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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/37989-0.txt b/37989-0.txt new file mode 100644 index 0000000..e9ba2c6 --- /dev/null +++ b/37989-0.txt @@ -0,0 +1,11670 @@ +The Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres d'un voyageur + +Author: George Sand + +Release Date: November 12, 2011 [EBook #37989] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + +ŒUVRES + +DE + +GEORGE SAND + + + + +MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS + +ŒUVRES COMPLÈTES + +DE + +GEORGE SAND + +NOUVELLE ÉDITION FORMAT GRAND IN-18 + + + LES AMOURS DE L'AGE D'OR 1 vol. + ADRIANI 1 -- + ANDRÉ 1 -- + ANTONIA 1 -- + LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ 2 -- + CADIO 1 -- + LE CHATEAU DES DESERTES 1 -- + LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE 2 -- + LA COMTESSE DE RUDOLSTADT 2 -- + LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE 2 -- + CONSTANCE VERRIER 1 -- + CONSUELO 3 -- + LES DAMES VERTES 1 -- + LA DANIELLA 2 -- + LA DERNIÈRE ALDINI 1 -- + LE DERNIER AMOUR 1 -- + LE DIABLE AUX CHAMPS 1 -- + ELLE ET LUI 1 -- + LA FAMILLE DE GERMANDRE 1 -- + LA FILLEULE 1 -- + FLAVIE 1 -- + FRANÇOIS LE CHAMPI 1 -- + HISTOIRE DE MA VIE 10 -- + UN HIVER À MAJORQUE--SPIRIDION 1 -- + L'HOMME DE NEIGE 3 -- + HORACE 1 -- + INDIANA 1 -- + ISIDORA 1 -- + JACQUES 1 -- + JEAN DE LA ROCHE 1 -- + JEAN ZISKA--GABRIEL 1 -- + JEANNE 1 -- + LAURA 1 -- + LÉLIA.--Métella.--Cora 2 -- + LETTRES D'UN VOYAGEUR 1 -- + LUCRÉZIA--FLORIANI--LAVINIA 1 -- + MADEMOISELLE LA QUINTINIE 1 -- + MADEMOISELLE MERQUEM 1 -- + LES MAÎTRES SONNEURS 1 -- + LES MAÎTRES MOSAÏSTES 1 -- + LA MARE AU DIABLE 1 -- + LE MARQUIS DE VILLEMER 1 -- + MAUPRAT 1 -- + LE MEUNIER D'ANGIBAULT 1 -- + MONSIEUR SYLVESTRE 1 -- + MONT-REVÈCHE 1 -- + NARCISSE 4 -- + NOUVELLES 4 -- + LA PETITE FADETTE 1 -- + LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE 2 -- + LE PICCININO 2 -- + PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE 1 -- + LE SECRÉTAIRE INTIME 1 -- + SIMON 1 -- + TAMARIS 1 -- + TEVERINO--Léone Léoni 1 -- + THÉATRE COMPLET 4 -- + THÉATRE DE NOHANT 1 -- + L'USCOQUE 1 -- + VALENTINE 1 -- + VALVÈDRE 1 -- + LA VILLE NOIRE 1 -- + +F. AUREAU.--Imprimerie de LAGNY. + + + + +LETTRES +D'UN +VOYAGEUR + +PAR + +GEORGE SAND + +NOUVELLE ÉDITION + +[Illustration: colophon] + +PARIS +MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1869 + +Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + +PRÉFACE + + +Jamais ouvrage, si ouvrage il y a, n'a été moins raisonné et moins +travaillé que ces deux volumes[A] de lettres écrites à des époques assez +éloignées les unes des autres, presque toujours à la suite d'émotions +graves dont elles ne sont pas le récit, mais le reflet. Elles n'ont été +pour moi qu'un soulagement instinctif et irréfléchi à des +préoccupations, à des fatigues ou à des accablements qui ne me +permettaient pas d'entreprendre ou de continuer un roman. Quelques-unes +furent même écrites à la course, finies en hâte à l'heure du courrier et +jetées à la poste, sans arrière-pensée de publicité. L'idée d'en faire +collection et de remplir quelques lacunes m'engagea, par la suite, à les +redemander à ceux de mes amis que je supposais les avoir conservées; et +celles-là sont probablement les moins mauvaises, comme on le comprendra +facilement, l'expression des émotions personnelles étant toujours plus +libre et plus sincère dans le tête-à-tête qu'elle ne peut l'être avec un +inconnu en tiers. Cet inconnu, c'est le lecteur, c'est le public; et +s'il n'y avait pas, dans l'exercice d'écrire, un certain charme souvent +douloureux, parfois enivrant, presque toujours irrésistible, qui fait +qu'on oublie le _témoin inconnu_ et qu'on s'abandonne à son sujet, je +pense qu'on n'aurait jamais le courage d'écrire sur soi-même, à moins +qu'on n'eût beaucoup de bien à en dire. Or, l'on conviendra, en lisant +ces lettres, que je ne me suis jamais trouvé dans ce cas, et qu'il m'a +fallu beaucoup de hardiesse ou beaucoup d'irréflexion pour entretenir le +public de ma personnalité pendant deux volumes. + +Je mentionne tout ceci pour excuser auprès de mes lecteurs, amateurs de +romans, habitués à ne me voir faire rien de pis, la malheureuse idée que +j'ai eue de me mettre en scène à la place de personnages un peu mieux +posés et un peu mieux drapés pour paraître en public. Je viens de le +dire: c'est aux époques où mon cerveau fatigué se trouvait vide de héros +et d'aventures, que, semblable à un _imprésario_ dont la troupe serait +en retard à l'heure du spectacle, je suis venu, tout distrait et tout +troublé, en robe de chambre sur la scène, raconter vaguement le prologue +de la pièce attendue. Je crois qu'en effet, pour qui s'intéresserait aux +secrètes opérations du cœur humain, certaines lettres familières, +certains actes, insignifiants en apparence, de la vie d'un artiste, +seraient la plus explicite préface, la plus claire exposition de son +œuvre. + +Que les amateurs de fictions me pardonnent un peu cependant. Dans +plusieurs de ces lettres, j'ai travaillé pour eux en habillant mon +triste personnage, mon pauvre _moi_, d'un costume qui n'était pas +habituellement le sien, et en faisant disparaître le plus possible son +existence matérielle derrière une existence morale plus vraie et plus +intéressante. Ainsi on ne voit guère, en lisant ces lettres, si c'est un +homme, un vieillard ou un enfant qui raconte ses impressions. +Qu'importait au lecteur mon âge et ma démarche? C'est à l'Opéra que la +jeunesse, la beauté ou la grâce intéressent les yeux et l'imagination. +Dans un livre de la nature de celui-ci, c'est l'émotion, c'est la +rêverie, ou la tristesse, ou l'enthousiasme, ou l'inquiétude, qui +doivent se rendre sympathiques au lecteur. Ce qu'il peut demander à +celui qui abandonne son âme à la pitié ou à la colère de l'examen, c'est +de lui laisser voir les mouvements de ce cœur _personnifié_, à je +puis ainsi dire. Ainsi, en parlant tantôt comme un écolier vagabond, +tantôt comme un vieux oncle podagre, tantôt comme un jeune soldat +impatient, je n'ai fait autre chose que de peindre mon âme sous la forme +qu'elle prenait à ces moments-là: tantôt insouciante et folâtre, tantôt +morose et fatiguée, tantôt bouillante et rajeunie. Et qui de nous ne +résume en lui, à chaque heure de sa vie, ces trois âges de l'existence +morale, intellectuelle et physique? Quel vieillard ne s'est senti enfant +bien des fois? quel enfant n'a eu des accablements de vieillesse à +certaines heures? Quel homme n'est à la fois vieillard et enfant dans la +plupart de ses agitations? Ai-je fait autre chose que l'histoire d'un +chacun de nous? Non, je n'ai pas fait autre chose, et je n'ai pas voulu +faire autre chose. Je n'ai pas voulu qu'on cherchât, sous le déguisement +de ce problématique voyageur, le secret d'une individualité bizarre ou +remarquable. On ne peut pas me supposer un soin si puéril quand on voit +combien je me suis peu ménagé en ouvrant mon cœur sanglant à +l'expérimentation psychologique. Si je l'ai fait, si je me suis dévoué à +ce supplice, sans honte et sans effroi, c'est que je connaissais bien +aussi les plaies qui rongent les hommes de mon temps, et le besoin +qu'ils ont tous de se connaître, de s'étudier, de sonder leurs +consciences, de s'éclairer sur eux-mêmes par la révélation de leurs +instincts et de leurs besoins, de leurs maux et de leurs aspirations. +Mon âme, j'en suis certain, a servi de miroir à la plupart de ceux qui y +ont jeté les yeux. Aussi plusieurs s'y sont fait peur à eux-mêmes, et, à +la vue de tant de faiblesse, de terreur, d'irrésolution, de mobilité, +d'orgueil humilié et de forces impuissantes, ils se sont écriés que +j'étais un malade, un fou, une âme d'exception, un prodige d'orgueil et +de scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise +foi! Je ne diffère de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne +cherche point à farder des couleurs de la jeunesse et de la santé mes +traits flétris par l'épouvante. Vous avez bu le même calice, vous avez +souffert les mêmes tourments. Comme moi vous avez douté, comme moi vous +avez nié et blasphémé, comme moi vous avez erré dans les ténèbres, +maudissant la Divinité et l'humanité, faute de comprendre! Au siècle +dernier, Voltaire écrivait au-dessous de la statue de Cupidon ces vers +fameux: + + Qui que tu sois, voici ton maître; + Il l'est, le fut ou le doit être. + +Aujourd'hui Voltaire inscrirait cet arrêt solennel sur le socle d'une +autre allégorie: ce serait le Doute, et non plus l'Amour, que sa vieille +main tremblante illustrerait de ce distique. Oui, le doute, le +scepticisme modeste ou pédant, audacieux ou timide, triomphant ou +désolé, criminel ou repentant, oppresseur ou opprimé, tyran ou victime; +homme de nos jours, + + Qui que tu sois, c'est là ton maître; + Il l'est, le fut ou le doit être. + +Ne rougissons donc pas tant les uns des autres, et ne portons pas +hypocritement le fardeau de notre misère. Tous, tant que nous sommes, +nous traversons une grande maladie, ou nous allons devenir sa proie si +nous ne l'avons déjà été. Il n'y a que les athées qui font du doute un +crime et une honte, comme il n'y a que les faux braves qui prétendent +n'avoir jamais manqué de force et de cœur. Le doute est le mal de +notre âge, comme le choléra. Mais salutaire comme toutes les crises où +Dieu pousse l'intelligence humaine, il est le précurseur de la santé +morale, de la foi. Le doute est né de l'examen. Il est le fils malade et +fiévreux d'une puissante mère, la liberté. Mais ce ne sont pas les +oppresseurs qui te guériront. Les oppresseurs sont athées; l'oppression +et l'athéisme ne savent que tuer. La liberté prendra elle-même son +enfant rachitique dans ses bras; elle l'élèvera vers le ciel, vers la +lumière, et il deviendra robuste et croyant comme elle. Il se +transformera, il deviendra l'espérance, et, à son tour, il engendrera +une fille d'origine et de nature divine, la connaissance, qui engendrera +aussi, et ce dernier-né sera la foi. + +Quant à moi, pauvre convalescent, qui frappais hier aux portes de la +mort, et qui sais bien la cause et les effets de mon mal, je vous les ai +dits, je vous les dirai encore. Mon mal est le vôtre, c'est l'examen +accompagné d'ignorance. Un peu plus de connaissance nous sauvera. +Examinons donc encore, apprenons toujours, arrivons à la connaissance. +Quand nous avons nié la vérité (moi tout le premier), nous n'avons fait +que proclamer notre aveuglement, et les générations qui nous survivront +tireront de notre âge de cécité d'utiles enseignements. Elles diront que +nous avons bien fait de nous plaindre, de nous agiter, de remplir l'air +de nos cris, d'importuner le ciel de nos questions, et de nous dérober +par l'impatience et la colère à ce mal qui tue ceux qui dorment. Au +retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des +spectres effarés qui s'efforçaient, en gémissant et en blasphémant, de +retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient calmes et +résignés, se couchaient sur la glace et restaient là engourdis par la +mort. Malheur aux résignés d'aujourd'hui! Malheur à ceux qui acceptent +l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute avec un +visage serein! Ceux-là mourront, ceux-là sont morts déjà, ensevelis dans +la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants +et qui appellent avec des plaintes amères, retrouveront le chemin de la +terre promise, et ils verront luire le soleil. + +L'ignorance, le doute, le sophisme, l'injustice, ai-je dit: oui, voilà +les écueils au milieu desquels nous tâchons de nous diriger; voilà les +malheurs et les dangers dont notre vie est semée. En relisant les +_Lettres d'un Voyageur_, que je n'avais pas eu le courage de revoir et +de juger depuis plusieurs années, je ne me suis guère étonné de m'y +trouver ignorant, sceptique, sophiste, inconséquent, injuste à chaque +ligne. Je n'ai pourtant rien changé à cette œuvre informe, si ce +n'est quelques mots impropres et une ou deux pages de lieux communs sans +intérêt. Le second volume, en général, a fort peu de valeur, sous +quelque point de vue qu'on l'envisage. Le premier, quoique rempli +d'erreurs de tout genre encore plus naïves, a une valeur certaine: celle +d'avoir été écrit avec une étourderie spontanée pleine de jeunesse et de +franchise. S'il tombait entre les mains de gens graves, il les ferait +sourire; mais si ces gens graves avaient quelque bonté et quelque +sincérité, ils y trouveraient matière à plaindre, à consoler, à +encourager et à instruire la jeunesse rêveuse, ardente et aveugle de +notre époque. Connaissant davantage, par ma confession, les causes et +la nature de nos souffrances, ils y deviendraient plus compatissants, et +sauraient que ce n'est ni avec des railleries amères ni avec des +anathèmes pédants qu'on peut la guérir, mais avec des enseignements +vrais et le sentiment profond de la charité humaine. + + + + +LETTRES D'UN VOYAGEUR + + + + +I + + + Venise, 1er mai 1834 + +J'étais arrivé à Bassano à neuf heures du soir, par un temps froid et +humide. Je m'étais couché, triste et fatigué, après avoir donné +silencieusement une poignée de main à mon compagnon de voyage. Je +m'éveillai au lever du soleil, et je vis de ma fenêtre s'élever, dans le +bleu vif de l'air, les créneaux enveloppés de lierre de l'antique +forteresse qui domine la vallée. Je sortis aussitôt pour en faire le +tour et pour m'assurer de la beauté du temps. + +Je n'eus pas fait cent pas que je trouvai le docteur assis sur une +pierre, et fumant une pipe de caroubier de sept pieds de long qu'il +venait de payer huit sous à un paysan. Il était si joyeux de son +emplette, et tellement perdu dans les nuées de son tabac, qu'il eut bien +de la peine à m'apercevoir. Quand il eut chassé de sa bouche le dernier +tourbillon de fumée qu'il put arracher à ce qu'il appelait sa _pipetta_, +il me proposa d'aller déjeuner à une _boutique de café_ sur les fossés +de la citadelle, en attendant que le voiturin qui devait nous ramener à +Venise eût fini de se préparer au voyage. J'y consentis. + +Je te recommande, si tu dois revenir par ici, le café des Fossés, à +Bassano, comme une des meilleures fortunes qui puissent tomber à un +voyageur ennuyé des chefs-d'œuvre classiques de l'Italie. Tu le +souviens que, quand nous partîmes de France, tu n'étais avide, +disais-tu, que de _marbres taillés_. Tu m'appelais sauvage quand je te +répondais que je laisserais tous les palais du monde pour aller voir une +belle montagne de marbre brut dans les Apennins ou dans les Alpes. Tu te +souviens aussi qu'au bout de peu de jours tu fus rassasié de statues, de +fresques, d'églises et de galeries. Le plus doux souvenir qui te resta +dans la mémoire fut celui d'une eau limpide et froide où tu lavas ton +front chaud et fatigué dans un jardin de Gênes. C'est que les créations +de l'art parlent à l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle +à toutes les facultés. Il nous pénètre par tous les pores comme par +toutes les idées. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration, +l'aspect des campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraîcheur des eaux, +les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et +dans les nerfs, en même temps que l'éclat des couleurs et la beauté des +formes s'insinuent dans l'imagination. Ce sentiment de plaisir et de +bien-être est appréciable à toutes les organisations, même aux plus +grossières: les animaux l'éprouvent jusqu'à un certain point. Mais il ne +procure aux organisations élevées qu'un plaisir de transition, un repos +agréable après des fonctions plus énergiques de la pensée. Aux esprits +vastes il faut le monde entier, l'œuvre de Dieu et les œuvres de +l'homme. La fontaine d'eau pure t'invite et te charme; mais tu n'y peux +dormir qu'un instant. Il faudra que tu épuises Michel-Ange et Raphaël +avant de t'arrêter de nouveau sur le bord du chemin; et quand tu auras +lavé la poussière du voyage dans l'eau de la source, tu repartiras en +disant: «Voyons ce qu'il y a encore sous le soleil.» + +Aux esprits médiocres et paresseux comme le mien, le revers d'un fossé +suffirait pour dormir toute une vie, s'il était permis de faire en +dormant ou en rêvant ce dur et aride voyage. Mais encore faudrait-il que +ce fossé fût dans le genre de celui de Bassano, c'est-à-dire qu'il fût +élevé de cent pieds au-dessus d'une vallée délicieuse, et qu'on pût y +déjeuner tous les matins sur un tapis de gazon semé de primevères, avec +du café excellent, du beurre des montagnes et du pain anisé. + +C'est à un pareil déjeuner que je t'invite quand tu auras le temps +d'aimer le repos. Dans ce temps-là tu sauras tout; la vie n'aura plus de +secrets pour toi. Tes cheveux commenceront à grisonner, les miens auront +achevé de blanchir; mais la vallée de Bassano sera toujours aussi belle, +la neige des Alpes aussi pure; et notre amitié?...--J'espère en ton +cœur, et je réponds du mien. + +La campagne n'était pas encore dans toute sa splendeur, les prés étaient +d'un vert languissant tirant sur le jaune, et les feuilles ne faisaient +encore que bourgeonner aux arbres. Mais les amandiers et les pêchers en +fleurs entremêlaient çà et là leurs guirlandes roses et blanches aux +sombres masses des cyprès. Au milieu de ce jardin immense, la Brenta +coulait rapide et silencieuse sur un lit de sable, entre ces deux larges +rives de cailloux et de débris de roches qu'elle arrache du sein des +Alpes, et dont elle sillonne les plaines dans ses jours de colère. Un +demi-cercle de collines fertiles, couvertes de ces longs rameaux de +vigne noueuse qui se suspendent à tous les arbres de la Vénétie, faisait +un premier cadre au tableau; et les monts neigeux, étincelants aux +premiers rayons du soleil, formaient, au delà, une seconde bordure +immense, qui se détachait comme une découpure d'argent sur le bleu +solide de l'air. + +--Je vous ferai observer, me dit le docteur, que votre café refroidit et +que le voiturin nous attend. + +--Ah çà, docteur, lui répondis-je, est-ce que vous croyez que je veux +retourner maintenant à Venise? + +--Diable! reprit-il d'un air soucieux. + +--Qu'avez-vous à dire? ajoutai-je. Vous m'avez amené ici pour voir les +Alpes, apparemment; et quand j'en touche le pied, vous vous imaginez que +je veux retourner à votre ville marécageuse? + +--Bah! j'ai gravi les Alpes plus de vingt fois! dit le docteur. + +--Ce n'est pas absolument le même plaisir pour moi de savoir que vous +l'avez fait ou de le faire moi-même, répondis-je. + +--Oui-da! continua-t-il sans m'écouter; savez-vous que dans mon temps +j'ai été un célèbre chasseur de chamois? Tenez, voyez-vous cette brèche +là-haut, et ce pic là-bas? Figurez-vous qu'un jour... + +--_Basta, basta!_ docteur, vous me raconterez cela à Venise, un soir +d'été que nous fumerons quelque pipe gigantesque sous les tentes de la +place Saint-Marc avec vos amis les Turcs. Ce sont des gens trop graves +pour interrompre un narrateur, quelque sublime impertinence qu'il +débite, et il n'y a pas de danger qu'ils donnent le moindre signe +d'impatience ou d'incrédulité avant la fin de son récit, durât-il trois +jours et trois nuits. Pour aujourd'hui, je veux suivre votre exemple en +montant à ce pic là-haut, et en descendant par cette brèche là-bas... + +--Vous? dit le docteur en jetant un regard de mépris sur mon chétif +individu. + +Puis, il reporta complaisamment son regard sur une de ses mains qui +couvrait la moitié de la table, sourit, et se dandina d'un air +magnifique. + +--Les voltigeurs font campagne tout aussi bien que les cuirassiers, lui +dis-je avec un peu de dépit; et pour gravir les rochers, le moindre +chevreau est plus agile que le plus robuste cheval. + +--Je vous ferai observer, reprit mon compagnon, que vous êtes malade, et +que j'ai répondu de vous ramener à Venise, mort ou vif. + +--Je sais qu'en qualité de médecin vous vous arrogez droit de vie et de +mort sur moi; mais voyez mon caprice, docteur! il me prend envie de +vivre encore cinq ou six jours. + +--Vous n'avez pas le sens commun, répondit-il. J'ai donné d'un côté ma +parole d'honneur de ne pas vous quitter; de l'autre, j'ai fait le +serment d'être à Venise demain matin. Voulez-vous donc me mettre dans la +nécessité de violer un de mes deux engagements? + +--Certainement, je le veux, docteur. + +Il fit un profond soupir, et après un instant de rêverie:--J'ai observé, +dit-il, que les petits hommes sont généralement doués d'une grande force +morale, ou, au moins, pourvus d'un immense entêtement. + +--Et c'est en raison de cette observation savante, m'écriai-je en +sautant du balcon sur l'esplanade, que vous allez me laisser ma liberté, +docteur aimable! + +--Vous me forcez de transiger avec ma conscience, dit-il en se penchant +sur le balcon. J'ai juré de vous ramener à Venise; mais je ne me suis +pas engagé à vous y ramener un jour plutôt que l'autre... + +--Certainement, cher docteur. Je pourrais ne retourner à Venise que +l'année prochaine, et pourvu que nous fissions notre entrée ensemble par +la Giudecca... + +--Vous moquez-vous de moi? s'écria-t-il. + +--Certainement, docteur, répondis-je. Et nous eûmes ensemble une dispute +épouvantable, laquelle se termina par de mutuelles concessions. Il +consentit à me laisser seul, et je m'engageai à être de retour à Venise +avant la fin de la semaine. + +--Soyez à Mestre samedi soir, dit le docteur; j'irai au-devant de vous +avec Catullo et la gondole. + +--J'y serai, docteur, je vous le jure. + +--Jurez-le par notre meilleur ami, par celui qui était encore là, ces +jours passés, pour vous faire entendre raison. + +--Je jure par lui, répondis-je, et vous pouvez croire que c'est une +parole sacrée. Adieu, docteur. + +Il serra ma main dans sa grosse main rouge, et faillit la briser comme +un roseau. Deux larmes coulèrent silencieusement sur ses joues. Puis il +leva les épaules et rejeta ma main en disant: Allez au diable!--Quand il +eut fait dix pas en courant, il se retourna pour me crier:--Faites +couper vos talons de bottes avant de vous risquer dans les neiges. Ne +vous endormez pas trop près des rochers; songez qu'il y a par ici +beaucoup de vipères. Ne buvez pas indistinctement à toutes les sources, +sans vous assurer de la limpidité de l'eau; sachez que la montagne a des +veines malfaisantes. Fiez-vous à tout montagnard qui parlera le vrai +dialecte; mais si quelque traînard vous demande l'aumône en langue +étrangère ou avec un accent suspect, ne mettez pas la main à votre +poche, n'échangez pas une parole avec lui. Passez votre chemin; mais +ayez l'œil sur son bâton. + +--Est-ce tout, docteur? + +--Soyez sûr que je n'omets jamais rien d'utile, répondit-il, d'un air +fâché, et que personne ne connaît mieux que moi ce qu'il convient de +faire et ce qu'il convient d'éviter en voyage. + +--_Ciaò, egregio dottore_, lui dis-je en souriant. + +--_Schiavo suo_, répondit-il d'une voix brève en enfonçant son chapeau +sur sa tête.... + + * * * * * + +Je conviens que je suis de ceux qui se casseraient volontiers le cou par +bravade, et qu'il n'est pas d'écolier plus vain que moi de son courage +et de son agilité. Cela tient à l'exiguité de ma stature et à l'envie +qu'éprouvent tous les petits hommes de faire ce que font les hommes +forts.--Cependant tu me croiras si je te dis que jamais je n'avais moins +songé à faire ce que nous appelons une _expédition_. Dans mes jours de +gaieté, dans ces jours devenus bien rares où je sortirais volontiers, +comme Kreissler, avec deux chapeaux l'un sur l'autre, je pourrais +_hasarder_ comme lui _les pas les plus gracieux sur les bords de +l'Achéron_; mais dans mes jours de _spleen_ je marche tranquillement au +beau milieu du chemin le plus uni, et je ne plaisante pas avec les +abîmes. Je sais trop bien que, dans ces jours-là, le sifflement importun +d'un insecte à mon oreille ou le chatouillement insolent d'un cheveu sur +ma joue suffirait pour me transporter de colère et de désespoir, et pour +me faire sauter au fond des lacs.--Je marchai donc toute cette matinée +sur la route de Trente, en remontant le cours de la Brenta. Cette gorge +est semée de hameaux assis sur l'une et l'autre rive du torrent, et de +maisonnettes éparses sur le flanc des montagnes. Toute la partie +inférieure du vallon est soigneusement cultivée. Plus haut s'étendent +d'immenses pâturages dont la nature prend soin elle-même. Puis une rampe +de rochers arides s'élève jusqu'aux nuages, et la neige s'étale au faîte +comme un manteau. + +La fonte de ces neiges ne s'étant pas encore opérée, la Brenta était +paisible et coulait dans un lit étroit. Son eau, troublée et empoisonnée +pendant quatre ans par la dissolution d'une roche, a recouvré toute sa +limpidité. Des troupeaux d'enfants et d'agneaux jouaient pêle-mêle sur +ses bords, à l'ombre des cerisiers en fleur. Cette saison est délicieuse +pour voyager par ici. La campagne est un verger continuel; et si la +végétation n'a pas encore tout son luxe, si le vert manque aux tableaux, +en revanche la neige les couronne d'une auréole éclatante, et l'on peut +marcher tout un jour entre deux haies d'aubépine et de pruniers sauvages +sans rencontrer un seul Anglais. + +J'aurais voulu aller jusqu'aux Alpes du Tyrol. Je ne sais guère pourquoi +je me les imagine si belles; mais il est certain qu'elles existent dans +mon cerveau comme un des points du globe vers lequel me porte une +sympathie indéfinissable. Dois-je croire, comme toi, que la destinée +nous appelle impérieusement vers les lieux où nous devons voir s'opérer +en nous quelque crise morale?--Je ne saurais attribuer tant de part +dans ma vie à la fatalité. Je crois à une Providence spéciale pour les +hommes d'un grand génie ou d'une grande vertu; mais qu'est-ce que Dieu +peut avoir à faire à moi? Quand nous étions ensemble, je croyais au +destin comme un vrai musulman. J'attribuais à des vues particulières, à +des tendresses maternelles ou à des prévisions mystérieuses de cette +Providence envers toi, le bien et le mal qui nous arrivaient. Je me +voyais forcé à tel ou tel usage de ma volonté comme un instrument +destiné à te faire agir. J'étais un des rouages de ta vie, et parfois je +sentais sur moi la main de Dieu qui m'imprimait ma direction. A présent +que cette main s'est placée entre nous deux, je me sens inutile et +abandonné. Comme une pierre détachée de la montagne, je roule au hasard, +et les accidents du chemin décident seuls de mon impulsion. Cette pierre +embarrassait les voies du destin, son souffle l'a balayée; que lui +importe où elle ira tomber?.... + + * * * * * + +Je croirais assez que mon ancienne affection pour le Tyrol tient à deux +légers souvenirs: celui d'une romance qui me semblait très-belle quand +j'étais enfant, et qui commençait ainsi: + + Vers les monts de Tyrol poursuivant le chamois, + Engelwald au front chauve a passé sur la neige, etc. + +et celui d'une demoiselle avec qui j'ai voyagé, une nuit, il y a bien +dix ans, sur la route de ---- à ----. La diligence s'était brisée à une +descente. Il faisait un verglas affreux et un clair de lune magnifique. +J'étais dans certaine disposition d'esprit extatique et ridicule. +J'aurais voulu être seul; mais la politesse et l'humanité me forcèrent +d'offrir le bras à ma compagne de voyage. Il m'était impossible de +m'occuper d'autre chose que de ce clair de lune, de la rivière qui +roulait en cascade le long du chemin, et des prairies baignées d'une +vapeur argentée. La toilette de la voyageuse était problématique. Elle +parlait un français incorrect avec l'accent allemand, et encore +parlait-elle fort peu. Je n'avais donc aucune donnée sur sa condition et +sur ses goûts. Seulement, quelques remarques assez savantes qu'elle +avait faites, à table d'hôte, sur la qualité d'une crème aux amandes +m'avaient induit à penser que cette discrète et judicieuse personne +pouvait bien être une cuisinière de bonne maison. Je cherchai longtemps +ce que je pourrais lui dire d'agréable; enfin, après un quart d'heure +d'efforts incroyables, j'accouchai de ceci:--N'est-il pas vrai, +Mademoiselle, que voici un _site enchanteur_?--Elle sourit et haussa +légèrement les épaules. Je crus comprendre qu'à la platitude de mon +expression elle me prenait pour un commis voyageur, et j'étais assez +mortifié, lorsqu'elle dit, d'un ton mélancolique et après un instant de +silence:--Ah! Monsieur, vous n'avez jamais vu les montagnes du Tyrol! + +--Vous êtes du Tyrol? m'écriai-je. Ah! mon Dieu! j'ai su autrefois une +romance sur le Tyrol, qui me faisait rêver les yeux ouverts. C'est donc +un bien beau pays? Je ne sais pas pourquoi il s'est logé dans un coin de +ma cervelle. Soyez assez bonne pour me le décrire un peu. + +--Je suis du Tyrol, répondit-elle d'un ton doux et triste; mais +excusez-moi, je ne saurais en parler. + +Elle porta son mouchoir à ses yeux, et ne prononça pas une seule parole +durant tout le reste du voyage. Pour moi, je respectai religieusement +son silence et ne sentis pas même le désir d'en entendre davantage. Cet +amour de la patrie, exprimé par un mot, par un refus de parler, et par +deux larmes bien vite essuyées, me sembla plus éloquent et plus profond +qu'un livre. Je vis tout un roman, tout un poëme dans la tristesse de +cette silencieuse étrangère. Et puis ce Tyrol, si délicatement et si +tendrement regretté, m'apparut comme une terre enchantée. En me +rasseyant dans la diligence, je fermai les yeux pour ne plus voir le +paysage que je venais d'admirer, et qui désormais m'inspirait tout le +dédain qu'on a pour la réalité, à vingt ans. Je vis alors passer devant +moi, comme dans un panorama immense, les lacs, les montagnes vertes, les +pâturages, les forêts alpestres, les troupeaux et les torrents du Tyrol. +J'entendis ces chants, à la fois si joyeux et si mélancoliques, qui +semblent faits pour des échos dignes de les répéter. Depuis, j'ai +souvent fait de bien douces promenades dans ce pays chimérique, porté +sur les ailes des symphonies pastorales de Beethoven. Oh! que j'y ai +dormi sur des herbes embaumées! quelles belles fleurs j'y ai cueillies! +quelles riantes et heureuses troupes de pâtres j'y ai vues passer en +dansant! quelles solitudes austères j'y ai trouvées pour prier Dieu! Que +de chemin j'ai fait à travers ces monts, durant deux ou trois +modulations de l'orchestre!.... + + * * * * * + +J'étais assis sur une roche un peu au-dessus du chemin. La nuit +descendait lentement sur les hauteurs. Au fond de la gorge, en remontant +toujours le torrent, mon œil distinguait une enfilade de montagnes +confusément amoncelées les unes derrière les autres. Ces derniers +fantômes pâles qui se perdaient dans les vapeurs du soir, c'était le +Tyrol. Encore un jour de marche, et je toucherais au pays de mes +rêves.--De ces cimes lointaines, me disais-je, sont partis mes songes +dorés. Ils ont volé jusqu'à moi, comme une troupe d'oiseaux voyageurs; +ils sont venus me trouver quand j'étais un enfant tout rustique, et que +je conduisais mes chevreaux en chantant la romance d'Engelwald le long +des traînes de la Vallée-Noire. Ils ont passé sur ma tête pendant une +pâle nuit d'hiver, quand je venais d'accomplir un pèlerinage mystérieux +vers d'autres illusions que j'ai perdues, vers d'autres contrées où je +ne retournerai pas. Ils se sont transformés en violes et en hautbois +sous les mains de Brod et de Urban, et je les ai reconnus à leurs voix +délicieuses, quoique ce fût à Paris, quoiqu'il fallût mettre des gants +et supporter des quinquets en plein midi pour les entendre. Ils +chantaient si bien, qu'il suffisait de fermer les yeux pour que la +salle du Conservatoire devînt une vallée des Alpes, et pour que +Habeneck, placé, l'archet en main, à la tête de toute cette harmonie, se +transformât en chasseur de chamois, _Engelwald au front chauve_, ou +quelque autre. Beaux rêves de voyage et de solitude, colombes errantes +qui avez rafraîchi mon front du battement de vos ailes, vous êtes +retournés à votre aire enchantée, et vous m'attendez. Me voici prêt à +vous atteindre, à vous saisir; m'échapperez-vous comme tous mes autres +rêves? Quand j'avancerai la main pour vous caresser, ne vous +envolerez-vous pas, ô mes sauvages amis? N'irez-vous pas vous poser sur +quelque autre cime inaccessible où mon désir vous suivra en vain? + + * * * * * + +J'avais pris dans la journée, sous un beau rayon de soleil, quelques +heures de repos sur la bruyère. Afin d'éviter la saleté des gîtes, je +m'étais arrangé pour marcher pendant les heures froides de la nuit et +pour dormir en plein air durant le jour. La nuit fut moins sereine que +je ne l'avais espéré. Le ciel se couvrit de nuages et le vent s'éleva. +Mais la route était si belle, que je pus marcher sans difficulté au +milieu des ténèbres. Les montagnes se dressaient à ma droite et à ma +gauche comme de noirs géants; le vent s'y engouffrait et courait sur +leurs croupes avec de longues plaintes. Les arbres fruitiers, agités +violemment, semaient sur moi leurs fleurs embaumées. La nature était +triste et voilée, mais toute pleine de parfums et d'harmonies sauvages. +Quelques gouttes de pluie m'avertirent de chercher un abri dans un +bosquet d'oliviers situé à peu de distance de la route; j'y attendis la +fin de l'orage. Au bout d'une heure, le vent était tombé, et le ciel +dessinait au-dessus de moi une longue bande bleue, bizarrement découpée +par les anfractuosités des deux murailles de granit qui le resserraient. +C'était le même coup d'œil que nous avions en miniature à Venise, +quand nous marchions le soir dans ces rues obscures, étroites et +profondes, d'où l'on aperçoit la nuit étendue au-dessus des toits, +comme une mince écharpe d'azur semée de paillettes d'argent. + +Le murmure de la Brenta, un dernier gémissement du vent dans le +feuillage lourd des oliviers, des gouttes de pluie qui se détachaient +des branches et tombaient sur les rochers avec un petit bruit qui +ressemblait à celui d'un baiser, je ne sais quoi de triste et de tendre, +était répandu dans l'air et soupirait dans les plantes. Je pensais à la +veillée du Christ dans le jardin des Olives, et je me rappelai que nous +avons parlé tout un soir de ce chant du poème divin. C'était un triste +soir que celui-là, une de ces sombres veillées où nous avons bu ensemble +le calice d'amertume. Et toi aussi, tu as souffert un martyre +inexorable; toi aussi, tu as été cloué sur une croix. Avais-tu donc +quelque grand péché à racheter pour servir de victime sur l'autel de la +douleur? qu'avais-tu fait pour être menacé et châtié ainsi? est-on +coupable à ton âge? sait-on ce que c'est que le bien et le mal? Tu te +sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire +qu'un. Tu te fatiguais à jouir de tout, vite et sans réflexion. Tu +méconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie au gré des +passions qui devaient l'user et l'éteindre, comme les autres hommes ont +le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-même, et tu oublias +que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre pour ton +compte, et suicider ta gloire par mépris de toutes les choses humaines. +Tu jetas pêle-mêle dans l'abîme toutes les pierres précieuses de la +couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beauté, le génie, +et jusqu'à l'innocence de ton âge, que tu voulus fouler aux pieds, +enfant superbe! + +Quel amour de la destruction brûlait donc en toi? quelle haine avais-tu +contre le ciel, pour dédaigner ainsi ses dons les plus magnifiques? +Est-ce que ta haute destinée te faisait peur? est-ce que l'esprit de +Dieu était passé devant toi sous des traits trop sévères? L'ange de la +poésie, qui rayonne à sa droite, s'était penché sur ton berceau pour te +baiser au front; mais tu fus effrayé sans doute de voir si près de toi +le géant aux ailes de feu. Tes yeux ne purent soutenir l'éclat de sa +face, et tu t'enfuis pour lui échapper. A peine assez fort pour marcher, +tu voulus courir à travers les dangers de la vie, embrassant avec ardeur +toutes ses réalités, et leur demandant asile et protection contre les +terreurs de ta vision sublime et terrible. Comme Jacob, tu luttas contre +elle, et comme lui tu fus vaincu. Au milieu des fougueux plaisirs où tu +cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystérieux vint te réclamer et +te saisir. Il fallait que tu fusses poète, tu l'as été en dépit de +toi-même. Tu abjuras en vain le culte de la vertu; tu aurais été le plus +beau de ses jeunes lévites; tu aurais desservi ses autels en chantant +sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et la blanc vêtement de la +pudeur aurait paré ton corps frêle d'une grâce plus suave que le masque +et les grelots de la Folie. Mais tu ne pus jamais oublier les divines +émotions de cette foi première. Tu revins à elle du fond des antres de +la corruption, et ta voix, qui s'élevait pour blasphémer, entonna, +malgré toi, des chants d'amour et d'enthousiasme. Alors ceux qui +écoutaient se regardaient avec étonnement.--Quel est donc celui-ci, +dirent-ils, et en quelle langue célèbre-t-il nos rites joyeux? Nous +l'avons pris pour un des nôtres, mais c'est le transfuge de quelque +autre religion, c'est un exilé de quelque autre monde plus triste et +plus heureux. Il nous cherche et vient s'asseoir à nos tables; mais il +ne trouve pas, dans l'ivresse, les mêmes illusions que nous. D'où vient +que, par instants, un nuage passe sur son front et fait pâlir son +visage? A quoi songe-t-il? de quoi parle-t-il? Pourquoi ces mots +étranges qui lui reviennent à chaque instant sur les lèvres, comme les +souvenirs d'une autre vie? Pourquoi les _vierges_, les _amours_, et les +_anges_ repassent-ils sans cesse dans ses rêves et dans ses vers? Se +moque-t-il de nous ou de lui-même? Est-ce son Dieu, est-ce le nôtre, +qu'il méprise et trahit? + +Et toi, tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout à l'heure +cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux +comme la prière d'un enfant. Couché sur les roses que produit la terre, +tu songeais aux roses de l'Éden qui ne se flétrissent pas; et, en +respirant le parfum éphémère de tes plaisirs, tu parlais de l'éternel +encens que les anges entretiennent sur les marches du trône de Dieu. Tu +l'avais donc respiré, cet encens? Tu les avais donc cueillies, ces roses +immortelles? Tu avais donc gardé, de cette patrie des poëtes, de vagues +et délicieux souvenirs qui t'empêchaient d'être satisfait de tes folles +jouissances d'ici-bas? + +Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre, +dédaigneux de la gloire, effrayé du néant, incertain, tourmenté, +changeant, tu vivais seul au milieu des hommes; tu fuyais la solitude et +la trouvais partout. La puissance de ton âme te fatiguait. Tes pensées +étaient trop vastes, tes désirs trop immenses, tes épaules débiles +pliaient sous le fardeau de ton génie. Tu cherchais dans les voluptés +incomplètes de la terre l'oubli des biens irréalisables que tu avais +entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait brisé ton corps, ton âme +se réveillait plus active et ta soif plus ardente. Tu quittais les bras +de tes folles maîtresses pour t'arrêter en soupirant devant les vierges +de Raphaël.--Quel est donc, disait, à propos de toi, un pieux et tendre +songeur, _ce jeune homme qui s'inquiète tant de la blancheur des +marbres_? + +Comme ce fleuve des montagnes que j'entends mugir dans les ténèbres, tu +es sorti de ta source plus pur et plus limpide que le cristal, et tes +premiers flots n'ont réfléchi que la blancheur des neiges immaculées. +Mais, effrayé sans doute du silence de la solitude, tu t'es élancé sur +une pente rapide, tu t'es précipité parmi des écueils terribles, et, du +fond des abîmes, ta voix s'est élevée, comme le rugissement d'une joie +âpre et sauvage. + +De temps en temps, tu te calmais en te perdant dans un beau lac, heureux +de te reposer au sein de ses ondes paisibles et de refléter la pureté +du ciel. Amoureux de chaque étoile qui se mirait dans ton sein, tu lui +adressais de mélancoliques adieux quand elle quittait l'horizon. + + Dans l'herbe des marais, un seul instant arrête, + Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux. + +Mais bientôt, las d'être immobile, tu poursuivais ta course haletante +parmi les rochers, tu les prenais corps à corps, tu luttais avec eux, et +quand tu les avais renversés, tu partais avec un chant de triomphe, sans +songer qu'ils t'encombraient dans leur chute et creusaient dans ton sein +des blessures profondes. + +L'amitié s'était enfin révélée à ton cœur solitaire et superbe. Tu +daignas croire à un autre qu'à toi-même, orgueilleux infortuné! tu +cherchas dans son cœur le calme et la confiance. Le torrent s'apaisa +et s'endormit sous un ciel tranquille. Mais il avait amassé, dans son +onde, tant de débris arrachés à ses rives sauvages, qu'elle eut bien de +la peine à s'éclaircir. Comme celle de la Brenta, elle fut longtemps +troublée, et sema la vallée qui lui prêtait ses fleurs et ses ombrages, +de graviers stériles et de roches aiguës. Ainsi fut longtemps tourmentée +et déchirée la vie nouvelle que tu venais essayer. Ainsi le souvenir des +turpitudes que tu avais contemplées vint empoisonner, de doutes cruels +et d'amères pensées, les pures jouissances de ton âme encore craintive +et méfiante. + +Ainsi ton corps, aussi fatigué, aussi affaibli que ton cœur, céda au +ressentiment de ses anciennes fatigues, et _comme un beau lis se pencha +pour mourir_. Dieu, irrité de ta rébellion et de ton orgueil, posa sur +ton front une main chaude de colère, et, en un instant, tes idées se +confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin établi dans les +fibres de ton cerveau fut bouleversé. La mémoire, le discernement, +toutes les nobles facultés de l'intelligence, si déliées en toi, se +troublèrent et s'effacèrent comme les nuages qu'un coup de vent balaie. +Tu te levas sur ton lit en criant:--Où suis-je, ô mes amis? pourquoi +m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau? + +Un seul sentiment survivait en toi à tous les autres, la volonté, mais +une volonté aveugle, déréglée, qui courait comme un cheval sans frein et +sans but à travers l'espace. Une dévorante inquiétude te pressait de ses +aiguillons; tu repoussais l'étreinte de ton ami, tu voulais t'élancer, +courir. Une force effrayants te débordait.--Laissez-moi ma liberté, +criais-tu, laissez-moi fuir; ne voyez-vous pas que je vis et que je suis +jeune?--Où voulais-tu donc aller? Quelles visions ont passé dans le +vague de ton délire? Quels célestes fantômes t'ont convié a une vie +meilleure? Quels secrets insaisissables à la raison humaine as-tu +surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu quelque chose à présent, +dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour mourir; tu as vu la fosse +ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid du cercueil, et tu as +crié:--Tirez-moi, tirez-moi de cette terre humide! + +N'as-tu rien vu de plus? Quand tu courais, comme Hamlet, sur les traces +d'un être invisible, où croyais-tu te réfugier? à quelle puissance +mystérieuse demandais-tu du secours contre les horreurs de la mort? +Dis-le-moi, dis-le-moi, pour que je l'invoque dans tes jours de +souffrance, et pour que je l'appelle auprès de toi dans tes détresses +déchirantes. Elle t'a sauvé, cette puissance inconnue, elle a arraché le +linceul qui s'étendait déjà sur toi. Dis-moi comment on l'adore, et par +quels sacrifices on se la rend favorable. Est-ce une douce providence +que l'on bénit avec des chants et des offrandes de fleurs? Est-ce une +sombre divinité qui demande en holocauste le sang de ceux qui t'aiment? +Enseigne-moi dans quel temple ou dans quelle caverne s'élève son autel. +J'irai lui offrir mon cœur quand ton cœur souffrira; j'irai lui +donner ma vie quand ta vie sera menacée. . . . + +La seule puissance à laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais +paternel. C'est celle qui infligea tous les maux à l'âme humaine, et +qui, en revanche, lui révéla l'espérance du ciel. C'est la Providence +que tu méconnais souvent, mais à laquelle te ramènent les vives émotions +de ta joie et de ta douleur. Elle s'est apaisée, elle a exaucé mes +prières, elle t'a rendu à mon amitié; c'est à moi de la bénir et de la +remercier. Si sa bonté t'a fait contracter une dette de reconnaissance, +c'est moi qui me charge de l'acquitter, ici, dans le silence de la nuit, +dans la solitude de ces monts, dans le plus beau temple qu'elle puisse +ouvrir à des pas humains. Écoute, écoute, Dieu terrible et bon! Il est +faux que tu n'aies pas le temps d'entendre la prière des hommes; tu as +bien celui d'envoyer à chaque brin d'herbe la goutte de rosée du matin! +Tu prends soin de toutes tes œuvres avec une minutieuse sollicitude; +comment oublierais-tu le cœur de l'homme, ton plus savant, ton plus +incompréhensible ouvrage? Écoute donc celui qui te bénit dans ce désert, +et qui aujourd'hui, comme toujours, t'offre sa vie, et soupire après le +jour où tu daigneras la reprendre. Ce n'est pas un demandeur avide qui +te fatigue de ses désirs en ce monde; c'est un solitaire résigné qui te +remercie du bien et du mal que tu lui as fait. + + * * * * * + +C'est ce qui me força de revenir vers la Lombardie et de remettre le +Tyrol à la semaine prochaine. J'arrivai à Oliero, vers les quatre heures +de l'après-midi, après avoir fait seize milles à pied en dix heures, ce +qui, pour un garçon de ma taille, était une journée un peu forte. +J'avais encore un peu de fièvre, et je sentais une chaleur accablante au +cerveau. Je m'étendis sur le gazon à l'entrée de la grotte, et je m'y +endormis. Mais les aboiements d'un grand chien noir, à qui j'eus bien de +la peine à faire entendre raison, me réveillèrent bientôt. Le soleil +était descendu derrière les cimes de la montagne, l'air devenait tiède +et suave. Le ciel, embrasé des plus riches couleurs, teignait la neige +d'un reflet couleur de rose. Cette heure de sommeil avait suffi pour me +faire un bien extrême. Mes pieds étaient désenflés, ma tête libre. Je +me mis à examiner l'endroit où j'étais; c'était le paradis terrestre, +c'était l'assemblage des beautés naturelles les plus gracieuses et les +plus imposantes. Nous y viendrons ensemble, laisse-moi l'espérer. + +Quand j'eus parcouru ce lieu enchanté avec la joie d'un conquérant, je +revins m'asseoir à l'endroit où j'avais dormi, afin de savourer le +plaisir de ma découverte, il y avait deux jours que j'errais dans ces +montagnes, sans avoir pu trouver un de ces sites parfaitement à mon gré, +qui abondent dans les Pyrénées et qui sont rares dans cette partie des +Alpes. Je m'étais écorché les mains et les genoux pour arriver à des +solitudes qui toutes avaient leur beauté, mais dont pas une n'avait le +caractère que je lui désirais dans ce moment-là. L'une me semblait trop +sauvage, l'autre trop champêtre. J'étais trop triste dans celle-ci; dans +celle-là je souffrais du froid; une troisième m'ennuyait. Il est +difficile de trouver la nature extérieure en harmonie avec la +disposition de l'esprit. Généralement l'aspect des lieux triomphe de +cette disposition et apporte à l'âme des impressions nouvelles. Mais si +l'âme est malade, elle résiste à la puissance du temps et des lieux; +elle se révolte contre l'action des choses étrangères à sa souffrance, +et s'irrite de les trouver en désaccord avec elle. + +J'étais épuisé de fatigue en arrivant à Oliero, et peut-être à cause de +cela étais-je disposé à me laisser gouverner par mes sensations. Il est +certain que là je pus enfin m'abandonner à cette contemplation +paresseuse que la moindre perturbation dans le bien-être physique +dérange impérieusement. Figure-toi un angle de la montagne couvert de +bosquets en fleur, à travers lesquels fuient des sentiers en pente +rapide, des gazons doucement inclinés, semés de rhododendrons, de +pervenches et de pâquerettes. Trois grottes d'une merveilleuse beauté +pour la forme et les couleurs du roc occupent les enfoncements de la +gorge. L'une a servi longtemps de caverne à une bande d'assassins; +l'autre recèle un petit lac ténébreux que l'on peut parcourir en bateau, +et sur lequel pendent de très-belles stalactites. Mais c'est une des +curiosités qui ont le tort d'entretenir l'inutile et insupportable +profession de touriste. Il me semble déjà voir arriver, malgré la neige +qui couvre les Alpes, ces insipides et monotones figures que chaque été +ramène et fait pénétrer jusque dans les solitudes les plus saintes; +véritable plaie de notre génération, qui a juré de dénaturer par sa +présence la physionomie de toutes les contrées du globe, et +d'empoisonner toutes les jouissances des promeneurs contemplatifs, par +leur oisive inquiétude et leurs sottes questions. + +Je retournai à la troisième grotte; c'est celle qui arrête le moins +l'attention des curieux, et c'est la plus belle. Elle n'offre ni +souvenirs dramatiques, ni raretés minéralogiques. C'est une source de +soixante pieds de profondeur, qu'abrite une voûte de rochers ouverte sur +le plus beau jardin naturel de la terre. De chaque côté se resserrent +des monticules d'un mouvement gracieux et d'une riche végétation. + +En face de la grotte, au bout d'une perspective de fleurs et de pâle +verdure, jetées comme un immense bouquet que la main des fées aurait +délié et secoué sur le flanc des montagnes, s'élève un géant sublime, un +rocher perpendiculaire, taillé par les siècles sur la forme d'une +citadelle flanquée de ses tours et de ses bastions. Ce château magique, +qui se perd dans les nuages, couronne le tableau frais et gracieux du +premier plan, d'une sauvage majesté. Contempler ce pic terrible, du fond +de la grotte, au bord de la source, les pieds sur un tapis de violettes, +entre la fraîcheur souterraine du rocher et l'air chaud de vallon, c'est +un bien-être, c'est une joie que j'aurais voulu me retirer pour te +l'envoyer. + +Des roches éparses dans l'eau s'avancent jusqu'au milieu de la grotte. +Je parvins à la dernière et me penchai sur ce miroir de la source, +transparent et immobile comme un bloc d'émeraude. Je vis au fond une +figure pâle dont le calme me fit peur. J'essayai de lui sourire, et elle +me rendit mon sourire avec tant de froideur et d'amertume, que les +larmes me vinrent aux yeux, et que je me relevai pour ne plus la voir. +Je restai debout sur la roche. Le froid me gagna peu à peu. Il me sembla +que, moi aussi, je me pétrifiais. Il me revint à la mémoire je ne sais +quel fragment d'un livre inédit. «Toi aussi, vieux Jacques, tu fus un +marbre solide et pur, et tu sortis de la main de Dieu, fier et sans +tache, comme une statue neuve sort toute blanche de l'atelier, et monte +sur son piédestal, d'un air orgueilleux. Mais te voilà rongé par le +temps, comme une de ces allégories usées qui se tiennent encore debout +dans les jardins abandonnés. Tu décores très-bien le désert; pourquoi +sembles-tu t'ennuyer de la solitude? Tu trouves l'hiver rude et le temps +long! Il te tarde de tomber en poussière et de ne plus dresser vers le +ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et sur +lequel l'air humide amasse une mousse noire semblable à un voile de +deuil. Tant d'orages ont terni ton éclat que ceux qui passent, par +hasard, à tes pieds ne savent plus si tu es d'albâtre ou d'argile sous +ce crêpe mortuaire. Reste, reste dans ton néant, et ne compte plus les +jours. Tu dureras peut-être longtemps encore, misérable pierre! Tu te +glorifiais jadis d'être une matière dure et inattaquable; à présent tu +envies le sort du roseau desséché qui se brise les jours d'orage. Mais +la gelée fend les marbres. Le froid te détruira, espère en lui.» + +Je sortis de la grotte, accablé d'une épouvantable tristesse, et je me +jetai plus fatigué qu'auparavant à la place où j'avais dormi. Mais le +ciel était si pur, l'atmosphère si bienfaisante, le vallon si beau, la +vie circulait si jeune et si vigoureuse dans cette riche nature +printanière, que je me sentis peu à peu renaître. Les couleurs +s'éteignaient et les contours escarpés des monts s'adoucissaient dans la +vapeur comme derrière une gaze bleuâtre. Un dernier rayon du couchant +venait frapper la voûte de la grotte et jeter une frange d'or aux +mousses et aux scolopendres dont elle est tapissée. Le vent balançait +au-dessus de ma tête des cordons de lierre de vingt pieds de long. Une +nichée de rouges-gorges se suspendait en babillant à ses festons +délicats et se faisait bercer par les brises. Le torrent qui s'échappait +de la caverne baisait, en passant, les primevères semées sur ses rives. +Une hirondelle sortit du fond de la grotte et traversa le ciel. C'est la +première que j'aie vue cette année. Elle prit son vol magnifique vers le +grand rocher de l'horizon; mais, en voyant la neige, elle revint comme +la colombe de l'arche, et s'enfonça dans sa retraite pour y attendre le +printemps encore un jour. + +Je me préparai aussi à chercher un gîte pour la nuit; mais, avant de +quitter la grotte d'Oliero et la route du Tyrol, avant de tourner la +face vers Venise, j'essayai de résumer mes émotions. + +Mais cela ne m'avança à rien. Je sentis en moi une fatigue déplorable et +une force plus déplorable encore; aucune espérance, aucun désir, un +profond ennui; la faculté d'accepter tous les biens et tous les maux; +trop de découragement ou de paresse pour chercher ou pour éviter quoi +que ce soit; un corps plus dur à la fatigue que celui d'un buffle; une +âme irritée, sombre et avide, avec un caractère indolent, silencieux, +calme comme l'eau de cette source qui n'a pas un pli à sa surface, mais +qu'un grain de sable bouleverse. + +Je ne sais pourquoi toute réflexion sur l'avenir me cause une humeur +insupportable. J'eus besoin de reporter mes regards sur certaines faces +du passé, et je m'adoucis aussitôt. Je pensai à notre amitié, j'eus des +remords d'avoir laissé tant d'amertume entrer dans ce pauvre cœur. Je +me rappelai les joies et les souffrances que nous avons partagées. Les +unes et les autres me sont si chères, qu'en y pensant je me mis à +pleurer comme une femme. + +En portant mes mains à mon visage, je respirai l'odeur d'une sauge dont +j'avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette petite +plante fleurissait maintenant sur sa montagne, à plusieurs lieues de +moi. Je l'avais respectée; je n'avais emporté d'elle que son exquise +senteur. D'où vient qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est +donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane, +s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et +lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime?--Le parfum de +l'âme, c'est le souvenir. C'est la partie la plus délicate, la plus +suave du cœur, qui se détache pour embrasser un autre cœur et le +suivre partout. L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais +qu'il est doux et suave! qu'il apporte, à l'esprit abattu et malade, de +bienfaisantes images et de chères espérances!--Ne crains pas, ô toi qui +as laissé sur mon chemin cette trace embaumée, ne crains jamais que je +la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon cœur silencieux, comme +une essence subtile dans un flacon scellé. Nul ne la respirera que moi, +et je la porterai à mes lèvres dans mes jours de détresse, pour y puiser +la consolation et la force, les rêves du passé, l'oubli du présent.... + + * * * * * + +Je me souviens que, lorsque j'étais enfant, les chasseurs apportaient à +la maison, vers l'automne, de belles et douces palombes ensanglantées. +On me donnait celles qui étaient encore vivantes, et j'en prenais soin. +J'y mettais la même ardeur et les mêmes tendresses qu'une mère pour ses +enfants, et je réussissais à en guérir quelques-unes. A mesure qu'elles +reprenaient la force, elles devenaient tristes et refusaient les fèves +vertes, que, pendant leur maladie, elles mangeaient avidement dans ma +main. Dès qu'elles pouvaient étendre les ailes, elles s'agitaient dans +la cage et se déchiraient aux barreaux. Elles seraient mortes de fatigue +et de chagrin si je ne leur eusse donné la liberté. Aussi je m'étais +habitué, quoique égoïste enfant s'il en fut, à sacrifier le plaisir de +la possession au plaisir de la générosité. C'était un jour de vives +émotions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui où je +portais une de mes palombes sur la fenêtre. Je lui donnais mille +baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de revenir manger les +fèves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refermais +aussitôt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore, le cœur +gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, après bien des hésitations et +des efforts, je la posais sur la fenêtre. Elle restait quelque temps +immobile, étonnée, effrayée presque de son bonheur. Puis elle partait +avec un petit cri de joie qui m'allait au cœur. Je la suivais +longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derrière les sorbiers du +jardins je me mettais à pleurer amèrement, et j'en avais pour tout un +jour à inquiéter ma mère par mon air abattu et souffrant. + +Quand nous nous sommes quittés, j'étais fier et heureux de te voir rendu +à la vie; j'attribuais un peu à mes soins la gloire d'y avoir contribué. +Je rêvais pour toi des jours meilleurs; une vie plus calme. Je te voyais +renaître à la jeunesse, aux affections, à la gloire. Mais quand je t'eus +déposé à terre, quand je me retrouvai seul dans cette gondole noire +comme un cercueil, je sentis que mon âme s'en allait avec toi. Le vent +ne ballottait plus sur les lagunes agitées qu'un corps malade et +stupide. Un homme m'attendait sur les marches de la Piazzetta.--Du +courage! me dit-il.--Oui, lui répondis-je, vous m'avez dit ce mot-là une +nuit, quand il était mourant dans nos bras, quand nous pensions qu'il +n'avait plus qu'une heure à vivre. A présent il est sauvé, il voyage, il +va retrouver sa patrie, sa mère, ses amis, ses plaisirs. C'est bien; +mais pensez de moi ce que vous voudrez, je regrette cette horrible nuit +où sa tête pâle était appuyée sur votre épaule, et sa main froide dans +la mienne. Il était là entre nous deux, et il n'y est plus. Vous pleurez +aussi, tout en haussant les épaules. Vous voyez que vos larmes ne +raisonnent pas mieux que moi. Il est parti, nous l'avons voulu; mais il +n'est plus ici, nous sommes au désespoir. + + * * * * * + + * * * * * + +....Avant de me coucher, j'allai fumer mon cigare sur la route de Bassano. +Je ne m'éloignai guère d'Oliero que d'un quart de lieue, et il ne +faisait pas encore nuit; mais la route était déjà déserte et silencieuse +comme à minuit. Je me trouvai tout à coup, je ne sais comment, en face +d'un monsieur beaucoup mieux mis que moi. Il avait un frac bleu, des +bottes à la hussarde et un bonnet hongrois avec un beau gland de soie +tombant sur l'épaule. Il se mit en travers de mon chemin et m'adressa la +parole dans un dialecte moitié italien, moitié allemand. Je crus qu'il +demandait quelque renseignement sur le pays, et, lui montrant le clocher +qui se dessinait en blanc sur les ombres de la vallée, je me bornai à +lui répondre: «Oliero.» Mais il reprit sa harangue d'un ton lamentable; +je crus comprendre qu'il me demandait l'aumône. Il était impossible +d'offrir à un mendiant si élégant moins d'un svansic, et cette +générosité m'était également impossible pour des raisons majeures. Je me +rappelai en même temps les avertissements du docteur, et je passai mon +chemin. Mais, soit qu'il me prît pour un financier déguisé, soit que ma +blouse de cotonnade bleue lui plût extrêmement, il s'obstina à me suivre +pendant une cinquantaine de pas en continuant son inintelligible +discours, qui me parut mal accentué et que je ne goûtai nullement. Ce +_monsù_ avait un fort beau bâton de houx à la main, et je n'avais pas +seulement une branche de chèvrefeuille. Je me souvenais très bien des +propres paroles du docteur: _Ayez l'œil sur son bâton_. Mais je ne +voyais pas bien clairement à quoi pouvait me servir la connaissance +exacte du danger que je courais. Je pris le parti de tâcher de penser à +autre chose, et de siffloter, en répétant à part moi, cette phrase +profondément philosophique que tu m'as apprise, et dont tu m'as +conseillé l'emploi dans les grandes émotions de la vie:--La musique à la +campagne est une chose fort agréable; les cordes harmonieuses de la +harpe, etc.--Je jetai un regard de côté et vis mon Allemand tourner les +talons. Comme je n'avais aucune envie de _cultiver_ sa connaissance, je +continuai de marcher vers Bassano en sifflant. + +J'avais eu une peur de tous les diables. Je suis naturellement poltron +et imprévoyant à la fois. C'est ce qui faisait dire à mon précepteur que +j'avais le caractère d'un merle. Je ne crois au danger que quand je le +touche, et je l'oublie dès qu'il est passé. Il n'est pas d'oiseau plus +stupide que moi pour retomber vingt fois dans le piége où il a été pris. +Je tourne autour et je le brave avec une légèreté que l'on prendrait +volontiers pour du courage; mais quand j'y suis, je n'y fais pas +meilleure figure que les autres. Je l'avoue sans honte, parce qu'il me +semble qu'un homme de quatre pieds dix pouces n'est pas obligé d'avoir +le stoïcisme de Milon de Crotone, et parce que j'ai vu bien des butors +gigantesques être au moins aussi faibles que moi en face de la peur. + +Je revins à Oliero, et je retrouvai à tâtons la branche de genévrier +suspendue à la porte de mon cabaret. La première figure que j'aperçus +sous le manteau de la cheminée fut celle de mon Allemand, qui fumait +dans une pipe fort honnête, et qui attendait, en suivant chaque tour de +broche d'un œil amoureux, que le quartier d'agneau commandé pour son +souper eût fini de rôtir. Il se leva en me voyant et m'offrit un chaise +auprès de lui. J'étais un peu confus de la méprise que j'avais faite en +prenant un personnage si bien élevé pour un voleur de grand chemin. On +nous servit notre souper à la même table: à lui son agneau rôti, à moi +mon fromage de chèvre; à lui le vin généreux d'Asolo, à moi l'eau pure +du torrent. Quand il eut mangé trois bouchées, soit qu'il se sentit peu +d'appétit, soit qu'il fût touché de la _grâce avec laquelle je mangeais +mon pain_, il m'invita à partager son repas, et j'acceptai sans +cérémonie. Il parlait alors une espèce de vénitien presque +inintelligible, et il me fit d'agréables reproches du refus que je lui +avais fait, sur la route, d'un peu de feu de mon cigare pour allumer sa +pipe. Je me confondis en excuses, et j'essayai de me moquer +intérieurement de ma frayeur; mais malgré sa politesse, et peut-être +aussi à cause de sa politesse, ce monsieur avait une indéfinissable +odeur de coquin qui rappelait _l'Auberge des Adrets_ d'une lieue. L'hôte +avait, en tournant autour de la table, une étrange manière de nous +regarder alternativement. Quand je grimpai à ma soupente, résolu à +affronter tous les dangers du coupe-gorge classique de l'Italie, +j'entendis le bonhomme qui disait à son garçon:--Fais attention au +Tyrolien et au petit _forestiere_ (il s'agissait de moi). Serre bien la +vaisselle et apporte les clefs du linge sous mon chevet, attache le +chien à la porte du poulailler, et, au moindre bruit, +appelle-moi.--_Cristo!_ soyez tranquille, répondit le garçon. Le _petit_ +ne peut pas bouger que je ne l'entende. J'aurai la fourche à feu sur ma +paillasse, et _per Dio santo!_ qu'il prenne garde à lui s'il s'amuse à +sortir avant le jour. + +Je me le tins pour dit, et je dormis tranquillement, protégé contre le +filou tyrolien par ce brave garçon montagnard qui croyait protéger +contre moi la maison de son maître. + +Quand je m'éveillai, le Tyrolien avait pris la volée depuis longtemps, +et, malgré la surveillance de l'hôte, de son garçon et de son chien, il +était parti sans payer. Il fut un peu question de me prendre pour son +complice et de me faire acquitter sa dépense. Je transigeai, et, comme +j'avais mangé avec lui, je payai la moitié du souper; après quoi je +partis à travers la montagne. + + * * * * * + +....Je traversai, ce jour-là, des solitudes d'une incroyable mélancolie. Je +marchai un peu au hasard en tâchant d'observer tant bien que mal la +direction de Trévise, mais sans m'inquiéter de faire trois fois plus de +chemin qu'il ne fallait, ou de passer la nuit au pied d'un genévrier. Je +choisis les sentiers les plus difficiles et les moins fréquentés. En +quelques endroits, ils me conduisirent jusqu'à la hauteur des premières +neiges; en d'autres ils s'enfonçaient dans des défilés arides où le pied +de l'homme semblait n'avoir jamais passé. J'aime ces lieux incultes, +inhabitables, qui n'appartiennent à personne, que l'on aborde +difficilement, et d'où il semble impossible de sortir. Je m'arrêtai dans +un certain amphithéâtre de rochers auquel pas une construction, pas un +animal, pas une plante ne donnait de physionomie particulière. Il en +avait une terrible, austère, désolée, qui n'appartenait à aucun pays, et +qui pouvait ressembler à toute autre partie du monde qu'à l'Italie. Je +fermai les yeux au pied d'une roche, et mon esprit se mit à divaguer. En +un quart d'heure je fis le tour du monde; et quand je sortis de ce +demi-sommeil fébrile, je m'imaginais que j'étais en Amérique, dans une +de ces éternelles solitudes que l'homme n'a pu conquérir encore sur la +nature sauvage. Tu ne saurais te figurer combien cette illusion s'empara +de moi: je m'attendais presque à voir le boa dérouler ses anneaux sur +les ronces desséchées, et le bruit du vent me semblait la voix des +panthères errantes parmi les rochers. Je traversai ce désert sans +rencontrer un seul accident qui dérangeât mon rêve; mais, au détour de +la montagne, je trouvai une petite niche creusée dans le roc, avec sa +madone et la lampe que la dévotion des montagnards entretient et rallume +chaque soir, jusque dans les solitudes les plus reculées. Il y avait, au +pied de l'autel rustique, un bouquet de fleurs cultivées et nouvellement +cueillies. Cette lampe encore fumante, ces fleurs de la vallée, toutes +fraîches encore, à plusieurs milles dans la montagne stérile et +inhabitée, étaient les offrandes d'un culte plus naïf et plus touchant +qu'aucune chose que j'aie vue en ce genre. En général, ces croix et ces +madones s'élèvent dans le désert au lieu où s'est commis quelque +meurtre, où bien là où est arrivée, par accident, quelque mort violente. +A deux pas de la madone était un précipice qu'il fallait côtoyer pour +sortir du défilé. La lampe, sinon la protection de la Vierge, devait +être fort utile aux voyageurs de nuit. + + * * * * * + +. . . . . Une idée folle, l'illusion d'un instant, un rêve qui ne fait que +traverser le cerveau, suffit pour bouleverser toute une âme et pour +emporter dans sa course le bonheur ou la souffrance de tout un jour. Ce +voyage d'Amérique avait déroulé, en cinq minutes, un immense avenir +devant moi; et quand je me réveillai sur une cime des Alpes, il me +sembla que, de mon pied, j'allais repousser la terre et m'élancer dans +l'immensité. Ces belles plaines de la Lombardie, cette mer Adriatique +qui flottait comme un voile de brume a l'horizon, tout cela m'apparut +comme une conquête épuisée, comme un espace déjà franchi. Je m'imaginai +que, si je voulais, je serais demain sur la cime des Andes. Les jours de +ma vie passée s'effacèrent et se confondirent en un seul. _Hier_ me +sembla résumer parfaitement trente ans de fatigue; _aujourd'hui_, ce mot +terrible, qui, dans la grotte d'Oliero, m'avait représenté l'effrayante +immobilité de la tombe, s'effaça du livre de ma vie. Cette force +détestée, cette morne résistance à la douleur, qui m'avait rendu si +triste, se fit sentir à moi, active et violente, douloureuse encore, +mais orgueilleuse comme le désespoir. L'idée d'une éternelle solitude me +fit tressaillir de joie et d'impatience, comme autrefois une pensée +d'amour, et je sentis ma volonté s'élancer vers une nouvelle période de +ma destinée.--C'est donc là où tu en es? me disait une vois intérieure; +eh bien! marche, avance, apprends. + + * * * * * + +.....Au coucher du soleil, je me trouvai au faîte d'une crête de rochers; +c'était la dernière des Alpes. A mes pieds s'étendait la Vénétie, +immense, éblouissante de lumière et d'étendue. J'étais sorti de la +montagne, mais vers quel point de ma direction? Entre la plaine et le +pic d'où je la contemplais s'étendait un beau vallon ovale, appuyé d'un +côté au flanc des Alpes, de l'autre élevé en terrasse au-dessus de la +plaine et protégé contre les vents de la mer par un rempart de collines +fertiles. Directement au-dessous de moi, un village était semé en pente +dans un désordre pittoresque. Ce pauvre hameau est couronné d'un beau et +vaste temple de marbre tout neuf, éclatant de blancheur et assis d'une +façon orgueilleuse sur la croupe de la montagne. Je ne sais quelle idée +de personnification s'attachait pour moi à ce monument. Il avait l'air +de contempler l'Italie, déroulée devant lui comme une carte +géographique, et de lui commander. + +Un ouvrier, qui taillait le marbre à même la montagne, m'apprit que +cette église, de forme païenne, était l'œuvre de Canova, et que le +village de Possagno, situé au pied, était la patrie de ce grand +sculpteur des temps modernes.