-je. Et nous emes ensemble une dispute
+pouvantable, laquelle se termina par de mutuelles concessions. Il
+consentit me laisser seul, et je m'engageai tre de retour Venise
+avant la fin de la semaine.
+
+--Soyez Mestre samedi soir, dit le docteur; j'irai au-devant de vous
+avec Catullo et la gondole.
+
+--J'y serai, docteur, je vous le jure.
+
+--Jurez-le par notre meilleur ami, par celui qui tait encore l, ces
+jours passs, pour vous faire entendre raison.
+
+--Je jure par lui, rpondis-je, et vous pouvez croire que c'est une
+parole sacre. Adieu, docteur.
+
+Il serra ma main dans sa grosse main rouge, et faillit la briser comme
+un roseau. Deux larmes coulrent silencieusement sur ses joues. Puis il
+leva les paules et rejeta ma main en disant: Allez au diable!--Quand il
+eut fait dix pas en courant, il se retourna pour me crier:--Faites
+couper vos talons de bottes avant de vous risquer dans les neiges. Ne
+vous endormez pas trop prs des rochers; songez qu'il y a par ici
+beaucoup de vipres. Ne buvez pas indistinctement toutes les sources,
+sans vous assurer de la limpidit de l'eau; sachez que la montagne a des
+veines malfaisantes. Fiez-vous tout montagnard qui parlera le vrai
+dialecte; mais si quelque tranard vous demande l'aumne en langue
+trangre ou avec un accent suspect, ne mettez pas la main votre
+poche, n'changez pas une parole avec lui. Passez votre chemin; mais
+ayez l'oeil sur son bton.
+
+--Est-ce tout, docteur?
+
+--Soyez sr que je n'omets jamais rien d'utile, rpondit-il, d'un air
+fch, et que personne ne connat mieux que moi ce qu'il convient de
+faire et ce qu'il convient d'viter en voyage.
+
+--_Cia, egregio dottore_, lui dis-je en souriant.
+
+--_Schiavo suo_, rpondit-il d'une voix brve en enfonant son chapeau
+sur sa tte....
+
+ * * * * *
+
+Je conviens que je suis de ceux qui se casseraient volontiers le cou par
+bravade, et qu'il n'est pas d'colier plus vain que moi de son courage
+et de son agilit. Cela tient l'exiguit de ma stature et l'envie
+qu'prouvent tous les petits hommes de faire ce que font les hommes
+forts.--Cependant tu me croiras si je te dis que jamais je n'avais moins
+song faire ce que nous appelons une _expdition_. Dans mes jours de
+gaiet, dans ces jours devenus bien rares o je sortirais volontiers,
+comme Kreissler, avec deux chapeaux l'un sur l'autre, je pourrais
+_hasarder_ comme lui _les pas les plus gracieux sur les bords de
+l'Achron_; mais dans mes jours de _spleen_ je marche tranquillement au
+beau milieu du chemin le plus uni, et je ne plaisante pas avec les
+abmes. Je sais trop bien que, dans ces jours-l, le sifflement importun
+d'un insecte mon oreille ou le chatouillement insolent d'un cheveu sur
+ma joue suffirait pour me transporter de colre et de dsespoir, et pour
+me faire sauter au fond des lacs.--Je marchai donc toute cette matine
+sur la route de Trente, en remontant le cours de la Brenta. Cette gorge
+est seme de hameaux assis sur l'une et l'autre rive du torrent, et de
+maisonnettes parses sur le flanc des montagnes. Toute la partie
+infrieure du vallon est soigneusement cultive. Plus haut s'tendent
+d'immenses pturages dont la nature prend soin elle-mme. Puis une rampe
+de rochers arides s'lve jusqu'aux nuages, et la neige s'tale au fate
+comme un manteau.
+
+La fonte de ces neiges ne s'tant pas encore opre, la Brenta tait
+paisible et coulait dans un lit troit. Son eau, trouble et empoisonne
+pendant quatre ans par la dissolution d'une roche, a recouvr toute sa
+limpidit. Des troupeaux d'enfants et d'agneaux jouaient ple-mle sur
+ses bords, l'ombre des cerisiers en fleur. Cette saison est dlicieuse
+pour voyager par ici. La campagne est un verger continuel; et si la
+vgtation n'a pas encore tout son luxe, si le vert manque aux tableaux,
+en revanche la neige les couronne d'une aurole clatante, et l'on peut
+marcher tout un jour entre deux haies d'aubpine et de pruniers sauvages
+sans rencontrer un seul Anglais.
+
+J'aurais voulu aller jusqu'aux Alpes du Tyrol. Je ne sais gure pourquoi
+je me les imagine si belles; mais il est certain qu'elles existent dans
+mon cerveau comme un des points du globe vers lequel me porte une
+sympathie indfinissable. Dois-je croire, comme toi, que la destine
+nous appelle imprieusement vers les lieux o nous devons voir s'oprer
+en nous quelque crise morale?--Je ne saurais attribuer tant de part
+dans ma vie la fatalit. Je crois une Providence spciale pour les
+hommes d'un grand gnie ou d'une grande vertu; mais qu'est-ce que Dieu
+peut avoir faire moi? Quand nous tions ensemble, je croyais au
+destin comme un vrai musulman. J'attribuais des vues particulires,
+des tendresses maternelles ou des prvisions mystrieuses de cette
+Providence envers toi, le bien et le mal qui nous arrivaient. Je me
+voyais forc tel ou tel usage de ma volont comme un instrument
+destin te faire agir. J'tais un des rouages de ta vie, et parfois je
+sentais sur moi la main de Dieu qui m'imprimait ma direction. A prsent
+que cette main s'est place entre nous deux, je me sens inutile et
+abandonn. Comme une pierre dtache de la montagne, je roule au hasard,
+et les accidents du chemin dcident seuls de mon impulsion. Cette pierre
+embarrassait les voies du destin, son souffle l'a balaye; que lui
+importe o elle ira tomber?....
+
+ * * * * *
+
+Je croirais assez que mon ancienne affection pour le Tyrol tient deux
+lgers souvenirs: celui d'une romance qui me semblait trs-belle quand
+j'tais enfant, et qui commenait ainsi:
+
+ Vers les monts de Tyrol poursuivant le chamois,
+ Engelwald au front chauve a pass sur la neige, etc.
+
+et celui d'une demoiselle avec qui j'ai voyag, une nuit, il y a bien
+dix ans, sur la route de ---- ----. La diligence s'tait brise une
+descente. Il faisait un verglas affreux et un clair de lune magnifique.
+J'tais dans certaine disposition d'esprit extatique et ridicule.
+J'aurais voulu tre seul; mais la politesse et l'humanit me forcrent
+d'offrir le bras ma compagne de voyage. Il m'tait impossible de
+m'occuper d'autre chose que de ce clair de lune, de la rivire qui
+roulait en cascade le long du chemin, et des prairies baignes d'une
+vapeur argente. La toilette de la voyageuse tait problmatique. Elle
+parlait un franais incorrect avec l'accent allemand, et encore
+parlait-elle fort peu. Je n'avais donc aucune donne sur sa condition et
+sur ses gots. Seulement, quelques remarques assez savantes qu'elle
+avait faites, table d'hte, sur la qualit d'une crme aux amandes
+m'avaient induit penser que cette discrte et judicieuse personne
+pouvait bien tre une cuisinire de bonne maison. Je cherchai longtemps
+ce que je pourrais lui dire d'agrable; enfin, aprs un quart d'heure
+d'efforts incroyables, j'accouchai de ceci:--N'est-il pas vrai,
+Mademoiselle, que voici un _site enchanteur_?--Elle sourit et haussa
+lgrement les paules. Je crus comprendre qu' la platitude de mon
+expression elle me prenait pour un commis voyageur, et j'tais assez
+mortifi, lorsqu'elle dit, d'un ton mlancolique et aprs un instant de
+silence:--Ah! Monsieur, vous n'avez jamais vu les montagnes du Tyrol!
+
+--Vous tes du Tyrol? m'criai-je. Ah! mon Dieu! j'ai su autrefois une
+romance sur le Tyrol, qui me faisait rver les yeux ouverts. C'est donc
+un bien beau pays? Je ne sais pas pourquoi il s'est log dans un coin de
+ma cervelle. Soyez assez bonne pour me le dcrire un peu.
+
+--Je suis du Tyrol, rpondit-elle d'un ton doux et triste; mais
+excusez-moi, je ne saurais en parler.
+
+Elle porta son mouchoir ses yeux, et ne pronona pas une seule parole
+durant tout le reste du voyage. Pour moi, je respectai religieusement
+son silence et ne sentis pas mme le dsir d'en entendre davantage. Cet
+amour de la patrie, exprim par un mot, par un refus de parler, et par
+deux larmes bien vite essuyes, me sembla plus loquent et plus profond
+qu'un livre. Je vis tout un roman, tout un pome dans la tristesse de
+cette silencieuse trangre. Et puis ce Tyrol, si dlicatement et si
+tendrement regrett, m'apparut comme une terre enchante. En me
+rasseyant dans la diligence, je fermai les yeux pour ne plus voir le
+paysage que je venais d'admirer, et qui dsormais m'inspirait tout le
+ddain qu'on a pour la ralit, vingt ans. Je vis alors passer devant
+moi, comme dans un panorama immense, les lacs, les montagnes vertes, les
+pturages, les forts alpestres, les troupeaux et les torrents du Tyrol.
+J'entendis ces chants, la fois si joyeux et si mlancoliques, qui
+semblent faits pour des chos dignes de les rpter. Depuis, j'ai
+souvent fait de bien douces promenades dans ce pays chimrique, port
+sur les ailes des symphonies pastorales de Beethoven. Oh! que j'y ai
+dormi sur des herbes embaumes! quelles belles fleurs j'y ai cueillies!
+quelles riantes et heureuses troupes de ptres j'y ai vues passer en
+dansant! quelles solitudes austres j'y ai trouves pour prier Dieu! Que
+de chemin j'ai fait travers ces monts, durant deux ou trois
+modulations de l'orchestre!....
+
+ * * * * *
+
+J'tais assis sur une roche un peu au-dessus du chemin. La nuit
+descendait lentement sur les hauteurs. Au fond de la gorge, en remontant
+toujours le torrent, mon oeil distinguait une enfilade de montagnes
+confusment amonceles les unes derrire les autres. Ces derniers
+fantmes ples qui se perdaient dans les vapeurs du soir, c'tait le
+Tyrol. Encore un jour de marche, et je toucherais au pays de mes
+rves.--De ces cimes lointaines, me disais-je, sont partis mes songes
+dors. Ils ont vol jusqu' moi, comme une troupe d'oiseaux voyageurs;
+ils sont venus me trouver quand j'tais un enfant tout rustique, et que
+je conduisais mes chevreaux en chantant la romance d'Engelwald le long
+des tranes de la Valle-Noire. Ils ont pass sur ma tte pendant une
+ple nuit d'hiver, quand je venais d'accomplir un plerinage mystrieux
+vers d'autres illusions que j'ai perdues, vers d'autres contres o je
+ne retournerai pas. Ils se sont transforms en violes et en hautbois
+sous les mains de Brod et de Urban, et je les ai reconnus leurs voix
+dlicieuses, quoique ce ft Paris, quoiqu'il fallt mettre des gants
+et supporter des quinquets en plein midi pour les entendre. Ils
+chantaient si bien, qu'il suffisait de fermer les yeux pour que la
+salle du Conservatoire devnt une valle des Alpes, et pour que
+Habeneck, plac, l'archet en main, la tte de toute cette harmonie, se
+transformt en chasseur de chamois, _Engelwald au front chauve_, ou
+quelque autre. Beaux rves de voyage et de solitude, colombes errantes
+qui avez rafrachi mon front du battement de vos ailes, vous tes
+retourns votre aire enchante, et vous m'attendez. Me voici prt
+vous atteindre, vous saisir; m'chapperez-vous comme tous mes autres
+rves? Quand j'avancerai la main pour vous caresser, ne vous
+envolerez-vous pas, mes sauvages amis? N'irez-vous pas vous poser sur
+quelque autre cime inaccessible o mon dsir vous suivra en vain?
+
+ * * * * *
+
+J'avais pris dans la journe, sous un beau rayon de soleil, quelques
+heures de repos sur la bruyre. Afin d'viter la salet des gtes, je
+m'tais arrang pour marcher pendant les heures froides de la nuit et
+pour dormir en plein air durant le jour. La nuit fut moins sereine que
+je ne l'avais espr. Le ciel se couvrit de nuages et le vent s'leva.
+Mais la route tait si belle, que je pus marcher sans difficult au
+milieu des tnbres. Les montagnes se dressaient ma droite et ma
+gauche comme de noirs gants; le vent s'y engouffrait et courait sur
+leurs croupes avec de longues plaintes. Les arbres fruitiers, agits
+violemment, semaient sur moi leurs fleurs embaumes. La nature tait
+triste et voile, mais toute pleine de parfums et d'harmonies sauvages.
+Quelques gouttes de pluie m'avertirent de chercher un abri dans un
+bosquet d'oliviers situ peu de distance de la route; j'y attendis la
+fin de l'orage. Au bout d'une heure, le vent tait tomb, et le ciel
+dessinait au-dessus de moi une longue bande bleue, bizarrement dcoupe
+par les anfractuosits des deux murailles de granit qui le resserraient.
+C'tait le mme coup d'oeil que nous avions en miniature Venise,
+quand nous marchions le soir dans ces rues obscures, troites et
+profondes, d'o l'on aperoit la nuit tendue au-dessus des toits,
+comme une mince charpe d'azur seme de paillettes d'argent.
+
+Le murmure de la Brenta, un dernier gmissement du vent dans le
+feuillage lourd des oliviers, des gouttes de pluie qui se dtachaient
+des branches et tombaient sur les rochers avec un petit bruit qui
+ressemblait celui d'un baiser, je ne sais quoi de triste et de tendre,
+tait rpandu dans l'air et soupirait dans les plantes. Je pensais la
+veille du Christ dans le jardin des Olives, et je me rappelai que nous
+avons parl tout un soir de ce chant du pome divin. C'tait un triste
+soir que celui-l, une de ces sombres veilles o nous avons bu ensemble
+le calice d'amertume. Et toi aussi, tu as souffert un martyre
+inexorable; toi aussi, tu as t clou sur une croix. Avais-tu donc
+quelque grand pch racheter pour servir de victime sur l'autel de la
+douleur? qu'avais-tu fait pour tre menac et chti ainsi? est-on
+coupable ton ge? sait-on ce que c'est que le bien et le mal? Tu te
+sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire
+qu'un. Tu te fatiguais jouir de tout, vite et sans rflexion. Tu
+mconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie au gr des
+passions qui devaient l'user et l'teindre, comme les autres hommes ont
+le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-mme, et tu oublias
+que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre pour ton
+compte, et suicider ta gloire par mpris de toutes les choses humaines.
+Tu jetas ple-mle dans l'abme toutes les pierres prcieuses de la
+couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beaut, le gnie,
+et jusqu' l'innocence de ton ge, que tu voulus fouler aux pieds,
+enfant superbe!
+
+Quel amour de la destruction brlait donc en toi? quelle haine avais-tu
+contre le ciel, pour ddaigner ainsi ses dons les plus magnifiques?
+Est-ce que ta haute destine te faisait peur? est-ce que l'esprit de
+Dieu tait pass devant toi sous des traits trop svres? L'ange de la
+posie, qui rayonne sa droite, s'tait pench sur ton berceau pour te
+baiser au front; mais tu fus effray sans doute de voir si prs de toi
+le gant aux ailes de feu. Tes yeux ne purent soutenir l'clat de sa
+face, et tu t'enfuis pour lui chapper. A peine assez fort pour marcher,
+tu voulus courir travers les dangers de la vie, embrassant avec ardeur
+toutes ses ralits, et leur demandant asile et protection contre les
+terreurs de ta vision sublime et terrible. Comme Jacob, tu luttas contre
+elle, et comme lui tu fus vaincu. Au milieu des fougueux plaisirs o tu
+cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystrieux vint te rclamer et
+te saisir. Il fallait que tu fusses pote, tu l'as t en dpit de
+toi-mme. Tu abjuras en vain le culte de la vertu; tu aurais t le plus
+beau de ses jeunes lvites; tu aurais desservi ses autels en chantant
+sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et la blanc vtement de la
+pudeur aurait par ton corps frle d'une grce plus suave que le masque
+et les grelots de la Folie. Mais tu ne pus jamais oublier les divines
+motions de cette foi premire. Tu revins elle du fond des antres de
+la corruption, et ta voix, qui s'levait pour blasphmer, entonna,
+malgr toi, des chants d'amour et d'enthousiasme. Alors ceux qui
+coutaient se regardaient avec tonnement.--Quel est donc celui-ci,
+dirent-ils, et en quelle langue clbre-t-il nos rites joyeux? Nous
+l'avons pris pour un des ntres, mais c'est le transfuge de quelque
+autre religion, c'est un exil de quelque autre monde plus triste et
+plus heureux. Il nous cherche et vient s'asseoir nos tables; mais il
+ne trouve pas, dans l'ivresse, les mmes illusions que nous. D'o vient
+que, par instants, un nuage passe sur son front et fait plir son
+visage? A quoi songe-t-il? de quoi parle-t-il? Pourquoi ces mots
+tranges qui lui reviennent chaque instant sur les lvres, comme les
+souvenirs d'une autre vie? Pourquoi les _vierges_, les _amours_, et les
+_anges_ repassent-ils sans cesse dans ses rves et dans ses vers? Se
+moque-t-il de nous ou de lui-mme? Est-ce son Dieu, est-ce le ntre,
+qu'il mprise et trahit?
+
+Et toi, tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout l'heure
+cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux
+comme la prire d'un enfant. Couch sur les roses que produit la terre,
+tu songeais aux roses de l'den qui ne se fltrissent pas; et, en
+respirant le parfum phmre de tes plaisirs, tu parlais de l'ternel
+encens que les anges entretiennent sur les marches du trne de Dieu. Tu
+l'avais donc respir, cet encens? Tu les avais donc cueillies, ces roses
+immortelles? Tu avais donc gard, de cette patrie des potes, de vagues
+et dlicieux souvenirs qui t'empchaient d'tre satisfait de tes folles
+jouissances d'ici-bas?
+
+Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre,
+ddaigneux de la gloire, effray du nant, incertain, tourment,
+changeant, tu vivais seul au milieu des hommes; tu fuyais la solitude et
+la trouvais partout. La puissance de ton me te fatiguait. Tes penses
+taient trop vastes, tes dsirs trop immenses, tes paules dbiles
+pliaient sous le fardeau de ton gnie. Tu cherchais dans les volupts
+incompltes de la terre l'oubli des biens irralisables que tu avais
+entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait bris ton corps, ton me
+se rveillait plus active et ta soif plus ardente. Tu quittais les bras
+de tes folles matresses pour t'arrter en soupirant devant les vierges
+de Raphal.--Quel est donc, disait, propos de toi, un pieux et tendre
+songeur, _ce jeune homme qui s'inquite tant de la blancheur des
+marbres_?
+
+Comme ce fleuve des montagnes que j'entends mugir dans les tnbres, tu
+es sorti de ta source plus pur et plus limpide que le cristal, et tes
+premiers flots n'ont rflchi que la blancheur des neiges immacules.
+Mais, effray sans doute du silence de la solitude, tu t'es lanc sur
+une pente rapide, tu t'es prcipit parmi des cueils terribles, et, du
+fond des abmes, ta voix s'est leve, comme le rugissement d'une joie
+pre et sauvage.
+
+De temps en temps, tu te calmais en te perdant dans un beau lac, heureux
+de te reposer au sein de ses ondes paisibles et de reflter la puret
+du ciel. Amoureux de chaque toile qui se mirait dans ton sein, tu lui
+adressais de mlancoliques adieux quand elle quittait l'horizon.
+
+ Dans l'herbe des marais, un seul instant arrte,
+ toile de l'amour, ne descends pas des cieux.
+
+Mais bientt, las d'tre immobile, tu poursuivais ta course haletante
+parmi les rochers, tu les prenais corps corps, tu luttais avec eux, et
+quand tu les avais renverss, tu partais avec un chant de triomphe, sans
+songer qu'ils t'encombraient dans leur chute et creusaient dans ton sein
+des blessures profondes.
+
+L'amiti s'tait enfin rvle ton coeur solitaire et superbe. Tu
+daignas croire un autre qu' toi-mme, orgueilleux infortun! tu
+cherchas dans son coeur le calme et la confiance. Le torrent s'apaisa
+et s'endormit sous un ciel tranquille. Mais il avait amass, dans son
+onde, tant de dbris arrachs ses rives sauvages, qu'elle eut bien de
+la peine s'claircir. Comme celle de la Brenta, elle fut longtemps
+trouble, et sema la valle qui lui prtait ses fleurs et ses ombrages,
+de graviers striles et de roches aigus. Ainsi fut longtemps tourmente
+et dchire la vie nouvelle que tu venais essayer. Ainsi le souvenir des
+turpitudes que tu avais contemples vint empoisonner, de doutes cruels
+et d'amres penses, les pures jouissances de ton me encore craintive
+et mfiante.
+
+Ainsi ton corps, aussi fatigu, aussi affaibli que ton coeur, cda au
+ressentiment de ses anciennes fatigues, et _comme un beau lis se pencha
+pour mourir_. Dieu, irrit de ta rbellion et de ton orgueil, posa sur
+ton front une main chaude de colre, et, en un instant, tes ides se
+confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin tabli dans les
+fibres de ton cerveau fut boulevers. La mmoire, le discernement,
+toutes les nobles facults de l'intelligence, si dlies en toi, se
+troublrent et s'effacrent comme les nuages qu'un coup de vent balaie.
+Tu te levas sur ton lit en criant:--O suis-je, mes amis? pourquoi
+m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau?
+
+Un seul sentiment survivait en toi tous les autres, la volont, mais
+une volont aveugle, drgle, qui courait comme un cheval sans frein et
+sans but travers l'espace. Une dvorante inquitude te pressait de ses
+aiguillons; tu repoussais l'treinte de ton ami, tu voulais t'lancer,
+courir. Une force effrayants te dbordait.--Laissez-moi ma libert,
+criais-tu, laissez-moi fuir; ne voyez-vous pas que je vis et que je suis
+jeune?--O voulais-tu donc aller? Quelles visions ont pass dans le
+vague de ton dlire? Quels clestes fantmes t'ont convi a une vie
+meilleure? Quels secrets insaisissables la raison humaine as-tu
+surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu quelque chose prsent,
+dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour mourir; tu as vu la fosse
+ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid du cercueil, et tu as
+cri:--Tirez-moi, tirez-moi de cette terre humide!
+
+N'as-tu rien vu de plus? Quand tu courais, comme Hamlet, sur les traces
+d'un tre invisible, o croyais-tu te rfugier? quelle puissance
+mystrieuse demandais-tu du secours contre les horreurs de la mort?
+Dis-le-moi, dis-le-moi, pour que je l'invoque dans tes jours de
+souffrance, et pour que je l'appelle auprs de toi dans tes dtresses
+dchirantes. Elle t'a sauv, cette puissance inconnue, elle a arrach le
+linceul qui s'tendait dj sur toi. Dis-moi comment on l'adore, et par
+quels sacrifices on se la rend favorable. Est-ce une douce providence
+que l'on bnit avec des chants et des offrandes de fleurs? Est-ce une
+sombre divinit qui demande en holocauste le sang de ceux qui t'aiment?
+Enseigne-moi dans quel temple ou dans quelle caverne s'lve son autel.
+J'irai lui offrir mon coeur quand ton coeur souffrira; j'irai lui
+donner ma vie quand ta vie sera menace. . . .
+
+La seule puissance laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais
+paternel. C'est celle qui infligea tous les maux l'me humaine, et
+qui, en revanche, lui rvla l'esprance du ciel. C'est la Providence
+que tu mconnais souvent, mais laquelle te ramnent les vives motions
+de ta joie et de ta douleur. Elle s'est apaise, elle a exauc mes
+prires, elle t'a rendu mon amiti; c'est moi de la bnir et de la
+remercier. Si sa bont t'a fait contracter une dette de reconnaissance,
+c'est moi qui me charge de l'acquitter, ici, dans le silence de la nuit,
+dans la solitude de ces monts, dans le plus beau temple qu'elle puisse
+ouvrir des pas humains. coute, coute, Dieu terrible et bon! Il est
+faux que tu n'aies pas le temps d'entendre la prire des hommes; tu as
+bien celui d'envoyer chaque brin d'herbe la goutte de rose du matin!
+Tu prends soin de toutes tes oeuvres avec une minutieuse sollicitude;
+comment oublierais-tu le coeur de l'homme, ton plus savant, ton plus
+incomprhensible ouvrage? coute donc celui qui te bnit dans ce dsert,
+et qui aujourd'hui, comme toujours, t'offre sa vie, et soupire aprs le
+jour o tu daigneras la reprendre. Ce n'est pas un demandeur avide qui
+te fatigue de ses dsirs en ce monde; c'est un solitaire rsign qui te
+remercie du bien et du mal que tu lui as fait.
+
+ * * * * *
+
+C'est ce qui me fora de revenir vers la Lombardie et de remettre le
+Tyrol la semaine prochaine. J'arrivai Oliero, vers les quatre heures
+de l'aprs-midi, aprs avoir fait seize milles pied en dix heures, ce
+qui, pour un garon de ma taille, tait une journe un peu forte.
+J'avais encore un peu de fivre, et je sentais une chaleur accablante au
+cerveau. Je m'tendis sur le gazon l'entre de la grotte, et je m'y
+endormis. Mais les aboiements d'un grand chien noir, qui j'eus bien de
+la peine faire entendre raison, me rveillrent bientt. Le soleil
+tait descendu derrire les cimes de la montagne, l'air devenait tide
+et suave. Le ciel, embras des plus riches couleurs, teignait la neige
+d'un reflet couleur de rose. Cette heure de sommeil avait suffi pour me
+faire un bien extrme. Mes pieds taient dsenfls, ma tte libre. Je
+me mis examiner l'endroit o j'tais; c'tait le paradis terrestre,
+c'tait l'assemblage des beauts naturelles les plus gracieuses et les
+plus imposantes. Nous y viendrons ensemble, laisse-moi l'esprer.
+
+Quand j'eus parcouru ce lieu enchant avec la joie d'un conqurant, je
+revins m'asseoir l'endroit o j'avais dormi, afin de savourer le
+plaisir de ma dcouverte, il y avait deux jours que j'errais dans ces
+montagnes, sans avoir pu trouver un de ces sites parfaitement mon gr,
+qui abondent dans les Pyrnes et qui sont rares dans cette partie des
+Alpes. Je m'tais corch les mains et les genoux pour arriver des
+solitudes qui toutes avaient leur beaut, mais dont pas une n'avait le
+caractre que je lui dsirais dans ce moment-l. L'une me semblait trop
+sauvage, l'autre trop champtre. J'tais trop triste dans celle-ci; dans
+celle-l je souffrais du froid; une troisime m'ennuyait. Il est
+difficile de trouver la nature extrieure en harmonie avec la
+disposition de l'esprit. Gnralement l'aspect des lieux triomphe de
+cette disposition et apporte l'me des impressions nouvelles. Mais si
+l'me est malade, elle rsiste la puissance du temps et des lieux;
+elle se rvolte contre l'action des choses trangres sa souffrance,
+et s'irrite de les trouver en dsaccord avec elle.
+
+J'tais puis de fatigue en arrivant Oliero, et peut-tre cause de
+cela tais-je dispos me laisser gouverner par mes sensations. Il est
+certain que l je pus enfin m'abandonner cette contemplation
+paresseuse que la moindre perturbation dans le bien-tre physique
+drange imprieusement. Figure-toi un angle de la montagne couvert de
+bosquets en fleur, travers lesquels fuient des sentiers en pente
+rapide, des gazons doucement inclins, sems de rhododendrons, de
+pervenches et de pquerettes. Trois grottes d'une merveilleuse beaut
+pour la forme et les couleurs du roc occupent les enfoncements de la
+gorge. L'une a servi longtemps de caverne une bande d'assassins;
+l'autre recle un petit lac tnbreux que l'on peut parcourir en bateau,
+et sur lequel pendent de trs-belles stalactites. Mais c'est une des
+curiosits qui ont le tort d'entretenir l'inutile et insupportable
+profession de touriste. Il me semble dj voir arriver, malgr la neige
+qui couvre les Alpes, ces insipides et monotones figures que chaque t
+ramne et fait pntrer jusque dans les solitudes les plus saintes;
+vritable plaie de notre gnration, qui a jur de dnaturer par sa
+prsence la physionomie de toutes les contres du globe, et
+d'empoisonner toutes les jouissances des promeneurs contemplatifs, par
+leur oisive inquitude et leurs sottes questions.
+
+Je retournai la troisime grotte; c'est celle qui arrte le moins
+l'attention des curieux, et c'est la plus belle. Elle n'offre ni
+souvenirs dramatiques, ni rarets minralogiques. C'est une source de
+soixante pieds de profondeur, qu'abrite une vote de rochers ouverte sur
+le plus beau jardin naturel de la terre. De chaque ct se resserrent
+des monticules d'un mouvement gracieux et d'une riche vgtation.
+
+En face de la grotte, au bout d'une perspective de fleurs et de ple
+verdure, jetes comme un immense bouquet que la main des fes aurait
+dli et secou sur le flanc des montagnes, s'lve un gant sublime, un
+rocher perpendiculaire, taill par les sicles sur la forme d'une
+citadelle flanque de ses tours et de ses bastions. Ce chteau magique,
+qui se perd dans les nuages, couronne le tableau frais et gracieux du
+premier plan, d'une sauvage majest. Contempler ce pic terrible, du fond
+de la grotte, au bord de la source, les pieds sur un tapis de violettes,
+entre la fracheur souterraine du rocher et l'air chaud de vallon, c'est
+un bien-tre, c'est une joie que j'aurais voulu me retirer pour te
+l'envoyer.
+
+Des roches parses dans l'eau s'avancent jusqu'au milieu de la grotte.
+Je parvins la dernire et me penchai sur ce miroir de la source,
+transparent et immobile comme un bloc d'meraude. Je vis au fond une
+figure ple dont le calme me fit peur. J'essayai de lui sourire, et elle
+me rendit mon sourire avec tant de froideur et d'amertume, que les
+larmes me vinrent aux yeux, et que je me relevai pour ne plus la voir.
+Je restai debout sur la roche. Le froid me gagna peu peu. Il me sembla
+que, moi aussi, je me ptrifiais. Il me revint la mmoire je ne sais
+quel fragment d'un livre indit. Toi aussi, vieux Jacques, tu fus un
+marbre solide et pur, et tu sortis de la main de Dieu, fier et sans
+tache, comme une statue neuve sort toute blanche de l'atelier, et monte
+sur son pidestal, d'un air orgueilleux. Mais te voil rong par le
+temps, comme une de ces allgories uses qui se tiennent encore debout
+dans les jardins abandonns. Tu dcores trs-bien le dsert; pourquoi
+sembles-tu t'ennuyer de la solitude? Tu trouves l'hiver rude et le temps
+long! Il te tarde de tomber en poussire et de ne plus dresser vers le
+ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et sur
+lequel l'air humide amasse une mousse noire semblable un voile de
+deuil. Tant d'orages ont terni ton clat que ceux qui passent, par
+hasard, tes pieds ne savent plus si tu es d'albtre ou d'argile sous
+ce crpe mortuaire. Reste, reste dans ton nant, et ne compte plus les
+jours. Tu dureras peut-tre longtemps encore, misrable pierre! Tu te
+glorifiais jadis d'tre une matire dure et inattaquable; prsent tu
+envies le sort du roseau dessch qui se brise les jours d'orage. Mais
+la gele fend les marbres. Le froid te dtruira, espre en lui.
+
+Je sortis de la grotte, accabl d'une pouvantable tristesse, et je me
+jetai plus fatigu qu'auparavant la place o j'avais dormi. Mais le
+ciel tait si pur, l'atmosphre si bienfaisante, le vallon si beau, la
+vie circulait si jeune et si vigoureuse dans cette riche nature
+printanire, que je me sentis peu peu renatre. Les couleurs
+s'teignaient et les contours escarps des monts s'adoucissaient dans la
+vapeur comme derrire une gaze bleutre. Un dernier rayon du couchant
+venait frapper la vote de la grotte et jeter une frange d'or aux
+mousses et aux scolopendres dont elle est tapisse. Le vent balanait
+au-dessus de ma tte des cordons de lierre de vingt pieds de long. Une
+niche de rouges-gorges se suspendait en babillant ses festons
+dlicats et se faisait bercer par les brises. Le torrent qui s'chappait
+de la caverne baisait, en passant, les primevres semes sur ses rives.
+Une hirondelle sortit du fond de la grotte et traversa le ciel. C'est la
+premire que j'aie vue cette anne. Elle prit son vol magnifique vers le
+grand rocher de l'horizon; mais, en voyant la neige, elle revint comme
+la colombe de l'arche, et s'enfona dans sa retraite pour y attendre le
+printemps encore un jour.
+
+Je me prparai aussi chercher un gte pour la nuit; mais, avant de
+quitter la grotte d'Oliero et la route du Tyrol, avant de tourner la
+face vers Venise, j'essayai de rsumer mes motions.
+
+Mais cela ne m'avana rien. Je sentis en moi une fatigue dplorable et
+une force plus dplorable encore; aucune esprance, aucun dsir, un
+profond ennui; la facult d'accepter tous les biens et tous les maux;
+trop de dcouragement ou de paresse pour chercher ou pour viter quoi
+que ce soit; un corps plus dur la fatigue que celui d'un buffle; une
+me irrite, sombre et avide, avec un caractre indolent, silencieux,
+calme comme l'eau de cette source qui n'a pas un pli sa surface, mais
+qu'un grain de sable bouleverse.
+
+Je ne sais pourquoi toute rflexion sur l'avenir me cause une humeur
+insupportable. J'eus besoin de reporter mes regards sur certaines faces
+du pass, et je m'adoucis aussitt. Je pensai notre amiti, j'eus des
+remords d'avoir laiss tant d'amertume entrer dans ce pauvre coeur. Je
+me rappelai les joies et les souffrances que nous avons partages. Les
+unes et les autres me sont si chres, qu'en y pensant je me mis
+pleurer comme une femme.
+
+En portant mes mains mon visage, je respirai l'odeur d'une sauge dont
+j'avais touch les feuilles quelques heures auparavant. Cette petite
+plante fleurissait maintenant sur sa montagne, plusieurs lieues de
+moi. Je l'avais respecte; je n'avais emport d'elle que son exquise
+senteur. D'o vient qu'elle l'avait laisse? Quelle chose prcieuse est
+donc le parfum, qui, sans rien faire perdre la plante dont il mane,
+s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et
+lui rappeler longtemps la beaut de la fleur qu'il aime?--Le parfum de
+l'me, c'est le souvenir. C'est la partie la plus dlicate, la plus
+suave du coeur, qui se dtache pour embrasser un autre coeur et le
+suivre partout. L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais
+qu'il est doux et suave! qu'il apporte, l'esprit abattu et malade, de
+bienfaisantes images et de chres esprances!--Ne crains pas, toi qui
+as laiss sur mon chemin cette trace embaume, ne crains jamais que je
+la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon coeur silencieux, comme
+une essence subtile dans un flacon scell. Nul ne la respirera que moi,
+et je la porterai mes lvres dans mes jours de dtresse, pour y puiser
+la consolation et la force, les rves du pass, l'oubli du prsent....
+
+ * * * * *
+
+Je me souviens que, lorsque j'tais enfant, les chasseurs apportaient
+la maison, vers l'automne, de belles et douces palombes ensanglantes.
+On me donnait celles qui taient encore vivantes, et j'en prenais soin.
+J'y mettais la mme ardeur et les mmes tendresses qu'une mre pour ses
+enfants, et je russissais en gurir quelques-unes. A mesure qu'elles
+reprenaient la force, elles devenaient tristes et refusaient les fves
+vertes, que, pendant leur maladie, elles mangeaient avidement dans ma
+main. Ds qu'elles pouvaient tendre les ailes, elles s'agitaient dans
+la cage et se dchiraient aux barreaux. Elles seraient mortes de fatigue
+et de chagrin si je ne leur eusse donn la libert. Aussi je m'tais
+habitu, quoique goste enfant s'il en fut, sacrifier le plaisir de
+la possession au plaisir de la gnrosit. C'tait un jour de vives
+motions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui o je
+portais une de mes palombes sur la fentre. Je lui donnais mille
+baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de revenir manger les
+fves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refermais
+aussitt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore, le coeur
+gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, aprs bien des hsitations et
+des efforts, je la posais sur la fentre. Elle restait quelque temps
+immobile, tonne, effraye presque de son bonheur. Puis elle partait
+avec un petit cri de joie qui m'allait au coeur. Je la suivais
+longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derrire les sorbiers du
+jardins je me mettais pleurer amrement, et j'en avais pour tout un
+jour inquiter ma mre par mon air abattu et souffrant.
+
+Quand nous nous sommes quitts, j'tais fier et heureux de te voir rendu
+ la vie; j'attribuais un peu mes soins la gloire d'y avoir contribu.
+Je rvais pour toi des jours meilleurs; une vie plus calme. Je te voyais
+renatre la jeunesse, aux affections, la gloire. Mais quand je t'eus
+dpos terre, quand je me retrouvai seul dans cette gondole noire
+comme un cercueil, je sentis que mon me s'en allait avec toi. Le vent
+ne ballottait plus sur les lagunes agites qu'un corps malade et
+stupide. Un homme m'attendait sur les marches de la Piazzetta.--Du
+courage! me dit-il.--Oui, lui rpondis-je, vous m'avez dit ce mot-l une
+nuit, quand il tait mourant dans nos bras, quand nous pensions qu'il
+n'avait plus qu'une heure vivre. A prsent il est sauv, il voyage, il
+va retrouver sa patrie, sa mre, ses amis, ses plaisirs. C'est bien;
+mais pensez de moi ce que vous voudrez, je regrette cette horrible nuit
+o sa tte ple tait appuye sur votre paule, et sa main froide dans
+la mienne. Il tait l entre nous deux, et il n'y est plus. Vous pleurez
+aussi, tout en haussant les paules. Vous voyez que vos larmes ne
+raisonnent pas mieux que moi. Il est parti, nous l'avons voulu; mais il
+n'est plus ici, nous sommes au dsespoir.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+....Avant de me coucher, j'allai fumer mon cigare sur la route de Bassano.
+Je ne m'loignai gure d'Oliero que d'un quart de lieue, et il ne
+faisait pas encore nuit; mais la route tait dj dserte et silencieuse
+comme minuit. Je me trouvai tout coup, je ne sais comment, en face
+d'un monsieur beaucoup mieux mis que moi. Il avait un frac bleu, des
+bottes la hussarde et un bonnet hongrois avec un beau gland de soie
+tombant sur l'paule. Il se mit en travers de mon chemin et m'adressa la
+parole dans un dialecte moiti italien, moiti allemand. Je crus qu'il
+demandait quelque renseignement sur le pays, et, lui montrant le clocher
+qui se dessinait en blanc sur les ombres de la valle, je me bornai
+lui rpondre: Oliero. Mais il reprit sa harangue d'un ton lamentable;
+je crus comprendre qu'il me demandait l'aumne. Il tait impossible
+d'offrir un mendiant si lgant moins d'un svansic, et cette
+gnrosit m'tait galement impossible pour des raisons majeures. Je me
+rappelai en mme temps les avertissements du docteur, et je passai mon
+chemin. Mais, soit qu'il me prt pour un financier dguis, soit que ma
+blouse de cotonnade bleue lui plt extrmement, il s'obstina me suivre
+pendant une cinquantaine de pas en continuant son inintelligible
+discours, qui me parut mal accentu et que je ne gotai nullement. Ce
+_mons_ avait un fort beau bton de houx la main, et je n'avais pas
+seulement une branche de chvrefeuille. Je me souvenais trs bien des
+propres paroles du docteur: _Ayez l'oeil sur son bton_. Mais je ne
+voyais pas bien clairement quoi pouvait me servir la connaissance
+exacte du danger que je courais. Je pris le parti de tcher de penser
+autre chose, et de siffloter, en rptant part moi, cette phrase
+profondment philosophique que tu m'as apprise, et dont tu m'as
+conseill l'emploi dans les grandes motions de la vie:--La musique la
+campagne est une chose fort agrable; les cordes harmonieuses de la
+harpe, etc.--Je jetai un regard de ct et vis mon Allemand tourner les
+talons. Comme je n'avais aucune envie de _cultiver_ sa connaissance, je
+continuai de marcher vers Bassano en sifflant.
+
+J'avais eu une peur de tous les diables. Je suis naturellement poltron
+et imprvoyant la fois. C'est ce qui faisait dire mon prcepteur que
+j'avais le caractre d'un merle. Je ne crois au danger que quand je le
+touche, et je l'oublie ds qu'il est pass. Il n'est pas d'oiseau plus
+stupide que moi pour retomber vingt fois dans le pige o il a t pris.
+Je tourne autour et je le brave avec une lgret que l'on prendrait
+volontiers pour du courage; mais quand j'y suis, je n'y fais pas
+meilleure figure que les autres. Je l'avoue sans honte, parce qu'il me
+semble qu'un homme de quatre pieds dix pouces n'est pas oblig d'avoir
+le stocisme de Milon de Crotone, et parce que j'ai vu bien des butors
+gigantesques tre au moins aussi faibles que moi en face de la peur.
+
+Je revins Oliero, et je retrouvai ttons la branche de genvrier
+suspendue la porte de mon cabaret. La premire figure que j'aperus
+sous le manteau de la chemine fut celle de mon Allemand, qui fumait
+dans une pipe fort honnte, et qui attendait, en suivant chaque tour de
+broche d'un oeil amoureux, que le quartier d'agneau command pour son
+souper et fini de rtir. Il se leva en me voyant et m'offrit un chaise
+auprs de lui. J'tais un peu confus de la mprise que j'avais faite en
+prenant un personnage si bien lev pour un voleur de grand chemin. On
+nous servit notre souper la mme table: lui son agneau rti, moi
+mon fromage de chvre; lui le vin gnreux d'Asolo, moi l'eau pure
+du torrent. Quand il eut mang trois bouches, soit qu'il se sentit peu
+d'apptit, soit qu'il ft touch de la _grce avec laquelle je mangeais
+mon pain_, il m'invita partager son repas, et j'acceptai sans
+crmonie. Il parlait alors une espce de vnitien presque
+inintelligible, et il me fit d'agrables reproches du refus que je lui
+avais fait, sur la route, d'un peu de feu de mon cigare pour allumer sa
+pipe. Je me confondis en excuses, et j'essayai de me moquer
+intrieurement de ma frayeur; mais malgr sa politesse, et peut-tre
+aussi cause de sa politesse, ce monsieur avait une indfinissable
+odeur de coquin qui rappelait _l'Auberge des Adrets_ d'une lieue. L'hte
+avait, en tournant autour de la table, une trange manire de nous
+regarder alternativement. Quand je grimpai ma soupente, rsolu
+affronter tous les dangers du coupe-gorge classique de l'Italie,
+j'entendis le bonhomme qui disait son garon:--Fais attention au
+Tyrolien et au petit _forestiere_ (il s'agissait de moi). Serre bien la
+vaisselle et apporte les clefs du linge sous mon chevet, attache le
+chien la porte du poulailler, et, au moindre bruit,
+appelle-moi.--_Cristo!_ soyez tranquille, rpondit le garon. Le _petit_
+ne peut pas bouger que je ne l'entende. J'aurai la fourche feu sur ma
+paillasse, et _per Dio santo!_ qu'il prenne garde lui s'il s'amuse
+sortir avant le jour.
+
+Je me le tins pour dit, et je dormis tranquillement, protg contre le
+filou tyrolien par ce brave garon montagnard qui croyait protger
+contre moi la maison de son matre.
+
+Quand je m'veillai, le Tyrolien avait pris la vole depuis longtemps,
+et, malgr la surveillance de l'hte, de son garon et de son chien, il
+tait parti sans payer. Il fut un peu question de me prendre pour son
+complice et de me faire acquitter sa dpense. Je transigeai, et, comme
+j'avais mang avec lui, je payai la moiti du souper; aprs quoi je
+partis travers la montagne.
+
+ * * * * *
+
+....Je traversai, ce jour-l, des solitudes d'une incroyable mlancolie. Je
+marchai un peu au hasard en tchant d'observer tant bien que mal la
+direction de Trvise, mais sans m'inquiter de faire trois fois plus de
+chemin qu'il ne fallait, ou de passer la nuit au pied d'un genvrier. Je
+choisis les sentiers les plus difficiles et les moins frquents. En
+quelques endroits, ils me conduisirent jusqu' la hauteur des premires
+neiges; en d'autres ils s'enfonaient dans des dfils arides o le pied
+de l'homme semblait n'avoir jamais pass. J'aime ces lieux incultes,
+inhabitables, qui n'appartiennent personne, que l'on aborde
+difficilement, et d'o il semble impossible de sortir. Je m'arrtai dans
+un certain amphithtre de rochers auquel pas une construction, pas un
+animal, pas une plante ne donnait de physionomie particulire. Il en
+avait une terrible, austre, dsole, qui n'appartenait aucun pays, et
+qui pouvait ressembler toute autre partie du monde qu' l'Italie. Je
+fermai les yeux au pied d'une roche, et mon esprit se mit divaguer. En
+un quart d'heure je fis le tour du monde; et quand je sortis de ce
+demi-sommeil fbrile, je m'imaginais que j'tais en Amrique, dans une
+de ces ternelles solitudes que l'homme n'a pu conqurir encore sur la
+nature sauvage. Tu ne saurais te figurer combien cette illusion s'empara
+de moi: je m'attendais presque voir le boa drouler ses anneaux sur
+les ronces dessches, et le bruit du vent me semblait la voix des
+panthres errantes parmi les rochers. Je traversai ce dsert sans
+rencontrer un seul accident qui dranget mon rve; mais, au dtour de
+la montagne, je trouvai une petite niche creuse dans le roc, avec sa
+madone et la lampe que la dvotion des montagnards entretient et rallume
+chaque soir, jusque dans les solitudes les plus recules. Il y avait, au
+pied de l'autel rustique, un bouquet de fleurs cultives et nouvellement
+cueillies. Cette lampe encore fumante, ces fleurs de la valle, toutes
+fraches encore, plusieurs milles dans la montagne strile et
+inhabite, taient les offrandes d'un culte plus naf et plus touchant
+qu'aucune chose que j'aie vue en ce genre. En gnral, ces croix et ces
+madones s'lvent dans le dsert au lieu o s'est commis quelque
+meurtre, o bien l o est arrive, par accident, quelque mort violente.
+A deux pas de la madone tait un prcipice qu'il fallait ctoyer pour
+sortir du dfil. La lampe, sinon la protection de la Vierge, devait
+tre fort utile aux voyageurs de nuit.
+
+ * * * * *
+
+. . . . . Une ide folle, l'illusion d'un instant, un rve qui ne fait que
+traverser le cerveau, suffit pour bouleverser toute une me et pour
+emporter dans sa course le bonheur ou la souffrance de tout un jour. Ce
+voyage d'Amrique avait droul, en cinq minutes, un immense avenir
+devant moi; et quand je me rveillai sur une cime des Alpes, il me
+sembla que, de mon pied, j'allais repousser la terre et m'lancer dans
+l'immensit. Ces belles plaines de la Lombardie, cette mer Adriatique
+qui flottait comme un voile de brume a l'horizon, tout cela m'apparut
+comme une conqute puise, comme un espace dj franchi. Je m'imaginai
+que, si je voulais, je serais demain sur la cime des Andes. Les jours de
+ma vie passe s'effacrent et se confondirent en un seul. _Hier_ me
+sembla rsumer parfaitement trente ans de fatigue; _aujourd'hui_, ce mot
+terrible, qui, dans la grotte d'Oliero, m'avait reprsent l'effrayante
+immobilit de la tombe, s'effaa du livre de ma vie. Cette force
+dteste, cette morne rsistance la douleur, qui m'avait rendu si
+triste, se fit sentir moi, active et violente, douloureuse encore,
+mais orgueilleuse comme le dsespoir. L'ide d'une ternelle solitude me
+fit tressaillir de joie et d'impatience, comme autrefois une pense
+d'amour, et je sentis ma volont s'lancer vers une nouvelle priode de
+ma destine.--C'est donc l o tu en es? me disait une vois intrieure;
+eh bien! marche, avance, apprends.
+
+ * * * * *
+
+.....Au coucher du soleil, je me trouvai au fate d'une crte de rochers;
+c'tait la dernire des Alpes. A mes pieds s'tendait la Vntie,
+immense, blouissante de lumire et d'tendue. J'tais sorti de la
+montagne, mais vers quel point de ma direction? Entre la plaine et le
+pic d'o je la contemplais s'tendait un beau vallon ovale, appuy d'un
+ct au flanc des Alpes, de l'autre lev en terrasse au-dessus de la
+plaine et protg contre les vents de la mer par un rempart de collines
+fertiles. Directement au-dessous de moi, un village tait sem en pente
+dans un dsordre pittoresque. Ce pauvre hameau est couronn d'un beau et
+vaste temple de marbre tout neuf, clatant de blancheur et assis d'une
+faon orgueilleuse sur la croupe de la montagne. Je ne sais quelle ide
+de personnification s'attachait pour moi ce monument. Il avait l'air
+de contempler l'Italie, droule devant lui comme une carte
+gographique, et de lui commander.
+
+Un ouvrier, qui taillait le marbre mme la montagne, m'apprit que
+cette glise, de forme paenne, tait l'oeuvre de Canova, et que le
+village de Possagno, situ au pied, tait la patrie de ce grand
+sculpteur des temps modernes.--Canova tait le fils d'un tailleur de
+pierres, ajouta le montagnard; c'tait un pauvre ouvrier comme moi.
+
+Combien de fois le jeune manoeuvre qui devait devenir Canova s'est-il
+assis sur cette roche, o s'lve maintenant un temple sa mmoire!
+Quels regards a-t-il promens sur cette Italie qui lui a dcern tant de
+couronnes! sur ce monde, o il a exerc la paisible royaut de son
+gnie, ct de la terrible royaut de Napolon! Dsirait-il,
+esprait-il sa gloire? y songeait-il seulement? Quand il avait coup
+proprement un quartier de roche, savait-il que de cette main, forme aux
+rudes travaux, sortiraient tous les dieux de l'Olympe et de tous les
+rois de la terre? Pouvait-il deviner cette nouvelle race de souverains
+qui allait clore et demander l'immortalit son ciseau? Quand il avait
+des regards de jeune homme et peut-tre d'amant pour les belles
+montagnardes de sa patrie, imaginait-il la princesse Borghse nue devant
+lui?
+
+Le vallon de Possagno a la forme d'un berceau: il est fait la taille
+de l'homme qui en est sorti. Il serait digne d'avoir servi plus d'un
+gnie, et l'on conoit que l'intelligence se dploie l'aise dans un si
+beau pays et sous un ciel si pur. La limpidit des eaux, la richesse du
+sol, la force de la vgtation, la beaut de la race dans cette partie
+des Alpes, et la magnificence des aspects lointains que le vallon domine
+de toutes parts, semblent faits exprs pour nourrir les plus hautes
+facults de l'me et pour exciter aux plus nobles ambitions. Cette
+espce de paradis terrestre, o la jeunesse intellectuelle peut
+s'panouir avec toute sa sve printanire, cet horizon immense qui
+semble appeler les pas et les penses de l'avenir, ne sont-ce pas l
+deux conditions principales pour le dploiement d'une belle destine?
+
+La vie de Canova fut fconde et gnreuse comme le sol de sa patrie.
+Sincre et simple comme un vrai montagnard, il aima toujours avec une
+tendre prdilection le village et la pauvre maisonnette o il tait n.
+Il la fit trs-modestement embellir, et il venait s'y reposer,
+l'automne, des travaux de son anne. Il se plaisait alors dessiner les
+formes herculennes des paysans et les ttes vraiment grecques des
+jeunes filles. Les habitants de Possagno disent avec orgueil que les
+principaux modles de la riche collection des oeuvres de Canova sont
+sortis de leur valle. Il suffit en effet de la traverser pour y
+retrouver, chaque pas, le type de froide beaut qui caractrise la
+statuaire de l'empire. Le principal avantage de ces montagnardes, et
+celui prcisment que le marbre n'a pu reproduire, est la fracheur du
+coloris et la transparence de la peau. C'est elles que peut
+s'appliquer sans exagration l'ternelle mtaphore des lis et des roses.
+Leurs yeux ont une limpidit excessive et une nuance incertaine, la
+fois verte et bleue, qui est particulire la pierre appele
+aigue-marine. Canova aimait la _morbidezza_ de leurs cheveux blonds
+abondants et lourds. Il les coiffait lui-mme avant de les copier, et
+disposait leurs tresses selon les diverses manires de la statuaire
+grecque.
+
+Ces filles ont gnralement une expression de douceur et de navet qui,
+reproduite sur des linaments plus fins et sur des formes plus
+dlicates, a d inspirer Canova la dlicieuse tte de Psych. Les
+hommes ont la tte colossale, le front prominent, la chevelure paisse
+et blonde aussi, les yeux grands, vifs et hardis, la face courte et
+carre. Rien de profond ni de dlicat dans la physionomie, mais une
+franchise et un courage qui rappellent l'expression des chasseurs
+antiques. Le temple de Canova est une copie exacte du Panthon de Rome.
+Il est d'un beau marbre fond blanc, travers de nuances rousses et
+rostres, mais tendre et dj gren par la gele. Canova, dans une vue
+philanthropique, avait fait lever cette glise pour attirer un grand
+concours d'trangers et de voyageurs Possagno, et procurer ainsi un
+peu de commerce et d'argent aux pauvres habitants de la montagne. Il
+comptait en faire une espce de muse de ses ouvrages. L'glise aurait
+renferm les sujets sacrs sortis de son ciseau, et des galeries
+suprieures auraient contenu part les sujets profanes. Il mourut sans
+pouvoir accomplir son projet, et laissa des sommes considrables
+destines cet emploi. Mais, quoique son propre frre, l'vque Canova,
+ft charg de surveiller les travaux, une sordide conomie ou une
+insigne mauvaise foi a prsid l'excution des dernires volonts du
+sculpteur. Hormis le _vaisseau_ de marbre, sur lequel il n'tait plus
+temps de spculer, on a obi mesquinement la ncessit du remplissage.
+Au lieu de douze statues colossales en marbre qui devaient occuper les
+douze niches de la coupole, s'lvent douze gants grotesques qu'un
+peintre habile, dit-on d'ailleurs, s'est plu excuter ironiquement
+pour se venger des tracasseries sordides des entrepreneurs. Trs-peu de
+sculpture de Canova dcore l'intrieur du monument. Quelques bas-reliefs
+de petite dimension, mais d'un dessin trs-pur et trs-lgant, sont
+incrusts autour des chapelles; tu les as vus l'Acadmie des
+Beaux-Arts de Venise, et tu en as remarqu un avec prdilection. Tu as
+vu l aussi le groupe du Christ au tombeau, qui est certainement la plus
+froide pense de Canova. Le bronze de ce groupe est dans le temple de
+Possagno, ainsi que le tombeau qui renferme les restes du sculpteur;
+c'est un sarcophage grec trs-simple et trs-beau, excut sur ses
+dessins.
+
+Un autre groupe du Christ au linceul, peint l'huile, dcore le
+matre-autel. Canova, le plus modeste des sculpteurs, avait la
+prtention d'tre peintre. Il a pass plusieurs annes retoucher ce
+tableau, fils heureusement unique de sa vieillesse, que, par affection
+pour ses vertus et par respect pour sa gloire, ses hritiers devraient
+conserver prcieusement chez eux, et cacher tous les regards.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+....Je suivis la route d'Asolo le long d'une rampe de collines couvertes de
+figuiers; j'embrassai ce riche aspect de la Vntie pendant plusieurs
+lieues, sans tre fatigu de son immensit, grce la varit des
+premiers plans, qui descendent par gradins de monticules et de ravines
+jusqu' la surface unie de la plaine. Des ruisseaux de cristal circulent
+et bondissent parmi ces gorges, dont les contours sont hardis sans
+pret, et dont le mouvement change chaque dtour du chemin. C'est le
+sol le plus riche en fruits dlicieux et le climat le plus sain de
+l'Italie. A Asolo, village assis comme Possagno sur le flanc des Alpes,
+ l'entre d'un vallon non moins beau, je trouvai un montagnard qui
+partait pour Trvise, assis majestueusement sur un char tran par
+quatre nesses. Je le priai, moyennant une modeste rtribution, de me
+faire un peu de place parmi les chevreaux qu'il transportait au march,
+et j'arrivai Trvise le lendemain matin, aprs avoir dormi
+fraternellement avec les innocentes btes qui devaient tomber le
+lendemain sous le couteau du boucher. Cette pense m'inspira pour leur
+matre une horreur invincible, et je n'changeai pas une parole avec
+lui durant tout le chemin.
+
+Je dormis deux heures Trvise avec un peu de rhume et de fivre;
+midi, je trouvai un voiturin qui partait pour Mestre et qui me prit en
+_lapin_. Je trouvai la gondole de Catullo l'entre du canal. Le
+docteur, assis sur la poupe, changeait des facties vnitiennes avec
+cette perle des gondoliers. Il y avait sur la figure de notre ami un
+rayonnement inusit.--Qu'est-ce donc? lui dis-je, avez-vous fait un
+hritage? tes-vous nomm mdecin de votre oncle?
+
+Il prit une attitude mystrieuse et me fit signe de m'asseoir prs de
+lui. Alors il tira de sa poche une lettre timbre de Genve. Je me
+dtournai aprs l'avoir lue pour cacher mes larmes. Mais quand je
+regardai le docteur, je le trouvai occup lire la lettre son
+tour.--Ne vous gnez pas, lui dis-je.--Il n'y fit nulle attention et
+continua; aprs quoi il la porta ses lvres avec une vivacit
+passionne tout italienne, et me la rendit en disant pour toute excuse:
+_Je l'ai lue_.
+
+Nous nous pressmes la main en pleurant. Puis je lui demandai s'il avait
+reu de l'argent pour moi. Il me rpondit par un signe de tte
+affirmatif.--Et quand part votre ami Zuzuf?--Le quinze du mois
+prochain.--Vous retiendrez mon passage sur son navire pour
+Constantinople, docteur.--Oui?--Oui.--Et vous reviendrez? dit-il.--Oui,
+je reviendrai.--Et lui aussi?--Et lui aussi, j'espre.--_Dieu est
+grand!_ dit le docteur en levant les yeux au ciel d'un air la fois
+ingnu et emphatique. Nous verrons, ce soir, Zuzuf au caf, ajouta-t-il;
+en attendant, o voulez-vous loger?--Peu m'importe, ami, je pars
+aprs-demain pour le Tyrol...
+
+
+
+
+II
+
+
+Je t'ai racont bien des fois un rve que je fais souvent, et qui m'a
+toujours laiss, aprs le rveil, une impression de bonheur et de
+mlancolie. Au commencement de ce rve, je me vois assis sur une rive
+dserte, et une barque, pleine d'amis qui chantent des airs dlicieux,
+vient moi sur le fleuve rapide. Ils m'appellent, ils me tendent les
+bras, et je m'lance avec eux dans la barque. Ils me disent: Nous
+allons ... (ils nomment un pays inconnu), htons-nous d'arriver. On
+laisse les instruments, on interrompt les chants. Chacun prend la rame.
+Nous abordons... quelle rive enchante? Il me serait impossible de la
+dcrire; mais je l'ai vue vingt fois, je la connais: elle doit exister
+quelque part sur la terre, ou dans quelqu'une de ces plantes dont tu
+aimes contempler la ple lumire dans les bois, au coucher de la
+lune.--Nous sautons terre; nous nous lanons, en courant et en
+chantant, travers les buissons embaums. Mais alors tout disparat et
+je m'veille. J'ai recommenc souvent ce beau rve, et je n'ai jamais pu
+le mener plus loin.
+
+Ce qu'il y a d'trange, c'est que ces amis qui me convient et qui
+m'entranent, je ne les ai jamais vus dans la vie relle. Quand je
+m'veille, mon imagination ne se les reprsente plus. J'oublie leurs
+traits, leurs noms, leur nombre et leur ge. Je sais confusment qu'ils
+sont tous beaux et jeunes; hommes et femmes sont couronns de fleurs, et
+leurs cheveux flottent sur leurs paules. La barque est grande et elle
+est pleine. Ils ne sont pas diviss par couples, ils vont ple-mle sans
+se choisir, et semblent s'aimer tous galement, mais d'un amour tout
+divin. Leurs chants et leurs voix ne sont pas de ce monde. Chaque fois
+que je fais ce rve, je retrouve aussitt la mmoire des rves
+prcdents o je les ai vus. Mais elle n'est distincte que dans ce
+moment-l; le rveil la trouble et l'efface.
+
+Lorsque la barque parat sur l'eau, je ne songe rien. Je ne l'attends
+pas; je suis triste, et une des occupations o elle me surprend le plus
+souvent, c'est de laver mes pieds dans la premire onde du rivage. Mais
+cette occupation est toujours inutile. Aussitt que je fais un pas sur
+la grve, je m'enfonce dans une fange nouvelle, et j'prouve un
+sentiment de dtresse purile. Alors la barque parat au loin; j'entends
+vaguement les chants. Puis ils se rapprochent, et je reconnais ces voix
+qui me sont si chres. Quelquefois, aprs le rveil, je conserve le
+souvenir de quelques lambeaux des vers qu'ils chantent; mais ce sont des
+phrases bizarres et qui ne prsentent plus aucun sens l'esprit
+veill. Il y aurait peut-tre moyen, en les commentant, d'crire le
+pome le plus fantastique que le sicle ait encore produit. Mais je m'en
+garderai bien; car je serais dsespr de composer sur mon rve, et de
+changer ou d'ajouter quelque chose au vague souvenir qu'il me laisse. Je
+brle de savoir s'il y a dans les songes quelque sens prophtique,
+quelque rvlation de l'avenir, soit pour cette vie, soit pour les
+autres. Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'apprt ce qui en est, et
+qu'on m'tt le plaisir de chercher.
+
+Quels sont ces amis inconnus qui viennent m'appeler dans mon sommeil et
+qui m'emmnent joyeusement vers le pays des chimres? D'o vient que je
+me peux jamais m'enfoncer dans ces perspectives enchantes que
+j'aperois du rivage? D'o vient aussi que ma mmoire conserve si bien
+l'aspect des lieux d'o je suis parti et de ceux o j'arrive, et qu'elle
+est impuissante se retracer la figure et les noms des amis qui m'y
+conduisent? Pourquoi ne puis-je soulever, la lumire du jour, le voile
+magique qui me les cache? Sont-ce les mes des morts qui
+m'apparaissent? Sont-ce les spectres de ceux que je n'aime plus?
+Sont-ce les formes confuses o mon coeur doit puiser de nouvelles
+adorations? Sont-ce seulement des couleurs mles sur une palette, par
+mon imagination qui travaille encore dans le repos des nuits?
+
+Je te l'ai dit souvent, le matin, tout frachement dbarqu de mon le
+inconnue, tout ple encore d'motion et de regret, rien dans la vie
+relle ne peut se comparer l'affection que m'inspirent ces tres
+mystrieux, et la joie que j'prouve les retrouver. Elle est telle
+que j'en ressens l'impression physique aprs le rveil, et que, pour
+tout un jour, je n'y puis songer sans palpitations. Ils sont si bons, si
+beaux, si purs, ce qu'il me semble! Je me retrace, non pas leurs
+traits, mais leur physionomie, leur sourire et le son de leur voix. Ils
+sont si heureux, et ils m'invitent leur bonheur avec tant de
+tendresse! Mais quoi est-il, leur bonheur?
+
+Je me souviens de leurs paroles:--Viens donc, me disent-ils; que fais-tu
+sur cette triste rive? viens chanter avec nous; viens boire dans nos
+coupes. Voici des fleurs; voici des instruments.--Et ils me prsentent
+une harpe d'une forme trange, et que je n'ai vue que l. Mes doigts
+semblent y tre habitus depuis longtemps; j'en tire des sons divins, et
+ils m'coutent avec attendrissement.--O mes amis! mes bien-aims! leur
+dis-je, d'o venez-vous donc, et pourquoi m'avez-vous abandonn si
+longtemps?--C'est toi, me disent-ils, qui nous abandonnes sans cesse.
+Qu'as-tu fait, o as-tu t depuis que nous ne t'avons vu? Comme te
+voil vieux et fatigu! comme tes pieds sont couverts de boue! Viens te
+reposer et rajeunir avec nous. Viens ... o la mousse est comme un
+tapis de velours o l'on marche sans chaussure... Non, ce n'est pas
+comme cela qu'ils disent. Ils disent des choses bien belles, et que je
+ne peux pas me rappeler assez pour les rendre. Moi, je m'tonne d'avoir
+pu vivre loin d'eux, et c'est ma vie relle qui alors me semble un rve
+ demi effac. Je vais leur demandant aussi o ils taient pendant ce
+temps-l.--Comment se fait-il, leur dis-je, que j'aie vcu avec d'autres
+tres, que j'aie connu d'autres amis? Dans quel monde inaccessible vous
+tiez-vous retirs? et comment la mmoire de notre amour s'tait-elle
+perdue? Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi dans ce monde o j'ai
+souffert? d'o vient que je n'ai pas song vous y chercher?--C'est que
+nous n'y sommes pas; c'est que nous n'y allons jamais, me rpondent-ils
+en souriant. Viens par ici, par ici avec nous.--Oui, oui! et pour
+toujours, leur dis-je; ne m'abandonnez pas, mes frres chris! ne me
+laissez pas emporter par ce flot qui m'entrane toujours loin de vous;
+ne me laissez plus remettre le pied sur ce sol mouvant o je m'enfonce
+jusqu' ce que vous ayez disparu mes yeux, jusqu' ce que je me trouve
+dans une autre vie, avec d'autres amis qui ne vous valent pas.--Fou et
+ingrat que tu es! me disent-ils en me raillant tendrement, tu veux
+toujours y retourner, et, quand tu en reviens, tu ne nous reconnais
+plus.--Oh! si, je vous reconnais! A prsent il me semble que je ne vous
+ai jamais quitts. Vous voil toujours jeunes, toujours heureux.--Alors,
+je les nomme tous, et ils m'embrassent en me donnant un nom que je ne me
+rappelle pas, et qui n'est pas celui que je porte dans le monde des
+vivants.
+
+Cette apparition d'une troupe d'amis dont la barque me porte vers une
+rive heureuse, est dans mon cerveau depuis les premires annes de ma
+vie. Je me souviens fort bien que, dans mon berceau, ds l'ge de cinq
+ou six ans, je voyais en m'endormant une troupe de beaux enfants
+couronns de fleurs, qui m'appelaient et me faisaient venir avec eux
+dans une grande coquille de nacre flottante sur les eaux, et qui
+m'emmenaient dans un jardin magnifique. Ce jardin tait diffrent du
+rivage imaginaire de mon le. Il y a entre l'un et l'autre la mme
+disproportion qu'entre les amis enfants et les amis de mes rves
+d'aujourd'hui. Au lieu des hauts arbres, des vastes prairies, des
+libres torrents et des plantes sauvages que je vois maintenant, je
+voyais alors un jardin rgulier, des gazons taills, des buissons de
+fleurs la porte de mon bras, des jets d'eau parfume dans des bassins
+d'argent, et surtout des roses bleues dans des vases de la Chine. Je ne
+sais pourquoi les roses bleues me semblaient les fleurs les plus
+surprenantes et les plus dsirables. Du reste, mon rve ressemblait aux
+contes de fes dont j'avais dj la tte nourrie, mais aux souvenirs
+desquels je mlais toujours un peu du mien. Maintenant il ressemble la
+terre libre et vierge que je vais cherchant, et que je peuple
+d'affections saintes et de bonheur impossible.
+
+Eh bien! il m'est arriv, l'autre soir, de me trouver en ralit dans
+une situation qui ressemblait un peu mon rve, mais qui n'a pas fini
+de mme.
+
+J'tais au jardin public vers le coucher du soleil. Il y avait, comme
+l'ordinaire, trs-peu de promeneurs. Les Vnitiennes lgantes craignent
+le chaud et n'oseraient sortir en plein jour, mais en revanche elles
+craignent le froid et ne se hasardent gure dehors la nuit. Il y a trois
+ou quatre jours faits exprs pour elles dans chaque saison, o elles
+font lever la couverture de la gondole; mais elles mettent rarement les
+pieds terre. C'est une espce part, si molle et si dlicate qu'un
+rayon de soleil ternit leur beaut, et qu'un souffle de la brise expose
+leur vie. Les hommes civiliss cherchent de prfrence les lieux o ils
+peuvent rencontrer le beau sexe, le thtre, les _conversazioni_, les
+cafs et l'enceinte abrite de la Piazzetta sept heures du soir. Il ne
+reste donc aux jardins que quelques vieillards grognons, quelques
+fumeurs stupides et quelques bilieux mlancoliques. Tu me classeras dans
+laquelle des trois espces il te plaira.
+
+Peu peu je me trouvai seul, et l'lgant caf qui s'avance sur les
+lagunes teignait ses bougies plantes dans des iris et dans des algues
+de cristal de Murano. Tu as vu ce jardin bien humide et bien triste la
+dernire fois! Moi, je n'y allais pas chercher de douces penses, et je
+n'esprais pas m'y dbarrasser de mon spleen. Mais le printemps! comme
+tu dis, qui pourrait rsister la vertu du mois d'avril? A Venise, mon
+ami, c'est bien plus vrai. Les pierres mme reverdissent; les grands
+marcages infects, que fuyaient nos gondoles, il y a deux mois, sont des
+prairies aquatiques couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de
+glaeuls, et de mille sortes de mousses marines d'o s'exhale un parfum
+tout particulier, cher ceux qui aiment la mer, et o nichent des
+milliers de golands, de plongeons et de cannes petires. De grands
+ptrels rasent incessamment ces prs flottants, o chaque jour le flux
+et le reflux font passer les flots de l'Adriatique, et apportent des
+milliers d'insectes, de madrpores et de coquillages.
+
+Je trouvai, au lieu de ces alles glaciales que nous avions fuies
+ensemble la veille de ton dpart, et o je n'avais pas encore eu le
+courage de retourner, un sable tide et des tapis de pquerettes, des
+bosquets de sumacs et de sycomores frachement clos au vent de la
+Grce. Le petit promontoir plant l'anglaise est si beau, si touffu,
+si riche de fleurs, de parfums et d'aspects, que je me demandai si ce
+n'tait pas l le rivage magique que mes rves m'avaient fait
+pressentir. Mais non, la terre promise est vierge de douleurs, et
+celle-ci est dj trempe de mes larmes.
+
+Le soleil tait descendu derrire les monts Vicentins. De grandes nues
+violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de
+Saint-Marc, les coupoles de Sainte-Marie, et cette ppinire de flches
+et de minarets qui s'lvent de tous les points de la ville se
+dessinaient en aiguilles noires sur le ton tincelant de l'horizon. Le
+ciel arrivait, par une admirable dgradation de nuances, du rouge cerise
+au bleu de smalt; et l'eau, calme et limpide comme une glace, recevait
+exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville
+elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n'avais vu
+Venise si belle et si ferique. Cette noire silhouette, jete entre le
+ciel et l'eau ardente comme dans une mer de feu, tait alors une de ces
+sublimes aberrations d'architecture que le pote de l'Apocalypse a d
+voir flotter sur les grves de Patmos quand il rvait sa Jrusalem
+nouvelle, et qu'il la comparait une belle pouse de la veille.
+
+Peu peu les couleurs s'obscurcirent, les contours devinrent plus
+massifs, les profondeurs plus mystrieuses. Venise prit l'aspect d'une
+flotte immense, puis d'un bois de hauts cyprs o les canaux
+s'enfonaient comme de grands chemins de sable argent. Ce sont l les
+instants o j'aime regarder au loin. Quand les formes s'effacent,
+quand les objets semblent trembler dans la brume, quand mon imagination
+peut s'lancer dans un champ immense de conjectures et de caprices,
+quand je peux, en clignant un peu la paupire, renverser et bouleverser
+une cit, en faire une fort, un camp ou un cimetire; quand je peux
+mtamorphoser en fleuves paisibles les grands chemins blancs de
+poussire, et en torrents rapides les petits sentiers de sable qui
+descendent en serpentant sur la sombre verdure des collines; alors je
+jouis vraiment de la nature, j'en dispose mon gr, je rgne sur elle,
+je la traverse d'un regard, je la peuple de mes fantaisies.
+
+Quand j'tais adolescent et que je gardais encore les troupeaux dans le
+plus paisible et le plus rustique pays du monde, je m'tais fait une
+grande ide de Versailles, de Saint-Cloud, de Trianon, de tous ces
+palais dont ma grand'mre me parlait sans cesse comme de ce qu'il y
+avait de plus beau voir dans l'univers. J'allais par les chemins au
+commencement de la nuit ou la premire blancheur du jour, et je me
+crais grands traits Trianon, Versailles et Saint-Cloud dans la vapeur
+qui flottait sur nos champs. Une haie de vieux arbres mutils par la
+cogne au bord d'un foss devenait un peuple de tritons et de naades de
+marbre enlaant leurs bras arms de conques marines. Les taillis et les
+vignes de nos coteaux taient les parterres d'ifs et de buis; les
+noyers de nos gurets, les majestueux ombrages des grands parcs royaux
+et le filet de fume qui s'levait du toit d'une chaumire cache dans
+les arbres, et dessinait sur la verdure une ligne bleutre et
+tremblante, devenait mes yeux le grand jet d'eau que le plus simple
+bourgeois de Paris avait le privilge de voir jouer aux grandes ftes,
+et qui tait pour moi alors une des merveilles du monde fantastique.
+
+C'est ainsi qu' grands frais d'imagination je me dessinais dans un
+vaste cadre le modle exagr des petites choses que j'ai vues depuis.
+C'est grce cette manie de faire de mon cerveau un microscope que j'ai
+trouv d'abord le vrai si petit et si peu majestueux. Il m'a fallu du
+temps pour l'accepter sans ddain et pour y dcouvrir enfin des beauts
+particulires et des sujets d'admiration autres que ceux que j'y avais
+cherchs. Mais dans le vrai, quelque beau qu'il soit, j'aime btir
+encore. Cette mthode n'est ni d'un artiste ni d'un pote, je le sais;
+c'est le fait d'un fou. Tu m'en as souvent raill, toi qui aimes les
+grandes lignes pures, les contours hardiment dessins, la lumire riche
+et splendide. Tu veux aborder franchement dans le beau, voir et sentir
+ce qui est, savoir pourquoi et comment la nature est digne de ton
+admiration et de ton amour. J'expliquais cela notre ami un de ces
+soirs, comme nous passions ensemble en gondole sous la sombre arcade du
+pont des Soupirs. Tu te souviens de cette petite lumire qu'on voit au
+fond du canal, et qui se reflte et se multiplie sur les vieux marbres
+luisants de la maison de Bianca Capello? Il n'y a pas dans Venise un
+canaletto plus mystrieux et plus mlancolique. Cette lumire unique,
+qui brille sur tous les objets et qui n'en claire aucun, qui danse sur
+l'eau et semble jouer avec le remous des barques qui passent, comme un
+follet attach les poursuivre, me fit souvenir de cette grande ligne
+de rverbres qui tremble dans la Seine et qui dessine dans l'eau des
+zigzags de feu. Je racontai Pietro comme quoi j'avais voulu un soir
+te faire goter cette illumination aquatique, et comme quoi, aprs
+m'avoir ri au nez, tu m'embarrassas beaucoup avec cette question:--En
+quoi cela est-il beau?--Et qu'y trouviez-vous de beau en effet? me dit
+notre ami.--Je m'imaginais, rpondis-je, voir dans le reflet de ces
+lumires des colonnes de feu et des cascades d'tincelles qui
+s'enfonaient perte de vue dans une grotte de cristal. La rive me
+paraissait soutenue et porte par ces piliers lumineux, et j'avais envie
+de sauter dans la rivire pour voir quelles tranges sarabandes les
+esprits de l'eau dansaient avec les esprits du feu dans ce palais
+enchant.--Le docteur haussa les paules, et je vis qu'il avait un
+profond mpris pour ce galimatias.--Je n'aime pas les ides
+fantastiques, dit-il; cela nous vient des Allemands, et cela est tout
+fait contraire au vrai beau que cherchaient les arts dans notre vieille
+Italie. Nous avions des couleurs, nous avions des formes dans ce
+temps-l. Le fantastique a pass sur nous une ponge trempe dans les
+brouillards du Nord. Pour moi, je suis comme notre ami, continua-t-il,
+j'aime contempler. Amusez-vous rver si cela vous plat.
+
+Je te demande, une fois pour toutes, une licence en bonne forme pour le
+chapitre des digressions, et je reviens la soire du jardin public.
+
+J'tais absorb dans mes fantaisies accoutumes, lorsque je vis sur le
+canal de Saint-Georges, au milieu des points noirs dont il tait
+parsem, un point noir qui filait rapidement, et qui laissa bientt tous
+les autres en arrire. C'tait la nouvelle et pimpante gondole du jeune
+Catullo. Quand elle fut la porte de la vue, je reconnus la fleur des
+gondoliers en veste de nankin. Cette veste de nankin avait t le sujet
+d'une longue discussion _a casa_ dans la matine. Le docteur, voulant la
+mettre la rforme, sous prtexte d'une augmentation d'embonpoint dans
+sa personne, l'avait destine son frre Giulio; mais Catullo, tant
+survenu, sollicita le pourpoint avec une grce irrsistible. Ma
+gouvernante Cattina, qui ne voit pas d'un mauvais oeil le scapulaire
+suspendu au cou blanc et ramass du gondolier, observa que le seigneur
+Jules avait beaucoup grandi cette anne, et que la veste lui serait trop
+courte. En consquence Catullo, qui est quatre fois grand et gros comme
+les deux frres ensemble, se fit fort d'endosser un vtement trop court
+pour l'un, trop troit pour l'autre. Je ne sais par quel procd
+miraculeux le Minotaure en vint bout sans le faire craquer; mais il
+est certain que je le vis apparatre sur la lagune dans le propre
+vtement d't du docteur. A la vrit, ce riche quipage nuisait un peu
+ la souplesse de ses mouvements, et il ne se balanait pas sur la poupe
+avec toute l'lgance accoutume. Mais, avant d'enfoncer la rame dans le
+tranquille miroir de l'onde, il jetait de temps en temps un regard de
+satisfaction sur son image resplendissante; et, charm de sa bonne
+tenue, pntr de reconnaissance pour l'me gnreuse de son patron, il
+enlevait la gondole d'un bras vigoureux et la faisait bondir sur l'eau
+comme une sarcelle.
+
+Giulio tait l'autre bout de la gondole et le secondait avec toute
+l'aisance d'un enfant de l'Adriatique. Notre ami Pietro tait couch
+indolemment sur le tapis, et la belle Beppa, assise sur les coussins de
+maroquin noir, livrait au vent ses longs cheveux d'bne, qui se
+sparent sur son noble front et tombent en rouleaux souples et
+nonchalants jusque sur son sein. Nos mres appelaient, je crois, ces
+deux longues boucles _repentirs_. Je m'en suis rappel le nom prcieux
+en les voyant autour du visage triste et passionn de Beppa. La barque
+se ralentit tandis que l'un des rameurs prenait haleine; et quand elle
+fut prs de la rive ombrage, elle se laissa couler mollement avec l'eau
+qui caressait les blancs escaliers de marbre du jardin. Alors Pierre
+pria Beppa de chanter. Giulio prit sa guitare, et la voix de Beppa
+s'leva dans la nuit comme l'appel d'une sirne amoureuse. Elle chanta
+une strophe de romance que Pierre a compose pour je ne sais quelle
+femme, pour Beppa peut-tre:
+
+ Con lei sull'onda placida
+ Errai dalla laguna,
+ Ella gli sguardi immobili
+ In te fissava, o luna!
+ E a che pensava allor?
+ Era un morrente palpito?
+ Era un nascente amor?
+
+--Te voil, Zorzi? me cria-t-elle en m'apercevant au-dessus de la rampe.
+Que fais-tu l tout seul, vilain boudeur? Viens avec nous prendre le
+caf au Lido.--Et fumer une belle pipe de caroubier, dit le docteur.--Et
+prendre un peu la rame ma place, dit Giulio.--Ah! pour cela, Giulio,
+je te remercie, rpondis-je; quant au docteur, toutes ses pipes ne
+valent pas une de mes cigarettes; mais pour toi, aimable Beppa, quelle
+excuse pourrais-je trouver?--Viens donc, dit-elle.--Non, repris-je,
+j'aime mieux confesser que je suis un butor et rester o je suis.--Fi!
+le vilain caractre, dit-elle en me jetant son bouquet demi effeuill
+ la figure. Est-ce que tu ne deviendras jamais plus aimable que cela?
+Et pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?--Que sais-je? rpondis-je.
+Je n'en ai nulle envie, et pourtant j'ai le plus grand plaisir du monde
+ vous rencontrer.
+
+Catullo, qui est sujet, comme tous les animaux domestiques de son
+espce, se mler de la conversation et donner son avis, haussa les
+paules et dit Giulio, d'un air fin et entendu: _Foresto!_--Oui,
+prcisment, rpondit Giulio. Entends-tu, Zorzi? voil Catullo qui te
+traite de malade extravagant.--Peu m'importe, repris-je, je ne suis pas
+des vtres. Tu es trop belle ce soir, Beppa; le docteur est trop
+ennuyeux, le justaucorps de Catullo m'est insupportable voir, et
+Giulio est trop fatigu. Au bout d'un quart d'heure de bien-tre, les
+yeux de Beppa me feraient extravaguer, et il m'arriverait peut-tre de
+faire pour elle des vers aussi mauvais que ceux du docteur; le docteur
+en serait jaloux. Catullo doit ncessairement crever d'apoplexie avant
+d'arriver au Lido, et Jules me forcerait de ramer. Bonsoir donc, mes
+amis; vous tes beaux comme la lune et rapides comme le vent; votre
+barque est venue moi comme une douce vision: allez-vous-en bien vite
+avant que je m'aperoive que vous n'tes pas des spectres.
+
+--Qu'a-t-il mang aujourd'hui? dit Beppa ses compagnons.--_Erba_,
+rpondit gravement le docteur.--Tu as devin juste, mon grand
+Esculape, lui dis-je: pois, salade et fenouil. J'ai fait ce que tu
+appelles un dner pythagorique.--Rgime trs-sain, rpondit-il, mais
+trop peu substantiel. Viens avec moi manger un riz aux hutres, et boire
+une bouteille de vin de Samos la Quintavalle.--Va au diable!
+empoisonneur, lui dis-je. Tu voudrais m'abrutir par des digestions
+laborieuses et m'affadir le caractre par de liquoreuses boissons, pour
+me voir tendu ensuite sur ce tapis comme un vieux pagneul au retour de
+la chasse, et pour n'avoir plus rougir de ton intemprance et de ton
+inertie, Vnitien que tu es.--Et que prtends-tu faire Venise, si ce
+n'est le _far niente_? dit Beppa.--Tu as raison, _benedetta_, lui
+rpondis-je; mais tu ne sais pas que mon _far niente_ est dlicieux l
+o je suis te regarder. Tu ne sais pas quel plaisir j'ai voir courir
+cette gondole sans me donner la moindre peine pour la faire aller. Il me
+semble alors que je dors, et que je fais un rve qui m'est bien cher,
+ma Beppa! et dans lequel de mystrieuses cratures m'apparaissent dans
+une barque et passent comme toi en chantant.--Quelles sont ces
+mystrieuses cratures? demanda-t-elle.--Je l'ignore, rpondis-je; ce ne
+sont pas des hommes, ils sont trop bons et trop beaux pour cela; et
+pourtant ce ne sont pas des anges, Beppa, car tu n'es pas avec
+eux.--Viens me raconter cela, dit-elle, j'aime les rves la
+folie.--Demain, lui dis-je; aujourd'hui rends-moi un peu l'illusion du
+mien. Chante, Beppa, chante avec ce beau timbre guttural qui s'claircit
+et s'pure jusqu'au son de la cloche de cristal; chante avec cette voix
+indolente qui sait si bien se passionner, et qui ressemble une
+odalisque paresseuse qui lve peu peu son voile et finit par le jeter
+pour s'lancer blanche et nue dans son bain parfum; ou plutt un
+sylphe qui dort dans la brume embaume du crpuscule, et qui dploie peu
+ peu ses ailes pour monter avec le soleil dans un ciel embras. Chante,
+Beppa, chante, et loigne-toi. Dis tes amis d'agiter les rames comme
+les ailes d'un oiseau des mers, et de t'emporter dans ta gondole comme
+une blanche Lda sur le dos brun d'un cygne sauvage... Va, romanesque
+fille, passe et chante; mais sache que la brise soulve les plis de ta
+mantille de dentelle noire, et que cette rose, mystrieusement cache
+dans tes cheveux par la main de ton amant, va s'effeuiller si tu n'y
+prends garde. Ainsi s'envole l'amour, Beppa, quand on le croit bien
+gard dans le coeur de celui qu'on aime.--Adieu, maussade, me
+cria-t-elle; je te fais le plaisir de te quitter; mais, pour te punir,
+je chanterai en dialecte, et tu n'y comprendras rien.--Je souris de
+cette prtention de Beppa d'riger son patois en langue inintelligible
+des oreilles franaises. J'coutai la barcarolle, qui vraiment tait
+crite dans les plus doux mots de ce gentil parler vnitien, fait, ce
+qu'il me semble, pour la bouche des enfants.
+
+ Coi pensieri malinconici
+ No te star a tormentar.
+ Vien con mi, montemo in gondola,
+ Andremo in mezo al mar.
+
+ Pasaremo i porti e l'isole
+ Che contorna la cit:
+ El sol more senza nuvole
+ E la luna nascar.
+
+ * * * * *
+
+ Co, spandemlo el lume palido
+ Sera l'aqua inarzentada,
+ La se specia e la se cocola
+ Como dona inamorada.
+
+ Sta baveta che te zogola
+ Sui caveli inbovolai,
+ No xe torbia della polvere
+ Dele rode e dei cavai.
+
+ Sto remeto che ne dondola
+ Insordirne no se sente
+ Come i sciochi de la scuria,
+ Come i urli de la zente.
+
+ * * * * *
+
+ Ti xe bella, ti xe zovene,
+ Ti xe fresca come un flor;
+ Vien per tuti le so lagreme,
+ Ridi adeso e fa l'amor.
+
+ * * * * *
+
+ In conchiglia i greci, Venere,
+ Se sognava un altro di;
+ Forse, visto i aveva in gondola
+ Una bela come ti.
+
+La nuit tait si calme et l'eau si sonore, que j'entendis la dernire
+strophe distinctement, quoique les sons n'arrivassent plus mon oreille
+que comme l'adieu mystrieux d'une me perdue dans l'espace. Quand je
+n'entendis plus rien, je regrettai de ne pas tre avec eux. Mais je m'en
+consolai en me disant que, si j'y tais all, je serais dj en train de
+m'en repentir.
+
+Il y a des jours o il est impossible de vivre avec son semblable, tout
+porte au spleen, tout tourne au suicide; et il n'y a rien de plus triste
+au monde, et surtout de plus ridicule, qu'un pauvre diable qui tourne
+autour de sa dernire heure, et qui parlemente avec elle pendant des
+semaines et des annes, comme l'homme de Shakspeare avec la vengeance.
+Les gens s'en moquent. Ils sont autour de lui le regarder et crier
+comme les spectateurs d'un saltimbanque maladroit qui hsite crever le
+ballon.--Il sautera! Il ne sautera pas! Les hommes ont raison de rire au
+nez de celui qui ne sait ni les quitter ni les supporter, qui ne veut
+pas renoncer la vie, et qui ne veut pas l'accepter comme elle est.
+Ils le punissent ainsi de l'ennui impertinent qu'il prouve et qu'il
+avoue. Mais leur justice est dure. Ils ne savent pas ce qu'il a fallu de
+souffrances et de dboires pour amener ce point de proccupation
+inconvenante un caractre tant soit peu orgueilleux et ferme.
+
+Je conseille tous ceux qui se trouveront, soit par habitude, soit par
+accident, dans une semblable disposition, de faire des repas lgers pour
+viter l'irritation crbrale de la digestion, et de se promener seuls
+au bord de l'eau, les mains dans les poches, un cigare la bouche,
+pendant un certain nombre d'heures, proportionn la force et la
+tnacit de leur mauvaise humeur.
+
+Je rentrai minuit, et je trouvai Pierre et Beppa qui chantaient dans
+la _galerie_; c'est Giulio qui a dcor l'antichambre de ce titre
+pompeux, en attachant aux murailles quatre paysages peints l'huile, o
+le ciel est vert, l'eau rousse, les arbres bleus, et la terre couleur de
+rose. Le docteur prtend faire sa fortune en les vendant quelque
+Anglais imbcile, et Giulio prtend faire inscrire le nom de notre
+palais dans la nouvelle dition du Guide du voyageur Venise. Pour
+s'inspirer, sans doute, de la vue des bois et des montagnes, le docteur
+a fait placer le petit piano qui lui sert improviser, sous le plus
+enfum de ces paysages. Les heures o le docteur improvise sont les plus
+bates de notre journe tous. Beppa s'assied au piano et excute
+lentement avec une main un petit thme musical qui sert
+l'improvisateur pour suivre son rhythme lyrique, et ainsi closent, dans
+une matine, des myriades de strophes pendant lesquelles je m'endors
+profondment dans le hamac; Giulio roule cheval sur la rampe du
+balcon, au grand risque de tomber dans quelque barque et de se rveiller
+ Chioggia ou Palestrine. Beppa elle-mme laisse ses grands cils noirs
+s'abaisser sur ses joues ples, et sa main continue l'action mcanique
+du doigter, tandis que son imagination fait quelque rve d'amour
+travers les nuages du sommeil, et que le chat, roul en pelote sur les
+cahiers de musique, exhale de temps en temps un miaulement plein d'ennui
+et de mlancolie.
+
+Ce soir-l, Beppa tait seule avec Pierre et Vespasiano (c'est le nom du
+chat).--Miracle, docteur! dis-je en entrant; comment as-tu fait pour
+veiller si tard?--Nous tions inquiets, me dit-il d'un ton grondeur,
+tandis que sa dernire rime expirait encore _amorosa_ sur ses lvres, et
+vous savez que nous ne dormons pas quand vous n'tes pas rentr.--Ah ,
+mes amis, rpondis-je, votre tendresse est une perscution. Me voil
+oblig d'avoir des remords de votre insomnie, quand j'ai cru faire la
+promenade la plus innocente du monde.--Mon cher enfant, me dit Beppa en
+me prenant les mains, nous avons une prire te faire.--Qui est-ce qui
+pourrait te refuser quelque chose, Beppa? Parle.--Donne-moi ta parole
+d'honneur de ne plus sortir seul aprs la nuit tombe.--Voil encore tes
+folles sollicitudes, ma Beppa; tu me traites comme un enfant de quatre
+ans, quand je suis plus vieux que ton grand-pre.--Tu es environn de
+dangers, me dit Beppa avec ce petit ton de dclamation sentimentale qui
+lui sied si bien; celle qui te poursuit est capable de tout. Si tu aimes
+un peu la vie cause de nous, Zorzi, enferme-toi la maison ou quitte
+le pays pour quelque temps.
+
+--Docteur, rpondis-je, je te prie de tter le pouls de notre Beppa.
+Certainement elle a la fivre et un peu de dlire.
+
+--Beppa s'exagre le danger, dit-il; d'ailleurs ce danger, quel qu'il
+ft, ne saurait commander un homme une chose aussi ridicule que de
+fuir devant la colre d'une femme. Pourtant il ne faut pas trop rire,
+dans ce pays-ci, de certaines menaces de vengeance, et il serait prudent
+de ne pas courir seul des heures indues et par les quartiers les plus
+dserts et les plus dangereux de Venise.
+
+--Dangereux! lui dis-je en haussant les paules; allons, voil de la
+prtention. Mes pauvres amis! vous vous battez les flancs pour soutenir
+l'antique rputation de votre patrie; mais vous avez beau faire, vous
+n'tes plus rien, pas mme assassins! Vous n'avez pas une femme capable
+de toucher un poignard sans tomber vanouie ni plus ni moins qu'une
+petite-matresse parisienne, et vous chercheriez longtemps avant de
+trouver un bravo pour seconder un projet de meurtre, eussiez-vous lui
+offrir tout le trsor de Saint-Marc en rcompense.
+
+Le docteur fit un petit mouvement du doigt par lequel les Vnitiens
+expriment beaucoup de choses, et qui piqua ma curiosit.--Voyons, lui
+dis-je, qu'avez-vous rpondre?--Je rponds, dit-il, de vous trouver,
+avant douze heures, pour la modique somme de cinquante francs tout au
+plus, un bon spadassin capable de donner, qui bon vous semblera, une
+_coltellata_ d'aussi solide qualit que si nous tions en plein moyen
+ge.
+
+--Grand merci, mon matre, rpondis-je. Cependant une _coltellata_ me
+parat une chose si romantique et tellement adapte la mode nouvelle,
+que je voudrais en recevoir une, dt-elle me retenir trois jours au lit.
+
+--Les Franais se moquent de tout, reprit-il, et ils ne sont pas plus
+terribles que les autres en prsence du danger. Pour nous, nous sommes
+heureusement trs-dgnrs dans l'art du couteau; cependant il y a
+encore des amateurs qui le cultivent, et il n'y a pas de danger qu'il se
+perde comme les autres arts.
+
+--Vous ne me ferez pas croire que cela entre dans l'ducation de vos
+dandies?
+
+--Cela n'entre dans celle de personne, rpondit-il d'un air un peu
+suffisant. Cependant, il y a dans la main d'un Vnitien une certaine
+adresse naturelle qui le rend capable de devenir habile en peu de temps.
+Tenez, essayons cela ensemble.--Il alla prendre sur son bureau un vieux
+petit couteau de mauvaise mine, et, ouvrant la porte de ma chambre, il
+se mnagea une distance de dix pas, et plaa les bougies de manire
+clairer un pain cacheter coll au but pour point de mire. Il tenait
+le couteau d'un air nglig et sans paratre songer a mal.--Voyez-vous,
+dit-il, on fait comme cela; on a une main dans sa poche, on regarde le
+temps qu'il fait, on siffle un air d'opra, on passe distance de son
+homme, et, sans que personne s'en aperoive, sans presque mouvoir le
+bras, on lance le harpon. Regardez! Avez-vous vu?
+
+--Je vois, docteur, lui dis-je, que ta perruque est tombe sur les
+genoux de Beppa, et que le chat s'enfuit pouvant. Quand tu voudras
+jouer au couteau tout de bon, il faudra tcher de ne pas te trahir par
+des incidents aussi burlesques.--Mais le couteau, dit-il sans se
+dconcerter et sans songer relever sa perruque, o est le couteau, je
+vous prie?--Je regardai le but: le couteau tait certainement plant
+dans le pain cacheter.
+
+--Tudieu! lui dis-je, est-ce ainsi que tu saignes tes malades, cher
+docteur?
+
+--Il est vrai que j'ai perdu ma perruque, dit-il d'un air triomphant;
+mais remarquez que j'avais affaire une porte de plein chne,
+incontestablement plus difficile pntrer que le sternum, l'pigastre
+ou le coeur d'un homme. Quant aux femmes, ajouta-t-il, mfiez-vous de
+celles qui sont blanches, courtes et blondes. Il y a un certain type qui
+n'a pas dgnr. Quand le bleu de l'oeil est fonc et le coloris du
+visage changeant, tchez qu'elles n'aient pas de ressentiment contre
+vous, ou bien n'allez pas faire le gentil sous leurs balcons. . . .
+
+ * * * * *
+
+....Tu ne te doutes pas, mon ami, de ce que c'est que Venise. Elle n'avait
+pas quitt le deuil qu'elle endosse avec l'hiver, quand tu as vu ses
+vieux piliers de marbre grec, dont tu comparais la couleur et la forme
+celles des ossements desschs. A prsent le printemps a souffl sur
+tout cela comme une poussire d'meraude. Le pied de ces palais, o les
+hutres se collaient dans la mousse croupie, se couvre d'une mousse
+vert-tendre, et les gondoles coulent entre deux tapis de cette belle
+verdure veloute, o le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment
+avec l'cume du sillage. Tous les balcons se couvrent de vases de
+fleurs, et les fleurs de Venise, nes dans une glaise tide, closes
+dans un air humide, ont une fracheur, une richesse de tissu et une
+langueur d'attitudes qui les font ressembler aux femmes de ce climat,
+dont la beaut est clatante et phmre comme la leur. Les ronces
+doubles grimpent autour de tous les piliers, et suspendent leurs
+guirlandes de petites rosaces blanches aux noires arabesques des
+balcons. L'iris odeur de vanille, la tulipe de Perse, si purement
+raye de rouge et de blanc qu'elle semble faite de l'toffe qui servait
+de costume aux anciens Vnitiens, les roses de Grce, et des pyramides
+de campanules gigantesques s'entassent dans les vases dont la rampe est
+couverte; quelquefois un berceau de chvrefeuille fleurs de grenat
+couronne tout le balcon d'un bout l'autre, et deux ou trois cages
+vertes caches dans le feuillage renferment les rossignols qui chantent
+jour et nuit comme en pleine campagne. Cette quantit de rossignols
+apprivoiss est un luxe particulier Venise. Les femmes ont un talent
+remarquable pour mener bien la difficile ducation de ces pauvres
+chanteurs prisonniers, et savent, par toutes sortes de dlicatesses et
+de recherches, adoucir l'ennui de leur captivit. La nuit, ils
+s'appellent et se rpondent de chaque ct des canaux. Si une srnade
+passe, ils se taisent tous pour couter, et, quand elle est partie, ils
+recommencent leurs chants, et semblent jaloux de surpasser la mlodie
+qu'ils viennent d'entendre.
+
+A tous les coins de rue, la madone abrite sa petite lampe mystrieuse
+sous un dais de jasmin, et les _traghetti_, ombrags de grandes
+treilles, rpandent, le long du Grand-Canal, le parfum de la vigne en
+fleur, le plus suave peut-tre parmi les plantes.
+
+Ces traghetti sont des places de station pour les gondoles publiques.
+Ceux qui sont tablis sur les rives du Canalazzo sont le rendez-vous des
+_facchini_ qui viennent causer et fumer avec les gondoliers. Ces
+messieurs sont groups l d'une manire souvent thtrale. Tandis que
+l'un, couch sur sa gondole, bille et sourit aux toiles, un autre
+debout sur la rive, dbraill, l'air railleur, le chapeau retrouss sur
+une fort de longs cheveux crpus, dessine sa grande silhouette sur la
+muraille. Celui-l est le matamore du traghetto. Il fait souvent des
+courses de nuit du ct de Canaregio, dans une barque o les passagers
+ne se hasardent gure, et il rentre quelquefois, le matin, avec la tte
+fendue d'un coup de rame qu'il prtend avoir reu au cabaret. Il est
+l'espoir de sa famille, et sa poitrine est charge d'images, de reliques
+et de chapelets que sa femme, sa mre et ses soeurs ont fait bnir
+pour le prserver des dangers de sa profession nocturne. Malgr ses
+exploits, il n'est ni vantard ni insolent. La prudence n'abandonne
+jamais un Vnitien. Jamais le plus hardi contrebandier ne laisse
+chapper un mot de trop, mme devant son meilleur ami; et quand il
+rencontre le garde-finance dont il a support le feu la veille, il parle
+avec, lui des vnements de la nuit avec autant de sang-froid et de
+prsence d'esprit que s'il les avait appris par la voix
+publique.--Auprs de lui on peut voir un vieux sournois qui en sait plus
+long que les autres, mais dont la voix s'est enroue crier sur les
+canaux ces paroles d'une langue inconnue, drive peut-tre du turc ou
+de l'armnien, qui servent de signaux aux rameurs de Venise pour
+s'avertir et s'viter dans l'obscurit, ou au dtour d'un angle du
+canal. Celui-ci, couch sur le pav, dans l'attitude d'un chien
+rancuneux, a vu les fastes de la rpublique; il a conduit la gondole du
+dernier doge; il a ram sur le Bucentaure. Il raconte longuement, quand
+il trouve des auditeurs, des histoires de ftes qui ressemblent des
+contes de fes; mais quand il craint de ne pas tre entendu avec
+recueillement, il s'enferme dans son mpris du temps prsent, et
+contemple avec philosophie les trous nombreux de sa casaque, en se
+rappelant qu'il a port la veste de soie bariole, l'charpe flottante
+et la barrette emplume. Trois ou quatre autres se pressent face face
+devant la madone. Ils semblent avoir un secret d'importance se
+confier; on dirait presque d'un groupe de bandits mditant un assassinat
+sur la route de Terracine. Mais ils vont se livrer la plus innocente
+de leurs passions, celle de chanter en choeur. Le _tenore_, qui est en
+gnral un gros rjoui, voix grasse et grle, commence en fausset du
+haut de sa tte et du fond de son nez. C'est lui qui, selon leur
+expression nergique, _gante_ la note, et chante seul le premier vers.
+Peu peu les autres le suivent, et la basse-taille, plus rauque qu'un
+boeuf enrhum, s'empare des trois ou quatre notes dont se compose sa
+partie, mais qu'elle place toujours bien, et qui certainement sont d'un
+grand effet. La basse-taille est d'ordinaire un grand jeune homme sec,
+bronz, physionomie grave et ddaigneuse, un des quatre ou cinq types
+physiques dont Venise, comme partout, la population se compose.
+Celui-l est peut-tre le plus rare, le plus beau et le moins national.
+Le pur sang insulaire des lagunes produit le type que dcrit ainsi
+Gozzi: _Bianco, biondo e grassotto_.--Robert va sans doute rassembler,
+dans le cadre qu'il remplit prsent Venise, les plus beaux modles
+de ces diverses varits, et nous donner de cette race caractrise une
+ide la fois potique et vraie[B]. Sa couleur, broye aux ardents
+rayons du soleil de l'Italie mridionale, se modifiera sans doute
+Venise, et se teindra d'une chaleur moins pre et moins blouissante.
+Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions et de ses souvenirs
+des monuments ternels!
+
+Les chants qui retentissent, le soir, dans tous les carrefours de cette
+ville sont tirs de tous les opras anciens et modernes de l'Italie,
+mais tellement corrompus, arrangs, adapts aux facults vocales de ceux
+qui s'en emparent, qu'ils sont devenus tout indignes, et que plus d'un
+compositeur serait embarrass de les rclamer. Rien n'embarrasse ces
+improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient
+sur-le-champ un choeur quatre parties. Un choeur de Rossini
+s'adapte deux voix au milieu d'un duo de Mercadante, et le refrain
+d'une vieille barcarolle d'un maestro inconnu, ralentie jusqu' la
+mesure grave du chant d'glise, termine tranquillement le thme tronqu
+d'un cantique de Marcello. Mais l'instinct musical de ce peuple sait
+tirer parti de tant de monstruosits, le plus heureusement possible, et
+lier les fragments de cette mutilation avec une adresse qui rend souvent
+la transition difficile apercevoir. Toute musique est simplifie et
+dpouille d'ornements par leur procd, ce qui ne la rend pas plus
+mauvaise. Ignorants de la musique crite, ces dilettanti passionns vont
+recueillant dans leur mmoire les bribes d'harmonie qu'ils peuvent
+saisir la porte des thtres ou sous le balcon des palais. Ils les
+cousent d'autres portions parses qu'ils possdent d'ailleurs, et les
+plus exercs, ceux qui conservent les traditions du chant plusieurs
+parties, rglent la mesure de l'ensemble. Cette mesure est un
+impitoyable adagio, auquel doivent se soumettre les plus brillantes
+fantaisies de Rossini: et vraiment cela me rangerait presque l'avis
+de ceux qui pensent que la musique n'a pas de caractre par elle-mme,
+et se ploie exprimer toutes les situations et tous les sentiments
+possibles, selon le mouvement qu'il plat aux excutants de lui donner.
+C'est le champ le plus vaste et le plus libre qui soit ouvert
+l'imagination, et, bien plus que le peintre, le musicien cre pour les
+autres des effets opposs ceux qu'il a crs pour lui. La premire
+fois que j'ai entendu la symphonie pastorale de Beethoven, je n'tais
+pas averti du sujet, et j'ai compos dans ma tte un pome dans le got
+de Milton sur cette adorable harmonie. J'avais plac la chute de l'ange
+rebelle et son dernier cri vers le ciel, prcisment l'endroit o le
+compositeur fait chanter la caille et le rossignol. Quand j'ai su que je
+m'tais tromp, j'ai recommenc mon pome la seconde audition, et il
+s'est trouv dans le got de Gessner, sans que mon esprit ft la moindre
+rsistance l'impression que Beethoven avait eu dessein de lui donner.
+
+L'absence de chevaux et de voitures et la sonorit des canaux font de
+Venise la ville la plus propre retentir sans cesse de chansons et
+d'aubades. Il faudrait tre bien enthousiaste pour se persuader que les
+choeurs de gondoliers et de facchini sont meilleurs que ceux de
+l'Opra de Paris, comme je l'ai entendu dire quelques personnes d'un
+heureux caractre; mais il est bien certain qu'un de ces choeurs,
+entendu de loin sous les arceaux des palais moresques que blanchit la
+lune, fait plus de plaisir qu'une meilleure musique excute sous les
+chssis d'une colonnade en toile peinte. Les grossiers dilettanti
+beuglent dans le ton et dans la mesure; les froids chos de marbre
+prolongent sur les eaux ces harmonies graves et rudes comme les vents de
+la mer. Cette magie des effets acoustiques et le besoin d'entendre une
+harmonie quelconque dans le silence de ces nuits enchantes font couter
+avec indulgence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus modeste
+chansonnette qui arrive, passe et se perd dans l'loignement.
+
+Quand on arrive Venise, et qu'un gondolier bien tenu vient vous
+attendre la porte de l'auberge, avec sa veste de drap et son chapeau
+rond, il est impossible de retrouver en lui la plus lgre trace de
+cette lgance qu'ils avaient aux temps feriques de Venise. On la
+chercherait aussi vainement sous les guenilles de ceux qui abandonnent
+leurs vtements un dsordre plus pittoresque. Mais l'esprit incisif,
+pntrant et subtil de cette classe clbre n'est pas encore tout fait
+perdu. Leurs physionomies ont gnralement ce caractre de finesse
+mielleuse qu'on pourrait prendre au premier coup d'oeil pour de la
+gaiet bienveillante, mais qui cache une mordante causticit et une
+astuce profonde. Le caractre de cette race et celui de la nation
+vnitienne est encore ce qu'il a t de tout temps, la prudence. Nulle
+part il n'y a plus de paroles et moins de faits, plus de querelles et
+moins de rixes. Les _barcaroles_ ont un merveilleux talent pour se dire
+des injures; mais il est bien rare qu'ils en viennent aux mains. Deux
+barques se rencontrent et se heurtent l'angle d'un mur, par la
+maladresse de l'un et l'inattention de l'autre. Les deux barcaroles
+attendent en silence le choc qu'il n'est plus temps d'viter; leur
+premier regard est pour la barque; quand ils se sont assurs l'un et
+l'autre de ne s'tre point endommags, ils commencent se toiser
+pendant que les barques se dtachent et se sparent. Alors commence la
+discussion.--Pourquoi n'as-tu pas cri _siastali_[C]?--J'ai
+cri.--Non.--Si fait.--Je gage que non, _corpo di Bacco!_--Je jure que
+si, _sangue di Diana!_--Mais avec quelle diable de voix?--Mais quelle
+espce d'oreilles as-tu pour entendre?--Dis-moi dans quel cabaret tu
+t'claircis la voix de la sorte.--Dis-moi de quel ne ta mre a rv
+quand elle tait grosse de toi.--La vache qui t'a conu aurait d
+t'apprendre beugler.--L'nesse qui t'a enfant aurait d te donner les
+oreilles de ta famille.--Qu'est-ce que tu dis, race de chien?--Qu'est-ce
+que tu dis, fils de guenon?--Alors la discussion s'anime, et va toujours
+s'levant mesure que les champions s'loignent. Quand ils ont mis un
+ou deux ponts entre eux, les menaces commencent.--Viens donc un peu ici,
+que je te fasse savoir de quel bois sont faites mes rames.--Attends,
+attends, figure de marsouin, que je fasse sombrer ta coque de noix en
+crachant dessus.--Si j'ternuais auprs de ta coquille d'oeuf, je la
+ferais voler en l'air.--Ta gondole aurait bon besoin d'enfoncer un peu
+pour laver les vers dont elle est ronge.--La tienne doit avoir des
+araignes, car tu as vol le jupon de ta matresse pour lui faire une
+doublure.--Maudite soit la madone de ton traguet pour n'avoir pas envoy
+la peste de pareils gondoliers!--Si la madone de ton traguet n'tait
+pas la concubine du diable, il y a longtemps que tu serais noy.--Et
+ainsi, de mtaphore en mtaphore, on en vient aux plus horribles
+imprcations; mais heureusement, au moment o il est question de
+s'gorger, les voix se perdent dans l'loignement, et les injures
+continuent encore longtemps aprs que les deux adversaires ne
+s'entendent plus.
+
+ * * * * *
+
+Les gondoliers des particuliers portent, dans ce temps-ci, des vestes
+rondes de toile anglaise imprime grands ramages de diverses couleurs.
+Une veste fond blanc dessins perse, un pantalon blanc, un ceinturon
+rouge ou bleu, et un bonnet de velours noir dont le gland de soie tombe
+sur l'oreille la manire des Chioggiotes, composent un costume de
+gondolier trs-lgant et trs-frais. Il y a encore quelques jeunes gens
+de bon ton qui l'endossent et qui se donnent le divertissement de
+conduire une petite barque sur les canaux. Autrefois c'tait pour les
+dandies de Venise ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris.
+Ils s'exeraient particulirement dans les petits canaux, o le
+rapprochement des croises permettait aux belles d'admirer leur grce et
+leur bonne mine. Cela se voit encore quelquefois. Tous les soirs, deux
+de ces lgants viennent sillonner notre canalette avec une rapidit et
+une force remarquables. Je crois bien qu'ils sont un peu attirs sous
+notre balcon par les beaux yeux de Beppa, et que l'un des deux a quelque
+prtention de lui plaire. Il est perch sur la poupe, le poste le plus
+prilleux et le plus honorable, et la barque ne s'loigne gure de
+l'espace que peut embrasser le regard de la belle. Il y a vraiment peu
+de gondoliers de profession capables d'en remontrer ces deux
+dilettanti. Ils lancent leur esquif comme une flche, et je doute qu'un
+cavalier bien mont pt les suivre sur un rivage parallle. Le grand
+tour de force, et celui que nos amateurs excutent trs-bravement, est
+de lancer la barque pleines rames, de l'amener jusqu' l'angle d'un
+pont, et de s'arrter l tout coup au moment o la proue va toucher le
+but. C'est un jeu adroit et courageux, et je m'afflige plus de le voir
+tomber en dsutude que de la perte du luxe et des richesses de Venise.
+Si l'nergie du corps et de l'esprit ne s'tait pas perdue, il ne
+faudrait dsesprer de rien. Et en outre, ce n'est pas un trop mauvais
+moyen pour attirer l'attention des femmes. Je ne m'tonnerais pas que
+Beppa vt avec un certain intrt ce grand blond aux vives couleurs,
+qui, en quilibre sur la pointe de sa mince barchetta, semble chaque
+instant prs de se briser avec elle, et, vingt fois en un quart d'heure,
+triomphe d'un danger auquel il s'expose pour avoir un regard de Beppa.
+Beppa prtend qu'elle ne sait pas seulement de quelle couleur sont les
+yeux de ce jeune homme. Hum! Beppa!
+
+Tous les amateurs ne sont pas aussi heureux que ceux-ci. Malheur ceux
+qui chouent en prsence des dames places aux fentres, et des
+gondoliers groups sur les ponts pour juger! L'autre jour, deux braves
+bourgeois, gs chacun d'un demi-sicle, et retranchs depuis dix ans au
+moins dans la douce occupation de cultiver leur obsit, se sont, on ne
+sait comment, dfis la _regata_. Chacun apparemment s'tait avis de
+vanter les prouesses de son jeune temps, et l'amour-propre s'tait ml
+de la partie. Quoi qu'il en soit, ces deux honntes clibataires avaient
+ouvert un pari leurs amis. A l'heure dite, les gondoles se groupent
+sur le lieu du combat. Les parieurs et une foule de dilettanti et
+d'oisifs s'attroupent sur les rives et sur les ponts voisins. Les deux
+barques rivales s'avancent, et les deux champions s'lvent chacun sur
+sa poupe avec une lente majest. Ser Ortensio s'lance avec gloire et
+saisit la rame d'un bras vigoureux. Mais avant que Ser Demetrio et le
+temps d'en faire autant, soit par hasard, soit par malice, une des
+barques spectatrices heurta lgrement la sienne; le digne homme perdit
+l'quilibre, et tomba lourdement dans les flots comme un saule dracin
+par la tempte. Heureusement le foss n'tait pas profond. Ser Demetrio
+se trouva jusqu'au cou dans l'eau tide et jusqu'aux genoux dans la
+vase. Juge des rires et des hues des assistants, parmi lesquels tait
+bon nombre de caustiques gondoliers. Les amis du malheureux Demetrio
+s'empressrent de le retirer; on le nettoya, on le mit dans un lit bien
+chaud, et sa gouvernante passa la journe lui faire avaler des
+cordiaux; tandis que son adversaire, dclar vainqueur l'unanimit,
+allait au restaurant de Sainte-Marguerite faire un dner splendide avec
+l'argent de la collecte et les convives des deux partis.
+
+Quant au gondolier indpendant, il ne possde que son pantalon, sa
+chemise et sa pipe, quelquefois un petit caniche noir qui nage ct de
+la gondole avec l'agilit infatigable d'un poisson. Le gondolier porte
+la madone de son traguet tatoue sur la poitrine avec une aiguille rouge
+et de la poudre canon. Il a son patron sur un bras et sa patronne sur
+l'autre. Il n'est point, jour et nuit, comme nos cochers de fiacre, aux
+ordres du premier venu. Il n'obit qu'au chef de son traguet, qui est un
+simple gondolier comme lui, lu par un libre vote, approuv de la
+police, et qui dsigne chacun de ses administrs le jour o il est de
+service au traguet. Le reste du temps, le gondolier gagne librement sa
+journe, et, quand une ou deux courses dans la matine ont assur
+l'entretien de son estomac et de sa pipe jusqu'au lendemain, il s'endort
+le ventre au soleil, sans se soucier que l'empereur passe, et sans se
+laisser tenter par aucune offre qui mettrait de nouveau ses bras en
+sueur. Il est vrai que son office est plus pnible que celui de conduire
+deux paisibles coursiers du haut d'un sige de voiture. Mais son
+caractre est aussi plus insouciant et plus indpendant. Souple,
+flatteur, et mendiant jeun, il se moque de celui qui lui marchande son
+salaire comme de celui qui l'outre-passe. Il est ivrogne, factieux,
+bavard, familier et fripon, certains gards; c'est--dire qu'il
+respectera scrupuleusement votre foulard, votre parapluie, tout paquet
+scell, toute bouteille cachete; mais si vous le laissez en compagnie
+de quelque bouteille entame ou de quelque pipe, vous le retrouverez
+occup boire votre marasquin et fumer votre tabac avec la
+tranquillit d'un homme qui se livre aux plus lgitimes oprations.
+
+ * * * * *
+
+On ne nous avait certainement pas assez vant la beaut du ciel et les
+dlices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs
+que les toiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si
+bleue, si unie, que l'oeil ne saisit plus la ligne de l'horizon, et
+que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, o la rverie se
+perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur que l'on dcouvre
+au ciel cinq cent mille fois plus d'toiles qu'on n'en peut apercevoir
+dans notre France septentrionale. J'ai vu ici des nuits toiles au
+point que le blanc argent des astres occupait plus de place que le bleu
+de l'ther dans la vote du firmament. C'tait un semis de diamants qui
+clairait presque aussi bien que la lune Paris. Ce n'est pas que je
+veuille dire du mal de notre lune; c'est une beaut ple dont la
+mlancolie parle peut-tre plus l'intelligence que celle-ci. Les nuits
+brumeuses de nos tides provinces ont des charmes que personne n'a
+gots mieux que moi et que personne n'a moins envie de renier. Ici la
+nature, plus vigoureuse dans son influence, imposa peut-tre un peu trop
+de silence l'esprit. Elle endort la pense, agite le coeur et domine
+les sons. Il ne faut gure songer, moins d'tre un homme de gnie,
+crire des pomes durant ces nuits voluptueuses: il faut aimer ou
+dormir.
+
+Pour dormir, il y a un endroit dlicieux: c'est le perron de marbre
+blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille
+dore est ferme du ct du jardin, on peut se faire conduire par la
+gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n'tre
+drang par aucun importun piton, moins qu'il n'ait pour venir vous
+la foi qui manqua saint Pierre. J'ai pass l bien des heures tout
+seul, sans penser rien, tandis que Catullo et sa gondole dormaient au
+milieu de l'eau, la porte du sifflet. Quand le vent de minuit passe
+sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux; quand le parfum
+des graniums et des girofliers monte par bouffes, comme si la terre
+exhalait sous le regard de la lune des soupirs embaums; quand les
+coupoles de Sainte-Marie lvent dans les cieux leurs demi-globes
+d'albtre et leurs minarets couronns d'un turban; quand tout est blanc,
+l'eau, le ciel et le marbre, les trois lments de Venise, et que du
+haut de la tour de Saint-Marc une grande voix d'airain plane sur ma
+tte, je commence ne plus vivre que par les pores, et malheur qui
+viendrait faire un appel mon me! je vgte, je me repose, j'oublie.
+Qui n'en ferait autant ma place? Comment voudrais-tu que je pusse me
+tourmenter pour savoir si monsieur un tel a fait un article sur mes
+livres, si monsieur un autre a dclar mes principes dangereux, et mon
+cigare immoral?... Tout ce que je puis dire, c'est que ces messieurs
+sont bien bons de s'occuper de moi, et que, si je n'avais pas de dettes,
+je ne quitterais pas le perron du vice-roi pour leur procurer du
+scandale mon bureau. _Ma la fama_, dit l'orgueilleux Alfieri. _Ma la
+fame_, rpond Gozzi joyeusement.
+
+Je dfie qui que ce soit de m'empcher de dormir agrablement quand je
+vois Venise, si appauvrie, si opprime et si misrable, dfier le temps
+et les hommes de l'empcher d'tre belle et sereine. Elle est l, autour
+de moi, qui se mire dans ses lagunes d'un air de sultane, et ce peuple
+de pcheurs qui dort sur le pav l'autre bout de la rive, hiver comme
+t, sans autre oreiller qu'une marche de granit, sans autre matelas que
+sa casaque taillade, lui aussi n'est-il pas un grand exemple de
+philosophie? Quand il n'a pas de quoi acheter une livre de riz, il se
+met chanter un choeur pour se distraire de la faim; c'est ainsi
+qu'il dfie ses matres et sa misre, accoutum qu'il est braver le
+froid, le chaud et la bourrasque. Il faudra bien des annes d'esclavage
+pour abrutir entirement ce caractre insouciant et frivole, qui,
+pendant tant d'annes, s'est nourri de ftes et de divertissements. La
+vie est encore si facile Venise! la nature si riche et si exploitable!
+La mer et les lagunes regorgent de poisson et de gibier; on pche en
+pleine rue assez de coquillages pour nourrir la population. Les jardins
+sont d'un excellent revenu: il n'est pas un coin de cette grasse argile
+qui ne produise gnreusement en fruits et en lgumes plus qu'un champ
+en terme ferme. De ces milliers d'isolettes dont la lagune est seme,
+arrivent tous les jours des bateaux remplis de fruits, de fleurs et
+d'herbages si odorants qu'on en sent la trace parfume dans la vapeur du
+matin. La franchise du port apporte bas prix les denres trangres;
+les vins les plus exquis de l'Archipel cotent moins cher Venise que
+le plus simple ordinaire Paris. Les oranges arrivent de Palerme avec
+une telle profusion, que, le jour de l'entre du bateau sicilien dans le
+port, on peut acheter dix des plus belles pour quatre ou cinq sous de
+notre monnaie. La vie animale est donc le moindre sujet de dpense
+Venise, et le transport des denres se fait avec une aisance qui
+entretient l'indolence des habitants. Les provisions arrivent par eau
+jusqu' la porte des maisons; sur les ponts et dans les rues paves
+passent les marchands en dtail. L'change de l'argent avec les objets
+de consommation journalire se fait l'aide d'un panier et d'une corde.
+Ainsi, toute une famille peut vivre largement sans que personne, pas
+mme le serviteur, sorte de la maison. Quelle diffrence entre cette
+commode existence et le laborieux travail qu'une famille, seulement
+demi pauvre, est force d'accomplir chaque jour Paris pour parvenir
+dner plus mal que le dernier ouvrier de Venise! Quelle diffrence aussi
+entre la physionomie proccupe et srieuse de ce peuple qui se heurte
+et se presse, qui se crotte et se fait jour avec les coudes dans la
+cohue de Paris, et la dmarche nonchalante de ce peuple vnitien qui se
+trane en chantant et en se couchant chaque pas sur les dalles lisses
+et chaudes des quais? Tous ces industriels, qui chaque jour apportent
+Venise leur fonds de commerce dans un panier, sont les esprits les plus
+plaisants du monde, et dbitent leurs bons mots avec leur marchandise.
+Le marchand de poissons, la fin de sa journe, fatigu et enrou
+d'avoir cri tout le matin, vient s'asseoir dans un carrefour ou sur un
+parapet; et l, pour se dbarrasser de son reste, il dcoche aux
+passants et aux fumeurs des balcons les invitations les plus
+ingnieuses.--Voyez, dit-il, c'est le plus beau poisson de ma provision!
+je l'ai gard jusqu' cette heure, parce que je sais qu'a prsent les
+gens de bien dnent les derniers. Voyez quelles jolies sardines, quatre
+pour deux centimes! Un regard de la belle camrire sur ce beau poisson,
+et un autre par-dessus le march pour le pauvre _pescaor_.--Le porteur
+d'eau fait des calembours en criant sa denre: _Aqua fresca e
+tenera_.--Le gondolier, stationn au traguet, invite le passager par
+des offres merveilleuses:--Allons-nous ce soir Trieste, monseigneur?
+voici une belle gondole qui ne craint pas la bourrasque en pleine mer,
+et un gondolier capable de ramer sans s'arrter jusqu' Constantinople.
+
+Les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Hier je
+voulais aller voir lever la lune sur l'Adriatique; jamais je ne pus
+dcider Catullo le pre me conduire au rivage du Lido. Il prtendait,
+ce qu'ils prtendent tous quand ils n'ont pas envie d'obir, qu'il avait
+l'eau et le vent contraires. Je donnai de tout mon coeur le docteur au
+diable pour m'avoir envoy cet asthmatique qui rend l'me chaque coup
+de rame, et qui est plus babillard qu'une grive quand il est ivre.
+J'tais de la plus mauvaise humeur du monde quand nous rencontrmes, en
+face de la Salute, une barque qui descendait doucement vers le
+Grand-Canal en rpandant derrire elle, comme un parfum, les sons d'une
+srnade dlicieuse.--Tourne la proue, dis-je au vieux Catullo: tu auras
+au moins, j'espre, la force de suivre cette barque.
+
+Une autre barque, qui flnait par l, imita mon exemple, puis une
+seconde, puis une autre encore, puis enfin toutes celles qui humaient le
+frais sur le canalazzo, et mme plusieurs qui taient vacantes, et dont
+les gondoliers se mirent cingler vers nous en criant: _Musica!
+musica!_ d'un air aussi affam que les Isralites appelant la manne dans
+le dsert. En dix minutes, une flottille s'tait forme autour des
+dilettanti; toutes les rames faisaient silence, et les barques se
+laissaient couler au gr de l'eau. L'harmonie glissait mollement avec la
+brise, et le hautbois soupirait si doucement, que chacun retenait sa
+respiration de peur d'interrompre les plaintes de son amour. Le violon
+se mit pleurer d'une voix si triste et avec un frmissement tellement
+sympathique, que je laissai tomber ma pipe, et que j'enfonai ma
+casquette jusqu' mes yeux. La harpe fit alors entendre deux ou trois
+gammes de sons harmoniques qui semblaient descendre du ciel et promettre
+aux mes souffrantes sur la terre les consolations et les caresses des
+anges. Puis le cor arriva comme du fond des bois, et chacun de nous crut
+voir son premier amour venir du haut des forts du Frioul et s'approcher
+avec les sons joyeux de la fanfare. Le hautbois lui adressa des paroles
+plus passionnes que celles de la colombe qui poursuit son amant dans
+les airs. Le violon exhala les sanglots d'une joie convulsive; la harpe
+fit vibrer gnreusement ses grosses cordes, comme les palpitations d'un
+coeur embras, et les sons des quatre instruments s'treignirent comme
+des mes bienheureuses qui s'embrassent avant de partir ensemble pour
+les cieux. Je recueillis leurs accents, et mon imagination les entendit
+encore aprs qu'ils eurent cess. Leur passage avait laiss dans
+l'atmosphre une chaleur magique, comme si l'amour l'avait agite de ses
+ailes.
+
+Il y eut quelques instants de silence que personne n'osa rompre. La
+barque mlodieuse se mit fuir comme si elle et voulu nous chapper;
+mais nous nous lanmes sur son sillage. On et dit d'une troupe de
+ptrels se disputant qui saisira le premier une dorade. Nous la
+pressions de nos proues grandes scies d'acier, qui brillaient au clair
+de la lune comme les dents embrases des dragons de l'Arioste. La
+fugitive se dlivra la manire d'Orphe: quelques accords de la harpe
+firent tout rentrer dans l'ordre et le silence. Au son des lgers
+arpges, trois gondoles se rangrent chaque flanc de celle qui portait
+la symphonie, et suivirent l'adagio avec une religieuse lenteur. Les
+autres restrent derrire comme un cortge, et ce n'tait pas la plus
+mauvaise place pour entendre. Ce fut un coup d'oeil fait pour raliser
+les plus beaux rves, que cette file de gondoles silencieuses qui
+glissait doucement sur le large et magnifique canal de Venise. Au son
+des plus suaves motifs d'_Oberon_ et de _Guillaume Tell_, chaque
+ondulation de l'eau, chaque lger bondissement des rames, semblaient
+rpondre affectueusement au sentiment de chaque phrase musicale. Les
+gondoliers, debout sur la poupe, dans leur attitude hardie, se
+dessinaient dans l'air bleu, comme de lgers spectres noirs, derrire
+les groupes d'amis et d'amants qu'ils conduisaient. La lune s'levait
+peu peu et commenait montrer sa face curieuse au-dessus des toits;
+elle aussi avait l'air d'couter et d'aimer cette musique. Une des rives
+de palais du canal, plonge encore dans l'obscurit, dcoupait dans le
+ciel ses grandes dentelles mauresques, plus sombres que les portes de
+l'enfer. L'autre rive recevait le reflet de la pleine lune, large et
+blanche alors comme un bouclier d'argent, sur ses faades muettes et
+sereines. Cette file immense de constructions feriques, que n'clairait
+pas d'autre lumire que celle des astres, avait un aspect de solitude,
+de repos et d'immobilit vraiment sublime. Les minces statues qui se
+dressent par centaines dans le ciel semblaient des voles d'esprits
+mystrieux chargs de protger le repos de cette muette cit, plonge
+dans le sommeil de la Belle au bois dormant, et condamne comme elle
+dormir cent ans et plus.
+
+Nous vogumes ainsi prs d'une heure. Les gondoliers taient devenus un
+peu fous. Le vieux Catullo lui-mme bondissait l'allgro et suivait la
+course rapide de la petite flotte. Puis sa rame retombait _amorosa_
+l'andante, et il accompagnait ce mouvement gracieux d'une espce de
+grognement de batitude. L'orchestre s'arrta sous le portique du
+Lion-Blanc. Je me penchai pour voir Mylord sortir de sa gondole. C'tait
+un enfant spleentique, de dix-huit vingt ans, charg d'une longue
+pipe turque, qu'il tait certainement incapable de fumer tout entire
+sans devenir phthisique au dernier degr. Il avait l'air de s'ennuyer
+beaucoup; mais il avait pay une srnade dont j'avais beaucoup mieux
+profit que lui, et dont je lui sus le meilleur gr du monde.
+
+Je remontai le canal, et, au moment o nous nous arrtions devant la
+Piazzetta, o j'avais donn rendez-vous mes amis pour aller prendre
+le sorbet ensemble, je rencontrai une barque charge de plusieurs
+gondoliers en goguette qui me crirent:--_Monsiou_, faites donc chanter
+le Tasse votre gondolier.--C'tait une pigramme adresse au vieux
+Catullo, qui a une maladie chronique de la trache-artre et une
+extinction de voix perptuelle.--Il parat qu'on te connat ici,
+_vechio_, lui dis-je.--Ah! _lustrissimo!_ rpondit-il, _E gnente, semo
+Nicoloti_.--Tu es Nicoloto, toi, avec cette tournure-l? lui
+demandai-je.--Nicoloto, reprit-il, et des bons.--Noble,
+peut-tre?--Comme dit Votre Seigneurie.--As-tu par hasard un doge dans
+ta famille?--Lustrissimo, j'ai mieux que cela; j'ai trois porcs,
+c'est--dire trois prix de rgate, trois portraits la maison avec la
+bannire d'honneur, et le dernier tait mon pre, un _grand homme_,
+savez-vous, mon matre? deux fois plus grand et plus gros que mon fils.
+Moi, je suis une pauvre araigne, toute tordue par accident; mais _mio
+fio_ prouve bien que nous sommes de bonne ligne. Si l'empereur avait la
+bont de nous ordonner une rgate, on verrait si le sang des Catulle est
+dgnr.--Diable! lui dis-je. Auriez-vous la complaisance, lustrissimo
+Catullo, de me mettre la rive, et de ne pas me voler mon tabac pendant
+une heure que vous aurez m'attendre?--Il n'y a pas de danger, mon
+matre, rpondit-il; le tabac me fait mal la gorge.
+
+--Est-ce qu'il y a encore des Nicoloti et des Castellani? demandai-je
+mes amis qui m'attendaient au pied de la colonne du Lion.--Que trop,
+rpondit Pierre; il y a, en ce moment-ci, une rumeur sourde dans la
+ville, et une certaine agitation la police, parce qu'il est question
+parmi les gondoliers de renouveler les vieilles querelles.--Je pense
+bien, dit Beppa, qu'on peut les laisser faire; de l'humeur pacifique
+dont ils sont, leurs divisions ne feront de mal personne et tout se
+passera en paroles burlesques.--Il ne faut pas encore trop s'y fier,
+reprit le docteur; nous ne sommes pas dj si loin de la dernire
+tentative qu'ils ont faite de rveiller l'esprit de parti, et leurs
+coups d'essai s'annonaient bien. C'tait, je crois, en 1817, dit Beppa,
+et tu sauras, Zorzi, toi qui mprises tant les petits couteaux de
+Venise, qu'il y eut, en quatre ou cinq jours, de si bonnes _coltellate_
+changes entre les deux factions, qu'il y eut plus de cent personnes
+blesses grivement, dont beaucoup ne se relevrent pas.--A la bonne
+heure, rpondis-je. Pourrais-tu me dire, docteur rudit, l'origine de
+ces dissensions, toi qui sais dans quel got tait taille la barbe du
+doge Orseolo?--Cette origine se perd dans la nuit des temps,
+rpondit-il; elle est aussi ancienne que Venise. Ce que je puis te dire,
+c'est que cette division partageait en deux les nobles aussi bien que la
+plbe. Les Castellani habitaient l'le de Castello, c'est--dire
+l'extrmit orientale de Venise, jusqu'au pont de Rialto. Les Nicoloti
+occupaient l'le de San-Nicolo, l'extrmit orientale, o sont situes
+la place Saint-Marc, la rive des Esclavons, etc. Le Grand-Canal servait
+de confins aux deux camps. Les Castellani, plus riches et plus lgants
+que les autres, reprsentaient la faction aristocratique. Les nobles
+avaient les premiers emplois de la rpublique, et le peuple castellan
+tait employ aux travaux de l'arsenal. Il fournissait les pilotes pour
+les vaisseaux de guerre, et les rameurs du doge dans le Bucentaure. Les
+Nicoloti formaient le parti dmocratique. Leurs gentilshommes taient
+envoys dans les petites villes de la terre ferme comme gouverneurs, ou
+occupaient dans les armes des emplois secondaires. Le peuple tait
+pauvre, mais brave et indpendant. Il tait spcialement occup de la
+pche, et avait son doge particulier, plbien et soumis l'autre doge,
+mais investi de droits magnifiques, entre autres celui de s'asseoir la
+droite du grand doge dans les assembles et ftes solennelles. Ce doge
+tait d'ordinaire un vieux marinier expriment et portait le titre de
+_Gastaldo dei Nicoloti_; son office tait de prsider l'ordre des
+pches et de veiller la tranquillit de ses administrs, dont il
+tait la fois le suprieur et l'gal. C'est ce qui faisait dire aux
+Nicoloti, s'adressant leurs rivaux:--Tu rames pour le doge, et nous
+ramons avec le doge. _Ti, ti voghi el dose, et mi vogo col dose._--La
+rpublique maintenait cette rivalit et protgeait scrupuleusement les
+privilges des Nicoloti, sous le prtexte de tenir vivante l'nergie
+physique et morale de la population, mais plus certainement pour
+contre-balancer, par un habile quilibre, la puissance patricienne.
+
+Le gouvernement, continua le docteur, ne perdait aucune occasion de
+flatter l'amour-propre de ces braves plbiens, et leur donnait des
+ftes o ils taient appels montrer la vigueur de leurs muscles et
+leur habilet conduire la barque. Les tours de force des Nicoloti sont
+encore d'interminables sujets de vanterie et d'orgueil chez les enfants
+de cette race herculenne, et tu as pu voir, dans les bouges o nous
+allons quelquefois panser des blesss ensemble, ces grossiers tableaux
+l'huile qui reprsentent le grand jeu de la pyramide humaine, et les
+portraits des vainqueurs de la rgate avec leur bannire brode et
+frange d'or fin, au milieu de laquelle tait brode l'image d'un porc;
+le don d'un porc vritable accompagnait ce prix, qui n'tait que le
+troisime, mais qui n'tait pas le moins envi. Les Nicoloti
+s'exeraient la lutte, et leurs femmes avaient leurs rgates, o elles
+ramaient l'envi avec une force et une dextrit incontestables. Jugez
+de ce qu'et t cette population en colre, si par ces adroites
+flatteries sa vanit, et par une administration scrupuleusement
+quitables, le gouvernement ne l'et tenue en joie et en belle
+humeur!--Le gouvernement tranger, dis-je, se sert d'autres moyens; il
+jette en prison et punit svrement le moindre tmoignage ostensible de
+courage et de force.--Il faut avouer, reprit-il, qu'il n'eut pas
+absolument tort de rprimer les excs de 1817; mais il aurait d trouver
+en outre le moyen de prvenir le retour de ces fureurs.--Les
+croyez-vous bien teintes? A la manire dont Catullo parlait de sa
+noblesse plbienne tout l'heure, je croirais assez que les Castellani
+ne sont pas encore trs-lis avec les Nicoloti.--Si peu, me rpondit le
+docteur, qu'une conspiration des Nicoloti vient d'tre dcouverte, et
+qu'il est question de s'assurer de la personne de quarante ou cinquante
+d'entre eux.
+
+Quand nous emes pris le sorbet, nous retrouvmes Catullo tellement
+endormi, que le docteur ne vit rien de mieux que de remplir d'eau le
+creux de sa main et de l'pancher doucement sur la barbe grise (_le
+oneste piume_, comme aurait dit Dante) du gondolier octognaire. Il ne
+se fcha nullement de cette plaisanterie et se mit courageusement
+l'ouvrage.--N'tais-tu pas, lui dit, chemin faisant, le docteur, de ce
+fameux repas Saint-Samuel, la semaine dernire?--Qui, moi, _paron_?
+rpondit le vieillard hypocrite. Pourquoi cela?--Je te demande, reprit
+le docteur, si tu en tais ou si tu n'en tais pas.--_Mi son Nicolo,
+paron._--Je ne parle pas de cela, dit le docteur en colre. Voyez s'il
+rpondra droit une question! Me prends-tu pour un mouchard, vieux
+sournois?--Non certainement, illustrissime, mais qu'est-ce que vous
+voulez demander un pauvre homme, moiti sourd, moiti imbcile?--Dis
+donc, moiti ivrogne, moiti fourbe, lui dis-je.--Il n'y a pas de
+danger, reprit le docteur, que ces drles-l rpondent sans savoir
+pourquoi on les interroge. Eh bien! puisque tu ne veux pas parler, je
+parlerai, moi; je t'avertis, mon vieux renard, que tu vas aller en
+prison.--_In preson! mi! parch, lustrissimo?_--Parce que tu as dn
+Saint-Samuel, dit le docteur.--Et quel mal y a-t-il dner
+Saint-Samuel, _paron_?--Parce que tu as conspir contre la sret de
+l'tat, lui dis-je.--_Mi Cristo!_ quel mal peut faire un pauvre homme
+comme moi l'tat?--N'es-tu pas Nicoloto? dit le docteur.--_Mi, si!_ je
+suis n Nicoloto.--Eh bien! tous les Nicoloti sont accuss de
+conspiration, repris-je, et toi comme les autres.--_Santo Do!_ je n'ai
+jamais fait de conspiration.--Ne connais-tu pas un certain Gambierazi?
+dit le docteur.--Gambierazi! dit le prudent vieillard d'un air
+merveill, quel Gambierazi?--Parbleu! Gambierazi ton compre. On dirait
+que tu ne l'as jamais vu.--_Lustrissimo_, je n'ai pas entendu le nom que
+vous disiez, Gamba... Gambierazi? Il y a beaucoup de Gambierazi!--Eh
+bien! tu rpondras demain plus catgoriquement la police, dit le
+docteur. Voyez-vous cet animal que j'ai sauv vingt fois de la corde, et
+qui devrait croire en moi comme en Dieu; le voil qui joue au plus fin
+avec moi et qui se mfie de moi comme d'un suppt de police! Qu'il aille
+au diable! Si je m'intresse lui dans cette affaire, je consens tre
+pendu moi-mme.
+
+Ce matin, comme nous prenions le caf sur le balcon, nous vmes passer
+dans une gondole _Catulus pater_ et _Catulus filius_, accompagns de
+deux sbires.--Fort bien, dit le docteur, je ne croyais pas deviner si
+juste. Mais qu'est-ce que veut ce vieux bavard avec sa voix de
+grenouille enrhume et ses signes d'intelligence?--_Catulus pater_
+faisait en effet des efforts incroyables pour se faire entendre de nous;
+mais son enrouement chronique ne le lui permettant pas, il eut un
+colloque conciliatoire avec un sbire, qui consentit faire arrter la
+gondole et accompagner son prisonnier jusqu' nous.--Ah! ah! dit le
+docteur, que viens-tu faire ici? Ne sais-tu pas que c'est moi qui t'ai
+dnonc!
+
+--Oh! je sais bien que non, lustrissime! Je viens me recommander _su
+protezion_.--Mais qu'as-tu fait, malheureux sclrat? dit le docteur
+d'un air terrible. Quand je te disais que tu avais tremp dans quelque
+infme conspiration!--L'infortun prisonnier baissa la tte d'un air si
+piteux, et le sbire, pos sur le seuil de la porte dans une attitude
+tragique, prit une expression de visage si imposante, que Beppa et moi
+partmes d'un clat de rire sympathique.--Mais enfin quel crime as-tu
+commis, damn vieillard? dit Giulio.--_Gnente, paron!_--Toujours la mme
+chose! dit Pierre. De quoi diable veux-tu que je te justifie si je ne
+sais pas de quoi tu es accus?--_Gnente, lustrissimo, altro che gavemo
+fato un Nicoloto._--Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je.--Ma foi!
+je n'en sais rien, rpondit Giulio. Qu'est-ce que tu entends par l,
+_vechio birbo_?--Nous avons fait un Nicoloto, rpta Catullo.--Et
+comment s'y prend-on, demanda le docteur en fronant le sourcil, pour
+faire un Nicoloto?--Avec le Christ, avec quatre torches et avec le
+bouillon de seppia.--Ma foi! c'est trop mystrieux pour moi, dit le
+docteur. Explique tes sorcelleries, rprouv! car je suis chrtien, et
+n'entends rien au culte du diable.--_E n anc! semo cristiani!_ s'cria
+le vieillard dsol. Mais il n'y a pas de mal cela, _paron_; c'est une
+coutume de tous les temps; nos pres l'observaient, et nous l'avons
+pratique sans y rien ajouter de mal. Nous avons lu notre chef et nous
+l'avons baptis.--Ah! je comprends. Vous avez voulu faire un
+doge?--_Sior, si!_--Et vous l'avez baptis avec l'encre de seppia, parce
+que le noir est la couleur des Nicoloti!--_Sior, si!_--Et vous lui avez
+fait jurer sur le Christ de dfendre les droits et privilges des
+Nicoloti?--_Sior, si!_--Et d'gorger une vingtaine de Castellani tous
+les matins?--_Sior, no!_--Et ce doge, c'est l'illustrissime gondolier
+Gambierazi?--_Sior, si, mi compare Gambierazi._--Que tu ne connaissais
+pas hier soir?--_Sior, si._--Et ton fils a pris part aussi cette farce
+sacrilge?--_Anc mio fio._--Et que veux-tu que je fasse pour toi, quand
+tu te mets sur le dos de semblables accusations? Songes-tu que tu me
+compromets moi-mme, et que je serai peut-tre souponn de t'avoir
+soudoy pour exciter tes pareils la rvolte?--Ce mot de _soudoyer_,
+dans la bouche de Pietro, fit tellement rire Beppa, que le docteur
+perdit sa gravit, et que le sbire, qui avait bien la meilleure figure
+de sbire que l'on puisse imaginer, se laissa gagner par le rire sans
+savoir pourquoi. Mais, craignant d'avoir drog la dignit de son
+rle, il fit aussitt une grimace pouvantable; et, montrant la porte
+Catullo: Allons, dit-il, en voil assez. Catullo partit aprs avoir
+bais les mains du docteur en le conjurant d'aller chez le
+commissaire.--Va-t'en bien vite, chien maudit! lui dit le docteur, qui,
+commenant se sentir attendri, redoublait de manires bourrues, selon
+sa coutume. Je veux tre damn si je m'occupe de toi.--Et aussitt que
+le criminel fut hors de la chambre, il prit son chapeau et courut chez
+le commissaire. L il apprit que l'affaire tait plutt comique que
+srieuse, qu'on avait arrt une quarantaine de Nicoloti, et parmi eux
+tous les gondoliers du traguet de la Madonetta, dont faisaient partie
+_Catulus pater_ et _filius_; mais que, aprs les avoir tenus quatre ou
+cinq jours sous les verrous pour les effrayer, on les laisserait aller
+en paix leurs affaires.
+
+
+
+
+III
+
+
+ Venise, juillet 1834
+
+Depuis quelques jours, nous errons sur l'archipel vnitien, cherchant un
+peu d'air vital hors de cette ville de marbre qui est devenue un miroir
+ardent; ce mois-ci surtout, les nuits sont touffantes. Ceux qui
+habitent l'intrieur de la cit dorment tout le jour, les uns sur leurs
+grands sofas, si bien adapts la mollesse du climat, les autres sur le
+plancher des barques. Le soir, ils cherchent le frais sur les balcons,
+ou prolongent la veille sous les tentes des cafs, lesquels
+heureusement ne se ferment jamais. Mais on n'entend plus les rires et
+les chansons accoutums. Les rossignols et les gondoliers ont perdu la
+voix. Des milliers de petits coquillages phosphorescents brillent au
+pied des murs, et des algues charges d'tincelles passent dans l'eau
+noire autour des gondoles endormies. Rien n'interrompt plus le silence
+des nuits que le cri aigu des mulots qui foltrent sur les marches des
+perrons. De longs nuages noirs arrivent des Alpes et passent sur Venise
+en la couvrant de grands clairs silencieux; mais ils vont se briser au
+del de l'Adriatique, et l'air s'embrase de l'lectricit qu'ils ont
+apporte.
+
+Les enfants du peuple et les chiens caniches sont, avec les poissons,
+les seuls tres qui ne souffrent pas de cette scheresse. Ils ne sortent
+de l'eau que pour manger ou dormir, et le reste du temps ils nagent
+ple-mle. Pour nous, qui avons le malheur d'avoir des chemises, et qui
+ne pouvons passer la vie les ter et les remettre, nous cherchons
+l'air de la mer, que la Providence a fait si bon en tout pays, et qui
+court gnreusement en plein midi sur les lagunes. Les seuls voyageurs
+que nous rencontrions l sont de pauvres petits papillons affams qui se
+hasardent passer d'un lot l'autre pour y trouver quelque fleur que
+le soleil n'ait pas dvore, mais qui succombent souvent la fatigue et
+tombent dans une vague avant d'avoir pu achever leur longue et
+prilleuse traverse.
+
+Hier nous passmes devant l'le de San-Servilio, qui est occupe par les
+fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent sur les
+flots, nous vmes un vieillard ple et maigre assis sa fentre, les
+coudes appuys sur le bord. Il tenait son front dans une de ses mains;
+ses yeux caves taient fixs sur l'horizon. Un instant il ta sa main,
+essuya son front troit et chauve, et retomba aussitt dans son
+immobilit. Il y avait, dans cette immobilit mme, quelque chose de si
+terrible que mes yeux s'y attachrent involontairement. Quand nous emes
+tourn l'angle de la faade, je vis que les regards de Beppa avaient
+suivi cette direction et se reportaient sur moi.--tait-ce un fou? me
+dit-elle.--Un fou furieux, lui rpondis-je.
+
+Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d'une figure agrable,
+qu'ombrageaient de beaux cheveux noirs boucls et humides de sueur,
+sortit des buissons qui bordent le jardin et s'avana sur la grve. Il
+tenait un rteau, et son air n'avait rien d'extravagant; mais il nous
+adressa d'un ton amical des paroles sans suite qui trahirent le
+drangement de son cerveau. L'abb tait assis la proue, et, avec
+cette vive et saisissante physionomie que personne ne contemple
+indiffremment, il regardait ce fou d'un air bienveillant. _Addio,
+caro!_ lui cria l'amateur de jardinage en voyant que nous n'abordions
+pas l'hospice. Il dit cette parole d'un ton de regret affectueux et
+doux: et, nous envoyant encore un adieu de la main, il reprit son
+travail avec un empressement enfantin.--Il doit y avoir un bon sentiment
+dans cette pauvre tte, dit l'abb; car il y a de la srnit sur ce
+visage et de l'harmonie dans cette voix. Qui sait de quoi l'on peut
+devenir fou? Il ne faut qu'tre n meilleur ou pire que le commun des
+hommes, pour perdre ou la raison ou le bonheur.--Bon fou, dit-il en
+envoyant gaiement une bndiction vers l'horticulteur, Dieu te prserve
+de gurir!--
+
+Nous arrivmes l'le de Saint-Lazare, o nous avions une visite
+faire aux moines armniens. Le frre Hironyme, avec sa longue barbe
+blanche surmonte d'une moustache noire et sa figure si belle et si
+douce au premier coup d'oeil, vint nous recevoir. Avec une infatigable
+complaisance de vanit monacale, il nous promena de l'imprimerie la
+bibliothque et du cabinet de physique au jardin. Il nous montra ses
+momies, ses manuscrits arabes, le livre imprim en vingt-quatre langues
+sous sa direction, ses papyrus gyptiens et ses peintures chinoises. Il
+parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur, allemand et anglais
+avec l'abb, franais avec moi; et chaque fois que nous lui faisions
+compliment sur son immense savoir, son regard, plein de ce mlange
+d'hypocrisie et d'ingnuit qui est particulier aux physionomies
+orientales, semblait nous dire: S'il ne m'tait pas command d'tre
+humble, je vous ferais voir que j'en sais bien davantage.
+
+--Vous tes Franais, me dit-il, vous connaissez l'abb de Lamennais? Je
+voudrais bien rencontrer quelqu'un qui le connt.--Certainement, je le
+connais beaucoup, rpondis-je effrontment, curieux de savoir ce que
+l'on pensait de l'abb de Lamennais en Armnie.--Eh bien! quand vous le
+verrez, dit le moine, dites-lui que son livre... Il s'arrta en jetant
+un regard mfiant sur l'abb, et acheva ainsi sa phrase, commence
+peut-tre dans un autre but: Dites-lui que son dernier livre nous a fait
+beaucoup de peine.--Ah! dit l'abb, qui, pour n'tre que Vnitien, n'en
+a pas moins la pntration d'un Grec, savez-vous, mon frre, que M. de
+Lamennais est un homme d'un immense orgueil, et qui s'imagine devoir
+compte de ses opinions l'Europe entire? Savez-vous qu'il est bien
+capable de considrer votre couvent comme une imperceptible fraction de
+son auditoire?
+
+--Carliste! c'est un carliste! dit le pre Hironyme en secouant la
+tte.--Parbleu! il me parat trange d'entendre parler de ces choses-l
+dans le lieu et dans le pays o nous sommes, dis-je voix basse
+l'abb, tandis que l'Armnien tait distrait par Beppa qui touchait sa
+grande Bible manuscrite, et qui passait insolemment ses petits doigts
+sur les vives couleurs des peintures grecques semes sur les
+marges.--Vous allez voir qu'il dira du mal de Lamennais, s'il se mfie
+de nous, dit l'abb; excitez-le un peu.--Est-ce que vous ne trouvez pas,
+mon pre, dis-je au moine, que M. de Lamennais est un grand pote
+sacr?--Pote! pote! rpta-t-il d'un air effray; vous ne savez donc
+pas le jugement de Sa Saintet?--Non, rpondis-je.--Eh bien! mon fils,
+sachez-le; ce nouvel crit est abominable, et il est dfendu tout
+chrtien de le lire.--Malheureusement je ne savais point cela,
+rpondis-je, et je l'ai lu sans penser mal.--Ce malheur-l a pu
+arriver bien d'autres, dit l'abb en souriant. C'est un gnie si
+dangereux que celui de M. de Lamennais! On peut bien le lire jusqu'au
+bout sans s'apercevoir du danger.--Sans doute, reprit le moine, ce n'est
+qu'aprs l'avoir lu, quand on y rflchit, qu'on aperoit le serpent
+cach sous les fleurs de la sduction.--C'est ce qui vous est arriv
+aprs l'avoir lu, n'est-ce pas, mon frre? dit l'abb.--Je ne dis point
+que je l'aie lu, repartit le moine. Cela aurait bien pu m'arriver sans
+que je fusse fort coupable; jugez-en: l'abb de Lamennais vint ici aprs
+son entrevue avec le pape; il parla avec moi. Tenez, il tait assis la
+place o vous tes. Je vivrais cent ans que je n'oublierais ni sa
+figure, ni sa voix, ni ses paroles. Il me fit une grande impression,
+j'en conviens, et je vis tout de suite que c'tait un de ces hommes qui
+peuvent, lorsqu'ils le veulent, servir la religion vigoureusement. Je
+m'imaginai qu'il tait rentr de bonne foi dans le sein de l'glise, et
+que dsormais il serait son plus orthodoxe dfenseur. Que voulez-vous,
+il parlait si bien! il parlait comme il crit... _A ce qu'on dit, il
+crit bien_, ajouta l'Armnien, qui se mfiait toujours du sourire
+ironique de l'abb. Ce fut au point, continua-t-il, que je le priai
+sincrement de m'envoyer le premier ouvrage qu'il publierait.--Et il
+vous l'a envoy? demanda l'abb.--Je ne dis point qu'il me l'ait envoy,
+reprit aussitt le moine. S'il me l'et envoy, ce ne serait pas ma
+faute. Qui pouvait prvoir que cet homme si pieux et si bon ferait un
+livre abominable?--Mais tes-vous bien sr, lui dis-je, qu'il soit
+abominable?--Comment, si j'en suis sr!--Si vous ne l'avez pas lu?--Mais
+la circulaire du pape?--Ah! j'oubliais, repris-je.--Lorsque cette
+circulaire nous est arrive, dit le moine, j'tais, comme vous, dans
+l'erreur sur le compte de M. de Lamennais. Je disais mes frres: Voyez
+un peu quelles grces ineffables Dieu a rpandues sur ce saint homme!
+voyez comme un instant de doute et de souffrance a fait place en lui
+une foi vive et ardente! c'est l'effet de son entrevue avec le
+pape.--Vous disiez cela encore, aprs avoir lu le livre? dit l'abb
+persvrant dans sa taquinerie.--Je ne dis point que je l'aie dit alors,
+rpondit le moine. D'ailleurs, quand je l'aurais dit? je n'avais pas
+reu la circulaire.--Cette circulaire me chagrine beaucoup, lui dis-je.
+Voyez donc! j'tais enthousiasm du livre et de l'auteur; je sentais, en
+le lisant, clore en moi une foi plus vive; l'amour de Dieu, l'espoir de
+voir son rgne s'accomplir sur la terre, m'avaient transport au pied du
+trne ternel. Jamais je n'avais pri avec autant de ferveur;
+j'prouvais presque, chose inoue en ces jours-ci, la soif du martyre.
+Cela ne vous a-t-il point produit le mme effet, mon pre?--Si je
+n'avais pas reu la circulaire du pape... dit le moine d'un air mu et
+contrari; mais que voulez-vous? Quand le pape dclare que le livre est
+contraire la religion, l'glise, aux moeurs, et au gouvernement
+de... de... Il se frappa le front sans pouvoir trouver le nom de
+Louis-Philippe 1er; ce fut le seul moment o il fut un peu Armnien
+et moine. Les Franais, continua-t-il, ont beaucoup d'obstination dans
+leurs opinions politiques. M. de Lamennais est un carliste.--Savez-vous
+bien au juste, mon pre, ce que c'est que d'tre carliste? lui
+demandai-je.--Il parat, rpondit-il, que cela est trs-contraire aux
+opinions du pape.--Ma foi! je n'y comprends plus rien, dis-je voix
+basse l'abb; ou cet Armnien fait un trange amphigouri dans sa tte,
+ou le pape craint le juste-milieu autant que les moines armniens
+craignent le pape.--Je vous demande pardon, dit le frre Hironyme en se
+rapprochant de nous d'un air curieux, j'ai peut-tre bless vos opinions
+particulires en parlant ainsi.--Comme je ne songeais point rpondre,
+l'abb me poussa le coude et me dit:--Vous n'entendez donc pas que le
+pre Hironyme vous demande quelle est votre opinion particulire?--En
+vrit, repris-je, je n'en ai point d'autre que celle-ci: le Monde se
+meurt, et les religions s'en vont.--Hlas! oui, la religion s'en va si
+l'on n'y prend garde, dit l'Armnien; les doctrines nouvelles
+s'infiltrent peu peu dans l'antique vrit, comme l'eau dans le
+marbre, et ceux qui pourraient tre les flambeaux de la foi se servent
+de la lumire pour garer le troupeau. Quant moi, continua-t-il en
+prenant un air de confidence, j'ai un grand dsir et presque un projet
+arrt: c'est de demander la permission d'aller trouver l'abb de
+Lamennais, en quelque lieu qu'il soit, et de le supplier au nom de la
+religion, au nom de sa gloire, au nom de l'amiti que j'ai ressentie
+pour lui en le voyant, de rentrer dans le giron de la sainte glise
+romaine et de redresser ses voies. J'ai tant de choses lui dire!
+ajouta-t-il navement, je suis sr que je viendrais bout de le
+convertir.--L'abb se dtourna pour cacher un rire moqueur; puis il fit
+le tour du cabinet, tandis que le moine le suivait du regard, avec cet
+oeil oriental, si beau et si brillant, qui semble tenir de l'aigle et
+du chat. Quand l'abb eut fait semblant de regarder tous les objets
+d'histoire naturelle, il sortit, et Beppa pria l'Armnien de lui lire
+quelques lignes des diverses langues orientales dont les manuscrits
+taient pars sur la table, afin d'couter et de comparer les diverses
+musiques de ces langues inconnues son oreille. Je laissai le docteur
+avec elle, au moment o ils se montraient fort satisfaits du syriaque et
+commenaient goter quelque peu le chalden; j'allai rejoindre l'abb,
+qui se promenait, d'un air rveur, dans le clotre, le long des arcades
+ouvertes sur un prau rempli de soleil et de fleurs clatantes.--Voil
+ce que c'est que de jouer au plus fin avec son pareil, lui dis-je en
+riant. Tu as voulu faire de l'esprit, et tu as t pris pour un espion,
+l'abb; c'est bien fait.
+
+Il ne me rpondit pas, et parut suivre une conversation trs-anime avec
+un interlocuteur imaginaire.--Vous n'iriez point, disait-il en ajoutant
+un mot patois qui quivaut notre inimitable _plus souvent!_ Vous le
+dites, mais vous ne le feriez point; vous ne quitteriez pas tout
+cela.--Il regardait et montrait en gesticulant les jardins et les
+galeries du couvent. En se retournant, il m'aperut et partit d'un
+clat de rire.--L'ide de ce moine, me dit-il, qui veut aller convertir
+M. de Lamennais, me trotte par la cervelle; que t'en semble?--Mais
+combien veux-tu parier, repris-je, que si le pape te chargeait de cette
+mission, tu ne rpugnerais nullement la remplir?--Je le crois bien,
+rpondit-il; voir cet homme et causer avec lui, crois-tu que ce soit un
+vnement ddaigner dans la vie d'un pauvre prtre?--Et que lui
+dirais-tu?--Que je l'admire, que je l'ai lu, et que je suis
+malheureux.--Ce n'est pas une raison pour briser ces arbustes qui ne
+t'ont rien fait, ni pour tourmenter ce brave moine qui a eu peur de ton
+rabat, et qui s'est cru oblig de dplorer l'erreur de celui qu'il
+admire peut-tre autant que toi.--Ce moine? il a fait semblant de
+s'intresser des choses qui ne l'intressent nullement. Ils sont
+savants et polis, mais ils sont moines avant tout, et tout ce qui se
+passe au del de leurs murailles leur est parfaitement indiffrent.
+Pourvu qu'on les laisse tranquillement jouir de leurs richesses, ils
+rpteront toujours servilement le mot d'ordre du pouvoir qui les
+protge. Laque ou religieux, peu leur importe, et croyez bien qu'ils
+ont un souverain plus sacr que le pape: c'est l'empereur Franois, qui
+leur a donn ce couvent et cet lot fertile, o lord Byron est venu
+tudier les langues orientales, et que M. de Marcellus a visit
+dernirement, comme l'attestent les quatre beaux vers qu'il a crits sur
+l'album des voyageurs.
+
+--Je sais de lui un quatrain non moins beau, repris-je; c'est celui
+qu'il a improvis et crit de sa propre main aux pieds de la statue de
+la Victoire, Brescia. Le voici:
+
+ Elle marche, elle vole, et dispense la gloire;
+ On est tent de l'adorer.
+ Et _mme_ en contemplant cette _noble_ Victoire,
+ Aprs avoir vu Rome, il _nous_ faut l'admirer.
+
+--Je parie que M. de Marcellus ne peut pas souffrir l'abb de Lamennais,
+dit l'abb, et qu'il le rfute victorieusement!--Que t'importe, mchant
+tonsur? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus improviser des quatrains
+tout le long de l'Italie; laisse ces pauvres moines goter le repos
+achet au prix des violences et des perscutions froces qu'ils ont
+essuyes dans leur patrie de la part des Turcs. Le soin qu'ils prennent
+d'lever de jeunes Armniens, et de conserver par l'imprimerie les
+monuments de leur langue, qui possde des historiens et des potes
+admirables, n'est-il pas d'ailleurs un travail noble et utile?--Mais ils
+vendent trs-cher leurs livres et leurs leons, et pourtant ils sont
+riches. Un de leurs lves alla faire fortune en Amrique et y mourut,
+il y a peu d'annes, en leur lguant quatre millions.--Eh bien! tant
+mieux, rpondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi,
+l'abb, t'imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes de
+porphyre, sans pav de mosaque, sans bibliothque et sans tableaux? Des
+moines qui n'ont pas tout cela sont des tres immondes auxquels nous ne
+viendrions certainement pas rendre visite. Pour moi, je suis bien fch
+que ces merveilleux couvents d'autrefois, ces vritables muses des
+reliques de l'art et de la science, aient t pills pour enrichir
+certains gnraux et fournisseurs de l'arme franaise, des tueurs
+d'hommes et des larrons. Je dplore la perte de cette race de vieux
+moines qui blanchissaient sur les livres, et qui puisaient les sciences
+humaines au point de n'avoir plus exercer la puissance de leurs
+cerveaux que dans les rves de l'alchimie et de l'astrologie. Ces
+instruments de physique et ce laboratoire m'avaient transport aux temps
+potiques de la vie monacale; maudits soient ce moine bavard avec sa
+politique trange, et M. de Marcellus avec ses sublimes quatrains, qui
+m'ont si brusquement rappel au temps prsent!
+
+--Tu ris de tout cela, homme lger, dit l'abb en fronant le sourcil,
+et tu as raison; car notre sicle ne mrite plus qu'ironie et piti.
+Malheur celui qui croit encore quelque chose! Consume-toi dans ton
+cercle de fer, flambeau inutile de l'intelligence! Ardeur de la foi,
+rves de grandeurs divines, vous rongerez en vain la poitrine et le
+cerveau du croyant; les hommes sourient et passent indiffrents Ah! je
+ris comme un fou!--Il me tourna brusquement le dos, et s'enfona d'un
+air chagrin sous un berceau de vigne. J'eus envie de le suivre; sa
+tristesse me faisait peine. Mais je vis passer dans l'eau une dorade qui
+s'lanait sur une seppia, et, curieux de voir la singulire dfense de
+ce pauvre animal informe contre l'agile nageur, je me penchai sur la
+grve. Je vis alors le calamajo, l'_encrier_, c'est ainsi qu'on appelle
+ici cette espce de seppia, lancer son encre la figure de l'ennemi,
+qui fit une grimace de dgot et s'loigna fort dsappoint. Le calamajo
+fit sa manire quelques gambades agrables sur le sable; mais ce
+divertissement ne fut pas de longue dure. La dorade revint
+tratreusement, et, par derrire, le saisit et l'emporta au fond de
+l'eau avant qu'il et song se servir de son ingnieux stratagme.
+Cette guerre me fit oublier celle du pape avec M. de Lamennais, et je
+restai un quart d'heure me bronzer au soleil, dans la contemplation
+imbcile de quelques brins d'herbes o vivaient en bonne intelligence
+deux ou trois mille coquillages. Cette socit paraissait florissante,
+lorsqu'un goland effront vint, sous mes yeux, la bouleverser d'un coup
+d'aile et presque l'anantir. Rien ne peut donc subsister, pensai-je; et
+je me rappelai les tristes rflexions de l'abb. J'allai le rejoindre;
+mais, ma grande surprise, je le trouvai riant tout de bon et relisant
+d'un air de satisfaction, en se caressant la barbe, des lignes qu'il
+venait d'crire avec le bout d'une ardoise sur le mridien du jardin. Je
+me penchai sur son paule, et je lus des vers vnitiens qu'il venait de
+composer, et dont j'ai essay de faire tant bien que mal la traduction.
+
+
+L'ENNEMI DU PAPE.
+
+Restez en paix, mes frres, et laissez le pape vider ses querelles
+lui-mme. Les foudres de Rome sont teintes, et le feu de la colre
+brle en vain les entrailles des hommes de Dieu. Leur anathme n'est
+plus qu'un son dont le vent se joue comme de l'cume des flots
+grondeurs. L'hrsiarque n'est plus forc d'aller se rfugier dans les
+montagnes, et d'user la plante de ses pieds fuir les vengeances de
+l'glise. La foi est devenue ce que Jsus a voulu qu'elle ft: un espoir
+offert aux mes libres, et non un joug impos par les puissants et les
+riches de la terre. Restez en paix, mes frres, Dieu n'pouse pas les
+querelles du pape.
+
+Imprudents qui voulez les rconcilier, vous ne savez pas le mal que
+vous feriez l'glise si vous touffiez cette voix rebelle! Vous ne
+savez pas que le pape est bien content et bien fier d'avoir un ennemi:
+que ne donnerait-il pas pour en avoir deux, pour qu'un autre Luther
+entrant la foule vers ses pas! Mois le monde est indiffrent dsormais
+aux dbats thologiques; il lit les plaidoyers de l'hrtique, parce
+qu'ils sont beaux; il ne lit pas les jugements du pape, parce qu'ils
+sont catholiques et rien de plus. Lisez-les, mes frres, puisque le pape
+vous les impose; mais priez tout bas pour l'ennemi du pape.
+
+Vous avez bien assez travaill, vous avez bien assez souffert en ce
+monde, vieux dbris du plus ancien peuple de la terre! vos barbes
+blanches sont encore taches du sang de vos frres, et la neige du mont
+Ararat en a t rougie jusqu' la cime, o s'arrta l'arche sainte. Le
+cimeterre turc a ras vos ttes jusqu'aux os, et l'infidle s'est baign
+la cheville dans les pleurs des derniers enfants de Japhet. La mfiance,
+qui plisse parfois vos fronts sereins, est le cachet qu'y a laiss la
+perscution. Mais rassurez-vous, mes frres, et sachez bien qu'il y a
+loin du pouvoir d'un pape romain celui du moindre cadi turc d'un
+village de l'Armnie. Restez en paix, et soyez srs que le pape prie
+pour son ennemi, de peur que Dieu ne le lui retire.
+
+Le dluge de sang a cess, votre arche a touch ces grves fertiles; ne
+quittez pas votre le heureuse. Cultivez vos fleurs et cueillez vos
+fruits. Voyez! vos raisins rougissent dj, et les pampres chargs de
+grappes se penchent sur les flots, comme pour boire, dans un jour de
+fatigue. Tout est couleur de rose ici, les lauriers, les marbres, le
+ciel et l'onde. Chaque matin vous saluez le soleil qui sort des
+montagnes de votre patrie, et vous aspirez dans ses rayons la rose de
+vos cimes natales. De quoi voulez-vous inquiter vos mes paisibles?
+Enseignez aux orphelins de vos frres la langue que parlrent les
+premiers hommes, et surtout racontez-leur l'histoire de votre esclavage,
+afin qu'ils gardent la libert que vous avez si chrement paye. Mais ne
+leur parlez pas de l'ennemi du pape; c'est bien inutile, hlas! Quand
+ils seront grands, l'glise sera pacifie, et le successeur de Capellari
+n'aura pas un ennemi au soleil.
+
+Restez donc en paix, mes frres, car Dieu a remis son arc dans les
+nues. Du monde inconnu qui est au del de votre le, un messager vous
+est venu. Vous l'avez pris pour la colombe, tant sa voix tait belle et
+son aspect candide. Mais le pape vous dit que la colombe est un corbeau.
+Dites comme lui, fils de No le prudent! Mais si l'ennemi du pape,
+battu par quelque tempte, revient quelque jour s'asseoir l'abri de
+vos figuiers, passez bien doucement derrire le feuillage, bons pres!
+et courbez vers lui le beau fruit au manteau dchir[D]. Les hirondelles
+de l'Adriatique ne l'iront pas dire Rome. S'il entre dans votre
+chapelle, laissez-le courber son vaste front devant votre madone. C'est
+un Turc qui l'a peinte, et pourtant elle est bien belle et bien
+chrtienne. Peut-tre entendra-t-elle la prire de l'hrsiarque. Mais
+si elle le convertit l'glise romaine, gardez-vous bien de vous vanter
+du miracle opr chez vous, frre Hironyme; c'est vous qui, sous peine
+d'excommunication, seriez forc de vous dclarer l'ennemi du pape.
+
+ * * * * *
+
+--Et toi, l'abb, lui dis-je, ne serais-tu pas tent, par hasard, de
+devenir l'ennemi du pape? Ce rle trange ne leurre-t-il pas ton orgueil
+de quelque dangereuse promesse? Mais c'est plus difficile en ce temps-ci
+que d'improviser une satire, prends-y garde. Le rle est grave, et il ne
+suffit pas d'tre un prtre loquent; il faut tre un grand caractre
+pour lever l'tendard de la rvolte dans le concile. Respecte
+silencieusement l'habit que tu portes, moins que tu ne te sentes aussi
+marqu du sceau fatal d'une grande destine.
+
+L'abb, sans s'apercevoir de la fatuit de sa rponse, et s'abandonnant
+navement une douloureuse proccupation, dit en secouant la tte:--Il
+et mieux valu cent fois tre un gratteur de guitare la toilette des
+Cydalises, passer sa vie rire et faire des bouts-rims, que de
+souffrir le poids des rflexions qui s'obstinent creuser cette pauvre
+tte. O Lamennais! o tes-vous? O Capellari! que faites-vous? De cette
+soutane noire, linceul de nos gloires passes, ne sortira-t-il qu'un
+seul homme? tous ceux qui s'y ensevelissent descendront-ils sans honneur
+dans l'oubli du tombeau?
+
+--O mon cher abb, lui dis-je en pressant sa main, prends garde ce qui
+se passe en toi! prends garde au dmon de l'orgueil! Efface tes vers,
+voici venir Hironyme; laisse ce moine sa tranquille prudence et son
+obscur bonheur. N'veille pas en lui le serpent cach; qui sait s'il n'a
+pas song bien des fois, lui aussi, tre un homme? Laisse faire la
+reine du monde nouveau, l'intelligence, qui approche pas de gant, et
+qui fera de nous ce que je sais bien, sans ton secours ni le mien.
+
+ * * * * *
+
+Quand nous repassmes devant l'le des Fous, Beppa se plaignit qu'on lui
+ft faire deux fois cette route.--Je dteste leurs cris, dit-elle; cela
+me rend malade, et ma souffrance n'adoucit point la leur.--Ils ne crient
+pas toujours, lui dis-je en lui montrant le vieillard que nous avions vu
+deux heures auparavant. Il tait toujours la mme place et dans la
+mme attitude. Sa figure tait ple et morne comme nous l'avions
+laisse, et il contemplait encore les flots.--C'est bien pis que s'il
+criait, dit Beppa. Mon Dieu! quelle effrayante figure! quel calme
+dsespoir! A quoi songe-t-il et que regarde-t-il? Que se passe-t-il dans
+cette tte chauve qui ne sent pas les rayons du soleil? Ils sont lourds
+comme du plomb, et il les supporte depuis deux heures!--Et peut-tre les
+supporte-t-il ainsi tous les jours, dit le docteur. J'en ai connu un qui
+se croyait un aigle, et qui s'est tellement obstin regarder le
+soleil, qu'il en est devenu aveugle. Quand il eut perdu la vue, sa
+fantaisie n'en fut que plus opinitre. Il croyait en contempler encore
+le disque lumineux, et prtendait, au milieu des tnbres de la nuit,
+voir sa chambre inonde d'une clart blouissante.--Plaise Dieu, dit
+Beppa, que celui-ci ait quelque manie stupide de ce genre! il ne
+souffrirait pas. Mais je crains bien qu' cette heure il ne soit pas
+fou, et qu'il sache seulement qu'il est captif. Comme il regarde
+l'horizon! Pauvre homme! tu n'iras jamais jusqu' cette premire lame de
+l'Adriatique, et il y a peut-tre dans ton cerveau un volcan qui
+voudrait te lancer au bout du monde.--Il ne s'en est peut-tre pas fallu
+l'paisseur d'un cheveu sous son crne, dit le docteur, qu'il ne ft un
+homme de gnie et qu'il ne remplt l'univers de son nom. Peut-tre y
+a-t-il des instants o il le sent, et o il s'aperoit qu'il faut mourir
+ l'hpital des fous!--Voguons, voguons, dit Beppa; voici le front de
+l'abb qui se plisse.
+
+ * * * * *
+
+La lune montait dans le ciel, quand, aprs avoir dn longuement, et
+longuement caus dans un caf, nous arrivmes la Piazzetta.--Ce fils
+de chien dont la mre tait une vache ne se drangera pas, grommela
+Catullo, qui avait le vin misanthrope, ce soir-l.--A qui s'adresse
+cette apostrophe gnalogique? dit le docteur. En se retournant il vit
+un Turc qui avait t ses babouches et une partie de son vtement, et
+qui s'tait agenouill sur la dernire marche du traguet, si prs de
+l'eau qu'il mouillait sa barbe et son turban chacune des nombreuses
+invocations qu'il adressait la lune.--Ah! ah! dit le docteur, ce
+monsieur a choisi un trange prie-Dieu; l'heure l'aura surpris au moment
+o il appelait une gondole; il aura t forc de se jeter le visage
+contre terre en entendant sonner le coup de sa prire.--Ce n'est pas
+cela, dit l'abb; il s'est mis l pour que personne ne pt passer devant
+lui et ne vnt traverser son oraison; son culte lui commande de
+recommencer autant de fois qu'il passe de gens entre lui et la lune.
+
+En parlant ainsi, il mit sa canne en travers des jambes de Catullo, qui
+voulait poser brutalement le pied sur la rive et repousser le Turc pour
+nous faire aborder.--Laisse-le, dit l'abb; celui-l aussi est un
+croyant.--Et comment voulez-vous faire, dit le gondolier, si cet animal
+sans baptme ne se drange pas?
+
+En effet, le traguet tant bord de deux petites rampes de bois, nous ne
+pouvions aborder sans traverser quelque peu l'oraison du musulman.--Eh
+bien! dit l'abb, nous attendrons qu'il ait fini: assieds-toi, et ne dis
+mot.--Catullo alla s'asseoir sur sa poupe en secouant la tte; il tait
+facile de voir qu'il n'approuvait en rien les principes de
+l'abb.--Qu'importe, dit celui-ci en se tournant vers nous, que la
+madone s'appelle Marie ou Phingari? La vierge mre de la Divinit, c'est
+toujours la mme pense allgorique; c'est la foi qui donne naissance
+tous les cultes et toutes les vertus.--Vous tes bien hrtique, ce
+soir, monsieur l'abb, dit Beppa; pour moi je n'aime pas les Turcs, non
+parce qu'ils adorent la lune, mais parce qu'ils tiennent les femmes dans
+l'esclavage.--Sans compter qu'ils coupent la tte leurs esclaves, dit
+Catullo d'un air indign.--Mon oncle, dit le docteur, a t tmoin d'un
+fait que cette prire turque me rappelle. Un jour, il y a environ
+cinquante ans, un musulman fut surpris ainsi par l'heure de la prire,
+comme il se trouvait sur la rive des Esclavons. Il s'arrta au beau
+milieu des quais, et commena, aprs avoir t ses babouches, les
+dvotions d'usage. Une troupe de polissons qui voyait apparemment ce
+spectacle pour la premire fois, se prit rire, l'entourant avec
+curiosit, et rptant ironiquement ses gnuflexions et le mouvement de
+ses lvres. Le Turc continua sa prire sans paratre s'apercevoir de
+cette raillerie. Les polissons, encourags, redoublrent de singeries,
+et peu peu s'enhardirent jusqu' ramasser des cailloux et les lui
+jeter au visage. Le croyant resta impassible; sa figure ne trahit pas la
+moindre altration, et il n'omit pas une parole de son oraison. Mais,
+quand elle fut finie, il se releva, prit par le cou le premier petit
+malheureux qui lui tomba sous la main, et lui plongea son kandjar dans
+la gorge avec la mme tranquillit que si c'et t un poulet; puis il
+se retira, sans dire une seule parole, laissant le cadavre ensanglant
+la place o sa prire avait t profane. Le snat dlibra sur ce
+meurtre, et il fut dcid que le Turc avait exerc une vengeance
+lgitime. Il ne fut fait aucune poursuite contre lui.