--Canova était le fils d'un tailleur de +pierres, ajouta le montagnard; c'était un pauvre ouvrier comme moi. + +Combien de fois le jeune manœuvre qui devait devenir Canova s'est-il +assis sur cette roche, où s'élève maintenant un temple à sa mémoire! +Quels regards a-t-il promenés sur cette Italie qui lui a décerné tant de +couronnes! sur ce monde, où il a exercé la paisible royauté de son +génie, à côté de la terrible royauté de Napoléon! Désirait-il, +espérait-il sa gloire? y songeait-il seulement? Quand il avait coupé +proprement un quartier de roche, savait-il que de cette main, formée aux +rudes travaux, sortiraient tous les dieux de l'Olympe et de tous les +rois de la terre? Pouvait-il deviner cette nouvelle race de souverains +qui allait éclore et demander l'immortalité à son ciseau? Quand il avait +des regards de jeune homme et peut-être d'amant pour les belles +montagnardes de sa patrie, imaginait-il la princesse Borghèse nue devant +lui? + +Le vallon de Possagno a la forme d'un berceau: il est fait à la taille +de l'homme qui en est sorti. Il serait digne d'avoir servi à plus d'un +génie, et l'on conçoit que l'intelligence se déploie à l'aise dans un si +beau pays et sous un ciel si pur. La limpidité des eaux, la richesse du +sol, la force de la végétation, la beauté de la race dans cette partie +des Alpes, et la magnificence des aspects lointains que le vallon domine +de toutes parts, semblent faits exprès pour nourrir les plus hautes +facultés de l'âme et pour exciter aux plus nobles ambitions. Cette +espèce de paradis terrestre, où la jeunesse intellectuelle peut +s'épanouir avec toute sa séve printanière, cet horizon immense qui +semble appeler les pas et les pensées de l'avenir, ne sont-ce pas là +deux conditions principales pour le déploiement d'une belle destinée? + +La vie de Canova fut féconde et généreuse comme le sol de sa patrie. +Sincère et simple comme un vrai montagnard, il aima toujours avec une +tendre prédilection le village et la pauvre maisonnette où il était né. +Il la fit très-modestement embellir, et il venait s'y reposer, à +l'automne, des travaux de son année. Il se plaisait alors à dessiner les +formes herculéennes des paysans et les têtes vraiment grecques des +jeunes filles. Les habitants de Possagno disent avec orgueil que les +principaux modèles de la riche collection des œuvres de Canova sont +sortis de leur vallée. Il suffit en effet de la traverser pour y +retrouver, à chaque pas, le type de froide beauté qui caractérise la +statuaire de l'empire. Le principal avantage de ces montagnardes, et +celui précisément que le marbre n'a pu reproduire, est la fraîcheur du +coloris et la transparence de la peau. C'est à elles que peut +s'appliquer sans exagération l'éternelle métaphore des lis et des roses. +Leurs yeux ont une limpidité excessive et une nuance incertaine, à la +fois verte et bleue, qui est particulière à la pierre appelée +aigue-marine. Canova aimait la _morbidezza_ de leurs cheveux blonds +abondants et lourds. Il les coiffait lui-même avant de les copier, et +disposait leurs tresses selon les diverses manières de la statuaire +grecque. + +Ces filles ont généralement une expression de douceur et de naïveté qui, +reproduite sur des linéaments plus fins et sur des formes plus +délicates, a dû inspirer à Canova la délicieuse tête de Psyché. Les +hommes ont la tête colossale, le front proéminent, la chevelure épaisse +et blonde aussi, les yeux grands, vifs et hardis, la face courte et +carrée. Rien de profond ni de délicat dans la physionomie, mais une +franchise et un courage qui rappellent l'expression des chasseurs +antiques. Le temple de Canova est une copie exacte du Panthéon de Rome. +Il est d'un beau marbre fond blanc, traversé de nuances rousses et +rosâtres, mais tendre et déjà égrené par la gelée. Canova, dans une vue +philanthropique, avait fait élever cette église pour attirer un grand +concours d'étrangers et de voyageurs à Possagno, et procurer ainsi un +peu de commerce et d'argent aux pauvres habitants de la montagne. Il +comptait en faire une espèce de musée de ses ouvrages. L'église aurait +renfermé les sujets sacrés sortis de son ciseau, et des galeries +supérieures auraient contenu à part les sujets profanes. Il mourut sans +pouvoir accomplir son projet, et laissa des sommes considérables +destinées à cet emploi. Mais, quoique son propre frère, l'évêque Canova, +fût chargé de surveiller les travaux, une sordide économie ou une +insigne mauvaise foi a présidé à l'exécution des dernières volontés du +sculpteur. Hormis le _vaisseau_ de marbre, sur lequel il n'était plus +temps de spéculer, on a obéi mesquinement à la nécessité du remplissage. +Au lieu de douze statues colossales en marbre qui devaient occuper les +douze niches de la coupole, s'élèvent douze géants grotesques qu'un +peintre habile, dit-on d'ailleurs, s'est plu à exécuter ironiquement +pour se venger des tracasseries sordides des entrepreneurs. Très-peu de +sculpture de Canova décore l'intérieur du monument. Quelques bas-reliefs +de petite dimension, mais d'un dessin très-pur et très-élégant, sont +incrustés autour des chapelles; tu les as vus à l'Académie des +Beaux-Arts de Venise, et tu en as remarqué un avec prédilection. Tu as +vu là aussi le groupe du Christ au tombeau, qui est certainement la plus +froide pensée de Canova. Le bronze de ce groupe est dans le temple de +Possagno, ainsi que le tombeau qui renferme les restes du sculpteur; +c'est un sarcophage grec très-simple et très-beau, exécuté sur ses +dessins. + +Un autre groupe du Christ au linceul, peint à l'huile, décore le +maître-autel. Canova, le plus modeste des sculpteurs, avait la +prétention d'être peintre. Il a passé plusieurs années à retoucher ce +tableau, fils heureusement unique de sa vieillesse, que, par affection +pour ses vertus et par respect pour sa gloire, ses héritiers devraient +conserver précieusement chez eux, et cacher à tous les regards. + + * * * * * + + * * * * * + +....Je suivis la route d'Asolo le long d'une rampe de collines couvertes de +figuiers; j'embrassai ce riche aspect de la Vénétie pendant plusieurs +lieues, sans être fatigué de son immensité, grâce à la variété des +premiers plans, qui descendent par gradins de monticules et de ravines +jusqu'à la surface unie de la plaine. Des ruisseaux de cristal circulent +et bondissent parmi ces gorges, dont les contours sont hardis sans +âpreté, et dont le mouvement change à chaque détour du chemin. C'est le +sol le plus riche en fruits délicieux et le climat le plus sain de +l'Italie. A Asolo, village assis comme Possagno sur le flanc des Alpes, +à l'entrée d'un vallon non moins beau, je trouvai un montagnard qui +partait pour Trévise, assis majestueusement sur un char traîné par +quatre ânesses. Je le priai, moyennant une modeste rétribution, de me +faire un peu de place parmi les chevreaux qu'il transportait au marché, +et j'arrivai à Trévise le lendemain matin, après avoir dormi +fraternellement avec les innocentes bêtes qui devaient tomber le +lendemain sous le couteau du boucher. Cette pensée m'inspira pour leur +maître une horreur invincible, et je n'échangeai pas une parole avec +lui durant tout le chemin. + +Je dormis deux heures à Trévise avec un peu de rhume et de fièvre; à +midi, je trouvai un voiturin qui partait pour Mestre et qui me prit en +_lapin_. Je trouvai la gondole de Catullo à l'entrée du canal. Le +docteur, assis sur la poupe, échangeait des facéties vénitiennes avec +cette perle des gondoliers. Il y avait sur la figure de notre ami un +rayonnement inusité.--Qu'est-ce donc? lui dis-je, avez-vous fait un +héritage? êtes-vous nommé médecin de votre oncle? + +Il prit une attitude mystérieuse et me fit signe de m'asseoir près de +lui. Alors il tira de sa poche une lettre timbrée de Genève. Je me +détournai après l'avoir lue pour cacher mes larmes. Mais quand je +regardai le docteur, je le trouvai occupé à lire la lettre à son +tour.--Ne vous gênez pas, lui dis-je.--Il n'y fit nulle attention et +continua; après quoi il la porta à ses lèvres avec une vivacité +passionnée tout italienne, et me la rendit en disant pour toute excuse: +_Je l'ai lue_. + +Nous nous pressâmes la main en pleurant. Puis je lui demandai s'il avait +reçu de l'argent pour moi. Il me répondit par un signe de tête +affirmatif.--Et quand part votre ami Zuzuf?--Le quinze du mois +prochain.--Vous retiendrez mon passage sur son navire pour +Constantinople, docteur.--Oui?--Oui.--Et vous reviendrez? dit-il.--Oui, +je reviendrai.--Et lui aussi?--Et lui aussi, j'espère.--_Dieu est +grand!_ dit le docteur en levant les yeux au ciel d'un air à la fois +ingénu et emphatique. Nous verrons, ce soir, Zuzuf au café, ajouta-t-il; +en attendant, où voulez-vous loger?--Peu m'importe, ami, je pars +après-demain pour le Tyrol... + + + + +II + + +Je t'ai raconté bien des fois un rêve que je fais souvent, et qui m'a +toujours laissé, après le réveil, une impression de bonheur et de +mélancolie. Au commencement de ce rêve, je me vois assis sur une rive +déserte, et une barque, pleine d'amis qui chantent des airs délicieux, +vient à moi sur le fleuve rapide. Ils m'appellent, ils me tendent les +bras, et je m'élance avec eux dans la barque. Ils me disent: «Nous +allons à... (ils nomment un pays inconnu), hâtons-nous d'arriver.» On +laisse les instruments, on interrompt les chants. Chacun prend la rame. +Nous abordons... à quelle rive enchantée? Il me serait impossible de la +décrire; mais je l'ai vue vingt fois, je la connais: elle doit exister +quelque part sur la terre, ou dans quelqu'une de ces planètes dont tu +aimes à contempler la pâle lumière dans les bois, au coucher de la +lune.--Nous sautons à terre; nous nous élançons, en courant et en +chantant, à travers les buissons embaumés. Mais alors tout disparaît et +je m'éveille. J'ai recommencé souvent ce beau rêve, et je n'ai jamais pu +le mener plus loin. + +Ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces amis qui me convient et qui +m'entraînent, je ne les ai jamais vus dans la vie réelle. Quand je +m'éveille, mon imagination ne se les représente plus. J'oublie leurs +traits, leurs noms, leur nombre et leur âge. Je sais confusément qu'ils +sont tous beaux et jeunes; hommes et femmes sont couronnés de fleurs, et +leurs cheveux flottent sur leurs épaules. La barque est grande et elle +est pleine. Ils ne sont pas divisés par couples, ils vont pêle-mêle sans +se choisir, et semblent s'aimer tous également, mais d'un amour tout +divin. Leurs chants et leurs voix ne sont pas de ce monde. Chaque fois +que je fais ce rêve, je retrouve aussitôt la mémoire des rêves +précédents où je les ai vus. Mais elle n'est distincte que dans ce +moment-là; le réveil la trouble et l'efface. + +Lorsque la barque paraît sur l'eau, je ne songe à rien. Je ne l'attends +pas; je suis triste, et une des occupations où elle me surprend le plus +souvent, c'est de laver mes pieds dans la première onde du rivage. Mais +cette occupation est toujours inutile. Aussitôt que je fais un pas sur +la grève, je m'enfonce dans une fange nouvelle, et j'éprouve un +sentiment de détresse puérile. Alors la barque paraît au loin; j'entends +vaguement les chants. Puis ils se rapprochent, et je reconnais ces voix +qui me sont si chères. Quelquefois, après le réveil, je conserve le +souvenir de quelques lambeaux des vers qu'ils chantent; mais ce sont des +phrases bizarres et qui ne présentent plus aucun sens à l'esprit +éveillé. Il y aurait peut-être moyen, en les commentant, d'écrire le +poëme le plus fantastique que le siècle ait encore produit. Mais je m'en +garderai bien; car je serais désespéré de composer sur mon rêve, et de +changer ou d'ajouter quelque chose au vague souvenir qu'il me laisse. Je +brûle de savoir s'il y a dans les songes quelque sens prophétique, +quelque révélation de l'avenir, soit pour cette vie, soit pour les +autres. Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'apprît ce qui en est, et +qu'on m'ôtât le plaisir de chercher. + +Quels sont ces amis inconnus qui viennent m'appeler dans mon sommeil et +qui m'emmènent joyeusement vers le pays des chimères? D'où vient que je +me peux jamais m'enfoncer dans ces perspectives enchantées que +j'aperçois du rivage? D'où vient aussi que ma mémoire conserve si bien +l'aspect des lieux d'où je suis parti et de ceux où j'arrive, et qu'elle +est impuissante à se retracer la figure et les noms des amis qui m'y +conduisent? Pourquoi ne puis-je soulever, à la lumière du jour, le voile +magique qui me les cache? Sont-ce les âmes des morts qui +m'apparaissent? Sont-ce les spectres de ceux que je n'aime plus? +Sont-ce les formes confuses où mon cœur doit puiser de nouvelles +adorations? Sont-ce seulement des couleurs mêlées sur une palette, par +mon imagination qui travaille encore dans le repos des nuits? + +Je te l'ai dit souvent, le matin, tout fraîchement débarqué de mon île +inconnue, tout pâle encore d'émotion et de regret, rien dans la vie +réelle ne peut se comparer à l'affection que m'inspirent ces êtres +mystérieux, et à la joie que j'éprouve à les retrouver. Elle est telle +que j'en ressens l'impression physique après le réveil, et que, pour +tout un jour, je n'y puis songer sans palpitations. Ils sont si bons, si +beaux, si purs, à ce qu'il me semble! Je me retrace, non pas leurs +traits, mais leur physionomie, leur sourire et le son de leur voix. Ils +sont si heureux, et ils m'invitent à leur bonheur avec tant de +tendresse! Mais quoi est-il, leur bonheur? + +Je me souviens de leurs paroles:--Viens donc, me disent-ils; que fais-tu +sur cette triste rive? viens chanter avec nous; viens boire dans nos +coupes. Voici des fleurs; voici des instruments.--Et ils me présentent +une harpe d'une forme étrange, et que je n'ai vue que là. Mes doigts +semblent y être habitués depuis longtemps; j'en tire des sons divins, et +ils m'écoutent avec attendrissement.--O mes amis! ô mes bien-aimés! leur +dis-je, d'où venez-vous donc, et pourquoi m'avez-vous abandonné si +longtemps?--C'est toi, me disent-ils, qui nous abandonnes sans cesse. +Qu'as-tu fait, où as-tu été depuis que nous ne t'avons vu? Comme te +voilà vieux et fatigué! comme tes pieds sont couverts de boue! Viens te +reposer et rajeunir avec nous. Viens à... où la mousse est comme un +tapis de velours où l'on marche sans chaussure...» Non, ce n'est pas +comme cela qu'ils disent. Ils disent des choses bien belles, et que je +ne peux pas me rappeler assez pour les rendre. Moi, je m'étonne d'avoir +pu vivre loin d'eux, et c'est ma vie réelle qui alors me semble un rêve +à demi effacé. Je vais leur demandant aussi où ils étaient pendant ce +temps-là.--Comment se fait-il, leur dis-je, que j'aie vécu avec d'autres +êtres, que j'aie connu d'autres amis? Dans quel monde inaccessible vous +étiez-vous retirés? et comment la mémoire de notre amour s'était-elle +perdue? Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi dans ce monde où j'ai +souffert? d'où vient que je n'ai pas songé à vous y chercher?--C'est que +nous n'y sommes pas; c'est que nous n'y allons jamais, me répondent-ils +en souriant. Viens par ici, par ici avec nous.--Oui, oui! et pour +toujours, leur dis-je; ne m'abandonnez pas, ô mes frères chéris! ne me +laissez pas emporter par ce flot qui m'entraîne toujours loin de vous; +ne me laissez plus remettre le pied sur ce sol mouvant où je m'enfonce +jusqu'à ce que vous ayez disparu à mes yeux, jusqu'à ce que je me trouve +dans une autre vie, avec d'autres amis qui ne vous valent pas.--Fou et +ingrat que tu es! me disent-ils en me raillant tendrement, tu veux +toujours y retourner, et, quand tu en reviens, tu ne nous reconnais +plus.--Oh! si, je vous reconnais! A présent il me semble que je ne vous +ai jamais quittés. Vous voilà toujours jeunes, toujours heureux.--Alors, +je les nomme tous, et ils m'embrassent en me donnant un nom que je ne me +rappelle pas, et qui n'est pas celui que je porte dans le monde des +vivants. + +Cette apparition d'une troupe d'amis dont la barque me porte vers une +rive heureuse, est dans mon cerveau depuis les premières années de ma +vie. Je me souviens fort bien que, dans mon berceau, dès l'âge de cinq +ou six ans, je voyais en m'endormant une troupe de beaux enfants +couronnés de fleurs, qui m'appelaient et me faisaient venir avec eux +dans une grande coquille de nacre flottante sur les eaux, et qui +m'emmenaient dans un jardin magnifique. Ce jardin était différent du +rivage imaginaire de mon île. Il y a entre l'un et l'autre la même +disproportion qu'entre les amis enfants et les amis de mes rêves +d'aujourd'hui. Au lieu des hauts arbres, des vastes prairies, des +libres torrents et des plantes sauvages que je vois maintenant, je +voyais alors un jardin régulier, des gazons taillés, des buissons de +fleurs à la portée de mon bras, des jets d'eau parfumée dans des bassins +d'argent, et surtout des roses bleues dans des vases de la Chine. Je ne +sais pourquoi les roses bleues me semblaient les fleurs les plus +surprenantes et les plus désirables. Du reste, mon rêve ressemblait aux +contes de fées dont j'avais déjà la tête nourrie, mais aux souvenirs +desquels je mêlais toujours un peu du mien. Maintenant il ressemble à la +terre libre et vierge que je vais cherchant, et que je peuple +d'affections saintes et de bonheur impossible. + +Eh bien! il m'est arrivé, l'autre soir, de me trouver en réalité dans +une situation qui ressemblait un peu à mon rêve, mais qui n'a pas fini +de même. + +J'étais au jardin public vers le coucher du soleil. Il y avait, comme à +l'ordinaire, très-peu de promeneurs. Les Vénitiennes élégantes craignent +le chaud et n'oseraient sortir en plein jour, mais en revanche elles +craignent le froid et ne se hasardent guère dehors la nuit. Il y a trois +ou quatre jours faits exprès pour elles dans chaque saison, où elles +font lever la couverture de la gondole; mais elles mettent rarement les +pieds à terre. C'est une espèce à part, si molle et si délicate qu'un +rayon de soleil ternit leur beauté, et qu'un souffle de la brise expose +leur vie. Les hommes civilisés cherchent de préférence les lieux où ils +peuvent rencontrer le beau sexe, le théâtre, les _conversazioni_, les +cafés et l'enceinte abritée de la Piazzetta à sept heures du soir. Il ne +reste donc aux jardins que quelques vieillards grognons, quelques +fumeurs stupides et quelques bilieux mélancoliques. Tu me classeras dans +laquelle des trois espèces il te plaira. + +Peu à peu je me trouvai seul, et l'élégant café qui s'avance sur les +lagunes éteignait ses bougies plantées dans des iris et dans des algues +de cristal de Murano. Tu as vu ce jardin bien humide et bien triste la +dernière fois! Moi, je n'y allais pas chercher de douces pensées, et je +n'espérais pas m'y débarrasser de mon spleen. Mais le printemps! comme +tu dis, qui pourrait résister à la vertu du mois d'avril? A Venise, mon +ami, c'est bien plus vrai. Les pierres même reverdissent; les grands +marécages infects, que fuyaient nos gondoles, il y a deux mois, sont des +prairies aquatiques couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de +glaïeuls, et de mille sortes de mousses marines d'où s'exhale un parfum +tout particulier, cher à ceux qui aiment la mer, et où nichent des +milliers de goëlands, de plongeons et de cannes petières. De grands +pétrels rasent incessamment ces prés flottants, où chaque jour le flux +et le reflux font passer les flots de l'Adriatique, et apportent des +milliers d'insectes, de madrépores et de coquillages. + +Je trouvai, au lieu de ces allées glaciales que nous avions fuies +ensemble la veille de ton départ, et où je n'avais pas encore eu le +courage de retourner, un sable tiède et des tapis de pâquerettes, des +bosquets de sumacs et de sycomores fraîchement éclos au vent de la +Grèce. Le petit promontoir planté à l'anglaise est si beau, si touffu, +si riche de fleurs, de parfums et d'aspects, que je me demandai si ce +n'était pas là le rivage magique que mes rêves m'avaient fait +pressentir. Mais non, la terre promise est vierge de douleurs, et +celle-ci est déjà trempée de mes larmes. + +Le soleil était descendu derrière les monts Vicentins. De grandes nuées +violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de +Saint-Marc, les coupoles de Sainte-Marie, et cette pépinière de flèches +et de minarets qui s'élèvent de tous les points de la ville se +dessinaient en aiguilles noires sur le ton étincelant de l'horizon. Le +ciel arrivait, par une admirable dégradation de nuances, du rouge cerise +au bleu de smalt; et l'eau, calme et limpide comme une glace, recevait +exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville +elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n'avais vu +Venise si belle et si féerique. Cette noire silhouette, jetée entre le +ciel et l'eau ardente comme dans une mer de feu, était alors une de ces +sublimes aberrations d'architecture que le poëte de l'Apocalypse a dû +voir flotter sur les grèves de Patmos quand il rêvait sa Jérusalem +nouvelle, et qu'il la comparait à une belle épousée de la veille. + +Peu à peu les couleurs s'obscurcirent, les contours devinrent plus +massifs, les profondeurs plus mystérieuses. Venise prit l'aspect d'une +flotte immense, puis d'un bois de hauts cyprès où les canaux +s'enfonçaient comme de grands chemins de sable argenté. Ce sont là les +instants où j'aime à regarder au loin. Quand les formes s'effacent, +quand les objets semblent trembler dans la brume, quand mon imagination +peut s'élancer dans un champ immense de conjectures et de caprices, +quand je peux, en clignant un peu la paupière, renverser et bouleverser +une cité, en faire une forêt, un camp ou un cimetière; quand je peux +métamorphoser en fleuves paisibles les grands chemins blancs de +poussière, et en torrents rapides les petits sentiers de sable qui +descendent en serpentant sur la sombre verdure des collines; alors je +jouis vraiment de la nature, j'en dispose à mon gré, je règne sur elle, +je la traverse d'un regard, je la peuple de mes fantaisies. + +Quand j'étais adolescent et que je gardais encore les troupeaux dans le +plus paisible et le plus rustique pays du monde, je m'étais fait une +grande idée de Versailles, de Saint-Cloud, de Trianon, de tous ces +palais dont ma grand'mère me parlait sans cesse comme de ce qu'il y +avait de plus beau à voir dans l'univers. J'allais par les chemins au +commencement de la nuit ou à la première blancheur du jour, et je me +créais à grands traits Trianon, Versailles et Saint-Cloud dans la vapeur +qui flottait sur nos champs. Une haie de vieux arbres mutilés par la +cognée au bord d'un fossé devenait un peuple de tritons et de naïades de +marbre enlaçant leurs bras armés de conques marines. Les taillis et les +vignes de nos coteaux étaient les parterres d'ifs et de buis; les +noyers de nos guérets, les majestueux ombrages des grands parcs royaux +et le filet de fumée qui s'élevait du toit d'une chaumière cachée dans +les arbres, et dessinait sur la verdure une ligne bleuâtre et +tremblante, devenait à mes yeux le grand jet d'eau que le plus simple +bourgeois de Paris avait le privilège de voir jouer aux grandes fêtes, +et qui était pour moi alors une des merveilles du monde fantastique. + +C'est ainsi qu'à grands frais d'imagination je me dessinais dans un +vaste cadre le modèle exagéré des petites choses que j'ai vues depuis. +C'est grâce à cette manie de faire de mon cerveau un microscope que j'ai +trouvé d'abord le vrai si petit et si peu majestueux. Il m'a fallu du +temps pour l'accepter sans dédain et pour y découvrir enfin des beautés +particulières et des sujets d'admiration autres que ceux que j'y avais +cherchés. Mais dans le vrai, quelque beau qu'il soit, j'aime à bâtir +encore. Cette méthode n'est ni d'un artiste ni d'un poëte, je le sais; +c'est le fait d'un fou. Tu m'en as souvent raillé, toi qui aimes les +grandes lignes pures, les contours hardiment dessinés, la lumière riche +et splendide. Tu veux aborder franchement dans le beau, voir et sentir +ce qui est, savoir pourquoi et comment la nature est digne de ton +admiration et de ton amour. J'expliquais cela à notre ami un de ces +soirs, comme nous passions ensemble en gondole sous la sombre arcade du +pont des Soupirs. Tu te souviens de cette petite lumière qu'on voit au +fond du canal, et qui se reflète et se multiplie sur les vieux marbres +luisants de la maison de Bianca Capello? Il n'y a pas dans Venise un +canaletto plus mystérieux et plus mélancolique. Cette lumière unique, +qui brille sur tous les objets et qui n'en éclaire aucun, qui danse sur +l'eau et semble jouer avec le remous des barques qui passent, comme un +follet attaché à les poursuivre, me fit souvenir de cette grande ligne +de réverbères qui tremble dans la Seine et qui dessine dans l'eau des +zigzags de feu. Je racontai à Pietro comme quoi j'avais voulu un soir +te faire goûter cette illumination aquatique, et comme quoi, après +m'avoir ri au nez, tu m'embarrassas beaucoup avec cette question:--En +quoi cela est-il beau?--Et qu'y trouviez-vous de beau en effet? me dit +notre ami.--Je m'imaginais, répondis-je, voir dans le reflet de ces +lumières des colonnes de feu et des cascades d'étincelles qui +s'enfonçaient à perte de vue dans une grotte de cristal. La rive me +paraissait soutenue et portée par ces piliers lumineux, et j'avais envie +de sauter dans la rivière pour voir quelles étranges sarabandes les +esprits de l'eau dansaient avec les esprits du feu dans ce palais +enchanté.--Le docteur haussa les épaules, et je vis qu'il avait un +profond mépris pour ce galimatias.--Je n'aime pas les idées +fantastiques, dit-il; cela nous vient des Allemands, et cela est tout à +fait contraire au vrai beau que cherchaient les arts dans notre vieille +Italie. Nous avions des couleurs, nous avions des formes dans ce +temps-là. Le fantastique a passé sur nous une éponge trempée dans les +brouillards du Nord. Pour moi, je suis comme notre ami, continua-t-il, +j'aime à contempler. Amusez-vous à rêver si cela vous plaît. + +Je te demande, une fois pour toutes, une licence en bonne forme pour le +chapitre des digressions, et je reviens à la soirée du jardin public. + +J'étais absorbé dans mes fantaisies accoutumées, lorsque je vis sur le +canal de Saint-Georges, au milieu des points noirs dont il était +parsemé, un point noir qui filait rapidement, et qui laissa bientôt tous +les autres en arrière. C'était la nouvelle et pimpante gondole du jeune +Catullo. Quand elle fut à la portée de la vue, je reconnus la fleur des +gondoliers en veste de nankin. Cette veste de nankin avait été le sujet +d'une longue discussion _a casa_ dans la matinée. Le docteur, voulant la +mettre à la réforme, sous prétexte d'une augmentation d'embonpoint dans +sa personne, l'avait destinée à son frère Giulio; mais Catullo, étant +survenu, sollicita le pourpoint avec une grâce irrésistible. Ma +gouvernante Cattina, qui ne voit pas d'un mauvais œil le scapulaire +suspendu au cou blanc et ramassé du gondolier, observa que le seigneur +Jules avait beaucoup grandi cette année, et que la veste lui serait trop +courte. En conséquence Catullo, qui est quatre fois grand et gros comme +les deux frères ensemble, se fit fort d'endosser un vêtement trop court +pour l'un, trop étroit pour l'autre. Je ne sais par quel procédé +miraculeux le Minotaure en vint à bout sans le faire craquer; mais il +est certain que je le vis apparaître sur la lagune dans le propre +vêtement d'été du docteur. A la vérité, ce riche équipage nuisait un peu +à la souplesse de ses mouvements, et il ne se balançait pas sur la poupe +avec toute l'élégance accoutumée. Mais, avant d'enfoncer la rame dans le +tranquille miroir de l'onde, il jetait de temps en temps un regard de +satisfaction sur son image resplendissante; et, charmé de sa bonne +tenue, pénétré de reconnaissance pour l'âme généreuse de son patron, il +enlevait la gondole d'un bras vigoureux et la faisait bondir sur l'eau +comme une sarcelle. + +Giulio était à l'autre bout de la gondole et le secondait avec toute +l'aisance d'un enfant de l'Adriatique. Notre ami Pietro était couché +indolemment sur le tapis, et la belle Beppa, assise sur les coussins de +maroquin noir, livrait au vent ses longs cheveux d'ébène, qui se +séparent sur son noble front et tombent en rouleaux souples et +nonchalants jusque sur son sein. Nos mères appelaient, je crois, ces +deux longues boucles _repentirs_. Je m'en suis rappelé le nom précieux +en les voyant autour du visage triste et passionné de Beppa. La barque +se ralentit tandis que l'un des rameurs prenait haleine; et quand elle +fut près de la rive ombragée, elle se laissa couler mollement avec l'eau +qui caressait les blancs escaliers de marbre du jardin. Alors Pierre +pria Beppa de chanter. Giulio prit sa guitare, et la voix de Beppa +s'éleva dans la nuit comme l'appel d'une sirène amoureuse. Elle chanta +une strophe de romance que Pierre a composée pour je ne sais quelle +femme, pour Beppa peut-être: + + Con lei sull'onda placida + Errai dalla laguna, + Ella gli sguardi immobili + In te fissava, o luna! + E a che pensava allor? + Era un morrente palpito? + Era un nascente amor? + +--Te voilà, Zorzi? me cria-t-elle en m'apercevant au-dessus de la rampe. +Que fais-tu là tout seul, vilain boudeur? Viens avec nous prendre le +café au Lido.--Et fumer une belle pipe de caroubier, dit le docteur.--Et +prendre un peu la rame à ma place, dit Giulio.--Ah! pour cela, Giulio, +je te remercie, répondis-je; quant au docteur, toutes ses pipes ne +valent pas une de mes cigarettes; mais pour toi, aimable Beppa, quelle +excuse pourrais-je trouver?--Viens donc, dit-elle.--Non, repris-je, +j'aime mieux confesser que je suis un butor et rester où je suis.--Fi! +le vilain caractère, dit-elle en me jetant son bouquet à demi effeuillé +à la figure. Est-ce que tu ne deviendras jamais plus aimable que cela? +Et pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?--Que sais-je? répondis-je. +Je n'en ai nulle envie, et pourtant j'ai le plus grand plaisir du monde +à vous rencontrer. + +Catullo, qui est sujet, comme tous les animaux domestiques de son +espèce, à se mêler de la conversation et à donner son avis, haussa les +épaules et dit à Giulio, d'un air fin et entendu: _Foresto!_--Oui, +précisément, répondit Giulio. Entends-tu, Zorzi? voilà Catullo qui te +traite de malade extravagant.--Peu m'importe, repris-je, je ne suis pas +des vôtres. Tu es trop belle ce soir, ô Beppa; le docteur est trop +ennuyeux, le justaucorps de Catullo m'est insupportable à voir, et +Giulio est trop fatigué. Au bout d'un quart d'heure de bien-être, les +yeux de Beppa me feraient extravaguer, et il m'arriverait peut-être de +faire pour elle des vers aussi mauvais que ceux du docteur; le docteur +en serait jaloux. Catullo doit nécessairement crever d'apoplexie avant +d'arriver au Lido, et Jules me forcerait de ramer. Bonsoir donc, ô mes +amis; vous êtes beaux comme la lune et rapides comme le vent; votre +barque est venue à moi comme une douce vision: allez-vous-en bien vite +avant que je m'aperçoive que vous n'êtes pas des spectres. + +--Qu'a-t-il mangé aujourd'hui? dit Beppa à ses compagnons.--_Erba_, +répondit gravement le docteur.--Tu as deviné juste, ô mon grand +Esculape, lui dis-je: pois, salade et fenouil. J'ai fait ce que tu +appelles un dîner pythagorique.--Régime très-sain, répondit-il, mais +trop peu substantiel. Viens avec moi manger un riz aux huîtres, et boire +une bouteille de vin de Samos à la Quintavalle.--Va au diable! +empoisonneur, lui dis-je. Tu voudrais m'abrutir par des digestions +laborieuses et m'affadir le caractère par de liquoreuses boissons, pour +me voir étendu ensuite sur ce tapis comme un vieux épagneul au retour de +la chasse, et pour n'avoir plus à rougir de ton intempérance et de ton +inertie, Vénitien que tu es.--Et que prétends-tu faire à Venise, si ce +n'est le _far niente_? dit Beppa.--Tu as raison, _benedetta_, lui +répondis-je; mais tu ne sais pas que mon _far niente_ est délicieux là +où je suis à te regarder. Tu ne sais pas quel plaisir j'ai à voir courir +cette gondole sans me donner la moindre peine pour la faire aller. Il me +semble alors que je dors, et que je fais un rêve qui m'est bien cher, ô +ma Beppa! et dans lequel de mystérieuses créatures m'apparaissent dans +une barque et passent comme toi en chantant.--Quelles sont ces +mystérieuses créatures? demanda-t-elle.--Je l'ignore, répondis-je; ce ne +sont pas des hommes, ils sont trop bons et trop beaux pour cela; et +pourtant ce ne sont pas des anges, Beppa, car tu n'es pas avec +eux.--Viens me raconter cela, dit-elle, j'aime les rêves à la +folie.--Demain, lui dis-je; aujourd'hui rends-moi un peu l'illusion du +mien. Chante, Beppa, chante avec ce beau timbre guttural qui s'éclaircit +et s'épure jusqu'au son de la cloche de cristal; chante avec cette voix +indolente qui sait si bien se passionner, et qui ressemble à une +odalisque paresseuse qui lève peu à peu son voile et finit par le jeter +pour s'élancer blanche et nue dans son bain parfumé; ou plutôt à un +sylphe qui dort dans la brume embaumée du crépuscule, et qui déploie peu +à peu ses ailes pour monter avec le soleil dans un ciel embrasé. Chante, +Beppa, chante, et éloigne-toi. Dis à tes amis d'agiter les rames comme +les ailes d'un oiseau des mers, et de t'emporter dans ta gondole comme +une blanche Léda sur le dos brun d'un cygne sauvage... Va, romanesque +fille, passe et chante; mais sache que la brise soulève les plis de ta +mantille de dentelle noire, et que cette rose, mystérieusement cachée +dans tes cheveux par la main de ton amant, va s'effeuiller si tu n'y +prends garde. Ainsi s'envole l'amour, Beppa, quand on le croit bien +gardé dans le cœur de celui qu'on aime.--Adieu, maussade, me +cria-t-elle; je te fais le plaisir de te quitter; mais, pour te punir, +je chanterai en dialecte, et tu n'y comprendras rien.--Je souris de +cette prétention de Beppa d'ériger son patois en langue inintelligible à +des oreilles françaises. J'écoutai la barcarolle, qui vraiment était +écrite dans les plus doux mots de ce gentil parler vénitien, fait, à ce +qu'il me semble, pour la bouche des enfants. + + Coi pensieri malinconici + No te star a tormentar. + Vien con mi, montemo in gondola, + Andremo in mezo al mar. + + Pasaremo i porti e l'isole + Che contorna la cità: + El sol more senza nuvole + E la luna nascarà. + + * * * * * + + Co, spandemlo el lume palido + Sera l'aqua inarzentada, + La se specia e la se cocola + Como dona inamorada. + + Sta baveta che te zogola + Sui caveli inbovolai, + No xe torbia della polvere + Dele rode e dei cavai. + + Sto remeto che ne dondola + Insordirne no se sente + Come i sciochi de la scuria, + Come i urli de la zente. + + * * * * * + + Ti xe bella, ti xe zovene, + Ti xe fresca come un flor; + Vien per tuti le so lagreme, + Ridi adeso e fa l'amor. + + * * * * * + + In conchiglia i greci, Venere, + Se sognava un altro di; + Forse, visto i aveva in gondola + Una bela come ti. + +La nuit était si calme et l'eau si sonore, que j'entendis la dernière +strophe distinctement, quoique les sons n'arrivassent plus à mon oreille +que comme l'adieu mystérieux d'une âme perdue dans l'espace. Quand je +n'entendis plus rien, je regrettai de ne pas être avec eux. Mais je m'en +consolai en me disant que, si j'y étais allé, je serais déjà en train de +m'en repentir. + +Il y a des jours où il est impossible de vivre avec son semblable, tout +porte au spleen, tout tourne au suicide; et il n'y a rien de plus triste +au monde, et surtout de plus ridicule, qu'un pauvre diable qui tourne +autour de sa dernière heure, et qui parlemente avec elle pendant des +semaines et des années, comme l'homme de Shakspeare avec la vengeance. +Les gens s'en moquent. Ils sont autour de lui à le regarder et à crier +comme les spectateurs d'un saltimbanque maladroit qui hésite à crever le +ballon.--Il sautera! Il ne sautera pas! Les hommes ont raison de rire au +nez de celui qui ne sait ni les quitter ni les supporter, qui ne veut +pas renoncer à la vie, et qui ne veut pas l'accepter comme elle est. +Ils le punissent ainsi de l'ennui impertinent qu'il éprouve et qu'il +avoue. Mais leur justice est dure. Ils ne savent pas ce qu'il a fallu de +souffrances et de déboires pour amener à ce point de préoccupation +inconvenante un caractère tant soit peu orgueilleux et ferme. + +Je conseille à tous ceux qui se trouveront, soit par habitude, soit par +accident, dans une semblable disposition, de faire des repas légers pour +éviter l'irritation cérébrale de la digestion, et de se promener seuls +au bord de l'eau, les mains dans les poches, un cigare à la bouche, +pendant un certain nombre d'heures, proportionné à la force et à la +ténacité de leur mauvaise humeur. + +Je rentrai à minuit, et je trouvai Pierre et Beppa qui chantaient dans +la _galerie_; c'est Giulio qui a décoré l'antichambre de ce titre +pompeux, en attachant aux murailles quatre paysages peints à l'huile, où +le ciel est vert, l'eau rousse, les arbres bleus, et la terre couleur de +rose. Le docteur prétend faire sa fortune en les vendant à quelque +Anglais imbécile, et Giulio prétend faire inscrire le nom de notre +palais dans la nouvelle édition du Guide du voyageur à Venise. Pour +s'inspirer, sans doute, de la vue des bois et des montagnes, le docteur +a fait placer le petit piano qui lui sert à improviser, sous le plus +enfumé de ces paysages. Les heures où le docteur improvise sont les plus +béates de notre journée à tous. Beppa s'assied au piano et exécute +lentement avec une main un petit thème musical qui sert à +l'improvisateur pour suivre son rhythme lyrique, et ainsi éclosent, dans +une matinée, des myriades de strophes pendant lesquelles je m'endors +profondément dans le hamac; Giulio roule à cheval sur la rampe du +balcon, au grand risque de tomber dans quelque barque et de se réveiller +à Chioggia ou à Palestrine. Beppa elle-même laisse ses grands cils noirs +s'abaisser sur ses joues pâles, et sa main continue l'action mécanique +du doigter, tandis que son imagination fait quelque rêve d'amour à +travers les nuages du sommeil, et que le chat, roulé en pelote sur les +cahiers de musique, exhale de temps en temps un miaulement plein d'ennui +et de mélancolie. + +Ce soir-là, Beppa était seule avec Pierre et Vespasiano (c'est le nom du +chat).--Miracle, docteur! dis-je en entrant; comment as-tu fait pour +veiller si tard?--Nous étions inquiets, me dit-il d'un ton grondeur, +tandis que sa dernière rime expirait encore _amorosa_ sur ses lèvres, et +vous savez que nous ne dormons pas quand vous n'êtes pas rentré.--Ah çà, +mes amis, répondis-je, votre tendresse est une persécution. Me voilà +obligé d'avoir des remords de votre insomnie, quand j'ai cru faire la +promenade la plus innocente du monde.--Mon cher enfant, me dit Beppa en +me prenant les mains, nous avons une prière à te faire.--Qui est-ce qui +pourrait te refuser quelque chose, Beppa? Parle.--Donne-moi ta parole +d'honneur de ne plus sortir seul après la nuit tombée.--Voilà encore tes +folles sollicitudes, ma Beppa; tu me traites comme un enfant de quatre +ans, quand je suis plus vieux que ton grand-père.--Tu es environné de +dangers, me dit Beppa avec ce petit ton de déclamation sentimentale qui +lui sied si bien; celle qui te poursuit est capable de tout. Si tu aimes +un peu la vie à cause de nous, Zorzi, enferme-toi à la maison ou quitte +le pays pour quelque temps. + +--Docteur, répondis-je, je te prie de tâter le pouls de notre Beppa. +Certainement elle a la fièvre et un peu de délire. + +--Beppa s'exagère le danger, dit-il; d'ailleurs ce danger, quel qu'il +fût, ne saurait commander à un homme une chose aussi ridicule que de +fuir devant la colère d'une femme. Pourtant il ne faut pas trop rire, +dans ce pays-ci, de certaines menaces de vengeance, et il serait prudent +de ne pas courir seul à des heures indues et par les quartiers les plus +déserts et les plus dangereux de Venise. + +--Dangereux! lui dis-je en haussant les épaules; allons, voilà de la +prétention. Mes pauvres amis! vous vous battez les flancs pour soutenir +l'antique réputation de votre patrie; mais vous avez beau faire, vous +n'êtes plus rien, pas même assassins! Vous n'avez pas une femme capable +de toucher à un poignard sans tomber évanouie ni plus ni moins qu'une +petite-maîtresse parisienne, et vous chercheriez longtemps avant de +trouver un bravo pour seconder un projet de meurtre, eussiez-vous à lui +offrir tout le trésor de Saint-Marc en récompense. + +Le docteur fit un petit mouvement du doigt par lequel les Vénitiens +expriment beaucoup de choses, et qui piqua ma curiosité.--Voyons, lui +dis-je, qu'avez-vous à répondre?--Je réponds, dit-il, de vous trouver, +avant douze heures, pour la modique somme de cinquante francs tout au +plus, un bon spadassin capable de donner, à qui bon vous semblera, une +_coltellata_ d'aussi solide qualité que si nous étions en plein moyen +âge. + +--Grand merci, mon maître, répondis-je. Cependant une _coltellata_ me +paraît une chose si romantique et tellement adaptée à la mode nouvelle, +que je voudrais en recevoir une, dût-elle me retenir trois jours au lit. + +--Les Français se moquent de tout, reprit-il, et ils ne sont pas plus +terribles que les autres en présence du danger. Pour nous, nous sommes +heureusement très-dégénérés dans l'art du couteau; cependant il y a +encore des amateurs qui le cultivent, et il n'y a pas de danger qu'il se +perde comme les autres arts. + +--Vous ne me ferez pas croire que cela entre dans l'éducation de vos +dandies? + +--Cela n'entre dans celle de personne, répondit-il d'un air un peu +suffisant. Cependant, il y a dans la main d'un Vénitien une certaine +adresse naturelle qui le rend capable de devenir habile en peu de temps. +Tenez, essayons cela ensemble.--Il alla prendre sur son bureau un vieux +petit couteau de mauvaise mine, et, ouvrant la porte de ma chambre, il +se ménagea une distance de dix pas, et plaça les bougies de manière à +éclairer un pain à cacheter collé au but pour point de mire. Il tenait +le couteau d'un air négligé et sans paraître songer a mal.--Voyez-vous, +dit-il, on fait comme cela; on a une main dans sa poche, on regarde le +temps qu'il fait, on siffle un air d'opéra, on passe à distance de son +homme, et, sans que personne s'en aperçoive, sans presque mouvoir le +bras, on lance le harpon. Regardez! Avez-vous vu? + +--Je vois, docteur, lui dis-je, que ta perruque est tombée sur les +genoux de Beppa, et que le chat s'enfuit épouvanté. Quand tu voudras +jouer au couteau tout de bon, il faudra tâcher de ne pas te trahir par +des incidents aussi burlesques.--Mais le couteau, dit-il sans se +déconcerter et sans songer à relever sa perruque, où est le couteau, je +vous prie?--Je regardai le but: le couteau était certainement planté +dans le pain à cacheter. + +--Tudieu! lui dis-je, est-ce ainsi que tu saignes tes malades, cher +docteur? + +--Il est vrai que j'ai perdu ma perruque, dit-il d'un air triomphant; +mais remarquez que j'avais affaire à une porte de plein chêne, +incontestablement plus difficile à pénétrer que le sternum, l'épigastre +ou le cœur d'un homme. Quant aux femmes, ajouta-t-il, méfiez-vous de +celles qui sont blanches, courtes et blondes. Il y a un certain type qui +n'a pas dégénéré. Quand le bleu de l'œil est foncé et le coloris du +visage changeant, tâchez qu'elles n'aient pas de ressentiment contre +vous, ou bien n'allez pas faire le gentil sous leurs balcons. . . . + + * * * * * + +....Tu ne te doutes pas, mon ami, de ce que c'est que Venise. Elle n'avait +pas quitté le deuil qu'elle endosse avec l'hiver, quand tu as vu ses +vieux piliers de marbre grec, dont tu comparais la couleur et la forme à +celles des ossements desséchés. A présent le printemps a soufflé sur +tout cela comme une poussière d'émeraude. Le pied de ces palais, où les +huîtres se collaient dans la mousse croupie, se couvre d'une mousse +vert-tendre, et les gondoles coulent entre deux tapis de cette belle +verdure veloutée, où le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment +avec l'écume du sillage. Tous les balcons se couvrent de vases de +fleurs, et les fleurs de Venise, nées dans une glaise tiède, écloses +dans un air humide, ont une fraîcheur, une richesse de tissu et une +langueur d'attitudes qui les font ressembler aux femmes de ce climat, +dont la beauté est éclatante et éphémère comme la leur. Les ronces +doubles grimpent autour de tous les piliers, et suspendent leurs +guirlandes de petites rosaces blanches aux noires arabesques des +balcons. L'iris à odeur de vanille, la tulipe de Perse, si purement +rayée de rouge et de blanc qu'elle semble faite de l'étoffe qui servait +de costume aux anciens Vénitiens, les roses de Grèce, et des pyramides +de campanules gigantesques s'entassent dans les vases dont la rampe est +couverte; quelquefois un berceau de chèvrefeuille à fleurs de grenat +couronne tout le balcon d'un bout à l'autre, et deux ou trois cages +vertes cachées dans le feuillage renferment les rossignols qui chantent +jour et nuit comme en pleine campagne. Cette quantité de rossignols +apprivoisés est un luxe particulier à Venise. Les femmes ont un talent +remarquable pour mener à bien la difficile éducation de ces pauvres +chanteurs prisonniers, et savent, par toutes sortes de délicatesses et +de recherches, adoucir l'ennui de leur captivité. La nuit, ils +s'appellent et se répondent de chaque côté des canaux. Si une sérénade +passe, ils se taisent tous pour écouter, et, quand elle est partie, ils +recommencent leurs chants, et semblent jaloux de surpasser la mélodie +qu'ils viennent d'entendre. + +A tous les coins de rue, la madone abrite sa petite lampe mystérieuse +sous un dais de jasmin, et les _traghetti_, ombragés de grandes +treilles, répandent, le long du Grand-Canal, le parfum de la vigne en +fleur, le plus suave peut-être parmi les plantes. + +Ces traghetti sont des places de station pour les gondoles publiques. +Ceux qui sont établis sur les rives du Canalazzo sont le rendez-vous des +_facchini_ qui viennent causer et fumer avec les gondoliers. Ces +messieurs sont groupés là d'une manière souvent théâtrale. Tandis que +l'un, couché sur sa gondole, bâille et sourit aux étoiles, un autre +debout sur la rive, débraillé, l'air railleur, le chapeau retroussé sur +une forêt de longs cheveux crépus, dessine sa grande silhouette sur la +muraille. Celui-là est le matamore du traghetto. Il fait souvent des +courses de nuit du côté de Canaregio, dans une barque où les passagers +ne se hasardent guère, et il rentre quelquefois, le matin, avec la tête +fendue d'un coup de rame qu'il prétend avoir reçu au cabaret. Il est +l'espoir de sa famille, et sa poitrine est chargée d'images, de reliques +et de chapelets que sa femme, sa mère et ses sœurs ont fait bénir +pour le préserver des dangers de sa profession nocturne. Malgré ses +exploits, il n'est ni vantard ni insolent. La prudence n'abandonne +jamais un Vénitien. Jamais le plus hardi contrebandier ne laisse +échapper un mot de trop, même devant son meilleur ami; et quand il +rencontre le garde-finance dont il a supporté le feu la veille, il parle +avec, lui des événements de la nuit avec autant de sang-froid et de +présence d'esprit que s'il les avait appris par la voix +publique.--Auprès de lui on peut voir un vieux sournois qui en sait plus +long que les autres, mais dont la voix s'est enrouée à crier sur les +canaux ces paroles d'une langue inconnue, dérivée peut-être du turc ou +de l'arménien, qui servent de signaux aux rameurs de Venise pour +s'avertir et s'éviter dans l'obscurité, ou au détour d'un angle du +canal. Celui-ci, couché sur le pavé, dans l'attitude d'un chien +rancuneux, a vu les fastes de la république; il a conduit la gondole du +dernier doge; il a ramé sur le Bucentaure. Il raconte longuement, quand +il trouve des auditeurs, des histoires de fêtes qui ressemblent à des +contes de fées; mais quand il craint de ne pas être entendu avec +recueillement, il s'enferme dans son mépris du temps présent, et +contemple avec philosophie les trous nombreux de sa casaque, en se +rappelant qu'il a porté la veste de soie bariolée, l'écharpe flottante +et la barrette emplumée. Trois ou quatre autres se pressent face à face +devant la madone. Ils semblent avoir un secret d'importance à se +confier; on dirait presque d'un groupe de bandits méditant un assassinat +sur la route de Terracine. Mais ils vont se livrer à la plus innocente +de leurs passions, celle de chanter en chœur. Le _tenore_, qui est en +général un gros réjoui, à voix grasse et grêle, commence en fausset du +haut de sa tête et du fond de son nez. C'est lui qui, selon leur +expression énergique, _gante_ la note, et chante seul le premier vers. +Peu à peu les autres le suivent, et la basse-taille, plus rauque qu'un +bœuf enrhumé, s'empare des trois ou quatre notes dont se compose sa +partie, mais qu'elle place toujours bien, et qui certainement sont d'un +grand effet. La basse-taille est d'ordinaire un grand jeune homme sec, +bronzé, à physionomie grave et dédaigneuse, un des quatre ou cinq types +physiques dont à Venise, comme partout, la population se compose. +Celui-là est peut-être le plus rare, le plus beau et le moins national. +Le pur sang insulaire des lagunes produit le type que décrit ainsi +Gozzi: _Bianco, biondo e grassotto_.--Robert va sans doute rassembler, +dans le cadre qu'il remplit à présent à Venise, les plus beaux modèles +de ces diverses variétés, et nous donner de cette race caractérisée une +idée à la fois poétique et vraie[B]. Sa couleur, broyée aux ardents +rayons du soleil de l'Italie méridionale, se modifiera sans doute à +Venise, et se teindra d'une chaleur moins âpre et moins éblouissante. +Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions et de ses souvenirs +des monuments éternels! + +Les chants qui retentissent, le soir, dans tous les carrefours de cette +ville sont tirés de tous les opéras anciens et modernes de l'Italie, +mais tellement corrompus, arrangés, adaptés aux facultés vocales de ceux +qui s'en emparent, qu'ils sont devenus tout indigènes, et que plus d'un +compositeur serait embarrassé de les réclamer. Rien n'embarrasse ces +improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient +sur-le-champ un chœur à quatre parties. Un chœur de Rossini +s'adapte à deux voix au milieu d'un duo de Mercadante, et le refrain +d'une vieille barcarolle d'un maestro inconnu, ralentie jusqu'à la +mesure grave du chant d'église, termine tranquillement le thème tronqué +d'un cantique de Marcello. Mais l'instinct musical de ce peuple sait +tirer parti de tant de monstruosités, le plus heureusement possible, et +lier les fragments de cette mutilation avec une adresse qui rend souvent +la transition difficile à apercevoir. Toute musique est simplifiée et +dépouillée d'ornements par leur procédé, ce qui ne la rend pas plus +mauvaise. Ignorants de la musique écrite, ces dilettanti passionnés vont +recueillant dans leur mémoire les bribes d'harmonie qu'ils peuvent +saisir à la porte des théâtres ou sous le balcon des palais. Ils les +cousent à d'autres portions éparses qu'ils possèdent d'ailleurs, et les +plus exercés, ceux qui conservent les traditions du chant à plusieurs +parties, règlent la mesure de l'ensemble. Cette mesure est un +impitoyable adagio, auquel doivent se soumettre les plus brillantes +fantaisies de Rossini: et vraiment cela me rangerait presque à l'avis +de ceux qui pensent que la musique n'a pas de caractère par elle-même, +et se ploie à exprimer toutes les situations et tous les sentiments +possibles, selon le mouvement qu'il plaît aux exécutants de lui donner. +C'est le champ le plus vaste et le plus libre qui soit ouvert à +l'imagination, et, bien plus que le peintre, le musicien crée pour les +autres des effets opposés à ceux qu'il a créés pour lui. La première +fois que j'ai entendu la symphonie pastorale de Beethoven, je n'étais +pas averti du sujet, et j'ai composé dans ma tête un poëme dans le goût +de Milton sur cette adorable harmonie. J'avais placé la chute de l'ange +rebelle et son dernier cri vers le ciel, précisément à l'endroit où le +compositeur fait chanter la caille et le rossignol. Quand j'ai su que je +m'étais trompé, j'ai recommencé mon poëme à la seconde audition, et il +s'est trouvé dans le goût de Gessner, sans que mon esprit fît la moindre +résistance à l'impression que Beethoven avait eu dessein de lui donner. + +L'absence de chevaux et de voitures et la sonorité des canaux font de +Venise la ville la plus propre à retentir sans cesse de chansons et +d'aubades. Il faudrait être bien enthousiaste pour se persuader que les +chœurs de gondoliers et de facchini sont meilleurs que ceux de +l'Opéra de Paris, comme je l'ai entendu dire à quelques personnes d'un +heureux caractère; mais il est bien certain qu'un de ces chœurs, +entendu de loin sous les arceaux des palais moresques que blanchit la +lune, fait plus de plaisir qu'une meilleure musique exécutée sous les +châssis d'une colonnade en toile peinte. Les grossiers dilettanti +beuglent dans le ton et dans la mesure; les froids échos de marbre +prolongent sur les eaux ces harmonies graves et rudes comme les vents de +la mer. Cette magie des effets acoustiques et le besoin d'entendre une +harmonie quelconque dans le silence de ces nuits enchantées font écouter +avec indulgence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus modeste +chansonnette qui arrive, passe et se perd dans l'éloignement. + +Quand on arrive à Venise, et qu'un gondolier bien tenu vient vous +attendre à la porte de l'auberge, avec sa veste de drap et son chapeau +rond, il est impossible de retrouver en lui la plus légère trace de +cette élégance qu'ils avaient aux temps féeriques de Venise. On la +chercherait aussi vainement sous les guenilles de ceux qui abandonnent +leurs vêtements à un désordre plus pittoresque. Mais l'esprit incisif, +pénétrant et subtil de cette classe célèbre n'est pas encore tout à fait +perdu. Leurs physionomies ont généralement ce caractère de finesse +mielleuse qu'on pourrait prendre au premier coup d'œil pour de la +gaieté bienveillante, mais qui cache une mordante causticité et une +astuce profonde. Le caractère de cette race et celui de la nation +vénitienne est encore ce qu'il a été de tout temps, la prudence. Nulle +part il n'y a plus de paroles et moins de faits, plus de querelles et +moins de rixes. Les _barcaroles_ ont un merveilleux talent pour se dire +des injures; mais il est bien rare qu'ils en viennent aux mains. Deux +barques se rencontrent et se heurtent à l'angle d'un mur, par la +maladresse de l'un et l'inattention de l'autre. Les deux barcaroles +attendent en silence le choc qu'il n'est plus temps d'éviter; leur +premier regard est pour la barque; quand ils se sont assurés l'un et +l'autre de ne s'être point endommagés, ils commencent à se toiser +pendant que les barques se détachent et se séparent. Alors commence la +discussion.--Pourquoi n'as-tu pas crié _siastali_[C]?--J'ai +crié.--Non.--Si fait.--Je gage que non, _corpo di Bacco!_--Je jure que +si, _sangue di Diana!_--Mais avec quelle diable de voix?--Mais quelle +espèce d'oreilles as-tu pour entendre?--Dis-moi dans quel cabaret tu +t'éclaircis la voix de la sorte.--Dis-moi de quel âne ta mère a rêvé +quand elle était grosse de toi.--La vache qui t'a conçu aurait dû +t'apprendre à beugler.--L'ânesse qui t'a enfanté aurait dû te donner les +oreilles de ta famille.--Qu'est-ce que tu dis, race de chien?--Qu'est-ce +que tu dis, fils de guenon?--Alors la discussion s'anime, et va toujours +s'élevant à mesure que les champions s'éloignent. Quand ils ont mis un +ou deux ponts entre eux, les menaces commencent.--Viens donc un peu ici, +que je te fasse savoir de quel bois sont faites mes rames.--Attends, +attends, figure de marsouin, que je fasse sombrer ta coque de noix en +crachant dessus.--Si j'éternuais auprès de ta coquille d'œuf, je la +ferais voler en l'air.--Ta gondole aurait bon besoin d'enfoncer un peu +pour laver les vers dont elle est rongée.--La tienne doit avoir des +araignées, car tu as volé le jupon de ta maîtresse pour lui faire une +doublure.--Maudite soit la madone de ton traguet pour n'avoir pas envoyé +la peste à de pareils gondoliers!--Si la madone de ton traguet n'était +pas la concubine du diable, il y a longtemps que tu serais noyé.--Et +ainsi, de métaphore en métaphore, on en vient aux plus horribles +imprécations; mais heureusement, au moment où il est question de +s'égorger, les voix se perdent dans l'éloignement, et les injures +continuent encore longtemps après que les deux adversaires ne +s'entendent plus. + + * * * * * + +Les gondoliers des particuliers portent, dans ce temps-ci, des vestes +rondes de toile anglaise imprimée à grands ramages de diverses couleurs. +Une veste fond blanc à dessins perse, un pantalon blanc, un ceinturon +rouge ou bleu, et un bonnet de velours noir dont le gland de soie tombe +sur l'oreille à la manière des Chioggiotes, composent un costume de +gondolier très-élégant et très-frais. Il y a encore quelques jeunes gens +de bon ton qui l'endossent et qui se donnent le divertissement de +conduire une petite barque sur les canaux. Autrefois c'était pour les +dandies de Venise ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris. +Ils s'exerçaient particulièrement dans les petits canaux, où le +rapprochement des croisées permettait aux belles d'admirer leur grâce et +leur bonne mine. Cela se voit encore quelquefois. Tous les soirs, deux +de ces élégants viennent sillonner notre canalette avec une rapidité et +une force remarquables. Je crois bien qu'ils sont un peu attirés sous +notre balcon par les beaux yeux de Beppa, et que l'un des deux a quelque +prétention de lui plaire. Il est perché sur la poupe, le poste le plus +périlleux et le plus honorable, et la barque ne s'éloigne guère de +l'espace que peut embrasser le regard de la belle. Il y a vraiment peu +de gondoliers de profession capables d'en remontrer à ces deux +dilettanti. Ils lancent leur esquif comme une flèche, et je doute qu'un +cavalier bien monté pût les suivre sur un rivage parallèle. Le grand +tour de force, et celui que nos amateurs exécutent très-bravement, est +de lancer la barque à pleines rames, de l'amener jusqu'à l'angle d'un +pont, et de s'arrêter là tout à coup au moment où la proue va toucher le +but. C'est un jeu adroit et courageux, et je m'afflige plus de le voir +tomber en désuétude que de la perte du luxe et des richesses de Venise. +Si l'énergie du corps et de l'esprit ne s'était pas perdue, il ne +faudrait désespérer de rien. Et en outre, ce n'est pas un trop mauvais +moyen pour attirer l'attention des femmes. Je ne m'étonnerais pas que +Beppa vît avec un certain intérêt ce grand blond aux vives couleurs, +qui, en équilibre sur la pointe de sa mince barchetta, semble à chaque +instant près de se briser avec elle, et, vingt fois en un quart d'heure, +triomphe d'un danger auquel il s'expose pour avoir un regard de Beppa. +Beppa prétend qu'elle ne sait pas seulement de quelle couleur sont les +yeux de ce jeune homme. Hum! Beppa! + +Tous les amateurs ne sont pas aussi heureux que ceux-ci. Malheur à ceux +qui échouent en présence des dames placées aux fenêtres, et des +gondoliers groupés sur les ponts pour juger! L'autre jour, deux braves +bourgeois, âgés chacun d'un demi-siècle, et retranchés depuis dix ans au +moins dans la douce occupation de cultiver leur obésité, se sont, on ne +sait comment, défiés à la _regata_. Chacun apparemment s'était avisé de +vanter les prouesses de son jeune temps, et l'amour-propre s'était mêlé +de la partie. Quoi qu'il en soit, ces deux honnêtes célibataires avaient +ouvert un pari à leurs amis. A l'heure dite, les gondoles se groupent +sur le lieu du combat. Les parieurs et une foule de dilettanti et +d'oisifs s'attroupent sur les rives et sur les ponts voisins. Les deux +barques rivales s'avancent, et les deux champions s'élèvent chacun sur +sa poupe avec une lente majesté. Ser Ortensio s'élance avec gloire et +saisit la rame d'un bras vigoureux. Mais avant que Ser Demetrio eût le +temps d'en faire autant, soit par hasard, soit par malice, une des +barques spectatrices heurta légèrement la sienne; le digne homme perdit +l'équilibre, et tomba lourdement dans les flots comme un saule déraciné +par la tempête. Heureusement le fossé n'était pas profond. Ser Demetrio +se trouva jusqu'au cou dans l'eau tiède et jusqu'aux genoux dans la +vase. Juge des rires et des huées des assistants, parmi lesquels était +bon nombre de caustiques gondoliers. Les amis du malheureux Demetrio +s'empressèrent de le retirer; on le nettoya, on le mit dans un lit bien +chaud, et sa gouvernante passa la journée à lui faire avaler des +cordiaux; tandis que son adversaire, déclaré vainqueur à l'unanimité, +allait au restaurant de Sainte-Marguerite faire un dîner splendide avec +l'argent de la collecte et les convives des deux partis. + +Quant au gondolier indépendant, il ne possède que son pantalon, sa +chemise et sa pipe, quelquefois un petit caniche noir qui nage à côté de +la gondole avec l'agilité infatigable d'un poisson. Le gondolier porte +la madone de son traguet tatouée sur la poitrine avec une aiguille rouge +et de la poudre à canon. Il a son patron sur un bras et sa patronne sur +l'autre. Il n'est point, jour et nuit, comme nos cochers de fiacre, aux +ordres du premier venu. Il n'obéit qu'au chef de son traguet, qui est un +simple gondolier comme lui, élu par un libre vote, approuvé de la +police, et qui désigne à chacun de ses administrés le jour où il est de +service au traguet. Le reste du temps, le gondolier gagne librement sa +journée, et, quand une ou deux courses dans la matinée ont assuré +l'entretien de son estomac et de sa pipe jusqu'au lendemain, il s'endort +le ventre au soleil, sans se soucier que l'empereur passe, et sans se +laisser tenter par aucune offre qui mettrait de nouveau ses bras en +sueur. Il est vrai que son office est plus pénible que celui de conduire +deux paisibles coursiers du haut d'un siége de voiture. Mais son +caractère est aussi plus insouciant et plus indépendant. Souple, +flatteur, et mendiant à jeun, il se moque de celui qui lui marchande son +salaire comme de celui qui l'outre-passe. Il est ivrogne, facétieux, +bavard, familier et fripon, à certains égards; c'est-à-dire qu'il +respectera scrupuleusement votre foulard, votre parapluie, tout paquet +scellé, toute bouteille cachetée; mais si vous le laissez en compagnie +de quelque bouteille entamée ou de quelque pipe, vous le retrouverez +occupé à boire votre marasquin et à fumer votre tabac avec la +tranquillité d'un homme qui se livre aux plus légitimes opérations. + + * * * * * + +On ne nous avait certainement pas assez vanté la beauté du ciel et les +délices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs +que les étoiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si +bleue, si unie, que l'œil ne saisit plus la ligne de l'horizon, et +que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, où la rêverie se +perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur que l'on découvre +au ciel cinq cent mille fois plus d'étoiles qu'on n'en peut apercevoir +dans notre France septentrionale. J'ai vu ici des nuits étoilées au +point que le blanc argenté des astres occupait plus de place que le bleu +de l'éther dans la voûte du firmament. C'était un semis de diamants qui +éclairait presque aussi bien que la lune à Paris. Ce n'est pas que je +veuille dire du mal de notre lune; c'est une beauté pâle dont la +mélancolie parle peut-être plus à l'intelligence que celle-ci. Les nuits +brumeuses de nos tièdes provinces ont des charmes que personne n'a +goûtés mieux que moi et que personne n'a moins envie de renier. Ici la +nature, plus vigoureuse dans son influence, imposa peut-être un peu trop +de silence à l'esprit. Elle endort la pensée, agite le cœur et domine +les sons. Il ne faut guère songer, à moins d'être un homme de génie, à +écrire des poëmes durant ces nuits voluptueuses: il faut aimer ou +dormir. + +Pour dormir, il y a un endroit délicieux: c'est le perron de marbre +blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille +dorée est fermée du côté du jardin, on peut se faire conduire par la +gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n'être +dérangé par aucun importun piéton, à moins qu'il n'ait pour venir à vous +la foi qui manqua à saint Pierre. J'ai passé là bien des heures tout +seul, sans penser à rien, tandis que Catullo et sa gondole dormaient au +milieu de l'eau, à la portée du sifflet. Quand le vent de minuit passe +sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux; quand le parfum +des géraniums et des girofliers monte par bouffées, comme si la terre +exhalait sous le regard de la lune des soupirs embaumés; quand les +coupoles de Sainte-Marie élèvent dans les cieux leurs demi-globes +d'albâtre et leurs minarets couronnés d'un turban; quand tout est blanc, +l'eau, le ciel et le marbre, les trois éléments de Venise, et que du +haut de la tour de Saint-Marc une grande voix d'airain plane sur ma +tête, je commence à ne plus vivre que par les pores, et malheur à qui +viendrait faire un appel à mon âme! je végète, je me repose, j'oublie. +Qui n'en ferait autant à ma place? Comment voudrais-tu que je pusse me +tourmenter pour savoir si monsieur un tel a fait un article sur mes +livres, si monsieur un autre a déclaré mes principes dangereux, et mon +cigare immoral?... Tout ce que je puis dire, c'est que ces messieurs +sont bien bons de s'occuper de moi, et que, si je n'avais pas de dettes, +je ne quitterais pas le perron du vice-roi pour leur procurer du +scandale à mon bureau. _Ma la fama_, dit l'orgueilleux Alfieri. _Ma la +fame_, répond Gozzi joyeusement. + +Je défie qui que ce soit de m'empêcher de dormir agréablement quand je +vois Venise, si appauvrie, si opprimée et si misérable, défier le temps +et les hommes de l'empêcher d'être belle et sereine. Elle est là, autour +de moi, qui se mire dans ses lagunes d'un air de sultane, et ce peuple +de pêcheurs qui dort sur le pavé à l'autre bout de la rive, hiver comme +été, sans autre oreiller qu'une marche de granit, sans autre matelas que +sa casaque tailladée, lui aussi n'est-il pas un grand exemple de +philosophie? Quand il n'a pas de quoi acheter une livre de riz, il se +met à chanter un chœur pour se distraire de la faim; c'est ainsi +qu'il défie ses maîtres et sa misère, accoutumé qu'il est à braver le +froid, le chaud et la bourrasque. Il faudra bien des années d'esclavage +pour abrutir entièrement ce caractère insouciant et frivole, qui, +pendant tant d'années, s'est nourri de fêtes et de divertissements. La +vie est encore si facile à Venise! la nature si riche et si exploitable! +La mer et les lagunes regorgent de poisson et de gibier; on pêche en +pleine rue assez de coquillages pour nourrir la population. Les jardins +sont d'un excellent revenu: il n'est pas un coin de cette grasse argile +qui ne produise généreusement en fruits et en légumes plus qu'un champ +en terme ferme. De ces milliers d'isolettes dont la lagune est semée, +arrivent tous les jours des bateaux remplis de fruits, de fleurs et +d'herbages si odorants qu'on en sent la trace parfumée dans la vapeur du +matin. La franchise du port apporte à bas prix les denrées étrangères; +les vins les plus exquis de l'Archipel coûtent moins cher à Venise que +le plus simple ordinaire à Paris. Les oranges arrivent de Palerme avec +une telle profusion, que, le jour de l'entrée du bateau sicilien dans le +port, on peut acheter dix des plus belles pour quatre ou cinq sous de +notre monnaie. La vie animale est donc le moindre sujet de dépense à +Venise, et le transport des denrées se fait avec une aisance qui +entretient l'indolence des habitants. Les provisions arrivent par eau +jusqu'à la porte des maisons; sur les ponts et dans les rues pavées +passent les marchands en détail. L'échange de l'argent avec les objets +de consommation journalière se fait à l'aide d'un panier et d'une corde. +Ainsi, toute une famille peut vivre largement sans que personne, pas +même le serviteur, sorte de la maison. Quelle différence entre cette +commode existence et le laborieux travail qu'une famille, seulement à +demi pauvre, est forcée d'accomplir chaque jour à Paris pour parvenir à +dîner plus mal que le dernier ouvrier de Venise! Quelle différence aussi +entre la physionomie préoccupée et sérieuse de ce peuple qui se heurte +et se presse, qui se crotte et se fait jour avec les coudes dans la +cohue de Paris, et la démarche nonchalante de ce peuple vénitien qui se +traîne en chantant et en se couchant à chaque pas sur les dalles lisses +et chaudes des quais? Tous ces industriels, qui chaque jour apportent à +Venise leur fonds de commerce dans un panier, sont les esprits les plus +plaisants du monde, et débitent leurs bons mots avec leur marchandise. +Le marchand de poissons, à la fin de sa journée, fatigué et enroué +d'avoir crié tout le matin, vient s'asseoir dans un carrefour ou sur un +parapet; et là, pour se débarrasser de son reste, il décoche aux +passants et aux fumeurs des balcons les invitations les plus +ingénieuses.--Voyez, dit-il, c'est le plus beau poisson de ma provision! +je l'ai gardé jusqu'à cette heure, parce que je sais qu'a présent les +gens de bien dînent les derniers. Voyez quelles jolies sardines, quatre +pour deux centimes! Un regard de la belle camérière sur ce beau poisson, +et un autre par-dessus le marché pour le pauvre _pescaor_.--Le porteur +d'eau fait des calembours en criant sa denrée: _Aqua fresca e +tenera_.--Le gondolier, stationné au traguet, invite le passager par +des offres merveilleuses:--Allons-nous ce soir à Trieste, monseigneur? +voici une belle gondole qui ne craint pas la bourrasque en pleine mer, +et un gondolier capable de ramer sans s'arrêter jusqu'à Constantinople. + +Les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Hier je +voulais aller voir lever la lune sur l'Adriatique; jamais je ne pus +décider Catullo le père à me conduire au rivage du Lido. Il prétendait, +ce qu'ils prétendent tous quand ils n'ont pas envie d'obéir, qu'il avait +l'eau et le vent contraires. Je donnai de tout mon cœur le docteur au +diable pour m'avoir envoyé cet asthmatique qui rend l'âme à chaque coup +de rame, et qui est plus babillard qu'une grive quand il est ivre. +J'étais de la plus mauvaise humeur du monde quand nous rencontrâmes, en +face de la Salute, une barque qui descendait doucement vers le +Grand-Canal en répandant derrière elle, comme un parfum, les sons d'une +sérénade délicieuse.--Tourne la proue, dis-je au vieux Catullo: tu auras +au moins, j'espère, la force de suivre cette barque. + +Une autre barque, qui flânait par là, imita mon exemple, puis une +seconde, puis une autre encore, puis enfin toutes celles qui humaient le +frais sur le canalazzo, et même plusieurs qui étaient vacantes, et dont +les gondoliers se mirent à cingler vers nous en criant: _Musica! +musica!_ d'un air aussi affamé que les Israélites appelant la manne dans +le désert. En dix minutes, une flottille s'était formée autour des +dilettanti; toutes les rames faisaient silence, et les barques se +laissaient couler au gré de l'eau. L'harmonie glissait mollement avec la +brise, et le hautbois soupirait si doucement, que chacun retenait sa +respiration de peur d'interrompre les plaintes de son amour. Le violon +se mit à pleurer d'une voix si triste et avec un frémissement tellement +sympathique, que je laissai tomber ma pipe, et que j'enfonçai ma +casquette jusqu'à mes yeux. La harpe fit alors entendre deux ou trois +gammes de sons harmoniques qui semblaient descendre du ciel et promettre +aux âmes souffrantes sur la terre les consolations et les caresses des +anges. Puis le cor arriva comme du fond des bois, et chacun de nous crut +voir son premier amour venir du haut des forêts du Frioul et s'approcher +avec les sons joyeux de la fanfare. Le hautbois lui adressa des paroles +plus passionnées que celles de la colombe qui poursuit son amant dans +les airs. Le violon exhala les sanglots d'une joie convulsive; la harpe +fit vibrer généreusement ses grosses cordes, comme les palpitations d'un +cœur embrasé, et les sons des quatre instruments s'étreignirent comme +des âmes bienheureuses qui s'embrassent avant de partir ensemble pour +les cieux. Je recueillis leurs accents, et mon imagination les entendit +encore après qu'ils eurent cessé. Leur passage avait laissé dans +l'atmosphère une chaleur magique, comme si l'amour l'avait agitée de ses +ailes. + +Il y eut quelques instants de silence que personne n'osa rompre. La +barque mélodieuse se mit à fuir comme si elle eût voulu nous échapper; +mais nous nous élançâmes sur son sillage. On eût dit d'une troupe de +pétrels se disputant à qui saisira le premier une dorade. Nous la +pressions de nos proues à grandes scies d'acier, qui brillaient au clair +de la lune comme les dents embrasées des dragons de l'Arioste. La +fugitive se délivra à la manière d'Orphée: quelques accords de la harpe +firent tout rentrer dans l'ordre et le silence. Au son des légers +arpéges, trois gondoles se rangèrent à chaque flanc de celle qui portait +la symphonie, et suivirent l'adagio avec une religieuse lenteur. Les +autres restèrent derrière comme un cortège, et ce n'était pas la plus +mauvaise place pour entendre. Ce fut un coup d'œil fait pour réaliser +les plus beaux rêves, que cette file de gondoles silencieuses qui +glissait doucement sur le large et magnifique canal de Venise. Au son +des plus suaves motifs d'_Oberon_ et de _Guillaume Tell_, chaque +ondulation de l'eau, chaque léger bondissement des rames, semblaient +répondre affectueusement au sentiment de chaque phrase musicale. Les +gondoliers, debout sur la poupe, dans leur attitude hardie, se +dessinaient dans l'air bleu, comme de légers spectres noirs, derrière +les groupes d'amis et d'amants qu'ils conduisaient. La lune s'élevait +peu à peu et commençait à montrer sa face curieuse au-dessus des toits; +elle aussi avait l'air d'écouter et d'aimer cette musique. Une des rives +de palais du canal, plongée encore dans l'obscurité, découpait dans le +ciel ses grandes dentelles mauresques, plus sombres que les portes de +l'enfer. L'autre rive recevait le reflet de la pleine lune, large et +blanche alors comme un bouclier d'argent, sur ses façades muettes et +sereines. Cette file immense de constructions féeriques, que n'éclairait +pas d'autre lumière que celle des astres, avait un aspect de solitude, +de repos et d'immobilité vraiment sublime. Les minces statues qui se +dressent par centaines dans le ciel semblaient des volées d'esprits +mystérieux chargés de protéger le repos de cette muette cité, plongée +dans le sommeil de la Belle au bois dormant, et condamnée comme elle à +dormir cent ans et plus. + +Nous voguâmes ainsi près d'une heure. Les gondoliers étaient devenus un +peu fous. Le vieux Catullo lui-même bondissait à l'allégro et suivait la +course rapide de la petite flotte. Puis sa rame retombait _amorosa_ à +l'andante, et il accompagnait ce mouvement gracieux d'une espèce de +grognement de béatitude. L'orchestre s'arrêta sous le portique du +Lion-Blanc. Je me penchai pour voir Mylord sortir de sa gondole. C'était +un enfant spleenétique, de dix-huit à vingt ans, chargé d'une longue +pipe turque, qu'il était certainement incapable de fumer tout entière +sans devenir phthisique au dernier degré. Il avait l'air de s'ennuyer +beaucoup; mais il avait payé une sérénade dont j'avais beaucoup mieux +profité que lui, et dont je lui sus le meilleur gré du monde. + +Je remontai le canal, et, au moment où nous nous arrêtions devant la +Piazzetta, où j'avais donné rendez-vous à mes amis pour aller prendre +le sorbet ensemble, je rencontrai une barque chargée de plusieurs +gondoliers en goguette qui me crièrent:--_Monsiou_, faites donc chanter +le Tasse à votre gondolier.--C'était une épigramme adressée au vieux +Catullo, qui a une maladie chronique de la trachée-artère et une +extinction de voix perpétuelle.--Il paraît qu'on te connaît ici, +_vechio_, lui dis-je.--Ah! _lustrissimo!_ répondit-il, _E gnente, semo +Nicoloti_.--Tu es Nicoloto, toi, avec cette tournure-là? lui +demandai-je.--Nicoloto, reprit-il, et des bons.--Noble, +peut-être?--Comme dit Votre Seigneurie.--As-tu par hasard un doge dans +ta famille?--Lustrissimo, j'ai mieux que cela; j'ai trois porcs, +c'est-à-dire trois prix de régate, trois portraits à la maison avec la +bannière d'honneur, et le dernier était mon père, un _grand homme_, +savez-vous, mon maître? deux fois plus grand et plus gros que mon fils. +Moi, je suis une pauvre araignée, toute tordue par accident; mais _mio +fio_ prouve bien que nous sommes de bonne lignée. Si l'empereur avait la +bonté de nous ordonner une régate, on verrait si le sang des Catulle est +dégénéré.--Diable! lui dis-je. Auriez-vous la complaisance, lustrissimo +Catullo, de me mettre à la rive, et de ne pas me voler mon tabac pendant +une heure que vous aurez à m'attendre?--Il n'y a pas de danger, mon +maître, répondit-il; le tabac me fait mal à la gorge. + +--Est-ce qu'il y a encore des Nicoloti et des Castellani? demandai-je à +mes amis qui m'attendaient au pied de la colonne du Lion.--Que trop, +répondit Pierre; il y a, en ce moment-ci, une rumeur sourde dans la +ville, et une certaine agitation à la police, parce qu'il est question +parmi les gondoliers de renouveler les vieilles querelles.--Je pense +bien, dit Beppa, qu'on peut les laisser faire; de l'humeur pacifique +dont ils sont, leurs divisions ne feront de mal à personne et tout se +passera en paroles burlesques.--Il ne faut pas encore trop s'y fier, +reprit le docteur; nous ne sommes pas déjà si loin de la dernière +tentative qu'ils ont faite de réveiller l'esprit de parti, et leurs +coups d'essai s'annonçaient bien. C'était, je crois, en 1817, dit Beppa, +et tu sauras, Zorzi, toi qui méprises tant les petits couteaux de +Venise, qu'il y eut, en quatre ou cinq jours, de si bonnes _coltellate_ +échangées entre les deux factions, qu'il y eut plus de cent personnes +blessées grièvement, dont beaucoup ne se relevèrent pas.--A la bonne +heure, répondis-je. Pourrais-tu me dire, docteur érudit, l'origine de +ces dissensions, toi qui sais dans quel goût était taillée la barbe du +doge Orseolo?--Cette origine se perd dans la nuit des temps, +répondit-il; elle est aussi ancienne que Venise. Ce que je puis te dire, +c'est que cette division partageait en deux les nobles aussi bien que la +plèbe. Les Castellani habitaient l'île de Castello, c'est-à-dire +l'extrémité orientale de Venise, jusqu'au pont de Rialto. Les Nicoloti +occupaient l'île de San-Nicolo, l'extrémité orientale, où sont situées +la place Saint-Marc, la rive des Esclavons, etc. Le Grand-Canal servait +de confins aux deux camps. Les Castellani, plus riches et plus élégants +que les autres, représentaient la faction aristocratique. Les nobles +avaient les premiers emplois de la république, et le peuple castellan +était employé aux travaux de l'arsenal. Il fournissait les pilotes pour +les vaisseaux de guerre, et les rameurs du doge dans le Bucentaure. Les +Nicoloti formaient le parti démocratique. Leurs gentilshommes étaient +envoyés dans les petites villes de la terre ferme comme gouverneurs, ou +occupaient dans les armées des emplois secondaires. Le peuple était +pauvre, mais brave et indépendant. Il était spécialement occupé de la +pêche, et avait son doge particulier, plébéien et soumis à l'autre doge, +mais investi de droits magnifiques, entre autres celui de s'asseoir à la +droite du grand doge dans les assemblées et fêtes solennelles. Ce doge +était d'ordinaire un vieux marinier expérimenté et portait le titre de +_Gastaldo dei Nicoloti_; son office était de présider à l'ordre des +pêches et de veiller à la tranquillité de ses administrés, dont il +était à la fois le supérieur et l'égal. C'est ce qui faisait dire aux +Nicoloti, s'adressant à leurs rivaux:--Tu rames pour le doge, et nous +ramons avec le doge. _Ti, ti voghi el dose, et mi vogo col dose._--La +république maintenait cette rivalité et protégeait scrupuleusement les +priviléges des Nicoloti, sous le prétexte de tenir vivante l'énergie +physique et morale de la population, mais plus certainement pour +contre-balancer, par un habile équilibre, la puissance patricienne. + +Le gouvernement, continua le docteur, ne perdait aucune occasion de +flatter l'amour-propre de ces braves plébéiens, et leur donnait des +fêtes où ils étaient appelés à montrer la vigueur de leurs muscles et +leur habileté à conduire la barque. Les tours de force des Nicoloti sont +encore d'interminables sujets de vanterie et d'orgueil chez les enfants +de cette race herculéenne, et tu as pu voir, dans les bouges où nous +allons quelquefois panser des blessés ensemble, ces grossiers tableaux à +l'huile qui représentent le grand jeu de la pyramide humaine, et les +portraits des vainqueurs de la régate avec leur bannière brodée et +frangée d'or fin, au milieu de laquelle était brodée l'image d'un porc; +le don d'un porc véritable accompagnait ce prix, qui n'était que le +troisième, mais qui n'était pas le moins envié. Les Nicoloti +s'exerçaient à la lutte, et leurs femmes avaient leurs régates, où elles +ramaient à l'envi avec une force et une dextérité incontestables. Jugez +de ce qu'eût été cette population en colère, si par ces adroites +flatteries à sa vanité, et par une administration scrupuleusement +équitables, le gouvernement ne l'eût tenue en joie et en belle +humeur!--Le gouvernement étranger, dis-je, se sert d'autres moyens; il +jette en prison et punit sévèrement le moindre témoignage ostensible de +courage et de force.--Il faut avouer, reprit-il, qu'il n'eut pas +absolument tort de réprimer les excès de 1817; mais il aurait dû trouver +en outre le moyen de prévenir le retour de ces fureurs.--Les +croyez-vous bien éteintes? A la manière dont Catullo parlait de sa +noblesse plébéienne tout à l'heure, je croirais assez que les Castellani +ne sont pas encore très-liés avec les Nicoloti.--Si peu, me répondit le +docteur, qu'une conspiration des Nicoloti vient d'être découverte, et +qu'il est question de s'assurer de la personne de quarante ou cinquante +d'entre eux. + +Quand nous eûmes pris le sorbet, nous retrouvâmes Catullo tellement +endormi, que le docteur ne vit rien de mieux que de remplir d'eau le +creux de sa main et de l'épancher doucement sur la barbe grise (_le +oneste piume_, comme aurait dit Dante) du gondolier octogénaire. Il ne +se fâcha nullement de cette plaisanterie et se mit courageusement à +l'ouvrage.--N'étais-tu pas, lui dit, chemin faisant, le docteur, de ce +fameux repas à Saint-Samuel, la semaine dernière?--Qui, moi, _paron_? +répondit le vieillard hypocrite. Pourquoi cela?--Je te demande, reprit +le docteur, si tu en étais ou si tu n'en étais pas.--_Mi son Nicolo, +paron._--Je ne parle pas de cela, dit le docteur en colère. Voyez s'il +répondra droit à une question! Me prends-tu pour un mouchard, vieux +sournois?--Non certainement, illustrissime, mais qu'est-ce que vous +voulez demander à un pauvre homme, moitié sourd, moitié imbécile?--Dis +donc, moitié ivrogne, moitié fourbe, lui dis-je.--Il n'y a pas de +danger, reprit le docteur, que ces drôles-là répondent sans savoir +pourquoi on les interroge. Eh bien! puisque tu ne veux pas parler, je +parlerai, moi; je t'avertis, mon vieux renard, que tu vas aller en +prison.--_In preson! mi! parchè, lustrissimo?_--Parce que tu as dîné à +Saint-Samuel, dit le docteur.--Et quel mal y a-t-il à dîner à +Saint-Samuel, _paron_?--Parce que tu as conspiré contre la sûreté de +l'État, lui dis-je.--_Mi Cristo!_ quel mal peut faire un pauvre homme +comme moi à l'État?--N'es-tu pas Nicoloto? dit le docteur.--_Mi, si!_ je +suis né Nicoloto.--Eh bien! tous les Nicoloti sont accusés de +conspiration, repris-je, et toi comme les autres.--_Santo Dïo!_ je n'ai +jamais fait de conspiration.--Ne connais-tu pas un certain Gambierazi? +dit le docteur.--Gambierazi! dit le prudent vieillard d'un air +émerveillé, quel Gambierazi?--Parbleu! Gambierazi ton compère. On dirait +que tu ne l'as jamais vu.--_Lustrissimo_, je n'ai pas entendu le nom que +vous disiez, Gamba... Gambierazi? Il y a beaucoup de Gambierazi!--Eh +bien! tu répondras demain plus catégoriquement à la police, dit le +docteur. Voyez-vous cet animal que j'ai sauvé vingt fois de la corde, et +qui devrait croire en moi comme en Dieu; le voilà qui joue au plus fin +avec moi et qui se méfie de moi comme d'un suppôt de police! Qu'il aille +au diable! Si je m'intéresse à lui dans cette affaire, je consens à être +pendu moi-même. + +Ce matin, comme nous prenions le café sur le balcon, nous vîmes passer +dans une gondole _Catulus pater_ et _Catulus filius_, accompagnés de +deux sbires.--Fort bien, dit le docteur, je ne croyais pas deviner si +juste. Mais qu'est-ce que veut ce vieux bavard avec sa voix de +grenouille enrhumée et ses signes d'intelligence?--_Catulus pater_ +faisait en effet des efforts incroyables pour se faire entendre de nous; +mais son enrouement chronique ne le lui permettant pas, il eut un +colloque conciliatoire avec un sbire, qui consentit à faire arrêter la +gondole et à accompagner son prisonnier jusqu'à nous.--Ah! ah! dit le +docteur, que viens-tu faire ici? Ne sais-tu pas que c'est moi qui t'ai +dénoncé! + +--Oh! je sais bien que non, lustrissime! Je viens me recommander à _su +protezion_.--Mais qu'as-tu fait, malheureux scélérat? dit le docteur +d'un air terrible. Quand je te disais que tu avais trempé dans quelque +infâme conspiration!--L'infortuné prisonnier baissa la tête d'un air si +piteux, et le sbire, posé sur le seuil de la porte dans une attitude +tragique, prit une expression de visage si imposante, que Beppa et moi +partîmes d'un éclat de rire sympathique.--Mais enfin quel crime as-tu +commis, damné vieillard? dit Giulio.--_Gnente, paron!_--Toujours la même +chose! dit Pierre. De quoi diable veux-tu que je te justifie si je ne +sais pas de quoi tu es accusé?--_Gnente, lustrissimo, altro che gavemo +fato un Nicoloto._--Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je.--Ma foi! +je n'en sais rien, répondit Giulio. Qu'est-ce que tu entends par là, +_vechio birbo_?--Nous avons fait un Nicoloto, répéta Catullo.--Et +comment s'y prend-on, demanda le docteur en fronçant le sourcil, pour +faire un Nicoloto?--Avec le Christ, avec quatre torches et avec le +bouillon de seppia.--Ma foi! c'est trop mystérieux pour moi, dit le +docteur. Explique tes sorcelleries, réprouvé! car je suis chrétien, et +n'entends rien au culte du diable.--_E nù ancà! semo cristiani!_ s'écria +le vieillard désolé. Mais il n'y a pas de mal à cela, _paron_; c'est une +coutume de tous les temps; nos pères l'observaient, et nous l'avons +pratiquée sans y rien ajouter de mal. Nous avons élu notre chef et nous +l'avons baptisé.--Ah! je comprends. Vous avez voulu faire un +doge?--_Sior, si!_--Et vous l'avez baptisé avec l'encre de seppia, parce +que le noir est la couleur des Nicoloti!--_Sior, si!_--Et vous lui avez +fait jurer sur le Christ de défendre les droits et priviléges des +Nicoloti?--_Sior, si!_--Et d'égorger une vingtaine de Castellani tous +les matins?--_Sior, no!_--Et ce doge, c'est l'illustrissime gondolier +Gambierazi?--_Sior, si, mi compare Gambierazi._--Que tu ne connaissais +pas hier soir?--_Sior, si._--Et ton fils a pris part aussi à cette farce +sacrilége?--_Ancà mio fio._--Et que veux-tu que je fasse pour toi, quand +tu te mets sur le dos de semblables accusations? Songes-tu que tu me +compromets moi-même, et que je serai peut-être soupçonné de t'avoir +soudoyé pour exciter tes pareils à la révolte?--Ce mot de _soudoyer_, +dans la bouche de Pietro, fit tellement rire Beppa, que le docteur +perdit sa gravité, et que le sbire, qui avait bien la meilleure figure +de sbire que l'on puisse imaginer, se laissa gagner par le rire sans +savoir pourquoi. Mais, craignant d'avoir dérogé à la dignité de son +rôle, il fit aussitôt une grimace épouvantable; et, montrant la porte à +Catullo: Allons, dit-il, en voilà assez. Catullo partit après avoir +baisé les mains du docteur en le conjurant d'aller chez le +commissaire.--Va-t'en bien vite, chien maudit! lui dit le docteur, qui, +commençant à se sentir attendri, redoublait de manières bourrues, selon +sa coutume. Je veux être damné si je m'occupe de toi.--Et aussitôt que +le criminel fut hors de la chambre, il prit son chapeau et courut chez +le commissaire. Là il apprit que l'affaire était plutôt comique que +sérieuse, qu'on avait arrêté une quarantaine de Nicoloti, et parmi eux +tous les gondoliers du traguet de la Madonetta, dont faisaient partie +_Catulus pater_ et _filius_; mais que, après les avoir tenus quatre ou +cinq jours sous les verrous pour les effrayer, on les laisserait aller +en paix à leurs affaires. + + + + +III + + + Venise, juillet 1834 + +Depuis quelques jours, nous errons sur l'archipel vénitien, cherchant un +peu d'air vital hors de cette ville de marbre qui est devenue un miroir +ardent; ce mois-ci surtout, les nuits sont étouffantes. Ceux qui +habitent l'intérieur de la cité dorment tout le jour, les uns sur leurs +grands sofas, si bien adaptés à la mollesse du climat, les autres sur le +plancher des barques. Le soir, ils cherchent le frais sur les balcons, +ou prolongent la veillée sous les tentes des cafés, lesquels +heureusement ne se ferment jamais. Mais on n'entend plus les rires et +les chansons accoutumés. Les rossignols et les gondoliers ont perdu la +voix. Des milliers de petits coquillages phosphorescents brillent au +pied des murs, et des algues chargées d'étincelles passent dans l'eau +noire autour des gondoles endormies. Rien n'interrompt plus le silence +des nuits que le cri aigu des mulots qui folâtrent sur les marches des +perrons. De longs nuages noirs arrivent des Alpes et passent sur Venise +en la couvrant de grands éclairs silencieux; mais ils vont se briser au +delà de l'Adriatique, et l'air s'embrase de l'électricité qu'ils ont +apportée. + +Les enfants du peuple et les chiens caniches sont, avec les poissons, +les seuls êtres qui ne souffrent pas de cette sécheresse. Ils ne sortent +de l'eau que pour manger ou dormir, et le reste du temps ils nagent +pêle-mêle. Pour nous, qui avons le malheur d'avoir des chemises, et qui +ne pouvons passer la vie à les ôter et à les remettre, nous cherchons +l'air de la mer, que la Providence a fait si bon en tout pays, et qui +court généreusement en plein midi sur les lagunes. Les seuls voyageurs +que nous rencontrions là sont de pauvres petits papillons affamés qui se +hasardent à passer d'un îlot à l'autre pour y trouver quelque fleur que +le soleil n'ait pas dévorée, mais qui succombent souvent à la fatigue et +tombent dans une vague avant d'avoir pu achever leur longue et +périlleuse traversée. + +Hier nous passâmes devant l'île de San-Servilio, qui est occupée par les +fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent sur les +flots, nous vîmes un vieillard pâle et maigre assis à sa fenêtre, les +coudes appuyés sur le bord. Il tenait son front dans une de ses mains; +ses yeux caves étaient fixés sur l'horizon. Un instant il ôta sa main, +essuya son front étroit et chauve, et retomba aussitôt dans son +immobilité. Il y avait, dans cette immobilité même, quelque chose de si +terrible que mes yeux s'y attachèrent involontairement. Quand nous eûmes +tourné l'angle de la façade, je vis que les regards de Beppa avaient +suivi cette direction et se reportaient sur moi.--Était-ce un fou? me +dit-elle.--Un fou furieux, lui répondis-je. + +Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d'une figure agréable, +qu'ombrageaient de beaux cheveux noirs bouclés et humides de sueur, +sortit des buissons qui bordent le jardin et s'avança sur la grève. Il +tenait un râteau, et son air n'avait rien d'extravagant; mais il nous +adressa d'un ton amical des paroles sans suite qui trahirent le +dérangement de son cerveau. L'abbé était assis à la proue, et, avec +cette vive et saisissante physionomie que personne ne contemple +indifféremment, il regardait ce fou d'un air bienveillant. _Addio, +caro!_ lui cria l'amateur de jardinage en voyant que nous n'abordions +pas à l'hospice. Il dit cette parole d'un ton de regret affectueux et +doux: et, nous envoyant encore un adieu de la main, il reprit son +travail avec un empressement enfantin.--Il doit y avoir un bon sentiment +dans cette pauvre tête, dit l'abbé; car il y a de la sérénité sur ce +visage et de l'harmonie dans cette voix. Qui sait de quoi l'on peut +devenir fou? Il ne faut qu'être né meilleur ou pire que le commun des +hommes, pour perdre ou la raison ou le bonheur.--Bon fou, dit-il en +envoyant gaiement une bénédiction vers l'horticulteur, Dieu te préserve +de guérir!-- + +Nous arrivâmes à l'île de Saint-Lazare, où nous avions une visite à +faire aux moines arméniens. Le frère Hiéronyme, avec sa longue barbe +blanche surmontée d'une moustache noire et sa figure si belle et si +douce au premier coup d'œil, vint nous recevoir. Avec une infatigable +complaisance de vanité monacale, il nous promena de l'imprimerie à la +bibliothèque et du cabinet de physique au jardin. Il nous montra ses +momies, ses manuscrits arabes, le livre imprimé en vingt-quatre langues +sous sa direction, ses papyrus égyptiens et ses peintures chinoises. Il +parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur, allemand et anglais +avec l'abbé, français avec moi; et chaque fois que nous lui faisions +compliment sur son immense savoir, son regard, plein de ce mélange +d'hypocrisie et d'ingénuité qui est particulier aux physionomies +orientales, semblait nous dire: S'il ne m'était pas commandé d'être +humble, je vous ferais voir que j'en sais bien davantage. + +--Vous êtes Français, me dit-il, vous connaissez l'abbé de Lamennais? Je +voudrais bien rencontrer quelqu'un qui le connût.--Certainement, je le +connais beaucoup, répondis-je effrontément, curieux de savoir ce que +l'on pensait de l'abbé de Lamennais en Arménie.--Eh bien! quand vous le +verrez, dit le moine, dites-lui que son livre... Il s'arrêta en jetant +un regard méfiant sur l'abbé, et acheva ainsi sa phrase, commencée +peut-être dans un autre but: Dites-lui que son dernier livre nous a fait +beaucoup de peine.--Ah! dit l'abbé, qui, pour n'être que Vénitien, n'en +a pas moins la pénétration d'un Grec, savez-vous, mon frère, que M. de +Lamennais est un homme d'un immense orgueil, et qui s'imagine devoir +compte de ses opinions à l'Europe entière? Savez-vous qu'il est bien +capable de considérer votre couvent comme une imperceptible fraction de +son auditoire? + +--Carliste! c'est un carliste! dit le père Hiéronyme en secouant la +tête.--Parbleu! il me paraît étrange d'entendre parler de ces choses-là +dans le lieu et dans le pays où nous sommes, dis-je à voix basse à +l'abbé, tandis que l'Arménien était distrait par Beppa qui touchait à sa +grande Bible manuscrite, et qui passait insolemment ses petits doigts +sur les vives couleurs des peintures grecques semées sur les +marges.--Vous allez voir qu'il dira du mal de Lamennais, s'il se méfie +de nous, dit l'abbé; excitez-le un peu.--Est-ce que vous ne trouvez pas, +mon père, dis-je au moine, que M. de Lamennais est un grand poëte +sacré?--Poëte! poëte! répéta-t-il d'un air effrayé; vous ne savez donc +pas le jugement de Sa Sainteté?--Non, répondis-je.--Eh bien! mon fils, +sachez-le; ce nouvel écrit est abominable, et il est défendu à tout +chrétien de le lire.--Malheureusement je ne savais point cela, +répondis-je, et je l'ai lu sans penser à mal.--Ce malheur-là a pu +arriver à bien d'autres, dit l'abbé en souriant. C'est un génie si +dangereux que celui de M. de Lamennais! On peut bien le lire jusqu'au +bout sans s'apercevoir du danger.--Sans doute, reprit le moine, ce n'est +qu'après l'avoir lu, quand on y réfléchit, qu'on aperçoit le serpent +caché sous les fleurs de la séduction.--C'est ce qui vous est arrivé +après l'avoir lu, n'est-ce pas, mon frère? dit l'abbé.--Je ne dis point +que je l'aie lu, repartit le moine. Cela aurait bien pu m'arriver sans +que je fusse fort coupable; jugez-en: l'abbé de Lamennais vint ici après +son entrevue avec le pape; il parla avec moi. Tenez, il était assis à la +place où vous êtes. Je vivrais cent ans que je n'oublierais ni sa +figure, ni sa voix, ni ses paroles. Il me fit une grande impression, +j'en conviens, et je vis tout de suite que c'était un de ces hommes qui +peuvent, lorsqu'ils le veulent, servir la religion vigoureusement. Je +m'imaginai qu'il était rentré de bonne foi dans le sein de l'Église, et +que désormais il serait son plus orthodoxe défenseur. Que voulez-vous, +il parlait si bien! il parlait comme il écrit... _A ce qu'on dit, il +écrit bien_, ajouta l'Arménien, qui se méfiait toujours du sourire +ironique de l'abbé. Ce fut au point, continua-t-il, que je le priai +sincèrement de m'envoyer le premier ouvrage qu'il publierait.--Et il +vous l'a envoyé? demanda l'abbé.--Je ne dis point qu'il me l'ait envoyé, +reprit aussitôt le moine. S'il me l'eût envoyé, ce ne serait pas ma +faute. Qui pouvait prévoir que cet homme si pieux et si bon ferait un +livre abominable?--Mais êtes-vous bien sûr, lui dis-je, qu'il soit +abominable?--Comment, si j'en suis sûr!--Si vous ne l'avez pas lu?--Mais +la circulaire du pape?--Ah! j'oubliais, repris-je.--Lorsque cette +circulaire nous est arrivée, dit le moine, j'étais, comme vous, dans +l'erreur sur le compte de M. de Lamennais. Je disais à mes frères: Voyez +un peu quelles grâces ineffables Dieu a répandues sur ce saint homme! +voyez comme un instant de doute et de souffrance a fait place en lui à +une foi vive et ardente! c'est l'effet de son entrevue avec le +pape.--Vous disiez cela encore, après avoir lu le livre? dit l'abbé +persévérant dans sa taquinerie.--Je ne dis point que je l'aie dit alors, +répondit le moine. D'ailleurs, quand je l'aurais dit? je n'avais pas +reçu la circulaire.--Cette circulaire me chagrine beaucoup, lui dis-je. +Voyez donc! j'étais enthousiasmé du livre et de l'auteur; je sentais, en +le lisant, éclore en moi une foi plus vive; l'amour de Dieu, l'espoir de +voir son règne s'accomplir sur la terre, m'avaient transporté au pied du +trône éternel. Jamais je n'avais prié avec autant de ferveur; +j'éprouvais presque, chose inouïe en ces jours-ci, la soif du martyre. +Cela ne vous a-t-il point produit le même effet, mon père?--Si je +n'avais pas reçu la circulaire du pape... dit le moine d'un air ému et +contrarié; mais que voulez-vous? Quand le pape déclare que le livre est +contraire à la religion, à l'Église, aux mœurs, et au gouvernement +de... de... Il se frappa le front sans pouvoir trouver le nom de +Louis-Philippe 1er; ce fut le seul moment où il fut un peu Arménien +et moine. Les Français, continua-t-il, ont beaucoup d'obstination dans +leurs opinions politiques. M. de Lamennais est un carliste.--Savez-vous +bien au juste, mon père, ce que c'est que d'être carliste? lui +demandai-je.--Il paraît, répondit-il, que cela est très-contraire aux +opinions du pape.--Ma foi! je n'y comprends plus rien, dis-je à voix +basse à l'abbé; ou cet Arménien fait un étrange amphigouri dans sa tête, +ou le pape craint le juste-milieu autant que les moines arméniens +craignent le pape.--Je vous demande pardon, dit le frère Hiéronyme en se +rapprochant de nous d'un air curieux, j'ai peut-être blessé vos opinions +particulières en parlant ainsi.--Comme je ne songeais point à répondre, +l'abbé me poussa le coude et me dit:--Vous n'entendez donc pas que le +père Hiéronyme vous demande quelle est votre opinion particulière?--En +vérité, repris-je, je n'en ai point d'autre que celle-ci: le Monde se +meurt, et les religions s'en vont.--Hélas! oui, la religion s'en va si +l'on n'y prend garde, dit l'Arménien; les doctrines nouvelles +s'infiltrent peu à peu dans l'antique vérité, comme l'eau dans le +marbre, et ceux qui pourraient être les flambeaux de la foi se servent +de la lumière pour égarer le troupeau. Quant à moi, continua-t-il en +prenant un air de confidence, j'ai un grand désir et presque un projet +arrêté: c'est de demander la permission d'aller trouver l'abbé de +Lamennais, en quelque lieu qu'il soit, et de le supplier au nom de la +religion, au nom de sa gloire, au nom de l'amitié que j'ai ressentie +pour lui en le voyant, de rentrer dans le giron de la sainte Église +romaine et de redresser ses voies. J'ai tant de choses à lui dire! +ajouta-t-il naïvement, je suis sûr que je viendrais à bout de le +convertir.--L'abbé se détourna pour cacher un rire moqueur; puis il fit +le tour du cabinet, tandis que le moine le suivait du regard, avec cet +œil oriental, si beau et si brillant, qui semble tenir de l'aigle et +du chat. Quand l'abbé eut fait semblant de regarder tous les objets +d'histoire naturelle, il sortit, et Beppa pria l'Arménien de lui lire +quelques lignes des diverses langues orientales dont les manuscrits +étaient épars sur la table, afin d'écouter et de comparer les diverses +musiques de ces langues inconnues à son oreille. Je laissai le docteur +avec elle, au moment où ils se montraient fort satisfaits du syriaque et +commençaient à goûter quelque peu le chaldéen; j'allai rejoindre l'abbé, +qui se promenait, d'un air rêveur, dans le cloître, le long des arcades +ouvertes sur un préau rempli de soleil et de fleurs éclatantes.--Voilà +ce que c'est que de jouer au plus fin avec son pareil, lui dis-je en +riant. Tu as voulu faire de l'esprit, et tu as été pris pour un espion, +l'abbé; c'est bien fait. + +Il ne me répondit pas, et parut suivre une conversation très-animée avec +un interlocuteur imaginaire.--Vous n'iriez point, disait-il en ajoutant +un mot patois qui équivaut à notre inimitable _plus souvent!_ Vous le +dites, mais vous ne le feriez point; vous ne quitteriez pas tout +cela.--Il regardait et montrait en gesticulant les jardins et les +galeries du couvent. En se retournant, il m'aperçut et partit d'un +éclat de rire.--L'idée de ce moine, me dit-il, qui veut aller convertir +M. de Lamennais, me trotte par la cervelle; que t'en semble?--Mais +combien veux-tu parier, repris-je, que si le pape te chargeait de cette +mission, tu ne répugnerais nullement à la remplir?--Je le crois bien, +répondit-il; voir cet homme et causer avec lui, crois-tu que ce soit un +événement à dédaigner dans la vie d'un pauvre prêtre?--Et que lui +dirais-tu?--Que je l'admire, que je l'ai lu, et que je suis +malheureux.--Ce n'est pas une raison pour briser ces arbustes qui ne +t'ont rien fait, ni pour tourmenter ce brave moine qui a eu peur de ton +rabat, et qui s'est cru obligé de déplorer l'erreur de celui qu'il +admire peut-être autant que toi.--Ce moine? il a fait semblant de +s'intéresser à des choses qui ne l'intéressent nullement. Ils sont +savants et polis, mais ils sont moines avant tout, et tout ce qui se +passe au delà de leurs murailles leur est parfaitement indifférent. +Pourvu qu'on les laisse tranquillement jouir de leurs richesses, ils +répéteront toujours servilement le mot d'ordre du pouvoir qui les +protége. Laïque ou religieux, peu leur importe, et croyez bien qu'ils +ont un souverain plus sacré que le pape: c'est l'empereur François, qui +leur a donné ce couvent et cet îlot fertile, où lord Byron est venu +étudier les langues orientales, et que M. de Marcellus a visité +dernièrement, comme l'attestent les quatre beaux vers qu'il a écrits sur +l'album des voyageurs. + +--Je sais de lui un quatrain non moins beau, repris-je; c'est celui +qu'il a improvisé et écrit de sa propre main aux pieds de la statue de +la Victoire, à Brescia. Le voici: + + Elle marche, elle vole, et dispense la gloire; + On est tenté de l'adorer. + Et _même_ en contemplant cette _noble_ Victoire, + Après avoir vu Rome, il _nous_ faut l'admirer. + +--Je parie que M. de Marcellus ne peut pas souffrir l'abbé de Lamennais, +dit l'abbé, et qu'il le réfute victorieusement!--Que t'importe, méchant +tonsuré? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus improviser des quatrains +tout le long de l'Italie; laisse ces pauvres moines goûter le repos +acheté au prix des violences et des persécutions féroces qu'ils ont +essuyées dans leur patrie de la part des Turcs. Le soin qu'ils prennent +d'élever de jeunes Arméniens, et de conserver par l'imprimerie les +monuments de leur langue, qui possède des historiens et des poëtes +admirables, n'est-il pas d'ailleurs un travail noble et utile?--Mais ils +vendent très-cher leurs livres et leurs leçons, et pourtant ils sont +riches. Un de leurs élèves alla faire fortune en Amérique et y mourut, +il y a peu d'années, en leur léguant quatre millions.--Eh bien! tant +mieux, répondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi, +l'abbé, t'imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes de +porphyre, sans pavé de mosaïque, sans bibliothèque et sans tableaux? Des +moines qui n'ont pas tout cela sont des êtres immondes auxquels nous ne +viendrions certainement pas rendre visite. Pour moi, je suis bien fâché +que ces merveilleux couvents d'autrefois, ces véritables musées des +reliques de l'art et de la science, aient été pillés pour enrichir +certains généraux et fournisseurs de l'armée française, des tueurs +d'hommes et des larrons. Je déplore la perte de cette race de vieux +moines qui blanchissaient sur les livres, et qui épuisaient les sciences +humaines au point de n'avoir plus à exercer la puissance de leurs +cerveaux que dans les rêves de l'alchimie et de l'astrologie. Ces +instruments de physique et ce laboratoire m'avaient transporté aux temps +poétiques de la vie monacale; maudits soient ce moine bavard avec sa +politique étrange, et M. de Marcellus avec ses sublimes quatrains, qui +m'ont si brusquement rappelé au temps présent! + +--Tu ris de tout cela, homme léger, dit l'abbé en fronçant le sourcil, +et tu as raison; car notre siècle ne mérite plus qu'ironie et pitié. +Malheur à celui qui croit encore à quelque chose! Consume-toi dans ton +cercle de fer, ô flambeau inutile de l'intelligence! Ardeur de la foi, +rêves de grandeurs divines, vous rongerez en vain la poitrine et le +cerveau du croyant; les hommes sourient et passent indifférents Ah! je +ris comme un fou!--Il me tourna brusquement le dos, et s'enfonça d'un +air chagrin sous un berceau de vigne. J'eus envie de le suivre; sa +tristesse me faisait peine. Mais je vis passer dans l'eau une dorade qui +s'élançait sur une seppia, et, curieux de voir la singulière défense de +ce pauvre animal informe contre l'agile nageur, je me penchai sur la +grève. Je vis alors le calamajo, l'_encrier_, c'est ainsi qu'on appelle +ici cette espèce de seppia, lancer son encre à la figure de l'ennemi, +qui fit une grimace de dégoût et s'éloigna fort désappointé. Le calamajo +fit à sa manière quelques gambades agréables sur le sable; mais ce +divertissement ne fut pas de longue durée. La dorade revint +traîtreusement, et, par derrière, le saisit et l'emporta au fond de +l'eau avant qu'il eût songé à se servir de son ingénieux stratagème. +Cette guerre me fit oublier celle du pape avec M. de Lamennais, et je +restai un quart d'heure à me bronzer au soleil, dans la contemplation +imbécile de quelques brins d'herbes où vivaient en bonne intelligence +deux ou trois mille coquillages. Cette société paraissait florissante, +lorsqu'un goëland effronté vint, sous mes yeux, la bouleverser d'un coup +d'aile et presque l'anéantir. Rien ne peut donc subsister, pensai-je; et +je me rappelai les tristes réflexions de l'abbé. J'allai le rejoindre; +mais, à ma grande surprise, je le trouvai riant tout de bon et relisant +d'un air de satisfaction, en se caressant la barbe, des lignes qu'il +venait d'écrire avec le bout d'une ardoise sur le méridien du jardin. Je +me penchai sur son épaule, et je lus des vers vénitiens qu'il venait de +composer, et dont j'ai essayé de faire tant bien que mal la traduction. + + +L'ENNEMI DU PAPE. + +«Restez en paix, mes frères, et laissez le pape vider ses querelles +lui-même. Les foudres de Rome sont éteintes, et le feu de la colère +brûle en vain les entrailles des hommes de Dieu. Leur anathème n'est +plus qu'un son dont le vent se joue comme de l'écume des flots +grondeurs. L'hérésiarque n'est plus forcé d'aller se réfugier dans les +montagnes, et d'user la plante de ses pieds à fuir les vengeances de +l'Église. La foi est devenue ce que Jésus a voulu qu'elle fût: un espoir +offert aux âmes libres, et non un joug imposé par les puissants et les +riches de la terre. Restez en paix, mes frères, Dieu n'épouse pas les +querelles du pape. + +«Imprudents qui voulez les réconcilier, vous ne savez pas le mal que +vous feriez à l'Église si vous étouffiez cette voix rebelle! Vous ne +savez pas que le pape est bien content et bien fier d'avoir un ennemi: +que ne donnerait-il pas pour en avoir deux, pour qu'un autre Luther +entraînât la foule vers ses pas! Mois le monde est indifférent désormais +aux débats théologiques; il lit les plaidoyers de l'hérétique, parce +qu'ils sont beaux; il ne lit pas les jugements du pape, parce qu'ils +sont catholiques et rien de plus. Lisez-les, mes frères, puisque le pape +vous les impose; mais priez tout bas pour l'ennemi du pape. + +«Vous avez bien assez travaillé, vous avez bien assez souffert en ce +monde, vieux débris du plus ancien peuple de la terre! vos barbes +blanches sont encore tachées du sang de vos frères, et la neige du mont +Ararat en a été rougie jusqu'à la cime, où s'arrêta l'arche sainte. Le +cimeterre turc a rasé vos têtes jusqu'aux os, et l'infidèle s'est baigné +la cheville dans les pleurs des derniers enfants de Japhet. La méfiance, +qui plisse parfois vos fronts sereins, est le cachet qu'y a laissé la +persécution. Mais rassurez-vous, mes frères, et sachez bien qu'il y a +loin du pouvoir d'un pape romain à celui du moindre cadi turc d'un +village de l'Arménie. Restez en paix, et soyez sûrs que le pape prie +pour son ennemi, de peur que Dieu ne le lui retire. + +«Le déluge de sang a cessé, votre arche a touché ces grèves fertiles; ne +quittez pas votre île heureuse. Cultivez vos fleurs et cueillez vos +fruits. Voyez! vos raisins rougissent déjà, et les pampres chargés de +grappes se penchent sur les flots, comme pour boire, dans un jour de +fatigue. Tout est couleur de rose ici, les lauriers, les marbres, le +ciel et l'onde. Chaque matin vous saluez le soleil qui sort des +montagnes de votre patrie, et vous aspirez dans ses rayons la rosée de +vos cimes natales. De quoi voulez-vous inquiéter vos âmes paisibles? +Enseignez aux orphelins de vos frères la langue que parlèrent les +premiers hommes, et surtout racontez-leur l'histoire de votre esclavage, +afin qu'ils gardent la liberté que vous avez si chèrement payée. Mais ne +leur parlez pas de l'ennemi du pape; c'est bien inutile, hélas! Quand +ils seront grands, l'Église sera pacifiée, et le successeur de Capellari +n'aura pas un ennemi au soleil. + +«Restez donc en paix, mes frères, car Dieu a remis son arc dans les +nuées. Du monde inconnu qui est au delà de votre île, un messager vous +est venu. Vous l'avez pris pour la colombe, tant sa voix était belle et +son aspect candide. Mais le pape vous dit que la colombe est un corbeau. +Dites comme lui, ô fils de Noé le prudent! Mais si l'ennemi du pape, +battu par quelque tempête, revient quelque jour s'asseoir à l'abri de +vos figuiers, passez bien doucement derrière le feuillage, ô bons pères! +et courbez vers lui le beau fruit au manteau déchiré[D]. Les hirondelles +de l'Adriatique ne l'iront pas dire à Rome. S'il entre dans votre +chapelle, laissez-le courber son vaste front devant votre madone. C'est +un Turc qui l'a peinte, et pourtant elle est bien belle et bien +chrétienne. Peut-être entendra-t-elle la prière de l'hérésiarque. Mais +si elle le convertit à l'Église romaine, gardez-vous bien de vous vanter +du miracle opéré chez vous, frère Hiéronyme; c'est vous qui, sous peine +d'excommunication, seriez forcé de vous déclarer l'ennemi du pape.» + + * * * * * + +--Et toi, l'abbé, lui dis-je, ne serais-tu pas tenté, par hasard, de +devenir l'ennemi du pape? Ce rôle étrange ne leurre-t-il pas ton orgueil +de quelque dangereuse promesse? Mais c'est plus difficile en ce temps-ci +que d'improviser une satire, prends-y garde. Le rôle est grave, et il ne +suffit pas d'être un prêtre éloquent; il faut être un grand caractère +pour lever l'étendard de la révolte dans le concile. Respecte +silencieusement l'habit que tu portes, à moins que tu ne te sentes aussi +marqué du sceau fatal d'une grande destinée. + +L'abbé, sans s'apercevoir de la fatuité de sa réponse, et s'abandonnant +naïvement à une douloureuse préoccupation, dit en secouant la tête:--Il +eût mieux valu cent fois être un gratteur de guitare à la toilette des +Cydalises, passer sa vie à rire et à faire des bouts-rimés, que de +souffrir le poids des réflexions qui s'obstinent à creuser cette pauvre +tête. O Lamennais! où êtes-vous? O Capellari! que faites-vous? De cette +soutane noire, linceul de nos gloires passées, ne sortira-t-il qu'un +seul homme? tous ceux qui s'y ensevelissent descendront-ils sans honneur +dans l'oubli du tombeau? + +--O mon cher abbé, lui dis-je en pressant sa main, prends garde à ce qui +se passe en toi! prends garde au démon de l'orgueil! Efface tes vers, +voici venir Hiéronyme; laisse à ce moine sa tranquille prudence et son +obscur bonheur. N'éveille pas en lui le serpent caché; qui sait s'il n'a +pas songé bien des fois, lui aussi, à être un homme? Laisse faire la +reine du monde nouveau, l'intelligence, qui approche à pas de géant, et +qui fera de nous ce que je sais bien, sans ton secours ni le mien. + + * * * * * + +Quand nous repassâmes devant l'île des Fous, Beppa se plaignit qu'on lui +fît faire deux fois cette route.--Je déteste leurs cris, dit-elle; cela +me rend malade, et ma souffrance n'adoucit point la leur.--Ils ne crient +pas toujours, lui dis-je en lui montrant le vieillard que nous avions vu +deux heures auparavant. Il était toujours à la même place et dans la +même attitude. Sa figure était pâle et morne comme nous l'avions +laissée, et il contemplait encore les flots.--C'est bien pis que s'il +criait, dit Beppa. Mon Dieu! quelle effrayante figure! quel calme +désespoir! A quoi songe-t-il et que regarde-t-il? Que se passe-t-il dans +cette tête chauve qui ne sent pas les rayons du soleil? Ils sont lourds +comme du plomb, et il les supporte depuis deux heures!--Et peut-être les +supporte-t-il ainsi tous les jours, dit le docteur. J'en ai connu un qui +se croyait un aigle, et qui s'est tellement obstiné à regarder le +soleil, qu'il en est devenu aveugle. Quand il eut perdu la vue, sa +fantaisie n'en fut que plus opiniâtre. Il croyait en contempler encore +le disque lumineux, et prétendait, au milieu des ténèbres de la nuit, +voir sa chambre inondée d'une clarté éblouissante.--Plaise à Dieu, dit +Beppa, que celui-ci ait quelque manie stupide de ce genre! il ne +souffrirait pas. Mais je crains bien qu'à cette heure il ne soit pas +fou, et qu'il sache seulement qu'il est captif. Comme il regarde +l'horizon! Pauvre homme! tu n'iras jamais jusqu'à cette première lame de +l'Adriatique, et il y a peut-être dans ton cerveau un volcan qui +voudrait te lancer au bout du monde.--Il ne s'en est peut-être pas fallu +l'épaisseur d'un cheveu sous son crâne, dit le docteur, qu'il ne fût un +homme de génie et qu'il ne remplît l'univers de son nom. Peut-être y +a-t-il des instants où il le sent, et où il s'aperçoit qu'il faut mourir +à l'hôpital des fous!--Voguons, voguons, dit Beppa; voici le front de +l'abbé qui se plisse. + + * * * * * + +La lune montait dans le ciel, quand, après avoir dîné longuement, et +longuement causé dans un café, nous arrivâmes à la Piazzetta.--Ce fils +de chien dont la mère était une vache ne se dérangera pas, grommela +Catullo, qui avait le vin misanthrope, ce soir-là.--A qui s'adresse +cette apostrophe généalogique? dit le docteur. En se retournant il vit +un Turc qui avait ôté ses babouches et une partie de son vêtement, et +qui s'était agenouillé sur la dernière marche du traguet, si près de +l'eau qu'il mouillait sa barbe et son turban à chacune des nombreuses +invocations qu'il adressait à la lune.--Ah! ah! dit le docteur, ce +monsieur a choisi un étrange prie-Dieu; l'heure l'aura surpris au moment +où il appelait une gondole; il aura été forcé de se jeter le visage +contre terre en entendant sonner le coup de sa prière.--Ce n'est pas +cela, dit l'abbé; il s'est mis là pour que personne ne pût passer devant +lui et ne vînt à traverser son oraison; son culte lui commande de +recommencer autant de fois qu'il passe de gens entre lui et la lune. + +En parlant ainsi, il mit sa canne en travers des jambes de Catullo, qui +voulait poser brutalement le pied sur la rive et repousser le Turc pour +nous faire aborder.--Laisse-le, dit l'abbé; celui-là aussi est un +croyant.--Et comment voulez-vous faire, dit le gondolier, si cet animal +sans baptême ne se dérange pas? + +En effet, le traguet étant bordé de deux petites rampes de bois, nous ne +pouvions aborder sans traverser quelque peu l'oraison du musulman.--Eh +bien! dit l'abbé, nous attendrons qu'il ait fini: assieds-toi, et ne dis +mot.--Catullo alla s'asseoir sur sa poupe en secouant la tête; il était +facile de voir qu'il n'approuvait en rien les principes de +l'abbé.--Qu'importe, dit celui-ci en se tournant vers nous, que la +madone s'appelle Marie ou Phingari? La vierge mère de la Divinité, c'est +toujours la même pensée allégorique; c'est la foi qui donne naissance à +tous les cultes et à toutes les vertus.--Vous êtes bien hérétique, ce +soir, monsieur l'abbé, dit Beppa; pour moi je n'aime pas les Turcs, non +parce qu'ils adorent la lune, mais parce qu'ils tiennent les femmes dans +l'esclavage.--Sans compter qu'ils coupent la tête à leurs esclaves, dit +Catullo d'un air indigné.--Mon oncle, dit le docteur, a été témoin d'un +fait que cette prière turque me rappelle. Un jour, il y a environ +cinquante ans, un musulman fut surpris ainsi par l'heure de la prière, +comme il se trouvait sur la rive des Esclavons. Il s'arrêta au beau +milieu des quais, et commença, après avoir ôté ses babouches, les +dévotions d'usage. Une troupe de polissons qui voyait apparemment ce +spectacle pour la première fois, se prit à rire, l'entourant avec +curiosité, et répétant ironiquement ses génuflexions et le mouvement de +ses lèvres. Le Turc continua sa prière sans paraître s'apercevoir de +cette raillerie. Les polissons, encouragés, redoublèrent de singeries, +et peu à peu s'enhardirent jusqu'à ramasser des cailloux et à les lui +jeter au visage. Le croyant resta impassible; sa figure ne trahit pas la +moindre altération, et il n'omit pas une parole de son oraison. Mais, +quand elle fut finie, il se releva, prit par le cou le premier petit +malheureux qui lui tomba sous la main, et lui plongea son kandjar dans +la gorge avec la même tranquillité que si c'eût été un poulet; puis il +se retira, sans dire une seule parole, laissant le cadavre ensanglanté à +la place où sa prière avait été profanée. Le sénat délibéra sur ce +meurtre, et il fut décidé que le Turc avait exercé une vengeance +légitime. Il ne fut fait aucune poursuite contre lui. + +Ce récit, que Catullo écouta, la tête penchée et l'oreille basse, parut +lui inspirer un profond respect pour l'idolâtre; car, quand celui-ci eut +fini de prier, non-seulement il attendit patiemment qu'il eût remis son +dolman, mais encore il lui présenta ses babouches. Le Turc ne fit pas un +geste de remercîment, ne parut pas s'apercevoir de notre politesse, et +alla rejoindre ses compagnons, qui fumaient autour de la colonne de +Saint-Théodore.--Ceux-là sont des muscadins, dit l'abbé lorsque nous +passâmes auprès d'eux. Ils n'ont pas fait leur prière. Ce sont des +négociants établis à Venise, et que l'air de notre civilisation a +corrompus. Ils boivent du vin, renient le prophète, ne vont point à la +mosquée, et ne se déchaussent point pour saluer Phingari; mais ils n'en +valent pas mieux, car ils ne croient à rien, et ils ont perdu toute la +poétique naïveté de leur idolâtrie, sans ouvrir leur âme à la vérité +austère de l'Évangile. Cependant ils sont encore honnêtes parce qu'ils +sont Turcs, et qu'un Turc ne peut pas être fripon. + +Après nous être séparés pour prendre quelques heures de repos, nous nous +retrouvâmes à la fête ou _sagra_ du Rédempteur. Chaque paroisse de +Venise célèbre magnifiquement sa fête patronale à l'envi l'une de +l'autre; toute la ville se porte aux dévotions et aux réjouissances qui +ont lieu à cette occasion. L'île de la Giudecca, dans laquelle est +située l'église du Rédempteur, étant une des plus riches paroisses, +offre une des plus belles fêtes. On décore le portail d'une immense +guirlande de fleurs et de fruits; un pont de bateaux est construit sur +le canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer en cet endroit; +tout le quai se couvre de boutiques de pâtissiers, de tentes pour le +café, et de ces cuisines de bivouac appelées _frittole_, où les +marmitons s'agitent comme de grotesques démons, au milieu de la flamme +et des tourbillons de fumée d'une graisse bouillante, dont l'âcreté doit +prendre à la gorge ceux qui passent en mer à trois lieues de la côte. Le +gouvernement autrichien défend la danse en plein air, ce qui nuirait +beaucoup à la gaieté de la fête chez tout autre peuple; par bonheur, les +Vénitiens ont dans le caractère un immense fonds de joie; leur pêché +capital est la gourmandise, mais une gourmandise babillarde et vive, qui +n'a rien de commun avec la pesante digestion des Anglais et des +Allemands; les vins muscats de l'Istrie à six sous la bouteille +procurent une ivresse expansive et facétieuse. + +Toutes ces boutiques de comestibles sont ornées de feuillage, de +banderoles, de ballons en papier de couleur qui servent de lanternes; +toutes les barques en sont ornées, et celles des riches sont décorées +avec un goût remarquable. Ces lanternes de papier prennent toutes les +formes: ici ce sont des glands qui tombent en festons lumineux autour +d'un baldaquin d'étoffes bariolées; là ce sont des vases d'albâtre de +forme antique, rangés autour d'un dais de mousseline blanche dont les +rideaux transparents enveloppent les convives; car on soupe dans ces +barques, et l'on voit, à travers la gaze, briller l'argenterie et les +bougies mêlées aux fleurs et aux cristaux. Quelques jeunes gens habillés +en femmes entr'ouvrent les courtines et débitent des impertinences aux +passants. A la proue s'élève une grande lanterne qui a la figure d'un +trépied, d'un dragon ou d'un vase étrusque, dans laquelle un gondolier, +bizarrement vêtu; jette à chaque instant une poudre qui jaillit en +flammes rouges et en étincelles bleues. + +Toutes ces barques, toutes ces lumières qui se réfléchissent dans l'eau, +qui se pressent, et qui courent dans tous les sens le long des +illuminations de la rive, sont d'un effet magique. La plus simple +gondole où soupe bruyamment une famille de pêcheurs est belle avec ses +quatre fanaux qui se balancent sur les têtes avinées, avec sa lanterne +de la proue, qui, suspendue à une lance plus élevée que les autres, +flotte, agitée par le vent, comme un fruit d'or porté par les ondes. Les +jeunes garçons rament et mangent alternativement; le père de famille +parle latin au dessert,--le latin des gondoliers, qui est un recueil de +jeux de mots et de prétendues traductions patoises, quelquefois +plaisantes et toujours grotesques;--les enfants dorment, les chiens +aboient et se provoquent en passant. + +Ce qu'il y a encore de beau et de vraiment républicain dans les mœurs +de Venise, c'est l'absence d'étiquette et la bonhomie des grands +seigneurs. Nulle part peut-être il n'y a des distinctions aussi marquées +entre les classes de la société, et nulle part elles ne s'effacent de +meilleure foi. On reconnaît un noble au fond de sa gondole, rien qu'à sa +manière de hausser et de baisser la glace. Un agioteur juif aura beau +imiter scrupuleusement l'élégance d'un dandy, on ne le confondra jamais +avec le plus simplement vêtu des descendants d'une antique famille; et +un gondolier de place, quoi qu'il fasse, n'aura jamais, dans sa manière +de ramer, l'allure à la fois élégante et majestueuse de ceux qu'on +appelle gondoliers de palais. Mais il n'est pas une fête publique qui ne +réunisse tous les rangs sans distinction, sans privilèges et sans +antipathie. Le peuple, qui se moque de tout, se moque des disgrâces de +la noblesse, et, au carnaval, l'un de ses déguisements favoris consiste +à s'affubler d'une perruque immense, d'un habit ridicule, et à s'en +aller par les rues, l'épée au côté, avec des bas crottés et des souliers +percés, offrant sa protection, ses richesses et son palais à tous les +passants. Cette mascarade s'appelle l'_illustrissimo_. Elle est devenue +classique comme Polichinelle, Arighella, Giacometto et Pantalon. Mais, +en dépit de cette cruelle dérision, le peuple aime encore ses vieux +nobles, ces hommes des derniers temps de la république, qui furent si +riches, si prodigues et si dupes, si magnifiques et si vains, si bornés +et si bons; ces hommes qui choisirent pour leur dernier doge Manin, +lequel se mit à pleurer comme un enfant quand on lui dit que Napoléon +s'approchait, et qui lui envoya les clefs de Venise, au moment où le +conquérant s'en retournait, la jugeant imprenable. + +Ils ont toujours été affables et paternels avec le peuple, et ne fuient +jamais sa grosse joie, parce qu'à Venise elle n'est vraiment pas +repoussante comme ailleurs, et que ce peuple a de l'esprit jusque dans +la grossièreté; le peuple répond à cette confiance, et il n'y a pas +d'exemple qu'un noble ait été insulté dans une taverne ou dans la +confusion d'une régate. Tout va pêle-mêle. Les uns rient de la gravité +des autres, ceux-ci s'amusent de l'extravagance de ceux-là. La gondole +fermée du vieux noble, la barque resplendissante du banquier ou du +négociant, et le bateau brut du marchand de légumes, soupent et voguent +ensemble sur le canal, se heurtent, se poussent, et l'orchestre du riche +se mêle aux rauques chansons du pauvre. Quelquefois le riche fait taire +ses musiciens pour s'égayer des refrains graveleux du bateau; +quelquefois le bateau fait silence et suit la gondole pour écouter la +musique du riche. + +Cette bonne intelligence se retrouve partout; l'absence de chevaux et de +voitures dans les rues, et la nécessité pour tous d'aller sur l'eau, +contribuent beaucoup à l'égalité des manières. Personne ne crotte et +n'écrase son semblable. Il n'y a point là l'humiliation de passer à pied +auprès d'un carrosse; nul n'est forcé de se déranger pour un autre, et +tous consentent à se faire place. Au café, tout le monde est assis +dehors. Le climat l'ordonne, et ce ne sont pas les grands, mais les +frileux, qui restent au dedans. Un pêcheur de Chioggia appuie ses coudes +déguenillés à la même table qu'un grand seigneur. Il y a bien des cafés +de prédilection pour les élégants, pour les artistes, pour les nobles: +chacun aime à trouver là sa société de tous les soirs; mais dans +l'occasion (que la chaleur rend fréquente) on entre dans la première +taverne venue, et personne ne songe à critiquer ou même à remarquer une +femme de bon ton, assise dans un cabaret pour boire une _semata_ ou pour +manger du poisson frais. + +Les Vénitiennes sont coquettes et amoureuses de parure. La richesse de +leurs toilettes fait un singulier contraste avec le _sans-façon_ de +leurs habitudes. Est-ce à cette simplicité seigneuriale qu'il faut +attribuer la manière hardie dont les hommes du peuple les regardent? Un +cocher de fiacre à Paris n'est pas un homme pour la femme qui monte dans +sa voiture. Ici un gondolier regarde la jambe de toute femme qui sort de +sa gondole. La sentence de La Bruyère: _Un jardinier n'est un homme +qu'aux yeux d'une religieuse_, serait un mon-sens à Venise. Beppa n'a +certes pas une figure agaçante ni des manières éventées. L'autre jour, +comme nous passions auprès d'une barque pleine de manants, l'un d'eux, +qui récitait, c'est-à-dire qui écorchait une strophe de Tasse, +s'interrompit pour la montrer à ses compagnons en s'écriant: Voici la +belle Herminie! + +L'ostentation des anciens nobles est encore dans le caractère de la +population; l'usage de la _sagra_ en offre une preuve: chaque année, le +paroissial et son chapitre délibèrent et choisissent un ordonnateur pour +la fête patronale, à peu près comme on choisit une quêteuse dans une +paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d'appliquer le +produit annuel des aumônes et des offrandes à la décoration de l'église, +à l'illumination, et à la musique du chœur; on prend ordinairement le +plus généreux et le plus riche. Dévot ou non, il met toujours son +ambition à surpasser son prédécesseur en magnificence; et si le revenu +de la paroisse ne lui suffit pas, il contribue de sa bourse aux frais de +la fête. Aussi le peuple s'amuse beaucoup; les prêtres sont satisfaits, +et distribuent à pleines mains les absolutions et les indulgences à +l'ordonnateur, à sa famille et à ses serviteurs. Il y a quelques jours, +un simple particulier n'a pas dépensé moins de quinze mille francs pour +une messe. + +A deux heures du matin, comme nous n'avions pas pris de vivres dans la +gondole, parce qu'après tout, c'est la plus incommode manière de manger +qu'il y ait au monde, nous rentrâmes dans la ville, et nous allâmes +souper au restaurant de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons +de papier suspendus à la treille. Nous allâmes nous asseoir au fond du +jardin, et l'abbé nous fit servir des soles accommodées avec du raisin +de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa +s'animèrent si bien la tête et les entrailles avec le vin de Bragance et +les macarons au girofle, qu'ils ne voulurent jamais nous permettre de +retourner chez nous. Il fallut aller voir le lever du soleil à l'île de +Torcello. Catullo, étant à demi ivre et incapable de ramer seul un +quart du chemin, nous proposa d'aller chercher ses compères César et +Gambierazi: l'un qui fut fait nicoloto le mois dernier, en jurant sur le +crucifix haine éternelle aux Castellans; l'autre qui remplit avec +Catullo le rôle de grand prêtre, en versant l'encre de seppia sur la +tête du néophyte et en dictant la formule du serment. En expiation de +ces cérémonies païennes et républicaines, ils furent mis tous trois en +prison avec une vingtaine d'assistants; je crois t'avoir raconté cela +dans une de mes lettres. J'étais impatient de voir ces gondoliers +illustres. Mais, hélas! que les hommes célèbres démentent souvent d'une +manière fâcheuse l'idée que nous nous en formons! César, le néophyte, +est bossu, et Gambierazi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir. +Le plus agréable des trois est encore Catullo, qui ne boite que d'une +jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron:--Je +l'ai vu, il était boiteux.--Hélas! hélas! le divin poëte Catulle était +Vénète; qui sait si l'ivrogne écloppé qui conduit notre gondole ne +descend pas de lui en droite ligne? + +Ces trois monstres, à l'aide de la voile et du vent, nous conduisirent +très-vite à Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonçâmes +gaiement dans les sentiers verts de cette belle île. + +Torcello est, de tous les îlots des lagunes où vinrent se réfugier les +habitants de la Vénétie lors de l'irruption des barbares en Italie, +celui qui conserve le plus de traces de cette époque d'émigration et de +terreur. L'église et une fabrique en ruine sont les vestiges de la ville +que ces réfugiés y construisirent. L'église, par sa construction +irrégulière et le mélange de richesses antiques et de matériaux +grossiers qui la composent, atteste la précipitation avec laquelle elle +fut bâtie. On y employa les débris d'un temple d'Aquilée, soustraits à +la ruine de cette capitale des provinces vénètes. La nef a encore la +forme circulaire d'un temple païen, et de précieuses colonnes d'un +marbre africain sculpté en Grèce soutiennent le toit de briques chargé +de ronces qui s'échappent en festons et s'ouvrent un chemin dans les +crevasses des corniches. La coupole et la partie intérieure du portique +sont couvertes de mosaïques exécutées par des artistes grecs. Ces +mosaïques, qui datent du onzième siècle, sont hideuses de dessin comme +toutes celles de cette époque de décadence, mais remarquables de +solidité. C'est de Venise que l'art de la mosaïque s'est répandu dans +toute l'Italie, et ces fonds d'or qui donnent un si grand relief aux +figures, et se conservent si intacts et si brillants sous la poussière +des siècles, sont formés de petites plaques de verre doré que l'on +fabriquait à Murano, île voisine de celle-ci. Peu à peu l'art du dessin, +perdu en Grèce et retrouvé en Italie, s'appliqua à rectifier la +mosaïque, et les dernières qui furent exécutées dans l'église de +Saint-Marc, par les frères Zuccati, avaient été dessinées par Titien. + +L'abbé voulut nous persuader que les madones en mosaïque du onzième +siècle avaient un caractère austère et grandiose, où le sentiment de la +foi parlait plus haut que la grâce poétique des beaux temps de la +peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures du type +grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque +chose de ferme et d'imposant comme les préceptes de la foi nouvelle. +L'abbé en revint à sa fantaisie, tant soit peu païenne, de faire de la +Vierge une allégorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les +diverses expressions que ces figures révérées reçurent des grands +artistes, et nous montrer, dans chacun de leurs types favoris, un reflet +de leur âme. Titien avait, selon lui, révélé sa foi robuste et +tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une +attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nuée d'or +s'entr'ouvre, et que Jéhovah s'avance pour la recevoir. + +Raphaël et Corrège, amants et poëtes, avaient répandu sur le front de +leurs vierges une douceur plus mélancolique et une plus humaine +tendresse pour la Divinité; ce n'est pas le ciel seul qu'elles +contemplent, c'est Jésus, Dieu d'amour et de pardon, qu'elles caressent +saintement. + +Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aimés de Beppa, avaient +confié au sourire de leurs _madonnettes_ la naïve jeunesse de leurs +cœurs.--O Giambellino! s'écria Beppa, que je t'aurais aimé! que je me +serais plu a tes puérilités charmantes! comme j'aurais soigné ton +chardonneret bien-aimé! comme j'aurais écouté dans mes rêves la viole et +la mandoline de tes petits anges voilés de leurs longues ailes, souples, +mélodieux et mignons comme des mésanges! Que j'aurais respiré avec +délices ces fleurs que ta main a ravies à l'Éden, et que firent éclore +les pleurs d'Ève et de Marie! Comme j'aurais frémi en baisant le léger +feuillage qui flotte sur les cheveux d'or de tes pâles chérubins! Comme +j'aurais timidement contemplé tes vierges adolescentes, si pures et si +saintes que le regard humain craint de les profaner! J'aurais conservé +mon âme sereine afin de leur ressembler.--Tu leur ressembles, Beppa! +s'écria l'abbé avec un regard qu'il lança sur elle comme un éclair. Mais +il reporta aussitôt sa vue sur la grande et sombre madone grecque, +emblème de souffrance et d'énergie, qui se dressait au-dessus de nos +têtes.