+
+Ce rcit, que Catullo couta, la tte penche et l'oreille basse, parut
+lui inspirer un profond respect pour l'idoltre; car, quand celui-ci eut
+fini de prier, non-seulement il attendit patiemment qu'il et remis son
+dolman, mais encore il lui prsenta ses babouches. Le Turc ne fit pas un
+geste de remercment, ne parut pas s'apercevoir de notre politesse, et
+alla rejoindre ses compagnons, qui fumaient autour de la colonne de
+Saint-Thodore.--Ceux-l sont des muscadins, dit l'abb lorsque nous
+passmes auprs d'eux. Ils n'ont pas fait leur prire. Ce sont des
+ngociants tablis Venise, et que l'air de notre civilisation a
+corrompus. Ils boivent du vin, renient le prophte, ne vont point la
+mosque, et ne se dchaussent point pour saluer Phingari; mais ils n'en
+valent pas mieux, car ils ne croient rien, et ils ont perdu toute la
+potique navet de leur idoltrie, sans ouvrir leur me la vrit
+austre de l'vangile. Cependant ils sont encore honntes parce qu'ils
+sont Turcs, et qu'un Turc ne peut pas tre fripon.
+
+Aprs nous tre spars pour prendre quelques heures de repos, nous nous
+retrouvmes la fte ou _sagra_ du Rdempteur. Chaque paroisse de
+Venise clbre magnifiquement sa fte patronale l'envi l'une de
+l'autre; toute la ville se porte aux dvotions et aux rjouissances qui
+ont lieu cette occasion. L'le de la Giudecca, dans laquelle est
+situe l'glise du Rdempteur, tant une des plus riches paroisses,
+offre une des plus belles ftes. On dcore le portail d'une immense
+guirlande de fleurs et de fruits; un pont de bateaux est construit sur
+le canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer en cet endroit;
+tout le quai se couvre de boutiques de ptissiers, de tentes pour le
+caf, et de ces cuisines de bivouac appeles _frittole_, o les
+marmitons s'agitent comme de grotesques dmons, au milieu de la flamme
+et des tourbillons de fume d'une graisse bouillante, dont l'cret doit
+prendre la gorge ceux qui passent en mer trois lieues de la cte. Le
+gouvernement autrichien dfend la danse en plein air, ce qui nuirait
+beaucoup la gaiet de la fte chez tout autre peuple; par bonheur, les
+Vnitiens ont dans le caractre un immense fonds de joie; leur pch
+capital est la gourmandise, mais une gourmandise babillarde et vive, qui
+n'a rien de commun avec la pesante digestion des Anglais et des
+Allemands; les vins muscats de l'Istrie six sous la bouteille
+procurent une ivresse expansive et factieuse.
+
+Toutes ces boutiques de comestibles sont ornes de feuillage, de
+banderoles, de ballons en papier de couleur qui servent de lanternes;
+toutes les barques en sont ornes, et celles des riches sont dcores
+avec un got remarquable. Ces lanternes de papier prennent toutes les
+formes: ici ce sont des glands qui tombent en festons lumineux autour
+d'un baldaquin d'toffes barioles; l ce sont des vases d'albtre de
+forme antique, rangs autour d'un dais de mousseline blanche dont les
+rideaux transparents enveloppent les convives; car on soupe dans ces
+barques, et l'on voit, travers la gaze, briller l'argenterie et les
+bougies mles aux fleurs et aux cristaux. Quelques jeunes gens habills
+en femmes entr'ouvrent les courtines et dbitent des impertinences aux
+passants. A la proue s'lve une grande lanterne qui a la figure d'un
+trpied, d'un dragon ou d'un vase trusque, dans laquelle un gondolier,
+bizarrement vtu; jette chaque instant une poudre qui jaillit en
+flammes rouges et en tincelles bleues.
+
+Toutes ces barques, toutes ces lumires qui se rflchissent dans l'eau,
+qui se pressent, et qui courent dans tous les sens le long des
+illuminations de la rive, sont d'un effet magique. La plus simple
+gondole o soupe bruyamment une famille de pcheurs est belle avec ses
+quatre fanaux qui se balancent sur les ttes avines, avec sa lanterne
+de la proue, qui, suspendue une lance plus leve que les autres,
+flotte, agite par le vent, comme un fruit d'or port par les ondes. Les
+jeunes garons rament et mangent alternativement; le pre de famille
+parle latin au dessert,--le latin des gondoliers, qui est un recueil de
+jeux de mots et de prtendues traductions patoises, quelquefois
+plaisantes et toujours grotesques;--les enfants dorment, les chiens
+aboient et se provoquent en passant.
+
+Ce qu'il y a encore de beau et de vraiment rpublicain dans les moeurs
+de Venise, c'est l'absence d'tiquette et la bonhomie des grands
+seigneurs. Nulle part peut-tre il n'y a des distinctions aussi marques
+entre les classes de la socit, et nulle part elles ne s'effacent de
+meilleure foi. On reconnat un noble au fond de sa gondole, rien qu' sa
+manire de hausser et de baisser la glace. Un agioteur juif aura beau
+imiter scrupuleusement l'lgance d'un dandy, on ne le confondra jamais
+avec le plus simplement vtu des descendants d'une antique famille; et
+un gondolier de place, quoi qu'il fasse, n'aura jamais, dans sa manire
+de ramer, l'allure la fois lgante et majestueuse de ceux qu'on
+appelle gondoliers de palais. Mais il n'est pas une fte publique qui ne
+runisse tous les rangs sans distinction, sans privilges et sans
+antipathie. Le peuple, qui se moque de tout, se moque des disgrces de
+la noblesse, et, au carnaval, l'un de ses dguisements favoris consiste
+ s'affubler d'une perruque immense, d'un habit ridicule, et s'en
+aller par les rues, l'pe au ct, avec des bas crotts et des souliers
+percs, offrant sa protection, ses richesses et son palais tous les
+passants. Cette mascarade s'appelle l'_illustrissimo_. Elle est devenue
+classique comme Polichinelle, Arighella, Giacometto et Pantalon. Mais,
+en dpit de cette cruelle drision, le peuple aime encore ses vieux
+nobles, ces hommes des derniers temps de la rpublique, qui furent si
+riches, si prodigues et si dupes, si magnifiques et si vains, si borns
+et si bons; ces hommes qui choisirent pour leur dernier doge Manin,
+lequel se mit pleurer comme un enfant quand on lui dit que Napolon
+s'approchait, et qui lui envoya les clefs de Venise, au moment o le
+conqurant s'en retournait, la jugeant imprenable.
+
+Ils ont toujours t affables et paternels avec le peuple, et ne fuient
+jamais sa grosse joie, parce qu' Venise elle n'est vraiment pas
+repoussante comme ailleurs, et que ce peuple a de l'esprit jusque dans
+la grossiret; le peuple rpond cette confiance, et il n'y a pas
+d'exemple qu'un noble ait t insult dans une taverne ou dans la
+confusion d'une rgate. Tout va ple-mle. Les uns rient de la gravit
+des autres, ceux-ci s'amusent de l'extravagance de ceux-l. La gondole
+ferme du vieux noble, la barque resplendissante du banquier ou du
+ngociant, et le bateau brut du marchand de lgumes, soupent et voguent
+ensemble sur le canal, se heurtent, se poussent, et l'orchestre du riche
+se mle aux rauques chansons du pauvre. Quelquefois le riche fait taire
+ses musiciens pour s'gayer des refrains graveleux du bateau;
+quelquefois le bateau fait silence et suit la gondole pour couter la
+musique du riche.
+
+Cette bonne intelligence se retrouve partout; l'absence de chevaux et de
+voitures dans les rues, et la ncessit pour tous d'aller sur l'eau,
+contribuent beaucoup l'galit des manires. Personne ne crotte et
+n'crase son semblable. Il n'y a point l l'humiliation de passer pied
+auprs d'un carrosse; nul n'est forc de se dranger pour un autre, et
+tous consentent se faire place. Au caf, tout le monde est assis
+dehors. Le climat l'ordonne, et ce ne sont pas les grands, mais les
+frileux, qui restent au dedans. Un pcheur de Chioggia appuie ses coudes
+dguenills la mme table qu'un grand seigneur. Il y a bien des cafs
+de prdilection pour les lgants, pour les artistes, pour les nobles:
+chacun aime trouver l sa socit de tous les soirs; mais dans
+l'occasion (que la chaleur rend frquente) on entre dans la premire
+taverne venue, et personne ne songe critiquer ou mme remarquer une
+femme de bon ton, assise dans un cabaret pour boire une _semata_ ou pour
+manger du poisson frais.
+
+Les Vnitiennes sont coquettes et amoureuses de parure. La richesse de
+leurs toilettes fait un singulier contraste avec le _sans-faon_ de
+leurs habitudes. Est-ce cette simplicit seigneuriale qu'il faut
+attribuer la manire hardie dont les hommes du peuple les regardent? Un
+cocher de fiacre Paris n'est pas un homme pour la femme qui monte dans
+sa voiture. Ici un gondolier regarde la jambe de toute femme qui sort de
+sa gondole. La sentence de La Bruyre: _Un jardinier n'est un homme
+qu'aux yeux d'une religieuse_, serait un mon-sens Venise. Beppa n'a
+certes pas une figure agaante ni des manires ventes. L'autre jour,
+comme nous passions auprs d'une barque pleine de manants, l'un d'eux,
+qui rcitait, c'est--dire qui corchait une strophe de Tasse,
+s'interrompit pour la montrer ses compagnons en s'criant: Voici la
+belle Herminie!
+
+L'ostentation des anciens nobles est encore dans le caractre de la
+population; l'usage de la _sagra_ en offre une preuve: chaque anne, le
+paroissial et son chapitre dlibrent et choisissent un ordonnateur pour
+la fte patronale, peu prs comme on choisit une quteuse dans une
+paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d'appliquer le
+produit annuel des aumnes et des offrandes la dcoration de l'glise,
+ l'illumination, et la musique du choeur; on prend ordinairement le
+plus gnreux et le plus riche. Dvot ou non, il met toujours son
+ambition surpasser son prdcesseur en magnificence; et si le revenu
+de la paroisse ne lui suffit pas, il contribue de sa bourse aux frais de
+la fte. Aussi le peuple s'amuse beaucoup; les prtres sont satisfaits,
+et distribuent pleines mains les absolutions et les indulgences
+l'ordonnateur, sa famille et ses serviteurs. Il y a quelques jours,
+un simple particulier n'a pas dpens moins de quinze mille francs pour
+une messe.
+
+A deux heures du matin, comme nous n'avions pas pris de vivres dans la
+gondole, parce qu'aprs tout, c'est la plus incommode manire de manger
+qu'il y ait au monde, nous rentrmes dans la ville, et nous allmes
+souper au restaurant de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons
+de papier suspendus la treille. Nous allmes nous asseoir au fond du
+jardin, et l'abb nous fit servir des soles accommodes avec du raisin
+de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa
+s'animrent si bien la tte et les entrailles avec le vin de Bragance et
+les macarons au girofle, qu'ils ne voulurent jamais nous permettre de
+retourner chez nous. Il fallut aller voir le lever du soleil l'le de
+Torcello. Catullo, tant demi ivre et incapable de ramer seul un
+quart du chemin, nous proposa d'aller chercher ses compres Csar et
+Gambierazi: l'un qui fut fait nicoloto le mois dernier, en jurant sur le
+crucifix haine ternelle aux Castellans; l'autre qui remplit avec
+Catullo le rle de grand prtre, en versant l'encre de seppia sur la
+tte du nophyte et en dictant la formule du serment. En expiation de
+ces crmonies paennes et rpublicaines, ils furent mis tous trois en
+prison avec une vingtaine d'assistants; je crois t'avoir racont cela
+dans une de mes lettres. J'tais impatient de voir ces gondoliers
+illustres. Mais, hlas! que les hommes clbres dmentent souvent d'une
+manire fcheuse l'ide que nous nous en formons! Csar, le nophyte,
+est bossu, et Gambierazi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir.
+Le plus agrable des trois est encore Catullo, qui ne boite que d'une
+jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron:--Je
+l'ai vu, il tait boiteux.--Hlas! hlas! le divin pote Catulle tait
+Vnte; qui sait si l'ivrogne clopp qui conduit notre gondole ne
+descend pas de lui en droite ligne?
+
+Ces trois monstres, l'aide de la voile et du vent, nous conduisirent
+trs-vite Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonmes
+gaiement dans les sentiers verts de cette belle le.
+
+Torcello est, de tous les lots des lagunes o vinrent se rfugier les
+habitants de la Vntie lors de l'irruption des barbares en Italie,
+celui qui conserve le plus de traces de cette poque d'migration et de
+terreur. L'glise et une fabrique en ruine sont les vestiges de la ville
+que ces rfugis y construisirent. L'glise, par sa construction
+irrgulire et le mlange de richesses antiques et de matriaux
+grossiers qui la composent, atteste la prcipitation avec laquelle elle
+fut btie. On y employa les dbris d'un temple d'Aquile, soustraits
+la ruine de cette capitale des provinces vntes. La nef a encore la
+forme circulaire d'un temple paen, et de prcieuses colonnes d'un
+marbre africain sculpt en Grce soutiennent le toit de briques charg
+de ronces qui s'chappent en festons et s'ouvrent un chemin dans les
+crevasses des corniches. La coupole et la partie intrieure du portique
+sont couvertes de mosaques excutes par des artistes grecs. Ces
+mosaques, qui datent du onzime sicle, sont hideuses de dessin comme
+toutes celles de cette poque de dcadence, mais remarquables de
+solidit. C'est de Venise que l'art de la mosaque s'est rpandu dans
+toute l'Italie, et ces fonds d'or qui donnent un si grand relief aux
+figures, et se conservent si intacts et si brillants sous la poussire
+des sicles, sont forms de petites plaques de verre dor que l'on
+fabriquait Murano, le voisine de celle-ci. Peu peu l'art du dessin,
+perdu en Grce et retrouv en Italie, s'appliqua rectifier la
+mosaque, et les dernires qui furent excutes dans l'glise de
+Saint-Marc, par les frres Zuccati, avaient t dessines par Titien.
+
+L'abb voulut nous persuader que les madones en mosaque du onzime
+sicle avaient un caractre austre et grandiose, o le sentiment de la
+foi parlait plus haut que la grce potique des beaux temps de la
+peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures du type
+grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque
+chose de ferme et d'imposant comme les prceptes de la foi nouvelle.
+L'abb en revint sa fantaisie, tant soit peu paenne, de faire de la
+Vierge une allgorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les
+diverses expressions que ces figures rvres reurent des grands
+artistes, et nous montrer, dans chacun de leurs types favoris, un reflet
+de leur me. Titien avait, selon lui, rvl sa foi robuste et
+tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une
+attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nue d'or
+s'entr'ouvre, et que Jhovah s'avance pour la recevoir.
+
+Raphal et Corrge, amants et potes, avaient rpandu sur le front de
+leurs vierges une douceur plus mlancolique et une plus humaine
+tendresse pour la Divinit; ce n'est pas le ciel seul qu'elles
+contemplent, c'est Jsus, Dieu d'amour et de pardon, qu'elles caressent
+saintement.
+
+Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aims de Beppa, avaient
+confi au sourire de leurs _madonnettes_ la nave jeunesse de leurs
+coeurs.--O Giambellino! s'cria Beppa, que je t'aurais aim! que je me
+serais plu a tes purilits charmantes! comme j'aurais soign ton
+chardonneret bien-aim! comme j'aurais cout dans mes rves la viole et
+la mandoline de tes petits anges voils de leurs longues ailes, souples,
+mlodieux et mignons comme des msanges! Que j'aurais respir avec
+dlices ces fleurs que ta main a ravies l'den, et que firent clore
+les pleurs d've et de Marie! Comme j'aurais frmi en baisant le lger
+feuillage qui flotte sur les cheveux d'or de tes ples chrubins! Comme
+j'aurais timidement contempl tes vierges adolescentes, si pures et si
+saintes que le regard humain craint de les profaner! J'aurais conserv
+mon me sereine afin de leur ressembler.--Tu leur ressembles, Beppa!
+s'cria l'abb avec un regard qu'il lana sur elle comme un clair. Mais
+il reporta aussitt sa vue sur la grande et sombre madone grecque,
+emblme de souffrance et d'nergie, qui se dressait au-dessus de nos
+ttes.--O foi triste et sublime! dit-il en touffant un soupir. Le
+visage de cet honnte jeune homme exprima la satisfaction d'un
+douloureux triomphe, et le sourire d'amertume que l'indignation
+gnreuse ramne si souvent sur ses lvres s'effaa pour tout le jour.
+Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu'on m'ordonne de
+vaincre et de macrer l'imagination rebelle, d'enfoncer dans mon coeur
+les sept dards qui percent le sein de Marie; qu'on me donne souffrir,
+c'est bien. Ce qui tue, c'est l'inaction, c'est de sentir tout son tre
+inutile, toute sa force perdue; c'est de n'avoir rien combattre, rien
+ immoler. Je ne serais pas surpris que l'abb se laisst aller parfois
+ caresser des penses dangereuses, des sentiments funestes, afin
+d'avoir la joie d'en triompher.
+
+Le docteur alla s'endormir au milieu des orties, sur la chaise curule en
+pierre qui servit, dit-on, jadis aux prteurs romains chargs de
+percevoir l'impt sur les pcheurs des lagunes. La tradition populaire
+gratifie cette chaise du nom de trne d'Attila, bien que le conqurant
+barbare, ayant fait une vaine tentative d'invasion sur ces les, et
+ayant vu ses vaisseaux chouer, l'heure de la mare descendante, sur
+les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se ft
+retir, abandonnant mme la chtive conqute de la pninsule de
+Chioggia. Jules resta examiner les tranges contrevents de l'glise,
+forms, comme dans les temples orientaux, d'une grande pierre plate
+tournant sur un pivot et sur des gonds. L'abb alla faire visite son
+confrre de Torcello, dont le blanc prieur, perdu dans les rameaux des
+jardins, faisait envie la romanesque Beppa. J'allai seul, rvant et
+ramassant des fleurs pour elle, travers les tranes de Torcello, plus
+belles, hlas! que celles de ma Valle Noire. Une profusion de liserons
+clatants grimpait le long des haies, et formait souvent au-dessus du
+sentier des berceaux plus riches et plus lgants que si la main de
+l'homme s'en ft mle. Huit ou dix maisons, vingt peut-tre,
+dissmines au milieu des vergers, renferment toute la population de
+l'le. Tous les habitants taient dj partis pour la pche. Un silence
+inconcevable rgnait sur cette nature si prodigue, que l'homme s'en
+occupe peine, et y reoit en pur don ce que chez nous il achte au
+prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs tendu
+sous mes pieds, et, peu habitus sans doute aux tracasseries des enfants
+ou des entomologistes, venaient se reposer jusque sur le bouquet que
+j'avais la main. Torcello est un dsert cultiv. Au travers des
+taillis d'osier et des buissons d'althra courent des ruisseaux d'eau
+marine, o le ptrel et la sarcelle se promnent voluptueusement. et
+l un chapiteau de marbre, un fragment de sculpture du Bas-Empire, une
+belle croix grecque brise, percent dans les hautes herbes. L'ternelle
+jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L'air tait
+embaum, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux
+du matin. J'avais sur la tte le plus beau ciel du monde, deux pas de
+moi les meilleure amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour
+rsumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue
+gnrale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au
+lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis
+apparatre des champs aplanis, des arbres souffrants, des buissons
+poudreux, un ciel gris, une vgtation maigre, obstinment tourmente
+par le soc et la pioche, des masures hideuses, des palais ridicules, la
+France en un mot.--Ah! tu m'appelles donc! lui dis-je. Je sentis un
+trange mouvement de dsir et de rpugnance. O patrie! nom mystrieux
+qui je n'ai jamais pens, et qui ne m'offres encore qu'un sens
+impntrable! le souvenir des douleurs passes que tu voques est-il
+donc plus doux que le sentiment prsent de la joie? Pourrais-je
+t'oublier si je voulais? et d'o vient que je ne le veux pas?
+
+
+
+
+IV
+
+A JULES NRAUD
+
+
+ Nohant, septembre 1834.
+
+Combien j'ai te remercier, mon vieil ami, d'tre venu me voir tout de
+suite! Je n'esprais pas ce bonheur, et je vois que, ta position n'ayant
+pas chang, c'est une grande preuve d'amiti que m'as donne. J'ai pass
+une journe heureuse, mon brave Malgache, auprs de toi, au milieu de
+mes enfants et de mes amis. J'ai ri de bien bon coeur de nos anciennes
+folies; j'ai renouvel nos combats espigles; je me suis diverti de tes
+calembours. J'ai retrouv, aprs deux ans d'absence (qui renferment pour
+moi deux sicles), toute cette ancienne vie avec un plaisir d'enfant,
+avec une joie de vieillard. Eh bien! mon pauvre ami, tout cela est entr
+une journe entire dans ce coeur us et dsol; tout cela l'a fait
+bondir de joie, mais ne l'a ni guri ni rajeuni; c'est un mort que le
+galvanisme a fait tressaillir, et qui retombe plus mort qu'auparavant.
+J'ai le spleen, j'ai le dsespoir dans l'me, Malgache. Je me suis dit
+tout ce que je pouvais et devais me dire, j'ai essay de me rattacher
+tout; je ne puis pas vivre, je ne le puis pas. Je viens dire adieu mon
+pays, mes amis. Le monde ne saura pas ce que j'ai souffert, ce que
+j'ai tent avant d'en venir l. J'essaierais en vain de te faire
+comprendre mon me et ma vie: ne me parle pas de cela; reois mon adieu,
+et ne me dis rien; ce serait inutile. Viens me voir quelquefois pendant
+mon sjour ici et parler du pass avec moi. J'aurai quelques services
+te demander: tu en accepteras l'ennui comme une preuve de confiance.
+Pense moi, et si j'ai un tombeau quelque part o tu passes un jour,
+arrte-toi pour y laisser tomber quelques larmes? Oh! prie pour celui
+qui, seul peut-tre, a bien connu et bien jug ton coeur.
+
+
+ Lundi soir.
+
+Merci, mon bon vieux Malgache, merci de ta lettre; aucun remde ne peut
+tre plus efficace que ces paroles d'amiti et cette douce compassion
+dont mon orgueil ne saurait souffrir. Tu ne sais des malheurs de ma vie
+qu'une bien faible partie. Si le sort nous runit quelques heures, je te
+les dirai; mais l'important, ce n'est pas que tu les saches, c'est que
+ton affection les adoucisse. Va, le raisonnement, les reprsentations,
+les rprimandes, ne font qu'aigrir le coeur de ceux qui souffrent, et
+une poigne de main bien cordiale est la plus loquente des
+consolations. Il se peut que j'aie le coeur fatigu, l'esprit abus
+par une vie aventureuse et des ides faussas; mais j'en meurs, vois-tu,
+et il ne s'agit plus pour ceux qui m'aiment que de me conduire doucement
+ ma tombe. Otez-moi les dernires pines du chemin, ou du moins semez
+quelques fleurs autour de ma fosse, et faites entendre mon oreille les
+douces paroles du regret et de la piti. Non, je ne rougis pas de la
+vtre, mes amis! et de la tienne surtout, vieux dbris qui as surnag
+sur les orages de la vie, et qui en connais les soucis rongeurs et les
+fatigues accablantes. Je suis un malade qu'il faut plaindre et non
+contrarier. Si vous ne me gurissez pas, du moins vous me rendrez la
+souffrance moins rude et la mort moins laide. Me prserve le ciel de
+mpriser votre amiti et de la compter pour peu de chose! Mais sais-tu
+quels maux contre-balancent ces biens-l? Sais-tu ce que certains
+bonheurs ont inspir d'exigences mon me, ce que certains malheurs lui
+ont impos de mfiance et de dcouragement? Et puis vous tes forts,
+vous autres. Moi, j'ai de l'nergie, et non de la force. Tu me dis que
+l'_instinct_ me retiendra auprs de mes enfants: tu as raison peut-tre;
+c'est le mot le plus vrai que j'aie entendu. Cet instinct, je le sens si
+profondment que je l'ai maudit comme une chane indestructible; souvent
+aussi je l'ai bni en pressant sur mon coeur ces deux petites
+cratures innocentes de tous mes maux. cris-moi souvent, mon ami; sois
+dlicat et ingnieux me dire ce qui peut me faire du bien, m'viter
+les leons trop dures. Hlas! mon propre esprit est plus svre que tu
+ne le serais, et c'est la rude clairvoyance qui me pousse au dsespoir.
+Que ton coeur, qui est bon et grand, quoi qu'on en dise et quoi qu'on
+en pense, t'inspire l'art de me gurir. Je suis venu chercher ici ce qui
+me fuyait ailleurs. Les pdagogues abondent partout, l'amiti est rare
+et prudente: elle se tire bien mieux d'affaire avec un reproche ou une
+raillerie qu'avec une larme et un baiser. Oh! que la tienne soit
+gnreuse et douce! Rpte-moi que ton affection m'a suivi partout, et
+qu'aux heures de dcouragement, o je me croyais seul dans l'univers, il
+y avait un coeur qui priait pour moi et qui m'envoyait son ange
+gardien pour me ranimer.
+
+
+ Mercredi soir.
+
+crivons-nous tous les jours, je t'en prie; je sens que l'amiti seule
+peut me sauver.
+
+Je n'en suis pas esprer de pouvoir vivre. Je borne pour le moment mon
+ambition mourir calme et ne pas tre forc de blasphmer ma
+dernire heure, comme cet homme innocent que l'on guillotina dans notre
+ville il y a quatre ou cinq ans, et qui s'cria sur l'chafaud: _Ah! il
+n'y a pas de Dieu!_--Tu es religieux, toi, Malgache; moi aussi, je
+crois. Mais j'ignore si je dois esprer quelque chose de mieux que les
+fatigues et les souffrances de cette vie. Que penses-tu de
+l'autre?--Voil ce qui m'arrte. Il m'est bien prouv que je n'arriverai
+a rien dans celle-ci, et il n'y a pas d'espoir pour moi sur la terre.
+Mais trouverai-je le repos aprs ces trente ans de travail? La nouvelle
+destine o j'entrerai sera-t-elle une destine calme et supportable?
+Ah! si Dieu est bon, il donnera au moins mon me un an de repos; qui
+sait ce que c'est que le repos et quel renouvellement cela doit oprer
+dans une intelligence! Hlas! si je pouvais me reposer ici auprs de
+toi, au milieu de mes amis, dans mon pays, sous le toit o j'ai t
+lev, o j'ai pass tant de jours sereins! Mais la vie de l'homme
+commence par o elle devrait finir. Dans ses premiers ans il lui est
+accord un bonheur et un calme dont il ne jouit que plus tard par le
+souvenir; car, avant d'avoir souffert et travaill, avant d'avoir subi
+les ans de la virilit, il ne sait pas le prix de ses jours
+d'enfance.--A ton dire, mon ami, il arriverait pour l'homme sage et fort
+un temps o ce repos peut s'acqurir par la rflexion et la volont. Oh!
+sois sincre, je t'en prie, et oublie le rle de consolateur que ton
+amiti t'impose avec moi. Ne me trompe pas dans l'espoir de me gurir;
+car plus tu ferais refleurir sous mes pas d'esprances dcevantes, plus
+je ressentirais de colre et de douleur en les perdant. Dis-moi la
+vrit, es-tu heureux?--Non, ceci est une sotte question, et le
+_bonheur_ est un mot ridicule, qui ne reprsente qu'une ide vague comme
+un rve. Mais supportes-tu la vie de bon coeur? La regretterais-tu si
+demain Dieu t'en dlivrait? Pleurerais-tu autre chose que tes enfants?
+Car cette affection d'_instinct_, comme tu dis fort bien, est la seule
+que la rflexion dsesprante ne puisse branler.--Dis-moi, oh! dis-moi
+ce qui se passe en moi depuis dix ans et plus; ce dgot de tout, cet
+ennui dvorant, qui succde mes plus vives jouissances, et qui de plus
+en plus me gagne et m'crase, est-ce une maladie de mon cerveau, ou
+est-ce un rsultat de ma destine? Ai-je horriblement raison de dtester
+la vie? ai-je criminellement tort de ne pas l'accepter? Mettons de ct
+les questions sociales, supposons mme que nous n'ayons pas d'enfants,
+et que nous ayons subi tous deux la mme dose de malheur et de fatigue.
+Crois-tu que, par suite de la diversit de nos organisations, nous nous
+retrouverions l'un et l'autre o nous en sommes, toi rconcili avec la
+vie, moi plus las et plus dsespr que jamais? Y a-t-il donc en vous
+autres une facult qui me manque? Suis-je plus mal partag que vous, et
+Dieu m'a-t-il refus cet instinctif amour de la vie qu'il a donn
+toutes les cratures pour la conservation des espces? Je vois ma mre:
+elle a souffert matriellement plus que moi, son histoire est une des
+plus orageuses et des plus funestes que j'aie entendu raconter; sa force
+naturelle l'a sauve de tout; son insouciance, sa gaiet, ont surnag
+dans tous ses naufrages. A soixante ans elle est encore belle et jeune,
+et chaque soir en s'endormant elle prie Dieu de lui conserver la vie.
+Ah! mon Dieu, mon Dieu! c'est donc bien bon de vivre? pourquoi ne
+suis-je pas ainsi? Ma position sociale pourrait tre belle; je suis
+indpendant, les embarras matriels de mon existence ont cess; je puis
+voyager, satisfaire toutes mes fantaisies; pourquoi n'ai-je plus de
+fantaisies?
+
+Ne rponds pas ces questions-l, c'est trop tt. Tu ne sais pas les
+vnements qui m'ont amen cet tat moral, et tu pourrais concevoir
+quelque fausse ide, faute de bien connatre et de bien juger les faits.
+Mais rponds en ce qui te concerne.--Tu as souffert, tu as aim, tu es
+un tre trs-lev sous le rapport de l'intelligence, tu as beaucoup vu,
+beaucoup lu; tu as voyag, observ, rflchi, jug la vie sous bien des
+faces diverses.--Tu es venu chouer, toi dont la destine et pu tre
+brillante, sur un petit coin de terre o tu t'es consol de tout en
+plantant des arbres et en arrosant des fleurs. Tu dis que tu as souffert
+dans les commencements, que tu as soutenu une lutte avec toi-mme, que
+tu t'es contraint un travail physique. Raconte-moi avec dtail
+l'histoire de ces premiers temps, et puis dis-moi le rsultat de tous
+ces combats et de toute cette vertu. Es-tu calme? supportes-tu sans
+aigreur et sans dsespoir les tracasseries de la vie domestique?
+t'endors-tu aussitt que tu te couches? n'y a-t-il pas autour de ton
+chevet un dmon sous la forme d'un ange qui te crie: L'amour, l'amour!
+le bonheur, la vie, la jeunesse!--tandis que ton coeur dsol rpond:
+Il est trop tard! cela et pu tre, et cela n'a pas t?--O mon ami!
+passes-tu des nuits entires pleurer tes rves et te dire: Je n'ai
+pas t heureux?
+
+--Oh! je le devine, je le sens, cela t'arrive quelquefois, et j'ai tort
+peut-tre de rveiller l'ide d'une souffrance que le temps et ton
+courage ont endormie; mais ce sera une occasion d'exercer la force que
+tu as amasse que de me raconter comment tu as fait, et de m'apprendre
+ quoi tu es arriv. Hlas! si je pouvais comme toi me passionner pour
+un insecte! J'aime tout cela pourtant, et nul n'est mieux organis que
+moi pour jouir de la vie. Je sympathise avec toutes les beauts, toutes
+les grces de la nature. Comme toi, j'examine longtemps avec dlices,
+l'aile d'un papillon. Comme toi je m'enivre du parfum d'une fleur.
+J'aimerais me btir aussi un ajoupa et y porter mes livres; mais je
+n'y pourrais rester, mais les fleurs et les insectes ne peuvent pas me
+consoler d'une peine morale. La contemplation des cimes immobiles du
+Mont-Blanc, l'aspect de cette neige ternelle, immacule, sublime de
+blancheur et de calme, avait suffi, pendant trois ou quatre jours du
+mois dernier, pour donner mon me une srnit inconnue depuis
+longtemps. Mais peine eus-je pass la frontire de France, cette paix
+dlicieuse s'croula comme une avalanche devant le souvenir et l'aspect
+de mes maux et des ennuis matriels. La poussire des chemins, la
+puanteur de la diligence et la nudit hideuse du pays suffirent pour me
+faire dire: La vie est insupportable et l'homme est infortun.--Et des
+douleurs morales, relles, profondes, incurables, se ranimrent.
+
+Je me berce de l'ide que je mourrai rconcili du moins avec le pass.
+Il y a dans l'air du pays, dans le silence de l'automne, dans la magie
+des souvenirs, dans le coeur de mes amis surtout, quelque chose
+d'trangement puissant. Je marche beaucoup, et, soit fatigue de corps,
+soit repos d'esprit, je dors plus que je n'ai fait depuis un an. Mes
+enfants me font encore beaucoup de mal au milieu de tout le bonheur
+qu'ils me donnent; ce sont mes matres, les liens sacrs qui m'attachent
+ la vie, une vie odieuse! Je voudrais les briser, ces liens
+terribles! la peur du remords me retient. Et pourtant il y aurait bien
+des choses ma dcharge si je pouvais raconter l'histoire de mon
+coeur. Mais ce serait si long, si pnible!--Bonsoir, rappelle-toi nos
+adieux d'autrefois sous le grand arbre, _the parting's tree_. Nous
+avions lu _les Natchez_, et nous nous disions chaque soir:--Je te
+souhaite un ciel bleu et l'esprance.--L'esprance de quoi?...
+
+
+ Jeudi.
+
+Mes jours s'coulent tristes comme la mort, et ma force s'puise
+rapidement. Avant-hier j'tais assez bien, je me sentais tomber dans une
+sorte d'apathie qui ne manquait pas de charme. La fatigue du coeur et
+celle du corps taient si grandes en moi, qu'il ne me restait plus gure
+de sensibilit. J'avais accept les ennuis et les plaisirs de la
+journe, et je ne m'tais pas dit comme les autres jours: Pourrai-je
+vivre demain? Je m'tais rejet dans le pass, et je savourais cette
+illusion imbcile au point de me croire transport aux jours qui sont
+derrire nous. Je revins de la rivire avec Rollinat et les enfants. Il
+faisait chaud, et le chemin tait difficile. J'eus une sorte de bonheur
+ traverser une terre laboure en portant Solange sur mes paules.
+Maurice marchait devant moi avec son petit ami, et le chien de la
+maison, quoique laid et mlancolique, nous suivait d'un air si habitu
+nous, si sr de son gte, si ncessairement attach chacun de nos pas,
+qu'il me semblait faire partie de la famille. Rollinat riait sa
+manire, et dbitait des facties ma mre, et je venais le dernier
+avec mon fardeau, partageant ma pense entre les embarras de la marche
+et le souvenir de tes conseils. Voici, me disais-je, les plaisirs
+simples et purs que mon ami me vante et me souhaite. Et je ne sais
+pourquoi la fatigue, les cris joyeux des enfants, la gaiet de ma mre,
+quoique tout cela ft en dsaccord avec la tristesse qui me ronge et
+l'accablement qui m'crase, avaient pour moi un charme indfinissable.
+Cela me rappelait nos courses au grand arbre, nos rcoltes de
+champignons dans les prs, et la premire enfance de mon fils, qu'alors
+je rapportais aussi la maison sur mes paules. J'oubliais presque ces
+terribles annes d'exprience, d'activit et de passion qui me sparent
+de celles-l.
+
+Mais ce bien-tre, dont je ne saurais attribuer le bienfait qu' des
+circonstances extrieures, l'influence de l'air, au silence dlicieux
+de la campagne, la bonne humeur de ceux qui m'entouraient, cessa
+bientt, et je retombai dans mon abattement ordinaire en rentrant la
+maison.
+
+Rollinat est une des plus parfaites et des plus affectueuses cratures
+qu'il y ait sur la terre, doux, simple, gal, silencieux, triste,
+compatissant. Je ne sais personne dont la socit intime et journalire
+soit plus bienfaisante; je ne sais pas si je l'aime plus ou moins que
+toi; mon coeur n'a plus assez de vigueur pour s'interroger et se
+connatre; je sais que l'amiti que j'ai pour Alphonse, pour Laure, pour
+chacun de vous, ne nuit aucun en particulier. Seulement, je me tais de
+mon mal avec ces jeunes enfants dont il troublerait le bonheur, et je
+n'en parle qu' Rollinat et toi. Lui ne me donne ni conseils, ni
+encouragements, ni consolations; nous changeons peu de paroles dans le
+jour; nous marchons cte cte dans les tranes du vallon ou dans les
+alles de mon jardin, courbs comme deux vieillards, concentrs dans une
+muette douleur, et nous comprenant sans nous avertir. Le soir, nous
+marchons encore dans le jardin jusqu' minuit; c'est une fatigue
+physique qui m'est absolument ncessaire pour trouver le sommeil, et
+lui aussi qui souffre continuellement des nerfs. Alors nous nous
+racontons les dtails et les ennuis de notre vie. Quelquefois nous
+retombons dans un profond silence; il regarde les toiles, o il me rve
+un asile, et je promne d'inutiles regards sous les tnbreux ombrages
+que nous traversons. Leur mystrieux silence me fait tressaillir
+quelquefois d'pouvante, et il me semble que c'est mon spectre qui se
+promne ma place, dans ces lieux mornes comme la tombe. Alors je passe
+mon bras sous le sien, comme pour m'assurer que j'appartiens encore au
+monde des vivants, et il me rpond avec sa voix caverneuse et
+monotone:--Tu es malade, bien malade.--Malgr le peu d'encouragements
+qu'il me donne (car ses inclinations ne sont que trop conformes aux
+miennes), son amiti m'est trs-prcieuse, et sa socit m'est en
+quelque sorte ncessaire. Il me semble, que tant que j'aurai mon ct
+un ami sincre et fidle, je ne peux pas mourir dsespr; je lui ai
+fait jurer, ce soir, qu'il assisterait ma dernire heure, et qu'il
+aurait le courage de ne point me retenir. Il y a dans la voix, dans le
+regard, dans tout l'tre de ceux que nous aimons, un fluide magntique,
+une sorte d'aurole, non visible, mais sensible au toucher de l'me, si
+je peux parler ainsi, qui agit puissamment sur nos sensations intimes.
+La prsence de Rollinat m'infuse silencieusement la rsignation
+mlancolique et la srnit morne et muette. Son silence opre peut-tre
+plus sur moi que ses paroles. Quand il est assis, une heure du matin,
+au fond du grand salon, et qu' la faible clart d'une seule bougie,
+oublie plutt qu'allume sur la table, je jette de temps en temps les
+yeux sur sa figure grave et rveuse, sur ses orbites enfonces, sur sa
+bouche close et serre, sur son front que plisse une mditation
+perptuelle, il me semble contempler l'humble courage et la triste
+patience revtus d'une forme humaine. O amiti sobre de dmonstrations
+et riche de dvouements! qui te payera de ce que tu supportes d'heures
+sombres et de funestes penses auprs d'une me moribonde? Assis comme
+un mdecin sans espoir au chevet d'un ami expirant, il semble tter le
+pouls mon dsespoir et compter ce qu'il me reste de jours mauvais
+subir. Dsireux dans sa conscience d'entendre sonner l'heure de ma
+dlivrance, navr dans son affection d'tre forc d'abandonner bientt
+ce cadavre qu'il entoure encore de soins inutiles et gnreux, il voit
+mon infortune; il ne prie ni ne pleure; il me fait un dernier oreiller
+de son bras, et ne me dit point ce qui se passera en lui quand mes yeux
+seront pour jamais ferms. O Dieu juste! donnez-lui un ami qui vive
+pour lui et qui ne l'abandonne point pour mourir!
+
+J'ai souvent honte de cette lchet qui m'empche d'en finir tout de
+suite; ne sais-je donc me dcider rien? ne puis-je ni vivre ni mourir?
+Il y a des instants o je me figure que je suis us par le travail,
+l'amour ou la douleur, et que je ne suis plus capable de rien sur la
+terre; mais, la moindre occasion, je m'aperois bien que cela n'est
+pas et que je vais mourir dans toute la force de mon organisation et
+dans toute la puissance de mon me. Oh! non, ce n'est pas la force qui
+me manque pour vivre et pour esprer; c'est la foi et la volont. Quand
+un vnement extrieur me rveille de mon accablement, quand le hasard
+me presse et me commande d'agir selon ma nature, j'agis avec plus de
+prsence d'esprit et de calme que je n'ai jamais fait.--Tel je suis
+encore, malgr tant d'affronts et de blessures dont on m'a couvert,
+malgr tant de fange et de pierres qu'on m'a jetes, dans le vain espoir
+de tarir la source vive et abondante des vertus que Dieu m'avait
+donnes. On l'a bien trouble, hlas! et la beaut du ciel ne s'y
+rflchit plus comme autrefois. Mais quand un tre souffrant s'en
+approche, elle coule encore pour lui, et il peut y puiser sans qu'elle
+lui refuse son flot bienfaisant. Il y a plus: ce bien que je fais sans
+enthousiasme et mme sans plaisir, ces devoirs que j'accomplis sans
+satisfaction purile et sans espoir d'en retirer aucun soulagement,
+c'est un sacrifice plus austre et peut-tre plus grand devant Dieu que
+les ardentes offrandes d'un coeur plus heureux et plus jeune. C'est
+maintenant que je sens intimement combien mon me est droite, puisqu'
+mon insu l'amour du bien refleurit en moi sur les plus sombres ruines. O
+mon Dieu! s'il pouvait me tomber de votre sein paternel une conviction,
+une volont, un dsir seulement! mais en vain j'interroge cette me
+vide. La vertu n'y est plus qu'une habitude forte comme la ncessit,
+mais strile pour mon bonheur; la foi n'est plus qu'une lueur
+lointaine, belle encore dans sa pleur douloureuse, mais silencieuse,
+indiffrente ma vie et ma mort, une voix qui se perd dans les
+espaces du ciel et qui ne me crie point de croire, mais d'esprer
+seulement. La volont n'est plus qu'une humble et muette servante de ce
+reste de vertu et de religion. Elle proportionne son activit au besoin
+qu'on a d'elle; et peut-tre a-t-elle un troisime conseiller plus fort
+que la foi et que la vertu, l'orgueil.
+
+Oui, l'orgueil saignant, altier et debout sous les plaies et les
+souillures dont on s'est efforc de le couvrir. Nul n'a t plus outrag
+et plus calomni que moi, et nul ne s'est cramponn avec plus de douleur
+et de force l'espoir d'une justice cleste et au sentiment de sa
+propre innocence. Oh! comment n'avoir pas d'orgueil, quand on a une
+guerre inique soutenir? Pourquoi Dieu m'a-t-il laiss faire si
+malheureux? et pourquoi permet-il que l'impudence des hommes lches
+fltrisse et tue l'existence des hommes candides? Faut-il donc que
+l'innocent se lve dans sa douleur, et qu'essuyant les larmes de la
+colre et de la honte, il se lave des impurets dont on l'accable?
+Seigneur! Seigneur! quoi songez-vous, quand vous envoyez un ange
+gardien l'enfant suspendu encore au sein de sa mre, et quand votre
+providence s'occupe du dernier brin d'herbe de la prairie, tandis
+qu'elle laisse meurtrir et outrager le faible, et que l'honneur, la plus
+belle fleur qui croisse sur nos chemins, est bris et foul aux pieds
+par le premier colier qui passe? L'homme dont le front s'est pliss
+dans la rflexion et dans la souffrance est-il donc moins prcieux pour
+vous que l'me inerte et encore informe du nourrisson de la femme? Notre
+triste gloire humaine est-elle plus mprisable que l'ortie qui crot le
+long des cimetires? O Dieu du ciel! voyez, entendez, et faites
+justice.
+
+
+A ROLLINAT.
+
+ Vendredi soir.
+
+Comment vas-tu, mon ami? tu es parti bien triste et bien malade.
+Rassure-moi du moins sur ta sant. Ton me est naturellement souffrante,
+et tu n'tais point heureux avant de me connatre. Mais j'ai bien des
+remords, nanmoins; car j'ai d cruellement augmenter cette disposition
+au chagrin, et cet ennui perptuel qui te ronge. Ma douleur sombre et
+ingurissable a d rejaillir sur toi, et les rsolutions lugubres dont
+je t'ai entretenu tous ces jours derniers ont d contrister et dchirer
+ton amiti pour moi, si loyale et si sainte. Pardonne-moi, mon pauvre
+ami; j'ai cherch m'appuyer sur toi, me reposer un instant sur ton
+bras; j'ai voulu te dire mon angoisse afin de m'affermir dans le calme
+du dsespoir, afin de l'emporter dans le tombeau, adoucie et trempe des
+larmes de l'amiti. Tu as eu le courage de m'couter en silence et de ne
+point me donner de vaines consolations; tu m'as dit seulement ton
+affection, la seule chose laquelle je pusse penser sans aigreur et
+sans mfiance. Oh! je te remercie! J'ai obtenu de toi cette rude et
+sainte promesse, de venir, pour ainsi dire, communier avec moi mon
+heure de dlivrance. Le Malgache n'en aurait pas la force; il faut un
+coeur plus vieux et plus rsign qui me dise: Va-t'en! et non pas:
+Reviens nous.--Je ne peux revenir rien ni personne.
+
+Ne te laisse point toucher ni branler par cet tat dsespr o tu me
+vois; ne laisse point la compassion aller jusqu' la souffrance; ne
+laisse point la mlancolie dvorer ces belles fleurs, ces rameaux de
+chne dont ta route est couverte. Eh quoi! tu es utile, tu es
+ncessaire, tu es vertueux, et tu supporterais la vie regret! Oh! non,
+tomber ce fardeau que tu portes si noblement, et qui de prime abord,
+t'ouvrira toujours l'accs des mes nobles. Tu trouveras d'autres
+amitis, plus grandes, moins striles, moins funestes que la mienne; tu
+auras une vieillesse glorieuse au sein d'une destine humble et pnible.
+Oh! mon ami, qu'on me donne une tche comme la tienne remplir, qu'on
+mette entre mes mains le soc de cette charrue avec laquelle tu ouvres un
+si vigoureux sillon dans la socit, et je me relverai de mon
+dsespoir, et j'emploierai la force qui est en moi, et que la socit
+repousse comme une source d'erreurs et de crimes.
+
+Tu me connais pourtant, toi. Tu sais s'il y a, dans ce coeur dchir,
+des passions viles, des lchets, le moindre dtour perfide, le moindre
+attrait pour un vice quelconque. Tu sais que si quelque chose m'lve
+au-dessus de tant d'tres mprisablement mdiocres dont le monde est
+encombr, ce n'est pas le vain clat d'un nom, ni le frivole talent
+d'crire quelques pages. Tu sais que c'est la forte passion du vrai, le
+sauvage amour de la justice. Tu sais qu'un orgueil immense me dvore,
+mais que cet orgueil n'a rien de petit ni de coupable, qu'il ne m'a
+jamais port aucune faute honteuse, et qu'il et pu me pousser une
+destine hroque si je ne fusse point n dans les fers! Eh bien! mon
+ami, que ferai-je de ce caractre? Que produira cette force d'me qui
+m'a toujours fait repousser le joug de l'opinion et des lois humaines,
+non en ce qu'elles ont de bon et de ncessaire, mais en ce qu'elles ont
+d'odieux et d'abrutissant? A qui les ferai-je servir? Qui m'coutera,
+qui me croira? Qui vivra de ma pense? Qui, ma parole, se lvera pour
+marcher dans la voie droite et superbe o je voudrais voir aller le
+monde? Personne.--Eh! si du moins je pouvais lever mes enfants dans ces
+ides, me flatter de l'espoir que ces tres, forms de mon sang, ne
+seront pas des animaux marchant sous le joug, ni des mannequins
+obissant tous les fils du prjug et des conventions, mais bien des
+cratures intelligentes, gnreuses, indomptables dans leur fiert,
+dvoues dans leurs affections jusqu'au martyre; si je pouvais faire
+d'eux un homme et une femme selon la pense de Dieu! Mais cela ne se
+pourra point. Mes enfants, condamns marcher dans la fange des chemins
+battus, environns des influences contraires, avertis chaque pas, par
+ceux qui me combattent, de se mfier de moi et de ce qu'on appelle des
+rves, spectateurs eux-mmes de ma souffrance au milieu de cette lutte
+ternelle, de mon coeur ulcr, de mes genoux briss chaque pas sur
+les obstacles de la vie relle; mes pauvres enfants, ma chair et mon
+me, se retourneront peut-tre pour me dire:--Vous nous garez; vous
+voulez nous perdre avec vous! N'tes-vous pas infortun, rebut,
+calomni? Qu'avez-vous rapport de ces luttes ingales, de ces duels
+fanfarons avec la coutume et la croyance? Laissez-nous faire comme les
+autres; laissez-nous recueillir les avantages de ce monde facile et
+tolrant; laissez-nous commettre ces mille petites lchets qui achtent
+le repos et le bien-tre parmi les hommes. Ne nous parlez plus de vertus
+austres et inconnues, qu'on appelle folie, et qui ne mnent qu'
+l'isolement ou au suicide.
+
+Voil ce qu'ils me diront. Ou bien si, par tendresse ou disposition
+naturelle, ils m'coutent et me croient, o les conduirai-je? Dans quels
+abmes irons-nous donc nous prcipiter tous les trois? car nous serons
+trois sur la terre, et pas un avec! Que leur rpondrai-je, s'ils
+viennent me dire:--Oui, la vie est insupportable dans un monde ainsi
+fait; mourons ensemble! Montrez-nous le chemin de Bernica, ou le lac de
+Stnio, ou les glaciers de Jacques!
+
+Ce n'est pas que, dans mon orgueil, je veuille dire que je suis seul de
+mon avis en ce monde par excs de grandeur ou de raison. Non, je suis un
+tre plein d'erreurs et de faiblesses, et les plus sombres voiles
+d'ignorance couvrent les plus brillants clairs de mon me. Je suis seul
+ force de dsenchantements et d'illusions perdues. Ces illusions ont
+t grossires; mais qui ne les a eues? Elles ont t brises; qui n'a
+vu de mme tomber les siennes en poussire? Mais je m'en tais fait une,
+particulire, vaste, belle, comme tait mon me aux premires annes de
+la vie, au sortir de l'adolescence. Celle-l, pour moi, fut un sceau de
+fatalit ternelle, un arrt de mort. Mais cela demanderait de plus
+longs dveloppements et une sorte de rcit de ma jeunesse. Je te le
+ferai quelque jour.
+
+Quand tu commences t'endormir, pense moi; pense cette heure de
+minuit o les toiles taient si blanches, l'air si doucement humide,
+les alles si sombres; pense cette route sable, borde de thym et
+d'arbrisseaux, que nous avons parcourue ensemble cent fois dans une
+demi-heure, et dans laquelle nous avons chang de si tristes
+confidences, de si saintes promesses! A cette heure-l, dors tranquille,
+aprs m'avoir envoy une bndiction et un adieu. Moi, je t'crirai
+pendant ce temps, et je n'aurai pas perdu ces entretiens de minuit dont
+tu me prives, bon coeur fatigu, mais que tu me rendras quelques jours
+encore, avant que je parte pour toujours!
+
+
+ Samedi.
+
+Oui, j'avais alors une trange illusion, verte comme ma jeunesse, virile
+comme ma tournure d'esprit et mes habitudes. Il serait long de dire tout
+l'avenir qu'elle embrassait, mais elle tait rsumable en ce peu de
+mots:--Pour obtenir justice en ce monde comme en l'autre, il ne s'agit
+que d'tre un vrai juste soi-mme.
+
+Ce n'tait pas tant l un systme qu'une conviction. Je savais bien
+qu'il y avait des mes honntes et pures que les hommes mconnaissaient
+et que la Providence semblait abandonner. Mme dans le petit horizon o
+je vivais, j'en comptais plusieurs; mais je me faisais de ce mot de
+juste tout un monde moral, et dans mon cerveau, alors tout farci de
+Bible, d'histoire, de posie et de philosophie, j'en avais fait un
+portrait selon mes rves. J'ai retrouv dans les griffonnages que
+j'entassais sous mon oreiller l'ge de seize ans, ce portrait du
+_juste_. Le voici, c'est un caillou brut.
+
+ * * * * *
+
+Le juste n'a pas de sexe moral: il est homme ou femme selon la volont
+de Dieu; mais son code est toujours le mme, qu'il soit gnral d'arme
+ou mre de famille.
+
+Le juste n'a pas d'tat. Il est mendiant, voyageur, ou prince de la
+terre, selon la volont de Dieu. Son but, sa profession, c'est d'tre
+juste.
+
+Le juste est fort, calme et chaste. Il est vaillant, il est actif, il
+est rflchi. Il observe tous ses premiers mouvements jusqu' ce qu'il
+se soit fait tel que tous ses premiers mouvements soient bons. Il
+mprise la vie, et pour peu que sa place en ce monde soit ncessaire
+un meilleur que lui, il la cde de bon coeur et s'offre Dieu en
+disant: Seigneur, si je suis nuisible mon frre, prenez ma vie. Je
+monterai ce coursier, je franchirai ce buisson, je traverserai ce
+marais, je sortirai du danger ou j'y resterai, selon votre bon plaisir,
+ mon Dieu!--Le juste est toujours prt paratre devant Dieu.
+
+Le juste n'a pas de fortune, pas de maison, pas d'esclaves. Ses
+serviteurs sont ses amis s'ils en sont dignes. Son toit appartient au
+vagabond, sa bourse et son vtement tous les pauvres, son temps et ses
+lumires tous ceux qui les rclament.
+
+Le juste hait les mchants et mprise les lches. Il leur donne du pain
+s'ils en manquent, et des conseils s'ils en veulent. S'ils se
+convertissent, il les encourage et leur pardonne; s'ils s'endurcissent
+dans le mal, il les oublie, mais il ne les craint pas; et si un assassin
+l'attaque, il le tue bravement et se regarde comme l'instrument de la
+justice de Dieu.
+
+Le juste ne s'ennuie jamais. Il travaille tant qu'il peut, soit avec
+le corps, soit avec l'esprit, selon ses besoins et ceux d'autrui. Quand
+il est las, il se repose et pense Dieu; quand il est malade, il se
+rsigne et rve au ciel.
+
+Le juste ouvre son coeur l'amiti. Ce qu'il aime le mieux aprs
+Dieu, c'est son ami; et il ne craint jamais de l'aimer trop, parce qu'il
+ne peut aimer qu'un tre digne de lui.
+
+Le juste est orgueilleux, mais non pas vain. Il ne sait point s'il est
+jeune, beau, riche, admir, il sait qu'il est juste; et quoiqu'il
+pardonne ceux qui le mconnaissent, il s'loigne d'eux. Il sait que
+ceux qui ne le comprennent point ne lui ressemblent point, et que s'il
+pouvait les aimer il cesserait d'tre juste.
+
+Le juste est sincre avant tout, et c'est ce qui exige de lui une force
+sublime, parce que le monde n'est que mensonge, fourberie ou vanit,
+trahison ou prjug.
+
+Le juste mprise l'opinion de la foule; il est le dfenseur du faible
+et de l'opprim, et n'lve la voix parmi les hommes que pour dfendre
+ceux que les hommes accusent injustement. Il ne s'en remet personne du
+soin de prononcer sur un accus. Il ne croit au mal que quand il le
+sait, et, sans s'inquiter de l'anathme ou de la rise des gens, il va
+couter les plaintes de Job jusque sur son fumier.
+
+Le juste pche sept fois par jour, mais ce sont des pchs de juste. Il
+y en a qu'il ne commet jamais, et qu'il ne souponne mme pas.
+
+Le juste est souvent injuri et calomni; mais il obtient toujours
+justice, parce qu'il l'aime, parce qu'il la veut, parce qu'il est fort
+et sait l'imposer. Il a des ennemis, des indiffrents; quelquefois la
+foule entire est contre lui; mais il a pour amis quelques justes comme
+lui, qui se cherchent et se rencontrent dans cette vie, et qui Dieu
+donne son royaume dans l'autre.
+
+ * * * * *
+
+Cette singulire dclaration de mes _droits de l'homme_, comme je
+l'appelais alors, colier que j'tais; cet innocent mlange d'hrsies
+et de banalits religieuses renferme pourtant bien, n'est-ce pas, un
+ordre d'ides arrtes, un plan de vie, un choix de rsolutions, la
+tendance un caractre religieusement choisi et embrass? Elle
+t'explique peu prs ce qu'taient les illusions de mon adolescence,
+et, au milieu des sentiments frachement dicts par l'vangile, une
+sorte de restriction rebelle dicte par l'orgueil naissant, par
+l'obstination inne, un vague rve de grandeur humaine ml une plus
+srieuse ambition de chrtien.
+
+Prsomptueuse ou folle, cette esprance d'arriver l'tat de _juste_,
+c'est--dire de pratiquer la misricorde, la franchise et l'austrit
+avec calme et avec joie; de supporter la contradiction et le blme avec
+indiffrence et fermet, et de laisser un nom honor parmi l'lite des
+hommes rencontrs en cette vie; cette ambition d'une gloire humble, mais
+dsirable, d'un travail difficile et long, d'une lutte contre la
+socit, couronne la fin de succs, du moins par l'estime de ce petit
+nombre de bons que j'esprais rejoindre sur les mers inconnues de
+l'avenir, c'tait l le rve, l'illusion de mes plus belles annes, la
+foi en la justice divine et humaine.--Qu'est-il devenu? un regret
+affreux, la source d'un ennui et d'un dgot qui n'ont d'autre remde
+que la mort.
+
+Cela fut la source de mes qualits et de mes dfauts, ou bien ce furent
+mes qualits et mes dfauts qui m'inspirrent ces ides fausses. Je leur
+ai d bien des vertus inutiles, bien des traits de folie hroque, bien
+des actes de grandeur imbcile et de dvouement sublime, dont l'objet et
+le rsultat ont t ignoblement ridicules. J'ai voulu faire l'homme
+fort, et j'ai t bris comme un enfant. M'en repentirai-je aujourd'hui
+que je vais paratre devant toi, mon Dieu? Non; car si la justice
+divine est un rve comme la justice humaine, du moins il y a le repos du
+nant qui doit tre dsirable aprs les fatigues d'une vie comme la
+mienne.
+
+Je les ai bien rencontrs, ces hommes justes, je leur ai serr la main;
+et leur estime, la tienne entre toutes, mon ami! a bien rpandu sur
+mes plaies le baume consolateur. J'ai bien exerc cette justice, non pas
+toujours aussi ferme que je me l'tais dicte en ces jours de
+puritanisme juvnile; mais si les passions, ou la fatigue, ou la douleur
+ou l'amour ont souvent engourdi ou dtourn ce bras qui se flattait
+d'tre toujours tendu aux faibles et aux infortuns; si cette svrit
+farouche et prudente envers les mchants s'est souvent laiss tromper
+par un jugement facile garer, par un coeur facile sduire:
+pourtant, je n'ai commis aucune action, caress aucun vice, admis aucun
+principe qui m'ait fait sortir du chemin de la justice; j'y ai march
+lentement, je m'y suis arrt plus d'une fois, j'y ai perdu bien des
+peines et bien du temps poursuivre des fantmes. Mais l'instinct, la
+ncessit d'obir ma nature, ont toujours retenu mes pieds sur la
+route d'ivoire, et si je ne suis pas encore le juste que je voulais
+tre, rien dans le pass ne s'oppose ce que je le devienne; c'est dans
+le prsent que gt un obstacle semblable une montagne croule: cet
+obstacle, c'est le dsespoir.
+
+Et pourquoi ce spectre livide est-il venu tendre sur moi ses membres
+lourds et glacs? Pourquoi l'amertume est-elle entre si avant dans mon
+coeur, que tous les biens, toutes les consolations que ma raison
+admet, mon instinct les repousse? D'o vient que je te disais, l'autre
+soir, dans le jardin, l'me pntre d'une sombre superstition: Il y a
+dans la nature je ne sais quelle voix qui me crie de partout, du sein de
+l'herbe et de celui du feuillage, de l'cho et de l'horizon, du ciel et
+de la terre, des toiles et des fleurs, et du soleil et des tnbres, et
+de la lune et de l'aurore, et du regard mme de mes amis: _Va-t'en, tu
+n'as plus rien faire ici?_
+
+C'est peut-tre parce que j'ai eu l'ambition de l'intelligence et la
+sensibilit du coeur; c'est parce que je me suis impos le caractre
+du juste dans des proportions trop antiques, et que je n'ai pu dfendre
+mon cerveau des puriles misres de ces temps-ci. J'avais dit: Je ferai
+ceci, et je serai calme; je l'ai fait, et je suis rest agit.--J'avais
+dit encore: Je braverai ces cueils et ne frmirai pas; je les ai
+bravs, et j'en suis sorti ple d'pouvante.--J'avais dit enfin:
+J'obtiendrai ces biens, et je m'en contenterai; je les ai obtenus, et
+ils ne me suffisent pas. J'ai fait assez passablement mon devoir: mais
+j'ai trouv la peine plus amre, et le bonheur moins doux que je ne les
+avais rvs. Pourquoi la vrit, au lieu de se montrer comme elle est,
+grande, maigre, nue et terrible, se fait-elle riante, belle et fleurie
+pour apparatre aux enfants dans leurs songes?
+
+
+AU MALGACHE.
+
+Je lis immensment depuis quelques jours. Je dis immensment, parce
+qu'il y a bien trois ans que je n'ai lu la valeur d'un volume in-octavo,
+et que voici depuis quinze jours trois ouvrages que j'avale et digre:
+_l'Eucharistie_, de l'abb Gerbet; _Rflexions sur le suicide_, par
+madame de Stal; _Vie de Victor Alfieri_, par Victor Alfieri. J'ai lu le
+premier par hasard; le second par curiosit, voulant voir comment cet
+homme-femme entendait la vie; le troisime par sympathie, quelqu'un me
+l'ayant recommand comme devant parler trs-nergiquement mon esprit.
+
+Un sermon, une dissertation, une histoire.--L'histoire d'Alfieri
+ressemble un roman; elle intresse, chauffe, agite.--Le catholicisme
+de l'abb a la solennit troite, l'inutilit invitable d'un livre
+asctique.--Il n'y a que la dissertation de madame de Stal qui soit
+vraiment ce qu'elle veut tre, un crit correct, logique, commun quant
+aux penses, beau quant au style, et savant quant l'arrangement. Je
+n'ai trouv d'autre soulagement dans cet crit que le plaisir
+d'apprendre que madame de Stal aimait la vie, qu'elle avait mille
+raisons d'y tenir, qu'elle avait un sort infiniment plus heureux que le
+mien, une tte infiniment plus forte et plus intelligente que la mienne.
+Je crois, du reste, que son livre a redoubl pour moi l'attrait du
+suicide. Quand je trouve un pdagogue de village sur mon chemin, il
+m'ennuie; mais je le prends en patience, car il fait son tat. Mais si
+je rencontre un illustre docteur, et qu'esprant trouver en lui quelque
+secours, j'aille le consulter pour claircir mes doutes et calmer mes
+anxits, je serai bien plus choqu et bien plus contrist
+qu'auparavant, s'il me dit en phrases excellentes et en mots
+parfaitement choisis les mmes lieux communs que le pdagogue de village
+vient de me dbiter en latin de cuisine; celui-l avait le mrite de me
+faire sourire parfois de ses barbarismes, son emphase pouvait tre
+bouffonne; la froideur doctorale de l'autre n'est que triste. C'est un
+chne que l'on courait embrasser pour se sauver, et qui se brise comme
+un roseau, pour vous laisser tomber plus bas dans l'abme.
+
+_L'Eucharistie_ est certainement un livre distingu malgr ses dfauts.
+Je suis bien aise de l'avoir lu: non qu'il m'ait fait aucun bien, il est
+trop catholique pour moi, et les livres spciaux ne font de bien qu' un
+petit nombre; mais parce qu'il m'a ramen aux jours de ma premire
+jeunesse, dvote, tendre et crdule.
+
+Alfieri est un homme qui me plat. Ce que j'aime, c'est son orgueil; ce
+qui m'intresse, ce sont ces luttes terribles entre sa fiert et sa
+faiblesse; ce que j'admire, c'est son nergie, sa patience, les efforts
+inous qu'il a faits pour devenir pote.--Hlas! encore un qui a
+souffert, qui a dtest la vie, qui a sanglot et _rugi_ (comme il dit)
+dans la fureur du suicide; et celui-l, comme les autres, s'est consol
+avec un hochet! Il a connu l'amour, des dsenchantements hideux, et des
+regrets mls de honte et de mpris, et l'ennui de la solitude, et le
+froid ddain, et la triste clairvoyance de toutes choses..... except de
+la dernire marotte qui l'a sauv, la gloire!
+
+La _Vie d'Alfieri_, considre comme _livre_, est un des plus excellents
+que je connaisse. Il est vrai que je n'en connais gure, surtout depuis
+l'poque laquelle j'ai absolument perdu la mmoire; celui-l est crit
+avec une simplicit extrme, avec une froideur de jugement d'o ressort
+pour le lecteur une trs-chaude motion; avec une concision et une
+rapidit pleines d'ordre et de modestie. Je pense que tous ceux qui se
+mleront d'crire leur vie devraient se proposer pour modle la forme,
+la dimension et la manire de celle-ci. Voil ce que je me suis promis
+en la lisant, et voil pourtant ce que je suis bien sr de ne pas tenir.
+
+Pour me rsumer, je veux te dire que la lecture me fait beaucoup plus de
+mal que de bien. Je veux m'en sevrer au plus vite. Elle empire mon
+incertitude sur toute vrit, mon dcouragement de tout avenir. Tous
+ceux qui crivent l'histoire des maux humains ou de leurs propres maux,
+prchent du haut de leur calme ou de leur oubli. Mollement assis sur le
+paisible _dada_ qui les a tirs du danger, ils m'entretiennent du
+systme, de la croyance ou de la vanit qui les console. Celui-ci est
+dvot, celle-l est savante, le grand Alfieri fait des tragdies. Au
+travers de leur bien-tre prsent, ils voient les chagrins passs menus
+comme des grains de poussire, et traitent les miens de mme, sans
+songer que les miens sont des montagnes, comme l'ont t les leurs. Ils
+les ont franchies, et moi, comme Promthe, je reste dessous, n'ayant de
+libre que la poitrine pour nourrir un vautour. Ils sourient
+tranquillement, les cruels! L'un prononce sur mon agonie ce mot de
+mpris religieux, _vanitas!_ l'autre appelle mon angoisse _faiblesse_,
+et le troisime _ignorance_. Quand je n'tais pas dvot dit l'un,
+j'tais sous ce rocher; soyez dvot et levez-vous!--Vous expirez? dit
+madame de Stal; songez aux grands hommes de l'antiquit, et faites
+quelque belle phrase l-dessus. Rien ne soulage comme la
+rhtorique.--Vous vous ennuyez? s'crie Alfieri; ah! que je me suis
+ennuy aussi! Mais _Cloptre_ m'a tir d'affaire.--Eh bien! oui, je le
+sais, vous tes tous heureux, vertueux ou glorieux. Chacun me crie:
+Levez-vous, levez-vous, faites comme moi, crivez, chantez, aimez,
+priez! Jusqu' toi, mon bon Malgache, qui me conseilles de faire btir
+un ajoupa et d'y lire les classifications de Linne. Mes matres et mes
+amis, n'avez-vous rien de mieux me dire? Aucun de vous ne peut-il
+porter la main ce rocher et l'ter de dessus mes flancs qui saignent
+et s'puisent? Eh bien! si je dois mourir sans secours, chantez-moi du
+moins les pleurs de Jrmie ou les lamentations de Job. Ceux-l
+n'taient point des pdants; ils disaient tout bonnement: _La pourriture
+est dans mes os, et les vers du spulcre sont entrs dans ma chair_.
+
+
+A ROLLINAT.
+
+Je suis bien fch d'avoir crit ce mauvais livre qu'on appelle _Llia_,
+non pas que je m'en repente: ce livre est l'action la plus hardie et la
+plus loyale de ma vie, bien que la plus folle et la plus propre me
+dgoter de ce monde cause des rsultats. Mais il y a bien des choses
+dont on enrage et dont on se moque en mme temps, bien des gupes qui
+piquent et qui impatientent sans mettre en colre, bien des contrarits
+qui font que la vie est maussade, et qui ne sont pas tout fait le
+dsespoir qui tue. Le plaisir d'avoir fait ces choses en efface bientt
+l'atteinte.
+
+Si je suis fch d'avoir crit _Llia_, c'est parce que je ne peux plus
+l'crire. Je suis dans une situation d'esprit qui ressemble tellement
+celle que j'ai dpeinte, et que j'prouvais en faisant ce livre, que ce
+me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer.
+Malheureusement, on ne peut pas faire deux ouvrages sur la mme pense
+sans y apporter beaucoup de modifications. L'tat de mon esprit, lorsque
+je fis _Jacques_ (qui n'a point encore paru), me permit de corriger
+beaucoup ce personnage de _Llia_, de l'habiller autrement et d'en
+faciliter la digestion au bon public. A prsent je n'en suis plus
+_Jacques_, et au lieu d'arriver un troisime tat de l'me, je retombe
+au premier. Eh quoi! ma priode de _parti pris_ n'arrivera-t-elle pas?
+Oh! si j'y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes,
+quels antiques stociens, quels ermites barbe blanche se promneront
+travers mes romans! quelles pesantes dissertations, quels magnifiques
+plaidoyers, quelles superbes condamnations, quels pieux sermons
+dcouleront de ma plume! comme je vous demanderai pardon d'avoir t
+jeune et malheureux, comme je vous prnerai la sainte sagesse des
+vieillards et les joies calmes de l'gosme! Que personne ne s'avise
+plus d'tre malheureux dans ce temps-l; car aussitt je me mettrai
+l'ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu'il
+est un sot et un lche, et que, quant moi, je suis parfaitement
+heureux. Je serai aussi faux, aussi bouffi, aussi froid, aussi inutile
+que Trenmor, type dont je me suis moqu plus que tout le monde, et avant
+tout le monde; mais ils n'ont pas compris cela. Ils n'ont pas vu que,
+mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains,
+et tant forc par la logique de faire paratre aussi la raison humaine,
+je l'avais t chercher au bagne, et qu'aprs l'avoir plante comme une
+potence au milieu des autres bavards, j'en avais tir la fin un grand
+bton blanc, qui s'en va vers les champs de l'avenir, chevauch par les
+follets.
+
+Tu me demandes (je t'entends) si c'est une comdie que ce livre que tu
+as lu si srieusement, toi vritable Trenmor de force et de vertu, qui
+sais penser tout ce que le mien sait dire, et faire tout ce que le mien
+sait indiquer.--Je te rpondrai que oui et que non, selon les jours. Il
+y eut des nuits de recueillement, de douleur austre, de rsignation
+enthousiaste, o j'crivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut
+des matines de fatigue, d'insomnie, de colre, o je me moquai de la
+veille et o je pensai tous les blasphmes que j'crivis. Il y eut des
+aprs-midi d'humeur ironique et factieuse, o, chappant comme
+aujourd'hui au pdantisme des donneurs de consolation, je me plus
+faire Trenmor le philosophe plus creux qu'une gourde et plus impossible
+que le bonheur. Ce livre, si mauvais et si bon, si vrai et si faux, si
+srieux et si railleur, est bien certainement le plus profondment, le
+plus douloureusement, le plus crement senti que cervelle en dmence ait
+jamais produit. C'est pourquoi il est contrefait, mystrieux, et de
+russite impossible. Ceux qui ont cru lire un roman ont eu bien raison
+de le dclarer dtestable. Ceux qui ont pris au rel ce que l'allgorie
+cachait de plus tristement chaste ont eu bien raison de se scandaliser.
+Ceux qui ont espr voir un trait de morale et de philosophie ressortir
+de ces caprices ont fort bien fait de trouver la conclusion absurde et
+fcheuse. Ceux-l seuls qui, souffrant des mmes angoisses, l'ont cout
+comme une plainte entrecoupe, mle de fivre, de sanglots, de rires
+lugubres et de jurements, l'ont fort bien compris, et ceux-l l'aiment
+sans l'approuver. Ils en pensent absolument ce que j'en pense; c'est un
+affreux crocodile trs-bien dissqu, c'est un coeur tout saignant,
+mis nu, objet d'horreur et de piti.
+
+O est l'poque o l'on n'et pas os imprimer un livre sans l'avoir
+muni, en mme temps que du privilge du roi, d'une bonne moralit, bien
+grosse, bien bourgeoise, bien rebattue, bien inutile? Les gens de
+coeur et de tte ne manquaient jamais de prouver absolument le
+contraire de ce qu'ils voulaient prouver. L'abb Prvost tout en
+dmontrant par la bouche de Tiberge que c'est un grand malheur et un
+grand avilissement de s'attacher une fille de joie, prouva par
+l'exemple de Desgrieux que l'amour ennoblit tout, et que rien n'est
+rebutant de ce qui est profondment senti par un gnreux coeur. Pour
+complter la bvue, Tiberge est inutile. Manon est adorable, et le livre
+est un sublime monument d'amour et de vrit.
+
+Jean-Jacques a beau faire, Julie ne redevient chre au lecteur qu'
+l'heure de la mort, en crivant Saint-Preux qu'elle n'a pas cess de
+l'aimer. C'est madame de Stal, la logique, la raisonneuse, l'utile, qui
+fait cette remarque. Madame de Stal remarque encore que la lettre qui
+dfend le suicide est bien suprieure la lettre qui le condamne.
+Hlas! pourquoi crire contre sa conscience, Jean-Jacques? s'il est
+vrai, comme beaucoup le pensent, que vous vous tes donn la mort,
+pourquoi nous l'avoir cach? pourquoi tant de draisonnements sublims
+pour celer un dsespoir qui vous dborde? Martyr infortun qui avez
+voulu tre philosophe classique comme un autre, pourquoi n'avoir pas
+cri tout haut? cela vous aurait soulag, et nous boirions les gouttes
+de votre sang avec plus de ferveur; nous vous prierions comme un Christ
+aux larmes saintes.
+
+Est-ce beau, est-ce puril, cette affectation d'utilit philanthropique?
+Est-ce la libert de la presse, ou l'exemple de Goethe suivi par
+Byron, ou la raison du sicle qui nous en a dlivrs? Est-ce un crime de
+dire tout son chagrin, tout son ennui? Est-ce vertu de le cacher?
+Peut-tre, se taire, oui: mais mentir! mais avoir le courage d'crire
+des volumes pour dguiser aux autres et soi-mme le fond de son me!
+
+Eh bien! oui, c'tait beau! Ces hommes-l travaillaient se gurir et
+faire servir leur gurison aux autres malades. En tchant de persuader,
+ils se persuadaient. Leur orgueil, bless par les hommes, se relevait en
+dclarant aux hommes qu'ils avaient su se gurir tout seuls de leurs
+atteintes. Sauveurs ingnus de vos ingnus contemporains, vous n'avez
+pas aperu le mal que vous semiez sous les fleurs saintes de votre
+parole! vous n'avez pas song cette gnration que rien n'abuse, qui
+examine et dissque toutes les motions, et qui, sous les rayons de
+votre gloire chrtienne, aperoit vos fronts ples sillonns par
+l'orage! Vous n'avez pas prvu que vos prceptes passeraient de mode, et
+que vos douleurs seules nous resteraient, nous et nos descendants!
+
+
+
+
+V
+
+A FRANOIS ROLLINAT
+
+
+ Janvier 1835.
+
+Pourquoi diable n'es-tu pas venu hier? nous t'avons attendu pour dner
+jusqu' sept heures, ce qui est exorbitant pour des apptits excits par
+l'air vif de la campagne. Il te sera survenu un client bavard? tu n'es
+pas malade au moins? A prsent, nous ne t'attendons plus que samedi.
+Dans l'intervalle, donne-moi de tes nouvelles, entends-tu, Pylade? nous
+serions inquiets. La mine que tu as depuis trois mois surtout n'est pas
+faite pour nous rassurer. Pauvre vieux petit homme jaune, qu'as-tu donc?
+Je sais que tu rponds ordinairement cette question-l: Qu'as-tu
+toi-mme? es-tu donc un homme riche, jeune, robuste et frais, pour
+t'inquiter de la mine que j'ai? Hlas! nous avons tous deux une pauvre
+apparence, et, dans tous ces tuis de parchemin, il y a des mes bien
+lasses et bien fltries, mon camarade!
+
+Bah! de quoi vais-je parler? nous avons t hier plus gais que jamais;
+cependant tu nous manquais bien, mais nous avons bu ta sant, et,
+force de faire des voeux pour toi, nous nous sommes tous un peu
+exalts. Ma foi! Pylade, il ne faut pas nier les biens que la Providence
+nous tient en rserve. Au moment o nous croyons tout perdu, la bonne
+desse, qui sourit de notre dsespoir, est l, derrire nous, qui
+entoure de clinquant un petit hochet bien joli qu'elle nous met ensuite
+dans les mains si doucement qu'on ne souponne pas son dessein; car si
+nous pouvions imaginer qu'elle nous raille et qu'elle ne prend pas notre
+fureur au srieux, nous serions capables de nous tuer pour la forcer d'y
+croire. Mais nous esprons qu'elle est un peu intimide de nos menaces,
+et qu' l'avenir elle se conduira mieux notre gard; nous nous
+laissons aller peu peu regarder cette amusette qu'elle nous a
+donne, et enfin nous en secouons les grelots tout en leur disant:
+Grelots de la folie, vous pouvez bien sonner tant que vous voudrez, nous
+n'y prendrons aucun plaisir. Mais nous les faisons sonner encore, et
+nous les coutons avec tant de complaisance que bientt nous nous
+faisons grelots nous-mmes, et des rires et des chants de joie sortent
+de nos poitrines vides et dsoles. Nous avons alors de bien beaux
+raisonnements pour nous rconcilier avec la vie, tout aussi beaux que
+ceux qui nous faisaient renoncer la vie la semaine prcdente. Quelle
+mauvaise plaisanterie que le coeur humain! Qu'est-ce donc que ce
+coeur-l, dont nous parlons tous tant et si bien? D'o vient que cela
+est si bizarre, si mobile, si lche la souffrance, si lger au
+plaisir? Y a-t-il un bon et un mauvais ange qui soufflent tour tour
+sur ce pauvre organe de la vie? Est-ce une me, un rayon de la Divinit,
+que ce diaphragme qu'une tasse de caf et un bon mot dilatent? Mais si
+ce n'est qu'une ponge imbibe de sang, d'o lui viennent donc ces
+aspirations soudaines, ces tressaillements, ces angoisses, espce de
+cris dchirants qui s'en chappent quand de certaines syllabes frappent
+l'oreille, ou quand les jeux de la lumire dessinent sur le mur, avec la
+frange d'un rideau ou l'angle d'une boiserie, certaines lignes
+fantastiques, profils bauchs par le hasard, empreints de magiques
+ressemblances? Pourquoi, au milieu de nos soupers, o, Dieu merci, le
+bruit et la gaiet ne vont pas demi, y en a-t-il quelques-uns parmi
+nous qui se mettent pleurer sans savoir pourquoi? Il est ivre, disent
+les autres. Mais pourquoi le vin qui fait rire ceux-ci fait-il sangloter
+celui-l? O gaiet de l'homme, que tu touches de prs la souffrance!
+Et quel est donc ce pouvoir d'un son, d'un objet, d'une pense vague sur
+nous tous? Quand nous sommes vingt fous criant dans tous les tons faux,
+et chantant sur toutes les gammes incohrentes de l'ivresse, s'il en est
+un qui fasse un signe solennel en disant: _coutez!_ tous se taisent et
+coutent. Alors, dans le silence de ces grands appartements, une voix
+lointaine et plaintive s'lve. Elle vient du fond de la valle, elle
+monte comme une spirale harmonieuse autour des sapins du jardin, puis
+elle gagne l'angle de maison; elle se glisse par une fentre, elle vole
+le long des corridors et vient se briser contre la porte de notre salle
+avec des sanglots lamentables. Alors toutes nos figures s'allongent,
+toutes nos lvres plissent; nous restons tous clous notre place,
+dans l'attitude o ce bruit nous a pris. Enfin quelqu'un s'crie:--Bah!
+c'est le vent, je m'en moque.--En effet, c'est le vent, rien que le vent
+et la nuit; et personne ne s'en moque, personne ne surmonte sans effort
+la tristesse qu'inspirent ces choses-l. Mais pourquoi est-ce triste? Le
+renard et la perdrix tombent-ils dans la mlancolie quand le vent pleure
+dans les bruyres? La biche s'attendrit-elle au lever de la lune?
+Qu'est-ce donc que cet tre qui s'institue le roi de la cration, et qui
+ne rve que larmes et frayeurs?
+
+Mais pourquoi serions-nous tristes, moins d'tre fous? Nos femmes sont
+charmantes, et nos amis, en est-il de meilleurs? Est-il beaucoup de
+mortels qui aient eu dans leur vie le bonheur de runir sous le mme
+toit presque tous les jours, pendant un mois, douze ou quinze cratures
+nobles et vraies, et toutes unies entre elles d'une sainte amiti? O mes
+amis, mes chers amis! savez-vous ce que vous tes dans la vie d'un
+infortun? vous ne le savez pas assez, vous n'tes pas assez fiers du
+bien que vous faites; c'est quelque chose que de sauver une me du
+dsespoir.
+
+Hlas! hlas! qu'est-ce que ce mlange d'amertume et de joie? qu'est-ce
+que ce sentiment de dtachement et d'amour, qui me ramne ici chaque
+anne, dans cette saison qui n'est plus l'automne et qui n'est pas
+encore l'hiver, mois de recueillement mlancolique et de tendre
+misanthropie; car il y a de tout cela dans cette pauvre tte fatigue
+que presse de toute sa solennit le toit paternel. O mes dieux Lares!
+vous voil tels que je vous ai laisss. Je m'incline devant vous avec ce
+respect que chaque anne de vieille se rend plus profond dans le coeur
+de l'homme. Poudreuses idoles qui vtes passer vos pieds le berceau de
+mes pres et le mien, et ceux de mes enfants; vous qui vtes sortir le
+cercueil des uns et qui verrez sortir celui des autres, salut,
+protecteurs devant lesquels mon enfance se prosternait en tremblant,
+dieux amis que j'ai appels avec des larmes du fond des lointaines
+contres, du sein des orageuses passions! Ce que j'prouve en vous
+revoyant est bien doux et bien affreux. Pourquoi vous ai-je quitts,
+vous toujours propices aux coeurs simples, vous qui veillez sur les
+petits enfants quand les mres s'endorment, vous qui faites planer les
+rves d'amour chaste sur la couche des jeunes filles, vous qui donnez
+aux vieillards le sommeil et la sant! Me reconnaissez-vous, paisibles
+Pnates? ce plerin qui arrive pied dans la poussire du chemin et
+dans la brume du soir, ne le prenez-vous point pour un tranger? Ses
+joues fltries, son front dvast, ses orbites que les larmes ont
+creuses, comme les torrents creusent les ravins, ses infirmits, sa
+tristesse et ses cicatrices, tout cela ne vous empchera-t-il pas de
+reconnatre cette me vaillante qui sortit d'ici un matin revtue d'un
+corps robuste, lequel chevauchait une brave jument nourrie dans les
+gents, sobre et infatigable monture, comme si l'homme et l'animal
+devaient faire le tour du monde? Voici l'homme: les enfants l'appellent
+Tobie, et ils le soutiennent sous les bras pour qu'il marche. Le cheval
+est l-bas, il broute lentement l'ortie autour des murs du cimetire:
+c'est _Colette_, qui jadis fut digne de porter Bradamante, et qui,
+maintenant aveugle, regagne encore aujourd'hui, avec la vue de
+l'instinct et de la mmoire, la litire o elle mourra demain matin.
+
+Eh bien! Colette, tes beaux jours ne sont plus; mais on a fait une bonne
+action en te conservant un coin et une botte de paille dans l'curie.
+Qui t'a assur cette bonne destine de ne point tre vendue au corroyeur
+comme tous les vieux chevaux? le plus sacr des droits, l'anciennet. Ce
+qui a t est quelque chose de respectable. Ce qui est, est toujours
+sujet doute et contestation. D'o vient donc l'amiti qu'on a pour
+ton vieux matre ici? Personne ne le connat plus, il a disparu
+longtemps, il a voyag au loin; ses traits ont chang; de ses gots, de
+ses habitudes, de son caractre, on ne sait plus rien, car il s'est
+pass tant de choses dans sa vie depuis le temps o il tait encore
+solide et fier! Mais un mot simple et doux rattache lui ceux qui
+pourraient s'en mfier. Ce mot, c'est _autrefois_.--Il tait l, dit-on,
+il faisait ces choses avec nous, il tait un de nous, nous l'avons
+connu; il allait la chasse par ici, il cueillait des champignons dans
+le pr qui est l-bas; vous souvenez-vous de la noce d'un tel, et de
+l'enterrement de...? Quand on en est au chapitre des _vous souvient-il_,
+que de prcieux liens d'or et de diamant rattachent les coeurs
+refroidis! que de chaleureuses bouffes de jeunesse montent au visage et
+raniment les joies oublies, les affections ngliges! On se figure
+souvent alors qu'on s'est aim plus qu'on ne s'aima en effet, et, coup
+sr, les plaisirs passs, comme les plaisirs qu'on projette, semblent
+plus vifs que ceux qu'on a sous la main.
+
+Ah! c'en est un bien pur, cependant, que de s'embrasser aprs une longue
+absence, en s'criant:--Te voil donc, mon vieux! C'est donc toi, ma
+fille! C'est donc vous, ma nice, ma soeur!
+
+Ne me dis donc pas, mon ami, que je suis courageux, et que la gaiet
+que je montre est un effort de mon amiti pour toi et pour eux. Ne crois
+pas cela. Je suis heureux en effet, heureux par vous, malheureux par
+d'autres. Qu'importe ici ce qui n'est pas vous? Crois-tu que je m'en
+occupe?--J'y songe malgr moi, il est vrai; mais pourquoi en parler,
+pourquoi le sauriez-vous? Oh! non, que personne ne le sache, except les
+deux ou trois vieux qui ne peuvent se tromper sur le pli de mon sourcil.
+Mais que les autres ne connaissent de moi que le bonheur qui me vient
+d'eux. Les pauvres enfants en douteraient s'ils voyaient le fond des
+abmes qu'ils couvrent de fleurs. Ils s'loigneraient effrays en se
+disant: Rien ne peut crotre sur ce sol dsol; car les incurables n'ont
+pas d'amis, et quand l'homme ne peut plus tre utile l'homme, celui
+qui peut se sauver s'loigne, et celui qui n'a plus de chances meurt
+seul. Ces jeunes esprits comprendraient-ils ce qui se passe chez ceux
+qui ont vcu? savent-ils qu'on renferme dans son sein tous les lments
+de la joie et de la douleur, sans pouvoir se servir de l'une ou de
+l'autre? A leur ge, toute douleur doit tuer ou tre tue; leur ge,
+les grandes dsolations, les graves maladies, les austres rsolutions,
+le sombre et silencieux dsespoir. Mais, aprs ces priodes fatales, ils
+ont la jeunesse qui reprend ses droits, le coeur qui se renouvelle et
+se retrempe, la vie qui se rveille intense et presse de rparer le
+temps perdu; et il y a l dix ou vingt ans d'orages, de maux affreux et
+de joies indicibles. Mais, quand l'exprience a frapp ses grands coups,
+et que les passions, non amorties, mais comprimes, s'veillent encore
+pour brler, et retombent aussitt frappes d'pouvante devant le
+spectre du pass, alors le coeur humain, qui pouvait auparavant se
+promettre et s'imposer, ne se connat plus du tout. Il sait ce qu'il a
+t, mais il ne sait plus ce qu'il sera; car il a tant combattu qu'il ne
+peut plus compter sur ses forces. Et d'ailleurs, il a perdu le got de
+souffrir, si naturel ceux qui sont jeunes. Les vieux en ont assez.
+Leur douleur n'a plus rien de potique; la douleur n'embellit que ce qui
+est beau.
+
+La pleur divinise la beaut des femmes et ennoblit la jeunesse des
+hommes. Mais, quand le chagrin se manifeste par d'irrparables ravages,
+quand il creuse des sillons des fronts fltris, on le sent maussade et
+dangereux. On le cache comme un vice, on le drobe tous les regards,
+de peur que la crainte de la contagion n'loigne les heureux d'auprs de
+vous. C'est alors vraiment qu'on est digne de plainte; car on ne se
+plaint pas, et l'on craint d'tre plaint. C'est cet ge-l que les
+amis contemporains se comprennent d'un regard, et qu'il suffit d'un mot
+pour se raconter l'un l'autre toute sa vie passe.
+
+D'o vient que, quand nous nous retrouvons aprs une sparation de
+quelques mois, tu lis si bien sur mon visage l'histoire des maux que
+j'ai soufferts? D'o vient que tu me dis ds l'abord en me serrant la
+main: Eh bien! eh bien! telle chose est arrive, voil ce que tu as
+fait; je comprends ce que tu as dans le coeur? Oh! comme tu me
+racontes exactement alors les moindres dtails de mon infortune! Pauvres
+humains que nous sommes! ces douleurs dont nous parlons avec tant
+d'emphase, et dont nous portons le fardeau avec tant d'orgueil, tous les
+connaissent, tous les ont subies; c'est comme le mal de dents; chacun
+vous dit:--Je vous plains, cela fait grand mal;--et tout est dit.
+
+_Triste! triste!_ Mais l'amiti a cela de beau et de bienfaisant
+qu'elle s'inquite et s'occupe de vos maux comme s'ils taient uniques
+en leur espce. O douce compassion, maternelle complaisance pour un
+enfant qui pleure et qui veut qu'on le plaigne! qu'il est suave de te
+trouver dans l'me srieuse et mre d'un ancien ami! Il sait tout, il
+est habitu toucher vos plaies; et pourtant il ne se blase pas sur vos
+souffrances, et sa piti se renouvelle sans cesse. Amiti! amiti!
+dlices des coeurs que l'amour maltraite et abandonne; soeur
+gnreuse qu'on nglige et qui pardonne toujours! Oh! je t'en prie, je
+t'en supplie, mon _Pylade_, ne fais pas de moi un personnage tragique.
+Ne me dis pas qu'il y a de ma part une pouvantable vigueur soutenir
+cette gaiet. Non, non, ce n'est pas un rle, ce n'est pas une tche, ce
+n'est pas mme un calcul; c'est un instinct et un besoin. La nature
+humaine ne veut pas ce qui lui nuit; l'me ne veut pas souffrir, le
+corps ne veut pas mourir, et c'est en face de la douleur la plus vraie
+et de la maladie la plus srieuse que l'me et le corps se mettent
+nier et fuir l'approche odieuse de la destruction. Il est des crises
+violentes o le suicide devient un besoin, une rage; c'est une certaine
+portion du cerveau qui souffre et s'atrophie physiquement. Mais que
+cette crise passe; la nature, la robuste nature que Dieu a faite pour
+durer son temps, tend ses bras dsols et se rattache aux moindres
+brins d'herbe pour ne pas rouler dans sa fosse. En faisant la vie de
+l'homme si misrable, la Providence a bien su qu'il fallait donner
+l'homme l'horreur de la mort. Et cela est le plus grand, le plus
+inexplicable des miracles qui concourent la dure du genre humain; car
+quiconque verrait clairement ce qui est, se donnerait la mort. Ces
+moments de clart funeste nous arrivent, mais nous n'y cdons pas
+toujours, et le miracle qui fait refleurir les plantes aprs la neige et
+la glace s'opre dans le coeur de l'homme. Et puis, tout ce qu'on
+appelle la raison, la sagesse humaine, tous ces livres, toutes ces
+philosophies, tous ces devoirs sociaux et religieux qui nous rattachent
+ la vie ne sont-ils pas l! Ne les a-t-on pas invents pour nous aider
+ flatter les penchant naturel, comme tous les principes fondamentaux,
+comme la proprit, le despotisme et le reste? Ces lois-l sont bien
+sages et faites pour durer; mais on en pourrait faire de plus belles, et
+Jsus, en souffrant le martyre, a donn un grand exemple de suicide.
+Quant a moi, je te dclare que, si je ne me tue pas, c'est absolument
+parce que je suis lche.
+
+Et qui me rend lche? Ce n'est pas la crainte de me faire un peu de mal
+avec un couteau ou un pistolet; c'est l'effroi de ne plus exister, c'est
+la douleur de quitter ma famille, mes enfants et mes amis; c'est
+l'horreur du spulcre; car, quoique l'me espre une autre vie, elle est
+si intimement lie ce pauvre corps, elle a contract, en l'habitant,
+une si douce complaisance pour lui, qu'elle frmit l'ide de le
+laisser pourrir et manger aux vers. Elle sait bien que ni elle ni lui
+n'en sauront rien alors; mais, tant qu'elle lui est unie, elle le soigne
+et l'estime, et ne peut se faire une ide nette de ce qu'elle sera,
+spare de lui.
+
+Je supporte donc la vie, parce que je l'aime; et quoique la somme de mes
+douleurs soit infiniment plus forte que celle de mes joies, quoique
+j'aie perdu les biens sans lesquels je m'imaginais la vie impossible,
+j'aime encore cette triste destine qui me reste, et je lui dcouvre,
+chaque fois que je me rconcilie avec elle, des douceurs dont je ne me
+souvenais pas, ou que je niais avec ddain quand j'tais riche de
+bonheur et glorieux. Oh! l'homme est si insolent quand sa passion
+triomphe! quand il aime ou quand il est aim, comme il mprise tout ce
+qui n'est pas l'amour! comme il fait bon march de sa vie! comme il est
+prt s'en dbarrasser ds que son toile plit un peu! Et quand il
+perd ce qu'il aime, quelle agonie, quelles convulsions, quelle haine
+pour les secours de l'amiti, pour les misricordes de Dieu! Mais Dieu
+l'a fait aussi faible que fanfaron, et bientt redevenu tout petit, tout
+honteux, pleurant comme un enfant, et cherchant avec des pas timides
+retrouver sa route, il saisit avec empressement les mains qui s'offrent
+ lui pour le guider. Ridicule, purile et infortune crature, qui ne
+veut pas accepter la destine et ne sait pas s'y soustraire.
+
+Ah! ne nous moquons pas de cette condition misrable; c'est celle de
+tous, et tous nous savons que sa mesquinerie, que son manque de grandeur
+et de force ne la rend que plus malheureuse et plus digne de compassion.
+Tant qu'on croit sa force, on a de l'orgueil, et l'orgueil console de
+tout. On marche grands pas et on fronce le sourcil avec un calme
+majestueux et terrible; on a dcrt qu'on mourrait, le soir ou le
+lendemain matin, et on est si fier de cette grande rsolution (que du
+reste un perruquier ou une prostitue sont tout aussi capables
+d'excuter que Caton d'Utique), on est si content de ne pas subir
+l'arrt du sort et de le narguer, qu'on est dj demi consol. On
+jouit d'une grande libert d'esprit, et l'on s'en tonne; on fait son
+testament, on songe tout, on brle certaines lettres, on en recommande
+d'autres ses amis, on fait des adieux solennels, on s'estime, on
+s'admire, et on s'aime soi-mme. Voil le pire; on se rconcilie avec
+soi, on se rend sa propre estime, et l'affection revient avec une
+admirable bont se placer entre le soi hroque et le soi expiatoire. Le
+sacrificateur, c'est--dire l'orgueil, fait alors peu peu grce la
+victime, c'est--dire la faiblesse; l'un s'attendrit, l'autre se
+lamente; l'orgueil demande la faiblesse si elle tait bien sincre
+tout l'heure, si elle avait bien l'intention de tendre la gorge au
+couteau; l'autre rpond que oui: l'orgueil daigne y croire, et dcide
+que l'intention est rpute pour le fait, que la honte est lave, la
+fiert satisfaite l'espoir rhabilit. Puis vient un ami qui sourit de
+votre dessein, mais qui feint, pour peu qu'il soit dlicat et bon, d'en
+tre pouvant et de vous arracher l'arme meurtrire; ce qui, en vrit,
+n'est pas difficile... Hlas! hlas! ne rions pas de cela. Tout cela
+fait qu'on ne se tue pas, et qu'on vit, et qu'on cesse la fin de se
+croire fort, et que l'orgueil tombe, et que la souffrance s'apaise; mais
+qu'il reste, au fond de l'me et pour jamais, une tristesse muette, un
+abattement profond, qui accepte toutes les distractions, mais qu'aucune
+distraction ne change; car ce qu'on croit, on le veut; et ce qu'on sait,
+on le subit. Or, lequel vaut mieux de l'chafaud ou des galres
+perptuit?
+
+Mais, bonsoir, _vieux_; il se fait tard, dans une heure il fera grand
+jour, il faudra que je m'veille avec les coqs qui sonneront leur
+fanfare matinale, et les chiens qui se mettront hurler pour qu'on
+ouvre les portes de la cour, et ton frre Charles qui chante comme
+l'alouette au lever du soleil. Tu viendras samedi, n'est-ce pas? Il
+fera, j'espre, un temps comme nous l'aimons: pas de lune, le ciel est
+la gele, les toiles luiront et l'air sera sonore; ton frre chantera
+son _Stabat_, et nous irons l'entendre de loin sous le grand sapin. Il
+fait bon de s'attendrir et de s'attrister quand on est ensemble; mais
+seul, il faut s'interdire cela quand on en est o nous en sommes. C'est
+pourquoi je t'cris, afin de n'aller me coucher qu'au moment o un
+sommeil accablant coupera court toute rflexion un peu trop grave. O
+ciel! voil donc ces gais convives, ces aimables vieillards, les voil
+en face de leur chevet et saisis de terreur l'aspect des penses qui
+les y attendent! C'est pour cela qu'il faut s'endormir au lever du jour.
+C'est l'heure o le cauchemar quitte les rideaux du lit et n'a plus de
+pouvoir sur les hommes. Adieu, donne ma bndiction tes douze enfants.
+
+
+ Dimanche.
+
+Puisque tu ne peux pas venir aujourd'hui, je viens m'enfermer avec toi
+et causer par la voie de la plume et de l'encre avec ton ennui; car tu
+t'ennuies, ce n'est rien de plus. Ne va pas t'imaginer que tu aies du
+chagrin. L'ennui est un mal assez grand, mais c'est aprs tout un mal
+trs-noble, et d'o peut sortir tout ce qu'il y a de plus beau dans
+l'me humaine. Il ne s'agit que d'expliquer son ennui comme il faut, et
+d'en diriger les inspirations vers un but potique. Voil le diable! tu
+n'es pas pote du tout. Tu dtermines toutes choses, tu ne sais rester
+dans le doute sur quoi que ce soit. Si tu savais bien ce que c'est que
+l'ennui, et le parti qu'on en peut tirer! Je vais tcher de te
+l'expliquer comme je l'entends.
+
+L'ennui est une langueur de l'me, une atonie intellectuelle qui
+succde aux grandes motions ou aux grands dsirs. C'est une fatigue, un
+malaise, un dgot quivalant celui de l'estomac qui prouve le besoin
+de manger et qui n'en sent pas le dsir. De mme que l'estomac, l'esprit
+cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment
+qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire;
+il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et prcisment l'ennui
+est ce qui prcde ou ce qui suit l'un ou l'autre. C'est un tat non
+violent, mais triste; facile gurir, facile envenimer. Mais du
+moment qu'on le potise, il devient touchant, mlancolique, et sied fort
+bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout
+bonnement s'y abandonner. La recette est simple:--Se vtir
+convenablement, selon la saison; avoir de trs-bonnes pantoufles, un
+excellent feu en hiver, un hamac lger en t, un bon cheval au
+printemps, l'automne un carr de jardin sabl et plant de
+renonculiers. Avec cela, ayez un livre la main, un cigare la bouche;
+lisez une ligne environ par heure, laquelle vous penserez huit ou dix
+minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une ide fixe.
+Le reste du temps, rvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de
+pipe, ou d'attitude de tte ou de direction de regards.--Alors, en ne
+vous obstinant pas secouer votre malaise, vous le verrez peu peu se
+tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d'abord une
+grande nettet d'observation, un grand calme pour recueillir des formes,
+soit d'ides, soit d'objets, dans les cases du cerveau qui quivalent
+aux feuillets d'un album. Puis viendra une douce contemplation de
+vous-mme et des autres, et ce qui tout l'heure vous paraissait
+incommode ou indiffrent, vous paratra bientt agrable, pittoresque et
+beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son _chic_
+particulier, le moindre son vous semblera une mlodie, la moindre visite
+un vnement heureux.
+
+Il m'arrive bien souvent, je t'assure, de m'veiller dans une terrible
+disposition au spleen. C'est un ennui srieux, et mme assez laid. Je ne
+sais pas bien ce que Pascal entendait par ces _penses de derrire_
+qu'il se rservait pour rpondre aux objections polmiques ou pour nier
+en secret ce qu'il feignait d'accepter en face. C'tait sans doute le
+jsuitisme de l'intelligence, force de plier au devoir, mais se
+rvoltant malgr elle contre l'arrt absurde. Pour moi, je trouve le mot
+terrible. On l'a trouv non-seulement dans son recueil de penses, mais
+encore crit sur un petit morceau de papier et conu ainsi: _Et moi
+aussi, j'aurai mes penses de derrire la tte_. O parole lugubre,
+sortie d'un coeur dsol! Hlas! il est des jours o le cerveau humain
+est comme un double miroir dont une glace renvoie l'autre le revers
+des objets qu'elle a reus de face. C'est alors que toutes les choses,
+et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers invitable, et
+qu'il n'est pas une jouissance, une carresse, une ide reue au front
+qui n'ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet.
+C'est une puissance fatale et maladive, sois-en sr. La raison humaine
+consiste bien en effet voir toutes les choses par tous leurs cts,
+mais la bnigne nature humaine ne se porte pas volontiers de tels
+examens d'elle-mme; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l'a dit
+ailleurs, la volont qui se plat une chose plus qu' l'autre
+dtourne l'esprit de considrer les qualits de celle qu'il n'aime pas,
+et la volont devient ainsi un des principaux organes de la
+croyance.--Et tout cela est mortellement triste, la vie n'est
+supportable qu'autant qu'on oublie ces vrits noires, et il n'est
+d'affections possibles que celles o les penses de derrire ne viennent
+pas mettre le nez.
+
+Aussi, quand je me sens dans cette fcheuse humeur, je n'pargne rien
+pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes ides dans des
+nuages immodrs de fume de pipe. En t je me berce dans le hamac
+jusqu' tre enivr; en hiver je prsente mes vieux tibias au feu avec
+un tel stocisme qu'il en rsulte une cuisson assez vive, une espce de
+moxa qui dtourne l'irritation crbrale. Puis un beau vers, lu, en
+passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie
+comme une mosque l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce
+travers le givre, un certain blouissement de ma vue et de ma pense,
+font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend
+sa beaut accoutume, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en
+groupes que je n'avais pas remarqus, et qui me frappent tout coup
+aussi vivement que si j'tais Rembrandt ou seulement Grard Dow. Il me
+vient alors un tressaillement intrieur, une sorte de bondissement de
+l'me, un dsir irralisable de fixer ces tableaux, une joie de les
+avoir saisis, un lan du coeur vers ceux qui les forment. Cela ne
+t'a-t-il pas occup souvent, alors que tourmentant avec obstination une
+mche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses o
+nous te voyons plong? Combien de fois cette anne je me suis senti
+saisi d'un invincible dplaisir au milieu de nos plus chers compagnons
+et de nos plus folles soires! Combien de fois, en rentrant au salon
+aprs avoir parcouru grands pas les alles dpouilles au bout
+desquelles se lve la lune, je me suis trouv bloui et ravi de la
+beaut nave de ces tableaux flamands! Dutheil, affubl de sa
+houppelande grotesque, dont la couleur et sembl Hoffmann tirer sur
+le _fa bmol_, coiff de son bonnet couleur de raisin, et soulevant
+d'une main le broc de grs qui contient le modeste nectar du coteau
+voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes
+que jamais ait croques Tniers? Silence! son oeil tincelle, sa barbe
+se hrisse; il avance le front comme un buffle qui se met en dfense. Il
+va chanter: coutez, quelle chanson profondment philosophique et
+religieuse:
+
+ Le bonheur et le malheur
+ Nous viennent du mme auteur,
+ Voil la ressemblance;
+ Le bonheur nous rend heureux
+ Et le malheur malheureux,
+ Voil la diffrence.
+
+Cette belle ode est de M. de Bivre. Je n'ai jamais rien entendu de plus
+mlancoliquement bte; et, tandis que nos compagnons rient aux clats de
+cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de
+tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et
+devant les hommes quand l'homme infortun demande compte de ses maux et
+qu'il obtient cette rponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre ternel
+et fatal qui nous mesure le bien et le mal est l tout entier; c'est
+comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs
+morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mrite une autre
+attention que cette ironie la fois chagrine et douce d'un autre
+malheureux moiti gay par le vin, qui constate gravement votre
+douleur comme un fait remarquable?
+
+Quand la voix terrible de Dutheil a cess d'branler les vitres, mon
+frre vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait
+essays sur le bord des abmes. Alphonse, couch terre, joue du violon
+sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur
+la muraille, et le rire donne des cavits lugubres ses lignes svres.
+Charles erre autour d'eux comme un mchant gnme, d'humeur factieuse,
+toujours prt renverser un verre dans une manche et faire rouler un
+danseur mal assur. Oh! ceux-l, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux
+qui savent qu'on peut tre trs-gai et trs-triste en mme temps, mais
+qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie
+aprs avoir souffert.
+
+Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gts de la destine?
+Regarde ce groupe charmant jet comme un bouquet autour du piano. Ce
+sont leurs femmes et leurs soeurs; c'est Agasta et Flicie, ces deux
+soeurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement
+naves! c'est Laure et sa mre, toutes deux si belles, si nobles, si
+saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaiet brillante;
+c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugnie. Connais-tu
+rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, closes
+au vrai soleil, loin des serres chaudes o nos femmes des villes
+s'tiolent en naissant? Que Laure est cleste avec sa pleur et ses
+grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne
+avec ses joues de rose du Bengale close sur la neige, sa mine espigle
+et nonchalante, son petit parler indigne si doux et son petit bonnet de
+blanche nonnette! L'indolence de Flicie a quelque chose de plus triste,
+son sourire a de la mlancolie. L'amour et la douleur ont pass par l,
+la rsignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme
+qui s'est baiss tant de fois dans les larmes de la prire chrtienne!
+Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes
+douleurs, conserv le prcieux trsor de la bont, qu'il est si facile
+aux femmes infortunes de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi
+des tres si peu fards, parmi des femmes aussi belles de coeur que de
+visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincres, religieux en
+amiti! Viens donc souvent ici: tu guriras.
+
+Maintenant, si tu me demandes pourquoi, tant si heureux, je m'en vais
+toujours l'entre de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi
+seul.--Il m'est absolument impossible d'tre heureux en quelque
+situation que ce soit dsormais. L'amiti est la plus pure bndiction
+de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai
+sans avoir ralis le rve de ma vie. Faire de son coeur dix ou douze
+portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant
+d'tre _le bon oncle_ d'une joyeuse couve d'enfants; il est touchant de
+vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux o l'on a grandi;
+mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien,
+beaucoup de ressemblance avec la fortune du pauvre, compose de
+l'aumne de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par
+l'exclusive amiti de l'hymne, ces hommes et ces femmes que le sourire
+n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre
+moiti de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait
+beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontr l'tre avec
+lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontr, je n'ai
+pas su le garder. coute une histoire, et pleure.
+
+Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait
+l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le
+Conte et lui apprit graver l'eau-forte aussi bien que lui. Elle
+quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le
+monde les maudit; puis, comme ils taient pauvres et modestes, on les
+oublia. Quarante ans aprs on dcouvrit aux environs de Paris, dans une
+maisonnette appele _Moulin-Joli_, un vieux homme qui gravait
+l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunire, et qui
+gravait l'eau-forte, assise la mme table. Le premier oisif qui
+dcouvrit cette merveille l'annona aux autres, et le beau monde courut
+en foule Moulin-Joli pour voir le phnomne. Un amour de quarante ans,
+un travail toujours assidu et toujours aim; deux beaux talents jumeaux;
+Philmon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit
+poque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses potes,
+ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de
+jours aprs, car le monde et tout gt. Le dernier dessin qu'ils
+gravrent reprsentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec
+cette devise: _Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?_
+
+Il est encadr dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici
+n'a vu l'original. Pendant un an, l'tre qui m'a lgu ce portrait s'est
+assis avec moi toutes les nuits une petite table, et il a vcu du
+mme travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur
+notre oeuvre, et nous soupions la mme petite table, tout en causant
+d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqu de parole. Prie
+pour moi, Marguerite Le Conte!
+
+En vrit, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour
+oser tre malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au srieux, du
+moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrire, nous y
+avons cru, donc elle a t. As-tu fait le rsum de cette course agite
+et pnible qui nous conduit du maillot la bquille? Je sais que la
+route diffre selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences
+humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans
+une fort; mais il y a une vue gnrale tire du destin de tous, et
+laquelle s'adaptent les mille dtails qui font la diversit. En ne
+voyant de lui que le systme organique, on peut dire que l'homme est
+toujours le mme, comme il ne se compose jamais au physique que d'une
+tte, deux bras, un corps, etc., son systme intellectuel se compose
+toujours des mmes passions, l'orgueil, la colre, la luxure, le dsir
+du mal et du bien diverses doses, mais se partageant et se disputant
+toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale,
+comme le systme veineux et le systme artriel font sa vie matrielle.
+Ainsi je crois pouvoir rsumer l'histoire de tous en rsumant la mienne
+propre:
+
+Au commencement, force, ardeur, ignorance.
+
+Au milieu, emploi de la force, ralisation des dsirs, science de la
+vie.
+
+Au dclin, dsenchantement, dgot de l'action, fatigue,--doute,
+apathie;--et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le
+plerin fatigu de sa journe. O Providence!
+
+La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les
+individus; l'ge viril, celle qui varie le plus. La vieillesse est le
+rsultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a t; mais
+l'affaiblissement des facults confond les nuances, comme lorsque
+l'loignement attnue les couleurs et les enveloppe d'un voile ple.
+
+Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de
+savoir ce qu'il est, ais de savoir ce qu'il a t.
+
+Il ne faut se mfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut
+bien se garder de croire aux hommes faits, de mme qu'il faut s'abstenir
+de les condamner; tout est en eux, c'est le mtal en fusion qui tombe
+dans le moule. Dieu sait comment russira la statue. Quant aux
+vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre.
+
+Pour ma part, j'ai vu quelle chose misrable et terrible la fois est
+cette force de jeunesse qui n'obit pas notre appel, qui nous emporte
+o nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin
+d'elle; et je m'tonnerais d'avoir t si fier de la possder, si je ne
+savais que l'homme est port tirer vanit de tout, depuis la beaut,
+qui est un don du hasard, jusqu' la sagesse, qui est un rsultat de
+l'exprience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de
+s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prtes
+entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins.
+
+Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prt partir et qu'on a
+aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me
+souviens de cette impatience que j'prouvais de me lancer dans la
+carrire avec ma chaussure impermable. Qui pourra m'arrter? disais-je;
+sur quelles pines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte
+d'tre bless ou sali! O sont les obstacles, o sont les montagnes, o
+sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compt sans les
+chausse-trapes.
+
+Et quand j'eus commenc faire usage de ma force, il n'en rsulta
+d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage tait bon, et
+j'avais dans mes poches les plus beaux livres du monde. Je daignais
+lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une
+sainte vision dont mon orgueil tait le magique soleil.
+
+Et force d'tre content de moi et fier de mon allure, je pensai que je
+ne pouvais faillir, et je le dclarai bien haut mes amis et
+connaissances. Il fut donc proclam parmi ces gens-l que j'tais un
+stoque des anciens jours, qui avait la bont de porter un frac et des
+bottes.
+
+Cependant, comme je marchais vite et regardant peu terre, il m'arriva
+de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux
+pieds et de la mortification dans l'me. Mais me relevant bien vite, et
+pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est
+un accident, la fatalit s'en est mle; et je commenai croire la
+fatalit, que jusque-l j'avais nie effrontment.
+
+Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperus
+que j'tais tout bless, tout sanglant, et que mon quipage, crott et
+dchir, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais
+encore d'un air majestueux et que j'en tais plus grotesque. Alors je
+fus forc de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis
+regarder tristement mes baillons et mes plaies.
+
+Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et dcida que,
+pour tre reint, je n'en tais pas moins un bon marcheur et un rude
+casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je
+n'avais pu les viter, que le destin avait t plus fort que moi, que
+Satan jouait un rle dans tout cela, et mille autres choses toutes
+inventes pour entortiller, vis--vis de soi et des autres, l'aveu de sa
+propre faiblesse et du mpris que tout homme se doit lui-mme s'il
+veut tre de bonne foi.
+
+Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je
+marchais bien, que les chutes n'taient pas des chutes, que les pierres
+n'taient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi
+avec raison, plusieurs autres me crurent sur parole, parce que j'avais
+ce que les artistes appellent de la posie, ce que les soldats appellent
+de la blague.
+
+Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance
+humaine en habillant de pourpre les plus petites vanits et en les
+enchssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des
+chasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes gales; cela
+lui russit, parce que ses chasses taient solides, magnifiques, et
+qu'il savait s'en servir.
+
+Pour nous autres, peuple de singes, nous apprmes marcher plus ou
+moins bien sur les chasses, et mme danser sur la corde, la grande
+admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et
+moi surtout, malheureux! je ngligeais les pures et modestes
+jouissances, je mconnaissais les sentiments vrais, je mprisais les
+vertus simples et obscures, je raillais les dvots, j'encensais la
+gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux
+autres aucune faiblesse de caractre, moi qui avais des vices dans le
+coeur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne
+me semblait aussi prcieux que mon repos, mon plaisir et la louange.
+
+Or, sais-tu, Franois, comment aprs tout cela je suis devenu un
+vieillard supportable, de moeurs douces, et assez modeste dans ses
+paroles et dans ses prtentions? Sais-tu ce qui fait la diffrence d'un
+homme corrompu et d'un homme gar? Certes, l'un et l'autre ont fait
+d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue;
+l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa
+mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume
+chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on
+trouve un matin en poussire dans un alambic. L'homme qui s'est aperu
+trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner
+sur ses pas, peut du moins s'arrter, et d'un air triste crier ceux
+qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le mchant s'y
+plat, il avance jusqu' son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a
+puis tout le mal que l'homme peut faire. Celui-l s'amuse entraner
+sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant
+tomber dans la boue leur tour, et s'gaie leur persuader que cette
+boue est une essence prcieuse dont il n'appartient qu'aux grands
+esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer.
+
+Et dans tout cela, Franois, il y a pour nous bien peu de sujets de
+consolation; car nous n'avons pas grand mrite n'tre pas de ces
+gens-l. N'avons-nous pas travers leurs ftes, n'y avons-nous pas bu le
+poison de la vanit et du mensonge? Si le grand air nous a dgriss,
+c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphre
+funeste et nous a forcs d'tre dans un champ plutt que dans un palais.
+Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe
+chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on
+veut bien appeler honntet, c'est la sentiment des bonnes choses,
+l'aversion pour les mauvaises. Or, quoi tient, je te le demande, que
+ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin,
+quand nous l'exposons si lgrement l'orage? Quand on songe la
+facilit avec laquelle il s'envole, doit-on s'lever beaucoup dans sa
+propre opinion pour avoir chapp au danger par miracle? Quelle ple
+fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le sraphin qui l'a
+protge de son aile? quel est le rayon qui l'a ranime? Le bon grain a
+beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y
+abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les dtourne? O
+Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une me touche de tes
+bienfaits quand elle regarde en arrire!
+
+Mais toi, ami, tu as pu rparer. Il n'a pas t trop tard pour toi
+lorsque tu t'es arrt; tu es revenu au point de dpart, et l tu as
+trouv une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O
+Franois! tu avais combattre le pass et ses habitudes funestes,
+supporter le prsent et ses ennuis rongeurs; tu es entr en lutte avec
+ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu
+les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouv une mre
+consoler et douze enfants nourrir de mon travail, je pleure, je prie,
+et je m'crie quelquefois:
+
+Viens moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe
+de l'esprit saint, posie divine! sentiment de l'ternelle beaut, amour
+de la nature toujours jeune et toujours fconde! fusion du grand _tout_
+avec l'me humaine qui se dtache et s'abandonne: joie triste et
+mystrieuse que Dieu envoie ses enfants dsesprs, tressaillement qui
+semble les appeler quelque chose d'inconnu et de sublime, dsir de la
+mort, dsir de la vie, clair qui passe devant les yeux au milieu des
+tnbres, rayon qui carte les nuages et revt les cieux d'une splendeur
+inattendue, convulsion de l'agonie o la vie future apparat, vigueur
+fatale qui n'appartient qu'au dsespoir, viens moi! j'ai tout perdu
+sur la terre!
+
+L'hiver tend ses voiles gris sur la terre attriste, le froid siffle et
+pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, midi, des lueurs
+empourpres percent la brume et viennent rjouir les tentures assombries
+de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en
+apercevant, sur le lilas dpouill du jardin, un groupe de moineaux
+silencieux, hrisss en boule et recueillis dans une batitude
+mlancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air charg de gele
+blanche. Le gent, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en
+haut une dernire grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre,
+doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est
+silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux la
+terre, la gele fond, et des larmes tombent de partout; la vgtation
+semble faire un dernier effort pour reprendre la vie; mais le dernier
+baiser de son poux est si faible, que les roses du Bengale tombent
+effeuilles sans avoir pu se colorer et s'panouir. Voici le froid, la
+nuit, la mort.
+
+Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier
+espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va,
+saluer le printemps son retour, compter les dernires ou les premires
+fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fentre, c'est tout ce
+qui me reste d'une vie qui fut pleine et brlante. L'hiver de mon me
+est venu, un ternel hiver! Il fut un temps o je ne regardais ni le
+ciel ni les fleurs, o je ne m'inquitais pas de l'absence du soleil et
+ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant
+l'autel o brlait le feu sacr, j'y versais tous les parfums de mon
+coeur. Tout ce que Dieu a donn a l'homme de force et de jeunesse,
+d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse
+ cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est
+renvers, le feu sacr est teint, une ple fume s'elve encore et
+cherche rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui
+s'exhale et qui cherche ressaisir l'me qui l'embrasait. Mais cette
+me s'est envole au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt
+sur la terre.
+
+A prsent que mon me est veuve, il ne lui reste plus qu' voir et
+couter Dieu dans les objets extrieurs; car Dieu n'est plus en moi, et
+si je puis me rjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je
+dirai donc ta bont envers les autres hommes, Dieu qui m'as abandonn!
+je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur,
+j'lverai une voix forte qui fera entendre ces mots l'oreille des
+passants:--loignez-vous d'ici, car il y a un abme; et moi, qui passais
+trop prs, j'y suis tomb.--Je leur dirai encore: Vous tes gars parce
+que vous tes sourds et aveugles; c'est parce que je l'tais aussi que
+je me suis gar comme vous; j'ai recouvr l'oue et la vue; mais alors
+je me suis aperu que j'tais au fond du prcipice et que je ne pouvais
+plus retourner avec vous. J'tais vieux.
+
+Beaucoup sont tombs comme moi dans les abmes du dsespoir. C'est un
+monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite
+sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantme qui porte
+un nom et des habits, un corps indolent et bris, une figure terne et
+ple, erre encore dans la socit humaine et affiche encore les
+apparences de la vie. Mais nos mes sont l-dessous plonges dans cet
+rbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui
+s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais
+ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races
+d'hommes en remontent ou en descendent les degrs. Des pleurs et des
+rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus dchus,
+les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins
+bas, les furieux qui hurlent et blasphment contre Dieu, qu'ils ont
+mconnu et qui les a foudroys; ailleurs les cyniques, qui nient la
+vertu et le bonheur, et qui cherchent faire tomber les autres aussi
+bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonns de
+leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premires marches de l'escalier
+fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je
+mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-l pleurent et se lamentent; car
+ils sont encore assez prs de Dieu pour savoir ce qui et pu tre et ce
+qu'ils auraient d faire. Et ils esprent en une autre vie, parce qu'ils
+ont gard le sentiment du beau ternel et le moyen de le possder.
+Ceux-l se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie
+mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vrit aux hommes sans
+crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien
+mnager, rien redouter; on ne peut plus leur faire ni bien ni mal; on
+ne peut plus les faire tomber; ils se sont prcipits. Puissent-ils,
+comme Curtius, apaiser la colre cleste et fermer l'abme derrire eux!
+
+Mais il me semble, Franois, que je deviens emphatique; heureusement
+j'aperois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai
+vu; il vient tout essouffl, tout palpitant de joie. Le voil sous ma
+fentre; mais, diable! il s'arrte; il vient d'apercevoir une violette
+difforme, il la cueille, et cela lui donne penser. Me voil effac de
+sa mmoire; si je ne vais sa rencontre, il retournera chez lui avec sa
+violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade.
+
+
+
+
+VI
+
+A VERARD
+
+
+ 11 avril 1835.
+
+Ton ami le voyageur est arriv au gte sans accident; il est heureux et
+fier du souvenir que tu as gard de lui. Il ne se flattait pas trop
+cet gard; il croyait qu'une me aussi active, aussi dvorante que la
+tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les
+perdre aussi vite pour faire place d'autres. C'est un devoir et une
+ncessit pour toi d'tre ainsi; tu n'appartiens pas certains lus, tu
+appartiens tous les hommes, ou plutt tous t'appartiennent. Pauvre
+homme de gnie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne!
+c'est un mtier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admte.
+
+Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au
+fond de tes tables, tu te souviens de ta divinit; et quand tu vois
+passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux.
+Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te
+faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des
+potes et des Bohmiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a prcipit
+comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblmes de la grandeur et de
+l'infortune du gnie sur la terre. Te voil employ de vils travaux,
+clou sur ta croix, enchan au misrable bagne des ambitions humaines.
+Va donc, et que celui qui t'a donn la force et la douleur en partage
+entoure longtemps pour toi d'une aurole de gloire cette couronne
+d'pines que tu conquerras au prix de la libert, du bonheur et de la
+vie.
+
+Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilit de vous vanter,
+vous autres rformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois
+pas. La philanthropie fait des soeurs de charit. L'amour de la gloire
+est autre chose et produit d'autres destines. Sublime hypocrite,
+tais-toi l-dessus avec moi: tu te mconnais en prenant pour le
+sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale o t'entrane
+l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui
+observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les
+hommes, tu n'es pas leur frre, car tu n'es pas leur gal. Tu es une
+exception parmi eux, tu es n _roi_.
+
+Ah! voici qui te fche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une
+royaut qui est d'institution divine. Dieu et dparti tous les hommes
+une gale dose d'intelligence et de vertu s'il et voulu fonder le
+principe d'galit parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands
+hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cdre pour
+protger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu
+exerces ici, dans ce milieu de la France, o tout ce qui sent et pense
+s'incline devant ta supriorit (au point que moi-mme, le plus
+indisciplin _voyou_ qui ait jamais fait de la vie une cole
+buissonnire, je suis force, chaque anne, d'aller te rendre hommage),
+dis-moi, es-ce autre chose qu'une royaut? Votre majest ne peut le
+nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la
+couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre
+tribune en plein air est un trne; Fleury le Gaulois est votre capitaine
+des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je
+serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien,
+car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand
+vous aurez touch le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile
+faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon
+de donner le titre de roi feu Midas. Celui-l, on le sait, n'est pas
+de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux
+types de rois lgitimes qui les oreilles poussent tout naturellement
+sous le diadme hrditaire.
+
+Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous
+ne disputerons jamais l-dessus. Certain roi naquit pour tre maquignon;
+toi, tu es n prince de la terre. Moi-mme, pauvre diseur de mtaphores,
+je me sens mal abrit sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux
+pas le tenir moi-mme, je m'y prendrais mal, et tous les trnes de la
+terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des
+Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a
+plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les
+ptales embaums de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris
+autant de soins de la beaut de la violette que de celle de la femme,
+que les lis des champs sont mieux vtus que Salomon dans sa gloire, et
+je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la
+guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie
+bien de conclure quelque chose! J'irai crire ton nom et le mien sur le
+sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le
+lendemain, qu'il restera de mes livres aprs ma mort, et peut-tre,
+hlas! de tes actions, Marius! aprs le coup de vent qui ramnera la
+fortune des Sylla et des Napolon sur le champ de bataille.
+
+Ce n'est pas que je dserte ta cause, au moins; de toutes les causes
+dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la
+plus noble. Je ne conois mme pas que les potes puissent en avoir une
+autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de
+libert sont harmonieux, tandis que ceux de lgitimit et d'obissance
+sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On
+peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bche couronne, c'est
+renoncer sa dignit d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs
+humaines et je vais couter la voix des torrents. Sois sr que je
+prierai l'esprit des lacs et les fes des glaciers de prendre
+quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum
+des dserts, un rve de libert, un souvenir affectueux et profond de
+ton frre le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie
+humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre;
+j'irai frapper du bec ta fentre de temps en temps, et te donner des
+nouvelles de la cration au travers des barreaux de ta prison; et puis
+je reprendrai ma course inconstante dans les champs ariens, me
+nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des
+couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique,
+hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanit, vous avez
+choisi le moins puril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille
+prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui prsentait; vous
+prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de
+l'argent, des titres et des petites vanits qui charment le vulgaire.
+Gnreux insenss que vous tes, gouvernez-moi bien tous ces vilains
+idiots et ne leur pargnez pas les trivires. Je vais chanter au soleil
+sur ma branche pendant ce temps-l. Vous m'couterez quand vous n'aurez
+rien de mieux faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu
+auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frre verard, frre
+et roi, non en vertu du droit d'anesse, mais du droit de vertu. Je
+t'aime de tout mon coeur, et suis de votre majest, sire, le
+trs-humble et trs-fidle sujet.
+
+
+ 15 avril.
+
+Tu m'adresses plusieurs questions auxquelles je voudrais pouvoir
+rpondre, pour te prouver au moins que je suis attentif toutes les
+paroles que trace ta plume. Pour procder la manire de mon cher
+Franklin, les voici dans l'ordre o tu les a poses: 1 Pourquoi suis-je
+si triste? 2 Si tu n'tais pas si diffrent de moi, t'aimerais-je
+autant? 3 Suis-je pour quelque chose dans vos discours? 4 A quand donc
+la conclusion? 5 Quand pourrai-je m'asseoir? etc.
+
+J'ai rpondu hier la premire question: c'est que travailler pour la
+gloire est la fois un rle d'empereur et un mtier de forat; c'est
+que tu es enferm dans ta volont comme dans une forteresse, et que le
+moindre insecte qui effleure de l'aile les vitraux de ton donjon te fait
+tressaillir et rveille en toi le douloureux sentiment de ta captivit.
+Promthe, prends courage! tu es plus grand, couch sur ton roc, avec
+les serres d'un vautour dans le coeur, que les faunes des bois dans
+leur libert. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais
+tre heureux leur manire. C'est ici le lieu de rpondre ta
+cinquime question: _Quand pourrai-je m'asseoir avec toi dans les
+longues herbes sur les rives d'un torrent?_--Jamais, verard, moins
+qu'une arme ennemie ne ft sur l'autre rive et que tu n'attendisses l
+le signal du combat. Mais oublier la guerre et dormir dans les roseaux,
+toi? Je voudrais savoir quels rves fit Marius dans le marais de
+Minturnes; coup sr, il ne s'entretint pas avec les paisibles
+naades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et
+poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous; c'est nous,
+rveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent; c'est
+nous qu'elles parlent d'oubli et de repos, conditions de notre humble
+bonheur qui vous feraient rire de piti. Laissez-nous cela, nous vous
+abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le
+triomphe.--Si quelque jour, bless dans la lutte ou prisonnier sur
+parole, tu viens t'asseoir prs de ton frre le bohmien, nous
+regarderons les cieux ensemble, et je te parlerai des astres qui
+prsident la destine des mortels. Voil, je le sais, tout ce qui
+pourra t'intresser, tout ce que tu voudras voir dans les eaux limpides;
+ce sera le reflet incertain et tremblant de ton toile, et tu te hteras
+de la chercher la vote cleste pour t'assurer qu'elle y brille encore
+de tout son clat. Non, non, tu n'aimerais pas ces valles silencieuses
+o l'aigle est roi et non pas l'homme, ces lacs o le cri de la plus
+petite sarcelle trouverait plus d'chos que ta parole. Les dserts que
+vous ne pouvez soumettre la charrue ou au glaive, ces monts escarps,
+ce sol rebelle, ces impntrables forts, o l'artiste va pieusement
+voquer les sauvages divinits retranches l contre les assauts de
+l'industrie humaine, tout cela n'est pas la patrie de ton intelligence.
+Il te faut des villes, des champs, des soldats, des ouvriers, le
+commerce, le travail, tout l'attirail de la puissance, tous les aliments
+que les besoins des hommes peuvent offrir l'orgueil des dieux. Les
+dieux dominent et protgent; quand tu dis que tu les portes avec amour
+dans ton sein, ces pauvres Pygmes humains, tu veux dire, Hercule, que
+tu les portes dans ta peau de lion; mais tu ne pourrais t'endormir
+l'ombre des bois sans qu'ils s'acharnassent te rveiller. Ils te
+tourmenteraient dans tes rves, et les orages de ton me troubleraient
+la srnit de l'air jusque sur la cime du Mont-Blanc. Mon pauvre frre,
+j'aime mieux mon bton de plerin que ton sceptre. Mais puisque la
+royaut de l'intelligence t'a ceint de sa couronne de feu, puisque la
+passion d'tre grand est entre dans ton sang avec la vie, puisque tu ne
+peux abdiquer, et que le repos te tuerait plus vite que ne le fera la
+fatigue, loin de contempler ta destine avec cette froide philosophie
+que pourrait me suggrer le sentiment de mon impuissance, je veux sans
+cesse te plaindre et t'admirer, sublime _misrable_! Mais n'tant bon
+ rien qu' causer avec l'cho, regarder lever la lune et composer
+des chants mlancoliques ou moqueurs pour les tudiants potes et les
+coliers amoureux, j'ai pris, comme je te le disais hier, l'habitude de
+faire de ma vie une vritable cole buissonnire o tout consiste
+poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans
+les pines pour avoir une fleur qui s'effeuille dans ma main avant que
+je l'aie respire, chanter avec les grives et dormir sous le premier
+saule venu, sans souci de l'heure et des pdants. Ce que je puis faire
+de mieux, c'est de planter ton intention un laurier dans mon jardin. A
+chaque belle action que l'on me racontera de toi, je t'en enverrai une
+feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les
+ides reprsentes par des cuistres, mais qui s'incline religieusement
+devant un grand coeur o rside la justice.
+
+Deuxime question.--_Si tu n'tais pas si diffrent de moi tous
+gards, t'aimerais-je autant?_ Voici ma rponse: Non, certes, tu ne
+m'aimerais pas de mme; tu me sais gr d'avoir un peu de force dans un
+corps si chtif et dans une condition si humble. Tu m'estimes d'autant
+plus que tu supposes qu'il m'a t plus difficile d'tre un peu
+estimable dans des circonstances sociales o tout tend dgrader les
+mes qui se laissent aller. Tu me crois probablement trs-suprieur
+aujourd'hui ce que j'ai pu tre auparavant, et tu ne te trompes pas.
+Mes souvenirs ne sont pas faits pour me donner de l'orgueil; mais ce que
+j'ai conserv de bon dans l'me me console un peu du pass, et m'assure
+encore de belles amitis pour le prsent et l'avenir. C'est tout ce
+qu'il me faut dsormais. Je n'ai nulle espce d'ambition, et le tout
+petit bruit que je fais comme artiste ne m'inspire aucune jalousie
+contre ceux qui ont mrit d'en faire davantage. Les passions et les
+fantaisies m'ont rendu malheureux l'excs dans des temps donns: je
+suis guri radicalement des fantaisies par l'effet de ma volont, je le
+serai bientt des passions par l'effet de l'ge et de la rflexion. A
+tous autres gards, j'ai toujours t et serai toujours parfaitement
+heureux, par consquent toujours quitable et bon en tout, sauf les cas
+d'amour, o je ne vaux pas le diable, parce qu'alors je deviens malade,
+_spleenetic and rash_.
+
+--_Suis-je pour quelque chose dans vos discours?_--Il n'est gure
+question que de toi. Les membres ne peuvent gure oublier le coeur o
+reflue tout leur sang. Avant de te voir, cela m'impatientait au point
+que j'ai pris le parti d'aller te trouver encore cette anne, afin
+d'avoir, au retour, le droit de dire comme les autres: _verard pense...
+verard veut... verard m'a dit..._ etc.: pourvu que toutes ces
+idoltries ne te gtent pas!
+
+--_A quand donc la conclusion? et si tu meurs sans avoir conclu!_--Ma
+foi! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n'en ira pas plus
+mal pour avoir ignor sa faon de penser. Que veux-tu que je te dise? il
+faut que je te parle encore de moi, et rien n'est plus insipide qu'une
+individualit qui n'a pas encore trouv le mot de sa destine. Je n'ai
+aucun intrt formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui
+lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une
+profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte
+de plaidoyer contre certaines lois. Bien loin de l, je reconnais que ma
+vie est pleine de fautes, et je croirais commettre une lchet si je me
+battais les flancs pour trouver une philosophie qui en autorist
+l'exemple. D'autre part, n'tant pas susceptible d'envisager avec
+enthousiasme certains cts rels de la vie, je ne saurais regarder ces
+fautes comme assez graves pour exiger rparation ou expiation. Ce serait
+leur faire trop d'honneur, et je ne vois pas que mes torts aient empch
+ceux qui s'en plaignent le plus de se bien porter. Tous ceux qui me
+connaissent depuis longtemps m'aiment assez pour me juger avec
+indulgence et pour me pardonner le mal que j'ai pu me faire. Mes crits,
+n'ayant jamais rien conclu, n'ont caus ni bien ni mal. Je ne demande
+pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve; mais ce
+n'est pas encore fait, et je suis trop peu avanc sous certains rapports
+pour oser hasarder mon mot. J'ai horreur du pdantisme de la vertu. Il
+est peut-tre utile dans le monde; pour moi, je suis de trop bonne foi
+pour essayer de me rconcilier par un acte d'hypocrisie avec les
+svrits que mon irrsolution (courageuse et loyale, j'ose le dire)
+attire sur moi. J'en supporterai la rigueur, quelque pnible qu'elle me
+puisse tre, tant que je n'aurai pas la conviction intime que j'attends.
+Me blmes-tu? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant
+tu peux le comparer, l'aide d'un microscope, celui o tu existes.
+Voudrais-tu, pour acqurir plus de popularit ou de renomme, feindre
+d'avoir les opinions qu'on t'imposerait, et proposer comme article de
+foi ce qui ne serait encore qu' l'tat d'embryon dans ta conscience? Je
+tenais trop ton estime pour ne pas t'exposer ma situation; c'est un
+peu long: pardonne-moi d'avoir parl si srieusement du ct srieux de
+ma vie; ce n'est pas ma coutume. Adieu; je t'envoie un petit paquet de
+pages imprimes que j'ai choisies pour toi dans ma collection, hlas!
+beaucoup trop volumineuse!
+
+
+ 18 avril.
+
+Ami, tu me reproches srieusement mon athisme social; tu dis que tout
+ce qui vit en dehors des doctrines de l'utilit ne peut jamais tre ni
+vraiment grand ni vraiment bon. Tu dis que cette indiffrence est
+coupable, d'un funeste exemple, et qu'il faut en sortir, ou me suicider
+moralement, couper ma main droite et ne jamais converser avec les
+hommes. Tu es bien svre; mais je t'aime ainsi, cela est beau et
+respectable en toi. Tu dis encore que tout systme de non-intervention
+est l'excuse de la lchet ou de l'gosme, parce qu'il n'y a aucune
+chose humaine qui ne soit avantageuse ou nuisible l'humanit. Quelle
+que soit mon ambition, dis-tu, soit que je dsire tre admir, soit que
+je veuille tre aim, il faut que je sois charitable, et charitable avec
+discernement, avec rflexion, avec science, c'est--dire philanthrope.
+J'ai l'habitude de rpondre par des sophismes et des facties ceux qui
+me tiennent ce langage; mais ici c'est diffrent, je te reconnais le
+droit de prononcer cette grande parole de vertu, que j'ose peine
+rpter moi-mme aprs toi. J'y ai toujours t des plus rtifs, et la
+faute en est a ceux qui m'ont voulu baptiser avec des mains impures.
+Quand on veut laver la souillure du pch, il faut tre Jean-Baptiste
+pour le plus obscur catchumne, tout aussi bien que pour le Christ, et
+les cheveux de Madeleine ne doivent point essuyer les pieds qui marchent
+dans les voies de l'erreur.
+
+O toi qui m'interroges, as-tu quitt les sentiers dangereux o la
+jeunesse se prcipite? Retir dans le sanctuaire de ta volont, as-tu
+pratiqu, depuis ces annes svres de ta rflexion, les vertus antiques
+que tu prises au-dessus de tout: la temprance, la charit, le travail,
+la constance, le dsintressement?--Oui, tu l'as fait, je le sais; eh
+bien! parle: mon orgueil se rvolte contre ceux qui ne sont pas plus
+grands que moi et qui veulent me mettre leurs pieds. Toi qui n'as pas
+seulement la puissance de l'entendement, mais la force du coeur,
+parle; je rpondrai comme un juge lgitime et t'obirai en te parlant
+de moi tant que tu voudras, car je confesse qu'il y avait plus de
+paresse coupable de ma part l'viter que de vritable modestie.
+
+O mon frre! ceci est un entretien grave, une poque grave dans ma
+pauvre vie! je ne suis point venu ici avec un sentiment d'abngation
+enthousiaste, mais avec une srieuse volont de ne voir en toi que ce
+qu'il y aurait de vraiment beau. J'tais cuirass contre les effets
+magntiques qui sont toujours craindre dans un contact avec les hommes
+suprieurs. Aussi je puis dire que je n'ai point t bloui par le
+prestige que tu exerces sur les autres; les lignes romaines de ton
+front, la puissance de ta parole, l'clat et l'abondance de tes penses
+ne m'ont jamais occup. Ce qui m'a touch et convaincu, c'est ce que je
+t'ai entendu dire, ce que je t'ai vu faire de plus simple, une parole
+douce et nave au milieu de la plus vive exaltation, une familiarit
+brusque et chaste, une exquise puret dans toutes les expressions et
+dans tous les sentiments. On ne peut pas inventer de plus folle calomnie
+contre toi que l'accusation de cupidit. Je voudrais bien que tes
+ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut tre dsirable
+pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni matresses, ni
+cabinet de tableaux, ni collection de mdailles, ni chevaux anglais, ni
+luxe, ni mollesse d'aucun genre? C'est beaucoup, verard, c'est presque
+tout mes yeux maintenant que l'absence de vices. C'est de cela qu'on
+ne peut pas douter, tandis que les qualits peuvent se parer de tant de
+noms qui ne leur appartiennent pas! mais qui peut suspecter la sobrit
+tranquille avec laquelle une me forte use des biens de la vie? de
+quelle quivoque, de quelle hypocrisie ont jamais besoin les obscures
+vertus domestiques?
+
+Tu me parlais de l'immense organisation de Mirabeau, toute ptrie de
+vices et de vertus. Je ne suis pas assez enthousiaste de la bigarrure
+pour trouver la statue de diamant et de boue plus belle et plus
+imposante que la statue d'or pur. Mon ami Henri Heine a dit, en parlant
+de Spinosa: Sa vie prive fut exempte de blme; elle est demeure pure
+et sans tache comme celle de son divin parent Jsus-Christ. Ces simples
+paroles me font aimer Spinosa. C'est par l seulement sans doute que mon
+faible cerveau et pu mesurer sa grandeur. Il y a aussi en toi, mon cher
+frre, un ct que je ne connais pas, parce que mon esprit, paresseux ou
+impuissant, n'a pntr dans aucune science. Je comprends ce que tu es,
+et non ce que tu fais. Je vois le mcanisme de cette belle machine
+ides; mais la valeur et l'usage de ses produits me sont inconnus et
+indiffrents. Je vois que le mot de vertu en est le levier formidable,
+et je sais que ce mot a un sens toujours un et magnifique, quelle qu'en
+soit l'application: abngation et sacrifice ternel de toutes les
+satisfactions vulgaires de l'esprit ou des sens une satisfaction
+suprme et divine; conscration d'une existence humaine au culte d'une
+volont vaste et intelligente qui en est le foyer. C'est la vertu, c'est
+la force, c'est la tendance de l'me s'lever au plus haut possible,
+pour embrasser d'un regard plus de choses que le vulgaire, et pour semer
+sur un champ plus vaste les bienfaits de se puissance. C'est l'ambition
+gnreuse, c'est la foi, c'est la science, c'est l'art, c'est toutes les
+formes que prend la Divinit pour se manifester dans l'homme. C'est
+pourquoi rgner, mme en vertu des droits les plus grossiers et les plus
+iniques, mme au prix du repos et de la vie, a toujours t le plus
+ardent dsir des hommes; et il ne faut pas s'en tonner. Rgner tant
+bien que mal, c'est exercer un semblant de vertu et de force morale. Si
+les paroles humaines ont un sens dans le grand livre de la nature, ces
+deux paroles sont absolument synonymes, et dj dans notre langue elles
+le sont souvent. J'ai crit tout l'heure, rgner en _vertu_ d'un
+droit _inique_, ce qui est trs-franais, je crois, et ne prsente
+aucun contre-sens, que je sache.
+
+Tout ce qui est difficile faire excite l'tonnement des hommes et
+mrite leur admiration en raison directe de l'avantage qu'ils retirent
+de cet emploi de forces; et comme rien dans les oeuvres de Dieu ne
+peut tre, aux yeux de l'homme, plus grand et plus prcieux que sa
+propre existence, il est vident que ce qu'il appelle le sentiment de
+l'quit naturelle est la conscience raisonne de ce qui lui est utile.
+Le plus simple effort de ce raisonnement lui prouvant qu'il ne peut
+vivre isol, il a d, au sortir de l'tat le plus primitif qu'on puisse
+supposer, s'essayer aux associations et se grouper par peuplades autour
+d'un systme de lois dictes par les plus habiles ou les plus forts.
+Ceux qui out russi faire ces lois dans leur intrt personnel ont
+commenc la guerre ternelle entre les hommes de rsistance et les
+hommes d'oppression; leur tour, les hommes de rsistance ont combattu,
+et sont devenus oppresseurs par le droit de la force. Dans tout cela, o
+est la justice?
+
+Levez-vous, hommes choisis, hommes divins, qui avez invent la vertu!
+Vous avez imagin une flicit moins grossire que celle des hommes
+sensuels, plus orgueilleuse que celle des braves. Voue avez dcouvert
+qu'il y avait, dans l'amour et dans la reconnaissance de vos frres,
+plus de jouissance que dans toutes les possessions qu'ils se
+disputaient. Alors, retranchant de votre vie tous les plaisirs qui
+faisaient ces hommes semblables les uns aux autres, vous avez fltri
+sagement du nom de vice tout ce qui les rendait heureux, par consquent
+avides, jaloux, violents et insociables. Vous avez renonc votre part
+de richesse et de plaisir sur la terre, et vous tant ainsi rendus tels
+que vous ne pouviez plus exciter ni jalousie ni mfiance, vous vous tes
+placs au milieu d'eux comme des divinits bienfaisantes pour les
+clairer sur leurs intrts et pour leur donner des lois utiles. Vous
+leur avez dit que donner tait plus beau que possder, et l o vous
+avez command, la justice a rgn; quels sophismes pourraient combattre
+votre excellence, sublimes vaniteux? Il n'y a rien au monde de plus
+grand que vous, rien de plus prcieux, rien de plus ncessaire.
+
+Allez et parlez de vertu; un jour viendra o les sensualistes qui vous
+raillent, aux prises avec l'avidit et la vengeance de ceux qui
+jusqu'ici n'ont pu satisfaire les jouissances des sens, comprendront
+qu'il est un sort plus digne d'envie et plus a l'abri de l'orage que le
+leur; ils comprendront que la raison populaire plane sur le monde,
+qu'elle a forc la porte des boudoirs, qu'elle peut s'arroger le droit
+de jouir son tour, et de renvoyer les vaincus la charrue, au toit de
+chaume, et au crucifix, seule consolation du pauvre. Ils seront bien
+heureux alors de rencontrer, entre eux et la haine du vainqueur, la main
+de l'homme vertueux pour partager les biens de la terre entre le riche
+et le pauvre, et pour expliquer tous deux ce que c'est que la justice.
+
+Je ne sais s'il arrivera jamais un jour o l'homme dcidera
+infailliblement et dfinitivement ce qui est utile l'homme. Je n'en
+suis pas examiner dans ses dtails le systme que tu as embrass: j'en
+plaisantais l'autre jour; mais du moment que tu m'amnes a parler raison
+(ce qui, je te le dclare, n'est pas une mdiocre victoire de ta force
+sur la mienne), je te dirai bien que la grande loi d'galit, tout
+inapplicable qu'elle paraisse maintenant a ceux qui en ont peur, et tout
+incertain que me semble son rgne sur la terre, moi qui vois ces
+choses du fond d'une cellule, est la premire et la seule invariable loi
+de morale et d'quit qui se soit prsente mon esprit dans tous les
+temps. Tous les dtails scientifiques par lesquels on arrive formuler
+une pense me sont absolument trangers; et quant aux moyens par
+lesquels on parvient la faire dominer dans le monde, malheureusement
+ils me semblent tous tellement soumis aux doutes, aux contestations, aux
+scrupules et aux rpugnances de ceux qui se chargent de l'excution, que
+je me sens ptrifi par mon scepticisme quand j'essaie seulement d'y
+porter les yeux et de voir en quoi ils consistent. Ce n'est pas mon
+fait. Je suis de nature potique et non lgislative, guerrire au
+besoin, mais jamais parlementaire. On peut m'employer tout en me
+persuadant d'abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre
+rien dcouvrir, rien dcider. J'accepterai tout ce qui sera bien.
+Ainsi, demande mes biens et ma vie, Romain! mais laisse mon pauvre
+esprit aux sylphes et aux nymphes de la posie. Que t'importe? tu
+trouveras bien assez de ttes qui voudront dlibrer plus qu'il ne sera
+besoin. Ne sera-t-il pas permis aux mnestrels de chanter des romances
+aux femmes, pendant que vous ferez des lois pour les hommes?
+
+Voil o j'en voulais venir, verard: c'est te dire que la vertu n'est
+pas ncessaire tous, mais quelques-uns seulement; ce qui est
+ncessaire tous, c'est l'honntet. Sois vertueux, je tche d'tre
+honnte. L'honntet, c'est cette sagesse instinctive, cette modration
+naturelle dont je parlais tout l'heure, cette absence de vices,
+c'est--dire de passions fougueuses, nuisibles la socit, en ce
+qu'elles tendent accaparer les sources de jouissances rparties
+galement entre les hommes dans les desseins de la nature
+providentielle. Il faut que les gouverns soient honntes, temprants,
+probes, _moraux_ enfin, pour que les gouvernants puissent btir sur
+leurs paules fermes et soumises un difice durable. Je suis loin encore
+de ce qu'on appelle les _vertus rpublicaines_, de ce que j'appellerai,
+en style moins pompeux, les qualits de l'individu gouvernable ou du
+citoyen. J'ai mal vcu, j'ai mal us des biens qui me sont chus, j'ai
+nglig les oeuvres de charit; j'ai pass mes jours dans la mollesse,
+dans l'ennui, dans les larmes vaines, dans les folles amours, dans les
+frivoles plaisirs. Je me suis prostern devant des idoles de chair et de
+sang, et j'ai laiss leur souffle enivrant effacer les sentences
+austres que la sagesse des livres avait crites sur mon front dans ma
+jeunesse; j'ai permis leur innocent despotisme de dvouer mes jours
+des amusements purils, o se sont longtemps teints le souvenir et
+l'amour du bien; car j'avais t honnte autrefois, sais-tu bien cela,
+verard? _Ceux d'ici_ te le diront: c'est de notorit bourgeoise dans
+notre pays; mais il y avait peu de mrite; j'tais jeune, et les
+funestes amours n'taient pas encore clos dans mon sein. Ils y ont
+touff bien des qualits; mais je sais qu'il en est auxquelles je n'ai
+pas fait la plus lgre tache au milieu des plus grands revers de ma
+vie, et qu'aucune des autres n'est perdue pour moi sans retour. Ainsi je
+rponds la question que tu m'adressais l'autre jour: Est-ce par
+impuissance ou par indiffrence que tu tardes tre bon?--Ni l'un ni
+l'autre; c'est que j'ai t dtourn de ma route, emmen prisonnier par
+une passion dont je ne me mfiais pas et que je croyais noble et sainte.
+Elle l'est sans doute; mais je lui ai laiss prendre trop ou trop peu
+d'empire sur moi. Ma force virile se rvoltait en vain contre elle; une
+lutte affreuse a dvor les plus belles annes de ma vie; je suis rest
+tout ce temps dans une terre trangre pour mon me, dans une terre
+d'exil et de servitude, d'o me voici chapp enfin, tout meurtri, tout
+abruti par l'esclavage, et tranant encore aprs moi les dbris de la
+chane que j'ai rompue, et qui me coupe encore jusqu'au sang, chaque
+fois que je fais un mouvement en arrire pour regarder les rives
+lointaines et abandonnes. Oui, j'ai t esclave; plains-moi, homme
+libre, et ne t'tonne pas aujourd'hui de voir que je ne peux plus
+soupirer qu'aprs les voyages, le grand air, les grands bois et la
+solitude. Oui, j'ai t esclave, et l'esclavage, je puis te le dire par
+exprience, avilit l'homme et le dgrade. Il le jette dans la dmence et
+dans la perversit; il le rend mchant, menteur, vindicatif, amer, plus
+dtestable vingt fois que le tyran qui l'opprime; c'est ce qui m'est
+arriv, et, dans la haine que j'avais conue contre moi-mme, j'ai
+dsir la mort avec rage, tous les jours de mon abjection.
+
+Cependant je suis ici, et j'y suis avec une flche brise dans le
+coeur; c'est ma main qui l'a brise, c'est ma main qui l'arrachera;
+car chaque jour je l'branle dans mon sein, ce dard acr, et chaque
+jour, faisant saigner ma plaie et l'largissant, je sens avec orgueil
+que j'en retire le fer et que mon me ne le suit pas. Ce n'est donc pas
+un incurable et un infirme qui est l devant toi; c'est un prisonnier
+chapp et bless qui peut gurir et faire encore un bon soldat. Ne
+vois-tu pas que je n'ai rapport aucun vice de la terre d'gypte, et que
+je suis encore sobre et robuste pour traverser le grand dsert? Regarde
+seulement qui tu parles maintenant: ce n'est plus un effmin et
+un prodigue; ce n'est plus un de ces jeunes Athniens chevelure
+parfume, qu'Aristophane chtiait en les interpellant au milieu de ses
+drames, et qu'il livrait, en les dsignant par leur nom et en les
+montrant du doigt, la censure publique; c'est une espce de garon
+de charrue, coiff d'un chapeau de jonc, vtu d'une blouse de roulier,
+chauss de bas bleus et de souliers ferrs. Ce pnitent rustique est
+encore capable, comme toi, de temprance, de charit, de travail, de
+constance, de dsintressement et de simplicit; il sera en outre chaste
+et sincre, parce qu'il abdique sa grande folie, l'amour!
+
+Rpublique, aurore de la justice et de l'galit, divine utopie, soleil
+d'un avenir peut-tre chimrique, salut! rayonne dans le ciel, astre que
+demande possder la terre. Si tu descends sur nous avant
+l'accomplissement des temps prvus, tu me trouveras prt te recevoir,
+et tout vtu dj conformment tes lois somptuaires. Mes amis, mes
+matres, mes frres, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent
+dsormais, en attendant que la rpublique les rclame. Et toi, grande
+Suisse! vous, belles montagnes, ondes loquentes, aigles sauvages,
+chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentes, sombres sapins,
+sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut tre un mal que d'aller me
+jeter genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la
+rpublique ne peuvent dfendre un pauvre artiste chagrin et fatigu
+d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le
+prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien, chos de la
+solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et seme de fleurs, tu
+lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne
+retournerez pas en arrire quand il s'approchera de vous; et toi,
+botanique, sainte botanique! mes campanules bleues qui fleurissez
+tranquillement sous la foudre des cataractes! mes panporcini d'Oliero,
+que je trouvai endormis au fond de la grotte et replis dans vos
+calices, mais qui, au bout d'une heure, vous veilltes autour de moi
+comme pour me regarder avec vos faces fraches et vermeilles! ma
+petite sauge du Tyrol! mes heures de solitude, les seules de ma vie
+que je me rappelle avec dlices!
+
+Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je dserte le temple
+jamais, adieu! Malgr moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te
+disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une
+couronne de roses nouvelles, les premires du printemps, et adieu! C'est
+assez d'offrandes, c'est assez de prosternations! Dieu insatiable,
+prends des lvites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte
+plus au nombre de ceux qui viennent t'invoquer.--Mais il m'est
+impossible, hlas! en te quittant, de te maudire, tourments et
+dlices! je ne peux pas mme te jeter un reproche; je dposerai tes
+pieds une urne funraire, emblme de mon ternel veuvage. Tes jeunes
+lvites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue; ils la
+briseront et continueront d'aimer. Rgne, amour, rgne en attendant que
+la vertu et la rpublique te coupent les ailes.
+
+
+ 20 avril.
+
+Qu'as-tu donc? et pourquoi tant de tristesse parfois dans ton me?
+Pourquoi dis-tu que le Seigneur s'est retir de toi? Pourquoi
+demandes-tu au plus faible et au plus insoumis de tes enfants de te
+venir en aide et de t'encourager? Matre, qu'avez-vous rv cette nuit,
+et pourquoi vos disciples accoutums recevoir de vous la manne de
+l'esprance, vous trouvent-ils abattu et tremblant?
+
+Hlas! tu trouves que c'est bien long venir, l'accomplissement d'une
+grande destine! Les heures se tranent, ton front se dgarnit, ton me
+se consume et le genre humain ne marche pas. Tes grands dsirs se
+heurtent contre les murs d'airain de l'insensibilit et de la
+corruption. Tu te vois seul, pauvre homme de bien, au milieu d'un monde
+d'usuriers et de brutes. Tes frres disperss et perscuts te font
+entendre de loin la voix mourante de l'hrosme que l'avarice et la
+luxure touffent dans leurs bras hideux. Encore un peu de temps
+peut-tre, et la _triste innocence_ va prir sous le vice dont les
+hommes ne rougissent plus. Voil ce qui me tue, moi! Quand la voix de
+l'enthousiasme se rveille dans mon sein, le contact de l'humanit
+hostile ou insensible mes rves me glace et refoule en moi ces lans
+juvniles. Alors, voyant mon indignation ridicule force d'impuissance,
+voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de
+mpris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on
+leur parle d'quit, je me mets rire et je dis mes compagnons:
+Couvrons-nous d'or et de pourpre; buvons le nectar et le madre,
+touffons dans nos mes le dernier germe de vertu; puisque aussi bien il
+faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines
+de son temple.
+
+Mais, toi, mon frre, tu n'es pas longtemps en proie ces accs de
+lchet. Bientt tu sors de ta langueur; bientt ta force, engourdie par
+un instant de froid, se rveille, et le vieux lion secoue sa crinire.
+Ce serait en vain que le monde tomberait en poussire autour de toi; tu
+te ferais marbre alors, et, comme Atlas, tu porterais la terre sur tes
+paules inbranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front
+n'inquitent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le
+mme jeu que toi. Que leur importe la tristesse, pourvu qu'au jour de
+l'action tu ne restes pas plus couch qu'a l'ordinaire? Moi seul,
+peut-tre, te plains comme tu le mrites; car j'ai sond les abmes de
+ta douleur et je sais combien le doute rpand d'amertume sur nos plus
+belles conqutes. Je connais ces heures de la nuit o l'on se promne
+seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des toiles qui
+semblent vous dire: Vous n'tes que vanit, grains de sable; demain vous
+ne serez plus et nous n'en saurons rien.
+
+Quand cela t'arrive, matre, il faut te quitter toi-mme et venir
+nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l'univers; les astres
+ternels auront toujours raison, et l'homme, quelque grand qu'il soit
+parmi les hommes, sera toujours saisi d'pouvante quand il voudra
+interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, rponse
+loquente et terrible de l'ternit!
+
+Reviens nous, assieds-toi sur l'herbe de notre cap Sunium, au milieu
+de tes frres. Debout, tu les dpasses trop, et tu es seul. Descends,
+descends, et laisse-toi consoler. Il y a encore autre chose que la
+grandeur et la force; c'est la bont, c'est le lien le plus suave et le
+plus immacul qui soit parmi les hommes. Une larme fait souvent plus de
+bien sur la terre que les victoires de Spartacus. Tu l'as en toi, ce
+trsor de la bont, homme trop riche en grandeurs! Partage-le avec nous;
+aux heures o tu n'es pas oblig de ceindre la cuirasse et l'pe,
+oublie un peu le pass et l'avenir. Donne le prsent l'amiti. Il n'y
+a plus que cela dont je ne puisse pas douter. Si tu savais quels amis le
+ciel m'a donns! Tu le sais, tu les connais, ils sont tes frres; mais
+tu ne peux savoir l'tendue de leurs bienfaits envers moi. Tu ne sais
+pas de quels gouffres de dsespoir ils m'ont cent fois retir, avec leur
+inpuisable patience, avec leur sublime misricorde, quand je repoussais
+leurs bras avec colre, avec mfiance, et que je leur crachais la
+figure mon ingratitude et mon scepticisme.
+
+Bnis soient-ils! ils m'ont fait croire quelque chose; ils ont plant
+dans mon naufrage une ancre de salut. Tu ne connatras peut-tre jamais,
+hlas! toute la grandeur de l'amiti. Tu n'en auras pas besoin, toi. Ce
+que tu inspires, c'est de l'admiration et non de la piti. La Providence
+envoie ce ddommagement aux tres faibles, comme elle envoie les brises
+bienfaisantes du soir aux brins d'herbe abattus et couchs par la
+chaleur du jour. Mais aime mes amis cause de ce que je leur dois, et
+quand tu seras bris par l'esprit de Jacob, viens chercher un peu
+d'oubli et de srnit parmi eux. Ils sont plus gais que toi; ils n'ont
+pas tendu sur leurs os le cilice de la vertu. Ils sont bons, honntes,
+prts tout faire pour leur cause; mais l'heure du martyre ne sonnera
+peut-tre pas pour eux. Si elle arrive, leur martyre ne sera pas long ni
+difficile subir: le temps de s'embrasser et d'aller mourir. Qu'est-ce
+que cela? Toi, tu es entr dans ton agonie le jour o tu es n, et le
+sceau de la douleur t'avait marqu au front dans le sein de ta mre.
+Viens, nous respecterons ta peine et nous tcherons d'en allger le
+poids.
+
+
+ 22 avril.
+
+Tu me demandes la biographie de mon ami Nraud, la voici. Le Malgache
+(je l'ai baptis ainsi cause des longs rcits et des feriques
+descriptions qu'il me faisait autrefois de l'le de Madagascar, au
+retour de ses grands voyages) s'enrla de bonne heure sous le drapeau de
+la rpublique. Tu l'as vu; c'est un petit homme sec et cuivr, un peu
+plus mal vtu qu'un paysan; excellent piton, factieux, un peu
+caustique, brave de sang-froid, courant aux meutes lorsqu'il tait
+tudiant et recevant de grands coups de sabre sur la tte sans cesser de
+persifler la gendarmerie dans le style de Rabelais, pour lequel il a une
+prdilection particulire. Partag entre ces deux passions, la science
+et la politique, au lieu de faire son droit Paris, il allait du club
+carbonaro l'cole d'anatomie compare, rvant tantt la
+reconstruction des socits modernes, tantt celle des membres du
+palotherium dont Cuvier venait de dcouvrir une jambe fossile. Un matin
+qu'il passait auprs d'une plate-bande du Jardin des Plantes, il vit une
+fougre exotique qui lui sembla si belle dans son feuillage et si
+gracieuse dans son port, qu'il lui arriva ce qui m'est arriv souvent
+dans ma vie; il devint amoureux d'une plante et n'eut plus de rves et
+de dsirs que pour elle. Les lois, le club et le palotherium furent
+ngligs, et la sainte botanique devint sa passion dominante. Un matin
+il partit pour l'Afrique, et, aprs avoir explor les les montagneuses
+de la mer du Sud, il revint efflanqu, bronz, en guenilles, ayant
+support les plus svres privations et les plus rudes fatigues; mais
+riche selon son coeur, c'est--dire muni d'un herbier complet de la
+flore madcasse, guirlande trange et magnifique, ravie au sein d'une
+noire desse. C'tait peut-tre une fortune, c'tait du moins une
+ressource. Mais l'amant de la science mit sa conqute aux pieds de M. de
+Jussieu, et se trouva rcompens au del de ses dsirs lorsque le grand
+prtre de Flore accorda le nom de _Neraudia melastomefolia_ une belle
+fougre de l'le Maurice, jusqu'alors inconnue nos botanistes. Ce fut
+ cette poque que, voyant passer le convoi de Lallemant, il quitta la
+botanique pour la patrie, comme il avait quitt la patrie pour la
+botanique, et, aprs avoir eu le crne ouvert par le sabre d'un dragon,
+il revint dans sa famille, volatile clope,
+
+ Tranant l'aile et tirant le pied,
+ Demi-morte et demi-boiteuse.
+
+Pour le retenir dans ses pnates, son pre imagina de lui donner un
+carr de terre, sur un coteau ravissant, o je veux te mener promener la
+premire fois que tu viendras nous voir. Notre Malgache y planta des
+arbres exotiques, fit pousser des fleurs malgaches dans notre sol
+berrichon, et leva au milieu de ses bosquets un joli ajoupa indien
+qu'il remplit de ses livres et de ses collections. Un matin, comme je
+passais dans le ravin au lever du soleil, j'arrtai le galop de mon
+cheval pour contempler avec admiration des fleurs clatantes qui
+s'levaient majestueusement au-dessus de la haie. C'taient les premiers
+dahlias qu'on et vus dans notre pays et que j'eusse vus de ma vie.
+J'avais seize ans. O le bel ge pour aimer les fleurs! Je descendis de
+cheval pour en voler une, et je repartis au galop. Soit que le Malgache,
+cach dans son ajoupa, et t tmoin du rapt, soit qu'un ami indiscret
+lui dvoilt mon crime, il m'envoya, bientt aprs, des caeux de dahlia
+que je plantai dans mon jardin, et c'est de l que date notre
+connaissance, mais non pas notre amiti; nous n'emes occasion de nous
+voir que plusieurs annes aprs. Dans cet intervalle, il avait pris
+femme, il tait devenu pre, et il avait augment son jardin d'une belle
+ppinire, au milieu de laquelle il a fait passer un ruisseau.
+
+C'est alors qu'tant tous deux fixs dans le pays, et notre connaissance
+ayant commenc sous des auspices aussi sympathiques, nous nous limes
+d'une vive amiti. Un voyage de bohmiens que nous fmes dans les
+montagnes de la Marche, jusqu'aux belles ruines de Crozant, nous rvla
+tout fait l'un l'autre. Quoique n dans le camp oppos, j'avais
+toujours eu l'me rpublicaine, et je l'avais d'autant plus alors que
+j'tais plus jeune et plus illusionnable. Il me sut un gr extrme
+d'appartenir ces types d'hommes obstins sur lesquels les prjugs de
+l'ducation ne peuvent rien, et il me dclara qu'il ne me manquait, pour
+obtenir sa confiance et son estime entire, que d'tre un peu vers dans
+la botanique. Je lui promis de l'tudier, et, lui aidant, je m'en
+occupai jusqu'au point de ne rien savoir, mais de tout comprendre dans
+les mystres du rgne vgtal, et de pouvoir l'couter causer tant qu'il
+lui plairait. Je n'ai jamais connu d'homme aussi agrablement savant,
+aussi potique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses
+leons. Mon prcepteur m'avait fait de la nature une pdante
+insupportable; le Malgache m'en fit une adorable matresse. Il lui
+arracha sans piti la robe bigarre de grec et de latin au travers de
+laquelle j'avais toujours frmi de la regarder. Il me la montra nue
+comme Rha, et belle comme elle-mme. Il me parlait aussi des toiles,
+des mers, du rgne minral, des produits anims de la matire, mais
+surtout des insectes pour lesquels il avait conu ds lors une passion
+presque aussi vive que pour les plantes. Nous passions notre vie
+poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies,
+lorsque la rose engourdit encore leurs ailes diapres. A midi, nous
+allions surprendre les scarabes d'meraude et de saphir qui dorment
+dans le calice brlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de
+rubis bourdonne autour des oenothres et s'enivre de leur parfum de
+vanille, nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile
+mais tourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'ide d'un sylphe
+dguis allant en conqute, comme un grand sphinx avec sa longue taille,
+ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et
+ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystrieuses, semes de
+caractres magiques et indfinissables, revtent les ailes suprieures
+qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la
+robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le
+fauve, le brun, le gris et le jaune ple s'y mlent toujours sous le
+chiffre cabalistique noir et blanc, sem en long, en biais, en travers,
+en triangle, en croissant, en flche, sur toutes les coutures. Mais de
+mme que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet
+clatant, de mme, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on
+voit les ailes infrieures former une tunique tantt d'un rouge vif,
+tantt d'un vert tendre, et tantt d'un rose pur orn d'anneaux azurs.
+Je parie, malheureux que tu es, ennemi des dieux! que tu n'as jamais
+vu un sphinx ocell; et cependant nos vignes les voient clore, ces
+merveilles de la cration qui m'ont toujours sembl trop belles pour ne
+pas tre animes par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de
+connatre tout cela, hommes infortuns, que vous tenez vos regards
+invariablement fixs sur la race humaine. Il n'en tait pas ainsi de mon
+Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa
+bande bleue jusqu'au lendemain matin, press qu'il tait de prparer les
+fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur pidestal de moelle de
+sureau. Quelles belles courses nous faisions l'automne, le long des
+bords de l'Indre, dans les prs humides de la Valle Noire! Je me
+souviens d'un automne qui fut tout consacr l'tude des champignons,
+et d'un autre automne qui ne suffit pas l'tude des mousses et des
+lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une bote de
+fer-blanc destine recevoir et conserver les plantes fraches, et
+par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne
+voulait pas se sparer de nous, et qui a pris l et conserv la passion
+de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous
+changions alternativement le fardeau de la bote de fer-blanc et celui
+de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues travers les champs,
+dans la plus grotesque quipage, mais aussi consciencieusement occups
+que tu peux l'tre au fond de ton cabinet, cette heure de la nuit o
+je te raconte les plus belles annes de ma jeunesse...
+
+Le rossignol a envoy une si belle modulation jusqu' mon oreille que
+j'ai quitt le Malgache et toi pour aller l'couter dans le jardin. Il
+fait une nuit singulirement mlancolique; un ciel gris, des toiles
+faibles et voiles, pas un souffle dans les plantes, une impntrable
+obscurit sur la terre. Les grands sapins lvent leurs masses noires et
+vagues dans l'air gristre. La nature n'est pas belle ainsi, mais elle
+est solennelle et parle un seul de nos sens, celui dont le rossignol
+parle si loquemment un tre cr pour lui. Tout est silence, mystre,
+tnbres; pas une grenouille verte dans les fosss, pas un insecte dans
+l'herbe, pas un chien qui aboie l'horizon, le murmure de la rivire ne
+nous arrive mme pas; le vent souffle au sud et l'emporte en traversant
+la valle. Il semble que tout se taise pour couter et recueillir
+avidement cette voix brlante de dsirs et palpitante de joies que le
+rossignol exhale. _O chantre des nuits heureuses!_ comme l'appelle
+Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possdent;
+nuits dangereuses ceux qui n'ont point encore aim; nuits profondment
+tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez vos livres, vous qui ne
+voulez plus vivre que de la pense, il ne fait pas bon ici pour vous.
+Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la sve, fermentent partout
+trop violemment; il semble qu'une atmosphre d'oubli et de fivre plane
+lourdement sur la tte; la vie de sentiment mane de tous les pores de
+la cration. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces
+tnbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps
+que j'aimais encore et qu'une pareille nuit et t dlicieuse. Chaque
+soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion lectrique. O
+Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!
+
+Pardon, pardon, mon ami, mon frre! cette heure-ci, tu regardes ces
+blanches toiles, tu respires cette nuit tide, et tu penses moi dans
+le calme de la sainte amiti; moi, je n'ai pas pens toi, verard!
+J'ai senti des larmes sur mes joues, et ce n'tait ni la puissance de ta
+forte parole, ni les motions de tes tragiques et glorieux rcits qui
+les faisaient couler; mais c'est un clair ple qui a gliss sur
+l'horizon, c'est un fantme incertain qui a pass l-bas sur les
+bruyres. Tout est dit: l'esprit du mtore n'a plus de pouvoir sur moi,
+son rayon fugitif peut me faire tressaillir encore comme un voyageur peu
+aguerri contre les terreurs de la nuit; mais j'entends, du haut de ces
+toiles qui nous servent de messagers, ta voix austre qui m'appelle et
+me gourmande. Fanatique sublime, je vous suis: ne craignez rien pour
+moi des enchantements et des embches que l'ennemi nous tend dans
+l'ombre. J'ai pour patron le guerrier cleste qui crase les dragons
+sous les pieds de son cheval. C'est Dieu qui conduit ton bras, c'est la
+bravoure et l'orgueil divin qui rendent tes pieds invulnrables,
+George le bienheureux! Ami, mon patron est un grand lutteur, un hardi
+cavalier; j'espre qu'il m'aidera dompter mes passions, ces dragons
+funestes qui essayent encore parfois d'enfoncer leurs griffes dans mon
+coeur et de l'arracher son salut ternel.
+
+Je reviens toi, ami. Ne t'inquite pas de ces accs d'une motion que
+tu ne connais plus. Un jour viendra aussi pour moi, peut-tre bientt,
+o rien ne troublera plus ma srnit, o la nature sera un temple
+toujours auguste, dans lequel je me prosternerai toute heure pour
+louer et bnir. Voici d'ailleurs un petit vent qui se lve et qui balaye
+les vapeurs. Voici une toile qui montre sa face radieuse, comme un
+diamant au front du plus haut des arbres du jardin; je suis sauv. Cette
+toile est plus belle que tous les souvenirs de ma vie, et la partie
+thre de mon me s'lance vers elle et se dtache de la terre et de
+moi-mme. verard, est-ce l ton astre ou le mien? Lui parles-tu
+maintenant? Je reviens l'histoire de mon Malgache, c'est--dire... j'y
+reviendrai demain; je suis las, et je vais dormir de ce bon et calme
+sommeil d'enfant que j'ai retrouv au bercail, comme un ange attach
+la garde de mon chevet. Je t'envoie une fleur de mon jardin. Bonsoir, et
+la paix des anges soit avec toi, confesseur de Dieu et de la vrit!
+
+
+ 23 avril.
+
+Je reviens l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperois qu'elle
+est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits
+de sa vie, une amourette qui faillit le rendre trs-malheureux, et qui,
+Dieu merci, se borna un pisode sentimental et platonique. Toutefois
+voici l'pisode.
+
+Une femme de nos environs, laquelle il envoyait de temps en temps un
+bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amiti
+laquelle elle rpondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots
+fit qu'il donna le nom d'amour ce qui n'tait qu'affection
+fraternelle. La dame, qui tait notre amie commune, ne se fcha ni ne
+s'enorgueillit de l'hyperbole. C'tait alors une personne calme et
+affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle
+continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses
+bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci
+par-l un peu de madrigal. La dcouverte de l'un de ces poulets amena
+entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus
+lgitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la
+fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frre morave.
+Le voil donc encore une fois en route, pied, avec sa bote de
+fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux
+cause des chagrins qu'il avait causs, mais se sauvant de tout par le
+calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride
+de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres
+du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrta aux
+rochers de Vaucluse, dcid vivre et mourir sur le bord de cette
+fontaine o Ptrarque allait voquer le spectre de Laure dans le miroir
+des eaux. Je ne m'inquitais pas beaucoup de cette funeste rsolution;
+je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irrparable.
+Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne
+lui adressera que des flches perdues. Prcisment le mois de mars
+tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les
+rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache
+abandonna le rle de Cardnio, fit une collection de mousses aquatiques,
+et vers la fin d'avril il m'crivit:--Tout cela est bel et bon; mais si
+mon inhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu' ce qu'elle juge
+ propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle
+cesse de pleurer mon trpas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier
+est complet, mes souliers tirent leur fin, et pendant ce temps-l ma
+ppinire bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire
+mes greffes par des gringalets. Oppose-toi ce que personne y mette la
+main; je ne demande que le temps de faire rmouler ma serpette, et
+j'arrive.
+
+L'infortun revint et se rsigna d'tre ador dans sa famille, aim
+saintement de sa Dulcine, chri de moi, son frre et son lve. Il se
+btit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa
+prairie, de sa ppinire et de son ruisseau. Peu aprs il devint pre
+d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un
+nom de plante sa fille et n'en connaissant pas de plus agrable et de
+plus estimable que la plante fbrifuge ptales roses qui crot dans
+nos prs, il voulut l'appeler _Petite-Centaure_. Ce fut avec bien de la
+peine que sa famille le dcida renoncer ce nom trange.