--O foi triste et sublime! dit-il en étouffant un soupir. Le +visage de cet honnête jeune homme exprima la satisfaction d'un +douloureux triomphe, et le sourire d'amertume que l'indignation +généreuse ramène si souvent sur ses lèvres s'effaça pour tout le jour. +«Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu'on m'ordonne de +vaincre et de macérer l'imagination rebelle, d'enfoncer dans mon cœur +les sept dards qui percent le sein de Marie; qu'on me donne à souffrir, +c'est bien. Ce qui tue, c'est l'inaction, c'est de sentir tout son être +inutile, toute sa force perdue; c'est de n'avoir rien à combattre, rien +à immoler.» Je ne serais pas surpris que l'abbé se laissât aller parfois +à caresser des pensées dangereuses, des sentiments funestes, afin +d'avoir la joie d'en triompher. + +Le docteur alla s'endormir au milieu des orties, sur la chaise curule en +pierre qui servit, dit-on, jadis aux préteurs romains chargés de +percevoir l'impôt sur les pêcheurs des lagunes. La tradition populaire +gratifie cette chaise du nom de trône d'Attila, bien que le conquérant +barbare, ayant fait une vaine tentative d'invasion sur ces îles, et +ayant vu ses vaisseaux échouer, à l'heure de la marée descendante, sur +les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se fût +retiré, abandonnant même la chétive conquête de la péninsule de +Chioggia. Jules resta à examiner les étranges contrevents de l'église, +formés, comme dans les temples orientaux, d'une grande pierre plate +tournant sur un pivot et sur des gonds. L'abbé alla faire visite à son +confrère de Torcello, dont le blanc prieuré, perdu dans les rameaux des +jardins, faisait envie à la romanesque Beppa. J'allai seul, rêvant et +ramassant des fleurs pour elle, à travers les traînes de Torcello, plus +belles, hélas! que celles de ma Vallée Noire. Une profusion de liserons +éclatants grimpait le long des haies, et formait souvent au-dessus du +sentier des berceaux plus riches et plus élégants que si la main de +l'homme s'en fût mêlée. Huit ou dix maisons, vingt peut-être, +disséminées au milieu des vergers, renferment toute la population de +l'île. Tous les habitants étaient déjà partis pour la pêche. Un silence +inconcevable régnait sur cette nature si prodigue, que l'homme s'en +occupe à peine, et y reçoit en pur don ce que chez nous il achète au +prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs étendu +sous mes pieds, et, peu habitués sans doute aux tracasseries des enfants +ou des entomologistes, venaient se reposer jusque sur le bouquet que +j'avais à la main. Torcello est un désert cultivé. Au travers des +taillis d'osier et des buissons d'althæra courent des ruisseaux d'eau +marine, où le pétrel et la sarcelle se promènent voluptueusement. Çà et +là un chapiteau de marbre, un fragment de sculpture du Bas-Empire, une +belle croix grecque brisée, percent dans les hautes herbes. L'éternelle +jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L'air était +embaumé, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux +du matin. J'avais sur la tête le plus beau ciel du monde, à deux pas de +moi les meilleure amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour +résumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue +générale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au +lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis +apparaître des champs aplanis, des arbres souffrants, des buissons +poudreux, un ciel gris, une végétation maigre, obstinément tourmentée +par le soc et la pioche, des masures hideuses, des palais ridicules, la +France en un mot.--Ah! tu m'appelles donc! lui dis-je. Je sentis un +étrange mouvement de désir et de répugnance. O patrie! nom mystérieux à +qui je n'ai jamais pensé, et qui ne m'offres encore qu'un sens +impénétrable! le souvenir des douleurs passées que tu évoques est-il +donc plus doux que le sentiment présent de la joie? Pourrais-je +t'oublier si je voulais? et d'où vient que je ne le veux pas? + + + + +IV + +A JULES NÉRAUD + + + Nohant, septembre 1834. + +Combien j'ai à te remercier, mon vieil ami, d'être venu me voir tout de +suite! Je n'espérais pas ce bonheur, et je vois que, ta position n'ayant +pas changé, c'est une grande preuve d'amitié que m'as donnée. J'ai passé +une journée heureuse, mon brave Malgache, auprès de toi, au milieu de +mes enfants et de mes amis. J'ai ri de bien bon cœur de nos anciennes +folies; j'ai renouvelé nos combats espiègles; je me suis diverti de tes +calembours. J'ai retrouvé, après deux ans d'absence (qui renferment pour +moi deux siècles), toute cette ancienne vie avec un plaisir d'enfant, +avec une joie de vieillard. Eh bien! mon pauvre ami, tout cela est entré +une journée entière dans ce cœur usé et désolé; tout cela l'a fait +bondir de joie, mais ne l'a ni guéri ni rajeuni; c'est un mort que le +galvanisme a fait tressaillir, et qui retombe plus mort qu'auparavant. +J'ai le spleen, j'ai le désespoir dans l'âme, Malgache. Je me suis dit +tout ce que je pouvais et devais me dire, j'ai essayé de me rattacher à +tout; je ne puis pas vivre, je ne le puis pas. Je viens dire adieu à mon +pays, à mes amis. Le monde ne saura pas ce que j'ai souffert, ce que +j'ai tenté avant d'en venir là. J'essaierais en vain de te faire +comprendre mon âme et ma vie: ne me parle pas de cela; reçois mon adieu, +et ne me dis rien; ce serait inutile. Viens me voir quelquefois pendant +mon séjour ici et parler du passé avec moi. J'aurai quelques services à +te demander: tu en accepteras l'ennui comme une preuve de confiance. +Pense à moi, et si j'ai un tombeau quelque part où tu passes un jour, +arrête-toi pour y laisser tomber quelques larmes? Oh! prie pour celui +qui, seul peut-être, a bien connu et bien jugé ton cœur. + + + Lundi soir. + +Merci, mon bon vieux Malgache, merci de ta lettre; aucun remède ne peut +être plus efficace que ces paroles d'amitié et cette douce compassion +dont mon orgueil ne saurait souffrir. Tu ne sais des malheurs de ma vie +qu'une bien faible partie. Si le sort nous réunit quelques heures, je te +les dirai; mais l'important, ce n'est pas que tu les saches, c'est que +ton affection les adoucisse. Va, le raisonnement, les représentations, +les réprimandes, ne font qu'aigrir le cœur de ceux qui souffrent, et +une poignée de main bien cordiale est la plus éloquente des +consolations. Il se peut que j'aie le cœur fatigué, l'esprit abusé +par une vie aventureuse et des idées faussas; mais j'en meurs, vois-tu, +et il ne s'agit plus pour ceux qui m'aiment que de me conduire doucement +à ma tombe. Otez-moi les dernières épines du chemin, ou du moins semez +quelques fleurs autour de ma fosse, et faites entendre à mon oreille les +douces paroles du regret et de la pitié. Non, je ne rougis pas de la +vôtre, ô mes amis! et de la tienne surtout, vieux débris qui as surnagé +sur les orages de la vie, et qui en connais les soucis rongeurs et les +fatigues accablantes. Je suis un malade qu'il faut plaindre et non +contrarier. Si vous ne me guérissez pas, du moins vous me rendrez la +souffrance moins rude et la mort moins laide. Me préserve le ciel de +mépriser votre amitié et de la compter pour peu de chose! Mais sais-tu +quels maux contre-balancent ces biens-là? Sais-tu ce que certains +bonheurs ont inspiré d'exigences à mon âme, ce que certains malheurs lui +ont imposé de méfiance et de découragement? Et puis vous êtes forts, +vous autres. Moi, j'ai de l'énergie, et non de la force. Tu me dis que +l'_instinct_ me retiendra auprès de mes enfants: tu as raison peut-être; +c'est le mot le plus vrai que j'aie entendu. Cet instinct, je le sens si +profondément que je l'ai maudit comme une chaîne indestructible; souvent +aussi je l'ai béni en pressant sur mon cœur ces deux petites +créatures innocentes de tous mes maux. Écris-moi souvent, mon ami; sois +délicat et ingénieux à me dire ce qui peut me faire du bien, à m'éviter +les leçons trop dures. Hélas! mon propre esprit est plus sévère que tu +ne le serais, et c'est la rude clairvoyance qui me pousse au désespoir. +Que ton cœur, qui est bon et grand, quoi qu'on en dise et quoi qu'on +en pense, t'inspire l'art de me guérir. Je suis venu chercher ici ce qui +me fuyait ailleurs. Les pédagogues abondent partout, l'amitié est rare +et prudente: elle se tire bien mieux d'affaire avec un reproche ou une +raillerie qu'avec une larme et un baiser. Oh! que la tienne soit +généreuse et douce! Répète-moi que ton affection m'a suivi partout, et +qu'aux heures de découragement, où je me croyais seul dans l'univers, il +y avait un cœur qui priait pour moi et qui m'envoyait son ange +gardien pour me ranimer. + + + Mercredi soir. + +Écrivons-nous tous les jours, je t'en prie; je sens que l'amitié seule +peut me sauver. + +Je n'en suis pas à espérer de pouvoir vivre. Je borne pour le moment mon +ambition à mourir calme et à ne pas être forcé de blasphémer à ma +dernière heure, comme cet homme innocent que l'on guillotina dans notre +ville il y a quatre ou cinq ans, et qui s'écria sur l'échafaud: _Ah! il +n'y a pas de Dieu!_--Tu es religieux, toi, Malgache; moi aussi, je +crois. Mais j'ignore si je dois espérer quelque chose de mieux que les +fatigues et les souffrances de cette vie. Que penses-tu de +l'autre?--Voilà ce qui m'arrête. Il m'est bien prouvé que je n'arriverai +a rien dans celle-ci, et il n'y a pas d'espoir pour moi sur la terre. +Mais trouverai-je le repos après ces trente ans de travail? La nouvelle +destinée où j'entrerai sera-t-elle une destinée calme et supportable? +Ah! si Dieu est bon, il donnera au moins à mon âme un an de repos; qui +sait ce que c'est que le repos et quel renouvellement cela doit opérer +dans une intelligence! Hélas! si je pouvais me reposer ici auprès de +toi, au milieu de mes amis, dans mon pays, sous le toit où j'ai été +élevé, où j'ai passé tant de jours sereins! Mais la vie de l'homme +commence par où elle devrait finir. Dans ses premiers ans il lui est +accordé un bonheur et un calme dont il ne jouit que plus tard par le +souvenir; car, avant d'avoir souffert et travaillé, avant d'avoir subi +les ans de la virilité, il ne sait pas le prix de ses jours +d'enfance.--A ton dire, mon ami, il arriverait pour l'homme sage et fort +un temps où ce repos peut s'acquérir par la réflexion et la volonté. Oh! +sois sincère, je t'en prie, et oublie le rôle de consolateur que ton +amitié t'impose avec moi. Ne me trompe pas dans l'espoir de me guérir; +car plus tu ferais refleurir sous mes pas d'espérances décevantes, plus +je ressentirais de colère et de douleur en les perdant. Dis-moi la +vérité, es-tu heureux?--Non, ceci est une sotte question, et le +_bonheur_ est un mot ridicule, qui ne représente qu'une idée vague comme +un rêve. Mais supportes-tu la vie de bon cœur? La regretterais-tu si +demain Dieu t'en délivrait? Pleurerais-tu autre chose que tes enfants? +Car cette affection d'_instinct_, comme tu dis fort bien, est la seule +que la réflexion désespérante ne puisse ébranler.--Dis-moi, oh! dis-moi +ce qui se passe en moi depuis dix ans et plus; ce dégoût de tout, cet +ennui dévorant, qui succède à mes plus vives jouissances, et qui de plus +en plus me gagne et m'écrase, est-ce une maladie de mon cerveau, ou +est-ce un résultat de ma destinée? Ai-je horriblement raison de détester +la vie? ai-je criminellement tort de ne pas l'accepter? Mettons de côté +les questions sociales, supposons même que nous n'ayons pas d'enfants, +et que nous ayons subi tous deux la même dose de malheur et de fatigue. +Crois-tu que, par suite de la diversité de nos organisations, nous nous +retrouverions l'un et l'autre où nous en sommes, toi réconcilié avec la +vie, moi plus las et plus désespéré que jamais? Y a-t-il donc en vous +autres une faculté qui me manque? Suis-je plus mal partagé que vous, et +Dieu m'a-t-il refusé cet instinctif amour de la vie qu'il a donné à +toutes les créatures pour la conservation des espèces? Je vois ma mère: +elle a souffert matériellement plus que moi, son histoire est une des +plus orageuses et des plus funestes que j'aie entendu raconter; sa force +naturelle l'a sauvée de tout; son insouciance, sa gaieté, ont surnagé +dans tous ses naufrages. A soixante ans elle est encore belle et jeune, +et chaque soir en s'endormant elle prie Dieu de lui conserver la vie. +Ah! mon Dieu, mon Dieu! c'est donc bien bon de vivre? pourquoi ne +suis-je pas ainsi? Ma position sociale pourrait être belle; je suis +indépendant, les embarras matériels de mon existence ont cessé; je puis +voyager, satisfaire toutes mes fantaisies; pourquoi n'ai-je plus de +fantaisies? + +Ne réponds pas à ces questions-là, c'est trop tôt. Tu ne sais pas les +événements qui m'ont amené à cet état moral, et tu pourrais concevoir +quelque fausse idée, faute de bien connaître et de bien juger les faits. +Mais réponds en ce qui te concerne.--Tu as souffert, tu as aimé, tu es +un être très-élevé sous le rapport de l'intelligence, tu as beaucoup vu, +beaucoup lu; tu as voyagé, observé, réfléchi, jugé la vie sous bien des +faces diverses.--Tu es venu échouer, toi dont la destinée eût pu être +brillante, sur un petit coin de terre où tu t'es consolé de tout en +plantant des arbres et en arrosant des fleurs. Tu dis que tu as souffert +dans les commencements, que tu as soutenu une lutte avec toi-même, que +tu t'es contraint à un travail physique. Raconte-moi avec détail +l'histoire de ces premiers temps, et puis dis-moi le résultat de tous +ces combats et de toute cette vertu. Es-tu calme? supportes-tu sans +aigreur et sans désespoir les tracasseries de la vie domestique? +t'endors-tu aussitôt que tu te couches? n'y a-t-il pas autour de ton +chevet un démon sous la forme d'un ange qui te crie: L'amour, l'amour! +le bonheur, la vie, la jeunesse!--tandis que ton cœur désolé répond: +Il est trop tard! cela eût pu être, et cela n'a pas été?--O mon ami! +passes-tu des nuits entières à pleurer tes rêves et à te dire: Je n'ai +pas été heureux? + +--Oh! je le devine, je le sens, cela t'arrive quelquefois, et j'ai tort +peut-être de réveiller l'idée d'une souffrance que le temps et ton +courage ont endormie; mais ce sera une occasion d'exercer la force que +tu as amassée que de me raconter comment tu as fait, et de m'apprendre +à quoi tu es arrivé. Hélas! si je pouvais comme toi me passionner pour +un insecte! J'aime tout cela pourtant, et nul n'est mieux organisé que +moi pour jouir de la vie. Je sympathise avec toutes les beautés, toutes +les grâces de la nature. Comme toi, j'examine longtemps avec délices, +l'aile d'un papillon. Comme toi je m'enivre du parfum d'une fleur. +J'aimerais à me bâtir aussi un ajoupa et à y porter mes livres; mais je +n'y pourrais rester, mais les fleurs et les insectes ne peuvent pas me +consoler d'une peine morale. La contemplation des cimes immobiles du +Mont-Blanc, l'aspect de cette neige éternelle, immaculée, sublime de +blancheur et de calme, avait suffi, pendant trois ou quatre jours du +mois dernier, pour donner à mon âme une sérénité inconnue depuis +longtemps. Mais à peine eus-je passé la frontière de France, cette paix +délicieuse s'écroula comme une avalanche devant le souvenir et l'aspect +de mes maux et des ennuis matériels. La poussière des chemins, la +puanteur de la diligence et la nudité hideuse du pays suffirent pour me +faire dire: La vie est insupportable et l'homme est infortuné.--Et des +douleurs morales, réelles, profondes, incurables, se ranimèrent. + +Je me berce de l'idée que je mourrai réconcilié du moins avec le passé. +Il y a dans l'air du pays, dans le silence de l'automne, dans la magie +des souvenirs, dans le cœur de mes amis surtout, quelque chose +d'étrangement puissant. Je marche beaucoup, et, soit fatigue de corps, +soit repos d'esprit, je dors plus que je n'ai fait depuis un an. Mes +enfants me font encore beaucoup de mal au milieu de tout le bonheur +qu'ils me donnent; ce sont mes maîtres, les liens sacrés qui m'attachent +à la vie, à une vie odieuse! Je voudrais les briser, ces liens +terribles! la peur du remords me retient. Et pourtant il y aurait bien +des choses à ma décharge si je pouvais raconter l'histoire de mon +cœur. Mais ce serait si long, si pénible!--Bonsoir, rappelle-toi nos +adieux d'autrefois sous le grand arbre, _the parting's tree_. Nous +avions lu _les Natchez_, et nous nous disions chaque soir:--Je te +souhaite un ciel bleu et l'espérance.--L'espérance de quoi?... + + + Jeudi. + +Mes jours s'écoulent tristes comme la mort, et ma force s'épuise +rapidement. Avant-hier j'étais assez bien, je me sentais tomber dans une +sorte d'apathie qui ne manquait pas de charme. La fatigue du cœur et +celle du corps étaient si grandes en moi, qu'il ne me restait plus guère +de sensibilité. J'avais accepté les ennuis et les plaisirs de la +journée, et je ne m'étais pas dit comme les autres jours: Pourrai-je +vivre demain? Je m'étais rejeté dans le passé, et je savourais cette +illusion imbécile au point de me croire transporté aux jours qui sont +derrière nous. Je revins de la rivière avec Rollinat et les enfants. Il +faisait chaud, et le chemin était difficile. J'eus une sorte de bonheur +à traverser une terre labourée en portant Solange sur mes épaules. +Maurice marchait devant moi avec son petit ami, et le chien de la +maison, quoique laid et mélancolique, nous suivait d'un air si habitué à +nous, si sûr de son gîte, si nécessairement attaché à chacun de nos pas, +qu'il me semblait faire partie de la famille. Rollinat riait à sa +manière, et débitait des facéties à ma mère, et je venais le dernier +avec mon fardeau, partageant ma pensée entre les embarras de la marche +et le souvenir de tes conseils. Voici, me disais-je, les plaisirs +simples et purs que mon ami me vante et me souhaite. Et je ne sais +pourquoi la fatigue, les cris joyeux des enfants, la gaieté de ma mère, +quoique tout cela fût en désaccord avec la tristesse qui me ronge et +l'accablement qui m'écrase, avaient pour moi un charme indéfinissable. +Cela me rappelait nos courses au grand arbre, nos récoltes de +champignons dans les prés, et la première enfance de mon fils, qu'alors +je rapportais aussi à la maison sur mes épaules. J'oubliais presque ces +terribles années d'expérience, d'activité et de passion qui me séparent +de celles-là. + +Mais ce bien-être, dont je ne saurais attribuer le bienfait qu'à des +circonstances extérieures, à l'influence de l'air, au silence délicieux +de la campagne, à la bonne humeur de ceux qui m'entouraient, cessa +bientôt, et je retombai dans mon abattement ordinaire en rentrant à la +maison. + +Rollinat est une des plus parfaites et des plus affectueuses créatures +qu'il y ait sur la terre, doux, simple, égal, silencieux, triste, +compatissant. Je ne sais personne dont la société intime et journalière +soit plus bienfaisante; je ne sais pas si je l'aime plus ou moins que +toi; mon cœur n'a plus assez de vigueur pour s'interroger et se +connaître; je sais que l'amitié que j'ai pour Alphonse, pour Laure, pour +chacun de vous, ne nuit à aucun en particulier. Seulement, je me tais de +mon mal avec ces jeunes enfants dont il troublerait le bonheur, et je +n'en parle qu'à Rollinat et à toi. Lui ne me donne ni conseils, ni +encouragements, ni consolations; nous échangeons peu de paroles dans le +jour; nous marchons côte à côte dans les traînes du vallon ou dans les +allées de mon jardin, courbés comme deux vieillards, concentrés dans une +muette douleur, et nous comprenant sans nous avertir. Le soir, nous +marchons encore dans le jardin jusqu'à minuit; c'est une fatigue +physique qui m'est absolument nécessaire pour trouver le sommeil, et à +lui aussi qui souffre continuellement des nerfs. Alors nous nous +racontons les détails et les ennuis de notre vie. Quelquefois nous +retombons dans un profond silence; il regarde les étoiles, où il me rêve +un asile, et je promène d'inutiles regards sous les ténébreux ombrages +que nous traversons. Leur mystérieux silence me fait tressaillir +quelquefois d'épouvante, et il me semble que c'est mon spectre qui se +promène à ma place, dans ces lieux mornes comme la tombe. Alors je passe +mon bras sous le sien, comme pour m'assurer que j'appartiens encore au +monde des vivants, et il me répond avec sa voix caverneuse et +monotone:--Tu es malade, bien malade.--Malgré le peu d'encouragements +qu'il me donne (car ses inclinations ne sont que trop conformes aux +miennes), son amitié m'est très-précieuse, et sa société m'est en +quelque sorte nécessaire. Il me semble, que tant que j'aurai à mon côté +un ami sincère et fidèle, je ne peux pas mourir désespéré; je lui ai +fait jurer, ce soir, qu'il assisterait à ma dernière heure, et qu'il +aurait le courage de ne point me retenir. Il y a dans la voix, dans le +regard, dans tout l'être de ceux que nous aimons, un fluide magnétique, +une sorte d'auréole, non visible, mais sensible au toucher de l'âme, si +je peux parler ainsi, qui agit puissamment sur nos sensations intimes. +La présence de Rollinat m'infuse silencieusement la résignation +mélancolique et la sérénité morne et muette. Son silence opère peut-être +plus sur moi que ses paroles. Quand il est assis, à une heure du matin, +au fond du grand salon, et qu'à la faible clarté d'une seule bougie, +oubliée plutôt qu'allumée sur la table, je jette de temps en temps les +yeux sur sa figure grave et rêveuse, sur ses orbites enfoncées, sur sa +bouche close et serrée, sur son front que plisse une méditation +perpétuelle, il me semble contempler l'humble courage et la triste +patience revêtus d'une forme humaine. O amitié sobre de démonstrations +et riche de dévouements! qui te payera de ce que tu supportes d'heures +sombres et de funestes pensées auprès d'une âme moribonde? Assis comme +un médecin sans espoir au chevet d'un ami expirant, il semble tâter le +pouls à mon désespoir et compter ce qu'il me reste de jours mauvais à +subir. Désireux dans sa conscience d'entendre sonner l'heure de ma +délivrance, navré dans son affection d'être forcé d'abandonner bientôt +ce cadavre qu'il entoure encore de soins inutiles et généreux, il voit +mon infortune; il ne prie ni ne pleure; il me fait un dernier oreiller +de son bras, et ne me dit point ce qui se passera en lui quand mes yeux +seront pour jamais fermés. O Dieu juste! donnez-lui un ami qui vive +pour lui et qui ne l'abandonne point pour mourir! + +J'ai souvent honte de cette lâcheté qui m'empêche d'en finir tout de +suite; ne sais-je donc me décider à rien? ne puis-je ni vivre ni mourir? +Il y a des instants où je me figure que je suis usé par le travail, +l'amour ou la douleur, et que je ne suis plus capable de rien sur la +terre; mais, à la moindre occasion, je m'aperçois bien que cela n'est +pas et que je vais mourir dans toute la force de mon organisation et +dans toute la puissance de mon âme. Oh! non, ce n'est pas la force qui +me manque pour vivre et pour espérer; c'est la foi et la volonté. Quand +un événement extérieur me réveille de mon accablement, quand le hasard +me presse et me commande d'agir selon ma nature, j'agis avec plus de +présence d'esprit et de calme que je n'ai jamais fait.--Tel je suis +encore, malgré tant d'affronts et de blessures dont on m'a couvert, +malgré tant de fange et de pierres qu'on m'a jetées, dans le vain espoir +de tarir la source vive et abondante des vertus que Dieu m'avait +données. On l'a bien troublée, hélas! et la beauté du ciel ne s'y +réfléchit plus comme autrefois. Mais quand un être souffrant s'en +approche, elle coule encore pour lui, et il peut y puiser sans qu'elle +lui refuse son flot bienfaisant. Il y a plus: ce bien que je fais sans +enthousiasme et même sans plaisir, ces devoirs que j'accomplis sans +satisfaction puérile et sans espoir d'en retirer aucun soulagement, +c'est un sacrifice plus austère et peut-être plus grand devant Dieu que +les ardentes offrandes d'un cœur plus heureux et plus jeune. C'est +maintenant que je sens intimement combien mon âme est droite, puisqu'à +mon insu l'amour du bien refleurit en moi sur les plus sombres ruines. O +mon Dieu! s'il pouvait me tomber de votre sein paternel une conviction, +une volonté, un désir seulement! mais en vain j'interroge cette âme +vide. La vertu n'y est plus qu'une habitude forte comme la nécessité, +mais stérile pour mon bonheur; la foi n'est plus qu'une lueur +lointaine, belle encore dans sa pâleur douloureuse, mais silencieuse, +indifférente à ma vie et à ma mort, une voix qui se perd dans les +espaces du ciel et qui ne me crie point de croire, mais d'espérer +seulement. La volonté n'est plus qu'une humble et muette servante de ce +reste de vertu et de religion. Elle proportionne son activité au besoin +qu'on a d'elle; et peut-être a-t-elle un troisième conseiller plus fort +que la foi et que la vertu, l'orgueil. + +Oui, l'orgueil saignant, altier et debout sous les plaies et les +souillures dont on s'est efforcé de le couvrir. Nul n'a été plus outragé +et plus calomnié que moi, et nul ne s'est cramponné avec plus de douleur +et de force à l'espoir d'une justice céleste et au sentiment de sa +propre innocence. Oh! comment n'avoir pas d'orgueil, quand on a une +guerre inique à soutenir? Pourquoi Dieu m'a-t-il laissé faire si +malheureux? et pourquoi permet-il que l'impudence des hommes lâches +flétrisse et tue l'existence des hommes candides? Faut-il donc que +l'innocent se lève dans sa douleur, et qu'essuyant les larmes de la +colère et de la honte, il se lave des impuretés dont on l'accable? +Seigneur! Seigneur! à quoi songez-vous, quand vous envoyez un ange +gardien à l'enfant suspendu encore au sein de sa mère, et quand votre +providence s'occupe du dernier brin d'herbe de la prairie, tandis +qu'elle laisse meurtrir et outrager le faible, et que l'honneur, la plus +belle fleur qui croisse sur nos chemins, est brisé et foulé aux pieds +par le premier écolier qui passe? L'homme dont le front s'est plissé +dans la réflexion et dans la souffrance est-il donc moins précieux pour +vous que l'âme inerte et encore informe du nourrisson de la femme? Notre +triste gloire humaine est-elle plus méprisable que l'ortie qui croît le +long des cimetières? O Dieu du ciel! voyez, entendez, et faites +justice. + + +A ROLLINAT. + + Vendredi soir. + +Comment vas-tu, mon ami? tu es parti bien triste et bien malade. +Rassure-moi du moins sur ta santé. Ton âme est naturellement souffrante, +et tu n'étais point heureux avant de me connaître. Mais j'ai bien des +remords, néanmoins; car j'ai dû cruellement augmenter cette disposition +au chagrin, et cet ennui perpétuel qui te ronge. Ma douleur sombre et +inguérissable a dû rejaillir sur toi, et les résolutions lugubres dont +je t'ai entretenu tous ces jours derniers ont dû contrister et déchirer +ton amitié pour moi, si loyale et si sainte. Pardonne-moi, mon pauvre +ami; j'ai cherché à m'appuyer sur toi, à me reposer un instant sur ton +bras; j'ai voulu te dire mon angoisse afin de m'affermir dans le calme +du désespoir, afin de l'emporter dans le tombeau, adoucie et trempée des +larmes de l'amitié. Tu as eu le courage de m'écouter en silence et de ne +point me donner de vaines consolations; tu m'as dit seulement ton +affection, la seule chose à laquelle je pusse penser sans aigreur et +sans méfiance. Oh! je te remercie! J'ai obtenu de toi cette rude et +sainte promesse, de venir, pour ainsi dire, communier avec moi à mon +heure de délivrance. Le Malgache n'en aurait pas la force; il faut un +cœur plus vieux et plus résigné qui me dise: Va-t'en! et non pas: +Reviens à nous.--Je ne peux revenir à rien ni à personne. + +Ne te laisse point toucher ni ébranler par cet état désespéré où tu me +vois; ne laisse point la compassion aller jusqu'à la souffrance; ne +laisse point la mélancolie dévorer ces belles fleurs, ces rameaux de +chêne dont ta route est couverte. Eh quoi! tu es utile, tu es +nécessaire, tu es vertueux, et tu supporterais la vie à regret! Oh! non, +tomber ce fardeau que tu portes si noblement, et qui de prime abord, +t'ouvrira toujours l'accès des âmes nobles. Tu trouveras d'autres +amitiés, plus grandes, moins stériles, moins funestes que la mienne; tu +auras une vieillesse glorieuse au sein d'une destinée humble et pénible. +Oh! mon ami, qu'on me donne une tâche comme la tienne à remplir, qu'on +mette entre mes mains le soc de cette charrue avec laquelle tu ouvres un +si vigoureux sillon dans la société, et je me relèverai de mon +désespoir, et j'emploierai la force qui est en moi, et que la société +repousse comme une source d'erreurs et de crimes. + +Tu me connais pourtant, toi. Tu sais s'il y a, dans ce cœur déchiré, +des passions viles, des lâchetés, le moindre détour perfide, le moindre +attrait pour un vice quelconque. Tu sais que si quelque chose m'élève +au-dessus de tant d'êtres méprisablement médiocres dont le monde est +encombré, ce n'est pas le vain éclat d'un nom, ni le frivole talent +d'écrire quelques pages. Tu sais que c'est la forte passion du vrai, le +sauvage amour de la justice. Tu sais qu'un orgueil immense me dévore, +mais que cet orgueil n'a rien de petit ni de coupable, qu'il ne m'a +jamais porté à aucune faute honteuse, et qu'il eût pu me pousser à une +destinée héroïque si je ne fusse point né dans les fers! Eh bien! mon +ami, que ferai-je de ce caractère? Que produira cette force d'âme qui +m'a toujours fait repousser le joug de l'opinion et des lois humaines, +non en ce qu'elles ont de bon et de nécessaire, mais en ce qu'elles ont +d'odieux et d'abrutissant? A qui les ferai-je servir? Qui m'écoutera, +qui me croira? Qui vivra de ma pensée? Qui, à ma parole, se lèvera pour +marcher dans la voie droite et superbe où je voudrais voir aller le +monde? Personne.--Eh! si du moins je pouvais élever mes enfants dans ces +idées, me flatter de l'espoir que ces êtres, formés de mon sang, ne +seront pas des animaux marchant sous le joug, ni des mannequins +obéissant à tous les fils du préjugé et des conventions, mais bien des +créatures intelligentes, généreuses, indomptables dans leur fierté, +dévouées dans leurs affections jusqu'au martyre; si je pouvais faire +d'eux un homme et une femme selon la pensée de Dieu! Mais cela ne se +pourra point. Mes enfants, condamnés à marcher dans la fange des chemins +battus, environnés des influences contraires, avertis à chaque pas, par +ceux qui me combattent, de se méfier de moi et de ce qu'on appelle des +rêves, spectateurs eux-mêmes de ma souffrance au milieu de cette lutte +éternelle, de mon cœur ulcéré, de mes genoux brisés à chaque pas sur +les obstacles de la vie réelle; mes pauvres enfants, ma chair et mon +âme, se retourneront peut-être pour me dire:--Vous nous égarez; vous +voulez nous perdre avec vous! N'êtes-vous pas infortuné, rebuté, +calomnié? Qu'avez-vous rapporté de ces luttes inégales, de ces duels +fanfarons avec la coutume et la croyance? Laissez-nous faire comme les +autres; laissez-nous recueillir les avantages de ce monde facile et +tolérant; laissez-nous commettre ces mille petites lâchetés qui achètent +le repos et le bien-être parmi les hommes. Ne nous parlez plus de vertus +austères et inconnues, qu'on appelle folie, et qui ne mènent qu'à +l'isolement ou au suicide. + +Voilà ce qu'ils me diront. Ou bien si, par tendresse ou disposition +naturelle, ils m'écoutent et me croient, où les conduirai-je? Dans quels +abîmes irons-nous donc nous précipiter tous les trois? car nous serons +trois sur la terre, et pas un avec! Que leur répondrai-je, s'ils +viennent me dire:--Oui, la vie est insupportable dans un monde ainsi +fait; mourons ensemble! Montrez-nous le chemin de Bernica, ou le lac de +Sténio, ou les glaciers de Jacques! + +Ce n'est pas que, dans mon orgueil, je veuille dire que je suis seul de +mon avis en ce monde par excès de grandeur ou de raison. Non, je suis un +être plein d'erreurs et de faiblesses, et les plus sombres voiles +d'ignorance couvrent les plus brillants éclairs de mon âme. Je suis seul +à force de désenchantements et d'illusions perdues. Ces illusions ont +été grossières; mais qui ne les a eues? Elles ont été brisées; qui n'a +vu de même tomber les siennes en poussière? Mais je m'en étais fait une, +particulière, vaste, belle, comme était mon âme aux premières années de +la vie, au sortir de l'adolescence. Celle-là, pour moi, fut un sceau de +fatalité éternelle, un arrêt de mort. Mais cela demanderait de plus +longs développements et une sorte de récit de ma jeunesse. Je te le +ferai quelque jour. + +Quand tu commences à t'endormir, pense à moi; pense à cette heure de +minuit où les étoiles étaient si blanches, l'air si doucement humide, +les allées si sombres; pense à cette route sablée, bordée de thym et +d'arbrisseaux, que nous avons parcourue ensemble cent fois dans une +demi-heure, et dans laquelle nous avons échangé de si tristes +confidences, de si saintes promesses! A cette heure-là, dors tranquille, +après m'avoir envoyé une bénédiction et un adieu. Moi, je t'écrirai +pendant ce temps, et je n'aurai pas perdu ces entretiens de minuit dont +tu me prives, bon cœur fatigué, mais que tu me rendras quelques jours +encore, avant que je parte pour toujours! + + + Samedi. + +Oui, j'avais alors une étrange illusion, verte comme ma jeunesse, virile +comme ma tournure d'esprit et mes habitudes. Il serait long de dire tout +l'avenir qu'elle embrassait, mais elle était résumable en ce peu de +mots:--Pour obtenir justice en ce monde comme en l'autre, il ne s'agit +que d'être un vrai juste soi-même. + +Ce n'était pas tant là un système qu'une conviction. Je savais bien +qu'il y avait des âmes honnêtes et pures que les hommes méconnaissaient +et que la Providence semblait abandonner. Même dans le petit horizon où +je vivais, j'en comptais plusieurs; mais je me faisais de ce mot de +juste tout un monde moral, et dans mon cerveau, alors tout farci de +Bible, d'histoire, de poésie et de philosophie, j'en avais fait un +portrait selon mes rêves. J'ai retrouvé dans les griffonnages que +j'entassais sous mon oreiller à l'âge de seize ans, ce portrait du +_juste_. Le voici, c'est un caillou brut. + + * * * * * + +«Le juste n'a pas de sexe moral: il est homme ou femme selon la volonté +de Dieu; mais son code est toujours le même, qu'il soit général d'armée +ou mère de famille. + +«Le juste n'a pas d'état. Il est mendiant, voyageur, ou prince de la +terre, selon la volonté de Dieu. Son but, sa profession, c'est d'être +juste. + +«Le juste est fort, calme et chaste. Il est vaillant, il est actif, il +est réfléchi. Il observe tous ses premiers mouvements jusqu'à ce qu'il +se soit fait tel que tous ses premiers mouvements soient bons. Il +méprise la vie, et pour peu que sa place en ce monde soit nécessaire à +un meilleur que lui, il la cède de bon cœur et s'offre à Dieu en +disant: Seigneur, si je suis nuisible à mon frère, prenez ma vie. Je +monterai ce coursier, je franchirai ce buisson, je traverserai ce +marais, je sortirai du danger ou j'y resterai, selon votre bon plaisir, +ô mon Dieu!--Le juste est toujours prêt à paraître devant Dieu. + +«Le juste n'a pas de fortune, pas de maison, pas d'esclaves. Ses +serviteurs sont ses amis s'ils en sont dignes. Son toit appartient au +vagabond, sa bourse et son vêtement à tous les pauvres, son temps et ses +lumières à tous ceux qui les réclament. + +«Le juste hait les méchants et méprise les lâches. Il leur donne du pain +s'ils en manquent, et des conseils s'ils en veulent. S'ils se +convertissent, il les encourage et leur pardonne; s'ils s'endurcissent +dans le mal, il les oublie, mais il ne les craint pas; et si un assassin +l'attaque, il le tue bravement et se regarde comme l'instrument de la +justice de Dieu. + +«Le juste ne s'ennuie jamais. Il travaille tant qu'il peut, soit avec +le corps, soit avec l'esprit, selon ses besoins et ceux d'autrui. Quand +il est las, il se repose et pense à Dieu; quand il est malade, il se +résigne et rêve au ciel. + +«Le juste ouvre son cœur à l'amitié. Ce qu'il aime le mieux après +Dieu, c'est son ami; et il ne craint jamais de l'aimer trop, parce qu'il +ne peut aimer qu'un être digne de lui. + +«Le juste est orgueilleux, mais non pas vain. Il ne sait point s'il est +jeune, beau, riche, admiré, il sait qu'il est juste; et quoiqu'il +pardonne à ceux qui le méconnaissent, il s'éloigne d'eux. Il sait que +ceux qui ne le comprennent point ne lui ressemblent point, et que s'il +pouvait les aimer il cesserait d'être juste. + +«Le juste est sincère avant tout, et c'est ce qui exige de lui une force +sublime, parce que le monde n'est que mensonge, fourberie ou vanité, +trahison ou préjugé. + +«Le juste méprise l'opinion de la foule; il est le défenseur du faible +et de l'opprimé, et n'élève la voix parmi les hommes que pour défendre +ceux que les hommes accusent injustement. Il ne s'en remet à personne du +soin de prononcer sur un accusé. Il ne croit au mal que quand il le +sait, et, sans s'inquiéter de l'anathème ou de la risée des gens, il va +écouter les plaintes de Job jusque sur son fumier. + +«Le juste pèche sept fois par jour, mais ce sont des péchés de juste. Il +y en a qu'il ne commet jamais, et qu'il ne soupçonne même pas. + +«Le juste est souvent injurié et calomnié; mais il obtient toujours +justice, parce qu'il l'aime, parce qu'il la veut, parce qu'il est fort +et sait l'imposer. Il a des ennemis, des indifférents; quelquefois la +foule entière est contre lui; mais il a pour amis quelques justes comme +lui, qui se cherchent et se rencontrent dans cette vie, et à qui Dieu +donne son royaume dans l'autre.» + + * * * * * + +Cette singulière déclaration de mes _droits de l'homme_, comme je +l'appelais alors, écolier que j'étais; cet innocent mélange d'hérésies +et de banalités religieuses renferme pourtant bien, n'est-ce pas, un +ordre d'idées arrêtées, un plan de vie, un choix de résolutions, la +tendance à un caractère religieusement choisi et embrassé? Elle +t'explique à peu près ce qu'étaient les illusions de mon adolescence, +et, au milieu des sentiments fraîchement dictés par l'Évangile, une +sorte de restriction rebelle dictée par l'orgueil naissant, par +l'obstination innée, un vague rêve de grandeur humaine mêlé à une plus +sérieuse ambition de chrétien. + +Présomptueuse ou folle, cette espérance d'arriver à l'état de _juste_, +c'est-à-dire de pratiquer la miséricorde, la franchise et l'austérité +avec calme et avec joie; de supporter la contradiction et le blâme avec +indifférence et fermeté, et de laisser un nom honoré parmi l'élite des +hommes rencontrés en cette vie; cette ambition d'une gloire humble, mais +désirable, d'un travail difficile et long, d'une lutte contre la +société, couronnée à la fin de succès, du moins par l'estime de ce petit +nombre de bons que j'espérais rejoindre sur les mers inconnues de +l'avenir, c'était là le rêve, l'illusion de mes plus belles années, la +foi en la justice divine et humaine.--Qu'est-il devenu? un regret +affreux, la source d'un ennui et d'un dégoût qui n'ont d'autre remède +que la mort. + +Cela fut la source de mes qualités et de mes défauts, ou bien ce furent +mes qualités et mes défauts qui m'inspirèrent ces idées fausses. Je leur +ai dû bien des vertus inutiles, bien des traits de folie héroïque, bien +des actes de grandeur imbécile et de dévouement sublime, dont l'objet et +le résultat ont été ignoblement ridicules. J'ai voulu faire l'homme +fort, et j'ai été brisé comme un enfant. M'en repentirai-je aujourd'hui +que je vais paraître devant toi, ô mon Dieu? Non; car si la justice +divine est un rêve comme la justice humaine, du moins il y a le repos du +néant qui doit être désirable après les fatigues d'une vie comme la +mienne. + +Je les ai bien rencontrés, ces hommes justes, je leur ai serré la main; +et leur estime, la tienne entre toutes, ô mon ami! a bien répandu sur +mes plaies le baume consolateur. J'ai bien exercé cette justice, non pas +toujours aussi ferme que je me l'étais dictée en ces jours de +puritanisme juvénile; mais si les passions, ou la fatigue, ou la douleur +ou l'amour ont souvent engourdi ou détourné ce bras qui se flattait +d'être toujours tendu aux faibles et aux infortunés; si cette sévérité +farouche et prudente envers les méchants s'est souvent laissé tromper +par un jugement facile à égarer, par un cœur facile à séduire: +pourtant, je n'ai commis aucune action, caressé aucun vice, admis aucun +principe qui m'ait fait sortir du chemin de la justice; j'y ai marché +lentement, je m'y suis arrêté plus d'une fois, j'y ai perdu bien des +peines et bien du temps à poursuivre des fantômes. Mais l'instinct, la +nécessité d'obéir à ma nature, ont toujours retenu mes pieds sur la +route d'ivoire, et si je ne suis pas encore le juste que je voulais +être, rien dans le passé ne s'oppose à ce que je le devienne; c'est dans +le présent que gît un obstacle semblable à une montagne écroulée: cet +obstacle, c'est le désespoir. + +Et pourquoi ce spectre livide est-il venu étendre sur moi ses membres +lourds et glacés? Pourquoi l'amertume est-elle entrée si avant dans mon +cœur, que tous les biens, toutes les consolations que ma raison +admet, mon instinct les repousse? D'où vient que je te disais, l'autre +soir, dans le jardin, l'âme pénétrée d'une sombre superstition: Il y a +dans la nature je ne sais quelle voix qui me crie de partout, du sein de +l'herbe et de celui du feuillage, de l'écho et de l'horizon, du ciel et +de la terre, des étoiles et des fleurs, et du soleil et des ténèbres, et +de la lune et de l'aurore, et du regard même de mes amis: _Va-t'en, tu +n'as plus rien à faire ici?_ + +C'est peut-être parce que j'ai eu l'ambition de l'intelligence et la +sensibilité du cœur; c'est parce que je me suis imposé le caractère +du juste dans des proportions trop antiques, et que je n'ai pu défendre +mon cerveau des puériles misères de ces temps-ci. J'avais dit: Je ferai +ceci, et je serai calme; je l'ai fait, et je suis resté agité.--J'avais +dit encore: Je braverai ces écueils et ne frémirai pas; je les ai +bravés, et j'en suis sorti pâle d'épouvante.--J'avais dit enfin: +J'obtiendrai ces biens, et je m'en contenterai; je les ai obtenus, et +ils ne me suffisent pas. J'ai fait assez passablement mon devoir: mais +j'ai trouvé la peine plus amère, et le bonheur moins doux que je ne les +avais rêvés. Pourquoi la vérité, au lieu de se montrer comme elle est, +grande, maigre, nue et terrible, se fait-elle riante, belle et fleurie +pour apparaître aux enfants dans leurs songes? + + +AU MALGACHE. + +Je lis immensément depuis quelques jours. Je dis immensément, parce +qu'il y a bien trois ans que je n'ai lu la valeur d'un volume in-octavo, +et que voici depuis quinze jours trois ouvrages que j'avale et digère: +_l'Eucharistie_, de l'abbé Gerbet; _Réflexions sur le suicide_, par +madame de Staël; _Vie de Victor Alfieri_, par Victor Alfieri. J'ai lu le +premier par hasard; le second par curiosité, voulant voir comment cet +homme-femme entendait la vie; le troisième par sympathie, quelqu'un me +l'ayant recommandé comme devant parler très-énergiquement à mon esprit. + +Un sermon, une dissertation, une histoire.--L'histoire d'Alfieri +ressemble à un roman; elle intéresse, échauffe, agite.--Le catholicisme +de l'abbé a la solennité étroite, l'inutilité inévitable d'un livre +ascétique.--Il n'y a que la dissertation de madame de Staël qui soit +vraiment ce qu'elle veut être, un écrit correct, logique, commun quant +aux pensées, beau quant au style, et savant quant à l'arrangement. Je +n'ai trouvé d'autre soulagement dans cet écrit que le plaisir +d'apprendre que madame de Staël aimait la vie, qu'elle avait mille +raisons d'y tenir, qu'elle avait un sort infiniment plus heureux que le +mien, une tête infiniment plus forte et plus intelligente que la mienne. +Je crois, du reste, que son livre a redoublé pour moi l'attrait du +suicide. Quand je trouve un pédagogue de village sur mon chemin, il +m'ennuie; mais je le prends en patience, car il fait son état. Mais si +je rencontre un illustre docteur, et qu'espérant trouver en lui quelque +secours, j'aille le consulter pour éclaircir mes doutes et calmer mes +anxiétés, je serai bien plus choqué et bien plus contristé +qu'auparavant, s'il me dit en phrases excellentes et en mots +parfaitement choisis les mêmes lieux communs que le pédagogue de village +vient de me débiter en latin de cuisine; celui-là avait le mérite de me +faire sourire parfois de ses barbarismes, son emphase pouvait être +bouffonne; la froideur doctorale de l'autre n'est que triste. C'est un +chêne que l'on courait embrasser pour se sauver, et qui se brise comme +un roseau, pour vous laisser tomber plus bas dans l'abîme. + +_L'Eucharistie_ est certainement un livre distingué malgré ses défauts. +Je suis bien aise de l'avoir lu: non qu'il m'ait fait aucun bien, il est +trop catholique pour moi, et les livres spéciaux ne font de bien qu'à un +petit nombre; mais parce qu'il m'a ramené aux jours de ma première +jeunesse, dévote, tendre et crédule. + +Alfieri est un homme qui me plaît. Ce que j'aime, c'est son orgueil; ce +qui m'intéresse, ce sont ces luttes terribles entre sa fierté et sa +faiblesse; ce que j'admire, c'est son énergie, sa patience, les efforts +inouïs qu'il a faits pour devenir poëte.--Hélas! encore un qui a +souffert, qui a détesté la vie, qui a sangloté et _rugi_ (comme il dit) +dans la fureur du suicide; et celui-là, comme les autres, s'est consolé +avec un hochet! Il a connu l'amour, des désenchantements hideux, et des +regrets mêlés de honte et de mépris, et l'ennui de la solitude, et le +froid dédain, et la triste clairvoyance de toutes choses..... excepté de +la dernière marotte qui l'a sauvé, la gloire! + +La _Vie d'Alfieri_, considérée comme _livre_, est un des plus excellents +que je connaisse. Il est vrai que je n'en connais guère, surtout depuis +l'époque à laquelle j'ai absolument perdu la mémoire; celui-là est écrit +avec une simplicité extrême, avec une froideur de jugement d'où ressort +pour le lecteur une très-chaude émotion; avec une concision et une +rapidité pleines d'ordre et de modestie. Je pense que tous ceux qui se +mêleront d'écrire leur vie devraient se proposer pour modèle la forme, +la dimension et la manière de celle-ci. Voilà ce que je me suis promis +en la lisant, et voilà pourtant ce que je suis bien sûr de ne pas tenir. + +Pour me résumer, je veux te dire que la lecture me fait beaucoup plus de +mal que de bien. Je veux m'en sevrer au plus vite. Elle empire mon +incertitude sur toute vérité, mon découragement de tout avenir. Tous +ceux qui écrivent l'histoire des maux humains ou de leurs propres maux, +prêchent du haut de leur calme ou de leur oubli. Mollement assis sur le +paisible _dada_ qui les a tirés du danger, ils m'entretiennent du +système, de la croyance ou de la vanité qui les console. Celui-ci est +dévot, celle-là est savante, le grand Alfieri fait des tragédies. Au +travers de leur bien-être présent, ils voient les chagrins passés menus +comme des grains de poussière, et traitent les miens de même, sans +songer que les miens sont des montagnes, comme l'ont été les leurs. Ils +les ont franchies, et moi, comme Prométhée, je reste dessous, n'ayant de +libre que la poitrine pour nourrir un vautour. Ils sourient +tranquillement, les cruels! L'un prononce sur mon agonie ce mot de +mépris religieux, _vanitas!_ l'autre appelle mon angoisse _faiblesse_, +et le troisième _ignorance_. Quand je n'étais pas dévot dit l'un, +j'étais sous ce rocher; soyez dévot et levez-vous!--Vous expirez? dit +madame de Staël; songez aux grands hommes de l'antiquité, et faites +quelque belle phrase là-dessus. Rien ne soulage comme la +rhétorique.--Vous vous ennuyez? s'écrie Alfieri; ah! que je me suis +ennuyé aussi! Mais _Cléopâtre_ m'a tiré d'affaire.--Eh bien! oui, je le +sais, vous êtes tous heureux, vertueux ou glorieux. Chacun me crie: +Levez-vous, levez-vous, faites comme moi, écrivez, chantez, aimez, +priez! Jusqu'à toi, mon bon Malgache, qui me conseilles de faire bâtir +un ajoupa et d'y lire les classifications de Linnée. Mes maîtres et mes +amis, n'avez-vous rien de mieux à me dire? Aucun de vous ne peut-il +porter la main à ce rocher et l'ôter de dessus mes flancs qui saignent +et s'épuisent? Eh bien! si je dois mourir sans secours, chantez-moi du +moins les pleurs de Jérémie ou les lamentations de Job. Ceux-là +n'étaient point des pédants; ils disaient tout bonnement: _La pourriture +est dans mes os, et les vers du sépulcre sont entrés dans ma chair_. + + +A ROLLINAT. + +Je suis bien fâché d'avoir écrit ce mauvais livre qu'on appelle _Lélia_, +non pas que je m'en repente: ce livre est l'action la plus hardie et la +plus loyale de ma vie, bien que la plus folle et la plus propre à me +dégoûter de ce monde à cause des résultats. Mais il y a bien des choses +dont on enrage et dont on se moque en même temps, bien des guêpes qui +piquent et qui impatientent sans mettre en colère, bien des contrariétés +qui font que la vie est maussade, et qui ne sont pas tout à fait le +désespoir qui tue. Le plaisir d'avoir fait ces choses en efface bientôt +l'atteinte. + +Si je suis fâché d'avoir écrit _Lélia_, c'est parce que je ne peux plus +l'écrire. Je suis dans une situation d'esprit qui ressemble tellement à +celle que j'ai dépeinte, et que j'éprouvais en faisant ce livre, que ce +me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer. +Malheureusement, on ne peut pas faire deux ouvrages sur la même pensée +sans y apporter beaucoup de modifications. L'état de mon esprit, lorsque +je fis _Jacques_ (qui n'a point encore paru), me permit de corriger +beaucoup ce personnage de _Lélia_, de l'habiller autrement et d'en +faciliter la digestion au bon public. A présent je n'en suis plus à +_Jacques_, et au lieu d'arriver à un troisième état de l'âme, je retombe +au premier. Eh quoi! ma période de _parti pris_ n'arrivera-t-elle pas? +Oh! si j'y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, +quels antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à +travers mes romans! quelles pesantes dissertations, quels magnifiques +plaidoyers, quelles superbes condamnations, quels pieux sermons +découleront de ma plume! comme je vous demanderai pardon d'avoir été +jeune et malheureux, comme je vous prônerai la sainte sagesse des +vieillards et les joies calmes de l'égoïsme! Que personne ne s'avise +plus d'être malheureux dans ce temps-là; car aussitôt je me mettrai à +l'ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu'il +est un sot et un lâche, et que, quant à moi, je suis parfaitement +heureux. Je serai aussi faux, aussi bouffi, aussi froid, aussi inutile +que Trenmor, type dont je me suis moqué plus que tout le monde, et avant +tout le monde; mais ils n'ont pas compris cela. Ils n'ont pas vu que, +mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains, +et étant forcé par la logique de faire paraître aussi la raison humaine, +je l'avais été chercher au bagne, et qu'après l'avoir plantée comme une +potence au milieu des autres bavards, j'en avais tiré à la fin un grand +bâton blanc, qui s'en va vers les champs de l'avenir, chevauché par les +follets. + +Tu me demandes (je t'entends) si c'est une comédie que ce livre que tu +as lu si sérieusement, toi véritable Trenmor de force et de vertu, qui +sais penser tout ce que le mien sait dire, et faire tout ce que le mien +sait indiquer.--Je te répondrai que oui et que non, selon les jours. Il +y eut des nuits de recueillement, de douleur austère, de résignation +enthousiaste, où j'écrivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut +des matinées de fatigue, d'insomnie, de colère, où je me moquai de la +veille et où je pensai tous les blasphèmes que j'écrivis. Il y eut des +après-midi d'humeur ironique et facétieuse, où, échappant comme +aujourd'hui au pédantisme des donneurs de consolation, je me plus à +faire Trenmor le philosophe plus creux qu'une gourde et plus impossible +que le bonheur. Ce livre, si mauvais et si bon, si vrai et si faux, si +sérieux et si railleur, est bien certainement le plus profondément, le +plus douloureusement, le plus âcrement senti que cervelle en démence ait +jamais produit. C'est pourquoi il est contrefait, mystérieux, et de +réussite impossible. Ceux qui ont cru lire un roman ont eu bien raison +de le déclarer détestable. Ceux qui ont pris au réel ce que l'allégorie +cachait de plus tristement chaste ont eu bien raison de se scandaliser. +Ceux qui ont espéré voir un traité de morale et de philosophie ressortir +de ces caprices ont fort bien fait de trouver la conclusion absurde et +fâcheuse. Ceux-là seuls qui, souffrant des mêmes angoisses, l'ont écouté +comme une plainte entrecoupée, mêlée de fièvre, de sanglots, de rires +lugubres et de jurements, l'ont fort bien compris, et ceux-là l'aiment +sans l'approuver. Ils en pensent absolument ce que j'en pense; c'est un +affreux crocodile très-bien disséqué, c'est un cœur tout saignant, +mis à nu, objet d'horreur et de pitié. + +Où est l'époque où l'on n'eût pas osé imprimer un livre sans l'avoir +muni, en même temps que du privilége du roi, d'une bonne moralité, bien +grosse, bien bourgeoise, bien rebattue, bien inutile? Les gens de +cœur et de tête ne manquaient jamais de prouver absolument le +contraire de ce qu'ils voulaient prouver. L'abbé Prévost tout en +démontrant par la bouche de Tiberge que c'est un grand malheur et un +grand avilissement de s'attacher à une fille de joie, prouva par +l'exemple de Desgrieux que l'amour ennoblit tout, et que rien n'est +rebutant de ce qui est profondément senti par un généreux cœur. Pour +compléter la bévue, Tiberge est inutile. Manon est adorable, et le livre +est un sublime monument d'amour et de vérité. + +Jean-Jacques a beau faire, Julie ne redevient chère au lecteur qu'à +l'heure de la mort, en écrivant à Saint-Preux qu'elle n'a pas cessé de +l'aimer. C'est madame de Staël, la logique, la raisonneuse, l'utile, qui +fait cette remarque. Madame de Staël remarque encore que la lettre qui +défend le suicide est bien supérieure à la lettre qui le condamne. +Hélas! pourquoi écrire contre sa conscience, ô Jean-Jacques? s'il est +vrai, comme beaucoup le pensent, que vous vous êtes donné la mort, +pourquoi nous l'avoir caché? pourquoi tant de déraisonnements sublimés +pour celer un désespoir qui vous déborde? Martyr infortuné qui avez +voulu être philosophe classique comme un autre, pourquoi n'avoir pas +crié tout haut? cela vous aurait soulagé, et nous boirions les gouttes +de votre sang avec plus de ferveur; nous vous prierions comme un Christ +aux larmes saintes. + +Est-ce beau, est-ce puéril, cette affectation d'utilité philanthropique? +Est-ce la liberté de la presse, ou l'exemple de Gœuthe suivi par +Byron, ou la raison du siècle qui nous en a délivrés? Est-ce un crime de +dire tout son chagrin, tout son ennui? Est-ce vertu de le cacher? +Peut-être, se taire, oui: mais mentir! mais avoir le courage d'écrire +des volumes pour déguiser aux autres et à soi-même le fond de son âme! + +Eh bien! oui, c'était beau! Ces hommes-là travaillaient à se guérir et à +faire servir leur guérison aux autres malades. En tâchant de persuader, +ils se persuadaient. Leur orgueil, blessé par les hommes, se relevait en +déclarant aux hommes qu'ils avaient su se guérir tout seuls de leurs +atteintes. Sauveurs ingénus de vos ingénus contemporains, vous n'avez +pas aperçu le mal que vous semiez sous les fleurs saintes de votre +parole! vous n'avez pas songé à cette génération que rien n'abuse, qui +examine et dissèque toutes les émotions, et qui, sous les rayons de +votre gloire chrétienne, aperçoit vos fronts pâles sillonnés par +l'orage! Vous n'avez pas prévu que vos préceptes passeraient de mode, et +que vos douleurs seules nous resteraient, à nous et à nos descendants! + + + + +V + +A FRANÇOIS ROLLINAT + + + Janvier 1835. + +Pourquoi diable n'es-tu pas venu hier? nous t'avons attendu pour dîner +jusqu'à sept heures, ce qui est exorbitant pour des appétits excités par +l'air vif de la campagne. Il te sera survenu un client bavard? tu n'es +pas malade au moins? A présent, nous ne t'attendons plus que samedi. +Dans l'intervalle, donne-moi de tes nouvelles, entends-tu, Pylade? nous +serions inquiets. La mine que tu as depuis trois mois surtout n'est pas +faite pour nous rassurer. Pauvre vieux petit homme jaune, qu'as-tu donc? +Je sais que tu réponds ordinairement à cette question-là: «Qu'as-tu +toi-même? es-tu donc un homme riche, jeune, robuste et frais, pour +t'inquiéter de la mine que j'ai?» Hélas! nous avons tous deux une pauvre +apparence, et, dans tous ces étuis de parchemin, il y a des âmes bien +lasses et bien flétries, mon camarade! + +Bah! de quoi vais-je parler? nous avons été hier plus gais que jamais; +cependant tu nous manquais bien, mais nous avons bu à ta santé, et, à +force de faire des vœux pour toi, nous nous sommes tous un peu +exaltés. Ma foi! Pylade, il ne faut pas nier les biens que la Providence +nous tient en réserve. Au moment où nous croyons tout perdu, la bonne +déesse, qui sourit de notre désespoir, est là, derrière nous, qui +entoure de clinquant un petit hochet bien joli qu'elle nous met ensuite +dans les mains si doucement qu'on ne soupçonne pas son dessein; car si +nous pouvions imaginer qu'elle nous raille et qu'elle ne prend pas notre +fureur au sérieux, nous serions capables de nous tuer pour la forcer d'y +croire. Mais nous espérons qu'elle est un peu intimidée de nos menaces, +et qu'à l'avenir elle se conduira mieux à notre égard; nous nous +laissons aller peu à peu à regarder cette amusette qu'elle nous a +donnée, et enfin nous en secouons les grelots tout en leur disant: +Grelots de la folie, vous pouvez bien sonner tant que vous voudrez, nous +n'y prendrons aucun plaisir. Mais nous les faisons sonner encore, et +nous les écoutons avec tant de complaisance que bientôt nous nous +faisons grelots nous-mêmes, et des rires et des chants de joie sortent +de nos poitrines vides et désolées. Nous avons alors de bien beaux +raisonnements pour nous réconcilier avec la vie, tout aussi beaux que +ceux qui nous faisaient renoncer à la vie la semaine précédente. Quelle +mauvaise plaisanterie que le cœur humain! Qu'est-ce donc que ce +cœur-là, dont nous parlons tous tant et si bien? D'où vient que cela +est si bizarre, si mobile, si lâche à la souffrance, si léger au +plaisir? Y a-t-il un bon et un mauvais ange qui soufflent tour à tour +sur ce pauvre organe de la vie? Est-ce une âme, un rayon de la Divinité, +que ce diaphragme qu'une tasse de café et un bon mot dilatent? Mais si +ce n'est qu'une éponge imbibée de sang, d'où lui viennent donc ces +aspirations soudaines, ces tressaillements, ces angoisses, espèce de +cris déchirants qui s'en échappent quand de certaines syllabes frappent +l'oreille, ou quand les jeux de la lumière dessinent sur le mur, avec la +frange d'un rideau ou l'angle d'une boiserie, certaines lignes +fantastiques, profils ébauchés par le hasard, empreints de magiques +ressemblances? Pourquoi, au milieu de nos soupers, où, Dieu merci, le +bruit et la gaieté ne vont pas à demi, y en a-t-il quelques-uns parmi +nous qui se mettent à pleurer sans savoir pourquoi? Il est ivre, disent +les autres. Mais pourquoi le vin qui fait rire ceux-ci fait-il sangloter +celui-là? O gaieté de l'homme, que tu touches de près à la souffrance! +Et quel est donc ce pouvoir d'un son, d'un objet, d'une pensée vague sur +nous tous? Quand nous sommes vingt fous criant dans tous les tons faux, +et chantant sur toutes les gammes incohérentes de l'ivresse, s'il en est +un qui fasse un signe solennel en disant: _Écoutez!_ tous se taisent et +écoutent. Alors, dans le silence de ces grands appartements, une voix +lointaine et plaintive s'élève. Elle vient du fond de la vallée, elle +monte comme une spirale harmonieuse autour des sapins du jardin, puis +elle gagne l'angle de maison; elle se glisse par une fenêtre, elle vole +le long des corridors et vient se briser contre la porte de notre salle +avec des sanglots lamentables. Alors toutes nos figures s'allongent, +toutes nos lèvres pâlissent; nous restons tous cloués à notre place, +dans l'attitude où ce bruit nous a pris. Enfin quelqu'un s'écrie:--Bah! +c'est le vent, je m'en moque.--En effet, c'est le vent, rien que le vent +et la nuit; et personne ne s'en moque, personne ne surmonte sans effort +la tristesse qu'inspirent ces choses-là. Mais pourquoi est-ce triste? Le +renard et la perdrix tombent-ils dans la mélancolie quand le vent pleure +dans les bruyères? La biche s'attendrit-elle au lever de la lune? +Qu'est-ce donc que cet être qui s'institue le roi de la création, et qui +ne rêve que larmes et frayeurs? + +Mais pourquoi serions-nous tristes, à moins d'être fous? Nos femmes sont +charmantes, et nos amis, en est-il de meilleurs? Est-il beaucoup de +mortels qui aient eu dans leur vie le bonheur de réunir sous le même +toit presque tous les jours, pendant un mois, douze ou quinze créatures +nobles et vraies, et toutes unies entre elles d'une sainte amitié? O mes +amis, mes chers amis! savez-vous ce que vous êtes dans la vie d'un +infortuné? vous ne le savez pas assez, vous n'êtes pas assez fiers du +bien que vous faites; c'est quelque chose que de sauver une âme du +désespoir. + +Hélas! hélas! qu'est-ce que ce mélange d'amertume et de joie? qu'est-ce +que ce sentiment de détachement et d'amour, qui me ramène ici chaque +année, dans cette saison qui n'est plus l'automne et qui n'est pas +encore l'hiver, mois de recueillement mélancolique et de tendre +misanthropie; car il y a de tout cela dans cette pauvre tête fatiguée +que presse de toute sa solennité le toit paternel. O mes dieux Lares! +vous voilà tels que je vous ai laissés. Je m'incline devant vous avec ce +respect que chaque année de vieille se rend plus profond dans le cœur +de l'homme. Poudreuses idoles qui vîtes passer à vos pieds le berceau de +mes pères et le mien, et ceux de mes enfants; vous qui vîtes sortir le +cercueil des uns et qui verrez sortir celui des autres, salut, ô +protecteurs devant lesquels mon enfance se prosternait en tremblant, +dieux amis que j'ai appelés avec des larmes du fond des lointaines +contrées, du sein des orageuses passions! Ce que j'éprouve en vous +revoyant est bien doux et bien affreux. Pourquoi vous ai-je quittés, +vous toujours propices aux cœurs simples, vous qui veillez sur les +petits enfants quand les mères s'endorment, vous qui faites planer les +rêves d'amour chaste sur la couche des jeunes filles, vous qui donnez +aux vieillards le sommeil et la santé! Me reconnaissez-vous, paisibles +Pénates? ce pèlerin qui arrive à pied dans la poussière du chemin et +dans la brume du soir, ne le prenez-vous point pour un étranger? Ses +joues flétries, son front dévasté, ses orbites que les larmes ont +creusées, comme les torrents creusent les ravins, ses infirmités, sa +tristesse et ses cicatrices, tout cela ne vous empêchera-t-il pas de +reconnaître cette âme vaillante qui sortit d'ici un matin revêtue d'un +corps robuste, lequel chevauchait une brave jument nourrie dans les +genêts, sobre et infatigable monture, comme si l'homme et l'animal +devaient faire le tour du monde? Voici l'homme: les enfants l'appellent +Tobie, et ils le soutiennent sous les bras pour qu'il marche. Le cheval +est là-bas, il broute lentement l'ortie autour des murs du cimetière: +c'est _Colette_, qui jadis fut digne de porter Bradamante, et qui, +maintenant aveugle, regagne encore aujourd'hui, avec la vue de +l'instinct et de la mémoire, la litière où elle mourra demain matin. + +Eh bien! Colette, tes beaux jours ne sont plus; mais on a fait une bonne +action en te conservant un coin et une botte de paille dans l'écurie. +Qui t'a assuré cette bonne destinée de ne point être vendue au corroyeur +comme tous les vieux chevaux? le plus sacré des droits, l'ancienneté. Ce +qui a été est quelque chose de respectable. Ce qui est, est toujours +sujet à doute et à contestation. D'où vient donc l'amitié qu'on a pour +ton vieux maître ici? Personne ne le connaît plus, il a disparu +longtemps, il a voyagé au loin; ses traits ont changé; de ses goûts, de +ses habitudes, de son caractère, on ne sait plus rien, car il s'est +passé tant de choses dans sa vie depuis le temps où il était encore +solide et fier! Mais un mot simple et doux rattache à lui ceux qui +pourraient s'en méfier. Ce mot, c'est _autrefois_.--Il était là, dit-on, +il faisait ces choses avec nous, il était un de nous, nous l'avons +connu; il allait à la chasse par ici, il cueillait des champignons dans +le pré qui est là-bas; vous souvenez-vous de la noce d'un tel, et de +l'enterrement de...? Quand on en est au chapitre des _vous souvient-il_, +que de précieux liens d'or et de diamant rattachent les cœurs +refroidis! que de chaleureuses bouffées de jeunesse montent au visage et +raniment les joies oubliées, les affections négligées! On se figure +souvent alors qu'on s'est aimé plus qu'on ne s'aima en effet, et, à coup +sûr, les plaisirs passés, comme les plaisirs qu'on projette, semblent +plus vifs que ceux qu'on a sous la main. + +Ah! c'en est un bien pur, cependant, que de s'embrasser après une longue +absence, en s'écriant:--Te voilà donc, mon vieux! C'est donc toi, ma +fille! C'est donc vous, ma nièce, ma sœur! + +Ne me dis donc pas, mon ami, que je suis courageux, et que la gaieté +que je montre est un effort de mon amitié pour toi et pour eux. Ne crois +pas cela. Je suis heureux en effet, heureux par vous, malheureux par +d'autres. Qu'importe ici ce qui n'est pas vous? Crois-tu que je m'en +occupe?--J'y songe malgré moi, il est vrai; mais pourquoi en parler, +pourquoi le sauriez-vous? Oh! non, que personne ne le sache, excepté les +deux ou trois vieux qui ne peuvent se tromper sur le pli de mon sourcil. +Mais que les autres ne connaissent de moi que le bonheur qui me vient +d'eux. Les pauvres enfants en douteraient s'ils voyaient le fond des +abîmes qu'ils couvrent de fleurs. Ils s'éloigneraient effrayés en se +disant: Rien ne peut croître sur ce sol désolé; car les incurables n'ont +pas d'amis, et quand l'homme ne peut plus être utile à l'homme, celui +qui peut se sauver s'éloigne, et celui qui n'a plus de chances meurt +seul. Ces jeunes esprits comprendraient-ils ce qui se passe chez ceux +qui ont vécu? savent-ils qu'on renferme dans son sein tous les éléments +de la joie et de la douleur, sans pouvoir se servir de l'une ou de +l'autre? A leur âge, toute douleur doit tuer ou être tuée; à leur âge, +les grandes désolations, les graves maladies, les austères résolutions, +le sombre et silencieux désespoir. Mais, après ces périodes fatales, ils +ont la jeunesse qui reprend ses droits, le cœur qui se renouvelle et +se retrempe, la vie qui se réveille intense et pressée de réparer le +temps perdu; et il y a là dix ou vingt ans d'orages, de maux affreux et +de joies indicibles. Mais, quand l'expérience a frappé ses grands coups, +et que les passions, non amorties, mais comprimées, s'éveillent encore +pour brûler, et retombent aussitôt frappées d'épouvante devant le +spectre du passé, alors le cœur humain, qui pouvait auparavant se +promettre et s'imposer, ne se connaît plus du tout. Il sait ce qu'il a +été, mais il ne sait plus ce qu'il sera; car il a tant combattu qu'il ne +peut plus compter sur ses forces. Et d'ailleurs, il a perdu le goût de +souffrir, si naturel à ceux qui sont jeunes. Les vieux en ont assez. +Leur douleur n'a plus rien de poétique; la douleur n'embellit que ce qui +est beau. + +La pâleur divinise la beauté des femmes et ennoblit la jeunesse des +hommes. Mais, quand le chagrin se manifeste par d'irréparables ravages, +quand il creuse des sillons à des fronts flétris, on le sent maussade et +dangereux. On le cache comme un vice, on le dérobe à tous les regards, +de peur que la crainte de la contagion n'éloigne les heureux d'auprès de +vous. C'est alors vraiment qu'on est digne de plainte; car on ne se +plaint pas, et l'on craint d'être plaint. C'est à cet âge-là que les +amis contemporains se comprennent d'un regard, et qu'il suffit d'un mot +pour se raconter l'un à l'autre toute sa vie passée. + +D'où vient que, quand nous nous retrouvons après une séparation de +quelques mois, tu lis si bien sur mon visage l'histoire des maux que +j'ai soufferts? D'où vient que tu me dis dès l'abord en me serrant la +main: «Eh bien! eh bien! telle chose est arrivée, voilà ce que tu as +fait; je comprends ce que tu as dans le cœur?» Oh! comme tu me +racontes exactement alors les moindres détails de mon infortune! Pauvres +humains que nous sommes! ces douleurs dont nous parlons avec tant +d'emphase, et dont nous portons le fardeau avec tant d'orgueil, tous les +connaissent, tous les ont subies; c'est comme le mal de dents; chacun +vous dit:--Je vous plains, cela fait grand mal;--et tout est dit. + +_Triste! ô triste!_ Mais l'amitié a cela de beau et de bienfaisant +qu'elle s'inquiète et s'occupe de vos maux comme s'ils étaient uniques +en leur espèce. O douce compassion, maternelle complaisance pour un +enfant qui pleure et qui veut qu'on le plaigne! qu'il est suave de te +trouver dans l'âme sérieuse et mûre d'un ancien ami! Il sait tout, il +est habitué à toucher vos plaies; et pourtant il ne se blase pas sur vos +souffrances, et sa pitié se renouvelle sans cesse. Amitié! amitié! +délices des cœurs que l'amour maltraite et abandonne; sœur +généreuse qu'on néglige et qui pardonne toujours! Oh! je t'en prie, je +t'en supplie, mon _Pylade_, ne fais pas de moi un personnage tragique. +Ne me dis pas qu'il y a de ma part une épouvantable vigueur à soutenir +cette gaieté. Non, non, ce n'est pas un rôle, ce n'est pas une tâche, ce +n'est pas même un calcul; c'est un instinct et un besoin. La nature +humaine ne veut pas ce qui lui nuit; l'âme ne veut pas souffrir, le +corps ne veut pas mourir, et c'est en face de la douleur la plus vraie +et de la maladie la plus sérieuse que l'âme et le corps se mettent à +nier et à fuir l'approche odieuse de la destruction. Il est des crises +violentes où le suicide devient un besoin, une rage; c'est une certaine +portion du cerveau qui souffre et s'atrophie physiquement. Mais que +cette crise passe; la nature, la robuste nature que Dieu a faite pour +durer son temps, étend ses bras désolés et se rattache aux moindres +brins d'herbe pour ne pas rouler dans sa fosse. En faisant la vie de +l'homme si misérable, la Providence a bien su qu'il fallait donner à +l'homme l'horreur de la mort. Et cela est le plus grand, le plus +inexplicable des miracles qui concourent à la durée du genre humain; car +quiconque verrait clairement ce qui est, se donnerait la mort. Ces +moments de clarté funeste nous arrivent, mais nous n'y cédons pas +toujours, et le miracle qui fait refleurir les plantes après la neige et +la glace s'opère dans le cœur de l'homme. Et puis, tout ce qu'on +appelle la raison, la sagesse humaine, tous ces livres, toutes ces +philosophies, tous ces devoirs sociaux et religieux qui nous rattachent +à la vie ne sont-ils pas là! Ne les a-t-on pas inventés pour nous aider +à flatter les penchant naturel, comme tous les principes fondamentaux, +comme la propriété, le despotisme et le reste? Ces lois-là sont bien +sages et faites pour durer; mais on en pourrait faire de plus belles, et +Jésus, en souffrant le martyre, a donné un grand exemple de suicide. +Quant a moi, je te déclare que, si je ne me tue pas, c'est absolument +parce que je suis lâche. + +Et qui me rend lâche? Ce n'est pas la crainte de me faire un peu de mal +avec un couteau ou un pistolet; c'est l'effroi de ne plus exister, c'est +la douleur de quitter ma famille, mes enfants et mes amis; c'est +l'horreur du sépulcre; car, quoique l'âme espère une autre vie, elle est +si intimement liée à ce pauvre corps, elle a contracté, en l'habitant, +une si douce complaisance pour lui, qu'elle frémit à l'idée de le +laisser pourrir et manger aux vers. Elle sait bien que ni elle ni lui +n'en sauront rien alors; mais, tant qu'elle lui est unie, elle le soigne +et l'estime, et ne peut se faire une idée nette de ce qu'elle sera, +séparée de lui. + +Je supporte donc la vie, parce que je l'aime; et quoique la somme de mes +douleurs soit infiniment plus forte que celle de mes joies, quoique +j'aie perdu les biens sans lesquels je m'imaginais la vie impossible, +j'aime encore cette triste destinée qui me reste, et je lui découvre, +chaque fois que je me réconcilie avec elle, des douceurs dont je ne me +souvenais pas, ou que je niais avec dédain quand j'étais riche de +bonheur et glorieux. Oh! l'homme est si insolent quand sa passion +triomphe! quand il aime ou quand il est aimé, comme il méprise tout ce +qui n'est pas l'amour! comme il fait bon marché de sa vie! comme il est +prêt à s'en débarrasser dès que son étoile pâlit un peu! Et quand il +perd ce qu'il aime, quelle agonie, quelles convulsions, quelle haine +pour les secours de l'amitié, pour les miséricordes de Dieu! Mais Dieu +l'a fait aussi faible que fanfaron, et bientôt redevenu tout petit, tout +honteux, pleurant comme un enfant, et cherchant avec des pas timides à +retrouver sa route, il saisit avec empressement les mains qui s'offrent +à lui pour le guider. Ridicule, puérile et infortunée créature, qui ne +veut pas accepter la destinée et ne sait pas s'y soustraire. + +Ah! ne nous moquons pas de cette condition misérable; c'est celle de +tous, et tous nous savons que sa mesquinerie, que son manque de grandeur +et de force ne la rend que plus malheureuse et plus digne de compassion. +Tant qu'on croit à sa force, on a de l'orgueil, et l'orgueil console de +tout. On marche à grands pas et on fronce le sourcil avec un calme +majestueux et terrible; on a décrété qu'on mourrait, le soir ou le +lendemain matin, et on est si fier de cette grande résolution (que du +reste un perruquier ou une prostituée sont tout aussi capables +d'exécuter que Caton d'Utique), on est si content de ne pas subir +l'arrêt du sort et de le narguer, qu'on est déjà à demi consolé. On +jouit d'une grande liberté d'esprit, et l'on s'en étonne; on fait son +testament, on songe à tout, on brûle certaines lettres, on en recommande +d'autres à ses amis, on fait des adieux solennels, on s'estime, on +s'admire, et on s'aime soi-même. Voilà le pire; on se réconcilie avec +soi, on se rend sa propre estime, et l'affection revient avec une +admirable bonté se placer entre le soi héroïque et le soi expiatoire. Le +sacrificateur, c'est-à-dire l'orgueil, fait alors peu à peu grâce à la +victime, c'est-à-dire à la faiblesse; l'un s'attendrit, l'autre se +lamente; l'orgueil demande à la faiblesse si elle était bien sincère +tout à l'heure, si elle avait bien l'intention de tendre la gorge au +couteau; l'autre répond que oui: l'orgueil daigne y croire, et décide +que l'intention est réputée pour le fait, que la honte est lavée, la +fierté satisfaite l'espoir réhabilité. Puis vient un ami qui sourit de +votre dessein, mais qui feint, pour peu qu'il soit délicat et bon, d'en +être épouvanté et de vous arracher l'arme meurtrière; ce qui, en vérité, +n'est pas difficile... Hélas! hélas! ne rions pas de cela. Tout cela +fait qu'on ne se tue pas, et qu'on vit, et qu'on cesse à la fin de se +croire fort, et que l'orgueil tombe, et que la souffrance s'apaise; mais +qu'il reste, au fond de l'âme et pour jamais, une tristesse muette, un +abattement profond, qui accepte toutes les distractions, mais qu'aucune +distraction ne change; car ce qu'on croit, on le veut; et ce qu'on sait, +on le subit. Or, lequel vaut mieux de l'échafaud ou des galères à +perpétuité? + +Mais, bonsoir, _vieux_; il se fait tard, dans une heure il fera grand +jour, il faudra que je m'éveille avec les coqs qui sonneront leur +fanfare matinale, et les chiens qui se mettront à hurler pour qu'on +ouvre les portes de la cour, et ton frère Charles qui chante comme +l'alouette au lever du soleil. Tu viendras samedi, n'est-ce pas? Il +fera, j'espère, un temps comme nous l'aimons: pas de lune, le ciel est à +la gelée, les étoiles luiront et l'air sera sonore; ton frère chantera +son _Stabat_, et nous irons l'entendre de loin sous le grand sapin. Il +fait bon de s'attendrir et de s'attrister quand on est ensemble; mais +seul, il faut s'interdire cela quand on en est où nous en sommes. C'est +pourquoi je t'écris, afin de n'aller me coucher qu'au moment où un +sommeil accablant coupera court à toute réflexion un peu trop grave. O +ciel! voilà donc ces gais convives, ces aimables vieillards, les voilà +en face de leur chevet et saisis de terreur à l'aspect des pensées qui +les y attendent! C'est pour cela qu'il faut s'endormir au lever du jour. +C'est l'heure où le cauchemar quitte les rideaux du lit et n'a plus de +pouvoir sur les hommes. Adieu, donne ma bénédiction à tes douze enfants. + + + Dimanche. + +Puisque tu ne peux pas venir aujourd'hui, je viens m'enfermer avec toi +et causer par la voie de la plume et de l'encre avec ton ennui; car tu +t'ennuies, ce n'est rien de plus. Ne va pas t'imaginer que tu aies du +chagrin. L'ennui est un mal assez grand, mais c'est après tout un mal +très-noble, et d'où peut sortir tout ce qu'il y a de plus beau dans +l'âme humaine. Il ne s'agit que d'expliquer son ennui comme il faut, et +d'en diriger les inspirations vers un but poétique. Voilà le diable! tu +n'es pas poëte du tout. Tu détermines toutes choses, tu ne sais rester +dans le doute sur quoi que ce soit. Si tu savais bien ce que c'est que +l'ennui, et le parti qu'on en peut tirer! Je vais tâcher de te +l'expliquer comme je l'entends. + +L'ennui est une langueur de l'âme, une atonie intellectuelle qui +succède aux grandes émotions ou aux grands désirs. C'est une fatigue, un +malaise, un dégoût équivalant à celui de l'estomac qui éprouve le besoin +de manger et qui n'en sent pas le désir. De même que l'estomac, l'esprit +cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment +qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire; +il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et précisément l'ennui +est ce qui précède ou ce qui suit l'un ou l'autre. C'est un état non +violent, mais triste; facile à guérir, facile à envenimer. Mais du +moment qu'on le poétise, il devient touchant, mélancolique, et sied fort +bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout +bonnement s'y abandonner. La recette est simple:--Se vêtir +convenablement, selon la saison; avoir de très-bonnes pantoufles, un +excellent feu en hiver, un hamac léger en été, un bon cheval au +printemps, à l'automne un carré de jardin sablé et planté de +renonculiers. Avec cela, ayez un livre à la main, un cigare à la bouche; +lisez une ligne environ par heure, à laquelle vous penserez huit ou dix +minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une idée fixe. +Le reste du temps, rêvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de +pipe, ou d'attitude de tête ou de direction de regards.--Alors, en ne +vous obstinant pas à secouer votre malaise, vous le verrez peu à peu se +tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d'abord une +grande netteté d'observation, un grand calme pour recueillir des formes, +soit d'idées, soit d'objets, dans les cases du cerveau qui équivalent +aux feuillets d'un album. Puis viendra une douce contemplation de +vous-même et des autres, et ce qui tout à l'heure vous paraissait +incommode ou indifférent, vous paraîtra bientôt agréable, pittoresque et +beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son _chic_ +particulier, le moindre son vous semblera une mélodie, la moindre visite +un événement heureux. + +Il m'arrive bien souvent, je t'assure, de m'éveiller dans une terrible +disposition au spleen. C'est un ennui sérieux, et même assez laid. Je ne +sais pas bien ce que Pascal entendait par ces _pensées de derrière_ +qu'il se réservait pour répondre aux objections polémiques ou pour nier +en secret ce qu'il feignait d'accepter en face. C'était sans doute le +jésuitisme de l'intelligence, forcée de plier au devoir, mais se +révoltant malgré elle contre l'arrêt absurde. Pour moi, je trouve le mot +terrible. On l'a trouvé non-seulement dans son recueil de pensées, mais +encore écrit sur un petit morceau de papier et conçu ainsi: _Et moi +aussi, j'aurai mes pensées de derrière la tête_. O parole lugubre, +sortie d'un cœur désolé! Hélas! il est des jours où le cerveau humain +est comme un double miroir dont une glace renvoie à l'autre le revers +des objets qu'elle a reçus de face. C'est alors que toutes les choses, +et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers inévitable, et +qu'il n'est pas une jouissance, une carresse, une idée reçue au front +qui n'ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet. +C'est une puissance fatale et maladive, sois-en sûr. La raison humaine +consiste bien en effet à voir toutes les choses par tous leurs côtés, +mais la bénigne nature humaine ne se porte pas volontiers à de tels +examens d'elle-même; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l'a dit +ailleurs, «la volonté qui se plaît à une chose plus qu'à l'autre +détourne l'esprit de considérer les qualités de celle qu'il n'aime pas, +et la volonté devient ainsi un des principaux organes de la +croyance.--Et tout cela est mortellement triste, la vie n'est +supportable qu'autant qu'on oublie ces vérités noires, et il n'est +d'affections possibles que celles où les pensées de derrière ne viennent +pas mettre le nez. + +Aussi, quand je me sens dans cette fâcheuse humeur, je n'épargne rien +pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes idées dans des +nuages immodérés de fumée de pipe. En été je me berce dans le hamac +jusqu'à être enivré; en hiver je présente mes vieux tibias au feu avec +un tel stoïcisme qu'il en résulte une cuisson assez vive, une espèce de +moxa qui détourne l'irritation cérébrale. Puis un beau vers, lu, en +passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie +comme une mosquée l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce à +travers le givre, un certain éblouissement de ma vue et de ma pensée, +font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend +sa beauté accoutumée, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en +groupes que je n'avais pas remarqués, et qui me frappent tout à coup +aussi vivement que si j'étais Rembrandt ou seulement Gérard Dow. Il me +vient alors un tressaillement intérieur, une sorte de bondissement de +l'âme, un désir irréalisable de fixer ces tableaux, une joie de les +avoir saisis, un élan du cœur vers ceux qui les forment. Cela ne +t'a-t-il pas occupé souvent, alors que tourmentant avec obstination une +mèche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses où +nous te voyons plongé? Combien de fois cette année je me suis senti +saisi d'un invincible déplaisir au milieu de nos plus chers compagnons +et de nos plus folles soirées! Combien de fois, en rentrant au salon +après avoir parcouru à grands pas les allées dépouillées au bout +desquelles se lève la lune, je me suis trouvé ébloui et ravi de la +beauté naïve de ces tableaux flamands! Dutheil, affublé de sa +houppelande grotesque, dont la couleur eût semblé à Hoffmann tirer sur +le _fa bémol_, coiffé de son bonnet couleur de raisin, et soulevant +d'une main le broc de grès qui contient le modeste nectar du coteau +voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes +que jamais ait croquées Téniers? Silence! son œil étincelle, sa barbe +se hérisse; il avance le front comme un buffle qui se met en défense. Il +va chanter: écoutez, quelle chanson profondément philosophique et +religieuse: + + Le bonheur et le malheur + Nous viennent du même auteur, + Voilà la ressemblance; + Le bonheur nous rend heureux + Et le malheur malheureux, + Voilà la différence. + +Cette belle ode est de M. de Bièvre. Je n'ai jamais rien entendu de plus +mélancoliquement bête; et, tandis que nos compagnons rient aux éclats de +cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de +tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et +devant les hommes quand l'homme infortuné demande compte de ses maux et +qu'il obtient cette réponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre éternel +et fatal qui nous mesure le bien et le mal est là tout entier; c'est +comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs +morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mérite une autre +attention que cette ironie à la fois chagrine et douce d'un autre +malheureux à moitié égayé par le vin, qui constate gravement votre +douleur comme un fait remarquable? + +Quand la voix terrible de Dutheil a cessé d'ébranler les vitres, mon +frère vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait +essayés sur le bord des abîmes. Alphonse, couché à terre, joue du violon +sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur +la muraille, et le rire donne des cavités lugubres à ses lignes sévères. +Charles erre autour d'eux comme un méchant gnôme, d'humeur facétieuse, +toujours prêt à renverser un verre dans une manche et à faire rouler un +danseur mal assuré. Oh! ceux-là, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux +qui savent qu'on peut être très-gai et très-triste en même temps, mais +qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie +après avoir souffert. + +Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gâtés de la destinée? +Regarde ce groupe charmant jeté comme un bouquet autour du piano. Ce +sont leurs femmes et leurs sœurs; c'est Agasta et Félicie, ces deux +sœurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement +naïves! c'est Laure et sa mère, toutes deux si belles, si nobles, si +saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaieté brillante; +c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugénie. Connais-tu +rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, écloses +au vrai soleil, loin des serres chaudes où nos femmes des villes +s'étiolent en naissant? Que Laure est céleste avec sa pâleur et ses +grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne +avec ses joues de rose du Bengale éclose sur la neige, sa mine espiègle +et nonchalante, son petit parler indigène si doux et son petit bonnet de +blanche nonnette! L'indolence de Félicie a quelque chose de plus triste, +son sourire a de la mélancolie. L'amour et la douleur ont passé par là, +la résignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme +qui s'est baissé tant de fois dans les larmes de la prière chrétienne! +Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes +douleurs, conservé le précieux trésor de la bonté, qu'il est si facile +aux femmes infortunées de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi +des êtres si peu fardés, parmi des femmes aussi belles de cœur que de +visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincères, religieux en +amitié! Viens donc souvent ici: tu guériras. + +Maintenant, si tu me demandes pourquoi, étant si heureux, je m'en vais +toujours à l'entrée de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi +seul.--Il m'est absolument impossible d'être heureux en quelque +situation que ce soit désormais. L'amitié est la plus pure bénédiction +de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai +sans avoir réalisé le rêve de ma vie. Faire de son cœur dix ou douze +portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant +d'être _le bon oncle_ d'une joyeuse couvée d'enfants; il est touchant de +vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux où l'on a grandi; +mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien, +beaucoup de ressemblance avec la fortune du pauvre, composée de +l'aumône de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par +l'exclusive amitié de l'hyménée, ces hommes et ces femmes que le sourire +n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre +moitié de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait +beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontré l'être avec +lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontré, je n'ai +pas su le garder. Écoute une histoire, et pleure. + +Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait à +l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le +Conte et lui apprit à graver à l'eau-forte aussi bien que lui. Elle +quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le +monde les maudit; puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les +oublia. Quarante ans après on découvrit aux environs de Paris, dans une +maisonnette appelée _Moulin-Joli_, un vieux homme qui gravait à +l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunière, et qui +gravait à l'eau-forte, assise à la même table. Le premier oisif qui +découvrit cette merveille l'annonça aux autres, et le beau monde courut +en foule à Moulin-Joli pour voir le phénomène. Un amour de quarante ans, +un travail toujours assidu et toujours aimé; deux beaux talents jumeaux; +Philémon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit +époque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses poëtes, +ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de +jours après, car le monde eût tout gâté. Le dernier dessin qu'ils +gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec +cette devise: _Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?_ + +Il est encadré dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici +n'a vu l'original. Pendant un an, l'être qui m'a légué ce portrait s'est +assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du +même travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur +notre œuvre, et nous soupions à la même petite table, tout en causant +d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqué de parole. Prie +pour moi, ô Marguerite Le Conte! + +En vérité, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour +oser être malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au sérieux, du +moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrière, nous y +avons cru, donc elle a été. As-tu fait le résumé de cette course agitée +et pénible qui nous conduit du maillot à la béquille? Je sais que la +route diffère selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences +humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans +une forêt; mais il y a une vue générale tirée du destin de tous, et à +laquelle s'adaptent les mille détails qui font la diversité. En ne +voyant de lui que le système organique, on peut dire que l'homme est +toujours le même, comme il ne se compose jamais au physique que d'une +tête, deux bras, un corps, etc., son système intellectuel se compose +toujours des mêmes passions, l'orgueil, la colère, la luxure, le désir +du mal et du bien à diverses doses, mais se partageant et se disputant +toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale, +comme le système veineux et le système artériel font sa vie matérielle. +Ainsi je crois pouvoir résumer l'histoire de tous en résumant la mienne +propre: + +Au commencement, force, ardeur, ignorance. + +Au milieu, emploi de la force, réalisation des désirs, science de la +vie. + +Au déclin, désenchantement, dégoût de l'action, fatigue,--doute, +apathie;--et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le +pèlerin fatigué de sa journée. O Providence! + +La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les +individus; l'âge viril, celle qui varie le plus. La vieillesse est le +résultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a été; mais +l'affaiblissement des facultés confond les nuances, comme lorsque +l'éloignement atténue les couleurs et les enveloppe d'un voile pâle. + +Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de +savoir ce qu'il est, aisé de savoir ce qu'il a été. + +Il ne faut se méfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut +bien se garder de croire aux hommes faits, de même qu'il faut s'abstenir +de les condamner; tout est en eux, c'est le métal en fusion qui tombe +dans le moule. Dieu sait comment réussira la statue. Quant aux +vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre. + +Pour ma part, j'ai vu quelle chose misérable et terrible à la fois est +cette force de jeunesse qui n'obéit pas à notre appel, qui nous emporte +où nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin +d'elle; et je m'étonnerais d'avoir été si fier de la posséder, si je ne +savais que l'homme est porté à tirer vanité de tout, depuis la beauté, +qui est un don du hasard, jusqu'à la sagesse, qui est un résultat de +l'expérience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de +s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prêtes à +entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins. + +Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prêt à partir et qu'on a +aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me +souviens de cette impatience que j'éprouvais de me lancer dans la +carrière avec ma chaussure imperméable. Qui pourra m'arrêter? disais-je; +sur quelles épines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte +d'être blessé ou sali! Où sont les obstacles, où sont les montagnes, où +sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compté sans les +chausse-trapes. + +Et quand j'eus commencé à faire usage de ma force, il n'en résulta +d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage était bon, et +j'avais dans mes poches les plus beaux livres du monde. Je daignais +lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une +sainte vision dont mon orgueil était le magique soleil. + +Et à force d'être content de moi et fier de mon allure, je pensai que je +ne pouvais faillir, et je le déclarai bien haut à mes amis et +connaissances. Il fut donc proclamé parmi ces gens-là que j'étais un +stoïque des anciens jours, qui avait la bonté de porter un frac et des +bottes. + +Cependant, comme je marchais vite et regardant peu à terre, il m'arriva +de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux +pieds et de la mortification dans l'âme. Mais me relevant bien vite, et +pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est +un accident, la fatalité s'en est mêlée; et je commençai à croire à la +fatalité, que jusque-là j'avais niée effrontément. + +Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperçus +que j'étais tout blessé, tout sanglant, et que mon équipage, crotté et +déchiré, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais +encore d'un air majestueux et que j'en étais plus grotesque. Alors je +fus forcé de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis à +regarder tristement mes baillons et mes plaies. + +Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et décida que, +pour être éreinté, je n'en étais pas moins un bon marcheur et un rude +casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je +n'avais pu les éviter, que le destin avait été plus fort que moi, que +Satan jouait un rôle dans tout cela, et mille autres choses toutes +inventées pour entortiller, vis-à-vis de soi et des autres, l'aveu de sa +propre faiblesse et du mépris que tout homme se doit à lui-même s'il +veut être de bonne foi. + +Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je +marchais bien, que les chutes n'étaient pas des chutes, que les pierres +n'étaient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi +avec raison, plusieurs autres me crurent sur parole, parce que j'avais +ce que les artistes appellent de la poésie, ce que les soldats appellent +de la blague. + +Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance +humaine en habillant de pourpre les plus petites vanités et en les +enchâssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des +échasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes égales; cela +lui réussit, parce que ses échasses étaient solides, magnifiques, et +qu'il savait s'en servir. + +Pour nous autres, peuple de singes, nous apprîmes à marcher plus ou +moins bien sur les échasses, et même à danser sur la corde, à la grande +admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et +moi surtout, malheureux! je négligeais les pures et modestes +jouissances, je méconnaissais les sentiments vrais, je méprisais les +vertus simples et obscures, je raillais les dévots, j'encensais la +gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux +autres aucune faiblesse de caractère, moi qui avais des vices dans le +cœur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne +me semblait aussi précieux que mon repos, mon plaisir et la louange. + +Or, sais-tu, François, comment après tout cela je suis devenu un +vieillard supportable, de mœurs douces, et assez modeste dans ses +paroles et dans ses prétentions? Sais-tu ce qui fait la différence d'un +homme corrompu et d'un homme égaré? Certes, l'un et l'autre ont fait +d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue; +l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa +mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume +chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on +trouve un matin en poussière dans un alambic. L'homme qui s'est aperçu +trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner +sur ses pas, peut du moins s'arrêter, et d'un air triste crier à ceux +qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le méchant s'y +plaît, il avance jusqu'à son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a +épuisé tout le mal que l'homme peut faire. Celui-là s'amuse à entraîner +sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant +tomber dans la boue à leur tour, et s'égaie à leur persuader que cette +boue est une essence précieuse dont il n'appartient qu'aux grands +esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer. + +Et dans tout cela, François, il y a pour nous bien peu de sujets de +consolation; car nous n'avons pas grand mérite à n'être pas de ces +gens-là. N'avons-nous pas traversé leurs fêtes, n'y avons-nous pas bu le +poison de la vanité et du mensonge? Si le grand air nous a dégrisés, +c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphère +funeste et nous a forcés d'être dans un champ plutôt que dans un palais. +Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe +chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on +veut bien appeler honnêteté, c'est la sentiment des bonnes choses, +l'aversion pour les mauvaises. Or, à quoi tient, je te le demande, que +ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin, +quand nous l'exposons si légèrement à l'orage? Quand on songe à la +facilité avec laquelle il s'envole, doit-on s'élever beaucoup dans sa +propre opinion pour avoir échappé au danger par miracle? Quelle pâle +fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le séraphin qui l'a +protégée de son aile? quel est le rayon qui l'a ranimée? Le bon grain a +beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y +abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les détourne? O +Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une âme touchée de tes +bienfaits quand elle regarde en arrière! + +Mais toi, ami, tu as pu réparer. Il n'a pas été trop tard pour toi +lorsque tu t'es arrêté; tu es revenu au point de départ, et là tu as +trouvé une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O +François! tu avais à combattre le passé et ses habitudes funestes, à +supporter le présent et ses ennuis rongeurs; tu es entré en lutte avec +ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu +les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouvé une mère à +consoler et douze enfants à nourrir de mon travail, je pleure, je prie, +et je m'écrie quelquefois: + +Viens à moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe +de l'esprit saint, poésie divine! sentiment de l'éternelle beauté, amour +de la nature toujours jeune et toujours féconde! fusion du grand _tout_ +avec l'âme humaine qui se détache et s'abandonne: joie triste et +mystérieuse que Dieu envoie à ses enfants désespérés, tressaillement qui +semble les appeler à quelque chose d'inconnu et de sublime, désir de la +mort, désir de la vie, éclair qui passe devant les yeux au milieu des +ténèbres, rayon qui écarte les nuages et revêt les cieux d'une splendeur +inattendue, convulsion de l'agonie où la vie future apparaît, vigueur +fatale qui n'appartient qu'au désespoir, viens à moi! j'ai tout perdu +sur la terre! + +L'hiver étend ses voiles gris sur la terre attristée, le froid siffle et +pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, à midi, des lueurs +empourprées percent la brume et viennent réjouir les tentures assombries +de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en +apercevant, sur le lilas dépouillé du jardin, un groupe de moineaux +silencieux, hérissés en boule et recueillis dans une béatitude +mélancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air chargé de gelée +blanche. Le genêt, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en +haut une dernière grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre, +doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est +silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux à la +terre, la gelée fond, et des larmes tombent de partout; la végétation +semble faire un dernier effort pour reprendre à la vie; mais le dernier +baiser de son époux est si faible, que les roses du Bengale tombent +effeuillées sans avoir pu se colorer et s'épanouir. Voici le froid, la +nuit, la mort. + +Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier +espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va, +saluer le printemps à son retour, compter les dernières ou les premières +fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fenêtre, c'est tout ce +qui me reste d'une vie qui fut pleine et brûlante. L'hiver de mon âme +est venu, un éternel hiver! Il fut un temps où je ne regardais ni le +ciel ni les fleurs, où je ne m'inquiétais pas de l'absence du soleil et +ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant +l'autel où brûlait le feu sacré, j'y versais tous les parfums de mon +cœur. Tout ce que Dieu a donné a l'homme de force et de jeunesse, +d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse +à cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est +renversé, le feu sacré est éteint, une pâle fumée s'elève encore et +cherche à rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui +s'exhale et qui cherche à ressaisir l'âme qui l'embrasait. Mais cette +âme s'est envolée au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt +sur la terre. + +A présent que mon âme est veuve, il ne lui reste plus qu'à voir et à +écouter Dieu dans les objets extérieurs; car Dieu n'est plus en moi, et +si je puis me réjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je +dirai donc ta bonté envers les autres hommes, ô Dieu qui m'as abandonné! +je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur, +j'élèverai une voix forte qui fera entendre ces mots à l'oreille des +passants:--Éloignez-vous d'ici, car il y a un abîme; et moi, qui passais +trop près, j'y suis tombé.--Je leur dirai encore: Vous êtes égarés parce +que vous êtes sourds et aveugles; c'est parce que je l'étais aussi que +je me suis égaré comme vous; j'ai recouvré l'ouïe et la vue; mais alors +je me suis aperçu que j'étais au fond du précipice et que je ne pouvais +plus retourner avec vous. J'étais vieux. + +Beaucoup sont tombés comme moi dans les abîmes du désespoir. C'est un +monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite +sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantôme qui porte +un nom et des habits, un corps indolent et brisé, une figure terne et +pâle, erre encore dans la société humaine et affiche encore les +apparences de la vie. Mais nos âmes sont là-dessous plongées dans cet +Érèbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui +s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais +ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races +d'hommes en remontent ou en descendent les degrés. Des pleurs et des +rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus déchus, +les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins +bas, les furieux qui hurlent et blasphèment contre Dieu, qu'ils ont +méconnu et qui les a foudroyés; ailleurs les cyniques, qui nient la +vertu et le bonheur, et qui cherchent à faire tomber les autres aussi +bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonnés de +leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premières marches de l'escalier +fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je +mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-là pleurent et se lamentent; car +ils sont encore assez près de Dieu pour savoir ce qui eût pu être et ce +qu'ils auraient dû faire. Et ils espèrent en une autre vie, parce qu'ils +ont gardé le sentiment du beau éternel et le moyen de le posséder. +Ceux-là se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie +mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vérité aux hommes sans +crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien à +ménager, rien à redouter; on ne peut plus leur faire ni bien ni mal; on +ne peut plus les faire tomber; ils se sont précipités. Puissent-ils, +comme Curtius, apaiser la colère céleste et fermer l'abîme derrière eux! + +Mais il me semble, François, que je deviens emphatique; heureusement +j'aperçois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai +vu; il vient tout essoufflé, tout palpitant de joie. Le voilà sous ma +fenêtre; mais, diable! il s'arrête; il vient d'apercevoir une violette +difforme, il la cueille, et cela lui donne à penser. Me voilà effacé de +sa mémoire; si je ne vais à sa rencontre, il retournera chez lui avec sa +violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade. + + + + +VI + +A ÉVERARD + + + 11 avril 1835. + +Ton ami le voyageur est arrivé au gîte sans accident; il est heureux et +fier du souvenir que tu as gardé de lui. Il ne se flattait pas trop à +cet égard; il croyait qu'une âme aussi active, aussi dévorante que la +tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les +perdre aussi vite pour faire place à d'autres. C'est un devoir et une +nécessité pour toi d'être ainsi; tu n'appartiens pas à certains élus, tu +appartiens à tous les hommes, ou plutôt tous t'appartiennent. Pauvre +homme de génie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne! +c'est un métier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admète. + +Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au +fond de tes étables, tu te souviens de ta divinité; et quand tu vois +passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux. +Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te +faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des +poëtes et des Bohémiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a précipité +comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblèmes de la grandeur et de +l'infortune du génie sur la terre. Te voilà employé à de vils travaux, +cloué sur ta croix, enchaîné au misérable bagne des ambitions humaines. +Va donc, et que celui qui t'a donné la force et la douleur en partage +entoure longtemps pour toi d'une auréole de gloire cette couronne +d'épines que tu conquerras au prix de la liberté, du bonheur et de la +vie. + +Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilité de vous vanter, +vous autres réformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois +pas. La philanthropie fait des sœurs de charité. L'amour de la gloire +est autre chose et produit d'autres destinées. Sublime hypocrite, +tais-toi là-dessus avec moi: tu te méconnais en prenant pour le +sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale où t'entraîne +l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui +observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les +hommes, tu n'es pas leur frère, car tu n'es pas leur égal. Tu es une +exception parmi eux, tu es né _roi_. + +Ah! voici qui te fâche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une +royauté qui est d'institution divine. Dieu eût départi à tous les hommes +une égale dose d'intelligence et de vertu s'il eût voulu fonder le +principe d'égalité parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands +hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cèdre pour +protéger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu +exerces ici, dans ce milieu de la France, où tout ce qui sent et pense +s'incline devant ta supériorité (au point que moi-même, le plus +indiscipliné _voyou_ qui ait jamais fait de la vie une école +buissonnière, je suis force, chaque année, d'aller te rendre hommage), +dis-moi, es-ce autre chose qu'une royauté? Votre majesté ne peut le +nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la +couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre +tribune en plein air est un trône; Fleury le Gaulois est votre capitaine +des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je +serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien, +car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand +vous aurez touché le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile à +faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon +de donner le titre de roi à feu Midas. Celui-là, on le sait, n'est pas +de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux +types de rois légitimes à qui les oreilles poussent tout naturellement +sous le diadème héréditaire. + +Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous +ne disputerons jamais là-dessus. Certain roi naquit pour être maquignon; +toi, tu es né prince de la terre. Moi-même, pauvre diseur de métaphores, +je me sens mal abrité sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux +pas le tenir moi-même, je m'y prendrais mal, et tous les trônes de la +terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des +Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a +plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les +pétales embaumés de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris +autant de soins de la beauté de la violette que de celle de la femme, +que les lis des champs sont mieux vêtus que Salomon dans sa gloire, et +je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la +guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie +bien de conclure quelque chose! J'irai écrire ton nom et le mien sur le +sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le +lendemain, qu'il restera de mes livres après ma mort, et peut-être, +hélas! de tes actions, ô Marius! après le coup de vent qui ramènera la +fortune des Sylla et des Napoléon sur le champ de bataille. + +Ce n'est pas que je déserte ta cause, au moins; de toutes les causes +dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la +plus noble. Je ne conçois même pas que les poëtes puissent en avoir une +autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de +liberté sont harmonieux, tandis que ceux de légitimité et d'obéissance +sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On +peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bûche couronnée, c'est +renoncer à sa dignité d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs +humaines et je vais écouter la voix des torrents. Sois sûr que je +prierai l'esprit des lacs et les fées des glaciers de prendre +quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum +des déserts, un rêve de liberté, un souvenir affectueux et profond de +ton frère le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie +humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre; +j'irai frapper du bec à ta fenêtre de temps en temps, et te donner des +nouvelles de la création au travers des barreaux de ta prison; et puis +je reprendrai ma course inconstante dans les champs aériens, me +nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des +couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique, ô +hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanité, vous avez +choisi le moins puéril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille +prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui présentait; vous +prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de +l'argent, des titres et des petites vanités qui charment le vulgaire. +Généreux insensés que vous êtes, gouvernez-moi bien tous ces vilains +idiots et ne leur épargnez pas les étrivières. Je vais chanter au soleil +sur ma branche pendant ce temps-là. Vous m'écouterez quand vous n'aurez +rien de mieux à faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu +auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frère Éverard, frère +et roi, non en vertu du droit d'aînesse, mais du droit de vertu. Je +t'aime de tout mon cœur, et suis de votre majesté, sire, le +très-humble et très-fidèle sujet. + + + 15 avril. + +Tu m'adresses plusieurs questions auxquelles je voudrais pouvoir +répondre, pour te prouver au moins que je suis attentif à toutes les +paroles que trace ta plume. Pour procéder à la manière de mon cher +Franklin, les voici dans l'ordre où tu les a posées: 1º Pourquoi suis-je +si triste? 2º Si tu n'étais pas si différent de moi, t'aimerais-je +autant? 3º Suis-je pour quelque chose dans vos discours? 4º A quand donc +la conclusion? 5º Quand pourrai-je m'asseoir? etc. + +J'ai répondu hier à la première question: c'est que travailler pour la +gloire est à la fois un rôle d'empereur et un métier de forçat; c'est +que tu es enfermé dans ta volonté comme dans une forteresse, et que le +moindre insecte qui effleure de l'aile les vitraux de ton donjon te fait +tressaillir et réveille en toi le douloureux sentiment de ta captivité. +Prométhée, prends courage! tu es plus grand, couché sur ton roc, avec +les serres d'un vautour dans le cœur, que les faunes des bois dans +leur liberté. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais +être heureux à leur manière. C'est ici le lieu de répondre à ta +cinquième question: _Quand pourrai-je m'asseoir avec toi dans les +longues herbes sur les rives d'un torrent?_--Jamais, Éverard, à moins +qu'une armée ennemie ne fût sur l'autre rive et que tu n'attendisses là +le signal du combat. Mais oublier la guerre et dormir dans les roseaux, +toi? Je voudrais savoir quels rêves fit Marius dans le marais de +Minturnes; à coup sûr, il ne s'entretint pas avec les paisibles +naïades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et +poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous; c'est à nous, +rêveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent; c'est à +nous qu'elles parlent d'oubli et de repos, conditions de notre humble +bonheur qui vous feraient rire de pitié. Laissez-nous cela, nous vous +abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le +triomphe.--Si quelque jour, blessé dans la lutte ou prisonnier sur +parole, tu viens t'asseoir près de ton frère le bohémien, nous +regarderons les cieux ensemble, et je te parlerai des astres qui +président à la destinée des mortels. Voilà, je le sais, tout ce qui +pourra t'intéresser, tout ce que tu voudras voir dans les eaux limpides; +ce sera le reflet incertain et tremblant de ton étoile, et tu te hâteras +de la chercher à la voûte céleste pour t'assurer qu'elle y brille encore +de tout son éclat. Non, non, tu n'aimerais pas ces vallées silencieuses +où l'aigle est roi et non pas l'homme, ces lacs où le cri de la plus +petite sarcelle trouverait plus d'échos que ta parole. Les déserts que +vous ne pouvez soumettre à la charrue ou au glaive, ces monts escarpés, +ce sol rebelle, ces impénétrables forêts, où l'artiste va pieusement +évoquer les sauvages divinités retranchées là contre les assauts de +l'industrie humaine, tout cela n'est pas la patrie de ton intelligence. +Il te faut des villes, des champs, des soldats, des ouvriers, le +commerce, le travail, tout l'attirail de la puissance, tous les aliments +que les besoins des hommes peuvent offrir à l'orgueil des dieux. Les +dieux dominent et protègent; quand tu dis que tu les portes avec amour +dans ton sein, ces pauvres Pygmées humains, tu veux dire, Hercule, que +tu les portes dans ta peau de lion; mais tu ne pourrais t'endormir à +l'ombre des bois sans qu'ils s'acharnassent à te réveiller. Ils te +tourmenteraient dans tes rêves, et les orages de ton âme troubleraient +la sérénité de l'air jusque sur la cime du Mont-Blanc. Mon pauvre frère, +j'aime mieux mon bâton de pèlerin que ton sceptre. Mais puisque la +royauté de l'intelligence t'a ceint de sa couronne de feu, puisque la +passion d'être grand est entrée dans ton sang avec la vie, puisque tu ne +peux abdiquer, et que le repos te tuerait plus vite que ne le fera la +fatigue, loin de contempler ta destinée avec cette froide philosophie +que pourrait me suggérer le sentiment de mon impuissance, je veux sans +cesse te plaindre et t'admirer, ô sublime _misérable_! Mais n'étant bon +à rien qu'à causer avec l'écho, à regarder lever la lune et à composer +des chants mélancoliques ou moqueurs pour les étudiants poëtes et les +écoliers amoureux, j'ai pris, comme je te le disais hier, l'habitude de +faire de ma vie une véritable école buissonnière où tout consiste à +poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans +les épines pour avoir une fleur qui s'effeuille dans ma main avant que +je l'aie respirée, à chanter avec les grives et à dormir sous le premier +saule venu, sans souci de l'heure et des pédants. Ce que je puis faire +de mieux, c'est de planter à ton intention un laurier dans mon jardin. A +chaque belle action que l'on me racontera de toi, je t'en enverrai une +feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les +idées représentées par des cuistres, mais qui s'incline religieusement +devant un grand cœur où réside la justice. + +Deuxième question.--_Si tu n'étais pas si différent de moi à tous +égards, t'aimerais-je autant?_ Voici ma réponse: Non, certes, tu ne +m'aimerais pas de même; tu me sais gré d'avoir un peu de force dans un +corps si chétif et dans une condition si humble. Tu m'estimes d'autant +plus que tu supposes qu'il m'a été plus difficile d'être un peu +estimable dans des circonstances sociales où tout tend à dégrader les +âmes qui se laissent aller. Tu me crois probablement très-supérieur +aujourd'hui à ce que j'ai pu être auparavant, et tu ne te trompes pas. +Mes souvenirs ne sont pas faits pour me donner de l'orgueil; mais ce que +j'ai conservé de bon dans l'âme me console un peu du passé, et m'assure +encore de belles amitiés pour le présent et l'avenir. C'est tout ce +qu'il me faut désormais. Je n'ai nulle espèce d'ambition, et le tout +petit bruit que je fais comme artiste ne m'inspire aucune jalousie +contre ceux qui ont mérité d'en faire davantage. Les passions et les +fantaisies m'ont rendu malheureux à l'excès dans des temps donnés: je +suis guéri radicalement des fantaisies par l'effet de ma volonté, je le +serai bientôt des passions par l'effet de l'âge et de la réflexion. A +tous autres égards, j'ai toujours été et serai toujours parfaitement +heureux, par conséquent toujours équitable et bon en tout, sauf les cas +d'amour, où je ne vaux pas le diable, parce qu'alors je deviens malade, +_spleenetic and rash_. + +--_Suis-je pour quelque chose dans vos discours?_--Il n'est guère +question que de toi. Les membres ne peuvent guère oublier le cœur où +reflue tout leur sang. Avant de te voir, cela m'impatientait au point +que j'ai pris le parti d'aller te trouver encore cette année, afin +d'avoir, au retour, le droit de dire comme les autres: _Éverard pense... +Éverard veut... Éverard m'a dit..._ etc.: pourvu que toutes ces +idolâtries ne te gâtent pas! + +--_A quand donc la conclusion? et si tu meurs sans avoir conclu!_--Ma +foi! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n'en ira pas plus +mal pour avoir ignoré sa façon de penser. Que veux-tu que je te dise? il +faut que je te parle encore de moi, et rien n'est plus insipide qu'une +individualité qui n'a pas encore trouvé le mot de sa destinée. Je n'ai +aucun intérêt à formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui +lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une +profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte +de plaidoyer contre certaines lois. Bien loin de là, je reconnais que ma +vie est pleine de fautes, et je croirais commettre une lâcheté si je me +battais les flancs pour trouver une philosophie qui en autorisât +l'exemple. D'autre part, n'étant pas susceptible d'envisager avec +enthousiasme certains côtés réels de la vie, je ne saurais regarder ces +fautes comme assez graves pour exiger réparation ou expiation. Ce serait +leur faire trop d'honneur, et je ne vois pas que mes torts aient empêché +ceux qui s'en plaignent le plus de se bien porter. Tous ceux qui me +connaissent depuis longtemps m'aiment assez pour me juger avec +indulgence et pour me pardonner le mal que j'ai pu me faire. Mes écrits, +n'ayant jamais rien conclu, n'ont causé ni bien ni mal. Je ne demande +pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve; mais ce +n'est pas encore fait, et je suis trop peu avancé sous certains rapports +pour oser hasarder mon mot. J'ai horreur du pédantisme de la vertu. Il +est peut-être utile dans le monde; pour moi, je suis de trop bonne foi +pour essayer de me réconcilier par un acte d'hypocrisie avec les +sévérités que mon irrésolution (courageuse et loyale, j'ose le dire) +attire sur moi. J'en supporterai la rigueur, quelque pénible qu'elle me +puisse être, tant que je n'aurai pas la conviction intime que j'attends. +Me blâmes-tu? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant +tu peux le comparer, à l'aide d'un microscope, à celui où tu existes. +Voudrais-tu, pour acquérir plus de popularité ou de renommée, feindre +d'avoir les opinions qu'on t'imposerait, et proposer comme article de +foi ce qui ne serait encore qu'à l'état d'embryon dans ta conscience? Je +tenais trop à ton estime pour ne pas t'exposer ma situation; c'est un +peu long: pardonne-moi d'avoir parlé si sérieusement du côté sérieux de +ma vie; ce n'est pas ma coutume. Adieu; je t'envoie un petit paquet de +pages imprimées que j'ai choisies pour toi dans ma collection, hélas! +beaucoup trop volumineuse! + + + 18 avril. + +Ami, tu me reproches sérieusement mon athéisme social; tu dis que tout +ce qui vit en dehors des doctrines de l'utilité ne peut jamais être ni +vraiment grand ni vraiment bon. Tu dis que cette indifférence est +coupable, d'un funeste exemple, et qu'il faut en sortir, ou me suicider +moralement, couper ma main droite et ne jamais converser avec les +hommes. Tu es bien sévère; mais je t'aime ainsi, cela est beau et +respectable en toi. Tu dis encore que tout système de non-intervention +est l'excuse de la lâcheté ou de l'égoïsme, parce qu'il n'y a aucune +chose humaine qui ne soit avantageuse ou nuisible à l'humanité. Quelle +que soit mon ambition, dis-tu, soit que je désire être admiré, soit que +je veuille être aimé, il faut que je sois charitable, et charitable avec +discernement, avec réflexion, avec science, c'est-à-dire philanthrope. +J'ai l'habitude de répondre par des sophismes et des facéties à ceux qui +me tiennent ce langage; mais ici c'est différent, je te reconnais le +droit de prononcer cette grande parole de vertu, que j'ose à peine +répéter moi-même après toi. J'y ai toujours été des plus rétifs, et la +faute en est a ceux qui m'ont voulu baptiser avec des mains impures. +Quand on veut laver la souillure du péché, il faut être Jean-Baptiste +pour le plus obscur catéchumène, tout aussi bien que pour le Christ, et +les cheveux de Madeleine ne doivent point essuyer les pieds qui marchent +dans les voies de l'erreur. + +O toi qui m'interroges, as-tu quitté les sentiers dangereux où la +jeunesse se précipite? Retiré dans le sanctuaire de ta volonté, as-tu +pratiqué, depuis ces années sévères de ta réflexion, les vertus antiques +que tu prises au-dessus de tout: la tempérance, la charité, le travail, +la constance, le désintéressement?--Oui, tu l'as fait, je le sais; eh +bien! parle: mon orgueil se révolte contre ceux qui ne sont pas plus +grands que moi et qui veulent me mettre à leurs pieds. Toi qui n'as pas +seulement la puissance de l'entendement, mais la force du cœur, +parle; je répondrai comme à un juge légitime et t'obéirai en te parlant +de moi tant que tu voudras, car je confesse qu'il y avait plus de +paresse coupable de ma part à l'éviter que de véritable modestie. + +O mon frère! ceci est un entretien grave, une époque grave dans ma +pauvre vie! je ne suis point venu ici avec un sentiment d'abnégation +enthousiaste, mais avec une sérieuse volonté de ne voir en toi que ce +qu'il y aurait de vraiment beau. J'étais cuirassé contre les effets +magnétiques qui sont toujours à craindre dans un contact avec les hommes +supérieurs. Aussi je puis dire que je n'ai point été ébloui par le +prestige que tu exerces sur les autres; les lignes romaines de ton +front, la puissance de ta parole, l'éclat et l'abondance de tes pensées +ne m'ont jamais occupé. Ce qui m'a touché et convaincu, c'est ce que je +t'ai entendu dire, ce que je t'ai vu faire de plus simple, une parole +douce et naïve au milieu de la plus vive exaltation, une familiarité +brusque et chaste, une exquise pureté dans toutes les expressions et +dans tous les sentiments. On ne peut pas inventer de plus folle calomnie +contre toi que l'accusation de cupidité. Je voudrais bien que tes +ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut être désirable +pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni maîtresses, ni +cabinet de tableaux, ni collection de médailles, ni chevaux anglais, ni +luxe, ni mollesse d'aucun genre? C'est beaucoup, Éverard, c'est presque +tout à mes yeux maintenant que l'absence de vices. C'est de cela qu'on +ne peut pas douter, tandis que les qualités peuvent se parer de tant de +noms qui ne leur appartiennent pas! mais qui peut suspecter la sobriété +tranquille avec laquelle une âme forte use des biens de la vie? de +quelle équivoque, de quelle hypocrisie ont jamais besoin les obscures +vertus domestiques? + +Tu me parlais de l'immense organisation de Mirabeau, toute pétrie de +vices et de vertus. Je ne suis pas assez enthousiaste de la bigarrure +pour trouver la statue de diamant et de boue plus belle et plus +imposante que la statue d'or pur. Mon ami Henri Heine a dit, en parlant +de Spinosa: «Sa vie privée fut exempte de blâme; elle est demeurée pure +et sans tache comme celle de son divin parent Jésus-Christ.» Ces simples +paroles me font aimer Spinosa. C'est par là seulement sans doute que mon +faible cerveau eût pu mesurer sa grandeur. Il y a aussi en toi, mon cher +frère, un côté que je ne connais pas, parce que mon esprit, paresseux ou +impuissant, n'a pénétré dans aucune science. Je comprends ce que tu es, +et non ce que tu fais. Je vois le mécanisme de cette belle machine à +idées; mais la valeur et l'usage de ses produits me sont inconnus et +indifférents. Je vois que le mot de vertu en est le levier formidable, +et je sais que ce mot a un sens toujours un et magnifique, quelle qu'en +soit l'application: abnégation et sacrifice éternel de toutes les +satisfactions vulgaires de l'esprit ou des sens à une satisfaction +suprême et divine; consécration d'une existence humaine au culte d'une +volonté vaste et intelligente qui en est le foyer. C'est la vertu, c'est +la force, c'est la tendance de l'âme à s'élever au plus haut possible, +pour embrasser d'un regard plus de choses que le vulgaire, et pour semer +sur un champ plus vaste les bienfaits de se puissance. C'est l'ambition +généreuse, c'est la foi, c'est la science, c'est l'art, c'est toutes les +formes que prend la Divinité pour se manifester dans l'homme. C'est +pourquoi régner, même en vertu des droits les plus grossiers et les plus +iniques, même au prix du repos et de la vie, a toujours été le plus +ardent désir des hommes; et il ne faut pas s'en étonner. Régner tant +bien que mal, c'est exercer un semblant de vertu et de force morale. Si +les paroles humaines ont un sens dans le grand livre de la nature, ces +deux paroles sont absolument synonymes, et déjà dans notre langue elles +le sont souvent. J'ai écrit tout à l'heure, «régner en _vertu_ d'un +droit _inique_,» ce qui est très-français, je crois, et ne présente +aucun contre-sens, que je sache. + +Tout ce qui est difficile à faire excite l'étonnement des hommes et +mérite leur admiration en raison directe de l'avantage qu'ils retirent +de cet emploi de forces; et comme rien dans les œuvres de Dieu ne +peut être, aux yeux de l'homme, plus grand et plus précieux que sa +propre existence, il est évident que ce qu'il appelle le sentiment de +l'équité naturelle est la conscience raisonnée de ce qui lui est utile. +Le plus simple effort de ce raisonnement lui prouvant qu'il ne peut +vivre isolé, il a dû, au sortir de l'état le plus primitif qu'on puisse +supposer, s'essayer aux associations et se grouper par peuplades autour +d'un système de lois dictées par les plus habiles ou les plus forts. +Ceux qui out réussi à faire ces lois dans leur intérêt personnel ont +commencé la guerre éternelle entre les hommes de résistance et les +hommes d'oppression; à leur tour, les hommes de résistance ont combattu, +et sont devenus oppresseurs par le droit de la force. Dans tout cela, où +est la justice? + +Levez-vous, hommes choisis, hommes divins, qui avez inventé la vertu! +Vous avez imaginé une félicité moins grossière que celle des hommes +sensuels, plus orgueilleuse que celle des braves. Voue avez découvert +qu'il y avait, dans l'amour et dans la reconnaissance de vos frères, +plus de jouissance que dans toutes les possessions qu'ils se +disputaient. Alors, retranchant de votre vie tous les plaisirs qui +faisaient ces hommes semblables les uns aux autres, vous avez flétri +sagement du nom de vice tout ce qui les rendait heureux, par conséquent +avides, jaloux, violents et insociables. Vous avez renoncé à votre part +de richesse et de plaisir sur la terre, et vous étant ainsi rendus tels +que vous ne pouviez plus exciter ni jalousie ni méfiance, vous vous êtes +placés au milieu d'eux comme des divinités bienfaisantes pour les +éclairer sur leurs intérêts et pour leur donner des lois utiles. Vous +leur avez dit que donner était plus beau que posséder, et là où vous +avez commandé, la justice a régné; quels sophismes pourraient combattre +votre excellence, ô sublimes vaniteux? Il n'y a rien au monde de plus +grand que vous, rien de plus précieux, rien de plus nécessaire. + +Allez et parlez de vertu; un jour viendra où les sensualistes qui vous +raillent, aux prises avec l'avidité et la vengeance de ceux qui +jusqu'ici n'ont pu satisfaire les jouissances des sens, comprendront +qu'il est un sort plus digne d'envie et plus a l'abri de l'orage que le +leur; ils comprendront que la raison populaire plane sur le monde, +qu'elle a forcé la porte des boudoirs, qu'elle peut s'arroger le droit +de jouir à son tour, et de renvoyer les vaincus à la charrue, au toit de +chaume, et au crucifix, seule consolation du pauvre. Ils seront bien +heureux alors de rencontrer, entre eux et la haine du vainqueur, la main +de l'homme vertueux pour partager les biens de la terre entre le riche +et le pauvre, et pour expliquer à tous deux ce que c'est que la justice. + +Je ne sais s'il arrivera jamais un jour où l'homme décidera +infailliblement et définitivement ce qui est utile à l'homme. Je n'en +suis pas à examiner dans ses détails le système que tu as embrassé: j'en +plaisantais l'autre jour; mais du moment que tu m'amènes a parler raison +(ce qui, je te le déclare, n'est pas une médiocre victoire de ta force +sur la mienne), je te dirai bien que la grande loi d'égalité, tout +inapplicable qu'elle paraisse maintenant a ceux qui en ont peur, et tout +incertain que me semble son règne sur la terre, à moi qui vois ces +choses du fond d'une cellule, est la première et la seule invariable loi +de morale et d'équité qui se soit présentée à mon esprit dans tous les +temps. Tous les détails scientifiques par lesquels on arrive à formuler +une pensée me sont absolument étrangers; et quant aux moyens par +lesquels on parvient à la faire dominer dans le monde, malheureusement +ils me semblent tous tellement soumis aux doutes, aux contestations, aux +scrupules et aux répugnances de ceux qui se chargent de l'exécution, que +je me sens pétrifié par mon scepticisme quand j'essaie seulement d'y +porter les yeux et de voir en quoi ils consistent. Ce n'est pas mon +fait. Je suis de nature poétique et non législative, guerrière au +besoin, mais jamais parlementaire. On peut m'employer à tout en me +persuadant d'abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre à +rien découvrir, à rien décider. J'accepterai tout ce qui sera bien. +Ainsi, demande mes biens et ma vie, ô Romain! mais laisse mon pauvre +esprit aux sylphes et aux nymphes de la poésie. Que t'importe? tu +trouveras bien assez de têtes qui voudront délibérer plus qu'il ne sera +besoin. Ne sera-t-il pas permis aux ménestrels de chanter des romances +aux femmes, pendant que vous ferez des lois pour les hommes? + +Voilà où j'en voulais venir, Éverard: c'est à te dire que la vertu n'est +pas nécessaire à tous, mais à quelques-uns seulement; ce qui est +nécessaire à tous, c'est l'honnêteté. Sois vertueux, je tâche d'être +honnête. L'honnêteté, c'est cette sagesse instinctive, cette modération +naturelle dont je parlais tout à l'heure, cette absence de vices, +c'est-à-dire de passions fougueuses, nuisibles à la société, en ce +qu'elles tendent à accaparer les sources de jouissances réparties +également entre les hommes dans les desseins de la nature +providentielle. Il faut que les gouvernés soient honnêtes, tempérants, +probes, _moraux_ enfin, pour que les gouvernants puissent bâtir sur +leurs épaules fermes et soumises un édifice durable. Je suis loin encore +de ce qu'on appelle les _vertus républicaines_, de ce que j'appellerai, +en style moins pompeux, les qualités de l'individu gouvernable ou du +citoyen. J'ai mal vécu, j'ai mal usé des biens qui me sont échus, j'ai +négligé les œuvres de charité; j'ai passé mes jours dans la mollesse, +dans l'ennui, dans les larmes vaines, dans les folles amours, dans les +frivoles plaisirs. Je me suis prosterné devant des idoles de chair et de +sang, et j'ai laissé leur souffle enivrant effacer les sentences +austères que la sagesse des livres avait écrites sur mon front dans ma +jeunesse; j'ai permis à leur innocent despotisme de dévouer mes jours à +des amusements puérils, où se sont longtemps éteints le souvenir et +l'amour du bien; car j'avais été honnête autrefois, sais-tu bien cela, +Éverard? _Ceux d'ici_ te le diront: c'est de notoriété bourgeoise dans +notre pays; mais il y avait peu de mérite; j'étais jeune, et les +funestes amours n'étaient pas encore éclos dans mon sein. Ils y ont +étouffé bien des qualités; mais je sais qu'il en est auxquelles je n'ai +pas fait la plus légère tache au milieu des plus grands revers de ma +vie, et qu'aucune des autres n'est perdue pour moi sans retour. Ainsi je +réponds à la question que tu m'adressais l'autre jour: Est-ce par +impuissance ou par indifférence que tu tardes à être bon?--Ni l'un ni +l'autre; c'est que j'ai été détourné de ma route, emmené prisonnier par +une passion dont je ne me méfiais pas et que je croyais noble et sainte. +Elle l'est sans doute; mais je lui ai laissé prendre trop ou trop peu +d'empire sur moi. Ma force virile se révoltait en vain contre elle; une +lutte affreuse a dévoré les plus belles années de ma vie; je suis resté +tout ce temps dans une terre étrangère pour mon âme, dans une terre +d'exil et de servitude, d'où me voici échappé enfin, tout meurtri, tout +abruti par l'esclavage, et traînant encore après moi les débris de la +chaîne que j'ai rompue, et qui me coupe encore jusqu'au sang, chaque +fois que je fais un mouvement en arrière pour regarder les rives +lointaines et abandonnées. Oui, j'ai été esclave; plains-moi, homme +libre, et ne t'étonne pas aujourd'hui de voir que je ne peux plus +soupirer qu'après les voyages, le grand air, les grands bois et la +solitude. Oui, j'ai été esclave, et l'esclavage, je puis te le dire par +expérience, avilit l'homme et le dégrade. Il le jette dans la démence et +dans la perversité; il le rend méchant, menteur, vindicatif, amer, plus +détestable vingt fois que le tyran qui l'opprime; c'est ce qui m'est +arrivé, et, dans la haine que j'avais conçue contre moi-même, j'ai +désiré la mort avec rage, tous les jours de mon abjection. + +Cependant je suis ici, et j'y suis avec une flèche brisée dans le +cœur; c'est ma main qui l'a brisée, c'est ma main qui l'arrachera; +car chaque jour je l'ébranle dans mon sein, ce dard acéré, et chaque +jour, faisant saigner ma plaie et l'élargissant, je sens avec orgueil +que j'en retire le fer et que mon âme ne le suit pas. Ce n'est donc pas +un incurable et un infirme qui est là devant toi; c'est un prisonnier +échappé et blessé qui peut guérir et faire encore un bon soldat. Ne +vois-tu pas que je n'ai rapporté aucun vice de la terre d'Égypte, et que +je suis encore sobre et robuste pour traverser le grand désert? Regarde +seulement à qui tu parles maintenant: ce n'est plus à un efféminé et à +un prodigue; ce n'est plus à un de ces jeunes Athéniens à chevelure +parfumée, qu'Aristophane châtiait en les interpellant au milieu de ses +drames, et qu'il livrait, en les désignant par leur nom et en les +montrant du doigt, à la censure publique; c'est à une espèce de garçon +de charrue, coiffé d'un chapeau de jonc, vêtu d'une blouse de roulier, +chaussé de bas bleus et de souliers ferrés. Ce pénitent rustique est +encore capable, comme toi, de tempérance, de charité, de travail, de +constance, de désintéressement et de simplicité; il sera en outre chaste +et sincère, parce qu'il abdique sa grande folie, l'amour! + +République, aurore de la justice et de l'égalité, divine utopie, soleil +d'un avenir peut-être chimérique, salut! rayonne dans le ciel, astre que +demande à posséder la terre. Si tu descends sur nous avant +l'accomplissement des temps prévus, tu me trouveras prêt à te recevoir, +et tout vêtu déjà conformément à tes lois somptuaires. Mes amis, mes +maîtres, mes frères, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent +désormais, en attendant que la république les réclame. Et toi, ô grande +Suisse! ô vous, belles montagnes, ondes éloquentes, aigles sauvages, +chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentées, sombres sapins, +sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut être un mal que d'aller me +jeter à genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la +république ne peuvent défendre à un pauvre artiste chagrin et fatigué +d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le +prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien, ô échos de la +solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et semée de fleurs, tu +lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne +retournerez pas en arrière quand il s'approchera de vous; et toi, +botanique, ô sainte botanique! ô mes campanules bleues qui fleurissez +tranquillement sous la foudre des cataractes! ô mes panporcini d'Oliero, +que je trouvai endormis au fond de la grotte et repliés dans vos +calices, mais qui, au bout d'une heure, vous éveillâtes autour de moi +comme pour me regarder avec vos faces fraîches et vermeilles! ô ma +petite sauge du Tyrol! ô mes heures de solitude, les seules de ma vie +que je me rappelle avec délices! + +Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je déserte le temple à +jamais, adieu! Malgré moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te +disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une +couronne de roses nouvelles, les premières du printemps, et adieu! C'est +assez d'offrandes, c'est assez de prosternations! Dieu insatiable, +prends des lévites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte +plus au nombre de ceux qui viennent t'invoquer.