+
+La premire visite qu'il rendit la dame de ses penses aprs l'quipe
+de Vaucluse lui cota bien un peu; il craignait qu'elle ne ft pique de
+le voir sitt consol et revenu. Mais elle courut sa rencontre et lui
+donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre
+et vit qu'elle avait prcieusement conserv les fleurs dessches et les
+papillons qu'il lui avait donns autrefois. Elle avait mis en outre sous
+verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la
+montagne du Pouce (celle o Paul allait tous les soirs pier l'horizon
+maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et
+un gupier en forme de rose qui commenait tomber en poussire. Une
+grosse larme coula sur la joue basane de notre Malgache. L'amour s'y
+noya, l'amiti survcut calme et purifie.
+
+Maintenant le Malgache, rduit l'tat de momie, mais plus vert et plus
+actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa ppinire. Il a t
+juge de paix pendant quelque temps; mais, bientt dgot, comme il dit,
+des grandeurs et des soucis qu'elles tranent leur suite, il a donn
+sa dmission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont
+adresses M. ***, _ppiniriste_. Comme il a beaucoup travaill dans
+sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes
+les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas mme lui.
+Un peu de mlancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaiet,
+surtout lorsqu'il gle en avril pendant que les abricotiers sont en
+fleur; et puis le Malgache a une grande qualit et un grand malheur: il
+est ce que nos bourgeois appellent _cerveau brl_: cela veut dire qu'il
+a l'me rpublicaine, qu'il ne trouve pas la socit juste et gnreuse,
+et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain
+tous ceux qui en manquent.--Il se console au milieu d'un petit nombre
+d'mes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il
+rentre dans sa solitude, il s'attriste profondment, et il m'crit: O
+mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant
+le monde comme il est, sans espoir qu'aprs nous il s'amliore?
+N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions
+l'esprance; n'est-ce pas, _vieux_?
+
+Il prend alors sa blouse et sa bche pour chasser le dcouragement, et
+quand il a travaill tout le jour il est calme et humblement philosophe
+le soir. Il m'crit alors avec l'encre _de la joie et du contentement_.
+Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amrique, qu'il exprime
+dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge,
+malheureusement sujette plir comme toutes les joies possibles. Voici
+son dernier billet:
+
+J'ai remarqu sur moi-mme que le meilleur traitement pour les maladies
+morales, c'est l'exercice du corps. Ah! que j'ai brouett d'ennuis! mes
+terrasses en sont farcies. Je ne prtends pas faire de toi un
+terrassier, mais assortir seulement tes occupations tes forces.--Je
+viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte
+d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de
+balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les
+averses. Ce charmant difice s'lve dans une petite le o j'ai
+transport mes plates-bandes de fleurs et mes carrs de lgumes. Le tout
+est ceint par les fosss de ma ppinire, dont les arbres sont
+aujourd'hui d'une vigueur et d'une beaut ravissantes. Sauf quelques
+accs de misanthropie, c'est l que je coule des heures assez paisibles.
+Je regrette peu le temps pass; j'en ai mal us; mais je crois aussi que
+je ne pouvais mieux faire; c'tait la condition de ma nature. Je ne suis
+point afflig de vieillir; chaque ge a ses jouissances: je n'en dsire
+plus que de tranquilles. Ton amiti avant tout. Bonsoir.
+
+Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale
+est cet amour la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend
+tous deux rabcheurs et insupportables (except l'un pour l'autre), nous
+avons une commune infirmit de caractre qui fait que nous nous trouvons
+souvent tte tte au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler;
+c'est comme une timidit naturelle, spciale un certain genre
+d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de
+dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une
+impossibilit absolue de nous manifester par des paroles, l o nous
+voudrions et devrions savoir le faire.
+
+C'est enfin tout le contraire de la qualit que tu possdes minemment,
+et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'loquence de la
+conviction. Lui qui tincelle d'esprit tous autres gards, et moi qui
+ai la langue assez dlie, comme tu l'as vu, quand le dpit et
+l'indignation s'en mlent, nous sommes tous deux btes faire plaisir
+quand nous devrions nous lever au-dessus de nous-mmes. Nos camarades
+en concluent que nous sommes uss, lui par habitude de railler, moi, par
+celle de douter. Pour lui, je te rponds que son coeur est encore
+fervent, jeune et brave comme vingt ans. C'est l'homme qui a le plus
+laborieusement travaill s'assurer un bien-tre modeste, fait sa
+guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me
+disait l'autre jour: _J'irais et j'irai!_--Je ne suis pas sensuel; que
+m'importe de dormir sur une natte, sur un pav ou dans trois planches?
+
+Quant moi, peut-tre!... je ne sais. Tu as cru surprendre un grand
+secret en moi, l'autre jour, pendant que tu lisais ce rcit de la mort
+de tes frres. J'ai t mal l'aise tout le temps du dner, parce que
+mon silence et ma ptrification, ct de l'enthousiasme du Gaulois, me
+faisaient rougir devant toi.--Mais cette larme que tu as aperue et dont
+tu tires un si grand indice de chaleur intrieure, sache bien que ce
+n'est pas autre chose qu'une amre et profonde jalousie que j'ai raison
+de bien cacher, et qui, dans cet instant-l, me fit vhmentement
+dtester mon sort, mon inaction prsente, mon impuissance, et ma vie
+passe ne rien faire. Tu peux les aimer et pleurer de tendresse sur
+ces hommes-l, verard, tu es l'un d'eux; moi, je suis un pote,
+c'est--dire une femmelette. Dans une rvolution, tu auras pour but la
+libert du genre humain; moi, je n'en aurai pas d'autre que de me faire
+tuer, afin d'en finir avec moi-mme, et d'avoir, pour la premire fois
+de ma vie, servi quelque chose, ne ft-ce qu' lever une barricade de
+la hauteur d'un cadavre.
+
+Bah! qu'est-ce que je dis l? Ne crois pas que je sois triste et que je
+me soucie de la gloire plus que d'un de mes cheveux. Tu sais ce que je
+t'ai dit; j'ai trop vcu; je n'ai rien fait de bon. Quelqu'un veut-il de
+ma vie prsente et future? pourvu qu'on la mette au service d'une ide
+et non d'une passion, au service de la vrit et non celui d'un
+homme, je consens recevoir des lois. Mais, hlas! je vous en avertis,
+je ne suis propre qu' excuter bravement et fidlement un ordre. Je
+puis agir et non dlibrer, car je ne sais rien et ne suis sr de rien.
+Je ne puis obir qu'en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles,
+afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade; je puis
+marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son matre partir avec le
+navire et qui se jette la nage pour le suivre, jusqu' ce qu'il meure
+de fatigue. La mer est grande, mes amis! et je suis faible. Je ne suis
+bon qu' faire un soldat, et je n'ai pas cinq pieds de haut.
+
+N'importe! vous le pygme. Je suis vous parce que je vous aime et
+vous estime. La vrit n'est pas chez les hommes; le royaume de Dieu
+n'est pas de ce monde. Mais, autant que l'homme peut drober la
+Divinit le rayon lumineux qui, d'en haut, claire le monde, vous l'avez
+drob, enfants de Promthe, amants de la sauvage Vrit et de
+l'inflexible Justice! Allons! quelle que soit la nuance de votre
+bannire, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de
+l'avenir rpublicain; au nom de Jsus, qui n'a plus sur la terre qu'un
+vritable aptre; au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu
+faire assez et qui nous ont laiss une tche accomplir; au nom de
+Saint-Simon, dont les fils vont d'emble au sublime et terrible problme
+(Dieu les protge!...); pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux
+qui croient le prouvent... je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe,
+emmenez-moi.
+
+
+ 26 avril.
+
+Veux-tu me dire qui tu en as, avec tes dclamations contre les
+artistes? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l'art. O
+Vandale! j'aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une
+robe de bure et des sabots Taglioni, et employer les mains de Listz
+tourner une meule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en
+pleurant quand la moindre bengali gazouille, et qui fait une meute au
+thtre pour empcher Othello de tuer la Malibran! Le citoyen austre
+veut supprimer les artistes, comme des superftations sociales qui
+concentrent trop de sve; mais monsieur aime la musique vocale et il
+fera grce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j'espre, une de
+vos bonnes ttes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les
+fentres des ateliers. Et quant aux potes, ils sont vos cousins, et
+vous ne ddaignez pas les formes de leur langage et le mcanisme de
+leurs priodes quand vous voulez faire de l'effet sur les badauds. Vous
+irez apprendre chez eux la mtaphore et la manire de s'en servir.
+D'ailleurs, le gnie du pote est une substance si lastique et si
+maniable! c'est comme une feuille de papier blanc, avec laquelle le
+moindre saltimbanque fait alternativement un bonnet, un coq, un bateau,
+une fraise, un ventail, un plat barbe, et dix-huit autres objets
+diffrents, la grande satisfaction des spectateurs. Aucun triomphateur
+n'a manqu de bardes. La louange est une profession comme une autre, et
+quand les potes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce
+qu'ils voudront; car ce qu'ils veulent, c'est de chanter et de se faire
+entendre.
+
+O vieux Dante! ce n'est pourtant pas ta muse au timbre d'airain que l'on
+et pu dcider se parjurer!
+
+Mais dis-moi pourquoi vous en voulez tant aux artistes. L'autre jour, tu
+leur imputais tout le mal social, tu les appelais _dissolvants_, tu les
+accusais d'attidir les courages, de corrompre les moeurs, d'affaiblir
+tous les ressorts de la volont. Ta dclamation est reste incomplte et
+ton accusation trs-vague, parce que je n'ai pu rsister la sotte
+envie de disputer avec toi. J'aurais mieux fait de t'couter: tu
+m'aurais donn sans doute quelque raison plus srieuse, car c'est la
+seule chose avance par toi qui ne m'ait pas fait rflchir depuis,
+quelque antipathique qu'elle me pt tre.
+
+Est-ce l'_art_ lui-mme que tu veux faire le procs? Il se moque bien
+de toi, et de vous tous, et de tous les systmes possibles! Tchez
+d'teindre un rayon du soleil. Mais ce n'est pas cela. Si je te
+rpondais, je n'aurais te dire que des choses aussi neuves que
+celles-ci: Les fleurs sentent bon; il fait chaud en t; les oiseaux ont
+des plumes; les nes ont les oreilles beaucoup plus longues que celles
+des chevaux, etc., etc.
+
+Si ce n'est pas l'art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les
+artistes. Tant qu'on croira Jsus sur la terre, il y aura des prtres,
+et nul pouvoir humain ne pourra empcher un homme de faire, dans son
+coeur, voeu d'humilit, de chastet et de misricorde; de mme, tant
+qu'il y aura des mains ferventes, on entendra rsonner la lyre divine de
+l'art. Il parat qu'il y a ici un mcontentement accidentel et
+particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille
+Babylone. Que s'est-il pass? Moi, je ne sais rien. L'autre jour, un des
+vtres, c'est--dire un des ntres, un rpublicain, dclara presque
+srieusement que je mritais la mort. Le diable m'emporte si je
+comprends ce que cela veut dire! Nanmoins, j'en suis tout ravi et tout
+glorieux, comme je dois l'tre; et je ne manque pas depuis ce jour-l de
+dire a tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage
+littraire et politique fort important, donnant ombrage ceux de mon
+propre parti, cause de ma grande supriorit sociale et
+intellectuelle. Je vois bien que cela les tonne un peu, mais ils sont
+si bons qu'ils consentent partager ma joie. Le Malgache m'a demand ma
+protection, afin d'avoir l'honneur d'tre pendu ma droite, et Planet
+ma gauche. Nous ne pouvons manquer d'changer, dans cette situation, les
+plus charmants jeux de mots et les plus dlicieuses facties. Mais, en
+attendant, je ne veux pas qu'on en plaisante, et je prtends que mes
+amis disent de moi:--Ce garon-l a trop d'esprit, il ne vivra pas.
+
+Voyons pourtant, examinons l'affaire de mes confrres les artistes; car
+pour moi je n'ai garde de me dfendre: j'aurais trop peur d'tre
+acquitt comme le plus innocent des hommes, et de ne pas avoir les
+honneurs du martyre pour mes ides.--Un instant! tu me feras le plaisir
+de formuler un peu lesdites ides aprs mon trpas, car jusqu'ici je
+t'avoue en secret qu'il n'y a pas l'ombre d'une ide dans ma tte et
+dans mes livres. Le devoir de ton amiti est d'apprendre aux gens qui,
+par hasard, auraient lu les livres susdits, ce qu'ils prouvent et ce
+qu'ils ne prouvent pas. Il ne serait peut-tre pas inutile non plus de
+me l'apprendre moi-mme, afin que je pusse dmontrer mes juges, par
+mes rponses, combien mon intelligence a de profondeur, de perversit,
+et combien il est urgent d'teindre une si terrible comte capable
+d'embraser la terre.
+
+Ceci pose (et ne va pas me contredire ni t'aviser de plaider pour mon
+innocence; le bon Dieu bnisse les obligeants! je les remercie fort de
+leur bonne volont, et les prie de vouloir bien me laisser tre pendu en
+repos), parlons des autres. Qu'ont-ils fait, les pauvres diables?
+Sont-ils capables de causer la mort d'une mouche? Il n'y a que Byron et
+moi, sachez-le bien...
+
+Mais je t'ennuie avec mon incorrigible et plate _factieuset_.
+Donne-moi un coup de poing, et me voil redevenu srieux.
+
+Je suis prt te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le
+sophisme a tout envahi, il s'est gliss jusque dans les jambes de
+l'Opra, et Berlioz l'a mis en symphonie fantastique. Malheureusement
+pour la cause de l'antique sagesse, quand tu entendras la marche funbre
+de Berlioz, il y aura un certain branlement nerveux dans ton coeur de
+lion, et tu te mettras peut-tre bien rugir, comme la mort de
+Desdemona; ce qui sera fort dsagrable pour moi, ton compagnon, qui me
+pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au
+Conservatoire. Le moins qui t'arrivera sera de confesser que cette
+musique-l est un peu meilleure que celle qu'on nous donnait Sparte
+du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu'Apollon,
+mcontent de nous voir sacrifier exclusivement Pallas, nous a jou le
+mauvais tour de donner quelques leons ce _Babylonien_, afin qu'il
+gart nos esprits en exerant sur nous un pouvoir magntique et
+funeste.
+
+Tu vas me demander si c'est l parler un langage srieux... Je parle
+srieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de gnie, un
+vritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas
+fch de te dire ce que c'est qu'un vritable artiste, car je vois bien
+que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nomm, l'autre jour, de prtendus
+artistes que tu accablais de ta colre, un corroyeur, un marchand de
+peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nomm
+d'autres, clbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je
+vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des piciers
+pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies.
+
+Berlioz est un artiste; il est trs-pauvre, trs-brave et trs-fier.
+Peut-tre bien a-t-il la sclratesse de penser en secret que tous les
+peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique place
+propos, comme moi j'ai l'insolence de prfrer une jacinthe blanche la
+couronne de France. Mais sois sr que l'on peut avoir ces folies dans le
+cerveau et ne pas tre l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois
+somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les
+liliaces; chacun son got. Quand il faudra btir la cit nouvelle de
+l'intelligence, sois sr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz
+avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et
+leur volont. Mais notre jeune Jrusalem aura ses jours de paix et de
+bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner leurs
+pianos, aux autres de bcher leurs plates-bandes, chacun de s'amuser
+innocemment selon son got et ses facults. Que fais-tu, dis-moi, quand
+tu contemples la grande constellation du ciel, minuit, en divaguant
+avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais
+t'interrompre, au moment o tu nous dis des paroles sublimes, pour
+t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se
+creuser et s'user le cerveau des conjectures? cela donne-t-il du pain
+et des souliers aux hommes?--tu me rpondrais: Cela donne des motions
+saintes et un mystique enthousiasme ceux qui travaillent la sueur de
+leur front pour les hommes; cela leur apprend esprer, rver la
+Divinit, prendre courage et s'lever au-dessus des dgots et des
+misres de la condition humaine par la pense d'un avenir, chimrique
+peut-tre, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es,
+verard? c'est cette fantaisie de rver le soir. Qui t'a donn le
+courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est
+l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement
+rustique des hommes de gnie, qui veux faire la guerre aux lvites de
+ton Dieu? Sal, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la
+harpe et que tu deviens insens en l'coutant.
+
+A genoux, Sicambre, genoux! nous t'y mettrons bien. Hlas! je dis
+_nous_! je pense mon procs, et je me persuade que je suis dj jug
+et condamn comme artiste!--Ils t'y mettront bien, eux, les artistes
+vritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-l, quand ils
+observent leur vangile et qu'ils respectent la saintet de leur
+apostolat! Il en est peu de ceux-l, il est vrai, et je n'en suis pas je
+l'avoue ma honte! Lanc dans une destine fatale, n'ayant ni cupidit
+ni besoins extravagants, mais en butte des revers imprvus, charg
+d'existences chres et prcieuses dont j'tais l'unique soutien, je n'ai
+pas t artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur,
+tout le zle et toutes les souffrances attaches cette profession
+sainte; la vraie gloire n'a pas couronn mes peines, parce que rarement
+j'ai pu attendre l'inspiration. Press, forc de gagner de l'or, j'ai
+press mon imagination de produire, sans m'inquiter du concours de ma
+raison; j'ai viol ma muse quand elle ne voulait pas cder; elle s'en
+est venge par de froides caresses et de sombres rvlations. Au lieu de
+venir moi souriante et couronne, elle y est venue ple, amre,
+indigne. Elle ne m'a dict que des pages tristes et bilieuses, et s'est
+plu glacer de doute et de dsespoir tous les mouvements gnreux de
+mon me. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur
+d'tre forc me suicider intellectuellement qui m'a rendu cre et
+sceptique.--Je t'ai racont l-bas, dans la soire, l'analyse d'un beau
+drame sur le pote Chatterton, reprsent dernirement au
+Thtre-Franais. Les gens aiss, les hommes rangs, ont, pour la
+plupart, trouv fort mauvais qu'un pote ft quelque cas de sa condition
+et qu'il se plaignit avec amertume d'tre forc par la misre y
+droger. Pour moi, j'ai vers des larmes abondantes en assistant cette
+lutte d'un esprit indpendant contre la ncessit fatale, qui me
+rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi
+chatouilleux et irritable que le gnie. En faisant de mon mieux, je
+n'aurais peut-tre jamais rien fait de passable; mais l'heure o
+l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en
+lui-mme, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand,
+mdiocre ou nul, il s'efforce et il espre. Mais si les heures sont
+comptes, si un crancier attend la porte, si un enfant qui s'est
+endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misre et la
+ncessit d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit
+son talent, il a un grand sacrifice faire et une grande humiliation
+subir vis--vis de lui-mme. Il regarde les autres travailler lentement,
+avec rflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs
+pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer aprs coup mille
+pierres prcieuses, en ter le moindre grain de poussire, et les
+conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection mme.
+Quant lui, malheureux, il a fait, grands grands coups de bche et
+de truelle, un ouvrage grossier, informe, nergique quelquefois, mais
+toujours incomplet, ht et fivreux: l'encre n'a pas sch sur le
+papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger
+une faute!
+
+.....Ces misres te font sourire et te semblent puriles. Cependant si tu
+avoues que l'homme, mme en face des plus grandes choses, n'est m que
+par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites,
+l'homme souffre en faisant abngation de cet amour-l. Et puis, il y a
+quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dvouement de l'artiste
+ son art, qui consiste _bien faire_ au prix de sa fortune, de sa
+gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu,
+_fortitudo!_ (c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expdie sa
+besogne pour augmenter ses produits: l'artiste plit dix ans, au fond
+d'un grenier, sur une oeuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne
+livrera pas, tant qu'elle ne sera pas termine selon sa conscience.
+Qu'importe M. Ingres d'tre riche ou clbre? il n'y a pour lui qu'un
+suffrage dans le monde, celui de Raphal, dont l'ombre est toujours
+debout derrire lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de
+Beethoven avec des yeux baigns de larmes; et Baillot qui consent
+laisser tout l'clat de la popularit Paganini, plutt que d'ajouter,
+de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thmes
+sacrs de Sbastien Bach; et Delacroix, le mlancolique et consciencieux
+disciple de Rubens!--Et vous autres, hommes de bruit et de puissance,
+quand vous a-t-on vus vous clipser derrire un plus habile ou plus
+ambitieux que vous, par amour pour la sainte vrit! Quelques-uns de
+vous, je le sais, ont aim l'humanit et la justice en _artistes_. C'est
+le plus bel loge qu'on puisse leur donner.
+
+Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect
+de tout tre intelligent; mais ce serait dsigner par le silence ceux
+qui procdent autrement et qui poursuivent le bruit et l'argent tout
+prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de
+rivalit; et en vain je te rpondrais que je ne connais particulirement
+presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je
+ne te nomme pas. J'ai vcu toujours seul au milieu du monde, amoureux,
+voyageur ou serf littraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si
+pures, et je me suis prostern. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni
+d'en tre jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma
+profession comme quelque chose de mieux qu'un mtier. Pourtant je
+n'tais pas n pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et
+j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux qui j'ai dvou ma vie,
+consacr mes veilles, sacrifi ma jeunesse, et peut-tre tout mon
+avenir, m'en sauront-ils jamais gr?--Non, sans doute, et peu importe.
+
+
+ 29 avril.
+
+Tu dis que je suis un imbcile; soit. Tes lettres, il est temps de te
+l'avouer, font sur moi un effet magique. Elles me rendent srieux. Quel
+miracle est cela? J'ai beau lutter, je ne puis parler de toi lgrement,
+comme je fais de tous, et ils ont trouv un moyen de me faire taire
+quand je les blesse par mes plaisanteries. Ils me parlent de toi, ils me
+rptent les paroles qu'ils t'ont entendu me dire, ils me racontent
+(comme si je l'avais oubli) cette dernire nuit passe nous
+reconduire alternativement nos demeures respectives jusqu' neuf fois,
+cette station au pied de l'glise o nous avons parl des morts, et ce
+silence o nous sommes tombs au haut de l'escalier du palais, sous ce
+rverbre si ple, au-dessus de cette place muette et dserte, o tu
+venais d'voquer un si fantastique tableau. J'ai regrett dans ce
+moment-l, en te regardant, de n'tre pas susceptible d'avoir peur d'un
+tre vivant; car tu m'aurais caus une de ces vives motions de terreur
+qui ne sont pas sans plaisir et qu'on a dans les rves. Je me
+souviendrai longtemps de tes paroles en descendant ce grand escalier
+gothique au clair de la lune. Toi, me disais-tu, je t'aime comme Jsus
+aima Jean, son plus jeune et son plus romanesque disciple; et pourtant,
+si jamais ce pouvait tre un devoir pour moi de te tuer, je
+t'arracherais de mes entrailles et je t'tranglerais de mes mains.--Ma
+foi! mon cher matre, je voudrais tre quelque chose de mieux qu'un
+pauvre hanneton, afin de voir si vraiment tu aurais ce courage et cette
+vertu-l. Mais, bah! tu ne l'aurais pas, charlatan que tu es!--Qui sait,
+pourtant? toi qui ne ris jamais! peut-tre.--Ce serait beau, et je te
+donnerais ma tte de bon coeur pour le plaisir d'avoir vu dans ma vie
+un seul vrai Romain.
+
+Il y a, ma parole d'honneur! des moments o je m'imagine que j'ai trouv
+la vertu rfugie et cache en vous comme au temps o les hommes la
+forcrent d'aller se fortifier dans des cavernes sauvages, dans des
+rochers inexpugnables.--Mais si vous n'tiez que des fanatiques!--Bah!
+c'est toujours cela: n'est pas fanatique qui veut, surtout par le temps
+qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n'ai sujet de
+l'tre, si j'tais seulement un peu fou votre manire.--Nous autres,
+qui rions toujours, nous ressemblons parfois ces idiots qui rient en
+voyant les gens senss se conduire naturellement. L'autre jour, un
+paysan de mes amis (j'espre que je parle en style rpublicain) entra
+dans mon cabinet, et, me voyant trs-occup crire, il se mit
+hausser les paules d'un air de piti. Il se pencha sur moi, en
+regardant ce que je faisais, peu prs comme s'il et pay pour voir
+les tours du singe la foire. Il prit ensuite un livre sur ma table:
+c'tait, Dieu me pardonne! un volume du divin Platon, et il l'ouvrit
+l'envers, en tournant les feuillets d'un air attentif; puis le replaa
+sur la table en me disant du ton d'un profond mpris: C'est donc ces
+fadaises-l, mon petit monsieur, que vous passez le temps ftes et
+dimanches? il y a de drles de gens dans la vie de ce monde!--Et il
+hocha la tte en clatant de rire, si bien que j'eus besoin de toute ma
+philanthropie dmocratique pour ne pas le pousser par les paules la
+porte.
+
+Je me suis calm pourtant en songeant que j'tais, cent fois le jour,
+dans le cas de ce paysan vis--vis de toi et des tiens, et je me suis
+merveill de la patience avec laquelle vous supportiez l'impudente et
+stupide raillerie de fainants comme nous, qui ne sont bons autre
+chose qu' critiquer ce qu'ils ne comprennent pas et ce qu'ils ne
+sauraient faire. Mais je dirai comme Planet:--Envoyez-moi donc
+_promener_!--Qu'est-ce que vous faites de moi au milieu de vous, vieux
+chrtiens! Dieu me punisse si vous n'tes pas des anges; car rien ne
+vous rebute, rien ne vous branle. Vous venez nous avec tendresse, et
+te voil m'appelant ton jeune frre et ton cher enfant, moi qu'il
+faudrait renvoyer ma pipe et mes romans. O proslytisme! fasse des
+distinctions qui voudra; peu m'importe le nom qu'on te donne, pourvu que
+je voie maner de toi des leons de vertu et des actes de charit.
+
+Il faut pourtant que je te conte mes peines, mon pauvre prophte
+mconnu! On essaie de mettre tes enfants en mfiance contra toi.
+L'esprit de parti n'a pas de scrupule. On nous dit que vous tes des
+glorieux, des ambitieux, des brouillons; enfin qu'il faut te mettre aux
+Petites-Maisons et nous y enfermer avec toi, nous tous qui t'aimons.
+
+Tout cela ne serait que risible, si des hommes d'esprit et de coeur ne
+s'en mlaient pas aussi sur la foi d'autrui, ou ne montraient tout au
+moins, par leur silence devant nous, qu'ils se mfient de nous et de
+toi. Cela n'attriste pas ces bons champions qui sont habitus l'orage;
+mais moi qui reviens de Babylone, o j'ai dormi cinq ans dans l'ivresse,
+et qui tombe, en me frottant les yeux, au beau milieu de notre jeune
+Sion, je suis tout contrist, et tout abattu de voir le rempart d'airain
+que l'indiffrence ou l'antipathie des gentils a plac autour de nous.
+Sortirons-nous jamais de l, mon matre? Je vois bien que nous essayons
+de temps en temps de braves et saillantes sorties; mais les meilleurs
+d'entre nos frres y succombent, et quand nous rentrons sous nos tentes,
+les clameurs, les maldictions et les hues des vainqueurs viennent y
+troubler nos prires.--Ce qui me fche le plus, moi, ce sont les hues.
+Je les connais, ces diables de gentils, pour avoir t en captivit chez
+eux. Je sais comme ils sont malins et quelles flches acres leur
+ironie dcoche contre nous.--Songe bien que je ne suis pas un serviteur
+bien prouv, moi; j'entends dj leurs lardons m'assaillir pour la
+singulire figure que je fais en habit de soldat de la rpublique; je
+t'en prie, mon cher matre, laisse-moi m'en aller Stamboul. J'ai
+affaire par l. Il faut que je passe par Genve, que j'achte un ne
+pour traverser les montagnes avec mon bagage, et que je remonte la
+Fort-Noire pour chercher une plante que le Malgache veut que je lui
+rapporte. J'ai Corfou un ami islamite qui m'a invit prendre le
+sorbet dans son jardin. Duteil m'a donn commission de lui acheter une
+pipe Alexandrie, et sa femme m'a pri de pousser jusqu' Alep afin de
+lui rapporter un chle et un ventail. Tu vois que je ne puis tarder,
+que j'ai des occupations et des devoirs indispensables.--coute: si vous
+proclamez la rpublique pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a
+chez moi, ne vous gnez pas; j'ai des terres, donnez-les ceux qui n'en
+ont pas; j'ai un jardin, faites-y patre vos chevaux; j'ai une maison,
+faites-en un hospice pour vos blesss; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du
+tabac, fumez-le; j'ai mes oeuvres imprimes, bourrez-en vos fusils. Il
+n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait
+cruelle: le portrait de ma vieille grand'mre, et six pieds carrs de
+gazon plants de cyprs et de rosiers. C'est l qu'elle dort avec mon
+pre. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la
+rpublique et je demande qu' mon retour on m'accorde une indemnit des
+pertes que j'aurais faites, savoir: une pipe, une plume et de l'encre;
+moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de
+mes jours crire que vous avez bien fait.
+
+ * * * * *
+
+Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lgue mon fils mes amis,
+ma fille leurs femmes et leurs soeurs; le tombeau et le tableau,
+hritage de mes enfants, toi, chef de notre rpublique aquitaine, pour
+en tre le gardien temporaire; mes livres, minraux, herbiers,
+papillons, au Malgache; toutes mes pipes, Rollinat; mes dettes, s'il
+s'en trouve, Fleury, afin de le rendre laborieux; ma bndiction et
+mon dernier calembour, ceux qui m'ont rendu malheureux, pour qu'ils
+s'en consolent et m'oublient.
+
+ * * * * *
+
+Je te nomme mon excuteur testamentaire; adieu donc, et je pars.
+
+ * * * * *
+
+Adieu, mes enfants! j'ai t jusqu'ici plus enfant que vous; je m'en
+vais seul et loin en plerinage, pour tcher de vieillir vite et de
+rparer le temps perdu. Adieu, mes amis, mes frres bien-aims; parlez
+quelquefois, autour de l'tre, de celui qui vous doit les plus beaux
+jours et les plus chers souvenirs de sa vie; et toi, matre, adieu! sois
+bni de m'avoir forc de regarder sans rire la face d'un grand
+enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m'en allant.
+
+O verte Bohme! patrie fantastique des mes sans ambition et sans
+entraves, je vais donc te revoir! J'ai err souvent dans tes montagnes
+et voltig sur la cime de tes sapins; je m'en souviens fort bien,
+quoique je ne fusse pas encore n parmi les hommes, et mon malheur est
+venu de n'avoir pu t'oublier en vivant ici.
+
+
+
+
+VII
+
+A FRANZ LISTZ
+
+SUR LAVATER ET SUR UNE MAISON DSERTE.
+
+
+Ne sachant o vous tes maintenant, mon cher Franz, ne sachant pas mieux
+o je vais aller, je vous fais passer de mes nouvelles par notre
+obligeant ami M***. Je pense qu'il saura dcouvrir votre retraite avant
+moi, qui suis confin dans la mienne pour quelques jours encore.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire le regret que j'prouve de ne pouvoir
+vous aller rejoindre. Je vois partir votre mre et Puzzi avec sa
+famille. Je prsume que vous allez fonder, dans la belle Helvtie ou
+dans la verte Bohme, une colonie d'artistes. Heureux amis! que l'art
+auquel vous vous tes adonns est une noble et douce vocation, et que le
+mien est aride et fcheux auprs du vtre! Il me faut travailler dans le
+silence et la solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de
+sympathie et d'union avec ses lves et ses excutants. La musique
+s'enseigne, se rvle, se rpand, se communique. L'harmonie des sons
+n'exige-t-elle pas celle des volonts et des sentiments? Quelle superbe
+rpublique ralisent cent instrumentistes runis par un mme esprit
+d'ordre et d'amour pour excuter la symphonie d'un grand matre! Quand
+l'me de Beethoven plane sur ce choeur sacr, quelle fervente prire
+s'lve vers Dieu!
+
+Oui, la musique, c'est la prire, c'est la foi, c'est l'amiti, c'est
+l'association par excellence. L o vous serez seulement trois runis en
+mon nom, disait le Christ aux aptres en les quittant, vous pouvez
+compter que j'y serai avec vous. Les aptres, condamns voyager,
+travailler et souffrir, furent bientt disperss. Mais lorsque, entre
+la prison et le martyre, entre les fers de Caphe et les pierres de la
+synagogue, ils venaient se rencontrer, ils s'agenouillaient ensemble
+sur le bord du chemin, dans quelque bois d'oliviers, ou vers le faubourg
+de quelque ville, dans une _chambre haute_, et ils s'entretenaient en
+commun du matre et de l'ami Jsus, du frre et du Dieu au culte duquel
+ils avaient vou leur vie; puis, quand chacun son tour avait parl, le
+besoin d'invoquer tous la fois les mnes du bien-aim leur inspirait
+sans doute la pense de chanter; et sans doute aussi le Saint-Esprit,
+qui descendit sur eux en langues de feu et qui leur rvla les choses
+inconnues, leur avait fait don de cette langue sacre qui n'appartient
+qu'aux organisations lues. Oh! soyez-en sr, s'il existe des tres
+assez grands devant Dieu pour mriter d'acqurir subitement des facults
+nouvelles, si leur intelligence s'ouvrit, si leur langue se dlia, des
+chants divins durent dcouler de leurs lvres, et le premier concert
+d'harmonie dut frapper les oreilles ravies des hommes.
+
+C'est un fait unique dans l'histoire du genre humain, et devant lequel
+je ne puis m'empcher de me prosterner, quand j'y songe, que cette
+retraite des douze pendant quarante jours, que cette union fervente et
+cette puret sans tache de douze mes croyantes et dvoues durant
+l'preuve d'une si longue assemble! Si je doutais des miracles qui en
+rsultrent, je ne voudrais pas le dire; ni vous non plus, n'est-ce pas?
+Si l'on me dmontrait que ces hommes furent des physiciens et des
+chimistes fort habiles pour leur temps, je dirais que cela n'te rien
+la ralit d'un homme divin et l'existence d'une race de saints assez
+puissants pour marcher sur la mer et pour ressusciter les morts. Ce qui
+est incontestable pour moi, c'est le pouvoir miraculeux de la foi chez
+l'homme. S'il m'tait donc prouv que les aptres eurent besoin de
+recourir aux prestiges de ce qu'on appelait alors la magie, je
+penserais qu'ils eurent des jours de doute et de souffrance o le
+pouvoir cleste s'affaiblissait en eux. Que l'on trouve parmi nous,
+rpondrai-je, douze hommes suprieurs aux aptres par la fermet de leur
+foi et la saintet de leur vie, douze hommes qui puissent passer
+quarante jours enferms sous le mme toit sans ergoter entre eux, sans
+vouloir primer les uns sur les autres, uniquement occups prier,
+demander Dieu la science du vrai et la force de la vertu, sans tideur
+et sans orgueil, sans cder la fatigue de l'esprit ou aux inspirations
+prsomptueuses de la chair; et, n'en doutez pas, mes amis! nous
+verrons arriver des miracles, des sciences nouvelles, des facults
+inoues, une religion universelle. L'homme, _redivinis_, sortira de
+cette assemble, un beau matin de printemps, avec une flamme au front,
+avec les secrets de la vie et de la mort dans sa main, avec le pouvoir
+de faire sortir des larmes de charit des entrailles du roc, avec la
+rvlation des langues que parlent les peuples encore inconnus chez
+nous, mais surtout avec le don de la langue divine perfectionne, de la
+musique, veux-je dire, porte son plus haut degr d'loquence et de
+persuasion.
+
+Car, lorsque le prodige de la descente du Paraclet s'accomplit sur les
+disciples de Jsus, le ciel s'ouvrit au-dessus de leurs ttes, et ils
+durent entendre et retenir confusment les chants des brlants sraphins
+et les harpes d'or de ces beaux vieillards couronns, qui apparurent de
+nouveau plus tard Jean l'apocalyptique, et dont il put our les divins
+accords parmi les vents de quelque nuit d'orage sur les grves dsertes
+de son le.
+
+O vous, qui, dans le silence des nuits, surprenez les mystres sacrs;
+vous, mon cher Franz, qui l'esprit de Dieu ouvre les oreilles, afin
+que vous entendiez de loin les clestes concerts, et que vous nous les
+transmettiez, nous infirmes et abandonns! que vous tes heureux de
+pouvoir prier durant le jour avec des coeurs qui vous comprennent!
+Votre labeur ne vous condamne pas comme moi la solitude; votre
+ferveur se rallume au foyer de sympathies o chacun des vtres apporta
+son tribut. Allez donc, priez dans la langue des anges, et chantez les
+louanges de Dieu sur vos instruments qu'un souffle cleste fait vibrer.
+
+Pour moi, voyageur solitaire, il n'en est point ainsi. Je suis des
+routes dsertes, et je cherche mon gte en des murailles silencieuses.
+J'tais parti pour vous rejoindre, le mois dernier; mais le souffle du
+caprice ou de la destine me fit dvier de ma route, et je m'arrtai
+pour laisser passer les heures brlantes du jour dans une des villes de
+notre vieille France, aux bords de la Loire. Pendant que je dormais, le
+bateau vapeur leva l'ancre, et, quand je m'veillai, je vis sa noire
+banderole de fume fuyant rapidement sur la zone d'argent que le fleuve
+dessinait l'horizon. Je pris le parti de me rendormir jusqu'au
+lendemain; et le lendemain, comme je sortais de ma chambre pour
+m'enqurir de quelque cheval ou de quelque bateau, un mien ami, que je
+ne m'attendais gure trouver l (l'ayant perdu de vue depuis les
+annes de ma vie errante), se trouva tout devant moi, dans la cour. Il
+m'apprit, en djeunant avec moi, qu'il tait tabli et mari dans la
+ville, mais qu'il habitait plus souvent une campagne aux environs,
+laquelle il se rendait alors. Il venait se munir a l'auberge d'un cheval
+de louage, les siens tant malades ou occups, et il prtendait
+m'emmener au boguet pour me prsenter sa nouvelle famille. La
+proposition fut peu de mon got. Il faisait une chaleur poudreuse pire
+que celle de la veille. Je me sentais encore de la fivre; le boguet
+avait de vritables ressorts de campagne; j'aime peu les nouvelles
+connaissances en voyage, et me sens mal dispos tre excessivement
+poli quand je suis excessivement fatigu. Je refusai net, et lui dis que
+je voulais rester l'auberge jusqu' ce que je fusse dlivr de mon
+malaise. L'excellent camarade ne me fit point subir l'obsession d'une
+impitoyable hospitalit. Il consentit me laisser l; mais, au moment
+de monter dans son boguet, il lui vint l'esprit de me dire: J'ai une
+maison dans la ville, petite, trs-modeste et mal tenue, il est vrai;
+mais peut-tre y dormirais-tu plus tranquillement qu'ici. Si, malgr
+l'abandon o mon sjour la campagne l'a laisse tout ce printemps, tu
+pouvais t'en accommoder..... Je n'ose insister, elle est si peu
+prsentable! Cependant tu es pote et ami de la solitude, si tu n'as pas
+chang. Peut-tre cela te plaira-t-il. Tiens, voici les clefs; si tu
+pars avant que je revienne te voir, laisse-les a l'htesse de cette
+auberge, qui me connat.--En parlant ainsi, il me serra dans ses bras et
+s'loigna.
+
+Je trouvai cette invitation des plus agrables. Je me sentais dcidment
+trop mal pour continuer ma route avant deux ou trois jours. Je me fis
+conduire la maison de mon ami. Ce ne fut pas chose facile que d'y
+parvenir; il fallut monter et descendre des rues troites, roides,
+brlantes et mal paves. Plus nous nous enfoncions dans le faubourg,
+plus les rues devenaient dsertes et dlabres. Enfin nous arrivmes,
+par une suite d'escaliers rompus, une sorte de terrasse crevasse qui
+portait un pt de maisons fort anciennes, ayant chacune leur cour ou
+leur jardin clos de hautes murailles sombres, festonnes de plantes
+paritaires. J'eus peine entr'ouvert la porte de celle qui m'tait
+destine, que je fus ravi de son aspect, et que, voulant me conserver le
+plaisir religieux d'y pntrer seul, je pris la valise des mains de mon
+guide, je lui jetai son salaire, et j'entrai prcipitamment, lui
+poussant la porte au nez; ce qui dut me faire passer dans son esprit
+pour un fou, pour un conspirateur ou pour quelque chose de pis.
+
+Il faut croire que la nature n'a pas t faite exclusivement pour
+l'homme, ou bien qu'avant la domination tendue par lui sur la terre, il
+y eut en effet un rgne de divinits champtres; que cette race
+surhumaine ne s'est point entirement retire aux cieux, et que ses
+phalanges disperses viennent encore se rfugier aux lieux que l'homme
+abandonne. Sans cela, comment expliquer ce respect religieux dont
+chacun de nous se sent pntr en imprimant ses pas sur un sol que n'ont
+point encore foul d'autres pas humains? Pourquoi cet amour et en mme
+temps cette terreur que nous inspire la solitude? Pourquoi saluons-nous
+les ruines, les plages inconnues, les neiges immacules? Pourquoi l'cho
+de nos pas nous fait-il tressaillir sous les votes des clotres
+abandonns? Pourquoi les forts vierges, pourquoi les temples dserts,
+pourquoi l'aspect de l'isolement meut-il dlicieusement les mes
+tendres, ou pniblement les esprits faibles? Si nous pouvions nous
+convaincre d'tre absolument le seul tre anim existant sur un coin du
+globe, nous n'en serions que plus heureux ou plus effrays, suivant
+notre humeur; et cependant l'homme a-t-il sujet de se rjouir quand il
+n'a pour socit que lui-mme? a-t-il lieu de craindre l'absence de
+secours lorsqu'il est assur d'une gale absence d'attaques? Qu'y a-t-il
+donc dans l'aspect de ces sables sans empreintes, de ces landes sans
+matres, de ces lambris sans htes? N'y sentons-nous pas partout
+l'existence et la prsence d'tres inconnus qui ont tabli l leur
+empire, et qui ont la bont de nous y accueillir ou le droit de nous en
+chasser?
+
+Je faisais ces rflexions, appuy contre la porte que je venais de
+fermer derrire moi, et je n'osais me dcider traverser la cour; car
+il fallait fouler de longues herbes qui montaient jusqu' mes genoux, et
+sur lesquelles les rayons du soleil commenaient boire la rose du
+matin. Quelle nymphe avait renvers l sa corbeille et sem ces lgers
+gramens, ces dlicats saxifrages qui s'levaient dans leur beaut
+virginale l'abri de toute profanation? Pardonne-moi, sylphide, lui
+disais-je, ou donne-moi ta dmarche lgre, afin que je franchisse cet
+espace sans courber sous mes pas tes plantes bien-aimes. Quiconque
+m'et vu haletant et poudreux, appuy d'un air morne contre la porte, ma
+valise la main, m'et pris pour un homme perdu de dsespoir ou abm
+de remords; et cependant nul voyageur ne fut plus fier de sa dcouverte,
+nul plerin ne salua plus pieusement la terre sainte.
+
+La sylphide n'avait pas ddaign de cultiver les plantes que le matre
+de la maison dserte lui avait concdes. Trois tilleuls qui sparaient
+la cour en deux, avec une plate-bande de pieds-d'alouette le long des
+murs, une vigne et de grandes mauves pyramidales, avaient pris une
+richesse et un dveloppement splendides. Quand j'eus atteint la partie
+pave de mon petit domaine, j'eus soin de marcher sur les dalles
+disjointes sans craser la verdure qui se faisait jour travers les
+fentes; j'arrivai ainsi la porte, et l ce fut un autre embarras. Les
+longs rameaux de la vigne s'taient entrelacs au devant de l'entre;
+partout ils formaient des courtines de feuillage devant les fentres. Il
+fallut y porter une main impie, les entr'ouvrir et les soulever comme
+des rideaux, pour me frayer le passage de ce seuil vnrable. Mais, ds
+que je l'eus franchi, ces pampres retombrent avec souplesse et
+s'embrassrent troitement, comme pour m'interdire de repasser
+l'enceinte sacre. Je ne vous ai pas encore dsobi, flexibles et
+complaisants barreaux de ma chre prison! Chaque nuit, je m'assieds sur
+la dernire marche de l'escalier, et je contemple la lune travers vos
+guirlandes argentes. Chaque toile du ciel s'encadre son tour en
+passant devant le rseau diaphane que vous tendez entre elle et moi, et
+quelquefois le jour me surprend, immobile et muet comme la pierre o je
+me suis assis.
+
+Oui, Franz, je suis encore dans cette maison dserte, seul, absolument
+seul, n'ouvrant la porte que pour laisser passer un dner cnobitique,
+et je ne me souviens pas d'avoir connu des jours plus doux et plus purs.
+C'est une grande consolation pour moi, je vous assure, de voir que mon
+me n'a pas vieilli au point de perdre les jouissances de sa forte
+jeunesse. Si de vastes rves de vertu, si d'ardentes aspirations vers le
+ciel ne remplissent plus mes heures de mditation, du moins j'ai encore
+de douces penses et de religieuses esprances; et puis, je ne suis plus
+dvor, comme jadis, de l'impatience de vivre. A mesure que je penche
+vers le dclin de la vie, je savoure avec plus de pit et d'quit ce
+qu'elle a de gnreux et de providentiel. Au versant de la colline, je
+m'arrte et je descends avec lenteur, promenant un regard d'amour et
+d'admiration sur les beauts du lieu que je vais quitter, et que je n'ai
+pas assez apprci quand j'en pouvais jouir avec plnitude au sommet de
+la montagne.
+
+Vous qui n'y tes pas encore arriv, enfant, ne marchez pas trop vite.
+Ne franchissez pas lgrement ces cimes sublimes d'o l'on descend pour
+n'y plus remonter. Ah! votre sort est plus beau que le mien.
+Jouissez-en, ne le ddaignez pas. Homme, vous avez encore dans les mains
+le trsor de vos belles annes; artiste, vous servez une muse plus
+fconde et plus charmante que la mienne. Vous tes son bien-aim, tandis
+que la mienne commence me trouver vieux, et qu'elle me condamne
+d'ailleurs des songes mlancoliques et salutaires qui tueraient votre
+prcieuse posie. Allez, vivez! il faut le soleil aux brillantes fleurs
+de votre couronne; le lierre et le liseron qui composent la mienne,
+emblmes de libert sauvage dont se ceignaient les antiques Sylvains,
+croissent l'ombre et parmi les ruines. Je ne me plains pas de mon
+destin, et je suis heureux que la Providence vous en ait donn un plus
+riant; vous le mritiez, et si je l'avais, Franz, je voudrais vous le
+cder.
+
+Je suis donc rest ***, d'abord par force, maintenant par amour de la
+lecture et de la solitude; plus tard, peut-tre, y resterai-je par
+indolence et par oubli de moi-mme et des heures qui s'envolent. Mais je
+veux vous faire part d'une bonne fortune qui m'est advenue dans cette
+retraite, et qui n'a pas peu contribu me la faire aimer.
+
+Vous qui lisez beaucoup, parce que vous n'avez pas le mme respect que
+moi pour les livres (et vous avez raison, votre art doit vous faire
+ddaigner le ntre), vous, dis-je, qui comprenez vite et qui dvorez
+les volumes, vous ne savez ce que c'est que l'importance d'une lecture
+attentive et lente pour une me paresseuse comme la mienne. Je ne suis
+pourtant pas de ceux qui attribuent aux livres une influence morale et
+politique bien srieuse. La philosophie me parat surtout la plus
+innocente de toutes les spculations potiques, et je pense que les mes
+d'exception, soit par leur force, soit par leur faiblesse, sont seules
+capables d'y puiser des rsolutions et des encouragements rels. Toute
+intelligence qui ne cherche pas sa conviction et sa lumire dans les
+leons de l'exprience et de la ralit, et qui se laisse gouverner par
+des fictions, est organise exceptionnellement. Si c'est en plus, elle
+s'exaltera et se fortifiera par les bonnes lectures; si c'est en moins,
+elle y trouvera de grands sujets de consolation ou peut-tre elle
+s'affectera misrablement de ce qu'elle croira tre sa condamnation.
+Dans l'un et l'autre cas, la lecture aura jou un rle trs-accessoire
+dans ces diverses destines. Leurs rsultats se fussent produits plus ou
+moins vite si les individus n'avaient pas su lire. Et quant moi, vous
+savez que j'ai un profond respect pour les illettrs. Je me prosterne
+devant les grands crivains et devant les grands potes; et pourtant il
+est des jours o, l'aspect de certaines mes naves et saintement
+ignorantes, je brlerais volontiers la bibliothque d'Alexandrie.
+
+Cela pos, je puis bien vous dire qu'en raison de ma nonchalance et de
+mon inaptitude toute espce d'action sociale, je suis de ceux pour qui
+la connaissance d'un livre peut devenir un vritable vnement moral. Le
+peu de bons ouvrages dont je me suis pntr depuis que j'existe a
+dvelopp le peu de bonnes qualits que j'ai. Je ne sais ce qu'auraient
+produit de mauvaises lectures; je n'en ai point fait, ayant eu le
+bonheur d'tre bien dirig ds mon enfance. Il ne me reste donc cet
+gard que les plus doux et les plus chers souvenirs. Un livre a toujours
+t pour moi un ami, un conseil, un consolateur loquent et calme, dont
+je ne voulais pas puiser vite les ressources, et que je gardais pour
+les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui ne se rappelle
+avec amour les premiers ouvrages qu'il a dvors ou savours! La
+couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons
+d'une armoire oublie, ne vous a-t-elle jamais retrac les gracieux
+tableaux de vos jeunes annes? N'avez-vous pas cru voir surgir devant
+vous la grande prairie baigne des rouges clarts du soir, lorsque vous
+le ltes pour la premire fois, le vieil ormeau et la haie qui vous
+abritrent, et le foss dont le revers vous servit de lit de repos et de
+table de travail, tandis que la grive chantait la retraite ses
+compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'loignement? Oh!
+que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crpuscule
+faisait cruellement flotter les caractres sur la feuille plissante!
+C'en est fait, les agneaux blent, les brebis sont arrives l'table,
+le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des
+arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout l'heure les
+caractres sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux,
+l'cluse est troite et glissante, la cte est rude; vous tes couvert
+de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le
+souper sera commenc. C'est en vain que le vieux domestique qui vous
+aime aura retard le coup de cloche autant que possible; vous aurez
+l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mre, inexorable sur
+l'tiquette, mme au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et
+triste, un reproche bien lger, bien tendre, qui vous sera plus sensible
+qu'un chtiment svre. Mais quand elle vous demandera, le soir, la
+confession de votre journe, et que vous aurez avou, en rougissant, que
+vous vous tes oubli lire dans un pr, et que vous aurez t somm de
+montrer le livre, aprs quelque hsitation et une grande crainte de le
+voir confisqu sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant de votre
+poche, quoi? _Estelle et Nmorin_ ou _Robinson Cruso_! Oh! alors la
+grand'mre sourit. Rassurez-vous, votre trsor vous sera rendu; mais il
+ne faudra pas dsormais oublier l'heure du souper. Heureux temps! ma
+Valle Noire! Corinne! Bernardin de Saint-Pierre! l'Iliade!
+Millevoye! Atala! les saules de la rivire! ma jeunesse coule!
+mon vieux chien qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui rpondait
+au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de
+gourmandise!
+
+Mon Dieu! que vous disais-je? Je voulais vous parler de Lavater, et en
+effet me voici sur la voie. J'avais eu Lavater entre les mains dans mon
+enfance. Ursule et moi, nous en regardions les figures avec curiosit. A
+peine savions-nous lire. Nous nous demandions pourquoi cette collection
+de visages bouffons, grotesques, insignifiantes, hideux, agrables? nous
+cherchions avec avidit, au milieu de ces phrases et de ces explications
+que nous ne pouvions comprendre, la dsignation principale du type; nous
+trouvions _ivrogne, paresseux, gourmand, irascible, politique,
+mthodique_... Oh! alors nous ne comprenions plus, et nous retournions
+aux images. Cependant nous remarquions que l'ivrogne ressemblait au
+cocher, la femme tracassire et criarde la cuisinire, le pdant
+notre prcepteur, l'homme de gnie l'effigie de l'empereur sur les
+pices de monnaie, et nous tions bien convaincus de l'infaillibilit de
+Lavater. Seulement cette science nous semblait mystrieuse et presque
+magique. Depuis, le livre fut gar. En 1829, je rencontrai un homme
+trs-distingu qui croyait fermement Lavater, et qui me rendit tmoin
+de plusieurs applications si miraculeuses de la science
+physiognomonique, que j'eus un vif dsir de l'tudier. Je tchai de me
+procurer l'ouvrage; il ne se trouva pas. Je ne sais quelle proccupation
+vint la traverse, je n'y songeai plus.
+
+Enfin ici, le jour de mon arrive, j'ouvre une armoire pleine de livres,
+et le premier qui me tombe sous la main, c'est les oeuvres de
+Jean-Gaspard de Lavater, ministre du saint vangile Zurich, publies
+en 1781, en trois in-folio, traduction franaise, avec planches graves,
+eaux-fortes, etc. Jugez de ma joie, et sachez que jamais je ne fis une
+lecture plus agrable, plus instructive, plus salutaire. Posie,
+sagesse, observation profonde, bont, sentiment religieux, charit
+vanglique, morale pure, sensibilit exquise, grandeur et simplicit de
+style, voil ce que j'ai trouv dans Lavater, lorsque je n'y cherchais
+que des observations physiognomoniques et des conclusions peut-tre
+errones, tout au moins hasardes et conjecturales.
+
+Puisque vous me demandez une longue lettre et que vous tes avide des
+travaux de la pense, je veux vous parler de Lavater. L o je suis
+d'ailleurs, et avec la vie que je mne, il me serait difficile de vous
+donner quelque chose de plus neuf en littrature. Je dsire de tout mon
+coeur que l'envie vous vienne de faire connaissance avec le vieux
+hte, avec le vnrable ami que je viens de trouver dans la maison
+dserte.
+
+Je voudrais aussi qu' l'exemple de tous les orgueilleux novateurs du
+notre sicle, vous eussiez jusqu'ici mpris la science de Lavater comme
+un tissu de rveries fondes sur un faux principe, afin d'avoir le
+plaisir de vous faire changer d'avis. Nous considrons aujourd'hui la
+physiognomonie comme une science juge, condamne, enterre, et sur les
+ruines de laquelle s'lve une autre science, non encore juge, mais
+plus digne d'examen et d'attention, la phrnologie. Je hais le mpris et
+l'ingratitude avec lesquels notre gnration renverse les idoles de ses
+pres et caresse les disciples aprs avoir crucifi les docteurs et les
+matres. Prfrer Schiller Shakspeare, Corneille aux tragiques
+espagnols, Molire aux comiques grecs et latins, La Fontaine Phdre ou
+ sope, cela me parat, je ne dirai pas une erreur, mais un crime. En
+admettant que le copiste, qui, force de soin, de temps et d'attention,
+surpasse son modle, ait plus de mrite que son matre, nous
+tablissons une doctrine abominable d'injustice et de fausset. Quelque
+parfaite que soit la traduction ou l'imitation, quelque correction
+importante ou ncessaire que vous y remarquiez, quelque finie, quelque
+embellie que soit l'oeuvre engendre de l'oeuvre mre, celle-ci n'en
+est pas moins suprieure, gnratrice, vnrable, sacre. Certes, le
+vieil Homre ne saurait jamais tre gal par ceux mmes qui feraient
+beaucoup mieux que lui; car quel est celui qui aurait une ide de la
+posie pique s'il n'et lu Homre?
+
+Eh bien, je n'en doute pas, l'homme en viendra un jour pousser si loin
+l'examen de la forme humaine, qu'il lira les facults et les penchants
+de son semblable comme dans un livre ouvert. Gall, Spurzheim et leurs
+successeurs auront-ils t les matres de cette science? pas plus que
+Vespuce ne fut le conqurant de l'Amrique; et pourtant une moiti de
+l'univers porte son nom, tandis qu'une petite province conserve peine
+celui du grand Christophe.
+
+Le systme du docteur Gall est en honneur, ou du moins il est en vue. On
+l'examine, on le critique, et Lavater est oubli, il tombe en poussire
+dans les bibliothques; les ditions sont puises et non renouveles.
+Je ne sais si vous trouveriez aisment vous procurer un exemplaire
+d'un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain.
+
+Mais Gall tait un mdecin, et Lavater un ecclsiastique. Notre sicle,
+positif et matrialiste, a d prfrer l'explication mcanique la
+dcouverte philosophique. Il n'en est pas moins vrai que la cranioscopie
+entre dans la physiognomonie, et qu'elle en est, de l'aveu de Lavater,
+la base essentielle et fondamentale. Cette partie de la physiognomonie
+est d'une telle importance, dit-il, qu'elle mrite une tude part. Il
+appartient l'anatomie d'y chercher la source des altrations de
+l'intelligence et de tirer, d'une exacte connaissance des varits de la
+conformation du cerveau, la rvlation des facults de l'homme. Cet
+observateur savant et persvrant viendra, ajoute le citoyen de Zurich;
+il ramnera le monde la vrit, ou du moins au dsir de la connatre.
+De dcouverte en dcouverte, d'observation en observation, les
+prventions seront dtruites, et l'homme reconnatra que la
+physiognomonie est une science aussi importante, aussi difficile, aussi
+leve que les autres sciences sur lesquelles se fondent et s'appuient
+les socits civilises.
+
+Plein d'amour, de respect et de conviction pour sa science favorite, le
+bon Lavater se dfend modestement d'en tre le premier explorateur. Il
+cite plusieurs de ses devanciers, Aristote, Montaigne, Salomon... Il
+cite les proverbes suivants, tirs du livre _de la Sagesse_:
+
+Les yeux hautains et le coeur enfl.
+
+La sagesse parat sur le visage du sage, mais les regards du fou
+parcourent les bouts de la terre.
+
+Il y a une race de gens dont les regards sont altiers et les paupires
+leves.
+
+Lavater cite galement plusieurs passages de Herder qui viennent
+l'appui de son systme; en voici un remarquable, que vous avez eu sans
+doute le bonheur de lire en allemand, mais que je remets sous vos yeux,
+parce que je le trouve empreint du gnie de la mtaphore allemande,
+mtaphore la fois grandiose et recherche:
+
+Quelle main pourra saisir cette substance loge dans la tte et sous le
+crne de l'homme? Un organe de chair et de sang pourra-t-il atteindre
+cet abme de facults et de forces internes qui fermentent ou se
+reposent? La Divinit elle-mme a pris soin de couvrir ce sommet sacr,
+sjour et atelier des oprations les plus secrtes; la Divinit, dis-je,
+l'a couvert d'une fort, emblme des bois sacrs o jadis on clbrait
+les mystres. On est saisi d'une terreur religieuse l'ide de ce mont
+ombrag qui renferme des clairs dont un seul chapp du chaos, peut
+clairer, embellir, ou dvaster et dtruire un monde.
+
+Quelle expression n'a pas mme la force de cet Olympe, sa croissance
+naturelle, la manire dont la chevelure s'arrange, descend, se partage
+ou s'entremle!
+
+Le cou, sur lequel la tte est appuye, montre, non ce qui est dans
+l'intrieur de l'homme, mais ce qu'il veut exprimer. Tantt son attitude
+noble et dgage annonce la dignit de la condition; tantt, en se
+courbant, il annonce la rsignation du martyr, et tantt c'est une
+colonne, emblme de la force d'Alcide.
+
+Le front est le sige de la srnit, de la joie, du noir chagrin, de
+l'angoisse, de la stupidit, de l'ignorance et de la mchancet. C'est
+une table d'airain o tous les sentiments se gravent en caractres de
+feu... A l'endroit o le front s'abaisse, l'entendement parat se
+confondre avec la volont. C'est ici o l'me se concentre et rassemble
+des forces pour se prparer la rsistance.
+
+Au-dessous du front commence sa belle frontire, le sourcil,
+arc-en-ciel de paix dans sa douceur, arc tendu de discorde lorsqu'il
+exprime le courroux. Ainsi, dans l'un et dans l'autre cas, c'est le
+signe annonciateur des affections.
+
+En gnral la rgion o se rassemblent les rapports mutuels entre les
+sourcils, les yeux et le nez, est le sige de l'expression de l'me dans
+notre visage, c'est--dire l'expression de la volont et de la vie
+active.
+
+Le sens noble, profond et occulte de l'oue a t plac par la nature
+aux cts de la tte, o il est cach demi. L'homme devait our pour
+lui-mme; aussi l'oreille est-elle dnue d'ornements. La dlicatesse,
+le fini, la profondeur, voil sa parure.
+
+Une bouche dlicate et pure est peut-tre une des plus belles
+recommandations. La beaut du portail annonce la dignit de celui qui
+doit y passer. Ici c'est la voix, interprte du coeur et de l'me,
+expression de la vrit, de l'amiti et des plus tendres
+sentiments[E].
+
+Lavater, aprs, avoir laiss aux anciens la gloire d'avoir cr la
+physiognomonie, et aux modernes l'honneur d'en saisir le sentiment
+potique, s'attache prouver que les tudes assidues et consciencieuses
+de toute sa vie n'ont encore fait faire qu'un pas cette science ardue.
+Il engage ses successeurs rectifier ses erreurs, redresser ses
+jugements. Nul homme, et nul savant surtout, n'est plus humble et plus
+doux que lui; c'est en tout un homme vanglique. Accabl des
+railleries, des controverses, de l'ergotage et du pdantisme de ses
+contemporains, il leur rpond avec un calme inaltrable.--Le professeur
+Lichtemberg l'attaque avec plus d'esprit et d'cret que les autres.
+Lavater prend le pamphlet, s'en meut peut-tre un peu en secret (car
+lui-mme nous avoue qu'il est nerveux et irascible); mais, ramen au
+sentiment de la philosophie chrtienne par la conviction et la pratique
+de toute sa vie, il crit sa rponse dans un esprit de sagesse et de
+charit. Il examine l'attaque avec cette prcision et cet amour de
+l'ordre qui le caractrisent, en disant: Je me figure que, placs l'un
+ ct de l'autre, nous allons parcourir ensemble cet crit, et nous
+communiquer rciproquement, avec la franchise qui convient des hommes
+et la modration qui convient des sages, la manire dont chacun de
+nous envisage la nature et la vrit.
+
+Plus loin, frapp d'une belle dclamation du professeur Lichtemberg, il
+s'crie avec navet: --Ce langage est celui de mon coeur. C'est sous
+les yeux d'un tel homme que j'aurais voulu crire mes Essais.
+
+Vertueux prtre! on l'attaque pourtant dans ce que son intelligence
+enfante de plus prcieux et caresse de plus cher, dans la moralit de sa
+science. La pudeur et la vertu des critiques (toujours humbles et
+tolrantes, comme vous savez!) s'effarouchent de voir ce novateur impie
+porter un regard scrutateur dans les mystres de la conscience.
+Qu'allez-vous faire? lui crie-t-on avec amertume; vous allez essayer de
+vous approprier ce qui n'appartient qu' Dieu, la connaissance des
+secrets du coeur humain; et quand vous aurez appris vos semblables
+se sonder et se surprendre l'un l'autre, il en rsultera une haine
+implacable pour les pervers, vous aurez tu la misricorde; un mpris
+superbe pour les simples, vous aurez tu la charit. Lavater s'incline.
+L'objection est srieuse, dit-il, et part d'une belle me; mais toute
+science peut devenir funeste en de mauvaises mains, utile et sainte pour
+quiconque la dirige vers le bien. Est-ce dire qu'il ne faut pas de
+science, parce qu'on en peut abuser? Mais, ajoute-t-on, comment
+rparerez-vous ou comment prviendrez-vous les injustices qu'une erreur
+peut vous faire commettre? ou, si tant est que vous soyez infaillible,
+vos disciples le seront-ils? Tous les jours nous voyons l'honnte homme
+sous des traits ignobles et le sclrat sous ceux de la franchise et de
+la loyaut.--Lavater nie le fait. Tout novice qui veut se presser de
+pratiquer doit tomber dans de graves erreurs, pense-t-il; mais quiconque
+confierait les secrets de la mdecine des coliers s'exposerait
+d'affreux dangers. L'homme clair fait plus de bien que l'ignorant ne
+fait de mal; car l'ignorant n'est pas destin jouir d'un long crdit
+parmi les hommes, tandis que celui du vrai savant s'accrot de jour en
+jour. Toute science est un apostolat qui demande des hommes prouvs et
+dignes d'en tre investis. Quant ces sclrats faces d'ange et ces
+honntes gens tournure ignoble qu'on lui objecte, il dclare que ces
+apparences ne trompent pas le vrai physionomiste. Souvent, dit-il, les
+indices d'une passion gnreuse touchent de si prs ceux de la mme
+passion dgnre en excs et en vice, que l'oeil inexpriment peut
+s'y mprendre. Il ne s'en faut que d'une demi-ligne, d'une courbe
+lgre, d'une dimension inapprciable au premier abord. Il s'en faut de
+si peu! dit-on; mais ce _peu_ est _tout_.
+
+Il arrive souvent que les plus heureuses dispositions se cachent sous
+l'extrieur le plus rebutant. Un oeil vulgaire n'aperoit que ruine et
+dsolation; il ne voit pas que l'ducation et les circonstances ont mis
+obstacle chaque effort qui tendait sa perfection. Le physionomiste
+observe, examine et suspend son jugement. Il entend mille voix qui lui
+crient:--Voyez quel homme!--Mais, au milieu du tumulte, il distingue une
+autre voix, une voix divine, qui lui crie aussi:--Vois quel homme!--Il
+trouve des sujets d'adoration l o d'autres blasphment, parce qu'ils
+ne peuvent ni ne veulent comprendre que cette mme figure, dont ils
+dtournent la vue, offre des traces du pouvoir, de la sagesse et de la
+bont du Crateur.--Il voit le sclrat sur le visage du mendiant qui se
+prsente sa porte, et il ne le rebute pas; il lui parle avec
+cordialit. Il jette un regard profond dans son me, et qu'y
+voit-il?--Hlas! vices, dsordre, dgradation totale.--Mais est-ce l
+tout ce qu'il y dcouvre? quoi! rien de bon?--Suppos que cela soit,
+encore il y verra l'argile qui ne doit et ne peut dire au potier:
+Pourquoi m'as-tu fait ainsi!--Il voit, il adore en silence, et,
+dtournant son visage, il drobe une larme dont le langage est
+nergique, non pour les hommes, mais pour celui qui les a
+faits.--Sagesse sans bont est folie. Je ne voudrais point avoir ton
+oeil, Jsus, si, en mme temps, tu ne me donnais ton coeur. Que la
+justice rgle mes jugements et la bont de mes actions!
+
+Une juste ide de la libert de l'homme et des bornes qui la
+restreignent est bien propre nous rendre humbles et courageux,
+modestes et actifs. _Jusqu'ici et point au del, mais jusqu'ici!_ c'est
+la voix de Dieu et de la vrit qui vous adresse ce langage; elle dit
+tous ceux qui ont des oreilles pour entendre: Sois ce que tu es, et
+deviens ce que tu peux.
+
+Ailleurs, propos des monstres dans l'ordre physique, le mme sentiment
+de tendresse humanitaire et de misricorde religieuse reparat comme
+partout avec loquence.
+
+Tout ce qui tient l'humanit est pour nous une affaire de famille. Tu
+es homme, et tout ce qui est homme hors de toi est comme une branche du
+mme arbre, un membre du mme corps.--O homme! rjouis-toi de
+l'existence de tout ce qui se rjouit d'exister, et apprends supporter
+tout ce que Dieu supporte. L'existence d'un homme ne peut rendre celle
+d'un autre superflue, et nul homme ne peut remplacer un autre homme.
+
+Cette tolrance et cette douceur de jugement l'aspect de la difformit
+est d'autant plus touchante que nul homme ne porte plus loin que Lavater
+l'amour du beau et le sentiment exquis de la forme. Il se prosterne
+devant la puret grecque; mais il proscrit avec discernement les
+imitations modernes de cette beaut qui n'existe plus. Nous pensons bien
+tous que, sur cette terre dore o tout tait dieu, l'homme l'tait
+lui-mme, et qu'il y avait dans la rectitude des lignes de sa forme
+quelque chose de surhumain qui n'a fait que dgnrer et s'effacer
+depuis. Il y a des races d'hommes qui prissent; cependant Lavater et
+t moins absolu dans cette opinion, s'il et vu beaucoup de figures
+orientales. Je me souviens d'avoir rencontr, sur les quais de Venise,
+des Armniens presque aussi beaux que des dieux de l'Olympe. Nous
+retrouvons encore, quoique rarement, dans nos contres europennes, des
+visages assez grandioses pour servir de modles la statuaire antique,
+et je ne pense pas avec Lavater que la nature ne fait point chez nous de
+lignes parfaitement droites et pures. Nanmoins j'approuve le
+physionomiste de critiquer ces _charges_ de l'antiquit que les peintres
+mdiocres de son temps prenaient pour l'idal. Il distingue les
+chefs-d'oeuvre de la Grce de ces ttes de mdailles qui se frappaient
+grossirement, et sur lesquelles la presque absence de front, la
+perpendicularit roide et courte du nez, la prominence grotesque du
+menton et l'cartement des yeux ne produisent qu'une caricature affreuse
+de la beaut. Il s'afflige de voir que l'esprit d'un minutieux examen
+et d'un discernement rigoureux n'ait pas assez prsid la connaissance
+que les plus grands peintres eux-mmes ont prise de l'antique. Chez
+Raphal, qu'il place la tte des artistes, il trouve un peu
+d'exagration dans la perfection. Partout, dit-il, nous retrouvons dans
+ses oeuvres le _grand_ qui fait son principal caractre; mais partout
+aussi nous apercevons le _dfaut_. J'appelle _grand_ ce qui produit un
+effet permanent et un plaisir toujours nouveau. J'appelle _dfaut_ ce
+qui est contraire la nature et la vrit. Aprs un long et
+scientifique examen des incorrections et des sublimits des principales
+figures de Raphal, aprs avoir dmontr que telle tte d'ange ou de
+Vierge perd de sa divinit pour avoir voulu dpasser la nature, Lavater
+termine son analyse par ce noble loge:
+
+Raphal est et sera toujours un homme apostolique, c'est--dire qu'il
+est, l'gard des peintres, ce que les aptres du Christ taient
+l'gard du reste des hommes; et autant il est suprieur par ses ouvrages
+ tous les artistes de sa classe, autant sa belle figure le distingue
+des formes ordinaires.--O est le mortel qui lui ressemble? Quand je
+veux me remplir d'admiration pour la perfection des oeuvres de Dieu,
+je n'ai qu' me rappeler la forme de Raphal!
+
+Cette passion sainte pour le beau, parce que, selon Lavater, la vraie
+beaut physique est insparable de la beaut de l'me, s'exprime en
+plusieurs endroits de son livre avec une vritable navet d'artiste.
+Voici ce qu'il dit propos d'une bouche: Cette bouche a de la douceur,
+de la dlicatesse, de la circonspection, de la bont et de la modestie.
+Une telle bouche est faite pour aimer et pour tre aime.--Ailleurs,
+propos de l'expression de la chevelure, il s'crie: Ne serait-ce que
+par amour de ta chevelure, Algernon Sidney, je te salue!
+
+Je n'entrerai pas avec vous dans le dtail du systme de Lavater. Je
+suis convaincu pour ma part que ce systme est bon, et que Lavater dut
+tre un physionomiste presque infaillible. Mais je pense qu'un livre,
+si excellent qu'il soit, ne peut jamais tre une parfaite initiation aux
+mystres de la science. Il serait souhaiter que Lavater et form des
+disciples dignes de lui, et que la physiognomonie, telle qu'il parvint
+la possder, pt tre enseigne et transmise par des cours et par des
+leons, comme l'a t la phrnologie. Mais probablement le trsor
+d'exprience que cet homme extraordinaire avait amass est descendu dans
+la tombe avec lui. Il n'a pu jouir que d'une gloire phmre et
+trs-conteste.
+
+Il serait donc imprudent et prsomptueux de se croire physionomiste pour
+avoir lu le livre de Lavater, mme avec toute l'attention possible. Il
+n'est pas de bonne dmonstration sans l'application et l'exemple. Ici
+l'exemple est une planche grave plus ou moins exactement. Ces gravures
+sont gnralement fort mdiocres, et, fussent-elles meilleures, elles
+seraient loin encore de rvler l'oeil le plus clairvoyant toutes
+les varits, toutes les finesses, toutes les complications du travail
+de la nature. Il faudrait pratiquer l'tude sur des sujets humains,
+comme on l'a fait pour Gall, mais la pratiquer ainsi sous la direction
+des matres; autrement la moindre erreur du dessinateur peut entraner
+l'adepte dans une suite ternelle d'erreurs graves dans l'application.
+Je n'oserais certainement pas tablir dsormais de jugement sur une
+physionomie tant soit peu complique; j'y mettrais infiniment plus de
+scrupule qu'il ne m'est arriv jusqu'ici d'en avoir en m'abandonnant
+mon instinct ou de certaines notions grossires que nous avons tous de
+la physiognomonie sans l'avoir tudie, notions bien hardies et bien
+fausses pour la plupart, je vous assure.
+
+Il me suffira de vous dire que Lavater distingue deux champs
+d'observation: les parties molles de la figure et les parties solides.
+Les parties solides, le front, les plans immobiles, la courbe du nez, le
+contour du menton, indiquent les _facults_. Les parties molles, la
+peau, les chairs, les cartilages et les membranes, par leurs
+altrations ou leur puret, par la couleur, par l'attitude, par les
+plis, par la tension, par l'excroissance ou la rduction, rvlent les
+_habitudes_ de la vie, les vices ou les vertus, tout ce qui a t
+_acquis_. La conformation osseuse n'indique que ce qui a t _donn_ par
+la nature, et c'est ainsi que la grandeur se rencontre souvent sur le
+haut d'un visage dont le bas dcle la sensualit passe l'tat
+d'abrutissement. Il ne faut pas oublier que Lavater est spiritualiste.
+Il pense, comme vous et moi, que l'homme est _libre_, qu'il reoit des
+mains de la Providence sa part toujours quitable dans le grand hritage
+du bien et du mal que lui lgua le premier homme, et qu'il lui est donn
+de la force en raison de ses apptits, tant qu'il ne foule pas aux pieds
+la pense de l'entretenir par ses efforts sur lui-mme. Les
+matrialistes admettent bien aussi, je suppose, l'influence de
+l'ducation et de l'exprience sur l'organisation; et en adjugeant au
+hasard l'explication de toutes les destines humaines, on reconnat tout
+aussi vite les variations que les changements et les vicissitudes de la
+pense et du caractre impriment la partie matrielle de notre tre.
+Ainsi l'attitude du corps entier, la forme et l'attitude de tous les
+membres, la dmarche, le geste, tout rvle dans l'homme le caractre
+qu'il a ou celui qu'il veut se donner. Tout le talent de l'observateur
+consiste distinguer la ralit de l'affectation, quelque savante et
+soutenue qu'elle soit. Voici ce que dit Lavater d'un homme qui s'appuie
+sur ses reins, les jambes cartes et les mains derrire le dos:
+
+Jamais l'homme modeste et sens ne prendra une pareille attitude; ce
+maintien suppose ncessairement de l'affectation et de l'ostentation, un
+homme qui veut s'accrditer force de prtentions, une tte vente,
+etc.
+
+Certes, Lavater n'et pas appliqu cette observation Napolon, et
+d'ailleurs elle est si juste, qu'elle explique le rire mprisant qui
+s'empare de tout homme de bon sens en voyant sur nos thtres un
+histrion prsenter la charge insolente de l'homme de gnie. Talma a pu
+seul l'imiter, parce que Talma dans sa classe tait un homme de gnie,
+lui aussi.
+
+En gnral, si, aprs avoir lu Lavater, vous faites l'application de vos
+souvenirs des hommes d'exception, vous serez frapp de la vrit de se
+dcisions. Ces caractres tant tranchs et hardiment dessins par la
+nature, vous y verrez des exemples clatants, apprciables au premier
+coup d'oeil. Il n'en sera pas de mme pour les sujets mdiocres. Leurs
+petites vertus et leurs petits vices seront mollement accuss sur des
+visages insignifiants. Leur mdiocrit rsulte d'un ensemble de facults
+vulgaires dont pas une n'est l'intelligence, pas une l'idiotisme.
+Diverses doses d'aptitudes, dont pas une n'envahit prcisment les
+autres, donnent au visage plusieurs expressions dont pas une n'est la
+principale et la dominante. Comment prononcer sur de telles
+physionomies, moins d'une habilet et d'une patience excessives?
+Cependant le bon Lavater, qui ne ddaigne rien, et qui prend plaisir
+relever et encourager tout bon instinct, quelque peu dvelopp qu'il
+soit, nous fait lire de force, sur ces visages sans attraits, la
+finesse, l'esprit d'ordre, le bon sens, la mmoire; s'il n'y trouve pas
+ces qualits, il y trouve estimer la candeur, la douceur, la probit.
+Un mendiant lui tend un jour la main: Combien vous faut-il mon ami?
+s'crie le physionomiste frapp de l'honntet qu'exprime ce visage.--Je
+voudrais bien avoir neuf sous, rpond le bonhomme.--Les voici, reprend
+le physionomiste; pourquoi ne m'en demandez-vous pas davantage? je vous
+donnerais tout ce que vous me demanderiez.--Je vous assure, monsieur,
+dit le pauvre, que j'ai l tout ce qu'il me faut.
+
+On amne devant Lavater un garon et une jeune fille: l'une qui demande
+du pain pour le fruit de ses amours avec le jeune homme, l'autre qui
+accuse la jeune fille d'tre une dbauche et une trompeuse. Celui-ci
+meut tout son auditoire par une assurance extraordinaire et toutes les
+apparences d'une vertueuse indignation; l'autre est trouble, elle ne
+sait que pleurer et demander Dieu de faire connatre la vrit.
+Lavater est incertain; il les examine attentivement et prononce en
+faveur de la jeune fille. Bientt, aprs avoir satisfait la loi, le
+jeune homme avoue ses torts. Lavater raconte cette aventure d'une
+manire touchante et qui rappelle les drames sentiment de Kotzebu.
+
+La grande diffrence entre les observations de Gall et celles de
+Lavater, en ce qui concerne la phrnologie, c'est que l'un fait rsider
+les facults les plus importantes dans la partie antrieure de la tte,
+et se borne penser que l'autre face du crne _ne doit pas tre
+indiffrente_ quiconque en voudra faire l'objet d'une tude spciale;
+tandis que l'autre, ddaignant l'tude de la face humaine, dessine au
+crayon, sur tout le crne, le sige des facults et des instincts. Je
+crains que Gall n'ait cherch l'originalit d'un systme aux dpens
+d'une des faces de la vrit. En ne voulant pas tre le disciple et le
+continuateur de Lavater, en voulant _crer_ tout prix une science, il
+est tomb dans de graves prventions. Diviser ainsi l'me par
+compartiments symtriques comme les cases d'un chiquier me semble une
+dcision trop rigoureuse pour n'tre pas empreinte d'un peu de
+charlatanisme. Je trouve plus de noblesse, plus de grandeur et en mme
+temps plus de vraisemblance dans ce vaste coup d'oeil de Lavater, qui
+embrasse tout l'tre et l'interroge dans ses moindres mouvements.
+
+Je ne connais pas assez le systme de Gall pour discuter davantage sur
+ce sujet. D'ailleurs, je vous l'ai dit, ce n'est pas par une
+dissertation sur la physiognomonie que je veux vous engager lire
+Lavater, c'est en vous recommandant ce livre comme une oeuvre
+difiante, loquente, pleine d'intrt, d'onction et de charme. Vous y
+trouverez, dans les parties les plus systmatiques, le mme lan de
+bont, le mme besoin de tendresse et de sympathie; en mme temps une
+connaissance si approfondie des mystres et des contradictions de
+l'homme moral, que cela seul suffirait pour constituer une oeuvre de
+gnie. Voici un fragment o vous trouverez la fois l'esprit de
+systme, la chaleur de l'loquence, la haute science du coeur humain
+et l'enthousiasme de la bont. Il s'agit de l'influence rciproque des
+physionomies les unes sur les autres:
+
+La conformit du systme osseux suppose aussi celle des nerfs et des
+muscles. Il est vrai cependant que la diffrence de l'ducation peut
+affecter ceux-ci de manire qu'un oeil expriment ne sera plus en
+tat de trouver les points d'attraction. Mais rapprochez ces deux formes
+fondamentales qui se ressemblent, elles s'attireront mutuellement;
+cartez ensuite les entraves qui les gnaient, et bientt la nature
+triomphera. Elles se reconnatront comme _chair de leurs chair_ et comme
+_os de leurs os_. Bien plus: les visages mme qui diffrent par la forme
+fondamentale peuvent s'aimer, se communiquer, s'attirer, s'assimiler; et
+s'ils sont d'un caractre tendre, sensible, susceptible, cette
+conformit tablira entre eux, avec le temps, un rapport de physionomie
+qui n'en sera que plus frappant . . . .
+
+ * * * * *
+
+L'assimilation m'a toujours paru plus frappante dans le cas o, sans
+aucune intervention trangre, le hasard runissait un gnie purement
+communicatif et un gnie purement fait pour recevoir, lesquels
+s'attachaient l'un l'autre par inclination ou par besoin. Le premier
+avait-il puis tout son fonds, le second reu tout ce qui lui tait
+ncessaire, l'assimilation de leurs physionomies cessait aussi. Elle
+avait atteint pour ainsi dire _son degr de satit_.
+
+Encore un mot toi, jeune homme trop facile et trop sensible! Sois
+circonspect dans tes liaisons, et ne va point aveuglment te jeter entre
+les bras d'un ami que tu n'as pas suffisamment prouv, une fausse
+apparence de sympathie pourra te sduire; garde-toi de t'y livrer. Sans
+doute il existe quelqu'un dont l'me est l'unisson de la tienne.
+Prends patience, il se prsentera tt ou tard, et lorsque tu l'auras
+trouv, il te soutiendra, il t'lvera, il te donnera ce qui te manque,
+et il t'tera ce qui t'est charge; le feu de ses regards animera les
+tiens, sa voix harmonieuse adoucira la rudesse de la tienne, sa prudence
+rflchie calmera ta vivacit imptueuse; la tendresse qu'il te porte
+s'imprimera dans les traits de ton visage, et tous ceux qui le
+connaissent le reconnatront en toi. Tu seras ce qu'il est, et tu n'en
+resteras pas moins ce que tu es. Le sentiment de l'amiti te fera
+dcouvrir en lui des qualits qu'un oeil indiffrent apercevrait
+peine. C'est cette facult de voir et de sentir ce qu'il y a de divin
+dans ton ami qui assimilera ta physionomie la sienne.
+
+Voici un portrait du dbauch qui me semble digne d'un haut talent de
+prdication:
+
+La paresse, l'oisivet, l'intemprance, ont dfigur ce visage. Ce
+c'est pas ainsi du moins que la nature avait form ces traits. Ce
+regard, ces lvres, ces rides expriment une soif impatiente et qu'il est
+impossible d'apaiser. Tout ce visage annonce un homme qui veut et ne
+peut pas, qui sent aussi vivement le besoin que l'impuissance de le
+satisfaire. Dans l'original, c'est surtout le regard qui doit marquer ce
+dsir toujours contrari et toujours renaissant, qui est en mme temps
+la suite et l'indice de la nonchalance et de la dbauche.
+
+Jeune homme, regarde le vice, quel qu'il soit, sous sa vritable forme;
+c'en est assez pour le fuir jamais.
+
+Est-il rien de plus beau et de plus attrayant que cette peinture de
+l'amiti? est-il rien de plus effrayant que cette peinture du vice?
+Lavater cite ce propos une strophe d'un cantique de Gellert, dont la
+traduction ne me semble manquer ni de la force ni de la navet qui
+doivent caractriser ces sortes d'ouvrages.
+
+ O toi dont l'aspect pouvante,
+ Que ta jeunesse tait brillante
+ Hlas! o sont tes agrments?
+ De la destruction l'image
+ Sillonne dj ton visage
+ Et prche tes garements.
+
+Les rflexions de Lavater sur une planche grave qui reprsente la
+figure de Voltaire dans plus de vingt attitudes diffrentes, ne sont pas
+moins remarquables par leur sagesse et leur vrit.
+
+Nous voyons ici un personnage plus grand, plus nergique que nous. Nous
+sentons notre faiblesse en sa prsence, mais sans qu'il nous agrandisse;
+au lieu que chaque tre qui est la fois grand et bon ne rveille pas
+seulement en nous le sentiment de notre faiblesse, mais, par un charme
+secret, nous lve au-dessus de nous-mmes et nous communique quelque
+chose de sa grandeur. Non contents d'admirer, nous aimons, et, loin
+d'tre accabls du poids de sa supriorit, notre coeur agrandi se
+dilate et s'ouvre la joie. Il s'en faut bien que ces visages de
+Voltaire produisent un effet semblable. En les voyant, on n'a lieu
+d'attendre ou d'apprhender qu'un trait satirique, une saillie mordante.
+Ils humilient l'amour-propre et terrassent la mdiocrit.
+
+Il n'est pas un lecteur de Lavater qui n'ait cherch avidement dans la
+galerie de ses portraits, une ressemblance physique avec soi-mme, et,
+dans l'application de cette mme physionomie, la clef de sa propre
+organisation et de sa propre destine. Malgr soi, l'esprit s'y attache
+avec une inquitude superstitieuse. Or, je vous dirai qu'une figure plus
+maigre, plus mle et plus ge que celle de votre meilleur ami, mais
+empreinte d'une ressemblance linaire trs-frappante, est accompagne de
+cette analyse. Vous jugerez mieux que moi de la ressemblance morale.
+Quant moi, je m'abstiens de prononcer, votre meilleur ami tant
+l'individu que j'aie pu juger avec le moins d'impartialit, soit dans
+la bonne, soit dans la mauvaise fortune.--Le portrait est celui d'un
+peintre mdiocre, Henri Fuessli.
+
+Il nous faut caractriser cette physionomie, et nous en dirons bien des
+choses. La courbe que dcrit le profil dans son ensemble est dj des
+plus remarquables; elle indique un caractre nergique, qui ne connat
+point d'entraves. Le front, par ses contours et sa position, convient
+plus au pote qu'au penseur; j'y dcouvre plus de force que de douceur,
+le feu de l'imagination plutt que le sang-froid de la raison. Le nez
+semble tre le sige d'un esprit hardi. La bouche promet un esprit
+d'application et de prcision; et cependant il en cote cet artiste de
+mettre la dernire main son oeuvre. Sa grande vivacit l'emporte sur
+la mesure d'attention et d'exactitude dont le doua la nature, et qu'on
+reconnat encore dans les dtails de ses ouvrages. Quelquefois mme on y
+trouve des endroits d'un fini recherch, qui contrastent singulirement
+avec la ngligence de l'ensemble.
+
+On pourra se douter aisment qu'il est sujet des mouvements
+imptueux. Mais dira-t-on qu'il aime avec tendresse, avec chaleur, avec
+excs? Rien n'est pourtant plus vrai, quoique d'un autre ct son amour
+ait toujours besoin d'tre rveill par la prsence de l'objet aim;
+absent, il l'oublie et ne s'en met plus en peine. La personne qu'il
+chrit pourra le mener comme un enfant tant qu'elle restera prs de lui.
+Si elle le quitte, elle peut compter sur toute son indiffrence. Il a
+besoin d'tre frapp pour tre entran; quoique capable des plus
+grandes actions, la moindre complaisance lui cote. Son imagination vise
+toujours au sublime et se plat aux prodiges. Le sanctuaire des grces
+ne lui est pas ferm; mais il n'aime point leur sacrifier. On remarque
+dans les principales figures de ses tableaux une sorte de tension qui,
+la vrit, n'est pas commune, mais qu'il pousse souvent jusqu'
+l'exagration, aux dpens de la raison. Personne n'aime avec plus de
+tendresse, le sentiment de l'amour se peint dans son regard; mais la
+forme et le systme osseux de son visage caractrisent en lui le got
+des scnes terribles, des actes de puissance et l'nergie qu'elles
+exigent.
+
+La nature le forma pour tre pote, peintre ou orateur. Mais le sort
+inexorable ne proportionne pas toujours la volont nos forces; il
+distribue quelquefois une riche mesure de volont des mes communes
+dont les facults sont trs-bornes, et souvent il assigne aux grandes
+facults une volont faible et impuissante.
+
+Je ne sais s'il existe une biographie de Jean-Gaspard Lavater; sa vie
+doit tre aussi belle et aussi difiante que ses crits. Si j'tais
+comme vous en Suisse, je voudrais aller Zurich, exprs pour recueillir
+des documents sur la destine de cet homme vanglique. Mais quoi! son
+nom est peut-tre dj effac de la mmoire de ses compatriotes; peine
+reste-t-il une pierre tumulaire qui le conserve? Si vous avez pass par
+l, dites-moi ce qui en est.
+
+Au reste, on peut dire que l'on connat les actions de l'homme quand on
+connat son me, et je vous recommande de lire en entier son portrait
+fait par lui-mme, ct de la planche qui le reprsente. C'est en
+apparence une organisation trs-dlicate, trs-fine, trs-exquise. Sans
+vous aider de la description, vous reconnatrez des facults spciales,
+je dirais presque fatales; la tranquillit de l'me jetant une grande
+douceur sur un visage mobile; la srnit de la vertu brillant travers
+le lger voile d'une complexion irritable, impressionnable, nerveuse au
+plus haut degr.--Voici le rsum de l'analyse dtaille qu'il nous
+donne de sa figure et de son caractre:
+
+Sans connatre l'original, je dirais avec pleine certitude que j'y
+aperois beaucoup d'imagination, un sentiment vif et rapide, mais qui ne
+conserve pas longtemps les premires impressions; un esprit clair, qui
+ne cherche qu' s'instruire, et qui s'attache l'analyse plutt qu'aux
+recherches profondes; plus de jugement que de raison; un grand calme
+avec beaucoup d'activit, et de la facilit proportion. Cet homme,
+dirais-je encore, n'est pas fait pour le mtier des armes ni pour le
+travail du cabinet. Un rien l'oppresse: laissez-le agir librement, il
+n'est que trop accabl dj. Son imagination et sa sensibilit
+transforment un grain de sable en une montagne; mais, grce son
+lasticit naturelle, une montagne souvent ne lui pse pas plus qu'un
+grain de sable.
+
+Il aime, sans avoir jamais t amoureux. Pas un de ses amis ne s'est
+encore dtach de lui. Son caractre pensif le ramne sans cesse aux
+prceptes qu'il s'est tracs, et dont il s'est fait cette espce de
+code:
+
+Sois ce que tu es; que rien ne soit grand ni petit tes yeux. Sois
+fidle dans les moindres choses. Fixe ton attention sur ce que tu fais
+comme si tu n'avais que cela seul faire. Celui qui a bien agi dans le
+moment actuel a fait une bonne action pour l'ternit. Simplifie les
+objets, soit en agissant, soit en jouissant, soit en souffrant. Donne
+ton coeur celui qui gouverne les coeurs. Sois juste et exact dans
+les plus petits dtails. Espre en l'avenir. Sache attendre, sache jouir
+de tout, et apprends te passer de tout.
+
+Il est intressant de lui entendre raconter de quelle sorte il devint
+passionn pour la physiognomonie. Jusqu' l'ge de vingt-cinq ans,
+dit-il, je ne m'tais pas encore imagin de faire des remarques sur les
+physionomies. Quelquefois cependant, la premire vue de certains
+visages, j'prouvais une sorte de tressaillement qui durait encore
+quelques instants aprs le dpart de la personne, sans que j'en susse la
+cause, ou mme sans que je songeasse la physionomie qui l'avait
+produit.
+
+Pour moi, j'ai toujours pens que certaines organisations sont si
+exquises qu'elles possdent des facults presque divinatoires. En elles
+l'enveloppe terrestre est si thre, si diaphane, si impressionnable,
+que l'esprit qui les anime semble voir et pntrer travers la matire
+qui enveloppe ou compose le monde extrieur. Leur fibre est si tendre
+et si dlie que tout ce qui chappe aux sens grossiers des autres
+hommes la fait vibrer, comme la moindre brise meut et fait frmir les
+cordes d'une harpe olique. Vous devez tre une de ces organisations
+perfectionnes et quasi-angliques, mon cher Franz. Votre physionomie,
+votre complexion, votre imagination, votre gnie, dclent ces facults
+dont le ciel dote ses _vases d'lection_. Moi, je suis de ceux qui
+dorment la nuit, qui marchent et mangent durant le jour. J'ai une de ces
+organisations actives, robustes, insouciantes, rompues la fatigue, sur
+lesquelles s'moussent toutes les dlicatesses de la perception et
+toutes les rvlations du sens magntique. J'ai trop vcu en paysan, en
+bohmien, en soldat. J'ai paissi mon corce, j'ai durci la peau de mes
+pieds sur les pierres de tous les chemins, et je me rappelle avec
+tonnement ces jours de ma jeunesse o la moindre inquitude, o la
+moindre esprance me crispaient comme une sensitive. Pourquoi suis-je
+devenu un rocher?
+
+Ainsi l'a voulu ma destine; mais en devenant rude et sauvage, je n'en
+suis pas moins rest dvot jusqu' la superstition envers les
+organisations suprieures. Plus je me sens retourner la condition du
+travailleur vulgaire, plus j'ai de crainte et de respect pour ces tres
+frles et nerveux qui vivent d'lectricit, et qui semblent lire dans
+les mystres du monde surnaturel. J'ai une frayeur affreuse des
+fatalistes, des sorciers, des somnambules, des inspirs, des devins et
+des pythonisses. Si on frappe mon imagination par une apparence de
+sorcellerie ou de divinit, j'ai un tel got pour le prodigieux que je
+suis capable de me livrer l'trange et inexplicable attrait de la
+peur.
+
+Le pouvoir de Lavater sur moi et t immense si je l'eusse connu,
+puisque, du fond de la tombe, sa puissance intellectuelle, jointe tant
+de vertus et une si profonde sagesse, fait sur mon coeur une
+impression si vive et si absolue. Depuis que je suis confin dans cette
+retraite, le souvenir de tout ce qui m'est cher ne se prsente plus
+moi qu' travers le miroir magique qu'il a mis devant mes yeux. Je salue
+ l'aspect de vos spectres chris, mes amis! mes matres! les
+trsors de grandeur ou de bont qui sont en vous, et que le doigt de
+Dieu a rvls en caractres sacrs sur vos nobles fronts! La vote
+immense du crne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et
+si complte dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique facult
+domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont
+l'nergie ferait trembler si la dlicatesse exquise de l'intelligence ne
+rsidait dans la narine, la bont surhumaine dans le regard, et la
+sagesse indulgente dans les lvres; cette tte, qui est la fois celle
+d'un hros et celle d'un saint, m'apparat dans mes rves ct de la
+face austre et terrible du grand Lamennais. Ici le front est un mur
+roide et uni, une table d'airain, sige d'une vigueur indomptable et
+_sillonne_, comme celle d'verard, _entre les sourcils, de ces
+incisions perpendiculaires qui appartiennent exclusivement_, dit
+Lavater, _ des gens d'une haute capacit qui pensent sainement et
+noblement_. La chute rigide du profil et l'troitesse anguleuse de la
+face conviennent sans aucun doute la probit inflexible, l'austrit
+cnobitique, au travail incessant d'une pense ardente et vaste comme le
+ciel. Mais le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage
+change ma terreur en confiance, mon respect en adoration. Les voyez-vous
+se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frle, qui ont
+paru cependant comme des gants devant les Parisiens tonns, lorsque la
+dfense d'une sainte cause les tira dernirement de leur retraite, et
+les leva sur la montagne de Jrusalem pour prier et pour menacer, pour
+bnir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs
+de la loi jusque dans leur synagogue?
+
+Moi, je les vois sans cesse quand j'erre, le soir, dans les vastes
+chambres obscures de ma maison dserte. Je vois derrire eux Lavater
+avec son regard clair et limpide, son nez pointu, indice de finesse et
+de pntration, sa ressemblance ennoblie avec rasme, son geste paternel
+et sa parole misricordieuse et fervente. Je l'entends me dire: Va,
+suis-les, tche de leur ressembler, voil tes matres, voil tes guides;
+recueille leurs conseils, observe leurs prceptes, rpte les formules
+saintes de leurs prires. Ils connaissent Dieu, ils t'enseigneront ses
+voies. Va, mon fils, que tes plaies se gurissent, que tes blessures se
+ferment, que ton me soit purifie, qu'elle revte une robe nouvelle,
+que le Seigneur te bnisse et te remette au nombre de ses ouailles.
+
+Et puis, je vois passer aussi des fantmes moins imposants, mais pleins
+de grce ou de charme. Ce sont mes compagnons, ce sont mes frres. C'est
+vous surtout, mon cher Franz, que je place dans un tableau inond de
+lumire, apparition magique qui surgit dans les tnbres de mes soires
+mditatives. A la lueur des bougies, travers l'aurole d'admiration
+qui vous couronne et vous enveloppe, j'aime, tandis que vos doigts
+sment de merveilles nouvelles les merveilles de Weber, rencontrer
+votre regard affectueux qui redescend vers moi et semble me dire:
+Frre, me comprends-tu? c'est ton me que je parle.--Oui, jeune ami,
+oui, artiste inspir, je comprends cette langue divine et ne puis la
+parler. Que ne suis-je peintre du moins, pour fixer sur votre image ces
+clairs clestes qui l'embrasent et l'illuminent, lorsque le dieu
+descend sur vous, lorsqu'une flamme bleutre court dans vos cheveux, et
+que la plus chaste des muses se penche vers vous en souriant!
+
+Mais si je faisais ce tableau, je n'y voudrais pas oublier ce charmant
+personnage de Puzzi, votre lve bien-aim. Raphal et Tebaldeo, son
+jeune ami, ne parurent jamais avec plus de grce devant Dieu et devant
+les hommes que vous deux, mes chers enfants, lorsque je vous vis un
+soir, travers l'orchestre aux cent voix, quand tout se taisait pour
+couter votre improvisation, et que l'enfant, debout derrire vous,
+ple, mu, immobile comme un marbre, et cependant tremblant comme une
+fleur prs de s'effeuiller, semblait aspirer l'harmonie par tous ses
+pores et entr'ouvrir ses lvres pures pour boire le miel que vous lui
+versiez. On dit que les arts ont perdu leur posie; je ne m'en aperois
+gure, en vrit. Eh quoi! n'avons-nous pas pass de belles matines et
+de beaux soirs dans ma mansarde aux rideaux bleus, atelier modeste, un
+peu prs des neiges du toit en hiver, un peu rchauff la manire des
+plombs de Venise en t? Mais qu'importe? quelques gravures d'aprs
+Raphal, une natte de jonc d'Espagne pour s'tendre, de bonnes pipes, le
+spirituel petit chat Trozzi, des fleurs, quelques livres choisis, des
+vers surtout ( langue des dieux que j'entends aussi et ne puis parler
+non plus!), n'est-ce pas assez pour un grenier d'artiste? Lisez-moi des
+vers, improvisez-moi sur le piano ces dlicieuses pastorales qui font
+pleurer le vieux verard et moi, parce qu'elles nous rappellent nos
+jeunes ans, nos collines et les chvres que nous paissions. Laissez-moi
+savourer pendant ce temps l'ivresse du latakia, ou tomber en extase dans
+un coin derrire une pile de carreaux. N'avons-nous pas vu de beaux
+jours? n'avons-nous pas t de bons enfants du Dieu qui bnit les
+coeurs simples? n'avons nous pas vu fuir les heures, sans dsirer d'en
+hter le cours, comme font tous les hommes du sicle, pour arriver je
+ne sais quel but misrable d'ambition ou de vanit? Vous souvenez-vous
+de Puzzi assis aux pieds du saint de la Bretagne, qui lui disait de si
+belles choses avec une bont et une simplicit d'aptre? vous
+souvenez-vous d'verard plong dans un triste ravissement pendant que
+vous faisiez de la musique, et se levant tout coup pour vous dire de
+sa voix profonde: Jeune homme, vous tes grand! et de mon frre
+Emmanuel qui me cachait dans une des vastes poches de sa redingote pour
+entrer la chambre des pairs, et qui, en rentrant chez moi, me posait
+sur le piano, en vous disant: Une autre fois, vous mettrez mon cher
+frre dans un cornet de papier, afin qu'il ne drange pas sa
+chevelure. Vous souvenez-vous de cette blonde pri la robe d'azur,
+aimable et noble crature, qui descendit, un soir, du ciel dans le
+grenier du pote, et s'assit entre nous deux, comme les merveilleuses
+princesses qui apparaissent aux pauvres artistes dans les joyeux contes
+d'Hoffmann? Vous souvenez-vous de cette autre visite moins fantastique,
+mais grotesque en revanche, o nous nous conduismes en coliers
+effronts, au point que j'en ris encore, seul dans les tnbres de la
+nuit... Chut! les chos de la maison dserte, peu habitus une
+pareille inconvenance, s'veillent et me rpondent d'un ton irrit. Les
+dieux Lares se regardent avec tonnement et dlibrent de me
+chasser.--Pardon et soumission devant vous, htes mystrieux qui
+souffrez ici ma prsence! vous savez que je vous respecte et vous
+crains; vous savez que je n'ai pas ouvert les persiennes aux rayons du
+soleil depuis que j'habite parmi vous; vous savez que je n'ai pas relev
+les rideaux pour faire pntrer les regards profanes des voisins dans
+vos retraites sacres. Je n'ai pas bris les rameaux de la vigne qui
+tapisse les murs. J'ai lu le beau livre de Lavater avec prcaution et
+sans en essuyer la vnrable poussire. Je n'ai drang aucun meuble. Je
+n'ai pas cueilli les fleurs du prau. Je n'ai bris aucune plante. J'ai
+march sur la pointe du pied durant les nuits, pour ne point troubler la
+solennit de vos mystres. Ne me bannissez pas, dieux amis de l'homme
+pieux! n'envoyez point les larves et les lamies me tourmenter dans mon
+sommeil; et si vous m'apparaissez, que ce soit sous la forme des ombres
+de mes frres, avec leurs paroles de conseil et d'encouragement sur les
+lvres.
+
+Il est remarquable qu'tant excessivement poltron j'aime autant la vie
+d'anachorte. C'est que j'aime ma peur elle-mme; elle me dtache du
+monde rel, et les motions qu'elle me procure me font sentir vivement
+combien je suis spiritualiste dans mes croyances et dans mes
+superstitions. La nuit, quand la lune se couche derrire les flches
+d'architecture _flamboyante_ de la cathdrale, il passe, dans les
+pampres qui couronnent mon seuil, des brises soudaines qui ressemblent
+aux frissons convulsifs de la souffrance. Je songe alors aux mes du
+purgatoire, et je prie Dieu d'abrger leurs maux et leur attente.
+D'autres fois, lorsque je suis assis sous le tympan fleuronn de cette
+jolie porte gothique encadre de feuillage qui me rappelle les amours de
+Faust et de Marguerite, il arrive tout coup ct de moi, sans que je
+l'aie entendu venir, un gros chat noir, qui miaule d'une voix lamentable
+en me prsentant son dos hriss, d'o s'chappent des tincelles
+lectriques ds que j'y porte la main. C'est le chat du voisin qui vient
+par les toits et qui me rend le service gratuit de me dlivrer des rats
+insolents. Eh bien! malgr ses bons offices, ce matou a une figure
+diabolique; ses yeux luisent dans la nuit comme des charbons ardents, et
+ses contorsions ont quelque chose d'infernal. Je n'oserais refuser de
+lui gratter l'oreille et de lui lisser le dos, car je craindrais qu'il
+ne prt tout d'un coup sa vritable forme et qu'il ne s'envolt par les
+airs avec un grand clat de rire. Quand mme il n'y a ni chat ni brise
+dans le prau, il s'y fait des bruits tranges que j'ai t longtemps
+m'expliquer. C'est un croulement continuel de sable, qui, des tuiles du
+toit tombant dans les pampres, veille mille autres bruits dans leurs
+feuilles mues; c'est croire qu'une nue de sorcires et de manches
+balai prennent leurs bats sur les combles; mais c'est tout simplement
+la maison qui tombe en poussire, en attendant qu'elle tombe en ruine;
+elle se lzarde, s'caille, et chaque instant sme du gravier dans mes
+cheveux. Eh quoi! chre maison dserte, tu veux dj t'crouler! tu
+dureras donc si peu de temps? Asile sacr o j'ai mdit, seul et dans
+le silence, une si douce page de ma vie, seuil hospitalier que je veux
+baiser en partant, murailles sonores o j'ai, dormi si paisiblement sous
+l'aile de mon ange gardien; asile troit et simple, beau de propret et
+d'ordre au dedans, dlicieux d'abandon et de dsordre au dehors,
+n'tais-tu pas dj mon refuge et mon abri? ne m'appartenais-tu pas en
+quelque sorte, et ne te prfrais-je pas aux palais que les hommes
+recherchent? Ah! tu aurais suffi aux besoins et aux dsirs de ma vie
+entire. J'aurais lu les Pres de l'glise et les traits des saints sur
+la vie solitaire dans ta monastique enceinte! J'aurais fait ici de beaux
+rves de perfection, si faciles excuter loin des bruits du monde et
+des vains discours des hommes! je m'y serais purifi des souillures de
+la vie; je m'y serais enseveli comme dans un cercueil de marbre sans
+tache; j'aurais mis tes vieux murs et tes rideaux de vigne en fleur
+entre le sicle pervers et mon me timore. Je n'en serais sorti que
+pour essayer de bonnes oeuvres; j'y serais rentr ds que ma tche et
+t accomplie, afin de ne pas en commettre de mauvaises: et tu veux dj
+retourner la terre, des entrailles de laquelle les matriaux sont
+sortis? Fatigue d'obir aux volonts de l'homme, tu veux te briser et
+t'abattre pour te reposer, matire que la pense humaine avait anime!
+Et quand je repasserai ici, je ne trouverai peut-tre plus que des
+ruines cette place o j'ai salu des lambris hospitaliers!--Mais de
+quoi m'occup-je, insens! Insecte peine clos ce matin, je
+m'inquite de la destruction de la pierre et de la courte dure du
+ciment sculaire, quand ce soir je ne serai dj plus; je plains ces
+murs qui se fendent, et les rides qui s'amassent mon front, je ne les
+compte pas! Avant que ces herbes soient fltries, mes cheveux peut-tre
+auront quitt mon crne; avant que la gele du prochain hiver ait
+partag ces dalles, mon coeur se sera jamais glac dans la tombe.
+Qu'est-ce que la vie de l'homme dont il compte tous les instants,
+sachant que le dernier s'approche et qu'il n'y chappera pas? Ces murs,
+ces festons de lierre, ces tilleuls que le houblon embrasse, ces grands
+pignons qui semblent vouloir dchirer le ciel et que ronge l'humidit de
+la lune, tout cela songe-t-il la destruction? toutes ces choses
+entendent-elles le balancier de l'horloge? est-ce pour elles que le
+timbre impitoyable mesure et compte le temps? Il n'y a que toi ici,
+homme mlancolique, crature phmre et craintive, qui saches quelle
+heure il est; toi seul comprends cette voix lugubre qui part du clocher
+et qui coupe ta vie par petites portions gales, sans jamais s'arrter
+ou se ralentir. Va, prends ton bton et voyage; tu pourras revenir et
+trouver la maison debout. Telle qu'elle est, elle durera plus que toi;
+il faudra encore des annes pour l'anantir, un coup de vent te balayera
+peut-tre demain!
+
+ * * * * *
+
+La nuit dernire, un grand vacarme a troubl mon sommeil; on a sonn
+rompre la cloche, on a frapp enfoncer la porte. Enfin, travers le
+guichet, on m'a cri, comme dans les comdies:--Ouvrez, de par le
+roi.--Cette fois je n'ai pas eu peur; que peut-on craindre des hommes
+quand on a un passe-port en rgle dans sa poche? La gendarmerie a trouv
+le mien orthodoxe, et pourtant les rayons de lumire qu'on aperoit
+parfois le soir aux fentres de cette maison inhabite, le dner
+pythagorique qui passe tous les jours par le guichet, ont t pour
+quelques voisins un grand sujet de crainte et de scandale. D'abord la
+lumire m'avait fait passer pour un esprit; mais le dner, en rvlant
+mon existence matrielle, m'a donn l'air d'un conspirateur. Il a fallu
+aller, ce matin, rendre compte de ma conduite aux magistrats. Mon
+innocence a t bientt reconnue; mais j'ai appris, chemin faisant, que,
+pendant ma retraite, la face de la France avait t change. L'explosion
+d'une _machine infernale_, dont les rsultats ont t bien assez
+funestes par eux-mmes, a donn au despotisme de prtendus droits sur
+les plus purs ou sur les plus paisibles d'entre nos frres. On s'attend
+ des actes froces de ce pouvoir insolent qui s'intitule l'ordre et la
+justice. Allons, soit! Franz; la vie est la vie; il y aura souffrir,
+il y aura travailler tant qu'il y aura vivre. Un dsastre de plus ou
+de moins nous renversera-t-il? L'homme est libre par la volont de
+Dieu. On peut enchaner et faire prir le corps; on ne peut asservir
+l'homme moral. On dit qu'il y aura contre nos amis des sentences de mort
+et d'ostracisme; nous ne sommes rien en politique, nous autres, mais
+nous sommes les enfants de ceux qu'on veut frapper. Je sais qui vous
+suivrez sur l'chafaud ou dans l'exil; vous savez pour qui j'en ferai
+autant. Ainsi nous nous reverrons peut-tre, Franz, non plus comme
+d'heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes dans les riantes
+valles de la Suisse, ou dans les salles de concert, ou dans l'heureuse
+mansarde de Paris; mais bien sur l'autre rive de l'Ocan, ou dans les
+prisons, ou au pied d'un chafaud; car il est facile de partager le sort
+de ceux qu'on aime quand on est bien dcid le faire. Si faible et si
+obscur qu'on soit, on peut obtenir de la misricorde d'un ennemi qu'il
+vous tue ou qu'il vous enchane. Ils veulent faire des martyrs, dit-on:
+Dieu soit lou! notre cause est gagne. Bonjour, mon frre Franz; soyons
+gais; ce ne sont plus des temps de dsolation que ceux o l'on peut se
+dvouer pour quelqu'un et mourir pour quelque chose. Que peut-on nous
+ter, nous qui n'avons jamais rien demand au monde? Avons-nous
+quelque ambition folle dont il faudra gurir, quelque soif avide dont il
+faudra mourir? Malheureux sont ceux qui possdent; ils ne pourront
+jamais rien sur ceux qui s'abstiennent. Nous tera-t-on les uns aux
+autres? pourra-t-on nous empcher de vivre pour nos frres et de mourir
+avec eux?...
+
+Pendant que j'tais dehors, mon ami et mon hte de la maison dserte est
+revenu de la campagne. Il a fait faucher l'herbe de la cour, il a fait
+tailler la vigne; les fentres sont ouvertes le jour, et les mouches
+entrent dans les chambres; la maison est range selon lui; selon moi,
+elle est ravage. Ces mutilations, ce vandalisme, sont-ils un prsage de
+ce qui va se passer en France? Allons-y voir; je pars. O irai-je? je ne
+sais; l o quelqu'un des ntres aura besoin de celui qui n'a besoin de
+personne, si ce n'est de Dieu! Je reois de vos nouvelles par une lettre
+de Puzzi: vous avez un piano en nacre de perle; vous en jouez auprs de
+la fentre, vis--vis le lac, vis--vis les neiges sublimes du
+Mont-Blanc. Franz, cela est beau et bien; c'est une vie noble et pure
+que la vtre; mais si nos saints sont perscuts, vous quitterez le lac,
+et le glacier, et le piano de nacre, comme je quitte Lavater, les
+pampres verts et la maison dserte, et vous prendrez le bton du
+voyageur et le sac du plerin, comme je le fais maintenant en vous
+embrassant, en vous disant: Adieu, frre, et _ revoir_.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE PRINCE
+
+
+Car, enfin, quoi servons-nous? s'cria-t-il en se laissant tomber sur
+un banc de pierre en face du chteau. Quel noble emploi faisons-nous de
+nos facults? qui profitera de notre passage sur la terre?
+
+--Nous servons, lui rpondis-je en m'asseyant auprs de lui, ne point
+nuire. Les oiseaux des champs ne font point de projets les uns pour les
+autres. Chacun d'eux veille sa couve. La main de Dieu les protge et
+les nourrit.
+
+--Tais-toi, pote, reprit-il, je suis triste, et non mlancolique; je ne
+saurais jouer avec ma douleur, et les pleurs que je verse tombent sur un
+sable aride. Ne comprends-tu pas ce que c'est que la vertu? Est-ce une
+mare stagnante o pourrissent les roseaux, ou bien est-ce un fleuve
+imptueux qui se hte et se gonfle dans son cours pour arroser et
+vivifier sans cesse de nouveaux rivages? Est-ce un diamant dont l'clat
+doit s'enfouir dans un caillou, aux entrailles de la terre, ou bien une
+lumire qui doit jaillir comme un volcan et promener ses clarts
+magnifiques sur le monde?
+
+--La vertu n'est peut-tre rien de tout cela, lui dis-je: ni le diamant
+enseveli, ni l'eau dormante; mais encore moins le fleuve qui dborde ou
+la lave qui dvore. J'ai vu le Rhne prcipiter son onde imptueuse au
+pied des Alpes. Ses rives taient sans cesse dchires par son
+impatience, les herbes n'avaient pas le temps d'y crotre et d'y
+fleurir. Les arbres taient emports avant d'avoir acquis assez de force
+pour rsister au choc; les hommes et les troupeaux fuyaient sur la
+montagne. Toute cette contre n'tait qu'un long dsert de sable, de
+pierres et de ples buissons d'osier, o la grue, plante sur une de ses
+jambes ligneuses, craignait de s'endormir toute une nuit. Mais j'ai vu,
+non loin de l, de minces ruisseaux s'chapper sans bruit du sein d'une
+grotte ignore, et courir paisiblement sur l'herbe des prs qui
+s'abreuvait de leur eau limpide. Des plantes embaumes, croissaient au
+sein mme du flot paisible; et la bergeronnette penchait son nid sur ce
+cristal, o les petits, en se mirant, croyaient voir arriver leur mre
+et battaient des ailes. La vertu, prends-y garde, ce n'est pas le gnie,
+c'est la bont.
+
+--Tu te trompes, s'cria-t-il, c'est l'un et l'autre; qu'est-ce que la
+bont sans l'enthousiasme? qu'est-ce que l'intelligence sans la
+sensibilit? Toi, tu es bon, et moi je suis enthousiaste; crois-moi,
+nous ne sommes vertueux ni l'un ni l'autre.
+
+--Eh bien! contentons-nous, lui dis-je avec un soupir, de n'tre pas
+dangereux. Regarde ce palais, songe ceux qui l'habitent, et dis-moi si
+tu n'es pas rconcili avec toi-mme?
+
+--Hideuse consolation, rpondit-il d'un ton qui m'mut profondment. Eh
+quoi! parce qu'il y a des serpents et des chacals, il faut se glorifier
+d'tre une tortue! Non, mon Dieu! vous ne m'avez pas cr pour
+l'inertie; et plus le vice rampe et glapit autour de moi; plus je me
+sens le besoin d'tendre mes ailes et de frapper ces vils animaux du bec
+de l'aigle. Que veux-tu dire avec tes ruisseaux paisibles et tes grottes
+ignores? Penses-tu que la vertu soit comme ces poisons qui deviennent
+salutaires en se divisant? crois-tu que douze hommes de bien, vous
+l'obscurit et renferms dans les voies troites de la vie intrieure,
+soient plus utiles qu'un seul homme pieux qui voyage et qui exhorte? Le
+temps des patriarches n'est plus. Que les aptres se lvent; et qu'ils
+se fassent voir et entendre!
+
+--Patience! patience! lui dis-je; les aptres sont en route; ils vont
+par divers chemins et par petites troupes. Ils s'appellent de diffrents
+noms et se vtissent de diverses couleurs. Les plus fervents peut-tre,
+parce qu'ils ont t les plus prouvs, entonnent maintenant sur les
+grves de la mer Rouge, comme dans les noires cavernes de la montagne du
+Dauphin, leurs simples et sublimes cantiques:
+
+ Dieu! vos enfants vous aiment,
+ Ils seront forts et patients!
+
+Qu'importent leurs divisions, leurs erreurs, leurs revers et leurs
+fautes? Ils rpondent avec calme: Nous prirons, nous sommes des
+hommes; mais les ides ne meurent pas, et celle que nous avons jete
+dans le monde nous survivra. Le monde nous traite de fous, l'ironie nous
+combat, et les hues du peuple nous poursuivent; les pierres et les
+injures pleuvent sur nous, les plus hideuses calomnies ont attrist nos
+coeurs: la moiti de nos frres a fui pouvante; la misre nous
+ronge. Chaque jour notre faible troupeau diminue, et peut-tre pas un de
+nous ne restera-t-il debout pour saluer de loin les horizons de la terre
+promise. Mais nous avons sem dans l'univers intelligent une parole de
+vrit qui germera. Nous mourrons calmes et satisfaits sur le sable du
+dsert, comme ce peuple de Dieu qui couvrit de ses ossements les plaines
+sans fin de l'Arabie, et dont la nouvelle gnration arriva toute jeune
+aux vertes collines de Chanaan. Sont-ce l des paroles de fou? Et ce
+prtre qui, tout seul, un matin, croisa les bras sur sa poitrine, et
+debout, au milieu de sa prire, le front et les yeux levs vers le ciel,
+s'cria d'une voix forte: Christ! chaste amour! saint orgueil!
+patience! courage! libert! vertu! taient-ce l des paroles de prtre?
+Les murs de sa cellule en frmirent, et les anges mus dans le ciel
+s'crirent: Dieu puissant! une flamme brillante vient de jaillir
+l-bas de ce monde puis. Nous l'avons vue, et voici que l'clair
+traverse l'immensit et vient mourir tes pieds. N'abandonne pas encore
+ce monde-l, Dieu bon! car il en sort parfois un rayon qui peut
+rallumer le soleil dans son atmosphre obscurcie; de faibles cris, des
+sons pars, des plaintes, des aspirations percent de temps en temps la
+nue sombre qui l'enveloppe, et ces voix lointaines qui montent
+jusqu'ici attestent que la vertu n'est pas touffe encore dans le
+coeur des hommes infortuns. Ainsi parlent les anges, et sois sr,
+mon ami! qu'aucune de nos bonnes intentions n'est perdue. Dieu les voit,
+il entend la prire la plus humble, et, cette heure o nous parlons,
+ces toiles qui nous regardent et nous coutent lui rptent les paroles
+de ta souffrance et lui racontent les vertueuses angoisses de ton me.
+
+--O mon ami! s'cria-t-il en se jetant dans mes bras, pourquoi n'es-tu
+pas tous les jours ainsi? pourquoi tant de jours d'apathie ou d'aigreur?
+Pourquoi tant d'heures d'ironie ou de ddain?
+
+--Parce que je suis un homme d'une pauvre sant et d'une pauvre tte,
+lui dis-je, sujet la migraine et aux spasmes. Dieu me pardonne bien
+d'tre injuste et ingrat ces heures-l. Les reproches que j'adresse au
+ciel et la haine que je ressens pour les hommes retombent sur mon
+coeur comme un flot de bile corrosive, la puret des toiles n'en est
+pas ternie, et la Providence ne s'en meut pas. La fatigue opre en moi
+le retour de la rsignation, et il arrive, une ou deux fois par mois
+peut-tre, qu'entre la colre et l'imbcillit, je me sens dans une
+disposition bonne et calme, o je peux accepter et prier.
+
+--Eh bien! quand ton me arrive ces heures de calme et de soulagement,
+s'cria mon ami, cours t'enfermer dans ton grenier, prends une plume,
+cris! cris avec les larmes de tes yeux, avec le sang de ton coeur,
+et tais-toi le reste du temps. Quand tu souffres, viens avec nous; ne va
+pas te promener seul l-bas, le long des grottes humides, au clair de la
+lune; n'allume pas ta lampe minuit, et ne reste pas les coudes appuys
+sur ta table et le visage cach dans tes mains jusqu'au jour naissant.
+Ne nous dis plus qu'il y a des poques dans l'histoire o l'homme de
+bien doit se lier les pieds et les mains pour ne point agir. Ne nous dis
+pas que Simon Stylite tait un saint, et conviens que c'tait un fou.
+Ne nous dis pas que la vertu est comme la chastet des vestales et qu'il
+faut l'enterrer vivante pour la purifier. N'affecte pas cette tranquille
+indiffrence et cette inertie volontaire qui cachent mal tes
+dchirements nergiques. Ou, si tu dis tout cela, ne le dis qu' nous,
+qui essayerons de te combattre: ne le dis qu' moi, qui pleurerai avec
+toi et souffrirai moins en ne souffrant pas seul.
+
+Je serrai la main de mon ami, et lui rpondis aprs un moment
+d'motion:--Ne crois pourtant pas que ma seule indolence me fasse
+conseiller le repos mes ardents amis. Quand on peut empcher un
+forfait, c'est une lchet de s'en laver les mains comme Pilate; mais
+quand on est, comme nous, perdu dans la masse vulgaire, la raison, et
+peut-tre la conscience, commandent d'y rester. Que celui qui se sent
+investi d'une mission divine sorte des rangs; Dieu l'appelle, Dieu le
+soutiendra. Il guidera sa marche difficile au milieu des cueils; il
+l'clairera, dans les tnbres, du flambeau de la sagesse. Mais,
+dis-moi, combien crois-tu qu'il naisse de Christs dans un sicle?
+N'es-tu point effray et indign comme moi de ce nombre exorbitant de
+rdempteurs et de lgislateurs qui prtendent au trne du monde moral?
+Au lieu de chercher un guide et d'couter avidement ceux dont la parole
+est inspire, l'espce humaine tout entire se rue vers la chaire ou la
+tribune. Tous veulent enseigner; tous se flattent de parler mieux et de
+mieux savoir que ceux qui ont prcd. Ce misrable murmure qui plane
+sur notre ge n'est qu'un cho de paroles vides et de dclamations
+sonores, o le coeur et l'esprit cherchent en vain un rayon de chaleur
+et de lumire. La vrit, mconnue et dcourage, s'engourdit ou se
+cache dans les mes dignes de la recevoir. Il n'est plus de prophtes,
+il n'est plus de disciples. Le peuple gar est plus orateur que les
+envoys de Dieu. Tous les lments de force et d'activit marchent en
+dsordre et s'arrtent paralyss dans le choc universel. Nous
+arriverons, dis-tu; mais dans combien de temps? Eh bien! rsignons-nous,
+attendons! Pour se faire jour avec les bras et le flambeau dans cette
+multitude aveugle et impotente, il faudrait massacrer et incendier
+autour de soi. Ne sais-tu pas cela? Par combien de dsastres certains ne
+faudrait-il pas tablir un succs douteux! combien de crimes faut-il
+commettre envers la socit pour lui faire accepter un bienfait! Cela ne
+convient point des paysans comme nous, mon ami! et quand je vois un
+homme suprieur, ouvrir la bouche pour parler, ou avancer le bras pour
+agir, je tremble encore et je l'interroge d'un regard mfiant et svre
+qui voudrait fouiller aux profondeurs de sa conscience. O Dieu! par
+quelles austres rflexions, par quelles preuves sanctifiantes ne
+faudrait-il pas se prparer jouer un rle sur la scne du monde! Que
+ne faudrait-il pas avoir tudi, que ne faudrait-il pas avoir senti!
+Tiens, plantons dans notre jardin vingt-sept varits de dahlias, et
+tchons d'approfondir les moeurs du cloporte. N'aventurons pas notre
+intelligence au del de ces choses, car la conscience n'est peut-tre
+pas assez forte en nous pour commander l'imagination. Contentons-nous
+d'tre probes dans cette existence borne o la probit nous est facile.
+Soyons purs, puisque tout nous y convie au sein de nos familles et sous
+nos toits rustiques. N'allons pas risquer notre petit bagage de vertu
+sur cette mer houleuse o tant d'innocences ont pri, o tant de
+principes ont chou. N'es-tu pas saisi d'un invincible dgot et d'une
+secrte horreur pour la vie active, en face de ce chteau o tant
+d'immondes projets et d'troites sclratesses germent et closent
+incessamment dans le silence de la nuit? Ne sais-tu pas que l'homme qui
+demeure l joue depuis soixante ans les peuples et les couronnes sur
+l'chiquier de l'univers? Qui sait si, la premire fois que cet homme
+s'est assis une table pour travailler, il n'y avait pas dans son
+cerveau une honnte rsolution, dans son coeur un noble sentiment?
+
+--Jamais! s'cria mon ami; ne profane pas l'honntet par une telle
+pense; cette lvre convexe et serre comme celle d'un chat, unie une
+lvre large et tombante comme celle d'un satyre, mlange de
+dissimulation et de lascivet; ces linaments mous et arrondis, indices
+de la souplesse du caractre; ce pli ddaigneux sur un front prononc,
+ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de constrastes sur une
+physionomie humaine rvlent un homme n pour les grands vices et pour
+les petites actions. Jamais ce coeur n'a senti la chaleur d'une
+gnreuse motion, jamais une ide de loyaut n'a travers cette tte
+laborieuse; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosit
+si rare, que le genre humain, tout en le mprisant, l'a contempl avec
+une imbcile admiration. Je te dfie bien de t'abaisser au plus
+merveilleux de ses talents! Invoquons le Dieu des bonnes gens, le Dieu
+qui bnit les coeurs simples!
+
+Ici mon ami s'arrta d'un air ironiquement joyeux, et, aprs quelques
+instants de silence, il reprit:--Quand je pense aux ides qui viennent
+de nous occuper en ce lieu, presque sous les fentres du plus grand
+fourbe de l'univers, nous, pauvres enfants de la solitude, dont tous
+les rves, tous les soucis tendent rendre notre honntet contagieuse,
+il me prend envie de me moquer de nous; car nous voici pleurant de
+tendresse pour l'humanit qui nous ignore, et qui nous repousserait si
+nous allions l'endoctriner, tandis qu'elle s'incline et se courbe sous
+la puissance intellectuelle de ceux qui la dtestent et la mprisent.
+Vois un peu la face immobile et ple de ce vieux palais! coute, et
+regarde: tout est morne et silencieux; on se croirait dans un cimetire.
+Cinquante personnes au moins habitent ce corps de logis. Quelques
+fentres sont peine claires; aucun bruit ne trahit le sjour du
+matre, de sa socit ou de sa suite. Quel ordre, quel respect, quelle
+tristesse dans son petit empire! Les portes s'ouvrent et se ferment sans
+bruit, les valets circulent sans que leurs pas veillent un cho sous
+ces votes mystrieuses, leur service semble se faire par enchantement.
+Regarde cette croise plus brillante travers laquelle se dessine le
+spectre incertain d'une blanche statue; c'est le salon. L sont runis
+des chasseurs, des artistes, des femmes blouissantes, des hommes la
+mode, ce que la France peut-tre a de plus exquis en lgance et en
+grce. Entend-on sortir de cette runion un chant, un rire, un seul
+clat de voix attestant la prsence de l'homme? Je gage qu'ils vitent
+mme de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une
+pense sous ces lambris o tout est silence, mystre, pouvante secrte.
+
+Il n'est point un valet qui ose ternuer, pas un chien qui sache aboyer.
+Ne te semble-t-il pas que l'air, autour de ces tourelles mauresques, est
+plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le chtelain aurait-il
+impos silence au vent du soir et au murmure des eaux? Peut-tre a-t-il
+des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux
+Denys dans ses Latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une
+opinion et faire servir cette dcouverte ses purils et tnbreux
+projets. Voici, je crois, le roulement d'une voiture sur le sable fin
+de la cour. C'est le matre qui rentre; onze heures viennent de sonner
+l'horloge du chteau. Il n'est point de vie plus rgulire, de rgime
+plus strictement observ, d'existence plus avarement choye que celle de
+ce renard octognaire. Va lui demander s'il se croit ncessaire la
+conservation du genre humain, pour veiller la sienne si ardemment! Va
+lui raconter que vingt fois le jour il te prend envie de te brler la
+cervelle, parce que tu crains d'tre ou de rester inutile, parce que tu
+t'effrayes de vivre sans vertu; et tu le verras sourire avec plus de
+mpris qu'une prostitue qui une vierge pieuse irait se confesser de
+quelque tideur ou de quelque billement durant les offices divins.
+Demande par quel dvouement, par quelles bonnes actions sa journe est
+occupe; ses gens te diront qu'il se lve a onze heures, et qu'il passe
+quatre heures sa toilette (temps perdu essayer sans doute de rendre
+quelque apparence de vie cette face de marbre, que la dissimulation et
+l'absence d'me ont ptrifie bien plus encore que la vieillesse). A
+trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture seul avec son
+mdecin, et va se promener dans les alles solitaires de sa garenne
+immense. A cinq heures, on lui sert le plus succulent et le plus savant
+dner qui se fasse en France. Son cuisinier est, dans sa sphre, un
+personnage aussi rare, aussi profond, aussi admir que lui. Aprs ce
+festin, dont chaque service est solennellement annonc par les fanfares
+de ses chasseurs, le prince accorde quelques instants sa famille, sa
+petite cour. Chaque mot exquis, misricordieusement man de ses lvres,
+va frapper des fronts prosterns. Un saint canonis n'inspirerait pas
+plus de vnration une communaut de dvotes. A l'entre de la nuit,
+le prince remonte en voiture avec son mdecin et fait une seconde
+promenade. Le voici qui rentre, et sa fentre s'illumine l-bas, dans
+cet appartement recul gard par ses laquais, en son absence, avec une
+affectation de mystre si solennelle et si ridicule. Maintenant il va
+travailler jusqu' cinq heures du matin. Travailler!... O lune, ne te
+lve pas encore! cache ton rayon timide derrire les noirs horizons de
+la fort! Rivire, suspends ton cours dj si lent et si pauvre.
+Feuilles, ne tremblez pas au front des arbres; grillons de la prairie,
+lzards des murailles, couleuvres des buissons, n'agitez pas l'herbe, ne
+soulevez pas les rameaux du lierre et de la scolopendre, ne faites pas
+crier les feuilles sches et les tiges cassantes de l'ortie et du
+coquelicot. Nature entire, fais-toi muette et immobile comme la pierre
+du spulcre: le gnie de l'homme s'veille, sa puissance doit t'effrayer
+et te frapper de respect; le plus habile et le plus important des
+princes de la terre va se courber sur une table, la lueur d'une lampe,
+et du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de l'Olympe, il va
+remuer le monde avec le froncement de son sourcil.
+
+Misres, vanits humaines! superbes purilits, orgueilleuses
+niaiseries! qu'a donc produit cet homme tonnant depuis soixante annes
+de veilles assidues et de travaux sans relche? Que sont venus faire
+dans son cabinet les reprsentants de toutes les puissances de la terre?
+Quels importants services ont donc reu de lui tous les souverains qui
+ont possd et perdu la couronne de France depuis un demi-sicle?
+Pourquoi le doucereux regard de cet homme a-t-il toujours inspir une
+inconcevable terreur? Pourquoi tous les obstacles se sont-ils aplanis
+sous ses pas? Quelles rvolutions a-t-il opres ou paralyses? quelles
+guerres sanglantes, quelles calamits publiques, quelles scandaleuses
+exactions a-t-il empches? Il tait donc bien ncessaire, ce voluptueux
+hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conqurant
+jusqu'au dvot born, nous aient impos le scandale et la honte de son
+lvation? Napolon, dans son mpris, le qualifiait par une mtaphore
+soldatesque et d'un cynisme nergique; et Charles X, dans ses jours
+d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui: _C'est pourtant un prtre
+mari!_ Les a-t-il arrts dans leurs chutes terribles, ces matres
+tour tour par lui aduls et trahis? O sont ses bienfaits? o sont ses
+oeuvres? Nul ne sait, nul ne peut, ne doit ou ne veut dclarer quels
+titres l'homme d'tat invitable possde la puissance et la gloire;
+ses actes les plus brillants sont envelopps de nuages impntrables,
+son gnie est tout entier dans le silence et la feinte. Quelles
+turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie?
+Conois-tu rien cette manire de gouverner les peuples sans leur
+permettre de s'occuper de la gestion de leurs intrts et d'entrevoir
+seulement l'avenir qu'on leur prpare? Voici les intendants et les
+rgisseurs qu'on nous donne et qui l'on confie, sans nous consulter,
+nos fortunes et nos vies! Il ne nous est pas permis de rviser leurs
+actes et d'interroger leurs intentions. De graves mystres s'agitent sur
+nos ttes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y
+atteindre. Nous servons d'enjeu des paris inconnus dans les mains de
+joueurs invisibles: spectres silencieux qui sourient majestueusement en
+inscrivant nos destines dans un carnet.
+
+--Et que dis-tu, m'criai-je, de l'imbcillit d'une nation qui supporte
+cet infme tripotage et qui laisse signer de son nom, de son honneur et
+de son sang d'infmes contrats qu'elle ne connatra seulement pas?
+N'as-tu pas envie de monter ton tour sur le thtre politique?
+
+--Plus mes semblables sont avilis, rpondit-il, plus je voudrais les
+relever. Je ne suis pas dcourag pour eux. Laisse-moi m'indigner mon
+aise contre cet homme impntrable qui nous a fait marcher comme des
+pions sur son damier, et qui n'a pas voulu dvouer sa puissance notre
+progrs. Laisse-moi maudire cet ennemi du genre humain qui n'a possd
+le monde que pour larroner une fortune, satisfaire ses vices et imposer
+ ses dupes dpouilles l'avilissante estime de ses talents iniques. Les
+bienfaiteurs de l'humanit meurent dans l'exil ou sur la croix; et toi,
+tu mourras lentement et regret dans ton nid, vieux vautour chauve et
+repu! Comme la mort couronne tous les hommes clbres d'une aurole
+complaisante, tes vices et tes bassesses seront vite oublis; on se
+souviendra seulement de tes talents et de tes sductions. Homme
+prestigieux, flau que le matre du monde repoussa du pied et jeta sur
+la terre comme Vulcain le boiteux, pour y forger sans relche une arme
+inconnue au fond des cavernes inaccessibles, tu n'auras rien dire au
+grand jour du jugement. Tu ne seras pas mme interrog. Le Crateur, qui
+t'a refus une me, ne te demandera pas compte de tes sentiments et de
+tes passions.
+
+--Quant moi, je le pense, interrompis-je, je suis convaincu que, chez
+certains hommes, le coeur est si chtif, si lent et si strile, que
+nulle affection n'y saurait germer. Ils semblent prouver des
+attachements plus durables que les autres, et leurs relations sont en
+effet solidement tablies. L'gosme, l'intrt personnel les ont
+forms; l'habitude et la ncessit les maintiennent. N'estimant rien, de
+tels hommes ne rencontrent jamais les dceptions qui nous abreuvent,
+nous pauvres rveurs, qui ne pouvons aimer sans revtir l'objet de notre
+affection d'une grandeur idale. Nous nous trompons souvent, souvent il
+nous arrive d'craser avec colre ce que nous avons caress. Mais
+l'honneur, mais la foi aux serments, mais les scrupules de la probit,
+ne sont, aux yeux du diplomate, que des ressorts propres imprimer
+certains mouvements quelque rouage connu de lui seul; il sait les
+presser propos et les faire servir, leur insu, l'accomplissement
+de l'oeuvre d'iniquit dont lui seul possde le secret. Cela s'appelle
+_voir de haut_ en politique. Si l'homme pur s'claire de l'immoralit du
+diplomate, s'il s'assouplit en se corrompant, il est chaque jour plus
+apprci de son matre; car, en diplomatie, ce qui est le plus utile est
+le plus estimable. Les mots ont un autre sens, les principes ont un
+autre aspect, les sentiments une autre forme dans ce monde-l que dans
+le ntre. Au reste, il n'est pas si difficile qu'on le pense
+d'atteindre aux sublimits de cette science immonde; il ne s'agit que de
+mettre sa conscience sous ses pieds et de prendre exactement rebours
+tous les principes de la morale universelle. Cela, il est vrai, serait
+impossible plusieurs dans la pratique; mais si nous voulions tous deux
+jouer une scne de comdie pour divertir nos amis, je gage qu'avec un
+peu de hardiesse et un certain choix de mots adroitement expressifs,
+prudemment intelligibles, de ces mots de moyenne porte, comme la langue
+franaise peut en offrir beaucoup, nous saurions habiller trs-dcemment
+d'impudents sophismes, et nous donner sur un thtre des airs d'hommes
+d'tat sans beaucoup d'tude et sans la moindre invention. Nos amis nous
+comprendraient et riraient; mais si quelque niais bien ignorant venait
+nous couter, sois sr qu'il nous prendrait pour de trs-grands hommes,
+et qu'il s'en retournerait chez lui branl, surpris, plein de doutes,
+avec la conscience malade et dj demi paralyse, avec le mauvais
+instinct dj veill, frmissant d'espoir l'ide de quelque larcin
+permis, de quelque injustice excusable, et surtout avec la tte farcie
+de nos jolies phrases de cour, les rptant ses amis, les apprenant
+par coeur ses enfants, sans s'apercevoir que le vol, le rapt et
+l'assassinat sont au bout de ces maximes lgantes. Ou bien, pour peu
+que ce niais ft clair, on le verrait se frotter les mains, affecter
+un sourire sardonique, un regard mystrieux, dcocher, dans la
+conversation intime, quelqu'un de nos gracieux prceptes d'infamie, et
+recueillir autant de mystrieux regards d'approbation, autant de
+sardoniques sourires de sympathie qu'il y aurait de ses pareils autour
+de lui. Je ne me rvolte gure contre l'existence invitable de ces
+sclrats d'lite qui la Providence, dans ses secrets desseins, laisse
+accomplir leur mission sur la terre. La fatalit agit directement sur
+les hommes remarquables, soit dans le bien, soit dans le mal. Il n'est
+pas besoin qu'elle s'occupe du vulgaire. Le vulgaire obit
+l'impulsion de ces leviers qu'une main invisible met en mouvement. C'est
+contre cette classe impotente et stupide, contre cette vase dormante qui
+se laisse remuer et creuser, produisant tout ce qu'on y plante, sans
+savoir pourquoi, sans demander quelle racine vnneuse ou salutaire on
+enfonce dans ses flancs gras et inertes, c'est contre ces forts de
+ttes de chardon que le vent penche et relve son gr, que je
+m'indigne, moi qui veux rester dans la foule et qui ne peux supporter
+son poids, son murmure et son ineptie. C'est contre ces moutons deux
+pieds qui contemplent les hommes d'tat dans une lourde stupfaction,
+et, s'tonnant de se voir tondre si lestement, se regardent et se
+disent: Voil de fiers hommes! et que nous voil bien tondus! O
+butors! vos pourceaux crient et ne s'amusent pas admirer les ciseaux
+qui les chtrent.
+
+On ouvrit une fentre: c'tait celle du prince.--Depuis quand les
+cadavres ont-ils chaud? dit mon ami en baissant la voix; depuis quand
+les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir? Quelles sont ces
+deux ttes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la
+lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son... comment dirai-je?
+car je ne profanerai pas le nom d'_ami_ dont se targue M. de M... devant
+les serviteurs et les subalternes. C'est un titre d'ailleurs qu'il ne se
+permettrait pas sans doute de prendre en prsence du matre: car
+celui-ci doit sourire tous les mots qui reprsentent des sentiments.
+Pour me servir d'un terme de leur mtier, je dirai que M. de M... est
+l'_attach_ du prince, quoique ses fonctions auprs de lui se bornent
+admirer et crire sur un album tous les mots qui sortent depuis
+quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t'offre
+pour exemple, et qu'il faudra commenter dans le rle que nous jouerons,
+si tu veux, au carnaval prochain, entre deux paravents, avec une
+toilette convenable, un maintien grave, des btons dans nos manches et
+des planches dans le dos, pour empcher tout mouvement inconsidr du
+corps ou des bras; nous aurons des masques de pltre, et la scne
+commencera par ces mmorables paroles historiques:--_Mfions-nous de
+notre premier mouvement, et n'y cdons jamais sans examen, car il est
+presque toujours bon_. Qui croirait que la sclratesse rige en
+doctrine de bonne compagnie, chose neuve par elle-mme, et d'un effet
+piquant, et aussi son pdantisme et ses lieux communs? Mais coute ce
+cri rauque; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de
+rendre l'esprit? Je me trompe, c'est le cri de la chouette qui part des
+grands bois. Bien! chante plus fort, oiseau de malheur, crieuse de
+funrailles!... Ah! monseigneur, voil une voix que vous ne sauriez
+faire rentrer dans la gorge de l'insolent. Entendez-vous ce refrain
+brutal des cimetires qui ne respecte rien, et qui ose dire un homme
+comme vous que tous les hommes meurent, sans y ajouter le _presque_ du
+prdicateur de la cour?
+
+--Ton indignation est acerbe, lui dis-je, et ta colre est cruelle. Si
+cet homme pouvait nous entendre, voici comment je lui parlerais: Que
+Dieu prolonge tes jours, vieillard infortun! mtore prt rentrer
+dans la nuit ternelle! lumire que le destin promena sur le monde, non
+pour conduire les hommes vers le bien, mais pour les garer dans le
+labyrinthe sans fin de l'intrigue et de l'ambition! Dans ses desseins
+impntrables, le ciel t'avait refus ce rayon mystrieux que les hommes
+appellent une me, reflet ple, mais pur, de la Divinit, clair qui
+luit parfois dans nos yeux et nous laisse entrevoir l'immortelle
+esprance, chaleur douce et suave qui ranime de temps en temps nos
+esprits abattus, amour vague et sublime, motion sainte qui nous fait
+dsirer le bien avec des larmes dlicieuses, religieuse erreur qui nous
+fait har le mal avec des palpitations nergiques. tre sans nom, tu fus
+pourvu d'un cerveau immense, de sens avides et dlicats; l'absence de ce
+quelque chose d'inconnu et de divin qui nous fait hommes te fit plus
+grand que le premier d'entre nous, plus petit que le dernier de tous.
+Infirme, tu marchas sur les hommes sains et robustes; la plus vigoureuse
+vertu, la plus belle organisation n'tait devant toi qu'un roseau
+fragile; tu dominais des tres plus nobles que toi; ce qui te manquait
+de leur grandeur fit la tienne; et te voil sur le bord d'une tombe qui
+sera pour toi creuse et froide comme celle de la vipre. Ton souffle
+tait comme ton sein ptrifi. Derrire cette fosse entr'ouverte, il n'y
+a rien pour toi, pas d'espoir peut-tre, pas mme de dsir d'une autre
+vie. Infortun! l'horreur de ce moment sera telle qu'elle expiera
+peut-tre tous les maux que tu as faits. Ton approche tait funeste,
+dit-on; ton regard fascinait comme la brise des matines d'avril, qui
+dessche les bourgeons et les fleurs, et les sme au pied des arbres
+attrists. Ta parole fltrissait l'esprance et la candeur au front des
+hommes qui t'approchaient. Combien as-tu effeuill de frais boutons?
+combien as-tu foul aux pieds de saintes croyances et de douces
+chimres, problme vivant, nigme face humaine? Combien de lches
+as-tu faits? combien de consciences as-tu fausses ou ananties? Eh
+bien! si les joies de ta vieillesse se bornent aux satisfactions de la
+vanit encense, aux rares jouissances de la gourmandise blase, mange,
+vieillard, mange, et respire l'odeur de l'encens mle celle des mets.
+Qui pourrait t'envier ton sort et t'en souhaiter un pire? Pour nous, qui
+te plaignons autant d'avoir vcu que d'avoir mourir, nous prierons
+pour qu' ton lit de mort les adieux de ta famille, les larmes de
+quelque serviteur ingnu, n'veillent pas en toi un mouvement de
+sensibilit ou d'affection inconnue; pour qu'il ne jaillisse pas une
+tincelle du caillou qui te servait de coeur. Nous prierons afin que
+tu t'teignes sans avoir jamais pris feu au rayon du soleil qui fait
+aimer, afin que ton oeil sec ne s'humecte point, que ton pouls ne
+batte pas, que tu ne sentes pas ce tressaillement que l'amour, l'espoir,
+le regret ou la douleur veillent en nous; afin que tu ailles habiter
+les flancs humides de la terre, sans avoir senti, sa surface, la
+chaleur de la vgtation et le mouvement de la vie; afin qu'au moment de
+rentrer dans l'ternel nant, tu ne sentes pas la torture du dsespoir,
+en voyant planer au-dessus de toi ces mes que tu niais avec mpris,
+essences immortelles que tu te vantais d'avoir crases sous tes pieds
+superbes, et qui monteront vers les cieux quand la tienne s'vanouira
+comme un vain souffle; nous prierons alors afin que ton dernier mot ne
+soit pas un reproche Dieu, auquel tu ne croyais pas!
+
+Une forme blanche et lgre traversa l'angle du tapis vert et nous la
+vmes monter l'escalier extrieur de la tourelle l'autre extrmit du
+chteau.--Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste voque par toi,
+qui vient danser et s'battre au clair de la lune pour dsesprer
+l'impie?--Non, cette me, si c'en est une, habite un beau corps.--Ah!
+j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que...--Ne rpte pas
+cela, lui dis-je en l'interrompant; pargne mon imagination ces
+tableaux hideux et ces soupons horribles. Ce vieillard a pu concevoir
+la pense d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle,
+c'est impossible. Si la dbauche rampante ou la sordide avarice habitent
+des tres si sduisants et se cachent sous des formes aussi pures,
+laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans
+fiel, de bons villageois. Ami, ne laissons pas fltrir si aisment ce
+que nous possdons encore d'motions douces et de sourires dans l'me.
+Ne disons pas notre coeur ce que notre raison souponne, laissons
+nos yeux blouis lui commander la sympathie. Vous tes trop charmante,
+madame la duchesse, pour n'tre pas honnte et bonne.--Eh bien! soit:
+vous tes bonne autant que belle, madame la duchesse, s'cria mon ami en
+souriant; c'est ce que je me persuadais volontiers, ce matin, en vous
+voyant passer. J'tais couch sur l'herbe du parc, l'ombre des arbres
+resplendissants de soleil; travers ce feuillage transparent de
+l'automne, vous sembliez darder des rayons dors dans la brise chaude
+et moite du midi. Vtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe
+de Diane, vous voliez, emporte par un beau cheval, dans un tilbury
+souple et lger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide;
+et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on),
+jaillissaient des clairs magiques; je ne savais pas encore que vous
+tiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de
+courir le long de l'alle que vous suiviez pour vous voir plus
+longtemps. Mais depuis, je suis entr dans votre chambre et, ce portrait
+plac dans les rideaux de votre lit...--Cela seul, repris-je,
+m'empcherait de mal interprter le sentiment ingnu d'une
+reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection
+lgitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et
+si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beaut, avec cette
+dmarche fire et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces
+manires affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade; la beaut,
+la bont chez une femme s'appellent et se soutiennent! Le Dieu des
+bonnes gens que tu invoquais tout l'heure, je l'invoque aussi pour
+qu'il me prserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous
+des dehors si touchants, un insecte immonde dans le calice d'une fleur
+embaume! Non, Paul, retournons au village avec cette jolie apparition
+de duchesse dans la mmoire; et si nous crivons jamais quelque roman de
+chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses
+belles dents, de son beau regard et du soleil du parc midi.
+
+Nous quittmes le banc de pierre, et mon ami, revenant sa premire
+ide, me dit:--D'o vient donc que les hommes (et moi tout le premier,
+en dpit de moi-mme) sont si jaloux des dons de l'intelligence?
+Pourquoi ceux-l seuls obtiennent-ils des couronnes immortelles sans le
+secours d'aucune vertu, tandis que la plus pure honntet, la bont la
+plus tendre, demeurent ensevelies dans l'oubli, si le gnie ou le
+talent ne les accompagne? Sais-tu que cela est triste et prouverait
+des mes chancelantes que la vertu est peine perdue ici-bas?--Si tu la
+considres comme une peine, lui rpondis-je, c'est en effet une peine
+perdue. Mais n'est-ce pas une ncessit douce, une condition de
+l'existence, dans les coeurs qui l'ont comprise de bonne heure et de
+bonne foi? Les hommes la paient d'ingratitude, parce que les hommes sont
+borns, crdules, oisifs, parce que l'attrait de la curiosit l'emporte
+chez eux sur le sentiment de la reconnaissance et sur l'amour de la
+vrit; mais en servant l'humanit, n'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut
+esprer sa rcompense? Travailler pour les hommes dans le seul but
+d'tre port en triomphe, c'est agir en vue de sa propre vanit, et
+cette sorte d'mulation doit s'teindre et se perdre ds les premiers
+mcomptes qu'elle rencontre. N'attendons jamais rien pour nous-mmes
+quand nous entrons dans cette route aride du dvouement. Tchons d'avoir
+assez de sensibilit pour pleurer et pour jouir de nos revers et de nos
+succs. Que notre propre coeur nous suffise, que Dieu le renouvelle et
+le fortifie quand il commence s'puiser!
+
+--Pourtant, je t'avoue, me dit mon ami suivant en lui-mme le fil de sa
+rverie, que je ne puis pas me dfendre d'aimer ce Bonaparte, ce flau
+de premier ordre devant l'ombre duquel tous les flaux secondaires, mis
+en cendre par lui, paraissent dsormais si petits et si peu mchants.
+C'tait un grand tueur d'hommes, mais un grand charpentier, un hardi
+btisseur de socits; un conqurant, hlas! oui, mais un lgislateur!
+Cela ne rpare-t-il point les maux de la destruction? Faire des lois,
+n'est-ce pas un plus grand bien que tuer des hommes n'est un grand mal?
+Il me semble voir un grand agriculteur, une divinit bienfaisante
+(Bacchus arrivant dans l'Inde, ou Crs abordant en Sicile), arm du fer
+et du feu, aplanissant le sol, perant les montagnes, renversant les
+hautes bruyres, brlant les forts, et semant sur tout cela, sur les
+dbris et sur la cendre, des plantes nouvelles destines des hommes
+nouveaux, le vigne et le bl, des bienfaits inpuisables pour
+d'inpuisables gnrations.
+
+--Il n'est pas prouv, lui rpondis-je, que ces lois soient durables;
+mais, en admettant cela, je ne saurais aimer l'homme dont Dieu s'est
+servi comme d'une massue pour nous donner une nouvelle forme. J'ai t
+fascin dans mon enfance, comme les autres, par la force et l'activit
+de cette machine bouleversements qu'on gratifie du titre de grand
+homme, ni plus ni moins que Jsus ou Mose. Puisque la langue humaine ne
+sait pas distinguer les bienfaiteurs de l'humanit de ses flaux,
+puisque l'pithte de _bon_ est presque un terme de mpris et que la
+mme appellation de _grand_ s'applique un peintre, un lgislateur,
+un chef de soldats, un musicien, un dieu et un comdien, un
+diplomate et un pote, un empereur et un moine, il est fort simple
+que les enfants, les femmes et le peuple ignorant s'y mprennent et se
+soient mis crier: Vive Napolon! en 1810, avec autant d'enthousiasme
+qu'on en met aujourd'hui Venise crier: Vive le patriarche! L'un
+faisait des veuves et des orphelins; c'tait un puissant monarque.
+L'autre nourrit la veuve et l'orphelin; c'est un prtre modeste.
+N'importe, tous deux sont de grands hommes.
+
+--En effet, rpondit mon ami, cet enthousiasme aveugle qui couronne sans
+distinction le gnie, la charit, le courage, le talent, ressemble
+plutt une excitation maladive qu' un sentiment raisonn. Mais
+sais-tu qu'il y aurait bien peu de grands hommes dans le monde si l'on
+n'accordait ce titre qu'aux hommes de bien?
+
+--Je le sais; mais qu'on les appelle comme on voudra, ce sont les seuls
+hommes que j'estime, pour lesquels je puisse me passionner, et que je
+veuille inscrire dans les fastes de la grandeur humaine. J'y ferai
+entrer les plus humbles, les plus ignors, jusqu' l'abb de
+Saint-Pierre avec son systme de paix universelle, jusqu'au dieu
+Enfantin, malgr son habit ridicule et ses fantasques utopies; tous ceux
+qui quelques lumires auront uni de consciencieuses tudes, de
+patientes rflexions, des sacrifices ou des travaux destins rendre
+l'homme meilleur et moins malheureux. Je serai indulgent pour leurs
+erreurs, pour les misres de la condition humaine plus ou moins
+saillantes en eux; je leur remettrai beaucoup de fautes, comme il fut
+fait Madeleine, s'il m'est prouv qu'ils ont beaucoup aim. Mais ceux
+dont l'intention est froide et superbe, ces hommes altiers qui btissent
+pour leur gloire et non pour notre bonheur, ces lgislateurs qui
+ensanglantent le monde et opprimentles peuples pour avoir un terrain
+plus vaste et y construire d'immenses difices; qui ne s'inquitent ni
+des larmes des femmes, ni de la faim des vieillards, ni de l'ignorance
+funeste o s'lvent les enfants; ces hommes qui ne cherchent que leur
+grandeur personnelle, et qui croient avoir fait une nation grande parce
+qu'ils l'ont faite active, ambitieuse et vaine comme eux: je les nie, je
+les raie de mon tableau: j'inscris notre cur la place de Napolon.
+
+--Comme tu voudras, rpondit mon ami qui ne m'coutait plus. La nuit
+tait si belle que son recueillement me gagna. Des clairs de chaleur
+blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs ples
+les flancs noirs des forts tendues sur les collines. L'air tait frais
+et pntrant sans tre froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre,
+et aucun roi ne possde un parc plus pittoresque, des arbres d'une
+vgtation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et onduls sur des
+mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une
+oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en
+laissent pas souponner l'approche. On tombe tout coup dans un ravin
+hriss de rochers et de forts, dans des jardins royaux du milieu
+desquels s'lve un palais espagnol lgant et potique, qui se mire du
+haut des rochers dans les eaux d'une rivire bleue. Il semble qu'on
+soit arriv en rve dans quelque pays enchant, qui doit s'vanouir au
+rveil et qui s'vanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on
+traverse seulement le vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines
+sans fin, les bruyres jaunes, les horizons plats et nus reparaissent.
+Ce qu'on vient de voir semble imaginaire.
+
+Nous suivions le sentier qui mne aux grottes. Les peupliers de la
+rivire prolongeaient jusque sur nous leurs ombres grles et dmesures.
+Les biches fuyaient notre approche. Nous arrivmes ces carrires
+abandonnes qui s'encadrent dans la plus riche verdure, et dont les
+profondeurs offrent une dcoration vraiment thtrale.--Entre sous cette
+vote sonore, me dit mon ami, et chante-moi ton _Gloria_. J'irai
+m'asseoir l-bas pour entendre l'cho.
+
+Je fis ce qu'il demandait, et quand j'eus fini, il revint moi en
+rptant les paroles naves du cantique:
+
+_Gloire Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne
+intention!_
+
+--Tu vois bien, lui dis-je, le cantique ne dit point: Gloire sur la
+terre aux hommes de savoir ou d'intelligence! Le repos est le plus
+prcieux bienfait que Dieu ait nous accorder; Dieu seul peut porter
+dignement le fardeau de la gloire, et les hommes simples qui veulent le
+bien sont plus grands devant lui que les grands hommes qui font le mal.
+
+
+
+
+IX
+
+AU MALGACHE
+
+
+ 15 mai 1836.
+
+J'arrive au pays, et je ne t'y trouve plus; une lettre de toi, date de
+Marseille, m'arrive presque en mme temps. O vas-tu?
+
+ D'o nous venons, on n'en sait rien;
+ O nous allons, le sait-on bien?
+
+Je t'cris par la _Revue des Deux Mondes_; tu l'ouvriras certainement
+Alger.
+
+Ce procs d'o dpend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le
+repos de mes enfants, je le croyais loyalement termin. Tu m'as quitt
+comme j'tais la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en
+chasse de nouveau, on rompt les conventions jures. Il faut combattre
+sur nouveaux frais, disputer pied pied un coin de terre.... coin
+prcieux, terre sacre, o les os de mes parents reposent sous les
+fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosrent. Soit! que la
+volont de Dieu s'accomplisse en moi. Ce n'est pas sans un sentiment de
+dgot qui va jusqu' l'horreur que je prends encore une fois corps
+corps l'existence matrielle; mais je me rsigne et j'observe
+religieusement un calme stoque. Le rle de plaideur est dplorable.
+C'est un rle tout passif et qui n'a pas d'autre rsultat que d'exercer
+ la patience. _Agir_ est ais, _attendre_ est ce qu'il y a de plus
+difficile au monde...
+
+
+ Minuit.
+
+ * * * * *
+
+O souffle cleste, esprit de l'homme! savante, profonde et complte
+opration de la Divinit, rends gloire l'ouvrier inconnu qui t'a cr!
+tincelle chappe au creuset immense de la vie, atome sublime, tu es
+une image de Dieu; car tous ses attributs, tous ses lments sont en
+toi. Tu es l'infini man de l'infini. Tu es aussi grand que l'univers,
+et tes plus chres dlices sont d'habiter et de parcourir l'inconnu....
+
+ * * * * *
+
+De quoi se plaint cette rachitique et hargneuse crature? Que veut-elle?
+ qui en a-t-elle? Pourquoi se roule-t-elle terre en mordent la fange
+de la vie? Pourquoi, s'assimilant sans cesse la brute, demande-t-elle
+les jouissances de la brute, et pourquoi tant de rugissements haineux,
+tant de plaintes stupides, quand ses besoins grossiers ne sont pas
+satisfaits? Pourquoi s'est-elle fait une existence toute matrielle, o
+la partie sublime d'elle-mme est teinte?
+
+Ah! de l est venu tout le mal qui la dvore. Cyble, la bienfaisante
+nourrice, a vu ses mamelles se desscher sous des lvres ardentes. Ses
+enfants, saisis de fivre et de vertige, se sont disput le sein
+maternel avec une monstrueuse jalousie. Il y en a eu qui se sont dits
+les ans de la famille, les princes de la terre; et des races nouvelles
+sont closes au sein de l'humanit, races d'exception qui se sont
+prtendues d'origine cleste et de droit divin, tandis qu'au contraire
+Dieu les renie; Dieu qui les a vus clore dans le limon de la dbauche
+et dans l'ordure de la cupidit.
+
+Et la terre a t partage comme une proprit, elle qui s'tait vue
+adore comme une desse. Elle est devenue une vile marchandise; ses
+ennemis l'ont conquise et dpece... Ses vrais enfants, les hommes
+simples qui savaient vivre selon les voies naturelles, ont t peu peu
+resserrs dans d'troites enceintes, et perscute jusqu' ce que la
+pauvret ft devenue un crime et une honte, jusqu' ce que la ncessit
+et fait, des opprims, les ennemis de leurs ennemis, et qu'on et donn
+ la juste dfense de la vie le nom de vol et de brigandage; la
+douceur, le nom de faiblesse; la candeur, celui d'ignorance;
+l'usurpation, ceux de gloire, de puissance et de richesse. Alors le
+mensonge est entr dans le coeur de l'homme, et son entendement s'est
+obscurci au point qu'il a oubli qu'il y avait en lui deux natures. La
+nature prissable a trouv les conditions de son existence si difficiles
+au sein des socits, elle a got tant de sources d'erreurs, elle
+s'est cr des besoins si contraires sa destination, elle s'est tant
+laiss troubler et transformer, qu'il n'y a plus eu dans la vie humaine
+le temps ncessaire pour la vie intellectuelle. Tout s'est rduit, dans
+les desseins, dans les ncessits et dans les dsirs de l'homme,
+satisfaire les apptits du corps, c'est--dire tre riche.
+
+Et voil, hlas! o nous en sommes. Les hommes qui sont moins sensibles
+aux douceurs de la table, l'clat des vtements et aux amusements de
+la civilisation qu' la contemplation et la prire, sont aujourd'hui
+si rares qu'on les compte. On les mprise comme des fous, on les bannit
+de la vie sociale, on les appelle potes.
+
+O race infortune, de plus en plus clair-seme sur la face du monde!
+vestige de la primitive humanit, que n'as-tu pas souffrir de la part
+de la grande race active, puissante, habile et cruelle, qui a remplac
+ici-bas la crature de Dieu! Le rgne des enfants de Japet est pass;
+les hommes d' prsent sont littralement les enfants des hommes. Quand
+ils retrouvent, sur le front d'un de ceux qui naissent de leur sein,
+quelque signe de la cleste origine, ils le hassent et le maltraitent,
+ou tout au moins ils s'en amusent comme d'un phnomne, et n'en tirent
+aucun profit, aucun enseignement; c'est tout au plus s'ils lui
+permettent de chanter les merveilles de la cration visible.
+Cherche-t-il ressaisir dans les tnbres du monde intellectuel quelque
+fil du labyrinthe; essaie-t-il de secouer la cendre des sicles d'abus
+et de prjugs pour fouiller sous cette crote paisse de l'habitude,
+pour tirer quelque tincelle du volcan teint, quelque ple lueur de la
+vrit divine, ds lors il devient dangereux; on s'en mfie, on
+l'entrave, on le dcourage, on insulte sa conscience, on empoisonne
+ses voies, on l'appelle corrupteur et sacrilge, on fltrit sa vie, on
+teint le flambeau dans ses mains tremblantes; heureux si on ne le
+charge pas de fers comme alin!
+
+ * * * * *
+
+. . . . Oui, le pote est malheureux, profondment malheureux dans la vie
+sociale. Ce n'est pas qu'il veuille qu'elle se reconstruise exprs pour
+lui et selon ses gots, comme la raillerie le prtend: c'est qu'il
+voudrait qu'elle se rformt pour elle-mme et selon les desseins de
+Dieu. Le pote aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du
+beau. Quand ce dveloppement de la facult de voir, de comprendre et
+d'admirer ne s'applique qu'aux objets extrieurs, on n'est qu'un
+artiste; quand l'intelligence va au del du sens pittoresque, quand
+l'me a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du
+monde idal, la runion de ces deux facults fait le pote; pour tre
+vraiment pote, il faut donc tre la fois artiste et philosophe.
+
+C'est l une magnifique combinaison organique pour atteindre un
+bonheur contemplatif et solitaire; c'est une condition certaine et
+invitable d'un malheur sans fin dans la socit.
+
+La socit est compose, comme l'homme, de deux lments: l'lment
+divin et l'lment terrestre; l'lment divin, plus ou moins pur, plus
+ou moins altr, se trouve dans les lois. Ces lois, quelque imparfaites,
+quelque mal formules qu'elles soient, sont toujours meilleures que la
+gnration qu'elles rgissent. Elles sont l'ouvrage des hommes les plus
+minents en sagesse et en intelligence[F]. L'lment humain se trouve
+dans les abus, dans les prjugs, dans les vices de chaque gnration,
+et depuis les temps peut-tre fabuleux de cet ge d'or que le pote
+revendique comme la tige de sa gnalogie, toute gnration a subi
+beaucoup plus la puissance du mal que celle du bien. Les codes non
+crits de la coutume ont eu plus de force que le code crit du devoir.
+Les chtiments n'ont rien empch l o la coutume s'est mise en rvolte
+contre la loi. C'est pourquoi les socits, cherchant sans cesse le bien
+dans leurs institutions, ont toujours t envahies par le mal. Le
+lgislateur enseigne et dicte la loi que l'humanit accepte et n'observe
+pas. Chaque homme l'invoque dans ses intrts; chaque homme l'oublie
+dans ses plaisirs.
+
+Cet tre la fois disgraci et privilgi qu'on appelle pote marche
+donc au milieu des hommes avec un profond sentiment de tristesse. Ds
+que ses yeux s'ouvrent la lumire du soleil, il cherche des sujets
+d'admiration; il voit la nature ternellement jeune et belle, il est
+saisi d'extase divine et de ravissements inconnus; mais bientt la
+cration inerte ne lui suffit plus. Le vrai pote aime passionnment
+Dieu et les oeuvres de Dieu; c'est dans lui-mme, c'est dans son
+semblable qu'il voit rayonner plus distinctement et plus compltement la
+lumire ternelle. Il voudrait l'y trouver pure et adorer Dieu dans
+l'homme comme un feu sacr sur un autel sans tache. Son me aspire, ses
+bras s'entr'ouvrent; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa
+poitrine pour y faire entrer tous les objets de son immense dsir, de
+ses chastes sympathies; mais la laideur humaine, l'ouvrage des sicles
+de corruption, ne peut chapper son oeil limpide, son regard
+profond. Il pntre travers l'enveloppe, il voit des mes
+contrefaites dans des corps splendides, des coeurs d'argile dans des
+statues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure,
+il gourmande. Le ciel, qui lui a fait une vue si perante, lui a donn
+pour la plainte et pour la bndiction, pour la prire et pour la
+menace, une voix abondante et sonore qui trahit imprudemment toutes ses
+angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de dtresse; le
+spectacle de l'hypocrisie brle ses yeux d'un fer rouge; les souffrances
+de l'opprim allument son courage; des sympathies audacieuses
+bouillonnent dans son sein. Le pote lve la voix et dit aux hommes des
+vrits qui les irritent.
+
+Alors toute cette race immonde, qui se met l'abri d'un faux respect
+des lois pour satisfaire ses vices dans l'ombre, ramasse les pierres du
+chemin pour lapider l'homme de vrit. Les scribes et les pharisiens
+(race ternellement puissante) prparent les fouets, la couronne
+d'pines et le roseau, sceptre drisoire que la main sanglante du Christ
+a lgu toutes les victimes de la perscution. La plbe aveugle et
+stupide immole les martyrs pour le seul plaisir de contempler la
+souffrance. Jsus sur la croix n'est pour elle autre chose que le
+spectacle nergique d'un homme aux prises avec une terrible agonie.
+
+Il est vrai que du sein de cet abme de turpitudes sortent quelques
+justes qui osent approcher du gibet et laver les plaies du patient avec
+leurs larmes. Il est aussi des hommes faibles et sincres, souvent
+terrasss par la corruption du sicle, mais souvent relevs par une foi
+pieuse, qui viennent rpandre sur ses pieds briss le parfum expiatoire.
+Ceux-ci apportent des consolations la victime; les premiers prparent
+la rcompense. La nue s'entr'ouvre, l'ange de la mort touche de son
+doigt de feu le front inclin de l'homme qui va s'veiller ange son
+tour. Dj les harpes clestes pandent sur lui leurs vagues harmonies.
+La colombe aux pieds d'or semble voltiger sous la coupole ardente des
+cieux... Rves de spiritualiste, avenir du croyant, idal de Socrate,
+promesses du fils de Marie! vous tes le beau ct de la destine du
+pote; vous tes l'encens et la myrrhe qu'il faut ses blessures; vous
+tes la couronne de son long martyre. C'est pourquoi le pote doit vous
+avoir sans cesse devant les yeux lorsqu'il s'expose la perscution;
+c'est pourquoi il doit vivre et travailler seul, sans jamais entrer de
+fait ou d'intention dans le tumulte du monde...
+
+
+ Six heures du matin.
+
+J'ai quitt ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui
+commenait alourdir mes paupires. Depuis deux nuits j'ai, contre ma
+coutume, un sommeil pnible. Des rves affreux me rveillent en sursaut.
+Mon systme est de ne jamais rien combattre, et d'chapper tout; c'est
+la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que
+les fantmes guetteront mon chevet. J'ai pass mon panier mon bras;
+j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des
+cigarettes, et j'ai pris le chemin des _Couperies_. Me voici sur la
+hauteur culminante. La matine est dlicieuse, l'air est rempli du
+parfum des jeunes pommiers. Les prairies rapidement inclines sous mes
+pieds, se droulent l-bas avec mollesse; elles tendent dans le vallon
+leurs tapis que blanchit encore la rose glace du matin. Les arbres,
+qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prs des mandres
+d'un vert clatant que le soleil commence dorer au fate. Je me suis
+assis sur la dernire pierre de la colline, et j'ai salu en face de
+moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta ppinire et le toit
+moussu de ton ajoupa. Pourquoi as-tu quitt cet heureux nid, et tes
+petits enfants, et ta vieille mre, et cette valle charmante, et ton
+ami _le Bohmien_? Hirondelle voyageuse, tu as t chercher en Afrique
+le printemps, qui n'arrivait pas assez vite ton gr? Ingrat! ne
+fait-il pas toujours assez beau aux lieux o l'on est aim? Que fais-tu
+ cette heure? Tu es lev sans doute; tu es seul, sans un ami, sans un
+chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas t plants par toi; le sol
+que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-tre
+supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin
+humide engourdit encore la main qui t'crit. Sans doute tu ne devines
+pas que je suis l, veillant sur ta ppinire, sur tes terrasses, sur
+les trsors que tu dlaisses! Peut-tre endormi au seuil d'une mosque,
+crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs o tu as tant
+travaill, tant tudi, tant rv, tant vieilli... Peut-tre es-tu au
+sommet de l'Atlas... Ah! ce mot seul efface toute la beaut du paysage
+que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis,
+la haie d'aubpine qui s'accroche mes cheveux, la rivire qui murmure
+ mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela
+auprs de l'Atlas? Je regarde l'horizon, cette patrie des mes
+inquites, tant de fois interroge et si vainement possde! je ne vois
+plus que l'espace infranchissable!... O heureux homme! tu parcours ces
+monts sauvages, cette chane robuste, chine formidable du vieil
+univers! Quelles neiges, quels clatants soleils, quels cdres
+bibliques, quels sommets olympiens, quels palmiers, quelles fleurs
+inconnues tu possdes! Ah! que je te les envie! Et moi qui te reprochais
+tout l'heure d'avoir pu quitter _la Rochaille_!--Hlas! tu es
+peut-tre dans une de ces dispositions de tristesse et de fatigue o
+rien de ce qu'on possde ne console de ce qu'on voudrait avoir possd.
+Potes, potes! race ingrate, capricieuse et chagrine! Que veux-tu donc?
+O aspires-tu? Qui donc t'a donn toute cette puissance et toute cette
+pauvret? Que fais-tu de tes vastes dsirs quand tu possdes? O
+trouves-tu tes ressources surhumaines quand tu es malheureux? Je suis
+l, moi, abm dans les dlices des champs, oubliant que toute ma vie
+est dans le plateau d'une balance dont l'quilibre varie chaque
+instant; acceptant, sans y songer, des amertumes qui m'eussent
+dtermin au suicide, si je les eusse prvues il y a deux ans, lorsque
+je t'crivais: Tout est fini pour moi.
+
+ * * * * *
+
+On vient d'ouvrir l'cluse de la rivire. Un bruit de cascade, qui me
+rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'lve dans le silence.
+Mille voix d'oiseaux s'veillent leur tour. Voici la cadence
+voluptueuse du rossignol; l, dans le buisson, le trille moqueur de la
+fauvette; l-haut, dans les airs, l'hymne de l'alouette ravie qui monte
+avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la valle et
+plonge son rayon dans la rivire, dont il carte le voile brumeux. Le
+voil qui s'empare de moi, de ma tte humide, de mon papier... Il me
+semble que j'cris sur une tablette de mtal ardent... tout s'embrase,
+tout chante. Les coqs s'veillent mutuellement et s'appellent d'une
+chaumire l'autre; la cloche de la ville sonne l'_Angelus_; un paysan,
+qui recpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe
+de la croix... A genoux, Malgache! o que tu sois, genoux! Prie pour
+ton frre qui prie pour toi.
+
+ * * * * *
+
+Il doit tre huit heures, le soleil est chaud, mais l'ombre l'air est
+encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du
+ravin, je suis cach et abrit du vent comme dans une niche. Le soleil
+rchauffe mes pieds mouills dans l'herbe. Je les ai poss nus sur la
+pierre tide et saine, tandis que je djeune pythagoriquement avec mon
+pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs ct de moi.
+
+Le sentier l-haut est maintenant couvert de villageois qui vont la
+messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la
+valle, que le bon soleil les ait aspires. Dans une heure j'y passerai
+ pied sec. La rivire s'est endormie hors de son lit. Le sentier est
+noy sous une nappe d'argent. Nymphes, veillez-vous, les faunes vont
+vous surprendre et s'enamourer.
+
+ * * * * *
+
+Ah Dieu! cette heure, mes ennemis s'veillent aussi! ils s'veillent
+pour me har. Ils vont se lever pour me nuire. Ils font une prire du
+matin, peut-tre la seule qu'ils aient faite de leur vie, et c'est pour
+demander ma perte. Ne les coute pas, Dieu bon, ami des potes! Je
+suis sans ambition ici-bas, sans cupidit, sans mauvais dsirs, tu le
+sais, toi qui me regardes en face par cet oeil brlant des cieux. Tu
+lis au fond de ma pense, comme l'astre au fond du miroir ardent,
+lorsqu'il le perce de son rayon avide, et qu'il en ressort sans y avoir
+trouv d'autre feu que celui dont il vient de le remplir. Bont de
+l-haut, appui du faible, tu n'coutes pas la prire de l'impie; car
+tout homme est impie qui demande Dieu la ruine et le dsespoir de son
+semblable. Tu sais que je ne te demande les larmes de personne, et que
+je ne veux pas triompher pour tre tyran, mais pour tre libre. Ah!
+termine ce combat impie, mon Dieu! mais ne permets pas que la haine et
+la violence triomphent de l'innocent.--Qu'ai-je fait, disait le pote
+exil, pour tre dtest, banni de ma patrie, chass du toit de mes
+pres, calomni, insult, traduit devant des juges comme un criminel,
+menac de chtiments honteux? O pharisiens, vous rgnez toujours, et ce
+que Jsus crivit du doigt sur la poussire du parvis est effac de la
+mmoire des hommes!...
+
+..... C'est bien fait! pourquoi tant pote, pourquoi tant marqu au
+front pour n'appartenir rien et personne, pour mener une vie
+errante; pourquoi, tant destin la tristesse et la libert, me
+suis-je li la socit? Pourquoi ai-je fait alliance avec la famille
+humaine? Ce n'tait pas l mon lot. Dieu, m'avait donn un orgueil
+silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un
+dvouement invincible pour les opprims. J'tais un oiseau des champs,
+et je me suis laiss mettre en cage; une liane voyageuse des grandes
+mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me
+provoquaient pas l'amour, mon coeur ne savait ce que c'tait. Mon
+esprit n'avait besoin que de contemplation, d'air natal, de lectures et
+de mlodies. Pourquoi des chanes indissolubles moi?... O mon Dieu!
+qu'elles eussent t douces si un coeur semblable au mien les et
+acceptes! Oh! non, je n'tais pas fait pour tre pote; j'tais fait
+pour aimer! C'est le malheur de ma destine, c'est la haine d'autrui qui
+m'ont fait voyageur et artiste. Moi, je voulais vivre de la vie humaine;
+j'avais un coeur, on me l'a arrach violemment de la poitrine. On ne
+m'a laiss qu'une tte, une tte pleine de bruit et de douleur,
+d'affreux souvenirs, d'images de deuil, de scnes d'outrages... Et parce
+qu'en crivant des contes pour gagner le pain qu'on me refusait je me
+suis souvenu d'avoir t malheureux, parce que j'ai os dire qu'il y
+avait des tres misrables dans le mariage, cause de la faiblesse
+qu'on ordonne la femme, cause de la brutalit qu'on permet au mari,
+ cause des turpitudes que la socit couvre d'un voile et protge du
+manteau de l'abus, on m'a dclar immoral, on m'a trait comme si
+j'tais l'ennemi du genre humain!