--Mais il m'est +impossible, hélas! en te quittant, de te maudire, ô tourments et +délices! je ne peux pas même te jeter un reproche; je déposerai à tes +pieds une urne funéraire, emblème de mon éternel veuvage. Tes jeunes +lévites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue; ils la +briseront et continueront d'aimer. Règne, amour, règne en attendant que +la vertu et la république te coupent les ailes. + + + 20 avril. + +Qu'as-tu donc? et pourquoi tant de tristesse parfois dans ton âme? +Pourquoi dis-tu que le Seigneur s'est retiré de toi? Pourquoi +demandes-tu au plus faible et au plus insoumis de tes enfants de te +venir en aide et de t'encourager? Maître, qu'avez-vous rêvé cette nuit, +et pourquoi vos disciples accoutumés à recevoir de vous la manne de +l'espérance, vous trouvent-ils abattu et tremblant? + +Hélas! tu trouves que c'est bien long à venir, l'accomplissement d'une +grande destinée! Les heures se traînent, ton front se dégarnit, ton âme +se consume et le genre humain ne marche pas. Tes grands désirs se +heurtent contre les murs d'airain de l'insensibilité et de la +corruption. Tu te vois seul, pauvre homme de bien, au milieu d'un monde +d'usuriers et de brutes. Tes frères dispersés et persécutés te font +entendre de loin la voix mourante de l'héroïsme que l'avarice et la +luxure étouffent dans leurs bras hideux. Encore un peu de temps +peut-être, et la _triste innocence_ va périr sous le vice dont les +hommes ne rougissent plus. Voilà ce qui me tue, moi! Quand la voix de +l'enthousiasme se réveille dans mon sein, le contact de l'humanité +hostile ou insensible à mes rêves me glace et refoule en moi ces élans +juvéniles. Alors, voyant mon indignation ridicule à force d'impuissance, +voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de +mépris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on +leur parle d'équité, je me mets à rire et je dis à mes compagnons: +Couvrons-nous d'or et de pourpre; buvons le nectar et le madère, +étouffons dans nos âmes le dernier germe de vertu; puisque aussi bien il +faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines +de son temple. + +Mais, toi, mon frère, tu n'es pas longtemps en proie à ces accès de +lâcheté. Bientôt tu sors de ta langueur; bientôt ta force, engourdie par +un instant de froid, se réveille, et le vieux lion secoue sa crinière. +Ce serait en vain que le monde tomberait en poussière autour de toi; tu +te ferais marbre alors, et, comme Atlas, tu porterais la terre sur tes +épaules inébranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front +n'inquiètent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le +même jeu que toi. Que leur importe la tristesse, pourvu qu'au jour de +l'action tu ne restes pas plus couché qu'a l'ordinaire? Moi seul, +peut-être, te plains comme tu le mérites; car j'ai sondé les abîmes de +ta douleur et je sais combien le doute répand d'amertume sur nos plus +belles conquêtes. Je connais ces heures de la nuit où l'on se promène +seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des étoiles qui +semblent vous dire: Vous n'êtes que vanité, grains de sable; demain vous +ne serez plus et nous n'en saurons rien. + +Quand cela t'arrive, maître, il faut te quitter toi-même et venir à +nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l'univers; les astres +éternels auront toujours raison, et l'homme, quelque grand qu'il soit +parmi les hommes, sera toujours saisi d'épouvante quand il voudra +interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, réponse +éloquente et terrible de l'éternité! + +Reviens à nous, assieds-toi sur l'herbe de notre cap Sunium, au milieu +de tes frères. Debout, tu les dépasses trop, et tu es seul. Descends, +descends, et laisse-toi consoler. Il y a encore autre chose que la +grandeur et la force; c'est la bonté, c'est le lien le plus suave et le +plus immaculé qui soit parmi les hommes. Une larme fait souvent plus de +bien sur la terre que les victoires de Spartacus. Tu l'as en toi, ce +trésor de la bonté, homme trop riche en grandeurs! Partage-le avec nous; +aux heures où tu n'es pas obligé de ceindre la cuirasse et l'épée, +oublie un peu le passé et l'avenir. Donne le présent à l'amitié. Il n'y +a plus que cela dont je ne puisse pas douter. Si tu savais quels amis le +ciel m'a donnés! Tu le sais, tu les connais, ils sont tes frères; mais +tu ne peux savoir l'étendue de leurs bienfaits envers moi. Tu ne sais +pas de quels gouffres de désespoir ils m'ont cent fois retiré, avec leur +inépuisable patience, avec leur sublime miséricorde, quand je repoussais +leurs bras avec colère, avec méfiance, et que je leur crachais à la +figure mon ingratitude et mon scepticisme. + +Bénis soient-ils! ils m'ont fait croire à quelque chose; ils ont planté +dans mon naufrage une ancre de salut. Tu ne connaîtras peut-être jamais, +hélas! toute la grandeur de l'amitié. Tu n'en auras pas besoin, toi. Ce +que tu inspires, c'est de l'admiration et non de la pitié. La Providence +envoie ce dédommagement aux êtres faibles, comme elle envoie les brises +bienfaisantes du soir aux brins d'herbe abattus et couchés par la +chaleur du jour. Mais aime mes amis à cause de ce que je leur dois, et +quand tu seras brisé par l'esprit de Jacob, viens chercher un peu +d'oubli et de sérénité parmi eux. Ils sont plus gais que toi; ils n'ont +pas étendu sur leurs os le cilice de la vertu. Ils sont bons, honnêtes, +prêts à tout faire pour leur cause; mais l'heure du martyre ne sonnera +peut-être pas pour eux. Si elle arrive, leur martyre ne sera pas long ni +difficile à subir: le temps de s'embrasser et d'aller mourir. Qu'est-ce +que cela? Toi, tu es entré dans ton agonie le jour où tu es né, et le +sceau de la douleur t'avait marqué au front dans le sein de ta mère. +Viens, nous respecterons ta peine et nous tâcherons d'en alléger le +poids. + + + 22 avril. + +Tu me demandes la biographie de mon ami Néraud, la voici. Le Malgache +(je l'ai baptisé ainsi à cause des longs récits et des féeriques +descriptions qu'il me faisait autrefois de l'île de Madagascar, au +retour de ses grands voyages) s'enrôla de bonne heure sous le drapeau de +la république. Tu l'as vu; c'est un petit homme sec et cuivré, un peu +plus mal vêtu qu'un paysan; excellent piéton, facétieux, un peu +caustique, brave de sang-froid, courant aux émeutes lorsqu'il était +étudiant et recevant de grands coups de sabre sur la tête sans cesser de +persifler la gendarmerie dans le style de Rabelais, pour lequel il a une +prédilection particulière. Partagé entre ces deux passions, la science +et la politique, au lieu de faire son droit à Paris, il allait du club +carbonaro à l'école d'anatomie comparée, rêvant tantôt à la +reconstruction des sociétés modernes, tantôt à celle des membres du +palæotherium dont Cuvier venait de découvrir une jambe fossile. Un matin +qu'il passait auprès d'une plate-bande du Jardin des Plantes, il vit une +fougère exotique qui lui sembla si belle dans son feuillage et si +gracieuse dans son port, qu'il lui arriva ce qui m'est arrivé souvent +dans ma vie; il devint amoureux d'une plante et n'eut plus de rêves et +de désirs que pour elle. Les lois, le club et le palæotherium furent +négligés, et la sainte botanique devint sa passion dominante. Un matin +il partit pour l'Afrique, et, après avoir exploré les îles montagneuses +de la mer du Sud, il revint efflanqué, bronzé, en guenilles, ayant +supporté les plus sévères privations et les plus rudes fatigues; mais +riche selon son cœur, c'est-à-dire muni d'un herbier complet de la +flore madécasse, guirlande étrange et magnifique, ravie au sein d'une +noire déesse. C'était peut-être une fortune, c'était du moins une +ressource. Mais l'amant de la science mit sa conquête aux pieds de M. de +Jussieu, et se trouva récompensé au delà de ses désirs lorsque le grand +prêtre de Flore accorda le nom de _Neraudia melastomefolia_ à une belle +fougère de l'île Maurice, jusqu'alors inconnue à nos botanistes. Ce fut +à cette époque que, voyant passer le convoi de Lallemant, il quitta la +botanique pour la patrie, comme il avait quitté la patrie pour la +botanique, et, après avoir eu le crâne ouvert par le sabre d'un dragon, +il revint dans sa famille, volatile éclopée, + + Traînant l'aile et tirant le pied, + Demi-morte et demi-boiteuse. + +Pour le retenir dans ses pénates, son père imagina de lui donner un +carré de terre, sur un coteau ravissant, où je veux te mener promener la +première fois que tu viendras nous voir. Notre Malgache y planta des +arbres exotiques, fit pousser des fleurs malgaches dans notre sol +berrichon, et éleva au milieu de ses bosquets un joli ajoupa indien +qu'il remplit de ses livres et de ses collections. Un matin, comme je +passais dans le ravin au lever du soleil, j'arrêtai le galop de mon +cheval pour contempler avec admiration des fleurs éclatantes qui +s'élevaient majestueusement au-dessus de la haie. C'étaient les premiers +dahlias qu'on eût vus dans notre pays et que j'eusse vus de ma vie. +J'avais seize ans. O le bel âge pour aimer les fleurs! Je descendis de +cheval pour en voler une, et je repartis au galop. Soit que le Malgache, +caché dans son ajoupa, eût été témoin du rapt, soit qu'un ami indiscret +lui dévoilât mon crime, il m'envoya, bientôt après, des caïeux de dahlia +que je plantai dans mon jardin, et c'est de là que date notre +connaissance, mais non pas notre amitié; nous n'eûmes occasion de nous +voir que plusieurs années après. Dans cet intervalle, il avait pris +femme, il était devenu père, et il avait augmenté son jardin d'une belle +pépinière, au milieu de laquelle il a fait passer un ruisseau. + +C'est alors qu'étant tous deux fixés dans le pays, et notre connaissance +ayant commencé sous des auspices aussi sympathiques, nous nous liâmes +d'une vive amitié. Un voyage de bohémiens que nous fîmes dans les +montagnes de la Marche, jusqu'aux belles ruines de Crozant, nous révéla +tout à fait l'un à l'autre. Quoique né dans le camp opposé, j'avais +toujours eu l'âme républicaine, et je l'avais d'autant plus alors que +j'étais plus jeune et plus illusionnable. Il me sut un gré extrême +d'appartenir à ces types d'hommes obstinés sur lesquels les préjugés de +l'éducation ne peuvent rien, et il me déclara qu'il ne me manquait, pour +obtenir sa confiance et son estime entière, que d'être un peu versé dans +la botanique. Je lui promis de l'étudier, et, lui aidant, je m'en +occupai jusqu'au point de ne rien savoir, mais de tout comprendre dans +les mystères du règne végétal, et de pouvoir l'écouter causer tant qu'il +lui plairait. Je n'ai jamais connu d'homme aussi agréablement savant, +aussi poétique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses +leçons. Mon précepteur m'avait fait de la nature une pédante +insupportable; le Malgache m'en fit une adorable maîtresse. Il lui +arracha sans pitié la robe bigarrée de grec et de latin au travers de +laquelle j'avais toujours frémi de la regarder. Il me la montra nue +comme Rhéa, et belle comme elle-même. Il me parlait aussi des étoiles, +des mers, du règne minéral, des produits animés de la matière, mais +surtout des insectes pour lesquels il avait conçu dès lors une passion +presque aussi vive que pour les plantes. Nous passions notre vie à +poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies, +lorsque la rosée engourdit encore leurs ailes diaprées. A midi, nous +allions surprendre les scarabées d'émeraude et de saphir qui dorment +dans le calice brûlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de +rubis bourdonne autour des œunothères et s'enivre de leur parfum de +vanille, nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile +mais étourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'idée d'un sylphe +déguisé allant en conquête, comme un grand sphinx avec sa longue taille, +ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et +ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystérieuses, semées de +caractères magiques et indéfinissables, revêtent les ailes supérieures +qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la +robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le +fauve, le brun, le gris et le jaune pâle s'y mêlent toujours sous le +chiffre cabalistique noir et blanc, semé en long, en biais, en travers, +en triangle, en croissant, en flèche, sur toutes les coutures. Mais de +même que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet +éclatant, de même, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on +voit les ailes inférieures former une tunique tantôt d'un rouge vif, +tantôt d'un vert tendre, et tantôt d'un rose pur orné d'anneaux azurés. +Je parie, malheureux que tu es, ô ennemi des dieux! que tu n'as jamais +vu un sphinx ocellé; et cependant nos vignes les voient éclore, ces +merveilles de la création qui m'ont toujours semblé trop belles pour ne +pas être animées par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de +connaître tout cela, hommes infortunés, que vous tenez vos regards +invariablement fixés sur la race humaine. Il n'en était pas ainsi de mon +Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa +bande bleue jusqu'au lendemain matin, pressé qu'il était de préparer les +fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur piédestal de moelle de +sureau. Quelles belles courses nous faisions à l'automne, le long des +bords de l'Indre, dans les prés humides de la Vallée Noire! Je me +souviens d'un automne qui fut tout consacré à l'étude des champignons, +et d'un autre automne qui ne suffit pas à l'étude des mousses et des +lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une boîte de +fer-blanc destinée à recevoir et à conserver les plantes fraîches, et +par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne +voulait pas se séparer de nous, et qui a pris là et conservé la passion +de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous +échangions alternativement le fardeau de la boîte de fer-blanc et celui +de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues à travers les champs, +dans la plus grotesque équipage, mais aussi consciencieusement occupés +que tu peux l'être au fond de ton cabinet, à cette heure de la nuit où +je te raconte les plus belles années de ma jeunesse... + +Le rossignol a envoyé une si belle modulation jusqu'à mon oreille que +j'ai quitté le Malgache et toi pour aller l'écouter dans le jardin. Il +fait une nuit singulièrement mélancolique; un ciel gris, des étoiles +faibles et voilées, pas un souffle dans les plantes, une impénétrable +obscurité sur la terre. Les grands sapins élèvent leurs masses noires et +vagues dans l'air grisâtre. La nature n'est pas belle ainsi, mais elle +est solennelle et parle à un seul de nos sens, celui dont le rossignol +parle si éloquemment à un être créé pour lui. Tout est silence, mystère, +ténèbres; pas une grenouille verte dans les fossés, pas un insecte dans +l'herbe, pas un chien qui aboie à l'horizon, le murmure de la rivière ne +nous arrive même pas; le vent souffle au sud et l'emporte en traversant +la vallée. Il semble que tout se taise pour écouter et recueillir +avidement cette voix brûlante de désirs et palpitante de joies que le +rossignol exhale. _O chantre des nuits heureuses!_ comme l'appelle +Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possèdent; +nuits dangereuses à ceux qui n'ont point encore aimé; nuits profondément +tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez à vos livres, vous qui ne +voulez plus vivre que de la pensée, il ne fait pas bon ici pour vous. +Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la séve, fermentent partout +trop violemment; il semble qu'une atmosphère d'oubli et de fièvre plane +lourdement sur la tête; la vie de sentiment émane de tous les pores de +la création. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces +ténèbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps +que j'aimais encore et qu'une pareille nuit eût été délicieuse. Chaque +soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion électrique. O +Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune! + +Pardon, pardon, mon ami, mon frère! à cette heure-ci, tu regardes ces +blanches étoiles, tu respires cette nuit tiède, et tu penses à moi dans +le calme de la sainte amitié; moi, je n'ai pas pensé à toi, Éverard! +J'ai senti des larmes sur mes joues, et ce n'était ni la puissance de ta +forte parole, ni les émotions de tes tragiques et glorieux récits qui +les faisaient couler; mais c'est un éclair pâle qui a glissé sur +l'horizon, c'est un fantôme incertain qui a passé là-bas sur les +bruyères. Tout est dit: l'esprit du météore n'a plus de pouvoir sur moi, +son rayon fugitif peut me faire tressaillir encore comme un voyageur peu +aguerri contre les terreurs de la nuit; mais j'entends, du haut de ces +étoiles qui nous servent de messagers, ta voix austère qui m'appelle et +me gourmande. Fanatique sublime, je vous suis: ne craignez rien pour +moi des enchantements et des embûches que l'ennemi nous tend dans +l'ombre. J'ai pour patron le guerrier céleste qui écrase les dragons +sous les pieds de son cheval. C'est Dieu qui conduit ton bras, c'est la +bravoure et l'orgueil divin qui rendent tes pieds invulnérables, ô +George le bienheureux! Ami, mon patron est un grand lutteur, un hardi +cavalier; j'espère qu'il m'aidera à dompter mes passions, ces dragons +funestes qui essayent encore parfois d'enfoncer leurs griffes dans mon +cœur et de l'arracher à son salut éternel. + +Je reviens à toi, ami. Ne t'inquiète pas de ces accès d'une émotion que +tu ne connais plus. Un jour viendra aussi pour moi, peut-être bientôt, +où rien ne troublera plus ma sérénité, où la nature sera un temple +toujours auguste, dans lequel je me prosternerai à toute heure pour +louer et bénir. Voici d'ailleurs un petit vent qui se lève et qui balaye +les vapeurs. Voici une étoile qui montre sa face radieuse, comme un +diamant au front du plus haut des arbres du jardin; je suis sauvé. Cette +étoile est plus belle que tous les souvenirs de ma vie, et la partie +éthérée de mon âme s'élance vers elle et se détache de la terre et de +moi-même. Éverard, est-ce là ton astre ou le mien? Lui parles-tu +maintenant? Je reviens à l'histoire de mon Malgache, c'est-à-dire... j'y +reviendrai demain; je suis las, et je vais dormir de ce bon et calme +sommeil d'enfant que j'ai retrouvé au bercail, comme un ange attaché à +la garde de mon chevet. Je t'envoie une fleur de mon jardin. Bonsoir, et +la paix des anges soit avec toi, confesseur de Dieu et de la vérité! + + + 23 avril. + +Je reviens à l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperçois qu'elle +est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits +de sa vie, une amourette qui faillit le rendre très-malheureux, et qui, +Dieu merci, se borna à un épisode sentimental et platonique. Toutefois +voici l'épisode. + +Une femme de nos environs, à laquelle il envoyait de temps en temps un +bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amitié à +laquelle elle répondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots +fit qu'il donna le nom d'amour à ce qui n'était qu'affection +fraternelle. La dame, qui était notre amie commune, ne se fâcha ni ne +s'enorgueillit de l'hyperbole. C'était alors une personne calme et +affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle +continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses +bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci +par-là un peu de madrigal. La découverte de l'un de ces poulets amena +entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus +légitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la +fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frère morave. +Le voilà donc encore une fois en route, à pied, avec sa boîte de +fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux à +cause des chagrins qu'il avait causés, mais se sauvant de tout par le +calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride +de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres +du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrêta aux +rochers de Vaucluse, décidé à vivre et à mourir sur le bord de cette +fontaine où Pétrarque allait évoquer le spectre de Laure dans le miroir +des eaux. Je ne m'inquiétais pas beaucoup de cette funeste résolution; +je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irréparable. +Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne +lui adressera que des flèches perdues. Précisément le mois de mars +tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les +rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache +abandonna le rôle de Cardénio, fit une collection de mousses aquatiques, +et vers la fin d'avril il m'écrivit:--«Tout cela est bel et bon; mais si +mon inhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu'à ce qu'elle juge +à propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle +cesse de pleurer mon trépas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier +est complet, mes souliers tirent à leur fin, et pendant ce temps-là ma +pépinière bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire +mes greffes par des gringalets. Oppose-toi à ce que personne y mette la +main; je ne demande que le temps de faire rémouler ma serpette, et +j'arrive.» + +L'infortuné revint et se résigna d'être adoré dans sa famille, aimé +saintement de sa Dulcinée, chéri de moi, son frère et son élève. Il se +bâtit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa +prairie, de sa pépinière et de son ruisseau. Peu après il devint père +d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un +nom de plante à sa fille et n'en connaissant pas de plus agréable et de +plus estimable que la plante fébrifuge à pétales roses qui croît dans +nos prés, il voulut l'appeler _Petite-Centaurée_. Ce fut avec bien de la +peine que sa famille le décida à renoncer à ce nom étrange. + +La première visite qu'il rendit à la dame de ses pensées après l'équipée +de Vaucluse lui coûta bien un peu; il craignait qu'elle ne fût piquée de +le voir sitôt consolé et revenu. Mais elle courut à sa rencontre et lui +donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre +et vit qu'elle avait précieusement conservé les fleurs desséchées et les +papillons qu'il lui avait donnés autrefois. Elle avait mis en outre sous +verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la +montagne du Pouce (celle où Paul allait tous les soirs épier à l'horizon +maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et +un guêpier en forme de rose qui commençait à tomber en poussière. Une +grosse larme coula sur la joue basanée de notre Malgache. L'amour s'y +noya, l'amitié survécut calme et purifiée. + +Maintenant le Malgache, réduit à l'état de momie, mais plus vert et plus +actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa pépinière. Il a été +juge de paix pendant quelque temps; mais, bientôt dégoûté, comme il dit, +des grandeurs et des soucis qu'elles traînent à leur suite, il a donné +sa démission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont +adressées à M. ***, _pépiniériste_. Comme il a beaucoup travaillé dans +sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes +les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas même lui. +Un peu de mélancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaieté, +surtout lorsqu'il gèle en avril pendant que les abricotiers sont en +fleur; et puis le Malgache a une grande qualité et un grand malheur: il +est ce que nos bourgeois appellent _cerveau brûlé_: cela veut dire qu'il +a l'âme républicaine, qu'il ne trouve pas la société juste et généreuse, +et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain à +tous ceux qui en manquent.--Il se console au milieu d'un petit nombre +d'âmes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il +rentre dans sa solitude, il s'attriste profondément, et il m'écrit: «O +mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant +le monde comme il est, sans espoir qu'après nous il s'améliore? +N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions +l'espérance; n'est-ce pas, _vieux_?» + +Il prend alors sa blouse et sa bêche pour chasser le découragement, et +quand il a travaillé tout le jour il est calme et humblement philosophe +le soir. Il m'écrit alors avec l'encre _de la joie et du contentement_. +Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amérique, qu'il exprime +dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge, +malheureusement sujette à pâlir comme toutes les joies possibles. Voici +son dernier billet: + +«J'ai remarqué sur moi-même que le meilleur traitement pour les maladies +morales, c'est l'exercice du corps. Ah! que j'ai brouetté d'ennuis! mes +terrasses en sont farcies. Je ne prétends pas faire de toi un +terrassier, mais assortir seulement tes occupations à tes forces.--Je +viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte +d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de +balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les +averses. Ce charmant édifice s'élève dans une petite île où j'ai +transporté mes plates-bandes de fleurs et mes carrés de légumes. Le tout +est ceint par les fossés de ma pépinière, dont les arbres sont +aujourd'hui d'une vigueur et d'une beauté ravissantes. Sauf quelques +accès de misanthropie, c'est là que je coule des heures assez paisibles. +Je regrette peu le temps passé; j'en ai mal usé; mais je crois aussi que +je ne pouvais mieux faire; c'était la condition de ma nature. Je ne suis +point affligé de vieillir; chaque âge a ses jouissances: je n'en désire +plus que de tranquilles. Ton amitié avant tout. Bonsoir.» + +Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale +est cet amour à la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend +tous deux rabâcheurs et insupportables (excepté l'un pour l'autre), nous +avons une commune infirmité de caractère qui fait que nous nous trouvons +souvent tête à tête au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler; +c'est comme une timidité naturelle, spéciale à un certain genre +d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de +dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une +impossibilité absolue de nous manifester par des paroles, là où nous +voudrions et devrions savoir le faire. + +C'est enfin tout le contraire de la qualité que tu possèdes éminemment, +et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'éloquence de la +conviction. Lui qui étincelle d'esprit à tous autres égards, et moi qui +ai la langue assez déliée, comme tu l'as vu, quand le dépit et +l'indignation s'en mêlent, nous sommes tous deux bêtes à faire plaisir +quand nous devrions nous élever au-dessus de nous-mêmes. Nos camarades +en concluent que nous sommes usés, lui par habitude de railler, moi, par +celle de douter. Pour lui, je te réponds que son cœur est encore +fervent, jeune et brave comme à vingt ans. C'est l'homme qui a le plus +laborieusement travaillé à s'assurer un bien-être modeste, fait à sa +guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me +disait l'autre jour: _J'irais et j'irai!_--Je ne suis pas sensuel; que +m'importe de dormir sur une natte, sur un pavé ou dans trois planches? + +Quant à moi, peut-être!... je ne sais. Tu as cru surprendre un grand +secret en moi, l'autre jour, pendant que tu lisais ce récit de la mort +de tes frères. J'ai été mal à l'aise tout le temps du dîner, parce que +mon silence et ma pétrification, à côté de l'enthousiasme du Gaulois, me +faisaient rougir devant toi.--Mais cette larme que tu as aperçue et dont +tu tires un si grand indice de chaleur intérieure, sache bien que ce +n'est pas autre chose qu'une amère et profonde jalousie que j'ai raison +de bien cacher, et qui, dans cet instant-là, me fit véhémentement +détester mon sort, mon inaction présente, mon impuissance, et ma vie +passée à ne rien faire. Tu peux les aimer et pleurer de tendresse sur +ces hommes-là, Éverard, tu es l'un d'eux; moi, je suis un poëte, +c'est-à-dire une femmelette. Dans une révolution, tu auras pour but la +liberté du genre humain; moi, je n'en aurai pas d'autre que de me faire +tuer, afin d'en finir avec moi-même, et d'avoir, pour la première fois +de ma vie, servi à quelque chose, ne fût-ce qu'à élever une barricade de +la hauteur d'un cadavre. + +Bah! qu'est-ce que je dis là? Ne crois pas que je sois triste et que je +me soucie de la gloire plus que d'un de mes cheveux. Tu sais ce que je +t'ai dit; j'ai trop vécu; je n'ai rien fait de bon. Quelqu'un veut-il de +ma vie présente et future? pourvu qu'on la mette au service d'une idée +et non d'une passion, au service de la vérité et non à celui d'un +homme, je consens à recevoir des lois. Mais, hélas! je vous en avertis, +je ne suis propre qu'à exécuter bravement et fidèlement un ordre. Je +puis agir et non délibérer, car je ne sais rien et ne suis sûr de rien. +Je ne puis obéir qu'en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles, +afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade; je puis +marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son maître partir avec le +navire et qui se jette à la nage pour le suivre, jusqu'à ce qu'il meure +de fatigue. La mer est grande, ô mes amis! et je suis faible. Je ne suis +bon qu'à faire un soldat, et je n'ai pas cinq pieds de haut. + +N'importe! à vous le pygmée. Je suis à vous parce que je vous aime et +vous estime. La vérité n'est pas chez les hommes; le royaume de Dieu +n'est pas de ce monde. Mais, autant que l'homme peut dérober à la +Divinité le rayon lumineux qui, d'en haut, éclaire le monde, vous l'avez +dérobé, enfants de Prométhée, amants de la sauvage Vérité et de +l'inflexible Justice! Allons! quelle que soit la nuance de votre +bannière, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de +l'avenir républicain; au nom de Jésus, qui n'a plus sur la terre qu'un +véritable apôtre; au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu +faire assez et qui nous ont laissé une tâche à accomplir; au nom de +Saint-Simon, dont les fils vont d'emblée au sublime et terrible problème +(Dieu les protége!...); pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux +qui croient le prouvent... je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe, +emmenez-moi. + + + 26 avril. + +Veux-tu me dire à qui tu en as, avec tes déclamations contre les +artistes? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l'art. O +Vandale! j'aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une +robe de bure et des sabots à Taglioni, et employer les mains de Listz à +tourner une meule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en +pleurant quand la moindre bengali gazouille, et qui fait une émeute au +théâtre pour empêcher Othello de tuer la Malibran! Le citoyen austère +veut supprimer les artistes, comme des superfétations sociales qui +concentrent trop de séve; mais monsieur aime la musique vocale et il +fera grâce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j'espère, une de +vos bonnes têtes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les +fenêtres des ateliers. Et quant aux poëtes, ils sont vos cousins, et +vous ne dédaignez pas les formes de leur langage et le mécanisme de +leurs périodes quand vous voulez faire de l'effet sur les badauds. Vous +irez apprendre chez eux la métaphore et la manière de s'en servir. +D'ailleurs, le génie du poëte est une substance si élastique et si +maniable! c'est comme une feuille de papier blanc, avec laquelle le +moindre saltimbanque fait alternativement un bonnet, un coq, un bateau, +une fraise, un éventail, un plat à barbe, et dix-huit autres objets +différents, à la grande satisfaction des spectateurs. Aucun triomphateur +n'a manqué de bardes. La louange est une profession comme une autre, et +quand les poëtes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce +qu'ils voudront; car ce qu'ils veulent, c'est de chanter et de se faire +entendre. + +O vieux Dante! ce n'est pourtant pas ta muse au timbre d'airain que l'on +eût pu décider à se parjurer! + +Mais dis-moi pourquoi vous en voulez tant aux artistes. L'autre jour, tu +leur imputais tout le mal social, tu les appelais _dissolvants_, tu les +accusais d'attiédir les courages, de corrompre les mœurs, d'affaiblir +tous les ressorts de la volonté. Ta déclamation est restée incomplète et +ton accusation très-vague, parce que je n'ai pu résister à la sotte +envie de disputer avec toi. J'aurais mieux fait de t'écouter: tu +m'aurais donné sans doute quelque raison plus sérieuse, car c'est la +seule chose avancée par toi qui ne m'ait pas fait réfléchir depuis, +quelque antipathique qu'elle me pût être. + +Est-ce à l'_art_ lui-même que tu veux faire le procès? Il se moque bien +de toi, et de vous tous, et de tous les systèmes possibles! Tâchez +d'éteindre un rayon du soleil. Mais ce n'est pas cela. Si je te +répondais, je n'aurais à te dire que des choses aussi neuves que +celles-ci: Les fleurs sentent bon; il fait chaud en été; les oiseaux ont +des plumes; les ânes ont les oreilles beaucoup plus longues que celles +des chevaux, etc., etc. + +Si ce n'est pas l'art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les +artistes. Tant qu'on croira à Jésus sur la terre, il y aura des prêtres, +et nul pouvoir humain ne pourra empêcher un homme de faire, dans son +cœur, vœu d'humilité, de chasteté et de miséricorde; de même, tant +qu'il y aura des mains ferventes, on entendra résonner la lyre divine de +l'art. Il paraît qu'il y a ici un mécontentement accidentel et +particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille +Babylone. Que s'est-il passé? Moi, je ne sais rien. L'autre jour, un des +vôtres, c'est-à-dire un des nôtres, un républicain, déclara presque +sérieusement que je méritais la mort. Le diable m'emporte si je +comprends ce que cela veut dire! Néanmoins, j'en suis tout ravi et tout +glorieux, comme je dois l'être; et je ne manque pas depuis ce jour-là de +dire a tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage +littéraire et politique fort important, donnant ombrage à ceux de mon +propre parti, à cause de ma grande supériorité sociale et +intellectuelle. Je vois bien que cela les étonne un peu, mais ils sont +si bons qu'ils consentent à partager ma joie. Le Malgache m'a demandé ma +protection, afin d'avoir l'honneur d'être pendu à ma droite, et Planet à +ma gauche. Nous ne pouvons manquer d'échanger, dans cette situation, les +plus charmants jeux de mots et les plus délicieuses facéties. Mais, en +attendant, je ne veux pas qu'on en plaisante, et je prétends que mes +amis disent de moi:--Ce garçon-là a trop d'esprit, il ne vivra pas. + +Voyons pourtant, examinons l'affaire de mes confrères les artistes; car +pour moi je n'ai garde de me défendre: j'aurais trop peur d'être +acquitté comme le plus innocent des hommes, et de ne pas avoir les +honneurs du martyre pour mes idées.--Un instant! tu me feras le plaisir +de formuler un peu lesdites idées après mon trépas, car jusqu'ici je +t'avoue en secret qu'il n'y a pas l'ombre d'une idée dans ma tête et +dans mes livres. Le devoir de ton amitié est d'apprendre aux gens qui, +par hasard, auraient lu les livres susdits, ce qu'ils prouvent et ce +qu'ils ne prouvent pas. Il ne serait peut-être pas inutile non plus de +me l'apprendre à moi-même, afin que je pusse démontrer à mes juges, par +mes réponses, combien mon intelligence a de profondeur, de perversité, +et combien il est urgent d'éteindre une si terrible comète capable +d'embraser la terre. + +Ceci pose (et ne va pas me contredire ni t'aviser de plaider pour mon +innocence; le bon Dieu bénisse les obligeants! je les remercie fort de +leur bonne volonté, et les prie de vouloir bien me laisser être pendu en +repos), parlons des autres. Qu'ont-ils fait, les pauvres diables? +Sont-ils capables de causer la mort d'une mouche? Il n'y a que Byron et +moi, sachez-le bien... + +Mais je t'ennuie avec mon incorrigible et plate _facétieuseté_. +Donne-moi un coup de poing, et me voilà redevenu sérieux. + +Je suis prêt à te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le +sophisme a tout envahi, il s'est glissé jusque dans les jambes de +l'Opéra, et Berlioz l'a mis en symphonie fantastique. Malheureusement +pour la cause de l'antique sagesse, quand tu entendras la marche funèbre +de Berlioz, il y aura un certain ébranlement nerveux dans ton cœur de +lion, et tu te mettras peut-être bien à rugir, comme à la mort de +Desdemona; ce qui sera fort désagréable pour moi, ton compagnon, qui me +pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au +Conservatoire. Le moins qui t'arrivera sera de confesser que cette +musique-là est un peu meilleure que celle qu'on nous donnait à Sparte +du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu'Apollon, +mécontent de nous voir sacrifier exclusivement à Pallas, nous a joué le +mauvais tour de donner quelques leçons à ce _Babylonien_, afin qu'il +égarât nos esprits en exerçant sur nous un pouvoir magnétique et +funeste. + +Tu vas me demander si c'est là parler un langage sérieux... Je parle +sérieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de génie, un +véritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas +fâché de te dire ce que c'est qu'un véritable artiste, car je vois bien +que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nommé, l'autre jour, de prétendus +artistes que tu accablais de ta colère, un corroyeur, un marchand de +peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nommé +d'autres, célèbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je +vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des épiciers +pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies. + +Berlioz est un artiste; il est très-pauvre, très-brave et très-fier. +Peut-être bien a-t-il la scélératesse de penser en secret que tous les +peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique placée à +propos, comme moi j'ai l'insolence de préférer une jacinthe blanche à la +couronne de France. Mais sois sûr que l'on peut avoir ces folies dans le +cerveau et ne pas être l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois +somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les +liliacées; chacun son goût. Quand il faudra bâtir la cité nouvelle de +l'intelligence, sois sûr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz +avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et +leur volonté. Mais notre jeune Jérusalem aura ses jours de paix et de +bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner à leurs +pianos, aux autres de bêcher leurs plates-bandes, à chacun de s'amuser +innocemment selon son goût et ses facultés. Que fais-tu, dis-moi, quand +tu contemples la grande constellation du ciel, à minuit, en divaguant +avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais +t'interrompre, au moment où tu nous dis des paroles sublimes, pour +t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se +creuser et s'user le cerveau à des conjectures? cela donne-t-il du pain +et des souliers aux hommes?--tu me répondrais: Cela donne des émotions +saintes et un mystique enthousiasme à ceux qui travaillent à la sueur de +leur front pour les hommes; cela leur apprend à espérer, à rêver à la +Divinité, à prendre courage et à s'élever au-dessus des dégoûts et des +misères de la condition humaine par la pensée d'un avenir, chimérique +peut-être, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es, +Éverard? c'est cette fantaisie de rêver le soir. Qui t'a donné le +courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est +l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement +rustique des hommes de génie, qui veux faire la guerre aux lévites de +ton Dieu? Saül, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la +harpe et que tu deviens insensé en l'écoutant. + +A genoux, Sicambre, à genoux! nous t'y mettrons bien. Hélas! je dis +_nous_! je pense à mon procès, et je me persuade que je suis déjà jugé +et condamné comme artiste!--Ils t'y mettront bien, eux, les artistes +véritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-là, quand ils +observent leur évangile et qu'ils respectent la sainteté de leur +apostolat! Il en est peu de ceux-là, il est vrai, et je n'en suis pas je +l'avoue à ma honte! Lancé dans une destinée fatale, n'ayant ni cupidité +ni besoins extravagants, mais en butte à des revers imprévus, chargé +d'existences chères et précieuses dont j'étais l'unique soutien, je n'ai +pas été artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur, +tout le zèle et toutes les souffrances attachées à cette profession +sainte; la vraie gloire n'a pas couronné mes peines, parce que rarement +j'ai pu attendre l'inspiration. Pressé, forcé de gagner de l'or, j'ai +pressé mon imagination de produire, sans m'inquiéter du concours de ma +raison; j'ai violé ma muse quand elle ne voulait pas céder; elle s'en +est vengée par de froides caresses et de sombres révélations. Au lieu de +venir à moi souriante et couronnée, elle y est venue pâle, amère, +indignée. Elle ne m'a dicté que des pages tristes et bilieuses, et s'est +plu à glacer de doute et de désespoir tous les mouvements généreux de +mon âme. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur +d'être forcé à me suicider intellectuellement qui m'a rendu âcre et +sceptique.--Je t'ai raconté là-bas, dans la soirée, l'analyse d'un beau +drame sur le poëte Chatterton, représenté dernièrement au +Théâtre-Français. Les gens aisés, les hommes rangés, ont, pour la +plupart, trouvé fort mauvais qu'un poëte fît quelque cas de sa condition +et qu'il se plaignit avec amertume d'être forcé par la misère à y +déroger. Pour moi, j'ai versé des larmes abondantes en assistant à cette +lutte d'un esprit indépendant contre la nécessité fatale, qui me +rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi +chatouilleux et irritable que le génie. En faisant de mon mieux, je +n'aurais peut-être jamais rien fait de passable; mais à l'heure où +l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en +lui-même, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand, +médiocre ou nul, il s'efforce et il espère. Mais si les heures sont +comptées, si un créancier attend à la porte, si un enfant qui s'est +endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misère et à la +nécessité d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit +son talent, il a un grand sacrifice à faire et une grande humiliation à +subir vis-à-vis de lui-même. Il regarde les autres travailler lentement, +avec réflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs +pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer après coup mille +pierres précieuses, en ôter le moindre grain de poussière, et les +conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection même. +Quant à lui, malheureux, il a fait, à grands grands coups de bêche et +de truelle, un ouvrage grossier, informe, énergique quelquefois, mais +toujours incomplet, hâté et fiévreux: l'encre n'a pas séché sur le +papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger +une faute! + +.....Ces misères te font sourire et te semblent puériles. Cependant si tu +avoues que l'homme, même en face des plus grandes choses, n'est mû que +par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites, +l'homme souffre en faisant abnégation de cet amour-là. Et puis, il y a +quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dévouement de l'artiste +à son art, qui consiste à _bien faire_ au prix de sa fortune, de sa +gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu, +_fortitudo!_ (c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expédie sa +besogne pour augmenter ses produits: l'artiste pâlit dix ans, au fond +d'un grenier, sur une œuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne +livrera pas, tant qu'elle ne sera pas terminée selon sa conscience. +Qu'importe à M. Ingres d'être riche ou célèbre? il n'y a pour lui qu'un +suffrage dans le monde, celui de Raphaël, dont l'ombre est toujours +debout derrière lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de +Beethoven avec des yeux baignés de larmes; et Baillot qui consent à +laisser tout l'éclat de la popularité à Paganini, plutôt que d'ajouter, +de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thèmes +sacrés de Sébastien Bach; et Delacroix, le mélancolique et consciencieux +disciple de Rubens!--Et vous autres, hommes de bruit et de puissance, +quand vous a-t-on vus vous éclipser derrière un plus habile ou plus +ambitieux que vous, par amour pour la sainte vérité! Quelques-uns de +vous, je le sais, ont aimé l'humanité et la justice en _artistes_. C'est +le plus bel éloge qu'on puisse leur donner. + +Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect +de tout être intelligent; mais ce serait désigner par le silence ceux +qui procèdent autrement et qui poursuivent le bruit et l'argent à tout +prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de +rivalité; et en vain je te répondrais que je ne connais particulièrement +presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je +ne te nomme pas. J'ai vécu toujours seul au milieu du monde, amoureux, +voyageur ou serf littéraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si +pures, et je me suis prosterné. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni +d'en être jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma +profession comme quelque chose de mieux qu'un métier. Pourtant je +n'étais pas né pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et +j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux à qui j'ai dévoué ma vie, +consacré mes veilles, sacrifié ma jeunesse, et peut-être tout mon +avenir, m'en sauront-ils jamais gré?--Non, sans doute, et peu importe. + + + 29 avril. + +Tu dis que je suis un imbécile; soit. Tes lettres, il est temps de te +l'avouer, font sur moi un effet magique. Elles me rendent sérieux. Quel +miracle est cela? J'ai beau lutter, je ne puis parler de toi légèrement, +comme je fais de tous, et ils ont trouvé un moyen de me faire taire +quand je les blesse par mes plaisanteries. Ils me parlent de toi, ils me +répètent les paroles qu'ils t'ont entendu me dire, ils me racontent +(comme si je l'avais oublié) cette dernière nuit passée à nous +reconduire alternativement à nos demeures respectives jusqu'à neuf fois, +cette station au pied de l'église où nous avons parlé des morts, et ce +silence où nous sommes tombés au haut de l'escalier du palais, sous ce +réverbère si pâle, au-dessus de cette place muette et déserte, où tu +venais d'évoquer un si fantastique tableau. J'ai regretté dans ce +moment-là, en te regardant, de n'être pas susceptible d'avoir peur d'un +être vivant; car tu m'aurais causé une de ces vives émotions de terreur +qui ne sont pas sans plaisir et qu'on a dans les rêves. Je me +souviendrai longtemps de tes paroles en descendant ce grand escalier +gothique au clair de la lune. «Toi, me disais-tu, je t'aime comme Jésus +aima Jean, son plus jeune et son plus romanesque disciple; et pourtant, +si jamais ce pouvait être un devoir pour moi de te tuer, je +t'arracherais de mes entrailles et je t'étranglerais de mes mains.»--Ma +foi! mon cher maître, je voudrais être quelque chose de mieux qu'un +pauvre hanneton, afin de voir si vraiment tu aurais ce courage et cette +vertu-là. Mais, bah! tu ne l'aurais pas, charlatan que tu es!--Qui sait, +pourtant? toi qui ne ris jamais! peut-être.--Ce serait beau, et je te +donnerais ma tête de bon cœur pour le plaisir d'avoir vu dans ma vie +un seul vrai Romain. + +Il y a, ma parole d'honneur! des moments où je m'imagine que j'ai trouvé +la vertu réfugiée et cachée en vous comme au temps où les hommes la +forcèrent d'aller se fortifier dans des cavernes sauvages, dans des +rochers inexpugnables.--Mais si vous n'étiez que des fanatiques!--Bah! +c'est toujours cela: n'est pas fanatique qui veut, surtout par le temps +qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n'ai sujet de +l'être, si j'étais seulement un peu fou à votre manière.--Nous autres, +qui rions toujours, nous ressemblons parfois à ces idiots qui rient en +voyant les gens sensés se conduire naturellement. L'autre jour, un +paysan de mes amis (j'espère que je parle en style républicain) entra +dans mon cabinet, et, me voyant très-occupé à écrire, il se mit à +hausser les épaules d'un air de pitié. Il se pencha sur moi, en +regardant ce que je faisais, à peu près comme s'il eût payé pour voir +les tours du singe à la foire. Il prit ensuite un livre sur ma table: +c'était, Dieu me pardonne! un volume du divin Platon, et il l'ouvrit à +l'envers, en tournant les feuillets d'un air attentif; puis le replaça +sur la table en me disant du ton d'un profond mépris: C'est donc à ces +fadaises-là, mon petit monsieur, que vous passez le temps fêtes et +dimanches? il y a de drôles de gens dans la vie de ce monde!--Et il +hocha la tête en éclatant de rire, si bien que j'eus besoin de toute ma +philanthropie démocratique pour ne pas le pousser par les épaules à la +porte. + +Je me suis calmé pourtant en songeant que j'étais, cent fois le jour, +dans le cas de ce paysan vis-à-vis de toi et des tiens, et je me suis +émerveillé de la patience avec laquelle vous supportiez l'impudente et +stupide raillerie de fainéants comme nous, qui ne sont bons à autre +chose qu'à critiquer ce qu'ils ne comprennent pas et ce qu'ils ne +sauraient faire. Mais je dirai comme Planet:--Envoyez-moi donc +_promener_!--Qu'est-ce que vous faites de moi au milieu de vous, vieux +chrétiens! Dieu me punisse si vous n'êtes pas des anges; car rien ne +vous rebute, rien ne vous ébranle. Vous venez à nous avec tendresse, et +te voilà m'appelant ton jeune frère et ton cher enfant, moi qu'il +faudrait renvoyer à ma pipe et à mes romans. O prosélytisme! fasse des +distinctions qui voudra; peu m'importe le nom qu'on te donne, pourvu que +je voie émaner de toi des leçons de vertu et des actes de charité. + +Il faut pourtant que je te conte mes peines, ô mon pauvre prophète +méconnu! On essaie de mettre tes enfants en méfiance contra toi. +L'esprit de parti n'a pas de scrupule. On nous dit que vous êtes des +glorieux, des ambitieux, des brouillons; enfin qu'il faut te mettre aux +Petites-Maisons et nous y enfermer avec toi, nous tous qui t'aimons. + +Tout cela ne serait que risible, si des hommes d'esprit et de cœur ne +s'en mêlaient pas aussi sur la foi d'autrui, ou ne montraient tout au +moins, par leur silence devant nous, qu'ils se méfient de nous et de +toi. Cela n'attriste pas ces bons champions qui sont habitués à l'orage; +mais moi qui reviens de Babylone, où j'ai dormi cinq ans dans l'ivresse, +et qui tombe, en me frottant les yeux, au beau milieu de notre jeune +Sion, je suis tout contristé, et tout abattu de voir le rempart d'airain +que l'indifférence ou l'antipathie des gentils a placé autour de nous. +Sortirons-nous jamais de là, mon maître? Je vois bien que nous essayons +de temps en temps de braves et saillantes sorties; mais les meilleurs +d'entre nos frères y succombent, et quand nous rentrons sous nos tentes, +les clameurs, les malédictions et les huées des vainqueurs viennent y +troubler nos prières.--Ce qui me fâche le plus, moi, ce sont les huées. +Je les connais, ces diables de gentils, pour avoir été en captivité chez +eux. Je sais comme ils sont malins et quelles flèches acérées leur +ironie décoche contre nous.--Songe bien que je ne suis pas un serviteur +bien éprouvé, moi; j'entends déjà leurs lardons m'assaillir pour la +singulière figure que je fais en habit de soldat de la république; je +t'en prie, mon cher maître, laisse-moi m'en aller à Stamboul. J'ai +affaire par là. Il faut que je passe par Genève, que j'achète un âne +pour traverser les montagnes avec mon bagage, et que je remonte la +Forêt-Noire pour chercher une plante que le Malgache veut que je lui +rapporte. J'ai à Corfou un ami islamite qui m'a invité à prendre le +sorbet dans son jardin. Duteil m'a donné commission de lui acheter une +pipe à Alexandrie, et sa femme m'a prié de pousser jusqu'à Alep afin de +lui rapporter un châle et un éventail. Tu vois que je ne puis tarder, +que j'ai des occupations et des devoirs indispensables.--Écoute: si vous +proclamez la république pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a +chez moi, ne vous gênez pas; j'ai des terres, donnez-les à ceux qui n'en +ont pas; j'ai un jardin, faites-y paître vos chevaux; j'ai une maison, +faites-en un hospice pour vos blessés; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du +tabac, fumez-le; j'ai mes œuvres imprimées, bourrez-en vos fusils. Il +n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait +cruelle: le portrait de ma vieille grand'mère, et six pieds carrés de +gazon plantés de cyprès et de rosiers. C'est là qu'elle dort avec mon +père. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la +république et je demande qu'à mon retour on m'accorde une indemnité des +pertes que j'aurais faites, savoir: une pipe, une plume et de l'encre; +moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de +mes jours à écrire que vous avez bien fait. + + * * * * * + +Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lègue mon fils à mes amis, +ma fille à leurs femmes et à leurs sœurs; le tombeau et le tableau, +héritage de mes enfants, à toi, chef de notre république aquitaine, pour +en être le gardien temporaire; mes livres, minéraux, herbiers, +papillons, au Malgache; toutes mes pipes, à Rollinat; mes dettes, s'il +s'en trouve, à Fleury, afin de le rendre laborieux; ma bénédiction et +mon dernier calembour, à ceux qui m'ont rendu malheureux, pour qu'ils +s'en consolent et m'oublient. + + * * * * * + +Je te nomme mon exécuteur testamentaire; adieu donc, et je pars. + + * * * * * + +Adieu, ô mes enfants! j'ai été jusqu'ici plus enfant que vous; je m'en +vais seul et loin en pèlerinage, pour tâcher de vieillir vite et de +réparer le temps perdu. Adieu, mes amis, mes frères bien-aimés; parlez +quelquefois, autour de l'âtre, de celui qui vous doit les plus beaux +jours et les plus chers souvenirs de sa vie; et toi, maître, adieu! sois +béni de m'avoir forcé de regarder sans rire la face d'un grand +enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m'en allant. + +O verte Bohème! patrie fantastique des âmes sans ambition et sans +entraves, je vais donc te revoir! J'ai erré souvent dans tes montagnes +et voltigé sur la cime de tes sapins; je m'en souviens fort bien, +quoique je ne fusse pas encore né parmi les hommes, et mon malheur est +venu de n'avoir pu t'oublier en vivant ici. + + + + +VII + +A FRANZ LISTZ + +SUR LAVATER ET SUR UNE MAISON DÉSERTE. + + +Ne sachant où vous êtes maintenant, mon cher Franz, ne sachant pas mieux +où je vais aller, je vous fais passer de mes nouvelles par notre +obligeant ami M***. Je pense qu'il saura découvrir votre retraite avant +moi, qui suis confiné dans la mienne pour quelques jours encore. + +Je n'ai pas besoin de vous dire le regret que j'éprouve de ne pouvoir +vous aller rejoindre. Je vois partir votre mère et Puzzi avec sa +famille. Je présume que vous allez fonder, dans la belle Helvétie ou +dans la verte Bohême, une colonie d'artistes. Heureux amis! que l'art +auquel vous vous êtes adonnés est une noble et douce vocation, et que le +mien est aride et fâcheux auprès du vôtre! Il me faut travailler dans le +silence et la solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de +sympathie et d'union avec ses élèves et ses exécutants. La musique +s'enseigne, se révèle, se répand, se communique. L'harmonie des sons +n'exige-t-elle pas celle des volontés et des sentiments? Quelle superbe +république réalisent cent instrumentistes réunis par un même esprit +d'ordre et d'amour pour exécuter la symphonie d'un grand maître! Quand +l'âme de Beethoven plane sur ce chœur sacré, quelle fervente prière +s'élève vers Dieu! + +Oui, la musique, c'est la prière, c'est la foi, c'est l'amitié, c'est +l'association par excellence. Là où vous serez seulement trois réunis en +mon nom, disait le Christ aux apôtres en les quittant, vous pouvez +compter que j'y serai avec vous. Les apôtres, condamnés à voyager, à +travailler et à souffrir, furent bientôt dispersés. Mais lorsque, entre +la prison et le martyre, entre les fers de Caïphe et les pierres de la +synagogue, ils venaient à se rencontrer, ils s'agenouillaient ensemble +sur le bord du chemin, dans quelque bois d'oliviers, ou vers le faubourg +de quelque ville, dans une _chambre haute_, et ils s'entretenaient en +commun du maître et de l'ami Jésus, du frère et du Dieu au culte duquel +ils avaient voué leur vie; puis, quand chacun à son tour avait parlé, le +besoin d'invoquer tous à la fois les mânes du bien-aimé leur inspirait +sans doute la pensée de chanter; et sans doute aussi le Saint-Esprit, +qui descendit sur eux en langues de feu et qui leur révéla les choses +inconnues, leur avait fait don de cette langue sacrée qui n'appartient +qu'aux organisations élues. Oh! soyez-en sûr, s'il existe des êtres +assez grands devant Dieu pour mériter d'acquérir subitement des facultés +nouvelles, si leur intelligence s'ouvrit, si leur langue se délia, des +chants divins durent découler de leurs lèvres, et le premier concert +d'harmonie dut frapper les oreilles ravies des hommes. + +C'est un fait unique dans l'histoire du genre humain, et devant lequel +je ne puis m'empêcher de me prosterner, quand j'y songe, que cette +retraite des douze pendant quarante jours, que cette union fervente et +cette pureté sans tache de douze âmes croyantes et dévouées durant +l'épreuve d'une si longue assemblée! Si je doutais des miracles qui en +résultèrent, je ne voudrais pas le dire; ni vous non plus, n'est-ce pas? +Si l'on me démontrait que ces hommes furent des physiciens et des +chimistes fort habiles pour leur temps, je dirais que cela n'ôte rien à +la réalité d'un homme divin et à l'existence d'une race de saints assez +puissants pour marcher sur la mer et pour ressusciter les morts. Ce qui +est incontestable pour moi, c'est le pouvoir miraculeux de la foi chez +l'homme. S'il m'était donc prouvé que les apôtres eurent besoin de +recourir aux prestiges de ce qu'on appelait alors la magie, je +penserais qu'ils eurent des jours de doute et de souffrance où le +pouvoir céleste s'affaiblissait en eux. Que l'on trouve parmi nous, +répondrai-je, douze hommes supérieurs aux apôtres par la fermeté de leur +foi et la sainteté de leur vie, douze hommes qui puissent passer +quarante jours enfermés sous le même toit sans ergoter entre eux, sans +vouloir primer les uns sur les autres, uniquement occupés à prier, à +demander à Dieu la science du vrai et la force de la vertu, sans tiédeur +et sans orgueil, sans céder à la fatigue de l'esprit ou aux inspirations +présomptueuses de la chair; et, n'en doutez pas, ô mes amis! nous +verrons arriver des miracles, des sciences nouvelles, des facultés +inouïes, une religion universelle. L'homme, _redivinisé_, sortira de +cette assemblée, un beau matin de printemps, avec une flamme au front, +avec les secrets de la vie et de la mort dans sa main, avec le pouvoir +de faire sortir des larmes de charité des entrailles du roc, avec la +révélation des langues que parlent les peuples encore inconnus chez +nous, mais surtout avec le don de la langue divine perfectionnée, de la +musique, veux-je dire, portée à son plus haut degré d'éloquence et de +persuasion. + +Car, lorsque le prodige de la descente du Paraclet s'accomplit sur les +disciples de Jésus, le ciel s'ouvrit au-dessus de leurs têtes, et ils +durent entendre et retenir confusément les chants des brûlants séraphins +et les harpes d'or de ces beaux vieillards couronnés, qui apparurent de +nouveau plus tard à Jean l'apocalyptique, et dont il put ouïr les divins +accords parmi les vents de quelque nuit d'orage sur les grèves désertes +de son île. + +O vous, qui, dans le silence des nuits, surprenez les mystères sacrés; +vous, mon cher Franz, à qui l'esprit de Dieu ouvre les oreilles, afin +que vous entendiez de loin les célestes concerts, et que vous nous les +transmettiez, à nous infirmes et abandonnés! que vous êtes heureux de +pouvoir prier durant le jour avec des cœurs qui vous comprennent! +Votre labeur ne vous condamne pas comme moi à la solitude; votre +ferveur se rallume au foyer de sympathies où chacun des vôtres apporta +son tribut. Allez donc, priez dans la langue des anges, et chantez les +louanges de Dieu sur vos instruments qu'un souffle céleste fait vibrer. + +Pour moi, voyageur solitaire, il n'en est point ainsi. Je suis des +routes désertes, et je cherche mon gîte en des murailles silencieuses. +J'étais parti pour vous rejoindre, le mois dernier; mais le souffle du +caprice ou de la destinée me fit dévier de ma route, et je m'arrêtai +pour laisser passer les heures brûlantes du jour dans une des villes de +notre vieille France, aux bords de la Loire. Pendant que je dormais, le +bateau à vapeur leva l'ancre, et, quand je m'éveillai, je vis sa noire +banderole de fumée fuyant rapidement sur la zone d'argent que le fleuve +dessinait à l'horizon. Je pris le parti de me rendormir jusqu'au +lendemain; et le lendemain, comme je sortais de ma chambre pour +m'enquérir de quelque cheval ou de quelque bateau, un mien ami, que je +ne m'attendais guère à trouver là (l'ayant perdu de vue depuis les +années de ma vie errante), se trouva tout devant moi, dans la cour. Il +m'apprit, en déjeunant avec moi, qu'il était établi et marié dans la +ville, mais qu'il habitait plus souvent une campagne aux environs, à +laquelle il se rendait alors. Il venait se munir a l'auberge d'un cheval +de louage, les siens étant malades ou occupés, et il prétendait +m'emmener au boguet pour me présenter à sa nouvelle famille. La +proposition fut peu de mon goût. Il faisait une chaleur poudreuse pire +que celle de la veille. Je me sentais encore de la fièvre; le boguet +avait de véritables ressorts de campagne; j'aime peu les nouvelles +connaissances en voyage, et me sens mal disposé à être excessivement +poli quand je suis excessivement fatigué. Je refusai net, et lui dis que +je voulais rester à l'auberge jusqu'à ce que je fusse délivré de mon +malaise. L'excellent camarade ne me fit point subir l'obsession d'une +impitoyable hospitalité. Il consentit à me laisser là; mais, au moment +de monter dans son boguet, il lui vint à l'esprit de me dire: J'ai une +maison dans la ville, petite, très-modeste et mal tenue, il est vrai; +mais peut-être y dormirais-tu plus tranquillement qu'ici. Si, malgré +l'abandon où mon séjour à la campagne l'a laissée tout ce printemps, tu +pouvais t'en accommoder..... Je n'ose insister, elle est si peu +présentable! Cependant tu es poëte et ami de la solitude, si tu n'as pas +changé. Peut-être cela te plaira-t-il. Tiens, voici les clefs; si tu +pars avant que je revienne te voir, laisse-les a l'hôtesse de cette +auberge, qui me connaît.