+
+.... Peut-tre est-ce folie et tmrit de demander justice en cette
+vie. Les hommes peuvent-ils rparer le mal que les hommes ont fait? Non!
+toi seul, Dieu! peux laver ces taches sanglantes que l'oppression
+brutale fait chaque jour la robe expiatoire de ton Fils et de ceux qui
+souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et tu le
+veux; car tu permets que je sois heureux, malgr tout, cette heure,
+sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans
+autre dsir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre
+plaisir terrestre que celui de scher mes pieds sur cette pierre
+chauffe du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne
+savez pas qu'il n'exauce point les voeux de la haine! Vous aurez beau
+faire, vous ne m'terez pas cette matine de printemps.
+
+Le soleil est en plein sur ma tte; je me suis oubli au bord de la
+rivire sur l'arbre renvers qui sert de pont. L'eau courait si limpide
+sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers
+de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons
+espigles; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et
+si diapres que j'ai laiss courir mon esprit avec les insectes, avec
+l'onde et ses habitants.--Que cette petite gorge est jolie avec sa
+bordure troite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux,
+avec sa profondeur mystrieuse et son horizon born par les lignes
+douces des gurets aplanis! comme la trane est coquette et sinueuse!
+comme le merle propre et lustr y court silencieusement devant moi
+mesure que j'avance! Je fais ma dernire station la Roche-verard.
+Nous avons baptis ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel les
+_pastours_ allument leur feu d'ajoncs en hiver. C'est l qu'il s'est
+assis l'autre jour en disant qu'il ne demandait pas autre chose Dieu
+pour sa vieillesse que cette roche et la libert. _Le beau est petit_,
+dit-il; ce paysage resserr et ce chtif abri sont encore trop vastes
+pour la vie physique d'un homme; le ciel est au-dessus, et la
+contemplation des mondes infinis qui l'habitent suffit bien, j'espre,
+la vie intellectuelle.
+
+Ainsi parlait le vieux verard en arrachant des touffes de gents
+fleuris aux flancs bruns du rocher. Ainsi tu parlais, il y a cinq ans,
+lorsqu' deux pas de cette roche tu plantas ton ajoupa et tes
+peupliers.--D'o vient que tu es en Afrique?--Rien ne suffit l'homme
+en cette vie; c'est l sa grandeur et sa misre . . . .
+
+ * * * * *
+
+
+ Dans ma chambre.
+
+Je suis entr dans ton jardin; tes peupliers se portent bien, ta rivire
+est trs-haute. Mais cette maison dserte, ces contrevents ferms, ces
+alles dpeuples d'enfants, cette brouette qui t'a sauv de tant
+d'accs de spleen et qui est brise dans un coin, tout cela est bien
+triste. J'ai t voir la chvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes
+que je lui offrais; elle blait tristement; j'ai pens un instant
+qu'elle me demandait ce qu'tait devenu son matre.
+
+En remontant la _Rochaille_, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant.
+Un instant j'ai oubli o j'allais; je voyais devant moi cette route qui
+monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de
+notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le chtelain d'Ars.
+Derrire cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit,
+les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprs des
+morts chris. Je marchais vite et d'un pied lger; j'allais comme dans
+un rve, m'tonnant de ma longue absence, me htant d'arriver. Tout d'un
+coup je me suis aperu de ma distraction; je me suis rappel que la
+haine avait fait de la maison de mes pres une forteresse dont il me
+fallait faire le sige en rgle avant d'y pntrer. O Marie! mon
+aeule aux cheveux blancs! quand j'ai dit adieu au seuil sacr, j'ai
+emport une branche de l'arbre qui abrite ton ternel sommeil. Est-ce l
+tout ce qui doit jamais me rester de toi? Tu dors auprs de ton fils
+bien-aim; mais ta gauche n'y a-t-il pas une place vide qui m'est
+rserve? Mourrai-je sous un ciel tranger? Irai-je traner une
+vieillesse misrable loin de l'hritage que tu me conservais avec tant
+d'amour, et o j'ai ferm tes yeux, comme je souhaite que mes enfants
+ferment les miens? O grand'mre! lve-toi et viens me chercher! Droule
+ce linceul o j'ai enseveli ton corps bris par son dernier sommeil; que
+tes vieux os se redressent et que ton coeur dessch palpite cette
+chaleur bienfaisante de midi. Viens me secourir ou me consoler. Si je
+dois tre jamais banni de chez toi, suis-moi au loin. Comme les
+sauvages du Meschacb, je porterai ta dpouille sur mes paules, et
+elle me servira d'oreiller dans le dsert. Viens avec moi, ne protge
+pas ceux qui ne te connaissent pas et que tes mains n'ont pas bnis...
+Mais non, grand'mre, reste auprs de ton fils; mes enfants iront encore
+saluer ta tombe; ceux-l te connaissent sans t'avoir jamais vue. Mon
+fils ressemble ce Maurice tant aim de toi, auquel je ressemble tant
+moi-mme; ma fille est blanche, grave et dj majestueuse comme toi.
+C'est l ton sang, Marie; que ton me aussi soit en eux; si je leur suis
+arrach, que ton souffle veille sur eux et les anime, que ta cendre soit
+leur palladium ternel, que dans la nuit ta voix douce ou svre les
+console ou les gourmande.... Ah! si tu vivais, tout ce mal ne me serait
+pas arriv; j'aurais trouv dans ton sein un refuge sacr, et ta main
+paralytique se ft ranime pour se placer, comme celle du destin, entre
+mes ennemis et moi.--Je meurs trop tt pour toi, m'as-tu dit la veille
+du dernier jour. Pourquoi m'as-tu quitt, toi qui m'aimais, toi qui
+n'as jamais t remplace, toi qui chrissais en moi jusqu' mes
+dfauts, toi qui maniais comme la cire mes volonts de fer, et qui
+faisais courber d'un regard cette tte rebelle! toi qui m'as appris,
+pour mon ternel regret, pour mon ternelle solitude, ce que c'est qu'un
+amour inpuisable, absolu, indestructible..... Grand Dieu! vous savez
+qu'elle me l'a enseign, cet amour passionn de la progniture; ne
+permettez pas qu'on m'arrache mes enfants; ils sont trop jeunes pour
+supporter ce que j'ai souffert en la perdant . . . .
+
+ * * * * *
+
+Malgache, ta mre est vieille; ne reste pas longtemps loign d'ici.
+Quand tu ne l'auras plus, tu regretteras amrement les jours passs loin
+d'elle, et tu voudras en vain les faire revivre.
+
+ Il tempo passa e non ritorna a noi,
+ E non vale il pentirsene di poi.
+
+
+
+
+X
+
+A HERBERT
+
+
+Mon vieux ami, je t'ai promis de t'crire une sorte de journal de mon
+voyage, si voyage il y a, de la valle Noire la valle de Chamounix.
+Je te l'adresse et te prie de pardonner la futilit de cette relation.
+A un homme triste et austre comme toi, il ne faudrait crire que des
+choses srieuses; mais, quoique plus vieux que toi de plusieurs annes,
+je suis un enfant, et par mon ducation manque et par ma fragile
+organisation. A ce titre j'ai droit l'indulgence, et rien ne me
+sirait plus mal qu'une forme grave. Vous m'avez trait en enfant gt,
+vous tous que j'aime, et toi surtout, rveur sombre, qui n'as de sourire
+et de jeunesse qu'en me voyant cabrioler sur les sables mouvants et sur
+les nuages fantastiques de la vie.
+
+Hlas! gaiet perfide, qui m'as si souvent manqu de parole! rayon de
+soleil entre des nues orageuses! tu m'as fait souvent bien du mal! tu
+m'as emport dans les rgions feriques de l'oubli, et tu as laiss des
+spectres lugubres entrer dans les salles de ma joie et s'asseoir en
+silence mon festin. Tu les as laisss monter en croupe sur mon cheval
+ail et lutter corps corps avec moi jusqu' ce qu'ils m'eussent
+prcipit sur la terre des ralits et des souvenirs. N'importe! sois
+bni, esprit de folie qui es la fois le bon et le mauvais ange,
+souvent ironique et amer, le plus souvent sympathique et gnreux!
+prends tes voiles barioles, ma chre fantaisie! dploie tes ailes aux
+mille couleurs; emporte-moi sur ces chemins battus de tous, que ma
+faiblesse m'empche de quitter, mais o mes pieds n'enfoncent pas dans
+le sol, grce toi! garde-moi dans l'humble sentiment de mon nant,
+dans la philosophique acceptation de ce nant si doux et si commode, qui
+s'ennoblit quelquefois par la victoire remporte sur de vaines
+aspirations... O gaiet! toi qui ne peux tre vraie sans le repos de la
+conscience, et durable sans l'habitude de la force, toi qui ne fus point
+l'apanage de mes belles annes et qui m'abandonnas dans celles de ma
+virilit, viens comme un vent d'automne te jouer sur mes cheveux
+blanchissants, et scher sur ma joue les dernires larmes de ma
+jeunesse.
+
+Et toi, cher vieux ami, prte-toi aux caprices de mon babil et
+l'absurdit de mes observations. Tu sais que je ne vais pas tudier les
+merveilles de la nature, car je n'ai pas le bonheur de les comprendre
+assez bien pour les regarder autrement qu'en cachette. Le dsir de
+revoir des amis prcieux et le besoin de _locomotion_ m'entranrent
+seuls cette fois vers la patrie que tu as abandonne. Il te sera
+peut-tre. doux d'en entendre parler, si peu et si mal que ce soit. Il
+est des lieux dont le nom seul rappelle des scnes enchantes, des
+souvenirs innarrables. Puisse-je, en te les faisant traverser avec moi,
+claircir un instant ton front et soulever le fardeau des nobles ennuis
+qui le plissent!
+
+
+ Autun, 2 septembre.
+
+A Dieu ne plaise que je mdise du vin! Gnreux sang de la grappe, frre
+de celui qui coule dans les veines de l'homme! que de nobles
+inspirations tu as ranimes dans les esprits dfaillants! que de
+brlants clairs de jeunesse tu as rallums dans les coeurs teints!
+Noble suc de la terre, inpuisable et patient comme elle, ouvrant comme
+elle les sources fcondes d'une sve toujours jeune et toujours chaude,
+au faible comme au puissant, au sage comme l'insens!--Mais il est ton
+ennemi, comme il est l'ennemi de la Providence, celui-l qui cherche en
+toi un stimulant d'impurs garements, une excuse des dlires
+grossiers! Il est le profanateur des dons clestes, celui qui veut
+puiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mpris
+dans la main de Dieu mme le trsor de sa raison.
+
+L'origine cleste de la vigne est consacre dans toutes les religions.
+Chez tous les peuples la Divinit intervient pour gratifier l'humanit
+d'un don si prcieux. Selon notre Bible, le sang du vieux No fut
+agrable Dieu, qui le sauva ainsi que la sve de la vigne, comme deux
+ruisseaux de vie jamais bnis sur la terre.
+
+J'ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres
+qui s'enlacent aux figuiers de l'Adriatique, des matrones, drapes
+presque la manire de l'ancienne Grce, qui recueillaient avec soin
+dans des fioles ce qu'elles appelaient potiquement les _larmes de la
+vigne_. La rose limpide s'chappait goutte goutte des noeuds de la
+branche, et coulait durant la nuit dans les vases destins la
+recevoir. J'aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient
+enlever le prcieux collyre aux premires clarts du matin; j'aimais les
+parfums exquis de la treille en fleur, les brises de l'Archipel expirant
+sur les grves de l'Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque
+nouvelle section du rameau sacr. C'tait une sorte de crmonie paenne
+conserve et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus
+semblait ml celui de l'enfant Dieu, et je ne suis pas sr que
+l'antique _Oh, Evoh!_ ne vnt pas mourir sur les lvres de ces
+vieilles ct de l'_amen_ catholique.
+
+Le culte des divinits champtres m'a toujours sembl la plus charmante
+et la plus potique expression de la reconnaissance de l'homme envers la
+cration. Je n'admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des
+ides vraies, salutaires et grandes. Et quant l'infaillibilit des
+religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit tre
+souille, comme tout ce qui tombe d'en haut dans le domaine de l'homme.
+Mais je crois la sagesse des nations, leur grandeur, leur force,
+aux influences des contres qu'elles habitent; et consquemment j'ai foi
+en la prminence de certaines ides, en fait de croyance et de culte.
+L'ternelle vrit, jamais voile pour les hommes, s'est montre un
+peu moins vague ceux qui l'ont cherche travers une atmosphre plus
+pure et des cieux plus splendides. La ntre est la plus belle, parce
+qu'elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austre
+qui l'a conue, avec les grandes scnes pittoresques et l'ardent climat
+qui ont rvl l'homme l'unit de Dieu. Celle du polythisme est
+enivrante comme le doux pays qui l'a enfante; mais j'y vois toutes les
+conditions d'excs et d'inconstance qui caractrisent pour l'homme une
+situation trop fortune.
+
+J'aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du dieu,
+survivant, comme No, un cataclysme; sauv, comme lui, par une
+miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les
+bienfaits d'un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux
+de la Grce, je vois la vigne crotre et multiplier avec une abondance
+dont les hommes abusent bientt, et, de la cuve o voh consacra de
+pures libations son pre, sort la troupe effrne des hideux Satyres
+et des obscnes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances
+forcenes dans un sage remde envoy leurs faiblesses et leurs
+ennuis. La dbauche insense pollue les marches des temples; le bouc,
+infect holocauste offert aux divinits rustiques, associe des ides de
+puanteur et de brutalit au culte du plaisir. Les chants de fte
+deviennent des hurlements; les danses, des luttes sanglantes o prit le
+divin Orphe; le dieu du vin s'est fait le dieu de l'intemprance, et le
+sombre christianisme est forc de venir, avec ses macrations et ses
+jenes, ouvrir une route nouvelle l'humanit ivre et chancelante pour
+la sauver de ses propres excs.
+
+Si je cherche l'histoire du cultivateur postdiluvien dans la version
+plus simple et plus nave du vieux No, je vois sa ligne user plus
+sobrement et plus religieusement du fruit divin. Premire victime de son
+imprudence, il apprend ses dpens que le sang de la grappe est plus
+chaud et plus vigoureux que le sien propre; il tombe vaincu, et ses
+pieux enfants apprennent s'abstenir, le mme jour o ils ont connu une
+jouissance nouvelle. Sur les versants brlants de la Jude, la vigne
+multiplie sobrement ses richesses, et l'homme, conservant une sorte de
+respect pour les divins effets de la plante prcieuse, inscrit cette loi
+touchante dans son livre de la Sagesse:
+
+Laissez le vin ceux qui sont accabls par le travail, et la cervoise
+ ceux qui sont dans l'amertume du coeur; les princes ne boiront pas
+le vin et la cervoise, ils les laisseront ceux qui souffrent et ceux
+qui travaillent dans l'amertume du coeur.
+
+Honneur aux ges primitifs! amour aux antiques pasteurs! regret la
+jeunesse du monde! Temps agrables au Seigneur, o l'homme cherchait la
+science sans qu'il ft possible de savoir le funeste usage qui serait
+fait de la science; o la sagesse n'tait pas un vain mot et
+correspondait, dans les codes des patriarches, aux besoins vrais et
+nobles de l'humanit! vous paraissez grands et presque impossibles quand
+on vous compare aux socits modernes. Dieu, grand Dieu! toi qui parlais
+sur la montagne pour dire aux hommes: Faites ceci, et qui voyais ta
+loi accomplie; toi dont la parole descendait dans les tabernacles
+d'Isral, instruisait et dirigeait tes lgislateurs prosterns, que
+sens-tu pour nous dsormais dans ton sein paternel en voyant la terre
+asservie aux volonts impies et aux besoins insenss d'une poigne
+d'hommes pervers, le mot sacr de _loi_ traduit par celui d'_intrt
+personnel_, le labeur remplac par la cupidit, les crmonies augustes
+et saintes par des coutumes ineptes ou des mystres incompris, tes
+lvites par des pontifes ennemis du peuple, la crainte de ton courroux
+ou de ton dplaisir par des hordes de soldats mercenaires, seul frein
+que les princes sachent employer et que les peuples veuillent
+reconnatre?
+
+Que penser d'un sicle o l'ducation morale est entirement abandonne
+au hasard, o la jeunesse n'apprend ni rgler ses besoins
+intellectuels ni gouverner ses apptits physiques, o on lui prsente
+les livres des diverses religions, qu'on lui explique en souriant et en
+lui recommandant bien de ne croire aucune; o, pour tout prcepte, on
+lui conseille de ne point se mettre mal avec la police aux premires
+orgies qu'elle se permettra, et de ne point professer trop haut la
+thorie des vices dont on lui abandonne la pratique? Que lui apprend-on
+de l'amour, de cette passion qui s'lve la premire, et qui, dans le
+coeur de l'adolescent, est susceptible d'un mouvement si noble? Rien,
+sinon qu'il faut faire pour les femmes le moins de sottises possible,
+jouer au plus fin avec les coquettes, s'abstenir de l'enthousiasme, se
+consoler avec les prostitues des dfaites de la ruse; en toute occasion
+sacrifier l'intrt personnel, au plaisir ou la fortune, le plus
+beau sentiment qui puisse germer dans les mes neuves!
+
+Que lui apprend-on de l'ambition, de cette soif de gloire et d'action
+qui touffe bientt les vellits d'affection exclusive, et qui souvent
+ne les laisse pas mme clore? Lui dit-on qu'il faut gouverner cette
+ardeur gnreuse, mettre au service de l'humanit les talents acquis et
+les forces employes? Elle a lu pendant les annes d'enfance quelque
+chose de semblable dans les crits des antiques philosophes, et on lui
+apprend les juger au point de vue littraire; puis la socit lui
+ouvre ses bras avides et son sein glac. Donne-moi tes lumires, lui
+dit-elle; donne-moi le fruit de tes sueurs et de tes veilles, et je te
+donnerai en retour des richesses pour satisfaire tous tes vices; car tu
+as des vices, je le sais, je les aime, je les protge, je les couvre de
+mon manteau, je les abrite mystrieusement de ma complaisance.
+Sers-moi, enrichis-moi, donne-moi tes talents et ton travail, fais-les
+servir augmenter mes jouissances, maintenir mon rgne, sanctionner
+mes turpitudes: et je t'ouvrirai les sanctuaires d'iniquit que je
+rserve mes lus!
+
+Ainsi, loin de dvelopper et de diriger les deux sources de grandeur qui
+sont dans la jeunesse, la gloire et la volupt; loin d'exalter ce
+qu'elles mlent de divin l'ardeur et la jouissance de la vie, la
+socit prsente s'en sert pour abrutir l'homme et pour le rattacher
+un matrialisme mortellement grossier. Elle se plat dvelopper les
+instincts animaux; elle cre et protge des antres de corruption, des
+moyens de toute espce pour entretenir, ranimer ou satisfaire les
+besoins les plus ignobles, et mme les plus immondes fantaisies. Comment
+les jouissances naturelles, n'tant plus asservies aucun frein moral,
+ aucune rgle de lgislation, ne dgnreraient-elles pas en excs?
+Comment l'amour de la gloire ne deviendrait-il pas la soif de l'or?
+Comment l'amour et le vin n'amneraient-ils pas la dbauche?
+
+Tout cela propos d'une orgie de patriciens dont je viens d'tre tmoin
+dans une auberge!
+
+J'ai bien voyag dans ma vie; je me suis repos dans bien des cabarets
+de village; j'ai dormi dans de bien sales tavernes, entre des bancs
+rompus et des dbris de brocs rougis d'un vin cre et brutal; j'ai
+failli avoir la tte fracasse par des rouliers qui se battaient autour
+de moi; j'ai entendu les mtaphores obscnes et les chansons graveleuses
+des villageois endimanchs. J'ai vu des soldats ivres, des matelots en
+fureur; j'ai vu des mendiants affams acheter de l'eau-de-vie avec
+l'unique denier de leur journe. J'ai vu des femmes jeunes et belles se
+rouler cheveles dans la fange, et de beaux-esprits de diligence
+changer des quolibets malpropres avec des servantes d'auberge. Qui n'a
+vu et entendu tout cela, pour peu qu'il ait voyag avec peu d'argent?
+
+Or, je ne suis pas d'humeur intolrante, et quoique fort souvent ennuy,
+fatigu et contrari de semblables rencontres, je les ai toujours
+supportes avec un calme philosophique. De quel droit mpriserais-je la
+rudesse et le mauvais got de l'homme priv d'ducation? De quel front
+reprocherais-je l'indigent d'abdiquer l'orgueil de l'intelligence
+humaine, quand moi et mes gaux sur l'chelle sociale nous lui refusons
+l'exercice de cette intelligence et nous en rejetons l'emploi? Pourquoi,
+ toi que nous avons rduit l'tat de bte de somme, ne chercherais-tu
+pas rendre ton sort moins odieux en dtruisant ta mmoire et ta
+raison, _en buvant_, comme dit Obermann en sa piti sublime, _l'oubli de
+tes douleurs_?
+
+Eh quoi! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas
+insupportable; notre oreille n'est pas blesse de tes plaintes; nos yeux
+voient sans dgot tes sueurs sans relche et sans terme; notre coeur
+est insensible ta misre; et les courtes heures de ta joie nous
+rvoltent! C'est bien assez, infortun! que ta peine soit mprise.
+Que ton plaisir du moins passe en libert! Laissez courir l'orgie en
+haillons, laissez-la hurler la porte de ces riches demeures; elle ne
+les franchira jamais. Laissez-la dormir sur les marches de ces palais
+dont elle va du moins rver les dlices pendant toute une nuit... Mais
+non! il y a pour le peuple des rglements de police. Les lupanars des
+grands sont ouverts toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la
+nuit, et le guet mne en prison celui qui n'a ni laquais ni voiture pour
+le transporter chez lui!
+
+coutez ce que disent les riches pour autoriser ses injustices: La
+gaiet des gens comme il faut n'est ni bruyante ni incommode; celle du
+peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n'a pas le
+frein de l'ducation. Et ce propos les grands de ce sicle vous font
+de trs-nobles thories sur les distinctions ncessaires, sur les
+supriorits incontestables. Ils avouent qu'aujourd'hui la naissance
+est un prjug, que l'or ne donne de mrite personne. Ils dclarent
+que l'_ducation_ seule tablit une hirarchie lgitime et sainte.
+Faites le peuple semblable nous, disent-ils, et nous l'admettrons
+l'galit sociale.
+
+Ces hommes n'oublient qu'un point, c'est que, le peuple n'ayant pu
+encore se faire semblable eux, ils se sont faits en attendant, quant
+aux vices et la grossiret, semblables au peuple.
+
+Si j'ai bonne mmoire, je n'avais vu d'orgie de patriciens que sur la
+scne, aux thtres de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. J'avoue que
+cela m'avait sembl trs-froid et trs-ennuyeux. Du reste, cela se
+passait trs-convenablement. Deux ou trois personnages parlants,
+trs-occups de leurs affaires, se consultaient dans des _a parte_ sur
+toute autre chose que l'orgie, et le long de la table une douzaine de
+comparses, trs-bien costums, soulevant en mesure des coupes de bois
+dor, les choquaient les unes contre les autres avec un bruit sourd, et
+
+ ... d'un ton mlancolique,
+ Entonnaient tristement une chanson bachique.
+
+Je fus donc trs-peu effray d'un dner de jeunes gens qui se consommait
+ l'autre bout du jardin de l'auberge. La maison tait pleine en raison
+de la foire. Point de chambre o l'on pt manger, point de salle commune
+qui ne ft encombre de commis voyageurs...
+
+J'en demande pardon un mien camarade d'enfance qui me vend d'excellent
+vin, et pour qui je vendrais, au besoin, ma dernire paire de bottes;
+j'en demande pardon plusieurs commis voyageurs qui m'ont crit des
+injures cause de je ne sais quelle mauvaise plaisanterie imprime de
+mon fait je ne sais o.--J'en demande pardon, et srieusement, je le
+jure, la mmoire d'un seul dont le nom demeure enseveli dans des
+coeurs navrs.--Mais enfin, je le confesse la face du ciel et de la
+terre, je ne peux pas souffrir les commis voyageurs... ou du moins je
+n'ai pu les souffrir jusqu' ce jour, qui va peut-tre me rconcilier
+jamais avec eux.
+
+Tant il y a que, craignant les conversations littraires, j'acceptai
+l'offre d'une infernale htesse, empoisonneuse et malficire au del de
+ce qui a jamais t racont par Gil Blas sur le compte des aubergistes
+de toutes les Espagnes. Je laissai dresser dans un coin du jardin,
+derrire un espalier, une modeste table pour mes enfants, pour leur
+bonne et pour moi. J'avais l'air d'un cur de campagne escort de sa
+gouvernante et de ses neveux.
+
+Il y avait, l'autre bout de ce jardin, une grande table et des
+convives de bonne humeur. Ce sont des gens comme il faut, m'avait dit
+l'htesse, la fleur des gentilshommes du pays; c'est monsieur le comte,
+c'est monsieur le marquis, et puis monsieur de..... Grce Dieu, je
+n'ai pas la mmoire des noms, celle des prnoms encore moins; mais ma
+senora Lonarde en avait plein la bouche, et j'esprais voir une orgie
+aussi mthodiste que celles de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. N'en
+dplaise la noblesse, je l'ai fort peu frquente dans ma vie. Je sais
+qu'elle porte des gants, qu'elle a toujours le menton bien ras ou la
+barbe bien parfume; je sais qu'elle est agrable voir: je ne me
+serais jamais dout qu'elle pt tre aussi dsagrable entendre.
+
+Tu attends peut-tre que je te raconte l'orgie... Ma foi! tu te trompes
+bien. D'abord je n'ai assist qu' la partie musicale, l'introduction,
+pour ainsi dire; ensuite j'tais masqu par les espaliers, et, grce
+Dieu, je ne voyais absolument rien. Enfin mon dner et celui de ma
+famille fut termin en dix minutes, et je me retirai plus satisfait
+qu'en sortant de l'Odon ou de la Porte-Saint-Martin, car du moins l je
+n'avais rien pay en entrant. En ce moment je me sens presque rconcili
+avec le procd de Lucrce Borgia, en voyant combien des seigneurs ivres
+peuvent se rendre insupportables au spectateur.
+
+Je montai dans la diligence immdiatement aprs la _reprsentation_;
+j'entendis le garon d'curie adresser au facteur de la diligence cette
+rflexion philosophique, en entendant le refrain d'une chanson
+par-dessus le mur: Si c'tait _nous_, on dirait: V'l la canaille qui
+s'chauffe! Mais comme c'est _eux_, on dit: V'l le beau monde qui
+s'amuse! La rponse philosophique de l'autre proltaire fut aussi
+nergique que la circonstance le comportait; n'tait le sot usage qui ne
+permet plus, comme au temps de Dante et de Montaigne, d'crire certains
+mots de la langue, je te le rapporterais, car l'obscnit du peuple est
+presque toujours empreinte de gnie: c'est un appel sauvage et terrible
+ la justice de Dieu. Celle des grands n'est qu'un blasphme stupide;
+rien ne le motive, et par consquent rien ne l'excuse...
+
+O vous que j'ai mconnus, et vers qui je m'incline en ce jour! commis
+voyageurs! je proteste que vous tes fort ennuyeux, et que le bel-esprit
+dborde en vous d'une manire dsesprante. Mais je jure par Bacchus et
+par No, je jure par tous les vins bons et mauvais que vous dbitez, que
+vous avez bien plus d'amnit, de politesse et de savoir-vivre que les
+_jeunes seigneurs_ de province. Je dpose, et je signerais de mon sang,
+que vous vous conduisez cent fois mieux dans les auberges, que vos
+manires sont excellentes au prix des leurs, et qu'il vaut mieux mille
+fois tomber en votre compagnie et supporter vos rcits de table d'hte,
+que de se trouver seulement cinquante toises de la table des gens
+_comme il faut_.--Que la paix soit faite entre nous, et ne m'crivez
+plus d'injures, ou tout au moins affranchissez vos lettres, s'il vous
+plat.
+
+Et toi, vieux ami des potes! gnreux sang de la grappe! toi que le
+naf Homre et le sombre Byron lui-mme chantrent dans leurs plus beaux
+vers, toi qui ranimas longtemps le gnie dans le corps dbile du maladif
+Hoffmann! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Gothe, et qui
+rendis souvent une force surhumaine la verve puise des plus grands
+artistes! pardonne si j'ai parl des dangers de ton amour! Plante
+sacre, ta cros au pied de l'Hymte, et tu communiques tes feux divins
+au pote fatigu, lorsque, aprs s'tre oubli dans la plaine, et
+voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son
+ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une
+jeunesse magique; tu ramnes sur ses paupires brlantes un sommeil pur,
+et tu fais descendre tout l'Olympe sa rencontre dans des rves
+clestes. Que les sots te mprisent, que les fakirs du bon ton te
+proscrivent, que les femmes des patriciens dtournent les yeux avec
+horreur en te voyant mouiller les lvres de la divine Malibran. Elles
+ont raison de dfendre leurs amants de boire devant elles; les
+imaginations de ces hommes-l sont trop souilles, leurs mmoires sont
+trop remplies d'ordures, pour qu'il soit prudent de mettre nu le fond
+de leur pense. Mais viens, ruisseau de vie! couler flots abondants
+dans la coupe de mes amis! Disciples du divin Platon, adorateurs du
+beau, ils dtestent la vue comme la pense de ce qui est ignoble, ils
+veulent que tout soit pur dans la joie; que la femme chaste ne cesse
+point de l'tre table; que l'adolescent ne souille pas ses lvres d'un
+rire cynique; que l'artiste puisse dire toute son ambition, et qu'elle
+ne fasse sourire personne. Ils veulent enfin, ils _peuvent_, ils _osent_
+livrer tout le trsor de leur me, et n'avoir rien a reprendre les uns
+aux autres quand le jour bleutre nous surprend table dans la
+mansarde, et glisse, tendre et timide, un reflet d'azur sur la dorure
+rougissante des flambeaux expirants; ou bien, quand la campagne, assis
+en plein air, autour des flacons et des fruits, l'aube nous trouve au
+jardin, en face de la pleine lune, et nous voit rire de sa face ple qui
+ressemble une femme peureuse ou distraite, essayant, mais trop tard,
+de se retirer dcemment chez elle avant l'clat du soleil. O belles
+nuits de l't brlant qui vient de s'couler et qui ne nous sera
+peut-tre pas rendu avant bien d'autres annes! aurores sans rose,
+veilles d'Italie! doux repos sur les gazons! chants de la fauvette si
+mlodieux et si passionns au lever de Vnus! toiles si belles
+l'heure du combat entre le jour et la nuit! parfums du crpuscule!
+extase et silences suivis de douces paroles et de joyeux rires! venez
+encore charmer nos jours sans ambition et nos nuits sans rancunes, et
+que le madre rgnrateur, que le champagne factieux, viennent d'heure
+en heure chasser le sommeil et dgourdir le cerveau quand mes amis sont
+ensemble et quand je suis avec eux!
+
+
+ De Chlons Lyon.
+
+tendu sur le plancher du tillac et roul dans mon manteau, j'ai dormi
+d'un profond sommeil sur le bateau vapeur, en attendant que le jour
+vint clairer les rives plates et, quoi qu'en disent les indignes, fort
+peu riantes de la Sane. Quelle est cette figure honnte et douce qui
+semble protger mon sommeil insouciant, et empcher les pieds des
+mariniers de me traiter comme un ballot? C'tait bien la peine d'tudier
+Lavater et Spurzheim, pour juger si mal un visage! Le fait est qu'hier
+je me suis tromp compltement, et que, prenant ce bon jeune homme pour
+un des dbauchs de l'auberge, j'ai refus avec sauvagerie l'offre
+amicale de sa voiture. Il est vrai que sur le plancher du paquebot nous
+voici tous gaux, et que, s'il prend envie au patricien de railler ma
+figure de sminariste et mes manires de paysan, la politesse et la
+gratitude n'enchanent pas ma langue, je pourrai lui dire son fait et
+celui de ses amis..... Mais il ne me semble ni malveillant, ni hautain.
+Attendons.
+
+Rencontre d'un ancien ami, vraie bonne fortune en voyage. Factieux et
+mordant, il m'aide oublier que je suis rompu de fatigue. Il burine
+chaque passager, des pieds la tte, par un seul mot pittoresque. Mon
+coeur s'tait serr en l'apercevant, car sa prsence me rappelle des
+sicles entiers, des rves tranges, une vie terrible, dont il fut jadis
+le spectateur calme et compatissant. Mais il semble deviner la place du
+coeur ou je suis corch vif, et il n'y touche point. Il rit, il
+raille, il parle comme Callot dessine. Prendre la vie du ct bouffon
+quand on a bu jusqu' la lie tout ce qu'elle a de srieux, c'est le fait
+d'une haute philosophie; chez moi, je l'avoue, ce n'est l'effet que
+d'une grande faiblesse. Qu'importe? Je ris, je suis heureux pendant une
+heure; il me semble que je suis n d'hier.
+
+Paul a l'oeil minemment artiste, et je vois tous les objets que la
+rive emporte derrire nous travers sa fantaisie moqueuse. Le clocher
+de Mcon me fait rire aux clats; je n'aurais jamais cru qu'un clocher
+pt tant me divertir. Et cependant Paul ne rit jamais; sa gaiet grave,
+celle des enfants, expansive et bruyante, l'excellente figure et
+l'obligeance dlicate du _lgitimiste_, la consternation d'Ursule qui se
+croit en pleine mer, mon sans-gne bohmien, c'en est assez pour nous
+trouver tous camarades et faire socit commune l'auberge de Lyon.
+
+--Comment s'appelle notre ami? dit Paul demi-voix en me montrant le
+lgitimiste.
+
+--Le diable m'emporte si je le sais!
+
+--Demandons-lui ses papiers, reprend Paul avec dignit.
+
+Inspection faite de son passe-port, il est patricien; il faut bien le
+lui pardonner. Il est riche; cela nous est fort indiffrent, preuve
+qu'il est inutile de connatre le nom et la position des gens. Il est
+aimable, modeste et bien lev. Qu'avons-nous besoin d'en savoir
+davantage?--Il va Genve; nous irons tous ensemble; mais non. Paul
+nous quitte et descend le Rhne. Son destin ou sa fantaisie l'emporte
+par l. L'ami improvis, moi et ma famille, nous prenons la poste
+frais communs, et nous verrons ce soir le lac de Nantua.
+
+
+ Nantua.
+
+Montagnes sans grandeur, lac sans tendue, vgtation pauvre, paysage
+sans caractre pour quiconque a vu les Alpes. Et cependant, et l, un
+aspect singulier, une masse de roches tendres trangement dcoupes, des
+bastions et des piliers que l'on croirait construits et sculpts par la
+main de l'homme, des angles de montagnes s'ouvrant sur de fraches
+valles, des sites sans noblesse, mais pleins de varit, et se
+succdant avec profusion sous les yeux, non ravis, mais occups; voil
+comme le Bugey m'est apparu cette fois. Jadis je l'ai trouv hideux.--Ne
+lis jamais mes lettres avec l'intention d'y apprendre la moindre chose
+certaine sur les objets extrieurs; je vois tout au travers des
+impressions personnelles. Un voyage n'est pour moi qu'un cours de
+psychologie et de physiologie dont je suis le _sujet_, soumis toutes
+les preuves et toutes les expriences qui me tentent, condamn
+subir toute l'adulation et toute la piti que chacun de nous est forc
+de se prodiguer alternativement soi-mme, s'il veut obir navement
+la disposition du moment, l'enthousiasme ou au dgot de la vie, au
+caprice du califourchon, l'influence du sommeil, la qualit du caf
+dans les auberges, etc., etc.
+
+Nous nous sommes mis en tte de trouver ici des beauts; car on nous a
+dclar sur l'honneur que ce pays a des beauts de premier ordre, et
+nous en croyons l'auteur du renseignement.--Nous prenons un char suisse,
+et nous nous faisons conduire Mriat par une pluie battante,
+accompagne de coups de tonnerre brusques, imprvus, et d'un son bizarre
+comme la forme des rochers qui les rpercutent. Le guide se trompe de
+route et gravit la montagne au lieu de descendre dans le ravin. La pluie
+redouble; aucune esprance de djeuner sur l'herbe. Nous djeunons
+philosophiquement dans le char. On casse le goulot d'une bouteille, et
+nous trinquons avec un flegme britannique, quand tout coup nous nous
+voyons trois lignes du prcipice. L'automdon mouill, et de
+trs-mchante humeur, s'est aperu de sa mprise. Il a voulu retourner
+sur ses pas, le chemin est trop troit. Le cheval refuse de se casser le
+cou; c'est donc au char de subir toutes les consquences de sa
+conformation incommode et de l'ankylose de ses ressorts. La difficult
+de l'entreprise dcourage le guide. Il nous laisse une roue dans
+l'abme, et le verre la main, fort empchs de descendre, encore plus
+empchs de demeurer.
+
+Heureusement nous rions aux clats, et jamais on ne se tue en riant.
+Nous trouvons moyen de sortir de la bote de cuir, nous soulevons le
+vhicule, nous portons le cheval, nous rossons le cocher, et j'en suis
+quitte pour un verre de vin rpandu tout entier dans la poche de ma
+blouse.
+
+Enfin, nous rentrons dans le ravin, non pas perpendiculairement, comme
+nous en tions menacs, mais par un joli chemin couvert de fleurs
+sauvages, toutes brillantes de pluie, et bord d'un ruisseau qui devient
+torrent et grossit de minute en minute. La pluie fouette les sapins
+chevels; des nuages courent sur les flancs de la gorge; le brouillard
+enveloppe les cimes; et par mille angles du sentier qui serpente au sein
+des noires forts, nous pntrons dans une rgion vraiment sublime de
+tristesse.
+
+Pas une figure humaine, pas un toit de chalet. Deux remparts pic,
+couverts d'arbres vivaces qui semblant crotre sur la tte les uns des
+autres, nous pressent, nous treignent, et semblent, par leurs dtours
+multiplis, nous pousser et nous enfermer dans d'inextricables
+solitudes.
+
+J'ai vu beaucoup de sites plus grandioses, je n'en ai gure vu de plus
+austres. Les plus belles veines des Alpes, des Pyrnes et des Apennins
+ne produisent pas une vgtation plus robuste et plus imposante; nulle
+part je n'ai vu d'aussi belles forts de sapins gigantesques, lancs,
+fiers, touffus, et par leur nombre et par leur situation escarpe,
+semblant braver la destruction et renatre sous les coups de la foudre
+et de la cogne.
+
+A Mriat, les restes de la Chartreuse consistent en quelques belles
+arcades charges de plantes paritaires et demi ensevelies dans les
+boulements de la montagne que le gazon a recouverts; le portail est
+encore debout et conserve son air monastique. Le torrent se prcipite
+avec fracas derrire la Chartreuse, roule ct et se laisse tomber sur
+l'angle d'un btiment dtach qu'il achve de dgrader, et qu'il semble
+prt emporter tout fait dans un jour d'orage. Quel tait l'emploi de
+ce btiment au temps des moines? Je me suis imagin que c'tait le lieu
+pnitentiaire, et que la cataracte devait rouler sur la vote d'un
+cachot humide et plein de terreur. A moi permis: il n'y a l pour
+cicerone que deux gants silencieux et farouches, le garde-forestier et
+sa fille, participant l'un et l'autre de la nature des sapins du pays,
+fiers comme des hidalgos ruins, dclarant qu'ils ne sont ni aubergistes
+ni cabaretiers, et nonobstant vendant aux rares curieux qui vont les
+visiter tout ce qu'on peut trouver dans un cabaret pour de l'argent.
+
+Ce site m'a paru, au milieu de la pluie, mlancolique, froid, et
+admirablement choisi pour une vie ternellement uniforme et pour des
+hommes vous au culte de l'ide unique et absolue. Point de
+perspectives, point de contrastes; des pentes de gazon d'un vert gal et
+magnifique, des profondeurs de forts sans issue, sans la moindre
+chappe pour le regard et la pense; partout des sapins, des prairies
+troites et des forts coupes par l'invincible rempart de la montagne,
+par les ternels brouillards..... Je dis ternels, quoique je n'aie
+pass l qu'une heure. S'ils ne le sont pas, s'il y a jamais un beau
+soleil sur la Chartreuse de Mriat, si le torrent roule quelquefois
+limpide et calme, si la tristesse y soulve un instant ses sombres
+voiles, et si un pareil site s'avise de vouloir sourire, je le dclare
+_poncif_, comme on dit dans les ateliers de peinture, c'est--dire
+pleutre, manqu, ct du beau. Je le dshrite de ma sympathie, je lui
+retire mon souvenir, et je tiens pour piciers et malappris tous les
+voyageurs qui s'y rendront par un beau temps.
+
+Je me suis mouill jusqu'aux os, ce qui m'a parfaitement guri
+homoeopathiquement d'un rhume obstin; c'est--dire que j'ai chang
+une toux supportable contre une grosse fivre qui m'a forc de passer la
+nuit dans une auberge de village, presque la porte de Genve.
+
+Mais j'ai salu le Mont-Blanc de ma fentre mon rveil, et j'ai vu
+sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, tendu comme un immense tapis
+bigarr au pied de la Savoie, forteresse neigeuse leve l'horizon.
+
+
+ Genve.
+
+--Messieurs, o descendez-vous?
+
+C'est le postillon qui parle.--Rponse:
+
+--Chez M. Listz.
+
+--O loge-t-il, ce monsieur-l?
+
+--_J'allais prcisment vous adresser la mme question._
+
+--Qu'est-ce qu'il fait? Quel est son tat?
+
+--Artiste.
+
+--Vtrinaire?
+
+--Est-ce que tu es malade, animal?
+
+--C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire
+chez lui.
+
+On nous fait gravir une rue pic, et l'htesse de la maison indique
+nous dclare que Listz est en Angleterre.
+
+--Voil une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un
+musicien du thtre; il faut aller le demander au rgisseur.
+
+--Pourquoi non? dit le lgitimiste. Et il va trouver le rgisseur.
+Celui-ci dclare que Listz est Paris.--Sans doute, lui fais-je avec
+colre, il est all s'engager comme flageolet dans l'orchestre Musard,
+n'est-ce pas?
+
+--Pourquoi non? dit le rgisseur.
+
+--Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles
+qui prennent des leons de musique connaissent M. Listz.
+
+--J'ai envie d'aller parler celle qui sort maintenant avec un cahier
+sous le bras, dit mon compagnon.
+
+--Et pourquoi non? d'autant plus qu'elle est jolie.
+
+Le lgitimiste fait trois saluts la franaise, et demande l'adresse de
+Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit,
+baisse les yeux, et avec un soupir touff rpond que M. Listz est en
+Italie.
+
+--Qu'il soit au diable! Je vais dormir dans la premire auberge venue;
+qu'il me cherche son tour.
+
+A l'auberge, on m'apporte bientt une lettre de sa soeur.
+
+Nous t'avons attendu, tu n'es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous!
+nous sommes partis.
+
+ ARABELLA.
+
+_P.S._ Vois le major, et viens avec lui nous trouver.
+
+ * * * * *
+
+--Qu'est-ce que le major?
+
+--Que vous importe? dit mon ami le lgitimiste.
+
+--Au fait! Garon, allez chercher le major.
+
+Le major arrive. Il a la figure de Mphistophls et la capote d'un
+douanier. Il me regarde des pieds la tte et me demande qui je suis.
+
+--Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d'Arabella.
+
+--Ah! ah! je cours chercher un passe-port.
+
+--Cet homme est-il fou?
+
+--Non pas; demain nous partons pour le Mont-Blanc.
+
+Nous voici Chamounix; la pluie tombe, et la nuit s'paissit. Je
+descends au hasard l'_Union_, que les gens du pays prononcent
+_Oignon_, et cette fois je me garde bien de demander l'artiste europen
+par son nom. Je me conforme aux notions du peuple clair que j'ai
+l'honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage:
+Blouse trique, chevelure longue et dsordonne, chapeau d'corce
+dfonc, cravate roule en corde, momentanment boiteux, et fredonnant
+habituellement le _Dies ir_ d'un air agrable.
+
+--Certainement, monsieur, rpond l'aubergiste, ils viennent d'arriver;
+la dame est bien fatigue, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez
+l'escalier, ils sont au n 13.
+
+--Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me prcipite dans le
+n 13, dtermin me jeter au cou du premier Anglais spleentique qui
+me tombera sous la main. J'tais crott de manire ce que ce ft l
+une charmante plaisanterie de commis voyageur.
+
+Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que
+l'aubergiste appelle la _jeune fille_. C'est Puzzi califourchon sur le
+sac de nuit, et si chang, si grandi, la tte charge de si longs
+cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si fminine, que, ma foi!
+je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui te mon
+chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi o est Lara?
+
+Du fond d'une capote anglaise sort, ce mot, la tte blonde d'Arabella;
+tandis que je m'lance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un
+cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements,
+tandis que la fille d'auberge, stupfaite de voir un garon si crott,
+et que jusque-l elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi
+belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va rpandre dans
+la maison que le n 13 est envahi par une troupe de gens mystrieux,
+indfinissables, chevelus comme des sauvages, et o il n'est pas
+possible de reconnatre les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec
+les matres.--Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de
+mpris, et nous voil stigmatiss, montrs au doigt, pris en horreur.
+Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent
+leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux poux se
+concertent pour nous demander pendant le souper une petite
+reprsentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte
+raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus
+scientifique que j'aie faite dans ma vie.
+
+Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que
+j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent,
+aussi peu accessibles l'atmosphre des rgions qu'ils traversent que
+la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement
+grce aux mille prcautions dont ils s'environnent, qu'ils sont
+redevables de leur ternelle impassibilit. Ce n'est pas parce qu'ils
+ont trois paires de _breeches_ les unes sur les autres qu'ils arrivent
+parfaitement secs et propres malgr la pluie et la fange; ce n'est pas
+non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide
+et mtallique brave l'humidit; ce n'est pas parce qu'ils marchent
+chargs chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en
+faudrait pour adoniser tout un rgiment de conscrits bas-bretons, qu'ils
+ont toujours la barbe frache et les ongles irrprochables. C'est parce
+que l'air extrieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils
+marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une
+cloche de cristal paisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils
+regardent en piti les cavaliers que le vent dfrise et les pitons dont
+la neige endommage la chaussure. Je me suis demand, en regardant
+attentivement le crne, la physionomie et l'attitude des cinquante
+Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque
+table d'hte de la Suisse, quel pouvait tre le but de tant de
+plerinages lointains, prilleux et difficiles, et je crois avoir fini
+par le dcouvrir, grce au major, que j'ai consult assidment sur cette
+matire. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de russir
+traverser les rgions les plus leves et les plus orageuses sans avoir
+un cheveu drang son chignon.--Pour un Anglais, c'est de rentrer dans
+sa patrie aprs avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni
+trou ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les
+auberges aprs leurs pnibles excursions, hommes et femmes se mettent
+sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute
+l'impermabilit majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas
+leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que
+l'occasion du porte-manteau, le vhicule de l'habillement. Je ne serais
+pas tonn de voir paratre Londres des relations de voyage ainsi
+intitules: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.--Souvenirs
+de l'Helvtie par un collet d'habit.--Expdition autour du monde, par un
+manteau de caoutchouc.--Les Italiens tombent dans le dfaut contraire.
+Habitus un climat gal et suave, ils mprisent les plus simples
+prcautions, et les variations de la temprature les saisissent si
+vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitt pris de nostalgie; ils
+les parcourent avec un ddain superbe, et, portant le regret de leur
+belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut tout ce
+qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme
+une proprit, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si
+quelque chose pouvait ter l'envie de passer les Alpes, ce serait
+l'espce de crie qu'il faut subir propos de toutes les villes et de
+tous les villages dont les noms seuls font battre le coeur et enfler
+la voix d'un Italien aussitt qu'il les prononce.
+
+Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les
+Allemands, excellents pitons, fumeurs intrpides et tous un peu
+musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent
+de tous les ennuis de l'auberge avec le cigare, le flageolet ou
+l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de
+la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent
+inaperus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur
+oisivet.
+
+Quant nous autres Franais, il faut bien avouer que nous savons
+voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dvore,
+l'admiration nous transporte: nos facults sont vives et saisissantes;
+mais le dgot nous abat au moindre chec. Quoique notre _home_ soit
+gnralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous
+poursuit jusqu'aux extrmits de la terre, nous rend revches et
+malhabiles supporter les privations et les fatigues, et nous inspire
+les plus purils et les plus inutiles regrets. Imprvoyants comme les
+Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les
+inconvnients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous
+sommes la guerre, ardents au dbut, dmoraliss la dbandade.
+Quiconque voit le dpart d'une caravane franaise dans les chemins
+escarps de la Suisse peut bien rire de cette joie imptueuse, de ces
+courses folles sur les ravins, de cette hte factieuse, de toute cette
+peine perdue, de toute cette force prodigue l'avance sur les marges
+de la route, et de cette vaine attention donne avec enthousiasme aux
+premiers objets venus. Celui-l peut tre bien certain qu'au bout d'une
+heure la caravane aura puis tous les moyens possibles de se lasser au
+physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera disperse,
+triste, harasse, se tranant avec peine jusqu'au gte, et n'ayant donn
+aux vritables sujets d'admiration qu'un coup d'oeil distrait et
+fatigu.
+
+Or, tout ceci n'est peut-tre pas aussi inutile noter qu'il te semble.
+Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrg de la vie de l'homme. La
+manire de voyager est donc le criterium auquel on peut connatre les
+nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de
+la vie.
+
+Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien mes dpens
+je l'ai acquise! Je ne souhaite personne d'y arriver au mme prix, et
+j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'ides faites
+et d'habitudes volontaires.
+
+Si je sais voyager sans ennui et sans dgot, je ne me pique pas de
+marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans tre mouill. Il n'est
+au pouvoir d'aucun Franais de se procurer la quantit ncessaire de
+fluide britannique pour chapper entirement toutes les intempries de
+l'air. Mes amis sont dans le mme cas, de sorte que tout le long du
+chemin notre toilette a t un sujet de scandale et de mpris pour les
+touristes pneumatiques. Mais quel ddommagement on trouve se jeter
+terre pour se reposer sur la premire mousse venue, s'enfumer dans le
+chalet, traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins
+difficiles, poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux
+ailes blanches ocelles de pourpre, courir le long des buissons aprs
+la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la
+terre! le tout sauf paratre, le soir, devant les Anglais, hl,
+crpu, poudreux, fangeux ou dchir, sauf tre pris pour un
+saltimbanque!
+
+Au reste, nous fmes un peu rhabilits Chamounix par l'apparition du
+major fdral en uniforme, et par l'arrive du lgitisme. Leurs
+excellentes manires et la dignit gracieuse d'Arabella rtablirent le
+silence, sinon la scurit, autour de nous. Je crois bien nonobstant que
+les couverts d'argent furent compts trois fois ce soir-l; et, pour ma
+part, j'entendis mistress *** et milady ***, mes voisines, deux jeunes
+douairires de cinquante soixante ans, barricader leur porte comme si
+elles eussent craint une invasion de Cosaques.
+
+--Ne pensez-vous pas, dit le major, qu'un pays, tout entier converti en
+htellerie pour toutes les nations, ne peut garder aucun caractre de
+nationalit?
+
+--Mais ne peut-on adresser le mme reproche votre Suisse? lui dis-je.
+
+--Hlas! qui vous en empche? reprit-il.
+
+--Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fire, dit Franz, et
+qui, tandis que plusieurs milliers d'Anglais y talent leur oisivet,
+chasse les rfugis de son territoire! cette rpublique qui s'unit aux
+monarchies pour traquer comme des btes fauves les martyrs de la cause
+rpublicaine!...
+
+Un roulement de tambour nous interrompit.
+
+--Quel est ce bruit belliqueux? dit Arabella.
+
+--C'est la gele qui commence, et le tambour qui l'annona aux habitants
+de la valle, afin qu'ils allument des feux auprs des pommes de terre.
+
+La pomme de terre est l'unique richesse de cette partie de la Savoie.
+Les paysans pensent qu'en tablissant une couche de fume sur la rgion
+moyenne des montagnes, ils interceptent l'air des rgions suprieures et
+prservent de son atteinte le fond des gorges. J'ignore s'ils font bien.
+Si je voyageais aux frais d'un gouvernement, d'une socit savante ou
+seulement d'un journal, j'apprendrais cela, et bien d'autres choses
+encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de
+ceux qui en parlent et en dcident. Ce que je sais, c'est que cette
+ligne de feux, tablie comme des signaux tout le long du ravin,
+m'offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils peraient
+de taches rouges et de colonnes de fume noire le rideau de vapeur
+d'argent o la valle tait entirement plonge et perdue. Au-dessus des
+feux, au-dessus de la fume et de la brume, la chane du Mont-Blanc
+montrait une de ses dernires ceintures granitiques, noire comme l'encre
+et couronne de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient
+nager dans le vide. Sur quelques cimes que le vent avait balayes,
+apparaissaient, dans un firmament pur et froid, de larges toiles. Ces
+pics de montagnes, levant dans l'ther un horizon noir et resserr,
+faisaient paratre les astres tincelants. L'oeil sanglant du
+Taureau, le farouche Aldbaran, s'levait au-dessus d'une sombre
+aiguille, qui semblait le soupirail du volcan d'o cette infernale
+tincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, toile bleutre, pure
+et mlancolique, s'abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme
+de compassion et de misricorde tombe du ciel sur la pauvre valle,
+mais prte tre saisie en chemin par l'esprit perfide des glaciers.
+
+Ayant trouv ces deux mtaphores, dans un grand contentement de
+moi-mme, je fermai ma fentre. Mais en cherchant mon lit, dont j'avais
+perdu la position dans les tnbres, je me fis une bosse la tte
+contre l'angle du mur. C'est ce qui me dgota de faire des mtaphores
+tous les jours subsquents. Mes amis eurent l'obligeance de s'en
+dclarer singulirement privs.
+
+Ce que j'ai vu de plus beau Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te
+figurer l'aplomb et la fiert de cette beaut de huit ans, en libert
+dans les montagnes. Diane enfant devait tre ainsi, lorsque, inhabile
+encore poursuivre le sanglier dans l'horrible rymanthe, elle jouait
+avec de jeunes faons sur les croupes _amnes_ de l'Hybla. La fracheur
+de Solange brave le hle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse
+nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immacule.
+Sa longue chevelure blonde flotte en boucles lgres jusqu' ses reins
+vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forc des
+mules, ni la course _au clocher_ sur les pentes rapides et glissantes,
+ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures
+entires. Toujours grave et intrpide, sa joue se colore d'orgueil et de
+dpit quand on cherche aider sa marche. Robuste comme un cdre des
+montagnes et frache comme une fleur des valles, elle semble deviner,
+quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt
+de Dieu l'a touche au front, et qu'elle est destine dominer un jour,
+par la force morale, ceux dont la force physique la protge maintenant.
+Au glacier des Bossons, elle m'a dit: Sois tranquille, mon George;
+quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc.
+
+Son frre, quoique plus g de cinq ans, est moins vigoureux et moins
+tmraire. Tendre et doux, il reconnat et rvre instinctivement la
+supriorit de sa soeur; mais il sait bien aussi que la bont est un
+trsor. _Elle_ te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai
+heureux.
+
+ternel souci, ternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, pres
+aux moindres jouissances, habiles se les procurer, soit par
+l'obsession, soit par l'opinitret; gostes avec candeur,
+instinctivement pntrs de leur trop lgitime indpendance, les enfants
+sont nos matres, quelque fermet que nous feignions vis--vis d'eux.
+Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent,
+malgr leur bont naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manire de
+les plier la forme sociale avant que la socit leur fasse sentir ses
+angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne
+raison on peut donner un esprit sortant de la main de Dieu et
+jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre tant d'inutiles et
+folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un
+charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas
+comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prtendue
+ncessit de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen;
+l'autorit: et je l'emploie quand il faut, c'est--dire fort rarement;
+c'est ce que je ne conseille personne d'essayer s'il n'a les moyens de
+se faire aimer autant que craindre.
+
+J'aime beaucoup les systmes, le cas d'application except. J'aime la
+foi saint-simonienne, j'estime fort le systme de Fourier; je rvre
+ceux qui, dans ce sicle maudit, n'ont subi aucun entranement vicieux,
+et qui se retirent dans une vie de mditation et de recherche pour rver
+le salut de l'humanit. Mais je crois qu'avec la moindre vertu mise en
+action, et soutenue par une certaine nergie, on en ferait plus qu'avec
+toute la sagesse des nations dlaye dans les livres. Cela me vient, non
+ propos de l'ducation de mes enfants, mais propos de celle du genre
+humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant
+les prcipices de la Tte-Noire. Et moi, pied, tirant par la bride le
+mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort
+difficiles, je babillais tort et travers. On me faisait la guerre
+parce que je n'avais pas voulu mordre la philosophie durant notre
+sjour Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science,
+Arabella pntre tout d'un coup d'oeil rapide et clair. Moi, je suis
+paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage.
+Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de
+leur doigt tout l'argot de la mtaphysique allemande. Je me dfendis
+comme un diable, et je crois que nous ne nous entendmes ni les uns ni
+les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me
+juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvret
+de ma cervelle. Je n'tais pas bien press, comme tu peux croire, de lui
+laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrnologiques dont
+m'a dou la nature. Je n'aime parler de moi qu'avec ceux que j'aime,
+et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-tre mme
+cause de cela prcisment), je me sentais une secrte mfiance contre
+lui.
+
+J'avais grand tort, assurment. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il
+tait bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid
+et si bouffi, est plus potique que le mien: je m'en suis aperu ma
+grande honte et mon grand plaisir.
+
+Tant il y a, que, le jugeant un peu pdant, je fis le grossier et le
+railleur avec lui pendant toute cette journe. J'attaquai, par esprit de
+contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une
+guerre de Vandale sa mtaphysique. Il me crut plus bte que je
+n'tais, et j'eus lieu de m'en rjouir; car il commena de ce moment
+me prendre en amiti et ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son
+microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait.
+Il vit que j'tais un assez bon garon, pas du tout _fort_, et plus
+rapproch de la nature du hanneton que de celle du diable.
+
+Au fond, s'il avait raison contre moi beaucoup d'gards, je soutiens
+que je n'avais pas tort dans ce que je voulais prouver. Mon erreur ne
+consistait qu' vouloir combattre en lui des systmes que je lui
+supposais fort gratuitement; et, pour repousser un talage de fausse et
+froide science que je lui attribuais injustement, je faisais le procs
+toute science, toute mthode, toute thorie. Je crois, Dieu me le
+pardonne! que j'aurais mdit de mon Jean-Jacques lui-mme s'il et pris
+son parti. Mais il me fit le plaisir de n'y point songer, et moi,
+m'enfonant jusqu'au cou dans la sauvagerie de mon matre bien-aim, je
+dclamai (un peu moins loquemment que lui) contre l'abus de la science
+et les absurdits de la philosophie creuse. Voil o j'avais raison: je
+hais cette science profonde, ardue, inextricable, barbare, o l'esprit
+se noie, o le coeur se dessche; cette mtaphysique glace des
+Allemands, qui analyse l'me humaine, qui dissque les mystres de la
+Divinit en nous; sans songer veiller dans nos coeurs une pense
+gnreuse, sans y faire germer un sentiment vraiment religieux, vraiment
+humain. Je me rvoltai donc contre tous ces docteurs clectiques dont je
+croyais le major infatu. Je me cramponnai au fait, la logique claire,
+ la pratique ardente, aux principes rpublicains, la gnrosit du
+sang franais, la France, en un mot, que ce Genevois avait l'air de
+mpriser, son Allemagne mtaphysique la main. Pour exprimer tout cela,
+je dbitai mille sottises: le rus major m'y poussait en me traitant de
+jacobin; et moi, bouillant enfant de Paris que je suis, je ne voulus
+point renier mes pres, les fils de notre aeul Rousseau. La dispute
+tait trop anime pour que je songeasse faire mes rserves. Il me
+semblait que c'et t lchet que de faire la part de nos garements,
+de notre ignorance et de nos excs de 93, en prsence d'un adversaire
+qui feignait d'en imputer la faute notre France philosophique du
+dix-huitime sicle; et, de parole en parole, je m'chauffai si bien que
+j'eusse t capable d'envoyer la guillotine le major, Puzzi, la poupe
+que ma fille portait en croupe, et jusqu'au mulet qu'elles chevauchaient
+de compagnie.
+
+Mais tout coup je m'aperus que le major, ennuy ou rvolt de ma
+mauvaise foi, ne m'coutait plus. Il avait la tte penche sur son
+livre, et, au milieu des plus belles scnes de la nature, il n'avait
+d'yeux et de pense que pour un trait de philosophie qu'il venait de
+tirer de sa poche. Je me permis de l'en railler.
+
+--Taisez-vous, me dit-il; vous traversez la vie en regardant comment les
+objets sont colors, dcoups et arrangs en apparence; vous ne savez et
+vous ne dsirez savoir la cause de rien. Vous avez bien regard les
+montagnes depuis Chamounix jusqu'ici, n'est-ce pas? Vous avez compt les
+sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des
+dchiquetures de la chane, comme un dessinateur gographe trace de
+mmoire les sinuosits de la Sane sur un morceau de papier. Pendant ce
+temps-l, j'ai cherch le principe de l'univers.
+
+--Et vous l'avez trouv, major? Faites-nous en part.
+
+--Vous tes un impertinent, dit-il. Je n'ai rien trouv du tout; mais
+j'ai pens au principe de l'univers, et c'est un sujet de rflexion qui
+vaut bien l'action de regarder en l'air sans penser rien.
+
+Et, donnant du talon sa mule, il nous laissa en arrire, toujours
+clignotant sur son livre, et rptant entre ses dents une phrase qu'il
+venait de lire, et qui, apparemment, ne lui semblait pas claire:
+_L'absolu est identique lui-mme._
+
+--Quand nous arriverons Martigny, osai-je dire, sur les onze heures
+du soir, il aura peut-tre dcouvert vingt-trois mille manires
+d'interprter ces quatre mots. Je comprends qu'un ne peut tre de bonne
+humeur quand on a de pareilles contentions d'esprit.
+
+--Vous avez tort rciproquement de vous insulter, dit la sage Arabella.
+Tout homme est sage qui s'abandonne ses impressions sans s'occuper du
+_qu'en pensera-t-on?_ Il y a quelque chose de plus stupide que
+l'indiffrence du vulgaire en prsence des beauts naturelles; c'est
+l'extase oblige, c'est l'infatigable exclamation. Si le major n'est
+point dans une disposition artistique ce matin, il montre beaucoup plus
+de sens et d'esprit en se jetant dans une proccupation absolue que s'il
+faisait de tristes efforts pour ranimer son enthousiasme refroidi.
+
+--D'ailleurs, je ne sais pas de quel droit, reprit Franz, nous
+mpriserions son indiffrence pour le paysage; car nous n'avons encore
+fait que nous disputer depuis le dpart. Quant au docteur Puzzi, il
+attrape gravement des criquets le long des buissons, et ce n'est pas
+beaucoup plus potique.
+
+Vers le dclin du jour, nous nous trouvmes au plus haut du col des
+montagnes, et nous fmes assaillis par un vent glac qui nous soufflait
+le grsil au visage. Courbs sur nos mules, nous nous cachions le nez
+dans nos manteaux. Le major tait impassible et songeait son absolu.
+Dix minutes plus tard et un quart de lieue plus bas, nous rentrmes dans
+une rgion tempre, et les profondeurs du Valais s'ouvrirent sous nos
+pieds, couronnes de cimes violettes et traverses par le Rhne comme
+par une bande d'argent mat. La nuit vint avant que nous eussions
+travers, au pas de course, la zone de prairies qui conduit Martigny,
+par de beaux gazons coups de mille ruisseaux. Un trou notable mon
+soulier me fora de monter sur la mule du major, en croupe derrire lui
+et son absolu. Il ne me fit pas grce de la leon.
+
+--Les systmes ne sont pas tout fait aussi mprisables, dit-il, que
+veulent bien le faire croire les gens incapables de suivre pendant un
+quart d'heure le plus simple raisonnement, et de comprendre les plus
+claires thories. Ce sont d'excellentes habitudes d'esprit que celles
+qui amnent embrasser d'un coup d'oeil toutes les combinaisons de la
+pense; et quand on est arriv saisir sans effort, et comparer sans
+trouble et sans vertige, toutes les donnes morales et philosophiques
+qui circulent dans le monde intelligent, je crois qu'on est au moins
+aussi capable de juger son sicle que lorsqu'on se croise les bras en
+disant: Tout ce qui est obscur est inintelligible, tout ce qui est
+difficile est irralisable.
+
+--Bravo! major; bas l'obscurantiste! s'crirent en choeur les
+assistants.
+
+Je n'tais pas content, d'autant plus que la mule avait le trot dur, et
+que l'infernal major accompagnait chaque phrase d'un coup d'peron qui
+m'imprimait de violentes secousses. J'avais grande envie de le pousser
+dans le premier foss venu et de continuer la route sans lui; mais je
+craignis qu'il ne se venget par quelque malice plus raffine; et comme
+j'ai le malheur d'tre fort lourd dans la plaisanterie, je me soumis
+mon sort en attendant une meilleure occasion. La bonne Arabella, me
+voyant mortifi, prit gnreusement ma dfense.
+
+--Si vous n'aviez pas trouv dans la science autre chose que l'avantage
+et le plaisir de juger votre sicle, dit-elle au major, ce ne serait pas
+d'un grand profit pour nous autres. Ce n'est pas seulement
+d'intelligence que les hommes ont besoin, mais d'amour et d'activit.
+Voil sans doute ce que Piffol veut prouver depuis trois heures qu'il
+draisonne; et voil ce que le major fait semblant de ne pas comprendre,
+bien qu'il en soit pntr tout autant que nous.
+
+--Non! non! m'criai-je avec humeur; il n'est pntr que du contraire.
+Si le major est savant, que lui importent les souffrances et l'abjection
+du simple et de l'ignorant? Que le major sympathise avec des esprits
+d'une haute trempe, cela est heureux et agrable pour lui et pour eux;
+mais le monde n'en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n'en reoit
+aucun soulagement. Eh! trouvez donc un moyen d'appuyer votre science sur
+un texte limpide et laconique! et quand vous aurez fait un peuple avec
+cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez.
+Jusque-l vous n'tes que des brahmanes, vous cachez la vrit dans des
+puits, et vos plus anciens adeptes peuvent peine expliquer vos
+mystres, tant ils sont compliqus, tant le principe y est envelopp
+d'hiroglyphes! Faute de vouloir trancher dans le vif et de prsenter
+courageusement tout le pril et toute la souffrance d'une grande crise
+expiatoire, vous faites rire avec vos nigmes, et vous mritez
+plusieurs gards les reproches d'hypocrisie qu'on vous adresse. Voil
+pourquoi tout votre bagage scientifique n'enrichit personne; voil
+pourquoi nous ne savons rien, ou, quand nous nous mlons d'tudier et
+d'interprter, nous tombons dans une dplorable confusion.
+
+--Et cependant, n'en doutez pas, reprit Franz, l'avenir du monde est
+dans tout. Les divers lments de rnovation se constitueront un jour et
+formeront une noble unit. Oh! non, tant de belles oeuvres parses ne
+retomberont pas dans la nuit; tant de nobles aspirations, tant de
+gnreux soupirs ne seront pas touffs par l'implacable indiffrence du
+destin. Qu'importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des
+champions de la vrit? Ils combattent aujourd'hui pars, et malades,
+malgr eux, du dsordre et de l'intolrante vanit du sicle. Ils ne
+peuvent s'lever au-dessus de cette atmosphre empoisonne. Perdus dans
+une affreuse mle, ils se mconnaissent, se fuient et se blessent les
+uns les autres, au lieu de se presser sous la mme bannire et de plier
+le genou devant les plus robustes et les plus purs d'entre eux. Ils
+prodiguent leur force des engagements partiels, de frivoles
+escarmouches. Il faut que cette gnration haletante passe et s'efface
+comme un torrent d'hiver. Il faut qu'elle emporte nos lamentations
+prophtiques, nos protestations et nos pleurs. Aprs elle, de nouveaux
+combattants mieux disciplins, instruits par nos revers, ramasseront nos
+armes parses sur le champ de bataille, et dcouvriront la vertu magique
+des flches d'Hercule.
+
+--Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t'entende! m'criai-je
+en sautant bas du mulet; tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un
+musicien.
+
+Le major sourit dans sa barbe en nous regardant d'un oeil paternel.
+Son coeur sympathisait avec notre lan vers l'avenir, et il commenait
+ me sembler moins infernal qu'il ne m'avait pass par la tte de le
+supposer.
+
+Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de
+l'htel de la Grand'Maison Martigny.
+
+--Ce n'est pas une raison pour faire la grimace, lui dit
+brle-pourpoint Franz, qui tait tout moustill et tout guerroyant.
+
+Elle faillit lui jeter son flambeau la tte. Ursule se prit
+pleurer.--Qu'as-tu? lui dis-je.--Hlas! dit-elle, je savais bien que
+vous me mneriez au bout du monde; nous voici la Martinique. Il faudra
+passer la mer pour retourner chez nous; on me l'avait bien dit que vous
+ne vous arrteriez pas en Suisse!--Ma chre, lui dis-je, rassure-toi et
+enorgueillis-toi. D'abord, tu es Martigny, en Suisse, et non la
+Martinique. Ensuite, tu sais la gographie absolument comme Shakspeare.
+
+Cette dernire explication parut la flatter. Franz donna l'ordre aux
+domestiques de rveiller la caravane six heures du matin. Nous nous
+jetmes dans nos lits, extnus de fatigue. J'avais fait pied presque
+tout le chemin, c'est--dire huit lieues. Le major l'avait fort bien
+remarqu, et il me gardait un plat de son mtier. Il s'enferma avec son
+trait de l'absolu et Puzzi, qu'il rossa pour l'empcher de ronfler, et
+il chercha toute la nuit le vritable sens de cette terrible
+phrase:--L'absolu est identique lui-mme.
+
+N'en ayant point trouv qui le satisfit pleinement, son humeur satanique
+s'exaspra, et quatre heures du matin il vint faire un vacarme
+pouvantable ma porte. Je m'veille, je m'habille en toute hte, je
+refais mes paquets et je parcours toute la maison, affair, me frottant
+les yeux, luttant contre la fatigue et craignant d'tre en retard. Un
+profond silence rgnait partout: j'en tais croire que la caravane
+tait partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparat en
+billant sur le seuil de sa chambre.
+
+--Quelle mouche vous pique? dit-il avec un sourire froce, et d'o vient
+que vous tes si matinal? Votre humeur est vraiment fcheuse en voyage.
+Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure dormir.
+
+--_Damn_ major!... m'criai-je avec fureur.
+
+Le nom lui en est rest, et il est bien plus expressif qu'il n'est
+permis ma plume de le tracer. C'est le synonyme d'oint; et, comme la
+langue est minemment logique, c'est une pithte de sublimit quand on
+la place aprs le substantif.
+
+
+ Fribourg.
+
+Nous entrmes dans l'glise de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel
+orgue qui ait t fait jusqu'ici. Arabella, habitue aux sublimes
+ralisations, me immense, insatiable, imprieuse envers Dieu et les
+hommes, s'assit firement sur le bord de la balustrade, et, promenant
+sur la nef infrieure son regard mlancoliquement contemplateur,
+attendit, et attendit en vain, ces voix clestes qui vibrent dans son
+sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains
+mortelles ne peut faire rsonner son oreille. Ses grands cheveux
+blonds, drouls par la pluie, tombaient sur sa main blanche; et son
+oeil, o l'azur des cieux rflchit sa plus belle nuance, interrogeait
+la puissance de la crature dans chaque son man du vaste instrument.
+Ce n'est pas ce que j'attendais, me dit-elle d'un air simple et sans
+songer l'ambition de sa parole.--Exigeante! lui dis-je, tu n'as pas
+trouv le glacier assez blanc l'autre jour sur la montagne! Ses grandes
+crtes qui semblaient tailles dans les flancs de Paros, ses dents
+aigus au pied desquelles nous tions comme des nains, ne t'ont pas
+sembl dignes de ton regard superbe. La voix des torrents est, selon
+toi, sourde et monotone, la hauteur des sapins ne t'tonne pas plus que
+celle des joncs du rivage. Tu mesures le ciel et la terre. Tu demandes
+les palmiers de l'Arabie-Heureuse sur la croupe du Mont-Blanc, et les
+crocodiles du Nil dans l'cume du Reichenbach. Tu voudrais voir voguer
+les flottes de Cloptre sur les ondes immobiles de la Mer de glace. De
+quelle toile nous es-tu donc venue, toi qui mprises le monde que nous
+habitons? Tu veux maintenant que ce vieillard refrogn qui te regarde
+avec stupeur ait trouv sous sa perruque un peu plus que la puissance de
+Dieu pour te satisfaire!
+
+En effet, Mooser, le vieux luthier, le crateur du grand instrument,
+aussi mystrieux, aussi triste, aussi maussade que l'homme au chien noir
+et aux macarons d'Hoffmann, tait debout l'autre extrmit de la
+galerie et nous regardait tour tour d'un air sombre et mfiant. Homme
+spcial s'il en fut, Helvtien inbranlable, il semblait ne pas goter
+le moins du monde le chant simple et sublime que notre grand artiste
+essayait sur l'orgue. A vrai dire, celui-ci ne tirait pas tout le parti
+possible de la machine. Il cherchait platement les sons les plus purs et
+ne nous rgalait pas du plus petit coup de tonnerre. Aussi l'organiste
+de la cathdrale, gros jeune homme la joue vermeille, confrre
+familier et quasi-protecteur de notre ami, le poussait doucement
+chaque instant, et, prenant sans faon sa place, essayait, force de
+bras, de nous faire comprendre la puissance vraiment grande, je le
+confesse, du charlatanisme musical. Il fit tant des pieds et des mains,
+et du coude, et du poignet, et, je crois, des genoux (le tout de l'air
+le plus flegmatique et le plus bnvole), que nous emes un orage
+complet, pluie, vent, grle, cris lointains, chiens en dtresse, prire
+du voyageur, dsastre dans le chalet, piaulement d'enfants pouvants,
+clochettes de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des
+sapins, _finale_, dvastation des pommes de terre.
+
+Quant moi, naf paysan, artiste on plutt artisan grossier,
+enthousiasm de ce vacarme harmonieux, et retrouvant dans cette peinture
+ gros effets les scnes rustiques de ma vie, je m'approchai du mastro
+fribourgeois, et je m'criai avec effusion:
+
+--Monsieur, cela est magnifique: je vous supplie de me faire encore
+entendre ce coup de tonnerre; mais je crois qu'on vous asseyant
+brusquement sur le clavier vous produiriez un effet plus complet encore.
+
+Le mastro me regarda avec tonnement; il n'entendait pas un mot de
+franais, et, mon grand dplaisir, mes amis ne voulurent jamais lui
+traduire ma requte en allemand, sous prtexte qu'elle tait
+inconvenante. Il me fallut donc renoncer une fois de plus dans ma vie a
+complter mon motion.
+
+Cependant le vieux Mooser tait rest impassible pendant l'orage. Plant
+dans son coin comme une statue roide et anguleuse du moyen ge, c'est
+peine si, au plus fort de la tempte, un imperceptible sourire de
+satisfaction avait effleur ses lvres. Il est vrai que, l'exception
+de moi, toute la famille avait t brutalement insensible la pluie, au
+tonnerre, la clochette, aux vaches perdues, etc. Je croyais mme que
+cette inapprciation de la force pulmonaire de son instrument l'avait
+profondment bless; mais le syndic vint nous apprendre la cause de sa
+proccupation. Mooser n'est pas content de son oeuvre, et il a grand
+tort, je le jure; car, s'il n'a pas encore atteint la perfection, il a
+fait du moins ce qui existe de plus parfait en son genre. Mais, comme
+toutes les grandes spcialits, le brave homme a son grain de folie.
+L'orage est, ce qu'il parat, son idal. Dada sublime et digne du
+cerveau d'Ossian! mais difficile dompter, et s'chappant toujours par
+quelque endroit au moment o le patient artiste croit l'avoir brid.
+Voyez un peu! les bruits de l'air sous toutes leurs formes auditives
+sont entrs dans les jeux d'orgue, comme ole et sa nombreuse ligne
+dans les outres d'Ulysse; mais l'clair seul, l'clair rebelle, l'clair
+irralisable, l'clair qui n'est ni un son ni un bruit, et que Mooser
+veut pourtant exprimer par un son ou par un bruit quelconque, manque
+l'orage de Mooser. Voil donc un homme qui mourra sans avoir triomph de
+l'impossible, et qui ne jouira point de sa gloire, faute d'un clair en
+musique. Il me semble, Arabella, que vous eussiez d le plaindre au lieu
+de vous en moquer; la folie de ce bonhomme a bien quelque rapport avec
+la maladie sacre qui vous ronge.
+
+Aprs nous avoir exprim le rve de Mooser trs-gravement et sans aucune
+espce de doute sur sa ralisation (car il essaya lui-mme de nous faire
+entendre par une espce de sifflement le bruit de la _lumire_), le
+syndic nous promena dans les flancs de l'immense machine. Toutes ces
+voix humaines, tous ces ouragans, tout cet orchestre de musiciens
+imaginaires enferms dans des tuis de fer-blanc, nous rappelrent les
+gnies des contes arabes, condamns par des puissances suprieures
+gronder et gmir dans des coffrets de mtal scells.
+
+On nous avait dit que Mooser tait appel Paris pour faire l'orgue de
+la Madeleine; mais le syndic nous apprit qu'il n'en tait plus question.
+Sans doute le gouvernement franais, moins magnifique qu'un canton de la
+Suisse, aura recul devant la ncessit de payer honorablement un
+travail de premier ordre. Il est cependant certain que Mooser est seul
+capable de remplir des grandes clameurs de la prire en musique le large
+vaisseau de la Madeleine, et que l seulement il pourrait dployer
+toutes les ressources de sa science. Ainsi le monument et l'ouvrier
+s'appellent l'un l'autre.
+
+Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier,
+et nous fit entendre un fragment du _Dies ir_ de Mozart, que nous
+comprmes la supriorit de l'orgue de Fribourg sur tout ce que nous
+connaissions en ce genre. La veille, dj, nous avions entendu celui de
+la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous
+avions t charms de la qualit des sons; mais le perfectionnement est
+remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine,
+qui, perant travers la basse, produisirent sur nos enfants une
+illusion complte. Il y aurait eu de beaux contes leur faire sur ce
+choeur de vierges invisibles; mais nous tions tous absorbs par les
+notes austres du _Dies ir_. Jamais le profil florentin de Franz ne
+s'tait dessin plus ple et plus pur, dans une nue plus sombre de
+terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une
+combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont
+chaque note se traduisait mon imagination par les rudes paroles de
+l'hymne funbre:
+
+ Quantus tremor est futurus
+ Quando judex est venturus, etc.
+
+Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le gnie du matre, aux
+notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n'et t de
+mon oreille ces syllabes terribles, _quantus tremor_...
+
+Tout coup, au lieu de m'abattre, cette menace de jugement m'apparut
+comme une promesse, et acclra d'une joie inconnue les battements de
+mon coeur. Une confiance, une srnit infinie me disait que la
+justice ternelle ne me briserait pas; qu'avec le flot des opprims je
+passerais oubli, pardonn peut-tre, sous la grande herse du jugement
+dernier; que les puissants du sicle et les grands de la terre y
+seraient seuls broys aux yeux des victimes innombrables de leur
+prtendu droit. La loi du talion, rserve Dieu seul par les aptres
+de la misricorde chrtienne, et clbre par un chant si grave et si
+large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance cleste
+quand je me souvins qu'il s'agissait de chtier des crimes tels que
+l'avilissement et la servitude de la race humaine. Oh! oui, me
+disais-je, tandis que l'ire divine grondait sur ma tte en notes
+foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n'auront pas craint
+Dieu et qui l'auront outrag dans le plus noble ouvrage de ses mains!
+pour ceux qui auront viol le sanctuaire des consciences, pour ceux qui
+auront charg de fers les mains de leurs frres, pour ceux qui auront
+paissi sur leurs yeux les tnbres de l'ignorance! pour ceux qui auront
+proclam que l'esclavage des peuples est d'institution divine, et qu'un
+ange apporta du ciel le poison qui frappe de dmence ou d'ineptie le
+front des monarques; pour ceux qui trafiquent du peuple et qui vendent
+sa chair au dragon de l'Apocalypse; pour tous ceux-l il y aura de la
+crainte, il y aura de l'pouvante!
+
+J'tais dans un de ces accs de vie que nous communique une belle
+musique ou un vin gnreux, dans une de ces excitations intrieures o
+l'me longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre
+les glaces de l'hiver, lorsqu'en me retournant vers Arabella je vis sur
+sa figure une expression cleste d'attendrissement et de pit; sans
+doute elle avait t remue par des notes plus sympathiques sa nature.
+Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les
+ouvrages de l'art, fait vibrer en nous des cordes secrtes et rvle les
+mystrieux rapports de chaque individu avec le monde extrieur. L o
+j'avais rv la vengeance du Dieu des armes, elle avait baiss
+doucement la tte, sentant bien que l'ange de la colre passerait sur
+elle sans la frapper, et elle s'tait passionne pour une phrase plus
+suave et plus touchante, peut-tre pour quelque chose comme le
+
+ Recordare, Jesu pie....
+
+Pendant ce temps, des nues passaient et la pluie fouettait les vitraux;
+puis le soleil reparaissait ple et oblique pour tre teint peu de
+minutes aprs par une nouvelle averse. Grce a ces effets inattendus de
+la lumire, la blanche et proprette cathdrale de Fribourg paraissait
+encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en
+costume de thtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des
+brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s'apprter danser
+encore une fois devant l'arche. Et cependant l'instrument tonnait comme
+la voix du Dieu fort, et l'inspiration du musicien faisait planer tout
+l'enfer et tout le purgatoire de Dante sous ces votes troites
+nervures peintes en rose et en gris de perle.
+
+Les enfants couchs terre comme de jeunes chiens s'endormaient dans
+des rves de fes sur les marches de la tribune; Mooser faisait la moue,
+et le syndic s'informait de nos noms et qualits auprs du major
+fdral. A chaque rponse ambigu du malicieux cicerone, le bon et
+curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise.
+
+--Ouais! disait-il en flairant de loin le beau front rvlateur
+d'Arabella, c'est une dame de Paris? et quoi encore?...
+
+--Quoi encore? reprenait le major en me dsignant; ce garon en blouse
+mouille et en gutres crottes, avec deux marmot dans ses jambes? Eh
+bien! c'est... ce sont trois lves du pianiste.
+
+--Oui-d! il les fait voyager avec lui?
+
+--Il a la manie de traner son cole sa suite. Il professe gravement
+la thorie de son art le long des abmes et mont sur un mulet.
+
+--En effet, reprit judicieusement le magistrat de la ville de Fribourg,
+ils ont tous de longs cheveux tombant sur les paules comme lui; mais,
+ajouta-t-il en arrtant son regard investigateur sur le personnage
+problmatique de Puzzi, qu'est-ce que cela?
+
+--Une clbre cantatrice italienne qui le suit sous un dguisement.
+
+--Oh! oh!... s'cria le bonhomme avec un sourire tout fait malin,
+j'avais bien devin que celui-l tait une femme!...
+
+Tout coup l'air manqua aux poumons de l'orgue, sa voix expira et il
+rendit le dernier soupir entre les mains de Franz. Le premier coup de
+vpres venait de sonner, et l'me de Mozart et en vain apparu pour
+engager le souffleur retarder d'une minute la psalmodie nasillarde de
+l'office. J'eus envie d'aller lui donner des coups de poing, et je
+pensai toi, aimable Thodore, factieux Kreyssler, Hoffmann! pote
+amer et charmant, ironique et tendre, enfant gt de toutes les muses,
+romancier, peintre et musicien, botaniste, entomologiste, mcanicien,
+chimiste et quelque peu sorcier! c'est au milieu des scnes fugitives de
+ta vie d'artiste, en proie aux luttes cruelles et burlesques o l'amour
+du beau et le sentiment d'un idal sublime t'entranrent, aux prises
+avec l'insensibilit ou le mauvais got de la vie bourgeoise, c'est en
+jurant contre ceux-ci et en te prosternant devant ceux-l que tu sentis
+la vie, tantt dlirante de joies et tantt dvore d'ennuis, le plus
+souvent bouffonne, grce ton courage, ta philosophie, et, faut-il le
+dire, ton intemprance.
+
+Mais adieu, mon vieil ami; c'est assez divaguer pour une quinzaine. Je
+vous quitte et pars pour Genve.
+
+Amitis tendres, terribles poignes de mains nos amis de Paris.
+
+
+
+
+XI
+
+A GIACOMO MEYERBEER
+
+
+ Genve, septembre 1836.
+
+ CARISSIMO MAESTRO,
+
+Vous m'avez permis de vous crire de Genve, et j'ose user de la
+permission, sachant bien qu'on ne vous accusera jamais de _camaraderie_
+avec un pauvre pote de mon espce. C'est pourquoi, contre tous les
+usages reus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser
+votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renomme; je suis, en
+fait d'art, un colier sans consquence, et les matres peuvent agrer
+mon enthousiasme en souriant.
+
+Je vous raconterai donc une journe de mon voyage, journe commence
+dans une glise o je ne pensai qu' vous, et finie dans un thtre o
+je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je
+vous ferai le rsum de ma rverie et celui de mon entretien.
+
+J'entrai dans le temple protestant et j'coutai les cantiques, nobles
+chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux, vestiges
+sacrs des temps hroques d'une foi dj aussi vieille et aussi
+mourante que la ntre!
+
+Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j'entendis,
+et du caractre protestant par les figures effaces qui remplissaient
+peine un coin du temple, j'aurais une belle occasion d'accabler de mon
+mpris superbe et l'ide religieuse, et la forme, et les adeptes du
+culte; mais c'est la mode aujourd'hui de le faire, et je m'en garderai,
+car tout ce qui est de mode, et de mode littraire surtout, m'inspire
+une grande mfiance. Notre pauvre gnration a la vue si courte que, par
+la pense, elle vit comme par la chair, tout entire dans le temps
+prsent; elle juge de l'homme de tous les temps par l'homme malade
+d'aujourd'hui; elle tranche sur tout, et dcide que l'esclavage est la
+condition naturelle de l'humanit, l'indiffrence son ternelle
+disposition, la faiblesse et l'gosme son invitable organisation, son
+infirmit ncessaire. Elle ne croit plus ni aux grands hommes ni aux
+grandes choses, et la raison en est simple.
+
+Pour ceux qui ont arrang leur vie de manire rester en dehors des
+graves purilits et des pdantesques tracasseries dont se nourrissent
+aujourd'hui les intelligences, il y a encore bien de l'admiration pour
+le pass, et cause de cela bien de l'indulgence pour le prsent: car,
+en voyant ce qui fut hier, on sait ce qui pourrait tre demain; et
+l'heure qui passe, le sicle o l'on vit, ne prouvent aucune vrit
+absolue sur le progrs ou la dgnrescence de l'homme.
+
+Les hommes d'_actualit_ (comme on dit maintenant), voyant les temples
+calvinistes aussi dpeupls que les temples catholiques, et les
+protestants faire de leur croyance aussi bon march que nous de la
+ntre, en ont infr que la rforme avait t, ds sa naissance, la plus
+plate ide du monde, et la forme religieuse de cette ide la plus pauvre
+et la plus aride de toutes les formes. Par une raction fort trange et
+que le caprice de la mode peut seul expliquer (car du temps de Benjamin
+Constant, temps qui n'est pas trs-recul, il y avait de toutes parts
+loges et sympathies pour la rforme, aversion et dchanement contre le
+catholicisme), toute la gnration _crivante_ et _dclamante_ se
+rejette dans le sein d'une orthodoxie de frache date, singulirement
+amalgame un incurable athisme et de magnifiques ddains pour le
+christianisme pratique. Des hommes littraires fort doux, et pntrs
+d'horreur pour les sauvages expiations de 93, en sont venus, ce qu'on
+m'a dit, jusqu' rdiger ngligemment, entre l'opra bouffe et le
+glacier Tortoni, des formules bnignes de la forme de celle-ci: Le
+massacre de la Saint-Barthlemy fut _tout simplement_ une grande et sage
+mesure de _haute politique_, sans laquelle le trne et l'autel eussent
+t la proie des factieux. Pour peu qu'on voie les choses _de haut_, il
+n'y a dans le massacre des huguenots ni bourreaux ni victimes, mais une
+guerre de lgitime dfense, provoque par des complots dangereux la
+sret de l'tat, etc., etc.
+
+Les mots _factieux_ et _sret de l'tat_ ont t admirablement
+exploits depuis qu'il existe des oppresseurs et des opprims. Chaque
+fois qu'une ide de salut a os germer dans l'me des uns, les autres se
+sont constitus les dfenseurs de leurs propres avantages et privilges,
+dissimuls sous le nom pompeux d'inviolabilit gouvernementale et de
+sret publique. Quand un pouvoir est menac, il voque les boutiquiers
+dont l'meute a bris les vitres, et il envoie l'chafaud les
+librateurs de l'intelligence humaine, sous prtexte qu'ils
+troubleraient le sommeil des vnrables bourgeois de la cit.
+
+Notre gnration, qui s'est montre forte et fire un matin pour chasser
+les jsuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grce, il me
+semble, conspuer les courageuses tentatives de la rforme et
+insulter dans sa postrit religieuse le grand nom de Luther. Lequel de
+nous n'a pas t un _factieux_ en 1830? La famille de Charles X ne
+reprsentait-elle pas aussi la _sret de l'tat_? N'a-t-il pas fallu,
+pour oprer jusqu' un certain point et dans un certain sens la
+rhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus
+rvoltants privilges et faire faire un pas imperceptible au rgne lent,
+mais invitable, de la justice populaire; n'a-t-il pas fallu, dis-je,
+briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs? J'espre,
+au reste, que tous ces mots l'usage du charlatanisme monarchique ont
+perdu toute espce de sens dans les consciences, et que ceux qui s'en
+servent ne se rencontrent pas sans rire.
+
+J'accorderais beaucoup de raison et de sagesse nos catholiques
+nouveau-ns, si, en dclarant, comme ils font, qu'ils proscrivent les
+mchants prtres, les moines dissolus, et qu'ils leur attribuent tout le
+discrdit o est tombe la chre orthodoxie, ils ne rservaient pas des
+anathmes encore plus pres et des mpris encore plus acharns pour les
+purateurs de l'vangile. Mais leur logique est en dfaut quand ils
+s'attaquent si violemment la rforme de Luther, eux qui se posent en
+rformateurs nouveaux, en chrtiens perfectionns.
+
+Si on rtablissait les couvents et les bnfices, ils jetteraient des
+cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner
+s'apercevoir que l'ide n'est pas neuve, et que la route vers une juste
+rforme a t fraye par des pas plus nobles et plus assurs que les
+leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi
+catholique blment les mesures prises dans l'Assemble nationale
+relativement aux biens du clerg; m'est avis, au contraire, qu'ils s'en
+trouvent fort bien, et qu'ils ne seraient pas trs-contents de voir
+relever les abbayes et les monastres aux dpens des mtairies que leurs
+parents installrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces
+proprits, si agrablement acquises, si lucrativement exploites, si
+bonnes prendre, en un mot, et si bonnes garder. S'ils mprisent
+Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclsiastiques
+en vue de la perfection chrtienne, et non au profit d'un clerg
+nouveau, je leur conseille de ne s'en point vanter et de garder leurs
+biens nationaux, sans insulter la mmoire de ceux qui, les premiers,
+osant prcher aux aptres de Jsus la pauvret, l'austrit et
+l'humilit de leur divin matre, prparrent au clerg catholique ce qui
+lui est arriv en France et ce qui lui arrive aujourd'hui en Espagne.
+L'apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur, si
+leur purilit, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur
+nature _singeuse_ et leur absence totale de raisonnement ne faisaient
+sourire.
+
+M'tant pos ces questions fondamentales, j'entrai sans crainte dans le
+temple genevois, et j'coutai avec beaucoup de douceur le prche d'un
+monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont, cause de cela,
+je me rjouis sincrement d'avoir oubli le nom. Il nous apprit que si
+l'industrie avait fait des progrs en Suisse, c'est que Genve tait
+protestante (libre nous de croire que si l'industrie est florissante
+en France, c'est que nous sommes catholiques). Il nous dit encore que
+Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me
+parut ni trs-certain, ni trs-conforme l'esprit de l'vangile; puis
+encore que si l'auditoire manquait de ferveur, le prix des denres
+pourrait bien baisser, le commerce aller la diable, et les bourgeois
+tre forcs de boire du mauvais vin et de fumer du tabac avari. Je
+crois mme qu'il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la
+Providence avait gratifi les protestants de Genve, pourraient bien
+tre supprims par un dcret cleste, si l'on n'tait pas plus assidu au
+service divin. L'auditoire se retira satisfait aprs avoir chant des
+cantiques, et je restai seul dans le temple.
+
+Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front
+desquelles Lavater n'et pu crire que ce seul mot: _exactitude_; quand
+ce pasteur nasillard eut cess d'y faire entendre ses remontrances
+paternellement prosaques, la rforme, cette forte ide sans emblmes,
+sans voiles et sans mystrieux ornements, m'apparut dans sa grandeur et
+dans sa nudit. Cette glise sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux
+blancs clairs d'un brillant soleil, ces bancs de bois o trne
+l'galit (du moins l'heure de la prire), ces murs froids et lisses,
+tout cet aspect d'ordre qui semble tabli d'hier dans une glise
+catholique dvaste, thtre refroidi d'une installation toute
+militaire, me frapprent de respect et de tristesse. et l, quelques
+figures de plicans et de chimres, vestiges de l'ancien culte, se
+roulaient comme plaintives et enchanes autour des chapiteaux de
+colonnes. Les grandes votes n'taient ni papistes ni huguenotes.
+leves et profondes, elles semblaient faites pour recevoir sous toutes
+les formes l'aspiration vers le ciel, pour rpondre sur tous les
+rhythmes la prire et l'invocation religieuse. De ces dalles, que
+n'chauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voix
+graves, des accents d'un triomphe calme et serein, puis des soupirs de
+mourant et les murmures d'une agonie tranquille, rsigne, confiante,
+sans rle et sans un gmissement. C'tait la voix du martyre calviniste,
+martyre sans extase et sans dlire, supplice dont la souffrance est
+touffe sous l'orgueil austre et la certitude auguste.
+
+Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme
+du beau cantique de l'opra des _Huguenots_; et tandis que je croyais
+entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serre des
+catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus
+grandes figures dramatiques, une de plus belles personnifications de
+l'ide religieuse qui aient t produites par les arts dans ce temps-ci,
+le Marcel de Meyerbeer.
+
+Et je vis debout cette statue d'airain, couverte de buffle, anime par
+le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis,
+matre! pardonnez ma prsomption, telle qu'elle dut vous apparatre
+vous-mme quand vous vntes la chercher l'heure hardie et vaillante de
+midi, sous les arcades resplendissantes de quelque temple protestant,
+vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus pote qu'aucun de nous,
+dans quel repli inconnu de votre me, dans quel trsor cach de votre
+intelligence avez-vous trouv ces traits si nets et si purs, cette
+conception simple comme l'antique, vraie comme l'histoire, lucide comme
+la conscience, forte comme la foi? Vous qui nagure tiez genoux dans
+les profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, btissant sur des
+proportions plus vastes votre glise sicilienne, vous imprgnant de
+l'encens catholique l'heure sombre o les flambeaux s'allument et font
+tinceler les parois d'or et de marbre, vous laissant saisir et ployer
+par les motions tendres et terribles du saint lieu; comment donc, en
+entrant dans le temple de Luther, avez-vous su voquer ses austres
+posies et ressusciter ses morts hroques?--Nous pensions que votre me
+tait inquite et timide la faon de Dante, lorsque, entran dans les
+enfers et dans les cieux par son gnie, il s'pouvante ou s'attendrit
+chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des choeurs invisibles,
+lorsqu' l'lvation de l'hostie les anges de mosaque du Titien agitent
+leurs grandes ailes noires sur les fonds d'or de la vote byzantine et
+planent sur le peuple prostern. Vous aviez perc le silence
+impntrable des tombeaux, et, sous les pavs frmissants des
+cathdrales, vous aviez entendu la plainte amre des damns et les
+menaces des anges de tnbres. Toutes ces noires et bizarres allgories,
+vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime
+tristesse. Entre l'ange et le dmon, entre le ciel et l'enfer
+fantastiques du moyen ge, vous aviez vu l'homme divis contre lui-mme,
+partag entre la chair et l'esprit, entran vers les tnbres de
+l'abrutissement, mais protg par l'intelligence vivifiante et sauv par
+l'espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces
+souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits srieux et
+touchants, tout en les laissant envelopps de leurs potiques symboles.
+Vous aviez su nous mouvoir et nous troubler avec des personnages
+chimriques et des situations impossibles. C'est que le coeur de
+l'homme bat dans l'artiste et porte brlantes toutes les empreintes de
+la vie relle; c'est que l'art vritable ne fait rien d'insignifiant, et
+que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines
+prsident toujours aux plus brillants caprices du gnie.
+
+Mais n'tait-il pas permis de croire, aprs cette oeuvre catholique de
+_Robert_, que toute votre puissance et toute votre inspiration s'taient
+allumes dans votre intelligence allemande (c'est--dire consciencieuse
+et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme? N'tes-vous pas un
+homme grave et profond du Nord, fait homme passionn par le climat
+mridional? Dans votre abord d'une modestie si touchante, dans votre
+langage si plein de grce et de vivacit timide, dans cette espce de
+combat que votre enthousiasme d'artiste semble livrer je ne sais
+quelle fiert craintive d'homme du monde, je retrouvai tout le charme de
+votre oeuvre, tout le piquant de votre manire. Mais la sublimit du
+grand _moi_ intrieur voile par l'usage et la rserve lgitime des
+paroles, je me demandais si vous mneriez longtemps de front la science
+et la posie, l'Allemagne et l'Italie, la pompe du catholicisme et la
+gravit du protestantisme; car il y avait dj du protestantisme dans
+Bertram, dans cet esprit sombre et rvolt qui interrompt parfois ses
+cris de douleur et de colre, pour railler et mpriser la foi crdule et
+les vaines crmonies qui l'entourent. Ce beau contraste du doute
+audacieux, du courage dsespr, au milieu de ces soupirs mystiques et
+de ces lans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait dj
+une runion de puissances diverses, une vive intelligence de
+transformation de la pense et du caractre religieux dans l'homme. On a
+dit propos des _Huguenots_ qu'il n'y a pas de musique protestante, non
+plus que de musique catholique: ce qui quivaut dire que les cantiques
+de Luther qu'on chante en Allemagne n'ont pas un caractre diffrent du
+chant grgorien de la chapelle Sixtine; comme si la musique n'tait
+qu'un habile arrangement de sons plus ou moins bien combins pour
+flatter l'oreille, et que le rhythme seul appropri la situation
+dramatique sufft pour exprimer les sentiments et les passions d'un
+drame lyrique! J'avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la
+principale beaut de _Guillaume Tell_ ne consiste pas dans le caractre
+pastoral helvtique, si admirablement senti et si noblement idalis.
+
+Mais il a t mis sur votre compte bien d'autres paradoxes pour
+l'intelligence desquels je me creuserais vainement la tte. Jusqu' ce
+que la lumire se fasse, je reste convaincu qu'il est au pouvoir du plus
+beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et
+toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation mtaphysique (et
+pour ma part je n'y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La
+description des scnes de la nature trouve en elle des couleurs et des
+lignes idales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n'en
+sont que plus vaguement et plus dlicieusement potiques. Plus exquise
+et plus vaste que les beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale
+de Beethoven n'ouvre-t-elle pas l'imagination des perspectives
+enchantes, toute une valle de l'Engaddine ou de la Misnie, tout un
+paradis terrestre o l'me s'envole, laissant derrire elle et voyant
+sans cesse s'ouvrir son approche des horizons sans limites, des
+tableaux o l'orage gronde, o l'oiseau chante, o la tempte nat,
+clate et s'apaise, o le soleil boit la pluie sur les feuilles, o
+l'alouette secoue ses ailes humides, o le coeur froiss se rpand, o
+la poitrine oppresse se dilate, o l'esprit et le corps se raniment et,
+s'identifiant avec la nature, retombent dans un repos dlicieux?
+
+Quand les bruits dsordonns du _Pr aux Clercs_ s'effacent dans le
+lointain, et que le _couvre-feu_ fait entendre sa phrase mlancolique,
+tranante comme l'heure, mourante comme la clart du jour, est-il besoin
+de la toile peinte en rouge de l'Opra et de l'escamotage adroit de six
+quinquets pour que l'esprit se reprsente l'horizon embras qui plit
+peu peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui dploie
+ses ailes grises dans le crpuscule, le murmure de la Seine qui reprend
+son empire mesure que les chants et les cris humains s'loignent et se
+perdent?--A ce moment de la reprsentation, j'aime fermer les yeux,
+et voir un ciel beaucoup plus chaud, une cit colore de teintes
+beaucoup plus vraies, n'en dplaise M. Duponchel, que sa belle
+dcoration et le jeu habile de sa lumire dcroissante. Que de fois j'ai
+jur contre le lever du soleil qui accompagne le dernier choeur du
+second acte de _Guillaume Tell_! O toile! carton! oripeaux!
+machines! qu'avez-vous de commun avec cette magnifique prire o tous
+les rayons du soleil s'talent majestueusement, grandissent, flamboient;
+o le roi du jour apparat lui-mme dans sa splendeur et semble faire
+clater les cimes neigeuses pour sortir de l'horizon la dernire note
+du chant sacr? Mais la musique a sous ce rapport une puissance bien
+plus grande encore. Il n'est pas besoin d'une mlodie complte; il ne
+faut que des modulations pour faire passer des nues sombres sur la face
+d'Hlios et pour balayer l'azur du ciel, pour soulever le volcan et
+faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise
+humide et la faire courir sur les arbres fltris d'pouvante. Alice
+parat, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et
+primitives. Tout coup les sorcires roulent sous ses pas les anneaux
+de leur danse effrne. Le sol s'branle, les gazons se desschent, le
+feu souterrain mane de tous les pores de la terre gmissante, l'air
+s'obscurcit, et des lueurs sinistres clairent les rochers.--Mais la
+ronde du sabbat s'enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se
+ranime, le ciel s'pure, l'air frachit, le ruisseau reprend son cours
+suspendu par la terreur; Alice s'agenouille et prie.
+
+A ce propos, et malgr la longueur de cette digression, il faut, matre,
+que je vous raconte un fait puril qui m'est tout personnel, mais dont
+je me suis toujours promis de vous tmoigner ma reconnaissance. Il y a
+deux ans, j'allai, au milieu de l'hiver, passer la campagne deux des
+plus tristes mois de ma vie. J'avais le spleen, et dans mes accs je
+n'tais pas trs-loin de la folie. Il y avait alors dans mon coeur
+toutes les furies, tous les dmons, tous les serpents, toutes les
+chanes brises et tranantes de votre sabbat. Quand ces crises, suivant
+la marche connue de toutes les maladies, commenaient s'claircir,
+j'avais un moyen infaillible de hter la transition et d'arriver au
+calme en peu d'instants. C'tait de faire asseoir au piano mon neveu,
+beau jeune homme tout rose, tout fris, tout srieux, plein d'une tendre
+majest monacale, dou d'un front impassible et d'une sant inaltrable.
+A un signe qu'il comprenait, il jouait ma chre modulation d'Alice au
+pied de la croix, image si parfaite et si charmante de la situation de
+mon me, de la fin de mon orage et du retour de mon esprance. Que de
+consolations potiques et religieuses sont tombes comme une sainte
+rose de ces notes suaves et pntrantes! Le pinson de mon lilas blanc
+oubliait aussi le froid de l'hiver, et, rvant de printemps et d'amour,
+se mettait chanter comme au mois de mai. L'hmrocale s'entr'ouvrait
+sur la chemine, et, dpliant ses ptales de soie, laissait chapper sur
+ma tte, au dernier accord, son parfum virginal. Alors la pastille
+d'alos s'enflammait dans la pipe turque, l'tre envoyait une grande
+lueur blanche, et mon neveu, patient comme une machine vapeur, dvou
+comme un fils, recommenait vingt fois de suite cette phrase adorable,
+jusqu' ce qu'il et vu son cher oncle jeter par terre les douze aunes
+de molleton qui l'enveloppaient et hasarder les pas les plus gracieux au
+milieu de la chambre en faisant sauter son bonnet au plafond et en
+ternuant pendant vingt minutes. Comment ne vous bnirais-je pas, mon
+cher matre, qui m'avez guri tant de fois mieux qu'un mdecin, car ce
+fut sans me faire souffrir et sans me demander d'argent! et comment
+croirais-je que la musique est un art de pur agrment et de simple
+spculation, quand je me souviens d'avoir t plus touch de ses effets
+et plus convaincu par son loquence que par tous mes livres de
+philosophie?
+
+Pour en revenir l'apparition des _Huguenots_, je vous confesse que je
+n'attendais pas une oeuvre si intelligente et si forte et que je me
+fusse content de moins. Je ne pressentais pas tout le parti que vous
+pouviez et que vous deviez tirer du sujet, c'est--dire de l'ide du
+sujet, car quel sujet vous et embarrass aprs le pome apocalyptique
+de _Robert_? Nanmoins j'avais tant aim _Robert_ que je ne me flattais
+pas d'aimer davantage votre nouvelle oeuvre. J'allai donc voir les
+_Huguenots_ avec une sorte de tristesse et d'inquitude, non pour vous,
+mais pour moi; je savais que, quels que fussent le pome et le sujet,
+vous trouveriez, dans votre science d'instrumentation et dans votre
+habilet, des ressources ingnieuses et les moyens de gouverner le
+public, de mater les rcalcitrants et d'endormir les cerbres de la
+critique en leur jetant tous vos gteaux dors, tous vos grands effets
+d'orchestre, toutes les richesses d'harmonie dont vous possdez les
+mines inpuisables. Je n'tais pas en peine de votre succs; je savais
+que les hommes comme vous imposent tout ce qu'ils veulent, et que, quand
+l'inspiration leur chappe, la science y supple. Mais pour les potes,
+pour ces tres incomplets et maladifs, qui ne savent rien, qui tudient
+bien peu de chose, mais qui pressentent et devinent presque tout, il est
+difficile de les tromper, et de l'autel o le feu sacr n'est pas
+descendu nulle chaleur n'mane. Quelle fut ma joie quand je me sentis
+mu et touch par cette histoire palpitante, par ces caractres vrais et
+sans allgories, autant que j'avais t troubl et agit par les luttes
+symboliques de _Robert_!--Je n'eus ni le loisir ni le sang-froid
+d'examiner le pome. J'ai un peu ri du style en le lisant plus tard;
+mais je comprends la difficult d'crire pour le chant, et d'ailleurs je
+sais le meilleur gr du monde M. Scribe (si toutefois ce n'est pas
+vous qui lui avez fourni le sujet et les principales situations) de vous
+avoir jet brusquement dans une arne nouvelle, dans d'autres temps,
+dans un autre pays, dans une autre religion surtout. Vous aviez donn
+la preuve d'une haute puissance pour le dveloppement du sentiment
+religieux; ce fut une excellente ide lui (je suppose toujours que
+vous ne la lui avez pas donne) de vous fournir une forme religieuse qui
+ne ft pas la mme, et qui ne vous contraignt pas faire abus de vos
+ressources.
+
+Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets
+insignifiants, vous savez dessiner de telles individualits, et crer
+des personnages de premier ordre l o l'auteur du libretto n'a mis que
+des accessoires? Ce vieux serviteur rude, intolrant, fidle l'amiti
+comme Dieu, cruel la guerre, mfiant, inquiet, fanatique de
+sang-froid, puis sublime de calme et de joie l'heure du martyre,
+n'est-ce pas le type luthrien dans toute l'tendue du sens potique,
+dans toute l'acception du vrai idal, du rel artistique, c'est--dire
+de la perfection _possible_? Cette grande belle fille brune, courageuse,
+entreprenante, exalte, mprisant le soin de son bonheur comme celui de
+sa vie, et passant du fanatisme catholique la srnit du martyre
+protestant, n'est-ce pas aussi une figure gnreuse et forte, digne de
+prendre place ct de Marcel! Nevers, ce beau jeune homme en satin
+blanc, qui a, je crois, quatre paroles dire dans le libretto, vous
+avez su lui donner une physionomie gracieuse, lgante, chevaleresque,
+une nature qu'on chrit malgr son impertinence, et qui parle avec une
+mlancolie adorable des nombreux dsespoirs des dames de la cour
+propos de son mariage.
+
+Except dans les deux derniers actes, le rle de Raoul, malgr votre
+habilet, ne peut soulever la niaiserie tourdie dont l'a accabl M.
+Scribe. La vive sensibilit et l'intelligence rare de Nourrit luttent en
+vain contre cette conduite de hanneton sentimental, vritable victime
+situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se
+relve au troisime acte! comme il tire parti d'une scne que des
+puritanismes, d'ailleurs estimables, ont incrimine un peu lgrement,
+et que, pour moi qui n'entends malice ni l'vanouissement ni au sofa
+de thtre, je trouve trs-pathtique, trs-lugubre, trs-effrayante, et
+nullement anacrontique! Quel duo! quel dialogue! matre, comme vous
+savez pleurer, prier, frmir et vaincre la place de M. Scribe! O
+matre! vous tes un grand pote dramatique et un grand faiseur de
+romans. J'abandonne votre petit page la critique, il ne peut triompher
+de l'ingratitude de sa position; mais je dfends envers et contre tous
+le dernier trio, scne inimitable, qui est coupe et brise, parce que
+la situation l'exige, parce que la vrit dramatique vous cause quelque
+souci, vous; parce que vous n'admettez pas qu'il y ait de la _musique
+de musicien_ et de la _musique de littrateur_, mais bien une musique de
+passion vraie et d'action vraisemblable, o le charme de la mlodie ne
+doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en
+rgle, avec _coda_ consacre et _trait_ invitable, au hros qui tombe
+perc de coups sur l'arne.
+
+Il serait bien temps, je pense, d'assujettir l'art au joug du sens
+commun, et de ne pas faire dire au spectateur naf:--Comment ces gens-l
+peuvent-ils chanter dans une position si affreuse?--Il faudrait que le
+chant ft alors un vritable _pianto_, et qu'on daignt s'affranchir de
+la forme rebattue, au point de sduire l'esprit le plus simple et de
+faire natre en lui autre chose que des attendrissements de convention.
+Vous avez prouv qu'on le pouvait, et quand Rossini l'a voulu, il l'a
+prouv aussi.
+
+Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un voeu. C'est beaucoup
+d'insolence de ma part, et je hais l'insolence sous toutes ses formes et
+dans toutes ses prtentions. N'imaginez donc pas, je vous en supplie,
+que je songe vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un
+ignorant a une bonne ide dont l'artiste fait son profit, de mme qu'il
+tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naves et
+les moins prvues, la splendeur des temples, de la sauvage attitude des
+forts; les mlodies pleines et savantes, de quelques sons champtres,
+de quelque brise entrecoupe, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce
+qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacre, pourquoi cette _coda_,
+espce de cadre uniforme et lourd? pourquoi ce _trait_, quivalent de la
+pirouette prilleuse du danseur? pourquoi cette habitude de faire passer
+la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les
+plus leves ou les plus basses du gosier? pourquoi toutes ces formes
+rebattues et monotones qui dtruisent l'effet des plus belles phrases?
+Ne viendra-t-il pas un temps o le public s'en lassera, et reconnatra
+que l'action morale (qui est, quoi qu'on en dise, insparable du
+mouvement lyrique) est interrompue chaque instant par cette
+ritournelle invitable; que toute grce, toute navet, toute fracheur
+est souille ou efface par cette baguette rigide, par cette formule
+inintelligente et triviale, dont on n'ose pas la dgager? Listz compare
+cette formule au _J'ai l'honneur d'tre votre trs-humble et
+trs-obissant serviteur_, qu'on place au bas de toutes les lettres de
+crmonie, dans l'acception la plus fausse et la plus absurde, comme
+dans la plus juste et la mieux sentie. Il parat que le vulgaire chrit
+encore ce vieil usage, et ne croit pas qu'il y ait scne termine l o
+il n'y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossire, qui
+ne sont ni mlodie, ni harmonie, ni chant, ni rcitatif. Dans cette
+situation ridicule, l'intrt demeure suspendu; les acteurs, forcs
+une attitude de plus en plus thtrale, s'gosillent et deviennent
+forcens en rptant les paroles de leur froid transport que ne soutient
+plus la mlodie. L'effet souverain de la passion ou de l'motion,
+command par tout ce qui prcde, se perd et s'anantit sous cette
+formule, comme si, au milieu d'une scne tragique, les personnages, tout
+anims par leur situation, se mettaient saluer profondment le public
+ plusieurs reprises.
+
+Vous ne vous tes pas encore tout fait affranchi cet gard de
+l'ignorance d'un public grossier et des exigences des chanteurs
+inintelligents. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-tre mme
+n'avez-vous fait accepter vos plus belles ides qu' la faveur du
+remplissage oblig des formules. Mais prsent ne pouvez-vous pas
+former votre auditoire, lui imposer vos volonts, le contraindre se
+passer de lisires, et lui rvler une puret de got qu'il ignore, et
+que nul n'a encore pu proclamer franchement? Ces immenses succs, ces
+bruyantes victoires remportes sur lui, vous donnent des droits; elles
+vous imposent peut-tre aussi des devoirs, car au-dessus de la faveur
+populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l'art et la foi de
+l'artiste. Vous tes l'homme du prsent, matre, soyez aussi l'homme de
+l'avenir... Et si mon ide est folle, ma demande inconvenante, prenez
+que je n'ai rien dit.
+
+Maintenant que je suis en train de rver, je rve pour vous un pome qui
+vous transporterait en plein paganisme: les Eumnides, cet effrayant
+opra, tout fait, d'Eschyle; ou la mort d'Orphe, si terrible et si
+nave faire quand on est associ un homme comme vous, qui n'a besoin
+que d'un canevas de gaze pour broder un voile d'or et de pierreries. Si
+je savais coudre deux rimes l'une l'autre, mon matre, j'irais vous
+prier de me dicter toutes les scnes, et je serais fier de vous voir
+aborder des mlodies grecques plus pleines, plus compltes, plus simples
+d'accompagnement peut-tre que vos prcdents sujets ne l'ont exig. Je
+vous verrais faire ce dont on semble vous dfier, et rpondre, comme
+font les grands artistes, des menaces par des victoires. Mais tant de
+bonheur ne me sera pas donn: je ne sais pas la prose, comment
+saurais-je les vers?--Quant mon sujet grec, vous savez mieux que moi
+ce qu'il vous convient de faire; mais quelque jour il vous tentera, je
+gage.
+
+Matre, je ne suis pas un savant, j'ai la voix fausse et ne sais jouer
+d'aucun instrument. Pardonnez-moi si je ne parle pas la langue technique
+des aristarques. Quand mme je serais _dilettante_ clair, je
+n'plucherais pas vos chefs-d'oeuvre pour tcher d'y dcouvrir quelque
+tache lgre qui me donnt occasion de montrer les purilits de ma
+science: je ne saurais chercher si votre inspiration vient de la tte ou
+du coeur, trange distinction qui ne signifie absolument rien, ternel
+reproche que la critique adresse aux artistes; comme si le mme sang ne
+battait pas sous le sein et dans la tempe; comme si, en supposant qu'il
+y a deux rgions distinctes dans l'homme pour recevoir le feu sacr, la
+chaleur qui monte des entrailles au cerveau et celle qui descend du
+cerveau aux entrailles ne produisaient pas dans l'art et dans la posie
+absolument les mmes effets! Si l'on disait que vous tes
+_bilioso-nerveux_, et que votre travail s'opre lentement, avec moins de
+rapidit peut-tre, mais aussi avec plus de perfection que chez les
+sanguins et les plthoriques, je comprendrais peu prs ce qu'on veut
+dire, et je trouverais fort simple que vous n'eussiez pas tous les
+tempraments la fois; mais que m'importe qu'il y ait sur votre
+clavecin une carafe d'eau pure et cristalline, au lieu d'un brlant
+flacon de vin de Chypre, et rciproquement, si l'un vous inspire ce que
+l'autre n'inspire pas autrui? Quelle fureur pdagogique tourmente ces
+pauvres apprciateurs littraires, occups sans cesse se mfier de
+leurs sympathies, et se demander si par hasard la Vnus de Milo
+n'aurait pas t faite de la main gauche, au lieu de l'tre de la main
+droite? A voir tout le mal que des hommes de talent se donnent pour
+percer le mystre des ateliers et pntrer dans le secret des veilles et
+des rveries de l'artiste, on est saisi de chagrin, et on regrette de
+voir cette famille d'intelligences, fcondes sans doute, s'appauvrir et
+se striliser de tout son pouvoir, afin d'arriver ce qu'elle appelle
+la _clairvoyance_ et l'_impartialit_.
+
+Sans doute il est bon et ncessaire que des hommes de got impriment au
+vulgaire une bonne direction et fassent son ducation. Mais on sait
+comme le plus noble mtier endurcit rapidement celui qui l'exerce
+exclusivement comme le chirurgien s'habitue jouer avec la souffrance,
+avec la vie et la mort; comme le juge se _systmatise_ aisment, et,
+partant d'inductions sages, arrive prendre trop de confiance dans sa
+mfiance, et ne plus voir la vrit que sous des faces arbitraires.
+Ainsi procde le critique: consciencieux d'abord, il en vient peu peu
+ un casuisme mticuleux, et il finit par ne plus rien sentir force de
+tout raisonner. Quand on ne sent plus, le raisonnement devient spcieux,
+et l'apprciation un travail de plus en plus ingrat, pnible, dirai-je
+impossible? A la fin d'un repas o l'on a fait excs de tout, les
+meilleurs mets perdent leur saveur, et le palais blas ne distingue plus
+la fracheur des fruits du feu des pices. L'homme qui veut goter et
+approfondir toutes les jouissances de la vie en vient un jour ne plus
+dormir sur l'dredon et s'imaginer que son premier lit de fougre fut
+plus chaud et plus moelleux. Erreur dplorable en fait d'art, mais
+invitable condition de la nature humaine! On vit les premiers essais
+d'un jeune talent, on les traita peut-tre avec plus d'indulgence et
+d'affection qu'ils ne mritaient. On tait jeune soi-mme. Mais juger
+ceux qui produisent, on vieillit plus vite qu' produire. Quand on
+regarde la vie comme un ternel spectacle auquel on ddaigne ou craint
+de prendre part, on s'ennuie bien vite de l'acteur, parce qu'on s'ennuie
+de soi. On suit les progrs de l'artiste; mais, mesure qu'il acquiert,
+on perd par l'inaction, son propre insu, le feu sacr qu'il drobe au
+dieu du labeur; et le jour o il prsente son chef-d'oeuvre, on ne le
+gote plus; on se reporte avec regret au premier jour d'motion qu'il
+vous donna; jour perdu et enfoui jamais dans les richesses du pass,
+motion chre et prcieuse qu'on pleure et qu'on ne retrouvera pas.
+L'artiste est devenu Promthe; mais l'homme d'argile s'est ptrifi et
+reste inerte sous le souffle divin. On prononce que l'artiste est
+dgnr, et on croit ne pas mentir!
+
+Ceci est l'histoire du public en fait d'art, et des gnrations en fait
+d'action politique; mais cette histoire est rsume d'une manire
+effrayante dans la courte existence morale de l'infortun qui s'adonne
+la critique. Il vit son sicle dans l'espace de quelques annes; sa
+barbe est peine pousse, et dj son front est dvast par l'ennui, la
+fatigue et le dgot. Il et pu prendre une place honorable ou brillante
+au milieu des artistes fconds; il n'en a plus la force, il ne croit
+plus rien, et lui-mme moins qu' toute autre chose.
+
+Quand on jette les yeux, dans un jour de courage et de curiosit, sur
+les trente ou quarante jugements littraires qui s'impriment le
+lendemain de l'apparition d'une bluette quelconque, on s'tonne de tant
+d'esprit, de tant de doctes raisonnements, de tant d'ingnieux
+parallles, de tant de dissertations subtiles, crits pour la plupart
+d'un style riche, orn, blouissant; et on s'afflige de voir ces trsors
+qui, en d'autres temps, eussent dfray toute une anne, rpandus
+ple-mle aux pieds d'un public insouciant qui les regarde peine, et
+qui fait bien; car, supposer qu'il dcouvrt la vrit travers ce
+kalidoscope d'ides et de sentiments contradictoires, cette vrit
+serait si futile, si rebattue, si facile exprimer en trois lignes,
+qu'il aurait perdu sa journe tailler un chne pour avoir une
+allumette. L'homme de bon sens examine donc lui-mme l'objet de la
+discussion, le juge selon son impulsion naturelle, et s'inquite fort
+peu de savoir si la critique accorde l'auteur un millimtre ou un
+mtre de gloire.
+
+Et ce n'est pas que je mprise la critique par elle-mme; je l'estime et
+la respecte si bien dans son but et dans ses effets possibles et
+dsirables, que je m'afflige de la voir sortie de sa route et devenue
+plus nuisible qu'utile aux artistes, plus amusante qu'instructive pour
+un public oisif, indiffrent et moqueur. Je veux croire les hommes qui
+l'exercent pleins de loyaut et possds d'une seule passion, l'amour
+du beau et du vrai. Eh bien! je dplore que l'organisation de ce corps
+utile et respectable soit si mauvaise que son action devienne
+impossible, pour ne pas dire funeste, et que sa considration tombe
+chaque jour sous les lazzis et les soupons de la foule ignorante. Voici
+quelle serait mon utopie si j'avais chercher un remde tant d'abus
+et de confusion.
+
+D'abord je voudrais que le nombre des gens qui font de la critique ft
+beaucoup plus tendu, en mme temps que le nombre des articles de
+critique qui paratraient serait fort restreint. Je voudrais qu'on ne
+ft pas de la critique un mtier, et qu'il n'y et pas de la critique
+tous les jours et propos de tout. Puisque le public veut des journaux,
+que les colonnes des journaux sont les chaires d'loquence assignes
+certains professeurs d'esthtique, je voudrais que chaque journal et
+son jury, o des hommes comptents seraient choisis selon les opinions
+et l'esprit du journal, et appels prononcer sur les oeuvres de
+quelque importance; je voudrais qu'une foule d'enfants sans savoir, sans
+got et sans exprience, ne ft pas admise juger les doyens de l'art,
+ faire ou empcher de naissantes rputations, sur la seule
+recommandation d'un style ais, d'une rdaction abondante et facile,
+d'un esprit ingnieux et plaisant. Je voudrais que nul n'ost exercer la
+critique comme une profession, mais que tout homme de talent et de
+savoir en remplt le srieux et noble exercice comme un devoir, et par
+amour des lettres, sauf en tirer un honnte bnfice dans l'occasion,
+puisqu'il est permis mme au prtre de vivre de l'autel.
+
+Je ne suis pas de ceux qui pensent que les artistes seuls doivent juger
+les artistes. Je crois au contraire que gnralement c'est une assez
+mauvaise preuve, et que les journaux deviendraient bien vite, entre les
+mains de rivaux de mme profession, le thtre de combats sans dignit,
+sans retenue, o, la passion s'exprimant toujours, on approcherait
+moins que jamais de la vrit. Le rle du critique demanderait, certes,
+des connaissances spciales, de plus un coup d'oeil calme et
+dsintress, et il est bien difficile que ce calme et ce
+dsintressement soient l'apanage de quiconque sent sa destine dans les
+mains du public. Sans exclure donc certains artistes dont l'exprience,
+la position faite ou le caractre exceptionnel donneraient des garanties
+suffisantes, j'accorderais peu de moyens de gouverner l'opinion ceux
+qui ont personnellement et exclusivement besoin de l'opinion.
+
+Et si cette foule de jeunes beaux-esprits qui vit du feuilleton se
+plaignait de n'avoir plus de moyens de publicit ou d'occasion de
+dveloppement, je lui dirais: Rendez grces des mesures qui vous
+forcent travailler et produire; vous faisiez un mtier d'eunuques et
+d'esclaves; vous tiez condamns baigner, dshabiller et rhabiller
+sans cesse, promener dans les rues les enfants des riches; soyez pres
+ votre tour. Que vos enfants soient beaux ou difformes, forts ou
+malingres, vous les aimerez, car ils seront vous. Votre vie de haine
+et de piti se changera en une vie d'amour et d'esprance. Vous ne serez
+peut-tre pas tous de grands hommes, mais du moins vous serez hommes, et
+vous ne l'tes pas.
+
+Et si, pour tre plus rflchis et plus judicieux, les arrts de la
+critique devenaient plus rares (ce qui serait invitable), si les
+entrepreneurs de journaux se plaignaient du vide de leurs colonnes, le
+public de l'absence de feuilleton, pourquoi n'offrirait-on pas
+prcisment ces pages blanches, hlas! si dsires et si difficiles
+aborder, tous ces talents inconnus et modestes qui rpugnent faire
+de la critique sans exprience, et qui cherchent vainement les moyens de
+percer l'obscurit o ils s'teignent, faute d'un diteur qui les devine
+et qui leur prte son papier et ses caractres _gratis_? Pourquoi tous
+ces jeunes feuilletonistes, que l'on force se tenir, comme des
+pompiers ou des exempts de police, toutes les reprsentations
+nouvelles, et crire gravement toute la nuit sur les plus ignobles
+pasquinades des petits thtres, (sauf citer le dluge propos d'un
+chapon), ne seraient-ils pas appels publier quotidiennement ces
+pomes et ces romans qui dorment dans le portefeuille ou qui sommeillent
+dans le cerveau, touffs par les ncessits d'un mtier abrutissant[G]?
+Pauvres enfants jeunes lvites de l'art, fltris dans la fleur de votre
+talent par les exigences scandaleuses de la presse, vous qui eussiez t
+avec joie, avec douceur, avec amour, et avec profit surtout, les
+disciples des grands matres, ne craignez pas que je vous condamne sans
+piti, et que je mconnaisse ce qu'il y eut, ce qu'il y a peut-tre
+encore de grand et de pur en vous! Je sais vos secrets, je connais vos
+dboires, j'ai soulev la coupe de vos douleurs! Je sais que plus d'un
+parmi vous, assis la nuit dans sa mansarde froide et misrable, forc
+d'avoir le lendemain (ce qui quivaut aujourd'hui au pain des artistes
+d'autrefois) un habit propre et des gants neufs, laiss tomber son
+visage baign de larmes sur les pages de quelque beau livre nouveau que
+la haine ou l'envie lui avait prescrit d'injurier, et que ses profondes
+sympathies le foraient se jeter loin de lui afin de pouvoir condamner
+l'artiste sans l'entendre. Piti vous qui avez t forcs de rougir de
+vous-mmes! Honte et malheur vous qui vous tes habitus ne plus
+rougir!
+
+Mais pourquoi, matre, vous ai-je entretenu si longtemps de la critique
+franaise? Vous tes plac trop haut pour vous occuper d'elle ce
+point, et peut-tre ignorez-vous seulement qu'elle ait tch de disputer
+au public europen les palmes qu'il vous tend de toutes parts? Loin de
+moi la pense grossire de vous consoler de quelques injustices que
+vous avez d accepter avec l'humanit souriante d'un conqurant, pour
+peu qu'elles aient frapp votre oreille. Je ne sais pas si les hommes
+comme vous sont aussi modestes que leur gracieux accueil et leur exquise
+politesse le donnent penser; mais je sais que la conscience de leur
+force leur inspire une haute sagesse. Ils vivent avec le dieu, et non
+avec les hommes; ils sont bons, parce qu'ils sont grands.
+
+Vous souvenez-vous, matre, qu'un soir j'eus l'honneur de vous
+rencontrer un concert de Berlioz? Nous tions fort mal placs, car
+Berlioz n'est rien moins que galant dans l'envoi de ses billets; mais ce
+fut une vraie fortune pour moi que d'tre jet l par la foule et le
+hasard. On joua la _Marche au supplice_. Je n'oublierai jamais votre
+serrement de main sympathique et l'effusion de sensibilit avec laquelle
+cette main charge de couronnes applaudit le grand artiste mconnu qui
+lutte avec hrosme contre son public ingrat et son pre destine; vous
+eussiez voulu partager avec lui vos trophes, et je m'en allai les yeux
+tout baigns de larmes, sans trop savoir pourquoi, car quelle merveille
+que vous soyez ainsi?
+
+
+
+
+XII
+
+A M. NISARD
+
+
+ MONSIEUR,
+
+Il y a bien peu de critiques qui vaillent la peine qu'on accepte ce
+qu'elles ont de louangeur ou qu'on rtorque ce qu'elles ont d'erron. Si
+je reois avec reconnaissance ce que la vtre a de bienveillant, et si
+j'essaie de combattre ce qu'elle a de svre, c'est que j'y trouve, en
+mme temps que le talent et la lumire, un grand fonds de tolrance et
+de bonne foi.
+
+S'il ne s'agissait pour moi que de vanit satisfaite, je n'aurais que
+des remerciments vous offrir; car vous accordez la partie
+imaginative de mes contes beaucoup plus d'loges qu'elle n'en mrite.
+Mais, plus je suis touch de votre suffrage, plus il m'est impossible
+d'accepter votre blme certains gards, et c'est pour m'en disculper
+que je commets (bien malgr moi, et contrairement mes habitudes)
+l'impertinence de parler de moi quelqu'un dont je n'ai pas l'honneur
+d'tre connu.
+
+Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes
+livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autres
+_Llia_, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre
+l'institution sociale, et o je ne sache pas qu'il en soit dit un mot.
+_Llia_ pourrait aussi rpondre, entre tous mes essais, au reproche que
+vous m'adressez de vouloir rhabiliter _l'gosme des sens_, et de faire
+la _mtaphysique de la matire_. _Indiana_, ne m'a pas sembl non plus,
+lorsque je l'crivais, pouvoir tre une apologie de l'adultre. Je crois
+que dans ce roman (o il n'y a pas d'adultre commis, s'il m'en souvient
+bien), _l'amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez
+spirituellement) a un pire rle que le mari. _Le Secrtaire intime_ a
+pour sujet (si je ne me trompe pas absolument sur mes intentions) les
+douceurs de la fidlit conjugale. _Andr_ n'est ni _contre_ le mariage,
+ni _pour_ l'amour adultre. _Simon_ se termine par l'hymne, ni plus ni
+moins qu'un conte de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans
+_Valentine_, dont le dnoment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens,
+la vieille fatalit intervient pour empcher la femme adultre de jouir,
+par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre. Dans
+_Leoni_, la question du mariage n'est pas plus en jeu que dans _Manon
+Lescaut_, dont j'ai essay, dans un but tout artistique, de faire une
+sorte de pendant, et o certes l'amour effrn pour un indigne objet, la
+servitude qu'un tre corrompu dans sa force impose un tre aveugle
+dans sa faiblesse, n'est pas prsent dans ses rsultats sous des
+couleurs plus engageantes que dans le roman inimitable de l'abb
+Prvost. Reste donc _Jacques_, le seul qui ait t assez heureux, je
+crois, pour obtenir de vous quelque attention, et c'est, coup sr,
+plus qu'aucune production de moi ne mrite encore de la part d'un homme
+grave.
+
+Il est bien possible qu'en effet _Jacques_ prouve tout ce que vous y
+avez trouv d'hostile l'ordre domestique. Il est vrai qu'on y a trouv
+tout le contraire aussi, et que l'on a pu avoir galement raison. Quand
+un livre, si futile qu'il soit, ne prouve pas clairement, uniquement,
+sans contestation et sans rplique, ce qu'il veut prouver, c'est la
+faute du livre, mais non pas toujours celle de l'auteur. Comme artiste,
+il a pch grossirement; sa main sans exprience et sans mesure a
+tromp sa pense; mais comme homme, il n'a pas eu l'intention de
+mystifier le public ou d'altrer les principes de l'ternelle vrit.
+
+On raconte Florence et Milan beaucoup d'anecdotes vraies ou fausses
+sur l'immortel Benvenuto Cellini. On m'a dit qu'il lui arrivait souvent
+d'entreprendre un vase et d'en dessiner la forme et les proportions avec
+soin; mais quand il en tait l'excution, il lui arrivait de se
+passionner si singulirement pour certaine figure ou pour certain
+feston, qu'il se laissait entraner grandir l'une pour la potiser, et
+ dplacer l'autre pour lui donner une courbe plus gracieuse. Alors,
+emport par l'amour du dtail, il oubliait l'oeuvre pour l'ornement,
+et, s'apercevant trop tard de l'impossibilit de revenir son premier
+dessein, au lieu d'une coupe qu'il avait commence, il produisait un
+trpied; au lieu d'une aiguire, une lampe; au lieu d'un Christ, une
+poigne d'pe. Ainsi, en se contentant lui-mme, il mcontentait ceux
+qui son travail tait destin.
+
+Tant que Cellini fut dans la force de son gnie, cet emportement fut une
+qualit de plus, chaque oeuvre de sa main fut complte et
+irrprochable dans son genre; mais quand la perscution, le dsordre de
+sa vie, le cachot, les voyages et la misre l'eurent prouv, sa main
+moins ferme et son inspiration moins prompte produisirent des ouvrages
+d'un fini merveilleux dans les dtails et d'une maladresse inconcevable
+dans l'ensemble. La coupe, le trpied, l'aiguire et la poigne d'pe
+se rencontrrent dans son cerveau, se firent la guerre, se runirent, et
+enfin trouvrent place tous ensemble dans des compositions sans forme et
+sans usage, comme sans logique et sans unit. Ce que l'on attribue au
+grand Benvenuto, dans la dcrpitude de son gnie, arrive tous les jours
+au talent incomplet qui n'a pas encore atteint sa virilit, et qui
+peut-tre, hlas! ne sortira jamais de son enfance. C'est ce qui m'est
+arriv en crivant _Jacques_; et, sans doute, tous mes autres rcits se
+ressentent de cette hte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se complat
+ la fantaisie du moment, et qui manque le but force de s'amuser aux
+moyens.
+
+Ce n'est donc pas au lecteur qui m'a si favorablement et si durement
+jug, que j'en appelle de ses propres arrts; c'est l'artiste dont le
+talent a eu sans doute aussi ses jours de jeunesse et ses heures de
+tentation. Celui-l devrait tre trs-retenu en fait de conclusions, et
+savoir que ce qu'il y a de plus difficile au monde, ce que l'on peut
+appeler le triomphe et le couronnement de la volont, c'est de dire ce
+qu'on veut dire et de faire ce qu'on veut faire.
+
+C'tait donc bien plus la _main-d'oeuvre_ qu' l'intention que vous
+eussiez d vous en prendre de ce qui blesse la raison dans mes livres.
+Il ne fallait peut-tre pas m'attribuer aussi rsolument un but
+antisocial; il ne fallait certainement pas non plus me croire aussi
+ingnieux, aussi savant et aussi ferme dans mon procd de fabrication.
+En un mot, le talent est peut-tre beaucoup au-dessous et la conscience
+beaucoup au-dessus de ce que vous avez imagin de moi. La vie des trois
+quarts des artistes se consume produire les parties incompltes d'un
+tout qui reste et meurt jamais enfoui dans le sanctuaire de leur
+pense.
+
+Ce que j'accepte pour compltement vrai dans votre jugement, le voici:
+
+La ruine des maris, ou tout au moins leur impopularit, tel a t le
+but des ouvrages de George Sand.
+
+Oui, monsieur, la ruine des _maris_, tel et t l'objet de mon
+ambition, si je me fusse senti la force d'tre un _rformateur_; mais si
+j'ai mal russi me faire comprendre, c'est que je n'ai pas eu cette
+force, et qu'il y a en moi plus de la nature du pote que de celle du
+lgislateur. Vous voudrez bien faire droit, j'espre, cette humble
+rclamation.
+
+Je m'imaginais toutefois que le roman est, comme la comdie, une cole
+de moeurs, o les _abus_, les _ridicules_, les _prjugs_ et les
+_vices_ du temps sont le domaine d'une censure susceptible de prendre
+toutes les formes. Il m'est arriv souvent d'crire _lois sociales_ la
+place des mots italiques ci-dessus, et je n'ai pas song un seul instant
+qu'il y et du danger le faire. Qui pouvait me supposer l'intention de
+refaire les lois du pays? En vrit, j'ai t bien tonn lorsque
+quelques saint-simoniens, philanthropes consciencieux, chercheurs
+estimables et sincres de la vrit, m'ont demand ce que je mettrais
+la place des _maris_. Je leur ai rpondu navement que c'tait le
+_mariage_, de mme qu' la place des prtres, qui ont tant compromis la
+religion, je crois que c'est la religion qu'il faut mettre.
+
+Il est vrai que j'ai peut-tre fait une grande faute contre le langage
+lorsque, parlant des _abus_, des _ridicules_, des _prjugs_ et des
+_vices_ de la socit, je me suis exprim collectivement et que j'ai dit
+la _socit_. J'ai eu tort aussi de dire souvent le _mariage_ au lieu
+des _personnes maries_. Tous ceux qui me connaissent peu ou prou ne s'y
+sont pas mpris, parce qu'ils savent que je n'ai jamais song refaire
+la Charte constitutionnelle. Je pensais que le public s'occuperait si
+peu de mon individu qu'il ne viendrait l'esprit de personne
+d'incriminer l'emploi des mots et d'exercer sur la vie d'un pauvre
+pote, jusqu'au fond de sa mansarde, une sorte d'inquisition pour le
+forcer justifier ses actions, ses penses et ses croyances, dcliner
+le sens exact d'expressions plus ou moins vagues, mais toujours places
+peut-tre de manire s'expliquer de soi-mme. Il est possible que le
+public n'ait pas eu en cela un rle bien grave, et que la partie virile,
+soi-disant outrage, se soit livre un peu de commrage puril sur un
+sujet peu digne d'un si triste honneur. Mais ce qu'il y a de certain,
+c'est que j'ai eu tort de n'tre pas parfaitement clair, prcis, logique
+et correct. Hlas! monsieur, je me reproche tous les jours un tort bien
+grave, c'est de n'tre ni Bossuet ni Montesquieu; mais je n'ai pas trop
+l'espoir de m'en corriger, je vous le confesse.
+
+Un autre reproche srieux que vous m'adressez est celui-ci: Il serait
+peut-tre plus hroque, qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas
+scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas priv une
+question sociale, etc.
+
+Tout ce paragraphe est noblement pens et noblement crit. Ce n'est pas
+le sentiment exprim l qui me trouvera rebelle. Je mets la patience et
+l'abngation au-dessus de tout, et je ne rponds rien ce qui peut me
+concerner personnellement dans ce reproche. Si j'crivais un prtre,
+peut-tre le rcit d'une confession gnrale entranerait-il
+victorieusement l'absolution en mme temps que la rprimande et la
+pnitence. Mais il n'y a encore eu que Jean-Jacques qui ait eu le droit
+de se confesser en public. Je rpondrai donc d'une manire gnrale.
+
+Il me semble qu'il y a beaucoup de prtention la patience et
+l'abngation dans le monde. Il me semble (je ne sais si je me trompe)
+que nous ne vivons pas dans un sicle d'indpendance et d'orgueil
+illimit; je ne vois pas que les hommes aient, dans ce temps-ci, un
+bien vif sentiment de leur dignit, et qu'il faille les engager plier
+les deux genoux un peu plus bas qu'ils ne le font devant des
+considrations et des intrts qui ne sont ni la religion, ni la morale,
+ni l'ordre, ni la vertu.--Par la mme raison, je ne vois pas que les
+femmes de ces hommes-l se rapprochent trop du courage des mres
+spartiates ou de la fiert patriotique des dames romaines.
+
+Je ne sais enfin si j'ai la vue trouble, mais je crois voir qu'on a fait
+un grand abus du _silence_, au moyen duquel on _chappe aux crises
+violentes_ du mariage, aux _dsordres_ (il faudrait plutt dire aux
+_calamits_) de la _sparation_. Dans les sicles de foi, dans le temps
+o l'on adorait le Christ, l'abngation et la patience taient les
+vertus qu'il fallait recommander par-dessus tout des femmes rcemment
+sorties des autels druidiques, du bivouac sanglant et du conseil de
+guerre o leurs poux les avaient peut-tre un peu trop laisses
+s'immiscer; mais aujourd'hui que nos moeurs n'ont plus gure de
+rapport, que je sache, avec les forts de la Germanie, surtout depuis
+que la rgence et le directoire ont enseign aux femmes le secret de
+vivre en trs-bonne intelligence avec leurs poux, j'ai pu penser que,
+si une sorte de moralit tait ncessaire des contes frivoles, on
+pourrait bien adopter celle-ci: Le dsordre des femmes est
+_trs-souvent_ provoqu par la frocit ou l'infamie des hommes; ou
+celle-ci: Le mensonge n'est pas la vertu; la lchet n'est pas
+l'abngation; ou bien encore celle-ci: Un mari qui mprise ses devoirs
+de gaiet de coeur, en jurant, riant et buvant, _est quelquefois_
+moins excusable que la femme qui trahit les siens en pleurant, en
+souffrant et en expiant.
+
+Pour en finir avec l'adhsion complte que je donne vos dcisions, je
+vous dirai qu'en effet cet amour que j'_difie_ et que je couronne sur
+les ruines de l'_infme_ est mon utopie, mon rve, ma posie. Cet amour
+est grand, noble, beau, volontaire, ternel; mais cet amour, c'est le
+mariage tel que l'a fait Jsus, tel que que l'a expliqu saint Paul, tel
+encore, si vous voulez, que le chapitre VI du titre V du Code civil en
+exprime les devoirs rciproques. Celui-l, je le demande la socit
+comme une innovation ou comme une institution perdue dans la nuit des
+temps, qu'il serait bien opportun de faire revivre, de tirer de la
+poussire des sicles et de la fange des habitudes, si l'on veut voir
+succder la vritable fidlit conjugale, le vritable repos et la
+vritable saintet de la famille l'espce de contrat honteux et de
+despotisme stupide qu'a engendrs l'infme dcrpitude du monde.
+
+Mais vous, monsieur, qui jugez de si haut cette question sociale, vous
+philosophe indulgent, moraliste sensible et fort, qui ne croyez point au
+danger des livres rputs _immoraux_, pourquoi en crivant, propos de
+moi, ces trois ou quatre belles pages sur la morale publique, avez-vous
+perdu une si bonne occasion de gourmander l'esprit de cupidit, les
+habitudes de dbauche et de violence qui de la part de l'homme
+autorisent ou provoquent les crimes de la femme dans un si grand nombre
+d'unions? N'eussiez-vous pas rempli d'une manire plus complte le
+devoir que vous vous tes impos envers la socit, si vous vous fussiez
+prononc avec force en faveur de cette antique morale chrtienne qui
+prescrit la douceur et la chastet au chef de la famille? Il n'est pas
+question ici de cas d'exception, d'_unions mal assorties_. Toutes les
+unions possibles seront intolrables tant qu'il y aura dans la coutume
+une indulgence illimite pour les erreurs d'un sexe, tandis que
+l'austre et salutaire rigueur du pass subsistera uniquement pour
+rprimer et condamner celles de l'autre. Je sais bien qu'il y a un
+certain courage oser dire en face toute une gnration qu'elle est
+injuste et corrompue. Je sais bien qu' crire tout ce qu'on pense on se
+fait beaucoup d'ennemis parmi ceux qui se trouvent bien des vices du
+temps, et qu'on doit s'attendre, quand on a eu cette franchise, subir
+pendant le reste de ses jours une perscution qui ne s'arrtera pas
+devant le seuil de la vie prive; mais je sais aussi que lorsque
+certaines femmes ont eu ce courage, il ne serait pas indigne d'un homme,
+et surtout d'un homme de conscience et de talent, de faire grce ce
+qu'il y a de manqu dans leurs efforts, de donner assistance et
+protection ce qui peut s'y rencontrer de brave et de sincre.
+
+Si vous aviez vcu au temps o _Tartufe_ fut perscut comme une
+oeuvre d'impit, vous eussiez t de ceux qui, bien loin de se
+constituer les champions de l'hypocrisie, rsistrent, de toute la
+puissance de leur conviction et de toute la puret de leur coeur, aux
+sournoises interprtations de la critique; vous eussiez crit et sign
+de votre propre sang, alors comme aujourd'hui, que la pense qui
+produisit le _Tartufe_ fut une pense minemment pieuse et honnte, que
+Dieu n'est pas attaqu dans la personne d'un cagot, que la paix et la
+dignit des familles ne sont pas compromises quand on en chasse
+d'infmes intrigants. Il est vrai que _Tartufe_ est un chef-d'oeuvre,
+et qu'il mrite toutes les sympathies des mes leves, et comme sujet
+et comme excution.
+
+Mais si la plume de tels crivains est jamais brise, si les
+vigoureuses couleurs des grands sicles sont perdues, si au lieu
+d'Aristophane, de Trence et de Molire, il ne nous reste plus que
+George Sand et compagnie, l'ternelle infirmit humaine n'en est pas
+moins encore, sous les yeux du philosophe critique, saignante, lpreuse,
+digne d'horreur et de compassion. L'ternel rve des coeurs simples,
+la _justice_, n'en est pas moins debout (au loin, il est vrai), mais
+radieux, mais ncessaire, mais appelant soi tous les efforts et tous
+les dsirs. Rduits juger de ples compositions, ne serait-ce pas,
+messieurs, une raison de plus pour vous autres de vous en prendre au
+fond des choses, et d'pargner l'aptre pour encourager le principe?
+C'est ainsi que vous suppleriez l'insuffisance de nos moyens, et que
+vous restitueriez au sicle ce qui lui manque en force et en gnie.
+
+Il me reste vous remercier, monsieur, pour les bons conseils que vous
+m'avez donns. Je m'accuse, je le rpte; car si vous ne m'avez pas
+toujours bien compris, c'est ma faute et non la vtre. L'homme qui
+contemple une bataille du haut de la montagne juge mieux des fautes et
+des pertes des armes que celui qui marche dans la poussire et dans
+l'enivrement du combat. Ainsi le critique sans passion en sait plus long
+sur l'artiste bouillant et sur son travail que l'artiste lui-mme.
+Socrate avait souvent occasion de dire ses disciples: Vous alliez me
+dfinir la science, et vous m'avez dfini la musique et la danse; ce
+n'est pas l ce que je vous demandais, et ce n'est pas l ce que vous
+vouliez me rpondre.
+
+FIN.
+
+
+NOTES:
+
+[A] La premire dition de cet ouvrage formait deux volumes.
+
+[B] Robert n'a pas reprsent, dans son beau tableau des _Pcheurs
+vnitiens_, un seul individu de la race pure indigne. Il a t
+Chioggia, il a fait poser des Chioggiotes, et il nous a montr des
+chantillons d'une trs-belle race, forte, maigre, brune, grave, et
+nullement vnitienne. Cette presqu'le de Chioggia, voisine de Venise,
+est habite par une colonie d'origine grecque, asiatique peut-tre. Ils
+se marient entre eux, et mlent fort rarement leur sang celui de la
+population vnitienne.
+
+[C] Le _stali_ des gondoliers, qui est, je crois, un reste de la langue
+franque que parlaient les gondoliers turcs, la mode autrefois
+Venise, signifie _ droite_; _siastali_ signifie _ gauche_.
+
+[D] _El figo col tabaro strapazza_; c'est une expression dont se sert le
+peuple de Venise.
+
+[E] Herder, _Plastique_.
+
+[F] On peut bien penser qu'il s'agit ici des lois durables qui ont
+rapport la morale publique, et non de celles qui se font et se dfont
+tous les jours dans les chambres, propos des petits intrts matriels
+de la socit.
+
+[G] Lorsque j'crivis ceci, on pouvait croire que cette ide resterait
+l'tat d'utopie. La pratique en est devenue fort simple, et le roman
+feuilleton a donn beaucoup aussi la cration littraire.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR ***
+
+***** This file should be named 37989-8.txt or 37989-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/9/8/37989/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/37989-8.zip b/37989-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..2b75005
--- /dev/null
+++ b/37989-8.zip
Binary files differ
diff --git a/37989-h.zip b/37989-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..ecbddd3
--- /dev/null
+++ b/37989-h.zip
Binary files differ
diff --git a/37989-h/37989-h.htm b/37989-h/37989-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..de12645
--- /dev/null
+++ b/37989-h/37989-h.htm
@@ -0,0 +1,11781 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Lettres d'un voyageur par George Sand.
+</title>
+<style type="text/css">
+ p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:2%;}
+
+.c {text-align:center;text-indent:0%;}
+
+.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;}
+
+.chead {text-align:center;text-indent:0%;margin:3% auto 2% auto;}
+
+.nind {text-indent:0%;}
+
+.r {text-align:right;margin:4% 5% 2% auto;}
+
+small {font-size: 70%;}
+
+ h1 {margin:8% auto 2% auto;text-align:center;clear:both;}
+
+ h2 {margin:8% auto 2% auto;text-align:center;clear:both;font-size:120%;}
+
+ hr {width:50%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;}
+
+ hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;}
+
+ table {margin:2% auto 2% auto;border:none;text-align:left;}
+
+ body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;}
+
+a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+ link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;}
+
+a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;}
+
+.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;}
+
+ img {border:none;}
+
+ sup {font-size:75%;}
+
+.footnotes {border:dotted 2px gray;margin-top:8%;clear:both;}
+
+.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;}
+
+.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;}
+
+.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;}
+</style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres d'un voyageur
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: November 12, 2011 [EBook #37989]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="cb">&OElig;UVRES<br />
+<small>DE</small><br />
+GEORGE SAND</p>
+
+<p>
+<br />
+<br /><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a>
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="CONTENTS">
+
+<tr><td colspan="2" align="center">MICHEL LVY FRRES, DITEURS</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">&OElig;UVRES COMPLTES</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">DE</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">GEORGE SAND</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><small>NOUVELLE DITION FORMAT GRAND IN-18</small></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Les Amours de l'age d'or</span></td><td align="right">1 </td><td>vol.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Adriani</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Andr</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Antonia</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Les Beaux messieurs de Bois-Dor</span></td><td align="right">2 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Cadio</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Le Chateau des Desertes</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Le Compagnon du tour de France&nbsp; &nbsp; </span></td><td align="right">2 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">La Comtesse de Rudolstadt</span></td><td align="right">2 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">La Confession d'une jeune fille</span></td><td align="right">2 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Constance Verrier</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Consuelo</span></td><td align="right">3 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Les Dames vertes</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">La Daniella</span></td><td align="right">2 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">La Dernire Aldini</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Le Dernier amour</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Le Diable aux champs</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Elle et Lui</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">La Famille de Germandre</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">La Filleule</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Flavie</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Franois le Champi</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Histoire de ma Vie</span></td><td align="right">10 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Un Hiver Majorque&mdash;Spiridion</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">L'Homme de neige</span></td><td align="right">3 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Horace</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Indiana</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Isidora</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Jacques</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Jean de la Roche</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Jean Ziska&mdash;Gabriel</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Jeanne</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Laura</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Llia.</span>&mdash;Mtella.&mdash;Cora</td><td align="right">2 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Lettres d'un Voyageur</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Lucrzia&mdash;Floriani&mdash;Lavinia</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Mademoiselle La Quintinie</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Mademoiselle Merquem</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Les Matres sonneurs</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Les Matres mosastes</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">La Mare au Diable</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Le Marquis de Villemer</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Mauprat</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Le Meunier d'Angibault</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Monsieur Sylvestre</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Mont-Revche</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Narcisse</span></td><td align="right">4 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Nouvelles</span></td><td align="right">4 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">La Petite Fadette</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Le Pch de M. Antoine</span></td><td align="right">2 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Le Piccinino</span></td><td align="right">2 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Promenades autour d'un village</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Le Secrtaire intime</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Simon</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Tamaris</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Teverino</span>&mdash;Lone Loni</td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Thatre Complet</span></td><td align="right">4 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Thatre de Nohant</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">L'Uscoque</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Valentine</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Valvdre</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">La Ville noire</span></td><td align="right">1 </td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center">F. <span class="smcap">Aureau</span>.&mdash;Imprimerie de <span class="smcap">Lagny</span>.</td></tr>
+</table>
+
+<h1>
+LETTRES<br />
+<small><small>D'UN</small></small><br />
+V O Y A G E U R</h1>
+
+<p class="cb"><small><small>PAR</small></small><br />
+<br />
+GEORGE SAND<br />
+<br />
+<small>NOUVELLE DITION</small><br />
+<br />
+<br />
+<img src="images/colophon.png" width="158" height="84" alt="colophon" title="" />
+<br />
+<br /><br /><br /><br />
+PARIS<br />
+MICHEL LVY FRRES, DITEURS<br />
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br />
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1869<br />
+<br />
+<small>Droits de reproduction et de traduction rservs</small></p>
+
+<table border="3" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td><a href="#I"><b>I, </b></a>
+<a href="#II"><b>II, </b></a>
+<a href="#III"><b>III, </b></a>
+<a href="#IV"><b>IV, </b></a>
+<a href="#V"><b>V, </b></a>
+<a href="#VI"><b>VI, </b></a>
+<a href="#VII"><b>VII, </b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#IX"><b>IX, </b></a>
+<a href="#X"><b>X, </b></a>
+<a href="#XI"><b>XI, </b></a>
+<a href="#XII"><b>XII</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRFACE</h2>
+
+<p>Jamais ouvrage, si ouvrage il y a, n'a t moins raisonn et moins
+travaill que ces deux volumes<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a> de lettres crites des poques assez
+loignes les unes des autres, presque toujours la suite d'motions
+graves dont elles ne sont pas le rcit, mais le reflet. Elles n'ont t
+pour moi qu'un soulagement instinctif et irrflchi des
+proccupations, des fatigues ou des accablements qui ne me
+permettaient pas d'entreprendre ou de continuer un roman. Quelques-unes
+furent mme crites la course, finies en hte l'heure du courrier et
+jetes la poste, sans arrire-pense de publicit. L'ide d'en faire
+collection et de remplir quelques lacunes m'engagea, par la suite, les
+redemander ceux de mes amis que je supposais les avoir conserves; et
+celles-l sont probablement les moins mauvaises, comme on le comprendra
+facilement, l'expression des motions personnelles tant toujours plus
+libre et plus sincre dans le tte--tte qu'elle ne peut l'tre avec un
+inconnu en tiers. Cet inconnu, c'est le lecteur, c'est le public; et
+s'il n'y avait pas, dans l'exercice d'crire, un certain charme souvent
+douloureux, parfois enivrant, presque toujours irrsistible, qui fait
+qu'on oublie le <i>tmoin inconnu</i> et qu'on s'abandonne son sujet, je
+pense qu'on n'aurait jamais le courage d'crire sur soi-mme, moins
+qu'on n'et beaucoup de bien en dire. Or, l'on conviendra, en lisant
+ces lettres, que je ne me suis jamais trouv dans ce cas, et qu'il m'a
+fallu beaucoup de hardiesse ou beaucoup d'irrflexion pour entretenir le
+public de ma personnalit pendant deux volumes.</p>
+
+<p>Je mentionne tout ceci pour excuser auprs de mes lecteurs, amateurs de
+romans, habitus ne me voir faire rien de pis, la malheureuse ide que
+j'ai eue de me mettre en scne la place de personnages un peu mieux
+poss et un peu mieux draps pour paratre en public. Je viens de le
+dire: c'est aux poques o mon cerveau fatigu se trouvait vide de hros
+et d'aventures, que, semblable un <i>imprsario</i> dont la troupe serait
+en retard l'heure du spectacle, je suis venu, tout distrait et tout
+troubl, en robe de chambre sur la scne, raconter vaguement le prologue
+de la pice attendue. Je crois qu'en effet, pour qui s'intresserait aux
+secrtes oprations du c&oelig;ur humain, certaines lettres familires,
+certains actes, insignifiants en apparence, de la vie d'un artiste,
+seraient la plus explicite prface, la plus claire exposition de son
+&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Que les amateurs de fictions me pardonnent un peu cependant. Dans
+plusieurs de ces lettres, j'ai travaill pour eux en habillant mon
+triste personnage, mon pauvre <i>moi</i>, d'un costume qui n'tait pas
+habituellement le sien, et en faisant disparatre le plus possible son
+existence matrielle derrire une existence morale plus vraie et plus
+intressante. Ainsi on ne voit gure, en lisant ces lettres, si c'est un
+homme, un vieillard ou un enfant qui raconte ses impressions.
+Qu'importait au lecteur mon ge et ma dmarche? C'est l'Opra que la
+jeunesse, la beaut ou la grce intressent les yeux et l'imagination.
+Dans un livre de la nature de celui-ci, c'est l'motion, c'est la
+rverie, ou la tristesse, ou l'enthousiasme, ou l'inquitude, qui
+doivent se rendre sympathiques au lecteur. Ce qu'il peut demander
+celui qui abandonne son me la piti ou la colre de l'examen, c'est
+de lui laisser voir les mouvements de ce c&oelig;ur <i>personnifi</i>, je
+puis ainsi dire. Ainsi, en parlant tantt comme un colier vagabond,
+tantt comme un vieux oncle podagre, tantt comme un jeune soldat
+impatient, je n'ai fait autre chose que de peindre mon me sous la forme
+qu'elle prenait ces moments-l: tantt insouciante et foltre, tantt
+morose et fatigue, tantt bouillante et rajeunie. Et qui de nous ne
+rsume en lui, chaque heure de sa vie, ces trois ges de l'existence
+morale, intellectuelle et physique? Quel vieillard ne s'est senti enfant
+bien des fois? quel enfant n'a eu des accablements de vieillesse
+certaines heures? Quel homme n'est la fois vieillard et enfant dans la
+plupart de ses agitations? Ai-je fait autre chose que l'histoire d'un
+chacun de nous? Non, je n'ai pas fait autre chose, et je n'ai pas voulu
+faire autre chose. Je n'ai pas voulu qu'on chercht, sous le dguisement
+de ce problmatique voyageur, le secret d'une individualit bizarre ou
+remarquable. On ne peut pas me supposer un soin si puril quand on voit
+combien je me suis peu mnag en ouvrant mon c&oelig;ur sanglant
+l'exprimentation psychologique. Si je l'ai fait, si je me suis dvou
+ce supplice, sans honte et sans effroi, c'est que je connaissais bien
+aussi les plaies qui rongent les hommes de mon temps, et le besoin
+qu'ils ont tous de se connatre, de s'tudier, de sonder leurs
+consciences, de s'clairer sur eux-mmes par la rvlation de leurs
+instincts et de leurs besoins, de leurs maux et de leurs aspirations.
+Mon me, j'en suis certain, a servi de miroir la plupart de ceux qui y
+ont jet les yeux. Aussi plusieurs s'y sont fait peur eux-mmes, et,
+la vue de tant de faiblesse, de terreur, d'irrsolution, de mobilit,
+d'orgueil humili et de forces impuissantes, ils se sont cris que
+j'tais un malade, un fou, une me d'exception, un prodige d'orgueil et
+de scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise
+foi! Je ne diffre de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne
+cherche point farder des couleurs de la jeunesse et de la sant mes
+traits fltris par l'pouvante. Vous avez bu le mme calice, vous avez
+souffert les mmes tourments. Comme moi vous avez dout, comme moi vous
+avez ni et blasphm, comme moi vous avez err dans les tnbres,
+maudissant la Divinit et l'humanit, faute de comprendre! Au sicle
+dernier, Voltaire crivait au-dessous de la statue de Cupidon ces vers
+fameux:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui que tu sois, voici ton matre;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il l'est, le fut ou le doit tre.</span></td></tr>
+</table>
+<p>Aujourd'hui Voltaire inscrirait cet arrt solennel sur le socle d'une
+autre allgorie: ce serait le Doute, et non plus l'Amour, que sa vieille
+main tremblante illustrerait de ce distique. Oui, le doute, le
+scepticisme modeste ou pdant, audacieux ou timide, triomphant ou
+dsol, criminel ou repentant, oppresseur ou opprim, tyran ou victime;
+homme de nos jours,</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui que tu sois, c'est l ton matre;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il l'est, le fut ou le doit tre.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Ne rougissons donc pas tant les uns des autres, et ne portons pas
+hypocritement le fardeau de notre misre. Tous, tant que nous sommes,
+nous traversons une grande maladie, ou nous allons devenir sa proie si
+nous ne l'avons dj t. Il n'y a que les athes qui font du doute un
+crime et une honte, comme il n'y a que les faux braves qui prtendent
+n'avoir jamais manqu de force et de c&oelig;ur. Le doute est le mal de
+notre ge, comme le cholra. Mais salutaire comme toutes les crises o
+Dieu pousse l'intelligence humaine, il est le prcurseur de la sant
+morale, de la foi. Le doute est n de l'examen. Il est le fils malade et
+fivreux d'une puissante mre, la libert. Mais ce ne sont pas les
+oppresseurs qui te guriront. Les oppresseurs sont athes; l'oppression
+et l'athisme ne savent que tuer. La libert prendra elle-mme son
+enfant rachitique dans ses bras; elle l'lvera vers le ciel, vers la
+lumire, et il deviendra robuste et croyant comme elle. Il se
+transformera, il deviendra l'esprance, et, son tour, il engendrera
+une fille d'origine et de nature divine, la connaissance, qui engendrera
+aussi, et ce dernier-n sera la foi.</p>
+
+<p>Quant moi, pauvre convalescent, qui frappais hier aux portes de la
+mort, et qui sais bien la cause et les effets de mon mal, je vous les ai
+dits, je vous les dirai encore. Mon mal est le vtre, c'est l'examen
+accompagn d'ignorance. Un peu plus de connaissance nous sauvera.
+Examinons donc encore, apprenons toujours, arrivons la connaissance.
+Quand nous avons ni la vrit (moi tout le premier), nous n'avons fait
+que proclamer notre aveuglement, et les gnrations qui nous survivront
+tireront de notre ge de ccit d'utiles enseignements. Elles diront que
+nous avons bien fait de nous plaindre, de nous agiter, de remplir l'air
+de nos cris, d'importuner le ciel de nos questions, et de nous drober
+par l'impatience et la colre ce mal qui tue ceux qui dorment. Au
+retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des
+spectres effars qui s'efforaient, en gmissant et en blasphmant, de
+retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient calmes et
+rsigns, se couchaient sur la glace et restaient l engourdis par la
+mort. Malheur aux rsigns d'aujourd'hui! Malheur ceux qui acceptent
+l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute avec un
+visage serein! Ceux-l mourront, ceux-l sont morts dj, ensevelis dans
+la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants
+et qui appellent avec des plaintes amres, retrouveront le chemin de la
+terre promise, et ils verront luire le soleil.</p>
+
+<p>L'ignorance, le doute, le sophisme, l'injustice, ai-je dit: oui, voil
+les cueils au milieu desquels nous tchons de nous diriger; voil les
+malheurs et les dangers dont notre vie est seme. En relisant les
+<i>Lettres d'un Voyageur</i>, que je n'avais pas eu le courage de revoir et
+de juger depuis plusieurs annes, je ne me suis gure tonn de m'y
+trouver ignorant, sceptique, sophiste, inconsquent, injuste chaque
+ligne. Je n'ai pourtant rien chang cette &oelig;uvre informe, si ce
+n'est quelques mots impropres et une ou deux pages de lieux communs sans
+intrt. Le second volume, en gnral, a fort peu de valeur, sous
+quelque point de vue qu'on l'envisage. Le premier, quoique rempli
+d'erreurs de tout genre encore plus naves, a une valeur certaine: celle
+d'avoir t crit avec une tourderie spontane pleine de jeunesse et de
+franchise. S'il tombait entre les mains de gens graves, il les ferait
+sourire; mais si ces gens graves avaient quelque bont et quelque
+sincrit, ils y trouveraient matire plaindre, consoler,
+encourager et instruire la jeunesse rveuse, ardente et aveugle de
+notre poque. Connaissant davantage, par ma confession, les causes et
+la nature de nos souffrances, ils y deviendraient plus compatissants, et
+sauraient que ce n'est ni avec des railleries amres ni avec des
+anathmes pdants qu'on peut la gurir, mais avec des enseignements
+vrais et le sentiment profond de la charit humaine.<a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h2>LETTRES D'UN VOYAGEUR</h2>
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+<p class="r">Venise, 1<sup>er</sup> mai 1834<br />
+</p>
+
+<p>J'tais arriv Bassano neuf heures du soir, par un temps froid et
+humide. Je m'tais couch, triste et fatigu, aprs avoir donn
+silencieusement une poigne de main mon compagnon de voyage. Je
+m'veillai au lever du soleil, et je vis de ma fentre s'lever, dans le
+bleu vif de l'air, les crneaux envelopps de lierre de l'antique
+forteresse qui domine la valle. Je sortis aussitt pour en faire le
+tour et pour m'assurer de la beaut du temps.</p>
+
+<p>Je n'eus pas fait cent pas que je trouvai le docteur assis sur une
+pierre, et fumant une pipe de caroubier de sept pieds de long qu'il
+venait de payer huit sous un paysan. Il tait si joyeux de son
+emplette, et tellement perdu dans les nues de son tabac, qu'il eut bien
+de la peine m'apercevoir. Quand il eut chass de sa bouche le dernier
+tourbillon de fume qu'il put arracher ce qu'il appelait sa <i>pipetta</i>,
+il me proposa d'aller djeuner une <i>boutique de caf</i> sur les fosss
+de la citadelle, en attendant que le voiturin qui devait<a name="page_002" id="page_002"></a> nous ramener
+Venise et fini de se prparer au voyage. J'y consentis.</p>
+
+<p>Je te recommande, si tu dois revenir par ici, le caf des Fosss,
+Bassano, comme une des meilleures fortunes qui puissent tomber un
+voyageur ennuy des chefs-d'&oelig;uvre classiques de l'Italie. Tu le
+souviens que, quand nous partmes de France, tu n'tais avide,
+disais-tu, que de <i>marbres taills</i>. Tu m'appelais sauvage quand je te
+rpondais que je laisserais tous les palais du monde pour aller voir une
+belle montagne de marbre brut dans les Apennins ou dans les Alpes. Tu te
+souviens aussi qu'au bout de peu de jours tu fus rassasi de statues, de
+fresques, d'glises et de galeries. Le plus doux souvenir qui te resta
+dans la mmoire fut celui d'une eau limpide et froide o tu lavas ton
+front chaud et fatigu dans un jardin de Gnes. C'est que les crations
+de l'art parlent l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle
+ toutes les facults. Il nous pntre par tous les pores comme par
+toutes les ides. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration,
+l'aspect des campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fracheur des eaux,
+les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et
+dans les nerfs, en mme temps que l'clat des couleurs et la beaut des
+formes s'insinuent dans l'imagination. Ce sentiment de plaisir et de
+bien-tre est apprciable toutes les organisations, mme aux plus
+grossires: les animaux l'prouvent jusqu' un certain point. Mais il ne
+procure aux organisations leves qu'un plaisir de transition, un repos
+agrable aprs des fonctions plus nergiques de la pense. Aux esprits
+vastes il faut le monde entier, l'&oelig;uvre de Dieu et les &oelig;uvres de
+l'homme. La fontaine d'eau pure t'invite et te charme; mais tu n'y peux
+dormir qu'un instant. Il faudra que tu puises Michel-Ange et Raphal
+avant de t'arrter de nouveau sur le bord du chemin; et quand tu auras
+lav la poussire du voyage dans l'eau de la source, tu repartiras en
+disant: Voyons ce qu'il y a encore sous le soleil.<a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<p>Aux esprits mdiocres et paresseux comme le mien, le revers d'un foss
+suffirait pour dormir toute une vie, s'il tait permis de faire en
+dormant ou en rvant ce dur et aride voyage. Mais encore faudrait-il que
+ce foss ft dans le genre de celui de Bassano, c'est--dire qu'il ft
+lev de cent pieds au-dessus d'une valle dlicieuse, et qu'on pt y
+djeuner tous les matins sur un tapis de gazon sem de primevres, avec
+du caf excellent, du beurre des montagnes et du pain anis.</p>
+
+<p>C'est un pareil djeuner que je t'invite quand tu auras le temps
+d'aimer le repos. Dans ce temps-l tu sauras tout; la vie n'aura plus de
+secrets pour toi. Tes cheveux commenceront grisonner, les miens auront
+achev de blanchir; mais la valle de Bassano sera toujours aussi belle,
+la neige des Alpes aussi pure; et notre amiti?...&mdash;J'espre en ton
+c&oelig;ur, et je rponds du mien.</p>
+
+<p>La campagne n'tait pas encore dans toute sa splendeur, les prs taient
+d'un vert languissant tirant sur le jaune, et les feuilles ne faisaient
+encore que bourgeonner aux arbres. Mais les amandiers et les pchers en
+fleurs entremlaient et l leurs guirlandes roses et blanches aux
+sombres masses des cyprs. Au milieu de ce jardin immense, la Brenta
+coulait rapide et silencieuse sur un lit de sable, entre ces deux larges
+rives de cailloux et de dbris de roches qu'elle arrache du sein des
+Alpes, et dont elle sillonne les plaines dans ses jours de colre. Un
+demi-cercle de collines fertiles, couvertes de ces longs rameaux de
+vigne noueuse qui se suspendent tous les arbres de la Vntie, faisait
+un premier cadre au tableau; et les monts neigeux, tincelants aux
+premiers rayons du soleil, formaient, au del, une seconde bordure
+immense, qui se dtachait comme une dcoupure d'argent sur le bleu
+solide de l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai observer, me dit le docteur, que votre caf refroidit et
+que le voiturin nous attend.</p>
+
+<p>&mdash;Ah , docteur, lui rpondis-je, est-ce que vous croyez que je veux
+retourner maintenant Venise?<a name="page_004" id="page_004"></a></p>
+
+<p>&mdash;Diable! reprit-il d'un air soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous dire? ajoutai-je. Vous m'avez amen ici pour voir les
+Alpes, apparemment; et quand j'en touche le pied, vous vous imaginez que
+je veux retourner votre ville marcageuse?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! j'ai gravi les Alpes plus de vingt fois! dit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas absolument le mme plaisir pour moi de savoir que vous
+l'avez fait ou de le faire moi-mme, rpondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! continua-t-il sans m'couter; savez-vous que dans mon temps
+j'ai t un clbre chasseur de chamois? Tenez, voyez-vous cette brche
+l-haut, et ce pic l-bas? Figurez-vous qu'un jour...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Basta, basta!</i> docteur, vous me raconterez cela Venise, un soir
+d't que nous fumerons quelque pipe gigantesque sous les tentes de la
+place Saint-Marc avec vos amis les Turcs. Ce sont des gens trop graves
+pour interrompre un narrateur, quelque sublime impertinence qu'il
+dbite, et il n'y a pas de danger qu'ils donnent le moindre signe
+d'impatience ou d'incrdulit avant la fin de son rcit, durt-il trois
+jours et trois nuits. Pour aujourd'hui, je veux suivre votre exemple en
+montant ce pic l-haut, et en descendant par cette brche l-bas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit le docteur en jetant un regard de mpris sur mon chtif
+individu.</p>
+
+<p>Puis, il reporta complaisamment son regard sur une de ses mains qui
+couvrait la moiti de la table, sourit, et se dandina d'un air
+magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Les voltigeurs font campagne tout aussi bien que les cuirassiers, lui
+dis-je avec un peu de dpit; et pour gravir les rochers, le moindre
+chevreau est plus agile que le plus robuste cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai observer, reprit mon compagnon, que vous tes malade, et
+que j'ai rpondu de vous ramener Venise, mort ou vif.<a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je sais qu'en qualit de mdecin vous vous arrogez droit de vie et de
+mort sur moi; mais voyez mon caprice, docteur! il me prend envie de
+vivre encore cinq ou six jours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas le sens commun, rpondit-il. J'ai donn d'un ct ma
+parole d'honneur de ne pas vous quitter; de l'autre, j'ai fait le
+serment d'tre Venise demain matin. Voulez-vous donc me mettre dans la
+ncessit de violer un de mes deux engagements?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je le veux, docteur.</p>
+
+<p>Il fit un profond soupir, et aprs un instant de rverie:&mdash;J'ai observ,
+dit-il, que les petits hommes sont gnralement dous d'une grande force
+morale, ou, au moins, pourvus d'un immense enttement.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est en raison de cette observation savante, m'criai-je en
+sautant du balcon sur l'esplanade, que vous allez me laisser ma libert,
+docteur aimable!</p>
+
+<p>&mdash;Vous me forcez de transiger avec ma conscience, dit-il en se penchant
+sur le balcon. J'ai jur de vous ramener Venise; mais je ne me suis
+pas engag vous y ramener un jour plutt que l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, cher docteur. Je pourrais ne retourner Venise que
+l'anne prochaine, et pourvu que nous fissions notre entre ensemble par
+la Giudecca...</p>
+
+<p>&mdash;Vous moquez-vous de moi? s'cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, docteur, rpondis-je. Et nous emes ensemble une dispute
+pouvantable, laquelle se termina par de mutuelles concessions. Il
+consentit me laisser seul, et je m'engageai tre de retour Venise
+avant la fin de la semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez Mestre samedi soir, dit le docteur; j'irai au-devant de vous
+avec Catullo et la gondole.</p>
+
+<p>&mdash;J'y serai, docteur, je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Jurez-le par notre meilleur ami, par celui qui tait encore l, ces
+jours passs, pour vous faire entendre raison.<a name="page_006" id="page_006"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je jure par lui, rpondis-je, et vous pouvez croire que c'est une
+parole sacre. Adieu, docteur.</p>
+
+<p>Il serra ma main dans sa grosse main rouge, et faillit la briser comme
+un roseau. Deux larmes coulrent silencieusement sur ses joues. Puis il
+leva les paules et rejeta ma main en disant: Allez au diable!&mdash;Quand il
+eut fait dix pas en courant, il se retourna pour me crier:&mdash;Faites
+couper vos talons de bottes avant de vous risquer dans les neiges. Ne
+vous endormez pas trop prs des rochers; songez qu'il y a par ici
+beaucoup de vipres. Ne buvez pas indistinctement toutes les sources,
+sans vous assurer de la limpidit de l'eau; sachez que la montagne a des
+veines malfaisantes. Fiez-vous tout montagnard qui parlera le vrai
+dialecte; mais si quelque tranard vous demande l'aumne en langue
+trangre ou avec un accent suspect, ne mettez pas la main votre
+poche, n'changez pas une parole avec lui. Passez votre chemin; mais
+ayez l'&oelig;il sur son bton.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sr que je n'omets jamais rien d'utile, rpondit-il, d'un air
+fch, et que personne ne connat mieux que moi ce qu'il convient de
+faire et ce qu'il convient d'viter en voyage.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Cia, egregio dottore</i>, lui dis-je en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Schiavo suo</i>, rpondit-il d'une voix brve en enfonant son chapeau
+sur sa tte. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je conviens que je suis de ceux qui se casseraient volontiers le cou par
+bravade, et qu'il n'est pas d'colier plus vain que moi de son courage
+et de son agilit. Cela tient l'exiguit de ma stature et l'envie
+qu'prouvent tous les petits hommes de faire ce que font les hommes
+forts.&mdash;Cependant tu me croiras si je te dis que jamais je n'avais moins
+song faire ce que nous appelons une <i>expdition</i>. Dans mes jours de
+gaiet, dans ces jours devenus bien rares o je sortirais volontiers,
+comme Kreissler, avec deux chapeaux<a name="page_007" id="page_007"></a> l'un sur l'autre, je pourrais
+<i>hasarder</i> comme lui <i>les pas les plus gracieux sur les bords de
+l'Achron</i>; mais dans mes jours de <i>spleen</i> je marche tranquillement au
+beau milieu du chemin le plus uni, et je ne plaisante pas avec les
+abmes. Je sais trop bien que, dans ces jours-l, le sifflement importun
+d'un insecte mon oreille ou le chatouillement insolent d'un cheveu sur
+ma joue suffirait pour me transporter de colre et de dsespoir, et pour
+me faire sauter au fond des lacs.&mdash;Je marchai donc toute cette matine
+sur la route de Trente, en remontant le cours de la Brenta. Cette gorge
+est seme de hameaux assis sur l'une et l'autre rive du torrent, et de
+maisonnettes parses sur le flanc des montagnes. Toute la partie
+infrieure du vallon est soigneusement cultive. Plus haut s'tendent
+d'immenses pturages dont la nature prend soin elle-mme. Puis une rampe
+de rochers arides s'lve jusqu'aux nuages, et la neige s'tale au fate
+comme un manteau.</p>
+
+<p>La fonte de ces neiges ne s'tant pas encore opre, la Brenta tait
+paisible et coulait dans un lit troit. Son eau, trouble et empoisonne
+pendant quatre ans par la dissolution d'une roche, a recouvr toute sa
+limpidit. Des troupeaux d'enfants et d'agneaux jouaient ple-mle sur
+ses bords, l'ombre des cerisiers en fleur. Cette saison est dlicieuse
+pour voyager par ici. La campagne est un verger continuel; et si la
+vgtation n'a pas encore tout son luxe, si le vert manque aux tableaux,
+en revanche la neige les couronne d'une aurole clatante, et l'on peut
+marcher tout un jour entre deux haies d'aubpine et de pruniers sauvages
+sans rencontrer un seul Anglais.</p>
+
+<p>J'aurais voulu aller jusqu'aux Alpes du Tyrol. Je ne sais gure pourquoi
+je me les imagine si belles; mais il est certain qu'elles existent dans
+mon cerveau comme un des points du globe vers lequel me porte une
+sympathie indfinissable. Dois-je croire, comme toi, que la destine
+nous appelle imprieusement vers les lieux o nous devons voir s'oprer
+en<a name="page_008" id="page_008"></a> nous quelque crise morale?&mdash;Je ne saurais attribuer tant de part
+dans ma vie la fatalit. Je crois une Providence spciale pour les
+hommes d'un grand gnie ou d'une grande vertu; mais qu'est-ce que Dieu
+peut avoir faire moi? Quand nous tions ensemble, je croyais au
+destin comme un vrai musulman. J'attribuais des vues particulires,
+des tendresses maternelles ou des prvisions mystrieuses de cette
+Providence envers toi, le bien et le mal qui nous arrivaient. Je me
+voyais forc tel ou tel usage de ma volont comme un instrument
+destin te faire agir. J'tais un des rouages de ta vie, et parfois je
+sentais sur moi la main de Dieu qui m'imprimait ma direction. A prsent
+que cette main s'est place entre nous deux, je me sens inutile et
+abandonn. Comme une pierre dtache de la montagne, je roule au hasard,
+et les accidents du chemin dcident seuls de mon impulsion. Cette pierre
+embarrassait les voies du destin, son souffle l'a balaye; que lui
+importe o elle ira tomber?. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>. . . . Je croirais assez que mon ancienne affection pour le Tyrol tient deux
+lgers souvenirs: celui d'une romance qui me semblait trs-belle quand
+j'tais enfant, et qui commenait ainsi:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Vers les monts de Tyrol poursuivant le chamois,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Engelwald au front chauve a pass sur la neige, etc.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">et celui d'une demoiselle avec qui j'ai voyag, une nuit, il y a bien
+dix ans, sur la route de &mdash;&mdash; &mdash;&mdash;. La diligence s'tait brise une
+descente. Il faisait un verglas affreux et un clair de lune magnifique.