--En parlant ainsi, il me serra dans ses bras et +s'éloigna. + +Je trouvai cette invitation des plus agréables. Je me sentais décidément +trop mal pour continuer ma route avant deux ou trois jours. Je me fis +conduire à la maison de mon ami. Ce ne fut pas chose facile que d'y +parvenir; il fallut monter et descendre des rues étroites, roides, +brûlantes et mal pavées. Plus nous nous enfoncions dans le faubourg, +plus les rues devenaient désertes et délabrées. Enfin nous arrivâmes, +par une suite d'escaliers rompus, à une sorte de terrasse crevassée qui +portait un pâté de maisons fort anciennes, ayant chacune leur cour ou +leur jardin clos de hautes murailles sombres, festonnées de plantes +pariétaires. J'eus à peine entr'ouvert la porte de celle qui m'était +destinée, que je fus ravi de son aspect, et que, voulant me conserver le +plaisir religieux d'y pénétrer seul, je pris la valise des mains de mon +guide, je lui jetai son salaire, et j'entrai précipitamment, lui +poussant la porte au nez; ce qui dut me faire passer dans son esprit +pour un fou, pour un conspirateur ou pour quelque chose de pis. + +Il faut croire que la nature n'a pas été faite exclusivement pour +l'homme, ou bien qu'avant la domination étendue par lui sur la terre, il +y eut en effet un règne de divinités champêtres; que cette race +surhumaine ne s'est point entièrement retirée aux cieux, et que ses +phalanges dispersées viennent encore se réfugier aux lieux que l'homme +abandonne. Sans cela, comment expliquer ce respect religieux dont +chacun de nous se sent pénétré en imprimant ses pas sur un sol que n'ont +point encore foulé d'autres pas humains? Pourquoi cet amour et en même +temps cette terreur que nous inspire la solitude? Pourquoi saluons-nous +les ruines, les plages inconnues, les neiges immaculées? Pourquoi l'écho +de nos pas nous fait-il tressaillir sous les voûtes des cloîtres +abandonnés? Pourquoi les forêts vierges, pourquoi les temples déserts, +pourquoi l'aspect de l'isolement émeut-il délicieusement les âmes +tendres, ou péniblement les esprits faibles? Si nous pouvions nous +convaincre d'être absolument le seul être animé existant sur un coin du +globe, nous n'en serions que plus heureux ou plus effrayés, suivant +notre humeur; et cependant l'homme a-t-il sujet de se réjouir quand il +n'a pour société que lui-même? a-t-il lieu de craindre l'absence de +secours lorsqu'il est assuré d'une égale absence d'attaques? Qu'y a-t-il +donc dans l'aspect de ces sables sans empreintes, de ces landes sans +maîtres, de ces lambris sans hôtes? N'y sentons-nous pas partout +l'existence et la présence d'êtres inconnus qui ont établi là leur +empire, et qui ont la bonté de nous y accueillir ou le droit de nous en +chasser? + +Je faisais ces réflexions, appuyé contre la porte que je venais de +fermer derrière moi, et je n'osais me décider à traverser la cour; car +il fallait fouler de longues herbes qui montaient jusqu'à mes genoux, et +sur lesquelles les rayons du soleil commençaient à boire la rosée du +matin. Quelle nymphe avait renversé là sa corbeille et semé ces légers +gramens, ces délicats saxifrages qui s'élevaient dans leur beauté +virginale à l'abri de toute profanation? Pardonne-moi, sylphide, lui +disais-je, ou donne-moi ta démarche légère, afin que je franchisse cet +espace sans courber sous mes pas tes plantes bien-aimées. Quiconque +m'eût vu haletant et poudreux, appuyé d'un air morne contre la porte, ma +valise à la main, m'eût pris pour un homme perdu de désespoir ou abîmé +de remords; et cependant nul voyageur ne fut plus fier de sa découverte, +nul pèlerin ne salua plus pieusement la terre sainte. + +La sylphide n'avait pas dédaigné de cultiver les plantes que le maître +de la maison déserte lui avait concédées. Trois tilleuls qui séparaient +la cour en deux, avec une plate-bande de pieds-d'alouette le long des +murs, une vigne et de grandes mauves pyramidales, avaient pris une +richesse et un développement splendides. Quand j'eus atteint la partie +pavée de mon petit domaine, j'eus soin de marcher sur les dalles +disjointes sans écraser la verdure qui se faisait jour à travers les +fentes; j'arrivai ainsi à la porte, et là ce fut un autre embarras. Les +longs rameaux de la vigne s'étaient entrelacés au devant de l'entrée; +partout ils formaient des courtines de feuillage devant les fenêtres. Il +fallut y porter une main impie, les entr'ouvrir et les soulever comme +des rideaux, pour me frayer le passage de ce seuil vénérable. Mais, dès +que je l'eus franchi, ces pampres retombèrent avec souplesse et +s'embrassèrent étroitement, comme pour m'interdire de repasser +l'enceinte sacrée. Je ne vous ai pas encore désobéi, ô flexibles et +complaisants barreaux de ma chère prison! Chaque nuit, je m'assieds sur +la dernière marche de l'escalier, et je contemple la lune à travers vos +guirlandes argentées. Chaque étoile du ciel s'encadre à son tour en +passant devant le réseau diaphane que vous étendez entre elle et moi, et +quelquefois le jour me surprend, immobile et muet comme la pierre où je +me suis assis. + +Oui, Franz, je suis encore dans cette maison déserte, seul, absolument +seul, n'ouvrant la porte que pour laisser passer un dîner cénobitique, +et je ne me souviens pas d'avoir connu des jours plus doux et plus purs. +C'est une grande consolation pour moi, je vous assure, de voir que mon +âme n'a pas vieilli au point de perdre les jouissances de sa forte +jeunesse. Si de vastes rêves de vertu, si d'ardentes aspirations vers le +ciel ne remplissent plus mes heures de méditation, du moins j'ai encore +de douces pensées et de religieuses espérances; et puis, je ne suis plus +dévoré, comme jadis, de l'impatience de vivre. A mesure que je penche +vers le déclin de la vie, je savoure avec plus de piété et d'équité ce +qu'elle a de généreux et de providentiel. Au versant de la colline, je +m'arrête et je descends avec lenteur, promenant un regard d'amour et +d'admiration sur les beautés du lieu que je vais quitter, et que je n'ai +pas assez apprécié quand j'en pouvais jouir avec plénitude au sommet de +la montagne. + +Vous qui n'y êtes pas encore arrivé, enfant, ne marchez pas trop vite. +Ne franchissez pas légèrement ces cimes sublimes d'où l'on descend pour +n'y plus remonter. Ah! votre sort est plus beau que le mien. +Jouissez-en, ne le dédaignez pas. Homme, vous avez encore dans les mains +le trésor de vos belles années; artiste, vous servez une muse plus +féconde et plus charmante que la mienne. Vous êtes son bien-aimé, tandis +que la mienne commence à me trouver vieux, et qu'elle me condamne +d'ailleurs à des songes mélancoliques et salutaires qui tueraient votre +précieuse poésie. Allez, vivez! il faut le soleil aux brillantes fleurs +de votre couronne; le lierre et le liseron qui composent la mienne, +emblèmes de liberté sauvage dont se ceignaient les antiques Sylvains, +croissent à l'ombre et parmi les ruines. Je ne me plains pas de mon +destin, et je suis heureux que la Providence vous en ait donné un plus +riant; vous le méritiez, et si je l'avais, Franz, je voudrais vous le +céder. + +Je suis donc resté à ***, d'abord par force, maintenant par amour de la +lecture et de la solitude; plus tard, peut-être, y resterai-je par +indolence et par oubli de moi-même et des heures qui s'envolent. Mais je +veux vous faire part d'une bonne fortune qui m'est advenue dans cette +retraite, et qui n'a pas peu contribué à me la faire aimer. + +Vous qui lisez beaucoup, parce que vous n'avez pas le même respect que +moi pour les livres (et vous avez raison, votre art doit vous faire +dédaigner le nôtre), vous, dis-je, qui comprenez vite et qui dévorez +les volumes, vous ne savez ce que c'est que l'importance d'une lecture +attentive et lente pour une âme paresseuse comme la mienne. Je ne suis +pourtant pas de ceux qui attribuent aux livres une influence morale et +politique bien sérieuse. La philosophie me paraît surtout la plus +innocente de toutes les spéculations poétiques, et je pense que les âmes +d'exception, soit par leur force, soit par leur faiblesse, sont seules +capables d'y puiser des résolutions et des encouragements réels. Toute +intelligence qui ne cherche pas sa conviction et sa lumière dans les +leçons de l'expérience et de la réalité, et qui se laisse gouverner par +des fictions, est organisée exceptionnellement. Si c'est en plus, elle +s'exaltera et se fortifiera par les bonnes lectures; si c'est en moins, +elle y trouvera de grands sujets de consolation ou peut-être elle +s'affectera misérablement de ce qu'elle croira être sa condamnation. +Dans l'un et l'autre cas, la lecture aura joué un rôle très-accessoire +dans ces diverses destinées. Leurs résultats se fussent produits plus ou +moins vite si les individus n'avaient pas su lire. Et quant à moi, vous +savez que j'ai un profond respect pour les illettrés. Je me prosterne +devant les grands écrivains et devant les grands poëtes; et pourtant il +est des jours où, à l'aspect de certaines âmes naïves et saintement +ignorantes, je brûlerais volontiers la bibliothèque d'Alexandrie. + +Cela posé, je puis bien vous dire qu'en raison de ma nonchalance et de +mon inaptitude à toute espèce d'action sociale, je suis de ceux pour qui +la connaissance d'un livre peut devenir un véritable événement moral. Le +peu de bons ouvrages dont je me suis pénétré depuis que j'existe a +développé le peu de bonnes qualités que j'ai. Je ne sais ce qu'auraient +produit de mauvaises lectures; je n'en ai point fait, ayant eu le +bonheur d'être bien dirigé dès mon enfance. Il ne me reste donc à cet +égard que les plus doux et les plus chers souvenirs. Un livre a toujours +été pour moi un ami, un conseil, un consolateur éloquent et calme, dont +je ne voulais pas épuiser vite les ressources, et que je gardais pour +les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui ne se rappelle +avec amour les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou savourés! La +couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons +d'une armoire oubliée, ne vous a-t-elle jamais retracé les gracieux +tableaux de vos jeunes années? N'avez-vous pas cru voir surgir devant +vous la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous +le lûtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous +abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de +table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses +compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'éloignement? Oh! +que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crépuscule +faisait cruellement flotter les caractères sur la feuille pâlissante! +C'en est fait, les agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à l'étable, +le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des +arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout à l'heure les +caractères sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux, +l'écluse est étroite et glissante, la côte est rude; vous êtes couvert +de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le +souper sera commencé. C'est en vain que le vieux domestique qui vous +aime aura retardé le coup de cloche autant que possible; vous aurez +l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mère, inexorable sur +l'étiquette, même au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et +triste, un reproche bien léger, bien tendre, qui vous sera plus sensible +qu'un châtiment sévère. Mais quand elle vous demandera, le soir, la +confession de votre journée, et que vous aurez avoué, en rougissant, que +vous vous êtes oublié à lire dans un pré, et que vous aurez été sommé de +montrer le livre, après quelque hésitation et une grande crainte de le +voir confisqué sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant de votre +poche, quoi? _Estelle et Némorin_ ou _Robinson Crusoé_! Oh! alors la +grand'mère sourit. Rassurez-vous, votre trésor vous sera rendu; mais il +ne faudra pas désormais oublier l'heure du souper. Heureux temps! ô ma +Vallée Noire! ô Corinne! ô Bernardin de Saint-Pierre! ô l'Iliade! ô +Millevoye! ô Atala! ô les saules de la rivière! ô ma jeunesse écoulée! ô +mon vieux chien qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui répondait +au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de +gourmandise! + +Mon Dieu! que vous disais-je? Je voulais vous parler de Lavater, et en +effet me voici sur la voie. J'avais eu Lavater entre les mains dans mon +enfance. Ursule et moi, nous en regardions les figures avec curiosité. A +peine savions-nous lire. Nous nous demandions pourquoi cette collection +de visages bouffons, grotesques, insignifiantes, hideux, agréables? nous +cherchions avec avidité, au milieu de ces phrases et de ces explications +que nous ne pouvions comprendre, la désignation principale du type; nous +trouvions _ivrogne, paresseux, gourmand, irascible, politique, +méthodique_... Oh! alors nous ne comprenions plus, et nous retournions +aux images. Cependant nous remarquions que l'ivrogne ressemblait au +cocher, la femme tracassière et criarde à la cuisinière, le pédant à +notre précepteur, l'homme de génie à l'effigie de l'empereur sur les +pièces de monnaie, et nous étions bien convaincus de l'infaillibilité de +Lavater. Seulement cette science nous semblait mystérieuse et presque +magique. Depuis, le livre fut égaré. En 1829, je rencontrai un homme +très-distingué qui croyait fermement à Lavater, et qui me rendit témoin +de plusieurs applications si miraculeuses de la science +physiognomonique, que j'eus un vif désir de l'étudier. Je tâchai de me +procurer l'ouvrage; il ne se trouva pas. Je ne sais quelle préoccupation +vint à la traverse, je n'y songeai plus. + +Enfin ici, le jour de mon arrivée, j'ouvre une armoire pleine de livres, +et le premier qui me tombe sous la main, c'est les œuvres de +Jean-Gaspard de Lavater, ministre du saint Évangile à Zurich, publiées +en 1781, en trois in-folio, traduction française, avec planches gravées, +eaux-fortes, etc. Jugez de ma joie, et sachez que jamais je ne fis une +lecture plus agréable, plus instructive, plus salutaire. Poésie, +sagesse, observation profonde, bonté, sentiment religieux, charité +évangélique, morale pure, sensibilité exquise, grandeur et simplicité de +style, voilà ce que j'ai trouvé dans Lavater, lorsque je n'y cherchais +que des observations physiognomoniques et des conclusions peut-être +erronées, tout au moins hasardées et conjecturales. + +Puisque vous me demandez une longue lettre et que vous êtes avide des +travaux de la pensée, je veux vous parler de Lavater. Là où je suis +d'ailleurs, et avec la vie que je mène, il me serait difficile de vous +donner quelque chose de plus neuf en littérature. Je désire de tout mon +cœur que l'envie vous vienne de faire connaissance avec le vieux +hôte, avec le vénérable ami que je viens de trouver dans la maison +déserte. + +Je voudrais aussi qu'à l'exemple de tous les orgueilleux novateurs du +notre siècle, vous eussiez jusqu'ici méprisé la science de Lavater comme +un tissu de rêveries fondées sur un faux principe, afin d'avoir le +plaisir de vous faire changer d'avis. Nous considérons aujourd'hui la +physiognomonie comme une science jugée, condamnée, enterrée, et sur les +ruines de laquelle s'élève une autre science, non encore jugée, mais +plus digne d'examen et d'attention, la phrénologie. Je hais le mépris et +l'ingratitude avec lesquels notre génération renverse les idoles de ses +pères et caresse les disciples après avoir crucifié les docteurs et les +maîtres. Préférer Schiller à Shakspeare, Corneille aux tragiques +espagnols, Molière aux comiques grecs et latins, La Fontaine à Phèdre ou +à Ésope, cela me paraît, je ne dirai pas une erreur, mais un crime. En +admettant que le copiste, qui, à force de soin, de temps et d'attention, +surpasse son modèle, ait plus de mérite que son maître, nous +établissons une doctrine abominable d'injustice et de fausseté. Quelque +parfaite que soit la traduction ou l'imitation, quelque correction +importante ou nécessaire que vous y remarquiez, quelque finie, quelque +embellie que soit l'œuvre engendrée de l'œuvre mère, celle-ci n'en +est pas moins supérieure, génératrice, vénérable, sacrée. Certes, le +vieil Homère ne saurait jamais être égalé par ceux mêmes qui feraient +beaucoup mieux que lui; car quel est celui qui aurait une idée de la +poésie épique s'il n'eût lu Homère? + +Eh bien, je n'en doute pas, l'homme en viendra un jour à pousser si loin +l'examen de la forme humaine, qu'il lira les facultés et les penchants +de son semblable comme dans un livre ouvert. Gall, Spurzheim et leurs +successeurs auront-ils été les maîtres de cette science? pas plus que +Vespuce ne fut le conquérant de l'Amérique; et pourtant une moitié de +l'univers porte son nom, tandis qu'une petite province conserve à peine +celui du grand Christophe. + +Le système du docteur Gall est en honneur, ou du moins il est en vue. On +l'examine, on le critique, et Lavater est oublié, il tombe en poussière +dans les bibliothèques; les éditions sont épuisées et non renouvelées. +Je ne sais si vous trouveriez aisément à vous procurer un exemplaire +d'un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain. + +Mais Gall était un médecin, et Lavater un ecclésiastique. Notre siècle, +positif et matérialiste, a dû préférer l'explication mécanique à la +découverte philosophique. Il n'en est pas moins vrai que la cranioscopie +entre dans la physiognomonie, et qu'elle en est, de l'aveu de Lavater, +la base essentielle et fondamentale. Cette partie de la physiognomonie +est d'une telle importance, dit-il, qu'elle mérite une étude à part. Il +appartient à l'anatomie d'y chercher la source des altérations de +l'intelligence et de tirer, d'une exacte connaissance des variétés de la +conformation du cerveau, la révélation des facultés de l'homme. Cet +observateur savant et persévérant viendra, ajoute le citoyen de Zurich; +il ramènera le monde à la vérité, ou du moins au désir de la connaître. +De découverte en découverte, d'observation en observation, les +préventions seront détruites, et l'homme reconnaîtra que la +physiognomonie est une science aussi importante, aussi difficile, aussi +élevée que les autres sciences sur lesquelles se fondent et s'appuient +les sociétés civilisées. + +Plein d'amour, de respect et de conviction pour sa science favorite, le +bon Lavater se défend modestement d'en être le premier explorateur. Il +cite plusieurs de ses devanciers, Aristote, Montaigne, Salomon... Il +cite les proverbes suivants, tirés du livre _de la Sagesse_: + +«Les yeux hautains et le cœur enflé. + +«La sagesse paraît sur le visage du sage, mais les regards du fou +parcourent les bouts de la terre. + +«Il y a une race de gens dont les regards sont altiers et les paupières +élevées.» + +Lavater cite également plusieurs passages de Herder qui viennent à +l'appui de son système; en voici un remarquable, que vous avez eu sans +doute le bonheur de lire en allemand, mais que je remets sous vos yeux, +parce que je le trouve empreint du génie de la métaphore allemande, +métaphore à la fois grandiose et recherchée: + +«Quelle main pourra saisir cette substance logée dans la tête et sous le +crâne de l'homme? Un organe de chair et de sang pourra-t-il atteindre +cet abîme de facultés et de forces internes qui fermentent ou se +reposent? La Divinité elle-même a pris soin de couvrir ce sommet sacré, +séjour et atelier des opérations les plus secrètes; la Divinité, dis-je, +l'a couvert d'une forêt, emblème des bois sacrés où jadis on célébrait +les mystères. On est saisi d'une terreur religieuse à l'idée de ce mont +ombragé qui renferme des éclairs dont un seul échappé du chaos, peut +éclairer, embellir, ou dévaster et détruire un monde. + +«Quelle expression n'a pas même la force de cet Olympe, sa croissance +naturelle, la manière dont la chevelure s'arrange, descend, se partage +ou s'entremêle! + +«Le cou, sur lequel la tête est appuyée, montre, non ce qui est dans +l'intérieur de l'homme, mais ce qu'il veut exprimer. Tantôt son attitude +noble et dégagée annonce la dignité de la condition; tantôt, en se +courbant, il annonce la résignation du martyr, et tantôt c'est une +colonne, emblème de la force d'Alcide. + +«Le front est le siége de la sérénité, de la joie, du noir chagrin, de +l'angoisse, de la stupidité, de l'ignorance et de la méchanceté. C'est +une table d'airain où tous les sentiments se gravent en caractères de +feu... A l'endroit où le front s'abaisse, l'entendement paraît se +confondre avec la volonté. C'est ici où l'âme se concentre et rassemble +des forces pour se préparer à la résistance. + +«Au-dessous du front commence sa belle frontière, le sourcil, +arc-en-ciel de paix dans sa douceur, arc tendu de discorde lorsqu'il +exprime le courroux. Ainsi, dans l'un et dans l'autre cas, c'est le +signe annonciateur des affections. + +«En général la région où se rassemblent les rapports mutuels entre les +sourcils, les yeux et le nez, est le siége de l'expression de l'âme dans +notre visage, c'est-à-dire l'expression de la volonté et de la vie +active. + +«Le sens noble, profond et occulte de l'ouïe a été placé par la nature +aux côtés de la tête, où il est caché à demi. L'homme devait ouïr pour +lui-même; aussi l'oreille est-elle dénuée d'ornements. La délicatesse, +le fini, la profondeur, voilà sa parure. + +«Une bouche délicate et pure est peut-être une des plus belles +recommandations. La beauté du portail annonce la dignité de celui qui +doit y passer. Ici c'est la voix, interprète du cœur et de l'âme, +expression de la vérité, de l'amitié et des plus tendres +sentiments[E].» + +Lavater, après, avoir laissé aux anciens la gloire d'avoir créé la +physiognomonie, et aux modernes l'honneur d'en saisir le sentiment +poétique, s'attache à prouver que les études assidues et consciencieuses +de toute sa vie n'ont encore fait faire qu'un pas à cette science ardue. +Il engage ses successeurs à rectifier ses erreurs, à redresser ses +jugements. Nul homme, et nul savant surtout, n'est plus humble et plus +doux que lui; c'est en tout un homme évangélique. Accablé des +railleries, des controverses, de l'ergotage et du pédantisme de ses +contemporains, il leur répond avec un calme inaltérable.--Le professeur +Lichtemberg l'attaque avec plus d'esprit et d'âcreté que les autres. +Lavater prend le pamphlet, s'en émeut peut-être un peu en secret (car +lui-même nous avoue qu'il est nerveux et irascible); mais, ramené au +sentiment de la philosophie chrétienne par la conviction et la pratique +de toute sa vie, il écrit sa réponse dans un esprit de sagesse et de +charité. Il examine l'attaque avec cette précision et cet amour de +l'ordre qui le caractérisent, en disant: «Je me figure que, placés l'un +à côté de l'autre, nous allons parcourir ensemble cet écrit, et nous +communiquer réciproquement, avec la franchise qui convient à des hommes +et la modération qui convient à des sages, la manière dont chacun de +nous envisage la nature et la vérité.» + +Plus loin, frappé d'une belle déclamation du professeur Lichtemberg, il +s'écrie avec naïveté: «--Ce langage est celui de mon cœur. C'est sous +les yeux d'un tel homme que j'aurais voulu écrire mes Essais.» + +Vertueux prêtre! on l'attaque pourtant dans ce que son intelligence +enfante de plus précieux et caresse de plus cher, dans la moralité de sa +science. La pudeur et la vertu des critiques (toujours humbles et +tolérantes, comme vous savez!) s'effarouchent de voir ce novateur impie +porter un regard scrutateur dans les mystères de la conscience. +Qu'allez-vous faire? lui crie-t-on avec amertume; vous allez essayer de +vous approprier ce qui n'appartient qu'à Dieu, la connaissance des +secrets du cœur humain; et quand vous aurez appris à vos semblables à +se sonder et à se surprendre l'un l'autre, il en résultera une haine +implacable pour les pervers, vous aurez tué la miséricorde; un mépris +superbe pour les simples, vous aurez tué la charité. Lavater s'incline. +L'objection est sérieuse, dit-il, et part d'une belle âme; mais toute +science peut devenir funeste en de mauvaises mains, utile et sainte pour +quiconque la dirige vers le bien. Est-ce à dire qu'il ne faut pas de +science, parce qu'on en peut abuser? Mais, ajoute-t-on, comment +réparerez-vous ou comment préviendrez-vous les injustices qu'une erreur +peut vous faire commettre? ou, si tant est que vous soyez infaillible, +vos disciples le seront-ils? Tous les jours nous voyons l'honnête homme +sous des traits ignobles et le scélérat sous ceux de la franchise et de +la loyauté.--Lavater nie le fait. Tout novice qui veut se presser de +pratiquer doit tomber dans de graves erreurs, pense-t-il; mais quiconque +confierait les secrets de la médecine à des écoliers s'exposerait à +d'affreux dangers. L'homme éclairé fait plus de bien que l'ignorant ne +fait de mal; car l'ignorant n'est pas destiné à jouir d'un long crédit +parmi les hommes, tandis que celui du vrai savant s'accroît de jour en +jour. Toute science est un apostolat qui demande des hommes éprouvés et +dignes d'en être investis. Quant à ces scélérats à faces d'ange et à ces +honnêtes gens à tournure ignoble qu'on lui objecte, il déclare que ces +apparences ne trompent pas le vrai physionomiste. «Souvent, dit-il, les +indices d'une passion généreuse touchent de si près à ceux de la même +passion dégénérée en excès et en vice, que l'œil inexpérimenté peut +s'y méprendre. Il ne s'en faut que d'une demi-ligne, d'une courbe +légère, d'une dimension inappréciable au premier abord. Il s'en faut de +si peu! dit-on; mais ce _peu_ est _tout_. + +«Il arrive souvent que les plus heureuses dispositions se cachent sous +l'extérieur le plus rebutant. Un œil vulgaire n'aperçoit que ruine et +désolation; il ne voit pas que l'éducation et les circonstances ont mis +obstacle à chaque effort qui tendait à sa perfection. Le physionomiste +observe, examine et suspend son jugement. Il entend mille voix qui lui +crient:--Voyez quel homme!--Mais, au milieu du tumulte, il distingue une +autre voix, une voix divine, qui lui crie aussi:--Vois quel homme!--Il +trouve des sujets d'adoration là où d'autres blasphèment, parce qu'ils +ne peuvent ni ne veulent comprendre que cette même figure, dont ils +détournent la vue, offre des traces du pouvoir, de la sagesse et de la +bonté du Créateur.--Il voit le scélérat sur le visage du mendiant qui se +présente à sa porte, et il ne le rebute pas; il lui parle avec +cordialité. Il jette un regard profond dans son âme, et qu'y +voit-il?--Hélas! vices, désordre, dégradation totale.--Mais est-ce là +tout ce qu'il y découvre? quoi! rien de bon?--Supposé que cela soit, +encore il y verra l'argile qui ne doit et ne peut dire au potier: +Pourquoi m'as-tu fait ainsi!--Il voit, il adore en silence, et, +détournant son visage, il dérobe une larme dont le langage est +énergique, non pour les hommes, mais pour celui qui les a +faits.--Sagesse sans bonté est folie. Je ne voudrais point avoir ton +œil, ô Jésus, si, en même temps, tu ne me donnais ton cœur. Que la +justice règle mes jugements et la bonté de mes actions! + +«Une juste idée de la liberté de l'homme et des bornes qui la +restreignent est bien propre à nous rendre humbles et courageux, +modestes et actifs. _Jusqu'ici et point au delà, mais jusqu'ici!_ c'est +la voix de Dieu et de la vérité qui vous adresse ce langage; elle dit à +tous ceux qui ont des oreilles pour entendre: Sois ce que tu es, et +deviens ce que tu peux.» + +Ailleurs, à propos des monstres dans l'ordre physique, le même sentiment +de tendresse humanitaire et de miséricorde religieuse reparaît comme +partout avec éloquence. + +«Tout ce qui tient à l'humanité est pour nous une affaire de famille. Tu +es homme, et tout ce qui est homme hors de toi est comme une branche du +même arbre, un membre du même corps.--O homme! réjouis-toi de +l'existence de tout ce qui se réjouit d'exister, et apprends à supporter +tout ce que Dieu supporte. L'existence d'un homme ne peut rendre celle +d'un autre superflue, et nul homme ne peut remplacer un autre homme.» + +Cette tolérance et cette douceur de jugement à l'aspect de la difformité +est d'autant plus touchante que nul homme ne porte plus loin que Lavater +l'amour du beau et le sentiment exquis de la forme. Il se prosterne +devant la pureté grecque; mais il proscrit avec discernement les +imitations modernes de cette beauté qui n'existe plus. Nous pensons bien +tous que, sur cette terre dorée où tout était dieu, l'homme l'était +lui-même, et qu'il y avait dans la rectitude des lignes de sa forme +quelque chose de surhumain qui n'a fait que dégénérer et s'effacer +depuis. Il y a des races d'hommes qui périssent; cependant Lavater eût +été moins absolu dans cette opinion, s'il eût vu beaucoup de figures +orientales. Je me souviens d'avoir rencontré, sur les quais de Venise, +des Arméniens presque aussi beaux que des dieux de l'Olympe. Nous +retrouvons encore, quoique rarement, dans nos contrées européennes, des +visages assez grandioses pour servir de modèles à la statuaire antique, +et je ne pense pas avec Lavater que la nature ne fait point chez nous de +lignes parfaitement droites et pures. Néanmoins j'approuve le +physionomiste de critiquer ces _charges_ de l'antiquité que les peintres +médiocres de son temps prenaient pour l'idéal. Il distingue les +chefs-d'œuvre de la Grèce de ces têtes de médailles qui se frappaient +grossièrement, et sur lesquelles la presque absence de front, la +perpendicularité roide et courte du nez, la proéminence grotesque du +menton et l'écartement des yeux ne produisent qu'une caricature affreuse +de la beauté. Il s'afflige de voir que l'esprit d'un minutieux examen +et d'un discernement rigoureux n'ait pas assez présidé à la connaissance +que les plus grands peintres eux-mêmes ont prise de l'antique. Chez +Raphaël, qu'il place à la tête des artistes, il trouve un peu +d'exagération dans la perfection. «Partout, dit-il, nous retrouvons dans +ses œuvres le _grand_ qui fait son principal caractère; mais partout +aussi nous apercevons le _défaut_. J'appelle _grand_ ce qui produit un +effet permanent et un plaisir toujours nouveau. J'appelle _défaut_ ce +qui est contraire à la nature et à la vérité.» Après un long et +scientifique examen des incorrections et des sublimités des principales +figures de Raphaël, après avoir démontré que telle tête d'ange ou de +Vierge perd de sa divinité pour avoir voulu dépasser la nature, Lavater +termine son analyse par ce noble éloge: + +«Raphaël est et sera toujours un homme apostolique, c'est-à-dire qu'il +est, à l'égard des peintres, ce que les apôtres du Christ étaient à +l'égard du reste des hommes; et autant il est supérieur par ses ouvrages +à tous les artistes de sa classe, autant sa belle figure le distingue +des formes ordinaires.--Où est le mortel qui lui ressemble? Quand je +veux me remplir d'admiration pour la perfection des œuvres de Dieu, +je n'ai qu'à me rappeler la forme de Raphaël!» + +Cette passion sainte pour le beau, parce que, selon Lavater, la vraie +beauté physique est inséparable de la beauté de l'âme, s'exprime en +plusieurs endroits de son livre avec une véritable naïveté d'artiste. +Voici ce qu'il dit à propos d'une bouche: «Cette bouche a de la douceur, +de la délicatesse, de la circonspection, de la bonté et de la modestie. +Une telle bouche est faite pour aimer et pour être aimée.»--Ailleurs, à +propos de l'expression de la chevelure, il s'écrie: «Ne serait-ce que +par amour de ta chevelure, ô Algernon Sidney, je te salue!» + +Je n'entrerai pas avec vous dans le détail du système de Lavater. Je +suis convaincu pour ma part que ce système est bon, et que Lavater dut +être un physionomiste presque infaillible. Mais je pense qu'un livre, +si excellent qu'il soit, ne peut jamais être une parfaite initiation aux +mystères de la science. Il serait à souhaiter que Lavater eût formé des +disciples dignes de lui, et que la physiognomonie, telle qu'il parvint à +la posséder, pût être enseignée et transmise par des cours et par des +leçons, comme l'a été la phrénologie. Mais probablement le trésor +d'expérience que cet homme extraordinaire avait amassé est descendu dans +la tombe avec lui. Il n'a pu jouir que d'une gloire éphémère et +très-contestée. + +Il serait donc imprudent et présomptueux de se croire physionomiste pour +avoir lu le livre de Lavater, même avec toute l'attention possible. Il +n'est pas de bonne démonstration sans l'application et l'exemple. Ici +l'exemple est une planche gravée plus ou moins exactement. Ces gravures +sont généralement fort médiocres, et, fussent-elles meilleures, elles +seraient loin encore de révéler à l'œil le plus clairvoyant toutes +les variétés, toutes les finesses, toutes les complications du travail +de la nature. Il faudrait pratiquer l'étude sur des sujets humains, +comme on l'a fait pour Gall, mais la pratiquer ainsi sous la direction +des maîtres; autrement la moindre erreur du dessinateur peut entraîner +l'adepte dans une suite éternelle d'erreurs graves dans l'application. +Je n'oserais certainement pas établir désormais de jugement sur une +physionomie tant soit peu compliquée; j'y mettrais infiniment plus de +scrupule qu'il ne m'est arrivé jusqu'ici d'en avoir en m'abandonnant à +mon instinct ou à de certaines notions grossières que nous avons tous de +la physiognomonie sans l'avoir étudiée, notions bien hardies et bien +fausses pour la plupart, je vous assure. + +Il me suffira de vous dire que Lavater distingue deux champs +d'observation: les parties molles de la figure et les parties solides. +Les parties solides, le front, les plans immobiles, la courbe du nez, le +contour du menton, indiquent les _facultés_. Les parties molles, la +peau, les chairs, les cartilages et les membranes, par leurs +altérations ou leur pureté, par la couleur, par l'attitude, par les +plis, par la tension, par l'excroissance ou la réduction, révèlent les +_habitudes_ de la vie, les vices ou les vertus, tout ce qui a été +_acquis_. La conformation osseuse n'indique que ce qui a été _donné_ par +la nature, et c'est ainsi que la grandeur se rencontre souvent sur le +haut d'un visage dont le bas décèle la sensualité passée à l'état +d'abrutissement. Il ne faut pas oublier que Lavater est spiritualiste. +Il pense, comme vous et moi, que l'homme est _libre_, qu'il reçoit des +mains de la Providence sa part toujours équitable dans le grand héritage +du bien et du mal que lui légua le premier homme, et qu'il lui est donné +de la force en raison de ses appétits, tant qu'il ne foule pas aux pieds +la pensée de l'entretenir par ses efforts sur lui-même. Les +matérialistes admettent bien aussi, je suppose, l'influence de +l'éducation et de l'expérience sur l'organisation; et en adjugeant au +hasard l'explication de toutes les destinées humaines, on reconnaît tout +aussi vite les variations que les changements et les vicissitudes de la +pensée et du caractère impriment à la partie matérielle de notre être. +Ainsi l'attitude du corps entier, la forme et l'attitude de tous les +membres, la démarche, le geste, tout révèle dans l'homme le caractère +qu'il a ou celui qu'il veut se donner. Tout le talent de l'observateur +consiste à distinguer la réalité de l'affectation, quelque savante et +soutenue qu'elle soit. Voici ce que dit Lavater d'un homme qui s'appuie +sur ses reins, les jambes écartées et les mains derrière le dos: + +«Jamais l'homme modeste et sensé ne prendra une pareille attitude; ce +maintien suppose nécessairement de l'affectation et de l'ostentation, un +homme qui veut s'accréditer à force de prétentions, une tête éventée,» +etc. + +Certes, Lavater n'eût pas appliqué cette observation à Napoléon, et +d'ailleurs elle est si juste, qu'elle explique le rire méprisant qui +s'empare de tout homme de bon sens en voyant sur nos théâtres un +histrion présenter la charge insolente de l'homme de génie. Talma a pu +seul l'imiter, parce que Talma dans sa classe était un homme de génie, +lui aussi. + +En général, si, après avoir lu Lavater, vous faites l'application de vos +souvenirs à des hommes d'exception, vous serez frappé de la vérité de se +décisions. Ces caractères étant tranchés et hardiment dessinés par la +nature, vous y verrez des exemples éclatants, appréciables au premier +coup d'œil. Il n'en sera pas de même pour les sujets médiocres. Leurs +petites vertus et leurs petits vices seront mollement accusés sur des +visages insignifiants. Leur médiocrité résulte d'un ensemble de facultés +vulgaires dont pas une n'est l'intelligence, pas une l'idiotisme. +Diverses doses d'aptitudes, dont pas une n'envahit précisément les +autres, donnent au visage plusieurs expressions dont pas une n'est la +principale et la dominante. Comment prononcer sur de telles +physionomies, à moins d'une habileté et d'une patience excessives? +Cependant le bon Lavater, qui ne dédaigne rien, et qui prend plaisir à +relever et à encourager tout bon instinct, quelque peu développé qu'il +soit, nous fait lire de force, sur ces visages sans attraits, la +finesse, l'esprit d'ordre, le bon sens, la mémoire; s'il n'y trouve pas +ces qualités, il y trouve à estimer la candeur, la douceur, la probité. +Un mendiant lui tend un jour la main: Combien vous faut-il mon ami? +s'écrie le physionomiste frappé de l'honnêteté qu'exprime ce visage.--Je +voudrais bien avoir neuf sous, répond le bonhomme.--Les voici, reprend +le physionomiste; pourquoi ne m'en demandez-vous pas davantage? je vous +donnerais tout ce que vous me demanderiez.--Je vous assure, monsieur, +dit le pauvre, que j'ai là tout ce qu'il me faut. + +On amène devant Lavater un garçon et une jeune fille: l'une qui demande +du pain pour le fruit de ses amours avec le jeune homme, l'autre qui +accuse la jeune fille d'être une débauchée et une trompeuse. Celui-ci +émeut tout son auditoire par une assurance extraordinaire et toutes les +apparences d'une vertueuse indignation; l'autre est troublée, elle ne +sait que pleurer et demander à Dieu de faire connaître la vérité. +Lavater est incertain; il les examine attentivement et prononce en +faveur de la jeune fille. Bientôt, après avoir satisfait à la loi, le +jeune homme avoue ses torts. Lavater raconte cette aventure d'une +manière touchante et qui rappelle les drames à sentiment de Kotzebuë. + +La grande différence entre les observations de Gall et celles de +Lavater, en ce qui concerne la phrénologie, c'est que l'un fait résider +les facultés les plus importantes dans la partie antérieure de la tête, +et se borne à penser que l'autre face du crâne _ne doit pas être +indifférente_ à quiconque en voudra faire l'objet d'une étude spéciale; +tandis que l'autre, dédaignant l'étude de la face humaine, dessine au +crayon, sur tout le crâne, le siége des facultés et des instincts. Je +crains que Gall n'ait cherché l'originalité d'un système aux dépens +d'une des faces de la vérité. En ne voulant pas être le disciple et le +continuateur de Lavater, en voulant _créer_ à tout prix une science, il +est tombé dans de graves préventions. Diviser ainsi l'âme par +compartiments symétriques comme les cases d'un échiquier me semble une +décision trop rigoureuse pour n'être pas empreinte d'un peu de +charlatanisme. Je trouve plus de noblesse, plus de grandeur et en même +temps plus de vraisemblance dans ce vaste coup d'œil de Lavater, qui +embrasse tout l'être et l'interroge dans ses moindres mouvements. + +Je ne connais pas assez le système de Gall pour discuter davantage sur +ce sujet. D'ailleurs, je vous l'ai dit, ce n'est pas par une +dissertation sur la physiognomonie que je veux vous engager à lire +Lavater, c'est en vous recommandant ce livre comme une œuvre +édifiante, éloquente, pleine d'intérêt, d'onction et de charme. Vous y +trouverez, dans les parties les plus systématiques, le même élan de +bonté, le même besoin de tendresse et de sympathie; en même temps une +connaissance si approfondie des mystères et des contradictions de +l'homme moral, que cela seul suffirait pour constituer une œuvre de +génie. Voici un fragment où vous trouverez à la fois l'esprit de +système, la chaleur de l'éloquence, la haute science du cœur humain +et l'enthousiasme de la bonté. Il s'agit de l'influence réciproque des +physionomies les unes sur les autres: + +«La conformité du système osseux suppose aussi celle des nerfs et des +muscles. Il est vrai cependant que la différence de l'éducation peut +affecter ceux-ci de manière qu'un œil expérimenté ne sera plus en +état de trouver les points d'attraction. Mais rapprochez ces deux formes +fondamentales qui se ressemblent, elles s'attireront mutuellement; +écartez ensuite les entraves qui les gênaient, et bientôt la nature +triomphera. Elles se reconnaîtront comme _chair de leurs chair_ et comme +_os de leurs os_. Bien plus: les visages même qui diffèrent par la forme +fondamentale peuvent s'aimer, se communiquer, s'attirer, s'assimiler; et +s'ils sont d'un caractère tendre, sensible, susceptible, cette +conformité établira entre eux, avec le temps, un rapport de physionomie +qui n'en sera que plus frappant . . . . + + * * * * * + +«L'assimilation m'a toujours paru plus frappante dans le cas où, sans +aucune intervention étrangère, le hasard réunissait un génie purement +communicatif et un génie purement fait pour recevoir, lesquels +s'attachaient l'un à l'autre par inclination ou par besoin. Le premier +avait-il épuisé tout son fonds, le second reçu tout ce qui lui était +nécessaire, l'assimilation de leurs physionomies cessait aussi. Elle +avait atteint pour ainsi dire _son degré de satiété_. + +«Encore un mot à toi, jeune homme trop facile et trop sensible! Sois +circonspect dans tes liaisons, et ne va point aveuglément te jeter entre +les bras d'un ami que tu n'as pas suffisamment éprouvé, une fausse +apparence de sympathie pourra te séduire; garde-toi de t'y livrer. Sans +doute il existe quelqu'un dont l'âme est à l'unisson de la tienne. +Prends patience, il se présentera tôt ou tard, et lorsque tu l'auras +trouvé, il te soutiendra, il t'élèvera, il te donnera ce qui te manque, +et il t'ôtera ce qui t'est à charge; le feu de ses regards animera les +tiens, sa voix harmonieuse adoucira la rudesse de la tienne, sa prudence +réfléchie calmera ta vivacité impétueuse; la tendresse qu'il te porte +s'imprimera dans les traits de ton visage, et tous ceux qui le +connaissent le reconnaîtront en toi. Tu seras ce qu'il est, et tu n'en +resteras pas moins ce que tu es. Le sentiment de l'amitié te fera +découvrir en lui des qualités qu'un œil indifférent apercevrait à +peine. C'est cette faculté de voir et de sentir ce qu'il y a de divin +dans ton ami qui assimilera ta physionomie à la sienne.» + +Voici un portrait du débauché qui me semble digne d'un haut talent de +prédication: + +«La paresse, l'oisiveté, l'intempérance, ont défiguré ce visage. Ce +c'est pas ainsi du moins que la nature avait formé ces traits. Ce +regard, ces lèvres, ces rides expriment une soif impatiente et qu'il est +impossible d'apaiser. Tout ce visage annonce un homme qui veut et ne +peut pas, qui sent aussi vivement le besoin que l'impuissance de le +satisfaire. Dans l'original, c'est surtout le regard qui doit marquer ce +désir toujours contrarié et toujours renaissant, qui est en même temps +la suite et l'indice de la nonchalance et de la débauche. + +«Jeune homme, regarde le vice, quel qu'il soit, sous sa véritable forme; +c'en est assez pour le fuir à jamais.» + +Est-il rien de plus beau et de plus attrayant que cette peinture de +l'amitié? est-il rien de plus effrayant que cette peinture du vice? +Lavater cite à ce propos une strophe d'un cantique de Gellert, dont la +traduction ne me semble manquer ni de la force ni de la naïveté qui +doivent caractériser ces sortes d'ouvrages. + + O toi dont l'aspect épouvante, + Que ta jeunesse était brillante + Hélas! où sont tes agréments? + De la destruction l'image + Sillonne déjà ton visage + Et prêche tes égarements. + +Les réflexions de Lavater sur une planche gravée qui représente la +figure de Voltaire dans plus de vingt attitudes différentes, ne sont pas +moins remarquables par leur sagesse et leur vérité. + +«Nous voyons ici un personnage plus grand, plus énergique que nous. Nous +sentons notre faiblesse en sa présence, mais sans qu'il nous agrandisse; +au lieu que chaque être qui est à la fois grand et bon ne réveille pas +seulement en nous le sentiment de notre faiblesse, mais, par un charme +secret, nous élève au-dessus de nous-mêmes et nous communique quelque +chose de sa grandeur. Non contents d'admirer, nous aimons, et, loin +d'être accablés du poids de sa supériorité, notre cœur agrandi se +dilate et s'ouvre à la joie. Il s'en faut bien que ces visages de +Voltaire produisent un effet semblable. En les voyant, on n'a lieu +d'attendre ou d'appréhender qu'un trait satirique, une saillie mordante. +Ils humilient l'amour-propre et terrassent la médiocrité.» + +Il n'est pas un lecteur de Lavater qui n'ait cherché avidement dans la +galerie de ses portraits, une ressemblance physique avec soi-même, et, +dans l'application de cette même physionomie, la clef de sa propre +organisation et de sa propre destinée. Malgré soi, l'esprit s'y attache +avec une inquiétude superstitieuse. Or, je vous dirai qu'une figure plus +maigre, plus mâle et plus âgée que celle de votre meilleur ami, mais +empreinte d'une ressemblance linéaire très-frappante, est accompagnée de +cette analyse. Vous jugerez mieux que moi de la ressemblance morale. +Quant à moi, je m'abstiens de prononcer, votre meilleur ami étant +l'individu que j'aie pu juger avec le moins d'impartialité, soit dans +la bonne, soit dans la mauvaise fortune.--Le portrait est celui d'un +peintre médiocre, Henri Fuessli. + +«Il nous faut caractériser cette physionomie, et nous en dirons bien des +choses. La courbe que décrit le profil dans son ensemble est déjà des +plus remarquables; elle indique un caractère énergique, qui ne connaît +point d'entraves. Le front, par ses contours et sa position, convient +plus au poëte qu'au penseur; j'y découvre plus de force que de douceur, +le feu de l'imagination plutôt que le sang-froid de la raison. Le nez +semble être le siége d'un esprit hardi. La bouche promet un esprit +d'application et de précision; et cependant il en coûte à cet artiste de +mettre la dernière main à son œuvre. Sa grande vivacité l'emporte sur +la mesure d'attention et d'exactitude dont le doua la nature, et qu'on +reconnaît encore dans les détails de ses ouvrages. Quelquefois même on y +trouve des endroits d'un fini recherché, qui contrastent singulièrement +avec la négligence de l'ensemble. + +«On pourra se douter aisément qu'il est sujet à des mouvements +impétueux. Mais dira-t-on qu'il aime avec tendresse, avec chaleur, avec +excès? Rien n'est pourtant plus vrai, quoique d'un autre côté son amour +ait toujours besoin d'être réveillé par la présence de l'objet aimé; +absent, il l'oublie et ne s'en met plus en peine. La personne qu'il +chérit pourra le mener comme un enfant tant qu'elle restera près de lui. +Si elle le quitte, elle peut compter sur toute son indifférence. Il a +besoin d'être frappé pour être entraîné; quoique capable des plus +grandes actions, la moindre complaisance lui coûte. Son imagination vise +toujours au sublime et se plaît aux prodiges. Le sanctuaire des grâces +ne lui est pas fermé; mais il n'aime point à leur sacrifier. On remarque +dans les principales figures de ses tableaux une sorte de tension qui, à +la vérité, n'est pas commune, mais qu'il pousse souvent jusqu'à +l'exagération, aux dépens de la raison. Personne n'aime avec plus de +tendresse, le sentiment de l'amour se peint dans son regard; mais la +forme et le système osseux de son visage caractérisent en lui le goût +des scènes terribles, des actes de puissance et l'énergie qu'elles +exigent. + +«La nature le forma pour être poëte, peintre ou orateur. Mais le sort +inexorable ne proportionne pas toujours la volonté à nos forces; il +distribue quelquefois une riche mesure de volonté à des âmes communes +dont les facultés sont très-bornées, et souvent il assigne aux grandes +facultés une volonté faible et impuissante.» + +Je ne sais s'il existe une biographie de Jean-Gaspard Lavater; sa vie +doit être aussi belle et aussi édifiante que ses écrits. Si j'étais +comme vous en Suisse, je voudrais aller à Zurich, exprès pour recueillir +des documents sur la destinée de cet homme évangélique. Mais quoi! son +nom est peut-être déjà effacé de la mémoire de ses compatriotes; à peine +reste-t-il une pierre tumulaire qui le conserve? Si vous avez passé par +là, dites-moi ce qui en est. + +Au reste, on peut dire que l'on connaît les actions de l'homme quand on +connaît son âme, et je vous recommande de lire en entier son portrait +fait par lui-même, à côté de la planche qui le représente. C'est en +apparence une organisation très-délicate, très-fine, très-exquise. Sans +vous aider de la description, vous reconnaîtrez des facultés spéciales, +je dirais presque fatales; la tranquillité de l'âme jetant une grande +douceur sur un visage mobile; la sérénité de la vertu brillant à travers +le léger voile d'une complexion irritable, impressionnable, nerveuse au +plus haut degré.--Voici le résumé de l'analyse détaillée qu'il nous +donne de sa figure et de son caractère: + +«Sans connaître l'original, je dirais avec pleine certitude que j'y +aperçois beaucoup d'imagination, un sentiment vif et rapide, mais qui ne +conserve pas longtemps les premières impressions; un esprit clair, qui +ne cherche qu'à s'instruire, et qui s'attache à l'analyse plutôt qu'aux +recherches profondes; plus de jugement que de raison; un grand calme +avec beaucoup d'activité, et de la facilité à proportion. Cet homme, +dirais-je encore, n'est pas fait pour le métier des armes ni pour le +travail du cabinet. Un rien l'oppresse: laissez-le agir librement, il +n'est que trop accablé déjà. Son imagination et sa sensibilité +transforment un grain de sable en une montagne; mais, grâce à son +élasticité naturelle, une montagne souvent ne lui pèse pas plus qu'un +grain de sable. + +«Il aime, sans avoir jamais été amoureux. Pas un de ses amis ne s'est +encore détaché de lui. Son caractère pensif le ramène sans cesse aux +préceptes qu'il s'est tracés, et dont il s'est fait cette espèce de +code: + +«Sois ce que tu es; que rien ne soit grand ni petit à tes yeux. Sois +fidèle dans les moindres choses. Fixe ton attention sur ce que tu fais +comme si tu n'avais que cela seul à faire. Celui qui a bien agi dans le +moment actuel a fait une bonne action pour l'éternité. Simplifie les +objets, soit en agissant, soit en jouissant, soit en souffrant. Donne +ton cœur à celui qui gouverne les cœurs. Sois juste et exact dans +les plus petits détails. Espère en l'avenir. Sache attendre, sache jouir +de tout, et apprends à te passer de tout.» + +Il est intéressant de lui entendre raconter de quelle sorte il devint +passionné pour la physiognomonie. «Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, +dit-il, je ne m'étais pas encore imaginé de faire des remarques sur les +physionomies. Quelquefois cependant, à la première vue de certains +visages, j'éprouvais une sorte de tressaillement qui durait encore +quelques instants après le départ de la personne, sans que j'en susse la +cause, ou même sans que je songeasse à la physionomie qui l'avait +produit.» + +Pour moi, j'ai toujours pensé que certaines organisations sont si +exquises qu'elles possèdent des facultés presque divinatoires. En elles +l'enveloppe terrestre est si éthérée, si diaphane, si impressionnable, +que l'esprit qui les anime semble voir et pénétrer à travers la matière +qui enveloppe ou compose le monde extérieur. Leur fibre est si tendre +et si déliée que tout ce qui échappe aux sens grossiers des autres +hommes la fait vibrer, comme la moindre brise émeut et fait frémir les +cordes d'une harpe éolique. Vous devez être une de ces organisations +perfectionnées et quasi-angéliques, mon cher Franz. Votre physionomie, +votre complexion, votre imagination, votre génie, décèlent ces facultés +dont le ciel dote ses _vases d'élection_. Moi, je suis de ceux qui +dorment la nuit, qui marchent et mangent durant le jour. J'ai une de ces +organisations actives, robustes, insouciantes, rompues à la fatigue, sur +lesquelles s'émoussent toutes les délicatesses de la perception et +toutes les révélations du sens magnétique. J'ai trop vécu en paysan, en +bohémien, en soldat. J'ai épaissi mon écorce, j'ai durci la peau de mes +pieds sur les pierres de tous les chemins, et je me rappelle avec +étonnement ces jours de ma jeunesse où la moindre inquiétude, où la +moindre espérance me crispaient comme une sensitive. Pourquoi suis-je +devenu un rocher? + +Ainsi l'a voulu ma destinée; mais en devenant rude et sauvage, je n'en +suis pas moins resté dévot jusqu'à la superstition envers les +organisations supérieures. Plus je me sens retourner à la condition du +travailleur vulgaire, plus j'ai de crainte et de respect pour ces êtres +frêles et nerveux qui vivent d'électricité, et qui semblent lire dans +les mystères du monde surnaturel. J'ai une frayeur affreuse des +fatalistes, des sorciers, des somnambules, des inspirés, des devins et +des pythonisses. Si on frappe mon imagination par une apparence de +sorcellerie ou de divinité, j'ai un tel goût pour le prodigieux que je +suis capable de me livrer à l'étrange et inexplicable attrait de la +peur. + +Le pouvoir de Lavater sur moi eût été immense si je l'eusse connu, +puisque, du fond de la tombe, sa puissance intellectuelle, jointe à tant +de vertus et à une si profonde sagesse, fait sur mon cœur une +impression si vive et si absolue. Depuis que je suis confiné dans cette +retraite, le souvenir de tout ce qui m'est cher ne se présente plus à +moi qu'à travers le miroir magique qu'il a mis devant mes yeux. Je salue +à l'aspect de vos spectres chéris, ô mes amis! ô mes maîtres! les +trésors de grandeur ou de bonté qui sont en vous, et que le doigt de +Dieu a révélés en caractères sacrés sur vos nobles fronts! La voûte +immense du crâne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et +si complète dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique faculté +domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont +l'énergie ferait trembler si la délicatesse exquise de l'intelligence ne +résidait dans la narine, la bonté surhumaine dans le regard, et la +sagesse indulgente dans les lèvres; cette tête, qui est à la fois celle +d'un héros et celle d'un saint, m'apparaît dans mes rêves à côté de la +face austère et terrible du grand Lamennais. Ici le front est un mur +roide et uni, une table d'airain, siège d'une vigueur indomptable et +_sillonnée_, comme celle d'Éverard, _entre les sourcils, de ces +incisions perpendiculaires qui appartiennent exclusivement_, dit +Lavater, _à des gens d'une haute capacité qui pensent sainement et +noblement_. La chute rigide du profil et l'étroitesse anguleuse de la +face conviennent sans aucun doute à la probité inflexible, à l'austérité +cénobitique, au travail incessant d'une pensée ardente et vaste comme le +ciel. Mais le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage +change ma terreur en confiance, mon respect en adoration. Les voyez-vous +se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frêle, qui ont +paru cependant comme des géants devant les Parisiens étonnés, lorsque la +défense d'une sainte cause les tira dernièrement de leur retraite, et +les éleva sur la montagne de Jérusalem pour prier et pour menacer, pour +bénir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs +de la loi jusque dans leur synagogue? + +Moi, je les vois sans cesse quand j'erre, le soir, dans les vastes +chambres obscures de ma maison déserte. Je vois derrière eux Lavater +avec son regard clair et limpide, son nez pointu, indice de finesse et +de pénétration, sa ressemblance ennoblie avec Érasme, son geste paternel +et sa parole miséricordieuse et fervente. Je l'entends me dire: «Va, +suis-les, tâche de leur ressembler, voilà tes maîtres, voilà tes guides; +recueille leurs conseils, observe leurs préceptes, répète les formules +saintes de leurs prières. Ils connaissent Dieu, ils t'enseigneront ses +voies. Va, mon fils, que tes plaies se guérissent, que tes blessures se +ferment, que ton âme soit purifiée, qu'elle revête une robe nouvelle, +que le Seigneur te bénisse et te remette au nombre de ses ouailles.» + +Et puis, je vois passer aussi des fantômes moins imposants, mais pleins +de grâce ou de charme. Ce sont mes compagnons, ce sont mes frères. C'est +vous surtout, mon cher Franz, que je place dans un tableau inondé de +lumière, apparition magique qui surgit dans les ténèbres de mes soirées +méditatives. A la lueur des bougies, à travers l'auréole d'admiration +qui vous couronne et vous enveloppe, j'aime, tandis que vos doigts +sèment de merveilles nouvelles les merveilles de Weber, à rencontrer +votre regard affectueux qui redescend vers moi et semble me dire: +«Frère, me comprends-tu? c'est à ton âme que je parle.»--Oui, jeune ami, +oui, artiste inspiré, je comprends cette langue divine et ne puis la +parler. Que ne suis-je peintre du moins, pour fixer sur votre image ces +éclairs célestes qui l'embrasent et l'illuminent, lorsque le dieu +descend sur vous, lorsqu'une flamme bleuâtre court dans vos cheveux, et +que la plus chaste des muses se penche vers vous en souriant! + +Mais si je faisais ce tableau, je n'y voudrais pas oublier ce charmant +personnage de Puzzi, votre élève bien-aimé. Raphaël et Tebaldeo, son +jeune ami, ne parurent jamais avec plus de grâce devant Dieu et devant +les hommes que vous deux, mes chers enfants, lorsque je vous vis un +soir, à travers l'orchestre aux cent voix, quand tout se taisait pour +écouter votre improvisation, et que l'enfant, debout derrière vous, +pâle, ému, immobile comme un marbre, et cependant tremblant comme une +fleur près de s'effeuiller, semblait aspirer l'harmonie par tous ses +pores et entr'ouvrir ses lèvres pures pour boire le miel que vous lui +versiez. On dit que les arts ont perdu leur poésie; je ne m'en aperçois +guère, en vérité. Eh quoi! n'avons-nous pas passé de belles matinées et +de beaux soirs dans ma mansarde aux rideaux bleus, atelier modeste, un +peu près des neiges du toit en hiver, un peu réchauffé à la manière des +plombs de Venise en été? Mais qu'importe? quelques gravures d'après +Raphaël, une natte de jonc d'Espagne pour s'étendre, de bonnes pipes, le +spirituel petit chat Trozzi, des fleurs, quelques livres choisis, des +vers surtout (ô langue des dieux que j'entends aussi et ne puis parler +non plus!), n'est-ce pas assez pour un grenier d'artiste? Lisez-moi des +vers, improvisez-moi sur le piano ces délicieuses pastorales qui font +pleurer le vieux Éverard et moi, parce qu'elles nous rappellent nos +jeunes ans, nos collines et les chèvres que nous paissions. Laissez-moi +savourer pendant ce temps l'ivresse du latakia, ou tomber en extase dans +un coin derrière une pile de carreaux. N'avons-nous pas vu de beaux +jours? n'avons-nous pas été de bons enfants du Dieu qui bénit les +cœurs simples? n'avons nous pas vu fuir les heures, sans désirer d'en +hâter le cours, comme font tous les hommes du siècle, pour arriver à je +ne sais quel but misérable d'ambition ou de vanité? Vous souvenez-vous +de Puzzi assis aux pieds du saint de la Bretagne, qui lui disait de si +belles choses avec une bonté et une simplicité d'apôtre? vous +souvenez-vous d'Éverard plongé dans un triste ravissement pendant que +vous faisiez de la musique, et se levant tout à coup pour vous dire de +sa voix profonde: «Jeune homme, vous êtes grand!» et de mon frère +Emmanuel qui me cachait dans une des vastes poches de sa redingote pour +entrer à la chambre des pairs, et qui, en rentrant chez moi, me posait +sur le piano, en vous disant: «Une autre fois, vous mettrez mon cher +frère dans un cornet de papier, afin qu'il ne dérange pas sa +chevelure.» Vous souvenez-vous de cette blonde péri à la robe d'azur, +aimable et noble créature, qui descendit, un soir, du ciel dans le +grenier du poëte, et s'assit entre nous deux, comme les merveilleuses +princesses qui apparaissent aux pauvres artistes dans les joyeux contes +d'Hoffmann? Vous souvenez-vous de cette autre visite moins fantastique, +mais grotesque en revanche, où nous nous conduisîmes en écoliers +effrontés, au point que j'en ris encore, seul dans les ténèbres de la +nuit... Chut! les échos de la maison déserte, peu habitués à une +pareille inconvenance, s'éveillent et me répondent d'un ton irrité. Les +dieux Lares se regardent avec étonnement et délibèrent de me +chasser.--Pardon et soumission devant vous, hôtes mystérieux qui +souffrez ici ma présence! vous savez que je vous respecte et vous +crains; vous savez que je n'ai pas ouvert les persiennes aux rayons du +soleil depuis que j'habite parmi vous; vous savez que je n'ai pas relevé +les rideaux pour faire pénétrer les regards profanes des voisins dans +vos retraites sacrées. Je n'ai pas brisé les rameaux de la vigne qui +tapisse les murs. J'ai lu le beau livre de Lavater avec précaution et +sans en essuyer la vénérable poussière. Je n'ai dérangé aucun meuble. Je +n'ai pas cueilli les fleurs du préau. Je n'ai brisé aucune plante. J'ai +marché sur la pointe du pied durant les nuits, pour ne point troubler la +solennité de vos mystères. Ne me bannissez pas, ô dieux amis de l'homme +pieux! n'envoyez point les larves et les lamies me tourmenter dans mon +sommeil; et si vous m'apparaissez, que ce soit sous la forme des ombres +de mes frères, avec leurs paroles de conseil et d'encouragement sur les +lèvres. + +Il est remarquable qu'étant excessivement poltron j'aime autant la vie +d'anachorète. C'est que j'aime ma peur elle-même; elle me détache du +monde réel, et les émotions qu'elle me procure me font sentir vivement +combien je suis spiritualiste dans mes croyances et dans mes +superstitions. La nuit, quand la lune se couche derrière les flèches +d'architecture _flamboyante_ de la cathédrale, il passe, dans les +pampres qui couronnent mon seuil, des brises soudaines qui ressemblent +aux frissons convulsifs de la souffrance. Je songe alors aux âmes du +purgatoire, et je prie Dieu d'abréger leurs maux et leur attente. +D'autres fois, lorsque je suis assis sous le tympan fleuronné de cette +jolie porte gothique encadrée de feuillage qui me rappelle les amours de +Faust et de Marguerite, il arrive tout à coup à côté de moi, sans que je +l'aie entendu venir, un gros chat noir, qui miaule d'une voix lamentable +en me présentant son dos hérissé, d'où s'échappent des étincelles +électriques dès que j'y porte la main. C'est le chat du voisin qui vient +par les toits et qui me rend le service gratuit de me délivrer des rats +insolents. Eh bien! malgré ses bons offices, ce matou a une figure +diabolique; ses yeux luisent dans la nuit comme des charbons ardents, et +ses contorsions ont quelque chose d'infernal. Je n'oserais refuser de +lui gratter l'oreille et de lui lisser le dos, car je craindrais qu'il +ne prît tout d'un coup sa véritable forme et qu'il ne s'envolât par les +airs avec un grand éclat de rire. Quand même il n'y a ni chat ni brise +dans le préau, il s'y fait des bruits étranges que j'ai été longtemps à +m'expliquer. C'est un écroulement continuel de sable, qui, des tuiles du +toit tombant dans les pampres, éveille mille autres bruits dans leurs +feuilles émues; c'est à croire qu'une nuée de sorcières et de manches à +balai prennent leurs ébats sur les combles; mais c'est tout simplement +la maison qui tombe en poussière, en attendant qu'elle tombe en ruine; +elle se lézarde, s'écaille, et à chaque instant sème du gravier dans mes +cheveux. Eh quoi! chère maison déserte, tu veux déjà t'écrouler! tu +dureras donc si peu de temps? Asile sacré où j'ai médité, seul et dans +le silence, une si douce page de ma vie, seuil hospitalier que je veux +baiser en partant, murailles sonores où j'ai, dormi si paisiblement sous +l'aile de mon ange gardien; asile étroit et simple, beau de propreté et +d'ordre au dedans, délicieux d'abandon et de désordre au dehors, +n'étais-tu pas déjà mon refuge et mon abri? ne m'appartenais-tu pas en +quelque sorte, et ne te préférais-je pas aux palais que les hommes +recherchent? Ah! tu aurais suffi aux besoins et aux désirs de ma vie +entière. J'aurais lu les Pères de l'Église et les traités des saints sur +la vie solitaire dans ta monastique enceinte! J'aurais fait ici de beaux +rêves de perfection, si faciles à exécuter loin des bruits du monde et +des vains discours des hommes! je m'y serais purifié des souillures de +la vie; je m'y serais enseveli comme dans un cercueil de marbre sans +tache; j'aurais mis tes vieux murs et tes rideaux de vigne en fleur +entre le siècle pervers et mon âme timorée. Je n'en serais sorti que +pour essayer de bonnes œuvres; j'y serais rentré dès que ma tâche eût +été accomplie, afin de ne pas en commettre de mauvaises: et tu veux déjà +retourner à la terre, des entrailles de laquelle les matériaux sont +sortis? Fatiguée d'obéir aux volontés de l'homme, tu veux te briser et +t'abattre pour te reposer, matière que la pensée humaine avait animée! +Et quand je repasserai ici, je ne trouverai peut-être plus que des +ruines à cette place où j'ai salué des lambris hospitaliers!--Mais de +quoi m'occupé-je, ô insensé! Insecte à peine éclos ce matin, je +m'inquiète de la destruction de la pierre et de la courte durée du +ciment séculaire, quand ce soir je ne serai déjà plus; je plains ces +murs qui se fendent, et les rides qui s'amassent à mon front, je ne les +compte pas! Avant que ces herbes soient flétries, mes cheveux peut-être +auront quitté mon crâne; avant que la gelée du prochain hiver ait +partagé ces dalles, mon cœur se sera à jamais glacé dans la tombe. +Qu'est-ce que la vie de l'homme dont il compte tous les instants, +sachant que le dernier s'approche et qu'il n'y échappera pas? Ces murs, +ces festons de lierre, ces tilleuls que le houblon embrasse, ces grands +pignons qui semblent vouloir déchirer le ciel et que ronge l'humidité de +la lune, tout cela songe-t-il à la destruction? toutes ces choses +entendent-elles le balancier de l'horloge? est-ce pour elles que le +timbre impitoyable mesure et compte le temps? Il n'y a que toi ici, +homme mélancolique, créature éphémère et craintive, qui saches quelle +heure il est; toi seul comprends cette voix lugubre qui part du clocher +et qui coupe ta vie par petites portions égales, sans jamais s'arrêter +ou se ralentir. Va, prends ton bâton et voyage; tu pourras revenir et +trouver la maison debout. Telle qu'elle est, elle durera plus que toi; +il faudra encore des années pour l'anéantir, un coup de vent te balayera +peut-être demain! + + * * * * * + +La nuit dernière, un grand vacarme a troublé mon sommeil; on a sonné à +rompre la cloche, on a frappé à enfoncer la porte. Enfin, à travers le +guichet, on m'a crié, comme dans les comédies:--Ouvrez, de par le +roi.