+J'tais dans certaine disposition d'esprit extatique et ridicule.
+J'aurais voulu tre seul; mais la politesse et l'humanit me forcrent
+d'offrir le bras ma compagne de voyage. Il m'tait impossible de
+m'occuper d'autre chose que de ce clair de lune, de la rivire qui
+roulait en cascade le long du chemin, et des prairies baignes d'une
+vapeur argente. La toilette de la voyageuse tait problmatique.<a name="page_009" id="page_009"></a> Elle
+parlait un franais incorrect avec l'accent allemand, et encore
+parlait-elle fort peu. Je n'avais donc aucune donne sur sa condition et
+sur ses gots. Seulement, quelques remarques assez savantes qu'elle
+avait faites, table d'hte, sur la qualit d'une crme aux amandes
+m'avaient induit penser que cette discrte et judicieuse personne
+pouvait bien tre une cuisinire de bonne maison. Je cherchai longtemps
+ce que je pourrais lui dire d'agrable; enfin, aprs un quart d'heure
+d'efforts incroyables, j'accouchai de ceci:&mdash;N'est-il pas vrai,
+Mademoiselle, que voici un <i>site enchanteur</i>?&mdash;Elle sourit et haussa
+lgrement les paules. Je crus comprendre qu' la platitude de mon
+expression elle me prenait pour un commis voyageur, et j'tais assez
+mortifi, lorsqu'elle dit, d'un ton mlancolique et aprs un instant de
+silence:&mdash;Ah! Monsieur, vous n'avez jamais vu les montagnes du Tyrol!</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes du Tyrol? m'criai-je. Ah! mon Dieu! j'ai su autrefois une
+romance sur le Tyrol, qui me faisait rver les yeux ouverts. C'est donc
+un bien beau pays? Je ne sais pas pourquoi il s'est log dans un coin de
+ma cervelle. Soyez assez bonne pour me le dcrire un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis du Tyrol, rpondit-elle d'un ton doux et triste; mais
+excusez-moi, je ne saurais en parler.</p>
+
+<p>Elle porta son mouchoir ses yeux, et ne pronona pas une seule parole
+durant tout le reste du voyage. Pour moi, je respectai religieusement
+son silence et ne sentis pas mme le dsir d'en entendre davantage. Cet
+amour de la patrie, exprim par un mot, par un refus de parler, et par
+deux larmes bien vite essuyes, me sembla plus loquent et plus profond
+qu'un livre. Je vis tout un roman, tout un pome dans la tristesse de
+cette silencieuse trangre. Et puis ce Tyrol, si dlicatement et si
+tendrement regrett, m'apparut comme une terre enchante. En me
+rasseyant dans la diligence, je fermai les yeux pour ne plus voir le
+paysage que je venais d'admirer, et qui dsormais m'inspirait tout le
+ddain<a name="page_010" id="page_010"></a> qu'on a pour la ralit, vingt ans. Je vis alors passer devant
+moi, comme dans un panorama immense, les lacs, les montagnes vertes, les
+pturages, les forts alpestres, les troupeaux et les torrents du Tyrol.
+J'entendis ces chants, la fois si joyeux et si mlancoliques, qui
+semblent faits pour des chos dignes de les rpter. Depuis, j'ai
+souvent fait de bien douces promenades dans ce pays chimrique, port
+sur les ailes des symphonies pastorales de Beethoven. Oh! que j'y ai
+dormi sur des herbes embaumes! quelles belles fleurs j'y ai cueillies!
+quelles riantes et heureuses troupes de ptres j'y ai vues passer en
+dansant! quelles solitudes austres j'y ai trouves pour prier Dieu! Que
+de chemin j'ai fait travers ces monts, durant deux ou trois
+modulations de l'orchestre!. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>. . . . J'tais assis sur une roche un peu au-dessus du chemin. La nuit
+descendait lentement sur les hauteurs. Au fond de la gorge, en remontant
+toujours le torrent, mon &oelig;il distinguait une enfilade de montagnes
+confusment amonceles les unes derrire les autres. Ces derniers
+fantmes ples qui se perdaient dans les vapeurs du soir, c'tait le
+Tyrol. Encore un jour de marche, et je toucherais au pays de mes
+rves.&mdash;De ces cimes lointaines, me disais-je, sont partis mes songes
+dors. Ils ont vol jusqu' moi, comme une troupe d'oiseaux voyageurs;
+ils sont venus me trouver quand j'tais un enfant tout rustique, et que
+je conduisais mes chevreaux en chantant la romance d'Engelwald le long
+des tranes de la Valle-Noire. Ils ont pass sur ma tte pendant une
+ple nuit d'hiver, quand je venais d'accomplir un plerinage mystrieux
+vers d'autres illusions que j'ai perdues, vers d'autres contres o je
+ne retournerai pas. Ils se sont transforms en violes et en hautbois
+sous les mains de Brod et de Urban, et je les ai reconnus leurs voix
+dlicieuses, quoique ce ft Paris, quoiqu'il fallt mettre des gants
+et supporter des quinquets en plein midi pour les entendre. Ils
+chantaient si bien, qu'il suffisait de fermer les<a name="page_011" id="page_011"></a> yeux pour que la
+salle du Conservatoire devnt une valle des Alpes, et pour que
+Habeneck, plac, l'archet en main, la tte de toute cette harmonie, se
+transformt en chasseur de chamois, <i>Engelwald au front chauve</i>, ou
+quelque autre. Beaux rves de voyage et de solitude, colombes errantes
+qui avez rafrachi mon front du battement de vos ailes, vous tes
+retourns votre aire enchante, et vous m'attendez. Me voici prt
+vous atteindre, vous saisir; m'chapperez-vous comme tous mes autres
+rves? Quand j'avancerai la main pour vous caresser, ne vous
+envolerez-vous pas, mes sauvages amis? N'irez-vous pas vous poser sur
+quelque autre cime inaccessible o mon dsir vous suivra en vain?</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>J'avais pris dans la journe, sous un beau rayon de soleil, quelques
+heures de repos sur la bruyre. Afin d'viter la salet des gtes, je
+m'tais arrang pour marcher pendant les heures froides de la nuit et
+pour dormir en plein air durant le jour. La nuit fut moins sereine que
+je ne l'avais espr. Le ciel se couvrit de nuages et le vent s'leva.
+Mais la route tait si belle, que je pus marcher sans difficult au
+milieu des tnbres. Les montagnes se dressaient ma droite et ma
+gauche comme de noirs gants; le vent s'y engouffrait et courait sur
+leurs croupes avec de longues plaintes. Les arbres fruitiers, agits
+violemment, semaient sur moi leurs fleurs embaumes. La nature tait
+triste et voile, mais toute pleine de parfums et d'harmonies sauvages.
+Quelques gouttes de pluie m'avertirent de chercher un abri dans un
+bosquet d'oliviers situ peu de distance de la route; j'y attendis la
+fin de l'orage. Au bout d'une heure, le vent tait tomb, et le ciel
+dessinait au-dessus de moi une longue bande bleue, bizarrement dcoupe
+par les anfractuosits des deux murailles de granit qui le resserraient.
+C'tait le mme coup d'&oelig;il que nous avions en miniature Venise,
+quand nous marchions le soir dans ces rues obscures, troites et
+profondes, d'o l'on aperoit la nuit tendue au-dessus<a name="page_012" id="page_012"></a> des toits,
+comme une mince charpe d'azur seme de paillettes d'argent.</p>
+
+<p>Le murmure de la Brenta, un dernier gmissement du vent dans le
+feuillage lourd des oliviers, des gouttes de pluie qui se dtachaient
+des branches et tombaient sur les rochers avec un petit bruit qui
+ressemblait celui d'un baiser, je ne sais quoi de triste et de tendre,
+tait rpandu dans l'air et soupirait dans les plantes. Je pensais la
+veille du Christ dans le jardin des Olives, et je me rappelai que nous
+avons parl tout un soir de ce chant du pome divin. C'tait un triste
+soir que celui-l, une de ces sombres veilles o nous avons bu ensemble
+le calice d'amertume. Et toi aussi, tu as souffert un martyre
+inexorable; toi aussi, tu as t clou sur une croix. Avais-tu donc
+quelque grand pch racheter pour servir de victime sur l'autel de la
+douleur? qu'avais-tu fait pour tre menac et chti ainsi? est-on
+coupable ton ge? sait-on ce que c'est que le bien et le mal? Tu te
+sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire
+qu'un. Tu te fatiguais jouir de tout, vite et sans rflexion. Tu
+mconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie au gr des
+passions qui devaient l'user et l'teindre, comme les autres hommes ont
+le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-mme, et tu oublias
+que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre pour ton
+compte, et suicider ta gloire par mpris de toutes les choses humaines.
+Tu jetas ple-mle dans l'abme toutes les pierres prcieuses de la
+couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beaut, le gnie,
+et jusqu' l'innocence de ton ge, que tu voulus fouler aux pieds,
+enfant superbe!</p>
+
+<p>Quel amour de la destruction brlait donc en toi? quelle haine avais-tu
+contre le ciel, pour ddaigner ainsi ses dons les plus magnifiques?
+Est-ce que ta haute destine te faisait peur? est-ce que l'esprit de
+Dieu tait pass devant toi sous des traits trop svres? L'ange de la
+posie, qui rayonne sa droite, s'tait pench sur ton berceau pour te
+baiser au<a name="page_013" id="page_013"></a> front; mais tu fus effray sans doute de voir si prs de toi
+le gant aux ailes de feu. Tes yeux ne purent soutenir l'clat de sa
+face, et tu t'enfuis pour lui chapper. A peine assez fort pour marcher,
+tu voulus courir travers les dangers de la vie, embrassant avec ardeur
+toutes ses ralits, et leur demandant asile et protection contre les
+terreurs de ta vision sublime et terrible. Comme Jacob, tu luttas contre
+elle, et comme lui tu fus vaincu. Au milieu des fougueux plaisirs o tu
+cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystrieux vint te rclamer et
+te saisir. Il fallait que tu fusses pote, tu l'as t en dpit de
+toi-mme. Tu abjuras en vain le culte de la vertu; tu aurais t le plus
+beau de ses jeunes lvites; tu aurais desservi ses autels en chantant
+sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et la blanc vtement de la
+pudeur aurait par ton corps frle d'une grce plus suave que le masque
+et les grelots de la Folie. Mais tu ne pus jamais oublier les divines
+motions de cette foi premire. Tu revins elle du fond des antres de
+la corruption, et ta voix, qui s'levait pour blasphmer, entonna,
+malgr toi, des chants d'amour et d'enthousiasme. Alors ceux qui
+coutaient se regardaient avec tonnement.&mdash;Quel est donc celui-ci,
+dirent-ils, et en quelle langue clbre-t-il nos rites joyeux? Nous
+l'avons pris pour un des ntres, mais c'est le transfuge de quelque
+autre religion, c'est un exil de quelque autre monde plus triste et
+plus heureux. Il nous cherche et vient s'asseoir nos tables; mais il
+ne trouve pas, dans l'ivresse, les mmes illusions que nous. D'o vient
+que, par instants, un nuage passe sur son front et fait plir son
+visage? A quoi songe-t-il? de quoi parle-t-il? Pourquoi ces mots
+tranges qui lui reviennent chaque instant sur les lvres, comme les
+souvenirs d'une autre vie? Pourquoi les <i>vierges</i>, les <i>amours</i>, et les
+<i>anges</i> repassent-ils sans cesse dans ses rves et dans ses vers? Se
+moque-t-il de nous ou de lui-mme? Est-ce son Dieu, est-ce le ntre,
+qu'il mprise et trahit?<a name="page_014" id="page_014"></a></p>
+
+<p>Et toi, tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout l'heure
+cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux
+comme la prire d'un enfant. Couch sur les roses que produit la terre,
+tu songeais aux roses de l'den qui ne se fltrissent pas; et, en
+respirant le parfum phmre de tes plaisirs, tu parlais de l'ternel
+encens que les anges entretiennent sur les marches du trne de Dieu. Tu
+l'avais donc respir, cet encens? Tu les avais donc cueillies, ces roses
+immortelles? Tu avais donc gard, de cette patrie des potes, de vagues
+et dlicieux souvenirs qui t'empchaient d'tre satisfait de tes folles
+jouissances d'ici-bas?</p>
+
+<p>Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre,
+ddaigneux de la gloire, effray du nant, incertain, tourment,
+changeant, tu vivais seul au milieu des hommes; tu fuyais la solitude et
+la trouvais partout. La puissance de ton me te fatiguait. Tes penses
+taient trop vastes, tes dsirs trop immenses, tes paules dbiles
+pliaient sous le fardeau de ton gnie. Tu cherchais dans les volupts
+incompltes de la terre l'oubli des biens irralisables que tu avais
+entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait bris ton corps, ton me
+se rveillait plus active et ta soif plus ardente. Tu quittais les bras
+de tes folles matresses pour t'arrter en soupirant devant les vierges
+de Raphal.&mdash;Quel est donc, disait, propos de toi, un pieux et tendre
+songeur, <i>ce jeune homme qui s'inquite tant de la blancheur des
+marbres</i>?</p>
+
+<p>Comme ce fleuve des montagnes que j'entends mugir dans les tnbres, tu
+es sorti de ta source plus pur et plus limpide que le cristal, et tes
+premiers flots n'ont rflchi que la blancheur des neiges immacules.
+Mais, effray sans doute du silence de la solitude, tu t'es lanc sur
+une pente rapide, tu t'es prcipit parmi des cueils terribles, et, du
+fond des abmes, ta voix s'est leve, comme le rugissement d'une joie
+pre et sauvage.</p>
+
+<p>De temps en temps, tu te calmais en te perdant dans un beau lac, heureux
+de te reposer au sein de ses ondes paisibles<a name="page_015" id="page_015"></a> et de reflter la puret
+du ciel. Amoureux de chaque toile qui se mirait dans ton sein, tu lui
+adressais de mlancoliques adieux quand elle quittait l'horizon.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans l'herbe des marais, un seul instant arrte,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">toile de l'amour, ne descends pas des cieux.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Mais bientt, las d'tre immobile, tu poursuivais ta course haletante
+parmi les rochers, tu les prenais corps corps, tu luttais avec eux, et
+quand tu les avais renverss, tu partais avec un chant de triomphe, sans
+songer qu'ils t'encombraient dans leur chute et creusaient dans ton sein
+des blessures profondes.</p>
+
+<p>L'amiti s'tait enfin rvle ton c&oelig;ur solitaire et superbe. Tu
+daignas croire un autre qu' toi-mme, orgueilleux infortun! tu
+cherchas dans son c&oelig;ur le calme et la confiance. Le torrent s'apaisa
+et s'endormit sous un ciel tranquille. Mais il avait amass, dans son
+onde, tant de dbris arrachs ses rives sauvages, qu'elle eut bien de
+la peine s'claircir. Comme celle de la Brenta, elle fut longtemps
+trouble, et sema la valle qui lui prtait ses fleurs et ses ombrages,
+de graviers striles et de roches aigus. Ainsi fut longtemps tourmente
+et dchire la vie nouvelle que tu venais essayer. Ainsi le souvenir des
+turpitudes que tu avais contemples vint empoisonner, de doutes cruels
+et d'amres penses, les pures jouissances de ton me encore craintive
+et mfiante.</p>
+
+<p>Ainsi ton corps, aussi fatigu, aussi affaibli que ton c&oelig;ur, cda au
+ressentiment de ses anciennes fatigues, et <i>comme un beau lis se pencha
+pour mourir</i>. Dieu, irrit de ta rbellion et de ton orgueil, posa sur
+ton front une main chaude de colre, et, en un instant, tes ides se
+confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin tabli dans les
+fibres de ton cerveau fut boulevers. La mmoire, le discernement,
+toutes les nobles facults de l'intelligence, si dlies en toi, se
+troublrent et s'effacrent comme les nuages qu'un coup de vent<a name="page_016" id="page_016"></a> balaie.
+Tu te levas sur ton lit en criant:&mdash;O suis-je, mes amis? pourquoi
+m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau?</p>
+
+<p>Un seul sentiment survivait en toi tous les autres, la volont, mais
+une volont aveugle, drgle, qui courait comme un cheval sans frein et
+sans but travers l'espace. Une dvorante inquitude te pressait de ses
+aiguillons; tu repoussais l'treinte de ton ami, tu voulais t'lancer,
+courir. Une force effrayants te dbordait.&mdash;Laissez-moi ma libert,
+criais-tu, laissez-moi fuir; ne voyez-vous pas que je vis et que je suis
+jeune?&mdash;O voulais-tu donc aller? Quelles visions ont pass dans le
+vague de ton dlire? Quels clestes fantmes t'ont convi a une vie
+meilleure? Quels secrets insaisissables la raison humaine as-tu
+surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu quelque chose prsent,
+dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour mourir; tu as vu la fosse
+ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid du cercueil, et tu as
+cri:&mdash;Tirez-moi, tirez-moi de cette terre humide!</p>
+
+<p>N'as-tu rien vu de plus? Quand tu courais, comme Hamlet, sur les traces
+d'un tre invisible, o croyais-tu te rfugier? quelle puissance
+mystrieuse demandais-tu du secours contre les horreurs de la mort?
+Dis-le-moi, dis-le-moi, pour que je l'invoque dans tes jours de
+souffrance, et pour que je l'appelle auprs de toi dans tes dtresses
+dchirantes. Elle t'a sauv, cette puissance inconnue, elle a arrach le
+linceul qui s'tendait dj sur toi. Dis-moi comment on l'adore, et par
+quels sacrifices on se la rend favorable. Est-ce une douce providence
+que l'on bnit avec des chants et des offrandes de fleurs? Est-ce une
+sombre divinit qui demande en holocauste le sang de ceux qui t'aiment?
+Enseigne-moi dans quel temple ou dans quelle caverne s'lve son autel.
+J'irai lui offrir mon c&oelig;ur quand ton c&oelig;ur souffrira; j'irai lui
+donner ma vie quand ta vie sera menace. . . .</p>
+
+<p>La seule puissance laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais
+paternel. C'est celle qui infligea tous les maux<a name="page_017" id="page_017"></a> l'me humaine, et
+qui, en revanche, lui rvla l'esprance du ciel. C'est la Providence
+que tu mconnais souvent, mais laquelle te ramnent les vives motions
+de ta joie et de ta douleur. Elle s'est apaise, elle a exauc mes
+prires, elle t'a rendu mon amiti; c'est moi de la bnir et de la
+remercier. Si sa bont t'a fait contracter une dette de reconnaissance,
+c'est moi qui me charge de l'acquitter, ici, dans le silence de la nuit,
+dans la solitude de ces monts, dans le plus beau temple qu'elle puisse
+ouvrir des pas humains. coute, coute, Dieu terrible et bon! Il est
+faux que tu n'aies pas le temps d'entendre la prire des hommes; tu as
+bien celui d'envoyer chaque brin d'herbe la goutte de rose du matin!
+Tu prends soin de toutes tes &oelig;uvres avec une minutieuse sollicitude;
+comment oublierais-tu le c&oelig;ur de l'homme, ton plus savant, ton plus
+incomprhensible ouvrage? coute donc celui qui te bnit dans ce dsert,
+et qui aujourd'hui, comme toujours, t'offre sa vie, et soupire aprs le
+jour o tu daigneras la reprendre. Ce n'est pas un demandeur avide qui
+te fatigue de ses dsirs en ce monde; c'est un solitaire rsign qui te
+remercie du bien et du mal que tu lui as fait. . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>. . . . C'est ce qui me fora de revenir vers la Lombardie et de remettre le
+Tyrol la semaine prochaine. J'arrivai Oliero, vers les quatre heures
+de l'aprs-midi, aprs avoir fait seize milles pied en dix heures, ce
+qui, pour un garon de ma taille, tait une journe un peu forte.
+J'avais encore un peu de fivre, et je sentais une chaleur accablante au
+cerveau. Je m'tendis sur le gazon l'entre de la grotte, et je m'y
+endormis. Mais les aboiements d'un grand chien noir, qui j'eus bien de
+la peine faire entendre raison, me rveillrent bientt. Le soleil
+tait descendu derrire les cimes de la montagne, l'air devenait tide
+et suave. Le ciel, embras des plus riches couleurs, teignait la neige
+d'un reflet couleur de rose. Cette heure de sommeil avait suffi pour me
+faire un bien extrme. Mes pieds taient<a name="page_018" id="page_018"></a> dsenfls, ma tte libre. Je
+me mis examiner l'endroit o j'tais; c'tait le paradis terrestre,
+c'tait l'assemblage des beauts naturelles les plus gracieuses et les
+plus imposantes. Nous y viendrons ensemble, laisse-moi l'esprer.</p>
+
+<p>Quand j'eus parcouru ce lieu enchant avec la joie d'un conqurant, je
+revins m'asseoir l'endroit o j'avais dormi, afin de savourer le
+plaisir de ma dcouverte, il y avait deux jours que j'errais dans ces
+montagnes, sans avoir pu trouver un de ces sites parfaitement mon gr,
+qui abondent dans les Pyrnes et qui sont rares dans cette partie des
+Alpes. Je m'tais corch les mains et les genoux pour arriver des
+solitudes qui toutes avaient leur beaut, mais dont pas une n'avait le
+caractre que je lui dsirais dans ce moment-l. L'une me semblait trop
+sauvage, l'autre trop champtre. J'tais trop triste dans celle-ci; dans
+celle-l je souffrais du froid; une troisime m'ennuyait. Il est
+difficile de trouver la nature extrieure en harmonie avec la
+disposition de l'esprit. Gnralement l'aspect des lieux triomphe de
+cette disposition et apporte l'me des impressions nouvelles. Mais si
+l'me est malade, elle rsiste la puissance du temps et des lieux;
+elle se rvolte contre l'action des choses trangres sa souffrance,
+et s'irrite de les trouver en dsaccord avec elle.</p>
+
+<p>J'tais puis de fatigue en arrivant Oliero, et peut-tre cause de
+cela tais-je dispos me laisser gouverner par mes sensations. Il est
+certain que l je pus enfin m'abandonner cette contemplation
+paresseuse que la moindre perturbation dans le bien-tre physique
+drange imprieusement. Figure-toi un angle de la montagne couvert de
+bosquets en fleur, travers lesquels fuient des sentiers en pente
+rapide, des gazons doucement inclins, sems de rhododendrons, de
+pervenches et de pquerettes. Trois grottes d'une merveilleuse beaut
+pour la forme et les couleurs du roc occupent les enfoncements de la
+gorge. L'une a servi longtemps de caverne une bande d'assassins;
+l'autre recle un petit lac tnbreux que l'on peut parcourir en bateau,
+et sur lequel<a name="page_019" id="page_019"></a> pendent de trs-belles stalactites. Mais c'est une des
+curiosits qui ont le tort d'entretenir l'inutile et insupportable
+profession de touriste. Il me semble dj voir arriver, malgr la neige
+qui couvre les Alpes, ces insipides et monotones figures que chaque t
+ramne et fait pntrer jusque dans les solitudes les plus saintes;
+vritable plaie de notre gnration, qui a jur de dnaturer par sa
+prsence la physionomie de toutes les contres du globe, et
+d'empoisonner toutes les jouissances des promeneurs contemplatifs, par
+leur oisive inquitude et leurs sottes questions.</p>
+
+<p>Je retournai la troisime grotte; c'est celle qui arrte le moins
+l'attention des curieux, et c'est la plus belle. Elle n'offre ni
+souvenirs dramatiques, ni rarets minralogiques. C'est une source de
+soixante pieds de profondeur, qu'abrite une vote de rochers ouverte sur
+le plus beau jardin naturel de la terre. De chaque ct se resserrent
+des monticules d'un mouvement gracieux et d'une riche vgtation.</p>
+
+<p>En face de la grotte, au bout d'une perspective de fleurs et de ple
+verdure, jetes comme un immense bouquet que la main des fes aurait
+dli et secou sur le flanc des montagnes, s'lve un gant sublime, un
+rocher perpendiculaire, taill par les sicles sur la forme d'une
+citadelle flanque de ses tours et de ses bastions. Ce chteau magique,
+qui se perd dans les nuages, couronne le tableau frais et gracieux du
+premier plan, d'une sauvage majest. Contempler ce pic terrible, du fond
+de la grotte, au bord de la source, les pieds sur un tapis de violettes,
+entre la fracheur souterraine du rocher et l'air chaud de vallon, c'est
+un bien-tre, c'est une joie que j'aurais voulu me retirer pour te
+l'envoyer.</p>
+
+<p>Des roches parses dans l'eau s'avancent jusqu'au milieu de la grotte.
+Je parvins la dernire et me penchai sur ce miroir de la source,
+transparent et immobile comme un bloc d'meraude. Je vis au fond une
+figure ple dont le calme me fit peur. J'essayai de lui sourire, et elle
+me rendit mon sourire<a name="page_020" id="page_020"></a> avec tant de froideur et d'amertume, que les
+larmes me vinrent aux yeux, et que je me relevai pour ne plus la voir.
+Je restai debout sur la roche. Le froid me gagna peu peu. Il me sembla
+que, moi aussi, je me ptrifiais. Il me revint la mmoire je ne sais
+quel fragment d'un livre indit. Toi aussi, vieux Jacques, tu fus un
+marbre solide et pur, et tu sortis de la main de Dieu, fier et sans
+tache, comme une statue neuve sort toute blanche de l'atelier, et monte
+sur son pidestal, d'un air orgueilleux. Mais te voil rong par le
+temps, comme une de ces allgories uses qui se tiennent encore debout
+dans les jardins abandonns. Tu dcores trs-bien le dsert; pourquoi
+sembles-tu t'ennuyer de la solitude? Tu trouves l'hiver rude et le temps
+long! Il te tarde de tomber en poussire et de ne plus dresser vers le
+ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et sur
+lequel l'air humide amasse une mousse noire semblable un voile de
+deuil. Tant d'orages ont terni ton clat que ceux qui passent, par
+hasard, tes pieds ne savent plus si tu es d'albtre ou d'argile sous
+ce crpe mortuaire. Reste, reste dans ton nant, et ne compte plus les
+jours. Tu dureras peut-tre longtemps encore, misrable pierre! Tu te
+glorifiais jadis d'tre une matire dure et inattaquable; prsent tu
+envies le sort du roseau dessch qui se brise les jours d'orage. Mais
+la gele fend les marbres. Le froid te dtruira, espre en lui.</p>
+
+<p>Je sortis de la grotte, accabl d'une pouvantable tristesse, et je me
+jetai plus fatigu qu'auparavant la place o j'avais dormi. Mais le
+ciel tait si pur, l'atmosphre si bienfaisante, le vallon si beau, la
+vie circulait si jeune et si vigoureuse dans cette riche nature
+printanire, que je me sentis peu peu renatre. Les couleurs
+s'teignaient et les contours escarps des monts s'adoucissaient dans la
+vapeur comme derrire une gaze bleutre. Un dernier rayon du couchant
+venait frapper la vote de la grotte et jeter une frange d'or aux
+mousses et aux scolopendres dont elle est<a name="page_021" id="page_021"></a> tapisse. Le vent balanait
+au-dessus de ma tte des cordons de lierre de vingt pieds de long. Une
+niche de rouges-gorges se suspendait en babillant ses festons
+dlicats et se faisait bercer par les brises. Le torrent qui s'chappait
+de la caverne baisait, en passant, les primevres semes sur ses rives.
+Une hirondelle sortit du fond de la grotte et traversa le ciel. C'est la
+premire que j'aie vue cette anne. Elle prit son vol magnifique vers le
+grand rocher de l'horizon; mais, en voyant la neige, elle revint comme
+la colombe de l'arche, et s'enfona dans sa retraite pour y attendre le
+printemps encore un jour.</p>
+
+<p>Je me prparai aussi chercher un gte pour la nuit; mais, avant de
+quitter la grotte d'Oliero et la route du Tyrol, avant de tourner la
+face vers Venise, j'essayai de rsumer mes motions.</p>
+
+<p>Mais cela ne m'avana rien. Je sentis en moi une fatigue dplorable et
+une force plus dplorable encore; aucune esprance, aucun dsir, un
+profond ennui; la facult d'accepter tous les biens et tous les maux;
+trop de dcouragement ou de paresse pour chercher ou pour viter quoi
+que ce soit; un corps plus dur la fatigue que celui d'un buffle; une
+me irrite, sombre et avide, avec un caractre indolent, silencieux,
+calme comme l'eau de cette source qui n'a pas un pli sa surface, mais
+qu'un grain de sable bouleverse.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi toute rflexion sur l'avenir me cause une humeur
+insupportable. J'eus besoin de reporter mes regards sur certaines faces
+du pass, et je m'adoucis aussitt. Je pensai notre amiti, j'eus des
+remords d'avoir laiss tant d'amertume entrer dans ce pauvre c&oelig;ur. Je
+me rappelai les joies et les souffrances que nous avons partages. Les
+unes et les autres me sont si chres, qu'en y pensant je me mis
+pleurer comme une femme.</p>
+
+<p>En portant mes mains mon visage, je respirai l'odeur d'une sauge dont
+j'avais touch les feuilles quelques heures<a name="page_022" id="page_022"></a> auparavant. Cette petite
+plante fleurissait maintenant sur sa montagne, plusieurs lieues de
+moi. Je l'avais respecte; je n'avais emport d'elle que son exquise
+senteur. D'o vient qu'elle l'avait laisse? Quelle chose prcieuse est
+donc le parfum, qui, sans rien faire perdre la plante dont il mane,
+s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et
+lui rappeler longtemps la beaut de la fleur qu'il aime?&mdash;Le parfum de
+l'me, c'est le souvenir. C'est la partie la plus dlicate, la plus
+suave du c&oelig;ur, qui se dtache pour embrasser un autre c&oelig;ur et le
+suivre partout. L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais
+qu'il est doux et suave! qu'il apporte, l'esprit abattu et malade, de
+bienfaisantes images et de chres esprances!&mdash;Ne crains pas, toi qui
+as laiss sur mon chemin cette trace embaume, ne crains jamais que je
+la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon c&oelig;ur silencieux, comme
+une essence subtile dans un flacon scell. Nul ne la respirera que moi,
+et je la porterai mes lvres dans mes jours de dtresse, pour y puiser
+la consolation et la force, les rves du pass, l'oubli du prsent....</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>. . . . Je me souviens que, lorsque j'tais enfant, les chasseurs apportaient
+la maison, vers l'automne, de belles et douces palombes ensanglantes.
+On me donnait celles qui taient encore vivantes, et j'en prenais soin.
+J'y mettais la mme ardeur et les mmes tendresses qu'une mre pour ses
+enfants, et je russissais en gurir quelques-unes. A mesure qu'elles
+reprenaient la force, elles devenaient tristes et refusaient les fves
+vertes, que, pendant leur maladie, elles mangeaient avidement dans ma
+main. Ds qu'elles pouvaient tendre les ailes, elles s'agitaient dans
+la cage et se dchiraient aux barreaux. Elles seraient mortes de fatigue
+et de chagrin si je ne leur eusse donn la libert. Aussi je m'tais
+habitu, quoique goste enfant s'il en fut, sacrifier le plaisir de
+la possession au plaisir de la gnrosit.<a name="page_023" id="page_023"></a> C'tait un jour de vives
+motions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui o je
+portais une de mes palombes sur la fentre. Je lui donnais mille
+baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de revenir manger les
+fves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refermais
+aussitt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore, le c&oelig;ur
+gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, aprs bien des hsitations et
+des efforts, je la posais sur la fentre. Elle restait quelque temps
+immobile, tonne, effraye presque de son bonheur. Puis elle partait
+avec un petit cri de joie qui m'allait au c&oelig;ur. Je la suivais
+longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derrire les sorbiers du
+jardins je me mettais pleurer amrement, et j'en avais pour tout un
+jour inquiter ma mre par mon air abattu et souffrant.</p>
+
+<p>Quand nous nous sommes quitts, j'tais fier et heureux de te voir rendu
+ la vie; j'attribuais un peu mes soins la gloire d'y avoir contribu.
+Je rvais pour toi des jours meilleurs; une vie plus calme. Je te voyais
+renatre la jeunesse, aux affections, la gloire. Mais quand je t'eus
+dpos terre, quand je me retrouvai seul dans cette gondole noire
+comme un cercueil, je sentis que mon me s'en allait avec toi. Le vent
+ne ballottait plus sur les lagunes agites qu'un corps malade et
+stupide. Un homme m'attendait sur les marches de la Piazzetta.&mdash;Du
+courage! me dit-il.&mdash;Oui, lui rpondis-je, vous m'avez dit ce mot-l une
+nuit, quand il tait mourant dans nos bras, quand nous pensions qu'il
+n'avait plus qu'une heure vivre. A prsent il est sauv, il voyage, il
+va retrouver sa patrie, sa mre, ses amis, ses plaisirs. C'est bien;
+mais pensez de moi ce que vous voudrez, je regrette cette horrible nuit
+o sa tte ple tait appuye sur votre paule, et sa main froide dans
+la mienne. Il tait l entre nous deux, et il n'y est plus. Vous pleurez
+aussi, tout en haussant les paules. Vous voyez que vos larmes ne
+raisonnent pas mieux que moi. Il est<a name="page_024" id="page_024"></a> parti, nous l'avons voulu; mais il
+n'est plus ici, nous sommes au dsespoir.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>. . . . Avant de me coucher, j'allai fumer mon cigare sur la route de Bassano.
+Je ne m'loignai gure d'Oliero que d'un quart de lieue, et il ne
+faisait pas encore nuit; mais la route tait dj dserte et silencieuse
+comme minuit. Je me trouvai tout coup, je ne sais comment, en face
+d'un monsieur beaucoup mieux mis que moi. Il avait un frac bleu, des
+bottes la hussarde et un bonnet hongrois avec un beau gland de soie
+tombant sur l'paule. Il se mit en travers de mon chemin et m'adressa la
+parole dans un dialecte moiti italien, moiti allemand. Je crus qu'il
+demandait quelque renseignement sur le pays, et, lui montrant le clocher
+qui se dessinait en blanc sur les ombres de la valle, je me bornai
+lui rpondre: Oliero. Mais il reprit sa harangue d'un ton lamentable;
+je crus comprendre qu'il me demandait l'aumne. Il tait impossible
+d'offrir un mendiant si lgant moins d'un svansic, et cette
+gnrosit m'tait galement impossible pour des raisons majeures. Je me
+rappelai en mme temps les avertissements du docteur, et je passai mon
+chemin. Mais, soit qu'il me prt pour un financier dguis, soit que ma
+blouse de cotonnade bleue lui plt extrmement, il s'obstina me suivre
+pendant une cinquantaine de pas en continuant son inintelligible
+discours, qui me parut mal accentu et que je ne gotai nullement. Ce
+<i>mons</i> avait un fort beau bton de houx la main, et je n'avais pas
+seulement une branche de chvrefeuille. Je me souvenais trs bien des
+propres paroles du docteur: <i>Ayez l'&oelig;il sur son bton</i>. Mais je ne
+voyais pas bien clairement quoi pouvait me servir la connaissance
+exacte du danger que je courais. Je pris le parti de tcher de penser
+autre chose, et de siffloter, en rptant part moi, cette phrase
+profondment philosophique que tu m'as<a name="page_025" id="page_025"></a> apprise, et dont tu m'as
+conseill l'emploi dans les grandes motions de la vie:&mdash;La musique la
+campagne est une chose fort agrable; les cordes harmonieuses de la
+harpe, etc.&mdash;Je jetai un regard de ct et vis mon Allemand tourner les
+talons. Comme je n'avais aucune envie de <i>cultiver</i> sa connaissance, je
+continuai de marcher vers Bassano en sifflant.</p>
+
+<p>J'avais eu une peur de tous les diables. Je suis naturellement poltron
+et imprvoyant la fois. C'est ce qui faisait dire mon prcepteur que
+j'avais le caractre d'un merle. Je ne crois au danger que quand je le
+touche, et je l'oublie ds qu'il est pass. Il n'est pas d'oiseau plus
+stupide que moi pour retomber vingt fois dans le pige o il a t pris.
+Je tourne autour et je le brave avec une lgret que l'on prendrait
+volontiers pour du courage; mais quand j'y suis, je n'y fais pas
+meilleure figure que les autres. Je l'avoue sans honte, parce qu'il me
+semble qu'un homme de quatre pieds dix pouces n'est pas oblig d'avoir
+le stocisme de Milon de Crotone, et parce que j'ai vu bien des butors
+gigantesques tre au moins aussi faibles que moi en face de la peur.</p>
+
+<p>Je revins Oliero, et je retrouvai ttons la branche de genvrier
+suspendue la porte de mon cabaret. La premire figure que j'aperus
+sous le manteau de la chemine fut celle de mon Allemand, qui fumait
+dans une pipe fort honnte, et qui attendait, en suivant chaque tour de
+broche d'un &oelig;il amoureux, que le quartier d'agneau command pour son
+souper et fini de rtir. Il se leva en me voyant et m'offrit un chaise
+auprs de lui. J'tais un peu confus de la mprise que j'avais faite en
+prenant un personnage si bien lev pour un voleur de grand chemin. On
+nous servit notre souper la mme table: lui son agneau rti, moi
+mon fromage de chvre; lui le vin gnreux d'Asolo, moi l'eau pure
+du torrent. Quand il eut mang trois bouches, soit qu'il se sentit peu
+d'apptit, soit qu'il ft touch de la<a name="page_026" id="page_026"></a> <i>grce avec laquelle je mangeais
+mon pain</i>, il m'invita partager son repas, et j'acceptai sans
+crmonie. Il parlait alors une espce de vnitien presque
+inintelligible, et il me fit d'agrables reproches du refus que je lui
+avais fait, sur la route, d'un peu de feu de mon cigare pour allumer sa
+pipe. Je me confondis en excuses, et j'essayai de me moquer
+intrieurement de ma frayeur; mais malgr sa politesse, et peut-tre
+aussi cause de sa politesse, ce monsieur avait une indfinissable
+odeur de coquin qui rappelait <i>l'Auberge des Adrets</i> d'une lieue. L'hte
+avait, en tournant autour de la table, une trange manire de nous
+regarder alternativement. Quand je grimpai ma soupente, rsolu
+affronter tous les dangers du coupe-gorge classique de l'Italie,
+j'entendis le bonhomme qui disait son garon:&mdash;Fais attention au
+Tyrolien et au petit <i>forestiere</i> (il s'agissait de moi). Serre bien la
+vaisselle et apporte les clefs du linge sous mon chevet, attache le
+chien la porte du poulailler, et, au moindre bruit,
+appelle-moi.&mdash;<i>Cristo!</i> soyez tranquille, rpondit le garon. Le <i>petit</i>
+ne peut pas bouger que je ne l'entende. J'aurai la fourche feu sur ma
+paillasse, et <i>per Dio santo!</i> qu'il prenne garde lui s'il s'amuse
+sortir avant le jour.</p>
+
+<p>Je me le tins pour dit, et je dormis tranquillement, protg contre le
+filou tyrolien par ce brave garon montagnard qui croyait protger
+contre moi la maison de son matre.</p>
+
+<p>Quand je m'veillai, le Tyrolien avait pris la vole depuis longtemps,
+et, malgr la surveillance de l'hte, de son garon et de son chien, il
+tait parti sans payer. Il fut un peu question de me prendre pour son
+complice et de me faire acquitter sa dpense. Je transigeai, et, comme
+j'avais mang avec lui, je payai la moiti du souper; aprs quoi je
+partis travers la montagne.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>. . . . Je traversai, ce jour-l, des solitudes d'une incroyable mlancolie. Je
+marchai un peu au hasard en<a name="page_027" id="page_027"></a> tchant d'observer tant bien que mal la
+direction de Trvise, mais sans m'inquiter de faire trois fois plus de
+chemin qu'il ne fallait, ou de passer la nuit au pied d'un genvrier. Je
+choisis les sentiers les plus difficiles et les moins frquents. En
+quelques endroits, ils me conduisirent jusqu' la hauteur des premires
+neiges; en d'autres ils s'enfonaient dans des dfils arides o le pied
+de l'homme semblait n'avoir jamais pass. J'aime ces lieux incultes,
+inhabitables, qui n'appartiennent personne, que l'on aborde
+difficilement, et d'o il semble impossible de sortir. Je m'arrtai dans
+un certain amphithtre de rochers auquel pas une construction, pas un
+animal, pas une plante ne donnait de physionomie particulire. Il en
+avait une terrible, austre, dsole, qui n'appartenait aucun pays, et
+qui pouvait ressembler toute autre partie du monde qu' l'Italie. Je
+fermai les yeux au pied d'une roche, et mon esprit se mit divaguer. En
+un quart d'heure je fis le tour du monde; et quand je sortis de ce
+demi-sommeil fbrile, je m'imaginais que j'tais en Amrique, dans une
+de ces ternelles solitudes que l'homme n'a pu conqurir encore sur la
+nature sauvage. Tu ne saurais te figurer combien cette illusion s'empara
+de moi: je m'attendais presque voir le boa drouler ses anneaux sur
+les ronces dessches, et le bruit du vent me semblait la voix des
+panthres errantes parmi les rochers. Je traversai ce dsert sans
+rencontrer un seul accident qui dranget mon rve; mais, au dtour de
+la montagne, je trouvai une petite niche creuse dans le roc, avec sa
+madone et la lampe que la dvotion des montagnards entretient et rallume
+chaque soir, jusque dans les solitudes les plus recules. Il y avait, au
+pied de l'autel rustique, un bouquet de fleurs cultives et nouvellement
+cueillies. Cette lampe encore fumante, ces fleurs de la valle, toutes
+fraches encore, plusieurs milles dans la montagne strile et
+inhabite, taient les offrandes d'un culte plus naf et plus touchant
+qu'aucune chose que j'aie vue en ce genre. En gnral, ces croix et ces
+madones s'lvent dans le dsert<a name="page_028" id="page_028"></a> au lieu o s'est commis quelque
+meurtre, o bien l o est arrive, par accident, quelque mort violente.
+A deux pas de la madone tait un prcipice qu'il fallait ctoyer pour
+sortir du dfil. La lampe, sinon la protection de la Vierge, devait
+tre fort utile aux voyageurs de nuit.</p>
+
+<p>. . . . . Une ide folle, l'illusion d'un instant, un rve qui ne fait que
+traverser le cerveau, suffit pour bouleverser toute une me et pour
+emporter dans sa course le bonheur ou la souffrance de tout un jour. Ce
+voyage d'Amrique avait droul, en cinq minutes, un immense avenir
+devant moi; et quand je me rveillai sur une cime des Alpes, il me
+sembla que, de mon pied, j'allais repousser la terre et m'lancer dans
+l'immensit. Ces belles plaines de la Lombardie, cette mer Adriatique
+qui flottait comme un voile de brume a l'horizon, tout cela m'apparut
+comme une conqute puise, comme un espace dj franchi. Je m'imaginai
+que, si je voulais, je serais demain sur la cime des Andes. Les jours de
+ma vie passe s'effacrent et se confondirent en un seul. <i>Hier</i> me
+sembla rsumer parfaitement trente ans de fatigue; <i>aujourd'hui</i>, ce mot
+terrible, qui, dans la grotte d'Oliero, m'avait reprsent l'effrayante
+immobilit de la tombe, s'effaa du livre de ma vie. Cette force
+dteste, cette morne rsistance la douleur, qui m'avait rendu si
+triste, se fit sentir moi, active et violente, douloureuse encore,
+mais orgueilleuse comme le dsespoir. L'ide d'une ternelle solitude me
+fit tressaillir de joie et d'impatience, comme autrefois une pense
+d'amour, et je sentis ma volont s'lancer vers une nouvelle priode de
+ma destine.&mdash;C'est donc l o tu en es? me disait une vois intrieure;
+eh bien! marche, avance, apprends.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>. . . . . Au coucher du soleil, je me trouvai au fate d'une crte de rochers;
+c'tait la dernire des Alpes. A mes pieds s'tendait la Vntie,
+immense, blouissante de lumire et d'tendue. J'tais sorti de la
+montagne, mais vers quel<a name="page_029" id="page_029"></a> point de ma direction? Entre la plaine et le
+pic d'o je la contemplais s'tendait un beau vallon ovale, appuy d'un
+ct au flanc des Alpes, de l'autre lev en terrasse au-dessus de la
+plaine et protg contre les vents de la mer par un rempart de collines
+fertiles. Directement au-dessous de moi, un village tait sem en pente
+dans un dsordre pittoresque. Ce pauvre hameau est couronn d'un beau et
+vaste temple de marbre tout neuf, clatant de blancheur et assis d'une
+faon orgueilleuse sur la croupe de la montagne. Je ne sais quelle ide
+de personnification s'attachait pour moi ce monument. Il avait l'air
+de contempler l'Italie, droule devant lui comme une carte
+gographique, et de lui commander.</p>
+
+<p>Un ouvrier, qui taillait le marbre mme la montagne, m'apprit que
+cette glise, de forme paenne, tait l'&oelig;uvre de Canova, et que le
+village de Possagno, situ au pied, tait la patrie de ce grand
+sculpteur des temps modernes.&mdash;Canova tait le fils d'un tailleur de
+pierres, ajouta le montagnard; c'tait un pauvre ouvrier comme moi.</p>
+
+<p>Combien de fois le jeune man&oelig;uvre qui devait devenir Canova s'est-il
+assis sur cette roche, o s'lve maintenant un temple sa mmoire!
+Quels regards a-t-il promens sur cette Italie qui lui a dcern tant de
+couronnes! sur ce monde, o il a exerc la paisible royaut de son
+gnie, ct de la terrible royaut de Napolon! Dsirait-il,
+esprait-il sa gloire? y songeait-il seulement? Quand il avait coup
+proprement un quartier de roche, savait-il que de cette main, forme aux
+rudes travaux, sortiraient tous les dieux de l'Olympe et de tous les
+rois de la terre? Pouvait-il deviner cette nouvelle race de souverains
+qui allait clore et demander l'immortalit son ciseau? Quand il avait
+des regards de jeune homme et peut-tre d'amant pour les belles
+montagnardes de sa patrie, imaginait-il la princesse Borghse nue devant
+lui?</p>
+
+<p>Le vallon de Possagno a la forme d'un berceau: il est<a name="page_030" id="page_030"></a> fait la taille
+de l'homme qui en est sorti. Il serait digne d'avoir servi plus d'un
+gnie, et l'on conoit que l'intelligence se dploie l'aise dans un si
+beau pays et sous un ciel si pur. La limpidit des eaux, la richesse du
+sol, la force de la vgtation, la beaut de la race dans cette partie
+des Alpes, et la magnificence des aspects lointains que le vallon domine
+de toutes parts, semblent faits exprs pour nourrir les plus hautes
+facults de l'me et pour exciter aux plus nobles ambitions. Cette
+espce de paradis terrestre, o la jeunesse intellectuelle peut
+s'panouir avec toute sa sve printanire, cet horizon immense qui
+semble appeler les pas et les penses de l'avenir, ne sont-ce pas l
+deux conditions principales pour le dploiement d'une belle destine?</p>
+
+<p>La vie de Canova fut fconde et gnreuse comme le sol de sa patrie.
+Sincre et simple comme un vrai montagnard, il aima toujours avec une
+tendre prdilection le village et la pauvre maisonnette o il tait n.
+Il la fit trs-modestement embellir, et il venait s'y reposer,
+l'automne, des travaux de son anne. Il se plaisait alors dessiner les
+formes herculennes des paysans et les ttes vraiment grecques des
+jeunes filles. Les habitants de Possagno disent avec orgueil que les
+principaux modles de la riche collection des &oelig;uvres de Canova sont
+sortis de leur valle. Il suffit en effet de la traverser pour y
+retrouver, chaque pas, le type de froide beaut qui caractrise la
+statuaire de l'empire. Le principal avantage de ces montagnardes, et
+celui prcisment que le marbre n'a pu reproduire, est la fracheur du
+coloris et la transparence de la peau. C'est elles que peut
+s'appliquer sans exagration l'ternelle mtaphore des lis et des roses.
+Leurs yeux ont une limpidit excessive et une nuance incertaine, la
+fois verte et bleue, qui est particulire la pierre appele
+aigue-marine. Canova aimait la <i>morbidezza</i> de leurs cheveux blonds
+abondants et lourds. Il les coiffait lui-mme avant de les copier, et
+disposait leurs tresses selon les diverses manires de la statuaire
+grecque.<a name="page_031" id="page_031"></a></p>
+
+<p>Ces filles ont gnralement une expression de douceur et de navet qui,
+reproduite sur des linaments plus fins et sur des formes plus
+dlicates, a d inspirer Canova la dlicieuse tte de Psych. Les
+hommes ont la tte colossale, le front prominent, la chevelure paisse
+et blonde aussi, les yeux grands, vifs et hardis, la face courte et
+carre. Rien de profond ni de dlicat dans la physionomie, mais une
+franchise et un courage qui rappellent l'expression des chasseurs
+antiques. Le temple de Canova est une copie exacte du Panthon de Rome.
+Il est d'un beau marbre fond blanc, travers de nuances rousses et
+rostres, mais tendre et dj gren par la gele. Canova, dans une vue
+philanthropique, avait fait lever cette glise pour attirer un grand
+concours d'trangers et de voyageurs Possagno, et procurer ainsi un
+peu de commerce et d'argent aux pauvres habitants de la montagne. Il
+comptait en faire une espce de muse de ses ouvrages. L'glise aurait
+renferm les sujets sacrs sortis de son ciseau, et des galeries
+suprieures auraient contenu part les sujets profanes. Il mourut sans
+pouvoir accomplir son projet, et laissa des sommes considrables
+destines cet emploi. Mais, quoique son propre frre, l'vque Canova,
+ft charg de surveiller les travaux, une sordide conomie ou une
+insigne mauvaise foi a prsid l'excution des dernires volonts du
+sculpteur. Hormis le <i>vaisseau</i> de marbre, sur lequel il n'tait plus
+temps de spculer, on a obi mesquinement la ncessit du remplissage.
+Au lieu de douze statues colossales en marbre qui devaient occuper les
+douze niches de la coupole, s'lvent douze gants grotesques qu'un
+peintre habile, dit-on d'ailleurs, s'est plu excuter ironiquement
+pour se venger des tracasseries sordides des entrepreneurs. Trs-peu de
+sculpture de Canova dcore l'intrieur du monument. Quelques bas-reliefs
+de petite dimension, mais d'un dessin trs-pur et trs-lgant, sont
+incrusts autour des chapelles; tu les as vus l'Acadmie des
+Beaux-Arts de Venise, et tu en as remarqu un avec prdilection.<a name="page_032" id="page_032"></a> Tu as
+vu l aussi le groupe du Christ au tombeau, qui est certainement la plus
+froide pense de Canova. Le bronze de ce groupe est dans le temple de
+Possagno, ainsi que le tombeau qui renferme les restes du sculpteur;
+c'est un sarcophage grec trs-simple et trs-beau, excut sur ses
+dessins.</p>
+
+<p>Un autre groupe du Christ au linceul, peint l'huile, dcore le
+matre-autel. Canova, le plus modeste des sculpteurs, avait la
+prtention d'tre peintre. Il a pass plusieurs annes retoucher ce
+tableau, fils heureusement unique de sa vieillesse, que, par affection
+pour ses vertus et par respect pour sa gloire, ses hritiers devraient
+conserver prcieusement chez eux, et cacher tous les regards.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>. . . . . Je suivis la route d'Asolo le long d'une rampe de collines couvertes de
+figuiers; j'embrassai ce riche aspect de la Vntie pendant plusieurs
+lieues, sans tre fatigu de son immensit, grce la varit des
+premiers plans, qui descendent par gradins de monticules et de ravines
+jusqu' la surface unie de la plaine. Des ruisseaux de cristal circulent
+et bondissent parmi ces gorges, dont les contours sont hardis sans
+pret, et dont le mouvement change chaque dtour du chemin. C'est le
+sol le plus riche en fruits dlicieux et le climat le plus sain de
+l'Italie. A Asolo, village assis comme Possagno sur le flanc des Alpes,
+ l'entre d'un vallon non moins beau, je trouvai un montagnard qui
+partait pour Trvise, assis majestueusement sur un char tran par
+quatre nesses. Je le priai, moyennant une modeste rtribution, de me
+faire un peu de place parmi les chevreaux qu'il transportait au march,
+et j'arrivai Trvise le lendemain matin, aprs avoir dormi
+fraternellement avec les innocentes btes qui devaient tomber le
+lendemain sous le couteau du boucher. Cette pense m'inspira pour leur
+matre une horreur invincible,<a name="page_033" id="page_033"></a> et je n'changeai pas une parole avec
+lui durant tout le chemin.</p>
+
+<p>Je dormis deux heures Trvise avec un peu de rhume et de fivre;
+midi, je trouvai un voiturin qui partait pour Mestre et qui me prit en
+<i>lapin</i>. Je trouvai la gondole de Catullo l'entre du canal. Le
+docteur, assis sur la poupe, changeait des facties vnitiennes avec
+cette perle des gondoliers. Il y avait sur la figure de notre ami un
+rayonnement inusit.&mdash;Qu'est-ce donc? lui dis-je, avez-vous fait un
+hritage? tes-vous nomm mdecin de votre oncle?</p>
+
+<p>Il prit une attitude mystrieuse et me fit signe de m'asseoir prs de
+lui. Alors il tira de sa poche une lettre timbre de Genve. Je me
+dtournai aprs l'avoir lue pour cacher mes larmes. Mais quand je
+regardai le docteur, je le trouvai occup lire la lettre son
+tour.&mdash;Ne vous gnez pas, lui dis-je.&mdash;Il n'y fit nulle attention et
+continua; aprs quoi il la porta ses lvres avec une vivacit
+passionne tout italienne, et me la rendit en disant pour toute excuse:
+<i>Je l'ai lue</i>.</p>
+
+<p>Nous nous pressmes la main en pleurant. Puis je lui demandai s'il avait
+reu de l'argent pour moi. Il me rpondit par un signe de tte
+affirmatif.&mdash;Et quand part votre ami Zuzuf?&mdash;Le quinze du mois
+prochain.&mdash;Vous retiendrez mon passage sur son navire pour
+Constantinople, docteur.&mdash;Oui?&mdash;Oui.&mdash;Et vous reviendrez? dit-il.&mdash;Oui,
+je reviendrai.&mdash;Et lui aussi?&mdash;Et lui aussi, j'espre.&mdash;<i>Dieu est
+grand!</i> dit le docteur en levant les yeux au ciel d'un air la fois
+ingnu et emphatique. Nous verrons, ce soir, Zuzuf au caf, ajouta-t-il;
+en attendant, o voulez-vous loger?&mdash;Peu m'importe, ami, je pars
+aprs-demain pour le Tyrol...<a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<p>Je t'ai racont bien des fois un rve que je fais souvent, et qui m'a
+toujours laiss, aprs le rveil, une impression de bonheur et de
+mlancolie. Au commencement de ce rve, je me vois assis sur une rive
+dserte, et une barque, pleine d'amis qui chantent des airs dlicieux,
+vient moi sur le fleuve rapide. Ils m'appellent, ils me tendent les
+bras, et je m'lance avec eux dans la barque. Ils me disent: Nous
+allons ... (ils nomment un pays inconnu), htons-nous d'arriver. On
+laisse les instruments, on interrompt les chants. Chacun prend la rame.
+Nous abordons... quelle rive enchante? Il me serait impossible de la
+dcrire; mais je l'ai vue vingt fois, je la connais: elle doit exister
+quelque part sur la terre, ou dans quelqu'une de ces plantes dont tu
+aimes contempler la ple lumire dans les bois, au coucher de la
+lune.&mdash;Nous sautons terre; nous nous lanons, en courant et en
+chantant, travers les buissons embaums. Mais alors tout disparat et
+je m'veille. J'ai recommenc souvent ce beau rve, et je n'ai jamais pu
+le mener plus loin.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a d'trange, c'est que ces amis qui me convient et qui
+m'entranent, je ne les ai jamais vus dans la vie relle. Quand je
+m'veille, mon imagination ne se les reprsente plus. J'oublie leurs
+traits, leurs noms, leur nombre et leur ge. Je sais confusment qu'ils
+sont tous beaux et jeunes; hommes et femmes sont couronns de fleurs, et
+leurs cheveux flottent sur leurs paules. La barque est grande et elle
+est pleine. Ils ne sont pas diviss par couples, ils vont ple-mle sans
+se choisir, et semblent s'aimer tous galement, mais d'un amour tout
+divin. Leurs chants et leurs voix ne sont pas de ce monde. Chaque fois<a name="page_035" id="page_035"></a>
+que je fais ce rve, je retrouve aussitt la mmoire des rves
+prcdents o je les ai vus. Mais elle n'est distincte que dans ce
+moment-l; le rveil la trouble et l'efface.</p>
+
+<p>Lorsque la barque parat sur l'eau, je ne songe rien. Je ne l'attends
+pas; je suis triste, et une des occupations o elle me surprend le plus
+souvent, c'est de laver mes pieds dans la premire onde du rivage. Mais
+cette occupation est toujours inutile. Aussitt que je fais un pas sur
+la grve, je m'enfonce dans une fange nouvelle, et j'prouve un
+sentiment de dtresse purile. Alors la barque parat au loin; j'entends
+vaguement les chants. Puis ils se rapprochent, et je reconnais ces voix
+qui me sont si chres. Quelquefois, aprs le rveil, je conserve le
+souvenir de quelques lambeaux des vers qu'ils chantent; mais ce sont des
+phrases bizarres et qui ne prsentent plus aucun sens l'esprit
+veill. Il y aurait peut-tre moyen, en les commentant, d'crire le
+pome le plus fantastique que le sicle ait encore produit. Mais je m'en
+garderai bien; car je serais dsespr de composer sur mon rve, et de
+changer ou d'ajouter quelque chose au vague souvenir qu'il me laisse. Je
+brle de savoir s'il y a dans les songes quelque sens prophtique,
+quelque rvlation de l'avenir, soit pour cette vie, soit pour les
+autres. Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'apprt ce qui en est, et
+qu'on m'tt le plaisir de chercher.</p>
+
+<p>Quels sont ces amis inconnus qui viennent m'appeler dans mon sommeil et
+qui m'emmnent joyeusement vers le pays des chimres? D'o vient que je
+me peux jamais m'enfoncer dans ces perspectives enchantes que
+j'aperois du rivage? D'o vient aussi que ma mmoire conserve si bien
+l'aspect des lieux d'o je suis parti et de ceux o j'arrive, et qu'elle
+est impuissante se retracer la figure et les noms des amis qui m'y
+conduisent? Pourquoi ne puis-je soulever, la lumire du jour, le voile
+magique qui me les cache? Sont-ce les mes des morts qui
+m'apparaissent?<a name="page_036" id="page_036"></a> Sont-ce les spectres de ceux que je n'aime plus?
+Sont-ce les formes confuses o mon c&oelig;ur doit puiser de nouvelles
+adorations? Sont-ce seulement des couleurs mles sur une palette, par
+mon imagination qui travaille encore dans le repos des nuits?</p>
+
+<p>Je te l'ai dit souvent, le matin, tout frachement dbarqu de mon le
+inconnue, tout ple encore d'motion et de regret, rien dans la vie
+relle ne peut se comparer l'affection que m'inspirent ces tres
+mystrieux, et la joie que j'prouve les retrouver. Elle est telle
+que j'en ressens l'impression physique aprs le rveil, et que, pour
+tout un jour, je n'y puis songer sans palpitations. Ils sont si bons, si
+beaux, si purs, ce qu'il me semble! Je me retrace, non pas leurs
+traits, mais leur physionomie, leur sourire et le son de leur voix. Ils
+sont si heureux, et ils m'invitent leur bonheur avec tant de
+tendresse! Mais quoi est-il, leur bonheur?</p>
+
+<p>Je me souviens de leurs paroles:&mdash;Viens donc, me disent-ils; que fais-tu
+sur cette triste rive? viens chanter avec nous; viens boire dans nos
+coupes. Voici des fleurs; voici des instruments.&mdash;Et ils me prsentent
+une harpe d'une forme trange, et que je n'ai vue que l. Mes doigts
+semblent y tre habitus depuis longtemps; j'en tire des sons divins, et
+ils m'coutent avec attendrissement.&mdash;O mes amis! mes bien-aims! leur
+dis-je, d'o venez-vous donc, et pourquoi m'avez-vous abandonn si
+longtemps?&mdash;C'est toi, me disent-ils, qui nous abandonnes sans cesse.
+Qu'as-tu fait, o as-tu t depuis que nous ne t'avons vu? Comme te
+voil vieux et fatigu! comme tes pieds sont couverts de boue! Viens te
+reposer et rajeunir avec nous. Viens ... o la mousse est comme un
+tapis de velours o l'on marche sans chaussure... Non, ce n'est pas
+comme cela qu'ils disent. Ils disent des choses bien belles, et que je
+ne peux pas me rappeler assez pour les rendre. Moi, je m'tonne d'avoir
+pu vivre loin d'eux, et c'est ma vie relle<a name="page_037" id="page_037"></a> qui alors me semble un rve
+ demi effac. Je vais leur demandant aussi o ils taient pendant ce
+temps-l.&mdash;Comment se fait-il, leur dis-je, que j'aie vcu avec d'autres
+tres, que j'aie connu d'autres amis? Dans quel monde inaccessible vous
+tiez-vous retirs? et comment la mmoire de notre amour s'tait-elle
+perdue? Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi dans ce monde o j'ai
+souffert? d'o vient que je n'ai pas song vous y chercher?&mdash;C'est que
+nous n'y sommes pas; c'est que nous n'y allons jamais, me rpondent-ils
+en souriant. Viens par ici, par ici avec nous.&mdash;Oui, oui! et pour
+toujours, leur dis-je; ne m'abandonnez pas, mes frres chris! ne me
+laissez pas emporter par ce flot qui m'entrane toujours loin de vous;
+ne me laissez plus remettre le pied sur ce sol mouvant o je m'enfonce
+jusqu' ce que vous ayez disparu mes yeux, jusqu' ce que je me trouve
+dans une autre vie, avec d'autres amis qui ne vous valent pas.&mdash;Fou et
+ingrat que tu es! me disent-ils en me raillant tendrement, tu veux
+toujours y retourner, et, quand tu en reviens, tu ne nous reconnais
+plus.&mdash;Oh! si, je vous reconnais! A prsent il me semble que je ne vous
+ai jamais quitts. Vous voil toujours jeunes, toujours heureux.&mdash;Alors,
+je les nomme tous, et ils m'embrassent en me donnant un nom que je ne me
+rappelle pas, et qui n'est pas celui que je porte dans le monde des
+vivants.</p>
+
+<p>Cette apparition d'une troupe d'amis dont la barque me porte vers une
+rive heureuse, est dans mon cerveau depuis les premires annes de ma
+vie. Je me souviens fort bien que, dans mon berceau, ds l'ge de cinq
+ou six ans, je voyais en m'endormant une troupe de beaux enfants
+couronns de fleurs, qui m'appelaient et me faisaient venir avec eux
+dans une grande coquille de nacre flottante sur les eaux, et qui
+m'emmenaient dans un jardin magnifique. Ce jardin tait diffrent du
+rivage imaginaire de mon le. Il y a entre l'un et l'autre la mme
+disproportion qu'entre les amis enfants et les amis de mes rves
+d'aujourd'hui. Au lieu des hauts<a name="page_038" id="page_038"></a> arbres, des vastes prairies, des
+libres torrents et des plantes sauvages que je vois maintenant, je
+voyais alors un jardin rgulier, des gazons taills, des buissons de
+fleurs la porte de mon bras, des jets d'eau parfume dans des bassins
+d'argent, et surtout des roses bleues dans des vases de la Chine. Je ne
+sais pourquoi les roses bleues me semblaient les fleurs les plus
+surprenantes et les plus dsirables. Du reste, mon rve ressemblait aux
+contes de fes dont j'avais dj la tte nourrie, mais aux souvenirs
+desquels je mlais toujours un peu du mien. Maintenant il ressemble la
+terre libre et vierge que je vais cherchant, et que je peuple
+d'affections saintes et de bonheur impossible.</p>
+
+<p>Eh bien! il m'est arriv, l'autre soir, de me trouver en ralit dans
+une situation qui ressemblait un peu mon rve, mais qui n'a pas fini
+de mme.</p>
+
+<p>J'tais au jardin public vers le coucher du soleil. Il y avait, comme
+l'ordinaire, trs-peu de promeneurs. Les Vnitiennes lgantes craignent
+le chaud et n'oseraient sortir en plein jour, mais en revanche elles
+craignent le froid et ne se hasardent gure dehors la nuit. Il y a trois
+ou quatre jours faits exprs pour elles dans chaque saison, o elles
+font lever la couverture de la gondole; mais elles mettent rarement les
+pieds terre. C'est une espce part, si molle et si dlicate qu'un
+rayon de soleil ternit leur beaut, et qu'un souffle de la brise expose
+leur vie. Les hommes civiliss cherchent de prfrence les lieux o ils
+peuvent rencontrer le beau sexe, le thtre, les <i>conversazioni</i>, les
+cafs et l'enceinte abrite de la Piazzetta sept heures du soir. Il ne
+reste donc aux jardins que quelques vieillards grognons, quelques
+fumeurs stupides et quelques bilieux mlancoliques. Tu me classeras dans
+laquelle des trois espces il te plaira.</p>
+
+<p>Peu peu je me trouvai seul, et l'lgant caf qui s'avance sur les
+lagunes teignait ses bougies plantes dans des iris et dans des algues
+de cristal de Murano. Tu as vu ce jardin bien humide et bien triste la
+dernire fois! Moi, je n'y allais<a name="page_039" id="page_039"></a> pas chercher de douces penses, et je
+n'esprais pas m'y dbarrasser de mon spleen. Mais le printemps! comme
+tu dis, qui pourrait rsister la vertu du mois d'avril? A Venise, mon
+ami, c'est bien plus vrai. Les pierres mme reverdissent; les grands
+marcages infects, que fuyaient nos gondoles, il y a deux mois, sont des
+prairies aquatiques couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de
+glaeuls, et de mille sortes de mousses marines d'o s'exhale un parfum
+tout particulier, cher ceux qui aiment la mer, et o nichent des
+milliers de golands, de plongeons et de cannes petires. De grands
+ptrels rasent incessamment ces prs flottants, o chaque jour le flux
+et le reflux font passer les flots de l'Adriatique, et apportent des
+milliers d'insectes, de madrpores et de coquillages.</p>
+
+<p>Je trouvai, au lieu de ces alles glaciales que nous avions fuies
+ensemble la veille de ton dpart, et o je n'avais pas encore eu le
+courage de retourner, un sable tide et des tapis de pquerettes, des
+bosquets de sumacs et de sycomores frachement clos au vent de la
+Grce. Le petit promontoir plant l'anglaise est si beau, si touffu,
+si riche de fleurs, de parfums et d'aspects, que je me demandai si ce
+n'tait pas l le rivage magique que mes rves m'avaient fait
+pressentir. Mais non, la terre promise est vierge de douleurs, et
+celle-ci est dj trempe de mes larmes.</p>
+
+<p>Le soleil tait descendu derrire les monts Vicentins. De grandes nues
+violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de
+Saint-Marc, les coupoles de Sainte-Marie, et cette ppinire de flches
+et de minarets qui s'lvent de tous les points de la ville se
+dessinaient en aiguilles noires sur le ton tincelant de l'horizon. Le
+ciel arrivait, par une admirable dgradation de nuances, du rouge cerise
+au bleu de smalt; et l'eau, calme et limpide comme une glace, recevait
+exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville
+elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n'avais vu
+Venise si belle et si ferique.<a name="page_040" id="page_040"></a> Cette noire silhouette, jete entre le
+ciel et l'eau ardente comme dans une mer de feu, tait alors une de ces
+sublimes aberrations d'architecture que le pote de l'Apocalypse a d
+voir flotter sur les grves de Patmos quand il rvait sa Jrusalem
+nouvelle, et qu'il la comparait une belle pouse de la veille.</p>
+
+<p>Peu peu les couleurs s'obscurcirent, les contours devinrent plus
+massifs, les profondeurs plus mystrieuses. Venise prit l'aspect d'une
+flotte immense, puis d'un bois de hauts cyprs o les canaux
+s'enfonaient comme de grands chemins de sable argent. Ce sont l les
+instants o j'aime regarder au loin. Quand les formes s'effacent,
+quand les objets semblent trembler dans la brume, quand mon imagination
+peut s'lancer dans un champ immense de conjectures et de caprices,
+quand je peux, en clignant un peu la paupire, renverser et bouleverser
+une cit, en faire une fort, un camp ou un cimetire; quand je peux
+mtamorphoser en fleuves paisibles les grands chemins blancs de
+poussire, et en torrents rapides les petits sentiers de sable qui
+descendent en serpentant sur la sombre verdure des collines; alors je
+jouis vraiment de la nature, j'en dispose mon gr, je rgne sur elle,
+je la traverse d'un regard, je la peuple de mes fantaisies.</p>
+
+<p>Quand j'tais adolescent et que je gardais encore les troupeaux dans le
+plus paisible et le plus rustique pays du monde, je m'tais fait une
+grande ide de Versailles, de Saint-Cloud, de Trianon, de tous ces
+palais dont ma grand'mre me parlait sans cesse comme de ce qu'il y
+avait de plus beau voir dans l'univers. J'allais par les chemins au
+commencement de la nuit ou la premire blancheur du jour, et je me
+crais grands traits Trianon, Versailles et Saint-Cloud dans la vapeur
+qui flottait sur nos champs. Une haie de vieux arbres mutils par la
+cogne au bord d'un foss devenait un peuple de tritons et de naades de
+marbre enlaant leurs bras arms de conques marines. Les taillis et les
+vignes de<a name="page_041" id="page_041"></a> nos coteaux taient les parterres d'ifs et de buis; les
+noyers de nos gurets, les majestueux ombrages des grands parcs royaux
+et le filet de fume qui s'levait du toit d'une chaumire cache dans
+les arbres, et dessinait sur la verdure une ligne bleutre et
+tremblante, devenait mes yeux le grand jet d'eau que le plus simple
+bourgeois de Paris avait le privilge de voir jouer aux grandes ftes,
+et qui tait pour moi alors une des merveilles du monde fantastique.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu' grands frais d'imagination je me dessinais dans un
+vaste cadre le modle exagr des petites choses que j'ai vues depuis.
+C'est grce cette manie de faire de mon cerveau un microscope que j'ai
+trouv d'abord le vrai si petit et si peu majestueux. Il m'a fallu du
+temps pour l'accepter sans ddain et pour y dcouvrir enfin des beauts
+particulires et des sujets d'admiration autres que ceux que j'y avais
+cherchs. Mais dans le vrai, quelque beau qu'il soit, j'aime btir
+encore. Cette mthode n'est ni d'un artiste ni d'un pote, je le sais;
+c'est le fait d'un fou. Tu m'en as souvent raill, toi qui aimes les
+grandes lignes pures, les contours hardiment dessins, la lumire riche
+et splendide. Tu veux aborder franchement dans le beau, voir et sentir
+ce qui est, savoir pourquoi et comment la nature est digne de ton
+admiration et de ton amour. J'expliquais cela notre ami un de ces
+soirs, comme nous passions ensemble en gondole sous la sombre arcade du
+pont des Soupirs. Tu te souviens de cette petite lumire qu'on voit au
+fond du canal, et qui se reflte et se multiplie sur les vieux marbres
+luisants de la maison de Bianca Capello? Il n'y a pas dans Venise un
+canaletto plus mystrieux et plus mlancolique. Cette lumire unique,
+qui brille sur tous les objets et qui n'en claire aucun, qui danse sur
+l'eau et semble jouer avec le remous des barques qui passent, comme un
+follet attach les poursuivre, me fit souvenir de cette grande ligne
+de rverbres qui tremble dans la Seine et qui dessine dans l'eau des
+zigzags de feu. Je racontai Pietro comme<a name="page_042" id="page_042"></a> quoi j'avais voulu un soir
+te faire goter cette illumination aquatique, et comme quoi, aprs
+m'avoir ri au nez, tu m'embarrassas beaucoup avec cette question:&mdash;En
+quoi cela est-il beau?&mdash;Et qu'y trouviez-vous de beau en effet? me dit
+notre ami.&mdash;Je m'imaginais, rpondis-je, voir dans le reflet de ces
+lumires des colonnes de feu et des cascades d'tincelles qui
+s'enfonaient perte de vue dans une grotte de cristal. La rive me
+paraissait soutenue et porte par ces piliers lumineux, et j'avais envie
+de sauter dans la rivire pour voir quelles tranges sarabandes les
+esprits de l'eau dansaient avec les esprits du feu dans ce palais
+enchant.&mdash;Le docteur haussa les paules, et je vis qu'il avait un
+profond mpris pour ce galimatias.&mdash;Je n'aime pas les ides
+fantastiques, dit-il; cela nous vient des Allemands, et cela est tout
+fait contraire au vrai beau que cherchaient les arts dans notre vieille
+Italie. Nous avions des couleurs, nous avions des formes dans ce
+temps-l. Le fantastique a pass sur nous une ponge trempe dans les
+brouillards du Nord. Pour moi, je suis comme notre ami, continua-t-il,
+j'aime contempler. Amusez-vous rver si cela vous plat.</p>
+
+<p>Je te demande, une fois pour toutes, une licence en bonne forme pour le
+chapitre des digressions, et je reviens la soire du jardin public.</p>
+
+<p>J'tais absorb dans mes fantaisies accoutumes, lorsque je vis sur le
+canal de Saint-Georges, au milieu des points noirs dont il tait
+parsem, un point noir qui filait rapidement, et qui laissa bientt tous
+les autres en arrire. C'tait la nouvelle et pimpante gondole du jeune
+Catullo. Quand elle fut la porte de la vue, je reconnus la fleur des
+gondoliers en veste de nankin. Cette veste de nankin avait t le sujet
+d'une longue discussion <i>a casa</i> dans la matine. Le docteur, voulant la
+mettre la rforme, sous prtexte d'une augmentation d'embonpoint dans
+sa personne, l'avait destine son frre Giulio; mais Catullo, tant
+survenu, sollicita le pourpoint avec une grce irrsistible. Ma
+gouvernante<a name="page_043" id="page_043"></a> Cattina, qui ne voit pas d'un mauvais &oelig;il le scapulaire
+suspendu au cou blanc et ramass du gondolier, observa que le seigneur
+Jules avait beaucoup grandi cette anne, et que la veste lui serait trop
+courte. En consquence Catullo, qui est quatre fois grand et gros comme
+les deux frres ensemble, se fit fort d'endosser un vtement trop court
+pour l'un, trop troit pour l'autre. Je ne sais par quel procd
+miraculeux le Minotaure en vint bout sans le faire craquer; mais il
+est certain que je le vis apparatre sur la lagune dans le propre
+vtement d't du docteur. A la vrit, ce riche quipage nuisait un peu
+ la souplesse de ses mouvements, et il ne se balanait pas sur la poupe
+avec toute l'lgance accoutume. Mais, avant d'enfoncer la rame dans le
+tranquille miroir de l'onde, il jetait de temps en temps un regard de
+satisfaction sur son image resplendissante; et, charm de sa bonne
+tenue, pntr de reconnaissance pour l'me gnreuse de son patron, il
+enlevait la gondole d'un bras vigoureux et la faisait bondir sur l'eau
+comme une sarcelle.</p>
+
+<p>Giulio tait l'autre bout de la gondole et le secondait avec toute
+l'aisance d'un enfant de l'Adriatique. Notre ami Pietro tait couch
+indolemment sur le tapis, et la belle Beppa, assise sur les coussins de
+maroquin noir, livrait au vent ses longs cheveux d'bne, qui se
+sparent sur son noble front et tombent en rouleaux souples et
+nonchalants jusque sur son sein. Nos mres appelaient, je crois, ces
+deux longues boucles <i>repentirs</i>. Je m'en suis rappel le nom prcieux
+en les voyant autour du visage triste et passionn de Beppa. La barque
+se ralentit tandis que l'un des rameurs prenait haleine; et quand elle
+fut prs de la rive ombrage, elle se laissa couler mollement avec l'eau
+qui caressait les blancs escaliers de marbre du jardin. Alors Pierre
+pria Beppa de chanter. Giulio prit sa guitare, et la voix de Beppa
+s'leva dans la nuit comme l'appel d'une sirne amoureuse. Elle chanta
+une strophe de romance que Pierre a compose pour je ne sais quelle
+femme, pour Beppa peut-tre:<a name="page_044" id="page_044"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Con lei sull'onda placida</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Errai dalla laguna,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ella gli sguardi immobili</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">In te fissava, o luna!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">E a che pensava allor?</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Era un morrente palpito?</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Era un nascente amor?</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>&mdash;Te voil, Zorzi? me cria-t-elle en m'apercevant au-dessus de la rampe.
+Que fais-tu l tout seul, vilain boudeur? Viens avec nous prendre le
+caf au Lido.&mdash;Et fumer une belle pipe de caroubier, dit le docteur.&mdash;Et
+prendre un peu la rame ma place, dit Giulio.&mdash;Ah! pour cela, Giulio,
+je te remercie, rpondis-je; quant au docteur, toutes ses pipes ne
+valent pas une de mes cigarettes; mais pour toi, aimable Beppa, quelle
+excuse pourrais-je trouver?&mdash;Viens donc, dit-elle.&mdash;Non, repris-je,
+j'aime mieux confesser que je suis un butor et rester o je suis.&mdash;Fi!
+le vilain caractre, dit-elle en me jetant son bouquet demi effeuill
+ la figure. Est-ce que tu ne deviendras jamais plus aimable que cela?
+Et pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?&mdash;Que sais-je? rpondis-je.
+Je n'en ai nulle envie, et pourtant j'ai le plus grand plaisir du monde
+ vous rencontrer.</p>
+
+<p>Catullo, qui est sujet, comme tous les animaux domestiques de son
+espce, se mler de la conversation et donner son avis, haussa les
+paules et dit Giulio, d'un air fin et entendu: <i>Foresto!</i>&mdash;Oui,
+prcisment, rpondit Giulio. Entends-tu, Zorzi? voil Catullo qui te
+traite de malade extravagant.&mdash;Peu m'importe, repris-je, je ne suis pas
+des vtres. Tu es trop belle ce soir, Beppa; le docteur est trop
+ennuyeux, le justaucorps de Catullo m'est insupportable voir, et
+Giulio est trop fatigu. Au bout d'un quart d'heure de bien-tre, les
+yeux de Beppa me feraient extravaguer, et il m'arriverait peut-tre de
+faire pour elle des vers aussi mauvais que ceux du docteur; le docteur
+en serait jaloux. Catullo doit ncessairement crever<a name="page_045" id="page_045"></a> d'apoplexie avant
+d'arriver au Lido, et Jules me forcerait de ramer. Bonsoir donc, mes
+amis; vous tes beaux comme la lune et rapides comme le vent; votre
+barque est venue moi comme une douce vision: allez-vous-en bien vite
+avant que je m'aperoive que vous n'tes pas des spectres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il mang aujourd'hui? dit Beppa ses compagnons.&mdash;<i>Erba</i>,
+rpondit gravement le docteur.&mdash;Tu as devin juste, mon grand
+Esculape, lui dis-je: pois, salade et fenouil. J'ai fait ce que tu
+appelles un dner pythagorique.&mdash;Rgime trs-sain, rpondit-il, mais
+trop peu substantiel. Viens avec moi manger un riz aux hutres, et boire
+une bouteille de vin de Samos la Quintavalle.&mdash;Va au diable!
+empoisonneur, lui dis-je. Tu voudrais m'abrutir par des digestions
+laborieuses et m'affadir le caractre par de liquoreuses boissons, pour
+me voir tendu ensuite sur ce tapis comme un vieux pagneul au retour de
+la chasse, et pour n'avoir plus rougir de ton intemprance et de ton
+inertie, Vnitien que tu es.&mdash;Et que prtends-tu faire Venise, si ce
+n'est le <i>far niente</i>? dit Beppa.&mdash;Tu as raison, <i>benedetta</i>, lui
+rpondis-je; mais tu ne sais pas que mon <i>far niente</i> est dlicieux l
+o je suis te regarder. Tu ne sais pas quel plaisir j'ai voir courir
+cette gondole sans me donner la moindre peine pour la faire aller. Il me
+semble alors que je dors, et que je fais un rve qui m'est bien cher,
+ma Beppa! et dans lequel de mystrieuses cratures m'apparaissent dans
+une barque et passent comme toi en chantant.&mdash;Quelles sont ces
+mystrieuses cratures? demanda-t-elle.&mdash;Je l'ignore, rpondis-je; ce ne
+sont pas des hommes, ils sont trop bons et trop beaux pour cela; et
+pourtant ce ne sont pas des anges, Beppa, car tu n'es pas avec
+eux.&mdash;Viens me raconter cela, dit-elle, j'aime les rves la
+folie.&mdash;Demain, lui dis-je; aujourd'hui rends-moi un peu l'illusion du
+mien. Chante, Beppa, chante avec ce beau timbre guttural qui s'claircit
+et s'pure jusqu'au son de la cloche de cristal; chante avec cette voix
+indolente qui sait si bien se<a name="page_046" id="page_046"></a> passionner, et qui ressemble une
+odalisque paresseuse qui lve peu peu son voile et finit par le jeter
+pour s'lancer blanche et nue dans son bain parfum; ou plutt un
+sylphe qui dort dans la brume embaume du crpuscule, et qui dploie peu
+ peu ses ailes pour monter avec le soleil dans un ciel embras. Chante,
+Beppa, chante, et loigne-toi. Dis tes amis d'agiter les rames comme
+les ailes d'un oiseau des mers, et de t'emporter dans ta gondole comme
+une blanche Lda sur le dos brun d'un cygne sauvage... Va, romanesque
+fille, passe et chante; mais sache que la brise soulve les plis de ta
+mantille de dentelle noire, et que cette rose, mystrieusement cache
+dans tes cheveux par la main de ton amant, va s'effeuiller si tu n'y
+prends garde. Ainsi s'envole l'amour, Beppa, quand on le croit bien
+gard dans le c&oelig;ur de celui qu'on aime.&mdash;Adieu, maussade, me
+cria-t-elle; je te fais le plaisir de te quitter; mais, pour te punir,
+je chanterai en dialecte, et tu n'y comprendras rien.&mdash;Je souris de
+cette prtention de Beppa d'riger son patois en langue inintelligible
+des oreilles franaises. J'coutai la barcarolle, qui vraiment tait
+crite dans les plus doux mots de ce gentil parler vnitien, fait, ce
+qu'il me semble, pour la bouche des enfants.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Coi pensieri malinconici</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">No te star a tormentar.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Vien con mi, montemo in gondola,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Andremo in mezo al mar.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pasaremo i porti e l'isole</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Che contorna la cit:</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">El sol more senza nuvole</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">E la luna nascar.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Co, spandemlo el lume palido</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sera l'aqua inarzentada,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La se specia e la se cocola</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Como dona inamorada.<a name="page_047" id="page_047"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sta baveta che te zogola</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sui caveli inbovolai,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">No xe torbia della polvere</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dele rode e dei cavai.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sto remeto che ne dondola</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Insordirne no se sente</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Come i sciochi de la scuria,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Come i urli de la zente.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ti xe bella, ti xe zovene,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ti xe fresca come un flor;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Vien per tuti le so lagreme,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ridi adeso e fa l'amor.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">In conchiglia i greci, Venere,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Se sognava un altro di;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Forse, visto i aveva in gondola</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Una bela come ti.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>La nuit tait si calme et l'eau si sonore, que j'entendis la dernire
+strophe distinctement, quoique les sons n'arrivassent plus mon oreille
+que comme l'adieu mystrieux d'une me perdue dans l'espace. Quand je
+n'entendis plus rien, je regrettai de ne pas tre avec eux. Mais je m'en
+consolai en me disant que, si j'y tais all, je serais dj en train de
+m'en repentir.</p>
+
+<p>Il y a des jours o il est impossible de vivre avec son semblable, tout
+porte au spleen, tout tourne au suicide; et il n'y a rien de plus triste
+au monde, et surtout de plus ridicule, qu'un pauvre diable qui tourne
+autour de sa dernire heure, et qui parlemente avec elle pendant des
+semaines et des annes, comme l'homme de Shakspeare avec la vengeance.
+Les gens s'en moquent. Ils sont autour de lui le regarder et crier
+comme les spectateurs d'un saltimbanque maladroit qui hsite crever le
+ballon.&mdash;Il sautera! Il ne sautera pas! Les hommes ont raison de rire au
+nez de celui qui ne sait ni les quitter ni les supporter, qui ne veut
+pas<a name="page_048" id="page_048"></a> renoncer la vie, et qui ne veut pas l'accepter comme elle est.
+Ils le punissent ainsi de l'ennui impertinent qu'il prouve et qu'il
+avoue. Mais leur justice est dure. Ils ne savent pas ce qu'il a fallu de
+souffrances et de dboires pour amener ce point de proccupation
+inconvenante un caractre tant soit peu orgueilleux et ferme.</p>
+
+<p>Je conseille tous ceux qui se trouveront, soit par habitude, soit par
+accident, dans une semblable disposition, de faire des repas lgers pour
+viter l'irritation crbrale de la digestion, et de se promener seuls
+au bord de l'eau, les mains dans les poches, un cigare la bouche,
+pendant un certain nombre d'heures, proportionn la force et la
+tnacit de leur mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Je rentrai minuit, et je trouvai Pierre et Beppa qui chantaient dans
+la <i>galerie</i>; c'est Giulio qui a dcor l'antichambre de ce titre
+pompeux, en attachant aux murailles quatre paysages peints l'huile, o
+le ciel est vert, l'eau rousse, les arbres bleus, et la terre couleur de
+rose. Le docteur prtend faire sa fortune en les vendant quelque
+Anglais imbcile, et Giulio prtend faire inscrire le nom de notre
+palais dans la nouvelle dition du Guide du voyageur Venise. Pour
+s'inspirer, sans doute, de la vue des bois et des montagnes, le docteur
+a fait placer le petit piano qui lui sert improviser, sous le plus
+enfum de ces paysages. Les heures o le docteur improvise sont les plus
+bates de notre journe tous. Beppa s'assied au piano et excute
+lentement avec une main un petit thme musical qui sert
+l'improvisateur pour suivre son rhythme lyrique, et ainsi closent, dans
+une matine, des myriades de strophes pendant lesquelles je m'endors
+profondment dans le hamac; Giulio roule cheval sur la rampe du
+balcon, au grand risque de tomber dans quelque barque et de se rveiller
+ Chioggia ou Palestrine. Beppa elle-mme laisse ses grands cils noirs
+s'abaisser sur ses joues ples, et sa main continue l'action mcanique
+du doigter, tandis que son imagination fait quelque<a name="page_049" id="page_049"></a> rve d'amour
+travers les nuages du sommeil, et que le chat, roul en pelote sur les
+cahiers de musique, exhale de temps en temps un miaulement plein d'ennui
+et de mlancolie.</p>
+
+<p>Ce soir-l, Beppa tait seule avec Pierre et Vespasiano (c'est le nom du
+chat).&mdash;Miracle, docteur! dis-je en entrant; comment as-tu fait pour
+veiller si tard?&mdash;Nous tions inquiets, me dit-il d'un ton grondeur,
+tandis que sa dernire rime expirait encore <i>amorosa</i> sur ses lvres, et
+vous savez que nous ne dormons pas quand vous n'tes pas rentr.&mdash;Ah ,
+mes amis, rpondis-je, votre tendresse est une perscution. Me voil
+oblig d'avoir des remords de votre insomnie, quand j'ai cru faire la
+promenade la plus innocente du monde.&mdash;Mon cher enfant, me dit Beppa en
+me prenant les mains, nous avons une prire te faire.&mdash;Qui est-ce qui
+pourrait te refuser quelque chose, Beppa? Parle.&mdash;Donne-moi ta parole
+d'honneur de ne plus sortir seul aprs la nuit tombe.&mdash;Voil encore tes
+folles sollicitudes, ma Beppa; tu me traites comme un enfant de quatre
+ans, quand je suis plus vieux que ton grand-pre.&mdash;Tu es environn de
+dangers, me dit Beppa avec ce petit ton de dclamation sentimentale qui
+lui sied si bien; celle qui te poursuit est capable de tout. Si tu aimes
+un peu la vie cause de nous, Zorzi, enferme-toi la maison ou quitte
+le pays pour quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, rpondis-je, je te prie de tter le pouls de notre Beppa.
+Certainement elle a la fivre et un peu de dlire.</p>
+
+<p>&mdash;Beppa s'exagre le danger, dit-il; d'ailleurs ce danger, quel qu'il
+ft, ne saurait commander un homme une chose aussi ridicule que de
+fuir devant la colre d'une femme. Pourtant il ne faut pas trop rire,
+dans ce pays-ci, de certaines menaces de vengeance, et il serait prudent
+de ne pas courir seul des heures indues et par les quartiers les plus
+dserts et les plus dangereux de Venise.<a name="page_050" id="page_050"></a></p>
+
+<p>&mdash;Dangereux! lui dis-je en haussant les paules; allons, voil de la
+prtention. Mes pauvres amis! vous vous battez les flancs pour soutenir
+l'antique rputation de votre patrie; mais vous avez beau faire, vous
+n'tes plus rien, pas mme assassins! Vous n'avez pas une femme capable
+de toucher un poignard sans tomber vanouie ni plus ni moins qu'une
+petite-matresse parisienne, et vous chercheriez longtemps avant de
+trouver un bravo pour seconder un projet de meurtre, eussiez-vous lui
+offrir tout le trsor de Saint-Marc en rcompense.</p>
+
+<p>Le docteur fit un petit mouvement du doigt par lequel les Vnitiens
+expriment beaucoup de choses, et qui piqua ma curiosit.&mdash;Voyons, lui
+dis-je, qu'avez-vous rpondre?&mdash;Je rponds, dit-il, de vous trouver,
+avant douze heures, pour la modique somme de cinquante francs tout au
+plus, un bon spadassin capable de donner, qui bon vous semblera, une
+<i>coltellata</i> d'aussi solide qualit que si nous tions en plein moyen
+ge.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, mon matre, rpondis-je. Cependant une <i>coltellata</i> me
+parat une chose si romantique et tellement adapte la mode nouvelle,
+que je voudrais en recevoir une, dt-elle me retenir trois jours au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Les Franais se moquent de tout, reprit-il, et ils ne sont pas plus
+terribles que les autres en prsence du danger. Pour nous, nous sommes
+heureusement trs-dgnrs dans l'art du couteau; cependant il y a
+encore des amateurs qui le cultivent, et il n'y a pas de danger qu'il se
+perde comme les autres arts.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me ferez pas croire que cela entre dans l'ducation de vos
+dandies?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'entre dans celle de personne, rpondit-il d'un air un peu
+suffisant. Cependant, il y a dans la main d'un Vnitien une certaine
+adresse naturelle qui le rend capable de devenir habile en peu de temps.
+Tenez, essayons cela ensemble.&mdash;Il alla prendre sur son bureau un vieux
+petit<a name="page_051" id="page_051"></a> couteau de mauvaise mine, et, ouvrant la porte de ma chambre, il
+se mnagea une distance de dix pas, et plaa les bougies de manire
+clairer un pain cacheter coll au but pour point de mire. Il tenait
+le couteau d'un air nglig et sans paratre songer a mal.&mdash;Voyez-vous,
+dit-il, on fait comme cela; on a une main dans sa poche, on regarde le
+temps qu'il fait, on siffle un air d'opra, on passe distance de son
+homme, et, sans que personne s'en aperoive, sans presque mouvoir le
+bras, on lance le harpon. Regardez! Avez-vous vu?</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, docteur, lui dis-je, que ta perruque est tombe sur les
+genoux de Beppa, et que le chat s'enfuit pouvant. Quand tu voudras
+jouer au couteau tout de bon, il faudra tcher de ne pas te trahir par
+des incidents aussi burlesques.&mdash;Mais le couteau, dit-il sans se
+dconcerter et sans songer relever sa perruque, o est le couteau, je
+vous prie?&mdash;Je regardai le but: le couteau tait certainement plant
+dans le pain cacheter.</p>
+
+<p>&mdash;Tudieu! lui dis-je, est-ce ainsi que tu saignes tes malades, cher
+docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que j'ai perdu ma perruque, dit-il d'un air triomphant;
+mais remarquez que j'avais affaire une porte de plein chne,
+incontestablement plus difficile pntrer que le sternum, l'pigastre
+ou le c&oelig;ur d'un homme. Quant aux femmes, ajouta-t-il, mfiez-vous de
+celles qui sont blanches, courtes et blondes. Il y a un certain type qui
+n'a pas dgnr. Quand le bleu de l'&oelig;il est fonc et le coloris du
+visage changeant, tchez qu'elles n'aient pas de ressentiment contre
+vous, ou bien n'allez pas faire le gentil sous leurs balcons . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>. . . . Tu ne te doutes pas, mon ami, de ce que c'est que Venise. Elle n'avait
+pas quitt le deuil qu'elle endosse avec l'hiver, quand tu as vu ses
+vieux piliers de marbre grec, dont tu comparais la couleur et la forme
+celles des<a name="page_052" id="page_052"></a> ossements desschs. A prsent le printemps a souffl sur
+tout cela comme une poussire d'meraude. Le pied de ces palais, o les
+hutres se collaient dans la mousse croupie, se couvre d'une mousse
+vert-tendre, et les gondoles coulent entre deux tapis de cette belle
+verdure veloute, o le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment
+avec l'cume du sillage. Tous les balcons se couvrent de vases de
+fleurs, et les fleurs de Venise, nes dans une glaise tide, closes
+dans un air humide, ont une fracheur, une richesse de tissu et une
+langueur d'attitudes qui les font ressembler aux femmes de ce climat,
+dont la beaut est clatante et phmre comme la leur. Les ronces
+doubles grimpent autour de tous les piliers, et suspendent leurs
+guirlandes de petites rosaces blanches aux noires arabesques des
+balcons. L'iris odeur de vanille, la tulipe de Perse, si purement
+raye de rouge et de blanc qu'elle semble faite de l'toffe qui servait
+de costume aux anciens Vnitiens, les roses de Grce, et des pyramides
+de campanules gigantesques s'entassent dans les vases dont la rampe est
+couverte; quelquefois un berceau de chvrefeuille fleurs de grenat
+couronne tout le balcon d'un bout l'autre, et deux ou trois cages
+vertes caches dans le feuillage renferment les rossignols qui chantent
+jour et nuit comme en pleine campagne. Cette quantit de rossignols
+apprivoiss est un luxe particulier Venise. Les femmes ont un talent
+remarquable pour mener bien la difficile ducation de ces pauvres
+chanteurs prisonniers, et savent, par toutes sortes de dlicatesses et
+de recherches, adoucir l'ennui de leur captivit. La nuit, ils
+s'appellent et se rpondent de chaque ct des canaux. Si une srnade
+passe, ils se taisent tous pour couter, et, quand elle est partie, ils
+recommencent leurs chants, et semblent jaloux de surpasser la mlodie
+qu'ils viennent d'entendre.</p>
+
+<p>A tous les coins de rue, la madone abrite sa petite lampe mystrieuse
+sous un dais de jasmin, et les <i>traghetti</i>, ombrags<a name="page_053" id="page_053"></a> de grandes
+treilles, rpandent, le long du Grand-Canal, le parfum de la vigne en
+fleur, le plus suave peut-tre parmi les plantes.</p>
+
+<p>Ces traghetti sont des places de station pour les gondoles publiques.
+Ceux qui sont tablis sur les rives du Canalazzo sont le rendez-vous des
+<i>facchini</i> qui viennent causer et fumer avec les gondoliers. Ces
+messieurs sont groups l d'une manire souvent thtrale. Tandis que
+l'un, couch sur sa gondole, bille et sourit aux toiles, un autre
+debout sur la rive, dbraill, l'air railleur, le chapeau retrouss sur
+une fort de longs cheveux crpus, dessine sa grande silhouette sur la
+muraille. Celui-l est le matamore du traghetto. Il fait souvent des
+courses de nuit du ct de Canaregio, dans une barque o les passagers
+ne se hasardent gure, et il rentre quelquefois, le matin, avec la tte
+fendue d'un coup de rame qu'il prtend avoir reu au cabaret. Il est
+l'espoir de sa famille, et sa poitrine est charge d'images, de reliques
+et de chapelets que sa femme, sa mre et ses s&oelig;urs ont fait bnir
+pour le prserver des dangers de sa profession nocturne. Malgr ses
+exploits, il n'est ni vantard ni insolent. La prudence n'abandonne
+jamais un Vnitien. Jamais le plus hardi contrebandier ne laisse
+chapper un mot de trop, mme devant son meilleur ami; et quand il
+rencontre le garde-finance dont il a support le feu la veille, il parle
+avec, lui des vnements de la nuit avec autant de sang-froid et de
+prsence d'esprit que s'il les avait appris par la voix
+publique.&mdash;Auprs de lui on peut voir un vieux sournois qui en sait plus
+long que les autres, mais dont la voix s'est enroue crier sur les
+canaux ces paroles d'une langue inconnue, drive peut-tre du turc ou
+de l'armnien, qui servent de signaux aux rameurs de Venise pour
+s'avertir et s'viter dans l'obscurit, ou au dtour d'un angle du
+canal. Celui-ci, couch sur le pav, dans l'attitude d'un chien
+rancuneux, a vu les fastes de la rpublique; il a conduit la gondole du
+dernier doge; il a ram sur le Bucentaure.<a name="page_054" id="page_054"></a> Il raconte longuement, quand
+il trouve des auditeurs, des histoires de ftes qui ressemblent des
+contes de fes; mais quand il craint de ne pas tre entendu avec
+recueillement, il s'enferme dans son mpris du temps prsent, et
+contemple avec philosophie les trous nombreux de sa casaque, en se
+rappelant qu'il a port la veste de soie bariole, l'charpe flottante
+et la barrette emplume. Trois ou quatre autres se pressent face face
+devant la madone. Ils semblent avoir un secret d'importance se
+confier; on dirait presque d'un groupe de bandits mditant un assassinat
+sur la route de Terracine. Mais ils vont se livrer la plus innocente
+de leurs passions, celle de chanter en ch&oelig;ur. Le <i>tenore</i>, qui est en
+gnral un gros rjoui, voix grasse et grle, commence en fausset du
+haut de sa tte et du fond de son nez. C'est lui qui, selon leur
+expression nergique, <i>gante</i> la note, et chante seul le premier vers.
+Peu peu les autres le suivent, et la basse-taille, plus rauque qu'un
+b&oelig;uf enrhum, s'empare des trois ou quatre notes dont se compose sa
+partie, mais qu'elle place toujours bien, et qui certainement sont d'un
+grand effet. La basse-taille est d'ordinaire un grand jeune homme sec,
+bronz, physionomie grave et ddaigneuse, un des quatre ou cinq types
+physiques dont Venise, comme partout, la population se compose.
+Celui-l est peut-tre le plus rare, le plus beau et le moins national.
+Le pur sang insulaire des lagunes produit le type que dcrit ainsi
+Gozzi: <i>Bianco, biondo e grassotto</i>.&mdash;Robert va sans doute rassembler,
+dans le cadre qu'il remplit prsent Venise, les plus beaux modles
+de ces diverses varits, et nous donner de cette race caractrise une
+ide la fois potique et vraie<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>. Sa couleur, broye aux ardents
+rayons du soleil de l'Italie mridionale, se modifiera<a name="page_055" id="page_055"></a> sans doute
+Venise, et se teindra d'une chaleur moins pre et moins blouissante.
+Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions et de ses souvenirs
+des monuments ternels!</p>
+
+<p>Les chants qui retentissent, le soir, dans tous les carrefours de cette
+ville sont tirs de tous les opras anciens et modernes de l'Italie,
+mais tellement corrompus, arrangs, adapts aux facults vocales de ceux
+qui s'en emparent, qu'ils sont devenus tout indignes, et que plus d'un
+compositeur serait embarrass de les rclamer. Rien n'embarrasse ces
+improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient
+sur-le-champ un ch&oelig;ur quatre parties. Un ch&oelig;ur de Rossini
+s'adapte deux voix au milieu d'un duo de Mercadante, et le refrain
+d'une vieille barcarolle d'un maestro inconnu, ralentie jusqu' la
+mesure grave du chant d'glise, termine tranquillement le thme tronqu
+d'un cantique de Marcello. Mais l'instinct musical de ce peuple sait
+tirer parti de tant de monstruosits, le plus heureusement possible, et
+lier les fragments de cette mutilation avec une adresse qui rend souvent
+la transition difficile apercevoir. Toute musique est simplifie et
+dpouille d'ornements par leur procd, ce qui ne la rend pas plus
+mauvaise. Ignorants de la musique crite, ces dilettanti passionns vont
+recueillant dans leur mmoire les bribes d'harmonie qu'ils peuvent
+saisir la porte des thtres ou sous le balcon des palais. Ils les
+cousent d'autres portions parses qu'ils possdent d'ailleurs, et les
+plus exercs, ceux qui conservent les traditions du chant plusieurs
+parties, rglent la mesure de l'ensemble. Cette mesure est un
+impitoyable adagio, auquel doivent se soumettre les plus brillantes
+fantaisies de Rossini: et vraiment<a name="page_056" id="page_056"></a> cela me rangerait presque l'avis
+de ceux qui pensent que la musique n'a pas de caractre par elle-mme,
+et se ploie exprimer toutes les situations et tous les sentiments
+possibles, selon le mouvement qu'il plat aux excutants de lui donner.
+C'est le champ le plus vaste et le plus libre qui soit ouvert
+l'imagination, et, bien plus que le peintre, le musicien cre pour les
+autres des effets opposs ceux qu'il a crs pour lui. La premire
+fois que j'ai entendu la symphonie pastorale de Beethoven, je n'tais
+pas averti du sujet, et j'ai compos dans ma tte un pome dans le got
+de Milton sur cette adorable harmonie. J'avais plac la chute de l'ange
+rebelle et son dernier cri vers le ciel, prcisment l'endroit o le
+compositeur fait chanter la caille et le rossignol. Quand j'ai su que je
+m'tais tromp, j'ai recommenc mon pome la seconde audition, et il
+s'est trouv dans le got de Gessner, sans que mon esprit ft la moindre
+rsistance l'impression que Beethoven avait eu dessein de lui donner.</p>
+
+<p>L'absence de chevaux et de voitures et la sonorit des canaux font de
+Venise la ville la plus propre retentir sans cesse de chansons et
+d'aubades. Il faudrait tre bien enthousiaste pour se persuader que les
+ch&oelig;urs de gondoliers et de facchini sont meilleurs que ceux de
+l'Opra de Paris, comme je l'ai entendu dire quelques personnes d'un
+heureux caractre; mais il est bien certain qu'un de ces ch&oelig;urs,
+entendu de loin sous les arceaux des palais moresques que blanchit la
+lune, fait plus de plaisir qu'une meilleure musique excute sous les
+chssis d'une colonnade en toile peinte. Les grossiers dilettanti
+beuglent dans le ton et dans la mesure; les froids chos de marbre
+prolongent sur les eaux ces harmonies graves et rudes comme les vents de
+la mer. Cette magie des effets acoustiques et le besoin d'entendre une
+harmonie quelconque dans le silence de ces nuits enchantes font couter
+avec indulgence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus modeste<a name="page_057" id="page_057"></a>
+chansonnette qui arrive, passe et se perd dans l'loignement.</p>
+
+<p>Quand on arrive Venise, et qu'un gondolier bien tenu vient vous
+attendre la porte de l'auberge, avec sa veste de drap et son chapeau
+rond, il est impossible de retrouver en lui la plus lgre trace de
+cette lgance qu'ils avaient aux temps feriques de Venise. On la
+chercherait aussi vainement sous les guenilles de ceux qui abandonnent
+leurs vtements un dsordre plus pittoresque. Mais l'esprit incisif,
+pntrant et subtil de cette classe clbre n'est pas encore tout fait
+perdu. Leurs physionomies ont gnralement ce caractre de finesse
+mielleuse qu'on pourrait prendre au premier coup d'&oelig;il pour de la
+gaiet bienveillante, mais qui cache une mordante causticit et une
+astuce profonde. Le caractre de cette race et celui de la nation
+vnitienne est encore ce qu'il a t de tout temps, la prudence. Nulle
+part il n'y a plus de paroles et moins de faits, plus de querelles et
+moins de rixes. Les <i>barcaroles</i> ont un merveilleux talent pour se dire
+des injures; mais il est bien rare qu'ils en viennent aux mains. Deux
+barques se rencontrent et se heurtent l'angle d'un mur, par la
+maladresse de l'un et l'inattention de l'autre. Les deux barcaroles
+attendent en silence le choc qu'il n'est plus temps d'viter; leur
+premier regard est pour la barque; quand ils se sont assurs l'un et
+l'autre de ne s'tre point endommags, ils commencent se toiser
+pendant que les barques se dtachent et se sparent. Alors commence la
+discussion.&mdash;Pourquoi n'as-tu pas cri <i>siastali</i><a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>?&mdash;J'ai
+cri.&mdash;Non.&mdash;Si fait.&mdash;Je gage que non, <i>corpo di Bacco!</i>&mdash;Je jure que
+si, <i>sangue di Diana!</i>&mdash;Mais avec quelle diable de voix?&mdash;Mais quelle
+espce d'oreilles as-tu pour entendre?&mdash;Dis-moi dans quel cabaret tu
+t'claircis la voix de la sorte.&mdash;Dis-moi <a name="page_058" id="page_058"></a>de quel ne ta mre a rv
+quand elle tait grosse de toi.&mdash;La vache qui t'a conu aurait d
+t'apprendre beugler.&mdash;L'nesse qui t'a enfant aurait d te donner les
+oreilles de ta famille.&mdash;Qu'est-ce que tu dis, race de chien?&mdash;Qu'est-ce
+que tu dis, fils de guenon?&mdash;Alors la discussion s'anime, et va toujours
+s'levant mesure que les champions s'loignent. Quand ils ont mis un
+ou deux ponts entre eux, les menaces commencent.&mdash;Viens donc un peu ici,
+que je te fasse savoir de quel bois sont faites mes rames.&mdash;Attends,
+attends, figure de marsouin, que je fasse sombrer ta coque de noix en
+crachant dessus.&mdash;Si j'ternuais auprs de ta coquille d'&oelig;uf, je la
+ferais voler en l'air.&mdash;Ta gondole aurait bon besoin d'enfoncer un peu
+pour laver les vers dont elle est ronge.&mdash;La tienne doit avoir des
+araignes, car tu as vol le jupon de ta matresse pour lui faire une
+doublure.&mdash;Maudite soit la madone de ton traguet pour n'avoir pas envoy
+la peste de pareils gondoliers!&mdash;Si la madone de ton traguet n'tait
+pas la concubine du diable, il y a longtemps que tu serais noy.&mdash;Et
+ainsi, de mtaphore en mtaphore, on en vient aux plus horribles
+imprcations; mais heureusement, au moment o il est question de
+s'gorger, les voix se perdent dans l'loignement, et les injures
+continuent encore longtemps aprs que les deux adversaires ne
+s'entendent plus.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Les gondoliers des particuliers portent, dans ce temps-ci, des vestes
+rondes de toile anglaise imprime grands ramages de diverses couleurs.
+Une veste fond blanc dessins perse, un pantalon blanc, un ceinturon
+rouge ou bleu, et un bonnet de velours noir dont le gland de soie tombe
+sur l'oreille la manire des Chioggiotes, composent un costume de
+gondolier trs-lgant et trs-frais. Il y a encore quelques jeunes gens
+de bon ton qui l'endossent et qui se donnent le divertissement de
+conduire une petite barque sur les canaux. Autrefois c'tait pour les
+dandies de Venise ce<a name="page_059" id="page_059"></a> que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris.
+Ils s'exeraient particulirement dans les petits canaux, o le
+rapprochement des croises permettait aux belles d'admirer leur grce et
+leur bonne mine. Cela se voit encore quelquefois. Tous les soirs, deux
+de ces lgants viennent sillonner notre canalette avec une rapidit et
+une force remarquables. Je crois bien qu'ils sont un peu attirs sous
+notre balcon par les beaux yeux de Beppa, et que l'un des deux a quelque
+prtention de lui plaire. Il est perch sur la poupe, le poste le plus
+prilleux et le plus honorable, et la barque ne s'loigne gure de
+l'espace que peut embrasser le regard de la belle. Il y a vraiment peu
+de gondoliers de profession capables d'en remontrer ces deux
+dilettanti. Ils lancent leur esquif comme une flche, et je doute qu'un
+cavalier bien mont pt les suivre sur un rivage parallle. Le grand
+tour de force, et celui que nos amateurs excutent trs-bravement, est
+de lancer la barque pleines rames, de l'amener jusqu' l'angle d'un
+pont, et de s'arrter l tout coup au moment o la proue va toucher le
+but. C'est un jeu adroit et courageux, et je m'afflige plus de le voir
+tomber en dsutude que de la perte du luxe et des richesses de Venise.
+Si l'nergie du corps et de l'esprit ne s'tait pas perdue, il ne
+faudrait dsesprer de rien. Et en outre, ce n'est pas un trop mauvais
+moyen pour attirer l'attention des femmes. Je ne m'tonnerais pas que
+Beppa vt avec un certain intrt ce grand blond aux vives couleurs,
+qui, en quilibre sur la pointe de sa mince barchetta, semble chaque
+instant prs de se briser avec elle, et, vingt fois en un quart d'heure,
+triomphe d'un danger auquel il s'expose pour avoir un regard de Beppa.
+Beppa prtend qu'elle ne sait pas seulement de quelle couleur sont les
+yeux de ce jeune homme. Hum! Beppa!</p>
+
+<p>Tous les amateurs ne sont pas aussi heureux que ceux-ci. Malheur ceux
+qui chouent en prsence des dames places aux fentres, et des
+gondoliers groups sur les ponts pour<a name="page_060" id="page_060"></a> juger! L'autre jour, deux braves
+bourgeois, gs chacun d'un demi-sicle, et retranchs depuis dix ans au
+moins dans la douce occupation de cultiver leur obsit, se sont, on ne
+sait comment, dfis la <i>regata</i>. Chacun apparemment s'tait avis de
+vanter les prouesses de son jeune temps, et l'amour-propre s'tait ml
+de la partie. Quoi qu'il en soit, ces deux honntes clibataires avaient
+ouvert un pari leurs amis. A l'heure dite, les gondoles se groupent
+sur le lieu du combat. Les parieurs et une foule de dilettanti et
+d'oisifs s'attroupent sur les rives et sur les ponts voisins. Les deux
+barques rivales s'avancent, et les deux champions s'lvent chacun sur
+sa poupe avec une lente majest. Ser Ortensio s'lance avec gloire et
+saisit la rame d'un bras vigoureux. Mais avant que Ser Demetrio et le
+temps d'en faire autant, soit par hasard, soit par malice, une des
+barques spectatrices heurta lgrement la sienne; le digne homme perdit
+l'quilibre, et tomba lourdement dans les flots comme un saule dracin
+par la tempte. Heureusement le foss n'tait pas profond. Ser Demetrio
+se trouva jusqu'au cou dans l'eau tide et jusqu'aux genoux dans la
+vase. Juge des rires et des hues des assistants, parmi lesquels tait
+bon nombre de caustiques gondoliers. Les amis du malheureux Demetrio
+s'empressrent de le retirer; on le nettoya, on le mit dans un lit bien
+chaud, et sa gouvernante passa la journe lui faire avaler des
+cordiaux; tandis que son adversaire, dclar vainqueur l'unanimit,
+allait au restaurant de Sainte-Marguerite faire un dner splendide avec
+l'argent de la collecte et les convives des deux partis.</p>
+
+<p>Quant au gondolier indpendant, il ne possde que son pantalon, sa
+chemise et sa pipe, quelquefois un petit caniche noir qui nage ct de
+la gondole avec l'agilit infatigable d'un poisson. Le gondolier porte
+la madone de son traguet tatoue sur la poitrine avec une aiguille rouge
+et de la poudre canon. Il a son patron sur un bras et sa patronne sur
+l'autre. Il n'est point, jour et nuit, comme nos cochers de<a name="page_061" id="page_061"></a> fiacre, aux
+ordres du premier venu. Il n'obit qu'au chef de son traguet, qui est un
+simple gondolier comme lui, lu par un libre vote, approuv de la
+police, et qui dsigne chacun de ses administrs le jour o il est de
+service au traguet. Le reste du temps, le gondolier gagne librement sa
+journe, et, quand une ou deux courses dans la matine ont assur
+l'entretien de son estomac et de sa pipe jusqu'au lendemain, il s'endort
+le ventre au soleil, sans se soucier que l'empereur passe, et sans se
+laisser tenter par aucune offre qui mettrait de nouveau ses bras en
+sueur. Il est vrai que son office est plus pnible que celui de conduire
+deux paisibles coursiers du haut d'un sige de voiture. Mais son
+caractre est aussi plus insouciant et plus indpendant. Souple,
+flatteur, et mendiant jeun, il se moque de celui qui lui marchande son
+salaire comme de celui qui l'outre-passe. Il est ivrogne, factieux,
+bavard, familier et fripon, certains gards; c'est--dire qu'il
+respectera scrupuleusement votre foulard, votre parapluie, tout paquet
+scell, toute bouteille cachete; mais si vous le laissez en compagnie
+de quelque bouteille entame ou de quelque pipe, vous le retrouverez
+occup boire votre marasquin et fumer votre tabac avec la
+tranquillit d'un homme qui se livre aux plus lgitimes oprations.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>On ne nous avait certainement pas assez vant la beaut du ciel et les
+dlices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs
+que les toiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si
+bleue, si unie, que l'&oelig;il ne saisit plus la ligne de l'horizon, et
+que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, o la rverie se
+perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur que l'on dcouvre
+au ciel cinq cent mille fois plus d'toiles qu'on n'en peut apercevoir
+dans notre France septentrionale. J'ai vu ici des nuits toiles au
+point que le blanc argent des astres occupait plus de place que le bleu
+de l'ther dans la vote du firmament. C'tait un semis de diamants qui
+clairait presque aussi<a name="page_062" id="page_062"></a> bien que la lune Paris. Ce n'est pas que je
+veuille dire du mal de notre lune; c'est une beaut ple dont la
+mlancolie parle peut-tre plus l'intelligence que celle-ci. Les nuits
+brumeuses de nos tides provinces ont des charmes que personne n'a
+gots mieux que moi et que personne n'a moins envie de renier. Ici la
+nature, plus vigoureuse dans son influence, imposa peut-tre un peu trop
+de silence l'esprit. Elle endort la pense, agite le c&oelig;ur et domine
+les sons. Il ne faut gure songer, moins d'tre un homme de gnie,
+crire des pomes durant ces nuits voluptueuses: il faut aimer ou
+dormir.</p>
+
+<p>Pour dormir, il y a un endroit dlicieux: c'est le perron de marbre
+blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille
+dore est ferme du ct du jardin, on peut se faire conduire par la
+gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n'tre
+drang par aucun importun piton, moins qu'il n'ait pour venir vous
+la foi qui manqua saint Pierre. J'ai pass l bien des heures tout
+seul, sans penser rien, tandis que Catullo et sa gondole dormaient au
+milieu de l'eau, la porte du sifflet. Quand le vent de minuit passe
+sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux; quand le parfum
+des graniums et des girofliers monte par bouffes, comme si la terre
+exhalait sous le regard de la lune des soupirs embaums; quand les
+coupoles de Sainte-Marie lvent dans les cieux leurs demi-globes
+d'albtre et leurs minarets couronns d'un turban; quand tout est blanc,
+l'eau, le ciel et le marbre, les trois lments de Venise, et que du
+haut de la tour de Saint-Marc une grande voix d'airain plane sur ma
+tte, je commence ne plus vivre que par les pores, et malheur qui
+viendrait faire un appel mon me! je vgte, je me repose, j'oublie.
+Qui n'en ferait autant ma place? Comment voudrais-tu que je pusse me
+tourmenter pour savoir si monsieur un tel a fait un article sur mes
+livres, si monsieur un autre a dclar mes principes dangereux, et mon
+cigare immoral?...<a name="page_063" id="page_063"></a> Tout ce que je puis dire, c'est que ces messieurs
+sont bien bons de s'occuper de moi, et que, si je n'avais pas de dettes,
+je ne quitterais pas le perron du vice-roi pour leur procurer du
+scandale mon bureau. <i>Ma la fama</i>, dit l'orgueilleux Alfieri. <i>Ma la
+fame</i>, rpond Gozzi joyeusement.</p>
+
+<p>Je dfie qui que ce soit de m'empcher de dormir agrablement quand je
+vois Venise, si appauvrie, si opprime et si misrable, dfier le temps
+et les hommes de l'empcher d'tre belle et sereine. Elle est l, autour
+de moi, qui se mire dans ses lagunes d'un air de sultane, et ce peuple
+de pcheurs qui dort sur le pav l'autre bout de la rive, hiver comme
+t, sans autre oreiller qu'une marche de granit, sans autre matelas que
+sa casaque taillade, lui aussi n'est-il pas un grand exemple de
+philosophie? Quand il n'a pas de quoi acheter une livre de riz, il se
+met chanter un ch&oelig;ur pour se distraire de la faim; c'est ainsi
+qu'il dfie ses matres et sa misre, accoutum qu'il est braver le
+froid, le chaud et la bourrasque. Il faudra bien des annes d'esclavage
+pour abrutir entirement ce caractre insouciant et frivole, qui,
+pendant tant d'annes, s'est nourri de ftes et de divertissements. La
+vie est encore si facile Venise! la nature si riche et si exploitable!
+La mer et les lagunes regorgent de poisson et de gibier; on pche en
+pleine rue assez de coquillages pour nourrir la population. Les jardins
+sont d'un excellent revenu: il n'est pas un coin de cette grasse argile
+qui ne produise gnreusement en fruits et en lgumes plus qu'un champ
+en terme ferme. De ces milliers d'isolettes dont la lagune est seme,
+arrivent tous les jours des bateaux remplis de fruits, de fleurs et
+d'herbages si odorants qu'on en sent la trace parfume dans la vapeur du
+matin. La franchise du port apporte bas prix les denres trangres;
+les vins les plus exquis de l'Archipel cotent moins cher Venise que
+le plus simple ordinaire Paris. Les oranges arrivent de Palerme avec
+une telle profusion, que, le jour de l'entre du bateau sicilien dans le
+port, on peut acheter<a name="page_064" id="page_064"></a> dix des plus belles pour quatre ou cinq sous de
+notre monnaie. La vie animale est donc le moindre sujet de dpense
+Venise, et le transport des denres se fait avec une aisance qui
+entretient l'indolence des habitants. Les provisions arrivent par eau
+jusqu' la porte des maisons; sur les ponts et dans les rues paves
+passent les marchands en dtail. L'change de l'argent avec les objets
+de consommation journalire se fait l'aide d'un panier et d'une corde.
+Ainsi, toute une famille peut vivre largement sans que personne, pas
+mme le serviteur, sorte de la maison. Quelle diffrence entre cette
+commode existence et le laborieux travail qu'une famille, seulement
+demi pauvre, est force d'accomplir chaque jour Paris pour parvenir
+dner plus mal que le dernier ouvrier de Venise! Quelle diffrence aussi
+entre la physionomie proccupe et srieuse de ce peuple qui se heurte
+et se presse, qui se crotte et se fait jour avec les coudes dans la
+cohue de Paris, et la dmarche nonchalante de ce peuple vnitien qui se
+trane en chantant et en se couchant chaque pas sur les dalles lisses
+et chaudes des quais? Tous ces industriels, qui chaque jour apportent
+Venise leur fonds de commerce dans un panier, sont les esprits les plus
+plaisants du monde, et dbitent leurs bons mots avec leur marchandise.
+Le marchand de poissons, la fin de sa journe, fatigu et enrou
+d'avoir cri tout le matin, vient s'asseoir dans un carrefour ou sur un
+parapet; et l, pour se dbarrasser de son reste, il dcoche aux
+passants et aux fumeurs des balcons les invitations les plus
+ingnieuses.&mdash;Voyez, dit-il, c'est le plus beau poisson de ma provision!
+je l'ai gard jusqu' cette heure, parce que je sais qu'a prsent les
+gens de bien dnent les derniers. Voyez quelles jolies sardines, quatre
+pour deux centimes! Un regard de la belle camrire sur ce beau poisson,
+et un autre par-dessus le march pour le pauvre <i>pescaor</i>.&mdash;Le porteur
+d'eau fait des calembours en criant sa denre: <i>Aqua fresca e
+tenera</i>.&mdash;Le gondolier, stationn au traguet, invite le passager par<a name="page_065" id="page_065"></a>
+des offres merveilleuses:&mdash;Allons-nous ce soir Trieste, monseigneur?
+voici une belle gondole qui ne craint pas la bourrasque en pleine mer,
+et un gondolier capable de ramer sans s'arrter jusqu' Constantinople.</p>
+
+<p>Les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Hier je
+voulais aller voir lever la lune sur l'Adriatique; jamais je ne pus
+dcider Catullo le pre me conduire au rivage du Lido. Il prtendait,
+ce qu'ils prtendent tous quand ils n'ont pas envie d'obir, qu'il avait
+l'eau et le vent contraires. Je donnai de tout mon c&oelig;ur le docteur au
+diable pour m'avoir envoy cet asthmatique qui rend l'me chaque coup
+de rame, et qui est plus babillard qu'une grive quand il est ivre.
+J'tais de la plus mauvaise humeur du monde quand nous rencontrmes, en
+face de la Salute, une barque qui descendait doucement vers le
+Grand-Canal en rpandant derrire elle, comme un parfum, les sons d'une
+srnade dlicieuse.&mdash;Tourne la proue, dis-je au vieux Catullo: tu auras
+au moins, j'espre, la force de suivre cette barque.</p>
+
+<p>Une autre barque, qui flnait par l, imita mon exemple, puis une
+seconde, puis une autre encore, puis enfin toutes celles qui humaient le
+frais sur le canalazzo, et mme plusieurs qui taient vacantes, et dont
+les gondoliers se mirent cingler vers nous en criant: <i>Musica!
+musica!</i> d'un air aussi affam que les Isralites appelant la manne dans
+le dsert. En dix minutes, une flottille s'tait forme autour des
+dilettanti; toutes les rames faisaient silence, et les barques se
+laissaient couler au gr de l'eau. L'harmonie glissait mollement avec la
+brise, et le hautbois soupirait si doucement, que chacun retenait sa
+respiration de peur d'interrompre les plaintes de son amour. Le violon
+se mit pleurer d'une voix si triste et avec un frmissement tellement
+sympathique, que je laissai tomber ma pipe, et que j'enfonai ma
+casquette jusqu' mes yeux. La harpe fit alors entendre deux ou trois
+gammes de sons harmoniques qui semblaient descendre du ciel et promettre
+aux mes souffrantes<a name="page_066" id="page_066"></a> sur la terre les consolations et les caresses des
+anges. Puis le cor arriva comme du fond des bois, et chacun de nous crut
+voir son premier amour venir du haut des forts du Frioul et s'approcher
+avec les sons joyeux de la fanfare. Le hautbois lui adressa des paroles
+plus passionnes que celles de la colombe qui poursuit son amant dans
+les airs. Le violon exhala les sanglots d'une joie convulsive; la harpe
+fit vibrer gnreusement ses grosses cordes, comme les palpitations d'un
+c&oelig;ur embras, et les sons des quatre instruments s'treignirent comme
+des mes bienheureuses qui s'embrassent avant de partir ensemble pour
+les cieux. Je recueillis leurs accents, et mon imagination les entendit
+encore aprs qu'ils eurent cess. Leur passage avait laiss dans
+l'atmosphre une chaleur magique, comme si l'amour l'avait agite de ses
+ailes.</p>
+
+<p>Il y eut quelques instants de silence que personne n'osa rompre. La
+barque mlodieuse se mit fuir comme si elle et voulu nous chapper;
+mais nous nous lanmes sur son sillage. On et dit d'une troupe de
+ptrels se disputant qui saisira le premier une dorade. Nous la
+pressions de nos proues grandes scies d'acier, qui brillaient au clair
+de la lune comme les dents embrases des dragons de l'Arioste. La
+fugitive se dlivra la manire d'Orphe: quelques accords de la harpe
+firent tout rentrer dans l'ordre et le silence. Au son des lgers
+arpges, trois gondoles se rangrent chaque flanc de celle qui portait
+la symphonie, et suivirent l'adagio avec une religieuse lenteur. Les
+autres restrent derrire comme un cortge, et ce n'tait pas la plus
+mauvaise place pour entendre. Ce fut un coup d'&oelig;il fait pour raliser
+les plus beaux rves, que cette file de gondoles silencieuses qui
+glissait doucement sur le large et magnifique canal de Venise. Au son
+des plus suaves motifs d'<i>Oberon</i> et de <i>Guillaume Tell</i>, chaque
+ondulation de l'eau, chaque lger bondissement des rames, semblaient
+rpondre affectueusement au sentiment de chaque phrase<a name="page_067" id="page_067"></a> musicale. Les
+gondoliers, debout sur la poupe, dans leur attitude hardie, se
+dessinaient dans l'air bleu, comme de lgers spectres noirs, derrire
+les groupes d'amis et d'amants qu'ils conduisaient. La lune s'levait
+peu peu et commenait montrer sa face curieuse au-dessus des toits;
+elle aussi avait l'air d'couter et d'aimer cette musique. Une des rives
+de palais du canal, plonge encore dans l'obscurit, dcoupait dans le
+ciel ses grandes dentelles mauresques, plus sombres que les portes de
+l'enfer. L'autre rive recevait le reflet de la pleine lune, large et
+blanche alors comme un bouclier d'argent, sur ses faades muettes et
+sereines. Cette file immense de constructions feriques, que n'clairait
+pas d'autre lumire que celle des astres, avait un aspect de solitude,
+de repos et d'immobilit vraiment sublime. Les minces statues qui se
+dressent par centaines dans le ciel semblaient des voles d'esprits
+mystrieux chargs de protger le repos de cette muette cit, plonge
+dans le sommeil de la Belle au bois dormant, et condamne comme elle
+dormir cent ans et plus.</p>
+
+<p>Nous vogumes ainsi prs d'une heure. Les gondoliers taient devenus un
+peu fous. Le vieux Catullo lui-mme bondissait l'allgro et suivait la
+course rapide de la petite flotte. Puis sa rame retombait <i>amorosa</i>
+l'andante, et il accompagnait ce mouvement gracieux d'une espce de
+grognement de batitude. L'orchestre s'arrta sous le portique du
+Lion-Blanc. Je me penchai pour voir Mylord sortir de sa gondole. C'tait
+un enfant spleentique, de dix-huit vingt ans, charg d'une longue
+pipe turque, qu'il tait certainement incapable de fumer tout entire
+sans devenir phthisique au dernier degr. Il avait l'air de s'ennuyer
+beaucoup; mais il avait pay une srnade dont j'avais beaucoup mieux
+profit que lui, et dont je lui sus le meilleur gr du monde.</p>
+
+<p>Je remontai le canal, et, au moment o nous nous arrtions devant la
+Piazzetta, o j'avais donn rendez-vous <a name="page_068" id="page_068"></a> mes amis pour aller prendre
+le sorbet ensemble, je rencontrai une barque charge de plusieurs
+gondoliers en goguette qui me crirent:&mdash;<i>Monsiou</i>, faites donc chanter
+le Tasse votre gondolier.&mdash;C'tait une pigramme adresse au vieux
+Catullo, qui a une maladie chronique de la trache-artre et une
+extinction de voix perptuelle.&mdash;Il parat qu'on te connat ici,
+<i>vechio</i>, lui dis-je.&mdash;Ah! <i>lustrissimo!</i> rpondit-il, <i>E gnente, semo
+Nicoloti</i>.&mdash;Tu es Nicoloto, toi, avec cette tournure-l? lui
+demandai-je.&mdash;Nicoloto, reprit-il, et des bons.&mdash;Noble,
+peut-tre?&mdash;Comme dit Votre Seigneurie.&mdash;As-tu par hasard un doge dans
+ta famille?&mdash;Lustrissimo, j'ai mieux que cela; j'ai trois porcs,
+c'est--dire trois prix de rgate, trois portraits la maison avec la
+bannire d'honneur, et le dernier tait mon pre, un <i>grand homme</i>,
+savez-vous, mon matre? deux fois plus grand et plus gros que mon fils.
+Moi, je suis une pauvre araigne, toute tordue par accident; mais <i>mio
+fio</i> prouve bien que nous sommes de bonne ligne. Si l'empereur avait la
+bont de nous ordonner une rgate, on verrait si le sang des Catulle est
+dgnr.&mdash;Diable! lui dis-je. Auriez-vous la complaisance, lustrissimo
+Catullo, de me mettre la rive, et de ne pas me voler mon tabac pendant
+une heure que vous aurez m'attendre?&mdash;Il n'y a pas de danger, mon
+matre, rpondit-il; le tabac me fait mal la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a encore des Nicoloti et des Castellani? demandai-je
+mes amis qui m'attendaient au pied de la colonne du Lion.&mdash;Que trop,
+rpondit Pierre; il y a, en ce moment-ci, une rumeur sourde dans la
+ville, et une certaine agitation la police, parce qu'il est question
+parmi les gondoliers de renouveler les vieilles querelles.&mdash;Je pense
+bien, dit Beppa, qu'on peut les laisser faire; de l'humeur pacifique
+dont ils sont, leurs divisions ne feront de mal personne et tout se
+passera en paroles burlesques.&mdash;Il ne faut pas encore trop s'y fier,
+reprit le docteur;<a name="page_069" id="page_069"></a> nous ne sommes pas dj si loin de la dernire
+tentative qu'ils ont faite de rveiller l'esprit de parti, et leurs
+coups d'essai s'annonaient bien. C'tait, je crois, en 1817, dit Beppa,
+et tu sauras, Zorzi, toi qui mprises tant les petits couteaux de
+Venise, qu'il y eut, en quatre ou cinq jours, de si bonnes <i>coltellate</i>
+changes entre les deux factions, qu'il y eut plus de cent personnes
+blesses grivement, dont beaucoup ne se relevrent pas.&mdash;A la bonne
+heure, rpondis-je. Pourrais-tu me dire, docteur rudit, l'origine de
+ces dissensions, toi qui sais dans quel got tait taille la barbe du
+doge Orseolo?&mdash;Cette origine se perd dans la nuit des temps,
+rpondit-il; elle est aussi ancienne que Venise. Ce que je puis te dire,
+c'est que cette division partageait en deux les nobles aussi bien que la
+plbe. Les Castellani habitaient l'le de Castello, c'est--dire
+l'extrmit orientale de Venise, jusqu'au pont de Rialto. Les Nicoloti
+occupaient l'le de San-Nicolo, l'extrmit orientale, o sont situes
+la place Saint-Marc, la rive des Esclavons, etc. Le Grand-Canal servait
+de confins aux deux camps. Les Castellani, plus riches et plus lgants
+que les autres, reprsentaient la faction aristocratique. Les nobles
+avaient les premiers emplois de la rpublique, et le peuple castellan
+tait employ aux travaux de l'arsenal. Il fournissait les pilotes pour
+les vaisseaux de guerre, et les rameurs du doge dans le Bucentaure. Les
+Nicoloti formaient le parti dmocratique. Leurs gentilshommes taient
+envoys dans les petites villes de la terre ferme comme gouverneurs, ou
+occupaient dans les armes des emplois secondaires. Le peuple tait
+pauvre, mais brave et indpendant. Il tait spcialement occup de la
+pche, et avait son doge particulier, plbien et soumis l'autre doge,
+mais investi de droits magnifiques, entre autres celui de s'asseoir la
+droite du grand doge dans les assembles et ftes solennelles. Ce doge
+tait d'ordinaire un vieux marinier expriment et portait le titre de
+<i>Gastaldo dei Nicoloti</i>; son office tait de prsider l'ordre des
+pches<a name="page_070" id="page_070"></a> et de veiller la tranquillit de ses administrs, dont il
+tait la fois le suprieur et l'gal. C'est ce qui faisait dire aux
+Nicoloti, s'adressant leurs rivaux:&mdash;Tu rames pour le doge, et nous
+ramons avec le doge. <i>Ti, ti voghi el dose, et mi vogo col dose.</i>&mdash;La
+rpublique maintenait cette rivalit et protgeait scrupuleusement les
+privilges des Nicoloti, sous le prtexte de tenir vivante l'nergie
+physique et morale de la population, mais plus certainement pour
+contre-balancer, par un habile quilibre, la puissance patricienne.</p>
+
+<p>Le gouvernement, continua le docteur, ne perdait aucune occasion de
+flatter l'amour-propre de ces braves plbiens, et leur donnait des
+ftes o ils taient appels montrer la vigueur de leurs muscles et
+leur habilet conduire la barque. Les tours de force des Nicoloti sont
+encore d'interminables sujets de vanterie et d'orgueil chez les enfants
+de cette race herculenne, et tu as pu voir, dans les bouges o nous
+allons quelquefois panser des blesss ensemble, ces grossiers tableaux
+l'huile qui reprsentent le grand jeu de la pyramide humaine, et les
+portraits des vainqueurs de la rgate avec leur bannire brode et
+frange d'or fin, au milieu de laquelle tait brode l'image d'un porc;
+le don d'un porc vritable accompagnait ce prix, qui n'tait que le
+troisime, mais qui n'tait pas le moins envi. Les Nicoloti
+s'exeraient la lutte, et leurs femmes avaient leurs rgates, o elles
+ramaient l'envi avec une force et une dextrit incontestables. Jugez
+de ce qu'et t cette population en colre, si par ces adroites
+flatteries sa vanit, et par une administration scrupuleusement
+quitables, le gouvernement ne l'et tenue en joie et en belle
+humeur!&mdash;Le gouvernement tranger, dis-je, se sert d'autres moyens; il
+jette en prison et punit svrement le moindre tmoignage ostensible de
+courage et de force.&mdash;Il faut avouer, reprit-il, qu'il n'eut pas
+absolument tort de rprimer les excs de 1817; mais il aurait d trouver
+en<a name="page_071" id="page_071"></a> outre le moyen de prvenir le retour de ces fureurs.&mdash;Les
+croyez-vous bien teintes? A la manire dont Catullo parlait de sa
+noblesse plbienne tout l'heure, je croirais assez que les Castellani
+ne sont pas encore trs-lis avec les Nicoloti.&mdash;Si peu, me rpondit le
+docteur, qu'une conspiration des Nicoloti vient d'tre dcouverte, et
+qu'il est question de s'assurer de la personne de quarante ou cinquante
+d'entre eux.</p>
+
+<p>Quand nous emes pris le sorbet, nous retrouvmes Catullo tellement
+endormi, que le docteur ne vit rien de mieux que de remplir d'eau le
+creux de sa main et de l'pancher doucement sur la barbe grise (<i>le
+oneste piume</i>, comme aurait dit Dante) du gondolier octognaire. Il ne
+se fcha nullement de cette plaisanterie et se mit courageusement
+l'ouvrage.&mdash;N'tais-tu pas, lui dit, chemin faisant, le docteur, de ce
+fameux repas Saint-Samuel, la semaine dernire?&mdash;Qui, moi, <i>paron</i>?
+rpondit le vieillard hypocrite. Pourquoi cela?&mdash;Je te demande, reprit
+le docteur, si tu en tais ou si tu n'en tais pas.&mdash;<i>Mi son Nicolo,
+paron.</i>&mdash;Je ne parle pas de cela, dit le docteur en colre. Voyez s'il
+rpondra droit une question! Me prends-tu pour un mouchard, vieux
+sournois?&mdash;Non certainement, illustrissime, mais qu'est-ce que vous
+voulez demander un pauvre homme, moiti sourd, moiti imbcile?&mdash;Dis
+donc, moiti ivrogne, moiti fourbe, lui dis-je.&mdash;Il n'y a pas de
+danger, reprit le docteur, que ces drles-l rpondent sans savoir
+pourquoi on les interroge. Eh bien! puisque tu ne veux pas parler, je
+parlerai, moi; je t'avertis, mon vieux renard, que tu vas aller en
+prison.&mdash;<i>In preson! mi! parch, lustrissimo?</i>&mdash;Parce que tu as dn
+Saint-Samuel, dit le docteur.&mdash;Et quel mal y a-t-il dner
+Saint-Samuel, <i>paron</i>?&mdash;Parce que tu as conspir contre la sret de
+l'tat, lui dis-je.&mdash;<i>Mi Cristo!</i> quel mal peut faire un pauvre homme
+comme moi l'tat?&mdash;N'es-tu pas Nicoloto? dit le docteur.&mdash;<i>Mi, si!</i> je
+suis n Nicoloto.<a name="page_072" id="page_072"></a>&mdash;Eh bien! tous les Nicoloti sont accuss de
+conspiration, repris-je, et toi comme les autres.&mdash;<i>Santo Do!</i> je n'ai
+jamais fait de conspiration.&mdash;Ne connais-tu pas un certain Gambierazi?
+dit le docteur.&mdash;Gambierazi! dit le prudent vieillard d'un air
+merveill, quel Gambierazi?&mdash;Parbleu! Gambierazi ton compre. On dirait
+que tu ne l'as jamais vu.&mdash;<i>Lustrissimo</i>, je n'ai pas entendu le nom que
+vous disiez, Gamba... Gambierazi? Il y a beaucoup de Gambierazi!&mdash;Eh
+bien! tu rpondras demain plus catgoriquement la police, dit le
+docteur. Voyez-vous cet animal que j'ai sauv vingt fois de la corde, et
+qui devrait croire en moi comme en Dieu; le voil qui joue au plus fin
+avec moi et qui se mfie de moi comme d'un suppt de police! Qu'il aille
+au diable! Si je m'intresse lui dans cette affaire, je consens tre
+pendu moi-mme.</p>
+
+<p>Ce matin, comme nous prenions le caf sur le balcon, nous vmes passer
+dans une gondole <i>Catulus pater</i> et <i>Catulus filius</i>, accompagns de
+deux sbires.&mdash;Fort bien, dit le docteur, je ne croyais pas deviner si
+juste. Mais qu'est-ce que veut ce vieux bavard avec sa voix de
+grenouille enrhume et ses signes d'intelligence?&mdash;<i>Catulus pater</i>
+faisait en effet des efforts incroyables pour se faire entendre de nous;
+mais son enrouement chronique ne le lui permettant pas, il eut un
+colloque conciliatoire avec un sbire, qui consentit faire arrter la
+gondole et accompagner son prisonnier jusqu' nous.&mdash;Ah! ah! dit le
+docteur, que viens-tu faire ici? Ne sais-tu pas que c'est moi qui t'ai
+dnonc!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien que non, lustrissime! Je viens me recommander <i>su
+protezion</i>.&mdash;Mais qu'as-tu fait, malheureux sclrat? dit le docteur
+d'un air terrible. Quand je te disais que tu avais tremp dans quelque
+infme conspiration!&mdash;L'infortun prisonnier baissa la tte d'un air si
+piteux, et le sbire, pos sur le seuil de la porte dans une attitude
+tragique, prit une expression de visage si<a name="page_073" id="page_073"></a> imposante, que Beppa et moi
+partmes d'un clat de rire sympathique.&mdash;Mais enfin quel crime as-tu
+commis, damn vieillard? dit Giulio.&mdash;<i>Gnente, paron!</i>&mdash;Toujours la mme
+chose! dit Pierre. De quoi diable veux-tu que je te justifie si je ne
+sais pas de quoi tu es accus?&mdash;<i>Gnente, lustrissimo, altro che gavemo
+fato un Nicoloto.</i>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je.&mdash;Ma foi!
+je n'en sais rien, rpondit Giulio. Qu'est-ce que tu entends par l,
+<i>vechio birbo</i>?&mdash;Nous avons fait un Nicoloto, rpta Catullo.&mdash;Et
+comment s'y prend-on, demanda le docteur en fronant le sourcil, pour
+faire un Nicoloto?&mdash;Avec le Christ, avec quatre torches et avec le
+bouillon de seppia.&mdash;Ma foi! c'est trop mystrieux pour moi, dit le
+docteur. Explique tes sorcelleries, rprouv! car je suis chrtien, et
+n'entends rien au culte du diable.&mdash;<i>E n anc! semo cristiani!</i> s'cria
+le vieillard dsol. Mais il n'y a pas de mal cela, <i>paron</i>; c'est une
+coutume de tous les temps; nos pres l'observaient, et nous l'avons
+pratique sans y rien ajouter de mal. Nous avons lu notre chef et nous
+l'avons baptis.&mdash;Ah! je comprends. Vous avez voulu faire un
+doge?&mdash;<i>Sior, si!</i>&mdash;Et vous l'avez baptis avec l'encre de seppia, parce
+que le noir est la couleur des Nicoloti!&mdash;<i>Sior, si!</i>&mdash;Et vous lui avez
+fait jurer sur le Christ de dfendre les droits et privilges des
+Nicoloti?&mdash;<i>Sior, si!</i>&mdash;Et d'gorger une vingtaine de Castellani tous
+les matins?&mdash;<i>Sior, no!</i>&mdash;Et ce doge, c'est l'illustrissime gondolier
+Gambierazi?&mdash;<i>Sior, si, mi compare Gambierazi.</i>&mdash;Que tu ne connaissais
+pas hier soir?&mdash;<i>Sior, si.</i>&mdash;Et ton fils a pris part aussi cette farce
+sacrilge?&mdash;<i>Anc mio fio.</i>&mdash;Et que veux-tu que je fasse pour toi, quand
+tu te mets sur le dos de semblables accusations? Songes-tu que tu me
+compromets moi-mme, et que je serai peut-tre souponn de t'avoir
+soudoy pour exciter tes pareils la rvolte?&mdash;Ce mot de <i>soudoyer</i>,
+dans la bouche de Pietro, fit tellement rire Beppa, que le docteur<a name="page_074" id="page_074"></a>
+perdit sa gravit, et que le sbire, qui avait bien la meilleure figure
+de sbire que l'on puisse imaginer, se laissa gagner par le rire sans
+savoir pourquoi. Mais, craignant d'avoir drog la dignit de son
+rle, il fit aussitt une grimace pouvantable; et, montrant la porte
+Catullo: Allons, dit-il, en voil assez. Catullo partit aprs avoir
+bais les mains du docteur en le conjurant d'aller chez le
+commissaire.&mdash;Va-t'en bien vite, chien maudit! lui dit le docteur, qui,
+commenant se sentir attendri, redoublait de manires bourrues, selon
+sa coutume. Je veux tre damn si je m'occupe de toi.&mdash;Et aussitt que
+le criminel fut hors de la chambre, il prit son chapeau et courut chez
+le commissaire. L il apprit que l'affaire tait plutt comique que
+srieuse, qu'on avait arrt une quarantaine de Nicoloti, et parmi eux
+tous les gondoliers du traguet de la Madonetta, dont faisaient partie
+<i>Catulus pater</i> et <i>filius</i>; mais que, aprs les avoir tenus quatre ou
+cinq jours sous les verrous pour les effrayer, on les laisserait aller
+en paix leurs affaires.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<p class="r">Venise, juillet 1834<br />
+</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, nous errons sur l'archipel vnitien, cherchant un
+peu d'air vital hors de cette ville de marbre qui est devenue un miroir
+ardent; ce mois-ci surtout, les nuits sont touffantes. Ceux qui
+habitent l'intrieur de la cit dorment tout le jour, les uns sur leurs
+grands sofas, si bien adapts la mollesse du climat, les autres sur le
+plancher des barques. Le soir, ils cherchent le frais sur les balcons,
+ou prolongent la veille sous les tentes des cafs, lesquels
+heureusement ne se ferment jamais. Mais on n'entend<a name="page_075" id="page_075"></a> plus les rires et
+les chansons accoutums. Les rossignols et les gondoliers ont perdu la
+voix. Des milliers de petits coquillages phosphorescents brillent au
+pied des murs, et des algues charges d'tincelles passent dans l'eau
+noire autour des gondoles endormies. Rien n'interrompt plus le silence
+des nuits que le cri aigu des mulots qui foltrent sur les marches des
+perrons. De longs nuages noirs arrivent des Alpes et passent sur Venise
+en la couvrant de grands clairs silencieux; mais ils vont se briser au
+del de l'Adriatique, et l'air s'embrase de l'lectricit qu'ils ont
+apporte.</p>
+
+<p>Les enfants du peuple et les chiens caniches sont, avec les poissons,
+les seuls tres qui ne souffrent pas de cette scheresse. Ils ne sortent
+de l'eau que pour manger ou dormir, et le reste du temps ils nagent
+ple-mle. Pour nous, qui avons le malheur d'avoir des chemises, et qui
+ne pouvons passer la vie les ter et les remettre, nous cherchons
+l'air de la mer, que la Providence a fait si bon en tout pays, et qui
+court gnreusement en plein midi sur les lagunes. Les seuls voyageurs
+que nous rencontrions l sont de pauvres petits papillons affams qui se
+hasardent passer d'un lot l'autre pour y trouver quelque fleur que
+le soleil n'ait pas dvore, mais qui succombent souvent la fatigue et
+tombent dans une vague avant d'avoir pu achever leur longue et
+prilleuse traverse.</p>
+
+<p>Hier nous passmes devant l'le de San-Servilio, qui est occupe par les
+fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent sur les
+flots, nous vmes un vieillard ple et maigre assis sa fentre, les
+coudes appuys sur le bord. Il tenait son front dans une de ses mains;
+ses yeux caves taient fixs sur l'horizon. Un instant il ta sa main,
+essuya son front troit et chauve, et retomba aussitt dans son
+immobilit. Il y avait, dans cette immobilit mme, quelque chose de si
+terrible que mes yeux s'y attachrent involontairement. Quand nous emes
+tourn l'angle de la faade, je vis que les regards de Beppa avaient
+suivi cette direction et se reportaient<a name="page_076" id="page_076"></a> sur moi.&mdash;tait-ce un fou? me
+dit-elle.&mdash;Un fou furieux, lui rpondis-je.</p>
+
+<p>Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d'une figure agrable,
+qu'ombrageaient de beaux cheveux noirs boucls et humides de sueur,
+sortit des buissons qui bordent le jardin et s'avana sur la grve. Il
+tenait un rteau, et son air n'avait rien d'extravagant; mais il nous
+adressa d'un ton amical des paroles sans suite qui trahirent le
+drangement de son cerveau. L'abb tait assis la proue, et, avec
+cette vive et saisissante physionomie que personne ne contemple
+indiffremment, il regardait ce fou d'un air bienveillant. <i>Addio,
+caro!</i> lui cria l'amateur de jardinage en voyant que nous n'abordions
+pas l'hospice. Il dit cette parole d'un ton de regret affectueux et
+doux: et, nous envoyant encore un adieu de la main, il reprit son
+travail avec un empressement enfantin.&mdash;Il doit y avoir un bon sentiment
+dans cette pauvre tte, dit l'abb; car il y a de la srnit sur ce
+visage et de l'harmonie dans cette voix. Qui sait de quoi l'on peut
+devenir fou? Il ne faut qu'tre n meilleur ou pire que le commun des
+hommes, pour perdre ou la raison ou le bonheur.&mdash;Bon fou, dit-il en
+envoyant gaiement une bndiction vers l'horticulteur, Dieu te prserve
+de gurir!&mdash;</p>
+
+<p>Nous arrivmes l'le de Saint-Lazare, o nous avions une visite
+faire aux moines armniens. Le frre Hironyme, avec sa longue barbe
+blanche surmonte d'une moustache noire et sa figure si belle et si
+douce au premier coup d'&oelig;il, vint nous recevoir. Avec une infatigable
+complaisance de vanit monacale, il nous promena de l'imprimerie la
+bibliothque et du cabinet de physique au jardin. Il nous montra ses
+momies, ses manuscrits arabes, le livre imprim en vingt-quatre langues
+sous sa direction, ses papyrus gyptiens et ses peintures chinoises. Il
+parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur, allemand et anglais
+avec l'abb, franais avec moi; et chaque fois que nous lui faisions
+compliment sur son immense savoir, son regard, plein de ce mlange<a name="page_077" id="page_077"></a>
+d'hypocrisie et d'ingnuit qui est particulier aux physionomies
+orientales, semblait nous dire: S'il ne m'tait pas command d'tre
+humble, je vous ferais voir que j'en sais bien davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes Franais, me dit-il, vous connaissez l'abb de Lamennais? Je
+voudrais bien rencontrer quelqu'un qui le connt.&mdash;Certainement, je le
+connais beaucoup, rpondis-je effrontment, curieux de savoir ce que
+l'on pensait de l'abb de Lamennais en Armnie.&mdash;Eh bien! quand vous le
+verrez, dit le moine, dites-lui que son livre... Il s'arrta en jetant
+un regard mfiant sur l'abb, et acheva ainsi sa phrase, commence
+peut-tre dans un autre but: Dites-lui que son dernier livre nous a fait
+beaucoup de peine.&mdash;Ah! dit l'abb, qui, pour n'tre que Vnitien, n'en
+a pas moins la pntration d'un Grec, savez-vous, mon frre, que M. de
+Lamennais est un homme d'un immense orgueil, et qui s'imagine devoir
+compte de ses opinions l'Europe entire? Savez-vous qu'il est bien
+capable de considrer votre couvent comme une imperceptible fraction de
+son auditoire?</p>
+
+<p>&mdash;Carliste! c'est un carliste! dit le pre Hironyme en secouant la
+tte.&mdash;Parbleu! il me parat trange d'entendre parler de ces choses-l
+dans le lieu et dans le pays o nous sommes, dis-je voix basse
+l'abb, tandis que l'Armnien tait distrait par Beppa qui touchait sa
+grande Bible manuscrite, et qui passait insolemment ses petits doigts
+sur les vives couleurs des peintures grecques semes sur les
+marges.&mdash;Vous allez voir qu'il dira du mal de Lamennais, s'il se mfie
+de nous, dit l'abb; excitez-le un peu.&mdash;Est-ce que vous ne trouvez pas,
+mon pre, dis-je au moine, que M. de Lamennais est un grand pote
+sacr?&mdash;Pote! pote! rpta-t-il d'un air effray; vous ne savez donc
+pas le jugement de Sa Saintet?&mdash;Non, rpondis-je.&mdash;Eh bien! mon fils,
+sachez-le; ce nouvel crit est abominable, et il est dfendu tout
+chrtien de le lire.&mdash;Malheureusement je ne savais point cela,
+rpondis-je, et je l'ai lu sans penser mal.<a name="page_078" id="page_078"></a>&mdash;Ce malheur-l a pu
+arriver bien d'autres, dit l'abb en souriant. C'est un gnie si
+dangereux que celui de M. de Lamennais! On peut bien le lire jusqu'au
+bout sans s'apercevoir du danger.&mdash;Sans doute, reprit le moine, ce n'est
+qu'aprs l'avoir lu, quand on y rflchit, qu'on aperoit le serpent
+cach sous les fleurs de la sduction.&mdash;C'est ce qui vous est arriv
+aprs l'avoir lu, n'est-ce pas, mon frre? dit l'abb.&mdash;Je ne dis point
+que je l'aie lu, repartit le moine. Cela aurait bien pu m'arriver sans
+que je fusse fort coupable; jugez-en: l'abb de Lamennais vint ici aprs
+son entrevue avec le pape; il parla avec moi. Tenez, il tait assis la
+place o vous tes. Je vivrais cent ans que je n'oublierais ni sa
+figure, ni sa voix, ni ses paroles. Il me fit une grande impression,
+j'en conviens, et je vis tout de suite que c'tait un de ces hommes qui
+peuvent, lorsqu'ils le veulent, servir la religion vigoureusement. Je
+m'imaginai qu'il tait rentr de bonne foi dans le sein de l'glise, et
+que dsormais il serait son plus orthodoxe dfenseur. Que voulez-vous,
+il parlait si bien! il parlait comme il crit... <i>A ce qu'on dit, il
+crit bien</i>, ajouta l'Armnien, qui se mfiait toujours du sourire
+ironique de l'abb. Ce fut au point, continua-t-il, que je le priai
+sincrement de m'envoyer le premier ouvrage qu'il publierait.&mdash;Et il
+vous l'a envoy? demanda l'abb.&mdash;Je ne dis point qu'il me l'ait envoy,
+reprit aussitt le moine. S'il me l'et envoy, ce ne serait pas ma
+faute. Qui pouvait prvoir que cet homme si pieux et si bon ferait un
+livre abominable?&mdash;Mais tes-vous bien sr, lui dis-je, qu'il soit
+abominable?&mdash;Comment, si j'en suis sr!&mdash;Si vous ne l'avez pas lu?&mdash;Mais
+la circulaire du pape?&mdash;Ah! j'oubliais, repris-je.&mdash;Lorsque cette
+circulaire nous est arrive, dit le moine, j'tais, comme vous, dans
+l'erreur sur le compte de M. de Lamennais. Je disais mes frres: Voyez
+un peu quelles grces ineffables Dieu a rpandues sur ce saint homme!
+voyez comme un instant de doute et de souffrance a fait place en lui
+une foi vive et ardente! c'est l'effet de son entrevue<a name="page_079" id="page_079"></a> avec le
+pape.&mdash;Vous disiez cela encore, aprs avoir lu le livre? dit l'abb
+persvrant dans sa taquinerie.&mdash;Je ne dis point que je l'aie dit alors,
+rpondit le moine. D'ailleurs, quand je l'aurais dit? je n'avais pas
+reu la circulaire.&mdash;Cette circulaire me chagrine beaucoup, lui dis-je.
+Voyez donc! j'tais enthousiasm du livre et de l'auteur; je sentais, en
+le lisant, clore en moi une foi plus vive; l'amour de Dieu, l'espoir de
+voir son rgne s'accomplir sur la terre, m'avaient transport au pied du
+trne ternel. Jamais je n'avais pri avec autant de ferveur;
+j'prouvais presque, chose inoue en ces jours-ci, la soif du martyre.
+Cela ne vous a-t-il point produit le mme effet, mon pre?&mdash;Si je
+n'avais pas reu la circulaire du pape... dit le moine d'un air mu et
+contrari; mais que voulez-vous? Quand le pape dclare que le livre est
+contraire la religion, l'glise, aux m&oelig;urs, et au gouvernement
+de... de... Il se frappa le front sans pouvoir trouver le nom de
+Louis-Philippe 1<sup>er</sup>; ce fut le seul moment o il fut un peu Armnien
+et moine. Les Franais, continua-t-il, ont beaucoup d'obstination dans
+leurs opinions politiques. M. de Lamennais est un carliste.&mdash;Savez-vous
+bien au juste, mon pre, ce que c'est que d'tre carliste? lui
+demandai-je.&mdash;Il parat, rpondit-il, que cela est trs-contraire aux
+opinions du pape.&mdash;Ma foi! je n'y comprends plus rien, dis-je voix
+basse l'abb; ou cet Armnien fait un trange amphigouri dans sa tte,
+ou le pape craint le juste-milieu autant que les moines armniens
+craignent le pape.&mdash;Je vous demande pardon, dit le frre Hironyme en se
+rapprochant de nous d'un air curieux, j'ai peut-tre bless vos opinions
+particulires en parlant ainsi.&mdash;Comme je ne songeais point rpondre,
+l'abb me poussa le coude et me dit:&mdash;Vous n'entendez donc pas que le
+pre Hironyme vous demande quelle est votre opinion particulire?&mdash;En
+vrit, repris-je, je n'en ai point d'autre que celle-ci: le Monde se
+meurt, et les religions s'en vont.&mdash;Hlas! oui, la religion s'en va si
+l'on n'y prend garde, dit l'Armnien; les doctrines<a name="page_080" id="page_080"></a> nouvelles
+s'infiltrent peu peu dans l'antique vrit, comme l'eau dans le
+marbre, et ceux qui pourraient tre les flambeaux de la foi se servent
+de la lumire pour garer le troupeau. Quant moi, continua-t-il en
+prenant un air de confidence, j'ai un grand dsir et presque un projet
+arrt: c'est de demander la permission d'aller trouver l'abb de
+Lamennais, en quelque lieu qu'il soit, et de le supplier au nom de la
+religion, au nom de sa gloire, au nom de l'amiti que j'ai ressentie
+pour lui en le voyant, de rentrer dans le giron de la sainte glise
+romaine et de redresser ses voies. J'ai tant de choses lui dire!
+ajouta-t-il navement, je suis sr que je viendrais bout de le
+convertir.&mdash;L'abb se dtourna pour cacher un rire moqueur; puis il fit
+le tour du cabinet, tandis que le moine le suivait du regard, avec cet
+&oelig;il oriental, si beau et si brillant, qui semble tenir de l'aigle et
+du chat. Quand l'abb eut fait semblant de regarder tous les objets
+d'histoire naturelle, il sortit, et Beppa pria l'Armnien de lui lire
+quelques lignes des diverses langues orientales dont les manuscrits
+taient pars sur la table, afin d'couter et de comparer les diverses
+musiques de ces langues inconnues son oreille. Je laissai le docteur
+avec elle, au moment o ils se montraient fort satisfaits du syriaque et
+commenaient goter quelque peu le chalden; j'allai rejoindre l'abb,
+qui se promenait, d'un air rveur, dans le clotre, le long des arcades
+ouvertes sur un prau rempli de soleil et de fleurs clatantes.&mdash;Voil
+ce que c'est que de jouer au plus fin avec son pareil, lui dis-je en
+riant. Tu as voulu faire de l'esprit, et tu as t pris pour un espion,
+l'abb; c'est bien fait.</p>
+
+<p>Il ne me rpondit pas, et parut suivre une conversation trs-anime avec
+un interlocuteur imaginaire.&mdash;Vous n'iriez point, disait-il en ajoutant
+un mot patois qui quivaut notre inimitable <i>plus souvent!</i> Vous le
+dites, mais vous ne le feriez point; vous ne quitteriez pas tout
+cela.&mdash;Il regardait et montrait en gesticulant les jardins et les
+galeries<a name="page_081" id="page_081"></a> du couvent. En se retournant, il m'aperut et partit d'un
+clat de rire.&mdash;L'ide de ce moine, me dit-il, qui veut aller convertir
+M. de Lamennais, me trotte par la cervelle; que t'en semble?&mdash;Mais
+combien veux-tu parier, repris-je, que si le pape te chargeait de cette
+mission, tu ne rpugnerais nullement la remplir?&mdash;Je le crois bien,
+rpondit-il; voir cet homme et causer avec lui, crois-tu que ce soit un
+vnement ddaigner dans la vie d'un pauvre prtre?&mdash;Et que lui
+dirais-tu?&mdash;Que je l'admire, que je l'ai lu, et que je suis
+malheureux.&mdash;Ce n'est pas une raison pour briser ces arbustes qui ne
+t'ont rien fait, ni pour tourmenter ce brave moine qui a eu peur de ton
+rabat, et qui s'est cru oblig de dplorer l'erreur de celui qu'il
+admire peut-tre autant que toi.&mdash;Ce moine? il a fait semblant de
+s'intresser des choses qui ne l'intressent nullement. Ils sont
+savants et polis, mais ils sont moines avant tout, et tout ce qui se
+passe au del de leurs murailles leur est parfaitement indiffrent.
+Pourvu qu'on les laisse tranquillement jouir de leurs richesses, ils
+rpteront toujours servilement le mot d'ordre du pouvoir qui les
+protge. Laque ou religieux, peu leur importe, et croyez bien qu'ils
+ont un souverain plus sacr que le pape: c'est l'empereur Franois, qui
+leur a donn ce couvent et cet lot fertile, o lord Byron est venu
+tudier les langues orientales, et que M. de Marcellus a visit
+dernirement, comme l'attestent les quatre beaux vers qu'il a crits sur
+l'album des voyageurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais de lui un quatrain non moins beau, repris-je; c'est celui
+qu'il a improvis et crit de sa propre main aux pieds de la statue de
+la Victoire, Brescia. Le voici:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Elle marche, elle vole, et dispense la gloire;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">On est tent de l'adorer.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et <i>mme</i> en contemplant cette <i>noble</i> Victoire,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Aprs avoir vu Rome, il <i>nous</i> faut l'admirer.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>&mdash;Je parie que M. de Marcellus ne peut pas souffrir l'abb de Lamennais,
+dit l'abb, et qu'il le rfute victorieusement!<a name="page_082" id="page_082"></a>&mdash;Que t'importe, mchant
+tonsur? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus improviser des quatrains
+tout le long de l'Italie; laisse ces pauvres moines goter le repos
+achet au prix des violences et des perscutions froces qu'ils ont
+essuyes dans leur patrie de la part des Turcs. Le soin qu'ils prennent
+d'lever de jeunes Armniens, et de conserver par l'imprimerie les
+monuments de leur langue, qui possde des historiens et des potes
+admirables, n'est-il pas d'ailleurs un travail noble et utile?&mdash;Mais ils
+vendent trs-cher leurs livres et leurs leons, et pourtant ils sont
+riches. Un de leurs lves alla faire fortune en Amrique et y mourut,
+il y a peu d'annes, en leur lguant quatre millions.&mdash;Eh bien! tant
+mieux, rpondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi,
+l'abb, t'imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes de
+porphyre, sans pav de mosaque, sans bibliothque et sans tableaux? Des
+moines qui n'ont pas tout cela sont des tres immondes auxquels nous ne
+viendrions certainement pas rendre visite. Pour moi, je suis bien fch
+que ces merveilleux couvents d'autrefois, ces vritables muses des
+reliques de l'art et de la science, aient t pills pour enrichir
+certains gnraux et fournisseurs de l'arme franaise, des tueurs
+d'hommes et des larrons. Je dplore la perte de cette race de vieux
+moines qui blanchissaient sur les livres, et qui puisaient les sciences
+humaines au point de n'avoir plus exercer la puissance de leurs
+cerveaux que dans les rves de l'alchimie et de l'astrologie. Ces
+instruments de physique et ce laboratoire m'avaient transport aux temps
+potiques de la vie monacale; maudits soient ce moine bavard avec sa
+politique trange, et M. de Marcellus avec ses sublimes quatrains, qui
+m'ont si brusquement rappel au temps prsent!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ris de tout cela, homme lger, dit l'abb en fronant le sourcil,
+et tu as raison; car notre sicle ne mrite plus qu'ironie et piti.
+Malheur celui qui croit encore quelque chose! Consume-toi dans ton
+cercle de fer, flambeau<a name="page_083" id="page_083"></a> inutile de l'intelligence! Ardeur de la foi,
+rves de grandeurs divines, vous rongerez en vain la poitrine et le
+cerveau du croyant; les hommes sourient et passent indiffrents Ah! je
+ris comme un fou!&mdash;Il me tourna brusquement le dos, et s'enfona d'un
+air chagrin sous un berceau de vigne. J'eus envie de le suivre; sa
+tristesse me faisait peine. Mais je vis passer dans l'eau une dorade qui
+s'lanait sur une seppia, et, curieux de voir la singulire dfense de
+ce pauvre animal informe contre l'agile nageur, je me penchai sur la
+grve. Je vis alors le calamajo, l'<i>encrier</i>, c'est ainsi qu'on appelle
+ici cette espce de seppia, lancer son encre la figure de l'ennemi,
+qui fit une grimace de dgot et s'loigna fort dsappoint. Le calamajo
+fit sa manire quelques gambades agrables sur le sable; mais ce
+divertissement ne fut pas de longue dure. La dorade revint
+tratreusement, et, par derrire, le saisit et l'emporta au fond de
+l'eau avant qu'il et song se servir de son ingnieux stratagme.
+Cette guerre me fit oublier celle du pape avec M. de Lamennais, et je
+restai un quart d'heure me bronzer au soleil, dans la contemplation
+imbcile de quelques brins d'herbes o vivaient en bonne intelligence
+deux ou trois mille coquillages. Cette socit paraissait florissante,
+lorsqu'un goland effront vint, sous mes yeux, la bouleverser d'un coup
+d'aile et presque l'anantir. Rien ne peut donc subsister, pensai-je; et
+je me rappelai les tristes rflexions de l'abb. J'allai le rejoindre;
+mais, ma grande surprise, je le trouvai riant tout de bon et relisant
+d'un air de satisfaction, en se caressant la barbe, des lignes qu'il
+venait d'crire avec le bout d'une ardoise sur le mridien du jardin. Je
+me penchai sur son paule, et je lus des vers vnitiens qu'il venait de
+composer, et dont j'ai essay de faire tant bien que mal la traduction.<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
+
+<p>L'ENNEMI DU PAPE.</p>
+
+<p>Restez en paix, mes frres, et laissez le pape vider ses querelles
+lui-mme. Les foudres de Rome sont teintes, et le feu de la colre
+brle en vain les entrailles des hommes de Dieu. Leur anathme n'est
+plus qu'un son dont le vent se joue comme de l'cume des flots
+grondeurs. L'hrsiarque n'est plus forc d'aller se rfugier dans les
+montagnes, et d'user la plante de ses pieds fuir les vengeances de
+l'glise. La foi est devenue ce que Jsus a voulu qu'elle ft: un espoir
+offert aux mes libres, et non un joug impos par les puissants et les
+riches de la terre. Restez en paix, mes frres, Dieu n'pouse pas les
+querelles du pape.</p>
+
+<p>Imprudents qui voulez les rconcilier, vous ne savez pas le mal que
+vous feriez l'glise si vous touffiez cette voix rebelle! Vous ne
+savez pas que le pape est bien content et bien fier d'avoir un ennemi:
+que ne donnerait-il pas pour en avoir deux, pour qu'un autre Luther
+entrant la foule vers ses pas! Mois le monde est indiffrent dsormais
+aux dbats thologiques; il lit les plaidoyers de l'hrtique, parce
+qu'ils sont beaux; il ne lit pas les jugements du pape, parce qu'ils
+sont catholiques et rien de plus. Lisez-les, mes frres, puisque le pape
+vous les impose; mais priez tout bas pour l'ennemi du pape.</p>
+
+<p>Vous avez bien assez travaill, vous avez bien assez souffert en ce
+monde, vieux dbris du plus ancien peuple de la terre! vos barbes
+blanches sont encore taches du sang de vos frres, et la neige du mont
+Ararat en a t rougie jusqu' la cime, o s'arrta l'arche sainte. Le
+cimeterre turc a ras vos ttes jusqu'aux os, et l'infidle s'est baign
+la cheville dans les pleurs des derniers enfants de Japhet. La mfiance,
+qui plisse parfois vos fronts sereins, est le cachet qu'y a laiss la
+perscution. Mais rassurez-vous, mes frres, et sachez bien qu'il y a
+loin du pouvoir d'un pape romain <a name="page_085" id="page_085"></a> celui du moindre cadi turc d'un
+village de l'Armnie. Restez en paix, et soyez srs que le pape prie
+pour son ennemi, de peur que Dieu ne le lui retire.</p>
+
+<p>Le dluge de sang a cess, votre arche a touch ces grves fertiles; ne
+quittez pas votre le heureuse. Cultivez vos fleurs et cueillez vos
+fruits. Voyez! vos raisins rougissent dj, et les pampres chargs de
+grappes se penchent sur les flots, comme pour boire, dans un jour de
+fatigue. Tout est couleur de rose ici, les lauriers, les marbres, le
+ciel et l'onde. Chaque matin vous saluez le soleil qui sort des
+montagnes de votre patrie, et vous aspirez dans ses rayons la rose de
+vos cimes natales. De quoi voulez-vous inquiter vos mes paisibles?
+Enseignez aux orphelins de vos frres la langue que parlrent les
+premiers hommes, et surtout racontez-leur l'histoire de votre esclavage,
+afin qu'ils gardent la libert que vous avez si chrement paye. Mais ne
+leur parlez pas de l'ennemi du pape; c'est bien inutile, hlas! Quand
+ils seront grands, l'glise sera pacifie, et le successeur de Capellari
+n'aura pas un ennemi au soleil.</p>
+
+<p>Restez donc en paix, mes frres, car Dieu a remis son arc dans les
+nues. Du monde inconnu qui est au del de votre le, un messager vous
+est venu. Vous l'avez pris pour la colombe, tant sa voix tait belle et
+son aspect candide. Mais le pape vous dit que la colombe est un corbeau.
+Dites comme lui, fils de No le prudent! Mais si l'ennemi du pape,
+battu par quelque tempte, revient quelque jour s'asseoir l'abri de
+vos figuiers, passez bien doucement derrire le feuillage, bons pres!
+et courbez vers lui le beau fruit au manteau dchir<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>. Les hirondelles
+de l'Adriatique ne l'iront pas dire Rome. S'il entre dans votre
+chapelle, laissez-le courber son vaste front devant votre madone. C'est
+un Turc qui l'a peinte, et pourtant elle est bien belle et bien<a name="page_086" id="page_086"></a>
+chrtienne. Peut-tre entendra-t-elle la prire de l'hrsiarque. Mais
+si elle le convertit l'glise romaine, gardez-vous bien de vous vanter
+du miracle opr chez vous, frre Hironyme; c'est vous qui, sous peine
+d'excommunication, seriez forc de vous dclarer l'ennemi du pape.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, l'abb, lui dis-je, ne serais-tu pas tent, par hasard, de
+devenir l'ennemi du pape? Ce rle trange ne leurre-t-il pas ton orgueil
+de quelque dangereuse promesse? Mais c'est plus difficile en ce temps-ci
+que d'improviser une satire, prends-y garde. Le rle est grave, et il ne
+suffit pas d'tre un prtre loquent; il faut tre un grand caractre
+pour lever l'tendard de la rvolte dans le concile. Respecte
+silencieusement l'habit que tu portes, moins que tu ne te sentes aussi
+marqu du sceau fatal d'une grande destine.</p>
+
+<p>L'abb, sans s'apercevoir de la fatuit de sa rponse, et s'abandonnant
+navement une douloureuse proccupation, dit en secouant la tte:&mdash;Il
+et mieux valu cent fois tre un gratteur de guitare la toilette des
+Cydalises, passer sa vie rire et faire des bouts-rims, que de
+souffrir le poids des rflexions qui s'obstinent creuser cette pauvre
+tte. O Lamennais! o tes-vous? O Capellari! que faites-vous? De cette
+soutane noire, linceul de nos gloires passes, ne sortira-t-il qu'un
+seul homme? tous ceux qui s'y ensevelissent descendront-ils sans honneur
+dans l'oubli du tombeau?</p>
+
+<p>&mdash;O mon cher abb, lui dis-je en pressant sa main, prends garde ce qui
+se passe en toi! prends garde au dmon de l'orgueil! Efface tes vers,
+voici venir Hironyme; laisse ce moine sa tranquille prudence et son
+obscur bonheur. N'veille pas en lui le serpent cach; qui sait s'il n'a
+pas song bien des fois, lui aussi, tre un homme? Laisse faire la
+reine du monde nouveau, l'intelligence, qui approche pas de gant, et
+qui fera de nous ce que je sais bien, sans ton secours ni le mien.<a name="page_087" id="page_087"></a></p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Quand nous repassmes devant l'le des Fous, Beppa se plaignit qu'on lui
+ft faire deux fois cette route.&mdash;Je dteste leurs cris, dit-elle; cela
+me rend malade, et ma souffrance n'adoucit point la leur.&mdash;Ils ne crient
+pas toujours, lui dis-je en lui montrant le vieillard que nous avions vu
+deux heures auparavant. Il tait toujours la mme place et dans la
+mme attitude. Sa figure tait ple et morne comme nous l'avions
+laisse, et il contemplait encore les flots.&mdash;C'est bien pis que s'il
+criait, dit Beppa. Mon Dieu! quelle effrayante figure! quel calme
+dsespoir! A quoi songe-t-il et que regarde-t-il? Que se passe-t-il dans
+cette tte chauve qui ne sent pas les rayons du soleil? Ils sont lourds
+comme du plomb, et il les supporte depuis deux heures!&mdash;Et peut-tre les
+supporte-t-il ainsi tous les jours, dit le docteur. J'en ai connu un qui
+se croyait un aigle, et qui s'est tellement obstin regarder le
+soleil, qu'il en est devenu aveugle. Quand il eut perdu la vue, sa
+fantaisie n'en fut que plus opinitre. Il croyait en contempler encore
+le disque lumineux, et prtendait, au milieu des tnbres de la nuit,
+voir sa chambre inonde d'une clart blouissante.&mdash;Plaise Dieu, dit
+Beppa, que celui-ci ait quelque manie stupide de ce genre! il ne
+souffrirait pas. Mais je crains bien qu' cette heure il ne soit pas
+fou, et qu'il sache seulement qu'il est captif. Comme il regarde
+l'horizon! Pauvre homme! tu n'iras jamais jusqu' cette premire lame de
+l'Adriatique, et il y a peut-tre dans ton cerveau un volcan qui
+voudrait te lancer au bout du monde.&mdash;Il ne s'en est peut-tre pas fallu
+l'paisseur d'un cheveu sous son crne, dit le docteur, qu'il ne ft un
+homme de gnie et qu'il ne remplt l'univers de son nom. Peut-tre y
+a-t-il des instants o il le sent, et o il s'aperoit qu'il faut mourir
+ l'hpital des fous!&mdash;Voguons, voguons, dit Beppa; voici le front de
+l'abb qui se plisse. . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>La lune montait dans le ciel, quand, aprs avoir dn longuement,<a name="page_088" id="page_088"></a> et
+longuement caus dans un caf, nous arrivmes la Piazzetta.&mdash;Ce fils
+de chien dont la mre tait une vache ne se drangera pas, grommela
+Catullo, qui avait le vin misanthrope, ce soir-l.&mdash;A qui s'adresse
+cette apostrophe gnalogique? dit le docteur. En se retournant il vit
+un Turc qui avait t ses babouches et une partie de son vtement, et
+qui s'tait agenouill sur la dernire marche du traguet, si prs de
+l'eau qu'il mouillait sa barbe et son turban chacune des nombreuses
+invocations qu'il adressait la lune.&mdash;Ah! ah! dit le docteur, ce
+monsieur a choisi un trange prie-Dieu; l'heure l'aura surpris au moment
+o il appelait une gondole; il aura t forc de se jeter le visage
+contre terre en entendant sonner le coup de sa prire.&mdash;Ce n'est pas
+cela, dit l'abb; il s'est mis l pour que personne ne pt passer devant
+lui et ne vnt traverser son oraison; son culte lui commande de
+recommencer autant de fois qu'il passe de gens entre lui et la lune.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il mit sa canne en travers des jambes de Catullo, qui
+voulait poser brutalement le pied sur la rive et repousser le Turc pour
+nous faire aborder.&mdash;Laisse-le, dit l'abb; celui-l aussi est un
+croyant.&mdash;Et comment voulez-vous faire, dit le gondolier, si cet animal
+sans baptme ne se drange pas?</p>
+
+<p>En effet, le traguet tant bord de deux petites rampes de bois, nous ne
+pouvions aborder sans traverser quelque peu l'oraison du musulman.&mdash;Eh
+bien! dit l'abb, nous attendrons qu'il ait fini: assieds-toi, et ne dis
+mot.&mdash;Catullo alla s'asseoir sur sa poupe en secouant la tte; il tait
+facile de voir qu'il n'approuvait en rien les principes de
+l'abb.&mdash;Qu'importe, dit celui-ci en se tournant vers nous, que la
+madone s'appelle Marie ou Phingari? La vierge mre de la Divinit, c'est
+toujours la mme pense allgorique; c'est la foi qui donne naissance
+tous les cultes et toutes les vertus.&mdash;Vous tes bien hrtique, ce
+soir, monsieur l'abb, dit<a name="page_089" id="page_089"></a> Beppa; pour moi je n'aime pas les Turcs, non
+parce qu'ils adorent la lune, mais parce qu'ils tiennent les femmes dans
+l'esclavage.&mdash;Sans compter qu'ils coupent la tte leurs esclaves, dit
+Catullo d'un air indign.&mdash;Mon oncle, dit le docteur, a t tmoin d'un
+fait que cette prire turque me rappelle. Un jour, il y a environ
+cinquante ans, un musulman fut surpris ainsi par l'heure de la prire,
+comme il se trouvait sur la rive des Esclavons. Il s'arrta au beau
+milieu des quais, et commena, aprs avoir t ses babouches, les
+dvotions d'usage. Une troupe de polissons qui voyait apparemment ce
+spectacle pour la premire fois, se prit rire, l'entourant avec
+curiosit, et rptant ironiquement ses gnuflexions et le mouvement de
+ses lvres. Le Turc continua sa prire sans paratre s'apercevoir de
+cette raillerie. Les polissons, encourags, redoublrent de singeries,
+et peu peu s'enhardirent jusqu' ramasser des cailloux et les lui
+jeter au visage. Le croyant resta impassible; sa figure ne trahit pas la
+moindre altration, et il n'omit pas une parole de son oraison. Mais,
+quand elle fut finie, il se releva, prit par le cou le premier petit
+malheureux qui lui tomba sous la main, et lui plongea son kandjar dans
+la gorge avec la mme tranquillit que si c'et t un poulet; puis il
+se retira, sans dire une seule parole, laissant le cadavre ensanglant
+la place o sa prire avait t profane. Le snat dlibra sur ce
+meurtre, et il fut dcid que le Turc avait exerc une vengeance
+lgitime. Il ne fut fait aucune poursuite contre lui.</p>
+
+<p>Ce rcit, que Catullo couta, la tte penche et l'oreille basse, parut
+lui inspirer un profond respect pour l'idoltre; car, quand celui-ci eut
+fini de prier, non-seulement il attendit patiemment qu'il et remis son
+dolman, mais encore il lui prsenta ses babouches. Le Turc ne fit pas un
+geste de remercment, ne parut pas s'apercevoir de notre politesse, et
+alla rejoindre ses compagnons, qui fumaient autour de la colonne de
+Saint-Thodore.&mdash;Ceux-l sont des muscadins, dit l'abb lorsque nous
+passmes auprs d'eux.<a name="page_090" id="page_090"></a> Ils n'ont pas fait leur prire. Ce sont des
+ngociants tablis Venise, et que l'air de notre civilisation a
+corrompus. Ils boivent du vin, renient le prophte, ne vont point la
+mosque, et ne se dchaussent point pour saluer Phingari; mais ils n'en
+valent pas mieux, car ils ne croient rien, et ils ont perdu toute la
+potique navet de leur idoltrie, sans ouvrir leur me la vrit
+austre de l'vangile. Cependant ils sont encore honntes parce qu'ils
+sont Turcs, et qu'un Turc ne peut pas tre fripon.</p>
+
+<p>Aprs nous tre spars pour prendre quelques heures de repos, nous nous
+retrouvmes la fte ou <i>sagra</i> du Rdempteur. Chaque paroisse de
+Venise clbre magnifiquement sa fte patronale l'envi l'une de
+l'autre; toute la ville se porte aux dvotions et aux rjouissances qui
+ont lieu cette occasion. L'le de la Giudecca, dans laquelle est
+situe l'glise du Rdempteur, tant une des plus riches paroisses,
+offre une des plus belles ftes. On dcore le portail d'une immense
+guirlande de fleurs et de fruits; un pont de bateaux est construit sur
+le canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer en cet endroit;
+tout le quai se couvre de boutiques de ptissiers, de tentes pour le
+caf, et de ces cuisines de bivouac appeles <i>frittole</i>, o les
+marmitons s'agitent comme de grotesques dmons, au milieu de la flamme
+et des tourbillons de fume d'une graisse bouillante, dont l'cret doit
+prendre la gorge ceux qui passent en mer trois lieues de la cte. Le
+gouvernement autrichien dfend la danse en plein air, ce qui nuirait
+beaucoup la gaiet de la fte chez tout autre peuple; par bonheur, les
+Vnitiens ont dans le caractre un immense fonds de joie; leur pch
+capital est la gourmandise, mais une gourmandise babillarde et vive, qui
+n'a rien de commun avec la pesante digestion des Anglais et des
+Allemands; les vins muscats de l'Istrie six sous la bouteille
+procurent une ivresse expansive et factieuse.</p>
+
+<p>Toutes ces boutiques de comestibles sont ornes de feuillage,<a name="page_091" id="page_091"></a> de
+banderoles, de ballons en papier de couleur qui servent de lanternes;
+toutes les barques en sont ornes, et celles des riches sont dcores
+avec un got remarquable. Ces lanternes de papier prennent toutes les
+formes: ici ce sont des glands qui tombent en festons lumineux autour
+d'un baldaquin d'toffes barioles; l ce sont des vases d'albtre de
+forme antique, rangs autour d'un dais de mousseline blanche dont les
+rideaux transparents enveloppent les convives; car on soupe dans ces
+barques, et l'on voit, travers la gaze, briller l'argenterie et les
+bougies mles aux fleurs et aux cristaux. Quelques jeunes gens habills
+en femmes entr'ouvrent les courtines et dbitent des impertinences aux
+passants. A la proue s'lve une grande lanterne qui a la figure d'un
+trpied, d'un dragon ou d'un vase trusque, dans laquelle un gondolier,
+bizarrement vtu; jette chaque instant une poudre qui jaillit en
+flammes rouges et en tincelles bleues.</p>
+
+<p>Toutes ces barques, toutes ces lumires qui se rflchissent dans l'eau,
+qui se pressent, et qui courent dans tous les sens le long des
+illuminations de la rive, sont d'un effet magique. La plus simple
+gondole o soupe bruyamment une famille de pcheurs est belle avec ses
+quatre fanaux qui se balancent sur les ttes avines, avec sa lanterne
+de la proue, qui, suspendue une lance plus leve que les autres,
+flotte, agite par le vent, comme un fruit d'or port par les ondes. Les
+jeunes garons rament et mangent alternativement; le pre de famille
+parle latin au dessert,&mdash;le latin des gondoliers, qui est un recueil de
+jeux de mots et de prtendues traductions patoises, quelquefois
+plaisantes et toujours grotesques;&mdash;les enfants dorment, les chiens
+aboient et se provoquent en passant.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a encore de beau et de vraiment rpublicain dans les m&oelig;urs
+de Venise, c'est l'absence d'tiquette et la bonhomie des grands
+seigneurs. Nulle part peut-tre il n'y a des distinctions aussi marques
+entre les classes de la socit,<a name="page_092" id="page_092"></a> et nulle part elles ne s'effacent de
+meilleure foi. On reconnat un noble au fond de sa gondole, rien qu' sa
+manire de hausser et de baisser la glace. Un agioteur juif aura beau
+imiter scrupuleusement l'lgance d'un dandy, on ne le confondra jamais
+avec le plus simplement vtu des descendants d'une antique famille; et
+un gondolier de place, quoi qu'il fasse, n'aura jamais, dans sa manire
+de ramer, l'allure la fois lgante et majestueuse de ceux qu'on
+appelle gondoliers de palais. Mais il n'est pas une fte publique qui ne
+runisse tous les rangs sans distinction, sans privilges et sans
+antipathie. Le peuple, qui se moque de tout, se moque des disgrces de
+la noblesse, et, au carnaval, l'un de ses dguisements favoris consiste
+ s'affubler d'une perruque immense, d'un habit ridicule, et s'en
+aller par les rues, l'pe au ct, avec des bas crotts et des souliers
+percs, offrant sa protection, ses richesses et son palais tous les
+passants. Cette mascarade s'appelle l'<i>illustrissimo</i>. Elle est devenue
+classique comme Polichinelle, Arighella, Giacometto et Pantalon. Mais,
+en dpit de cette cruelle drision, le peuple aime encore ses vieux
+nobles, ces hommes des derniers temps de la rpublique, qui furent si
+riches, si prodigues et si dupes, si magnifiques et si vains, si borns
+et si bons; ces hommes qui choisirent pour leur dernier doge Manin,
+lequel se mit pleurer comme un enfant quand on lui dit que Napolon
+s'approchait, et qui lui envoya les clefs de Venise, au moment o le
+conqurant s'en retournait, la jugeant imprenable.</p>
+
+<p>Ils ont toujours t affables et paternels avec le peuple, et ne fuient
+jamais sa grosse joie, parce qu' Venise elle n'est vraiment pas
+repoussante comme ailleurs, et que ce peuple a de l'esprit jusque dans
+la grossiret; le peuple rpond cette confiance, et il n'y a pas
+d'exemple qu'un noble ait t insult dans une taverne ou dans la
+confusion d'une rgate. Tout va ple-mle. Les uns rient de la gravit
+des autres, ceux-ci s'amusent de l'extravagance de ceux-l. La gondole<a name="page_093" id="page_093"></a>
+ferme du vieux noble, la barque resplendissante du banquier ou du
+ngociant, et le bateau brut du marchand de lgumes, soupent et voguent
+ensemble sur le canal, se heurtent, se poussent, et l'orchestre du riche
+se mle aux rauques chansons du pauvre. Quelquefois le riche fait taire
+ses musiciens pour s'gayer des refrains graveleux du bateau;
+quelquefois le bateau fait silence et suit la gondole pour couter la
+musique du riche.</p>
+
+<p>Cette bonne intelligence se retrouve partout; l'absence de chevaux et de
+voitures dans les rues, et la ncessit pour tous d'aller sur l'eau,
+contribuent beaucoup l'galit des manires. Personne ne crotte et
+n'crase son semblable. Il n'y a point l l'humiliation de passer pied
+auprs d'un carrosse; nul n'est forc de se dranger pour un autre, et
+tous consentent se faire place. Au caf, tout le monde est assis
+dehors. Le climat l'ordonne, et ce ne sont pas les grands, mais les
+frileux, qui restent au dedans. Un pcheur de Chioggia appuie ses coudes
+dguenills la mme table qu'un grand seigneur. Il y a bien des cafs
+de prdilection pour les lgants, pour les artistes, pour les nobles:
+chacun aime trouver l sa socit de tous les soirs; mais dans
+l'occasion (que la chaleur rend frquente) on entre dans la premire
+taverne venue, et personne ne songe critiquer ou mme remarquer une
+femme de bon ton, assise dans un cabaret pour boire une <i>semata</i> ou pour
+manger du poisson frais.</p>
+
+<p>Les Vnitiennes sont coquettes et amoureuses de parure. La richesse de
+leurs toilettes fait un singulier contraste avec le <i>sans-faon</i> de
+leurs habitudes. Est-ce cette simplicit seigneuriale qu'il faut
+attribuer la manire hardie dont les hommes du peuple les regardent? Un
+cocher de fiacre Paris n'est pas un homme pour la femme qui monte dans
+sa voiture. Ici un gondolier regarde la jambe de toute femme qui sort de
+sa gondole. La sentence de La Bruyre: <i>Un jardinier n'est un homme
+qu'aux yeux d'une religieuse<a name="page_094" id="page_094"></a></i>, serait un mon-sens Venise. Beppa n'a
+certes pas une figure agaante ni des manires ventes. L'autre jour,
+comme nous passions auprs d'une barque pleine de manants, l'un d'eux,
+qui rcitait, c'est--dire qui corchait une strophe de Tasse,
+s'interrompit pour la montrer ses compagnons en s'criant: Voici la
+belle Herminie!</p>
+
+<p>L'ostentation des anciens nobles est encore dans le caractre de la
+population; l'usage de la <i>sagra</i> en offre une preuve: chaque anne, le
+paroissial et son chapitre dlibrent et choisissent un ordonnateur pour
+la fte patronale, peu prs comme on choisit une quteuse dans une
+paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d'appliquer le
+produit annuel des aumnes et des offrandes la dcoration de l'glise,
+ l'illumination, et la musique du ch&oelig;ur; on prend ordinairement le
+plus gnreux et le plus riche. Dvot ou non, il met toujours son
+ambition surpasser son prdcesseur en magnificence; et si le revenu
+de la paroisse ne lui suffit pas, il contribue de sa bourse aux frais de
+la fte. Aussi le peuple s'amuse beaucoup; les prtres sont satisfaits,
+et distribuent pleines mains les absolutions et les indulgences
+l'ordonnateur, sa famille et ses serviteurs. Il y a quelques jours,
+un simple particulier n'a pas dpens moins de quinze mille francs pour
+une messe.</p>
+
+<p>A deux heures du matin, comme nous n'avions pas pris de vivres dans la
+gondole, parce qu'aprs tout, c'est la plus incommode manire de manger
+qu'il y ait au monde, nous rentrmes dans la ville, et nous allmes
+souper au restaurant de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons
+de papier suspendus la treille. Nous allmes nous asseoir au fond du
+jardin, et l'abb nous fit servir des soles accommodes avec du raisin
+de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa
+s'animrent si bien la tte et les entrailles avec le vin de Bragance et
+les macarons au girofle, qu'ils ne voulurent jamais nous permettre de
+retourner chez nous. Il fallut aller voir le lever du soleil l'le de
+Torcello. Catullo,<a name="page_095" id="page_095"></a> tant demi ivre et incapable de ramer seul un
+quart du chemin, nous proposa d'aller chercher ses compres Csar et
+Gambierazi: l'un qui fut fait nicoloto le mois dernier, en jurant sur le
+crucifix haine ternelle aux Castellans; l'autre qui remplit avec
+Catullo le rle de grand prtre, en versant l'encre de seppia sur la
+tte du nophyte et en dictant la formule du serment. En expiation de
+ces crmonies paennes et rpublicaines, ils furent mis tous trois en
+prison avec une vingtaine d'assistants; je crois t'avoir racont cela
+dans une de mes lettres. J'tais impatient de voir ces gondoliers
+illustres. Mais, hlas! que les hommes clbres dmentent souvent d'une
+manire fcheuse l'ide que nous nous en formons! Csar, le nophyte,
+est bossu, et Gambierazi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir.
+Le plus agrable des trois est encore Catullo, qui ne boite que d'une
+jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron:&mdash;Je
+l'ai vu, il tait boiteux.&mdash;Hlas! hlas! le divin pote Catulle tait
+Vnte; qui sait si l'ivrogne clopp qui conduit notre gondole ne
+descend pas de lui en droite ligne?</p>
+
+<p>Ces trois monstres, l'aide de la voile et du vent, nous conduisirent
+trs-vite Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonmes
+gaiement dans les sentiers verts de cette belle le.</p>
+
+<p>Torcello est, de tous les lots des lagunes o vinrent se rfugier les
+habitants de la Vntie lors de l'irruption des barbares en Italie,
+celui qui conserve le plus de traces de cette poque d'migration et de
+terreur. L'glise et une fabrique en ruine sont les vestiges de la ville
+que ces rfugis y construisirent. L'glise, par sa construction
+irrgulire et le mlange de richesses antiques et de matriaux
+grossiers qui la composent, atteste la prcipitation avec laquelle elle
+fut btie. On y employa les dbris d'un temple d'Aquile, soustraits
+la ruine de cette capitale des provinces vntes. La nef a encore la
+forme circulaire d'un temple paen, et de prcieuses colonnes d'un
+marbre africain<a name="page_096" id="page_096"></a> sculpt en Grce soutiennent le toit de briques charg
+de ronces qui s'chappent en festons et s'ouvrent un chemin dans les
+crevasses des corniches. La coupole et la partie intrieure du portique
+sont couvertes de mosaques excutes par des artistes grecs. Ces
+mosaques, qui datent du onzime sicle, sont hideuses de dessin comme
+toutes celles de cette poque de dcadence, mais remarquables de
+solidit. C'est de Venise que l'art de la mosaque s'est rpandu dans
+toute l'Italie, et ces fonds d'or qui donnent un si grand relief aux
+figures, et se conservent si intacts et si brillants sous la poussire
+des sicles, sont forms de petites plaques de verre dor que l'on
+fabriquait Murano, le voisine de celle-ci. Peu peu l'art du dessin,
+perdu en Grce et retrouv en Italie, s'appliqua rectifier la
+mosaque, et les dernires qui furent excutes dans l'glise de
+Saint-Marc, par les frres Zuccati, avaient t dessines par Titien.</p>
+
+<p>L'abb voulut nous persuader que les madones en mosaque du onzime
+sicle avaient un caractre austre et grandiose, o le sentiment de la
+foi parlait plus haut que la grce potique des beaux temps de la
+peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures du type
+grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque
+chose de ferme et d'imposant comme les prceptes de la foi nouvelle.
+L'abb en revint sa fantaisie, tant soit peu paenne, de faire de la
+Vierge une allgorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les
+diverses expressions que ces figures rvres reurent des grands
+artistes, et nous montrer, dans chacun de leurs types favoris, un reflet
+de leur me. Titien avait, selon lui, rvl sa foi robuste et
+tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une
+attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nue d'or
+s'entr'ouvre, et que Jhovah s'avance pour la recevoir.</p>
+
+<p>Raphal et Corrge, amants et potes, avaient rpandu sur le front de
+leurs vierges une douceur plus mlancolique<a name="page_097" id="page_097"></a> et une plus humaine
+tendresse pour la Divinit; ce n'est pas le ciel seul qu'elles
+contemplent, c'est Jsus, Dieu d'amour et de pardon, qu'elles caressent
+saintement.</p>
+
+<p>Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aims de Beppa, avaient
+confi au sourire de leurs <i>madonnettes</i> la nave jeunesse de leurs
+c&oelig;urs.&mdash;O Giambellino! s'cria Beppa, que je t'aurais aim! que je me
+serais plu a tes purilits charmantes! comme j'aurais soign ton
+chardonneret bien-aim! comme j'aurais cout dans mes rves la viole et
+la mandoline de tes petits anges voils de leurs longues ailes, souples,
+mlodieux et mignons comme des msanges! Que j'aurais respir avec
+dlices ces fleurs que ta main a ravies l'den, et que firent clore
+les pleurs d've et de Marie! Comme j'aurais frmi en baisant le lger
+feuillage qui flotte sur les cheveux d'or de tes ples chrubins! Comme
+j'aurais timidement contempl tes vierges adolescentes, si pures et si
+saintes que le regard humain craint de les profaner! J'aurais conserv
+mon me sereine afin de leur ressembler.&mdash;Tu leur ressembles, Beppa!
+s'cria l'abb avec un regard qu'il lana sur elle comme un clair. Mais
+il reporta aussitt sa vue sur la grande et sombre madone grecque,
+emblme de souffrance et d'nergie, qui se dressait au-dessus de nos
+ttes.&mdash;O foi triste et sublime! dit-il en touffant un soupir. Le
+visage de cet honnte jeune homme exprima la satisfaction d'un
+douloureux triomphe, et le sourire d'amertume que l'indignation
+gnreuse ramne si souvent sur ses lvres s'effaa pour tout le jour.
+Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu'on m'ordonne de
+vaincre et de macrer l'imagination rebelle, d'enfoncer dans mon c&oelig;ur
+les sept dards qui percent le sein de Marie; qu'on me donne souffrir,
+c'est bien. Ce qui tue, c'est l'inaction, c'est de sentir tout son tre
+inutile, toute sa force perdue; c'est de n'avoir rien combattre, rien
+ immoler. Je ne serais pas surpris que l'abb se laisst aller parfois
+ caresser des penses dangereuses,<a name="page_098" id="page_098"></a> des sentiments funestes, afin
+d'avoir la joie d'en triompher.</p>
+
+<p>Le docteur alla s'endormir au milieu des orties, sur la chaise curule en
+pierre qui servit, dit-on, jadis aux prteurs romains chargs de
+percevoir l'impt sur les pcheurs des lagunes. La tradition populaire
+gratifie cette chaise du nom de trne d'Attila, bien que le conqurant
+barbare, ayant fait une vaine tentative d'invasion sur ces les, et
+ayant vu ses vaisseaux chouer, l'heure de la mare descendante, sur
+les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se ft
+retir, abandonnant mme la chtive conqute de la pninsule de
+Chioggia. Jules resta examiner les tranges contrevents de l'glise,
+forms, comme dans les temples orientaux, d'une grande pierre plate
+tournant sur un pivot et sur des gonds. L'abb alla faire visite son
+confrre de Torcello, dont le blanc prieur, perdu dans les rameaux des
+jardins, faisait envie la romanesque Beppa. J'allai seul, rvant et
+ramassant des fleurs pour elle, travers les tranes de Torcello, plus
+belles, hlas! que celles de ma Valle Noire. Une profusion de liserons
+clatants grimpait le long des haies, et formait souvent au-dessus du
+sentier des berceaux plus riches et plus lgants que si la main de
+l'homme s'en ft mle. Huit ou dix maisons, vingt peut-tre,
+dissmines au milieu des vergers, renferment toute la population de
+l'le. Tous les habitants taient dj partis pour la pche. Un silence
+inconcevable rgnait sur cette nature si prodigue, que l'homme s'en
+occupe peine, et y reoit en pur don ce que chez nous il achte au
+prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs tendu
+sous mes pieds, et, peu habitus sans doute aux tracasseries des enfants
+ou des entomologistes, venaient se reposer jusque sur le bouquet que
+j'avais la main. Torcello est un dsert cultiv. Au travers des
+taillis d'osier et des buissons d'althra courent des ruisseaux d'eau
+marine, o le ptrel et la sarcelle se promnent voluptueusement. et
+l un chapiteau de marbre,<a name="page_099" id="page_099"></a> un fragment de sculpture du Bas-Empire, une
+belle croix grecque brise, percent dans les hautes herbes. L'ternelle
+jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L'air tait
+embaum, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux
+du matin. J'avais sur la tte le plus beau ciel du monde, deux pas de
+moi les meilleure amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour
+rsumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue
+gnrale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au
+lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis
+apparatre des champs aplanis, des arbres souffrants, des buissons
+poudreux, un ciel gris, une vgtation maigre, obstinment tourmente
+par le soc et la pioche, des masures hideuses, des palais ridicules, la
+France en un mot.&mdash;Ah! tu m'appelles donc! lui dis-je. Je sentis un
+trange mouvement de dsir et de rpugnance. O patrie! nom mystrieux
+qui je n'ai jamais pens, et qui ne m'offres encore qu'un sens
+impntrable! le souvenir des douleurs passes que tu voques est-il
+donc plus doux que le sentiment prsent de la joie? Pourrais-je
+t'oublier si je voulais? et d'o vient que je ne le veux pas?</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br />
+
+A JULES NRAUD</h2>
+
+<p class="r">Nohant, septembre 1834.<br />
+</p>
+
+<p>Combien j'ai te remercier, mon vieil ami, d'tre venu me voir tout de
+suite! Je n'esprais pas ce bonheur, et je vois que, ta position n'ayant
+pas chang, c'est une grande preuve d'amiti que m'as donne. J'ai pass
+une journe<a name="page_100" id="page_100"></a> heureuse, mon brave Malgache, auprs de toi, au milieu de
+mes enfants et de mes amis. J'ai ri de bien bon c&oelig;ur de nos anciennes
+folies; j'ai renouvel nos combats espigles; je me suis diverti de tes
+calembours. J'ai retrouv, aprs deux ans d'absence (qui renferment pour
+moi deux sicles), toute cette ancienne vie avec un plaisir d'enfant,
+avec une joie de vieillard. Eh bien! mon pauvre ami, tout cela est entr
+une journe entire dans ce c&oelig;ur us et dsol; tout cela l'a fait
+bondir de joie, mais ne l'a ni guri ni rajeuni; c'est un mort que le
+galvanisme a fait tressaillir, et qui retombe plus mort qu'auparavant.
+J'ai le spleen, j'ai le dsespoir dans l'me, Malgache. Je me suis dit
+tout ce que je pouvais et devais me dire, j'ai essay de me rattacher
+tout; je ne puis pas vivre, je ne le puis pas. Je viens dire adieu mon
+pays, mes amis. Le monde ne saura pas ce que j'ai souffert, ce que
+j'ai tent avant d'en venir l. J'essaierais en vain de te faire
+comprendre mon me et ma vie: ne me parle pas de cela; reois mon adieu,
+et ne me dis rien; ce serait inutile. Viens me voir quelquefois pendant
+mon sjour ici et parler du pass avec moi. J'aurai quelques services
+te demander: tu en accepteras l'ennui comme une preuve de confiance.
+Pense moi, et si j'ai un tombeau quelque part o tu passes un jour,
+arrte-toi pour y laisser tomber quelques larmes? Oh! prie pour celui
+qui, seul peut-tre, a bien connu et bien jug ton c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="r">Lundi soir.<br />
+</p>
+
+<p>Merci, mon bon vieux Malgache, merci de ta lettre; aucun remde ne peut
+tre plus efficace que ces paroles d'amiti et cette douce compassion
+dont mon orgueil ne saurait souffrir. Tu ne sais des malheurs de ma vie
+qu'une bien faible partie. Si le sort nous runit quelques heures, je te
+les dirai; mais l'important, ce n'est pas que tu les saches, c'est que
+ton affection les adoucisse. Va, le raisonnement,<a name="page_101" id="page_101"></a> les reprsentations,
+les rprimandes, ne font qu'aigrir le c&oelig;ur de ceux qui souffrent, et
+une poigne de main bien cordiale est la plus loquente des
+consolations. Il se peut que j'aie le c&oelig;ur fatigu, l'esprit abus
+par une vie aventureuse et des ides faussas; mais j'en meurs, vois-tu,
+et il ne s'agit plus pour ceux qui m'aiment que de me conduire doucement
+ ma tombe. Otez-moi les dernires pines du chemin, ou du moins semez
+quelques fleurs autour de ma fosse, et faites entendre mon oreille les
+douces paroles du regret et de la piti. Non, je ne rougis pas de la
+vtre, mes amis! et de la tienne surtout, vieux dbris qui as surnag
+sur les orages de la vie, et qui en connais les soucis rongeurs et les
+fatigues accablantes. Je suis un malade qu'il faut plaindre et non
+contrarier. Si vous ne me gurissez pas, du moins vous me rendrez la
+souffrance moins rude et la mort moins laide. Me prserve le ciel de
+mpriser votre amiti et de la compter pour peu de chose! Mais sais-tu
+quels maux contre-balancent ces biens-l? Sais-tu ce que certains
+bonheurs ont inspir d'exigences mon me, ce que certains malheurs lui
+ont impos de mfiance et de dcouragement? Et puis vous tes forts,
+vous autres. Moi, j'ai de l'nergie, et non de la force. Tu me dis que
+l'<i>instinct</i> me retiendra auprs de mes enfants: tu as raison peut-tre;
+c'est le mot le plus vrai que j'aie entendu. Cet instinct, je le sens si
+profondment que je l'ai maudit comme une chane indestructible; souvent
+aussi je l'ai bni en pressant sur mon c&oelig;ur ces deux petites
+cratures innocentes de tous mes maux. cris-moi souvent, mon ami; sois
+dlicat et ingnieux me dire ce qui peut me faire du bien, m'viter
+les leons trop dures. Hlas! mon propre esprit est plus svre que tu
+ne le serais, et c'est la rude clairvoyance qui me pousse au dsespoir.
+Que ton c&oelig;ur, qui est bon et grand, quoi qu'on en dise et quoi qu'on
+en pense, t'inspire l'art de me gurir. Je suis venu chercher ici ce qui
+me fuyait ailleurs. Les pdagogues abondent partout,<a name="page_102" id="page_102"></a> l'amiti est rare
+et prudente: elle se tire bien mieux d'affaire avec un reproche ou une
+raillerie qu'avec une larme et un baiser. Oh! que la tienne soit
+gnreuse et douce! Rpte-moi que ton affection m'a suivi partout, et
+qu'aux heures de dcouragement, o je me croyais seul dans l'univers, il
+y avait un c&oelig;ur qui priait pour moi et qui m'envoyait son ange
+gardien pour me ranimer.</p>
+
+<p class="r">Mercredi soir.<br />
+</p>
+
+<p>crivons-nous tous les jours, je t'en prie; je sens que l'amiti seule
+peut me sauver.</p>
+
+<p>Je n'en suis pas esprer de pouvoir vivre. Je borne pour le moment mon
+ambition mourir calme et ne pas tre forc de blasphmer ma
+dernire heure, comme cet homme innocent que l'on guillotina dans notre
+ville il y a quatre ou cinq ans, et qui s'cria sur l'chafaud: <i>Ah! il
+n'y a pas de Dieu!</i>&mdash;Tu es religieux, toi, Malgache; moi aussi, je
+crois. Mais j'ignore si je dois esprer quelque chose de mieux que les
+fatigues et les souffrances de cette vie. Que penses-tu de
+l'autre?&mdash;Voil ce qui m'arrte. Il m'est bien prouv que je n'arriverai
+a rien dans celle-ci, et il n'y a pas d'espoir pour moi sur la terre.
+Mais trouverai-je le repos aprs ces trente ans de travail? La nouvelle
+destine o j'entrerai sera-t-elle une destine calme et supportable?
+Ah! si Dieu est bon, il donnera au moins mon me un an de repos; qui
+sait ce que c'est que le repos et quel renouvellement cela doit oprer
+dans une intelligence! Hlas! si je pouvais me reposer ici auprs de
+toi, au milieu de mes amis, dans mon pays, sous le toit o j'ai t
+lev, o j'ai pass tant de jours sereins! Mais la vie de l'homme
+commence par o elle devrait finir. Dans ses premiers ans il lui est
+accord un bonheur et un calme dont il ne jouit que plus tard par le
+souvenir; car, avant d'avoir souffert et travaill, avant d'avoir subi
+les ans de la virilit, il ne sait pas<a name="page_103" id="page_103"></a> le prix de ses jours
+d'enfance.&mdash;A ton dire, mon ami, il arriverait pour l'homme sage et fort
+un temps o ce repos peut s'acqurir par la rflexion et la volont. Oh!
+sois sincre, je t'en prie, et oublie le rle de consolateur que ton
+amiti t'impose avec moi. Ne me trompe pas dans l'espoir de me gurir;
+car plus tu ferais refleurir sous mes pas d'esprances dcevantes, plus
+je ressentirais de colre et de douleur en les perdant. Dis-moi la
+vrit, es-tu heureux?&mdash;Non, ceci est une sotte question, et le
+<i>bonheur</i> est un mot ridicule, qui ne reprsente qu'une ide vague comme
+un rve. Mais supportes-tu la vie de bon c&oelig;ur? La regretterais-tu si
+demain Dieu t'en dlivrait? Pleurerais-tu autre chose que tes enfants?
+Car cette affection d'<i>instinct</i>, comme tu dis fort bien, est la seule
+que la rflexion dsesprante ne puisse branler.&mdash;Dis-moi, oh! dis-moi
+ce qui se passe en moi depuis dix ans et plus; ce dgot de tout, cet
+ennui dvorant, qui succde mes plus vives jouissances, et qui de plus
+en plus me gagne et m'crase, est-ce une maladie de mon cerveau, ou
+est-ce un rsultat de ma destine? Ai-je horriblement raison de dtester
+la vie? ai-je criminellement tort de ne pas l'accepter? Mettons de ct
+les questions sociales, supposons mme que nous n'ayons pas d'enfants,
+et que nous ayons subi tous deux la mme dose de malheur et de fatigue.
+Crois-tu que, par suite de la diversit de nos organisations, nous nous
+retrouverions l'un et l'autre o nous en sommes, toi rconcili avec la
+vie, moi plus las et plus dsespr que jamais? Y a-t-il donc en vous
+autres une facult qui me manque? Suis-je plus mal partag que vous, et
+Dieu m'a-t-il refus cet instinctif amour de la vie qu'il a donn
+toutes les cratures pour la conservation des espces? Je vois ma mre:
+elle a souffert matriellement plus que moi, son histoire est une des
+plus orageuses et des plus funestes que j'aie entendu raconter; sa force
+naturelle l'a sauve de tout; son insouciance, sa gaiet, ont surnag
+dans tous ses naufrages. A soixante ans elle est encore belle et<a name="page_104" id="page_104"></a> jeune,
+et chaque soir en s'endormant elle prie Dieu de lui conserver la vie.
+Ah! mon Dieu, mon Dieu! c'est donc bien bon de vivre? pourquoi ne
+suis-je pas ainsi? Ma position sociale pourrait tre belle; je suis
+indpendant, les embarras matriels de mon existence ont cess; je puis
+voyager, satisfaire toutes mes fantaisies; pourquoi n'ai-je plus de
+fantaisies?</p>
+
+<p>Ne rponds pas ces questions-l, c'est trop tt. Tu ne sais pas les
+vnements qui m'ont amen cet tat moral, et tu pourrais concevoir
+quelque fausse ide, faute de bien connatre et de bien juger les faits.
+Mais rponds en ce qui te concerne.&mdash;Tu as souffert, tu as aim, tu es
+un tre trs-lev sous le rapport de l'intelligence, tu as beaucoup vu,
+beaucoup lu; tu as voyag, observ, rflchi, jug la vie sous bien des
+faces diverses.&mdash;Tu es venu chouer, toi dont la destine et pu tre
+brillante, sur un petit coin de terre o tu t'es consol de tout en
+plantant des arbres et en arrosant des fleurs. Tu dis que tu as souffert
+dans les commencements, que tu as soutenu une lutte avec toi-mme, que
+tu t'es contraint un travail physique. Raconte-moi avec dtail
+l'histoire de ces premiers temps, et puis dis-moi le rsultat de tous
+ces combats et de toute cette vertu. Es-tu calme? supportes-tu sans
+aigreur et sans dsespoir les tracasseries de la vie domestique?
+t'endors-tu aussitt que tu te couches? n'y a-t-il pas autour de ton
+chevet un dmon sous la forme d'un ange qui te crie: L'amour, l'amour!
+le bonheur, la vie, la jeunesse!&mdash;tandis que ton c&oelig;ur dsol rpond:
+Il est trop tard! cela et pu tre, et cela n'a pas t?&mdash;O mon ami!
+passes-tu des nuits entires pleurer tes rves et te dire: Je n'ai
+pas t heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le devine, je le sens, cela t'arrive quelquefois, et j'ai tort
+peut-tre de rveiller l'ide d'une souffrance que le temps et ton
+courage ont endormie; mais ce sera une occasion d'exercer la force que
+tu as amasse que de me raconter<a name="page_105" id="page_105"></a> comment tu as fait, et de m'apprendre
+ quoi tu es arriv. Hlas! si je pouvais comme toi me passionner pour
+un insecte! J'aime tout cela pourtant, et nul n'est mieux organis que
+moi pour jouir de la vie. Je sympathise avec toutes les beauts, toutes
+les grces de la nature. Comme toi, j'examine longtemps avec dlices,
+l'aile d'un papillon. Comme toi je m'enivre du parfum d'une fleur.
+J'aimerais me btir aussi un ajoupa et y porter mes livres; mais je
+n'y pourrais rester, mais les fleurs et les insectes ne peuvent pas me
+consoler d'une peine morale. La contemplation des cimes immobiles du
+Mont-Blanc, l'aspect de cette neige ternelle, immacule, sublime de
+blancheur et de calme, avait suffi, pendant trois ou quatre jours du
+mois dernier, pour donner mon me une srnit inconnue depuis
+longtemps. Mais peine eus-je pass la frontire de France, cette paix
+dlicieuse s'croula comme une avalanche devant le souvenir et l'aspect
+de mes maux et des ennuis matriels. La poussire des chemins, la
+puanteur de la diligence et la nudit hideuse du pays suffirent pour me
+faire dire: La vie est insupportable et l'homme est infortun.&mdash;Et des
+douleurs morales, relles, profondes, incurables, se ranimrent.</p>
+
+<p>Je me berce de l'ide que je mourrai rconcili du moins avec le pass.
+Il y a dans l'air du pays, dans le silence de l'automne, dans la magie
+des souvenirs, dans le c&oelig;ur de mes amis surtout, quelque chose
+d'trangement puissant. Je marche beaucoup, et, soit fatigue de corps,
+soit repos d'esprit, je dors plus que je n'ai fait depuis un an. Mes
+enfants me font encore beaucoup de mal au milieu de tout le bonheur
+qu'ils me donnent; ce sont mes matres, les liens sacrs qui m'attachent
+ la vie, une vie odieuse! Je voudrais les briser, ces liens
+terribles! la peur du remords me retient. Et pourtant il y aurait bien
+des choses ma dcharge si je pouvais raconter l'histoire de mon
+c&oelig;ur. Mais ce serait si long, si pnible!&mdash;Bonsoir, rappelle-toi nos
+adieux d'autrefois sous le grand arbre, <i>the parting's tree</i>. Nous
+avions<a name="page_106" id="page_106"></a> lu <i>les Natchez</i>, et nous nous disions chaque soir:&mdash;Je te
+souhaite un ciel bleu et l'esprance.&mdash;L'esprance de quoi?...</p>
+
+<p class="r">Jeudi.<br />
+</p>
+
+<p>Mes jours s'coulent tristes comme la mort, et ma force s'puise
+rapidement. Avant-hier j'tais assez bien, je me sentais tomber dans une
+sorte d'apathie qui ne manquait pas de charme. La fatigue du c&oelig;ur et
+celle du corps taient si grandes en moi, qu'il ne me restait plus gure
+de sensibilit. J'avais accept les ennuis et les plaisirs de la
+journe, et je ne m'tais pas dit comme les autres jours: Pourrai-je
+vivre demain? Je m'tais rejet dans le pass, et je savourais cette
+illusion imbcile au point de me croire transport aux jours qui sont
+derrire nous. Je revins de la rivire avec Rollinat et les enfants. Il
+faisait chaud, et le chemin tait difficile. J'eus une sorte de bonheur
+ traverser une terre laboure en portant Solange sur mes paules.
+Maurice marchait devant moi avec son petit ami, et le chien de la
+maison, quoique laid et mlancolique, nous suivait d'un air si habitu
+nous, si sr de son gte, si ncessairement attach chacun de nos pas,
+qu'il me semblait faire partie de la famille. Rollinat riait sa
+manire, et dbitait des facties ma mre, et je venais le dernier
+avec mon fardeau, partageant ma pense entre les embarras de la marche
+et le souvenir de tes conseils. Voici, me disais-je, les plaisirs
+simples et purs que mon ami me vante et me souhaite. Et je ne sais
+pourquoi la fatigue, les cris joyeux des enfants, la gaiet de ma mre,
+quoique tout cela ft en dsaccord avec la tristesse qui me ronge et
+l'accablement qui m'crase, avaient pour moi un charme indfinissable.
+Cela me rappelait nos courses au grand arbre, nos rcoltes de
+champignons dans les prs, et la premire enfance de mon fils, qu'alors
+je rapportais aussi la maison sur mes paules. J'oubliais presque ces
+terribles annes<a name="page_107" id="page_107"></a> d'exprience, d'activit et de passion qui me sparent
+de celles-l.</p>
+
+<p>Mais ce bien-tre, dont je ne saurais attribuer le bienfait qu' des
+circonstances extrieures, l'influence de l'air, au silence dlicieux
+de la campagne, la bonne humeur de ceux qui m'entouraient, cessa
+bientt, et je retombai dans mon abattement ordinaire en rentrant la
+maison.</p>
+
+<p>Rollinat est une des plus parfaites et des plus affectueuses cratures
+qu'il y ait sur la terre, doux, simple, gal, silencieux, triste,
+compatissant. Je ne sais personne dont la socit intime et journalire
+soit plus bienfaisante; je ne sais pas si je l'aime plus ou moins que
+toi; mon c&oelig;ur n'a plus assez de vigueur pour s'interroger et se
+connatre; je sais que l'amiti que j'ai pour Alphonse, pour Laure, pour
+chacun de vous, ne nuit aucun en particulier. Seulement, je me tais de
+mon mal avec ces jeunes enfants dont il troublerait le bonheur, et je
+n'en parle qu' Rollinat et toi. Lui ne me donne ni conseils, ni
+encouragements, ni consolations; nous changeons peu de paroles dans le
+jour; nous marchons cte cte dans les tranes du vallon ou dans les
+alles de mon jardin, courbs comme deux vieillards, concentrs dans une
+muette douleur, et nous comprenant sans nous avertir. Le soir, nous
+marchons encore dans le jardin jusqu' minuit; c'est une fatigue
+physique qui m'est absolument ncessaire pour trouver le sommeil, et
+lui aussi qui souffre continuellement des nerfs. Alors nous nous
+racontons les dtails et les ennuis de notre vie. Quelquefois nous
+retombons dans un profond silence; il regarde les toiles, o il me rve
+un asile, et je promne d'inutiles regards sous les tnbreux ombrages
+que nous traversons. Leur mystrieux silence me fait tressaillir
+quelquefois d'pouvante, et il me semble que c'est mon spectre qui se
+promne ma place, dans ces lieux mornes comme la tombe. Alors je passe
+mon bras sous le sien, comme pour m'assurer que j'appartiens encore au
+monde des vivants, et il me rpond<a name="page_108" id="page_108"></a> avec sa voix caverneuse et
+monotone:&mdash;Tu es malade, bien malade.&mdash;Malgr le peu d'encouragements
+qu'il me donne (car ses inclinations ne sont que trop conformes aux
+miennes), son amiti m'est trs-prcieuse, et sa socit m'est en
+quelque sorte ncessaire. Il me semble, que tant que j'aurai mon ct
+un ami sincre et fidle, je ne peux pas mourir dsespr; je lui ai
+fait jurer, ce soir, qu'il assisterait ma dernire heure, et qu'il
+aurait le courage de ne point me retenir. Il y a dans la voix, dans le
+regard, dans tout l'tre de ceux que nous aimons, un fluide magntique,
+une sorte d'aurole, non visible, mais sensible au toucher de l'me, si
+je peux parler ainsi, qui agit puissamment sur nos sensations intimes.
+La prsence de Rollinat m'infuse silencieusement la rsignation
+mlancolique et la srnit morne et muette. Son silence opre peut-tre
+plus sur moi que ses paroles. Quand il est assis, une heure du matin,
+au fond du grand salon, et qu' la faible clart d'une seule bougie,
+oublie plutt qu'allume sur la table, je jette de temps en temps les
+yeux sur sa figure grave et rveuse, sur ses orbites enfonces, sur sa
+bouche close et serre, sur son front que plisse une mditation
+perptuelle, il me semble contempler l'humble courage et la triste
+patience revtus d'une forme humaine. O amiti sobre de dmonstrations
+et riche de dvouements! qui te payera de ce que tu supportes d'heures
+sombres et de funestes penses auprs d'une me moribonde? Assis comme
+un mdecin sans espoir au chevet d'un ami expirant, il semble tter le
+pouls mon dsespoir et compter ce qu'il me reste de jours mauvais
+subir. Dsireux dans sa conscience d'entendre sonner l'heure de ma
+dlivrance, navr dans son affection d'tre forc d'abandonner bientt
+ce cadavre qu'il entoure encore de soins inutiles et gnreux, il voit
+mon infortune; il ne prie ni ne pleure; il me fait un dernier oreiller
+de son bras, et ne me dit point ce qui se passera en lui quand mes yeux
+seront pour jamais ferms. O Dieu juste! donnez-lui un<a name="page_109" id="page_109"></a> ami qui vive
+pour lui et qui ne l'abandonne point pour mourir!</p>
+
+<p>J'ai souvent honte de cette lchet qui m'empche d'en finir tout de
+suite; ne sais-je donc me dcider rien? ne puis-je ni vivre ni mourir?
+Il y a des instants o je me figure que je suis us par le travail,
+l'amour ou la douleur, et que je ne suis plus capable de rien sur la
+terre; mais, la moindre occasion, je m'aperois bien que cela n'est
+pas et que je vais mourir dans toute la force de mon organisation et
+dans toute la puissance de mon me. Oh! non, ce n'est pas la force qui
+me manque pour vivre et pour esprer; c'est la foi et la volont. Quand
+un vnement extrieur me rveille de mon accablement, quand le hasard
+me presse et me commande d'agir selon ma nature, j'agis avec plus de
+prsence d'esprit et de calme que je n'ai jamais fait.&mdash;Tel je suis
+encore, malgr tant d'affronts et de blessures dont on m'a couvert,
+malgr tant de fange et de pierres qu'on m'a jetes, dans le vain espoir
+de tarir la source vive et abondante des vertus que Dieu m'avait
+donnes. On l'a bien trouble, hlas! et la beaut du ciel ne s'y
+rflchit plus comme autrefois. Mais quand un tre souffrant s'en
+approche, elle coule encore pour lui, et il peut y puiser sans qu'elle
+lui refuse son flot bienfaisant. Il y a plus: ce bien que je fais sans
+enthousiasme et mme sans plaisir, ces devoirs que j'accomplis sans
+satisfaction purile et sans espoir d'en retirer aucun soulagement,
+c'est un sacrifice plus austre et peut-tre plus grand devant Dieu que
+les ardentes offrandes d'un c&oelig;ur plus heureux et plus jeune. C'est
+maintenant que je sens intimement combien mon me est droite, puisqu'
+mon insu l'amour du bien refleurit en moi sur les plus sombres ruines. O
+mon Dieu! s'il pouvait me tomber de votre sein paternel une conviction,
+une volont, un dsir seulement! mais en vain j'interroge cette me
+vide. La vertu n'y est plus qu'une habitude forte comme la ncessit,
+mais strile pour mon bonheur; la foi<a name="page_110" id="page_110"></a> n'est plus qu'une lueur
+lointaine, belle encore dans sa pleur douloureuse, mais silencieuse,
+indiffrente ma vie et ma mort, une voix qui se perd dans les
+espaces du ciel et qui ne me crie point de croire, mais d'esprer
+seulement. La volont n'est plus qu'une humble et muette servante de ce
+reste de vertu et de religion. Elle proportionne son activit au besoin
+qu'on a d'elle; et peut-tre a-t-elle un troisime conseiller plus fort
+que la foi et que la vertu, l'orgueil.</p>
+
+<p>Oui, l'orgueil saignant, altier et debout sous les plaies et les
+souillures dont on s'est efforc de le couvrir. Nul n'a t plus outrag
+et plus calomni que moi, et nul ne s'est cramponn avec plus de douleur
+et de force l'espoir d'une justice cleste et au sentiment de sa
+propre innocence. Oh! comment n'avoir pas d'orgueil, quand on a une
+guerre inique soutenir? Pourquoi Dieu m'a-t-il laiss faire si
+malheureux? et pourquoi permet-il que l'impudence des hommes lches
+fltrisse et tue l'existence des hommes candides? Faut-il donc que
+l'innocent se lve dans sa douleur, et qu'essuyant les larmes de la
+colre et de la honte, il se lave des impurets dont on l'accable?
+Seigneur! Seigneur! quoi songez-vous, quand vous envoyez un ange
+gardien l'enfant suspendu encore au sein de sa mre, et quand votre
+providence s'occupe du dernier brin d'herbe de la prairie, tandis
+qu'elle laisse meurtrir et outrager le faible, et que l'honneur, la plus
+belle fleur qui croisse sur nos chemins, est bris et foul aux pieds
+par le premier colier qui passe? L'homme dont le front s'est pliss
+dans la rflexion et dans la souffrance est-il donc moins prcieux pour
+vous que l'me inerte et encore informe du nourrisson de la femme? Notre
+triste gloire humaine est-elle plus mprisable que l'ortie qui crot le
+long des cimetires? O Dieu du ciel! voyez, entendez, et faites
+justice.<a name="page_111" id="page_111"></a></p>
+
+<p class="chead">A ROLLINAT.</p>
+
+<p class="r">Vendredi soir.<br />
+</p>
+
+<p>Comment vas-tu, mon ami? tu es parti bien triste et bien malade.
+Rassure-moi du moins sur ta sant. Ton me est naturellement souffrante,
+et tu n'tais point heureux avant de me connatre. Mais j'ai bien des
+remords, nanmoins; car j'ai d cruellement augmenter cette disposition
+au chagrin, et cet ennui perptuel qui te ronge. Ma douleur sombre et
+ingurissable a d rejaillir sur toi, et les rsolutions lugubres dont
+je t'ai entretenu tous ces jours derniers ont d contrister et dchirer
+ton amiti pour moi, si loyale et si sainte. Pardonne-moi, mon pauvre
+ami; j'ai cherch m'appuyer sur toi, me reposer un instant sur ton
+bras; j'ai voulu te dire mon angoisse afin de m'affermir dans le calme
+du dsespoir, afin de l'emporter dans le tombeau, adoucie et trempe des
+larmes de l'amiti. Tu as eu le courage de m'couter en silence et de ne
+point me donner de vaines consolations; tu m'as dit seulement ton
+affection, la seule chose laquelle je pusse penser sans aigreur et
+sans mfiance. Oh! je te remercie! J'ai obtenu de toi cette rude et
+sainte promesse, de venir, pour ainsi dire, communier avec moi mon
+heure de dlivrance. Le Malgache n'en aurait pas la force; il faut un
+c&oelig;ur plus vieux et plus rsign qui me dise: Va-t'en! et non pas:
+Reviens nous.&mdash;Je ne peux revenir rien ni personne.</p>
+
+<p>Ne te laisse point toucher ni branler par cet tat dsespr o tu me
+vois; ne laisse point la compassion aller jusqu' la souffrance; ne
+laisse point la mlancolie dvorer ces belles fleurs, ces rameaux de
+chne dont ta route est couverte. Eh quoi! tu es utile, tu es
+ncessaire, tu es vertueux, et tu supporterais la vie regret! Oh! non,
+tomber ce fardeau que tu portes si noblement, et qui de<a name="page_112" id="page_112"></a> prime abord,
+t'ouvrira toujours l'accs des mes nobles. Tu trouveras d'autres
+amitis, plus grandes, moins striles, moins funestes que la mienne; tu
+auras une vieillesse glorieuse au sein d'une destine humble et pnible.
+Oh! mon ami, qu'on me donne une tche comme la tienne remplir, qu'on
+mette entre mes mains le soc de cette charrue avec laquelle tu ouvres un
+si vigoureux sillon dans la socit, et je me relverai de mon
+dsespoir, et j'emploierai la force qui est en moi, et que la socit
+repousse comme une source d'erreurs et de crimes.</p>
+
+<p>Tu me connais pourtant, toi. Tu sais s'il y a, dans ce c&oelig;ur dchir,
+des passions viles, des lchets, le moindre dtour perfide, le moindre
+attrait pour un vice quelconque. Tu sais que si quelque chose m'lve
+au-dessus de tant d'tres mprisablement mdiocres dont le monde est
+encombr, ce n'est pas le vain clat d'un nom, ni le frivole talent
+d'crire quelques pages. Tu sais que c'est la forte passion du vrai, le
+sauvage amour de la justice. Tu sais qu'un orgueil immense me dvore,
+mais que cet orgueil n'a rien de petit ni de coupable, qu'il ne m'a
+jamais port aucune faute honteuse, et qu'il et pu me pousser une
+destine hroque si je ne fusse point n dans les fers! Eh bien! mon
+ami, que ferai-je de ce caractre? Que produira cette force d'me qui
+m'a toujours fait repousser le joug de l'opinion et des lois humaines,
+non en ce qu'elles ont de bon et de ncessaire, mais en ce qu'elles ont
+d'odieux et d'abrutissant? A qui les ferai-je servir? Qui m'coutera,
+qui me croira? Qui vivra de ma pense? Qui, ma parole, se lvera pour
+marcher dans la voie droite et superbe o je voudrais voir aller le
+monde? Personne.&mdash;Eh! si du moins je pouvais lever mes enfants dans ces
+ides, me flatter de l'espoir que ces tres, forms de mon sang, ne
+seront pas des animaux marchant sous le joug, ni des mannequins
+obissant tous les fils du prjug et des conventions, mais bien des
+cratures intelligentes, gnreuses, indomptables<a name="page_113" id="page_113"></a> dans leur fiert,
+dvoues dans leurs affections jusqu'au martyre; si je pouvais faire
+d'eux un homme et une femme selon la pense de Dieu! Mais cela ne se
+pourra point. Mes enfants, condamns marcher dans la fange des chemins
+battus, environns des influences contraires, avertis chaque pas, par
+ceux qui me combattent, de se mfier de moi et de ce qu'on appelle des
+rves, spectateurs eux-mmes de ma souffrance au milieu de cette lutte
+ternelle, de mon c&oelig;ur ulcr, de mes genoux briss chaque pas sur
+les obstacles de la vie relle; mes pauvres enfants, ma chair et mon
+me, se retourneront peut-tre pour me dire:&mdash;Vous nous garez; vous
+voulez nous perdre avec vous! N'tes-vous pas infortun, rebut,
+calomni? Qu'avez-vous rapport de ces luttes ingales, de ces duels
+fanfarons avec la coutume et la croyance? Laissez-nous faire comme les
+autres; laissez-nous recueillir les avantages de ce monde facile et
+tolrant; laissez-nous commettre ces mille petites lchets qui achtent
+le repos et le bien-tre parmi les hommes. Ne nous parlez plus de vertus
+austres et inconnues, qu'on appelle folie, et qui ne mnent qu'
+l'isolement ou au suicide.</p>
+
+<p>Voil ce qu'ils me diront. Ou bien si, par tendresse ou disposition
+naturelle, ils m'coutent et me croient, o les conduirai-je? Dans quels
+abmes irons-nous donc nous prcipiter tous les trois? car nous serons
+trois sur la terre, et pas un avec! Que leur rpondrai-je, s'ils
+viennent me dire:&mdash;Oui, la vie est insupportable dans un monde ainsi
+fait; mourons ensemble! Montrez-nous le chemin de Bernica, ou le lac de
+Stnio, ou les glaciers de Jacques!</p>
+
+<p>Ce n'est pas que, dans mon orgueil, je veuille dire que je suis seul de
+mon avis en ce monde par excs de grandeur ou de raison. Non, je suis un
+tre plein d'erreurs et de faiblesses, et les plus sombres voiles
+d'ignorance couvrent les plus brillants clairs de mon me. Je suis seul
+ force de dsenchantements et d'illusions perdues. Ces illusions ont<a name="page_114" id="page_114"></a>
+t grossires; mais qui ne les a eues? Elles ont t brises; qui n'a
+vu de mme tomber les siennes en poussire? Mais je m'en tais fait une,
+particulire, vaste, belle, comme tait mon me aux premires annes de
+la vie, au sortir de l'adolescence. Celle-l, pour moi, fut un sceau de
+fatalit ternelle, un arrt de mort. Mais cela demanderait de plus
+longs dveloppements et une sorte de rcit de ma jeunesse. Je te le
+ferai quelque jour.</p>
+
+<p>Quand tu commences t'endormir, pense moi; pense cette heure de
+minuit o les toiles taient si blanches, l'air si doucement humide,
+les alles si sombres; pense cette route sable, borde de thym et
+d'arbrisseaux, que nous avons parcourue ensemble cent fois dans une
+demi-heure, et dans laquelle nous avons chang de si tristes
+confidences, de si saintes promesses! A cette heure-l, dors tranquille,
+aprs m'avoir envoy une bndiction et un adieu. Moi, je t'crirai
+pendant ce temps, et je n'aurai pas perdu ces entretiens de minuit dont
+tu me prives, bon c&oelig;ur fatigu, mais que tu me rendras quelques jours
+encore, avant que je parte pour toujours!</p>
+
+<p class="r">Samedi.<br />
+</p>
+
+<p>Oui, j'avais alors une trange illusion, verte comme ma jeunesse, virile
+comme ma tournure d'esprit et mes habitudes. Il serait long de dire tout
+l'avenir qu'elle embrassait, mais elle tait rsumable en ce peu de
+mots:&mdash;Pour obtenir justice en ce monde comme en l'autre, il ne s'agit
+que d'tre un vrai juste soi-mme.</p>
+
+<p>Ce n'tait pas tant l un systme qu'une conviction. Je savais bien
+qu'il y avait des mes honntes et pures que les hommes mconnaissaient
+et que la Providence semblait abandonner. Mme dans le petit horizon o
+je vivais, j'en comptais plusieurs; mais je me faisais de ce mot de
+juste tout un monde moral, et dans mon cerveau, alors tout farci de
+Bible, d'histoire, de posie et de philosophie, j'en avais<a name="page_115" id="page_115"></a> fait un
+portrait selon mes rves. J'ai retrouv dans les griffonnages que
+j'entassais sous mon oreiller l'ge de seize ans, ce portrait du
+<i>juste</i>. Le voici, c'est un caillou brut.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le juste n'a pas de sexe moral: il est homme ou femme selon la volont
+de Dieu; mais son code est toujours le mme, qu'il soit gnral d'arme
+ou mre de famille.</p>
+
+<p>Le juste n'a pas d'tat. Il est mendiant, voyageur, ou prince de la
+terre, selon la volont de Dieu. Son but, sa profession, c'est d'tre
+juste.</p>
+
+<p>Le juste est fort, calme et chaste. Il est vaillant, il est actif, il
+est rflchi. Il observe tous ses premiers mouvements jusqu' ce qu'il
+se soit fait tel que tous ses premiers mouvements soient bons. Il
+mprise la vie, et pour peu que sa place en ce monde soit ncessaire
+un meilleur que lui, il la cde de bon c&oelig;ur et s'offre Dieu en
+disant: Seigneur, si je suis nuisible mon frre, prenez ma vie. Je
+monterai ce coursier, je franchirai ce buisson, je traverserai ce
+marais, je sortirai du danger ou j'y resterai, selon votre bon plaisir,
+ mon Dieu!&mdash;Le juste est toujours prt paratre devant Dieu.</p>
+
+<p>Le juste n'a pas de fortune, pas de maison, pas d'esclaves. Ses
+serviteurs sont ses amis s'ils en sont dignes. Son toit appartient au
+vagabond, sa bourse et son vtement tous les pauvres, son temps et ses
+lumires tous ceux qui les rclament.</p>
+
+<p>Le juste hait les mchants et mprise les lches. Il leur donne du pain
+s'ils en manquent, et des conseils s'ils en veulent. S'ils se
+convertissent, il les encourage et leur pardonne; s'ils s'endurcissent
+dans le mal, il les oublie, mais il ne les craint pas; et si un assassin
+l'attaque, il le tue bravement et se regarde comme l'instrument de la
+justice de Dieu.</p>
+
+<p>Le juste ne s'ennuie jamais. Il travaille tant qu'il peut,<a name="page_116" id="page_116"></a> soit avec
+le corps, soit avec l'esprit, selon ses besoins et ceux d'autrui. Quand
+il est las, il se repose et pense Dieu; quand il est malade, il se
+rsigne et rve au ciel.</p>
+
+<p>Le juste ouvre son c&oelig;ur l'amiti. Ce qu'il aime le mieux aprs
+Dieu, c'est son ami; et il ne craint jamais de l'aimer trop, parce qu'il
+ne peut aimer qu'un tre digne de lui.</p>
+
+<p>Le juste est orgueilleux, mais non pas vain. Il ne sait point s'il est
+jeune, beau, riche, admir, il sait qu'il est juste; et quoiqu'il
+pardonne ceux qui le mconnaissent, il s'loigne d'eux. Il sait que
+ceux qui ne le comprennent point ne lui ressemblent point, et que s'il
+pouvait les aimer il cesserait d'tre juste.</p>
+
+<p>Le juste est sincre avant tout, et c'est ce qui exige de lui une force
+sublime, parce que le monde n'est que mensonge, fourberie ou vanit,
+trahison ou prjug.</p>
+
+<p>Le juste mprise l'opinion de la foule; il est le dfenseur du faible
+et de l'opprim, et n'lve la voix parmi les hommes que pour dfendre
+ceux que les hommes accusent injustement. Il ne s'en remet personne du
+soin de prononcer sur un accus. Il ne croit au mal que quand il le
+sait, et, sans s'inquiter de l'anathme ou de la rise des gens, il va
+couter les plaintes de Job jusque sur son fumier.</p>
+
+<p>Le juste pche sept fois par jour, mais ce sont des pchs de juste. Il
+y en a qu'il ne commet jamais, et qu'il ne souponne mme pas.</p>
+
+<p>Le juste est souvent injuri et calomni; mais il obtient toujours
+justice, parce qu'il l'aime, parce qu'il la veut, parce qu'il est fort
+et sait l'imposer. Il a des ennemis, des indiffrents; quelquefois la
+foule entire est contre lui; mais il a pour amis quelques justes comme
+lui, qui se cherchent et se rencontrent dans cette vie, et qui Dieu
+donne son royaume dans l'autre.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Cette singulire dclaration de mes <i>droits de l'homme</i>,<a name="page_117" id="page_117"></a> comme je
+l'appelais alors, colier que j'tais; cet innocent mlange d'hrsies
+et de banalits religieuses renferme pourtant bien, n'est-ce pas, un
+ordre d'ides arrtes, un plan de vie, un choix de rsolutions, la
+tendance un caractre religieusement choisi et embrass? Elle
+t'explique peu prs ce qu'taient les illusions de mon adolescence,
+et, au milieu des sentiments frachement dicts par l'vangile, une
+sorte de restriction rebelle dicte par l'orgueil naissant, par
+l'obstination inne, un vague rve de grandeur humaine ml une plus
+srieuse ambition de chrtien.</p>
+
+<p>Prsomptueuse ou folle, cette esprance d'arriver l'tat de <i>juste</i>,
+c'est--dire de pratiquer la misricorde, la franchise et l'austrit
+avec calme et avec joie; de supporter la contradiction et le blme avec
+indiffrence et fermet, et de laisser un nom honor parmi l'lite des
+hommes rencontrs en cette vie; cette ambition d'une gloire humble, mais
+dsirable, d'un travail difficile et long, d'une lutte contre la
+socit, couronne la fin de succs, du moins par l'estime de ce petit
+nombre de bons que j'esprais rejoindre sur les mers inconnues de
+l'avenir, c'tait l le rve, l'illusion de mes plus belles annes, la
+foi en la justice divine et humaine.&mdash;Qu'est-il devenu? un regret
+affreux, la source d'un ennui et d'un dgot qui n'ont d'autre remde
+que la mort.</p>
+
+<p>Cela fut la source de mes qualits et de mes dfauts, ou bien ce furent
+mes qualits et mes dfauts qui m'inspirrent ces ides fausses. Je leur
+ai d bien des vertus inutiles, bien des traits de folie hroque, bien
+des actes de grandeur imbcile et de dvouement sublime, dont l'objet et
+le rsultat ont t ignoblement ridicules. J'ai voulu faire l'homme
+fort, et j'ai t bris comme un enfant. M'en repentirai-je aujourd'hui
+que je vais paratre devant toi, mon Dieu? Non; car si la justice
+divine est un rve comme la justice humaine, du moins il y a le repos du
+nant qui doit tre dsirable aprs les fatigues d'une vie comme la
+mienne.</p>
+
+<p>Je les ai bien rencontrs, ces hommes justes, je leur ai<a name="page_118" id="page_118"></a> serr la main;
+et leur estime, la tienne entre toutes, mon ami! a bien rpandu sur
+mes plaies le baume consolateur. J'ai bien exerc cette justice, non pas
+toujours aussi ferme que je me l'tais dicte en ces jours de
+puritanisme juvnile; mais si les passions, ou la fatigue, ou la douleur
+ou l'amour ont souvent engourdi ou dtourn ce bras qui se flattait
+d'tre toujours tendu aux faibles et aux infortuns; si cette svrit
+farouche et prudente envers les mchants s'est souvent laiss tromper
+par un jugement facile garer, par un c&oelig;ur facile sduire:
+pourtant, je n'ai commis aucune action, caress aucun vice, admis aucun
+principe qui m'ait fait sortir du chemin de la justice; j'y ai march
+lentement, je m'y suis arrt plus d'une fois, j'y ai perdu bien des
+peines et bien du temps poursuivre des fantmes. Mais l'instinct, la
+ncessit d'obir ma nature, ont toujours retenu mes pieds sur la
+route d'ivoire, et si je ne suis pas encore le juste que je voulais
+tre, rien dans le pass ne s'oppose ce que je le devienne; c'est dans
+le prsent que gt un obstacle semblable une montagne croule: cet
+obstacle, c'est le dsespoir.</p>
+
+<p>Et pourquoi ce spectre livide est-il venu tendre sur moi ses membres
+lourds et glacs? Pourquoi l'amertume est-elle entre si avant dans mon
+c&oelig;ur, que tous les biens, toutes les consolations que ma raison
+admet, mon instinct les repousse? D'o vient que je te disais, l'autre
+soir, dans le jardin, l'me pntre d'une sombre superstition: Il y a
+dans la nature je ne sais quelle voix qui me crie de partout, du sein de
+l'herbe et de celui du feuillage, de l'cho et de l'horizon, du ciel et
+de la terre, des toiles et des fleurs, et du soleil et des tnbres, et
+de la lune et de l'aurore, et du regard mme de mes amis: <i>Va-t'en, tu
+n'as plus rien faire ici?</i></p>
+
+<p>C'est peut-tre parce que j'ai eu l'ambition de l'intelligence et la
+sensibilit du c&oelig;ur; c'est parce que je me suis impos le caractre
+du juste dans des proportions trop antiques, et<a name="page_119" id="page_119"></a> que je n'ai pu dfendre
+mon cerveau des puriles misres de ces temps-ci. J'avais dit: Je ferai
+ceci, et je serai calme; je l'ai fait, et je suis rest agit.&mdash;J'avais
+dit encore: Je braverai ces cueils et ne frmirai pas; je les ai
+bravs, et j'en suis sorti ple d'pouvante.&mdash;J'avais dit enfin:
+J'obtiendrai ces biens, et je m'en contenterai; je les ai obtenus, et
+ils ne me suffisent pas. J'ai fait assez passablement mon devoir: mais
+j'ai trouv la peine plus amre, et le bonheur moins doux que je ne les
+avais rvs. Pourquoi la vrit, au lieu de se montrer comme elle est,
+grande, maigre, nue et terrible, se fait-elle riante, belle et fleurie
+pour apparatre aux enfants dans leurs songes?</p>
+
+<p class="chead">AU MALGACHE.</p>
+
+<p>Je lis immensment depuis quelques jours. Je dis immensment, parce
+qu'il y a bien trois ans que je n'ai lu la valeur d'un volume in-octavo,
+et que voici depuis quinze jours trois ouvrages que j'avale et digre:
+<i>l'Eucharistie</i>, de l'abb Gerbet; <i>Rflexions sur le suicide</i>, par
+madame de Stal; <i>Vie de Victor Alfieri</i>, par Victor Alfieri. J'ai lu le
+premier par hasard; le second par curiosit, voulant voir comment cet
+homme-femme entendait la vie; le troisime par sympathie, quelqu'un me
+l'ayant recommand comme devant parler trs-nergiquement mon esprit.</p>
+
+<p>Un sermon, une dissertation, une histoire.&mdash;L'histoire d'Alfieri
+ressemble un roman; elle intresse, chauffe, agite.&mdash;Le catholicisme
+de l'abb a la solennit troite, l'inutilit invitable d'un livre
+asctique.&mdash;Il n'y a que la dissertation de madame de Stal qui soit
+vraiment ce qu'elle veut tre, un crit correct, logique, commun quant
+aux penses, beau quant au style, et savant quant l'arrangement. Je
+n'ai trouv d'autre soulagement dans cet crit que le plaisir
+d'apprendre que madame de Stal aimait la vie, qu'elle avait mille
+raisons d'y tenir, qu'elle avait un sort<a name="page_120" id="page_120"></a> infiniment plus heureux que le
+mien, une tte infiniment plus forte et plus intelligente que la mienne.
+Je crois, du reste, que son livre a redoubl pour moi l'attrait du
+suicide. Quand je trouve un pdagogue de village sur mon chemin, il
+m'ennuie; mais je le prends en patience, car il fait son tat. Mais si
+je rencontre un illustre docteur, et qu'esprant trouver en lui quelque
+secours, j'aille le consulter pour claircir mes doutes et calmer mes
+anxits, je serai bien plus choqu et bien plus contrist
+qu'auparavant, s'il me dit en phrases excellentes et en mots
+parfaitement choisis les mmes lieux communs que le pdagogue de village
+vient de me dbiter en latin de cuisine; celui-l avait le mrite de me
+faire sourire parfois de ses barbarismes, son emphase pouvait tre
+bouffonne; la froideur doctorale de l'autre n'est que triste. C'est un
+chne que l'on courait embrasser pour se sauver, et qui se brise comme
+un roseau, pour vous laisser tomber plus bas dans l'abme.</p>
+
+<p><i>L'Eucharistie</i> est certainement un livre distingu malgr ses dfauts.
+Je suis bien aise de l'avoir lu: non qu'il m'ait fait aucun bien, il est
+trop catholique pour moi, et les livres spciaux ne font de bien qu' un
+petit nombre; mais parce qu'il m'a ramen aux jours de ma premire
+jeunesse, dvote, tendre et crdule.</p>
+
+<p>Alfieri est un homme qui me plat. Ce que j'aime, c'est son orgueil; ce
+qui m'intresse, ce sont ces luttes terribles entre sa fiert et sa
+faiblesse; ce que j'admire, c'est son nergie, sa patience, les efforts
+inous qu'il a faits pour devenir pote.&mdash;Hlas! encore un qui a
+souffert, qui a dtest la vie, qui a sanglot et <i>rugi</i> (comme il dit)
+dans la fureur du suicide; et celui-l, comme les autres, s'est consol
+avec un hochet! Il a connu l'amour, des dsenchantements hideux, et des
+regrets mls de honte et de mpris, et l'ennui de la solitude, et le
+froid ddain, et la triste clairvoyance de toutes choses..... except de
+la dernire marotte qui l'a sauv, la gloire!<a name="page_121" id="page_121"></a></p>
+
+<p>La <i>Vie d'Alfieri</i>, considre comme <i>livre</i>, est un des plus excellents
+que je connaisse. Il est vrai que je n'en connais gure, surtout depuis
+l'poque laquelle j'ai absolument perdu la mmoire; celui-l est crit
+avec une simplicit extrme, avec une froideur de jugement d'o ressort
+pour le lecteur une trs-chaude motion; avec une concision et une
+rapidit pleines d'ordre et de modestie. Je pense que tous ceux qui se
+mleront d'crire leur vie devraient se proposer pour modle la forme,
+la dimension et la manire de celle-ci. Voil ce que je me suis promis
+en la lisant, et voil pourtant ce que je suis bien sr de ne pas tenir.</p>
+
+<p>Pour me rsumer, je veux te dire que la lecture me fait beaucoup plus de
+mal que de bien. Je veux m'en sevrer au plus vite. Elle empire mon
+incertitude sur toute vrit, mon dcouragement de tout avenir. Tous
+ceux qui crivent l'histoire des maux humains ou de leurs propres maux,
+prchent du haut de leur calme ou de leur oubli. Mollement assis sur le
+paisible <i>dada</i> qui les a tirs du danger, ils m'entretiennent du
+systme, de la croyance ou de la vanit qui les console. Celui-ci est
+dvot, celle-l est savante, le grand Alfieri fait des tragdies. Au
+travers de leur bien-tre prsent, ils voient les chagrins passs menus
+comme des grains de poussire, et traitent les miens de mme, sans
+songer que les miens sont des montagnes, comme l'ont t les leurs. Ils
+les ont franchies, et moi, comme Promthe, je reste dessous, n'ayant de
+libre que la poitrine pour nourrir un vautour. Ils sourient
+tranquillement, les cruels! L'un prononce sur mon agonie ce mot de
+mpris religieux, <i>vanitas!</i> l'autre appelle mon angoisse <i>faiblesse</i>,
+et le troisime <i>ignorance</i>. Quand je n'tais pas dvot dit l'un,
+j'tais sous ce rocher; soyez dvot et levez-vous!&mdash;Vous expirez? dit
+madame de Stal; songez aux grands hommes de l'antiquit, et faites
+quelque belle phrase l-dessus. Rien ne soulage comme la
+rhtorique.&mdash;Vous vous ennuyez? s'crie Alfieri; ah! que je me suis
+ennuy aussi! Mais <i>Cloptre</i> m'a tir<a name="page_122" id="page_122"></a> d'affaire.&mdash;Eh bien! oui, je le
+sais, vous tes tous heureux, vertueux ou glorieux. Chacun me crie:
+Levez-vous, levez-vous, faites comme moi, crivez, chantez, aimez,
+priez! Jusqu' toi, mon bon Malgache, qui me conseilles de faire btir
+un ajoupa et d'y lire les classifications de Linne. Mes matres et mes
+amis, n'avez-vous rien de mieux me dire? Aucun de vous ne peut-il
+porter la main ce rocher et l'ter de dessus mes flancs qui saignent
+et s'puisent? Eh bien! si je dois mourir sans secours, chantez-moi du
+moins les pleurs de Jrmie ou les lamentations de Job. Ceux-l
+n'taient point des pdants; ils disaient tout bonnement: <i>La pourriture
+est dans mes os, et les vers du spulcre sont entrs dans ma chair</i>.</p>
+
+<p class="chead">A ROLLINAT.</p>
+
+<p>Je suis bien fch d'avoir crit ce mauvais livre qu'on appelle <i>Llia</i>,
+non pas que je m'en repente: ce livre est l'action la plus hardie et la
+plus loyale de ma vie, bien que la plus folle et la plus propre me
+dgoter de ce monde cause des rsultats. Mais il y a bien des choses
+dont on enrage et dont on se moque en mme temps, bien des gupes qui
+piquent et qui impatientent sans mettre en colre, bien des contrarits
+qui font que la vie est maussade, et qui ne sont pas tout fait le
+dsespoir qui tue. Le plaisir d'avoir fait ces choses en efface bientt
+l'atteinte.</p>
+
+<p>Si je suis fch d'avoir crit <i>Llia</i>, c'est parce que je ne peux plus
+l'crire. Je suis dans une situation d'esprit qui ressemble tellement
+celle que j'ai dpeinte, et que j'prouvais en faisant ce livre, que ce
+me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer.
+Malheureusement, on ne peut pas faire deux ouvrages sur la mme pense
+sans y apporter beaucoup de modifications. L'tat de mon esprit, lorsque
+je fis <i>Jacques</i> (qui n'a point encore<a name="page_123" id="page_123"></a> paru), me permit de corriger
+beaucoup ce personnage de <i>Llia</i>, de l'habiller autrement et d'en
+faciliter la digestion au bon public. A prsent je n'en suis plus
+<i>Jacques</i>, et au lieu d'arriver un troisime tat de l'me, je retombe
+au premier. Eh quoi! ma priode de <i>parti pris</i> n'arrivera-t-elle pas?
+Oh! si j'y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes,
+quels antiques stociens, quels ermites barbe blanche se promneront
+travers mes romans! quelles pesantes dissertations, quels magnifiques
+plaidoyers, quelles superbes condamnations, quels pieux sermons
+dcouleront de ma plume! comme je vous demanderai pardon d'avoir t
+jeune et malheureux, comme je vous prnerai la sainte sagesse des
+vieillards et les joies calmes de l'gosme! Que personne ne s'avise
+plus d'tre malheureux dans ce temps-l; car aussitt je me mettrai
+l'ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu'il
+est un sot et un lche, et que, quant moi, je suis parfaitement
+heureux. Je serai aussi faux, aussi bouffi, aussi froid, aussi inutile
+que Trenmor, type dont je me suis moqu plus que tout le monde, et avant
+tout le monde; mais ils n'ont pas compris cela. Ils n'ont pas vu que,
+mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains,
+et tant forc par la logique de faire paratre aussi la raison humaine,
+je l'avais t chercher au bagne, et qu'aprs l'avoir plante comme une
+potence au milieu des autres bavards, j'en avais tir la fin un grand
+bton blanc, qui s'en va vers les champs de l'avenir, chevauch par les
+follets.</p>
+
+<p>Tu me demandes (je t'entends) si c'est une comdie que ce livre que tu
+as lu si srieusement, toi vritable Trenmor de force et de vertu, qui
+sais penser tout ce que le mien sait dire, et faire tout ce que le mien
+sait indiquer.&mdash;Je te rpondrai que oui et que non, selon les jours. Il
+y eut des nuits de recueillement, de douleur austre, de rsignation
+enthousiaste, o j'crivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut
+des matines de fatigue, d'insomnie, de colre, o je me moquai<a name="page_124" id="page_124"></a> de la
+veille et o je pensai tous les blasphmes que j'crivis. Il y eut des
+aprs-midi d'humeur ironique et factieuse, o, chappant comme
+aujourd'hui au pdantisme des donneurs de consolation, je me plus
+faire Trenmor le philosophe plus creux qu'une gourde et plus impossible
+que le bonheur. Ce livre, si mauvais et si bon, si vrai et si faux, si
+srieux et si railleur, est bien certainement le plus profondment, le
+plus douloureusement, le plus crement senti que cervelle en dmence ait
+jamais produit. C'est pourquoi il est contrefait, mystrieux, et de
+russite impossible. Ceux qui ont cru lire un roman ont eu bien raison
+de le dclarer dtestable. Ceux qui ont pris au rel ce que l'allgorie
+cachait de plus tristement chaste ont eu bien raison de se scandaliser.
+Ceux qui ont espr voir un trait de morale et de philosophie ressortir
+de ces caprices ont fort bien fait de trouver la conclusion absurde et
+fcheuse. Ceux-l seuls qui, souffrant des mmes angoisses, l'ont cout
+comme une plainte entrecoupe, mle de fivre, de sanglots, de rires
+lugubres et de jurements, l'ont fort bien compris, et ceux-l l'aiment
+sans l'approuver. Ils en pensent absolument ce que j'en pense; c'est un
+affreux crocodile trs-bien dissqu, c'est un c&oelig;ur tout saignant,
+mis nu, objet d'horreur et de piti.</p>
+
+<p>O est l'poque o l'on n'et pas os imprimer un livre sans l'avoir
+muni, en mme temps que du privilge du roi, d'une bonne moralit, bien
+grosse, bien bourgeoise, bien rebattue, bien inutile? Les gens de
+c&oelig;ur et de tte ne manquaient jamais de prouver absolument le
+contraire de ce qu'ils voulaient prouver. L'abb Prvost tout en
+dmontrant par la bouche de Tiberge que c'est un grand malheur et un
+grand avilissement de s'attacher une fille de joie, prouva par
+l'exemple de Desgrieux que l'amour ennoblit tout, et que rien n'est
+rebutant de ce qui est profondment senti par un gnreux c&oelig;ur. Pour
+complter la bvue, Tiberge est inutile. Manon est adorable, et le livre
+est un sublime monument d'amour et de vrit.<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<p>Jean-Jacques a beau faire, Julie ne redevient chre au lecteur qu'
+l'heure de la mort, en crivant Saint-Preux qu'elle n'a pas cess de
+l'aimer. C'est madame de Stal, la logique, la raisonneuse, l'utile, qui
+fait cette remarque. Madame de Stal remarque encore que la lettre qui
+dfend le suicide est bien suprieure la lettre qui le condamne.
+Hlas! pourquoi crire contre sa conscience, Jean-Jacques? s'il est
+vrai, comme beaucoup le pensent, que vous vous tes donn la mort,
+pourquoi nous l'avoir cach? pourquoi tant de draisonnements sublims
+pour celer un dsespoir qui vous dborde? Martyr infortun qui avez
+voulu tre philosophe classique comme un autre, pourquoi n'avoir pas
+cri tout haut? cela vous aurait soulag, et nous boirions les gouttes
+de votre sang avec plus de ferveur; nous vous prierions comme un Christ
+aux larmes saintes.</p>
+
+<p>Est-ce beau, est-ce puril, cette affectation d'utilit philanthropique?
+Est-ce la libert de la presse, ou l'exemple de G&oelig;the suivi par
+Byron, ou la raison du sicle qui nous en a dlivrs? Est-ce un crime de
+dire tout son chagrin, tout son ennui? Est-ce vertu de le cacher?
+Peut-tre, se taire, oui: mais mentir! mais avoir le courage d'crire
+des volumes pour dguiser aux autres et soi-mme le fond de son me!</p>
+
+<p>Eh bien! oui, c'tait beau! Ces hommes-l travaillaient se gurir et
+faire servir leur gurison aux autres malades. En tchant de persuader,
+ils se persuadaient. Leur orgueil, bless par les hommes, se relevait en
+dclarant aux hommes qu'ils avaient su se gurir tout seuls de leurs
+atteintes. Sauveurs ingnus de vos ingnus contemporains, vous n'avez
+pas aperu le mal que vous semiez sous les fleurs saintes de votre
+parole! vous n'avez pas song cette gnration que rien n'abuse, qui
+examine et dissque toutes les motions, et qui, sous les rayons de
+votre gloire chrtienne, aperoit vos fronts ples sillonns par
+l'orage! Vous n'avez pas prvu que vos prceptes passeraient de mode, et
+que<a name="page_126" id="page_126"></a> vos douleurs seules nous resteraient, nous et nos descendants!</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="V" id="V"></a>V<br /><br />
+
+A FRANOIS ROLLINAT</h2>
+
+<p class="r">Janvier 1835.<br />
+</p>
+
+<p>Pourquoi diable n'es-tu pas venu hier? nous t'avons attendu pour dner
+jusqu' sept heures, ce qui est exorbitant pour des apptits excits par
+l'air vif de la campagne. Il te sera survenu un client bavard? tu n'es
+pas malade au moins? A prsent, nous ne t'attendons plus que samedi.
+Dans l'intervalle, donne-moi de tes nouvelles, entends-tu, Pylade? nous
+serions inquiets. La mine que tu as depuis trois mois surtout n'est pas
+faite pour nous rassurer. Pauvre vieux petit homme jaune, qu'as-tu donc?
+Je sais que tu rponds ordinairement cette question-l: Qu'as-tu
+toi-mme? es-tu donc un homme riche, jeune, robuste et frais, pour
+t'inquiter de la mine que j'ai? Hlas! nous avons tous deux une pauvre
+apparence, et, dans tous ces tuis de parchemin, il y a des mes bien
+lasses et bien fltries, mon camarade!</p>
+
+<p>Bah! de quoi vais-je parler? nous avons t hier plus gais que jamais;
+cependant tu nous manquais bien, mais nous avons bu ta sant, et,
+force de faire des v&oelig;ux pour toi, nous nous sommes tous un peu
+exalts. Ma foi! Pylade, il ne faut pas nier les biens que la Providence
+nous tient en rserve. Au moment o nous croyons tout perdu, la bonne
+desse, qui sourit de notre dsespoir, est l, derrire nous, qui
+entoure de clinquant un petit hochet bien joli qu'elle nous met ensuite
+dans les mains si doucement qu'on ne<a name="page_127" id="page_127"></a> souponne pas son dessein; car si
+nous pouvions imaginer qu'elle nous raille et qu'elle ne prend pas notre
+fureur au srieux, nous serions capables de nous tuer pour la forcer d'y
+croire. Mais nous esprons qu'elle est un peu intimide de nos menaces,
+et qu' l'avenir elle se conduira mieux notre gard; nous nous
+laissons aller peu peu regarder cette amusette qu'elle nous a
+donne, et enfin nous en secouons les grelots tout en leur disant:
+Grelots de la folie, vous pouvez bien sonner tant que vous voudrez, nous
+n'y prendrons aucun plaisir. Mais nous les faisons sonner encore, et
+nous les coutons avec tant de complaisance que bientt nous nous
+faisons grelots nous-mmes, et des rires et des chants de joie sortent
+de nos poitrines vides et dsoles. Nous avons alors de bien beaux
+raisonnements pour nous rconcilier avec la vie, tout aussi beaux que
+ceux qui nous faisaient renoncer la vie la semaine prcdente. Quelle
+mauvaise plaisanterie que le c&oelig;ur humain! Qu'est-ce donc que ce
+c&oelig;ur-l, dont nous parlons tous tant et si bien? D'o vient que cela
+est si bizarre, si mobile, si lche la souffrance, si lger au
+plaisir? Y a-t-il un bon et un mauvais ange qui soufflent tour tour
+sur ce pauvre organe de la vie? Est-ce une me, un rayon de la Divinit,
+que ce diaphragme qu'une tasse de caf et un bon mot dilatent? Mais si
+ce n'est qu'une ponge imbibe de sang, d'o lui viennent donc ces
+aspirations soudaines, ces tressaillements, ces angoisses, espce de
+cris dchirants qui s'en chappent quand de certaines syllabes frappent
+l'oreille, ou quand les jeux de la lumire dessinent sur le mur, avec la
+frange d'un rideau ou l'angle d'une boiserie, certaines lignes
+fantastiques, profils bauchs par le hasard, empreints de magiques
+ressemblances? Pourquoi, au milieu de nos soupers, o, Dieu merci, le
+bruit et la gaiet ne vont pas demi, y en a-t-il quelques-uns parmi
+nous qui se mettent pleurer sans savoir pourquoi? Il est ivre, disent
+les autres. Mais pourquoi le vin qui fait rire ceux-ci fait-il sangloter
+celui-l?<a name="page_128" id="page_128"></a> O gaiet de l'homme, que tu touches de prs la souffrance!
+Et quel est donc ce pouvoir d'un son, d'un objet, d'une pense vague sur
+nous tous? Quand nous sommes vingt fous criant dans tous les tons faux,
+et chantant sur toutes les gammes incohrentes de l'ivresse, s'il en est
+un qui fasse un signe solennel en disant: <i>coutez!</i> tous se taisent et
+coutent. Alors, dans le silence de ces grands appartements, une voix
+lointaine et plaintive s'lve. Elle vient du fond de la valle, elle
+monte comme une spirale harmonieuse autour des sapins du jardin, puis
+elle gagne l'angle de maison; elle se glisse par une fentre, elle vole
+le long des corridors et vient se briser contre la porte de notre salle
+avec des sanglots lamentables. Alors toutes nos figures s'allongent,
+toutes nos lvres plissent; nous restons tous clous notre place,
+dans l'attitude o ce bruit nous a pris. Enfin quelqu'un s'crie:&mdash;Bah!
+c'est le vent, je m'en moque.&mdash;En effet, c'est le vent, rien que le vent
+et la nuit; et personne ne s'en moque, personne ne surmonte sans effort
+la tristesse qu'inspirent ces choses-l. Mais pourquoi est-ce triste? Le
+renard et la perdrix tombent-ils dans la mlancolie quand le vent pleure
+dans les bruyres? La biche s'attendrit-elle au lever de la lune?
+Qu'est-ce donc que cet tre qui s'institue le roi de la cration, et qui
+ne rve que larmes et frayeurs?</p>
+
+<p>Mais pourquoi serions-nous tristes, moins d'tre fous? Nos femmes sont
+charmantes, et nos amis, en est-il de meilleurs? Est-il beaucoup de
+mortels qui aient eu dans leur vie le bonheur de runir sous le mme
+toit presque tous les jours, pendant un mois, douze ou quinze cratures
+nobles et vraies, et toutes unies entre elles d'une sainte amiti? O mes
+amis, mes chers amis! savez-vous ce que vous tes dans la vie d'un
+infortun? vous ne le savez pas assez, vous n'tes pas assez fiers du
+bien que vous faites; c'est quelque chose que de sauver une me du
+dsespoir.</p>
+
+<p>Hlas! hlas! qu'est-ce que ce mlange d'amertume et<a name="page_129" id="page_129"></a> de joie? qu'est-ce
+que ce sentiment de dtachement et d'amour, qui me ramne ici chaque
+anne, dans cette saison qui n'est plus l'automne et qui n'est pas
+encore l'hiver, mois de recueillement mlancolique et de tendre
+misanthropie; car il y a de tout cela dans cette pauvre tte fatigue
+que presse de toute sa solennit le toit paternel. O mes dieux Lares!
+vous voil tels que je vous ai laisss. Je m'incline devant vous avec ce
+respect que chaque anne de vieille se rend plus profond dans le c&oelig;ur
+de l'homme. Poudreuses idoles qui vtes passer vos pieds le berceau de
+mes pres et le mien, et ceux de mes enfants; vous qui vtes sortir le
+cercueil des uns et qui verrez sortir celui des autres, salut,
+protecteurs devant lesquels mon enfance se prosternait en tremblant,
+dieux amis que j'ai appels avec des larmes du fond des lointaines
+contres, du sein des orageuses passions! Ce que j'prouve en vous
+revoyant est bien doux et bien affreux. Pourquoi vous ai-je quitts,
+vous toujours propices aux c&oelig;urs simples, vous qui veillez sur les
+petits enfants quand les mres s'endorment, vous qui faites planer les
+rves d'amour chaste sur la couche des jeunes filles, vous qui donnez
+aux vieillards le sommeil et la sant! Me reconnaissez-vous, paisibles
+Pnates? ce plerin qui arrive pied dans la poussire du chemin et
+dans la brume du soir, ne le prenez-vous point pour un tranger? Ses
+joues fltries, son front dvast, ses orbites que les larmes ont
+creuses, comme les torrents creusent les ravins, ses infirmits, sa
+tristesse et ses cicatrices, tout cela ne vous empchera-t-il pas de
+reconnatre cette me vaillante qui sortit d'ici un matin revtue d'un
+corps robuste, lequel chevauchait une brave jument nourrie dans les
+gents, sobre et infatigable monture, comme si l'homme et l'animal
+devaient faire le tour du monde? Voici l'homme: les enfants l'appellent
+Tobie, et ils le soutiennent sous les bras pour qu'il marche. Le cheval
+est l-bas, il broute lentement l'ortie autour des murs du cimetire:
+c'est <i>Colette</i>, qui<a name="page_130" id="page_130"></a> jadis fut digne de porter Bradamante, et qui,
+maintenant aveugle, regagne encore aujourd'hui, avec la vue de
+l'instinct et de la mmoire, la litire o elle mourra demain matin.</p>
+
+<p>Eh bien! Colette, tes beaux jours ne sont plus; mais on a fait une bonne
+action en te conservant un coin et une botte de paille dans l'curie.
+Qui t'a assur cette bonne destine de ne point tre vendue au corroyeur
+comme tous les vieux chevaux? le plus sacr des droits, l'anciennet. Ce
+qui a t est quelque chose de respectable. Ce qui est, est toujours
+sujet doute et contestation. D'o vient donc l'amiti qu'on a pour
+ton vieux matre ici? Personne ne le connat plus, il a disparu
+longtemps, il a voyag au loin; ses traits ont chang; de ses gots, de
+ses habitudes, de son caractre, on ne sait plus rien, car il s'est
+pass tant de choses dans sa vie depuis le temps o il tait encore
+solide et fier! Mais un mot simple et doux rattache lui ceux qui
+pourraient s'en mfier. Ce mot, c'est <i>autrefois</i>.&mdash;Il tait l, dit-on,
+il faisait ces choses avec nous, il tait un de nous, nous l'avons
+connu; il allait la chasse par ici, il cueillait des champignons dans
+le pr qui est l-bas; vous souvenez-vous de la noce d'un tel, et de
+l'enterrement de...? Quand on en est au chapitre des <i>vous souvient-il</i>,
+que de prcieux liens d'or et de diamant rattachent les c&oelig;urs
+refroidis! que de chaleureuses bouffes de jeunesse montent au visage et
+raniment les joies oublies, les affections ngliges! On se figure
+souvent alors qu'on s'est aim plus qu'on ne s'aima en effet, et, coup
+sr, les plaisirs passs, comme les plaisirs qu'on projette, semblent
+plus vifs que ceux qu'on a sous la main.</p>
+
+<p>Ah! c'en est un bien pur, cependant, que de s'embrasser aprs une longue
+absence, en s'criant:&mdash;Te voil donc, mon vieux! C'est donc toi, ma
+fille! C'est donc vous, ma nice, ma s&oelig;ur!</p>
+
+<p>Ne me dis donc pas, mon ami, que je suis courageux, et<a name="page_131" id="page_131"></a> que la gaiet
+que je montre est un effort de mon amiti pour toi et pour eux. Ne crois
+pas cela. Je suis heureux en effet, heureux par vous, malheureux par
+d'autres. Qu'importe ici ce qui n'est pas vous? Crois-tu que je m'en
+occupe?&mdash;J'y songe malgr moi, il est vrai; mais pourquoi en parler,
+pourquoi le sauriez-vous? Oh! non, que personne ne le sache, except les
+deux ou trois vieux qui ne peuvent se tromper sur le pli de mon sourcil.
+Mais que les autres ne connaissent de moi que le bonheur qui me vient
+d'eux. Les pauvres enfants en douteraient s'ils voyaient le fond des
+abmes qu'ils couvrent de fleurs. Ils s'loigneraient effrays en se
+disant: Rien ne peut crotre sur ce sol dsol; car les incurables n'ont
+pas d'amis, et quand l'homme ne peut plus tre utile l'homme, celui
+qui peut se sauver s'loigne, et celui qui n'a plus de chances meurt
+seul. Ces jeunes esprits comprendraient-ils ce qui se passe chez ceux
+qui ont vcu? savent-ils qu'on renferme dans son sein tous les lments
+de la joie et de la douleur, sans pouvoir se servir de l'une ou de
+l'autre? A leur ge, toute douleur doit tuer ou tre tue; leur ge,
+les grandes dsolations, les graves maladies, les austres rsolutions,
+le sombre et silencieux dsespoir. Mais, aprs ces priodes fatales, ils
+ont la jeunesse qui reprend ses droits, le c&oelig;ur qui se renouvelle et
+se retrempe, la vie qui se rveille intense et presse de rparer le
+temps perdu; et il y a l dix ou vingt ans d'orages, de maux affreux et
+de joies indicibles. Mais, quand l'exprience a frapp ses grands coups,
+et que les passions, non amorties, mais comprimes, s'veillent encore
+pour brler, et retombent aussitt frappes d'pouvante devant le
+spectre du pass, alors le c&oelig;ur humain, qui pouvait auparavant se
+promettre et s'imposer, ne se connat plus du tout. Il sait ce qu'il a
+t, mais il ne sait plus ce qu'il sera; car il a tant combattu qu'il ne
+peut plus compter sur ses forces. Et d'ailleurs, il a perdu le got de
+souffrir, si naturel ceux qui sont jeunes. Les vieux en ont<a name="page_132" id="page_132"></a> assez.
+Leur douleur n'a plus rien de potique; la douleur n'embellit que ce qui
+est beau.</p>
+
+<p>La pleur divinise la beaut des femmes et ennoblit la jeunesse des
+hommes. Mais, quand le chagrin se manifeste par d'irrparables ravages,
+quand il creuse des sillons des fronts fltris, on le sent maussade et
+dangereux. On le cache comme un vice, on le drobe tous les regards,
+de peur que la crainte de la contagion n'loigne les heureux d'auprs de
+vous. C'est alors vraiment qu'on est digne de plainte; car on ne se
+plaint pas, et l'on craint d'tre plaint. C'est cet ge-l que les
+amis contemporains se comprennent d'un regard, et qu'il suffit d'un mot
+pour se raconter l'un l'autre toute sa vie passe.</p>
+
+<p>D'o vient que, quand nous nous retrouvons aprs une sparation de
+quelques mois, tu lis si bien sur mon visage l'histoire des maux que
+j'ai soufferts? D'o vient que tu me dis ds l'abord en me serrant la
+main: Eh bien! eh bien! telle chose est arrive, voil ce que tu as
+fait; je comprends ce que tu as dans le c&oelig;ur? Oh! comme tu me
+racontes exactement alors les moindres dtails de mon infortune! Pauvres
+humains que nous sommes! ces douleurs dont nous parlons avec tant
+d'emphase, et dont nous portons le fardeau avec tant d'orgueil, tous les
+connaissent, tous les ont subies; c'est comme le mal de dents; chacun
+vous dit:&mdash;Je vous plains, cela fait grand mal;&mdash;et tout est dit.</p>
+
+<p><i>Triste! triste!</i> Mais l'amiti a cela de beau et de bienfaisant
+qu'elle s'inquite et s'occupe de vos maux comme s'ils taient uniques
+en leur espce. O douce compassion, maternelle complaisance pour un
+enfant qui pleure et qui veut qu'on le plaigne! qu'il est suave de te
+trouver dans l'me srieuse et mre d'un ancien ami! Il sait tout, il
+est habitu toucher vos plaies; et pourtant il ne se blase pas sur vos
+souffrances, et sa piti se renouvelle sans cesse. Amiti! amiti!
+dlices des c&oelig;urs que l'amour maltraite et abandonne; s&oelig;ur
+gnreuse qu'on nglige et qui pardonne<a name="page_133" id="page_133"></a> toujours! Oh! je t'en prie, je
+t'en supplie, mon <i>Pylade</i>, ne fais pas de moi un personnage tragique.
+Ne me dis pas qu'il y a de ma part une pouvantable vigueur soutenir
+cette gaiet. Non, non, ce n'est pas un rle, ce n'est pas une tche, ce
+n'est pas mme un calcul; c'est un instinct et un besoin. La nature
+humaine ne veut pas ce qui lui nuit; l'me ne veut pas souffrir, le
+corps ne veut pas mourir, et c'est en face de la douleur la plus vraie
+et de la maladie la plus srieuse que l'me et le corps se mettent
+nier et fuir l'approche odieuse de la destruction. Il est des crises
+violentes o le suicide devient un besoin, une rage; c'est une certaine
+portion du cerveau qui souffre et s'atrophie physiquement. Mais que
+cette crise passe; la nature, la robuste nature que Dieu a faite pour
+durer son temps, tend ses bras dsols et se rattache aux moindres
+brins d'herbe pour ne pas rouler dans sa fosse. En faisant la vie de
+l'homme si misrable, la Providence a bien su qu'il fallait donner
+l'homme l'horreur de la mort. Et cela est le plus grand, le plus
+inexplicable des miracles qui concourent la dure du genre humain; car
+quiconque verrait clairement ce qui est, se donnerait la mort. Ces
+moments de clart funeste nous arrivent, mais nous n'y cdons pas
+toujours, et le miracle qui fait refleurir les plantes aprs la neige et
+la glace s'opre dans le c&oelig;ur de l'homme. Et puis, tout ce qu'on
+appelle la raison, la sagesse humaine, tous ces livres, toutes ces
+philosophies, tous ces devoirs sociaux et religieux qui nous rattachent
+ la vie ne sont-ils pas l! Ne les a-t-on pas invents pour nous aider
+ flatter les penchant naturel, comme tous les principes fondamentaux,
+comme la proprit, le despotisme et le reste? Ces lois-l sont bien
+sages et faites pour durer; mais on en pourrait faire de plus belles, et
+Jsus, en souffrant le martyre, a donn un grand exemple de suicide.
+Quant a moi, je te dclare que, si je ne me tue pas, c'est absolument
+parce que je suis lche.</p>
+
+<p>Et qui me rend lche? Ce n'est pas la crainte de me faire<a name="page_134" id="page_134"></a> un peu de mal
+avec un couteau ou un pistolet; c'est l'effroi de ne plus exister, c'est
+la douleur de quitter ma famille, mes enfants et mes amis; c'est
+l'horreur du spulcre; car, quoique l'me espre une autre vie, elle est
+si intimement lie ce pauvre corps, elle a contract, en l'habitant,
+une si douce complaisance pour lui, qu'elle frmit l'ide de le
+laisser pourrir et manger aux vers. Elle sait bien que ni elle ni lui
+n'en sauront rien alors; mais, tant qu'elle lui est unie, elle le soigne
+et l'estime, et ne peut se faire une ide nette de ce qu'elle sera,
+spare de lui.</p>
+
+<p>Je supporte donc la vie, parce que je l'aime; et quoique la somme de mes
+douleurs soit infiniment plus forte que celle de mes joies, quoique
+j'aie perdu les biens sans lesquels je m'imaginais la vie impossible,
+j'aime encore cette triste destine qui me reste, et je lui dcouvre,
+chaque fois que je me rconcilie avec elle, des douceurs dont je ne me
+souvenais pas, ou que je niais avec ddain quand j'tais riche de
+bonheur et glorieux. Oh! l'homme est si insolent quand sa passion
+triomphe! quand il aime ou quand il est aim, comme il mprise tout ce
+qui n'est pas l'amour! comme il fait bon march de sa vie! comme il est
+prt s'en dbarrasser ds que son toile plit un peu! Et quand il
+perd ce qu'il aime, quelle agonie, quelles convulsions, quelle haine
+pour les secours de l'amiti, pour les misricordes de Dieu! Mais Dieu
+l'a fait aussi faible que fanfaron, et bientt redevenu tout petit, tout
+honteux, pleurant comme un enfant, et cherchant avec des pas timides
+retrouver sa route, il saisit avec empressement les mains qui s'offrent
+ lui pour le guider. Ridicule, purile et infortune crature, qui ne
+veut pas accepter la destine et ne sait pas s'y soustraire.</p>
+
+<p>Ah! ne nous moquons pas de cette condition misrable; c'est celle de
+tous, et tous nous savons que sa mesquinerie, que son manque de grandeur
+et de force ne la rend que plus malheureuse et plus digne de compassion.
+Tant qu'on<a name="page_135" id="page_135"></a> croit sa force, on a de l'orgueil, et l'orgueil console de
+tout. On marche grands pas et on fronce le sourcil avec un calme
+majestueux et terrible; on a dcrt qu'on mourrait, le soir ou le
+lendemain matin, et on est si fier de cette grande rsolution (que du
+reste un perruquier ou une prostitue sont tout aussi capables
+d'excuter que Caton d'Utique), on est si content de ne pas subir
+l'arrt du sort et de le narguer, qu'on est dj demi consol. On
+jouit d'une grande libert d'esprit, et l'on s'en tonne; on fait son
+testament, on songe tout, on brle certaines lettres, on en recommande
+d'autres ses amis, on fait des adieux solennels, on s'estime, on
+s'admire, et on s'aime soi-mme. Voil le pire; on se rconcilie avec
+soi, on se rend sa propre estime, et l'affection revient avec une
+admirable bont se placer entre le soi hroque et le soi expiatoire. Le
+sacrificateur, c'est--dire l'orgueil, fait alors peu peu grce la
+victime, c'est--dire la faiblesse; l'un s'attendrit, l'autre se
+lamente; l'orgueil demande la faiblesse si elle tait bien sincre
+tout l'heure, si elle avait bien l'intention de tendre la gorge au
+couteau; l'autre rpond que oui: l'orgueil daigne y croire, et dcide
+que l'intention est rpute pour le fait, que la honte est lave, la
+fiert satisfaite l'espoir rhabilit. Puis vient un ami qui sourit de
+votre dessein, mais qui feint, pour peu qu'il soit dlicat et bon, d'en
+tre pouvant et de vous arracher l'arme meurtrire; ce qui, en vrit,
+n'est pas difficile... Hlas! hlas! ne rions pas de cela. Tout cela
+fait qu'on ne se tue pas, et qu'on vit, et qu'on cesse la fin de se
+croire fort, et que l'orgueil tombe, et que la souffrance s'apaise; mais
+qu'il reste, au fond de l'me et pour jamais, une tristesse muette, un
+abattement profond, qui accepte toutes les distractions, mais qu'aucune
+distraction ne change; car ce qu'on croit, on le veut; et ce qu'on sait,
+on le subit. Or, lequel vaut mieux de l'chafaud ou des galres
+perptuit?</p>
+
+<p>Mais, bonsoir, <i>vieux</i>; il se fait tard, dans une heure il<a name="page_136" id="page_136"></a> fera grand
+jour, il faudra que je m'veille avec les coqs qui sonneront leur
+fanfare matinale, et les chiens qui se mettront hurler pour qu'on
+ouvre les portes de la cour, et ton frre Charles qui chante comme
+l'alouette au lever du soleil. Tu viendras samedi, n'est-ce pas? Il
+fera, j'espre, un temps comme nous l'aimons: pas de lune, le ciel est
+la gele, les toiles luiront et l'air sera sonore; ton frre chantera
+son <i>Stabat</i>, et nous irons l'entendre de loin sous le grand sapin. Il
+fait bon de s'attendrir et de s'attrister quand on est ensemble; mais
+seul, il faut s'interdire cela quand on en est o nous en sommes. C'est
+pourquoi je t'cris, afin de n'aller me coucher qu'au moment o un
+sommeil accablant coupera court toute rflexion un peu trop grave. O
+ciel! voil donc ces gais convives, ces aimables vieillards, les voil
+en face de leur chevet et saisis de terreur l'aspect des penses qui
+les y attendent! C'est pour cela qu'il faut s'endormir au lever du jour.
+C'est l'heure o le cauchemar quitte les rideaux du lit et n'a plus de
+pouvoir sur les hommes. Adieu, donne ma bndiction tes douze enfants.</p>
+
+<p class="r">Dimanche.<br />
+</p>
+
+<p>Puisque tu ne peux pas venir aujourd'hui, je viens m'enfermer avec toi
+et causer par la voie de la plume et de l'encre avec ton ennui; car tu
+t'ennuies, ce n'est rien de plus. Ne va pas t'imaginer que tu aies du
+chagrin. L'ennui est un mal assez grand, mais c'est aprs tout un mal
+trs-noble, et d'o peut sortir tout ce qu'il y a de plus beau dans
+l'me humaine. Il ne s'agit que d'expliquer son ennui comme il faut, et
+d'en diriger les inspirations vers un but potique. Voil le diable! tu
+n'es pas pote du tout. Tu dtermines toutes choses, tu ne sais rester
+dans le doute sur quoi que ce soit. Si tu savais bien ce que c'est que
+l'ennui, et le parti qu'on en peut tirer! Je vais tcher de te
+l'expliquer comme je l'entends.</p>
+
+<p>L'ennui est une langueur de l'me, une atonie intellectuelle<a name="page_137" id="page_137"></a> qui
+succde aux grandes motions ou aux grands dsirs. C'est une fatigue, un
+malaise, un dgot quivalant celui de l'estomac qui prouve le besoin
+de manger et qui n'en sent pas le dsir. De mme que l'estomac, l'esprit
+cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment
+qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire;
+il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et prcisment l'ennui
+est ce qui prcde ou ce qui suit l'un ou l'autre. C'est un tat non
+violent, mais triste; facile gurir, facile envenimer. Mais du
+moment qu'on le potise, il devient touchant, mlancolique, et sied fort
+bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout
+bonnement s'y abandonner. La recette est simple:&mdash;Se vtir
+convenablement, selon la saison; avoir de trs-bonnes pantoufles, un
+excellent feu en hiver, un hamac lger en t, un bon cheval au
+printemps, l'automne un carr de jardin sabl et plant de
+renonculiers. Avec cela, ayez un livre la main, un cigare la bouche;
+lisez une ligne environ par heure, laquelle vous penserez huit ou dix
+minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une ide fixe.
+Le reste du temps, rvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de
+pipe, ou d'attitude de tte ou de direction de regards.&mdash;Alors, en ne
+vous obstinant pas secouer votre malaise, vous le verrez peu peu se
+tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d'abord une
+grande nettet d'observation, un grand calme pour recueillir des formes,
+soit d'ides, soit d'objets, dans les cases du cerveau qui quivalent
+aux feuillets d'un album. Puis viendra une douce contemplation de
+vous-mme et des autres, et ce qui tout l'heure vous paraissait
+incommode ou indiffrent, vous paratra bientt agrable, pittoresque et
+beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son <i>chic</i>
+particulier, le moindre son vous semblera une mlodie, la moindre visite
+un vnement heureux.</p>
+
+<p>Il m'arrive bien souvent, je t'assure, de m'veiller dans<a name="page_138" id="page_138"></a> une terrible
+disposition au spleen. C'est un ennui srieux, et mme assez laid. Je ne
+sais pas bien ce que Pascal entendait par ces <i>penses de derrire</i>
+qu'il se rservait pour rpondre aux objections polmiques ou pour nier
+en secret ce qu'il feignait d'accepter en face. C'tait sans doute le
+jsuitisme de l'intelligence, force de plier au devoir, mais se
+rvoltant malgr elle contre l'arrt absurde. Pour moi, je trouve le mot
+terrible. On l'a trouv non-seulement dans son recueil de penses, mais
+encore crit sur un petit morceau de papier et conu ainsi: <i>Et moi
+aussi, j'aurai mes penses de derrire la tte</i>. O parole lugubre,
+sortie d'un c&oelig;ur dsol! Hlas! il est des jours o le cerveau humain
+est comme un double miroir dont une glace renvoie l'autre le revers
+des objets qu'elle a reus de face. C'est alors que toutes les choses,
+et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers invitable, et
+qu'il n'est pas une jouissance, une carresse, une ide reue au front
+qui n'ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet.
+C'est une puissance fatale et maladive, sois-en sr. La raison humaine
+consiste bien en effet voir toutes les choses par tous leurs cts,
+mais la bnigne nature humaine ne se porte pas volontiers de tels
+examens d'elle-mme; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l'a dit
+ailleurs, la volont qui se plat une chose plus qu' l'autre
+dtourne l'esprit de considrer les qualits de celle qu'il n'aime pas,
+et la volont devient ainsi un des principaux organes de la
+croyance.&mdash;Et tout cela est mortellement triste, la vie n'est
+supportable qu'autant qu'on oublie ces vrits noires, et il n'est
+d'affections possibles que celles o les penses de derrire ne viennent
+pas mettre le nez.</p>
+
+<p>Aussi, quand je me sens dans cette fcheuse humeur, je n'pargne rien
+pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes ides dans des
+nuages immodrs de fume de pipe. En t je me berce dans le hamac
+jusqu' tre enivr; en hiver je prsente mes vieux tibias au feu avec
+un tel<a name="page_139" id="page_139"></a> stocisme qu'il en rsulte une cuisson assez vive, une espce de
+moxa qui dtourne l'irritation crbrale. Puis un beau vers, lu, en
+passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie
+comme une mosque l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce
+travers le givre, un certain blouissement de ma vue et de ma pense,
+font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend
+sa beaut accoutume, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en
+groupes que je n'avais pas remarqus, et qui me frappent tout coup
+aussi vivement que si j'tais Rembrandt ou seulement Grard Dow. Il me
+vient alors un tressaillement intrieur, une sorte de bondissement de
+l'me, un dsir irralisable de fixer ces tableaux, une joie de les
+avoir saisis, un lan du c&oelig;ur vers ceux qui les forment. Cela ne
+t'a-t-il pas occup souvent, alors que tourmentant avec obstination une
+mche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses o
+nous te voyons plong? Combien de fois cette anne je me suis senti
+saisi d'un invincible dplaisir au milieu de nos plus chers compagnons
+et de nos plus folles soires! Combien de fois, en rentrant au salon
+aprs avoir parcouru grands pas les alles dpouilles au bout
+desquelles se lve la lune, je me suis trouv bloui et ravi de la
+beaut nave de ces tableaux flamands! Dutheil, affubl de sa
+houppelande grotesque, dont la couleur et sembl Hoffmann tirer sur
+le <i>fa bmol</i>, coiff de son bonnet couleur de raisin, et soulevant
+d'une main le broc de grs qui contient le modeste nectar du coteau
+voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes
+que jamais ait croques Tniers? Silence! son &oelig;il tincelle, sa barbe
+se hrisse; il avance le front comme un buffle qui se met en dfense. Il
+va chanter: coutez, quelle chanson profondment philosophique et
+religieuse:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le bonheur et le malheur</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Nous viennent du mme auteur,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Voil la ressemblance;<a name="page_140" id="page_140"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le bonheur nous rend heureux</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et le malheur malheureux,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Voil la diffrence.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Cette belle ode est de M. de Bivre. Je n'ai jamais rien entendu de plus
+mlancoliquement bte; et, tandis que nos compagnons rient aux clats de
+cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de
+tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et
+devant les hommes quand l'homme infortun demande compte de ses maux et
+qu'il obtient cette rponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre ternel
+et fatal qui nous mesure le bien et le mal est l tout entier; c'est
+comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs
+morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mrite une autre
+attention que cette ironie la fois chagrine et douce d'un autre
+malheureux moiti gay par le vin, qui constate gravement votre
+douleur comme un fait remarquable?</p>
+
+<p>Quand la voix terrible de Dutheil a cess d'branler les vitres, mon
+frre vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait
+essays sur le bord des abmes. Alphonse, couch terre, joue du violon
+sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur
+la muraille, et le rire donne des cavits lugubres ses lignes svres.
+Charles erre autour d'eux comme un mchant gnme, d'humeur factieuse,
+toujours prt renverser un verre dans une manche et faire rouler un
+danseur mal assur. Oh! ceux-l, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux
+qui savent qu'on peut tre trs-gai et trs-triste en mme temps, mais
+qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie
+aprs avoir souffert.</p>
+
+<p>Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gts de la destine?
+Regarde ce groupe charmant jet comme un bouquet autour du piano. Ce
+sont leurs femmes et leurs s&oelig;urs; c'est Agasta et Flicie, ces deux
+s&oelig;urs si tendrement unies,<a name="page_141" id="page_141"></a> si bonnes, si douces et si finement
+naves! c'est Laure et sa mre, toutes deux si belles, si nobles, si
+saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaiet brillante;
+c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugnie. Connais-tu
+rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, closes
+au vrai soleil, loin des serres chaudes o nos femmes des villes
+s'tiolent en naissant? Que Laure est cleste avec sa pleur et ses
+grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne
+avec ses joues de rose du Bengale close sur la neige, sa mine espigle
+et nonchalante, son petit parler indigne si doux et son petit bonnet de
+blanche nonnette! L'indolence de Flicie a quelque chose de plus triste,
+son sourire a de la mlancolie. L'amour et la douleur ont pass par l,
+la rsignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme
+qui s'est baiss tant de fois dans les larmes de la prire chrtienne!
+Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes
+douleurs, conserv le prcieux trsor de la bont, qu'il est si facile
+aux femmes infortunes de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi
+des tres si peu fards, parmi des femmes aussi belles de c&oelig;ur que de
+visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincres, religieux en
+amiti! Viens donc souvent ici: tu guriras.</p>
+
+<p>Maintenant, si tu me demandes pourquoi, tant si heureux, je m'en vais
+toujours l'entre de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi
+seul.&mdash;Il m'est absolument impossible d'tre heureux en quelque
+situation que ce soit dsormais. L'amiti est la plus pure bndiction
+de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai
+sans avoir ralis le rve de ma vie. Faire de son c&oelig;ur dix ou douze
+portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant
+d'tre <i>le bon oncle</i> d'une joyeuse couve d'enfants; il est touchant de
+vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux o l'on a grandi;
+mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien,
+beaucoup<a name="page_142" id="page_142"></a> de ressemblance avec la fortune du pauvre, compose de
+l'aumne de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par
+l'exclusive amiti de l'hymne, ces hommes et ces femmes que le sourire
+n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre
+moiti de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait
+beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontr l'tre avec
+lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontr, je n'ai
+pas su le garder. coute une histoire, et pleure.</p>
+
+<p>Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait
+l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le
+Conte et lui apprit graver l'eau-forte aussi bien que lui. Elle
+quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le
+monde les maudit; puis, comme ils taient pauvres et modestes, on les
+oublia. Quarante ans aprs on dcouvrit aux environs de Paris, dans une
+maisonnette appele <i>Moulin-Joli</i>, un vieux homme qui gravait
+l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunire, et qui
+gravait l'eau-forte, assise la mme table. Le premier oisif qui
+dcouvrit cette merveille l'annona aux autres, et le beau monde courut
+en foule Moulin-Joli pour voir le phnomne. Un amour de quarante ans,
+un travail toujours assidu et toujours aim; deux beaux talents jumeaux;
+Philmon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit
+poque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses potes,
+ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de
+jours aprs, car le monde et tout gt. Le dernier dessin qu'ils
+gravrent reprsentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec
+cette devise: <i>Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?</i></p>
+
+<p>Il est encadr dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici
+n'a vu l'original. Pendant un an, l'tre qui m'a lgu ce portrait s'est
+assis avec moi toutes les nuits<a name="page_143" id="page_143"></a> une petite table, et il a vcu du
+mme travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur
+notre &oelig;uvre, et nous soupions la mme petite table, tout en causant
+d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqu de parole. Prie
+pour moi, Marguerite Le Conte!</p>
+
+<p>En vrit, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour
+oser tre malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au srieux, du
+moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrire, nous y
+avons cru, donc elle a t. As-tu fait le rsum de cette course agite
+et pnible qui nous conduit du maillot la bquille? Je sais que la
+route diffre selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences
+humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans
+une fort; mais il y a une vue gnrale tire du destin de tous, et
+laquelle s'adaptent les mille dtails qui font la diversit. En ne
+voyant de lui que le systme organique, on peut dire que l'homme est
+toujours le mme, comme il ne se compose jamais au physique que d'une
+tte, deux bras, un corps, etc., son systme intellectuel se compose
+toujours des mmes passions, l'orgueil, la colre, la luxure, le dsir
+du mal et du bien diverses doses, mais se partageant et se disputant
+toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale,
+comme le systme veineux et le systme artriel font sa vie matrielle.
+Ainsi je crois pouvoir rsumer l'histoire de tous en rsumant la mienne
+propre:</p>
+
+<p>Au commencement, force, ardeur, ignorance.</p>
+
+<p>Au milieu, emploi de la force, ralisation des dsirs, science de la
+vie.</p>
+
+<p>Au dclin, dsenchantement, dgot de l'action, fatigue,&mdash;doute,
+apathie;&mdash;et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le
+plerin fatigu de sa journe. O Providence!</p>
+
+<p>La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les
+individus; l'ge viril, celle qui varie le plus.<a name="page_144" id="page_144"></a> La vieillesse est le
+rsultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a t; mais
+l'affaiblissement des facults confond les nuances, comme lorsque
+l'loignement attnue les couleurs et les enveloppe d'un voile ple.</p>
+
+<p>Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de
+savoir ce qu'il est, ais de savoir ce qu'il a t.</p>
+
+<p>Il ne faut se mfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut
+bien se garder de croire aux hommes faits, de mme qu'il faut s'abstenir
+de les condamner; tout est en eux, c'est le mtal en fusion qui tombe
+dans le moule. Dieu sait comment russira la statue. Quant aux
+vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre.</p>
+
+<p>Pour ma part, j'ai vu quelle chose misrable et terrible la fois est
+cette force de jeunesse qui n'obit pas notre appel, qui nous emporte
+o nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin
+d'elle; et je m'tonnerais d'avoir t si fier de la possder, si je ne
+savais que l'homme est port tirer vanit de tout, depuis la beaut,
+qui est un don du hasard, jusqu' la sagesse, qui est un rsultat de
+l'exprience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de
+s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prtes
+entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins.</p>
+
+<p>Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prt partir et qu'on a
+aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me
+souviens de cette impatience que j'prouvais de me lancer dans la
+carrire avec ma chaussure impermable. Qui pourra m'arrter? disais-je;
+sur quelles pines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte
+d'tre bless ou sali! O sont les obstacles, o sont les montagnes, o
+sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compt sans les
+chausse-trapes.</p>
+
+<p>Et quand j'eus commenc faire usage de ma force, il n'en rsulta
+d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage tait bon, et
+j'avais dans mes poches les plus<a name="page_145" id="page_145"></a> beaux livres du monde. Je daignais
+lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une
+sainte vision dont mon orgueil tait le magique soleil.</p>
+
+<p>Et force d'tre content de moi et fier de mon allure, je pensai que je
+ne pouvais faillir, et je le dclarai bien haut mes amis et
+connaissances. Il fut donc proclam parmi ces gens-l que j'tais un
+stoque des anciens jours, qui avait la bont de porter un frac et des
+bottes.</p>
+
+<p>Cependant, comme je marchais vite et regardant peu terre, il m'arriva
+de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux
+pieds et de la mortification dans l'me. Mais me relevant bien vite, et
+pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est
+un accident, la fatalit s'en est mle; et je commenai croire la
+fatalit, que jusque-l j'avais nie effrontment.</p>
+
+<p>Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperus
+que j'tais tout bless, tout sanglant, et que mon quipage, crott et
+dchir, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais
+encore d'un air majestueux et que j'en tais plus grotesque. Alors je
+fus forc de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis
+regarder tristement mes baillons et mes plaies.</p>
+
+<p>Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et dcida que,
+pour tre reint, je n'en tais pas moins un bon marcheur et un rude
+casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je
+n'avais pu les viter, que le destin avait t plus fort que moi, que
+Satan jouait un rle dans tout cela, et mille autres choses toutes
+inventes pour entortiller, vis--vis de soi et des autres, l'aveu de sa
+propre faiblesse et du mpris que tout homme se doit lui-mme s'il
+veut tre de bonne foi.</p>
+
+<p>Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je
+marchais bien, que les chutes n'taient pas des chutes, que les pierres
+n'taient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi
+avec raison, plusieurs autres<a name="page_146" id="page_146"></a> me crurent sur parole, parce que j'avais
+ce que les artistes appellent de la posie, ce que les soldats appellent
+de la blague.</p>
+
+<p>Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance
+humaine en habillant de pourpre les plus petites vanits et en les
+enchssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des
+chasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes gales; cela
+lui russit, parce que ses chasses taient solides, magnifiques, et
+qu'il savait s'en servir.</p>
+
+<p>Pour nous autres, peuple de singes, nous apprmes marcher plus ou
+moins bien sur les chasses, et mme danser sur la corde, la grande
+admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et
+moi surtout, malheureux! je ngligeais les pures et modestes
+jouissances, je mconnaissais les sentiments vrais, je mprisais les
+vertus simples et obscures, je raillais les dvots, j'encensais la
+gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux
+autres aucune faiblesse de caractre, moi qui avais des vices dans le
+c&oelig;ur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne
+me semblait aussi prcieux que mon repos, mon plaisir et la louange.</p>
+
+<p>Or, sais-tu, Franois, comment aprs tout cela je suis devenu un
+vieillard supportable, de m&oelig;urs douces, et assez modeste dans ses
+paroles et dans ses prtentions? Sais-tu ce qui fait la diffrence d'un
+homme corrompu et d'un homme gar? Certes, l'un et l'autre ont fait
+d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue;
+l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa
+mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume
+chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on
+trouve un matin en poussire dans un alambic. L'homme qui s'est aperu
+trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner
+sur ses pas, peut du moins s'arrter, et d'un air<a name="page_147" id="page_147"></a> triste crier ceux
+qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le mchant s'y
+plat, il avance jusqu' son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a
+puis tout le mal que l'homme peut faire. Celui-l s'amuse entraner
+sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant
+tomber dans la boue leur tour, et s'gaie leur persuader que cette
+boue est une essence prcieuse dont il n'appartient qu'aux grands
+esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer.</p>
+
+<p>Et dans tout cela, Franois, il y a pour nous bien peu de sujets de
+consolation; car nous n'avons pas grand mrite n'tre pas de ces
+gens-l. N'avons-nous pas travers leurs ftes, n'y avons-nous pas bu le
+poison de la vanit et du mensonge? Si le grand air nous a dgriss,
+c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphre
+funeste et nous a forcs d'tre dans un champ plutt que dans un palais.
+Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe
+chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on
+veut bien appeler honntet, c'est la sentiment des bonnes choses,
+l'aversion pour les mauvaises. Or, quoi tient, je te le demande, que
+ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin,
+quand nous l'exposons si lgrement l'orage? Quand on songe la
+facilit avec laquelle il s'envole, doit-on s'lever beaucoup dans sa
+propre opinion pour avoir chapp au danger par miracle? Quelle ple
+fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le sraphin qui l'a
+protge de son aile? quel est le rayon qui l'a ranime? Le bon grain a
+beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y
+abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les dtourne? O
+Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une me touche de tes
+bienfaits quand elle regarde en arrire!</p>
+
+<p>Mais toi, ami, tu as pu rparer. Il n'a pas t trop tard pour toi
+lorsque tu t'es arrt; tu es revenu au point de<a name="page_148" id="page_148"></a> dpart, et l tu as
+trouv une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O
+Franois! tu avais combattre le pass et ses habitudes funestes,
+supporter le prsent et ses ennuis rongeurs; tu es entr en lutte avec
+ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu
+les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouv une mre
+consoler et douze enfants nourrir de mon travail, je pleure, je prie,
+et je m'crie quelquefois:</p>
+
+<p>Viens moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe
+de l'esprit saint, posie divine! sentiment de l'ternelle beaut, amour
+de la nature toujours jeune et toujours fconde! fusion du grand <i>tout</i>
+avec l'me humaine qui se dtache et s'abandonne: joie triste et
+mystrieuse que Dieu envoie ses enfants dsesprs, tressaillement qui
+semble les appeler quelque chose d'inconnu et de sublime, dsir de la
+mort, dsir de la vie, clair qui passe devant les yeux au milieu des
+tnbres, rayon qui carte les nuages et revt les cieux d'une splendeur
+inattendue, convulsion de l'agonie o la vie future apparat, vigueur
+fatale qui n'appartient qu'au dsespoir, viens moi! j'ai tout perdu
+sur la terre!</p>
+
+<p>L'hiver tend ses voiles gris sur la terre attriste, le froid siffle et
+pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, midi, des lueurs
+empourpres percent la brume et viennent rjouir les tentures assombries
+de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en
+apercevant, sur le lilas dpouill du jardin, un groupe de moineaux
+silencieux, hrisss en boule et recueillis dans une batitude
+mlancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air charg de gele
+blanche. Le gent, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en
+haut une dernire grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre,
+doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est
+silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux la
+terre, la gele fond, et des larmes tombent de<a name="page_149" id="page_149"></a> partout; la vgtation
+semble faire un dernier effort pour reprendre la vie; mais le dernier
+baiser de son poux est si faible, que les roses du Bengale tombent
+effeuilles sans avoir pu se colorer et s'panouir. Voici le froid, la
+nuit, la mort.</p>
+
+<p>Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier
+espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va,
+saluer le printemps son retour, compter les dernires ou les premires
+fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fentre, c'est tout ce
+qui me reste d'une vie qui fut pleine et brlante. L'hiver de mon me
+est venu, un ternel hiver! Il fut un temps o je ne regardais ni le
+ciel ni les fleurs, o je ne m'inquitais pas de l'absence du soleil et
+ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant
+l'autel o brlait le feu sacr, j'y versais tous les parfums de mon
+c&oelig;ur. Tout ce que Dieu a donn a l'homme de force et de jeunesse,
+d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse
+ cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est
+renvers, le feu sacr est teint, une ple fume s'elve encore et
+cherche rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui
+s'exhale et qui cherche ressaisir l'me qui l'embrasait. Mais cette
+me s'est envole au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt
+sur la terre.</p>
+
+<p>A prsent que mon me est veuve, il ne lui reste plus qu' voir et
+couter Dieu dans les objets extrieurs; car Dieu n'est plus en moi, et
+si je puis me rjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je
+dirai donc ta bont envers les autres hommes, Dieu qui m'as abandonn!
+je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur,
+j'lverai une voix forte qui fera entendre ces mots l'oreille des
+passants:&mdash;loignez-vous d'ici, car il y a un abme; et moi, qui passais
+trop prs, j'y suis tomb.&mdash;Je leur dirai encore: Vous tes gars parce
+que vous tes sourds et<a name="page_150" id="page_150"></a> aveugles; c'est parce que je l'tais aussi que
+je me suis gar comme vous; j'ai recouvr l'oue et la vue; mais alors
+je me suis aperu que j'tais au fond du prcipice et que je ne pouvais
+plus retourner avec vous. J'tais vieux.</p>
+
+<p>Beaucoup sont tombs comme moi dans les abmes du dsespoir. C'est un
+monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite
+sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantme qui porte
+un nom et des habits, un corps indolent et bris, une figure terne et
+ple, erre encore dans la socit humaine et affiche encore les
+apparences de la vie. Mais nos mes sont l-dessous plonges dans cet
+rbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui
+s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais
+ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races
+d'hommes en remontent ou en descendent les degrs. Des pleurs et des
+rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus dchus,
+les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins
+bas, les furieux qui hurlent et blasphment contre Dieu, qu'ils ont
+mconnu et qui les a foudroys; ailleurs les cyniques, qui nient la
+vertu et le bonheur, et qui cherchent faire tomber les autres aussi
+bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonns de
+leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premires marches de l'escalier
+fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je
+mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-l pleurent et se lamentent; car
+ils sont encore assez prs de Dieu pour savoir ce qui et pu tre et ce
+qu'ils auraient d faire. Et ils esprent en une autre vie, parce qu'ils
+ont gard le sentiment du beau ternel et le moyen de le possder.
+Ceux-l se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie
+mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vrit aux hommes sans
+crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien
+mnager, rien redouter; on ne peut plus leur faire ni<a name="page_151" id="page_151"></a> bien ni mal; on
+ne peut plus les faire tomber; ils se sont prcipits. Puissent-ils,
+comme Curtius, apaiser la colre cleste et fermer l'abme derrire eux!</p>
+
+<p>Mais il me semble, Franois, que je deviens emphatique; heureusement
+j'aperois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai
+vu; il vient tout essouffl, tout palpitant de joie. Le voil sous ma
+fentre; mais, diable! il s'arrte; il vient d'apercevoir une violette
+difforme, il la cueille, et cela lui donne penser. Me voil effac de
+sa mmoire; si je ne vais sa rencontre, il retournera chez lui avec sa
+violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI<br /><br />
+
+A VERARD</h2>
+
+<p class="r">11 avril 1835.<br />
+</p>
+
+<p>Ton ami le voyageur est arriv au gte sans accident; il est heureux et
+fier du souvenir que tu as gard de lui. Il ne se flattait pas trop
+cet gard; il croyait qu'une me aussi active, aussi dvorante que la
+tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les
+perdre aussi vite pour faire place d'autres. C'est un devoir et une
+ncessit pour toi d'tre ainsi; tu n'appartiens pas certains lus, tu
+appartiens tous les hommes, ou plutt tous t'appartiennent. Pauvre
+homme de gnie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne!
+c'est un mtier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admte.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au
+fond de tes tables, tu te souviens de ta divinit;<a name="page_152" id="page_152"></a> et quand tu vois
+passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux.
+Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te
+faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des
+potes et des Bohmiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a prcipit
+comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblmes de la grandeur et de
+l'infortune du gnie sur la terre. Te voil employ de vils travaux,
+clou sur ta croix, enchan au misrable bagne des ambitions humaines.
+Va donc, et que celui qui t'a donn la force et la douleur en partage
+entoure longtemps pour toi d'une aurole de gloire cette couronne
+d'pines que tu conquerras au prix de la libert, du bonheur et de la
+vie.</p>
+
+<p>Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilit de vous vanter,
+vous autres rformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois
+pas. La philanthropie fait des s&oelig;urs de charit. L'amour de la gloire
+est autre chose et produit d'autres destines. Sublime hypocrite,
+tais-toi l-dessus avec moi: tu te mconnais en prenant pour le
+sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale o t'entrane
+l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui
+observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les
+hommes, tu n'es pas leur frre, car tu n'es pas leur gal. Tu es une
+exception parmi eux, tu es n <i>roi</i>.</p>
+
+<p>Ah! voici qui te fche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une
+royaut qui est d'institution divine. Dieu et dparti tous les hommes
+une gale dose d'intelligence et de vertu s'il et voulu fonder le
+principe d'galit parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands
+hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cdre pour
+protger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu
+exerces ici, dans ce milieu de la France, o tout ce qui sent et pense
+s'incline devant ta supriorit (au point que moi-mme, le plus
+indisciplin <i>voyou</i> qui ait jamais<a name="page_153" id="page_153"></a> fait de la vie une cole
+buissonnire, je suis force, chaque anne, d'aller te rendre hommage),
+dis-moi, es-ce autre chose qu'une royaut? Votre majest ne peut le
+nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la
+couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre
+tribune en plein air est un trne; Fleury le Gaulois est votre capitaine
+des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je
+serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien,
+car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand
+vous aurez touch le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile
+faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon
+de donner le titre de roi feu Midas. Celui-l, on le sait, n'est pas
+de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux
+types de rois lgitimes qui les oreilles poussent tout naturellement
+sous le diadme hrditaire.</p>
+
+<p>Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous
+ne disputerons jamais l-dessus. Certain roi naquit pour tre maquignon;
+toi, tu es n prince de la terre. Moi-mme, pauvre diseur de mtaphores,
+je me sens mal abrit sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux
+pas le tenir moi-mme, je m'y prendrais mal, et tous les trnes de la
+terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des
+Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a
+plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les
+ptales embaums de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris
+autant de soins de la beaut de la violette que de celle de la femme,
+que les lis des champs sont mieux vtus que Salomon dans sa gloire, et
+je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la
+guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie
+bien de conclure quelque chose! J'irai crire ton nom et le mien sur le
+sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le<a name="page_154" id="page_154"></a>
+lendemain, qu'il restera de mes livres aprs ma mort, et peut-tre,
+hlas! de tes actions, Marius! aprs le coup de vent qui ramnera la
+fortune des Sylla et des Napolon sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que je dserte ta cause, au moins; de toutes les causes
+dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la
+plus noble. Je ne conois mme pas que les potes puissent en avoir une
+autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de
+libert sont harmonieux, tandis que ceux de lgitimit et d'obissance
+sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On
+peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bche couronne, c'est
+renoncer sa dignit d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs
+humaines et je vais couter la voix des torrents. Sois sr que je
+prierai l'esprit des lacs et les fes des glaciers de prendre
+quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum
+des dserts, un rve de libert, un souvenir affectueux et profond de
+ton frre le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie
+humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre;
+j'irai frapper du bec ta fentre de temps en temps, et te donner des
+nouvelles de la cration au travers des barreaux de ta prison; et puis
+je reprendrai ma course inconstante dans les champs ariens, me
+nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des
+couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique,
+hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanit, vous avez
+choisi le moins puril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille
+prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui prsentait; vous
+prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de
+l'argent, des titres et des petites vanits qui charment le vulgaire.
+Gnreux insenss que vous tes, gouvernez-moi bien tous ces vilains
+idiots et ne leur pargnez pas les trivires. Je vais chanter au soleil
+sur ma branche pendant ce<a name="page_155" id="page_155"></a> temps-l. Vous m'couterez quand vous n'aurez
+rien de mieux faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu
+auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frre verard, frre
+et roi, non en vertu du droit d'anesse, mais du droit de vertu. Je
+t'aime de tout mon c&oelig;ur, et suis de votre majest, sire, le
+trs-humble et trs-fidle sujet.</p>
+
+<p class="r">15 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Tu m'adresses plusieurs questions auxquelles je voudrais pouvoir
+rpondre, pour te prouver au moins que je suis attentif toutes les
+paroles que trace ta plume. Pour procder la manire de mon cher
+Franklin, les voici dans l'ordre o tu les a poses: 1 Pourquoi suis-je
+si triste? 2 Si tu n'tais pas si diffrent de moi, t'aimerais-je
+autant? 3 Suis-je pour quelque chose dans vos discours? 4 A quand donc
+la conclusion? 5 Quand pourrai-je m'asseoir? etc.</p>
+
+<p>J'ai rpondu hier la premire question: c'est que travailler pour la
+gloire est la fois un rle d'empereur et un mtier de forat; c'est
+que tu es enferm dans ta volont comme dans une forteresse, et que le
+moindre insecte qui effleure de l'aile les vitraux de ton donjon te fait
+tressaillir et rveille en toi le douloureux sentiment de ta captivit.
+Promthe, prends courage! tu es plus grand, couch sur ton roc, avec
+les serres d'un vautour dans le c&oelig;ur, que les faunes des bois dans
+leur libert. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais
+tre heureux leur manire. C'est ici le lieu de rpondre ta
+cinquime question: <i>Quand pourrai-je m'asseoir avec toi dans les
+longues herbes sur les rives d'un torrent?</i>&mdash;Jamais, verard, moins
+qu'une arme ennemie ne ft sur l'autre rive et que tu n'attendisses l
+le signal du combat. Mais oublier la guerre et dormir dans les roseaux,
+toi? Je voudrais savoir quels rves fit Marius dans le marais de
+Minturnes; coup sr, il ne<a name="page_156" id="page_156"></a> s'entretint pas avec les paisibles
+naades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et
+poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous; c'est nous,
+rveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent; c'est
+nous qu'elles parlent d'oubli et de repos, conditions de notre humble
+bonheur qui vous feraient rire de piti. Laissez-nous cela, nous vous
+abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le
+triomphe.&mdash;Si quelque jour, bless dans la lutte ou prisonnier sur
+parole, tu viens t'asseoir prs de ton frre le bohmien, nous
+regarderons les cieux ensemble, et je te parlerai des astres qui
+prsident la destine des mortels. Voil, je le sais, tout ce qui
+pourra t'intresser, tout ce que tu voudras voir dans les eaux limpides;
+ce sera le reflet incertain et tremblant de ton toile, et tu te hteras
+de la chercher la vote cleste pour t'assurer qu'elle y brille encore
+de tout son clat. Non, non, tu n'aimerais pas ces valles silencieuses
+o l'aigle est roi et non pas l'homme, ces lacs o le cri de la plus
+petite sarcelle trouverait plus d'chos que ta parole. Les dserts que
+vous ne pouvez soumettre la charrue ou au glaive, ces monts escarps,
+ce sol rebelle, ces impntrables forts, o l'artiste va pieusement
+voquer les sauvages divinits retranches l contre les assauts de
+l'industrie humaine, tout cela n'est pas la patrie de ton intelligence.
+Il te faut des villes, des champs, des soldats, des ouvriers, le
+commerce, le travail, tout l'attirail de la puissance, tous les aliments
+que les besoins des hommes peuvent offrir l'orgueil des dieux. Les
+dieux dominent et protgent; quand tu dis que tu les portes avec amour
+dans ton sein, ces pauvres Pygmes humains, tu veux dire, Hercule, que
+tu les portes dans ta peau de lion; mais tu ne pourrais t'endormir
+l'ombre des bois sans qu'ils s'acharnassent te rveiller. Ils te
+tourmenteraient dans tes rves, et les orages de ton me troubleraient
+la srnit de l'air jusque sur la cime du Mont-Blanc. Mon pauvre frre,
+j'aime mieux<a name="page_157" id="page_157"></a> mon bton de plerin que ton sceptre. Mais puisque la
+royaut de l'intelligence t'a ceint de sa couronne de feu, puisque la
+passion d'tre grand est entre dans ton sang avec la vie, puisque tu ne
+peux abdiquer, et que le repos te tuerait plus vite que ne le fera la
+fatigue, loin de contempler ta destine avec cette froide philosophie
+que pourrait me suggrer le sentiment de mon impuissance, je veux sans
+cesse te plaindre et t'admirer, sublime <i>misrable</i>! Mais n'tant bon
+ rien qu' causer avec l'cho, regarder lever la lune et composer
+des chants mlancoliques ou moqueurs pour les tudiants potes et les
+coliers amoureux, j'ai pris, comme je te le disais hier, l'habitude de
+faire de ma vie une vritable cole buissonnire o tout consiste
+poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans
+les pines pour avoir une fleur qui s'effeuille dans ma main avant que
+je l'aie respire, chanter avec les grives et dormir sous le premier
+saule venu, sans souci de l'heure et des pdants. Ce que je puis faire
+de mieux, c'est de planter ton intention un laurier dans mon jardin. A
+chaque belle action que l'on me racontera de toi, je t'en enverrai une
+feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les
+ides reprsentes par des cuistres, mais qui s'incline religieusement
+devant un grand c&oelig;ur o rside la justice.</p>
+
+<p>Deuxime question.&mdash;<i>Si tu n'tais pas si diffrent de moi tous
+gards, t'aimerais-je autant?</i> Voici ma rponse: Non, certes, tu ne
+m'aimerais pas de mme; tu me sais gr d'avoir un peu de force dans un
+corps si chtif et dans une condition si humble. Tu m'estimes d'autant
+plus que tu supposes qu'il m'a t plus difficile d'tre un peu
+estimable dans des circonstances sociales o tout tend dgrader les
+mes qui se laissent aller. Tu me crois probablement trs-suprieur
+aujourd'hui ce que j'ai pu tre auparavant, et tu ne te trompes pas.
+Mes souvenirs ne sont pas faits pour me donner de l'orgueil; mais ce que
+j'ai conserv<a name="page_158" id="page_158"></a> de bon dans l'me me console un peu du pass, et m'assure
+encore de belles amitis pour le prsent et l'avenir. C'est tout ce
+qu'il me faut dsormais. Je n'ai nulle espce d'ambition, et le tout
+petit bruit que je fais comme artiste ne m'inspire aucune jalousie
+contre ceux qui ont mrit d'en faire davantage. Les passions et les
+fantaisies m'ont rendu malheureux l'excs dans des temps donns: je
+suis guri radicalement des fantaisies par l'effet de ma volont, je le
+serai bientt des passions par l'effet de l'ge et de la rflexion. A
+tous autres gards, j'ai toujours t et serai toujours parfaitement
+heureux, par consquent toujours quitable et bon en tout, sauf les cas
+d'amour, o je ne vaux pas le diable, parce qu'alors je deviens malade,
+<i>spleenetic and rash</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Suis-je pour quelque chose dans vos discours?</i>&mdash;Il n'est gure
+question que de toi. Les membres ne peuvent gure oublier le c&oelig;ur o
+reflue tout leur sang. Avant de te voir, cela m'impatientait au point
+que j'ai pris le parti d'aller te trouver encore cette anne, afin
+d'avoir, au retour, le droit de dire comme les autres: <i>verard pense...
+verard veut... verard m'a dit...</i> etc.: pourvu que toutes ces
+idoltries ne te gtent pas!</p>
+
+<p>&mdash;<i>A quand donc la conclusion? et si tu meurs sans avoir conclu!</i>&mdash;Ma
+foi! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n'en ira pas plus
+mal pour avoir ignor sa faon de penser. Que veux-tu que je te dise? il
+faut que je te parle encore de moi, et rien n'est plus insipide qu'une
+individualit qui n'a pas encore trouv le mot de sa destine. Je n'ai
+aucun intrt formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui
+lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une
+profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte
+de plaidoyer contre certaines lois. Bien loin de l, je reconnais que ma
+vie est pleine de fautes, et je croirais commettre une lchet si je me
+battais les flancs pour trouver une philosophie qui en<a name="page_159" id="page_159"></a> autorist
+l'exemple. D'autre part, n'tant pas susceptible d'envisager avec
+enthousiasme certains cts rels de la vie, je ne saurais regarder ces
+fautes comme assez graves pour exiger rparation ou expiation. Ce serait
+leur faire trop d'honneur, et je ne vois pas que mes torts aient empch
+ceux qui s'en plaignent le plus de se bien porter. Tous ceux qui me
+connaissent depuis longtemps m'aiment assez pour me juger avec
+indulgence et pour me pardonner le mal que j'ai pu me faire. Mes crits,
+n'ayant jamais rien conclu, n'ont caus ni bien ni mal. Je ne demande
+pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve; mais ce
+n'est pas encore fait, et je suis trop peu avanc sous certains rapports
+pour oser hasarder mon mot. J'ai horreur du pdantisme de la vertu. Il
+est peut-tre utile dans le monde; pour moi, je suis de trop bonne foi
+pour essayer de me rconcilier par un acte d'hypocrisie avec les
+svrits que mon irrsolution (courageuse et loyale, j'ose le dire)
+attire sur moi. J'en supporterai la rigueur, quelque pnible qu'elle me
+puisse tre, tant que je n'aurai pas la conviction intime que j'attends.
+Me blmes-tu? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant
+tu peux le comparer, l'aide d'un microscope, celui o tu existes.
+Voudrais-tu, pour acqurir plus de popularit ou de renomme, feindre
+d'avoir les opinions qu'on t'imposerait, et proposer comme article de
+foi ce qui ne serait encore qu' l'tat d'embryon dans ta conscience? Je
+tenais trop ton estime pour ne pas t'exposer ma situation; c'est un
+peu long: pardonne-moi d'avoir parl si srieusement du ct srieux de
+ma vie; ce n'est pas ma coutume. Adieu; je t'envoie un petit paquet de
+pages imprimes que j'ai choisies pour toi dans ma collection, hlas!
+beaucoup trop volumineuse!</p>
+
+<p class="r">18 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Ami, tu me reproches srieusement mon athisme social; tu dis que tout
+ce qui vit en dehors des doctrines de l'utilit<a name="page_160" id="page_160"></a> ne peut jamais tre ni
+vraiment grand ni vraiment bon. Tu dis que cette indiffrence est
+coupable, d'un funeste exemple, et qu'il faut en sortir, ou me suicider
+moralement, couper ma main droite et ne jamais converser avec les
+hommes. Tu es bien svre; mais je t'aime ainsi, cela est beau et
+respectable en toi. Tu dis encore que tout systme de non-intervention
+est l'excuse de la lchet ou de l'gosme, parce qu'il n'y a aucune
+chose humaine qui ne soit avantageuse ou nuisible l'humanit. Quelle
+que soit mon ambition, dis-tu, soit que je dsire tre admir, soit que
+je veuille tre aim, il faut que je sois charitable, et charitable avec
+discernement, avec rflexion, avec science, c'est--dire philanthrope.
+J'ai l'habitude de rpondre par des sophismes et des facties ceux qui
+me tiennent ce langage; mais ici c'est diffrent, je te reconnais le
+droit de prononcer cette grande parole de vertu, que j'ose peine
+rpter moi-mme aprs toi. J'y ai toujours t des plus rtifs, et la
+faute en est a ceux qui m'ont voulu baptiser avec des mains impures.
+Quand on veut laver la souillure du pch, il faut tre Jean-Baptiste
+pour le plus obscur catchumne, tout aussi bien que pour le Christ, et
+les cheveux de Madeleine ne doivent point essuyer les pieds qui marchent
+dans les voies de l'erreur.</p>
+
+<p>O toi qui m'interroges, as-tu quitt les sentiers dangereux o la
+jeunesse se prcipite? Retir dans le sanctuaire de ta volont, as-tu
+pratiqu, depuis ces annes svres de ta rflexion, les vertus antiques
+que tu prises au-dessus de tout: la temprance, la charit, le travail,
+la constance, le dsintressement?&mdash;Oui, tu l'as fait, je le sais; eh
+bien! parle: mon orgueil se rvolte contre ceux qui ne sont pas plus
+grands que moi et qui veulent me mettre leurs pieds. Toi qui n'as pas
+seulement la puissance de l'entendement, mais la force du c&oelig;ur,
+parle; je rpondrai comme un juge lgitime et t'obirai en te parlant
+de moi tant que tu voudras, car je confesse qu'il y avait plus<a name="page_161" id="page_161"></a> de
+paresse coupable de ma part l'viter que de vritable modestie.</p>
+
+<p>O mon frre! ceci est un entretien grave, une poque grave dans ma
+pauvre vie! je ne suis point venu ici avec un sentiment d'abngation
+enthousiaste, mais avec une srieuse volont de ne voir en toi que ce
+qu'il y aurait de vraiment beau. J'tais cuirass contre les effets
+magntiques qui sont toujours craindre dans un contact avec les hommes
+suprieurs. Aussi je puis dire que je n'ai point t bloui par le
+prestige que tu exerces sur les autres; les lignes romaines de ton
+front, la puissance de ta parole, l'clat et l'abondance de tes penses
+ne m'ont jamais occup. Ce qui m'a touch et convaincu, c'est ce que je
+t'ai entendu dire, ce que je t'ai vu faire de plus simple, une parole
+douce et nave au milieu de la plus vive exaltation, une familiarit
+brusque et chaste, une exquise puret dans toutes les expressions et
+dans tous les sentiments. On ne peut pas inventer de plus folle calomnie
+contre toi que l'accusation de cupidit. Je voudrais bien que tes
+ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut tre dsirable
+pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni matresses, ni
+cabinet de tableaux, ni collection de mdailles, ni chevaux anglais, ni
+luxe, ni mollesse d'aucun genre? C'est beaucoup, verard, c'est presque
+tout mes yeux maintenant que l'absence de vices. C'est de cela qu'on
+ne peut pas douter, tandis que les qualits peuvent se parer de tant de
+noms qui ne leur appartiennent pas! mais qui peut suspecter la sobrit
+tranquille avec laquelle une me forte use des biens de la vie? de
+quelle quivoque, de quelle hypocrisie ont jamais besoin les obscures
+vertus domestiques?</p>
+
+<p>Tu me parlais de l'immense organisation de Mirabeau, toute ptrie de
+vices et de vertus. Je ne suis pas assez enthousiaste de la bigarrure
+pour trouver la statue de diamant et de boue plus belle et plus
+imposante que la statue d'or<a name="page_162" id="page_162"></a> pur. Mon ami Henri Heine a dit, en parlant
+de Spinosa: Sa vie prive fut exempte de blme; elle est demeure pure
+et sans tache comme celle de son divin parent Jsus-Christ. Ces simples
+paroles me font aimer Spinosa. C'est par l seulement sans doute que mon
+faible cerveau et pu mesurer sa grandeur. Il y a aussi en toi, mon cher
+frre, un ct que je ne connais pas, parce que mon esprit, paresseux ou
+impuissant, n'a pntr dans aucune science. Je comprends ce que tu es,
+et non ce que tu fais. Je vois le mcanisme de cette belle machine
+ides; mais la valeur et l'usage de ses produits me sont inconnus et
+indiffrents. Je vois que le mot de vertu en est le levier formidable,
+et je sais que ce mot a un sens toujours un et magnifique, quelle qu'en
+soit l'application: abngation et sacrifice ternel de toutes les
+satisfactions vulgaires de l'esprit ou des sens une satisfaction
+suprme et divine; conscration d'une existence humaine au culte d'une
+volont vaste et intelligente qui en est le foyer. C'est la vertu, c'est
+la force, c'est la tendance de l'me s'lever au plus haut possible,
+pour embrasser d'un regard plus de choses que le vulgaire, et pour semer
+sur un champ plus vaste les bienfaits de se puissance. C'est l'ambition
+gnreuse, c'est la foi, c'est la science, c'est l'art, c'est toutes les
+formes que prend la Divinit pour se manifester dans l'homme. C'est
+pourquoi rgner, mme en vertu des droits les plus grossiers et les plus
+iniques, mme au prix du repos et de la vie, a toujours t le plus
+ardent dsir des hommes; et il ne faut pas s'en tonner. Rgner tant
+bien que mal, c'est exercer un semblant de vertu et de force morale. Si
+les paroles humaines ont un sens dans le grand livre de la nature, ces
+deux paroles sont absolument synonymes, et dj dans notre langue elles
+le sont souvent. J'ai crit tout l'heure, rgner en <i>vertu</i> d'un
+droit <i>inique</i>, ce qui est trs-franais, je crois, et ne prsente
+aucun contre-sens, que je sache.</p>
+
+<p>Tout ce qui est difficile faire excite l'tonnement des<a name="page_163" id="page_163"></a> hommes et
+mrite leur admiration en raison directe de l'avantage qu'ils retirent
+de cet emploi de forces; et comme rien dans les &oelig;uvres de Dieu ne
+peut tre, aux yeux de l'homme, plus grand et plus prcieux que sa
+propre existence, il est vident que ce qu'il appelle le sentiment de
+l'quit naturelle est la conscience raisonne de ce qui lui est utile.
+Le plus simple effort de ce raisonnement lui prouvant qu'il ne peut
+vivre isol, il a d, au sortir de l'tat le plus primitif qu'on puisse
+supposer, s'essayer aux associations et se grouper par peuplades autour
+d'un systme de lois dictes par les plus habiles ou les plus forts.
+Ceux qui out russi faire ces lois dans leur intrt personnel ont
+commenc la guerre ternelle entre les hommes de rsistance et les
+hommes d'oppression; leur tour, les hommes de rsistance ont combattu,
+et sont devenus oppresseurs par le droit de la force. Dans tout cela, o
+est la justice?</p>
+
+<p>Levez-vous, hommes choisis, hommes divins, qui avez invent la vertu!
+Vous avez imagin une flicit moins grossire que celle des hommes
+sensuels, plus orgueilleuse que celle des braves. Voue avez dcouvert
+qu'il y avait, dans l'amour et dans la reconnaissance de vos frres,
+plus de jouissance que dans toutes les possessions qu'ils se
+disputaient. Alors, retranchant de votre vie tous les plaisirs qui
+faisaient ces hommes semblables les uns aux autres, vous avez fltri
+sagement du nom de vice tout ce qui les rendait heureux, par consquent
+avides, jaloux, violents et insociables. Vous avez renonc votre part
+de richesse et de plaisir sur la terre, et vous tant ainsi rendus tels
+que vous ne pouviez plus exciter ni jalousie ni mfiance, vous vous tes
+placs au milieu d'eux comme des divinits bienfaisantes pour les
+clairer sur leurs intrts et pour leur donner des lois utiles. Vous
+leur avez dit que donner tait plus beau que possder, et l o vous
+avez command, la justice a rgn; quels sophismes pourraient combattre
+votre excellence, sublimes vaniteux? Il n'y a rien au monde de plus<a name="page_164" id="page_164"></a>
+grand que vous, rien de plus prcieux, rien de plus ncessaire.</p>
+
+<p>Allez et parlez de vertu; un jour viendra o les sensualistes qui vous
+raillent, aux prises avec l'avidit et la vengeance de ceux qui
+jusqu'ici n'ont pu satisfaire les jouissances des sens, comprendront
+qu'il est un sort plus digne d'envie et plus a l'abri de l'orage que le
+leur; ils comprendront que la raison populaire plane sur le monde,
+qu'elle a forc la porte des boudoirs, qu'elle peut s'arroger le droit
+de jouir son tour, et de renvoyer les vaincus la charrue, au toit de
+chaume, et au crucifix, seule consolation du pauvre. Ils seront bien
+heureux alors de rencontrer, entre eux et la haine du vainqueur, la main
+de l'homme vertueux pour partager les biens de la terre entre le riche
+et le pauvre, et pour expliquer tous deux ce que c'est que la justice.</p>
+
+<p>Je ne sais s'il arrivera jamais un jour o l'homme dcidera
+infailliblement et dfinitivement ce qui est utile l'homme. Je n'en
+suis pas examiner dans ses dtails le systme que tu as embrass: j'en
+plaisantais l'autre jour; mais du moment que tu m'amnes a parler raison
+(ce qui, je te le dclare, n'est pas une mdiocre victoire de ta force
+sur la mienne), je te dirai bien que la grande loi d'galit, tout
+inapplicable qu'elle paraisse maintenant a ceux qui en ont peur, et tout
+incertain que me semble son rgne sur la terre, moi qui vois ces
+choses du fond d'une cellule, est la premire et la seule invariable loi
+de morale et d'quit qui se soit prsente mon esprit dans tous les
+temps. Tous les dtails scientifiques par lesquels on arrive formuler
+une pense me sont absolument trangers; et quant aux moyens par
+lesquels on parvient la faire dominer dans le monde, malheureusement
+ils me semblent tous tellement soumis aux doutes, aux contestations, aux
+scrupules et aux rpugnances de ceux qui se chargent de l'excution, que
+je me sens ptrifi par mon scepticisme quand j'essaie seulement d'y
+porter les yeux et de voir en quoi ils consistent. Ce n'est<a name="page_165" id="page_165"></a> pas mon
+fait. Je suis de nature potique et non lgislative, guerrire au
+besoin, mais jamais parlementaire. On peut m'employer tout en me
+persuadant d'abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre
+rien dcouvrir, rien dcider. J'accepterai tout ce qui sera bien.
+Ainsi, demande mes biens et ma vie, Romain! mais laisse mon pauvre
+esprit aux sylphes et aux nymphes de la posie. Que t'importe? tu
+trouveras bien assez de ttes qui voudront dlibrer plus qu'il ne sera
+besoin. Ne sera-t-il pas permis aux mnestrels de chanter des romances
+aux femmes, pendant que vous ferez des lois pour les hommes?</p>
+
+<p>Voil o j'en voulais venir, verard: c'est te dire que la vertu n'est
+pas ncessaire tous, mais quelques-uns seulement; ce qui est
+ncessaire tous, c'est l'honntet. Sois vertueux, je tche d'tre
+honnte. L'honntet, c'est cette sagesse instinctive, cette modration
+naturelle dont je parlais tout l'heure, cette absence de vices,
+c'est--dire de passions fougueuses, nuisibles la socit, en ce
+qu'elles tendent accaparer les sources de jouissances rparties
+galement entre les hommes dans les desseins de la nature
+providentielle. Il faut que les gouverns soient honntes, temprants,
+probes, <i>moraux</i> enfin, pour que les gouvernants puissent btir sur
+leurs paules fermes et soumises un difice durable. Je suis loin encore
+de ce qu'on appelle les <i>vertus rpublicaines</i>, de ce que j'appellerai,
+en style moins pompeux, les qualits de l'individu gouvernable ou du
+citoyen. J'ai mal vcu, j'ai mal us des biens qui me sont chus, j'ai
+nglig les &oelig;uvres de charit; j'ai pass mes jours dans la mollesse,
+dans l'ennui, dans les larmes vaines, dans les folles amours, dans les
+frivoles plaisirs. Je me suis prostern devant des idoles de chair et de
+sang, et j'ai laiss leur souffle enivrant effacer les sentences
+austres que la sagesse des livres avait crites sur mon front dans ma
+jeunesse; j'ai permis leur innocent despotisme de dvouer mes jours
+des amusements purils, o se sont longtemps<a name="page_166" id="page_166"></a> teints le souvenir et
+l'amour du bien; car j'avais t honnte autrefois, sais-tu bien cela,
+verard? <i>Ceux d'ici</i> te le diront: c'est de notorit bourgeoise dans
+notre pays; mais il y avait peu de mrite; j'tais jeune, et les
+funestes amours n'taient pas encore clos dans mon sein. Ils y ont
+touff bien des qualits; mais je sais qu'il en est auxquelles je n'ai
+pas fait la plus lgre tache au milieu des plus grands revers de ma
+vie, et qu'aucune des autres n'est perdue pour moi sans retour. Ainsi je
+rponds la question que tu m'adressais l'autre jour: Est-ce par
+impuissance ou par indiffrence que tu tardes tre bon?&mdash;Ni l'un ni
+l'autre; c'est que j'ai t dtourn de ma route, emmen prisonnier par
+une passion dont je ne me mfiais pas et que je croyais noble et sainte.
+Elle l'est sans doute; mais je lui ai laiss prendre trop ou trop peu
+d'empire sur moi. Ma force virile se rvoltait en vain contre elle; une
+lutte affreuse a dvor les plus belles annes de ma vie; je suis rest
+tout ce temps dans une terre trangre pour mon me, dans une terre
+d'exil et de servitude, d'o me voici chapp enfin, tout meurtri, tout
+abruti par l'esclavage, et tranant encore aprs moi les dbris de la
+chane que j'ai rompue, et qui me coupe encore jusqu'au sang, chaque
+fois que je fais un mouvement en arrire pour regarder les rives
+lointaines et abandonnes. Oui, j'ai t esclave; plains-moi, homme
+libre, et ne t'tonne pas aujourd'hui de voir que je ne peux plus
+soupirer qu'aprs les voyages, le grand air, les grands bois et la
+solitude. Oui, j'ai t esclave, et l'esclavage, je puis te le dire par
+exprience, avilit l'homme et le dgrade. Il le jette dans la dmence et
+dans la perversit; il le rend mchant, menteur, vindicatif, amer, plus
+dtestable vingt fois que le tyran qui l'opprime; c'est ce qui m'est
+arriv, et, dans la haine que j'avais conue contre moi-mme, j'ai
+dsir la mort avec rage, tous les jours de mon abjection.</p>
+
+<p>Cependant je suis ici, et j'y suis avec une flche brise dans le
+c&oelig;ur; c'est ma main qui l'a brise, c'est ma main<a name="page_167" id="page_167"></a> qui l'arrachera;
+car chaque jour je l'branle dans mon sein, ce dard acr, et chaque
+jour, faisant saigner ma plaie et l'largissant, je sens avec orgueil
+que j'en retire le fer et que mon me ne le suit pas. Ce n'est donc pas
+un incurable et un infirme qui est l devant toi; c'est un prisonnier
+chapp et bless qui peut gurir et faire encore un bon soldat. Ne
+vois-tu pas que je n'ai rapport aucun vice de la terre d'gypte, et que
+je suis encore sobre et robuste pour traverser le grand dsert? Regarde
+seulement qui tu parles maintenant: ce n'est plus un effmin et
+un prodigue; ce n'est plus un de ces jeunes Athniens chevelure
+parfume, qu'Aristophane chtiait en les interpellant au milieu de ses
+drames, et qu'il livrait, en les dsignant par leur nom et en les
+montrant du doigt, la censure publique; c'est une espce de garon
+de charrue, coiff d'un chapeau de jonc, vtu d'une blouse de roulier,
+chauss de bas bleus et de souliers ferrs. Ce pnitent rustique est
+encore capable, comme toi, de temprance, de charit, de travail, de
+constance, de dsintressement et de simplicit; il sera en outre chaste
+et sincre, parce qu'il abdique sa grande folie, l'amour!</p>
+
+<p>Rpublique, aurore de la justice et de l'galit, divine utopie, soleil
+d'un avenir peut-tre chimrique, salut! rayonne dans le ciel, astre que
+demande possder la terre. Si tu descends sur nous avant
+l'accomplissement des temps prvus, tu me trouveras prt te recevoir,
+et tout vtu dj conformment tes lois somptuaires. Mes amis, mes
+matres, mes frres, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent
+dsormais, en attendant que la rpublique les rclame. Et toi, grande
+Suisse! vous, belles montagnes, ondes loquentes, aigles sauvages,
+chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentes, sombres sapins,
+sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut tre un mal que d'aller me
+jeter genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la
+rpublique ne peuvent dfendre un pauvre artiste chagrin<a name="page_168" id="page_168"></a> et fatigu
+d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le
+prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien, chos de la
+solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et seme de fleurs, tu
+lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne
+retournerez pas en arrire quand il s'approchera de vous; et toi,
+botanique, sainte botanique! mes campanules bleues qui fleurissez
+tranquillement sous la foudre des cataractes! mes panporcini d'Oliero,
+que je trouvai endormis au fond de la grotte et replis dans vos
+calices, mais qui, au bout d'une heure, vous veilltes autour de moi
+comme pour me regarder avec vos faces fraches et vermeilles! ma
+petite sauge du Tyrol! mes heures de solitude, les seules de ma vie
+que je me rappelle avec dlices!</p>
+
+<p>Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je dserte le temple
+jamais, adieu! Malgr moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te
+disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une
+couronne de roses nouvelles, les premires du printemps, et adieu! C'est
+assez d'offrandes, c'est assez de prosternations! Dieu insatiable,
+prends des lvites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte
+plus au nombre de ceux qui viennent t'invoquer.&mdash;Mais il m'est
+impossible, hlas! en te quittant, de te maudire, tourments et
+dlices! je ne peux pas mme te jeter un reproche; je dposerai tes
+pieds une urne funraire, emblme de mon ternel veuvage. Tes jeunes
+lvites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue; ils la
+briseront et continueront d'aimer. Rgne, amour, rgne en attendant que
+la vertu et la rpublique te coupent les ailes.</p>
+
+<p class="r">20 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Qu'as-tu donc? et pourquoi tant de tristesse parfois dans ton me?
+Pourquoi dis-tu que le Seigneur s'est retir de toi? Pourquoi
+demandes-tu au plus faible et au plus insoumis de tes enfants de te
+venir en aide et de t'encourager?<a name="page_169" id="page_169"></a> Matre, qu'avez-vous rv cette nuit,
+et pourquoi vos disciples accoutums recevoir de vous la manne de
+l'esprance, vous trouvent-ils abattu et tremblant?</p>
+
+<p>Hlas! tu trouves que c'est bien long venir, l'accomplissement d'une
+grande destine! Les heures se tranent, ton front se dgarnit, ton me
+se consume et le genre humain ne marche pas. Tes grands dsirs se
+heurtent contre les murs d'airain de l'insensibilit et de la
+corruption. Tu te vois seul, pauvre homme de bien, au milieu d'un monde
+d'usuriers et de brutes. Tes frres disperss et perscuts te font
+entendre de loin la voix mourante de l'hrosme que l'avarice et la
+luxure touffent dans leurs bras hideux. Encore un peu de temps
+peut-tre, et la <i>triste innocence</i> va prir sous le vice dont les
+hommes ne rougissent plus. Voil ce qui me tue, moi! Quand la voix de
+l'enthousiasme se rveille dans mon sein, le contact de l'humanit
+hostile ou insensible mes rves me glace et refoule en moi ces lans
+juvniles. Alors, voyant mon indignation ridicule force d'impuissance,
+voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de
+mpris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on
+leur parle d'quit, je me mets rire et je dis mes compagnons:
+Couvrons-nous d'or et de pourpre; buvons le nectar et le madre,
+touffons dans nos mes le dernier germe de vertu; puisque aussi bien il
+faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines
+de son temple.</p>
+
+<p>Mais, toi, mon frre, tu n'es pas longtemps en proie ces accs de
+lchet. Bientt tu sors de ta langueur; bientt ta force, engourdie par
+un instant de froid, se rveille, et le vieux lion secoue sa crinire.
+Ce serait en vain que le monde tomberait en poussire autour de toi; tu
+te ferais marbre alors, et, comme Atlas, tu porterais la terre sur tes
+paules inbranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front
+n'inquitent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le
+mme jeu que toi. Que leur importe la tristesse,<a name="page_170" id="page_170"></a> pourvu qu'au jour de
+l'action tu ne restes pas plus couch qu'a l'ordinaire? Moi seul,
+peut-tre, te plains comme tu le mrites; car j'ai sond les abmes de
+ta douleur et je sais combien le doute rpand d'amertume sur nos plus
+belles conqutes. Je connais ces heures de la nuit o l'on se promne
+seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des toiles qui
+semblent vous dire: Vous n'tes que vanit, grains de sable; demain vous
+ne serez plus et nous n'en saurons rien.</p>
+
+<p>Quand cela t'arrive, matre, il faut te quitter toi-mme et venir
+nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l'univers; les astres
+ternels auront toujours raison, et l'homme, quelque grand qu'il soit
+parmi les hommes, sera toujours saisi d'pouvante quand il voudra
+interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, rponse
+loquente et terrible de l'ternit!</p>
+
+<p>Reviens nous, assieds-toi sur l'herbe de notre cap Sunium, au milieu
+de tes frres. Debout, tu les dpasses trop, et tu es seul. Descends,
+descends, et laisse-toi consoler. Il y a encore autre chose que la
+grandeur et la force; c'est la bont, c'est le lien le plus suave et le
+plus immacul qui soit parmi les hommes. Une larme fait souvent plus de
+bien sur la terre que les victoires de Spartacus. Tu l'as en toi, ce
+trsor de la bont, homme trop riche en grandeurs! Partage-le avec nous;
+aux heures o tu n'es pas oblig de ceindre la cuirasse et l'pe,
+oublie un peu le pass et l'avenir. Donne le prsent l'amiti. Il n'y
+a plus que cela dont je ne puisse pas douter. Si tu savais quels amis le
+ciel m'a donns! Tu le sais, tu les connais, ils sont tes frres; mais
+tu ne peux savoir l'tendue de leurs bienfaits envers moi. Tu ne sais
+pas de quels gouffres de dsespoir ils m'ont cent fois retir, avec leur
+inpuisable patience, avec leur sublime misricorde, quand je repoussais
+leurs bras avec colre, avec mfiance, et que je leur crachais la
+figure mon ingratitude et mon scepticisme.<a name="page_171" id="page_171"></a></p>
+
+<p>Bnis soient-ils! ils m'ont fait croire quelque chose; ils ont plant
+dans mon naufrage une ancre de salut. Tu ne connatras peut-tre jamais,
+hlas! toute la grandeur de l'amiti. Tu n'en auras pas besoin, toi. Ce
+que tu inspires, c'est de l'admiration et non de la piti. La Providence
+envoie ce ddommagement aux tres faibles, comme elle envoie les brises
+bienfaisantes du soir aux brins d'herbe abattus et couchs par la
+chaleur du jour. Mais aime mes amis cause de ce que je leur dois, et
+quand tu seras bris par l'esprit de Jacob, viens chercher un peu
+d'oubli et de srnit parmi eux. Ils sont plus gais que toi; ils n'ont
+pas tendu sur leurs os le cilice de la vertu. Ils sont bons, honntes,
+prts tout faire pour leur cause; mais l'heure du martyre ne sonnera
+peut-tre pas pour eux. Si elle arrive, leur martyre ne sera pas long ni
+difficile subir: le temps de s'embrasser et d'aller mourir. Qu'est-ce
+que cela? Toi, tu es entr dans ton agonie le jour o tu es n, et le
+sceau de la douleur t'avait marqu au front dans le sein de ta mre.
+Viens, nous respecterons ta peine et nous tcherons d'en allger le
+poids.</p>
+
+<p class="r">22 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Tu me demandes la biographie de mon ami Nraud, la voici. Le Malgache
+(je l'ai baptis ainsi cause des longs rcits et des feriques
+descriptions qu'il me faisait autrefois de l'le de Madagascar, au
+retour de ses grands voyages) s'enrla de bonne heure sous le drapeau de
+la rpublique. Tu l'as vu; c'est un petit homme sec et cuivr, un peu
+plus mal vtu qu'un paysan; excellent piton, factieux, un peu
+caustique, brave de sang-froid, courant aux meutes lorsqu'il tait
+tudiant et recevant de grands coups de sabre sur la tte sans cesser de
+persifler la gendarmerie dans le style de Rabelais, pour lequel il a une
+prdilection particulire. Partag entre ces deux passions, la science
+et la politique, au lieu de faire son droit Paris, il allait du club<a name="page_172" id="page_172"></a>
+carbonaro l'cole d'anatomie compare, rvant tantt la
+reconstruction des socits modernes, tantt celle des membres du
+palotherium dont Cuvier venait de dcouvrir une jambe fossile. Un matin
+qu'il passait auprs d'une plate-bande du Jardin des Plantes, il vit une
+fougre exotique qui lui sembla si belle dans son feuillage et si
+gracieuse dans son port, qu'il lui arriva ce qui m'est arriv souvent
+dans ma vie; il devint amoureux d'une plante et n'eut plus de rves et
+de dsirs que pour elle. Les lois, le club et le palotherium furent
+ngligs, et la sainte botanique devint sa passion dominante. Un matin
+il partit pour l'Afrique, et, aprs avoir explor les les montagneuses
+de la mer du Sud, il revint efflanqu, bronz, en guenilles, ayant
+support les plus svres privations et les plus rudes fatigues; mais
+riche selon son c&oelig;ur, c'est--dire muni d'un herbier complet de la
+flore madcasse, guirlande trange et magnifique, ravie au sein d'une
+noire desse. C'tait peut-tre une fortune, c'tait du moins une
+ressource. Mais l'amant de la science mit sa conqute aux pieds de M. de
+Jussieu, et se trouva rcompens au del de ses dsirs lorsque le grand
+prtre de Flore accorda le nom de <i>Neraudia melastomefolia</i> une belle
+fougre de l'le Maurice, jusqu'alors inconnue nos botanistes. Ce fut
+ cette poque que, voyant passer le convoi de Lallemant, il quitta la
+botanique pour la patrie, comme il avait quitt la patrie pour la
+botanique, et, aprs avoir eu le crne ouvert par le sabre d'un dragon,
+il revint dans sa famille, volatile clope,</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tranant l'aile et tirant le pied,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Demi-morte et demi-boiteuse.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Pour le retenir dans ses pnates, son pre imagina de lui donner un
+carr de terre, sur un coteau ravissant, o je veux te mener promener la
+premire fois que tu viendras nous voir. Notre Malgache y planta des
+arbres exotiques, fit pousser des fleurs malgaches dans notre sol
+berrichon, et<a name="page_173" id="page_173"></a> leva au milieu de ses bosquets un joli ajoupa indien
+qu'il remplit de ses livres et de ses collections. Un matin, comme je
+passais dans le ravin au lever du soleil, j'arrtai le galop de mon
+cheval pour contempler avec admiration des fleurs clatantes qui
+s'levaient majestueusement au-dessus de la haie. C'taient les premiers
+dahlias qu'on et vus dans notre pays et que j'eusse vus de ma vie.
+J'avais seize ans. O le bel ge pour aimer les fleurs! Je descendis de
+cheval pour en voler une, et je repartis au galop. Soit que le Malgache,
+cach dans son ajoupa, et t tmoin du rapt, soit qu'un ami indiscret
+lui dvoilt mon crime, il m'envoya, bientt aprs, des caeux de dahlia
+que je plantai dans mon jardin, et c'est de l que date notre
+connaissance, mais non pas notre amiti; nous n'emes occasion de nous
+voir que plusieurs annes aprs. Dans cet intervalle, il avait pris
+femme, il tait devenu pre, et il avait augment son jardin d'une belle
+ppinire, au milieu de laquelle il a fait passer un ruisseau.</p>
+
+<p>C'est alors qu'tant tous deux fixs dans le pays, et notre connaissance
+ayant commenc sous des auspices aussi sympathiques, nous nous limes
+d'une vive amiti. Un voyage de bohmiens que nous fmes dans les
+montagnes de la Marche, jusqu'aux belles ruines de Crozant, nous rvla
+tout fait l'un l'autre. Quoique n dans le camp oppos, j'avais
+toujours eu l'me rpublicaine, et je l'avais d'autant plus alors que
+j'tais plus jeune et plus illusionnable. Il me sut un gr extrme
+d'appartenir ces types d'hommes obstins sur lesquels les prjugs de
+l'ducation ne peuvent rien, et il me dclara qu'il ne me manquait, pour
+obtenir sa confiance et son estime entire, que d'tre un peu vers dans
+la botanique. Je lui promis de l'tudier, et, lui aidant, je m'en
+occupai jusqu'au point de ne rien savoir, mais de tout comprendre dans
+les mystres du rgne vgtal, et de pouvoir l'couter causer tant qu'il
+lui plairait. Je n'ai jamais connu d'homme aussi agrablement savant,
+aussi potique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses
+leons.<a name="page_174" id="page_174"></a> Mon prcepteur m'avait fait de la nature une pdante
+insupportable; le Malgache m'en fit une adorable matresse. Il lui
+arracha sans piti la robe bigarre de grec et de latin au travers de
+laquelle j'avais toujours frmi de la regarder. Il me la montra nue
+comme Rha, et belle comme elle-mme. Il me parlait aussi des toiles,
+des mers, du rgne minral, des produits anims de la matire, mais
+surtout des insectes pour lesquels il avait conu ds lors une passion
+presque aussi vive que pour les plantes. Nous passions notre vie
+poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies,
+lorsque la rose engourdit encore leurs ailes diapres. A midi, nous
+allions surprendre les scarabes d'meraude et de saphir qui dorment
+dans le calice brlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de
+rubis bourdonne autour des &oelig;nothres et s'enivre de leur parfum de
+vanille, nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile
+mais tourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'ide d'un sylphe
+dguis allant en conqute, comme un grand sphinx avec sa longue taille,
+ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et
+ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystrieuses, semes de
+caractres magiques et indfinissables, revtent les ailes suprieures
+qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la
+robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le
+fauve, le brun, le gris et le jaune ple s'y mlent toujours sous le
+chiffre cabalistique noir et blanc, sem en long, en biais, en travers,
+en triangle, en croissant, en flche, sur toutes les coutures. Mais de
+mme que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet
+clatant, de mme, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on
+voit les ailes infrieures former une tunique tantt d'un rouge vif,
+tantt d'un vert tendre, et tantt d'un rose pur orn d'anneaux azurs.
+Je parie, malheureux que tu es, ennemi des dieux! que tu n'as jamais
+vu un sphinx ocell; et cependant nos<a name="page_175" id="page_175"></a> vignes les voient clore, ces
+merveilles de la cration qui m'ont toujours sembl trop belles pour ne
+pas tre animes par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de
+connatre tout cela, hommes infortuns, que vous tenez vos regards
+invariablement fixs sur la race humaine. Il n'en tait pas ainsi de mon
+Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa
+bande bleue jusqu'au lendemain matin, press qu'il tait de prparer les
+fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur pidestal de moelle de
+sureau. Quelles belles courses nous faisions l'automne, le long des
+bords de l'Indre, dans les prs humides de la Valle Noire! Je me
+souviens d'un automne qui fut tout consacr l'tude des champignons,
+et d'un autre automne qui ne suffit pas l'tude des mousses et des
+lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une bote de
+fer-blanc destine recevoir et conserver les plantes fraches, et
+par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne
+voulait pas se sparer de nous, et qui a pris l et conserv la passion
+de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous
+changions alternativement le fardeau de la bote de fer-blanc et celui
+de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues travers les champs,
+dans la plus grotesque quipage, mais aussi consciencieusement occups
+que tu peux l'tre au fond de ton cabinet, cette heure de la nuit o
+je te raconte les plus belles annes de ma jeunesse...</p>
+
+<p>Le rossignol a envoy une si belle modulation jusqu' mon oreille que
+j'ai quitt le Malgache et toi pour aller l'couter dans le jardin. Il
+fait une nuit singulirement mlancolique; un ciel gris, des toiles
+faibles et voiles, pas un souffle dans les plantes, une impntrable
+obscurit sur la terre. Les grands sapins lvent leurs masses noires et
+vagues dans l'air gristre. La nature n'est pas belle ainsi, mais elle
+est solennelle et parle un seul de nos sens, celui dont le rossignol
+parle si loquemment un tre cr pour lui. Tout est silence, mystre,
+tnbres; pas une grenouille<a name="page_176" id="page_176"></a> verte dans les fosss, pas un insecte dans
+l'herbe, pas un chien qui aboie l'horizon, le murmure de la rivire ne
+nous arrive mme pas; le vent souffle au sud et l'emporte en traversant
+la valle. Il semble que tout se taise pour couter et recueillir
+avidement cette voix brlante de dsirs et palpitante de joies que le
+rossignol exhale. <i>O chantre des nuits heureuses!</i> comme l'appelle
+Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possdent;
+nuits dangereuses ceux qui n'ont point encore aim; nuits profondment
+tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez vos livres, vous qui ne
+voulez plus vivre que de la pense, il ne fait pas bon ici pour vous.
+Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la sve, fermentent partout
+trop violemment; il semble qu'une atmosphre d'oubli et de fivre plane
+lourdement sur la tte; la vie de sentiment mane de tous les pores de
+la cration. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces
+tnbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps
+que j'aimais encore et qu'une pareille nuit et t dlicieuse. Chaque
+soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion lectrique. O
+Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!</p>
+
+<p>Pardon, pardon, mon ami, mon frre! cette heure-ci, tu regardes ces
+blanches toiles, tu respires cette nuit tide, et tu penses moi dans
+le calme de la sainte amiti; moi, je n'ai pas pens toi, verard!
+J'ai senti des larmes sur mes joues, et ce n'tait ni la puissance de ta
+forte parole, ni les motions de tes tragiques et glorieux rcits qui
+les faisaient couler; mais c'est un clair ple qui a gliss sur
+l'horizon, c'est un fantme incertain qui a pass l-bas sur les
+bruyres. Tout est dit: l'esprit du mtore n'a plus de pouvoir sur moi,
+son rayon fugitif peut me faire tressaillir encore comme un voyageur peu
+aguerri contre les terreurs de la nuit; mais j'entends, du haut de ces
+toiles qui nous servent de messagers, ta voix austre qui m'appelle et
+me gourmande. Fanatique sublime, je vous suis: ne craignez<a name="page_177" id="page_177"></a> rien pour
+moi des enchantements et des embches que l'ennemi nous tend dans
+l'ombre. J'ai pour patron le guerrier cleste qui crase les dragons
+sous les pieds de son cheval. C'est Dieu qui conduit ton bras, c'est la
+bravoure et l'orgueil divin qui rendent tes pieds invulnrables,
+George le bienheureux! Ami, mon patron est un grand lutteur, un hardi
+cavalier; j'espre qu'il m'aidera dompter mes passions, ces dragons
+funestes qui essayent encore parfois d'enfoncer leurs griffes dans mon
+c&oelig;ur et de l'arracher son salut ternel.</p>
+
+<p>Je reviens toi, ami. Ne t'inquite pas de ces accs d'une motion que
+tu ne connais plus. Un jour viendra aussi pour moi, peut-tre bientt,
+o rien ne troublera plus ma srnit, o la nature sera un temple
+toujours auguste, dans lequel je me prosternerai toute heure pour
+louer et bnir. Voici d'ailleurs un petit vent qui se lve et qui balaye
+les vapeurs. Voici une toile qui montre sa face radieuse, comme un
+diamant au front du plus haut des arbres du jardin; je suis sauv. Cette
+toile est plus belle que tous les souvenirs de ma vie, et la partie
+thre de mon me s'lance vers elle et se dtache de la terre et de
+moi-mme. verard, est-ce l ton astre ou le mien? Lui parles-tu
+maintenant? Je reviens l'histoire de mon Malgache, c'est--dire... j'y
+reviendrai demain; je suis las, et je vais dormir de ce bon et calme
+sommeil d'enfant que j'ai retrouv au bercail, comme un ange attach
+la garde de mon chevet. Je t'envoie une fleur de mon jardin. Bonsoir, et
+la paix des anges soit avec toi, confesseur de Dieu et de la vrit!</p>
+
+<p class="r">23 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Je reviens l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperois qu'elle
+est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits
+de sa vie, une amourette qui faillit le rendre trs-malheureux, et qui,
+Dieu merci, se borna un<a name="page_178" id="page_178"></a> pisode sentimental et platonique. Toutefois
+voici l'pisode.</p>
+
+<p>Une femme de nos environs, laquelle il envoyait de temps en temps un
+bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amiti
+laquelle elle rpondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots
+fit qu'il donna le nom d'amour ce qui n'tait qu'affection
+fraternelle. La dame, qui tait notre amie commune, ne se fcha ni ne
+s'enorgueillit de l'hyperbole. C'tait alors une personne calme et
+affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle
+continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses
+bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci
+par-l un peu de madrigal. La dcouverte de l'un de ces poulets amena
+entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus
+lgitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la
+fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frre morave.
+Le voil donc encore une fois en route, pied, avec sa bote de
+fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux
+cause des chagrins qu'il avait causs, mais se sauvant de tout par le
+calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride
+de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres
+du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrta aux
+rochers de Vaucluse, dcid vivre et mourir sur le bord de cette
+fontaine o Ptrarque allait voquer le spectre de Laure dans le miroir
+des eaux. Je ne m'inquitais pas beaucoup de cette funeste rsolution;
+je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irrparable.
+Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne
+lui adressera que des flches perdues. Prcisment le mois de mars
+tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les
+rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache
+abandonna le rle de Cardnio, fit une collection de mousses aquatiques,
+et vers la fin d'avril il m'crivit:&mdash;Tout cela est bel et bon; mais si
+mon<a name="page_179" id="page_179"></a> inhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu' ce qu'elle juge
+ propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle
+cesse de pleurer mon trpas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier
+est complet, mes souliers tirent leur fin, et pendant ce temps-l ma
+ppinire bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire
+mes greffes par des gringalets. Oppose-toi ce que personne y mette la
+main; je ne demande que le temps de faire rmouler ma serpette, et
+j'arrive.</p>
+
+<p>L'infortun revint et se rsigna d'tre ador dans sa famille, aim
+saintement de sa Dulcine, chri de moi, son frre et son lve. Il se
+btit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa
+prairie, de sa ppinire et de son ruisseau. Peu aprs il devint pre
+d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un
+nom de plante sa fille et n'en connaissant pas de plus agrable et de
+plus estimable que la plante fbrifuge ptales roses qui crot dans
+nos prs, il voulut l'appeler <i>Petite-Centaure</i>. Ce fut avec bien de la
+peine que sa famille le dcida renoncer ce nom trange.</p>
+
+<p>La premire visite qu'il rendit la dame de ses penses aprs l'quipe
+de Vaucluse lui cota bien un peu; il craignait qu'elle ne ft pique de
+le voir sitt consol et revenu. Mais elle courut sa rencontre et lui
+donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre
+et vit qu'elle avait prcieusement conserv les fleurs dessches et les
+papillons qu'il lui avait donns autrefois. Elle avait mis en outre sous
+verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la
+montagne du Pouce (celle o Paul allait tous les soirs pier l'horizon
+maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et
+un gupier en forme de rose qui commenait tomber en poussire. Une
+grosse larme coula sur la joue basane de notre Malgache. L'amour s'y
+noya, l'amiti survcut calme et purifie.<a name="page_180" id="page_180"></a></p>
+
+<p>Maintenant le Malgache, rduit l'tat de momie, mais plus vert et plus
+actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa ppinire. Il a t
+juge de paix pendant quelque temps; mais, bientt dgot, comme il dit,
+des grandeurs et des soucis qu'elles tranent leur suite, il a donn
+sa dmission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont
+adresses M. ***, <i>ppiniriste</i>. Comme il a beaucoup travaill dans
+sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes
+les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas mme lui.
+Un peu de mlancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaiet,
+surtout lorsqu'il gle en avril pendant que les abricotiers sont en
+fleur; et puis le Malgache a une grande qualit et un grand malheur: il
+est ce que nos bourgeois appellent <i>cerveau brl</i>: cela veut dire qu'il
+a l'me rpublicaine, qu'il ne trouve pas la socit juste et gnreuse,
+et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain
+tous ceux qui en manquent.&mdash;Il se console au milieu d'un petit nombre
+d'mes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il
+rentre dans sa solitude, il s'attriste profondment, et il m'crit: O
+mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant
+le monde comme il est, sans espoir qu'aprs nous il s'amliore?
+N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions
+l'esprance; n'est-ce pas, <i>vieux</i>?</p>
+
+<p>Il prend alors sa blouse et sa bche pour chasser le dcouragement, et
+quand il a travaill tout le jour il est calme et humblement philosophe
+le soir. Il m'crit alors avec l'encre <i>de la joie et du contentement</i>.
+Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amrique, qu'il exprime
+dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge,
+malheureusement sujette plir comme toutes les joies possibles. Voici
+son dernier billet:</p>
+
+<p>J'ai remarqu sur moi-mme que le meilleur traitement pour les maladies
+morales, c'est l'exercice du corps. Ah! que<a name="page_181" id="page_181"></a> j'ai brouett d'ennuis! mes
+terrasses en sont farcies. Je ne prtends pas faire de toi un
+terrassier, mais assortir seulement tes occupations tes forces.&mdash;Je
+viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte
+d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de
+balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les
+averses. Ce charmant difice s'lve dans une petite le o j'ai
+transport mes plates-bandes de fleurs et mes carrs de lgumes. Le tout
+est ceint par les fosss de ma ppinire, dont les arbres sont
+aujourd'hui d'une vigueur et d'une beaut ravissantes. Sauf quelques
+accs de misanthropie, c'est l que je coule des heures assez paisibles.
+Je regrette peu le temps pass; j'en ai mal us; mais je crois aussi que
+je ne pouvais mieux faire; c'tait la condition de ma nature. Je ne suis
+point afflig de vieillir; chaque ge a ses jouissances: je n'en dsire
+plus que de tranquilles. Ton amiti avant tout. Bonsoir.</p>
+
+<p>Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale
+est cet amour la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend
+tous deux rabcheurs et insupportables (except l'un pour l'autre), nous
+avons une commune infirmit de caractre qui fait que nous nous trouvons
+souvent tte tte au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler;
+c'est comme une timidit naturelle, spciale un certain genre
+d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de
+dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une
+impossibilit absolue de nous manifester par des paroles, l o nous
+voudrions et devrions savoir le faire.</p>
+
+<p>C'est enfin tout le contraire de la qualit que tu possdes minemment,
+et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'loquence de la
+conviction. Lui qui tincelle d'esprit tous autres gards, et moi qui
+ai la langue assez dlie, comme tu l'as vu, quand le dpit et
+l'indignation s'en mlent, nous sommes tous deux btes faire plaisir
+quand nous devrions<a name="page_182" id="page_182"></a> nous lever au-dessus de nous-mmes. Nos camarades
+en concluent que nous sommes uss, lui par habitude de railler, moi, par
+celle de douter. Pour lui, je te rponds que son c&oelig;ur est encore
+fervent, jeune et brave comme vingt ans. C'est l'homme qui a le plus
+laborieusement travaill s'assurer un bien-tre modeste, fait sa
+guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me
+disait l'autre jour: <i>J'irais et j'irai!</i>&mdash;Je ne suis pas sensuel; que
+m'importe de dormir sur une natte, sur un pav ou dans trois planches?</p>
+
+<p>Quant moi, peut-tre!... je ne sais. Tu as cru surprendre un grand
+secret en moi, l'autre jour, pendant que tu lisais ce rcit de la mort
+de tes frres. J'ai t mal l'aise tout le temps du dner, parce que
+mon silence et ma ptrification, ct de l'enthousiasme du Gaulois, me
+faisaient rougir devant toi.&mdash;Mais cette larme que tu as aperue et dont
+tu tires un si grand indice de chaleur intrieure, sache bien que ce
+n'est pas autre chose qu'une amre et profonde jalousie que j'ai raison
+de bien cacher, et qui, dans cet instant-l, me fit vhmentement
+dtester mon sort, mon inaction prsente, mon impuissance, et ma vie
+passe ne rien faire. Tu peux les aimer et pleurer de tendresse sur
+ces hommes-l, verard, tu es l'un d'eux; moi, je suis un pote,
+c'est--dire une femmelette. Dans une rvolution, tu auras pour but la
+libert du genre humain; moi, je n'en aurai pas d'autre que de me faire
+tuer, afin d'en finir avec moi-mme, et d'avoir, pour la premire fois
+de ma vie, servi quelque chose, ne ft-ce qu' lever une barricade de
+la hauteur d'un cadavre.</p>
+
+<p>Bah! qu'est-ce que je dis l? Ne crois pas que je sois triste et que je
+me soucie de la gloire plus que d'un de mes cheveux. Tu sais ce que je
+t'ai dit; j'ai trop vcu; je n'ai rien fait de bon. Quelqu'un veut-il de
+ma vie prsente et future? pourvu qu'on la mette au service d'une ide
+et non d'une passion, au service de la vrit et non celui d'un<a name="page_183" id="page_183"></a>
+homme, je consens recevoir des lois. Mais, hlas! je vous en avertis,
+je ne suis propre qu' excuter bravement et fidlement un ordre. Je
+puis agir et non dlibrer, car je ne sais rien et ne suis sr de rien.
+Je ne puis obir qu'en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles,
+afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade; je puis
+marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son matre partir avec le
+navire et qui se jette la nage pour le suivre, jusqu' ce qu'il meure
+de fatigue. La mer est grande, mes amis! et je suis faible. Je ne suis
+bon qu' faire un soldat, et je n'ai pas cinq pieds de haut.</p>
+
+<p>N'importe! vous le pygme. Je suis vous parce que je vous aime et
+vous estime. La vrit n'est pas chez les hommes; le royaume de Dieu
+n'est pas de ce monde. Mais, autant que l'homme peut drober la
+Divinit le rayon lumineux qui, d'en haut, claire le monde, vous l'avez
+drob, enfants de Promthe, amants de la sauvage Vrit et de
+l'inflexible Justice! Allons! quelle que soit la nuance de votre
+bannire, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de
+l'avenir rpublicain; au nom de Jsus, qui n'a plus sur la terre qu'un
+vritable aptre; au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu
+faire assez et qui nous ont laiss une tche accomplir; au nom de
+Saint-Simon, dont les fils vont d'emble au sublime et terrible problme
+(Dieu les protge!...); pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux
+qui croient le prouvent... je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe,
+emmenez-moi.</p>
+
+<p class="r">26 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Veux-tu me dire qui tu en as, avec tes dclamations contre les
+artistes? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l'art. O
+Vandale! j'aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une
+robe de bure et des sabots Taglioni, et employer les mains de Listz
+tourner une<a name="page_184" id="page_184"></a> meule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en
+pleurant quand la moindre bengali gazouille, et qui fait une meute au
+thtre pour empcher Othello de tuer la Malibran! Le citoyen austre
+veut supprimer les artistes, comme des superftations sociales qui
+concentrent trop de sve; mais monsieur aime la musique vocale et il
+fera grce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j'espre, une de
+vos bonnes ttes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les
+fentres des ateliers. Et quant aux potes, ils sont vos cousins, et
+vous ne ddaignez pas les formes de leur langage et le mcanisme de
+leurs priodes quand vous voulez faire de l'effet sur les badauds. Vous
+irez apprendre chez eux la mtaphore et la manire de s'en servir.
+D'ailleurs, le gnie du pote est une substance si lastique et si
+maniable! c'est comme une feuille de papier blanc, avec laquelle le
+moindre saltimbanque fait alternativement un bonnet, un coq, un bateau,
+une fraise, un ventail, un plat barbe, et dix-huit autres objets
+diffrents, la grande satisfaction des spectateurs. Aucun triomphateur
+n'a manqu de bardes. La louange est une profession comme une autre, et
+quand les potes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce
+qu'ils voudront; car ce qu'ils veulent, c'est de chanter et de se faire
+entendre.</p>
+
+<p>O vieux Dante! ce n'est pourtant pas ta muse au timbre d'airain que l'on
+et pu dcider se parjurer!</p>
+
+<p>Mais dis-moi pourquoi vous en voulez tant aux artistes. L'autre jour, tu
+leur imputais tout le mal social, tu les appelais <i>dissolvants</i>, tu les
+accusais d'attidir les courages, de corrompre les m&oelig;urs, d'affaiblir
+tous les ressorts de la volont. Ta dclamation est reste incomplte et
+ton accusation trs-vague, parce que je n'ai pu rsister la sotte
+envie de disputer avec toi. J'aurais mieux fait de t'couter: tu
+m'aurais donn sans doute quelque raison plus srieuse, car c'est la
+seule chose avance par toi qui ne m'ait pas fait rflchir depuis,
+quelque antipathique qu'elle me pt tre.<a name="page_185" id="page_185"></a></p>
+
+<p>Est-ce l'<i>art</i> lui-mme que tu veux faire le procs? Il se moque bien
+de toi, et de vous tous, et de tous les systmes possibles! Tchez
+d'teindre un rayon du soleil. Mais ce n'est pas cela. Si je te
+rpondais, je n'aurais te dire que des choses aussi neuves que
+celles-ci: Les fleurs sentent bon; il fait chaud en t; les oiseaux ont
+des plumes; les nes ont les oreilles beaucoup plus longues que celles
+des chevaux, etc., etc.</p>
+
+<p>Si ce n'est pas l'art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les
+artistes. Tant qu'on croira Jsus sur la terre, il y aura des prtres,
+et nul pouvoir humain ne pourra empcher un homme de faire, dans son
+c&oelig;ur, v&oelig;u d'humilit, de chastet et de misricorde; de mme, tant
+qu'il y aura des mains ferventes, on entendra rsonner la lyre divine de
+l'art. Il parat qu'il y a ici un mcontentement accidentel et
+particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille
+Babylone. Que s'est-il pass? Moi, je ne sais rien. L'autre jour, un des
+vtres, c'est--dire un des ntres, un rpublicain, dclara presque
+srieusement que je mritais la mort. Le diable m'emporte si je
+comprends ce que cela veut dire! Nanmoins, j'en suis tout ravi et tout
+glorieux, comme je dois l'tre; et je ne manque pas depuis ce jour-l de
+dire a tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage
+littraire et politique fort important, donnant ombrage ceux de mon
+propre parti, cause de ma grande supriorit sociale et
+intellectuelle. Je vois bien que cela les tonne un peu, mais ils sont
+si bons qu'ils consentent partager ma joie. Le Malgache m'a demand ma
+protection, afin d'avoir l'honneur d'tre pendu ma droite, et Planet
+ma gauche. Nous ne pouvons manquer d'changer, dans cette situation, les
+plus charmants jeux de mots et les plus dlicieuses facties. Mais, en
+attendant, je ne veux pas qu'on en plaisante, et je prtends que mes
+amis disent de moi:&mdash;Ce garon-l a trop d'esprit, il ne vivra pas.</p>
+
+<p>Voyons pourtant, examinons l'affaire de mes confrres<a name="page_186" id="page_186"></a> les artistes; car
+pour moi je n'ai garde de me dfendre: j'aurais trop peur d'tre
+acquitt comme le plus innocent des hommes, et de ne pas avoir les
+honneurs du martyre pour mes ides.&mdash;Un instant! tu me feras le plaisir
+de formuler un peu lesdites ides aprs mon trpas, car jusqu'ici je
+t'avoue en secret qu'il n'y a pas l'ombre d'une ide dans ma tte et
+dans mes livres. Le devoir de ton amiti est d'apprendre aux gens qui,
+par hasard, auraient lu les livres susdits, ce qu'ils prouvent et ce
+qu'ils ne prouvent pas. Il ne serait peut-tre pas inutile non plus de
+me l'apprendre moi-mme, afin que je pusse dmontrer mes juges, par
+mes rponses, combien mon intelligence a de profondeur, de perversit,
+et combien il est urgent d'teindre une si terrible comte capable
+d'embraser la terre.</p>
+
+<p>Ceci pose (et ne va pas me contredire ni t'aviser de plaider pour mon
+innocence; le bon Dieu bnisse les obligeants! je les remercie fort de
+leur bonne volont, et les prie de vouloir bien me laisser tre pendu en
+repos), parlons des autres. Qu'ont-ils fait, les pauvres diables?
+Sont-ils capables de causer la mort d'une mouche? Il n'y a que Byron et
+moi, sachez-le bien...</p>
+
+<p>Mais je t'ennuie avec mon incorrigible et plate <i>factieuset</i>.
+Donne-moi un coup de poing, et me voil redevenu srieux.</p>
+
+<p>Je suis prt te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le
+sophisme a tout envahi, il s'est gliss jusque dans les jambes de
+l'Opra, et Berlioz l'a mis en symphonie fantastique. Malheureusement
+pour la cause de l'antique sagesse, quand tu entendras la marche funbre
+de Berlioz, il y aura un certain branlement nerveux dans ton c&oelig;ur de
+lion, et tu te mettras peut-tre bien rugir, comme la mort de
+Desdemona; ce qui sera fort dsagrable pour moi, ton compagnon, qui me
+pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au
+Conservatoire. Le moins qui t'arrivera sera de confesser que cette
+musique-l<a name="page_187" id="page_187"></a> est un peu meilleure que celle qu'on nous donnait Sparte
+du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu'Apollon,
+mcontent de nous voir sacrifier exclusivement Pallas, nous a jou le
+mauvais tour de donner quelques leons ce <i>Babylonien</i>, afin qu'il
+gart nos esprits en exerant sur nous un pouvoir magntique et
+funeste.</p>
+
+<p>Tu vas me demander si c'est l parler un langage srieux... Je parle
+srieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de gnie, un
+vritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas
+fch de te dire ce que c'est qu'un vritable artiste, car je vois bien
+que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nomm, l'autre jour, de prtendus
+artistes que tu accablais de ta colre, un corroyeur, un marchand de
+peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nomm
+d'autres, clbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je
+vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des piciers
+pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies.</p>
+
+<p>Berlioz est un artiste; il est trs-pauvre, trs-brave et trs-fier.
+Peut-tre bien a-t-il la sclratesse de penser en secret que tous les
+peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique place
+propos, comme moi j'ai l'insolence de prfrer une jacinthe blanche la
+couronne de France. Mais sois sr que l'on peut avoir ces folies dans le
+cerveau et ne pas tre l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois
+somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les
+liliaces; chacun son got. Quand il faudra btir la cit nouvelle de
+l'intelligence, sois sr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz
+avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et
+leur volont. Mais notre jeune Jrusalem aura ses jours de paix et de
+bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner leurs
+pianos, aux autres de bcher leurs plates-bandes, chacun de s'amuser
+innocemment selon son got et ses facults. Que fais-tu, dis-moi, quand
+tu<a name="page_188" id="page_188"></a> contemples la grande constellation du ciel, minuit, en divaguant
+avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais
+t'interrompre, au moment o tu nous dis des paroles sublimes, pour
+t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se
+creuser et s'user le cerveau des conjectures? cela donne-t-il du pain
+et des souliers aux hommes?&mdash;tu me rpondrais: Cela donne des motions
+saintes et un mystique enthousiasme ceux qui travaillent la sueur de
+leur front pour les hommes; cela leur apprend esprer, rver la
+Divinit, prendre courage et s'lever au-dessus des dgots et des
+misres de la condition humaine par la pense d'un avenir, chimrique
+peut-tre, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es,
+verard? c'est cette fantaisie de rver le soir. Qui t'a donn le
+courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est
+l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement
+rustique des hommes de gnie, qui veux faire la guerre aux lvites de
+ton Dieu? Sal, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la
+harpe et que tu deviens insens en l'coutant.</p>
+
+<p>A genoux, Sicambre, genoux! nous t'y mettrons bien. Hlas! je dis
+<i>nous</i>! je pense mon procs, et je me persuade que je suis dj jug
+et condamn comme artiste!&mdash;Ils t'y mettront bien, eux, les artistes
+vritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-l, quand ils
+observent leur vangile et qu'ils respectent la saintet de leur
+apostolat! Il en est peu de ceux-l, il est vrai, et je n'en suis pas je
+l'avoue ma honte! Lanc dans une destine fatale, n'ayant ni cupidit
+ni besoins extravagants, mais en butte des revers imprvus, charg
+d'existences chres et prcieuses dont j'tais l'unique soutien, je n'ai
+pas t artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur,
+tout le zle et toutes les souffrances attaches cette profession
+sainte; la vraie gloire n'a pas couronn mes peines, parce que rarement
+j'ai pu attendre l'inspiration. Press, forc de gagner de l'or,<a name="page_189" id="page_189"></a> j'ai
+press mon imagination de produire, sans m'inquiter du concours de ma
+raison; j'ai viol ma muse quand elle ne voulait pas cder; elle s'en
+est venge par de froides caresses et de sombres rvlations. Au lieu de
+venir moi souriante et couronne, elle y est venue ple, amre,
+indigne. Elle ne m'a dict que des pages tristes et bilieuses, et s'est
+plu glacer de doute et de dsespoir tous les mouvements gnreux de
+mon me. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur
+d'tre forc me suicider intellectuellement qui m'a rendu cre et
+sceptique.&mdash;Je t'ai racont l-bas, dans la soire, l'analyse d'un beau
+drame sur le pote Chatterton, reprsent dernirement au
+Thtre-Franais. Les gens aiss, les hommes rangs, ont, pour la
+plupart, trouv fort mauvais qu'un pote ft quelque cas de sa condition
+et qu'il se plaignit avec amertume d'tre forc par la misre y
+droger. Pour moi, j'ai vers des larmes abondantes en assistant cette
+lutte d'un esprit indpendant contre la ncessit fatale, qui me
+rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi
+chatouilleux et irritable que le gnie. En faisant de mon mieux, je
+n'aurais peut-tre jamais rien fait de passable; mais l'heure o
+l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en
+lui-mme, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand,
+mdiocre ou nul, il s'efforce et il espre. Mais si les heures sont
+comptes, si un crancier attend la porte, si un enfant qui s'est
+endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misre et la
+ncessit d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit
+son talent, il a un grand sacrifice faire et une grande humiliation
+subir vis--vis de lui-mme. Il regarde les autres travailler lentement,
+avec rflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs
+pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer aprs coup mille
+pierres prcieuses, en ter le moindre grain de poussire, et les
+conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection mme.
+Quant lui, malheureux,<a name="page_190" id="page_190"></a> il a fait, grands grands coups de bche et
+de truelle, un ouvrage grossier, informe, nergique quelquefois, mais
+toujours incomplet, ht et fivreux: l'encre n'a pas sch sur le
+papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger
+une faute!</p>
+
+<p>. . . . . Ces misres te font sourire et te semblent puriles. Cependant si tu
+avoues que l'homme, mme en face des plus grandes choses, n'est m que
+par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites,
+l'homme souffre en faisant abngation de cet amour-l. Et puis, il y a
+quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dvouement de l'artiste
+ son art, qui consiste <i>bien faire</i> au prix de sa fortune, de sa
+gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu,
+<i>fortitudo!</i> (c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expdie sa
+besogne pour augmenter ses produits: l'artiste plit dix ans, au fond
+d'un grenier, sur une &oelig;uvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne
+livrera pas, tant qu'elle ne sera pas termine selon sa conscience.
+Qu'importe M. Ingres d'tre riche ou clbre? il n'y a pour lui qu'un
+suffrage dans le monde, celui de Raphal, dont l'ombre est toujours
+debout derrire lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de
+Beethoven avec des yeux baigns de larmes; et Baillot qui consent
+laisser tout l'clat de la popularit Paganini, plutt que d'ajouter,
+de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thmes
+sacrs de Sbastien Bach; et Delacroix, le mlancolique et consciencieux
+disciple de Rubens!&mdash;Et vous autres, hommes de bruit et de puissance,
+quand vous a-t-on vus vous clipser derrire un plus habile ou plus
+ambitieux que vous, par amour pour la sainte vrit! Quelques-uns de
+vous, je le sais, ont aim l'humanit et la justice en <i>artistes</i>. C'est
+le plus bel loge qu'on puisse leur donner.</p>
+
+<p>Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect
+de tout tre intelligent; mais ce serait dsigner par le silence ceux
+qui procdent autrement et qui poursuivent<a name="page_191" id="page_191"></a> le bruit et l'argent tout
+prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de
+rivalit; et en vain je te rpondrais que je ne connais particulirement
+presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je
+ne te nomme pas. J'ai vcu toujours seul au milieu du monde, amoureux,
+voyageur ou serf littraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si
+pures, et je me suis prostern. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni
+d'en tre jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma
+profession comme quelque chose de mieux qu'un mtier. Pourtant je
+n'tais pas n pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et
+j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux qui j'ai dvou ma vie,
+consacr mes veilles, sacrifi ma jeunesse, et peut-tre tout mon
+avenir, m'en sauront-ils jamais gr?&mdash;Non, sans doute, et peu importe.</p>
+
+<p class="r">29 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Tu dis que je suis un imbcile; soit. Tes lettres, il est temps de te
+l'avouer, font sur moi un effet magique. Elles me rendent srieux. Quel
+miracle est cela? J'ai beau lutter, je ne puis parler de toi lgrement,
+comme je fais de tous, et ils ont trouv un moyen de me faire taire
+quand je les blesse par mes plaisanteries. Ils me parlent de toi, ils me
+rptent les paroles qu'ils t'ont entendu me dire, ils me racontent
+(comme si je l'avais oubli) cette dernire nuit passe nous
+reconduire alternativement nos demeures respectives jusqu' neuf fois,
+cette station au pied de l'glise o nous avons parl des morts, et ce
+silence o nous sommes tombs au haut de l'escalier du palais, sous ce
+rverbre si ple, au-dessus de cette place muette et dserte, o tu
+venais d'voquer un si fantastique tableau. J'ai regrett dans ce
+moment-l, en te regardant, de n'tre pas susceptible d'avoir peur d'un
+tre vivant; car tu m'aurais caus une de ces vives motions de terreur
+qui ne sont pas sans plaisir et<a name="page_192" id="page_192"></a> qu'on a dans les rves. Je me
+souviendrai longtemps de tes paroles en descendant ce grand escalier
+gothique au clair de la lune. Toi, me disais-tu, je t'aime comme Jsus
+aima Jean, son plus jeune et son plus romanesque disciple; et pourtant,
+si jamais ce pouvait tre un devoir pour moi de te tuer, je
+t'arracherais de mes entrailles et je t'tranglerais de mes mains.&mdash;Ma
+foi! mon cher matre, je voudrais tre quelque chose de mieux qu'un
+pauvre hanneton, afin de voir si vraiment tu aurais ce courage et cette
+vertu-l. Mais, bah! tu ne l'aurais pas, charlatan que tu es!&mdash;Qui sait,
+pourtant? toi qui ne ris jamais! peut-tre.&mdash;Ce serait beau, et je te
+donnerais ma tte de bon c&oelig;ur pour le plaisir d'avoir vu dans ma vie
+un seul vrai Romain.</p>
+
+<p>Il y a, ma parole d'honneur! des moments o je m'imagine que j'ai trouv
+la vertu rfugie et cache en vous comme au temps o les hommes la
+forcrent d'aller se fortifier dans des cavernes sauvages, dans des
+rochers inexpugnables.&mdash;Mais si vous n'tiez que des fanatiques!&mdash;Bah!
+c'est toujours cela: n'est pas fanatique qui veut, surtout par le temps
+qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n'ai sujet de
+l'tre, si j'tais seulement un peu fou votre manire.&mdash;Nous autres,
+qui rions toujours, nous ressemblons parfois ces idiots qui rient en
+voyant les gens senss se conduire naturellement. L'autre jour, un
+paysan de mes amis (j'espre que je parle en style rpublicain) entra
+dans mon cabinet, et, me voyant trs-occup crire, il se mit
+hausser les paules d'un air de piti. Il se pencha sur moi, en
+regardant ce que je faisais, peu prs comme s'il et pay pour voir
+les tours du singe la foire. Il prit ensuite un livre sur ma table:
+c'tait, Dieu me pardonne! un volume du divin Platon, et il l'ouvrit
+l'envers, en tournant les feuillets d'un air attentif; puis le replaa
+sur la table en me disant du ton d'un profond mpris: C'est donc ces
+fadaises-l, mon petit monsieur, que vous passez le temps ftes et
+dimanches? il y a de drles de gens dans la vie de<a name="page_193" id="page_193"></a> ce monde!&mdash;Et il
+hocha la tte en clatant de rire, si bien que j'eus besoin de toute ma
+philanthropie dmocratique pour ne pas le pousser par les paules la
+porte.</p>
+
+<p>Je me suis calm pourtant en songeant que j'tais, cent fois le jour,
+dans le cas de ce paysan vis--vis de toi et des tiens, et je me suis
+merveill de la patience avec laquelle vous supportiez l'impudente et
+stupide raillerie de fainants comme nous, qui ne sont bons autre
+chose qu' critiquer ce qu'ils ne comprennent pas et ce qu'ils ne
+sauraient faire. Mais je dirai comme Planet:&mdash;Envoyez-moi donc
+<i>promener</i>!&mdash;Qu'est-ce que vous faites de moi au milieu de vous, vieux
+chrtiens! Dieu me punisse si vous n'tes pas des anges; car rien ne
+vous rebute, rien ne vous branle. Vous venez nous avec tendresse, et
+te voil m'appelant ton jeune frre et ton cher enfant, moi qu'il
+faudrait renvoyer ma pipe et mes romans. O proslytisme! fasse des
+distinctions qui voudra; peu m'importe le nom qu'on te donne, pourvu que
+je voie maner de toi des leons de vertu et des actes de charit.</p>
+
+<p>Il faut pourtant que je te conte mes peines, mon pauvre prophte
+mconnu! On essaie de mettre tes enfants en mfiance contra toi.
+L'esprit de parti n'a pas de scrupule. On nous dit que vous tes des
+glorieux, des ambitieux, des brouillons; enfin qu'il faut te mettre aux
+Petites-Maisons et nous y enfermer avec toi, nous tous qui t'aimons.</p>
+
+<p>Tout cela ne serait que risible, si des hommes d'esprit et de c&oelig;ur ne
+s'en mlaient pas aussi sur la foi d'autrui, ou ne montraient tout au
+moins, par leur silence devant nous, qu'ils se mfient de nous et de
+toi. Cela n'attriste pas ces bons champions qui sont habitus l'orage;
+mais moi qui reviens de Babylone, o j'ai dormi cinq ans dans l'ivresse,
+et qui tombe, en me frottant les yeux, au beau milieu de notre jeune
+Sion, je suis tout contrist, et tout abattu de voir le rempart d'airain
+que l'indiffrence ou l'antipathie des gentils a plac autour de nous.
+Sortirons-nous jamais de l,<a name="page_194" id="page_194"></a> mon matre? Je vois bien que nous essayons
+de temps en temps de braves et saillantes sorties; mais les meilleurs
+d'entre nos frres y succombent, et quand nous rentrons sous nos tentes,
+les clameurs, les maldictions et les hues des vainqueurs viennent y
+troubler nos prires.&mdash;Ce qui me fche le plus, moi, ce sont les hues.
+Je les connais, ces diables de gentils, pour avoir t en captivit chez
+eux. Je sais comme ils sont malins et quelles flches acres leur
+ironie dcoche contre nous.&mdash;Songe bien que je ne suis pas un serviteur
+bien prouv, moi; j'entends dj leurs lardons m'assaillir pour la
+singulire figure que je fais en habit de soldat de la rpublique; je
+t'en prie, mon cher matre, laisse-moi m'en aller Stamboul. J'ai
+affaire par l. Il faut que je passe par Genve, que j'achte un ne
+pour traverser les montagnes avec mon bagage, et que je remonte la
+Fort-Noire pour chercher une plante que le Malgache veut que je lui
+rapporte. J'ai Corfou un ami islamite qui m'a invit prendre le
+sorbet dans son jardin. Duteil m'a donn commission de lui acheter une
+pipe Alexandrie, et sa femme m'a pri de pousser jusqu' Alep afin de
+lui rapporter un chle et un ventail. Tu vois que je ne puis tarder,
+que j'ai des occupations et des devoirs indispensables.&mdash;coute: si vous
+proclamez la rpublique pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a
+chez moi, ne vous gnez pas; j'ai des terres, donnez-les ceux qui n'en
+ont pas; j'ai un jardin, faites-y patre vos chevaux; j'ai une maison,
+faites-en un hospice pour vos blesss; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du
+tabac, fumez-le; j'ai mes &oelig;uvres imprimes, bourrez-en vos fusils. Il
+n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait
+cruelle: le portrait de ma vieille grand'mre, et six pieds carrs de
+gazon plants de cyprs et de rosiers. C'est l qu'elle dort avec mon
+pre. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la
+rpublique et je demande qu' mon retour on m'accorde une indemnit des
+pertes que j'aurais faites, savoir: une<a name="page_195" id="page_195"></a> pipe, une plume et de l'encre;
+moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de
+mes jours crire que vous avez bien fait.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lgue mon fils mes amis,
+ma fille leurs femmes et leurs s&oelig;urs; le tombeau et le tableau,
+hritage de mes enfants, toi, chef de notre rpublique aquitaine, pour
+en tre le gardien temporaire; mes livres, minraux, herbiers,
+papillons, au Malgache; toutes mes pipes, Rollinat; mes dettes, s'il
+s'en trouve, Fleury, afin de le rendre laborieux; ma bndiction et
+mon dernier calembour, ceux qui m'ont rendu malheureux, pour qu'ils
+s'en consolent et m'oublient.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je te nomme mon excuteur testamentaire; adieu donc, et je pars.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Adieu, mes enfants! j'ai t jusqu'ici plus enfant que vous; je m'en
+vais seul et loin en plerinage, pour tcher de vieillir vite et de
+rparer le temps perdu. Adieu, mes amis, mes frres bien-aims; parlez
+quelquefois, autour de l'tre, de celui qui vous doit les plus beaux
+jours et les plus chers souvenirs de sa vie; et toi, matre, adieu! sois
+bni de m'avoir forc de regarder sans rire la face d'un grand
+enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m'en allant.</p>
+
+<p>O verte Bohme! patrie fantastique des mes sans ambition et sans
+entraves, je vais donc te revoir! J'ai err souvent dans tes montagnes
+et voltig sur la cime de tes sapins; je m'en souviens fort bien,
+quoique je ne fusse pas encore n parmi les hommes, et mon malheur est
+venu de n'avoir pu t'oublier en vivant ici.<a name="page_196" id="page_196"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII<br /><br />
+
+A FRANZ LISTZ</h2>
+
+<p class="cb">SUR LAVATER ET SUR UNE MAISON DSERTE.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Ne sachant o vous tes maintenant, mon cher Franz, ne sachant pas mieux
+o je vais aller, je vous fais passer de mes nouvelles par notre
+obligeant ami M***. Je pense qu'il saura dcouvrir votre retraite avant
+moi, qui suis confin dans la mienne pour quelques jours encore.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de vous dire le regret que j'prouve de ne pouvoir
+vous aller rejoindre. Je vois partir votre mre et Puzzi avec sa
+famille. Je prsume que vous allez fonder, dans la belle Helvtie ou
+dans la verte Bohme, une colonie d'artistes. Heureux amis! que l'art
+auquel vous vous tes adonns est une noble et douce vocation, et que le
+mien est aride et fcheux auprs du vtre! Il me faut travailler dans le
+silence et la solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de
+sympathie et d'union avec ses lves et ses excutants. La musique
+s'enseigne, se rvle, se rpand, se communique. L'harmonie des sons
+n'exige-t-elle pas celle des volonts et des sentiments? Quelle superbe
+rpublique ralisent cent instrumentistes runis par un mme esprit
+d'ordre et d'amour pour excuter la symphonie d'un grand matre! Quand
+l'me de Beethoven plane sur ce ch&oelig;ur sacr, quelle fervente prire
+s'lve vers Dieu!</p>
+
+<p>Oui, la musique, c'est la prire, c'est la foi, c'est l'amiti, c'est
+l'association par excellence. L o vous serez seulement trois runis en
+mon nom, disait le Christ aux aptres en les quittant, vous pouvez
+compter que j'y serai avec vous.<a name="page_197" id="page_197"></a> Les aptres, condamns voyager,
+travailler et souffrir, furent bientt disperss. Mais lorsque, entre
+la prison et le martyre, entre les fers de Caphe et les pierres de la
+synagogue, ils venaient se rencontrer, ils s'agenouillaient ensemble
+sur le bord du chemin, dans quelque bois d'oliviers, ou vers le faubourg
+de quelque ville, dans une <i>chambre haute</i>, et ils s'entretenaient en
+commun du matre et de l'ami Jsus, du frre et du Dieu au culte duquel
+ils avaient vou leur vie; puis, quand chacun son tour avait parl, le
+besoin d'invoquer tous la fois les mnes du bien-aim leur inspirait
+sans doute la pense de chanter; et sans doute aussi le Saint-Esprit,
+qui descendit sur eux en langues de feu et qui leur rvla les choses
+inconnues, leur avait fait don de cette langue sacre qui n'appartient
+qu'aux organisations lues. Oh! soyez-en sr, s'il existe des tres
+assez grands devant Dieu pour mriter d'acqurir subitement des facults
+nouvelles, si leur intelligence s'ouvrit, si leur langue se dlia, des
+chants divins durent dcouler de leurs lvres, et le premier concert
+d'harmonie dut frapper les oreilles ravies des hommes.</p>
+
+<p>C'est un fait unique dans l'histoire du genre humain, et devant lequel
+je ne puis m'empcher de me prosterner, quand j'y songe, que cette
+retraite des douze pendant quarante jours, que cette union fervente et
+cette puret sans tache de douze mes croyantes et dvoues durant
+l'preuve d'une si longue assemble! Si je doutais des miracles qui en
+rsultrent, je ne voudrais pas le dire; ni vous non plus, n'est-ce pas?
+Si l'on me dmontrait que ces hommes furent des physiciens et des
+chimistes fort habiles pour leur temps, je dirais que cela n'te rien
+la ralit d'un homme divin et l'existence d'une race de saints assez
+puissants pour marcher sur la mer et pour ressusciter les morts. Ce qui
+est incontestable pour moi, c'est le pouvoir miraculeux de la foi chez
+l'homme. S'il m'tait donc prouv que les aptres eurent besoin de
+recourir aux prestiges de ce qu'on appelait<a name="page_198" id="page_198"></a> alors la magie, je
+penserais qu'ils eurent des jours de doute et de souffrance o le
+pouvoir cleste s'affaiblissait en eux. Que l'on trouve parmi nous,
+rpondrai-je, douze hommes suprieurs aux aptres par la fermet de leur
+foi et la saintet de leur vie, douze hommes qui puissent passer
+quarante jours enferms sous le mme toit sans ergoter entre eux, sans
+vouloir primer les uns sur les autres, uniquement occups prier,
+demander Dieu la science du vrai et la force de la vertu, sans tideur
+et sans orgueil, sans cder la fatigue de l'esprit ou aux inspirations
+prsomptueuses de la chair; et, n'en doutez pas, mes amis! nous
+verrons arriver des miracles, des sciences nouvelles, des facults
+inoues, une religion universelle. L'homme, <i>redivinis</i>, sortira de
+cette assemble, un beau matin de printemps, avec une flamme au front,
+avec les secrets de la vie et de la mort dans sa main, avec le pouvoir
+de faire sortir des larmes de charit des entrailles du roc, avec la
+rvlation des langues que parlent les peuples encore inconnus chez
+nous, mais surtout avec le don de la langue divine perfectionne, de la
+musique, veux-je dire, porte son plus haut degr d'loquence et de
+persuasion.</p>
+
+<p>Car, lorsque le prodige de la descente du Paraclet s'accomplit sur les
+disciples de Jsus, le ciel s'ouvrit au-dessus de leurs ttes, et ils
+durent entendre et retenir confusment les chants des brlants sraphins
+et les harpes d'or de ces beaux vieillards couronns, qui apparurent de
+nouveau plus tard Jean l'apocalyptique, et dont il put our les divins
+accords parmi les vents de quelque nuit d'orage sur les grves dsertes
+de son le.</p>
+
+<p>O vous, qui, dans le silence des nuits, surprenez les mystres sacrs;
+vous, mon cher Franz, qui l'esprit de Dieu ouvre les oreilles, afin
+que vous entendiez de loin les clestes concerts, et que vous nous les
+transmettiez, nous infirmes et abandonns! que vous tes heureux de
+pouvoir prier durant le jour avec des c&oelig;urs qui vous comprennent!
+Votre<a name="page_199" id="page_199"></a> labeur ne vous condamne pas comme moi la solitude; votre
+ferveur se rallume au foyer de sympathies o chacun des vtres apporta
+son tribut. Allez donc, priez dans la langue des anges, et chantez les
+louanges de Dieu sur vos instruments qu'un souffle cleste fait vibrer.</p>
+
+<p>Pour moi, voyageur solitaire, il n'en est point ainsi. Je suis des
+routes dsertes, et je cherche mon gte en des murailles silencieuses.
+J'tais parti pour vous rejoindre, le mois dernier; mais le souffle du
+caprice ou de la destine me fit dvier de ma route, et je m'arrtai
+pour laisser passer les heures brlantes du jour dans une des villes de
+notre vieille France, aux bords de la Loire. Pendant que je dormais, le
+bateau vapeur leva l'ancre, et, quand je m'veillai, je vis sa noire
+banderole de fume fuyant rapidement sur la zone d'argent que le fleuve
+dessinait l'horizon. Je pris le parti de me rendormir jusqu'au
+lendemain; et le lendemain, comme je sortais de ma chambre pour
+m'enqurir de quelque cheval ou de quelque bateau, un mien ami, que je
+ne m'attendais gure trouver l (l'ayant perdu de vue depuis les
+annes de ma vie errante), se trouva tout devant moi, dans la cour. Il
+m'apprit, en djeunant avec moi, qu'il tait tabli et mari dans la
+ville, mais qu'il habitait plus souvent une campagne aux environs,
+laquelle il se rendait alors. Il venait se munir a l'auberge d'un cheval
+de louage, les siens tant malades ou occups, et il prtendait
+m'emmener au boguet pour me prsenter sa nouvelle famille. La
+proposition fut peu de mon got. Il faisait une chaleur poudreuse pire
+que celle de la veille. Je me sentais encore de la fivre; le boguet
+avait de vritables ressorts de campagne; j'aime peu les nouvelles
+connaissances en voyage, et me sens mal dispos tre excessivement
+poli quand je suis excessivement fatigu. Je refusai net, et lui dis que
+je voulais rester l'auberge jusqu' ce que je fusse dlivr de mon
+malaise. L'excellent camarade ne me fit point subir l'obsession d'une
+impitoyable hospitalit. Il consentit me laisser<a name="page_200" id="page_200"></a> l; mais, au moment
+de monter dans son boguet, il lui vint l'esprit de me dire: J'ai une
+maison dans la ville, petite, trs-modeste et mal tenue, il est vrai;
+mais peut-tre y dormirais-tu plus tranquillement qu'ici. Si, malgr
+l'abandon o mon sjour la campagne l'a laisse tout ce printemps, tu
+pouvais t'en accommoder..... Je n'ose insister, elle est si peu
+prsentable! Cependant tu es pote et ami de la solitude, si tu n'as pas
+chang. Peut-tre cela te plaira-t-il. Tiens, voici les clefs; si tu
+pars avant que je revienne te voir, laisse-les a l'htesse de cette
+auberge, qui me connat.&mdash;En parlant ainsi, il me serra dans ses bras et
+s'loigna.</p>
+
+<p>Je trouvai cette invitation des plus agrables. Je me sentais dcidment
+trop mal pour continuer ma route avant deux ou trois jours. Je me fis
+conduire la maison de mon ami. Ce ne fut pas chose facile que d'y
+parvenir; il fallut monter et descendre des rues troites, roides,
+brlantes et mal paves. Plus nous nous enfoncions dans le faubourg,
+plus les rues devenaient dsertes et dlabres. Enfin nous arrivmes,
+par une suite d'escaliers rompus, une sorte de terrasse crevasse qui
+portait un pt de maisons fort anciennes, ayant chacune leur cour ou
+leur jardin clos de hautes murailles sombres, festonnes de plantes
+paritaires. J'eus peine entr'ouvert la porte de celle qui m'tait
+destine, que je fus ravi de son aspect, et que, voulant me conserver le
+plaisir religieux d'y pntrer seul, je pris la valise des mains de mon
+guide, je lui jetai son salaire, et j'entrai prcipitamment, lui
+poussant la porte au nez; ce qui dut me faire passer dans son esprit
+pour un fou, pour un conspirateur ou pour quelque chose de pis.</p>
+
+<p>Il faut croire que la nature n'a pas t faite exclusivement pour
+l'homme, ou bien qu'avant la domination tendue par lui sur la terre, il
+y eut en effet un rgne de divinits champtres; que cette race
+surhumaine ne s'est point entirement retire aux cieux, et que ses
+phalanges disperses viennent encore se rfugier aux lieux que l'homme
+abandonne.<a name="page_201" id="page_201"></a> Sans cela, comment expliquer ce respect religieux dont
+chacun de nous se sent pntr en imprimant ses pas sur un sol que n'ont
+point encore foul d'autres pas humains? Pourquoi cet amour et en mme
+temps cette terreur que nous inspire la solitude? Pourquoi saluons-nous
+les ruines, les plages inconnues, les neiges immacules? Pourquoi l'cho
+de nos pas nous fait-il tressaillir sous les votes des clotres
+abandonns? Pourquoi les forts vierges, pourquoi les temples dserts,
+pourquoi l'aspect de l'isolement meut-il dlicieusement les mes
+tendres, ou pniblement les esprits faibles? Si nous pouvions nous
+convaincre d'tre absolument le seul tre anim existant sur un coin du
+globe, nous n'en serions que plus heureux ou plus effrays, suivant
+notre humeur; et cependant l'homme a-t-il sujet de se rjouir quand il
+n'a pour socit que lui-mme? a-t-il lieu de craindre l'absence de
+secours lorsqu'il est assur d'une gale absence d'attaques? Qu'y a-t-il
+donc dans l'aspect de ces sables sans empreintes, de ces landes sans
+matres, de ces lambris sans htes? N'y sentons-nous pas partout
+l'existence et la prsence d'tres inconnus qui ont tabli l leur
+empire, et qui ont la bont de nous y accueillir ou le droit de nous en
+chasser?</p>
+
+<p>Je faisais ces rflexions, appuy contre la porte que je venais de
+fermer derrire moi, et je n'osais me dcider traverser la cour; car
+il fallait fouler de longues herbes qui montaient jusqu' mes genoux, et
+sur lesquelles les rayons du soleil commenaient boire la rose du
+matin. Quelle nymphe avait renvers l sa corbeille et sem ces lgers
+gramens, ces dlicats saxifrages qui s'levaient dans leur beaut
+virginale l'abri de toute profanation? Pardonne-moi, sylphide, lui
+disais-je, ou donne-moi ta dmarche lgre, afin que je franchisse cet
+espace sans courber sous mes pas tes plantes bien-aimes. Quiconque
+m'et vu haletant et poudreux, appuy d'un air morne contre la porte, ma
+valise la main, m'et pris pour un homme perdu<a name="page_202" id="page_202"></a> de dsespoir ou abm
+de remords; et cependant nul voyageur ne fut plus fier de sa dcouverte,
+nul plerin ne salua plus pieusement la terre sainte.</p>
+
+<p>La sylphide n'avait pas ddaign de cultiver les plantes que le matre
+de la maison dserte lui avait concdes. Trois tilleuls qui sparaient
+la cour en deux, avec une plate-bande de pieds-d'alouette le long des
+murs, une vigne et de grandes mauves pyramidales, avaient pris une
+richesse et un dveloppement splendides. Quand j'eus atteint la partie
+pave de mon petit domaine, j'eus soin de marcher sur les dalles
+disjointes sans craser la verdure qui se faisait jour travers les
+fentes; j'arrivai ainsi la porte, et l ce fut un autre embarras. Les
+longs rameaux de la vigne s'taient entrelacs au devant de l'entre;
+partout ils formaient des courtines de feuillage devant les fentres. Il
+fallut y porter une main impie, les entr'ouvrir et les soulever comme
+des rideaux, pour me frayer le passage de ce seuil vnrable. Mais, ds
+que je l'eus franchi, ces pampres retombrent avec souplesse et
+s'embrassrent troitement, comme pour m'interdire de repasser
+l'enceinte sacre. Je ne vous ai pas encore dsobi, flexibles et
+complaisants barreaux de ma chre prison! Chaque nuit, je m'assieds sur
+la dernire marche de l'escalier, et je contemple la lune travers vos
+guirlandes argentes. Chaque toile du ciel s'encadre son tour en
+passant devant le rseau diaphane que vous tendez entre elle et moi, et
+quelquefois le jour me surprend, immobile et muet comme la pierre o je
+me suis assis.</p>
+
+<p>Oui, Franz, je suis encore dans cette maison dserte, seul, absolument
+seul, n'ouvrant la porte que pour laisser passer un dner cnobitique,
+et je ne me souviens pas d'avoir connu des jours plus doux et plus purs.
+C'est une grande consolation pour moi, je vous assure, de voir que mon
+me n'a pas vieilli au point de perdre les jouissances de sa forte
+jeunesse. Si de vastes rves de vertu, si d'ardentes aspirations vers le
+ciel ne remplissent plus mes heures de mditation,<a name="page_203" id="page_203"></a> du moins j'ai encore
+de douces penses et de religieuses esprances; et puis, je ne suis plus
+dvor, comme jadis, de l'impatience de vivre. A mesure que je penche
+vers le dclin de la vie, je savoure avec plus de pit et d'quit ce
+qu'elle a de gnreux et de providentiel. Au versant de la colline, je
+m'arrte et je descends avec lenteur, promenant un regard d'amour et
+d'admiration sur les beauts du lieu que je vais quitter, et que je n'ai
+pas assez apprci quand j'en pouvais jouir avec plnitude au sommet de
+la montagne.</p>
+
+<p>Vous qui n'y tes pas encore arriv, enfant, ne marchez pas trop vite.
+Ne franchissez pas lgrement ces cimes sublimes d'o l'on descend pour
+n'y plus remonter. Ah! votre sort est plus beau que le mien.
+Jouissez-en, ne le ddaignez pas. Homme, vous avez encore dans les mains
+le trsor de vos belles annes; artiste, vous servez une muse plus
+fconde et plus charmante que la mienne. Vous tes son bien-aim, tandis
+que la mienne commence me trouver vieux, et qu'elle me condamne
+d'ailleurs des songes mlancoliques et salutaires qui tueraient votre
+prcieuse posie. Allez, vivez! il faut le soleil aux brillantes fleurs
+de votre couronne; le lierre et le liseron qui composent la mienne,
+emblmes de libert sauvage dont se ceignaient les antiques Sylvains,
+croissent l'ombre et parmi les ruines. Je ne me plains pas de mon
+destin, et je suis heureux que la Providence vous en ait donn un plus
+riant; vous le mritiez, et si je l'avais, Franz, je voudrais vous le
+cder.</p>
+
+<p>Je suis donc rest ***, d'abord par force, maintenant par amour de la
+lecture et de la solitude; plus tard, peut-tre, y resterai-je par
+indolence et par oubli de moi-mme et des heures qui s'envolent. Mais je
+veux vous faire part d'une bonne fortune qui m'est advenue dans cette
+retraite, et qui n'a pas peu contribu me la faire aimer.</p>
+
+<p>Vous qui lisez beaucoup, parce que vous n'avez pas le mme respect que
+moi pour les livres (et vous avez raison, votre art doit vous faire
+ddaigner le ntre), vous, dis-je,<a name="page_204" id="page_204"></a> qui comprenez vite et qui dvorez
+les volumes, vous ne savez ce que c'est que l'importance d'une lecture
+attentive et lente pour une me paresseuse comme la mienne. Je ne suis
+pourtant pas de ceux qui attribuent aux livres une influence morale et
+politique bien srieuse. La philosophie me parat surtout la plus
+innocente de toutes les spculations potiques, et je pense que les mes
+d'exception, soit par leur force, soit par leur faiblesse, sont seules
+capables d'y puiser des rsolutions et des encouragements rels. Toute
+intelligence qui ne cherche pas sa conviction et sa lumire dans les
+leons de l'exprience et de la ralit, et qui se laisse gouverner par
+des fictions, est organise exceptionnellement. Si c'est en plus, elle
+s'exaltera et se fortifiera par les bonnes lectures; si c'est en moins,
+elle y trouvera de grands sujets de consolation ou peut-tre elle
+s'affectera misrablement de ce qu'elle croira tre sa condamnation.
+Dans l'un et l'autre cas, la lecture aura jou un rle trs-accessoire
+dans ces diverses destines. Leurs rsultats se fussent produits plus ou
+moins vite si les individus n'avaient pas su lire. Et quant moi, vous
+savez que j'ai un profond respect pour les illettrs. Je me prosterne
+devant les grands crivains et devant les grands potes; et pourtant il
+est des jours o, l'aspect de certaines mes naves et saintement
+ignorantes, je brlerais volontiers la bibliothque d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Cela pos, je puis bien vous dire qu'en raison de ma nonchalance et de
+mon inaptitude toute espce d'action sociale, je suis de ceux pour qui
+la connaissance d'un livre peut devenir un vritable vnement moral. Le
+peu de bons ouvrages dont je me suis pntr depuis que j'existe a
+dvelopp le peu de bonnes qualits que j'ai. Je ne sais ce qu'auraient
+produit de mauvaises lectures; je n'en ai point fait, ayant eu le
+bonheur d'tre bien dirig ds mon enfance. Il ne me reste donc cet
+gard que les plus doux et les plus chers souvenirs. Un livre a toujours
+t pour moi<a name="page_205" id="page_205"></a> un ami, un conseil, un consolateur loquent et calme, dont
+je ne voulais pas puiser vite les ressources, et que je gardais pour
+les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui ne se rappelle
+avec amour les premiers ouvrages qu'il a dvors ou savours! La
+couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons
+d'une armoire oublie, ne vous a-t-elle jamais retrac les gracieux
+tableaux de vos jeunes annes? N'avez-vous pas cru voir surgir devant
+vous la grande prairie baigne des rouges clarts du soir, lorsque vous
+le ltes pour la premire fois, le vieil ormeau et la haie qui vous
+abritrent, et le foss dont le revers vous servit de lit de repos et de
+table de travail, tandis que la grive chantait la retraite ses
+compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'loignement? Oh!
+que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crpuscule
+faisait cruellement flotter les caractres sur la feuille plissante!
+C'en est fait, les agneaux blent, les brebis sont arrives l'table,
+le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des
+arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout l'heure les
+caractres sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux,
+l'cluse est troite et glissante, la cte est rude; vous tes couvert
+de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le
+souper sera commenc. C'est en vain que le vieux domestique qui vous
+aime aura retard le coup de cloche autant que possible; vous aurez
+l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mre, inexorable sur
+l'tiquette, mme au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et
+triste, un reproche bien lger, bien tendre, qui vous sera plus sensible
+qu'un chtiment svre. Mais quand elle vous demandera, le soir, la
+confession de votre journe, et que vous aurez avou, en rougissant, que
+vous vous tes oubli lire dans un pr, et que vous aurez t somm de
+montrer le livre, aprs quelque hsitation et une grande crainte de le
+voir confisqu sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant<a name="page_206" id="page_206"></a> de votre
+poche, quoi? <i>Estelle et Nmorin</i> ou <i>Robinson Cruso</i>! Oh! alors la
+grand'mre sourit. Rassurez-vous, votre trsor vous sera rendu; mais il
+ne faudra pas dsormais oublier l'heure du souper. Heureux temps! ma
+Valle Noire! Corinne! Bernardin de Saint-Pierre! l'Iliade!
+Millevoye! Atala! les saules de la rivire! ma jeunesse coule!
+mon vieux chien qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui rpondait
+au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de
+gourmandise!</p>
+
+<p>Mon Dieu! que vous disais-je? Je voulais vous parler de Lavater, et en
+effet me voici sur la voie. J'avais eu Lavater entre les mains dans mon
+enfance. Ursule et moi, nous en regardions les figures avec curiosit. A
+peine savions-nous lire. Nous nous demandions pourquoi cette collection
+de visages bouffons, grotesques, insignifiantes, hideux, agrables? nous
+cherchions avec avidit, au milieu de ces phrases et de ces explications
+que nous ne pouvions comprendre, la dsignation principale du type; nous
+trouvions <i>ivrogne, paresseux, gourmand, irascible, politique,
+mthodique</i>... Oh! alors nous ne comprenions plus, et nous retournions
+aux images. Cependant nous remarquions que l'ivrogne ressemblait au
+cocher, la femme tracassire et criarde la cuisinire, le pdant
+notre prcepteur, l'homme de gnie l'effigie de l'empereur sur les
+pices de monnaie, et nous tions bien convaincus de l'infaillibilit de
+Lavater. Seulement cette science nous semblait mystrieuse et presque
+magique. Depuis, le livre fut gar. En 1829, je rencontrai un homme
+trs-distingu qui croyait fermement Lavater, et qui me rendit tmoin
+de plusieurs applications si miraculeuses de la science
+physiognomonique, que j'eus un vif dsir de l'tudier. Je tchai de me
+procurer l'ouvrage; il ne se trouva pas. Je ne sais quelle proccupation
+vint la traverse, je n'y songeai plus.</p>
+
+<p>Enfin ici, le jour de mon arrive, j'ouvre une armoire pleine de livres,
+et le premier qui me tombe sous la main,<a name="page_207" id="page_207"></a> c'est les &oelig;uvres de
+Jean-Gaspard de Lavater, ministre du saint vangile Zurich, publies
+en 1781, en trois in-folio, traduction franaise, avec planches graves,
+eaux-fortes, etc. Jugez de ma joie, et sachez que jamais je ne fis une
+lecture plus agrable, plus instructive, plus salutaire. Posie,
+sagesse, observation profonde, bont, sentiment religieux, charit
+vanglique, morale pure, sensibilit exquise, grandeur et simplicit de
+style, voil ce que j'ai trouv dans Lavater, lorsque je n'y cherchais
+que des observations physiognomoniques et des conclusions peut-tre
+errones, tout au moins hasardes et conjecturales.</p>
+
+<p>Puisque vous me demandez une longue lettre et que vous tes avide des
+travaux de la pense, je veux vous parler de Lavater. L o je suis
+d'ailleurs, et avec la vie que je mne, il me serait difficile de vous
+donner quelque chose de plus neuf en littrature. Je dsire de tout mon
+c&oelig;ur que l'envie vous vienne de faire connaissance avec le vieux
+hte, avec le vnrable ami que je viens de trouver dans la maison
+dserte.</p>
+
+<p>Je voudrais aussi qu' l'exemple de tous les orgueilleux novateurs du
+notre sicle, vous eussiez jusqu'ici mpris la science de Lavater comme
+un tissu de rveries fondes sur un faux principe, afin d'avoir le
+plaisir de vous faire changer d'avis. Nous considrons aujourd'hui la
+physiognomonie comme une science juge, condamne, enterre, et sur les
+ruines de laquelle s'lve une autre science, non encore juge, mais
+plus digne d'examen et d'attention, la phrnologie. Je hais le mpris et
+l'ingratitude avec lesquels notre gnration renverse les idoles de ses
+pres et caresse les disciples aprs avoir crucifi les docteurs et les
+matres. Prfrer Schiller Shakspeare, Corneille aux tragiques
+espagnols, Molire aux comiques grecs et latins, La Fontaine Phdre ou
+ sope, cela me parat, je ne dirai pas une erreur, mais un crime. En
+admettant que le copiste, qui, force de soin, de temps et d'attention,
+surpasse son<a name="page_208" id="page_208"></a> modle, ait plus de mrite que son matre, nous
+tablissons une doctrine abominable d'injustice et de fausset. Quelque
+parfaite que soit la traduction ou l'imitation, quelque correction
+importante ou ncessaire que vous y remarquiez, quelque finie, quelque
+embellie que soit l'&oelig;uvre engendre de l'&oelig;uvre mre, celle-ci n'en
+est pas moins suprieure, gnratrice, vnrable, sacre. Certes, le
+vieil Homre ne saurait jamais tre gal par ceux mmes qui feraient
+beaucoup mieux que lui; car quel est celui qui aurait une ide de la
+posie pique s'il n'et lu Homre?</p>
+
+<p>Eh bien, je n'en doute pas, l'homme en viendra un jour pousser si loin
+l'examen de la forme humaine, qu'il lira les facults et les penchants
+de son semblable comme dans un livre ouvert. Gall, Spurzheim et leurs
+successeurs auront-ils t les matres de cette science? pas plus que
+Vespuce ne fut le conqurant de l'Amrique; et pourtant une moiti de
+l'univers porte son nom, tandis qu'une petite province conserve peine
+celui du grand Christophe.</p>
+
+<p>Le systme du docteur Gall est en honneur, ou du moins il est en vue. On
+l'examine, on le critique, et Lavater est oubli, il tombe en poussire
+dans les bibliothques; les ditions sont puises et non renouveles.
+Je ne sais si vous trouveriez aisment vous procurer un exemplaire
+d'un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain.</p>
+
+<p>Mais Gall tait un mdecin, et Lavater un ecclsiastique. Notre sicle,
+positif et matrialiste, a d prfrer l'explication mcanique la
+dcouverte philosophique. Il n'en est pas moins vrai que la cranioscopie
+entre dans la physiognomonie, et qu'elle en est, de l'aveu de Lavater,
+la base essentielle et fondamentale. Cette partie de la physiognomonie
+est d'une telle importance, dit-il, qu'elle mrite une tude part. Il
+appartient l'anatomie d'y chercher la source des altrations de
+l'intelligence et de tirer, d'une exacte connaissance des varits de la
+conformation du cerveau, la rvlation des facults de l'homme. Cet
+observateur savant et<a name="page_209" id="page_209"></a> persvrant viendra, ajoute le citoyen de Zurich;
+il ramnera le monde la vrit, ou du moins au dsir de la connatre.
+De dcouverte en dcouverte, d'observation en observation, les
+prventions seront dtruites, et l'homme reconnatra que la
+physiognomonie est une science aussi importante, aussi difficile, aussi
+leve que les autres sciences sur lesquelles se fondent et s'appuient
+les socits civilises.</p>
+
+<p>Plein d'amour, de respect et de conviction pour sa science favorite, le
+bon Lavater se dfend modestement d'en tre le premier explorateur. Il
+cite plusieurs de ses devanciers, Aristote, Montaigne, Salomon... Il
+cite les proverbes suivants, tirs du livre <i>de la Sagesse</i>:</p>
+
+<p>Les yeux hautains et le c&oelig;ur enfl.</p>
+
+<p>La sagesse parat sur le visage du sage, mais les regards du fou
+parcourent les bouts de la terre.</p>
+
+<p>Il y a une race de gens dont les regards sont altiers et les paupires
+leves.</p>
+
+<p>Lavater cite galement plusieurs passages de Herder qui viennent
+l'appui de son systme; en voici un remarquable, que vous avez eu sans
+doute le bonheur de lire en allemand, mais que je remets sous vos yeux,
+parce que je le trouve empreint du gnie de la mtaphore allemande,
+mtaphore la fois grandiose et recherche:</p>
+
+<p>Quelle main pourra saisir cette substance loge dans la tte et sous le
+crne de l'homme? Un organe de chair et de sang pourra-t-il atteindre
+cet abme de facults et de forces internes qui fermentent ou se
+reposent? La Divinit elle-mme a pris soin de couvrir ce sommet sacr,
+sjour et atelier des oprations les plus secrtes; la Divinit, dis-je,
+l'a couvert d'une fort, emblme des bois sacrs o jadis on clbrait
+les mystres. On est saisi d'une terreur religieuse l'ide de ce mont
+ombrag qui renferme des clairs dont un seul chapp du chaos, peut
+clairer, embellir, ou dvaster et dtruire un monde.<a name="page_210" id="page_210"></a></p>
+
+<p>Quelle expression n'a pas mme la force de cet Olympe, sa croissance
+naturelle, la manire dont la chevelure s'arrange, descend, se partage
+ou s'entremle!</p>
+
+<p>Le cou, sur lequel la tte est appuye, montre, non ce qui est dans
+l'intrieur de l'homme, mais ce qu'il veut exprimer. Tantt son attitude
+noble et dgage annonce la dignit de la condition; tantt, en se
+courbant, il annonce la rsignation du martyr, et tantt c'est une
+colonne, emblme de la force d'Alcide.</p>
+
+<p>Le front est le sige de la srnit, de la joie, du noir chagrin, de
+l'angoisse, de la stupidit, de l'ignorance et de la mchancet. C'est
+une table d'airain o tous les sentiments se gravent en caractres de
+feu... A l'endroit o le front s'abaisse, l'entendement parat se
+confondre avec la volont. C'est ici o l'me se concentre et rassemble
+des forces pour se prparer la rsistance.</p>
+
+<p>Au-dessous du front commence sa belle frontire, le sourcil,
+arc-en-ciel de paix dans sa douceur, arc tendu de discorde lorsqu'il
+exprime le courroux. Ainsi, dans l'un et dans l'autre cas, c'est le
+signe annonciateur des affections.</p>
+
+<p>En gnral la rgion o se rassemblent les rapports mutuels entre les
+sourcils, les yeux et le nez, est le sige de l'expression de l'me dans
+notre visage, c'est--dire l'expression de la volont et de la vie
+active.</p>
+
+<p>Le sens noble, profond et occulte de l'oue a t plac par la nature
+aux cts de la tte, o il est cach demi. L'homme devait our pour
+lui-mme; aussi l'oreille est-elle dnue d'ornements. La dlicatesse,
+le fini, la profondeur, voil sa parure.</p>
+
+<p>Une bouche dlicate et pure est peut-tre une des plus belles
+recommandations. La beaut du portail annonce la dignit de celui qui
+doit y passer. Ici c'est la voix, interprte du c&oelig;ur et de l'me,
+expression de la vrit, de l'amiti et des plus tendres
+sentiments<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>.<a name="page_211" id="page_211"></a></p>
+
+<p>Lavater, aprs, avoir laiss aux anciens la gloire d'avoir cr la
+physiognomonie, et aux modernes l'honneur d'en saisir le sentiment
+potique, s'attache prouver que les tudes assidues et consciencieuses
+de toute sa vie n'ont encore fait faire qu'un pas cette science ardue.
+Il engage ses successeurs rectifier ses erreurs, redresser ses
+jugements. Nul homme, et nul savant surtout, n'est plus humble et plus
+doux que lui; c'est en tout un homme vanglique. Accabl des
+railleries, des controverses, de l'ergotage et du pdantisme de ses
+contemporains, il leur rpond avec un calme inaltrable.&mdash;Le professeur
+Lichtemberg l'attaque avec plus d'esprit et d'cret que les autres.
+Lavater prend le pamphlet, s'en meut peut-tre un peu en secret (car
+lui-mme nous avoue qu'il est nerveux et irascible); mais, ramen au
+sentiment de la philosophie chrtienne par la conviction et la pratique
+de toute sa vie, il crit sa rponse dans un esprit de sagesse et de
+charit. Il examine l'attaque avec cette prcision et cet amour de
+l'ordre qui le caractrisent, en disant: Je me figure que, placs l'un
+ ct de l'autre, nous allons parcourir ensemble cet crit, et nous
+communiquer rciproquement, avec la franchise qui convient des hommes
+et la modration qui convient des sages, la manire dont chacun de
+nous envisage la nature et la vrit.</p>
+
+<p>Plus loin, frapp d'une belle dclamation du professeur Lichtemberg, il
+s'crie avec navet: &mdash;Ce langage est celui de mon c&oelig;ur. C'est sous
+les yeux d'un tel homme que j'aurais voulu crire mes Essais.</p>
+
+<p>Vertueux prtre! on l'attaque pourtant dans ce que son intelligence
+enfante de plus prcieux et caresse de plus cher, dans la moralit de sa
+science. La pudeur et la vertu des critiques (toujours humbles et
+tolrantes, comme vous savez!) s'effarouchent de voir ce novateur impie
+porter un regard scrutateur dans les mystres de la conscience.
+Qu'allez-vous faire? lui crie-t-on avec amertume; vous allez<a name="page_212" id="page_212"></a> essayer de
+vous approprier ce qui n'appartient qu' Dieu, la connaissance des
+secrets du c&oelig;ur humain; et quand vous aurez appris vos semblables
+se sonder et se surprendre l'un l'autre, il en rsultera une haine
+implacable pour les pervers, vous aurez tu la misricorde; un mpris
+superbe pour les simples, vous aurez tu la charit. Lavater s'incline.
+L'objection est srieuse, dit-il, et part d'une belle me; mais toute
+science peut devenir funeste en de mauvaises mains, utile et sainte pour
+quiconque la dirige vers le bien. Est-ce dire qu'il ne faut pas de
+science, parce qu'on en peut abuser? Mais, ajoute-t-on, comment
+rparerez-vous ou comment prviendrez-vous les injustices qu'une erreur
+peut vous faire commettre? ou, si tant est que vous soyez infaillible,
+vos disciples le seront-ils? Tous les jours nous voyons l'honnte homme
+sous des traits ignobles et le sclrat sous ceux de la franchise et de
+la loyaut.&mdash;Lavater nie le fait. Tout novice qui veut se presser de
+pratiquer doit tomber dans de graves erreurs, pense-t-il; mais quiconque
+confierait les secrets de la mdecine des coliers s'exposerait
+d'affreux dangers. L'homme clair fait plus de bien que l'ignorant ne
+fait de mal; car l'ignorant n'est pas destin jouir d'un long crdit
+parmi les hommes, tandis que celui du vrai savant s'accrot de jour en
+jour. Toute science est un apostolat qui demande des hommes prouvs et
+dignes d'en tre investis. Quant ces sclrats faces d'ange et ces
+honntes gens tournure ignoble qu'on lui objecte, il dclare que ces
+apparences ne trompent pas le vrai physionomiste. Souvent, dit-il, les
+indices d'une passion gnreuse touchent de si prs ceux de la mme
+passion dgnre en excs et en vice, que l'&oelig;il inexpriment peut
+s'y mprendre. Il ne s'en faut que d'une demi-ligne, d'une courbe
+lgre, d'une dimension inapprciable au premier abord. Il s'en faut de
+si peu! dit-on; mais ce <i>peu</i> est <i>tout</i>.</p>
+
+<p>Il arrive souvent que les plus heureuses dispositions se<a name="page_213" id="page_213"></a> cachent sous
+l'extrieur le plus rebutant. Un &oelig;il vulgaire n'aperoit que ruine et
+dsolation; il ne voit pas que l'ducation et les circonstances ont mis
+obstacle chaque effort qui tendait sa perfection. Le physionomiste
+observe, examine et suspend son jugement. Il entend mille voix qui lui
+crient:&mdash;Voyez quel homme!&mdash;Mais, au milieu du tumulte, il distingue une
+autre voix, une voix divine, qui lui crie aussi:&mdash;Vois quel homme!&mdash;Il
+trouve des sujets d'adoration l o d'autres blasphment, parce qu'ils
+ne peuvent ni ne veulent comprendre que cette mme figure, dont ils
+dtournent la vue, offre des traces du pouvoir, de la sagesse et de la
+bont du Crateur.&mdash;Il voit le sclrat sur le visage du mendiant qui se
+prsente sa porte, et il ne le rebute pas; il lui parle avec
+cordialit. Il jette un regard profond dans son me, et qu'y
+voit-il?&mdash;Hlas! vices, dsordre, dgradation totale.&mdash;Mais est-ce l
+tout ce qu'il y dcouvre? quoi! rien de bon?&mdash;Suppos que cela soit,
+encore il y verra l'argile qui ne doit et ne peut dire au potier:
+Pourquoi m'as-tu fait ainsi!&mdash;Il voit, il adore en silence, et,
+dtournant son visage, il drobe une larme dont le langage est
+nergique, non pour les hommes, mais pour celui qui les a
+faits.&mdash;Sagesse sans bont est folie. Je ne voudrais point avoir ton
+&oelig;il, Jsus, si, en mme temps, tu ne me donnais ton c&oelig;ur. Que la
+justice rgle mes jugements et la bont de mes actions!</p>
+
+<p>Une juste ide de la libert de l'homme et des bornes qui la
+restreignent est bien propre nous rendre humbles et courageux,
+modestes et actifs. <i>Jusqu'ici et point au del, mais jusqu'ici!</i> c'est
+la voix de Dieu et de la vrit qui vous adresse ce langage; elle dit
+tous ceux qui ont des oreilles pour entendre: Sois ce que tu es, et
+deviens ce que tu peux.</p>
+
+<p>Ailleurs, propos des monstres dans l'ordre physique, le mme sentiment
+de tendresse humanitaire et de misricorde religieuse reparat comme
+partout avec loquence.<a name="page_214" id="page_214"></a></p>
+
+<p>Tout ce qui tient l'humanit est pour nous une affaire de famille. Tu
+es homme, et tout ce qui est homme hors de toi est comme une branche du
+mme arbre, un membre du mme corps.&mdash;O homme! rjouis-toi de
+l'existence de tout ce qui se rjouit d'exister, et apprends supporter
+tout ce que Dieu supporte. L'existence d'un homme ne peut rendre celle
+d'un autre superflue, et nul homme ne peut remplacer un autre homme.</p>
+
+<p>Cette tolrance et cette douceur de jugement l'aspect de la difformit
+est d'autant plus touchante que nul homme ne porte plus loin que Lavater
+l'amour du beau et le sentiment exquis de la forme. Il se prosterne
+devant la puret grecque; mais il proscrit avec discernement les
+imitations modernes de cette beaut qui n'existe plus. Nous pensons bien
+tous que, sur cette terre dore o tout tait dieu, l'homme l'tait
+lui-mme, et qu'il y avait dans la rectitude des lignes de sa forme
+quelque chose de surhumain qui n'a fait que dgnrer et s'effacer
+depuis. Il y a des races d'hommes qui prissent; cependant Lavater et
+t moins absolu dans cette opinion, s'il et vu beaucoup de figures
+orientales. Je me souviens d'avoir rencontr, sur les quais de Venise,
+des Armniens presque aussi beaux que des dieux de l'Olympe. Nous
+retrouvons encore, quoique rarement, dans nos contres europennes, des
+visages assez grandioses pour servir de modles la statuaire antique,
+et je ne pense pas avec Lavater que la nature ne fait point chez nous de
+lignes parfaitement droites et pures. Nanmoins j'approuve le
+physionomiste de critiquer ces <i>charges</i> de l'antiquit que les peintres
+mdiocres de son temps prenaient pour l'idal. Il distingue les
+chefs-d'&oelig;uvre de la Grce de ces ttes de mdailles qui se frappaient
+grossirement, et sur lesquelles la presque absence de front, la
+perpendicularit roide et courte du nez, la prominence grotesque du
+menton et l'cartement des yeux ne produisent qu'une caricature affreuse
+de la beaut. Il s'afflige de voir que l'esprit d'un minutieux examen<a name="page_215" id="page_215"></a>
+et d'un discernement rigoureux n'ait pas assez prsid la connaissance
+que les plus grands peintres eux-mmes ont prise de l'antique. Chez
+Raphal, qu'il place la tte des artistes, il trouve un peu
+d'exagration dans la perfection. Partout, dit-il, nous retrouvons dans
+ses &oelig;uvres le <i>grand</i> qui fait son principal caractre; mais partout
+aussi nous apercevons le <i>dfaut</i>. J'appelle <i>grand</i> ce qui produit un
+effet permanent et un plaisir toujours nouveau. J'appelle <i>dfaut</i> ce
+qui est contraire la nature et la vrit. Aprs un long et
+scientifique examen des incorrections et des sublimits des principales
+figures de Raphal, aprs avoir dmontr que telle tte d'ange ou de
+Vierge perd de sa divinit pour avoir voulu dpasser la nature, Lavater
+termine son analyse par ce noble loge:</p>
+
+<p>Raphal est et sera toujours un homme apostolique, c'est--dire qu'il
+est, l'gard des peintres, ce que les aptres du Christ taient
+l'gard du reste des hommes; et autant il est suprieur par ses ouvrages
+ tous les artistes de sa classe, autant sa belle figure le distingue
+des formes ordinaires.&mdash;O est le mortel qui lui ressemble? Quand je
+veux me remplir d'admiration pour la perfection des &oelig;uvres de Dieu,
+je n'ai qu' me rappeler la forme de Raphal!</p>
+
+<p>Cette passion sainte pour le beau, parce que, selon Lavater, la vraie
+beaut physique est insparable de la beaut de l'me, s'exprime en
+plusieurs endroits de son livre avec une vritable navet d'artiste.
+Voici ce qu'il dit propos d'une bouche: Cette bouche a de la douceur,
+de la dlicatesse, de la circonspection, de la bont et de la modestie.
+Une telle bouche est faite pour aimer et pour tre aime.&mdash;Ailleurs,
+propos de l'expression de la chevelure, il s'crie: Ne serait-ce que
+par amour de ta chevelure, Algernon Sidney, je te salue!</p>
+
+<p>Je n'entrerai pas avec vous dans le dtail du systme de Lavater. Je
+suis convaincu pour ma part que ce systme est bon, et que Lavater dut
+tre un physionomiste presque<a name="page_216" id="page_216"></a> infaillible. Mais je pense qu'un livre,
+si excellent qu'il soit, ne peut jamais tre une parfaite initiation aux
+mystres de la science. Il serait souhaiter que Lavater et form des
+disciples dignes de lui, et que la physiognomonie, telle qu'il parvint
+la possder, pt tre enseigne et transmise par des cours et par des
+leons, comme l'a t la phrnologie. Mais probablement le trsor
+d'exprience que cet homme extraordinaire avait amass est descendu dans
+la tombe avec lui. Il n'a pu jouir que d'une gloire phmre et
+trs-conteste.</p>
+
+<p>Il serait donc imprudent et prsomptueux de se croire physionomiste pour
+avoir lu le livre de Lavater, mme avec toute l'attention possible. Il
+n'est pas de bonne dmonstration sans l'application et l'exemple. Ici
+l'exemple est une planche grave plus ou moins exactement. Ces gravures
+sont gnralement fort mdiocres, et, fussent-elles meilleures, elles
+seraient loin encore de rvler l'&oelig;il le plus clairvoyant toutes
+les varits, toutes les finesses, toutes les complications du travail
+de la nature. Il faudrait pratiquer l'tude sur des sujets humains,
+comme on l'a fait pour Gall, mais la pratiquer ainsi sous la direction
+des matres; autrement la moindre erreur du dessinateur peut entraner
+l'adepte dans une suite ternelle d'erreurs graves dans l'application.
+Je n'oserais certainement pas tablir dsormais de jugement sur une
+physionomie tant soit peu complique; j'y mettrais infiniment plus de
+scrupule qu'il ne m'est arriv jusqu'ici d'en avoir en m'abandonnant
+mon instinct ou de certaines notions grossires que nous avons tous de
+la physiognomonie sans l'avoir tudie, notions bien hardies et bien
+fausses pour la plupart, je vous assure.</p>
+
+<p>Il me suffira de vous dire que Lavater distingue deux champs
+d'observation: les parties molles de la figure et les parties solides.
+Les parties solides, le front, les plans immobiles, la courbe du nez, le
+contour du menton, indiquent les <i>facults</i>. Les parties molles, la
+peau, les chairs, les cartilages<a name="page_217" id="page_217"></a> et les membranes, par leurs
+altrations ou leur puret, par la couleur, par l'attitude, par les
+plis, par la tension, par l'excroissance ou la rduction, rvlent les
+<i>habitudes</i> de la vie, les vices ou les vertus, tout ce qui a t
+<i>acquis</i>. La conformation osseuse n'indique que ce qui a t <i>donn</i> par
+la nature, et c'est ainsi que la grandeur se rencontre souvent sur le
+haut d'un visage dont le bas dcle la sensualit passe l'tat
+d'abrutissement. Il ne faut pas oublier que Lavater est spiritualiste.
+Il pense, comme vous et moi, que l'homme est <i>libre</i>, qu'il reoit des
+mains de la Providence sa part toujours quitable dans le grand hritage
+du bien et du mal que lui lgua le premier homme, et qu'il lui est donn
+de la force en raison de ses apptits, tant qu'il ne foule pas aux pieds
+la pense de l'entretenir par ses efforts sur lui-mme. Les
+matrialistes admettent bien aussi, je suppose, l'influence de
+l'ducation et de l'exprience sur l'organisation; et en adjugeant au
+hasard l'explication de toutes les destines humaines, on reconnat tout
+aussi vite les variations que les changements et les vicissitudes de la
+pense et du caractre impriment la partie matrielle de notre tre.
+Ainsi l'attitude du corps entier, la forme et l'attitude de tous les
+membres, la dmarche, le geste, tout rvle dans l'homme le caractre
+qu'il a ou celui qu'il veut se donner. Tout le talent de l'observateur
+consiste distinguer la ralit de l'affectation, quelque savante et
+soutenue qu'elle soit. Voici ce que dit Lavater d'un homme qui s'appuie
+sur ses reins, les jambes cartes et les mains derrire le dos:</p>
+
+<p>Jamais l'homme modeste et sens ne prendra une pareille attitude; ce
+maintien suppose ncessairement de l'affectation et de l'ostentation, un
+homme qui veut s'accrditer force de prtentions, une tte vente,
+etc.</p>
+
+<p>Certes, Lavater n'et pas appliqu cette observation Napolon, et
+d'ailleurs elle est si juste, qu'elle explique le rire mprisant qui
+s'empare de tout homme de bon sens en voyant sur nos thtres un
+histrion prsenter la charge<a name="page_218" id="page_218"></a> insolente de l'homme de gnie. Talma a pu
+seul l'imiter, parce que Talma dans sa classe tait un homme de gnie,
+lui aussi.</p>
+
+<p>En gnral, si, aprs avoir lu Lavater, vous faites l'application de vos
+souvenirs des hommes d'exception, vous serez frapp de la vrit de se
+dcisions. Ces caractres tant tranchs et hardiment dessins par la
+nature, vous y verrez des exemples clatants, apprciables au premier
+coup d'&oelig;il. Il n'en sera pas de mme pour les sujets mdiocres. Leurs
+petites vertus et leurs petits vices seront mollement accuss sur des
+visages insignifiants. Leur mdiocrit rsulte d'un ensemble de facults
+vulgaires dont pas une n'est l'intelligence, pas une l'idiotisme.
+Diverses doses d'aptitudes, dont pas une n'envahit prcisment les
+autres, donnent au visage plusieurs expressions dont pas une n'est la
+principale et la dominante. Comment prononcer sur de telles
+physionomies, moins d'une habilet et d'une patience excessives?
+Cependant le bon Lavater, qui ne ddaigne rien, et qui prend plaisir
+relever et encourager tout bon instinct, quelque peu dvelopp qu'il
+soit, nous fait lire de force, sur ces visages sans attraits, la
+finesse, l'esprit d'ordre, le bon sens, la mmoire; s'il n'y trouve pas
+ces qualits, il y trouve estimer la candeur, la douceur, la probit.
+Un mendiant lui tend un jour la main: Combien vous faut-il mon ami?
+s'crie le physionomiste frapp de l'honntet qu'exprime ce visage.&mdash;Je
+voudrais bien avoir neuf sous, rpond le bonhomme.&mdash;Les voici, reprend
+le physionomiste; pourquoi ne m'en demandez-vous pas davantage? je vous
+donnerais tout ce que vous me demanderiez.&mdash;Je vous assure, monsieur,
+dit le pauvre, que j'ai l tout ce qu'il me faut.</p>
+
+<p>On amne devant Lavater un garon et une jeune fille: l'une qui demande
+du pain pour le fruit de ses amours avec le jeune homme, l'autre qui
+accuse la jeune fille d'tre une dbauche et une trompeuse. Celui-ci
+meut tout son auditoire par une assurance extraordinaire et toutes les
+apparences<a name="page_219" id="page_219"></a> d'une vertueuse indignation; l'autre est trouble, elle ne
+sait que pleurer et demander Dieu de faire connatre la vrit.
+Lavater est incertain; il les examine attentivement et prononce en
+faveur de la jeune fille. Bientt, aprs avoir satisfait la loi, le
+jeune homme avoue ses torts. Lavater raconte cette aventure d'une
+manire touchante et qui rappelle les drames sentiment de Kotzebu.</p>
+
+<p>La grande diffrence entre les observations de Gall et celles de
+Lavater, en ce qui concerne la phrnologie, c'est que l'un fait rsider
+les facults les plus importantes dans la partie antrieure de la tte,
+et se borne penser que l'autre face du crne <i>ne doit pas tre
+indiffrente</i> quiconque en voudra faire l'objet d'une tude spciale;
+tandis que l'autre, ddaignant l'tude de la face humaine, dessine au
+crayon, sur tout le crne, le sige des facults et des instincts. Je
+crains que Gall n'ait cherch l'originalit d'un systme aux dpens
+d'une des faces de la vrit. En ne voulant pas tre le disciple et le
+continuateur de Lavater, en voulant <i>crer</i> tout prix une science, il
+est tomb dans de graves prventions. Diviser ainsi l'me par
+compartiments symtriques comme les cases d'un chiquier me semble une
+dcision trop rigoureuse pour n'tre pas empreinte d'un peu de
+charlatanisme. Je trouve plus de noblesse, plus de grandeur et en mme
+temps plus de vraisemblance dans ce vaste coup d'&oelig;il de Lavater, qui
+embrasse tout l'tre et l'interroge dans ses moindres mouvements.</p>
+
+<p>Je ne connais pas assez le systme de Gall pour discuter davantage sur
+ce sujet. D'ailleurs, je vous l'ai dit, ce n'est pas par une
+dissertation sur la physiognomonie que je veux vous engager lire
+Lavater, c'est en vous recommandant ce livre comme une &oelig;uvre
+difiante, loquente, pleine d'intrt, d'onction et de charme. Vous y
+trouverez, dans les parties les plus systmatiques, le mme lan de
+bont, le mme besoin de tendresse et de sympathie; en mme temps<a name="page_220" id="page_220"></a> une
+connaissance si approfondie des mystres et des contradictions de
+l'homme moral, que cela seul suffirait pour constituer une &oelig;uvre de
+gnie. Voici un fragment o vous trouverez la fois l'esprit de
+systme, la chaleur de l'loquence, la haute science du c&oelig;ur humain
+et l'enthousiasme de la bont. Il s'agit de l'influence rciproque des
+physionomies les unes sur les autres:</p>
+
+<p>La conformit du systme osseux suppose aussi celle des nerfs et des
+muscles. Il est vrai cependant que la diffrence de l'ducation peut
+affecter ceux-ci de manire qu'un &oelig;il expriment ne sera plus en
+tat de trouver les points d'attraction. Mais rapprochez ces deux formes
+fondamentales qui se ressemblent, elles s'attireront mutuellement;
+cartez ensuite les entraves qui les gnaient, et bientt la nature
+triomphera. Elles se reconnatront comme <i>chair de leurs chair</i> et comme
+<i>os de leurs os</i>. Bien plus: les visages mme qui diffrent par la forme
+fondamentale peuvent s'aimer, se communiquer, s'attirer, s'assimiler; et
+s'ils sont d'un caractre tendre, sensible, susceptible, cette
+conformit tablira entre eux, avec le temps, un rapport de physionomie
+qui n'en sera que plus frappant. . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>L'assimilation m'a toujours paru plus frappante dans le cas o, sans
+aucune intervention trangre, le hasard runissait un gnie purement
+communicatif et un gnie purement fait pour recevoir, lesquels
+s'attachaient l'un l'autre par inclination ou par besoin. Le premier
+avait-il puis tout son fonds, le second reu tout ce qui lui tait
+ncessaire, l'assimilation de leurs physionomies cessait aussi. Elle
+avait atteint pour ainsi dire <i>son degr de satit</i>.</p>
+
+<p>Encore un mot toi, jeune homme trop facile et trop sensible! Sois
+circonspect dans tes liaisons, et ne va point aveuglment te jeter entre
+les bras d'un ami que tu n'as pas suffisamment prouv, une fausse
+apparence de sympathie pourra te sduire; garde-toi de t'y livrer. Sans
+doute il existe<a name="page_221" id="page_221"></a> quelqu'un dont l'me est l'unisson de la tienne.
+Prends patience, il se prsentera tt ou tard, et lorsque tu l'auras
+trouv, il te soutiendra, il t'lvera, il te donnera ce qui te manque,
+et il t'tera ce qui t'est charge; le feu de ses regards animera les
+tiens, sa voix harmonieuse adoucira la rudesse de la tienne, sa prudence
+rflchie calmera ta vivacit imptueuse; la tendresse qu'il te porte
+s'imprimera dans les traits de ton visage, et tous ceux qui le
+connaissent le reconnatront en toi. Tu seras ce qu'il est, et tu n'en
+resteras pas moins ce que tu es. Le sentiment de l'amiti te fera
+dcouvrir en lui des qualits qu'un &oelig;il indiffrent apercevrait
+peine. C'est cette facult de voir et de sentir ce qu'il y a de divin
+dans ton ami qui assimilera ta physionomie la sienne.</p>
+
+<p>Voici un portrait du dbauch qui me semble digne d'un haut talent de
+prdication:</p>
+
+<p>La paresse, l'oisivet, l'intemprance, ont dfigur ce visage. Ce
+c'est pas ainsi du moins que la nature avait form ces traits. Ce
+regard, ces lvres, ces rides expriment une soif impatiente et qu'il est
+impossible d'apaiser. Tout ce visage annonce un homme qui veut et ne
+peut pas, qui sent aussi vivement le besoin que l'impuissance de le
+satisfaire. Dans l'original, c'est surtout le regard qui doit marquer ce
+dsir toujours contrari et toujours renaissant, qui est en mme temps
+la suite et l'indice de la nonchalance et de la dbauche.</p>
+
+<p>Jeune homme, regarde le vice, quel qu'il soit, sous sa vritable forme;
+c'en est assez pour le fuir jamais.</p>
+
+<p>Est-il rien de plus beau et de plus attrayant que cette peinture de
+l'amiti? est-il rien de plus effrayant que cette peinture du vice?
+Lavater cite ce propos une strophe d'un cantique de Gellert, dont la
+traduction ne me semble manquer ni de la force ni de la navet qui
+doivent caractriser ces sortes d'ouvrages.<a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">O toi dont l'aspect pouvante,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que ta jeunesse tait brillante</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Hlas! o sont tes agrments?</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">De la destruction l'image</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sillonne dj ton visage</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et prche tes garements.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Les rflexions de Lavater sur une planche grave qui reprsente la
+figure de Voltaire dans plus de vingt attitudes diffrentes, ne sont pas
+moins remarquables par leur sagesse et leur vrit.</p>
+
+<p>Nous voyons ici un personnage plus grand, plus nergique que nous. Nous
+sentons notre faiblesse en sa prsence, mais sans qu'il nous agrandisse;
+au lieu que chaque tre qui est la fois grand et bon ne rveille pas
+seulement en nous le sentiment de notre faiblesse, mais, par un charme
+secret, nous lve au-dessus de nous-mmes et nous communique quelque
+chose de sa grandeur. Non contents d'admirer, nous aimons, et, loin
+d'tre accabls du poids de sa supriorit, notre c&oelig;ur agrandi se
+dilate et s'ouvre la joie. Il s'en faut bien que ces visages de
+Voltaire produisent un effet semblable. En les voyant, on n'a lieu
+d'attendre ou d'apprhender qu'un trait satirique, une saillie mordante.
+Ils humilient l'amour-propre et terrassent la mdiocrit.</p>
+
+<p>Il n'est pas un lecteur de Lavater qui n'ait cherch avidement dans la
+galerie de ses portraits, une ressemblance physique avec soi-mme, et,
+dans l'application de cette mme physionomie, la clef de sa propre
+organisation et de sa propre destine. Malgr soi, l'esprit s'y attache
+avec une inquitude superstitieuse. Or, je vous dirai qu'une figure plus
+maigre, plus mle et plus ge que celle de votre meilleur ami, mais
+empreinte d'une ressemblance linaire trs-frappante, est accompagne de
+cette analyse. Vous jugerez mieux que moi de la ressemblance morale.
+Quant moi, je m'abstiens de prononcer, votre meilleur ami tant
+l'individu que j'aie pu juger avec le moins d'impartialit, soit dans
+la<a name="page_223" id="page_223"></a> bonne, soit dans la mauvaise fortune.&mdash;Le portrait est celui d'un
+peintre mdiocre, Henri Fuessli.</p>
+
+<p>Il nous faut caractriser cette physionomie, et nous en dirons bien des
+choses. La courbe que dcrit le profil dans son ensemble est dj des
+plus remarquables; elle indique un caractre nergique, qui ne connat
+point d'entraves. Le front, par ses contours et sa position, convient
+plus au pote qu'au penseur; j'y dcouvre plus de force que de douceur,
+le feu de l'imagination plutt que le sang-froid de la raison. Le nez
+semble tre le sige d'un esprit hardi. La bouche promet un esprit
+d'application et de prcision; et cependant il en cote cet artiste de
+mettre la dernire main son &oelig;uvre. Sa grande vivacit l'emporte sur
+la mesure d'attention et d'exactitude dont le doua la nature, et qu'on
+reconnat encore dans les dtails de ses ouvrages. Quelquefois mme on y
+trouve des endroits d'un fini recherch, qui contrastent singulirement
+avec la ngligence de l'ensemble.</p>
+
+<p>On pourra se douter aisment qu'il est sujet des mouvements
+imptueux. Mais dira-t-on qu'il aime avec tendresse, avec chaleur, avec
+excs? Rien n'est pourtant plus vrai, quoique d'un autre ct son amour
+ait toujours besoin d'tre rveill par la prsence de l'objet aim;
+absent, il l'oublie et ne s'en met plus en peine. La personne qu'il
+chrit pourra le mener comme un enfant tant qu'elle restera prs de lui.
+Si elle le quitte, elle peut compter sur toute son indiffrence. Il a
+besoin d'tre frapp pour tre entran; quoique capable des plus
+grandes actions, la moindre complaisance lui cote. Son imagination vise
+toujours au sublime et se plat aux prodiges. Le sanctuaire des grces
+ne lui est pas ferm; mais il n'aime point leur sacrifier. On remarque
+dans les principales figures de ses tableaux une sorte de tension qui,
+la vrit, n'est pas commune, mais qu'il pousse souvent jusqu'
+l'exagration, aux dpens de la raison. Personne n'aime avec plus de
+tendresse, le sentiment<a name="page_224" id="page_224"></a> de l'amour se peint dans son regard; mais la
+forme et le systme osseux de son visage caractrisent en lui le got
+des scnes terribles, des actes de puissance et l'nergie qu'elles
+exigent.</p>
+
+<p>La nature le forma pour tre pote, peintre ou orateur. Mais le sort
+inexorable ne proportionne pas toujours la volont nos forces; il
+distribue quelquefois une riche mesure de volont des mes communes
+dont les facults sont trs-bornes, et souvent il assigne aux grandes
+facults une volont faible et impuissante.</p>
+
+<p>Je ne sais s'il existe une biographie de Jean-Gaspard Lavater; sa vie
+doit tre aussi belle et aussi difiante que ses crits. Si j'tais
+comme vous en Suisse, je voudrais aller Zurich, exprs pour recueillir
+des documents sur la destine de cet homme vanglique. Mais quoi! son
+nom est peut-tre dj effac de la mmoire de ses compatriotes; peine
+reste-t-il une pierre tumulaire qui le conserve? Si vous avez pass par
+l, dites-moi ce qui en est.</p>
+
+<p>Au reste, on peut dire que l'on connat les actions de l'homme quand on
+connat son me, et je vous recommande de lire en entier son portrait
+fait par lui-mme, ct de la planche qui le reprsente. C'est en
+apparence une organisation trs-dlicate, trs-fine, trs-exquise. Sans
+vous aider de la description, vous reconnatrez des facults spciales,
+je dirais presque fatales; la tranquillit de l'me jetant une grande
+douceur sur un visage mobile; la srnit de la vertu brillant travers
+le lger voile d'une complexion irritable, impressionnable, nerveuse au
+plus haut degr.&mdash;Voici le rsum de l'analyse dtaille qu'il nous
+donne de sa figure et de son caractre:</p>
+
+<p>Sans connatre l'original, je dirais avec pleine certitude que j'y
+aperois beaucoup d'imagination, un sentiment vif et rapide, mais qui ne
+conserve pas longtemps les premires impressions; un esprit clair, qui
+ne cherche qu' s'instruire, et qui s'attache l'analyse plutt qu'aux
+recherches profondes;<a name="page_225" id="page_225"></a> plus de jugement que de raison; un grand calme
+avec beaucoup d'activit, et de la facilit proportion. Cet homme,
+dirais-je encore, n'est pas fait pour le mtier des armes ni pour le
+travail du cabinet. Un rien l'oppresse: laissez-le agir librement, il
+n'est que trop accabl dj. Son imagination et sa sensibilit
+transforment un grain de sable en une montagne; mais, grce son
+lasticit naturelle, une montagne souvent ne lui pse pas plus qu'un
+grain de sable.</p>
+
+<p>Il aime, sans avoir jamais t amoureux. Pas un de ses amis ne s'est
+encore dtach de lui. Son caractre pensif le ramne sans cesse aux
+prceptes qu'il s'est tracs, et dont il s'est fait cette espce de
+code:</p>
+
+<p>Sois ce que tu es; que rien ne soit grand ni petit tes yeux. Sois
+fidle dans les moindres choses. Fixe ton attention sur ce que tu fais
+comme si tu n'avais que cela seul faire. Celui qui a bien agi dans le
+moment actuel a fait une bonne action pour l'ternit. Simplifie les
+objets, soit en agissant, soit en jouissant, soit en souffrant. Donne
+ton c&oelig;ur celui qui gouverne les c&oelig;urs. Sois juste et exact dans
+les plus petits dtails. Espre en l'avenir. Sache attendre, sache jouir
+de tout, et apprends te passer de tout.</p>
+
+<p>Il est intressant de lui entendre raconter de quelle sorte il devint
+passionn pour la physiognomonie. Jusqu' l'ge de vingt-cinq ans,
+dit-il, je ne m'tais pas encore imagin de faire des remarques sur les
+physionomies. Quelquefois cependant, la premire vue de certains
+visages, j'prouvais une sorte de tressaillement qui durait encore
+quelques instants aprs le dpart de la personne, sans que j'en susse la
+cause, ou mme sans que je songeasse la physionomie qui l'avait
+produit.</p>
+
+<p>Pour moi, j'ai toujours pens que certaines organisations sont si
+exquises qu'elles possdent des facults presque divinatoires. En elles
+l'enveloppe terrestre est si thre, si diaphane, si impressionnable,
+que l'esprit qui les anime semble voir et pntrer travers la matire
+qui enveloppe<a name="page_226" id="page_226"></a> ou compose le monde extrieur. Leur fibre est si tendre
+et si dlie que tout ce qui chappe aux sens grossiers des autres
+hommes la fait vibrer, comme la moindre brise meut et fait frmir les
+cordes d'une harpe olique. Vous devez tre une de ces organisations
+perfectionnes et quasi-angliques, mon cher Franz. Votre physionomie,
+votre complexion, votre imagination, votre gnie, dclent ces facults
+dont le ciel dote ses <i>vases d'lection</i>. Moi, je suis de ceux qui
+dorment la nuit, qui marchent et mangent durant le jour. J'ai une de ces
+organisations actives, robustes, insouciantes, rompues la fatigue, sur
+lesquelles s'moussent toutes les dlicatesses de la perception et
+toutes les rvlations du sens magntique. J'ai trop vcu en paysan, en
+bohmien, en soldat. J'ai paissi mon corce, j'ai durci la peau de mes
+pieds sur les pierres de tous les chemins, et je me rappelle avec
+tonnement ces jours de ma jeunesse o la moindre inquitude, o la
+moindre esprance me crispaient comme une sensitive. Pourquoi suis-je
+devenu un rocher?</p>
+
+<p>Ainsi l'a voulu ma destine; mais en devenant rude et sauvage, je n'en
+suis pas moins rest dvot jusqu' la superstition envers les
+organisations suprieures. Plus je me sens retourner la condition du
+travailleur vulgaire, plus j'ai de crainte et de respect pour ces tres
+frles et nerveux qui vivent d'lectricit, et qui semblent lire dans
+les mystres du monde surnaturel. J'ai une frayeur affreuse des
+fatalistes, des sorciers, des somnambules, des inspirs, des devins et
+des pythonisses. Si on frappe mon imagination par une apparence de
+sorcellerie ou de divinit, j'ai un tel got pour le prodigieux que je
+suis capable de me livrer l'trange et inexplicable attrait de la
+peur.</p>
+
+<p>Le pouvoir de Lavater sur moi et t immense si je l'eusse connu,
+puisque, du fond de la tombe, sa puissance intellectuelle, jointe tant
+de vertus et une si profonde sagesse, fait sur mon c&oelig;ur une
+impression si vive et si absolue. Depuis que je suis confin dans cette
+retraite, le souvenir<a name="page_227" id="page_227"></a> de tout ce qui m'est cher ne se prsente plus
+moi qu' travers le miroir magique qu'il a mis devant mes yeux. Je salue
+ l'aspect de vos spectres chris, mes amis! mes matres! les
+trsors de grandeur ou de bont qui sont en vous, et que le doigt de
+Dieu a rvls en caractres sacrs sur vos nobles fronts! La vote
+immense du crne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et
+si complte dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique facult
+domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont
+l'nergie ferait trembler si la dlicatesse exquise de l'intelligence ne
+rsidait dans la narine, la bont surhumaine dans le regard, et la
+sagesse indulgente dans les lvres; cette tte, qui est la fois celle
+d'un hros et celle d'un saint, m'apparat dans mes rves ct de la
+face austre et terrible du grand Lamennais. Ici le front est un mur
+roide et uni, une table d'airain, sige d'une vigueur indomptable et
+<i>sillonne</i>, comme celle d'verard, <i>entre les sourcils, de ces
+incisions perpendiculaires qui appartiennent exclusivement</i>, dit
+Lavater, <i> des gens d'une haute capacit qui pensent sainement et
+noblement</i>. La chute rigide du profil et l'troitesse anguleuse de la
+face conviennent sans aucun doute la probit inflexible, l'austrit
+cnobitique, au travail incessant d'une pense ardente et vaste comme le
+ciel. Mais le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage
+change ma terreur en confiance, mon respect en adoration. Les voyez-vous
+se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frle, qui ont
+paru cependant comme des gants devant les Parisiens tonns, lorsque la
+dfense d'une sainte cause les tira dernirement de leur retraite, et
+les leva sur la montagne de Jrusalem pour prier et pour menacer, pour
+bnir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs
+de la loi jusque dans leur synagogue?</p>
+
+<p>Moi, je les vois sans cesse quand j'erre, le soir, dans les vastes
+chambres obscures de ma maison dserte. Je vois derrire eux Lavater
+avec son regard clair et limpide, son<a name="page_228" id="page_228"></a> nez pointu, indice de finesse et
+de pntration, sa ressemblance ennoblie avec rasme, son geste paternel
+et sa parole misricordieuse et fervente. Je l'entends me dire: Va,
+suis-les, tche de leur ressembler, voil tes matres, voil tes guides;
+recueille leurs conseils, observe leurs prceptes, rpte les formules
+saintes de leurs prires. Ils connaissent Dieu, ils t'enseigneront ses
+voies. Va, mon fils, que tes plaies se gurissent, que tes blessures se
+ferment, que ton me soit purifie, qu'elle revte une robe nouvelle,
+que le Seigneur te bnisse et te remette au nombre de ses ouailles.</p>
+
+<p>Et puis, je vois passer aussi des fantmes moins imposants, mais pleins
+de grce ou de charme. Ce sont mes compagnons, ce sont mes frres. C'est
+vous surtout, mon cher Franz, que je place dans un tableau inond de
+lumire, apparition magique qui surgit dans les tnbres de mes soires
+mditatives. A la lueur des bougies, travers l'aurole d'admiration
+qui vous couronne et vous enveloppe, j'aime, tandis que vos doigts
+sment de merveilles nouvelles les merveilles de Weber, rencontrer
+votre regard affectueux qui redescend vers moi et semble me dire:
+Frre, me comprends-tu? c'est ton me que je parle.&mdash;Oui, jeune ami,
+oui, artiste inspir, je comprends cette langue divine et ne puis la
+parler. Que ne suis-je peintre du moins, pour fixer sur votre image ces
+clairs clestes qui l'embrasent et l'illuminent, lorsque le dieu
+descend sur vous, lorsqu'une flamme bleutre court dans vos cheveux, et
+que la plus chaste des muses se penche vers vous en souriant!</p>
+
+<p>Mais si je faisais ce tableau, je n'y voudrais pas oublier ce charmant
+personnage de Puzzi, votre lve bien-aim. Raphal et Tebaldeo, son
+jeune ami, ne parurent jamais avec plus de grce devant Dieu et devant
+les hommes que vous deux, mes chers enfants, lorsque je vous vis un
+soir, travers l'orchestre aux cent voix, quand tout se taisait pour
+couter votre improvisation, et que l'enfant, debout derrire vous,
+ple, mu, immobile comme un marbre, et cependant<a name="page_229" id="page_229"></a> tremblant comme une
+fleur prs de s'effeuiller, semblait aspirer l'harmonie par tous ses
+pores et entr'ouvrir ses lvres pures pour boire le miel que vous lui
+versiez. On dit que les arts ont perdu leur posie; je ne m'en aperois
+gure, en vrit. Eh quoi! n'avons-nous pas pass de belles matines et
+de beaux soirs dans ma mansarde aux rideaux bleus, atelier modeste, un
+peu prs des neiges du toit en hiver, un peu rchauff la manire des
+plombs de Venise en t? Mais qu'importe? quelques gravures d'aprs
+Raphal, une natte de jonc d'Espagne pour s'tendre, de bonnes pipes, le
+spirituel petit chat Trozzi, des fleurs, quelques livres choisis, des
+vers surtout ( langue des dieux que j'entends aussi et ne puis parler
+non plus!), n'est-ce pas assez pour un grenier d'artiste? Lisez-moi des
+vers, improvisez-moi sur le piano ces dlicieuses pastorales qui font
+pleurer le vieux verard et moi, parce qu'elles nous rappellent nos
+jeunes ans, nos collines et les chvres que nous paissions. Laissez-moi
+savourer pendant ce temps l'ivresse du latakia, ou tomber en extase dans
+un coin derrire une pile de carreaux. N'avons-nous pas vu de beaux
+jours? n'avons-nous pas t de bons enfants du Dieu qui bnit les
+c&oelig;urs simples? n'avons nous pas vu fuir les heures, sans dsirer d'en
+hter le cours, comme font tous les hommes du sicle, pour arriver je
+ne sais quel but misrable d'ambition ou de vanit? Vous souvenez-vous
+de Puzzi assis aux pieds du saint de la Bretagne, qui lui disait de si
+belles choses avec une bont et une simplicit d'aptre? vous
+souvenez-vous d'verard plong dans un triste ravissement pendant que
+vous faisiez de la musique, et se levant tout coup pour vous dire de
+sa voix profonde: Jeune homme, vous tes grand! et de mon frre
+Emmanuel qui me cachait dans une des vastes poches de sa redingote pour
+entrer la chambre des pairs, et qui, en rentrant chez moi, me posait
+sur le piano, en vous disant: Une autre fois, vous mettrez mon cher
+frre dans un cornet de papier, afin qu'il ne drange pas sa
+chevelure.<a name="page_230" id="page_230"></a> Vous souvenez-vous de cette blonde pri la robe d'azur,
+aimable et noble crature, qui descendit, un soir, du ciel dans le
+grenier du pote, et s'assit entre nous deux, comme les merveilleuses
+princesses qui apparaissent aux pauvres artistes dans les joyeux contes
+d'Hoffmann? Vous souvenez-vous de cette autre visite moins fantastique,
+mais grotesque en revanche, o nous nous conduismes en coliers
+effronts, au point que j'en ris encore, seul dans les tnbres de la
+nuit... Chut! les chos de la maison dserte, peu habitus une
+pareille inconvenance, s'veillent et me rpondent d'un ton irrit. Les
+dieux Lares se regardent avec tonnement et dlibrent de me
+chasser.&mdash;Pardon et soumission devant vous, htes mystrieux qui
+souffrez ici ma prsence! vous savez que je vous respecte et vous
+crains; vous savez que je n'ai pas ouvert les persiennes aux rayons du
+soleil depuis que j'habite parmi vous; vous savez que je n'ai pas relev
+les rideaux pour faire pntrer les regards profanes des voisins dans
+vos retraites sacres. Je n'ai pas bris les rameaux de la vigne qui
+tapisse les murs. J'ai lu le beau livre de Lavater avec prcaution et
+sans en essuyer la vnrable poussire. Je n'ai drang aucun meuble. Je
+n'ai pas cueilli les fleurs du prau. Je n'ai bris aucune plante. J'ai
+march sur la pointe du pied durant les nuits, pour ne point troubler la
+solennit de vos mystres. Ne me bannissez pas, dieux amis de l'homme
+pieux! n'envoyez point les larves et les lamies me tourmenter dans mon
+sommeil; et si vous m'apparaissez, que ce soit sous la forme des ombres
+de mes frres, avec leurs paroles de conseil et d'encouragement sur les
+lvres.</p>
+
+<p>Il est remarquable qu'tant excessivement poltron j'aime autant la vie
+d'anachorte. C'est que j'aime ma peur elle-mme; elle me dtache du
+monde rel, et les motions qu'elle me procure me font sentir vivement
+combien je suis spiritualiste dans mes croyances et dans mes
+superstitions. La nuit, quand la lune se couche derrire les flches<a name="page_231" id="page_231"></a>
+d'architecture <i>flamboyante</i> de la cathdrale, il passe, dans les
+pampres qui couronnent mon seuil, des brises soudaines qui ressemblent
+aux frissons convulsifs de la souffrance. Je songe alors aux mes du
+purgatoire, et je prie Dieu d'abrger leurs maux et leur attente.
+D'autres fois, lorsque je suis assis sous le tympan fleuronn de cette
+jolie porte gothique encadre de feuillage qui me rappelle les amours de
+Faust et de Marguerite, il arrive tout coup ct de moi, sans que je
+l'aie entendu venir, un gros chat noir, qui miaule d'une voix lamentable
+en me prsentant son dos hriss, d'o s'chappent des tincelles
+lectriques ds que j'y porte la main. C'est le chat du voisin qui vient
+par les toits et qui me rend le service gratuit de me dlivrer des rats
+insolents. Eh bien! malgr ses bons offices, ce matou a une figure
+diabolique; ses yeux luisent dans la nuit comme des charbons ardents, et
+ses contorsions ont quelque chose d'infernal. Je n'oserais refuser de
+lui gratter l'oreille et de lui lisser le dos, car je craindrais qu'il
+ne prt tout d'un coup sa vritable forme et qu'il ne s'envolt par les
+airs avec un grand clat de rire. Quand mme il n'y a ni chat ni brise
+dans le prau, il s'y fait des bruits tranges que j'ai t longtemps
+m'expliquer. C'est un croulement continuel de sable, qui, des tuiles du
+toit tombant dans les pampres, veille mille autres bruits dans leurs
+feuilles mues; c'est croire qu'une nue de sorcires et de manches
+balai prennent leurs bats sur les combles; mais c'est tout simplement
+la maison qui tombe en poussire, en attendant qu'elle tombe en ruine;
+elle se lzarde, s'caille, et chaque instant sme du gravier dans mes
+cheveux. Eh quoi! chre maison dserte, tu veux dj t'crouler! tu
+dureras donc si peu de temps? Asile sacr o j'ai mdit, seul et dans
+le silence, une si douce page de ma vie, seuil hospitalier que je veux
+baiser en partant, murailles sonores o j'ai, dormi si paisiblement sous
+l'aile de mon ange gardien; asile troit et simple, beau de propret et
+d'ordre au dedans,<a name="page_232" id="page_232"></a> dlicieux d'abandon et de dsordre au dehors,
+n'tais-tu pas dj mon refuge et mon abri? ne m'appartenais-tu pas en
+quelque sorte, et ne te prfrais-je pas aux palais que les hommes
+recherchent? Ah! tu aurais suffi aux besoins et aux dsirs de ma vie
+entire. J'aurais lu les Pres de l'glise et les traits des saints sur
+la vie solitaire dans ta monastique enceinte! J'aurais fait ici de beaux
+rves de perfection, si faciles excuter loin des bruits du monde et
+des vains discours des hommes! je m'y serais purifi des souillures de
+la vie; je m'y serais enseveli comme dans un cercueil de marbre sans
+tache; j'aurais mis tes vieux murs et tes rideaux de vigne en fleur
+entre le sicle pervers et mon me timore. Je n'en serais sorti que
+pour essayer de bonnes &oelig;uvres; j'y serais rentr ds que ma tche et
+t accomplie, afin de ne pas en commettre de mauvaises: et tu veux dj
+retourner la terre, des entrailles de laquelle les matriaux sont
+sortis? Fatigue d'obir aux volonts de l'homme, tu veux te briser et
+t'abattre pour te reposer, matire que la pense humaine avait anime!
+Et quand je repasserai ici, je ne trouverai peut-tre plus que des
+ruines cette place o j'ai salu des lambris hospitaliers!&mdash;Mais de
+quoi m'occup-je, insens! Insecte peine clos ce matin, je
+m'inquite de la destruction de la pierre et de la courte dure du
+ciment sculaire, quand ce soir je ne serai dj plus; je plains ces
+murs qui se fendent, et les rides qui s'amassent mon front, je ne les
+compte pas! Avant que ces herbes soient fltries, mes cheveux peut-tre
+auront quitt mon crne; avant que la gele du prochain hiver ait
+partag ces dalles, mon c&oelig;ur se sera jamais glac dans la tombe.
+Qu'est-ce que la vie de l'homme dont il compte tous les instants,
+sachant que le dernier s'approche et qu'il n'y chappera pas? Ces murs,
+ces festons de lierre, ces tilleuls que le houblon embrasse, ces grands
+pignons qui semblent vouloir dchirer le ciel et que ronge l'humidit de
+la lune, tout cela songe-t-il la destruction? toutes ces choses
+entendent<a name="page_233" id="page_233"></a>-elles le balancier de l'horloge? est-ce pour elles que le
+timbre impitoyable mesure et compte le temps? Il n'y a que toi ici,
+homme mlancolique, crature phmre et craintive, qui saches quelle
+heure il est; toi seul comprends cette voix lugubre qui part du clocher
+et qui coupe ta vie par petites portions gales, sans jamais s'arrter
+ou se ralentir. Va, prends ton bton et voyage; tu pourras revenir et
+trouver la maison debout. Telle qu'elle est, elle durera plus que toi;
+il faudra encore des annes pour l'anantir, un coup de vent te balayera
+peut-tre demain!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>La nuit dernire, un grand vacarme a troubl mon sommeil; on a sonn
+rompre la cloche, on a frapp enfoncer la porte. Enfin, travers le
+guichet, on m'a cri, comme dans les comdies:&mdash;Ouvrez, de par le
+roi.&mdash;Cette fois je n'ai pas eu peur; que peut-on craindre des hommes
+quand on a un passe-port en rgle dans sa poche? La gendarmerie a trouv
+le mien orthodoxe, et pourtant les rayons de lumire qu'on aperoit
+parfois le soir aux fentres de cette maison inhabite, le dner
+pythagorique qui passe tous les jours par le guichet, ont t pour
+quelques voisins un grand sujet de crainte et de scandale. D'abord la
+lumire m'avait fait passer pour un esprit; mais le dner, en rvlant
+mon existence matrielle, m'a donn l'air d'un conspirateur. Il a fallu
+aller, ce matin, rendre compte de ma conduite aux magistrats. Mon
+innocence a t bientt reconnue; mais j'ai appris, chemin faisant, que,
+pendant ma retraite, la face de la France avait t change. L'explosion
+d'une <i>machine infernale</i>, dont les rsultats ont t bien assez
+funestes par eux-mmes, a donn au despotisme de prtendus droits sur
+les plus purs ou sur les plus paisibles d'entre nos frres. On s'attend
+ des actes froces de ce pouvoir insolent qui s'intitule l'ordre et la
+justice. Allons, soit! Franz; la vie est la vie; il y aura souffrir,
+il y aura travailler tant qu'il y aura vivre. Un dsastre de plus ou
+de moins nous renversera<a name="page_234" id="page_234"></a>-t-il? L'homme est libre par la volont de
+Dieu. On peut enchaner et faire prir le corps; on ne peut asservir
+l'homme moral. On dit qu'il y aura contre nos amis des sentences de mort
+et d'ostracisme; nous ne sommes rien en politique, nous autres, mais
+nous sommes les enfants de ceux qu'on veut frapper. Je sais qui vous
+suivrez sur l'chafaud ou dans l'exil; vous savez pour qui j'en ferai
+autant. Ainsi nous nous reverrons peut-tre, Franz, non plus comme
+d'heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes dans les riantes
+valles de la Suisse, ou dans les salles de concert, ou dans l'heureuse
+mansarde de Paris; mais bien sur l'autre rive de l'Ocan, ou dans les
+prisons, ou au pied d'un chafaud; car il est facile de partager le sort
+de ceux qu'on aime quand on est bien dcid le faire. Si faible et si
+obscur qu'on soit, on peut obtenir de la misricorde d'un ennemi qu'il
+vous tue ou qu'il vous enchane. Ils veulent faire des martyrs, dit-on:
+Dieu soit lou! notre cause est gagne. Bonjour, mon frre Franz; soyons
+gais; ce ne sont plus des temps de dsolation que ceux o l'on peut se
+dvouer pour quelqu'un et mourir pour quelque chose. Que peut-on nous
+ter, nous qui n'avons jamais rien demand au monde? Avons-nous
+quelque ambition folle dont il faudra gurir, quelque soif avide dont il
+faudra mourir? Malheureux sont ceux qui possdent; ils ne pourront
+jamais rien sur ceux qui s'abstiennent. Nous tera-t-on les uns aux
+autres? pourra-t-on nous empcher de vivre pour nos frres et de mourir
+avec eux?...</p>
+
+<p>Pendant que j'tais dehors, mon ami et mon hte de la maison dserte est
+revenu de la campagne. Il a fait faucher l'herbe de la cour, il a fait
+tailler la vigne; les fentres sont ouvertes le jour, et les mouches
+entrent dans les chambres; la maison est range selon lui; selon moi,
+elle est ravage. Ces mutilations, ce vandalisme, sont-ils un prsage de
+ce qui va se passer en France? Allons-y voir; je pars. O irai-je? je ne
+sais; l o quelqu'un des ntres aura besoin<a name="page_235" id="page_235"></a> de celui qui n'a besoin de
+personne, si ce n'est de Dieu! Je reois de vos nouvelles par une lettre
+de Puzzi: vous avez un piano en nacre de perle; vous en jouez auprs de
+la fentre, vis--vis le lac, vis--vis les neiges sublimes du
+Mont-Blanc. Franz, cela est beau et bien; c'est une vie noble et pure
+que la vtre; mais si nos saints sont perscuts, vous quitterez le lac,
+et le glacier, et le piano de nacre, comme je quitte Lavater, les
+pampres verts et la maison dserte, et vous prendrez le bton du
+voyageur et le sac du plerin, comme je le fais maintenant en vous
+embrassant, en vous disant: Adieu, frre, et <i> revoir</i>.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br />
+
+LE PRINCE</h2>
+
+<p>Car, enfin, quoi servons-nous? s'cria-t-il en se laissant tomber sur
+un banc de pierre en face du chteau. Quel noble emploi faisons-nous de
+nos facults? qui profitera de notre passage sur la terre?</p>
+
+<p>&mdash;Nous servons, lui rpondis-je en m'asseyant auprs de lui, ne point
+nuire. Les oiseaux des champs ne font point de projets les uns pour les
+autres. Chacun d'eux veille sa couve. La main de Dieu les protge et
+les nourrit.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, pote, reprit-il, je suis triste, et non mlancolique; je ne
+saurais jouer avec ma douleur, et les pleurs que je verse tombent sur un
+sable aride. Ne comprends-tu pas ce que c'est que la vertu? Est-ce une
+mare stagnante o pourrissent les roseaux, ou bien est-ce un fleuve
+imptueux qui se hte et se gonfle dans son cours pour arroser et
+vivifier sans cesse de nouveaux rivages? Est-ce un diamant dont l'clat
+doit s'enfouir dans un caillou, aux entrailles<a name="page_236" id="page_236"></a> de la terre, ou bien une
+lumire qui doit jaillir comme un volcan et promener ses clarts
+magnifiques sur le monde?</p>
+
+<p>&mdash;La vertu n'est peut-tre rien de tout cela, lui dis-je: ni le diamant
+enseveli, ni l'eau dormante; mais encore moins le fleuve qui dborde ou
+la lave qui dvore. J'ai vu le Rhne prcipiter son onde imptueuse au
+pied des Alpes. Ses rives taient sans cesse dchires par son
+impatience, les herbes n'avaient pas le temps d'y crotre et d'y
+fleurir. Les arbres taient emports avant d'avoir acquis assez de force
+pour rsister au choc; les hommes et les troupeaux fuyaient sur la
+montagne. Toute cette contre n'tait qu'un long dsert de sable, de
+pierres et de ples buissons d'osier, o la grue, plante sur une de ses
+jambes ligneuses, craignait de s'endormir toute une nuit. Mais j'ai vu,
+non loin de l, de minces ruisseaux s'chapper sans bruit du sein d'une
+grotte ignore, et courir paisiblement sur l'herbe des prs qui
+s'abreuvait de leur eau limpide. Des plantes embaumes, croissaient au
+sein mme du flot paisible; et la bergeronnette penchait son nid sur ce
+cristal, o les petits, en se mirant, croyaient voir arriver leur mre
+et battaient des ailes. La vertu, prends-y garde, ce n'est pas le gnie,
+c'est la bont.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, s'cria-t-il, c'est l'un et l'autre; qu'est-ce que la
+bont sans l'enthousiasme? qu'est-ce que l'intelligence sans la
+sensibilit? Toi, tu es bon, et moi je suis enthousiaste; crois-moi,
+nous ne sommes vertueux ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! contentons-nous, lui dis-je avec un soupir, de n'tre pas
+dangereux. Regarde ce palais, songe ceux qui l'habitent, et dis-moi si
+tu n'es pas rconcili avec toi-mme?</p>
+
+<p>&mdash;Hideuse consolation, rpondit-il d'un ton qui m'mut profondment. Eh
+quoi! parce qu'il y a des serpents et des chacals, il faut se glorifier
+d'tre une tortue! Non, mon Dieu! vous ne m'avez pas cr pour
+l'inertie; et plus le<a name="page_237" id="page_237"></a> vice rampe et glapit autour de moi; plus je me
+sens le besoin d'tendre mes ailes et de frapper ces vils animaux du bec
+de l'aigle. Que veux-tu dire avec tes ruisseaux paisibles et tes grottes
+ignores? Penses-tu que la vertu soit comme ces poisons qui deviennent
+salutaires en se divisant? crois-tu que douze hommes de bien, vous
+l'obscurit et renferms dans les voies troites de la vie intrieure,
+soient plus utiles qu'un seul homme pieux qui voyage et qui exhorte? Le
+temps des patriarches n'est plus. Que les aptres se lvent; et qu'ils
+se fassent voir et entendre!</p>
+
+<p>&mdash;Patience! patience! lui dis-je; les aptres sont en route; ils vont
+par divers chemins et par petites troupes. Ils s'appellent de diffrents
+noms et se vtissent de diverses couleurs. Les plus fervents peut-tre,
+parce qu'ils ont t les plus prouvs, entonnent maintenant sur les
+grves de la mer Rouge, comme dans les noires cavernes de la montagne du
+Dauphin, leurs simples et sublimes cantiques:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dieu! vos enfants vous aiment,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ils seront forts et patients!</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Qu'importent leurs divisions, leurs erreurs, leurs revers et leurs
+fautes? Ils rpondent avec calme: Nous prirons, nous sommes des
+hommes; mais les ides ne meurent pas, et celle que nous avons jete
+dans le monde nous survivra. Le monde nous traite de fous, l'ironie nous
+combat, et les hues du peuple nous poursuivent; les pierres et les
+injures pleuvent sur nous, les plus hideuses calomnies ont attrist nos
+c&oelig;urs: la moiti de nos frres a fui pouvante; la misre nous
+ronge. Chaque jour notre faible troupeau diminue, et peut-tre pas un de
+nous ne restera-t-il debout pour saluer de loin les horizons de la terre
+promise. Mais nous avons sem dans l'univers intelligent une parole de
+vrit qui germera. Nous mourrons calmes et satisfaits sur le sable du
+dsert, comme ce peuple de Dieu qui couvrit de ses ossements les plaines
+sans fin de l'Arabie, et dont la nouvelle<a name="page_238" id="page_238"></a> gnration arriva toute jeune
+aux vertes collines de Chanaan. Sont-ce l des paroles de fou? Et ce
+prtre qui, tout seul, un matin, croisa les bras sur sa poitrine, et
+debout, au milieu de sa prire, le front et les yeux levs vers le ciel,
+s'cria d'une voix forte: Christ! chaste amour! saint orgueil!
+patience! courage! libert! vertu! taient-ce l des paroles de prtre?
+Les murs de sa cellule en frmirent, et les anges mus dans le ciel
+s'crirent: Dieu puissant! une flamme brillante vient de jaillir
+l-bas de ce monde puis. Nous l'avons vue, et voici que l'clair
+traverse l'immensit et vient mourir tes pieds. N'abandonne pas encore
+ce monde-l, Dieu bon! car il en sort parfois un rayon qui peut
+rallumer le soleil dans son atmosphre obscurcie; de faibles cris, des
+sons pars, des plaintes, des aspirations percent de temps en temps la
+nue sombre qui l'enveloppe, et ces voix lointaines qui montent
+jusqu'ici attestent que la vertu n'est pas touffe encore dans le
+c&oelig;ur des hommes infortuns. Ainsi parlent les anges, et sois sr,
+mon ami! qu'aucune de nos bonnes intentions n'est perdue. Dieu les voit,
+il entend la prire la plus humble, et, cette heure o nous parlons,
+ces toiles qui nous regardent et nous coutent lui rptent les paroles
+de ta souffrance et lui racontent les vertueuses angoisses de ton me.</p>
+
+<p>&mdash;O mon ami! s'cria-t-il en se jetant dans mes bras, pourquoi n'es-tu
+pas tous les jours ainsi? pourquoi tant de jours d'apathie ou d'aigreur?
+Pourquoi tant d'heures d'ironie ou de ddain?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis un homme d'une pauvre sant et d'une pauvre tte,
+lui dis-je, sujet la migraine et aux spasmes. Dieu me pardonne bien
+d'tre injuste et ingrat ces heures-l. Les reproches que j'adresse au
+ciel et la haine que je ressens pour les hommes retombent sur mon
+c&oelig;ur comme un flot de bile corrosive, la puret des toiles n'en est
+pas ternie, et la Providence ne s'en meut pas. La fatigue<a name="page_239" id="page_239"></a> opre en moi
+le retour de la rsignation, et il arrive, une ou deux fois par mois
+peut-tre, qu'entre la colre et l'imbcillit, je me sens dans une
+disposition bonne et calme, o je peux accepter et prier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quand ton me arrive ces heures de calme et de soulagement,
+s'cria mon ami, cours t'enfermer dans ton grenier, prends une plume,
+cris! cris avec les larmes de tes yeux, avec le sang de ton c&oelig;ur,
+et tais-toi le reste du temps. Quand tu souffres, viens avec nous; ne va
+pas te promener seul l-bas, le long des grottes humides, au clair de la
+lune; n'allume pas ta lampe minuit, et ne reste pas les coudes appuys
+sur ta table et le visage cach dans tes mains jusqu'au jour naissant.
+Ne nous dis plus qu'il y a des poques dans l'histoire o l'homme de
+bien doit se lier les pieds et les mains pour ne point agir. Ne nous dis
+pas que Simon Stylite tait un saint, et conviens que c'tait un fou.
+Ne nous dis pas que la vertu est comme la chastet des vestales et qu'il
+faut l'enterrer vivante pour la purifier. N'affecte pas cette tranquille
+indiffrence et cette inertie volontaire qui cachent mal tes
+dchirements nergiques. Ou, si tu dis tout cela, ne le dis qu' nous,
+qui essayerons de te combattre: ne le dis qu' moi, qui pleurerai avec
+toi et souffrirai moins en ne souffrant pas seul.</p>
+
+<p>Je serrai la main de mon ami, et lui rpondis aprs un moment
+d'motion:&mdash;Ne crois pourtant pas que ma seule indolence me fasse
+conseiller le repos mes ardents amis. Quand on peut empcher un
+forfait, c'est une lchet de s'en laver les mains comme Pilate; mais
+quand on est, comme nous, perdu dans la masse vulgaire, la raison, et
+peut-tre la conscience, commandent d'y rester. Que celui qui se sent
+investi d'une mission divine sorte des rangs; Dieu l'appelle, Dieu le
+soutiendra. Il guidera sa marche difficile au milieu des cueils; il
+l'clairera, dans les tnbres, du flambeau de la sagesse. Mais,
+dis-moi, combien crois-tu qu'il naisse de Christs dans un sicle?
+N'es-tu point effray et indign<a name="page_240" id="page_240"></a> comme moi de ce nombre exorbitant de
+rdempteurs et de lgislateurs qui prtendent au trne du monde moral?
+Au lieu de chercher un guide et d'couter avidement ceux dont la parole
+est inspire, l'espce humaine tout entire se rue vers la chaire ou la
+tribune. Tous veulent enseigner; tous se flattent de parler mieux et de
+mieux savoir que ceux qui ont prcd. Ce misrable murmure qui plane
+sur notre ge n'est qu'un cho de paroles vides et de dclamations
+sonores, o le c&oelig;ur et l'esprit cherchent en vain un rayon de chaleur
+et de lumire. La vrit, mconnue et dcourage, s'engourdit ou se
+cache dans les mes dignes de la recevoir. Il n'est plus de prophtes,
+il n'est plus de disciples. Le peuple gar est plus orateur que les
+envoys de Dieu. Tous les lments de force et d'activit marchent en
+dsordre et s'arrtent paralyss dans le choc universel. Nous
+arriverons, dis-tu; mais dans combien de temps? Eh bien! rsignons-nous,
+attendons! Pour se faire jour avec les bras et le flambeau dans cette
+multitude aveugle et impotente, il faudrait massacrer et incendier
+autour de soi. Ne sais-tu pas cela? Par combien de dsastres certains ne
+faudrait-il pas tablir un succs douteux! combien de crimes faut-il
+commettre envers la socit pour lui faire accepter un bienfait! Cela ne
+convient point des paysans comme nous, mon ami! et quand je vois un
+homme suprieur, ouvrir la bouche pour parler, ou avancer le bras pour
+agir, je tremble encore et je l'interroge d'un regard mfiant et svre
+qui voudrait fouiller aux profondeurs de sa conscience. O Dieu! par
+quelles austres rflexions, par quelles preuves sanctifiantes ne
+faudrait-il pas se prparer jouer un rle sur la scne du monde! Que
+ne faudrait-il pas avoir tudi, que ne faudrait-il pas avoir senti!
+Tiens, plantons dans notre jardin vingt-sept varits de dahlias, et
+tchons d'approfondir les m&oelig;urs du cloporte. N'aventurons pas notre
+intelligence au del de ces choses, car la conscience n'est peut-tre
+pas assez forte en nous pour commander l'imagination. Contentons-nous<a name="page_241" id="page_241"></a>
+d'tre probes dans cette existence borne o la probit nous est facile.
+Soyons purs, puisque tout nous y convie au sein de nos familles et sous
+nos toits rustiques. N'allons pas risquer notre petit bagage de vertu
+sur cette mer houleuse o tant d'innocences ont pri, o tant de
+principes ont chou. N'es-tu pas saisi d'un invincible dgot et d'une
+secrte horreur pour la vie active, en face de ce chteau o tant
+d'immondes projets et d'troites sclratesses germent et closent
+incessamment dans le silence de la nuit? Ne sais-tu pas que l'homme qui
+demeure l joue depuis soixante ans les peuples et les couronnes sur
+l'chiquier de l'univers? Qui sait si, la premire fois que cet homme
+s'est assis une table pour travailler, il n'y avait pas dans son
+cerveau une honnte rsolution, dans son c&oelig;ur un noble sentiment?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'cria mon ami; ne profane pas l'honntet par une telle
+pense; cette lvre convexe et serre comme celle d'un chat, unie une
+lvre large et tombante comme celle d'un satyre, mlange de
+dissimulation et de lascivet; ces linaments mous et arrondis, indices
+de la souplesse du caractre; ce pli ddaigneux sur un front prononc,
+ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de constrastes sur une
+physionomie humaine rvlent un homme n pour les grands vices et pour
+les petites actions. Jamais ce c&oelig;ur n'a senti la chaleur d'une
+gnreuse motion, jamais une ide de loyaut n'a travers cette tte
+laborieuse; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosit
+si rare, que le genre humain, tout en le mprisant, l'a contempl avec
+une imbcile admiration. Je te dfie bien de t'abaisser au plus
+merveilleux de ses talents! Invoquons le Dieu des bonnes gens, le Dieu
+qui bnit les c&oelig;urs simples!</p>
+
+<p>Ici mon ami s'arrta d'un air ironiquement joyeux, et, aprs quelques
+instants de silence, il reprit:&mdash;Quand je pense aux ides qui viennent
+de nous occuper en ce lieu, presque sous les fentres du plus grand
+fourbe de l'univers,<a name="page_242" id="page_242"></a> nous, pauvres enfants de la solitude, dont tous
+les rves, tous les soucis tendent rendre notre honntet contagieuse,
+il me prend envie de me moquer de nous; car nous voici pleurant de
+tendresse pour l'humanit qui nous ignore, et qui nous repousserait si
+nous allions l'endoctriner, tandis qu'elle s'incline et se courbe sous
+la puissance intellectuelle de ceux qui la dtestent et la mprisent.
+Vois un peu la face immobile et ple de ce vieux palais! coute, et
+regarde: tout est morne et silencieux; on se croirait dans un cimetire.
+Cinquante personnes au moins habitent ce corps de logis. Quelques
+fentres sont peine claires; aucun bruit ne trahit le sjour du
+matre, de sa socit ou de sa suite. Quel ordre, quel respect, quelle
+tristesse dans son petit empire! Les portes s'ouvrent et se ferment sans
+bruit, les valets circulent sans que leurs pas veillent un cho sous
+ces votes mystrieuses, leur service semble se faire par enchantement.
+Regarde cette croise plus brillante travers laquelle se dessine le
+spectre incertain d'une blanche statue; c'est le salon. L sont runis
+des chasseurs, des artistes, des femmes blouissantes, des hommes la
+mode, ce que la France peut-tre a de plus exquis en lgance et en
+grce. Entend-on sortir de cette runion un chant, un rire, un seul
+clat de voix attestant la prsence de l'homme? Je gage qu'ils vitent
+mme de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une
+pense sous ces lambris o tout est silence, mystre, pouvante secrte.</p>
+
+<p>Il n'est point un valet qui ose ternuer, pas un chien qui sache aboyer.
+Ne te semble-t-il pas que l'air, autour de ces tourelles mauresques, est
+plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le chtelain aurait-il
+impos silence au vent du soir et au murmure des eaux? Peut-tre a-t-il
+des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux
+Denys dans ses Latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une
+opinion et faire servir cette dcouverte ses purils et tnbreux
+projets. Voici, je crois, le roulement d'une<a name="page_243" id="page_243"></a> voiture sur le sable fin
+de la cour. C'est le matre qui rentre; onze heures viennent de sonner
+l'horloge du chteau. Il n'est point de vie plus rgulire, de rgime
+plus strictement observ, d'existence plus avarement choye que celle de
+ce renard octognaire. Va lui demander s'il se croit ncessaire la
+conservation du genre humain, pour veiller la sienne si ardemment! Va
+lui raconter que vingt fois le jour il te prend envie de te brler la
+cervelle, parce que tu crains d'tre ou de rester inutile, parce que tu
+t'effrayes de vivre sans vertu; et tu le verras sourire avec plus de
+mpris qu'une prostitue qui une vierge pieuse irait se confesser de
+quelque tideur ou de quelque billement durant les offices divins.
+Demande par quel dvouement, par quelles bonnes actions sa journe est
+occupe; ses gens te diront qu'il se lve a onze heures, et qu'il passe
+quatre heures sa toilette (temps perdu essayer sans doute de rendre
+quelque apparence de vie cette face de marbre, que la dissimulation et
+l'absence d'me ont ptrifie bien plus encore que la vieillesse). A
+trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture seul avec son
+mdecin, et va se promener dans les alles solitaires de sa garenne
+immense. A cinq heures, on lui sert le plus succulent et le plus savant
+dner qui se fasse en France. Son cuisinier est, dans sa sphre, un
+personnage aussi rare, aussi profond, aussi admir que lui. Aprs ce
+festin, dont chaque service est solennellement annonc par les fanfares
+de ses chasseurs, le prince accorde quelques instants sa famille, sa
+petite cour. Chaque mot exquis, misricordieusement man de ses lvres,
+va frapper des fronts prosterns. Un saint canonis n'inspirerait pas
+plus de vnration une communaut de dvotes. A l'entre de la nuit,
+le prince remonte en voiture avec son mdecin et fait une seconde
+promenade. Le voici qui rentre, et sa fentre s'illumine l-bas, dans
+cet appartement recul gard par ses laquais, en son absence, avec une
+affectation de mystre si solennelle et si ridicule. Maintenant il va
+travailler<a name="page_244" id="page_244"></a> jusqu' cinq heures du matin. Travailler!... O lune, ne te
+lve pas encore! cache ton rayon timide derrire les noirs horizons de
+la fort! Rivire, suspends ton cours dj si lent et si pauvre.
+Feuilles, ne tremblez pas au front des arbres; grillons de la prairie,
+lzards des murailles, couleuvres des buissons, n'agitez pas l'herbe, ne
+soulevez pas les rameaux du lierre et de la scolopendre, ne faites pas
+crier les feuilles sches et les tiges cassantes de l'ortie et du
+coquelicot. Nature entire, fais-toi muette et immobile comme la pierre
+du spulcre: le gnie de l'homme s'veille, sa puissance doit t'effrayer
+et te frapper de respect; le plus habile et le plus important des
+princes de la terre va se courber sur une table, la lueur d'une lampe,
+et du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de l'Olympe, il va
+remuer le monde avec le froncement de son sourcil.</p>
+
+<p>Misres, vanits humaines! superbes purilits, orgueilleuses
+niaiseries! qu'a donc produit cet homme tonnant depuis soixante annes
+de veilles assidues et de travaux sans relche? Que sont venus faire
+dans son cabinet les reprsentants de toutes les puissances de la terre?
+Quels importants services ont donc reu de lui tous les souverains qui
+ont possd et perdu la couronne de France depuis un demi-sicle?
+Pourquoi le doucereux regard de cet homme a-t-il toujours inspir une
+inconcevable terreur? Pourquoi tous les obstacles se sont-ils aplanis
+sous ses pas? Quelles rvolutions a-t-il opres ou paralyses? quelles
+guerres sanglantes, quelles calamits publiques, quelles scandaleuses
+exactions a-t-il empches? Il tait donc bien ncessaire, ce voluptueux
+hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conqurant
+jusqu'au dvot born, nous aient impos le scandale et la honte de son
+lvation? Napolon, dans son mpris, le qualifiait par une mtaphore
+soldatesque et d'un cynisme nergique; et Charles X, dans ses jours
+d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui: <i>C'est pourtant un prtre
+mari!</i> Les a-t-il arrts dans leurs chutes terribles,<a name="page_245" id="page_245"></a> ces matres
+tour tour par lui aduls et trahis? O sont ses bienfaits? o sont ses
+&oelig;uvres? Nul ne sait, nul ne peut, ne doit ou ne veut dclarer quels
+titres l'homme d'tat invitable possde la puissance et la gloire;
+ses actes les plus brillants sont envelopps de nuages impntrables,
+son gnie est tout entier dans le silence et la feinte. Quelles
+turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie?
+Conois-tu rien cette manire de gouverner les peuples sans leur
+permettre de s'occuper de la gestion de leurs intrts et d'entrevoir
+seulement l'avenir qu'on leur prpare? Voici les intendants et les
+rgisseurs qu'on nous donne et qui l'on confie, sans nous consulter,
+nos fortunes et nos vies! Il ne nous est pas permis de rviser leurs
+actes et d'interroger leurs intentions. De graves mystres s'agitent sur
+nos ttes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y
+atteindre. Nous servons d'enjeu des paris inconnus dans les mains de
+joueurs invisibles: spectres silencieux qui sourient majestueusement en
+inscrivant nos destines dans un carnet.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dis-tu, m'criai-je, de l'imbcillit d'une nation qui supporte
+cet infme tripotage et qui laisse signer de son nom, de son honneur et
+de son sang d'infmes contrats qu'elle ne connatra seulement pas?
+N'as-tu pas envie de monter ton tour sur le thtre politique?</p>
+
+<p>&mdash;Plus mes semblables sont avilis, rpondit-il, plus je voudrais les
+relever. Je ne suis pas dcourag pour eux. Laisse-moi m'indigner mon
+aise contre cet homme impntrable qui nous a fait marcher comme des
+pions sur son damier, et qui n'a pas voulu dvouer sa puissance notre
+progrs. Laisse-moi maudire cet ennemi du genre humain qui n'a possd
+le monde que pour larroner une fortune, satisfaire ses vices et imposer
+ ses dupes dpouilles l'avilissante estime de ses talents iniques. Les
+bienfaiteurs de l'humanit meurent dans l'exil ou sur la croix; et toi,
+tu mourras lentement et regret dans ton nid, vieux vautour<a name="page_246" id="page_246"></a> chauve et
+repu! Comme la mort couronne tous les hommes clbres d'une aurole
+complaisante, tes vices et tes bassesses seront vite oublis; on se
+souviendra seulement de tes talents et de tes sductions. Homme
+prestigieux, flau que le matre du monde repoussa du pied et jeta sur
+la terre comme Vulcain le boiteux, pour y forger sans relche une arme
+inconnue au fond des cavernes inaccessibles, tu n'auras rien dire au
+grand jour du jugement. Tu ne seras pas mme interrog. Le Crateur, qui
+t'a refus une me, ne te demandera pas compte de tes sentiments et de
+tes passions.</p>
+
+<p>&mdash;Quant moi, je le pense, interrompis-je, je suis convaincu que, chez
+certains hommes, le c&oelig;ur est si chtif, si lent et si strile, que
+nulle affection n'y saurait germer. Ils semblent prouver des
+attachements plus durables que les autres, et leurs relations sont en
+effet solidement tablies. L'gosme, l'intrt personnel les ont
+forms; l'habitude et la ncessit les maintiennent. N'estimant rien, de
+tels hommes ne rencontrent jamais les dceptions qui nous abreuvent,
+nous pauvres rveurs, qui ne pouvons aimer sans revtir l'objet de notre
+affection d'une grandeur idale. Nous nous trompons souvent, souvent il
+nous arrive d'craser avec colre ce que nous avons caress. Mais
+l'honneur, mais la foi aux serments, mais les scrupules de la probit,
+ne sont, aux yeux du diplomate, que des ressorts propres imprimer
+certains mouvements quelque rouage connu de lui seul; il sait les
+presser propos et les faire servir, leur insu, l'accomplissement
+de l'&oelig;uvre d'iniquit dont lui seul possde le secret. Cela s'appelle
+<i>voir de haut</i> en politique. Si l'homme pur s'claire de l'immoralit du
+diplomate, s'il s'assouplit en se corrompant, il est chaque jour plus
+apprci de son matre; car, en diplomatie, ce qui est le plus utile est
+le plus estimable. Les mots ont un autre sens, les principes ont un
+autre aspect, les sentiments une autre forme dans ce monde-l que dans
+le ntre. Au reste, il<a name="page_247" id="page_247"></a> n'est pas si difficile qu'on le pense
+d'atteindre aux sublimits de cette science immonde; il ne s'agit que de
+mettre sa conscience sous ses pieds et de prendre exactement rebours
+tous les principes de la morale universelle. Cela, il est vrai, serait
+impossible plusieurs dans la pratique; mais si nous voulions tous deux
+jouer une scne de comdie pour divertir nos amis, je gage qu'avec un
+peu de hardiesse et un certain choix de mots adroitement expressifs,
+prudemment intelligibles, de ces mots de moyenne porte, comme la langue
+franaise peut en offrir beaucoup, nous saurions habiller trs-dcemment
+d'impudents sophismes, et nous donner sur un thtre des airs d'hommes
+d'tat sans beaucoup d'tude et sans la moindre invention. Nos amis nous
+comprendraient et riraient; mais si quelque niais bien ignorant venait
+nous couter, sois sr qu'il nous prendrait pour de trs-grands hommes,
+et qu'il s'en retournerait chez lui branl, surpris, plein de doutes,
+avec la conscience malade et dj demi paralyse, avec le mauvais
+instinct dj veill, frmissant d'espoir l'ide de quelque larcin
+permis, de quelque injustice excusable, et surtout avec la tte farcie
+de nos jolies phrases de cour, les rptant ses amis, les apprenant
+par c&oelig;ur ses enfants, sans s'apercevoir que le vol, le rapt et
+l'assassinat sont au bout de ces maximes lgantes. Ou bien, pour peu
+que ce niais ft clair, on le verrait se frotter les mains, affecter
+un sourire sardonique, un regard mystrieux, dcocher, dans la
+conversation intime, quelqu'un de nos gracieux prceptes d'infamie, et
+recueillir autant de mystrieux regards d'approbation, autant de
+sardoniques sourires de sympathie qu'il y aurait de ses pareils autour
+de lui. Je ne me rvolte gure contre l'existence invitable de ces
+sclrats d'lite qui la Providence, dans ses secrets desseins, laisse
+accomplir leur mission sur la terre. La fatalit agit directement sur
+les hommes remarquables, soit dans le bien, soit dans le mal. Il n'est
+pas besoin qu'elle s'occupe du vulgaire. Le vulgaire<a name="page_248" id="page_248"></a> obit
+l'impulsion de ces leviers qu'une main invisible met en mouvement. C'est
+contre cette classe impotente et stupide, contre cette vase dormante qui
+se laisse remuer et creuser, produisant tout ce qu'on y plante, sans
+savoir pourquoi, sans demander quelle racine vnneuse ou salutaire on
+enfonce dans ses flancs gras et inertes, c'est contre ces forts de
+ttes de chardon que le vent penche et relve son gr, que je
+m'indigne, moi qui veux rester dans la foule et qui ne peux supporter
+son poids, son murmure et son ineptie. C'est contre ces moutons deux
+pieds qui contemplent les hommes d'tat dans une lourde stupfaction,
+et, s'tonnant de se voir tondre si lestement, se regardent et se
+disent: Voil de fiers hommes! et que nous voil bien tondus! O
+butors! vos pourceaux crient et ne s'amusent pas admirer les ciseaux
+qui les chtrent.</p>
+
+<p>On ouvrit une fentre: c'tait celle du prince.&mdash;Depuis quand les
+cadavres ont-ils chaud? dit mon ami en baissant la voix; depuis quand
+les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir? Quelles sont ces
+deux ttes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la
+lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son... comment dirai-je?
+car je ne profanerai pas le nom d'<i>ami</i> dont se targue M. de M... devant
+les serviteurs et les subalternes. C'est un titre d'ailleurs qu'il ne se
+permettrait pas sans doute de prendre en prsence du matre: car
+celui-ci doit sourire tous les mots qui reprsentent des sentiments.
+Pour me servir d'un terme de leur mtier, je dirai que M. de M... est
+l'<i>attach</i> du prince, quoique ses fonctions auprs de lui se bornent
+admirer et crire sur un album tous les mots qui sortent depuis
+quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t'offre
+pour exemple, et qu'il faudra commenter dans le rle que nous jouerons,
+si tu veux, au carnaval prochain, entre deux paravents, avec une
+toilette convenable, un maintien grave, des btons dans nos manches et
+des planches dans le dos, pour empcher tout mouvement<a name="page_249" id="page_249"></a> inconsidr du
+corps ou des bras; nous aurons des masques de pltre, et la scne
+commencera par ces mmorables paroles historiques:&mdash;<i>Mfions-nous de
+notre premier mouvement, et n'y cdons jamais sans examen, car il est
+presque toujours bon</i>. Qui croirait que la sclratesse rige en
+doctrine de bonne compagnie, chose neuve par elle-mme, et d'un effet
+piquant, et aussi son pdantisme et ses lieux communs? Mais coute ce
+cri rauque; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de
+rendre l'esprit? Je me trompe, c'est le cri de la chouette qui part des
+grands bois. Bien! chante plus fort, oiseau de malheur, crieuse de
+funrailles!... Ah! monseigneur, voil une voix que vous ne sauriez
+faire rentrer dans la gorge de l'insolent. Entendez-vous ce refrain
+brutal des cimetires qui ne respecte rien, et qui ose dire un homme
+comme vous que tous les hommes meurent, sans y ajouter le <i>presque</i> du
+prdicateur de la cour?</p>
+
+<p>&mdash;Ton indignation est acerbe, lui dis-je, et ta colre est cruelle. Si
+cet homme pouvait nous entendre, voici comment je lui parlerais: Que
+Dieu prolonge tes jours, vieillard infortun! mtore prt rentrer
+dans la nuit ternelle! lumire que le destin promena sur le monde, non
+pour conduire les hommes vers le bien, mais pour les garer dans le
+labyrinthe sans fin de l'intrigue et de l'ambition! Dans ses desseins
+impntrables, le ciel t'avait refus ce rayon mystrieux que les hommes
+appellent une me, reflet ple, mais pur, de la Divinit, clair qui
+luit parfois dans nos yeux et nous laisse entrevoir l'immortelle
+esprance, chaleur douce et suave qui ranime de temps en temps nos
+esprits abattus, amour vague et sublime, motion sainte qui nous fait
+dsirer le bien avec des larmes dlicieuses, religieuse erreur qui nous
+fait har le mal avec des palpitations nergiques. tre sans nom, tu fus
+pourvu d'un cerveau immense, de sens avides et dlicats; l'absence de ce
+quelque chose d'inconnu et de divin qui nous fait hommes te fit plus
+grand que le premier d'entre<a name="page_250" id="page_250"></a> nous, plus petit que le dernier de tous.
+Infirme, tu marchas sur les hommes sains et robustes; la plus vigoureuse
+vertu, la plus belle organisation n'tait devant toi qu'un roseau
+fragile; tu dominais des tres plus nobles que toi; ce qui te manquait
+de leur grandeur fit la tienne; et te voil sur le bord d'une tombe qui
+sera pour toi creuse et froide comme celle de la vipre. Ton souffle
+tait comme ton sein ptrifi. Derrire cette fosse entr'ouverte, il n'y
+a rien pour toi, pas d'espoir peut-tre, pas mme de dsir d'une autre
+vie. Infortun! l'horreur de ce moment sera telle qu'elle expiera
+peut-tre tous les maux que tu as faits. Ton approche tait funeste,
+dit-on; ton regard fascinait comme la brise des matines d'avril, qui
+dessche les bourgeons et les fleurs, et les sme au pied des arbres
+attrists. Ta parole fltrissait l'esprance et la candeur au front des
+hommes qui t'approchaient. Combien as-tu effeuill de frais boutons?
+combien as-tu foul aux pieds de saintes croyances et de douces
+chimres, problme vivant, nigme face humaine? Combien de lches
+as-tu faits? combien de consciences as-tu fausses ou ananties? Eh
+bien! si les joies de ta vieillesse se bornent aux satisfactions de la
+vanit encense, aux rares jouissances de la gourmandise blase, mange,
+vieillard, mange, et respire l'odeur de l'encens mle celle des mets.
+Qui pourrait t'envier ton sort et t'en souhaiter un pire? Pour nous, qui
+te plaignons autant d'avoir vcu que d'avoir mourir, nous prierons
+pour qu' ton lit de mort les adieux de ta famille, les larmes de
+quelque serviteur ingnu, n'veillent pas en toi un mouvement de
+sensibilit ou d'affection inconnue; pour qu'il ne jaillisse pas une
+tincelle du caillou qui te servait de c&oelig;ur. Nous prierons afin que
+tu t'teignes sans avoir jamais pris feu au rayon du soleil qui fait
+aimer, afin que ton &oelig;il sec ne s'humecte point, que ton pouls ne
+batte pas, que tu ne sentes pas ce tressaillement que l'amour, l'espoir,
+le regret ou la douleur veillent en nous; afin que tu ailles habiter
+les flancs humides<a name="page_251" id="page_251"></a> de la terre, sans avoir senti, sa surface, la
+chaleur de la vgtation et le mouvement de la vie; afin qu'au moment de
+rentrer dans l'ternel nant, tu ne sentes pas la torture du dsespoir,
+en voyant planer au-dessus de toi ces mes que tu niais avec mpris,
+essences immortelles que tu te vantais d'avoir crases sous tes pieds
+superbes, et qui monteront vers les cieux quand la tienne s'vanouira
+comme un vain souffle; nous prierons alors afin que ton dernier mot ne
+soit pas un reproche Dieu, auquel tu ne croyais pas!</p>
+
+<p>Une forme blanche et lgre traversa l'angle du tapis vert et nous la
+vmes monter l'escalier extrieur de la tourelle l'autre extrmit du
+chteau.&mdash;Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste voque par toi,
+qui vient danser et s'battre au clair de la lune pour dsesprer
+l'impie?&mdash;Non, cette me, si c'en est une, habite un beau corps.&mdash;Ah!
+j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que...&mdash;Ne rpte pas
+cela, lui dis-je en l'interrompant; pargne mon imagination ces
+tableaux hideux et ces soupons horribles. Ce vieillard a pu concevoir
+la pense d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle,
+c'est impossible. Si la dbauche rampante ou la sordide avarice habitent
+des tres si sduisants et se cachent sous des formes aussi pures,
+laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans
+fiel, de bons villageois. Ami, ne laissons pas fltrir si aisment ce
+que nous possdons encore d'motions douces et de sourires dans l'me.
+Ne disons pas notre c&oelig;ur ce que notre raison souponne, laissons
+nos yeux blouis lui commander la sympathie. Vous tes trop charmante,
+madame la duchesse, pour n'tre pas honnte et bonne.&mdash;Eh bien! soit:
+vous tes bonne autant que belle, madame la duchesse, s'cria mon ami en
+souriant; c'est ce que je me persuadais volontiers, ce matin, en vous
+voyant passer. J'tais couch sur l'herbe du parc, l'ombre des arbres
+resplendissants de soleil; travers ce feuillage transparent de
+l'automne, vous sembliez darder des rayons dors dans la<a name="page_252" id="page_252"></a> brise chaude
+et moite du midi. Vtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe
+de Diane, vous voliez, emporte par un beau cheval, dans un tilbury
+souple et lger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide;
+et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on),
+jaillissaient des clairs magiques; je ne savais pas encore que vous
+tiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de
+courir le long de l'alle que vous suiviez pour vous voir plus
+longtemps. Mais depuis, je suis entr dans votre chambre et, ce portrait
+plac dans les rideaux de votre lit...&mdash;Cela seul, repris-je,
+m'empcherait de mal interprter le sentiment ingnu d'une
+reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection
+lgitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et
+si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beaut, avec cette
+dmarche fire et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces
+manires affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade; la beaut,
+la bont chez une femme s'appellent et se soutiennent! Le Dieu des
+bonnes gens que tu invoquais tout l'heure, je l'invoque aussi pour
+qu'il me prserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous
+des dehors si touchants, un insecte immonde dans le calice d'une fleur
+embaume! Non, Paul, retournons au village avec cette jolie apparition
+de duchesse dans la mmoire; et si nous crivons jamais quelque roman de
+chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses
+belles dents, de son beau regard et du soleil du parc midi.</p>
+
+<p>Nous quittmes le banc de pierre, et mon ami, revenant sa premire
+ide, me dit:&mdash;D'o vient donc que les hommes (et moi tout le premier,
+en dpit de moi-mme) sont si jaloux des dons de l'intelligence?
+Pourquoi ceux-l seuls obtiennent-ils des couronnes immortelles sans le
+secours d'aucune vertu, tandis que la plus pure honntet, la bont la
+plus tendre, demeurent ensevelies dans l'oubli, si le gnie<a name="page_253" id="page_253"></a> ou le
+talent ne les accompagne? Sais-tu que cela est triste et prouverait
+des mes chancelantes que la vertu est peine perdue ici-bas?&mdash;Si tu la
+considres comme une peine, lui rpondis-je, c'est en effet une peine
+perdue. Mais n'est-ce pas une ncessit douce, une condition de
+l'existence, dans les c&oelig;urs qui l'ont comprise de bonne heure et de
+bonne foi? Les hommes la paient d'ingratitude, parce que les hommes sont
+borns, crdules, oisifs, parce que l'attrait de la curiosit l'emporte
+chez eux sur le sentiment de la reconnaissance et sur l'amour de la
+vrit; mais en servant l'humanit, n'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut
+esprer sa rcompense? Travailler pour les hommes dans le seul but
+d'tre port en triomphe, c'est agir en vue de sa propre vanit, et
+cette sorte d'mulation doit s'teindre et se perdre ds les premiers
+mcomptes qu'elle rencontre. N'attendons jamais rien pour nous-mmes
+quand nous entrons dans cette route aride du dvouement. Tchons d'avoir
+assez de sensibilit pour pleurer et pour jouir de nos revers et de nos
+succs. Que notre propre c&oelig;ur nous suffise, que Dieu le renouvelle et
+le fortifie quand il commence s'puiser!</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, je t'avoue, me dit mon ami suivant en lui-mme le fil de sa
+rverie, que je ne puis pas me dfendre d'aimer ce Bonaparte, ce flau
+de premier ordre devant l'ombre duquel tous les flaux secondaires, mis
+en cendre par lui, paraissent dsormais si petits et si peu mchants.
+C'tait un grand tueur d'hommes, mais un grand charpentier, un hardi
+btisseur de socits; un conqurant, hlas! oui, mais un lgislateur!
+Cela ne rpare-t-il point les maux de la destruction? Faire des lois,
+n'est-ce pas un plus grand bien que tuer des hommes n'est un grand mal?
+Il me semble voir un grand agriculteur, une divinit bienfaisante
+(Bacchus arrivant dans l'Inde, ou Crs abordant en Sicile), arm du fer
+et du feu, aplanissant le sol, perant les montagnes, renversant les
+hautes bruyres, brlant les forts, et semant sur tout cela, sur les
+dbris et sur la cendre,<a name="page_254" id="page_254"></a> des plantes nouvelles destines des hommes
+nouveaux, le vigne et le bl, des bienfaits inpuisables pour
+d'inpuisables gnrations.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas prouv, lui rpondis-je, que ces lois soient durables;
+mais, en admettant cela, je ne saurais aimer l'homme dont Dieu s'est
+servi comme d'une massue pour nous donner une nouvelle forme. J'ai t
+fascin dans mon enfance, comme les autres, par la force et l'activit
+de cette machine bouleversements qu'on gratifie du titre de grand
+homme, ni plus ni moins que Jsus ou Mose. Puisque la langue humaine ne
+sait pas distinguer les bienfaiteurs de l'humanit de ses flaux,
+puisque l'pithte de <i>bon</i> est presque un terme de mpris et que la
+mme appellation de <i>grand</i> s'applique un peintre, un lgislateur,
+un chef de soldats, un musicien, un dieu et un comdien, un
+diplomate et un pote, un empereur et un moine, il est fort simple
+que les enfants, les femmes et le peuple ignorant s'y mprennent et se
+soient mis crier: Vive Napolon! en 1810, avec autant d'enthousiasme
+qu'on en met aujourd'hui Venise crier: Vive le patriarche! L'un
+faisait des veuves et des orphelins; c'tait un puissant monarque.
+L'autre nourrit la veuve et l'orphelin; c'est un prtre modeste.
+N'importe, tous deux sont de grands hommes.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, rpondit mon ami, cet enthousiasme aveugle qui couronne sans
+distinction le gnie, la charit, le courage, le talent, ressemble
+plutt une excitation maladive qu' un sentiment raisonn. Mais
+sais-tu qu'il y aurait bien peu de grands hommes dans le monde si l'on
+n'accordait ce titre qu'aux hommes de bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais; mais qu'on les appelle comme on voudra, ce sont les seuls
+hommes que j'estime, pour lesquels je puisse me passionner, et que je
+veuille inscrire dans les fastes de la grandeur humaine. J'y ferai
+entrer les plus humbles, les plus ignors, jusqu' l'abb de
+Saint-Pierre<a name="page_255" id="page_255"></a> avec son systme de paix universelle, jusqu'au dieu
+Enfantin, malgr son habit ridicule et ses fantasques utopies; tous ceux
+qui quelques lumires auront uni de consciencieuses tudes, de
+patientes rflexions, des sacrifices ou des travaux destins rendre
+l'homme meilleur et moins malheureux. Je serai indulgent pour leurs
+erreurs, pour les misres de la condition humaine plus ou moins
+saillantes en eux; je leur remettrai beaucoup de fautes, comme il fut
+fait Madeleine, s'il m'est prouv qu'ils ont beaucoup aim. Mais ceux
+dont l'intention est froide et superbe, ces hommes altiers qui btissent
+pour leur gloire et non pour notre bonheur, ces lgislateurs qui
+ensanglantent le monde et opprimentles peuples pour avoir un terrain
+plus vaste et y construire d'immenses difices; qui ne s'inquitent ni
+des larmes des femmes, ni de la faim des vieillards, ni de l'ignorance
+funeste o s'lvent les enfants; ces hommes qui ne cherchent que leur
+grandeur personnelle, et qui croient avoir fait une nation grande parce
+qu'ils l'ont faite active, ambitieuse et vaine comme eux: je les nie, je
+les raie de mon tableau: j'inscris notre cur la place de Napolon.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, rpondit mon ami qui ne m'coutait plus. La nuit
+tait si belle que son recueillement me gagna. Des clairs de chaleur
+blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs ples
+les flancs noirs des forts tendues sur les collines. L'air tait frais
+et pntrant sans tre froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre,
+et aucun roi ne possde un parc plus pittoresque, des arbres d'une
+vgtation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et onduls sur des
+mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une
+oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en
+laissent pas souponner l'approche. On tombe tout coup dans un ravin
+hriss de rochers et de forts, dans des jardins royaux du milieu
+desquels s'lve un palais espagnol lgant et potique, qui se mire du
+haut des rochers dans les eaux d'une rivire<a name="page_256" id="page_256"></a> bleue. Il semble qu'on
+soit arriv en rve dans quelque pays enchant, qui doit s'vanouir au
+rveil et qui s'vanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on
+traverse seulement le vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines
+sans fin, les bruyres jaunes, les horizons plats et nus reparaissent.
+Ce qu'on vient de voir semble imaginaire.</p>
+
+<p>Nous suivions le sentier qui mne aux grottes. Les peupliers de la
+rivire prolongeaient jusque sur nous leurs ombres grles et dmesures.
+Les biches fuyaient notre approche. Nous arrivmes ces carrires
+abandonnes qui s'encadrent dans la plus riche verdure, et dont les
+profondeurs offrent une dcoration vraiment thtrale.&mdash;Entre sous cette
+vote sonore, me dit mon ami, et chante-moi ton <i>Gloria</i>. J'irai
+m'asseoir l-bas pour entendre l'cho.</p>
+
+<p>Je fis ce qu'il demandait, et quand j'eus fini, il revint moi en
+rptant les paroles naves du cantique:</p>
+
+<p><i>Gloire Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne
+intention!</i></p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien, lui dis-je, le cantique ne dit point: Gloire sur la
+terre aux hommes de savoir ou d'intelligence! Le repos est le plus
+prcieux bienfait que Dieu ait nous accorder; Dieu seul peut porter
+dignement le fardeau de la gloire, et les hommes simples qui veulent le
+bien sont plus grands devant lui que les grands hommes qui font le mal.<a name="page_257" id="page_257"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br />
+
+AU MALGACHE</h2>
+
+<p class="r">15 mai 1836.<br />
+</p>
+
+<p>J'arrive au pays, et je ne t'y trouve plus; une lettre de toi, date de
+Marseille, m'arrive presque en mme temps. O vas-tu?</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">D'o nous venons, on n'en sait rien;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">O nous allons, le sait-on bien?</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Je t'cris par la <i>Revue des Deux Mondes</i>; tu l'ouvriras certainement
+Alger.</p>
+
+<p>Ce procs d'o dpend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le
+repos de mes enfants, je le croyais loyalement termin. Tu m'as quitt
+comme j'tais la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en
+chasse de nouveau, on rompt les conventions jures. Il faut combattre
+sur nouveaux frais, disputer pied pied un coin de terre.... coin
+prcieux, terre sacre, o les os de mes parents reposent sous les
+fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosrent. Soit! que la
+volont de Dieu s'accomplisse en moi. Ce n'est pas sans un sentiment de
+dgot qui va jusqu' l'horreur que je prends encore une fois corps
+corps l'existence matrielle; mais je me rsigne et j'observe
+religieusement un calme stoque. Le rle de plaideur est dplorable.
+C'est un rle tout passif et qui n'a pas d'autre rsultat que d'exercer
+ la patience. <i>Agir</i> est ais, <i>attendre</i> est ce qu'il y a de plus
+difficile au monde...<a name="page_258" id="page_258"></a></p>
+
+<p class="r">Minuit.<br />
+</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>O souffle cleste, esprit de l'homme! savante, profonde et complte
+opration de la Divinit, rends gloire l'ouvrier inconnu qui t'a cr!
+tincelle chappe au creuset immense de la vie, atome sublime, tu es
+une image de Dieu; car tous ses attributs, tous ses lments sont en
+toi. Tu es l'infini man de l'infini. Tu es aussi grand que l'univers,
+et tes plus chres dlices sont d'habiter et de parcourir l'inconnu....</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>De quoi se plaint cette rachitique et hargneuse crature? Que veut-elle?
+ qui en a-t-elle? Pourquoi se roule-t-elle terre en mordent la fange
+de la vie? Pourquoi, s'assimilant sans cesse la brute, demande-t-elle
+les jouissances de la brute, et pourquoi tant de rugissements haineux,
+tant de plaintes stupides, quand ses besoins grossiers ne sont pas
+satisfaits? Pourquoi s'est-elle fait une existence toute matrielle, o
+la partie sublime d'elle-mme est teinte?</p>
+
+<p>Ah! de l est venu tout le mal qui la dvore. Cyble, la bienfaisante
+nourrice, a vu ses mamelles se desscher sous des lvres ardentes. Ses
+enfants, saisis de fivre et de vertige, se sont disput le sein
+maternel avec une monstrueuse jalousie. Il y en a eu qui se sont dits
+les ans de la famille, les princes de la terre; et des races nouvelles
+sont closes au sein de l'humanit, races d'exception qui se sont
+prtendues d'origine cleste et de droit divin, tandis qu'au contraire
+Dieu les renie; Dieu qui les a vus clore dans le limon de la dbauche
+et dans l'ordure de la cupidit.</p>
+
+<p>Et la terre a t partage comme une proprit, elle qui s'tait vue
+adore comme une desse. Elle est devenue une vile marchandise; ses
+ennemis l'ont conquise et dpece... Ses vrais enfants, les hommes
+simples qui savaient vivre selon les voies naturelles, ont t peu peu
+resserrs dans d'troites<a name="page_259" id="page_259"></a> enceintes, et perscute jusqu' ce que la
+pauvret ft devenue un crime et une honte, jusqu' ce que la ncessit
+et fait, des opprims, les ennemis de leurs ennemis, et qu'on et donn
+ la juste dfense de la vie le nom de vol et de brigandage; la
+douceur, le nom de faiblesse; la candeur, celui d'ignorance;
+l'usurpation, ceux de gloire, de puissance et de richesse. Alors le
+mensonge est entr dans le c&oelig;ur de l'homme, et son entendement s'est
+obscurci au point qu'il a oubli qu'il y avait en lui deux natures. La
+nature prissable a trouv les conditions de son existence si difficiles
+au sein des socits, elle a got tant de sources d'erreurs, elle
+s'est cr des besoins si contraires sa destination, elle s'est tant
+laiss troubler et transformer, qu'il n'y a plus eu dans la vie humaine
+le temps ncessaire pour la vie intellectuelle. Tout s'est rduit, dans
+les desseins, dans les ncessits et dans les dsirs de l'homme,
+satisfaire les apptits du corps, c'est--dire tre riche.</p>
+
+<p>Et voil, hlas! o nous en sommes. Les hommes qui sont moins sensibles
+aux douceurs de la table, l'clat des vtements et aux amusements de
+la civilisation qu' la contemplation et la prire, sont aujourd'hui
+si rares qu'on les compte. On les mprise comme des fous, on les bannit
+de la vie sociale, on les appelle potes.</p>
+
+<p>O race infortune, de plus en plus clair-seme sur la face du monde!
+vestige de la primitive humanit, que n'as-tu pas souffrir de la part
+de la grande race active, puissante, habile et cruelle, qui a remplac
+ici-bas la crature de Dieu! Le rgne des enfants de Japet est pass;
+les hommes d' prsent sont littralement les enfants des hommes. Quand
+ils retrouvent, sur le front d'un de ceux qui naissent de leur sein,
+quelque signe de la cleste origine, ils le hassent et le maltraitent,
+ou tout au moins ils s'en amusent comme d'un phnomne, et n'en tirent
+aucun profit, aucun enseignement; c'est tout au plus s'ils lui
+permettent de chanter<a name="page_260" id="page_260"></a> les merveilles de la cration visible.
+Cherche-t-il ressaisir dans les tnbres du monde intellectuel quelque
+fil du labyrinthe; essaie-t-il de secouer la cendre des sicles d'abus
+et de prjugs pour fouiller sous cette crote paisse de l'habitude,
+pour tirer quelque tincelle du volcan teint, quelque ple lueur de la
+vrit divine, ds lors il devient dangereux; on s'en mfie, on
+l'entrave, on le dcourage, on insulte sa conscience, on empoisonne
+ses voies, on l'appelle corrupteur et sacrilge, on fltrit sa vie, on
+teint le flambeau dans ses mains tremblantes; heureux si on ne le
+charge pas de fers comme alin!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>. . . . Oui, le pote est malheureux, profondment malheureux dans la vie
+sociale. Ce n'est pas qu'il veuille qu'elle se reconstruise exprs pour
+lui et selon ses gots, comme la raillerie le prtend: c'est qu'il
+voudrait qu'elle se rformt pour elle-mme et selon les desseins de
+Dieu. Le pote aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du
+beau. Quand ce dveloppement de la facult de voir, de comprendre et
+d'admirer ne s'applique qu'aux objets extrieurs, on n'est qu'un
+artiste; quand l'intelligence va au del du sens pittoresque, quand
+l'me a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du
+monde idal, la runion de ces deux facults fait le pote; pour tre
+vraiment pote, il faut donc tre la fois artiste et philosophe.</p>
+
+<p>C'est l une magnifique combinaison organique pour atteindre un
+bonheur contemplatif et solitaire; c'est une condition certaine et
+invitable d'un malheur sans fin dans la socit.</p>
+
+<p>La socit est compose, comme l'homme, de deux lments: l'lment
+divin et l'lment terrestre; l'lment divin, plus ou moins pur, plus
+ou moins altr, se trouve dans les lois. Ces lois, quelque imparfaites,
+quelque mal formules qu'elles soient, sont toujours meilleures que la
+gnration<a name="page_261" id="page_261"></a> qu'elles rgissent. Elles sont l'ouvrage des hommes les plus
+minents en sagesse et en intelligence<a name="FNanchor_F_6" id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>. L'lment humain se trouve
+dans les abus, dans les prjugs, dans les vices de chaque gnration,
+et depuis les temps peut-tre fabuleux de cet ge d'or que le pote
+revendique comme la tige de sa gnalogie, toute gnration a subi
+beaucoup plus la puissance du mal que celle du bien. Les codes non
+crits de la coutume ont eu plus de force que le code crit du devoir.
+Les chtiments n'ont rien empch l o la coutume s'est mise en rvolte
+contre la loi. C'est pourquoi les socits, cherchant sans cesse le bien
+dans leurs institutions, ont toujours t envahies par le mal. Le
+lgislateur enseigne et dicte la loi que l'humanit accepte et n'observe
+pas. Chaque homme l'invoque dans ses intrts; chaque homme l'oublie
+dans ses plaisirs.</p>
+
+<p>Cet tre la fois disgraci et privilgi qu'on appelle pote marche
+donc au milieu des hommes avec un profond sentiment de tristesse. Ds
+que ses yeux s'ouvrent la lumire du soleil, il cherche des sujets
+d'admiration; il voit la nature ternellement jeune et belle, il est
+saisi d'extase divine et de ravissements inconnus; mais bientt la
+cration inerte ne lui suffit plus. Le vrai pote aime passionnment
+Dieu et les &oelig;uvres de Dieu; c'est dans lui-mme, c'est dans son
+semblable qu'il voit rayonner plus distinctement et plus compltement la
+lumire ternelle. Il voudrait l'y trouver pure et adorer Dieu dans
+l'homme comme un feu sacr sur un autel sans tache. Son me aspire, ses
+bras s'entr'ouvrent; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa
+poitrine pour y faire entrer tous les objets de son immense dsir, de
+ses chastes sympathies; mais la laideur humaine, l'ouvrage des sicles
+de corruption, ne peut chapper son &oelig;il limpide, son regard
+profond. Il pntre travers l'enveloppe,<a name="page_262" id="page_262"></a> il voit des mes
+contrefaites dans des corps splendides, des c&oelig;urs d'argile dans des
+statues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure,
+il gourmande. Le ciel, qui lui a fait une vue si perante, lui a donn
+pour la plainte et pour la bndiction, pour la prire et pour la
+menace, une voix abondante et sonore qui trahit imprudemment toutes ses
+angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de dtresse; le
+spectacle de l'hypocrisie brle ses yeux d'un fer rouge; les souffrances
+de l'opprim allument son courage; des sympathies audacieuses
+bouillonnent dans son sein. Le pote lve la voix et dit aux hommes des
+vrits qui les irritent.</p>
+
+<p>Alors toute cette race immonde, qui se met l'abri d'un faux respect
+des lois pour satisfaire ses vices dans l'ombre, ramasse les pierres du
+chemin pour lapider l'homme de vrit. Les scribes et les pharisiens
+(race ternellement puissante) prparent les fouets, la couronne
+d'pines et le roseau, sceptre drisoire que la main sanglante du Christ
+a lgu toutes les victimes de la perscution. La plbe aveugle et
+stupide immole les martyrs pour le seul plaisir de contempler la
+souffrance. Jsus sur la croix n'est pour elle autre chose que le
+spectacle nergique d'un homme aux prises avec une terrible agonie.</p>
+
+<p>Il est vrai que du sein de cet abme de turpitudes sortent quelques
+justes qui osent approcher du gibet et laver les plaies du patient avec
+leurs larmes. Il est aussi des hommes faibles et sincres, souvent
+terrasss par la corruption du sicle, mais souvent relevs par une foi
+pieuse, qui viennent rpandre sur ses pieds briss le parfum expiatoire.
+Ceux-ci apportent des consolations la victime; les premiers prparent
+la rcompense. La nue s'entr'ouvre, l'ange de la mort touche de son
+doigt de feu le front inclin de l'homme qui va s'veiller ange son
+tour. Dj les harpes clestes pandent sur lui leurs vagues harmonies.
+La colombe aux pieds d'or semble voltiger sous la coupole ardente<a name="page_263" id="page_263"></a> des
+cieux... Rves de spiritualiste, avenir du croyant, idal de Socrate,
+promesses du fils de Marie! vous tes le beau ct de la destine du
+pote; vous tes l'encens et la myrrhe qu'il faut ses blessures; vous
+tes la couronne de son long martyre. C'est pourquoi le pote doit vous
+avoir sans cesse devant les yeux lorsqu'il s'expose la perscution;
+c'est pourquoi il doit vivre et travailler seul, sans jamais entrer de
+fait ou d'intention dans le tumulte du monde...</p>
+
+<p class="r">Six heures du matin.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai quitt ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui
+commenait alourdir mes paupires. Depuis deux nuits j'ai, contre ma
+coutume, un sommeil pnible. Des rves affreux me rveillent en sursaut.
+Mon systme est de ne jamais rien combattre, et d'chapper tout; c'est
+la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que
+les fantmes guetteront mon chevet. J'ai pass mon panier mon bras;
+j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des
+cigarettes, et j'ai pris le chemin des <i>Couperies</i>. Me voici sur la
+hauteur culminante. La matine est dlicieuse, l'air est rempli du
+parfum des jeunes pommiers. Les prairies rapidement inclines sous mes
+pieds, se droulent l-bas avec mollesse; elles tendent dans le vallon
+leurs tapis que blanchit encore la rose glace du matin. Les arbres,
+qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prs des mandres
+d'un vert clatant que le soleil commence dorer au fate. Je me suis
+assis sur la dernire pierre de la colline, et j'ai salu en face de
+moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta ppinire et le toit
+moussu de ton ajoupa. Pourquoi as-tu quitt cet heureux nid, et tes
+petits enfants, et ta vieille mre, et cette valle charmante, et ton
+ami <i>le Bohmien</i>? Hirondelle voyageuse, tu as t chercher en Afrique
+le printemps, qui n'arrivait pas assez vite ton gr? Ingrat! ne
+fait-il pas toujours assez<a name="page_264" id="page_264"></a> beau aux lieux o l'on est aim? Que fais-tu
+ cette heure? Tu es lev sans doute; tu es seul, sans un ami, sans un
+chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas t plants par toi; le sol
+que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-tre
+supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin
+humide engourdit encore la main qui t'crit. Sans doute tu ne devines
+pas que je suis l, veillant sur ta ppinire, sur tes terrasses, sur
+les trsors que tu dlaisses! Peut-tre endormi au seuil d'une mosque,
+crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs o tu as tant
+travaill, tant tudi, tant rv, tant vieilli... Peut-tre es-tu au
+sommet de l'Atlas... Ah! ce mot seul efface toute la beaut du paysage
+que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis,
+la haie d'aubpine qui s'accroche mes cheveux, la rivire qui murmure
+ mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela
+auprs de l'Atlas? Je regarde l'horizon, cette patrie des mes
+inquites, tant de fois interroge et si vainement possde! je ne vois
+plus que l'espace infranchissable!... O heureux homme! tu parcours ces
+monts sauvages, cette chane robuste, chine formidable du vieil
+univers! Quelles neiges, quels clatants soleils, quels cdres
+bibliques, quels sommets olympiens, quels palmiers, quelles fleurs
+inconnues tu possdes! Ah! que je te les envie! Et moi qui te reprochais
+tout l'heure d'avoir pu quitter <i>la Rochaille</i>!&mdash;Hlas! tu es
+peut-tre dans une de ces dispositions de tristesse et de fatigue o
+rien de ce qu'on possde ne console de ce qu'on voudrait avoir possd.
+Potes, potes! race ingrate, capricieuse et chagrine! Que veux-tu donc?
+O aspires-tu? Qui donc t'a donn toute cette puissance et toute cette
+pauvret? Que fais-tu de tes vastes dsirs quand tu possdes? O
+trouves-tu tes ressources surhumaines quand tu es malheureux? Je suis
+l, moi, abm dans les dlices des champs, oubliant que toute ma vie
+est dans le plateau d'une balance dont l'quilibre varie chaque
+instant;<a name="page_265" id="page_265"></a> acceptant, sans y songer, des amertumes qui m'eussent
+dtermin au suicide, si je les eusse prvues il y a deux ans, lorsque
+je t'crivais: Tout est fini pour moi.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>On vient d'ouvrir l'cluse de la rivire. Un bruit de cascade, qui me
+rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'lve dans le silence.
+Mille voix d'oiseaux s'veillent leur tour. Voici la cadence
+voluptueuse du rossignol; l, dans le buisson, le trille moqueur de la
+fauvette; l-haut, dans les airs, l'hymne de l'alouette ravie qui monte
+avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la valle et
+plonge son rayon dans la rivire, dont il carte le voile brumeux. Le
+voil qui s'empare de moi, de ma tte humide, de mon papier... Il me
+semble que j'cris sur une tablette de mtal ardent... tout s'embrase,
+tout chante. Les coqs s'veillent mutuellement et s'appellent d'une
+chaumire l'autre; la cloche de la ville sonne l'<i>Angelus</i>; un paysan,
+qui recpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe
+de la croix... A genoux, Malgache! o que tu sois, genoux! Prie pour
+ton frre qui prie pour toi.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Il doit tre huit heures, le soleil est chaud, mais l'ombre l'air est
+encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du
+ravin, je suis cach et abrit du vent comme dans une niche. Le soleil
+rchauffe mes pieds mouills dans l'herbe. Je les ai poss nus sur la
+pierre tide et saine, tandis que je djeune pythagoriquement avec mon
+pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs ct de moi.</p>
+
+<p>Le sentier l-haut est maintenant couvert de villageois qui vont la
+messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la
+valle, que le bon soleil les ait aspires. Dans une heure j'y passerai
+ pied sec. La rivire s'est endormie hors de son lit. Le sentier est
+noy sous une nappe<a name="page_266" id="page_266"></a> d'argent. Nymphes, veillez-vous, les faunes vont
+vous surprendre et s'enamourer.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Ah Dieu! cette heure, mes ennemis s'veillent aussi! ils s'veillent
+pour me har. Ils vont se lever pour me nuire. Ils font une prire du
+matin, peut-tre la seule qu'ils aient faite de leur vie, et c'est pour
+demander ma perte. Ne les coute pas, Dieu bon, ami des potes! Je
+suis sans ambition ici-bas, sans cupidit, sans mauvais dsirs, tu le
+sais, toi qui me regardes en face par cet &oelig;il brlant des cieux. Tu
+lis au fond de ma pense, comme l'astre au fond du miroir ardent,
+lorsqu'il le perce de son rayon avide, et qu'il en ressort sans y avoir
+trouv d'autre feu que celui dont il vient de le remplir. Bont de
+l-haut, appui du faible, tu n'coutes pas la prire de l'impie; car
+tout homme est impie qui demande Dieu la ruine et le dsespoir de son
+semblable. Tu sais que je ne te demande les larmes de personne, et que
+je ne veux pas triompher pour tre tyran, mais pour tre libre. Ah!
+termine ce combat impie, mon Dieu! mais ne permets pas que la haine et
+la violence triomphent de l'innocent.&mdash;Qu'ai-je fait, disait le pote
+exil, pour tre dtest, banni de ma patrie, chass du toit de mes
+pres, calomni, insult, traduit devant des juges comme un criminel,
+menac de chtiments honteux? O pharisiens, vous rgnez toujours, et ce
+que Jsus crivit du doigt sur la poussire du parvis est effac de la
+mmoire des hommes!...</p>
+
+<p>..... C'est bien fait! pourquoi tant pote, pourquoi tant marqu au
+front pour n'appartenir rien et personne, pour mener une vie
+errante; pourquoi, tant destin la tristesse et la libert, me
+suis-je li la socit? Pourquoi ai-je fait alliance avec la famille
+humaine? Ce n'tait pas l mon lot. Dieu, m'avait donn un orgueil
+silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un
+dvouement invincible pour les opprims. J'tais un oiseau des champs,
+et je me suis laiss mettre en cage; une liane<a name="page_267" id="page_267"></a> voyageuse des grandes
+mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me
+provoquaient pas l'amour, mon c&oelig;ur ne savait ce que c'tait. Mon
+esprit n'avait besoin que de contemplation, d'air natal, de lectures et
+de mlodies. Pourquoi des chanes indissolubles moi?... O mon Dieu!
+qu'elles eussent t douces si un c&oelig;ur semblable au mien les et
+acceptes! Oh! non, je n'tais pas fait pour tre pote; j'tais fait
+pour aimer! C'est le malheur de ma destine, c'est la haine d'autrui qui
+m'ont fait voyageur et artiste. Moi, je voulais vivre de la vie humaine;
+j'avais un c&oelig;ur, on me l'a arrach violemment de la poitrine. On ne
+m'a laiss qu'une tte, une tte pleine de bruit et de douleur,
+d'affreux souvenirs, d'images de deuil, de scnes d'outrages... Et parce
+qu'en crivant des contes pour gagner le pain qu'on me refusait je me
+suis souvenu d'avoir t malheureux, parce que j'ai os dire qu'il y
+avait des tres misrables dans le mariage, cause de la faiblesse
+qu'on ordonne la femme, cause de la brutalit qu'on permet au mari,
+ cause des turpitudes que la socit couvre d'un voile et protge du
+manteau de l'abus, on m'a dclar immoral, on m'a trait comme si
+j'tais l'ennemi du genre humain!</p>
+
+<p>.... Peut-tre est-ce folie et tmrit de demander justice en cette
+vie. Les hommes peuvent-ils rparer le mal que les hommes ont fait? Non!
+toi seul, Dieu! peux laver ces taches sanglantes que l'oppression
+brutale fait chaque jour la robe expiatoire de ton Fils et de ceux qui
+souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et tu le
+veux; car tu permets que je sois heureux, malgr tout, cette heure,
+sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans
+autre dsir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre
+plaisir terrestre que celui de scher mes pieds sur cette pierre
+chauffe du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne
+savez pas qu'il n'exauce point les v&oelig;ux de la haine! Vous aurez<a name="page_268" id="page_268"></a> beau
+faire, vous ne m'terez pas cette matine de printemps.</p>
+
+<p>Le soleil est en plein sur ma tte; je me suis oubli au bord de la
+rivire sur l'arbre renvers qui sert de pont. L'eau courait si limpide
+sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers
+de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons
+espigles; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et
+si diapres que j'ai laiss courir mon esprit avec les insectes, avec
+l'onde et ses habitants.&mdash;Que cette petite gorge est jolie avec sa
+bordure troite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux,
+avec sa profondeur mystrieuse et son horizon born par les lignes
+douces des gurets aplanis! comme la trane est coquette et sinueuse!
+comme le merle propre et lustr y court silencieusement devant moi
+mesure que j'avance! Je fais ma dernire station la Roche-verard.
+Nous avons baptis ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel les
+<i>pastours</i> allument leur feu d'ajoncs en hiver. C'est l qu'il s'est
+assis l'autre jour en disant qu'il ne demandait pas autre chose Dieu
+pour sa vieillesse que cette roche et la libert. <i>Le beau est petit</i>,
+dit-il; ce paysage resserr et ce chtif abri sont encore trop vastes
+pour la vie physique d'un homme; le ciel est au-dessus, et la
+contemplation des mondes infinis qui l'habitent suffit bien, j'espre,
+la vie intellectuelle.</p>
+
+<p>Ainsi parlait le vieux verard en arrachant des touffes de gents
+fleuris aux flancs bruns du rocher. Ainsi tu parlais, il y a cinq ans,
+lorsqu' deux pas de cette roche tu plantas ton ajoupa et tes
+peupliers.&mdash;D'o vient que tu es en Afrique?&mdash;Rien ne suffit l'homme
+en cette vie; c'est l sa grandeur et sa misre . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="r">Dans ma chambre.<br />
+</p>
+
+<p>Je suis entr dans ton jardin; tes peupliers se portent bien, ta rivire
+est trs-haute. Mais cette maison dserte, ces<a name="page_269" id="page_269"></a> contrevents ferms, ces
+alles dpeuples d'enfants, cette brouette qui t'a sauv de tant
+d'accs de spleen et qui est brise dans un coin, tout cela est bien
+triste. J'ai t voir la chvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes
+que je lui offrais; elle blait tristement; j'ai pens un instant
+qu'elle me demandait ce qu'tait devenu son matre.</p>
+
+<p>En remontant la <i>Rochaille</i>, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant.
+Un instant j'ai oubli o j'allais; je voyais devant moi cette route qui
+monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de
+notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le chtelain d'Ars.
+Derrire cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit,
+les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprs des
+morts chris. Je marchais vite et d'un pied lger; j'allais comme dans
+un rve, m'tonnant de ma longue absence, me htant d'arriver. Tout d'un
+coup je me suis aperu de ma distraction; je me suis rappel que la
+haine avait fait de la maison de mes pres une forteresse dont il me
+fallait faire le sige en rgle avant d'y pntrer. O Marie! mon
+aeule aux cheveux blancs! quand j'ai dit adieu au seuil sacr, j'ai
+emport une branche de l'arbre qui abrite ton ternel sommeil. Est-ce l
+tout ce qui doit jamais me rester de toi? Tu dors auprs de ton fils
+bien-aim; mais ta gauche n'y a-t-il pas une place vide qui m'est
+rserve? Mourrai-je sous un ciel tranger? Irai-je traner une
+vieillesse misrable loin de l'hritage que tu me conservais avec tant
+d'amour, et o j'ai ferm tes yeux, comme je souhaite que mes enfants
+ferment les miens? O grand'mre! lve-toi et viens me chercher! Droule
+ce linceul o j'ai enseveli ton corps bris par son dernier sommeil; que
+tes vieux os se redressent et que ton c&oelig;ur dessch palpite cette
+chaleur bienfaisante de midi. Viens me secourir ou me consoler. Si je
+dois tre jamais banni de chez toi, suis-moi au loin. Comme les
+sauvages du Meschacb, je porterai ta dpouille sur mes paules, et
+elle me<a name="page_270" id="page_270"></a> servira d'oreiller dans le dsert. Viens avec moi, ne protge
+pas ceux qui ne te connaissent pas et que tes mains n'ont pas bnis...
+Mais non, grand'mre, reste auprs de ton fils; mes enfants iront encore
+saluer ta tombe; ceux-l te connaissent sans t'avoir jamais vue. Mon
+fils ressemble ce Maurice tant aim de toi, auquel je ressemble tant
+moi-mme; ma fille est blanche, grave et dj majestueuse comme toi.
+C'est l ton sang, Marie; que ton me aussi soit en eux; si je leur suis
+arrach, que ton souffle veille sur eux et les anime, que ta cendre soit
+leur palladium ternel, que dans la nuit ta voix douce ou svre les
+console ou les gourmande.... Ah! si tu vivais, tout ce mal ne me serait
+pas arriv; j'aurais trouv dans ton sein un refuge sacr, et ta main
+paralytique se ft ranime pour se placer, comme celle du destin, entre
+mes ennemis et moi.&mdash;Je meurs trop tt pour toi, m'as-tu dit la veille
+du dernier jour. Pourquoi m'as-tu quitt, toi qui m'aimais, toi qui
+n'as jamais t remplace, toi qui chrissais en moi jusqu' mes
+dfauts, toi qui maniais comme la cire mes volonts de fer, et qui
+faisais courber d'un regard cette tte rebelle! toi qui m'as appris,
+pour mon ternel regret, pour mon ternelle solitude, ce que c'est qu'un
+amour inpuisable, absolu, indestructible..... Grand Dieu! vous savez
+qu'elle me l'a enseign, cet amour passionn de la progniture; ne
+permettez pas qu'on m'arrache mes enfants; ils sont trop jeunes pour
+supporter ce que j'ai souffert en la perdant . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Malgache, ta mre est vieille; ne reste pas longtemps loign d'ici.
+Quand tu ne l'auras plus, tu regretteras amrement les jours passs loin
+d'elle, et tu voudras en vain les faire revivre.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il tempo passa e non ritorna a noi,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">E non vale il pentirsene di poi.</span></td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="X" id="X"></a>X<br /><br />
+
+A HERBERT</h2>
+
+<p>Mon vieux ami, je t'ai promis de t'crire une sorte de journal de mon
+voyage, si voyage il y a, de la valle Noire la valle de Chamounix.
+Je te l'adresse et te prie de pardonner la futilit de cette relation.
+A un homme triste et austre comme toi, il ne faudrait crire que des
+choses srieuses; mais, quoique plus vieux que toi de plusieurs annes,
+je suis un enfant, et par mon ducation manque et par ma fragile
+organisation. A ce titre j'ai droit l'indulgence, et rien ne me
+sirait plus mal qu'une forme grave. Vous m'avez trait en enfant gt,
+vous tous que j'aime, et toi surtout, rveur sombre, qui n'as de sourire
+et de jeunesse qu'en me voyant cabrioler sur les sables mouvants et sur
+les nuages fantastiques de la vie.</p>
+
+<p>Hlas! gaiet perfide, qui m'as si souvent manqu de parole! rayon de
+soleil entre des nues orageuses! tu m'as fait souvent bien du mal! tu
+m'as emport dans les rgions feriques de l'oubli, et tu as laiss des
+spectres lugubres entrer dans les salles de ma joie et s'asseoir en
+silence mon festin. Tu les as laisss monter en croupe sur mon cheval
+ail et lutter corps corps avec moi jusqu' ce qu'ils m'eussent
+prcipit sur la terre des ralits et des souvenirs. N'importe! sois
+bni, esprit de folie qui es la fois le bon et le mauvais ange,
+souvent ironique et amer, le plus souvent sympathique et gnreux!
+prends tes voiles barioles, ma chre fantaisie! dploie tes ailes aux
+mille couleurs; emporte-moi sur ces chemins battus de tous, que ma
+faiblesse<a name="page_272" id="page_272"></a> m'empche de quitter, mais o mes pieds n'enfoncent pas dans
+le sol, grce toi! garde-moi dans l'humble sentiment de mon nant,
+dans la philosophique acceptation de ce nant si doux et si commode, qui
+s'ennoblit quelquefois par la victoire remporte sur de vaines
+aspirations... O gaiet! toi qui ne peux tre vraie sans le repos de la
+conscience, et durable sans l'habitude de la force, toi qui ne fus point
+l'apanage de mes belles annes et qui m'abandonnas dans celles de ma
+virilit, viens comme un vent d'automne te jouer sur mes cheveux
+blanchissants, et scher sur ma joue les dernires larmes de ma
+jeunesse.</p>
+
+<p>Et toi, cher vieux ami, prte-toi aux caprices de mon babil et
+l'absurdit de mes observations. Tu sais que je ne vais pas tudier les
+merveilles de la nature, car je n'ai pas le bonheur de les comprendre
+assez bien pour les regarder autrement qu'en cachette. Le dsir de
+revoir des amis prcieux et le besoin de <i>locomotion</i> m'entranrent
+seuls cette fois vers la patrie que tu as abandonne. Il te sera
+peut-tre. doux d'en entendre parler, si peu et si mal que ce soit. Il
+est des lieux dont le nom seul rappelle des scnes enchantes, des
+souvenirs innarrables. Puisse-je, en te les faisant traverser avec moi,
+claircir un instant ton front et soulever le fardeau des nobles ennuis
+qui le plissent!</p>
+
+<p class="r">Autun, 2 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>A Dieu ne plaise que je mdise du vin! Gnreux sang de la grappe, frre
+de celui qui coule dans les veines de l'homme! que de nobles
+inspirations tu as ranimes dans les esprits dfaillants! que de
+brlants clairs de jeunesse tu as rallums dans les c&oelig;urs teints!
+Noble suc de la terre, inpuisable et patient comme elle, ouvrant comme
+elle les sources fcondes d'une sve toujours jeune et toujours chaude,
+au faible comme au puissant, au sage comme l'insens!&mdash;Mais il est ton
+ennemi, comme il est l'ennemi de la Providence,<a name="page_273" id="page_273"></a> celui-l qui cherche en
+toi un stimulant d'impurs garements, une excuse des dlires
+grossiers! Il est le profanateur des dons clestes, celui qui veut
+puiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mpris
+dans la main de Dieu mme le trsor de sa raison.</p>
+
+<p>L'origine cleste de la vigne est consacre dans toutes les religions.
+Chez tous les peuples la Divinit intervient pour gratifier l'humanit
+d'un don si prcieux. Selon notre Bible, le sang du vieux No fut
+agrable Dieu, qui le sauva ainsi que la sve de la vigne, comme deux
+ruisseaux de vie jamais bnis sur la terre.</p>
+
+<p>J'ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres
+qui s'enlacent aux figuiers de l'Adriatique, des matrones, drapes
+presque la manire de l'ancienne Grce, qui recueillaient avec soin
+dans des fioles ce qu'elles appelaient potiquement les <i>larmes de la
+vigne</i>. La rose limpide s'chappait goutte goutte des n&oelig;uds de la
+branche, et coulait durant la nuit dans les vases destins la
+recevoir. J'aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient
+enlever le prcieux collyre aux premires clarts du matin; j'aimais les
+parfums exquis de la treille en fleur, les brises de l'Archipel expirant
+sur les grves de l'Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque
+nouvelle section du rameau sacr. C'tait une sorte de crmonie paenne
+conserve et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus
+semblait ml celui de l'enfant Dieu, et je ne suis pas sr que
+l'antique <i>Oh, Evoh!</i> ne vnt pas mourir sur les lvres de ces
+vieilles ct de l'<i>amen</i> catholique.</p>
+
+<p>Le culte des divinits champtres m'a toujours sembl la plus charmante
+et la plus potique expression de la reconnaissance de l'homme envers la
+cration. Je n'admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des
+ides vraies, salutaires et grandes. Et quant l'infaillibilit des
+religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit tre
+souille,<a name="page_274" id="page_274"></a> comme tout ce qui tombe d'en haut dans le domaine de l'homme.
+Mais je crois la sagesse des nations, leur grandeur, leur force,
+aux influences des contres qu'elles habitent; et consquemment j'ai foi
+en la prminence de certaines ides, en fait de croyance et de culte.
+L'ternelle vrit, jamais voile pour les hommes, s'est montre un
+peu moins vague ceux qui l'ont cherche travers une atmosphre plus
+pure et des cieux plus splendides. La ntre est la plus belle, parce
+qu'elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austre
+qui l'a conue, avec les grandes scnes pittoresques et l'ardent climat
+qui ont rvl l'homme l'unit de Dieu. Celle du polythisme est
+enivrante comme le doux pays qui l'a enfante; mais j'y vois toutes les
+conditions d'excs et d'inconstance qui caractrisent pour l'homme une
+situation trop fortune.</p>
+
+<p>J'aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du dieu,
+survivant, comme No, un cataclysme; sauv, comme lui, par une
+miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les
+bienfaits d'un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux
+de la Grce, je vois la vigne crotre et multiplier avec une abondance
+dont les hommes abusent bientt, et, de la cuve o voh consacra de
+pures libations son pre, sort la troupe effrne des hideux Satyres
+et des obscnes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances
+forcenes dans un sage remde envoy leurs faiblesses et leurs
+ennuis. La dbauche insense pollue les marches des temples; le bouc,
+infect holocauste offert aux divinits rustiques, associe des ides de
+puanteur et de brutalit au culte du plaisir. Les chants de fte
+deviennent des hurlements; les danses, des luttes sanglantes o prit le
+divin Orphe; le dieu du vin s'est fait le dieu de l'intemprance, et le
+sombre christianisme est forc de venir, avec ses macrations et ses
+jenes, ouvrir une route nouvelle l'humanit ivre et chancelante pour
+la sauver de ses propres excs.<a name="page_275" id="page_275"></a></p>
+
+<p>Si je cherche l'histoire du cultivateur postdiluvien dans la version
+plus simple et plus nave du vieux No, je vois sa ligne user plus
+sobrement et plus religieusement du fruit divin. Premire victime de son
+imprudence, il apprend ses dpens que le sang de la grappe est plus
+chaud et plus vigoureux que le sien propre; il tombe vaincu, et ses
+pieux enfants apprennent s'abstenir, le mme jour o ils ont connu une
+jouissance nouvelle. Sur les versants brlants de la Jude, la vigne
+multiplie sobrement ses richesses, et l'homme, conservant une sorte de
+respect pour les divins effets de la plante prcieuse, inscrit cette loi
+touchante dans son livre de la Sagesse:</p>
+
+<p>Laissez le vin ceux qui sont accabls par le travail, et la cervoise
+ ceux qui sont dans l'amertume du c&oelig;ur; les princes ne boiront pas
+le vin et la cervoise, ils les laisseront ceux qui souffrent et ceux
+qui travaillent dans l'amertume du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Honneur aux ges primitifs! amour aux antiques pasteurs! regret la
+jeunesse du monde! Temps agrables au Seigneur, o l'homme cherchait la
+science sans qu'il ft possible de savoir le funeste usage qui serait
+fait de la science; o la sagesse n'tait pas un vain mot et
+correspondait, dans les codes des patriarches, aux besoins vrais et
+nobles de l'humanit! vous paraissez grands et presque impossibles quand
+on vous compare aux socits modernes. Dieu, grand Dieu! toi qui parlais
+sur la montagne pour dire aux hommes: Faites ceci, et qui voyais ta
+loi accomplie; toi dont la parole descendait dans les tabernacles
+d'Isral, instruisait et dirigeait tes lgislateurs prosterns, que
+sens-tu pour nous dsormais dans ton sein paternel en voyant la terre
+asservie aux volonts impies et aux besoins insenss d'une poigne
+d'hommes pervers, le mot sacr de <i>loi</i> traduit par celui d'<i>intrt
+personnel</i>, le labeur remplac par la cupidit, les crmonies augustes
+et saintes par des coutumes ineptes ou des mystres incompris, tes
+lvites par des pontifes ennemis<a name="page_276" id="page_276"></a> du peuple, la crainte de ton courroux
+ou de ton dplaisir par des hordes de soldats mercenaires, seul frein
+que les princes sachent employer et que les peuples veuillent
+reconnatre?</p>
+
+<p>Que penser d'un sicle o l'ducation morale est entirement abandonne
+au hasard, o la jeunesse n'apprend ni rgler ses besoins
+intellectuels ni gouverner ses apptits physiques, o on lui prsente
+les livres des diverses religions, qu'on lui explique en souriant et en
+lui recommandant bien de ne croire aucune; o, pour tout prcepte, on
+lui conseille de ne point se mettre mal avec la police aux premires
+orgies qu'elle se permettra, et de ne point professer trop haut la
+thorie des vices dont on lui abandonne la pratique? Que lui apprend-on
+de l'amour, de cette passion qui s'lve la premire, et qui, dans le
+c&oelig;ur de l'adolescent, est susceptible d'un mouvement si noble? Rien,
+sinon qu'il faut faire pour les femmes le moins de sottises possible,
+jouer au plus fin avec les coquettes, s'abstenir de l'enthousiasme, se
+consoler avec les prostitues des dfaites de la ruse; en toute occasion
+sacrifier l'intrt personnel, au plaisir ou la fortune, le plus
+beau sentiment qui puisse germer dans les mes neuves!</p>
+
+<p>Que lui apprend-on de l'ambition, de cette soif de gloire et d'action
+qui touffe bientt les vellits d'affection exclusive, et qui souvent
+ne les laisse pas mme clore? Lui dit-on qu'il faut gouverner cette
+ardeur gnreuse, mettre au service de l'humanit les talents acquis et
+les forces employes? Elle a lu pendant les annes d'enfance quelque
+chose de semblable dans les crits des antiques philosophes, et on lui
+apprend les juger au point de vue littraire; puis la socit lui
+ouvre ses bras avides et son sein glac. Donne-moi tes lumires, lui
+dit-elle; donne-moi le fruit de tes sueurs et de tes veilles, et je te
+donnerai en retour des richesses pour satisfaire tous tes vices; car tu
+as des vices, je le sais, je les aime, je les protge, je les couvre de
+mon<a name="page_277" id="page_277"></a> manteau, je les abrite mystrieusement de ma complaisance.
+Sers-moi, enrichis-moi, donne-moi tes talents et ton travail, fais-les
+servir augmenter mes jouissances, maintenir mon rgne, sanctionner
+mes turpitudes: et je t'ouvrirai les sanctuaires d'iniquit que je
+rserve mes lus!</p>
+
+<p>Ainsi, loin de dvelopper et de diriger les deux sources de grandeur qui
+sont dans la jeunesse, la gloire et la volupt; loin d'exalter ce
+qu'elles mlent de divin l'ardeur et la jouissance de la vie, la
+socit prsente s'en sert pour abrutir l'homme et pour le rattacher
+un matrialisme mortellement grossier. Elle se plat dvelopper les
+instincts animaux; elle cre et protge des antres de corruption, des
+moyens de toute espce pour entretenir, ranimer ou satisfaire les
+besoins les plus ignobles, et mme les plus immondes fantaisies. Comment
+les jouissances naturelles, n'tant plus asservies aucun frein moral,
+ aucune rgle de lgislation, ne dgnreraient-elles pas en excs?
+Comment l'amour de la gloire ne deviendrait-il pas la soif de l'or?
+Comment l'amour et le vin n'amneraient-ils pas la dbauche?</p>
+
+<p>Tout cela propos d'une orgie de patriciens dont je viens d'tre tmoin
+dans une auberge!</p>
+
+<p>J'ai bien voyag dans ma vie; je me suis repos dans bien des cabarets
+de village; j'ai dormi dans de bien sales tavernes, entre des bancs
+rompus et des dbris de brocs rougis d'un vin cre et brutal; j'ai
+failli avoir la tte fracasse par des rouliers qui se battaient autour
+de moi; j'ai entendu les mtaphores obscnes et les chansons graveleuses
+des villageois endimanchs. J'ai vu des soldats ivres, des matelots en
+fureur; j'ai vu des mendiants affams acheter de l'eau-de-vie avec
+l'unique denier de leur journe. J'ai vu des femmes jeunes et belles se
+rouler cheveles dans la fange, et de beaux-esprits de diligence
+changer des quolibets malpropres avec des servantes d'auberge. Qui n'a
+vu et entendu tout cela, pour peu qu'il ait voyag avec peu d'argent?<a name="page_278" id="page_278"></a></p>
+
+<p>Or, je ne suis pas d'humeur intolrante, et quoique fort souvent ennuy,
+fatigu et contrari de semblables rencontres, je les ai toujours
+supportes avec un calme philosophique. De quel droit mpriserais-je la
+rudesse et le mauvais got de l'homme priv d'ducation? De quel front
+reprocherais-je l'indigent d'abdiquer l'orgueil de l'intelligence
+humaine, quand moi et mes gaux sur l'chelle sociale nous lui refusons
+l'exercice de cette intelligence et nous en rejetons l'emploi? Pourquoi,
+ toi que nous avons rduit l'tat de bte de somme, ne chercherais-tu
+pas rendre ton sort moins odieux en dtruisant ta mmoire et ta
+raison, <i>en buvant</i>, comme dit Obermann en sa piti sublime, <i>l'oubli de
+tes douleurs</i>?</p>
+
+<p>Eh quoi! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas
+insupportable; notre oreille n'est pas blesse de tes plaintes; nos yeux
+voient sans dgot tes sueurs sans relche et sans terme; notre c&oelig;ur
+est insensible ta misre; et les courtes heures de ta joie nous
+rvoltent! C'est bien assez, infortun! que ta peine soit mprise.
+Que ton plaisir du moins passe en libert! Laissez courir l'orgie en
+haillons, laissez-la hurler la porte de ces riches demeures; elle ne
+les franchira jamais. Laissez-la dormir sur les marches de ces palais
+dont elle va du moins rver les dlices pendant toute une nuit... Mais
+non! il y a pour le peuple des rglements de police. Les lupanars des
+grands sont ouverts toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la
+nuit, et le guet mne en prison celui qui n'a ni laquais ni voiture pour
+le transporter chez lui!</p>
+
+<p>coutez ce que disent les riches pour autoriser ses injustices: La
+gaiet des gens comme il faut n'est ni bruyante ni incommode; celle du
+peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n'a pas le
+frein de l'ducation. Et ce propos les grands de ce sicle vous font
+de trs-nobles thories sur les distinctions ncessaires, sur les
+supriorits incontestables. Ils avouent qu'aujourd'hui la naissance
+est<a name="page_279" id="page_279"></a> un prjug, que l'or ne donne de mrite personne. Ils dclarent
+que l'<i>ducation</i> seule tablit une hirarchie lgitime et sainte.
+Faites le peuple semblable nous, disent-ils, et nous l'admettrons
+l'galit sociale.</p>
+
+<p>Ces hommes n'oublient qu'un point, c'est que, le peuple n'ayant pu
+encore se faire semblable eux, ils se sont faits en attendant, quant
+aux vices et la grossiret, semblables au peuple.</p>
+
+<p>Si j'ai bonne mmoire, je n'avais vu d'orgie de patriciens que sur la
+scne, aux thtres de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. J'avoue que
+cela m'avait sembl trs-froid et trs-ennuyeux. Du reste, cela se
+passait trs-convenablement. Deux ou trois personnages parlants,
+trs-occups de leurs affaires, se consultaient dans des <i>a parte</i> sur
+toute autre chose que l'orgie, et le long de la table une douzaine de
+comparses, trs-bien costums, soulevant en mesure des coupes de bois
+dor, les choquaient les unes contre les autres avec un bruit sourd, et</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">. . . . . . . . d'un ton mlancolique,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Entonnaient tristement une chanson bachique.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Je fus donc trs-peu effray d'un dner de jeunes gens qui se consommait
+ l'autre bout du jardin de l'auberge. La maison tait pleine en raison
+de la foire. Point de chambre o l'on pt manger, point de salle commune
+qui ne ft encombre de commis voyageurs...</p>
+
+<p>J'en demande pardon un mien camarade d'enfance qui me vend d'excellent
+vin, et pour qui je vendrais, au besoin, ma dernire paire de bottes;
+j'en demande pardon plusieurs commis voyageurs qui m'ont crit des
+injures cause de je ne sais quelle mauvaise plaisanterie imprime de
+mon fait je ne sais o.&mdash;J'en demande pardon, et srieusement, je le
+jure, la mmoire d'un seul dont le nom demeure enseveli dans des
+c&oelig;urs navrs.&mdash;Mais enfin, je le confesse la face du ciel et de la
+terre, je ne peux pas souffrir<a name="page_280" id="page_280"></a> les commis voyageurs... ou du moins je
+n'ai pu les souffrir jusqu' ce jour, qui va peut-tre me rconcilier
+jamais avec eux.</p>
+
+<p>Tant il y a que, craignant les conversations littraires, j'acceptai
+l'offre d'une infernale htesse, empoisonneuse et malficire au del de
+ce qui a jamais t racont par Gil Blas sur le compte des aubergistes
+de toutes les Espagnes. Je laissai dresser dans un coin du jardin,
+derrire un espalier, une modeste table pour mes enfants, pour leur
+bonne et pour moi. J'avais l'air d'un cur de campagne escort de sa
+gouvernante et de ses neveux.</p>
+
+<p>Il y avait, l'autre bout de ce jardin, une grande table et des
+convives de bonne humeur. Ce sont des gens comme il faut, m'avait dit
+l'htesse, la fleur des gentilshommes du pays; c'est monsieur le comte,
+c'est monsieur le marquis, et puis monsieur de..... Grce Dieu, je
+n'ai pas la mmoire des noms, celle des prnoms encore moins; mais ma
+senora Lonarde en avait plein la bouche, et j'esprais voir une orgie
+aussi mthodiste que celles de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. N'en
+dplaise la noblesse, je l'ai fort peu frquente dans ma vie. Je sais
+qu'elle porte des gants, qu'elle a toujours le menton bien ras ou la
+barbe bien parfume; je sais qu'elle est agrable voir: je ne me
+serais jamais dout qu'elle pt tre aussi dsagrable entendre.</p>
+
+<p>Tu attends peut-tre que je te raconte l'orgie... Ma foi! tu te trompes
+bien. D'abord je n'ai assist qu' la partie musicale, l'introduction,
+pour ainsi dire; ensuite j'tais masqu par les espaliers, et, grce
+Dieu, je ne voyais absolument rien. Enfin mon dner et celui de ma
+famille fut termin en dix minutes, et je me retirai plus satisfait
+qu'en sortant de l'Odon ou de la Porte-Saint-Martin, car du moins l je
+n'avais rien pay en entrant. En ce moment je me sens presque rconcili
+avec le procd de Lucrce Borgia, en voyant combien des seigneurs ivres
+peuvent se rendre insupportables au spectateur.<a name="page_281" id="page_281"></a></p>
+
+<p>Je montai dans la diligence immdiatement aprs la <i>reprsentation</i>;
+j'entendis le garon d'curie adresser au facteur de la diligence cette
+rflexion philosophique, en entendant le refrain d'une chanson
+par-dessus le mur: Si c'tait <i>nous</i>, on dirait: V'l la canaille qui
+s'chauffe! Mais comme c'est <i>eux</i>, on dit: V'l le beau monde qui
+s'amuse! La rponse philosophique de l'autre proltaire fut aussi
+nergique que la circonstance le comportait; n'tait le sot usage qui ne
+permet plus, comme au temps de Dante et de Montaigne, d'crire certains
+mots de la langue, je te le rapporterais, car l'obscnit du peuple est
+presque toujours empreinte de gnie: c'est un appel sauvage et terrible
+ la justice de Dieu. Celle des grands n'est qu'un blasphme stupide;
+rien ne le motive, et par consquent rien ne l'excuse...</p>
+
+<p>O vous que j'ai mconnus, et vers qui je m'incline en ce jour! commis
+voyageurs! je proteste que vous tes fort ennuyeux, et que le bel-esprit
+dborde en vous d'une manire dsesprante. Mais je jure par Bacchus et
+par No, je jure par tous les vins bons et mauvais que vous dbitez, que
+vous avez bien plus d'amnit, de politesse et de savoir-vivre que les
+<i>jeunes seigneurs</i> de province. Je dpose, et je signerais de mon sang,
+que vous vous conduisez cent fois mieux dans les auberges, que vos
+manires sont excellentes au prix des leurs, et qu'il vaut mieux mille
+fois tomber en votre compagnie et supporter vos rcits de table d'hte,
+que de se trouver seulement cinquante toises de la table des gens
+<i>comme il faut</i>.&mdash;Que la paix soit faite entre nous, et ne m'crivez
+plus d'injures, ou tout au moins affranchissez vos lettres, s'il vous
+plat.</p>
+
+<p>Et toi, vieux ami des potes! gnreux sang de la grappe! toi que le
+naf Homre et le sombre Byron lui-mme chantrent dans leurs plus beaux
+vers, toi qui ranimas longtemps le gnie dans le corps dbile du maladif
+Hoffmann! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Gothe, et qui<a name="page_282" id="page_282"></a>
+rendis souvent une force surhumaine la verve puise des plus grands
+artistes! pardonne si j'ai parl des dangers de ton amour! Plante
+sacre, ta cros au pied de l'Hymte, et tu communiques tes feux divins
+au pote fatigu, lorsque, aprs s'tre oubli dans la plaine, et
+voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son
+ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une
+jeunesse magique; tu ramnes sur ses paupires brlantes un sommeil pur,
+et tu fais descendre tout l'Olympe sa rencontre dans des rves
+clestes. Que les sots te mprisent, que les fakirs du bon ton te
+proscrivent, que les femmes des patriciens dtournent les yeux avec
+horreur en te voyant mouiller les lvres de la divine Malibran. Elles
+ont raison de dfendre leurs amants de boire devant elles; les
+imaginations de ces hommes-l sont trop souilles, leurs mmoires sont
+trop remplies d'ordures, pour qu'il soit prudent de mettre nu le fond
+de leur pense. Mais viens, ruisseau de vie! couler flots abondants
+dans la coupe de mes amis! Disciples du divin Platon, adorateurs du
+beau, ils dtestent la vue comme la pense de ce qui est ignoble, ils
+veulent que tout soit pur dans la joie; que la femme chaste ne cesse
+point de l'tre table; que l'adolescent ne souille pas ses lvres d'un
+rire cynique; que l'artiste puisse dire toute son ambition, et qu'elle
+ne fasse sourire personne. Ils veulent enfin, ils <i>peuvent</i>, ils <i>osent</i>
+livrer tout le trsor de leur me, et n'avoir rien a reprendre les uns
+aux autres quand le jour bleutre nous surprend table dans la
+mansarde, et glisse, tendre et timide, un reflet d'azur sur la dorure
+rougissante des flambeaux expirants; ou bien, quand la campagne, assis
+en plein air, autour des flacons et des fruits, l'aube nous trouve au
+jardin, en face de la pleine lune, et nous voit rire de sa face ple qui
+ressemble une femme peureuse ou distraite, essayant, mais trop tard,
+de se retirer dcemment chez elle avant l'clat du soleil. O belles
+nuits de l't brlant qui vient de<a name="page_283" id="page_283"></a> s'couler et qui ne nous sera
+peut-tre pas rendu avant bien d'autres annes! aurores sans rose,
+veilles d'Italie! doux repos sur les gazons! chants de la fauvette si
+mlodieux et si passionns au lever de Vnus! toiles si belles
+l'heure du combat entre le jour et la nuit! parfums du crpuscule!
+extase et silences suivis de douces paroles et de joyeux rires! venez
+encore charmer nos jours sans ambition et nos nuits sans rancunes, et
+que le madre rgnrateur, que le champagne factieux, viennent d'heure
+en heure chasser le sommeil et dgourdir le cerveau quand mes amis sont
+ensemble et quand je suis avec eux!</p>
+
+<p class="r">De Chlons Lyon.<br />
+</p>
+
+<p>tendu sur le plancher du tillac et roul dans mon manteau, j'ai dormi
+d'un profond sommeil sur le bateau vapeur, en attendant que le jour
+vint clairer les rives plates et, quoi qu'en disent les indignes, fort
+peu riantes de la Sane. Quelle est cette figure honnte et douce qui
+semble protger mon sommeil insouciant, et empcher les pieds des
+mariniers de me traiter comme un ballot? C'tait bien la peine d'tudier
+Lavater et Spurzheim, pour juger si mal un visage! Le fait est qu'hier
+je me suis tromp compltement, et que, prenant ce bon jeune homme pour
+un des dbauchs de l'auberge, j'ai refus avec sauvagerie l'offre
+amicale de sa voiture. Il est vrai que sur le plancher du paquebot nous
+voici tous gaux, et que, s'il prend envie au patricien de railler ma
+figure de sminariste et mes manires de paysan, la politesse et la
+gratitude n'enchanent pas ma langue, je pourrai lui dire son fait et
+celui de ses amis..... Mais il ne me semble ni malveillant, ni hautain.
+Attendons.</p>
+
+<p>Rencontre d'un ancien ami, vraie bonne fortune en voyage. Factieux et
+mordant, il m'aide oublier que je suis rompu de fatigue. Il burine
+chaque passager, des pieds la tte, par un seul mot pittoresque. Mon
+c&oelig;ur s'tait serr en<a name="page_284" id="page_284"></a> l'apercevant, car sa prsence me rappelle des
+sicles entiers, des rves tranges, une vie terrible, dont il fut jadis
+le spectateur calme et compatissant. Mais il semble deviner la place du
+c&oelig;ur ou je suis corch vif, et il n'y touche point. Il rit, il
+raille, il parle comme Callot dessine. Prendre la vie du ct bouffon
+quand on a bu jusqu' la lie tout ce qu'elle a de srieux, c'est le fait
+d'une haute philosophie; chez moi, je l'avoue, ce n'est l'effet que
+d'une grande faiblesse. Qu'importe? Je ris, je suis heureux pendant une
+heure; il me semble que je suis n d'hier.</p>
+
+<p>Paul a l'&oelig;il minemment artiste, et je vois tous les objets que la
+rive emporte derrire nous travers sa fantaisie moqueuse. Le clocher
+de Mcon me fait rire aux clats; je n'aurais jamais cru qu'un clocher
+pt tant me divertir. Et cependant Paul ne rit jamais; sa gaiet grave,
+celle des enfants, expansive et bruyante, l'excellente figure et
+l'obligeance dlicate du <i>lgitimiste</i>, la consternation d'Ursule qui se
+croit en pleine mer, mon sans-gne bohmien, c'en est assez pour nous
+trouver tous camarades et faire socit commune l'auberge de Lyon.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle notre ami? dit Paul demi-voix en me montrant le
+lgitimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si je le sais!</p>
+
+<p>&mdash;Demandons-lui ses papiers, reprend Paul avec dignit.</p>
+
+<p>Inspection faite de son passe-port, il est patricien; il faut bien le
+lui pardonner. Il est riche; cela nous est fort indiffrent, preuve
+qu'il est inutile de connatre le nom et la position des gens. Il est
+aimable, modeste et bien lev. Qu'avons-nous besoin d'en savoir
+davantage?&mdash;Il va Genve; nous irons tous ensemble; mais non. Paul
+nous quitte et descend le Rhne. Son destin ou sa fantaisie l'emporte
+par l. L'ami improvis, moi et ma famille, nous prenons la poste
+frais communs, et nous verrons ce soir le lac de Nantua.<a name="page_285" id="page_285"></a></p>
+
+<p class="r">Nantua.<br />
+</p>
+
+<p>Montagnes sans grandeur, lac sans tendue, vgtation pauvre, paysage
+sans caractre pour quiconque a vu les Alpes. Et cependant, et l, un
+aspect singulier, une masse de roches tendres trangement dcoupes, des
+bastions et des piliers que l'on croirait construits et sculpts par la
+main de l'homme, des angles de montagnes s'ouvrant sur de fraches
+valles, des sites sans noblesse, mais pleins de varit, et se
+succdant avec profusion sous les yeux, non ravis, mais occups; voil
+comme le Bugey m'est apparu cette fois. Jadis je l'ai trouv hideux.&mdash;Ne
+lis jamais mes lettres avec l'intention d'y apprendre la moindre chose
+certaine sur les objets extrieurs; je vois tout au travers des
+impressions personnelles. Un voyage n'est pour moi qu'un cours de
+psychologie et de physiologie dont je suis le <i>sujet</i>, soumis toutes
+les preuves et toutes les expriences qui me tentent, condamn
+subir toute l'adulation et toute la piti que chacun de nous est forc
+de se prodiguer alternativement soi-mme, s'il veut obir navement
+la disposition du moment, l'enthousiasme ou au dgot de la vie, au
+caprice du califourchon, l'influence du sommeil, la qualit du caf
+dans les auberges, etc., etc.</p>
+
+<p>Nous nous sommes mis en tte de trouver ici des beauts; car on nous a
+dclar sur l'honneur que ce pays a des beauts de premier ordre, et
+nous en croyons l'auteur du renseignement.&mdash;Nous prenons un char suisse,
+et nous nous faisons conduire Mriat par une pluie battante,
+accompagne de coups de tonnerre brusques, imprvus, et d'un son bizarre
+comme la forme des rochers qui les rpercutent. Le guide se trompe de
+route et gravit la montagne au lieu de descendre dans le ravin. La pluie
+redouble; aucune esprance de djeuner sur l'herbe. Nous djeunons
+philosophiquement dans le char. On casse le goulot d'une<a name="page_286" id="page_286"></a> bouteille, et
+nous trinquons avec un flegme britannique, quand tout coup nous nous
+voyons trois lignes du prcipice. L'automdon mouill, et de
+trs-mchante humeur, s'est aperu de sa mprise. Il a voulu retourner
+sur ses pas, le chemin est trop troit. Le cheval refuse de se casser le
+cou; c'est donc au char de subir toutes les consquences de sa
+conformation incommode et de l'ankylose de ses ressorts. La difficult
+de l'entreprise dcourage le guide. Il nous laisse une roue dans
+l'abme, et le verre la main, fort empchs de descendre, encore plus
+empchs de demeurer.</p>
+
+<p>Heureusement nous rions aux clats, et jamais on ne se tue en riant.
+Nous trouvons moyen de sortir de la bote de cuir, nous soulevons le
+vhicule, nous portons le cheval, nous rossons le cocher, et j'en suis
+quitte pour un verre de vin rpandu tout entier dans la poche de ma
+blouse.</p>
+
+<p>Enfin, nous rentrons dans le ravin, non pas perpendiculairement, comme
+nous en tions menacs, mais par un joli chemin couvert de fleurs
+sauvages, toutes brillantes de pluie, et bord d'un ruisseau qui devient
+torrent et grossit de minute en minute. La pluie fouette les sapins
+chevels; des nuages courent sur les flancs de la gorge; le brouillard
+enveloppe les cimes; et par mille angles du sentier qui serpente au sein
+des noires forts, nous pntrons dans une rgion vraiment sublime de
+tristesse.</p>
+
+<p>Pas une figure humaine, pas un toit de chalet. Deux remparts pic,
+couverts d'arbres vivaces qui semblant crotre sur la tte les uns des
+autres, nous pressent, nous treignent, et semblent, par leurs dtours
+multiplis, nous pousser et nous enfermer dans d'inextricables
+solitudes.</p>
+
+<p>J'ai vu beaucoup de sites plus grandioses, je n'en ai gure vu de plus
+austres. Les plus belles veines des Alpes, des Pyrnes et des Apennins
+ne produisent pas une vgtation plus robuste et plus imposante; nulle
+part je n'ai vu d'aussi belles forts de sapins gigantesques, lancs,
+fiers, touffus, et par leur nombre et par leur situation escarpe,
+semblant<a name="page_287" id="page_287"></a> braver la destruction et renatre sous les coups de la foudre
+et de la cogne.</p>
+
+<p>A Mriat, les restes de la Chartreuse consistent en quelques belles
+arcades charges de plantes paritaires et demi ensevelies dans les
+boulements de la montagne que le gazon a recouverts; le portail est
+encore debout et conserve son air monastique. Le torrent se prcipite
+avec fracas derrire la Chartreuse, roule ct et se laisse tomber sur
+l'angle d'un btiment dtach qu'il achve de dgrader, et qu'il semble
+prt emporter tout fait dans un jour d'orage. Quel tait l'emploi de
+ce btiment au temps des moines? Je me suis imagin que c'tait le lieu
+pnitentiaire, et que la cataracte devait rouler sur la vote d'un
+cachot humide et plein de terreur. A moi permis: il n'y a l pour
+cicerone que deux gants silencieux et farouches, le garde-forestier et
+sa fille, participant l'un et l'autre de la nature des sapins du pays,
+fiers comme des hidalgos ruins, dclarant qu'ils ne sont ni aubergistes
+ni cabaretiers, et nonobstant vendant aux rares curieux qui vont les
+visiter tout ce qu'on peut trouver dans un cabaret pour de l'argent.</p>
+
+<p>Ce site m'a paru, au milieu de la pluie, mlancolique, froid, et
+admirablement choisi pour une vie ternellement uniforme et pour des
+hommes vous au culte de l'ide unique et absolue. Point de
+perspectives, point de contrastes; des pentes de gazon d'un vert gal et
+magnifique, des profondeurs de forts sans issue, sans la moindre
+chappe pour le regard et la pense; partout des sapins, des prairies
+troites et des forts coupes par l'invincible rempart de la montagne,
+par les ternels brouillards..... Je dis ternels, quoique je n'aie
+pass l qu'une heure. S'ils ne le sont pas, s'il y a jamais un beau
+soleil sur la Chartreuse de Mriat, si le torrent roule quelquefois
+limpide et calme, si la tristesse y soulve un instant ses sombres
+voiles, et si un pareil site s'avise de vouloir sourire, je le dclare
+<i>poncif</i>, comme on dit dans les ateliers de peinture, c'est--dire<a name="page_288" id="page_288"></a>
+pleutre, manqu, ct du beau. Je le dshrite de ma sympathie, je lui
+retire mon souvenir, et je tiens pour piciers et malappris tous les
+voyageurs qui s'y rendront par un beau temps.</p>
+
+<p>Je me suis mouill jusqu'aux os, ce qui m'a parfaitement guri
+hom&oelig;opathiquement d'un rhume obstin; c'est--dire que j'ai chang
+une toux supportable contre une grosse fivre qui m'a forc de passer la
+nuit dans une auberge de village, presque la porte de Genve.</p>
+
+<p>Mais j'ai salu le Mont-Blanc de ma fentre mon rveil, et j'ai vu
+sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, tendu comme un immense tapis
+bigarr au pied de la Savoie, forteresse neigeuse leve l'horizon.</p>
+
+<p class="r">Genve.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, o descendez-vous?</p>
+
+<p>C'est le postillon qui parle.&mdash;Rponse:</p>
+
+<p>&mdash;Chez M. Listz.</p>
+
+<p>&mdash;O loge-t-il, ce monsieur-l?</p>
+
+<p>&mdash;<i>J'allais prcisment vous adresser la mme question.</i></p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il fait? Quel est son tat?</p>
+
+<p>&mdash;Artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Vtrinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu es malade, animal?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire
+chez lui.</p>
+
+<p>On nous fait gravir une rue pic, et l'htesse de la maison indique
+nous dclare que Listz est en Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Voil une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un
+musicien du thtre; il faut aller le demander au rgisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? dit le lgitimiste. Et il va trouver le rgisseur.
+Celui-ci dclare que Listz est Paris.&mdash;Sans doute,<a name="page_289" id="page_289"></a> lui fais-je avec
+colre, il est all s'engager comme flageolet dans l'orchestre Musard,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? dit le rgisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles
+qui prennent des leons de musique connaissent M. Listz.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envie d'aller parler celle qui sort maintenant avec un cahier
+sous le bras, dit mon compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi non? d'autant plus qu'elle est jolie.</p>
+
+<p>Le lgitimiste fait trois saluts la franaise, et demande l'adresse de
+Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit,
+baisse les yeux, et avec un soupir touff rpond que M. Listz est en
+Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit au diable! Je vais dormir dans la premire auberge venue;
+qu'il me cherche son tour.</p>
+
+<p>A l'auberge, on m'apporte bientt une lettre de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Nous t'avons attendu, tu n'es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous!
+nous sommes partis.</p>
+
+<p class="r">A<small>RABELLA.</small></p>
+
+<p><i>P.S.</i> Vois le major, et viens avec lui nous trouver.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que le major?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe? dit mon ami le lgitimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait! Garon, allez chercher le major.</p>
+
+<p>Le major arrive. Il a la figure de Mphistophls et la capote d'un
+douanier. Il me regarde des pieds la tte et me demande qui je suis.</p>
+
+<p>&mdash;Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d'Arabella.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! je cours chercher un passe-port.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est-il fou?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; demain nous partons pour le Mont-Blanc.</p>
+
+<p>Nous voici Chamounix; la pluie tombe, et la nuit s'paissit.<a name="page_290" id="page_290"></a> Je
+descends au hasard l'<i>Union</i>, que les gens du pays prononcent
+<i>Oignon</i>, et cette fois je me garde bien de demander l'artiste europen
+par son nom. Je me conforme aux notions du peuple clair que j'ai
+l'honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage:
+Blouse trique, chevelure longue et dsordonne, chapeau d'corce
+dfonc, cravate roule en corde, momentanment boiteux, et fredonnant
+habituellement le <i>Dies ir</i> d'un air agrable.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur, rpond l'aubergiste, ils viennent d'arriver;
+la dame est bien fatigue, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez
+l'escalier, ils sont au n 13.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me prcipite dans le
+n 13, dtermin me jeter au cou du premier Anglais spleentique qui
+me tombera sous la main. J'tais crott de manire ce que ce ft l
+une charmante plaisanterie de commis voyageur.</p>
+
+<p>Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que
+l'aubergiste appelle la <i>jeune fille</i>. C'est Puzzi califourchon sur le
+sac de nuit, et si chang, si grandi, la tte charge de si longs
+cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si fminine, que, ma foi!
+je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui te mon
+chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi o est Lara?</p>
+
+<p>Du fond d'une capote anglaise sort, ce mot, la tte blonde d'Arabella;
+tandis que je m'lance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un
+cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements,
+tandis que la fille d'auberge, stupfaite de voir un garon si crott,
+et que jusque-l elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi
+belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va rpandre dans
+la maison que le n 13 est envahi par une troupe de gens mystrieux,
+indfinissables, chevelus comme des sauvages, et o il n'est pas
+possible de reconnatre les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec
+les matres.&mdash;<a name="page_291" id="page_291"></a>Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de
+mpris, et nous voil stigmatiss, montrs au doigt, pris en horreur.
+Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent
+leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux poux se
+concertent pour nous demander pendant le souper une petite
+reprsentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte
+raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus
+scientifique que j'aie faite dans ma vie.</p>
+
+<p>Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que
+j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent,
+aussi peu accessibles l'atmosphre des rgions qu'ils traversent que
+la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement
+grce aux mille prcautions dont ils s'environnent, qu'ils sont
+redevables de leur ternelle impassibilit. Ce n'est pas parce qu'ils
+ont trois paires de <i>breeches</i> les unes sur les autres qu'ils arrivent
+parfaitement secs et propres malgr la pluie et la fange; ce n'est pas
+non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide
+et mtallique brave l'humidit; ce n'est pas parce qu'ils marchent
+chargs chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en
+faudrait pour adoniser tout un rgiment de conscrits bas-bretons, qu'ils
+ont toujours la barbe frache et les ongles irrprochables. C'est parce
+que l'air extrieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils
+marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une
+cloche de cristal paisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils
+regardent en piti les cavaliers que le vent dfrise et les pitons dont
+la neige endommage la chaussure. Je me suis demand, en regardant
+attentivement le crne, la physionomie et l'attitude des cinquante
+Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque
+table d'hte de la Suisse, quel pouvait tre le but de tant de
+plerinages lointains, prilleux et difficiles, et je crois avoir<a name="page_292" id="page_292"></a> fini
+par le dcouvrir, grce au major, que j'ai consult assidment sur cette
+matire. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de russir
+traverser les rgions les plus leves et les plus orageuses sans avoir
+un cheveu drang son chignon.&mdash;Pour un Anglais, c'est de rentrer dans
+sa patrie aprs avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni
+trou ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les
+auberges aprs leurs pnibles excursions, hommes et femmes se mettent
+sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute
+l'impermabilit majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas
+leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que
+l'occasion du porte-manteau, le vhicule de l'habillement. Je ne serais
+pas tonn de voir paratre Londres des relations de voyage ainsi
+intitules: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.&mdash;Souvenirs
+de l'Helvtie par un collet d'habit.&mdash;Expdition autour du monde, par un
+manteau de caoutchouc.&mdash;Les Italiens tombent dans le dfaut contraire.
+Habitus un climat gal et suave, ils mprisent les plus simples
+prcautions, et les variations de la temprature les saisissent si
+vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitt pris de nostalgie; ils
+les parcourent avec un ddain superbe, et, portant le regret de leur
+belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut tout ce
+qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme
+une proprit, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si
+quelque chose pouvait ter l'envie de passer les Alpes, ce serait
+l'espce de crie qu'il faut subir propos de toutes les villes et de
+tous les villages dont les noms seuls font battre le c&oelig;ur et enfler
+la voix d'un Italien aussitt qu'il les prononce.</p>
+
+<p>Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les
+Allemands, excellents pitons, fumeurs intrpides et tous un peu
+musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent
+de tous les ennuis de<a name="page_293" id="page_293"></a> l'auberge avec le cigare, le flageolet ou
+l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de
+la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent
+inaperus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur
+oisivet.</p>
+
+<p>Quant nous autres Franais, il faut bien avouer que nous savons
+voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dvore,
+l'admiration nous transporte: nos facults sont vives et saisissantes;
+mais le dgot nous abat au moindre chec. Quoique notre <i>home</i> soit
+gnralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous
+poursuit jusqu'aux extrmits de la terre, nous rend revches et
+malhabiles supporter les privations et les fatigues, et nous inspire
+les plus purils et les plus inutiles regrets. Imprvoyants comme les
+Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les
+inconvnients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous
+sommes la guerre, ardents au dbut, dmoraliss la dbandade.
+Quiconque voit le dpart d'une caravane franaise dans les chemins
+escarps de la Suisse peut bien rire de cette joie imptueuse, de ces
+courses folles sur les ravins, de cette hte factieuse, de toute cette
+peine perdue, de toute cette force prodigue l'avance sur les marges
+de la route, et de cette vaine attention donne avec enthousiasme aux
+premiers objets venus. Celui-l peut tre bien certain qu'au bout d'une
+heure la caravane aura puis tous les moyens possibles de se lasser au
+physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera disperse,
+triste, harasse, se tranant avec peine jusqu'au gte, et n'ayant donn
+aux vritables sujets d'admiration qu'un coup d'&oelig;il distrait et
+fatigu.</p>
+
+<p>Or, tout ceci n'est peut-tre pas aussi inutile noter qu'il te semble.
+Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrg de la vie de l'homme. La
+manire de voyager est donc le criterium auquel on peut connatre les
+nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de
+la vie.<a name="page_294" id="page_294"></a></p>
+
+<p>Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien mes dpens
+je l'ai acquise! Je ne souhaite personne d'y arriver au mme prix, et
+j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'ides faites
+et d'habitudes volontaires.</p>
+
+<p>Si je sais voyager sans ennui et sans dgot, je ne me pique pas de
+marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans tre mouill. Il n'est
+au pouvoir d'aucun Franais de se procurer la quantit ncessaire de
+fluide britannique pour chapper entirement toutes les intempries de
+l'air. Mes amis sont dans le mme cas, de sorte que tout le long du
+chemin notre toilette a t un sujet de scandale et de mpris pour les
+touristes pneumatiques. Mais quel ddommagement on trouve se jeter
+terre pour se reposer sur la premire mousse venue, s'enfumer dans le
+chalet, traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins
+difficiles, poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux
+ailes blanches ocelles de pourpre, courir le long des buissons aprs
+la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la
+terre! le tout sauf paratre, le soir, devant les Anglais, hl,
+crpu, poudreux, fangeux ou dchir, sauf tre pris pour un
+saltimbanque!</p>
+
+<p>Au reste, nous fmes un peu rhabilits Chamounix par l'apparition du
+major fdral en uniforme, et par l'arrive du lgitisme. Leurs
+excellentes manires et la dignit gracieuse d'Arabella rtablirent le
+silence, sinon la scurit, autour de nous. Je crois bien nonobstant que
+les couverts d'argent furent compts trois fois ce soir-l; et, pour ma
+part, j'entendis mistress *** et milady ***, mes voisines, deux jeunes
+douairires de cinquante soixante ans, barricader leur porte comme si
+elles eussent craint une invasion de Cosaques.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensez-vous pas, dit le major, qu'un pays, tout entier converti en
+htellerie pour toutes les nations, ne peut garder aucun caractre de
+nationalit?<a name="page_295" id="page_295"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais ne peut-on adresser le mme reproche votre Suisse? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Hlas! qui vous en empche? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fire, dit Franz, et
+qui, tandis que plusieurs milliers d'Anglais y talent leur oisivet,
+chasse les rfugis de son territoire! cette rpublique qui s'unit aux
+monarchies pour traquer comme des btes fauves les martyrs de la cause
+rpublicaine!...</p>
+
+<p>Un roulement de tambour nous interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce bruit belliqueux? dit Arabella.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la gele qui commence, et le tambour qui l'annona aux habitants
+de la valle, afin qu'ils allument des feux auprs des pommes de terre.</p>
+
+<p>La pomme de terre est l'unique richesse de cette partie de la Savoie.
+Les paysans pensent qu'en tablissant une couche de fume sur la rgion
+moyenne des montagnes, ils interceptent l'air des rgions suprieures et
+prservent de son atteinte le fond des gorges. J'ignore s'ils font bien.
+Si je voyageais aux frais d'un gouvernement, d'une socit savante ou
+seulement d'un journal, j'apprendrais cela, et bien d'autres choses
+encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de
+ceux qui en parlent et en dcident. Ce que je sais, c'est que cette
+ligne de feux, tablie comme des signaux tout le long du ravin,
+m'offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils peraient
+de taches rouges et de colonnes de fume noire le rideau de vapeur
+d'argent o la valle tait entirement plonge et perdue. Au-dessus des
+feux, au-dessus de la fume et de la brume, la chane du Mont-Blanc
+montrait une de ses dernires ceintures granitiques, noire comme l'encre
+et couronne de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient
+nager dans le vide. Sur quelques cimes que le vent avait balayes,
+apparaissaient, dans un firmament pur et froid, de larges toiles. Ces
+pics de montagnes, levant dans l'ther un horizon noir et resserr,
+faisaient paratre les astres<a name="page_296" id="page_296"></a> tincelants. L'&oelig;il sanglant du
+Taureau, le farouche Aldbaran, s'levait au-dessus d'une sombre
+aiguille, qui semblait le soupirail du volcan d'o cette infernale
+tincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, toile bleutre, pure
+et mlancolique, s'abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme
+de compassion et de misricorde tombe du ciel sur la pauvre valle,
+mais prte tre saisie en chemin par l'esprit perfide des glaciers.</p>
+
+<p>Ayant trouv ces deux mtaphores, dans un grand contentement de
+moi-mme, je fermai ma fentre. Mais en cherchant mon lit, dont j'avais
+perdu la position dans les tnbres, je me fis une bosse la tte
+contre l'angle du mur. C'est ce qui me dgota de faire des mtaphores
+tous les jours subsquents. Mes amis eurent l'obligeance de s'en
+dclarer singulirement privs.</p>
+
+<p>Ce que j'ai vu de plus beau Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te
+figurer l'aplomb et la fiert de cette beaut de huit ans, en libert
+dans les montagnes. Diane enfant devait tre ainsi, lorsque, inhabile
+encore poursuivre le sanglier dans l'horrible rymanthe, elle jouait
+avec de jeunes faons sur les croupes <i>amnes</i> de l'Hybla. La fracheur
+de Solange brave le hle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse
+nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immacule.
+Sa longue chevelure blonde flotte en boucles lgres jusqu' ses reins
+vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forc des
+mules, ni la course <i>au clocher</i> sur les pentes rapides et glissantes,
+ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures
+entires. Toujours grave et intrpide, sa joue se colore d'orgueil et de
+dpit quand on cherche aider sa marche. Robuste comme un cdre des
+montagnes et frache comme une fleur des valles, elle semble deviner,
+quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt
+de Dieu l'a touche au front, et qu'elle est destine dominer un jour,
+par la force morale, ceux dont la force physique<a name="page_297" id="page_297"></a> la protge maintenant.
+Au glacier des Bossons, elle m'a dit: Sois tranquille, mon George;
+quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc.</p>
+
+<p>Son frre, quoique plus g de cinq ans, est moins vigoureux et moins
+tmraire. Tendre et doux, il reconnat et rvre instinctivement la
+supriorit de sa s&oelig;ur; mais il sait bien aussi que la bont est un
+trsor. <i>Elle</i> te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai
+heureux.</p>
+
+<p>ternel souci, ternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, pres
+aux moindres jouissances, habiles se les procurer, soit par
+l'obsession, soit par l'opinitret; gostes avec candeur,
+instinctivement pntrs de leur trop lgitime indpendance, les enfants
+sont nos matres, quelque fermet que nous feignions vis--vis d'eux.
+Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent,
+malgr leur bont naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manire de
+les plier la forme sociale avant que la socit leur fasse sentir ses
+angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne
+raison on peut donner un esprit sortant de la main de Dieu et
+jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre tant d'inutiles et
+folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un
+charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas
+comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prtendue
+ncessit de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen;
+l'autorit: et je l'emploie quand il faut, c'est--dire fort rarement;
+c'est ce que je ne conseille personne d'essayer s'il n'a les moyens de
+se faire aimer autant que craindre.</p>
+
+<p>J'aime beaucoup les systmes, le cas d'application except. J'aime la
+foi saint-simonienne, j'estime fort le systme de Fourier; je rvre
+ceux qui, dans ce sicle maudit, n'ont subi aucun entranement vicieux,
+et qui se retirent dans une vie de mditation et de recherche pour rver
+le salut de l'humanit. Mais je crois qu'avec la moindre vertu<a name="page_298" id="page_298"></a> mise en
+action, et soutenue par une certaine nergie, on en ferait plus qu'avec
+toute la sagesse des nations dlaye dans les livres. Cela me vient, non
+ propos de l'ducation de mes enfants, mais propos de celle du genre
+humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant
+les prcipices de la Tte-Noire. Et moi, pied, tirant par la bride le
+mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort
+difficiles, je babillais tort et travers. On me faisait la guerre
+parce que je n'avais pas voulu mordre la philosophie durant notre
+sjour Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science,
+Arabella pntre tout d'un coup d'&oelig;il rapide et clair. Moi, je suis
+paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage.
+Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de
+leur doigt tout l'argot de la mtaphysique allemande. Je me dfendis
+comme un diable, et je crois que nous ne nous entendmes ni les uns ni
+les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me
+juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvret
+de ma cervelle. Je n'tais pas bien press, comme tu peux croire, de lui
+laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrnologiques dont
+m'a dou la nature. Je n'aime parler de moi qu'avec ceux que j'aime,
+et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-tre mme
+cause de cela prcisment), je me sentais une secrte mfiance contre
+lui.</p>
+
+<p>J'avais grand tort, assurment. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il
+tait bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid
+et si bouffi, est plus potique que le mien: je m'en suis aperu ma
+grande honte et mon grand plaisir.</p>
+
+<p>Tant il y a, que, le jugeant un peu pdant, je fis le grossier et le
+railleur avec lui pendant toute cette journe. J'attaquai, par esprit de
+contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une
+guerre de Vandale sa mtaphysique.<a name="page_299" id="page_299"></a> Il me crut plus bte que je
+n'tais, et j'eus lieu de m'en rjouir; car il commena de ce moment
+me prendre en amiti et ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son
+microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait.
+Il vit que j'tais un assez bon garon, pas du tout <i>fort</i>, et plus
+rapproch de la nature du hanneton que de celle du diable.</p>
+
+<p>Au fond, s'il avait raison contre moi beaucoup d'gards, je soutiens
+que je n'avais pas tort dans ce que je voulais prouver. Mon erreur ne
+consistait qu' vouloir combattre en lui des systmes que je lui
+supposais fort gratuitement; et, pour repousser un talage de fausse et
+froide science que je lui attribuais injustement, je faisais le procs
+toute science, toute mthode, toute thorie. Je crois, Dieu me le
+pardonne! que j'aurais mdit de mon Jean-Jacques lui-mme s'il et pris
+son parti. Mais il me fit le plaisir de n'y point songer, et moi,
+m'enfonant jusqu'au cou dans la sauvagerie de mon matre bien-aim, je
+dclamai (un peu moins loquemment que lui) contre l'abus de la science
+et les absurdits de la philosophie creuse. Voil o j'avais raison: je
+hais cette science profonde, ardue, inextricable, barbare, o l'esprit
+se noie, o le c&oelig;ur se dessche; cette mtaphysique glace des
+Allemands, qui analyse l'me humaine, qui dissque les mystres de la
+Divinit en nous; sans songer veiller dans nos c&oelig;urs une pense
+gnreuse, sans y faire germer un sentiment vraiment religieux, vraiment
+humain. Je me rvoltai donc contre tous ces docteurs clectiques dont je
+croyais le major infatu. Je me cramponnai au fait, la logique claire,
+ la pratique ardente, aux principes rpublicains, la gnrosit du
+sang franais, la France, en un mot, que ce Genevois avait l'air de
+mpriser, son Allemagne mtaphysique la main. Pour exprimer tout cela,
+je dbitai mille sottises: le rus major m'y poussait en me traitant de
+jacobin; et moi, bouillant enfant de Paris que je suis, je ne voulus
+point renier mes pres, les fils de notre aeul Rousseau.<a name="page_300" id="page_300"></a> La dispute
+tait trop anime pour que je songeasse faire mes rserves. Il me
+semblait que c'et t lchet que de faire la part de nos garements,
+de notre ignorance et de nos excs de 93, en prsence d'un adversaire
+qui feignait d'en imputer la faute notre France philosophique du
+dix-huitime sicle; et, de parole en parole, je m'chauffai si bien que
+j'eusse t capable d'envoyer la guillotine le major, Puzzi, la poupe
+que ma fille portait en croupe, et jusqu'au mulet qu'elles chevauchaient
+de compagnie.</p>
+
+<p>Mais tout coup je m'aperus que le major, ennuy ou rvolt de ma
+mauvaise foi, ne m'coutait plus. Il avait la tte penche sur son
+livre, et, au milieu des plus belles scnes de la nature, il n'avait
+d'yeux et de pense que pour un trait de philosophie qu'il venait de
+tirer de sa poche. Je me permis de l'en railler.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, me dit-il; vous traversez la vie en regardant comment les
+objets sont colors, dcoups et arrangs en apparence; vous ne savez et
+vous ne dsirez savoir la cause de rien. Vous avez bien regard les
+montagnes depuis Chamounix jusqu'ici, n'est-ce pas? Vous avez compt les
+sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des
+dchiquetures de la chane, comme un dessinateur gographe trace de
+mmoire les sinuosits de la Sane sur un morceau de papier. Pendant ce
+temps-l, j'ai cherch le principe de l'univers.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez trouv, major? Faites-nous en part.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes un impertinent, dit-il. Je n'ai rien trouv du tout; mais
+j'ai pens au principe de l'univers, et c'est un sujet de rflexion qui
+vaut bien l'action de regarder en l'air sans penser rien.</p>
+
+<p>Et, donnant du talon sa mule, il nous laissa en arrire, toujours
+clignotant sur son livre, et rptant entre ses dents une phrase qu'il
+venait de lire, et qui, apparemment, ne lui semblait pas claire:
+<i>L'absolu est identique lui-mme.</i></p>
+
+<p>&mdash;Quand nous arriverons Martigny, osai-je dire, sur<a name="page_301" id="page_301"></a> les onze heures
+du soir, il aura peut-tre dcouvert vingt-trois mille manires
+d'interprter ces quatre mots. Je comprends qu'un ne peut tre de bonne
+humeur quand on a de pareilles contentions d'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort rciproquement de vous insulter, dit la sage Arabella.
+Tout homme est sage qui s'abandonne ses impressions sans s'occuper du
+<i>qu'en pensera-t-on?</i> Il y a quelque chose de plus stupide que
+l'indiffrence du vulgaire en prsence des beauts naturelles; c'est
+l'extase oblige, c'est l'infatigable exclamation. Si le major n'est
+point dans une disposition artistique ce matin, il montre beaucoup plus
+de sens et d'esprit en se jetant dans une proccupation absolue que s'il
+faisait de tristes efforts pour ranimer son enthousiasme refroidi.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, je ne sais pas de quel droit, reprit Franz, nous
+mpriserions son indiffrence pour le paysage; car nous n'avons encore
+fait que nous disputer depuis le dpart. Quant au docteur Puzzi, il
+attrape gravement des criquets le long des buissons, et ce n'est pas
+beaucoup plus potique.</p>
+
+<p>Vers le dclin du jour, nous nous trouvmes au plus haut du col des
+montagnes, et nous fmes assaillis par un vent glac qui nous soufflait
+le grsil au visage. Courbs sur nos mules, nous nous cachions le nez
+dans nos manteaux. Le major tait impassible et songeait son absolu.
+Dix minutes plus tard et un quart de lieue plus bas, nous rentrmes dans
+une rgion tempre, et les profondeurs du Valais s'ouvrirent sous nos
+pieds, couronnes de cimes violettes et traverses par le Rhne comme
+par une bande d'argent mat. La nuit vint avant que nous eussions
+travers, au pas de course, la zone de prairies qui conduit Martigny,
+par de beaux gazons coups de mille ruisseaux. Un trou notable mon
+soulier me fora de monter sur la mule du major, en croupe derrire lui
+et son absolu. Il ne me fit pas grce de la leon.<a name="page_302" id="page_302"></a></p>
+
+<p>&mdash;Les systmes ne sont pas tout fait aussi mprisables, dit-il, que
+veulent bien le faire croire les gens incapables de suivre pendant un
+quart d'heure le plus simple raisonnement, et de comprendre les plus
+claires thories. Ce sont d'excellentes habitudes d'esprit que celles
+qui amnent embrasser d'un coup d'&oelig;il toutes les combinaisons de la
+pense; et quand on est arriv saisir sans effort, et comparer sans
+trouble et sans vertige, toutes les donnes morales et philosophiques
+qui circulent dans le monde intelligent, je crois qu'on est au moins
+aussi capable de juger son sicle que lorsqu'on se croise les bras en
+disant: Tout ce qui est obscur est inintelligible, tout ce qui est
+difficile est irralisable.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! major; bas l'obscurantiste! s'crirent en ch&oelig;ur les
+assistants.</p>
+
+<p>Je n'tais pas content, d'autant plus que la mule avait le trot dur, et
+que l'infernal major accompagnait chaque phrase d'un coup d'peron qui
+m'imprimait de violentes secousses. J'avais grande envie de le pousser
+dans le premier foss venu et de continuer la route sans lui; mais je
+craignis qu'il ne se venget par quelque malice plus raffine; et comme
+j'ai le malheur d'tre fort lourd dans la plaisanterie, je me soumis
+mon sort en attendant une meilleure occasion. La bonne Arabella, me
+voyant mortifi, prit gnreusement ma dfense.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'aviez pas trouv dans la science autre chose que l'avantage
+et le plaisir de juger votre sicle, dit-elle au major, ce ne serait pas
+d'un grand profit pour nous autres. Ce n'est pas seulement
+d'intelligence que les hommes ont besoin, mais d'amour et d'activit.
+Voil sans doute ce que Piffol veut prouver depuis trois heures qu'il
+draisonne; et voil ce que le major fait semblant de ne pas comprendre,
+bien qu'il en soit pntr tout autant que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! m'criai-je avec humeur; il n'est pntr<a name="page_303" id="page_303"></a> que du contraire.
+Si le major est savant, que lui importent les souffrances et l'abjection
+du simple et de l'ignorant? Que le major sympathise avec des esprits
+d'une haute trempe, cela est heureux et agrable pour lui et pour eux;
+mais le monde n'en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n'en reoit
+aucun soulagement. Eh! trouvez donc un moyen d'appuyer votre science sur
+un texte limpide et laconique! et quand vous aurez fait un peuple avec
+cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez.
+Jusque-l vous n'tes que des brahmanes, vous cachez la vrit dans des
+puits, et vos plus anciens adeptes peuvent peine expliquer vos
+mystres, tant ils sont compliqus, tant le principe y est envelopp
+d'hiroglyphes! Faute de vouloir trancher dans le vif et de prsenter
+courageusement tout le pril et toute la souffrance d'une grande crise
+expiatoire, vous faites rire avec vos nigmes, et vous mritez
+plusieurs gards les reproches d'hypocrisie qu'on vous adresse. Voil
+pourquoi tout votre bagage scientifique n'enrichit personne; voil
+pourquoi nous ne savons rien, ou, quand nous nous mlons d'tudier et
+d'interprter, nous tombons dans une dplorable confusion.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, n'en doutez pas, reprit Franz, l'avenir du monde est
+dans tout. Les divers lments de rnovation se constitueront un jour et
+formeront une noble unit. Oh! non, tant de belles &oelig;uvres parses ne
+retomberont pas dans la nuit; tant de nobles aspirations, tant de
+gnreux soupirs ne seront pas touffs par l'implacable indiffrence du
+destin. Qu'importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des
+champions de la vrit? Ils combattent aujourd'hui pars, et malades,
+malgr eux, du dsordre et de l'intolrante vanit du sicle. Ils ne
+peuvent s'lever au-dessus de cette atmosphre empoisonne. Perdus dans
+une affreuse mle, ils se mconnaissent, se fuient et se blessent les
+uns les autres, au lieu de se presser sous la mme bannire et de plier
+le genou devant les plus robustes et les plus purs<a name="page_304" id="page_304"></a> d'entre eux. Ils
+prodiguent leur force des engagements partiels, de frivoles
+escarmouches. Il faut que cette gnration haletante passe et s'efface
+comme un torrent d'hiver. Il faut qu'elle emporte nos lamentations
+prophtiques, nos protestations et nos pleurs. Aprs elle, de nouveaux
+combattants mieux disciplins, instruits par nos revers, ramasseront nos
+armes parses sur le champ de bataille, et dcouvriront la vertu magique
+des flches d'Hercule.</p>
+
+<p>&mdash;Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t'entende! m'criai-je
+en sautant bas du mulet; tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un
+musicien.</p>
+
+<p>Le major sourit dans sa barbe en nous regardant d'un &oelig;il paternel.
+Son c&oelig;ur sympathisait avec notre lan vers l'avenir, et il commenait
+ me sembler moins infernal qu'il ne m'avait pass par la tte de le
+supposer.</p>
+
+<p>Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de
+l'htel de la Grand'Maison Martigny.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une raison pour faire la grimace, lui dit
+brle-pourpoint Franz, qui tait tout moustill et tout guerroyant.</p>
+
+<p>Elle faillit lui jeter son flambeau la tte. Ursule se prit
+pleurer.&mdash;Qu'as-tu? lui dis-je.&mdash;Hlas! dit-elle, je savais bien que
+vous me mneriez au bout du monde; nous voici la Martinique. Il faudra
+passer la mer pour retourner chez nous; on me l'avait bien dit que vous
+ne vous arrteriez pas en Suisse!&mdash;Ma chre, lui dis-je, rassure-toi et
+enorgueillis-toi. D'abord, tu es Martigny, en Suisse, et non la
+Martinique. Ensuite, tu sais la gographie absolument comme Shakspeare.</p>
+
+<p>Cette dernire explication parut la flatter. Franz donna l'ordre aux
+domestiques de rveiller la caravane six heures du matin. Nous nous
+jetmes dans nos lits, extnus de fatigue. J'avais fait pied presque
+tout le chemin, c'est--dire huit lieues. Le major l'avait fort bien
+remarqu, et il me gardait un plat de son mtier. Il s'enferma avec son<a name="page_305" id="page_305"></a>
+trait de l'absolu et Puzzi, qu'il rossa pour l'empcher de ronfler, et
+il chercha toute la nuit le vritable sens de cette terrible
+phrase:&mdash;L'absolu est identique lui-mme.</p>
+
+<p>N'en ayant point trouv qui le satisfit pleinement, son humeur satanique
+s'exaspra, et quatre heures du matin il vint faire un vacarme
+pouvantable ma porte. Je m'veille, je m'habille en toute hte, je
+refais mes paquets et je parcours toute la maison, affair, me frottant
+les yeux, luttant contre la fatigue et craignant d'tre en retard. Un
+profond silence rgnait partout: j'en tais croire que la caravane
+tait partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparat en
+billant sur le seuil de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mouche vous pique? dit-il avec un sourire froce, et d'o vient
+que vous tes si matinal? Votre humeur est vraiment fcheuse en voyage.
+Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure dormir.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Damn</i> major!... m'criai-je avec fureur.</p>
+
+<p>Le nom lui en est rest, et il est bien plus expressif qu'il n'est
+permis ma plume de le tracer. C'est le synonyme d'oint; et, comme la
+langue est minemment logique, c'est une pithte de sublimit quand on
+la place aprs le substantif.</p>
+
+<p class="r">Fribourg.<br />
+</p>
+
+<p>Nous entrmes dans l'glise de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel
+orgue qui ait t fait jusqu'ici. Arabella, habitue aux sublimes
+ralisations, me immense, insatiable, imprieuse envers Dieu et les
+hommes, s'assit firement sur le bord de la balustrade, et, promenant
+sur la nef infrieure son regard mlancoliquement contemplateur,
+attendit, et attendit en vain, ces voix clestes qui vibrent dans son
+sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains
+mortelles ne peut faire rsonner son oreille. Ses grands cheveux
+blonds, drouls par la pluie, tombaient sur<a name="page_306" id="page_306"></a> sa main blanche; et son
+&oelig;il, o l'azur des cieux rflchit sa plus belle nuance, interrogeait
+la puissance de la crature dans chaque son man du vaste instrument.
+Ce n'est pas ce que j'attendais, me dit-elle d'un air simple et sans
+songer l'ambition de sa parole.&mdash;Exigeante! lui dis-je, tu n'as pas
+trouv le glacier assez blanc l'autre jour sur la montagne! Ses grandes
+crtes qui semblaient tailles dans les flancs de Paros, ses dents
+aigus au pied desquelles nous tions comme des nains, ne t'ont pas
+sembl dignes de ton regard superbe. La voix des torrents est, selon
+toi, sourde et monotone, la hauteur des sapins ne t'tonne pas plus que
+celle des joncs du rivage. Tu mesures le ciel et la terre. Tu demandes
+les palmiers de l'Arabie-Heureuse sur la croupe du Mont-Blanc, et les
+crocodiles du Nil dans l'cume du Reichenbach. Tu voudrais voir voguer
+les flottes de Cloptre sur les ondes immobiles de la Mer de glace. De
+quelle toile nous es-tu donc venue, toi qui mprises le monde que nous
+habitons? Tu veux maintenant que ce vieillard refrogn qui te regarde
+avec stupeur ait trouv sous sa perruque un peu plus que la puissance de
+Dieu pour te satisfaire!</p>
+
+<p>En effet, Mooser, le vieux luthier, le crateur du grand instrument,
+aussi mystrieux, aussi triste, aussi maussade que l'homme au chien noir
+et aux macarons d'Hoffmann, tait debout l'autre extrmit de la
+galerie et nous regardait tour tour d'un air sombre et mfiant. Homme
+spcial s'il en fut, Helvtien inbranlable, il semblait ne pas goter
+le moins du monde le chant simple et sublime que notre grand artiste
+essayait sur l'orgue. A vrai dire, celui-ci ne tirait pas tout le parti
+possible de la machine. Il cherchait platement les sons les plus purs et
+ne nous rgalait pas du plus petit coup de tonnerre. Aussi l'organiste
+de la cathdrale, gros jeune homme la joue vermeille, confrre
+familier et quasi-protecteur de notre ami, le poussait doucement
+chaque instant, et, prenant sans faon sa place, essayait,<a name="page_307" id="page_307"></a> force de
+bras, de nous faire comprendre la puissance vraiment grande, je le
+confesse, du charlatanisme musical. Il fit tant des pieds et des mains,
+et du coude, et du poignet, et, je crois, des genoux (le tout de l'air
+le plus flegmatique et le plus bnvole), que nous emes un orage
+complet, pluie, vent, grle, cris lointains, chiens en dtresse, prire
+du voyageur, dsastre dans le chalet, piaulement d'enfants pouvants,
+clochettes de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des
+sapins, <i>finale</i>, dvastation des pommes de terre.</p>
+
+<p>Quant moi, naf paysan, artiste on plutt artisan grossier,
+enthousiasm de ce vacarme harmonieux, et retrouvant dans cette peinture
+ gros effets les scnes rustiques de ma vie, je m'approchai du mastro
+fribourgeois, et je m'criai avec effusion:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, cela est magnifique: je vous supplie de me faire encore
+entendre ce coup de tonnerre; mais je crois qu'on vous asseyant
+brusquement sur le clavier vous produiriez un effet plus complet encore.</p>
+
+<p>Le mastro me regarda avec tonnement; il n'entendait pas un mot de
+franais, et, mon grand dplaisir, mes amis ne voulurent jamais lui
+traduire ma requte en allemand, sous prtexte qu'elle tait
+inconvenante. Il me fallut donc renoncer une fois de plus dans ma vie a
+complter mon motion.</p>
+
+<p>Cependant le vieux Mooser tait rest impassible pendant l'orage. Plant
+dans son coin comme une statue roide et anguleuse du moyen ge, c'est
+peine si, au plus fort de la tempte, un imperceptible sourire de
+satisfaction avait effleur ses lvres. Il est vrai que, l'exception
+de moi, toute la famille avait t brutalement insensible la pluie, au
+tonnerre, la clochette, aux vaches perdues, etc. Je croyais mme que
+cette inapprciation de la force pulmonaire de son instrument l'avait
+profondment bless; mais le syndic vint nous apprendre la cause de sa
+proccupation.<a name="page_308" id="page_308"></a> Mooser n'est pas content de son &oelig;uvre, et il a grand
+tort, je le jure; car, s'il n'a pas encore atteint la perfection, il a
+fait du moins ce qui existe de plus parfait en son genre. Mais, comme
+toutes les grandes spcialits, le brave homme a son grain de folie.
+L'orage est, ce qu'il parat, son idal. Dada sublime et digne du
+cerveau d'Ossian! mais difficile dompter, et s'chappant toujours par
+quelque endroit au moment o le patient artiste croit l'avoir brid.
+Voyez un peu! les bruits de l'air sous toutes leurs formes auditives
+sont entrs dans les jeux d'orgue, comme ole et sa nombreuse ligne
+dans les outres d'Ulysse; mais l'clair seul, l'clair rebelle, l'clair
+irralisable, l'clair qui n'est ni un son ni un bruit, et que Mooser
+veut pourtant exprimer par un son ou par un bruit quelconque, manque
+l'orage de Mooser. Voil donc un homme qui mourra sans avoir triomph de
+l'impossible, et qui ne jouira point de sa gloire, faute d'un clair en
+musique. Il me semble, Arabella, que vous eussiez d le plaindre au lieu
+de vous en moquer; la folie de ce bonhomme a bien quelque rapport avec
+la maladie sacre qui vous ronge.</p>
+
+<p>Aprs nous avoir exprim le rve de Mooser trs-gravement et sans aucune
+espce de doute sur sa ralisation (car il essaya lui-mme de nous faire
+entendre par une espce de sifflement le bruit de la <i>lumire</i>), le
+syndic nous promena dans les flancs de l'immense machine. Toutes ces
+voix humaines, tous ces ouragans, tout cet orchestre de musiciens
+imaginaires enferms dans des tuis de fer-blanc, nous rappelrent les
+gnies des contes arabes, condamns par des puissances suprieures
+gronder et gmir dans des coffrets de mtal scells.</p>
+
+<p>On nous avait dit que Mooser tait appel Paris pour faire l'orgue de
+la Madeleine; mais le syndic nous apprit qu'il n'en tait plus question.
+Sans doute le gouvernement franais, moins magnifique qu'un canton de la
+Suisse, aura recul devant la ncessit de payer honorablement un
+travail<a name="page_309" id="page_309"></a> de premier ordre. Il est cependant certain que Mooser est seul
+capable de remplir des grandes clameurs de la prire en musique le large
+vaisseau de la Madeleine, et que l seulement il pourrait dployer
+toutes les ressources de sa science. Ainsi le monument et l'ouvrier
+s'appellent l'un l'autre.</p>
+
+<p>Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier,
+et nous fit entendre un fragment du <i>Dies ir</i> de Mozart, que nous
+comprmes la supriorit de l'orgue de Fribourg sur tout ce que nous
+connaissions en ce genre. La veille, dj, nous avions entendu celui de
+la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous
+avions t charms de la qualit des sons; mais le perfectionnement est
+remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine,
+qui, perant travers la basse, produisirent sur nos enfants une
+illusion complte. Il y aurait eu de beaux contes leur faire sur ce
+ch&oelig;ur de vierges invisibles; mais nous tions tous absorbs par les
+notes austres du <i>Dies ir</i>. Jamais le profil florentin de Franz ne
+s'tait dessin plus ple et plus pur, dans une nue plus sombre de
+terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une
+combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont
+chaque note se traduisait mon imagination par les rudes paroles de
+l'hymne funbre:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Quantus tremor est futurus</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Quando judex est venturus, etc.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le gnie du matre, aux
+notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n'et t de
+mon oreille ces syllabes terribles, <i>quantus tremor</i>...</p>
+
+<p>Tout coup, au lieu de m'abattre, cette menace de jugement m'apparut
+comme une promesse, et acclra d'une joie inconnue les battements de
+mon c&oelig;ur. Une confiance, une srnit infinie me disait que la
+justice ternelle ne me briserait<a name="page_310" id="page_310"></a> pas; qu'avec le flot des opprims je
+passerais oubli, pardonn peut-tre, sous la grande herse du jugement
+dernier; que les puissants du sicle et les grands de la terre y
+seraient seuls broys aux yeux des victimes innombrables de leur
+prtendu droit. La loi du talion, rserve Dieu seul par les aptres
+de la misricorde chrtienne, et clbre par un chant si grave et si
+large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance cleste
+quand je me souvins qu'il s'agissait de chtier des crimes tels que
+l'avilissement et la servitude de la race humaine. Oh! oui, me
+disais-je, tandis que l'ire divine grondait sur ma tte en notes
+foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n'auront pas craint
+Dieu et qui l'auront outrag dans le plus noble ouvrage de ses mains!
+pour ceux qui auront viol le sanctuaire des consciences, pour ceux qui
+auront charg de fers les mains de leurs frres, pour ceux qui auront
+paissi sur leurs yeux les tnbres de l'ignorance! pour ceux qui auront
+proclam que l'esclavage des peuples est d'institution divine, et qu'un
+ange apporta du ciel le poison qui frappe de dmence ou d'ineptie le
+front des monarques; pour ceux qui trafiquent du peuple et qui vendent
+sa chair au dragon de l'Apocalypse; pour tous ceux-l il y aura de la
+crainte, il y aura de l'pouvante!</p>
+
+<p>J'tais dans un de ces accs de vie que nous communique une belle
+musique ou un vin gnreux, dans une de ces excitations intrieures o
+l'me longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre
+les glaces de l'hiver, lorsqu'en me retournant vers Arabella je vis sur
+sa figure une expression cleste d'attendrissement et de pit; sans
+doute elle avait t remue par des notes plus sympathiques sa nature.
+Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les
+ouvrages de l'art, fait vibrer en nous des cordes secrtes et rvle les
+mystrieux rapports de chaque individu avec le monde extrieur. L o
+j'avais rv la vengeance du Dieu des armes, elle avait baiss
+doucement<a name="page_311" id="page_311"></a> la tte, sentant bien que l'ange de la colre passerait sur
+elle sans la frapper, et elle s'tait passionne pour une phrase plus
+suave et plus touchante, peut-tre pour quelque chose comme le</p>
+
+<p class="c">Recordare, Jesu pie....</p>
+
+<p>Pendant ce temps, des nues passaient et la pluie fouettait les vitraux;
+puis le soleil reparaissait ple et oblique pour tre teint peu de
+minutes aprs par une nouvelle averse. Grce a ces effets inattendus de
+la lumire, la blanche et proprette cathdrale de Fribourg paraissait
+encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en
+costume de thtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des
+brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s'apprter danser
+encore une fois devant l'arche. Et cependant l'instrument tonnait comme
+la voix du Dieu fort, et l'inspiration du musicien faisait planer tout
+l'enfer et tout le purgatoire de Dante sous ces votes troites
+nervures peintes en rose et en gris de perle.</p>
+
+<p>Les enfants couchs terre comme de jeunes chiens s'endormaient dans
+des rves de fes sur les marches de la tribune; Mooser faisait la moue,
+et le syndic s'informait de nos noms et qualits auprs du major
+fdral. A chaque rponse ambigu du malicieux cicerone, le bon et
+curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! disait-il en flairant de loin le beau front rvlateur
+d'Arabella, c'est une dame de Paris? et quoi encore?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi encore? reprenait le major en me dsignant; ce garon en blouse
+mouille et en gutres crottes, avec deux marmot dans ses jambes? Eh
+bien! c'est... ce sont trois lves du pianiste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-d! il les fait voyager avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Il a la manie de traner son cole sa suite. Il professe<a name="page_312" id="page_312"></a> gravement
+la thorie de son art le long des abmes et mont sur un mulet.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, reprit judicieusement le magistrat de la ville de Fribourg,
+ils ont tous de longs cheveux tombant sur les paules comme lui; mais,
+ajouta-t-il en arrtant son regard investigateur sur le personnage
+problmatique de Puzzi, qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Une clbre cantatrice italienne qui le suit sous un dguisement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!... s'cria le bonhomme avec un sourire tout fait malin,
+j'avais bien devin que celui-l tait une femme!...</p>
+
+<p>Tout coup l'air manqua aux poumons de l'orgue, sa voix expira et il
+rendit le dernier soupir entre les mains de Franz. Le premier coup de
+vpres venait de sonner, et l'me de Mozart et en vain apparu pour
+engager le souffleur retarder d'une minute la psalmodie nasillarde de
+l'office. J'eus envie d'aller lui donner des coups de poing, et je
+pensai toi, aimable Thodore, factieux Kreyssler, Hoffmann! pote
+amer et charmant, ironique et tendre, enfant gt de toutes les muses,
+romancier, peintre et musicien, botaniste, entomologiste, mcanicien,
+chimiste et quelque peu sorcier! c'est au milieu des scnes fugitives de
+ta vie d'artiste, en proie aux luttes cruelles et burlesques o l'amour
+du beau et le sentiment d'un idal sublime t'entranrent, aux prises
+avec l'insensibilit ou le mauvais got de la vie bourgeoise, c'est en
+jurant contre ceux-ci et en te prosternant devant ceux-l que tu sentis
+la vie, tantt dlirante de joies et tantt dvore d'ennuis, le plus
+souvent bouffonne, grce ton courage, ta philosophie, et, faut-il le
+dire, ton intemprance.</p>
+
+<p>Mais adieu, mon vieil ami; c'est assez divaguer pour une quinzaine. Je
+vous quitte et pars pour Genve.</p>
+
+<p>Amitis tendres, terribles poignes de mains nos amis de Paris.<a name="page_313" id="page_313"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI<br /><br />
+
+A GIACOMO MEYERBEER</h2>
+
+<p class="r">Genve, septembre 1836.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Carissimo maestro</span>,</span><br />
+</p>
+
+<p>Vous m'avez permis de vous crire de Genve, et j'ose user de la
+permission, sachant bien qu'on ne vous accusera jamais de <i>camaraderie</i>
+avec un pauvre pote de mon espce. C'est pourquoi, contre tous les
+usages reus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser
+votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renomme; je suis, en
+fait d'art, un colier sans consquence, et les matres peuvent agrer
+mon enthousiasme en souriant.</p>
+
+<p>Je vous raconterai donc une journe de mon voyage, journe commence
+dans une glise o je ne pensai qu' vous, et finie dans un thtre o
+je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je
+vous ferai le rsum de ma rverie et celui de mon entretien.</p>
+
+<p>J'entrai dans le temple protestant et j'coutai les cantiques, nobles
+chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux, vestiges
+sacrs des temps hroques d'une foi dj aussi vieille et aussi
+mourante que la ntre!</p>
+
+<p>Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j'entendis,
+et du caractre protestant par les figures effaces qui remplissaient
+peine un coin du temple, j'aurais une belle occasion d'accabler de mon
+mpris superbe et l'ide religieuse, et la forme, et les adeptes du
+culte; mais c'est la mode aujourd'hui de le faire, et je m'en garderai,
+car tout<a name="page_314" id="page_314"></a> ce qui est de mode, et de mode littraire surtout, m'inspire
+une grande mfiance. Notre pauvre gnration a la vue si courte que, par
+la pense, elle vit comme par la chair, tout entire dans le temps
+prsent; elle juge de l'homme de tous les temps par l'homme malade
+d'aujourd'hui; elle tranche sur tout, et dcide que l'esclavage est la
+condition naturelle de l'humanit, l'indiffrence son ternelle
+disposition, la faiblesse et l'gosme son invitable organisation, son
+infirmit ncessaire. Elle ne croit plus ni aux grands hommes ni aux
+grandes choses, et la raison en est simple.</p>
+
+<p>Pour ceux qui ont arrang leur vie de manire rester en dehors des
+graves purilits et des pdantesques tracasseries dont se nourrissent
+aujourd'hui les intelligences, il y a encore bien de l'admiration pour
+le pass, et cause de cela bien de l'indulgence pour le prsent: car,
+en voyant ce qui fut hier, on sait ce qui pourrait tre demain; et
+l'heure qui passe, le sicle o l'on vit, ne prouvent aucune vrit
+absolue sur le progrs ou la dgnrescence de l'homme.</p>
+
+<p>Les hommes d'<i>actualit</i> (comme on dit maintenant), voyant les temples
+calvinistes aussi dpeupls que les temples catholiques, et les
+protestants faire de leur croyance aussi bon march que nous de la
+ntre, en ont infr que la rforme avait t, ds sa naissance, la plus
+plate ide du monde, et la forme religieuse de cette ide la plus pauvre
+et la plus aride de toutes les formes. Par une raction fort trange et
+que le caprice de la mode peut seul expliquer (car du temps de Benjamin
+Constant, temps qui n'est pas trs-recul, il y avait de toutes parts
+loges et sympathies pour la rforme, aversion et dchanement contre le
+catholicisme), toute la gnration <i>crivante</i> et <i>dclamante</i> se
+rejette dans le sein d'une orthodoxie de frache date, singulirement
+amalgame un incurable athisme et de magnifiques ddains pour le
+christianisme pratique. Des hommes littraires fort doux, et pntrs
+d'horreur pour les sauvages expiations de 93, en sont venus, ce qu'on
+m'a<a name="page_315" id="page_315"></a> dit, jusqu' rdiger ngligemment, entre l'opra bouffe et le
+glacier Tortoni, des formules bnignes de la forme de celle-ci: Le
+massacre de la Saint-Barthlemy fut <i>tout simplement</i> une grande et sage
+mesure de <i>haute politique</i>, sans laquelle le trne et l'autel eussent
+t la proie des factieux. Pour peu qu'on voie les choses <i>de haut</i>, il
+n'y a dans le massacre des huguenots ni bourreaux ni victimes, mais une
+guerre de lgitime dfense, provoque par des complots dangereux la
+sret de l'tat, etc., etc.</p>
+
+<p>Les mots <i>factieux</i> et <i>sret de l'tat</i> ont t admirablement
+exploits depuis qu'il existe des oppresseurs et des opprims. Chaque
+fois qu'une ide de salut a os germer dans l'me des uns, les autres se
+sont constitus les dfenseurs de leurs propres avantages et privilges,
+dissimuls sous le nom pompeux d'inviolabilit gouvernementale et de
+sret publique. Quand un pouvoir est menac, il voque les boutiquiers
+dont l'meute a bris les vitres, et il envoie l'chafaud les
+librateurs de l'intelligence humaine, sous prtexte qu'ils
+troubleraient le sommeil des vnrables bourgeois de la cit.</p>
+
+<p>Notre gnration, qui s'est montre forte et fire un matin pour chasser
+les jsuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grce, il me
+semble, conspuer les courageuses tentatives de la rforme et
+insulter dans sa postrit religieuse le grand nom de Luther. Lequel de
+nous n'a pas t un <i>factieux</i> en 1830? La famille de Charles X ne
+reprsentait-elle pas aussi la <i>sret de l'tat</i>? N'a-t-il pas fallu,
+pour oprer jusqu' un certain point et dans un certain sens la
+rhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus
+rvoltants privilges et faire faire un pas imperceptible au rgne lent,
+mais invitable, de la justice populaire; n'a-t-il pas fallu, dis-je,
+briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs? J'espre,
+au reste, que tous ces mots l'usage du charlatanisme monarchique ont
+perdu toute espce de sens dans les consciences,<a name="page_316" id="page_316"></a> et que ceux qui s'en
+servent ne se rencontrent pas sans rire.</p>
+
+<p>J'accorderais beaucoup de raison et de sagesse nos catholiques
+nouveau-ns, si, en dclarant, comme ils font, qu'ils proscrivent les
+mchants prtres, les moines dissolus, et qu'ils leur attribuent tout le
+discrdit o est tombe la chre orthodoxie, ils ne rservaient pas des
+anathmes encore plus pres et des mpris encore plus acharns pour les
+purateurs de l'vangile. Mais leur logique est en dfaut quand ils
+s'attaquent si violemment la rforme de Luther, eux qui se posent en
+rformateurs nouveaux, en chrtiens perfectionns.</p>
+
+<p>Si on rtablissait les couvents et les bnfices, ils jetteraient des
+cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner
+s'apercevoir que l'ide n'est pas neuve, et que la route vers une juste
+rforme a t fraye par des pas plus nobles et plus assurs que les
+leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi
+catholique blment les mesures prises dans l'Assemble nationale
+relativement aux biens du clerg; m'est avis, au contraire, qu'ils s'en
+trouvent fort bien, et qu'ils ne seraient pas trs-contents de voir
+relever les abbayes et les monastres aux dpens des mtairies que leurs
+parents installrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces
+proprits, si agrablement acquises, si lucrativement exploites, si
+bonnes prendre, en un mot, et si bonnes garder. S'ils mprisent
+Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclsiastiques
+en vue de la perfection chrtienne, et non au profit d'un clerg
+nouveau, je leur conseille de ne s'en point vanter et de garder leurs
+biens nationaux, sans insulter la mmoire de ceux qui, les premiers,
+osant prcher aux aptres de Jsus la pauvret, l'austrit et
+l'humilit de leur divin matre, prparrent au clerg catholique ce qui
+lui est arriv en France et ce qui lui arrive aujourd'hui en Espagne.
+L'apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur,<a name="page_317" id="page_317"></a> si
+leur purilit, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur
+nature <i>singeuse</i> et leur absence totale de raisonnement ne faisaient
+sourire.</p>
+
+<p>M'tant pos ces questions fondamentales, j'entrai sans crainte dans le
+temple genevois, et j'coutai avec beaucoup de douceur le prche d'un
+monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont, cause de cela,
+je me rjouis sincrement d'avoir oubli le nom. Il nous apprit que si
+l'industrie avait fait des progrs en Suisse, c'est que Genve tait
+protestante (libre nous de croire que si l'industrie est florissante
+en France, c'est que nous sommes catholiques). Il nous dit encore que
+Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me
+parut ni trs-certain, ni trs-conforme l'esprit de l'vangile; puis
+encore que si l'auditoire manquait de ferveur, le prix des denres
+pourrait bien baisser, le commerce aller la diable, et les bourgeois
+tre forcs de boire du mauvais vin et de fumer du tabac avari. Je
+crois mme qu'il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la
+Providence avait gratifi les protestants de Genve, pourraient bien
+tre supprims par un dcret cleste, si l'on n'tait pas plus assidu au
+service divin. L'auditoire se retira satisfait aprs avoir chant des
+cantiques, et je restai seul dans le temple.</p>
+
+<p>Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front
+desquelles Lavater n'et pu crire que ce seul mot: <i>exactitude</i>; quand
+ce pasteur nasillard eut cess d'y faire entendre ses remontrances
+paternellement prosaques, la rforme, cette forte ide sans emblmes,
+sans voiles et sans mystrieux ornements, m'apparut dans sa grandeur et
+dans sa nudit. Cette glise sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux
+blancs clairs d'un brillant soleil, ces bancs de bois o trne
+l'galit (du moins l'heure de la prire), ces murs froids et lisses,
+tout cet aspect d'ordre qui semble tabli d'hier dans une glise
+catholique dvaste, thtre refroidi d'une installation toute
+militaire, me frapprent de respect<a name="page_318" id="page_318"></a> et de tristesse. et l, quelques
+figures de plicans et de chimres, vestiges de l'ancien culte, se
+roulaient comme plaintives et enchanes autour des chapiteaux de
+colonnes. Les grandes votes n'taient ni papistes ni huguenotes.
+leves et profondes, elles semblaient faites pour recevoir sous toutes
+les formes l'aspiration vers le ciel, pour rpondre sur tous les
+rhythmes la prire et l'invocation religieuse. De ces dalles, que
+n'chauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voix
+graves, des accents d'un triomphe calme et serein, puis des soupirs de
+mourant et les murmures d'une agonie tranquille, rsigne, confiante,
+sans rle et sans un gmissement. C'tait la voix du martyre calviniste,
+martyre sans extase et sans dlire, supplice dont la souffrance est
+touffe sous l'orgueil austre et la certitude auguste.</p>
+
+<p>Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme
+du beau cantique de l'opra des <i>Huguenots</i>; et tandis que je croyais
+entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serre des
+catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus
+grandes figures dramatiques, une de plus belles personnifications de
+l'ide religieuse qui aient t produites par les arts dans ce temps-ci,
+le Marcel de Meyerbeer.</p>
+
+<p>Et je vis debout cette statue d'airain, couverte de buffle, anime par
+le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis,
+matre! pardonnez ma prsomption, telle qu'elle dut vous apparatre
+vous-mme quand vous vntes la chercher l'heure hardie et vaillante de
+midi, sous les arcades resplendissantes de quelque temple protestant,
+vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus pote qu'aucun de nous,
+dans quel repli inconnu de votre me, dans quel trsor cach de votre
+intelligence avez-vous trouv ces traits si nets et si purs, cette
+conception simple comme l'antique, vraie comme l'histoire, lucide comme
+la conscience, forte comme la foi? Vous qui nagure tiez genoux dans<a name="page_319" id="page_319"></a>
+les profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, btissant sur des
+proportions plus vastes votre glise sicilienne, vous imprgnant de
+l'encens catholique l'heure sombre o les flambeaux s'allument et font
+tinceler les parois d'or et de marbre, vous laissant saisir et ployer
+par les motions tendres et terribles du saint lieu; comment donc, en
+entrant dans le temple de Luther, avez-vous su voquer ses austres
+posies et ressusciter ses morts hroques?&mdash;Nous pensions que votre me
+tait inquite et timide la faon de Dante, lorsque, entran dans les
+enfers et dans les cieux par son gnie, il s'pouvante ou s'attendrit
+chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des ch&oelig;urs invisibles,
+lorsqu' l'lvation de l'hostie les anges de mosaque du Titien agitent
+leurs grandes ailes noires sur les fonds d'or de la vote byzantine et
+planent sur le peuple prostern. Vous aviez perc le silence
+impntrable des tombeaux, et, sous les pavs frmissants des
+cathdrales, vous aviez entendu la plainte amre des damns et les
+menaces des anges de tnbres. Toutes ces noires et bizarres allgories,
+vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime
+tristesse. Entre l'ange et le dmon, entre le ciel et l'enfer
+fantastiques du moyen ge, vous aviez vu l'homme divis contre lui-mme,
+partag entre la chair et l'esprit, entran vers les tnbres de
+l'abrutissement, mais protg par l'intelligence vivifiante et sauv par
+l'espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces
+souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits srieux et
+touchants, tout en les laissant envelopps de leurs potiques symboles.
+Vous aviez su nous mouvoir et nous troubler avec des personnages
+chimriques et des situations impossibles. C'est que le c&oelig;ur de
+l'homme bat dans l'artiste et porte brlantes toutes les empreintes de
+la vie relle; c'est que l'art vritable ne fait rien d'insignifiant, et
+que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines
+prsident toujours aux plus brillants caprices du gnie.<a name="page_320" id="page_320"></a></p>
+
+<p>Mais n'tait-il pas permis de croire, aprs cette &oelig;uvre catholique de
+<i>Robert</i>, que toute votre puissance et toute votre inspiration s'taient
+allumes dans votre intelligence allemande (c'est--dire consciencieuse
+et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme? N'tes-vous pas un
+homme grave et profond du Nord, fait homme passionn par le climat
+mridional? Dans votre abord d'une modestie si touchante, dans votre
+langage si plein de grce et de vivacit timide, dans cette espce de
+combat que votre enthousiasme d'artiste semble livrer je ne sais
+quelle fiert craintive d'homme du monde, je retrouvai tout le charme de
+votre &oelig;uvre, tout le piquant de votre manire. Mais la sublimit du
+grand <i>moi</i> intrieur voile par l'usage et la rserve lgitime des
+paroles, je me demandais si vous mneriez longtemps de front la science
+et la posie, l'Allemagne et l'Italie, la pompe du catholicisme et la
+gravit du protestantisme; car il y avait dj du protestantisme dans
+Bertram, dans cet esprit sombre et rvolt qui interrompt parfois ses
+cris de douleur et de colre, pour railler et mpriser la foi crdule et
+les vaines crmonies qui l'entourent. Ce beau contraste du doute
+audacieux, du courage dsespr, au milieu de ces soupirs mystiques et
+de ces lans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait dj
+une runion de puissances diverses, une vive intelligence de
+transformation de la pense et du caractre religieux dans l'homme. On a
+dit propos des <i>Huguenots</i> qu'il n'y a pas de musique protestante, non
+plus que de musique catholique: ce qui quivaut dire que les cantiques
+de Luther qu'on chante en Allemagne n'ont pas un caractre diffrent du
+chant grgorien de la chapelle Sixtine; comme si la musique n'tait
+qu'un habile arrangement de sons plus ou moins bien combins pour
+flatter l'oreille, et que le rhythme seul appropri la situation
+dramatique sufft pour exprimer les sentiments et les passions d'un
+drame lyrique! J'avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la
+principale beaut<a name="page_321" id="page_321"></a> de <i>Guillaume Tell</i> ne consiste pas dans le caractre
+pastoral helvtique, si admirablement senti et si noblement idalis.</p>
+
+<p>Mais il a t mis sur votre compte bien d'autres paradoxes pour
+l'intelligence desquels je me creuserais vainement la tte. Jusqu' ce
+que la lumire se fasse, je reste convaincu qu'il est au pouvoir du plus
+beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et
+toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation mtaphysique (et
+pour ma part je n'y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La
+description des scnes de la nature trouve en elle des couleurs et des
+lignes idales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n'en
+sont que plus vaguement et plus dlicieusement potiques. Plus exquise
+et plus vaste que les beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale
+de Beethoven n'ouvre-t-elle pas l'imagination des perspectives
+enchantes, toute une valle de l'Engaddine ou de la Misnie, tout un
+paradis terrestre o l'me s'envole, laissant derrire elle et voyant
+sans cesse s'ouvrir son approche des horizons sans limites, des
+tableaux o l'orage gronde, o l'oiseau chante, o la tempte nat,
+clate et s'apaise, o le soleil boit la pluie sur les feuilles, o
+l'alouette secoue ses ailes humides, o le c&oelig;ur froiss se rpand, o
+la poitrine oppresse se dilate, o l'esprit et le corps se raniment et,
+s'identifiant avec la nature, retombent dans un repos dlicieux?</p>
+
+<p>Quand les bruits dsordonns du <i>Pr aux Clercs</i> s'effacent dans le
+lointain, et que le <i>couvre-feu</i> fait entendre sa phrase mlancolique,
+tranante comme l'heure, mourante comme la clart du jour, est-il besoin
+de la toile peinte en rouge de l'Opra et de l'escamotage adroit de six
+quinquets pour que l'esprit se reprsente l'horizon embras qui plit
+peu peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui dploie
+ses ailes grises dans le crpuscule, le murmure de la Seine qui reprend
+son empire mesure que les chants et les cris humains s'loignent et se
+perdent?&mdash;A ce moment<a name="page_322" id="page_322"></a> de la reprsentation, j'aime fermer les yeux,
+et voir un ciel beaucoup plus chaud, une cit colore de teintes
+beaucoup plus vraies, n'en dplaise M. Duponchel, que sa belle
+dcoration et le jeu habile de sa lumire dcroissante. Que de fois j'ai
+jur contre le lever du soleil qui accompagne le dernier ch&oelig;ur du
+second acte de <i>Guillaume Tell</i>! O toile! carton! oripeaux!
+machines! qu'avez-vous de commun avec cette magnifique prire o tous
+les rayons du soleil s'talent majestueusement, grandissent, flamboient;
+o le roi du jour apparat lui-mme dans sa splendeur et semble faire
+clater les cimes neigeuses pour sortir de l'horizon la dernire note
+du chant sacr? Mais la musique a sous ce rapport une puissance bien
+plus grande encore. Il n'est pas besoin d'une mlodie complte; il ne
+faut que des modulations pour faire passer des nues sombres sur la face
+d'Hlios et pour balayer l'azur du ciel, pour soulever le volcan et
+faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise
+humide et la faire courir sur les arbres fltris d'pouvante. Alice
+parat, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et
+primitives. Tout coup les sorcires roulent sous ses pas les anneaux
+de leur danse effrne. Le sol s'branle, les gazons se desschent, le
+feu souterrain mane de tous les pores de la terre gmissante, l'air
+s'obscurcit, et des lueurs sinistres clairent les rochers.&mdash;Mais la
+ronde du sabbat s'enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se
+ranime, le ciel s'pure, l'air frachit, le ruisseau reprend son cours
+suspendu par la terreur; Alice s'agenouille et prie.</p>
+
+<p>A ce propos, et malgr la longueur de cette digression, il faut, matre,
+que je vous raconte un fait puril qui m'est tout personnel, mais dont
+je me suis toujours promis de vous tmoigner ma reconnaissance. Il y a
+deux ans, j'allai, au milieu de l'hiver, passer la campagne deux des
+plus tristes mois de ma vie. J'avais le spleen, et dans mes accs je
+n'tais<a name="page_323" id="page_323"></a> pas trs-loin de la folie. Il y avait alors dans mon c&oelig;ur
+toutes les furies, tous les dmons, tous les serpents, toutes les
+chanes brises et tranantes de votre sabbat. Quand ces crises, suivant
+la marche connue de toutes les maladies, commenaient s'claircir,
+j'avais un moyen infaillible de hter la transition et d'arriver au
+calme en peu d'instants. C'tait de faire asseoir au piano mon neveu,
+beau jeune homme tout rose, tout fris, tout srieux, plein d'une tendre
+majest monacale, dou d'un front impassible et d'une sant inaltrable.
+A un signe qu'il comprenait, il jouait ma chre modulation d'Alice au
+pied de la croix, image si parfaite et si charmante de la situation de
+mon me, de la fin de mon orage et du retour de mon esprance. Que de
+consolations potiques et religieuses sont tombes comme une sainte
+rose de ces notes suaves et pntrantes! Le pinson de mon lilas blanc
+oubliait aussi le froid de l'hiver, et, rvant de printemps et d'amour,
+se mettait chanter comme au mois de mai. L'hmrocale s'entr'ouvrait
+sur la chemine, et, dpliant ses ptales de soie, laissait chapper sur
+ma tte, au dernier accord, son parfum virginal. Alors la pastille
+d'alos s'enflammait dans la pipe turque, l'tre envoyait une grande
+lueur blanche, et mon neveu, patient comme une machine vapeur, dvou
+comme un fils, recommenait vingt fois de suite cette phrase adorable,
+jusqu' ce qu'il et vu son cher oncle jeter par terre les douze aunes
+de molleton qui l'enveloppaient et hasarder les pas les plus gracieux au
+milieu de la chambre en faisant sauter son bonnet au plafond et en
+ternuant pendant vingt minutes. Comment ne vous bnirais-je pas, mon
+cher matre, qui m'avez guri tant de fois mieux qu'un mdecin, car ce
+fut sans me faire souffrir et sans me demander d'argent! et comment
+croirais-je que la musique est un art de pur agrment et de simple
+spculation, quand je me souviens d'avoir t plus touch de ses effets
+et plus convaincu par son loquence que par tous mes livres de
+philosophie?<a name="page_324" id="page_324"></a></p>
+
+<p>Pour en revenir l'apparition des <i>Huguenots</i>, je vous confesse que je
+n'attendais pas une &oelig;uvre si intelligente et si forte et que je me
+fusse content de moins. Je ne pressentais pas tout le parti que vous
+pouviez et que vous deviez tirer du sujet, c'est--dire de l'ide du
+sujet, car quel sujet vous et embarrass aprs le pome apocalyptique
+de <i>Robert</i>? Nanmoins j'avais tant aim <i>Robert</i> que je ne me flattais
+pas d'aimer davantage votre nouvelle &oelig;uvre. J'allai donc voir les
+<i>Huguenots</i> avec une sorte de tristesse et d'inquitude, non pour vous,
+mais pour moi; je savais que, quels que fussent le pome et le sujet,
+vous trouveriez, dans votre science d'instrumentation et dans votre
+habilet, des ressources ingnieuses et les moyens de gouverner le
+public, de mater les rcalcitrants et d'endormir les cerbres de la
+critique en leur jetant tous vos gteaux dors, tous vos grands effets
+d'orchestre, toutes les richesses d'harmonie dont vous possdez les
+mines inpuisables. Je n'tais pas en peine de votre succs; je savais
+que les hommes comme vous imposent tout ce qu'ils veulent, et que, quand
+l'inspiration leur chappe, la science y supple. Mais pour les potes,
+pour ces tres incomplets et maladifs, qui ne savent rien, qui tudient
+bien peu de chose, mais qui pressentent et devinent presque tout, il est
+difficile de les tromper, et de l'autel o le feu sacr n'est pas
+descendu nulle chaleur n'mane. Quelle fut ma joie quand je me sentis
+mu et touch par cette histoire palpitante, par ces caractres vrais et
+sans allgories, autant que j'avais t troubl et agit par les luttes
+symboliques de <i>Robert</i>!&mdash;Je n'eus ni le loisir ni le sang-froid
+d'examiner le pome. J'ai un peu ri du style en le lisant plus tard;
+mais je comprends la difficult d'crire pour le chant, et d'ailleurs je
+sais le meilleur gr du monde M. Scribe (si toutefois ce n'est pas
+vous qui lui avez fourni le sujet et les principales situations) de vous
+avoir jet brusquement dans une arne nouvelle, dans d'autres temps,
+dans un autre pays, dans une autre religion surtout.<a name="page_325" id="page_325"></a> Vous aviez donn
+la preuve d'une haute puissance pour le dveloppement du sentiment
+religieux; ce fut une excellente ide lui (je suppose toujours que
+vous ne la lui avez pas donne) de vous fournir une forme religieuse qui
+ne ft pas la mme, et qui ne vous contraignt pas faire abus de vos
+ressources.</p>
+
+<p>Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets
+insignifiants, vous savez dessiner de telles individualits, et crer
+des personnages de premier ordre l o l'auteur du libretto n'a mis que
+des accessoires? Ce vieux serviteur rude, intolrant, fidle l'amiti
+comme Dieu, cruel la guerre, mfiant, inquiet, fanatique de
+sang-froid, puis sublime de calme et de joie l'heure du martyre,
+n'est-ce pas le type luthrien dans toute l'tendue du sens potique,
+dans toute l'acception du vrai idal, du rel artistique, c'est--dire
+de la perfection <i>possible</i>? Cette grande belle fille brune, courageuse,
+entreprenante, exalte, mprisant le soin de son bonheur comme celui de
+sa vie, et passant du fanatisme catholique la srnit du martyre
+protestant, n'est-ce pas aussi une figure gnreuse et forte, digne de
+prendre place ct de Marcel! Nevers, ce beau jeune homme en satin
+blanc, qui a, je crois, quatre paroles dire dans le libretto, vous
+avez su lui donner une physionomie gracieuse, lgante, chevaleresque,
+une nature qu'on chrit malgr son impertinence, et qui parle avec une
+mlancolie adorable des nombreux dsespoirs des dames de la cour
+propos de son mariage.</p>
+
+<p>Except dans les deux derniers actes, le rle de Raoul, malgr votre
+habilet, ne peut soulever la niaiserie tourdie dont l'a accabl M.
+Scribe. La vive sensibilit et l'intelligence rare de Nourrit luttent en
+vain contre cette conduite de hanneton sentimental, vritable victime
+situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se
+relve au troisime acte! comme il tire parti d'une scne que des
+puritanismes, d'ailleurs estimables, ont incrimine un peu<a name="page_326" id="page_326"></a> lgrement,
+et que, pour moi qui n'entends malice ni l'vanouissement ni au sofa
+de thtre, je trouve trs-pathtique, trs-lugubre, trs-effrayante, et
+nullement anacrontique! Quel duo! quel dialogue! matre, comme vous
+savez pleurer, prier, frmir et vaincre la place de M. Scribe! O
+matre! vous tes un grand pote dramatique et un grand faiseur de
+romans. J'abandonne votre petit page la critique, il ne peut triompher
+de l'ingratitude de sa position; mais je dfends envers et contre tous
+le dernier trio, scne inimitable, qui est coupe et brise, parce que
+la situation l'exige, parce que la vrit dramatique vous cause quelque
+souci, vous; parce que vous n'admettez pas qu'il y ait de la <i>musique
+de musicien</i> et de la <i>musique de littrateur</i>, mais bien une musique de
+passion vraie et d'action vraisemblable, o le charme de la mlodie ne
+doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en
+rgle, avec <i>coda</i> consacre et <i>trait</i> invitable, au hros qui tombe
+perc de coups sur l'arne.</p>
+
+<p>Il serait bien temps, je pense, d'assujettir l'art au joug du sens
+commun, et de ne pas faire dire au spectateur naf:&mdash;Comment ces gens-l
+peuvent-ils chanter dans une position si affreuse?&mdash;Il faudrait que le
+chant ft alors un vritable <i>pianto</i>, et qu'on daignt s'affranchir de
+la forme rebattue, au point de sduire l'esprit le plus simple et de
+faire natre en lui autre chose que des attendrissements de convention.
+Vous avez prouv qu'on le pouvait, et quand Rossini l'a voulu, il l'a
+prouv aussi.</p>
+
+<p>Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un v&oelig;u. C'est beaucoup
+d'insolence de ma part, et je hais l'insolence sous toutes ses formes et
+dans toutes ses prtentions. N'imaginez donc pas, je vous en supplie,
+que je songe vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un
+ignorant a une bonne ide dont l'artiste fait son profit, de mme qu'il
+tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naves et
+les moins prvues, la splendeur des temples, de la<a name="page_327" id="page_327"></a> sauvage attitude des
+forts; les mlodies pleines et savantes, de quelques sons champtres,
+de quelque brise entrecoupe, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce
+qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacre, pourquoi cette <i>coda</i>,
+espce de cadre uniforme et lourd? pourquoi ce <i>trait</i>, quivalent de la
+pirouette prilleuse du danseur? pourquoi cette habitude de faire passer
+la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les
+plus leves ou les plus basses du gosier? pourquoi toutes ces formes
+rebattues et monotones qui dtruisent l'effet des plus belles phrases?
+Ne viendra-t-il pas un temps o le public s'en lassera, et reconnatra
+que l'action morale (qui est, quoi qu'on en dise, insparable du
+mouvement lyrique) est interrompue chaque instant par cette
+ritournelle invitable; que toute grce, toute navet, toute fracheur
+est souille ou efface par cette baguette rigide, par cette formule
+inintelligente et triviale, dont on n'ose pas la dgager? Listz compare
+cette formule au <i>J'ai l'honneur d'tre votre trs-humble et
+trs-obissant serviteur</i>, qu'on place au bas de toutes les lettres de
+crmonie, dans l'acception la plus fausse et la plus absurde, comme
+dans la plus juste et la mieux sentie. Il parat que le vulgaire chrit
+encore ce vieil usage, et ne croit pas qu'il y ait scne termine l o
+il n'y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossire, qui
+ne sont ni mlodie, ni harmonie, ni chant, ni rcitatif. Dans cette
+situation ridicule, l'intrt demeure suspendu; les acteurs, forcs
+une attitude de plus en plus thtrale, s'gosillent et deviennent
+forcens en rptant les paroles de leur froid transport que ne soutient
+plus la mlodie. L'effet souverain de la passion ou de l'motion,
+command par tout ce qui prcde, se perd et s'anantit sous cette
+formule, comme si, au milieu d'une scne tragique, les personnages, tout
+anims par leur situation, se mettaient saluer profondment le public
+ plusieurs reprises.</p>
+
+<p>Vous ne vous tes pas encore tout fait affranchi cet<a name="page_328" id="page_328"></a> gard de
+l'ignorance d'un public grossier et des exigences des chanteurs
+inintelligents. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-tre mme
+n'avez-vous fait accepter vos plus belles ides qu' la faveur du
+remplissage oblig des formules. Mais prsent ne pouvez-vous pas
+former votre auditoire, lui imposer vos volonts, le contraindre se
+passer de lisires, et lui rvler une puret de got qu'il ignore, et
+que nul n'a encore pu proclamer franchement? Ces immenses succs, ces
+bruyantes victoires remportes sur lui, vous donnent des droits; elles
+vous imposent peut-tre aussi des devoirs, car au-dessus de la faveur
+populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l'art et la foi de
+l'artiste. Vous tes l'homme du prsent, matre, soyez aussi l'homme de
+l'avenir... Et si mon ide est folle, ma demande inconvenante, prenez
+que je n'ai rien dit.</p>
+
+<p>Maintenant que je suis en train de rver, je rve pour vous un pome qui
+vous transporterait en plein paganisme: les Eumnides, cet effrayant
+opra, tout fait, d'Eschyle; ou la mort d'Orphe, si terrible et si
+nave faire quand on est associ un homme comme vous, qui n'a besoin
+que d'un canevas de gaze pour broder un voile d'or et de pierreries. Si
+je savais coudre deux rimes l'une l'autre, mon matre, j'irais vous
+prier de me dicter toutes les scnes, et je serais fier de vous voir
+aborder des mlodies grecques plus pleines, plus compltes, plus simples
+d'accompagnement peut-tre que vos prcdents sujets ne l'ont exig. Je
+vous verrais faire ce dont on semble vous dfier, et rpondre, comme
+font les grands artistes, des menaces par des victoires. Mais tant de
+bonheur ne me sera pas donn: je ne sais pas la prose, comment
+saurais-je les vers?&mdash;Quant mon sujet grec, vous savez mieux que moi
+ce qu'il vous convient de faire; mais quelque jour il vous tentera, je
+gage.</p>
+
+<p>Matre, je ne suis pas un savant, j'ai la voix fausse et ne sais jouer
+d'aucun instrument. Pardonnez-moi si je ne parle pas la langue technique
+des aristarques. Quand mme je serais<a name="page_329" id="page_329"></a> <i>dilettante</i> clair, je
+n'plucherais pas vos chefs-d'&oelig;uvre pour tcher d'y dcouvrir quelque
+tache lgre qui me donnt occasion de montrer les purilits de ma
+science: je ne saurais chercher si votre inspiration vient de la tte ou
+du c&oelig;ur, trange distinction qui ne signifie absolument rien, ternel
+reproche que la critique adresse aux artistes; comme si le mme sang ne
+battait pas sous le sein et dans la tempe; comme si, en supposant qu'il
+y a deux rgions distinctes dans l'homme pour recevoir le feu sacr, la
+chaleur qui monte des entrailles au cerveau et celle qui descend du
+cerveau aux entrailles ne produisaient pas dans l'art et dans la posie
+absolument les mmes effets! Si l'on disait que vous tes
+<i>bilioso-nerveux</i>, et que votre travail s'opre lentement, avec moins de
+rapidit peut-tre, mais aussi avec plus de perfection que chez les
+sanguins et les plthoriques, je comprendrais peu prs ce qu'on veut
+dire, et je trouverais fort simple que vous n'eussiez pas tous les
+tempraments la fois; mais que m'importe qu'il y ait sur votre
+clavecin une carafe d'eau pure et cristalline, au lieu d'un brlant
+flacon de vin de Chypre, et rciproquement, si l'un vous inspire ce que
+l'autre n'inspire pas autrui? Quelle fureur pdagogique tourmente ces
+pauvres apprciateurs littraires, occups sans cesse se mfier de
+leurs sympathies, et se demander si par hasard la Vnus de Milo
+n'aurait pas t faite de la main gauche, au lieu de l'tre de la main
+droite? A voir tout le mal que des hommes de talent se donnent pour
+percer le mystre des ateliers et pntrer dans le secret des veilles et
+des rveries de l'artiste, on est saisi de chagrin, et on regrette de
+voir cette famille d'intelligences, fcondes sans doute, s'appauvrir et
+se striliser de tout son pouvoir, afin d'arriver ce qu'elle appelle
+la <i>clairvoyance</i> et l'<i>impartialit</i>.</p>
+
+<p>Sans doute il est bon et ncessaire que des hommes de got impriment au
+vulgaire une bonne direction et fassent son ducation. Mais on sait
+comme le plus noble mtier endurcit<a name="page_330" id="page_330"></a> rapidement celui qui l'exerce
+exclusivement comme le chirurgien s'habitue jouer avec la souffrance,
+avec la vie et la mort; comme le juge se <i>systmatise</i> aisment, et,
+partant d'inductions sages, arrive prendre trop de confiance dans sa
+mfiance, et ne plus voir la vrit que sous des faces arbitraires.
+Ainsi procde le critique: consciencieux d'abord, il en vient peu peu
+ un casuisme mticuleux, et il finit par ne plus rien sentir force de
+tout raisonner. Quand on ne sent plus, le raisonnement devient spcieux,
+et l'apprciation un travail de plus en plus ingrat, pnible, dirai-je
+impossible? A la fin d'un repas o l'on a fait excs de tout, les
+meilleurs mets perdent leur saveur, et le palais blas ne distingue plus
+la fracheur des fruits du feu des pices. L'homme qui veut goter et
+approfondir toutes les jouissances de la vie en vient un jour ne plus
+dormir sur l'dredon et s'imaginer que son premier lit de fougre fut
+plus chaud et plus moelleux. Erreur dplorable en fait d'art, mais
+invitable condition de la nature humaine! On vit les premiers essais
+d'un jeune talent, on les traita peut-tre avec plus d'indulgence et
+d'affection qu'ils ne mritaient. On tait jeune soi-mme. Mais juger
+ceux qui produisent, on vieillit plus vite qu' produire. Quand on
+regarde la vie comme un ternel spectacle auquel on ddaigne ou craint
+de prendre part, on s'ennuie bien vite de l'acteur, parce qu'on s'ennuie
+de soi. On suit les progrs de l'artiste; mais, mesure qu'il acquiert,
+on perd par l'inaction, son propre insu, le feu sacr qu'il drobe au
+dieu du labeur; et le jour o il prsente son chef-d'&oelig;uvre, on ne le
+gote plus; on se reporte avec regret au premier jour d'motion qu'il
+vous donna; jour perdu et enfoui jamais dans les richesses du pass,
+motion chre et prcieuse qu'on pleure et qu'on ne retrouvera pas.
+L'artiste est devenu Promthe; mais l'homme d'argile s'est ptrifi et
+reste inerte sous le souffle divin. On prononce que l'artiste est
+dgnr, et on croit ne pas mentir!<a name="page_331" id="page_331"></a></p>
+
+<p>Ceci est l'histoire du public en fait d'art, et des gnrations en fait
+d'action politique; mais cette histoire est rsume d'une manire
+effrayante dans la courte existence morale de l'infortun qui s'adonne
+la critique. Il vit son sicle dans l'espace de quelques annes; sa
+barbe est peine pousse, et dj son front est dvast par l'ennui, la
+fatigue et le dgot. Il et pu prendre une place honorable ou brillante
+au milieu des artistes fconds; il n'en a plus la force, il ne croit
+plus rien, et lui-mme moins qu' toute autre chose.</p>
+
+<p>Quand on jette les yeux, dans un jour de courage et de curiosit, sur
+les trente ou quarante jugements littraires qui s'impriment le
+lendemain de l'apparition d'une bluette quelconque, on s'tonne de tant
+d'esprit, de tant de doctes raisonnements, de tant d'ingnieux
+parallles, de tant de dissertations subtiles, crits pour la plupart
+d'un style riche, orn, blouissant; et on s'afflige de voir ces trsors
+qui, en d'autres temps, eussent dfray toute une anne, rpandus
+ple-mle aux pieds d'un public insouciant qui les regarde peine, et
+qui fait bien; car, supposer qu'il dcouvrt la vrit travers ce
+kalidoscope d'ides et de sentiments contradictoires, cette vrit
+serait si futile, si rebattue, si facile exprimer en trois lignes,
+qu'il aurait perdu sa journe tailler un chne pour avoir une
+allumette. L'homme de bon sens examine donc lui-mme l'objet de la
+discussion, le juge selon son impulsion naturelle, et s'inquite fort
+peu de savoir si la critique accorde l'auteur un millimtre ou un
+mtre de gloire.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas que je mprise la critique par elle-mme; je l'estime et
+la respecte si bien dans son but et dans ses effets possibles et
+dsirables, que je m'afflige de la voir sortie de sa route et devenue
+plus nuisible qu'utile aux artistes, plus amusante qu'instructive pour
+un public oisif, indiffrent et moqueur. Je veux croire les hommes qui
+l'exercent pleins de loyaut et possds d'une seule passion, l'amour<a name="page_332" id="page_332"></a>
+du beau et du vrai. Eh bien! je dplore que l'organisation de ce corps
+utile et respectable soit si mauvaise que son action devienne
+impossible, pour ne pas dire funeste, et que sa considration tombe
+chaque jour sous les lazzis et les soupons de la foule ignorante. Voici
+quelle serait mon utopie si j'avais chercher un remde tant d'abus
+et de confusion.</p>
+
+<p>D'abord je voudrais que le nombre des gens qui font de la critique ft
+beaucoup plus tendu, en mme temps que le nombre des articles de
+critique qui paratraient serait fort restreint. Je voudrais qu'on ne
+ft pas de la critique un mtier, et qu'il n'y et pas de la critique
+tous les jours et propos de tout. Puisque le public veut des journaux,
+que les colonnes des journaux sont les chaires d'loquence assignes
+certains professeurs d'esthtique, je voudrais que chaque journal et
+son jury, o des hommes comptents seraient choisis selon les opinions
+et l'esprit du journal, et appels prononcer sur les &oelig;uvres de
+quelque importance; je voudrais qu'une foule d'enfants sans savoir, sans
+got et sans exprience, ne ft pas admise juger les doyens de l'art,
+ faire ou empcher de naissantes rputations, sur la seule
+recommandation d'un style ais, d'une rdaction abondante et facile,
+d'un esprit ingnieux et plaisant. Je voudrais que nul n'ost exercer la
+critique comme une profession, mais que tout homme de talent et de
+savoir en remplt le srieux et noble exercice comme un devoir, et par
+amour des lettres, sauf en tirer un honnte bnfice dans l'occasion,
+puisqu'il est permis mme au prtre de vivre de l'autel.</p>
+
+<p>Je ne suis pas de ceux qui pensent que les artistes seuls doivent juger
+les artistes. Je crois au contraire que gnralement c'est une assez
+mauvaise preuve, et que les journaux deviendraient bien vite, entre les
+mains de rivaux de mme profession, le thtre de combats sans dignit,
+sans retenue, o, la passion s'exprimant toujours, on approcherait<a name="page_333" id="page_333"></a>
+moins que jamais de la vrit. Le rle du critique demanderait, certes,
+des connaissances spciales, de plus un coup d'&oelig;il calme et
+dsintress, et il est bien difficile que ce calme et ce
+dsintressement soient l'apanage de quiconque sent sa destine dans les
+mains du public. Sans exclure donc certains artistes dont l'exprience,
+la position faite ou le caractre exceptionnel donneraient des garanties
+suffisantes, j'accorderais peu de moyens de gouverner l'opinion ceux
+qui ont personnellement et exclusivement besoin de l'opinion.</p>
+
+<p>Et si cette foule de jeunes beaux-esprits qui vit du feuilleton se
+plaignait de n'avoir plus de moyens de publicit ou d'occasion de
+dveloppement, je lui dirais: Rendez grces des mesures qui vous
+forcent travailler et produire; vous faisiez un mtier d'eunuques et
+d'esclaves; vous tiez condamns baigner, dshabiller et rhabiller
+sans cesse, promener dans les rues les enfants des riches; soyez pres
+ votre tour. Que vos enfants soient beaux ou difformes, forts ou
+malingres, vous les aimerez, car ils seront vous. Votre vie de haine
+et de piti se changera en une vie d'amour et d'esprance. Vous ne serez
+peut-tre pas tous de grands hommes, mais du moins vous serez hommes, et
+vous ne l'tes pas.</p>
+
+<p>Et si, pour tre plus rflchis et plus judicieux, les arrts de la
+critique devenaient plus rares (ce qui serait invitable), si les
+entrepreneurs de journaux se plaignaient du vide de leurs colonnes, le
+public de l'absence de feuilleton, pourquoi n'offrirait-on pas
+prcisment ces pages blanches, hlas! si dsires et si difficiles
+aborder, tous ces talents inconnus et modestes qui rpugnent faire
+de la critique sans exprience, et qui cherchent vainement les moyens de
+percer l'obscurit o ils s'teignent, faute d'un diteur qui les devine
+et qui leur prte son papier et ses caractres <i>gratis</i>? Pourquoi tous
+ces jeunes feuilletonistes, que l'on force se tenir, comme des
+pompiers ou des exempts de police, <a name="page_334" id="page_334"></a> toutes les reprsentations
+nouvelles, et crire gravement toute la nuit sur les plus ignobles
+pasquinades des petits thtres, (sauf citer le dluge propos d'un
+chapon), ne seraient-ils pas appels publier quotidiennement ces
+pomes et ces romans qui dorment dans le portefeuille ou qui sommeillent
+dans le cerveau, touffs par les ncessits d'un mtier abrutissant<a name="FNanchor_G_7" id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a>?
+Pauvres enfants jeunes lvites de l'art, fltris dans la fleur de votre
+talent par les exigences scandaleuses de la presse, vous qui eussiez t
+avec joie, avec douceur, avec amour, et avec profit surtout, les
+disciples des grands matres, ne craignez pas que je vous condamne sans
+piti, et que je mconnaisse ce qu'il y eut, ce qu'il y a peut-tre
+encore de grand et de pur en vous! Je sais vos secrets, je connais vos
+dboires, j'ai soulev la coupe de vos douleurs! Je sais que plus d'un
+parmi vous, assis la nuit dans sa mansarde froide et misrable, forc
+d'avoir le lendemain (ce qui quivaut aujourd'hui au pain des artistes
+d'autrefois) un habit propre et des gants neufs, laiss tomber son
+visage baign de larmes sur les pages de quelque beau livre nouveau que
+la haine ou l'envie lui avait prescrit d'injurier, et que ses profondes
+sympathies le foraient se jeter loin de lui afin de pouvoir condamner
+l'artiste sans l'entendre. Piti vous qui avez t forcs de rougir de
+vous-mmes! Honte et malheur vous qui vous tes habitus ne plus
+rougir!</p>
+
+<p>Mais pourquoi, matre, vous ai-je entretenu si longtemps de la critique
+franaise? Vous tes plac trop haut pour vous occuper d'elle ce
+point, et peut-tre ignorez-vous seulement qu'elle ait tch de disputer
+au public europen les palmes qu'il vous tend de toutes parts? Loin de
+moi la pense grossire de vous consoler de quelques injustices<a name="page_335" id="page_335"></a> que
+vous avez d accepter avec l'humanit souriante d'un conqurant, pour
+peu qu'elles aient frapp votre oreille. Je ne sais pas si les hommes
+comme vous sont aussi modestes que leur gracieux accueil et leur exquise
+politesse le donnent penser; mais je sais que la conscience de leur
+force leur inspire une haute sagesse. Ils vivent avec le dieu, et non
+avec les hommes; ils sont bons, parce qu'ils sont grands.</p>
+
+<p>Vous souvenez-vous, matre, qu'un soir j'eus l'honneur de vous
+rencontrer un concert de Berlioz? Nous tions fort mal placs, car
+Berlioz n'est rien moins que galant dans l'envoi de ses billets; mais ce
+fut une vraie fortune pour moi que d'tre jet l par la foule et le
+hasard. On joua la <i>Marche au supplice</i>. Je n'oublierai jamais votre
+serrement de main sympathique et l'effusion de sensibilit avec laquelle
+cette main charge de couronnes applaudit le grand artiste mconnu qui
+lutte avec hrosme contre son public ingrat et son pre destine; vous
+eussiez voulu partager avec lui vos trophes, et je m'en allai les yeux
+tout baigns de larmes, sans trop savoir pourquoi, car quelle merveille
+que vous soyez ainsi?</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII<br /><br />
+
+A M. NISARD</h2>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Monsieur</span>,</span><br />
+</p>
+
+<p>Il y a bien peu de critiques qui vaillent la peine qu'on accepte ce
+qu'elles ont de louangeur ou qu'on rtorque ce qu'elles ont d'erron. Si
+je reois avec reconnaissance ce que la vtre a de bienveillant, et si
+j'essaie de combattre ce<a name="page_336" id="page_336"></a> qu'elle a de svre, c'est que j'y trouve, en
+mme temps que le talent et la lumire, un grand fonds de tolrance et
+de bonne foi.</p>
+
+<p>S'il ne s'agissait pour moi que de vanit satisfaite, je n'aurais que
+des remerciments vous offrir; car vous accordez la partie
+imaginative de mes contes beaucoup plus d'loges qu'elle n'en mrite.
+Mais, plus je suis touch de votre suffrage, plus il m'est impossible
+d'accepter votre blme certains gards, et c'est pour m'en disculper
+que je commets (bien malgr moi, et contrairement mes habitudes)
+l'impertinence de parler de moi quelqu'un dont je n'ai pas l'honneur
+d'tre connu.</p>
+
+<p>Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes
+livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autres
+<i>Llia</i>, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre
+l'institution sociale, et o je ne sache pas qu'il en soit dit un mot.
+<i>Llia</i> pourrait aussi rpondre, entre tous mes essais, au reproche que
+vous m'adressez de vouloir rhabiliter <i>l'gosme des sens</i>, et de faire
+la <i>mtaphysique de la matire</i>. <i>Indiana</i>, ne m'a pas sembl non plus,
+lorsque je l'crivais, pouvoir tre une apologie de l'adultre. Je crois
+que dans ce roman (o il n'y a pas d'adultre commis, s'il m'en souvient
+bien), <i>l'amant</i> (<i>ce roi de mes livres</i>, comme vous l'appelez
+spirituellement) a un pire rle que le mari. <i>Le Secrtaire intime</i> a
+pour sujet (si je ne me trompe pas absolument sur mes intentions) les
+douceurs de la fidlit conjugale. <i>Andr</i> n'est ni <i>contre</i> le mariage,
+ni <i>pour</i> l'amour adultre. <i>Simon</i> se termine par l'hymne, ni plus ni
+moins qu'un conte de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans
+<i>Valentine</i>, dont le dnoment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens,
+la vieille fatalit intervient pour empcher la femme adultre de jouir,
+par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre. Dans
+<i>Leoni</i>, la question du mariage n'est pas plus en jeu que dans <i>Manon
+Lescaut</i>, dont j'ai essay, dans un but<a name="page_337" id="page_337"></a> tout artistique, de faire une
+sorte de pendant, et o certes l'amour effrn pour un indigne objet, la
+servitude qu'un tre corrompu dans sa force impose un tre aveugle
+dans sa faiblesse, n'est pas prsent dans ses rsultats sous des
+couleurs plus engageantes que dans le roman inimitable de l'abb
+Prvost. Reste donc <i>Jacques</i>, le seul qui ait t assez heureux, je
+crois, pour obtenir de vous quelque attention, et c'est, coup sr,
+plus qu'aucune production de moi ne mrite encore de la part d'un homme
+grave.</p>
+
+<p>Il est bien possible qu'en effet <i>Jacques</i> prouve tout ce que vous y
+avez trouv d'hostile l'ordre domestique. Il est vrai qu'on y a trouv
+tout le contraire aussi, et que l'on a pu avoir galement raison. Quand
+un livre, si futile qu'il soit, ne prouve pas clairement, uniquement,
+sans contestation et sans rplique, ce qu'il veut prouver, c'est la
+faute du livre, mais non pas toujours celle de l'auteur. Comme artiste,
+il a pch grossirement; sa main sans exprience et sans mesure a
+tromp sa pense; mais comme homme, il n'a pas eu l'intention de
+mystifier le public ou d'altrer les principes de l'ternelle vrit.</p>
+
+<p>On raconte Florence et Milan beaucoup d'anecdotes vraies ou fausses
+sur l'immortel Benvenuto Cellini. On m'a dit qu'il lui arrivait souvent
+d'entreprendre un vase et d'en dessiner la forme et les proportions avec
+soin; mais quand il en tait l'excution, il lui arrivait de se
+passionner si singulirement pour certaine figure ou pour certain
+feston, qu'il se laissait entraner grandir l'une pour la potiser, et
+ dplacer l'autre pour lui donner une courbe plus gracieuse. Alors,
+emport par l'amour du dtail, il oubliait l'&oelig;uvre pour l'ornement,
+et, s'apercevant trop tard de l'impossibilit de revenir son premier
+dessein, au lieu d'une coupe qu'il avait commence, il produisait un
+trpied; au lieu d'une aiguire, une lampe; au lieu d'un Christ, une
+poigne d'pe. Ainsi, en se contentant lui-mme, il mcontentait ceux
+qui son travail tait destin.<a name="page_338" id="page_338"></a></p>
+
+<p>Tant que Cellini fut dans la force de son gnie, cet emportement fut une
+qualit de plus, chaque &oelig;uvre de sa main fut complte et
+irrprochable dans son genre; mais quand la perscution, le dsordre de
+sa vie, le cachot, les voyages et la misre l'eurent prouv, sa main
+moins ferme et son inspiration moins prompte produisirent des ouvrages
+d'un fini merveilleux dans les dtails et d'une maladresse inconcevable
+dans l'ensemble. La coupe, le trpied, l'aiguire et la poigne d'pe
+se rencontrrent dans son cerveau, se firent la guerre, se runirent, et
+enfin trouvrent place tous ensemble dans des compositions sans forme et
+sans usage, comme sans logique et sans unit. Ce que l'on attribue au
+grand Benvenuto, dans la dcrpitude de son gnie, arrive tous les jours
+au talent incomplet qui n'a pas encore atteint sa virilit, et qui
+peut-tre, hlas! ne sortira jamais de son enfance. C'est ce qui m'est
+arriv en crivant <i>Jacques</i>; et, sans doute, tous mes autres rcits se
+ressentent de cette hte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se complat
+ la fantaisie du moment, et qui manque le but force de s'amuser aux
+moyens.</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas au lecteur qui m'a si favorablement et si durement
+jug, que j'en appelle de ses propres arrts; c'est l'artiste dont le
+talent a eu sans doute aussi ses jours de jeunesse et ses heures de
+tentation. Celui-l devrait tre trs-retenu en fait de conclusions, et
+savoir que ce qu'il y a de plus difficile au monde, ce que l'on peut
+appeler le triomphe et le couronnement de la volont, c'est de dire ce
+qu'on veut dire et de faire ce qu'on veut faire.</p>
+
+<p>C'tait donc bien plus la <i>main-d'&oelig;uvre</i> qu' l'intention que vous
+eussiez d vous en prendre de ce qui blesse la raison dans mes livres.
+Il ne fallait peut-tre pas m'attribuer aussi rsolument un but
+antisocial; il ne fallait certainement pas non plus me croire aussi
+ingnieux, aussi savant et aussi ferme dans mon procd de fabrication.
+En un mot, le talent est peut-tre beaucoup au-dessous et la conscience<a name="page_339" id="page_339"></a>
+beaucoup au-dessus de ce que vous avez imagin de moi. La vie des trois
+quarts des artistes se consume produire les parties incompltes d'un
+tout qui reste et meurt jamais enfoui dans le sanctuaire de leur
+pense.</p>
+
+<p>Ce que j'accepte pour compltement vrai dans votre jugement, le voici:</p>
+
+<p>La ruine des maris, ou tout au moins leur impopularit, tel a t le
+but des ouvrages de George Sand.</p>
+
+<p>Oui, monsieur, la ruine des <i>maris</i>, tel et t l'objet de mon
+ambition, si je me fusse senti la force d'tre un <i>rformateur</i>; mais si
+j'ai mal russi me faire comprendre, c'est que je n'ai pas eu cette
+force, et qu'il y a en moi plus de la nature du pote que de celle du
+lgislateur. Vous voudrez bien faire droit, j'espre, cette humble
+rclamation.</p>
+
+<p>Je m'imaginais toutefois que le roman est, comme la comdie, une cole
+de m&oelig;urs, o les <i>abus</i>, les <i>ridicules</i>, les <i>prjugs</i> et les
+<i>vices</i> du temps sont le domaine d'une censure susceptible de prendre
+toutes les formes. Il m'est arriv souvent d'crire <i>lois sociales</i> la
+place des mots italiques ci-dessus, et je n'ai pas song un seul instant
+qu'il y et du danger le faire. Qui pouvait me supposer l'intention de
+refaire les lois du pays? En vrit, j'ai t bien tonn lorsque
+quelques saint-simoniens, philanthropes consciencieux, chercheurs
+estimables et sincres de la vrit, m'ont demand ce que je mettrais
+la place des <i>maris</i>. Je leur ai rpondu navement que c'tait le
+<i>mariage</i>, de mme qu' la place des prtres, qui ont tant compromis la
+religion, je crois que c'est la religion qu'il faut mettre.</p>
+
+<p>Il est vrai que j'ai peut-tre fait une grande faute contre le langage
+lorsque, parlant des <i>abus</i>, des <i>ridicules</i>, des <i>prjugs</i> et des
+<i>vices</i> de la socit, je me suis exprim collectivement et que j'ai dit
+la <i>socit</i>. J'ai eu tort aussi de dire souvent le <i>mariage</i> au lieu
+des <i>personnes maries</i>. Tous ceux qui me connaissent peu ou prou ne s'y
+sont pas mpris, parce qu'ils savent que je n'ai jamais song refaire<a name="page_340" id="page_340"></a>
+la Charte constitutionnelle. Je pensais que le public s'occuperait si
+peu de mon individu qu'il ne viendrait l'esprit de personne
+d'incriminer l'emploi des mots et d'exercer sur la vie d'un pauvre
+pote, jusqu'au fond de sa mansarde, une sorte d'inquisition pour le
+forcer justifier ses actions, ses penses et ses croyances, dcliner
+le sens exact d'expressions plus ou moins vagues, mais toujours places
+peut-tre de manire s'expliquer de soi-mme. Il est possible que le
+public n'ait pas eu en cela un rle bien grave, et que la partie virile,
+soi-disant outrage, se soit livre un peu de commrage puril sur un
+sujet peu digne d'un si triste honneur. Mais ce qu'il y a de certain,
+c'est que j'ai eu tort de n'tre pas parfaitement clair, prcis, logique
+et correct. Hlas! monsieur, je me reproche tous les jours un tort bien
+grave, c'est de n'tre ni Bossuet ni Montesquieu; mais je n'ai pas trop
+l'espoir de m'en corriger, je vous le confesse.</p>
+
+<p>Un autre reproche srieux que vous m'adressez est celui-ci: Il serait
+peut-tre plus hroque, qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas
+scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas priv une
+question sociale, etc.</p>
+
+<p>Tout ce paragraphe est noblement pens et noblement crit. Ce n'est pas
+le sentiment exprim l qui me trouvera rebelle. Je mets la patience et
+l'abngation au-dessus de tout, et je ne rponds rien ce qui peut me
+concerner personnellement dans ce reproche. Si j'crivais un prtre,
+peut-tre le rcit d'une confession gnrale entranerait-il
+victorieusement l'absolution en mme temps que la rprimande et la
+pnitence. Mais il n'y a encore eu que Jean-Jacques qui ait eu le droit
+de se confesser en public. Je rpondrai donc d'une manire gnrale.</p>
+
+<p>Il me semble qu'il y a beaucoup de prtention la patience et
+l'abngation dans le monde. Il me semble (je ne sais si je me trompe)
+que nous ne vivons pas dans un sicle d'indpendance et d'orgueil
+illimit; je ne vois pas que les<a name="page_341" id="page_341"></a> hommes aient, dans ce temps-ci, un
+bien vif sentiment de leur dignit, et qu'il faille les engager plier
+les deux genoux un peu plus bas qu'ils ne le font devant des
+considrations et des intrts qui ne sont ni la religion, ni la morale,
+ni l'ordre, ni la vertu.&mdash;Par la mme raison, je ne vois pas que les
+femmes de ces hommes-l se rapprochent trop du courage des mres
+spartiates ou de la fiert patriotique des dames romaines.</p>
+
+<p>Je ne sais enfin si j'ai la vue trouble, mais je crois voir qu'on a fait
+un grand abus du <i>silence</i>, au moyen duquel on <i>chappe aux crises
+violentes</i> du mariage, aux <i>dsordres</i> (il faudrait plutt dire aux
+<i>calamits</i>) de la <i>sparation</i>. Dans les sicles de foi, dans le temps
+o l'on adorait le Christ, l'abngation et la patience taient les
+vertus qu'il fallait recommander par-dessus tout des femmes rcemment
+sorties des autels druidiques, du bivouac sanglant et du conseil de
+guerre o leurs poux les avaient peut-tre un peu trop laisses
+s'immiscer; mais aujourd'hui que nos m&oelig;urs n'ont plus gure de
+rapport, que je sache, avec les forts de la Germanie, surtout depuis
+que la rgence et le directoire ont enseign aux femmes le secret de
+vivre en trs-bonne intelligence avec leurs poux, j'ai pu penser que,
+si une sorte de moralit tait ncessaire des contes frivoles, on
+pourrait bien adopter celle-ci: Le dsordre des femmes est
+<i>trs-souvent</i> provoqu par la frocit ou l'infamie des hommes; ou
+celle-ci: Le mensonge n'est pas la vertu; la lchet n'est pas
+l'abngation; ou bien encore celle-ci: Un mari qui mprise ses devoirs
+de gaiet de c&oelig;ur, en jurant, riant et buvant, <i>est quelquefois</i>
+moins excusable que la femme qui trahit les siens en pleurant, en
+souffrant et en expiant.</p>
+
+<p>Pour en finir avec l'adhsion complte que je donne vos dcisions, je
+vous dirai qu'en effet cet amour que j'<i>difie</i> et que je couronne sur
+les ruines de l'<i>infme</i> est mon utopie, mon rve, ma posie. Cet amour
+est grand, noble, beau, volontaire,<a name="page_342" id="page_342"></a> ternel; mais cet amour, c'est le
+mariage tel que l'a fait Jsus, tel que que l'a expliqu saint Paul, tel
+encore, si vous voulez, que le chapitre <span class="smcap">VI</span> du titre V du Code civil en
+exprime les devoirs rciproques. Celui-l, je le demande la socit
+comme une innovation ou comme une institution perdue dans la nuit des
+temps, qu'il serait bien opportun de faire revivre, de tirer de la
+poussire des sicles et de la fange des habitudes, si l'on veut voir
+succder la vritable fidlit conjugale, le vritable repos et la
+vritable saintet de la famille l'espce de contrat honteux et de
+despotisme stupide qu'a engendrs l'infme dcrpitude du monde.</p>
+
+<p>Mais vous, monsieur, qui jugez de si haut cette question sociale, vous
+philosophe indulgent, moraliste sensible et fort, qui ne croyez point au
+danger des livres rputs <i>immoraux</i>, pourquoi en crivant, propos de
+moi, ces trois ou quatre belles pages sur la morale publique, avez-vous
+perdu une si bonne occasion de gourmander l'esprit de cupidit, les
+habitudes de dbauche et de violence qui de la part de l'homme
+autorisent ou provoquent les crimes de la femme dans un si grand nombre
+d'unions? N'eussiez-vous pas rempli d'une manire plus complte le
+devoir que vous vous tes impos envers la socit, si vous vous fussiez
+prononc avec force en faveur de cette antique morale chrtienne qui
+prescrit la douceur et la chastet au chef de la famille? Il n'est pas
+question ici de cas d'exception, d'<i>unions mal assorties</i>. Toutes les
+unions possibles seront intolrables tant qu'il y aura dans la coutume
+une indulgence illimite pour les erreurs d'un sexe, tandis que
+l'austre et salutaire rigueur du pass subsistera uniquement pour
+rprimer et condamner celles de l'autre. Je sais bien qu'il y a un
+certain courage oser dire en face toute une gnration qu'elle est
+injuste et corrompue. Je sais bien qu' crire tout ce qu'on pense on se
+fait beaucoup d'ennemis parmi ceux qui se trouvent bien des vices du
+temps, et qu'on doit s'attendre, quand on a eu cette franchise, subir
+pendant le reste de ses jours une perscution<a name="page_343" id="page_343"></a> qui ne s'arrtera pas
+devant le seuil de la vie prive; mais je sais aussi que lorsque
+certaines femmes ont eu ce courage, il ne serait pas indigne d'un homme,
+et surtout d'un homme de conscience et de talent, de faire grce ce
+qu'il y a de manqu dans leurs efforts, de donner assistance et
+protection ce qui peut s'y rencontrer de brave et de sincre.</p>
+
+<p>Si vous aviez vcu au temps o <i>Tartufe</i> fut perscut comme une
+&oelig;uvre d'impit, vous eussiez t de ceux qui, bien loin de se
+constituer les champions de l'hypocrisie, rsistrent, de toute la
+puissance de leur conviction et de toute la puret de leur c&oelig;ur, aux
+sournoises interprtations de la critique; vous eussiez crit et sign
+de votre propre sang, alors comme aujourd'hui, que la pense qui
+produisit le <i>Tartufe</i> fut une pense minemment pieuse et honnte, que
+Dieu n'est pas attaqu dans la personne d'un cagot, que la paix et la
+dignit des familles ne sont pas compromises quand on en chasse
+d'infmes intrigants. Il est vrai que <i>Tartufe</i> est un chef-d'&oelig;uvre,
+et qu'il mrite toutes les sympathies des mes leves, et comme sujet
+et comme excution.</p>
+
+<p>Mais si la plume de tels crivains est jamais brise, si les
+vigoureuses couleurs des grands sicles sont perdues, si au lieu
+d'Aristophane, de Trence et de Molire, il ne nous reste plus que
+George Sand et compagnie, l'ternelle infirmit humaine n'en est pas
+moins encore, sous les yeux du philosophe critique, saignante, lpreuse,
+digne d'horreur et de compassion. L'ternel rve des c&oelig;urs simples,
+la <i>justice</i>, n'en est pas moins debout (au loin, il est vrai), mais
+radieux, mais ncessaire, mais appelant soi tous les efforts et tous
+les dsirs. Rduits juger de ples compositions, ne serait-ce pas,
+messieurs, une raison de plus pour vous autres de vous en prendre au
+fond des choses, et d'pargner l'aptre pour encourager le principe?
+C'est ainsi que vous suppleriez l'insuffisance de nos moyens, et que
+vous restitueriez au sicle ce qui lui manque en force et en gnie.<a name="page_344" id="page_344"></a></p>
+
+<p>Il me reste vous remercier, monsieur, pour les bons conseils que vous
+m'avez donns. Je m'accuse, je le rpte; car si vous ne m'avez pas
+toujours bien compris, c'est ma faute et non la vtre. L'homme qui
+contemple une bataille du haut de la montagne juge mieux des fautes et
+des pertes des armes que celui qui marche dans la poussire et dans
+l'enivrement du combat. Ainsi le critique sans passion en sait plus long
+sur l'artiste bouillant et sur son travail que l'artiste lui-mme.
+Socrate avait souvent occasion de dire ses disciples: Vous alliez me
+dfinir la science, et vous m'avez dfini la musique et la danse; ce
+n'est pas l ce que je vous demandais, et ce n'est pas l ce que vous
+vouliez me rpondre.</p>
+
+<p>FIN.</p>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> La premire dition de cet ouvrage formait deux volumes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Robert n'a pas reprsent, dans son beau tableau des
+<i>Pcheurs vnitiens</i>, un seul individu de la race pure indigne. Il a
+t Chioggia, il a fait poser des Chioggiotes, et il nous a montr des
+chantillons d'une trs-belle race, forte, maigre, brune, grave, et
+nullement vnitienne. Cette presqu'le de Chioggia, voisine de Venise,
+est habite par une colonie d'origine grecque, asiatique peut-tre. Ils
+se marient entre eux, et mlent fort rarement leur sang celui de la
+population vnitienne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Le <i>stali</i> des gondoliers, qui est, je crois, un reste de
+la langue franque que parlaient les gondoliers turcs, la mode
+autrefois Venise, signifie <i> droite</i>; <i>siastali</i> signifie <i>
+gauche</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> <i>El figo col tabaro strapazza</i>; c'est une expression dont
+se sert le peuple de Venise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> Herder, <i>Plastique</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_F_6" id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> On peut bien penser qu'il s'agit ici des lois durables qui
+ont rapport la morale publique, et non de celles qui se font et se
+dfont tous les jours dans les chambres, propos des petits intrts
+matriels de la socit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_G_7" id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> Lorsque j'crivis ceci, on pouvait croire que cette ide
+resterait l'tat d'utopie. La pratique en est devenue fort simple, et
+le roman feuilleton a donn beaucoup aussi la cration littraire.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR ***
+
+***** This file should be named 37989-h.htm or 37989-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/9/8/37989/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/37989-h/images/colophon.png b/37989-h/images/colophon.png
new file mode 100644
index 0000000..20fa7b3
--- /dev/null
+++ b/37989-h/images/colophon.png
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..2037d38
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #37989 (https://www.gutenberg.org/ebooks/37989)