--Cette fois je n'ai pas eu peur; que peut-on craindre des hommes +quand on a un passe-port en règle dans sa poche? La gendarmerie a trouvé +le mien orthodoxe, et pourtant les rayons de lumière qu'on aperçoit +parfois le soir aux fenêtres de cette maison inhabitée, le dîner +pythagorique qui passe tous les jours par le guichet, ont été pour +quelques voisins un grand sujet de crainte et de scandale. D'abord la +lumière m'avait fait passer pour un esprit; mais le dîner, en révélant +mon existence matérielle, m'a donné l'air d'un conspirateur. Il a fallu +aller, ce matin, rendre compte de ma conduite aux magistrats. Mon +innocence a été bientôt reconnue; mais j'ai appris, chemin faisant, que, +pendant ma retraite, la face de la France avait été changée. L'explosion +d'une _machine infernale_, dont les résultats ont été bien assez +funestes par eux-mêmes, a donné au despotisme de prétendus droits sur +les plus purs ou sur les plus paisibles d'entre nos frères. On s'attend +à des actes féroces de ce pouvoir insolent qui s'intitule l'ordre et la +justice. Allons, soit! Franz; la vie est la vie; il y aura à souffrir, +il y aura à travailler tant qu'il y aura à vivre. Un désastre de plus ou +de moins nous renversera-t-il? L'homme est libre par la volonté de +Dieu. On peut enchaîner et faire périr le corps; on ne peut asservir +l'homme moral. On dit qu'il y aura contre nos amis des sentences de mort +et d'ostracisme; nous ne sommes rien en politique, nous autres, mais +nous sommes les enfants de ceux qu'on veut frapper. Je sais qui vous +suivrez sur l'échafaud ou dans l'exil; vous savez pour qui j'en ferai +autant. Ainsi nous nous reverrons peut-être, Franz, non plus comme +d'heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes dans les riantes +vallées de la Suisse, ou dans les salles de concert, ou dans l'heureuse +mansarde de Paris; mais bien sur l'autre rive de l'Océan, ou dans les +prisons, ou au pied d'un échafaud; car il est facile de partager le sort +de ceux qu'on aime quand on est bien décidé à le faire. Si faible et si +obscur qu'on soit, on peut obtenir de la miséricorde d'un ennemi qu'il +vous tue ou qu'il vous enchaîne. Ils veulent faire des martyrs, dit-on: +Dieu soit loué! notre cause est gagnée. Bonjour, mon frère Franz; soyons +gais; ce ne sont plus des temps de désolation que ceux où l'on peut se +dévouer pour quelqu'un et mourir pour quelque chose. Que peut-on nous +ôter, à nous qui n'avons jamais rien demandé au monde? Avons-nous +quelque ambition folle dont il faudra guérir, quelque soif avide dont il +faudra mourir? Malheureux sont ceux qui possèdent; ils ne pourront +jamais rien sur ceux qui s'abstiennent. Nous ôtera-t-on les uns aux +autres? pourra-t-on nous empêcher de vivre pour nos frères et de mourir +avec eux?... + +Pendant que j'étais dehors, mon ami et mon hôte de la maison déserte est +revenu de la campagne. Il a fait faucher l'herbe de la cour, il a fait +tailler la vigne; les fenêtres sont ouvertes le jour, et les mouches +entrent dans les chambres; la maison est rangée selon lui; selon moi, +elle est ravagée. Ces mutilations, ce vandalisme, sont-ils un présage de +ce qui va se passer en France? Allons-y voir; je pars. Où irai-je? je ne +sais; là où quelqu'un des nôtres aura besoin de celui qui n'a besoin de +personne, si ce n'est de Dieu! Je reçois de vos nouvelles par une lettre +de Puzzi: vous avez un piano en nacre de perle; vous en jouez auprès de +la fenêtre, vis-à-vis le lac, vis-à-vis les neiges sublimes du +Mont-Blanc. Franz, cela est beau et bien; c'est une vie noble et pure +que la vôtre; mais si nos saints sont persécutés, vous quitterez le lac, +et le glacier, et le piano de nacre, comme je quitte Lavater, les +pampres verts et la maison déserte, et vous prendrez le bâton du +voyageur et le sac du pèlerin, comme je le fais maintenant en vous +embrassant, en vous disant: Adieu, frère, et _à revoir_. + + + + +VIII + +LE PRINCE + + +Car, enfin, à quoi servons-nous? s'écria-t-il en se laissant tomber sur +un banc de pierre en face du château. Quel noble emploi faisons-nous de +nos facultés? qui profitera de notre passage sur la terre? + +--Nous servons, lui répondis-je en m'asseyant auprès de lui, à ne point +nuire. Les oiseaux des champs ne font point de projets les uns pour les +autres. Chacun d'eux veille à sa couvée. La main de Dieu les protège et +les nourrit. + +--Tais-toi, poëte, reprit-il, je suis triste, et non mélancolique; je ne +saurais jouer avec ma douleur, et les pleurs que je verse tombent sur un +sable aride. Ne comprends-tu pas ce que c'est que la vertu? Est-ce une +mare stagnante où pourrissent les roseaux, ou bien est-ce un fleuve +impétueux qui se hâte et se gonfle dans son cours pour arroser et +vivifier sans cesse de nouveaux rivages? Est-ce un diamant dont l'éclat +doit s'enfouir dans un caillou, aux entrailles de la terre, ou bien une +lumière qui doit jaillir comme un volcan et promener ses clartés +magnifiques sur le monde? + +--La vertu n'est peut-être rien de tout cela, lui dis-je: ni le diamant +enseveli, ni l'eau dormante; mais encore moins le fleuve qui déborde ou +la lave qui dévore. J'ai vu le Rhône précipiter son onde impétueuse au +pied des Alpes. Ses rives étaient sans cesse déchirées par son +impatience, les herbes n'avaient pas le temps d'y croître et d'y +fleurir. Les arbres étaient emportés avant d'avoir acquis assez de force +pour résister au choc; les hommes et les troupeaux fuyaient sur la +montagne. Toute cette contrée n'était qu'un long désert de sable, de +pierres et de pâles buissons d'osier, où la grue, plantée sur une de ses +jambes ligneuses, craignait de s'endormir toute une nuit. Mais j'ai vu, +non loin de là, de minces ruisseaux s'échapper sans bruit du sein d'une +grotte ignorée, et courir paisiblement sur l'herbe des prés qui +s'abreuvait de leur eau limpide. Des plantes embaumées, croissaient au +sein même du flot paisible; et la bergeronnette penchait son nid sur ce +cristal, où les petits, en se mirant, croyaient voir arriver leur mère +et battaient des ailes. La vertu, prends-y garde, ce n'est pas le génie, +c'est la bonté. + +--Tu te trompes, s'écria-t-il, c'est l'un et l'autre; qu'est-ce que la +bonté sans l'enthousiasme? qu'est-ce que l'intelligence sans la +sensibilité? Toi, tu es bon, et moi je suis enthousiaste; crois-moi, +nous ne sommes vertueux ni l'un ni l'autre. + +--Eh bien! contentons-nous, lui dis-je avec un soupir, de n'être pas +dangereux. Regarde ce palais, songe à ceux qui l'habitent, et dis-moi si +tu n'es pas réconcilié avec toi-même? + +--Hideuse consolation, répondit-il d'un ton qui m'émut profondément. Eh +quoi! parce qu'il y a des serpents et des chacals, il faut se glorifier +d'être une tortue! Non, mon Dieu! vous ne m'avez pas créé pour +l'inertie; et plus le vice rampe et glapit autour de moi; plus je me +sens le besoin d'étendre mes ailes et de frapper ces vils animaux du bec +de l'aigle. Que veux-tu dire avec tes ruisseaux paisibles et tes grottes +ignorées? Penses-tu que la vertu soit comme ces poisons qui deviennent +salutaires en se divisant? crois-tu que douze hommes de bien, voués à +l'obscurité et renfermés dans les voies étroites de la vie intérieure, +soient plus utiles qu'un seul homme pieux qui voyage et qui exhorte? Le +temps des patriarches n'est plus. Que les apôtres se lèvent; et qu'ils +se fassent voir et entendre! + +--Patience! patience! lui dis-je; les apôtres sont en route; ils vont +par divers chemins et par petites troupes. Ils s'appellent de différents +noms et se vêtissent de diverses couleurs. Les plus fervents peut-être, +parce qu'ils ont été les plus éprouvés, entonnent maintenant sur les +grèves de la mer Rouge, comme dans les noires cavernes de la montagne du +Dauphiné, leurs simples et sublimes cantiques: + + Dieu! vos enfants vous aiment, + Ils seront forts et patients! + +Qu'importent leurs divisions, leurs erreurs, leurs revers et leurs +fautes? Ils répondent avec calme: «Nous périrons, nous sommes des +hommes; mais les idées ne meurent pas, et celle que nous avons jetée +dans le monde nous survivra. Le monde nous traite de fous, l'ironie nous +combat, et les huées du peuple nous poursuivent; les pierres et les +injures pleuvent sur nous, les plus hideuses calomnies ont attristé nos +cœurs: la moitié de nos frères a fui épouvantée; la misère nous +ronge. Chaque jour notre faible troupeau diminue, et peut-être pas un de +nous ne restera-t-il debout pour saluer de loin les horizons de la terre +promise. Mais nous avons semé dans l'univers intelligent une parole de +vérité qui germera. Nous mourrons calmes et satisfaits sur le sable du +désert, comme ce peuple de Dieu qui couvrit de ses ossements les plaines +sans fin de l'Arabie, et dont la nouvelle génération arriva toute jeune +aux vertes collines de Chanaan.» Sont-ce là des paroles de fou? Et ce +prêtre qui, tout seul, un matin, croisa les bras sur sa poitrine, et +debout, au milieu de sa prière, le front et les yeux levés vers le ciel, +s'écria d'une voix forte: «Christ! chaste amour! saint orgueil! +patience! courage! liberté! vertu!» étaient-ce là des paroles de prêtre? +Les murs de sa cellule en frémirent, et les anges émus dans le ciel +s'écrièrent: «Dieu puissant! une flamme brillante vient de jaillir +là-bas de ce monde épuisé. Nous l'avons vue, et voici que l'éclair +traverse l'immensité et vient mourir à tes pieds. N'abandonne pas encore +ce monde-là, ô Dieu bon! car il en sort parfois un rayon qui peut +rallumer le soleil dans son atmosphère obscurcie; de faibles cris, des +sons épars, des plaintes, des aspirations percent de temps en temps la +nuée sombre qui l'enveloppe, et ces voix lointaines qui montent +jusqu'ici attestent que la vertu n'est pas étouffée encore dans le +cœur des hommes infortunés.» Ainsi parlent les anges, et sois sûr, ô +mon ami! qu'aucune de nos bonnes intentions n'est perdue. Dieu les voit, +il entend la prière la plus humble, et, à cette heure où nous parlons, +ces étoiles qui nous regardent et nous écoutent lui répètent les paroles +de ta souffrance et lui racontent les vertueuses angoisses de ton âme. + +--O mon ami! s'écria-t-il en se jetant dans mes bras, pourquoi n'es-tu +pas tous les jours ainsi? pourquoi tant de jours d'apathie ou d'aigreur? +Pourquoi tant d'heures d'ironie ou de dédain? + +--Parce que je suis un homme d'une pauvre santé et d'une pauvre tête, +lui dis-je, sujet à la migraine et aux spasmes. Dieu me pardonne bien +d'être injuste et ingrat à ces heures-là. Les reproches que j'adresse au +ciel et la haine que je ressens pour les hommes retombent sur mon +cœur comme un flot de bile corrosive, la pureté des étoiles n'en est +pas ternie, et la Providence ne s'en émeut pas. La fatigue opère en moi +le retour de la résignation, et il arrive, une ou deux fois par mois +peut-être, qu'entre la colère et l'imbécillité, je me sens dans une +disposition bonne et calme, où je peux accepter et prier. + +--Eh bien! quand ton âme arrive à ces heures de calme et de soulagement, +s'écria mon ami, cours t'enfermer dans ton grenier, prends une plume, +écris! Écris avec les larmes de tes yeux, avec le sang de ton cœur, +et tais-toi le reste du temps. Quand tu souffres, viens avec nous; ne va +pas te promener seul là-bas, le long des grottes humides, au clair de la +lune; n'allume pas ta lampe à minuit, et ne reste pas les coudes appuyés +sur ta table et le visage caché dans tes mains jusqu'au jour naissant. +Ne nous dis plus qu'il y a des époques dans l'histoire où l'homme de +bien doit se lier les pieds et les mains pour ne point agir. Ne nous dis +pas que Siméon Stylite était un saint, et conviens que c'était un fou. +Ne nous dis pas que la vertu est comme la chasteté des vestales et qu'il +faut l'enterrer vivante pour la purifier. N'affecte pas cette tranquille +indifférence et cette inertie volontaire qui cachent mal tes +déchirements énergiques. Ou, si tu dis tout cela, ne le dis qu'à nous, +qui essayerons de te combattre: ne le dis qu'à moi, qui pleurerai avec +toi et souffrirai moins en ne souffrant pas seul. + +Je serrai la main de mon ami, et lui répondis après un moment +d'émotion:--Ne crois pourtant pas que ma seule indolence me fasse +conseiller le repos à mes ardents amis. Quand on peut empêcher un +forfait, c'est une lâcheté de s'en laver les mains comme Pilate; mais +quand on est, comme nous, perdu dans la masse vulgaire, la raison, et +peut-être la conscience, commandent d'y rester. Que celui qui se sent +investi d'une mission divine sorte des rangs; Dieu l'appelle, Dieu le +soutiendra. Il guidera sa marche difficile au milieu des écueils; il +l'éclairera, dans les ténèbres, du flambeau de la sagesse. Mais, +dis-moi, combien crois-tu qu'il naisse de Christs dans un siècle? +N'es-tu point effrayé et indigné comme moi de ce nombre exorbitant de +rédempteurs et de législateurs qui prétendent au trône du monde moral? +Au lieu de chercher un guide et d'écouter avidement ceux dont la parole +est inspirée, l'espèce humaine tout entière se rue vers la chaire ou la +tribune. Tous veulent enseigner; tous se flattent de parler mieux et de +mieux savoir que ceux qui ont précédé. Ce misérable murmure qui plane +sur notre âge n'est qu'un écho de paroles vides et de déclamations +sonores, où le cœur et l'esprit cherchent en vain un rayon de chaleur +et de lumière. La vérité, méconnue et découragée, s'engourdit ou se +cache dans les âmes dignes de la recevoir. Il n'est plus de prophètes, +il n'est plus de disciples. Le peuple égaré est plus orateur que les +envoyés de Dieu. Tous les éléments de force et d'activité marchent en +désordre et s'arrêtent paralysés dans le choc universel. Nous +arriverons, dis-tu; mais dans combien de temps? Eh bien! résignons-nous, +attendons! Pour se faire jour avec les bras et le flambeau dans cette +multitude aveugle et impotente, il faudrait massacrer et incendier +autour de soi. Ne sais-tu pas cela? Par combien de désastres certains ne +faudrait-il pas établir un succès douteux! combien de crimes faut-il +commettre envers la société pour lui faire accepter un bienfait! Cela ne +convient point à des paysans comme nous, ô mon ami! et quand je vois un +homme supérieur, ouvrir la bouche pour parler, ou avancer le bras pour +agir, je tremble encore et je l'interroge d'un regard méfiant et sévère +qui voudrait fouiller aux profondeurs de sa conscience. O Dieu! par +quelles austères réflexions, par quelles épreuves sanctifiantes ne +faudrait-il pas se préparer à jouer un rôle sur la scène du monde! Que +ne faudrait-il pas avoir étudié, que ne faudrait-il pas avoir senti! +Tiens, plantons dans notre jardin vingt-sept variétés de dahlias, et +tâchons d'approfondir les mœurs du cloporte. N'aventurons pas notre +intelligence au delà de ces choses, car la conscience n'est peut-être +pas assez forte en nous pour commander à l'imagination. Contentons-nous +d'être probes dans cette existence bornée où la probité nous est facile. +Soyons purs, puisque tout nous y convie au sein de nos familles et sous +nos toits rustiques. N'allons pas risquer notre petit bagage de vertu +sur cette mer houleuse où tant d'innocences ont péri, où tant de +principes ont échoué. N'es-tu pas saisi d'un invincible dégoût et d'une +secrète horreur pour la vie active, en face de ce château où tant +d'immondes projets et d'étroites scélératesses germent et éclosent +incessamment dans le silence de la nuit? Ne sais-tu pas que l'homme qui +demeure là joue depuis soixante ans les peuples et les couronnes sur +l'échiquier de l'univers? Qui sait si, la première fois que cet homme +s'est assis à une table pour travailler, il n'y avait pas dans son +cerveau une honnête résolution, dans son cœur un noble sentiment? + +--Jamais! s'écria mon ami; ne profane pas l'honnêteté par une telle +pensée; cette lèvre convexe et serrée comme celle d'un chat, unie à une +lèvre large et tombante comme celle d'un satyre, mélange de +dissimulation et de lasciveté; ces linéaments mous et arrondis, indices +de la souplesse du caractère; ce pli dédaigneux sur un front prononcé, +ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de constrastes sur une +physionomie humaine révèlent un homme né pour les grands vices et pour +les petites actions. Jamais ce cœur n'a senti la chaleur d'une +généreuse émotion, jamais une idée de loyauté n'a traversé cette tête +laborieuse; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosité +si rare, que le genre humain, tout en le méprisant, l'a contemplé avec +une imbécile admiration. Je te défie bien de t'abaisser au plus +merveilleux de ses talents! Invoquons le Dieu des bonnes gens, le Dieu +qui bénit les cœurs simples! + +Ici mon ami s'arrêta d'un air ironiquement joyeux, et, après quelques +instants de silence, il reprit:--Quand je pense aux idées qui viennent +de nous occuper en ce lieu, presque sous les fenêtres du plus grand +fourbe de l'univers, nous, pauvres enfants de la solitude, dont tous +les rêves, tous les soucis tendent à rendre notre honnêteté contagieuse, +il me prend envie de me moquer de nous; car nous voici pleurant de +tendresse pour l'humanité qui nous ignore, et qui nous repousserait si +nous allions l'endoctriner, tandis qu'elle s'incline et se courbe sous +la puissance intellectuelle de ceux qui la détestent et la méprisent. +Vois un peu la face immobile et pâle de ce vieux palais! écoute, et +regarde: tout est morne et silencieux; on se croirait dans un cimetière. +Cinquante personnes au moins habitent ce corps de logis. Quelques +fenêtres sont à peine éclairées; aucun bruit ne trahit le séjour du +maître, de sa société ou de sa suite. Quel ordre, quel respect, quelle +tristesse dans son petit empire! Les portes s'ouvrent et se ferment sans +bruit, les valets circulent sans que leurs pas éveillent un écho sous +ces voûtes mystérieuses, leur service semble se faire par enchantement. +Regarde cette croisée plus brillante à travers laquelle se dessine le +spectre incertain d'une blanche statue; c'est le salon. Là sont réunis +des chasseurs, des artistes, des femmes éblouissantes, des hommes à la +mode, ce que la France peut-être a de plus exquis en élégance et en +grâce. Entend-on sortir de cette réunion un chant, un rire, un seul +éclat de voix attestant la présence de l'homme? Je gage qu'ils évitent +même de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une +pensée sous ces lambris où tout est silence, mystère, épouvante secrète. + +Il n'est point un valet qui ose éternuer, pas un chien qui sache aboyer. +Ne te semble-t-il pas que l'air, autour de ces tourelles mauresques, est +plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le châtelain aurait-il +imposé silence au vent du soir et au murmure des eaux? Peut-être a-t-il +des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux +Denys dans ses Latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une +opinion et faire servir cette découverte à ses puérils et ténébreux +projets. Voici, je crois, le roulement d'une voiture sur le sable fin +de la cour. C'est le maître qui rentre; onze heures viennent de sonner à +l'horloge du château. Il n'est point de vie plus régulière, de régime +plus strictement observé, d'existence plus avarement choyée que celle de +ce renard octogénaire. Va lui demander s'il se croit nécessaire à la +conservation du genre humain, pour veiller à la sienne si ardemment! Va +lui raconter que vingt fois le jour il te prend envie de te brûler la +cervelle, parce que tu crains d'être ou de rester inutile, parce que tu +t'effrayes de vivre sans vertu; et tu le verras sourire avec plus de +mépris qu'une prostituée à qui une vierge pieuse irait se confesser de +quelque tiédeur ou de quelque bâillement durant les offices divins. +Demande par quel dévouement, par quelles bonnes actions sa journée est +occupée; ses gens te diront qu'il se lève a onze heures, et qu'il passe +quatre heures à sa toilette (temps perdu à essayer sans doute de rendre +quelque apparence de vie à cette face de marbre, que la dissimulation et +l'absence d'âme ont pétrifiée bien plus encore que la vieillesse). A +trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture seul avec son +médecin, et va se promener dans les allées solitaires de sa garenne +immense. A cinq heures, on lui sert le plus succulent et le plus savant +dîner qui se fasse en France. Son cuisinier est, dans sa sphère, un +personnage aussi rare, aussi profond, aussi admiré que lui. Après ce +festin, dont chaque service est solennellement annoncé par les fanfares +de ses chasseurs, le prince accorde quelques instants à sa famille, à sa +petite cour. Chaque mot exquis, miséricordieusement émané de ses lèvres, +va frapper des fronts prosternés. Un saint canonisé n'inspirerait pas +plus de vénération à une communauté de dévotes. A l'entrée de la nuit, +le prince remonte en voiture avec son médecin et fait une seconde +promenade. Le voici qui rentre, et sa fenêtre s'illumine là-bas, dans +cet appartement reculé gardé par ses laquais, en son absence, avec une +affectation de mystère si solennelle et si ridicule. Maintenant il va +travailler jusqu'à cinq heures du matin. Travailler!... O lune, ne te +lève pas encore! cache ton rayon timide derrière les noirs horizons de +la forêt! Rivière, suspends ton cours déjà si lent et si pauvre. +Feuilles, ne tremblez pas au front des arbres; grillons de la prairie, +lézards des murailles, couleuvres des buissons, n'agitez pas l'herbe, ne +soulevez pas les rameaux du lierre et de la scolopendre, ne faites pas +crier les feuilles sèches et les tiges cassantes de l'ortie et du +coquelicot. Nature entière, fais-toi muette et immobile comme la pierre +du sépulcre: le génie de l'homme s'éveille, sa puissance doit t'effrayer +et te frapper de respect; le plus habile et le plus important des +princes de la terre va se courber sur une table, à la lueur d'une lampe, +et du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de l'Olympe, il va +remuer le monde avec le froncement de son sourcil. + +Misères, vanités humaines! superbes puérilités, orgueilleuses +niaiseries! qu'a donc produit cet homme étonnant depuis soixante années +de veilles assidues et de travaux sans relâche? Que sont venus faire +dans son cabinet les représentants de toutes les puissances de la terre? +Quels importants services ont donc reçu de lui tous les souverains qui +ont possédé et perdu la couronne de France depuis un demi-siècle? +Pourquoi le doucereux regard de cet homme a-t-il toujours inspiré une +inconcevable terreur? Pourquoi tous les obstacles se sont-ils aplanis +sous ses pas? Quelles révolutions a-t-il opérées ou paralysées? quelles +guerres sanglantes, quelles calamités publiques, quelles scandaleuses +exactions a-t-il empêchées? Il était donc bien nécessaire, ce voluptueux +hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conquérant +jusqu'au dévot borné, nous aient imposé le scandale et la honte de son +élévation? Napoléon, dans son mépris, le qualifiait par une métaphore +soldatesque et d'un cynisme énergique; et Charles X, dans ses jours +d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui: _C'est pourtant un prêtre +marié!_ Les a-t-il arrêtés dans leurs chutes terribles, ces maîtres +tour à tour par lui adulés et trahis? Où sont ses bienfaits? où sont ses +œuvres? Nul ne sait, nul ne peut, ne doit ou ne veut déclarer quels +titres l'homme d'État inévitable possède à la puissance et à la gloire; +ses actes les plus brillants sont enveloppés de nuages impénétrables, +son génie est tout entier dans le silence et la feinte. Quelles +turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie? +Conçois-tu rien à cette manière de gouverner les peuples sans leur +permettre de s'occuper de la gestion de leurs intérêts et d'entrevoir +seulement l'avenir qu'on leur prépare? Voici les intendants et les +régisseurs qu'on nous donne et à qui l'on confie, sans nous consulter, +nos fortunes et nos vies! Il ne nous est pas permis de réviser leurs +actes et d'interroger leurs intentions. De graves mystères s'agitent sur +nos têtes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y +atteindre. Nous servons d'enjeu à des paris inconnus dans les mains de +joueurs invisibles: spectres silencieux qui sourient majestueusement en +inscrivant nos destinées dans un carnet. + +--Et que dis-tu, m'écriai-je, de l'imbécillité d'une nation qui supporte +cet infâme tripotage et qui laisse signer de son nom, de son honneur et +de son sang d'infâmes contrats qu'elle ne connaîtra seulement pas? +N'as-tu pas envie de monter à ton tour sur le théâtre politique? + +--Plus mes semblables sont avilis, répondit-il, plus je voudrais les +relever. Je ne suis pas découragé pour eux. Laisse-moi m'indigner à mon +aise contre cet homme impénétrable qui nous a fait marcher comme des +pions sur son damier, et qui n'a pas voulu dévouer sa puissance à notre +progrès. Laisse-moi maudire cet ennemi du genre humain qui n'a possédé +le monde que pour larroner une fortune, satisfaire ses vices et imposer +à ses dupes dépouillées l'avilissante estime de ses talents iniques. Les +bienfaiteurs de l'humanité meurent dans l'exil ou sur la croix; et toi, +tu mourras lentement et à regret dans ton nid, vieux vautour chauve et +repu! Comme la mort couronne tous les hommes célèbres d'une auréole +complaisante, tes vices et tes bassesses seront vite oubliés; on se +souviendra seulement de tes talents et de tes séductions. Homme +prestigieux, fléau que le maître du monde repoussa du pied et jeta sur +la terre comme Vulcain le boiteux, pour y forger sans relâche une arme +inconnue au fond des cavernes inaccessibles, tu n'auras rien à dire au +grand jour du jugement. Tu ne seras pas même interrogé. Le Créateur, qui +t'a refusé une âme, ne te demandera pas compte de tes sentiments et de +tes passions. + +--Quant à moi, je le pense, interrompis-je, je suis convaincu que, chez +certains hommes, le cœur est si chétif, si lent et si stérile, que +nulle affection n'y saurait germer. Ils semblent éprouver des +attachements plus durables que les autres, et leurs relations sont en +effet solidement établies. L'égoïsme, l'intérêt personnel les ont +formés; l'habitude et la nécessité les maintiennent. N'estimant rien, de +tels hommes ne rencontrent jamais les déceptions qui nous abreuvent, +nous pauvres rêveurs, qui ne pouvons aimer sans revêtir l'objet de notre +affection d'une grandeur idéale. Nous nous trompons souvent, souvent il +nous arrive d'écraser avec colère ce que nous avons caressé. Mais +l'honneur, mais la foi aux serments, mais les scrupules de la probité, +ne sont, aux yeux du diplomate, que des ressorts propres à imprimer +certains mouvements à quelque rouage connu de lui seul; il sait les +presser à propos et les faire servir, à leur insu, à l'accomplissement +de l'œuvre d'iniquité dont lui seul possède le secret. Cela s'appelle +_voir de haut_ en politique. Si l'homme pur s'éclaire de l'immoralité du +diplomate, s'il s'assouplit en se corrompant, il est chaque jour plus +apprécié de son maître; car, en diplomatie, ce qui est le plus utile est +le plus estimable. Les mots ont un autre sens, les principes ont un +autre aspect, les sentiments une autre forme dans ce monde-là que dans +le nôtre. Au reste, il n'est pas si difficile qu'on le pense +d'atteindre aux sublimités de cette science immonde; il ne s'agit que de +mettre sa conscience sous ses pieds et de prendre exactement à rebours +tous les principes de la morale universelle. Cela, il est vrai, serait +impossible à plusieurs dans la pratique; mais si nous voulions tous deux +jouer une scène de comédie pour divertir nos amis, je gage qu'avec un +peu de hardiesse et un certain choix de mots adroitement expressifs, +prudemment intelligibles, de ces mots de moyenne portée, comme la langue +française peut en offrir beaucoup, nous saurions habiller très-décemment +d'impudents sophismes, et nous donner sur un théâtre des airs d'hommes +d'État sans beaucoup d'étude et sans la moindre invention. Nos amis nous +comprendraient et riraient; mais si quelque niais bien ignorant venait à +nous écouter, sois sûr qu'il nous prendrait pour de très-grands hommes, +et qu'il s'en retournerait chez lui ébranlé, surpris, plein de doutes, +avec la conscience malade et déjà à demi paralysée, avec le mauvais +instinct déjà éveillé, frémissant d'espoir à l'idée de quelque larcin +permis, de quelque injustice excusable, et surtout avec la tête farcie +de nos jolies phrases de cour, les répétant à ses amis, les apprenant +par cœur à ses enfants, sans s'apercevoir que le vol, le rapt et +l'assassinat sont au bout de ces maximes élégantes. Ou bien, pour peu +que ce niais fût éclairé, on le verrait se frotter les mains, affecter +un sourire sardonique, un regard mystérieux, décocher, dans la +conversation intime, quelqu'un de nos gracieux préceptes d'infamie, et +recueillir autant de mystérieux regards d'approbation, autant de +sardoniques sourires de sympathie qu'il y aurait de ses pareils autour +de lui. Je ne me révolte guère contre l'existence inévitable de ces +scélérats d'élite à qui la Providence, dans ses secrets desseins, laisse +accomplir leur mission sur la terre. La fatalité agit directement sur +les hommes remarquables, soit dans le bien, soit dans le mal. Il n'est +pas besoin qu'elle s'occupe du vulgaire. Le vulgaire obéit à +l'impulsion de ces leviers qu'une main invisible met en mouvement. C'est +contre cette classe impotente et stupide, contre cette vase dormante qui +se laisse remuer et creuser, produisant tout ce qu'on y plante, sans +savoir pourquoi, sans demander quelle racine vénéneuse ou salutaire on +enfonce dans ses flancs gras et inertes, c'est contre ces forêts de +têtes de chardon que le vent penche et relève à son gré, que je +m'indigne, moi qui veux rester dans la foule et qui ne peux supporter +son poids, son murmure et son ineptie. C'est contre ces moutons à deux +pieds qui contemplent les hommes d'État dans une lourde stupéfaction, +et, s'étonnant de se voir tondre si lestement, se regardent et se +disent: «Voilà de fiers hommes! et que nous voilà bien tondus!» O +butors! vos pourceaux crient et ne s'amusent pas à admirer les ciseaux +qui les châtrent. + +On ouvrit une fenêtre: c'était celle du prince.--Depuis quand les +cadavres ont-ils chaud? dit mon ami en baissant la voix; depuis quand +les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir? Quelles sont ces +deux têtes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la +lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son... comment dirai-je? +car je ne profanerai pas le nom d'_ami_ dont se targue M. de M... devant +les serviteurs et les subalternes. C'est un titre d'ailleurs qu'il ne se +permettrait pas sans doute de prendre en présence du maître: car +celui-ci doit sourire à tous les mots qui représentent des sentiments. +Pour me servir d'un terme de leur métier, je dirai que M. de M... est +l'_attaché_ du prince, quoique ses fonctions auprès de lui se bornent à +admirer et à écrire sur un album tous les mots qui sortent depuis +quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t'offre +pour exemple, et qu'il faudra commenter dans le rôle que nous jouerons, +si tu veux, au carnaval prochain, entre deux paravents, avec une +toilette convenable, un maintien grave, des bâtons dans nos manches et +des planches dans le dos, pour empêcher tout mouvement inconsidéré du +corps ou des bras; nous aurons des masques de plâtre, et la scène +commencera par ces mémorables paroles historiques:--_Méfions-nous de +notre premier mouvement, et n'y cédons jamais sans examen, car il est +presque toujours bon_. Qui croirait que la scélératesse érigée en +doctrine de bonne compagnie, chose neuve par elle-même, et d'un effet +piquant, eût aussi son pédantisme et ses lieux communs? Mais écoute ce +cri rauque; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de +rendre l'esprit? Je me trompe, c'est le cri de la chouette qui part des +grands bois. Bien! chante plus fort, oiseau de malheur, crieuse de +funérailles!... Ah! monseigneur, voilà une voix que vous ne sauriez +faire rentrer dans la gorge de l'insolent. Entendez-vous ce refrain +brutal des cimetières qui ne respecte rien, et qui ose dire à un homme +comme vous que tous les hommes meurent, sans y ajouter le _presque_ du +prédicateur de la cour? + +--Ton indignation est acerbe, lui dis-je, et ta colère est cruelle. Si +cet homme pouvait nous entendre, voici comment je lui parlerais: Que +Dieu prolonge tes jours, ô vieillard infortuné! météore prêt à rentrer +dans la nuit éternelle! lumière que le destin promena sur le monde, non +pour conduire les hommes vers le bien, mais pour les égarer dans le +labyrinthe sans fin de l'intrigue et de l'ambition! Dans ses desseins +impénétrables, le ciel t'avait refusé ce rayon mystérieux que les hommes +appellent une âme, reflet pâle, mais pur, de la Divinité, éclair qui +luit parfois dans nos yeux et nous laisse entrevoir l'immortelle +espérance, chaleur douce et suave qui ranime de temps en temps nos +esprits abattus, amour vague et sublime, émotion sainte qui nous fait +désirer le bien avec des larmes délicieuses, religieuse erreur qui nous +fait haïr le mal avec des palpitations énergiques. Être sans nom, tu fus +pourvu d'un cerveau immense, de sens avides et délicats; l'absence de ce +quelque chose d'inconnu et de divin qui nous fait hommes te fit plus +grand que le premier d'entre nous, plus petit que le dernier de tous. +Infirme, tu marchas sur les hommes sains et robustes; la plus vigoureuse +vertu, la plus belle organisation n'était devant toi qu'un roseau +fragile; tu dominais des êtres plus nobles que toi; ce qui te manquait +de leur grandeur fit la tienne; et te voilà sur le bord d'une tombe qui +sera pour toi creuse et froide comme celle de la vipère. Ton souffle +était comme ton sein pétrifié. Derrière cette fosse entr'ouverte, il n'y +a rien pour toi, pas d'espoir peut-être, pas même de désir d'une autre +vie. Infortuné! l'horreur de ce moment sera telle qu'elle expiera +peut-être tous les maux que tu as faits. Ton approche était funeste, +dit-on; ton regard fascinait comme la brise des matinées d'avril, qui +dessèche les bourgeons et les fleurs, et les sème au pied des arbres +attristés. Ta parole flétrissait l'espérance et la candeur au front des +hommes qui t'approchaient. Combien as-tu effeuillé de frais boutons? +combien as-tu foulé aux pieds de saintes croyances et de douces +chimères, problème vivant, énigme à face humaine? Combien de lâches +as-tu faits? combien de consciences as-tu faussées ou anéanties? Eh +bien! si les joies de ta vieillesse se bornent aux satisfactions de la +vanité encensée, aux rares jouissances de la gourmandise blasée, mange, +vieillard, mange, et respire l'odeur de l'encens mêlée à celle des mets. +Qui pourrait t'envier ton sort et t'en souhaiter un pire? Pour nous, qui +te plaignons autant d'avoir vécu que d'avoir à mourir, nous prierons +pour qu'à ton lit de mort les adieux de ta famille, les larmes de +quelque serviteur ingénu, n'éveillent pas en toi un mouvement de +sensibilité ou d'affection inconnue; pour qu'il ne jaillisse pas une +étincelle du caillou qui te servait de cœur. Nous prierons afin que +tu t'éteignes sans avoir jamais pris feu au rayon du soleil qui fait +aimer, afin que ton œil sec ne s'humecte point, que ton pouls ne +batte pas, que tu ne sentes pas ce tressaillement que l'amour, l'espoir, +le regret ou la douleur éveillent en nous; afin que tu ailles habiter +les flancs humides de la terre, sans avoir senti, à sa surface, la +chaleur de la végétation et le mouvement de la vie; afin qu'au moment de +rentrer dans l'éternel néant, tu ne sentes pas la torture du désespoir, +en voyant planer au-dessus de toi ces âmes que tu niais avec mépris, +essences immortelles que tu te vantais d'avoir écrasées sous tes pieds +superbes, et qui monteront vers les cieux quand la tienne s'évanouira +comme un vain souffle; nous prierons alors afin que ton dernier mot ne +soit pas un reproche à Dieu, auquel tu ne croyais pas! + +Une forme blanche et légère traversa l'angle du tapis vert et nous la +vîmes monter l'escalier extérieur de la tourelle à l'autre extrémité du +château.--Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste évoquée par toi, +qui vient danser et s'ébattre au clair de la lune pour désespérer +l'impie?--Non, cette âme, si c'en est une, habite un beau corps.--Ah! +j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que...--Ne répète pas +cela, lui dis-je en l'interrompant; épargne à mon imagination ces +tableaux hideux et ces soupçons horribles. Ce vieillard a pu concevoir +la pensée d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle, +c'est impossible. Si la débauche rampante ou la sordide avarice habitent +des êtres si séduisants et se cachent sous des formes aussi pures, +laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans +fiel, de bons villageois. Ami, ne laissons pas flétrir si aisément ce +que nous possédons encore d'émotions douces et de sourires dans l'âme. +Ne disons pas à notre cœur ce que notre raison soupçonne, laissons +nos yeux éblouis lui commander la sympathie. Vous êtes trop charmante, +madame la duchesse, pour n'être pas honnête et bonne.--Eh bien! soit: +vous êtes bonne autant que belle, madame la duchesse, s'écria mon ami en +souriant; c'est ce que je me persuadais volontiers, ce matin, en vous +voyant passer. J'étais couché sur l'herbe du parc, à l'ombre des arbres +resplendissants de soleil; à travers ce feuillage transparent de +l'automne, vous sembliez darder des rayons dorés dans la brise chaude +et moite du midi. Vêtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe +de Diane, vous voliez, emportée par un beau cheval, dans un tilbury +souple et léger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide; +et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on), +jaillissaient des éclairs magiques; je ne savais pas encore que vous +étiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de +courir le long de l'allée que vous suiviez pour vous voir plus +longtemps. Mais depuis, je suis entré dans votre chambre et, ce portrait +placé dans les rideaux de votre lit...--Cela seul, repris-je, +m'empêcherait de mal interpréter le sentiment ingénu d'une +reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection +légitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et +si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beauté, avec cette +démarche fière et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces +manières affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade; la beauté, +la bonté chez une femme s'appellent et se soutiennent! Le Dieu des +bonnes gens que tu invoquais tout à l'heure, je l'invoque aussi pour +qu'il me préserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous +des dehors si touchants, un insecte immonde dans le calice d'une fleur +embaumée! Non, Paul, retournons au village avec cette jolie apparition +de duchesse dans la mémoire; et si nous écrivons jamais quelque roman de +chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses +belles dents, de son beau regard et du soleil du parc à midi. + +Nous quittâmes le banc de pierre, et mon ami, revenant à sa première +idée, me dit:--D'où vient donc que les hommes (et moi tout le premier, +en dépit de moi-même) sont si jaloux des dons de l'intelligence? +Pourquoi ceux-là seuls obtiennent-ils des couronnes immortelles sans le +secours d'aucune vertu, tandis que la plus pure honnêteté, la bonté la +plus tendre, demeurent ensevelies dans l'oubli, si le génie ou le +talent ne les accompagne? Sais-tu que cela est triste et prouverait à +des âmes chancelantes que la vertu est peine perdue ici-bas?--Si tu la +considères comme une peine, lui répondis-je, c'est en effet une peine +perdue. Mais n'est-ce pas une nécessité douce, une condition de +l'existence, dans les cœurs qui l'ont comprise de bonne heure et de +bonne foi? Les hommes la paient d'ingratitude, parce que les hommes sont +bornés, crédules, oisifs, parce que l'attrait de la curiosité l'emporte +chez eux sur le sentiment de la reconnaissance et sur l'amour de la +vérité; mais en servant l'humanité, n'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut +espérer sa récompense? Travailler pour les hommes dans le seul but +d'être porté en triomphe, c'est agir en vue de sa propre vanité, et +cette sorte d'émulation doit s'éteindre et se perdre dès les premiers +mécomptes qu'elle rencontre. N'attendons jamais rien pour nous-mêmes +quand nous entrons dans cette route aride du dévouement. Tâchons d'avoir +assez de sensibilité pour pleurer et pour jouir de nos revers et de nos +succès. Que notre propre cœur nous suffise, que Dieu le renouvelle et +le fortifie quand il commence à s'épuiser! + +--Pourtant, je t'avoue, me dit mon ami suivant en lui-même le fil de sa +rêverie, que je ne puis pas me défendre d'aimer ce Bonaparte, ce fléau +de premier ordre devant l'ombre duquel tous les fléaux secondaires, mis +en cendre par lui, paraissent désormais si petits et si peu méchants. +C'était un grand tueur d'hommes, mais un grand charpentier, un hardi +bâtisseur de sociétés; un conquérant, hélas! oui, mais un législateur! +Cela ne répare-t-il point les maux de la destruction? Faire des lois, +n'est-ce pas un plus grand bien que tuer des hommes n'est un grand mal? +Il me semble voir un grand agriculteur, une divinité bienfaisante +(Bacchus arrivant dans l'Inde, ou Cérès abordant en Sicile), armé du fer +et du feu, aplanissant le sol, perçant les montagnes, renversant les +hautes bruyères, brûlant les forêts, et semant sur tout cela, sur les +débris et sur la cendre, des plantes nouvelles destinées à des hommes +nouveaux, le vigne et le blé, des bienfaits inépuisables pour +d'inépuisables générations. + +--Il n'est pas prouvé, lui répondis-je, que ces lois soient durables; +mais, en admettant cela, je ne saurais aimer l'homme dont Dieu s'est +servi comme d'une massue pour nous donner une nouvelle forme. J'ai été +fasciné dans mon enfance, comme les autres, par la force et l'activité +de cette machine à bouleversements qu'on gratifie du titre de grand +homme, ni plus ni moins que Jésus ou Moïse. Puisque la langue humaine ne +sait pas distinguer les bienfaiteurs de l'humanité de ses fléaux, +puisque l'épithète de _bon_ est presque un terme de mépris et que la +même appellation de _grand_ s'applique à un peintre, à un législateur, à +un chef de soldats, à un musicien, à un dieu et à un comédien, à un +diplomate et à un poëte, à un empereur et à un moine, il est fort simple +que les enfants, les femmes et le peuple ignorant s'y méprennent et se +soient mis à crier: Vive Napoléon! en 1810, avec autant d'enthousiasme +qu'on en met aujourd'hui à Venise à crier: Vive le patriarche! L'un +faisait des veuves et des orphelins; c'était un puissant monarque. +L'autre nourrit la veuve et l'orphelin; c'est un prêtre modeste. +N'importe, tous deux sont de grands hommes. + +--En effet, répondit mon ami, cet enthousiasme aveugle qui couronne sans +distinction le génie, la charité, le courage, le talent, ressemble +plutôt à une excitation maladive qu'à un sentiment raisonné. Mais +sais-tu qu'il y aurait bien peu de grands hommes dans le monde si l'on +n'accordait ce titre qu'aux hommes de bien? + +--Je le sais; mais qu'on les appelle comme on voudra, ce sont les seuls +hommes que j'estime, pour lesquels je puisse me passionner, et que je +veuille inscrire dans les fastes de la grandeur humaine. J'y ferai +entrer les plus humbles, les plus ignorés, jusqu'à l'abbé de +Saint-Pierre avec son système de paix universelle, jusqu'au dieu +Enfantin, malgré son habit ridicule et ses fantasques utopies; tous ceux +qui à quelques lumières auront uni de consciencieuses études, de +patientes réflexions, des sacrifices ou des travaux destinés à rendre +l'homme meilleur et moins malheureux. Je serai indulgent pour leurs +erreurs, pour les misères de la condition humaine plus ou moins +saillantes en eux; je leur remettrai beaucoup de fautes, comme il fut +fait à Madeleine, s'il m'est prouvé qu'ils ont beaucoup aimé. Mais ceux +dont l'intention est froide et superbe, ces hommes altiers qui bâtissent +pour leur gloire et non pour notre bonheur, ces législateurs qui +ensanglantent le monde et opprimentles peuples pour avoir un terrain +plus vaste et y construire d'immenses édifices; qui ne s'inquiètent ni +des larmes des femmes, ni de la faim des vieillards, ni de l'ignorance +funeste où s'élèvent les enfants; ces hommes qui ne cherchent que leur +grandeur personnelle, et qui croient avoir fait une nation grande parce +qu'ils l'ont faite active, ambitieuse et vaine comme eux: je les nie, je +les raie de mon tableau: j'inscris notre curé à la place de Napoléon. + +--Comme tu voudras,» répondit mon ami qui ne m'écoutait plus. La nuit +était si belle que son recueillement me gagna. Des éclairs de chaleur +blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs pâles +les flancs noirs des forêts étendues sur les collines. L'air était frais +et pénétrant sans être froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre, +et aucun roi ne possède un parc plus pittoresque, des arbres d'une +végétation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et ondulés sur des +mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une +oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en +laissent pas soupçonner l'approche. On tombe tout à coup dans un ravin +hérissé de rochers et de forêts, dans des jardins royaux du milieu +desquels s'élève un palais espagnol élégant et poétique, qui se mire du +haut des rochers dans les eaux d'une rivière bleue. Il semble qu'on +soit arrivé en rêve dans quelque pays enchanté, qui doit s'évanouir au +réveil et qui s'évanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on +traverse seulement le vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines +sans fin, les bruyères jaunes, les horizons plats et nus reparaissent. +Ce qu'on vient de voir semble imaginaire. + +Nous suivions le sentier qui mène aux grottes. Les peupliers de la +rivière prolongeaient jusque sur nous leurs ombres grêles et démesurées. +Les biches fuyaient à notre approche. Nous arrivâmes à ces carrières +abandonnées qui s'encadrent dans la plus riche verdure, et dont les +profondeurs offrent une décoration vraiment théâtrale.--Entre sous cette +voûte sonore, me dit mon ami, et chante-moi ton _Gloria_. J'irai +m'asseoir là-bas pour entendre l'écho. + +Je fis ce qu'il demandait, et quand j'eus fini, il revint à moi en +répétant les paroles naïves du cantique: + +_Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne +intention!_ + +--Tu vois bien, lui dis-je, le cantique ne dit point: Gloire sur la +terre aux hommes de savoir ou d'intelligence! Le repos est le plus +précieux bienfait que Dieu ait à nous accorder; Dieu seul peut porter +dignement le fardeau de la gloire, et les hommes simples qui veulent le +bien sont plus grands devant lui que les grands hommes qui font le mal. + + + + +IX + +AU MALGACHE + + + 15 mai 1836. + +J'arrive au pays, et je ne t'y trouve plus; une lettre de toi, datée de +Marseille, m'arrive presque en même temps. Où vas-tu? + + D'où nous venons, on n'en sait rien; + Où nous allons, le sait-on bien? + +Je t'écris par la _Revue des Deux Mondes_; tu l'ouvriras certainement à +Alger. + +Ce procès d'où dépend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le +repos de mes enfants, je le croyais loyalement terminé. Tu m'as quitté +comme j'étais à la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en +chasse de nouveau, on rompt les conventions jurées. Il faut combattre +sur nouveaux frais, disputer pied à pied un coin de terre.... coin +précieux, terre sacrée, où les os de mes parents reposent sous les +fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosèrent. Soit! que la +volonté de Dieu s'accomplisse en moi. Ce n'est pas sans un sentiment de +dégoût qui va jusqu'à l'horreur que je prends encore une fois corps à +corps l'existence matérielle; mais je me résigne et j'observe +religieusement un calme stoïque. Le rôle de plaideur est déplorable. +C'est un rôle tout passif et qui n'a pas d'autre résultat que d'exercer +à la patience. _Agir_ est aisé, _attendre_ est ce qu'il y a de plus +difficile au monde... + + + Minuit. + + * * * * * + +O souffle céleste, esprit de l'homme! ô savante, profonde et complète +opération de la Divinité, rends gloire à l'ouvrier inconnu qui t'a créé! +Étincelle échappée au creuset immense de la vie, atome sublime, tu es +une image de Dieu; car tous ses attributs, tous ses éléments sont en +toi. Tu es l'infini émané de l'infini. Tu es aussi grand que l'univers, +et tes plus chères délices sont d'habiter et de parcourir l'inconnu.... + + * * * * * + +De quoi se plaint cette rachitique et hargneuse créature? Que veut-elle? +à qui en a-t-elle? Pourquoi se roule-t-elle à terre en mordent la fange +de la vie? Pourquoi, s'assimilant sans cesse à la brute, demande-t-elle +les jouissances de la brute, et pourquoi tant de rugissements haineux, +tant de plaintes stupides, quand ses besoins grossiers ne sont pas +satisfaits? Pourquoi s'est-elle fait une existence toute matérielle, où +la partie sublime d'elle-même est éteinte? + +Ah! de là est venu tout le mal qui la dévore. Cybèle, la bienfaisante +nourrice, a vu ses mamelles se dessécher sous des lèvres ardentes. Ses +enfants, saisis de fièvre et de vertige, se sont disputé le sein +maternel avec une monstrueuse jalousie. Il y en a eu qui se sont dits +les aînés de la famille, les princes de la terre; et des races nouvelles +sont écloses au sein de l'humanité, races d'exception qui se sont +prétendues d'origine céleste et de droit divin, tandis qu'au contraire +Dieu les renie; Dieu qui les a vus éclore dans le limon de la débauche +et dans l'ordure de la cupidité. + +Et la terre a été partagée comme une propriété, elle qui s'était vue +adorée comme une déesse. Elle est devenue une vile marchandise; ses +ennemis l'ont conquise et dépecée... Ses vrais enfants, les hommes +simples qui savaient vivre selon les voies naturelles, ont été peu à peu +resserrés dans d'étroites enceintes, et persécutée jusqu'à ce que la +pauvreté fût devenue un crime et une honte, jusqu'à ce que la nécessité +eût fait, des opprimés, les ennemis de leurs ennemis, et qu'on eût donné +à la juste défense de la vie le nom de vol et de brigandage; à la +douceur, le nom de faiblesse; à la candeur, celui d'ignorance; à +l'usurpation, ceux de gloire, de puissance et de richesse. Alors le +mensonge est entré dans le cœur de l'homme, et son entendement s'est +obscurci au point qu'il a oublié qu'il y avait en lui deux natures. La +nature périssable a trouvé les conditions de son existence si difficiles +au sein des sociétés, elle a goûté à tant de sources d'erreurs, elle +s'est créé des besoins si contraires à sa destination, elle s'est tant +laissé troubler et transformer, qu'il n'y a plus eu dans la vie humaine +le temps nécessaire pour la vie intellectuelle. Tout s'est réduit, dans +les desseins, dans les nécessités et dans les désirs de l'homme, à +satisfaire les appétits du corps, c'est-à-dire à être riche. + +Et voilà, hélas! où nous en sommes. Les hommes qui sont moins sensibles +aux douceurs de la table, à l'éclat des vêtements et aux amusements de +la civilisation qu'à la contemplation et à la prière, sont aujourd'hui +si rares qu'on les compte. On les méprise comme des fous, on les bannit +de la vie sociale, on les appelle poëtes. + +O race infortunée, de plus en plus clair-semée sur la face du monde! +vestige de la primitive humanité, que n'as-tu pas à souffrir de la part +de la grande race active, puissante, habile et cruelle, qui a remplacé +ici-bas la créature de Dieu! Le règne des enfants de Japet est passé; +les hommes d'à présent sont littéralement les enfants des hommes. Quand +ils retrouvent, sur le front d'un de ceux qui naissent de leur sein, +quelque signe de la céleste origine, ils le haïssent et le maltraitent, +ou tout au moins ils s'en amusent comme d'un phénomène, et n'en tirent +aucun profit, aucun enseignement; c'est tout au plus s'ils lui +permettent de chanter les merveilles de la création visible. +Cherche-t-il à ressaisir dans les ténèbres du monde intellectuel quelque +fil du labyrinthe; essaie-t-il de secouer la cendre des siècles d'abus +et de préjugés pour fouiller sous cette croûte épaisse de l'habitude, +pour tirer quelque étincelle du volcan éteint, quelque pâle lueur de la +vérité divine, dès lors il devient dangereux; on s'en méfie, on +l'entrave, on le décourage, on insulte à sa conscience, on empoisonne +ses voies, on l'appelle corrupteur et sacrilége, on flétrit sa vie, on +éteint le flambeau dans ses mains tremblantes; heureux si on ne le +charge pas de fers comme aliéné! + + * * * * * + +. . . . Oui, le poëte est malheureux, profondément malheureux dans la vie +sociale. Ce n'est pas qu'il veuille qu'elle se reconstruise exprès pour +lui et selon ses goûts, comme la raillerie le prétend: c'est qu'il +voudrait qu'elle se réformât pour elle-même et selon les desseins de +Dieu. Le poëte aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du +beau. Quand ce développement de la faculté de voir, de comprendre et +d'admirer ne s'applique qu'aux objets extérieurs, on n'est qu'un +artiste; quand l'intelligence va au delà du sens pittoresque, quand +l'âme a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du +monde idéal, la réunion de ces deux facultés fait le poëte; pour être +vraiment poëte, il faut donc être à la fois artiste et philosophe. + +C'est là une magnifique combinaison organique pour atteindre à un +bonheur contemplatif et solitaire; c'est une condition certaine et +inévitable d'un malheur sans fin dans la société. + +La société est composée, comme l'homme, de deux éléments: l'élément +divin et l'élément terrestre; l'élément divin, plus ou moins pur, plus +ou moins altéré, se trouve dans les lois. Ces lois, quelque imparfaites, +quelque mal formulées qu'elles soient, sont toujours meilleures que la +génération qu'elles régissent. Elles sont l'ouvrage des hommes les plus +éminents en sagesse et en intelligence[F]. L'élément humain se trouve +dans les abus, dans les préjugés, dans les vices de chaque génération, +et depuis les temps peut-être fabuleux de cet âge d'or que le poëte +revendique comme la tige de sa généalogie, toute génération a subi +beaucoup plus la puissance du mal que celle du bien. Les codes non +écrits de la coutume ont eu plus de force que le code écrit du devoir. +Les châtiments n'ont rien empêché là où la coutume s'est mise en révolte +contre la loi. C'est pourquoi les sociétés, cherchant sans cesse le bien +dans leurs institutions, ont toujours été envahies par le mal. Le +législateur enseigne et dicte la loi que l'humanité accepte et n'observe +pas. Chaque homme l'invoque dans ses intérêts; chaque homme l'oublie +dans ses plaisirs. + +Cet être à la fois disgracié et privilégié qu'on appelle poëte marche +donc au milieu des hommes avec un profond sentiment de tristesse. Dès +que ses yeux s'ouvrent à la lumière du soleil, il cherche des sujets +d'admiration; il voit la nature éternellement jeune et belle, il est +saisi d'extase divine et de ravissements inconnus; mais bientôt la +création inerte ne lui suffit plus. Le vrai poëte aime passionnément +Dieu et les œuvres de Dieu; c'est dans lui-même, c'est dans son +semblable qu'il voit rayonner plus distinctement et plus complétement la +lumière éternelle. Il voudrait l'y trouver pure et adorer Dieu dans +l'homme comme un feu sacré sur un autel sans tache. Son âme aspire, ses +bras s'entr'ouvrent; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa +poitrine pour y faire entrer tous les objets de son immense désir, de +ses chastes sympathies; mais la laideur humaine, l'ouvrage des siècles +de corruption, ne peut échapper à son œil limpide, à son regard +profond. Il pénètre à travers l'enveloppe, il voit des âmes +contrefaites dans des corps splendides, des cœurs d'argile dans des +statues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure, +il gourmande. Le ciel, qui lui a fait une vue si perçante, lui a donné +pour la plainte et pour la bénédiction, pour la prière et pour la +menace, une voix abondante et sonore qui trahit imprudemment toutes ses +angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de détresse; le +spectacle de l'hypocrisie brûle ses yeux d'un fer rouge; les souffrances +de l'opprimé allument son courage; des sympathies audacieuses +bouillonnent dans son sein. Le poëte élève la voix et dit aux hommes des +vérités qui les irritent. + +Alors toute cette race immonde, qui se met à l'abri d'un faux respect +des lois pour satisfaire ses vices dans l'ombre, ramasse les pierres du +chemin pour lapider l'homme de vérité. Les scribes et les pharisiens +(race éternellement puissante) préparent les fouets, la couronne +d'épines et le roseau, sceptre dérisoire que la main sanglante du Christ +a légué à toutes les victimes de la persécution. La plèbe aveugle et +stupide immole les martyrs pour le seul plaisir de contempler la +souffrance. Jésus sur la croix n'est pour elle autre chose que le +spectacle énergique d'un homme aux prises avec une terrible agonie. + +Il est vrai que du sein de cet abîme de turpitudes sortent quelques +justes qui osent approcher du gibet et laver les plaies du patient avec +leurs larmes. Il est aussi des hommes faibles et sincères, souvent +terrassés par la corruption du siècle, mais souvent relevés par une foi +pieuse, qui viennent répandre sur ses pieds brisés le parfum expiatoire. +Ceux-ci apportent des consolations à la victime; les premiers préparent +la récompense. La nuée s'entr'ouvre, l'ange de la mort touche de son +doigt de feu le front incliné de l'homme qui va s'éveiller ange à son +tour. Déjà les harpes célestes épandent sur lui leurs vagues harmonies. +La colombe aux pieds d'or semble voltiger sous la coupole ardente des +cieux... Rêves de spiritualiste, avenir du croyant, idéal de Socrate, +promesses du fils de Marie! vous êtes le beau côté de la destinée du +poëte; vous êtes l'encens et la myrrhe qu'il faut à ses blessures; vous +êtes la couronne de son long martyre. C'est pourquoi le poëte doit vous +avoir sans cesse devant les yeux lorsqu'il s'expose à la persécution; +c'est pourquoi il doit vivre et travailler seul, sans jamais entrer de +fait ou d'intention dans le tumulte du monde... + + + Six heures du matin. + +J'ai quitté ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui +commençait à alourdir mes paupières. Depuis deux nuits j'ai, contre ma +coutume, un sommeil pénible. Des rêves affreux me réveillent en sursaut. +Mon système est de ne jamais rien combattre, et d'échapper à tout; c'est +la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que +les fantômes guetteront mon chevet. J'ai passé mon panier à mon bras; +j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des +cigarettes, et j'ai pris le chemin des _Couperies_. Me voici sur la +hauteur culminante. La matinée est délicieuse, l'air est rempli du +parfum des jeunes pommiers. Les prairies rapidement inclinées sous mes +pieds, se déroulent là-bas avec mollesse; elles étendent dans le vallon +leurs tapis que blanchit encore la rosée glacée du matin. Les arbres, +qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prés des méandres +d'un vert éclatant que le soleil commence à dorer au faîte. Je me suis +assis sur la dernière pierre de la colline, et j'ai salué en face de +moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta pépinière et le toit +moussu de ton ajoupa. Pourquoi as-tu quitté cet heureux nid, et tes +petits enfants, et ta vieille mère, et cette vallée charmante, et ton +ami _le Bohémien_? Hirondelle voyageuse, tu as été chercher en Afrique +le printemps, qui n'arrivait pas assez vite à ton gré? Ingrat! ne +fait-il pas toujours assez beau aux lieux où l'on est aimé? Que fais-tu +à cette heure? Tu es levé sans doute; tu es seul, sans un ami, sans un +chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas été plantés par toi; le sol +que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-être +supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin +humide engourdit encore la main qui t'écrit. Sans doute tu ne devines +pas que je suis là, veillant sur ta pépinière, sur tes terrasses, sur +les trésors que tu délaisses! Peut-être endormi au seuil d'une mosquée, +crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs où tu as tant +travaillé, tant étudié, tant rêvé, tant vieilli... Peut-être es-tu au +sommet de l'Atlas... Ah! ce mot seul efface toute la beauté du paysage +que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis, +la haie d'aubépine qui s'accroche à mes cheveux, la rivière qui murmure +à mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela +auprès de l'Atlas? Je regarde l'horizon, cette patrie des âmes +inquiètes, tant de fois interrogée et si vainement possédée! je ne vois +plus que l'espace infranchissable!... O heureux homme! tu parcours ces +monts sauvages, cette chaîne robuste, échine formidable du vieil +univers! Quelles neiges, quels éclatants soleils, quels cèdres +bibliques, quels sommets olympiens, quels palmiers, quelles fleurs +inconnues tu possèdes! Ah! que je te les envie! Et moi qui te reprochais +tout à l'heure d'avoir pu quitter _la Rochaille_!--Hélas! tu es +peut-être dans une de ces dispositions de tristesse et de fatigue où +rien de ce qu'on possède ne console de ce qu'on voudrait avoir possédé. +Poëtes, poëtes! race ingrate, capricieuse et chagrine! Que veux-tu donc? +Où aspires-tu? Qui donc t'a donné toute cette puissance et toute cette +pauvreté? Que fais-tu de tes vastes désirs quand tu possèdes? Où +trouves-tu tes ressources surhumaines quand tu es malheureux? Je suis +là, moi, abîmé dans les délices des champs, oubliant que toute ma vie +est dans le plateau d'une balance dont l'équilibre varie à chaque +instant; acceptant, sans y songer, des amertumes qui m'eussent +déterminé au suicide, si je les eusse prévues il y a deux ans, lorsque +je t'écrivais: «Tout est fini pour moi.» + + * * * * * + +On vient d'ouvrir l'écluse de la rivière. Un bruit de cascade, qui me +rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'élève dans le silence. +Mille voix d'oiseaux s'éveillent à leur tour. Voici la cadence +voluptueuse du rossignol; là, dans le buisson, le trille moqueur de la +fauvette; là-haut, dans les airs, l'hymne de l'alouette ravie qui monte +avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la vallée et +plonge son rayon dans la rivière, dont il écarte le voile brumeux. Le +voilà qui s'empare de moi, de ma tête humide, de mon papier... Il me +semble que j'écris sur une tablette de métal ardent... tout s'embrase, +tout chante. Les coqs s'éveillent mutuellement et s'appellent d'une +chaumière à l'autre; la cloche de la ville sonne l'_Angelus_; un paysan, +qui recèpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe +de la croix... A genoux, Malgache! où que tu sois, à genoux! Prie pour +ton frère qui prie pour toi. + + * * * * * + +Il doit être huit heures, le soleil est chaud, mais à l'ombre l'air est +encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du +ravin, je suis caché et abrité du vent comme dans une niche. Le soleil +réchauffe mes pieds mouillés dans l'herbe. Je les ai posés nus sur la +pierre tiède et saine, tandis que je déjeune pythagoriquement avec mon +pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs à côté de moi. + +Le sentier là-haut est maintenant couvert de villageois qui vont à la +messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la +vallée, que le bon soleil les ait aspirées. Dans une heure j'y passerai +à pied sec. La rivière s'est endormie hors de son lit. Le sentier est +noyé sous une nappe d'argent. Nymphes, éveillez-vous, les faunes vont +vous surprendre et s'enamourer. + + * * * * * + +Ah Dieu! à cette heure, mes ennemis s'éveillent aussi! ils s'éveillent +pour me haïr. Ils vont se lever pour me nuire. Ils font une prière du +matin, peut-être la seule qu'ils aient faite de leur vie, et c'est pour +demander ma perte. Ne les écoute pas, ô Dieu bon, ami des poëtes! Je +suis sans ambition ici-bas, sans cupidité, sans mauvais désirs, tu le +sais, toi qui me regardes en face par cet œil brûlant des cieux. Tu +lis au fond de ma pensée, comme l'astre au fond du miroir ardent, +lorsqu'il le perce de son rayon avide, et qu'il en ressort sans y avoir +trouvé d'autre feu que celui dont il vient de le remplir. Bonté de +là-haut, appui du faible, tu n'écoutes pas la prière de l'impie; car +tout homme est impie qui demande à Dieu la ruine et le désespoir de son +semblable. Tu sais que je ne te demande les larmes de personne, et que +je ne veux pas triompher pour être tyran, mais pour être libre. Ah! +termine ce combat impie, ô mon Dieu! mais ne permets pas que la haine et +la violence triomphent de l'innocent.--Qu'ai-je fait, disait le poëte +exilé, pour être détesté, banni de ma patrie, chassé du toit de mes +pères, calomnié, insulté, traduit devant des juges comme un criminel, +menacé de châtiments honteux? O pharisiens, vous régnez toujours, et ce +que Jésus écrivit du doigt sur la poussière du parvis est effacé de la +mémoire des hommes!... + +..... C'est bien fait! pourquoi étant poëte, pourquoi étant marqué au +front pour n'appartenir à rien et à personne, pour mener une vie +errante; pourquoi, étant destiné à la tristesse et à la liberté, me +suis-je lié à la société? Pourquoi ai-je fait alliance avec la famille +humaine? Ce n'était pas là mon lot. Dieu, m'avait donné un orgueil +silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un +dévouement invincible pour les opprimés. J'étais un oiseau des champs, +et je me suis laissé mettre en cage; une liane voyageuse des grandes +mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me +provoquaient pas à l'amour, mon cœur ne savait ce que c'était. Mon +esprit n'avait besoin que de contemplation, d'air natal, de lectures et +de mélodies. Pourquoi des chaînes indissolubles à moi?... O mon Dieu! +qu'elles eussent été douces si un cœur semblable au mien les eût +acceptées! Oh! non, je n'étais pas fait pour être poëte; j'étais fait +pour aimer! C'est le malheur de ma destinée, c'est la haine d'autrui qui +m'ont fait voyageur et artiste. Moi, je voulais vivre de la vie humaine; +j'avais un cœur, on me l'a arraché violemment de la poitrine. On ne +m'a laissé qu'une tête, une tête pleine de bruit et de douleur, +d'affreux souvenirs, d'images de deuil, de scènes d'outrages... Et parce +qu'en écrivant des contes pour gagner le pain qu'on me refusait je me +suis souvenu d'avoir été malheureux, parce que j'ai osé dire qu'il y +avait des êtres misérables dans le mariage, à cause de la faiblesse +qu'on ordonne à la femme, à cause de la brutalité qu'on permet au mari, +à cause des turpitudes que la société couvre d'un voile et protège du +manteau de l'abus, on m'a déclaré immoral, on m'a traité comme si +j'étais l'ennemi du genre humain! + +.... Peut-être est-ce folie et témérité de demander justice en cette +vie. Les hommes peuvent-ils réparer le mal que les hommes ont fait? Non! +toi seul, ô Dieu! peux laver ces taches sanglantes que l'oppression +brutale fait chaque jour à la robe expiatoire de ton Fils et de ceux qui +souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et tu le +veux; car tu permets que je sois heureux, malgré tout, à cette heure, +sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans +autre désir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre +plaisir terrestre que celui de sécher mes pieds sur cette pierre +chauffée du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne +savez pas qu'il n'exauce point les vœux de la haine! Vous aurez beau +faire, vous ne m'ôterez pas cette matinée de printemps. + +Le soleil est en plein sur ma tête; je me suis oublié au bord de la +rivière sur l'arbre renversé qui sert de pont. L'eau courait si limpide +sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers +de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons +espiègles; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et +si diaprées que j'ai laissé courir mon esprit avec les insectes, avec +l'onde et ses habitants.--Que cette petite gorge est jolie avec sa +bordure étroite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux, +avec sa profondeur mystérieuse et son horizon borné par les lignes +douces des guérets aplanis! comme la traîne est coquette et sinueuse! +comme le merle propre et lustré y court silencieusement devant moi à +mesure que j'avance! Je fais ma dernière station à la Roche-Éverard. +Nous avons baptisé ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel les +_pastours_ allument leur feu d'ajoncs en hiver. C'est là qu'il s'est +assis l'autre jour en disant qu'il ne demandait pas autre chose à Dieu +pour sa vieillesse que cette roche et la liberté. «_Le beau est petit_, +dit-il; ce paysage resserré et ce chétif abri sont encore trop vastes +pour la vie physique d'un homme; le ciel est au-dessus, et la +contemplation des mondes infinis qui l'habitent suffit bien, j'espère, à +la vie intellectuelle.» + +Ainsi parlait le vieux Éverard en arrachant des touffes de genêts +fleuris aux flancs bruns du rocher. Ainsi tu parlais, il y a cinq ans, +lorsqu'à deux pas de cette roche tu plantas ton ajoupa et tes +peupliers.--D'où vient que tu es en Afrique?--Rien ne suffit à l'homme +en cette vie; c'est là sa grandeur et sa misère . . . . + + * * * * * + + + Dans ma chambre. + +Je suis entré dans ton jardin; tes peupliers se portent bien, ta rivière +est très-haute. Mais cette maison déserte, ces contrevents fermés, ces +allées dépeuplées d'enfants, cette brouette qui t'a sauvé de tant +d'accès de spleen et qui est brisée dans un coin, tout cela est bien +triste. J'ai été voir la chèvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes +que je lui offrais; elle bêlait tristement; j'ai pensé un instant +qu'elle me demandait ce qu'était devenu son maître. + +En remontant la _Rochaille_, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant. +Un instant j'ai oublié où j'allais; je voyais devant moi cette route qui +monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de +notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le châtelain d'Ars. +Derrière cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit, +les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprès des +morts chéris. Je marchais vite et d'un pied léger; j'allais comme dans +un rêve, m'étonnant de ma longue absence, me hâtant d'arriver. Tout d'un +coup je me suis aperçu de ma distraction; je me suis rappelé que la +haine avait fait de la maison de mes pères une forteresse dont il me +fallait faire le siége en règle avant d'y pénétrer. O Marie! ô mon +aïeule aux cheveux blancs! quand j'ai dit adieu au seuil sacré, j'ai +emporté une branche de l'arbre qui abrite ton éternel sommeil. Est-ce là +tout ce qui doit à jamais me rester de toi? Tu dors auprès de ton fils +bien-aimé; mais à ta gauche n'y a-t-il pas une place vide qui m'est +réservée? Mourrai-je sous un ciel étranger? Irai-je traîner une +vieillesse misérable loin de l'héritage que tu me conservais avec tant +d'amour, et où j'ai fermé tes yeux, comme je souhaite que mes enfants +ferment les miens? O grand'mère! lève-toi et viens me chercher! Déroule +ce linceul où j'ai enseveli ton corps brisé par son dernier sommeil; que +tes vieux os se redressent et que ton cœur desséché palpite à cette +chaleur bienfaisante de midi. Viens me secourir ou me consoler. Si je +dois être à jamais banni de chez toi, suis-moi au loin. Comme les +sauvages du Meschacébé, je porterai ta dépouille sur mes épaules, et +elle me servira d'oreiller dans le désert. Viens avec moi, ne protége +pas ceux qui ne te connaissent pas et que tes mains n'ont pas bénis... +Mais non, grand'mère, reste auprès de ton fils; mes enfants iront encore +saluer ta tombe; ceux-là te connaissent sans t'avoir jamais vue. Mon +fils ressemble à ce Maurice tant aimé de toi, auquel je ressemble tant +moi-même; ma fille est blanche, grave et déjà majestueuse comme toi. +C'est là ton sang, Marie; que ton âme aussi soit en eux; si je leur suis +arraché, que ton souffle veille sur eux et les anime, que ta cendre soit +leur palladium éternel, que dans la nuit ta voix douce ou sévère les +console ou les gourmande.... Ah! si tu vivais, tout ce mal ne me serait +pas arrivé; j'aurais trouvé dans ton sein un refuge sacré, et ta main +paralytique se fût ranimée pour se placer, comme celle du destin, entre +mes ennemis et moi.--Je meurs trop tôt pour toi, m'as-tu dit la veille +du dernier jour. Pourquoi m'as-tu quitté, ô toi qui m'aimais, toi qui +n'as jamais été remplacée, toi qui chérissais en moi jusqu'à mes +défauts, toi qui maniais comme la cire mes volontés de fer, et qui +faisais courber d'un regard cette tête rebelle! toi qui m'as appris, +pour mon éternel regret, pour mon éternelle solitude, ce que c'est qu'un +amour inépuisable, absolu, indestructible..... Grand Dieu! vous savez +qu'elle me l'a enseigné, cet amour passionné de la progéniture; ne +permettez pas qu'on m'arrache à mes enfants; ils sont trop jeunes pour +supporter ce que j'ai souffert en la perdant . . . . + + * * * * * + +Malgache, ta mère est vieille; ne reste pas longtemps éloigné d'ici. +Quand tu ne l'auras plus, tu regretteras amèrement les jours passés loin +d'elle, et tu voudras en vain les faire revivre. + + Il tempo passa e non ritorna a noi, + E non vale il pentirsene di poi. + + + + +X + +A HERBERT + + +Mon vieux ami, je t'ai promis de t'écrire une sorte de journal de mon +voyage, si voyage il y a, de la vallée Noire à la vallée de Chamounix. +Je te l'adresse et te prie de pardonner à la futilité de cette relation. +A un homme triste et austère comme toi, il ne faudrait écrire que des +choses sérieuses; mais, quoique plus vieux que toi de plusieurs années, +je suis un enfant, et par mon éducation manquée et par ma fragile +organisation. A ce titre j'ai droit à l'indulgence, et rien ne me +siérait plus mal qu'une forme grave. Vous m'avez traité en enfant gâté, +vous tous que j'aime, et toi surtout, rêveur sombre, qui n'as de sourire +et de jeunesse qu'en me voyant cabrioler sur les sables mouvants et sur +les nuages fantastiques de la vie. + +Hélas! gaieté perfide, qui m'as si souvent manqué de parole! rayon de +soleil entre des nuées orageuses! tu m'as fait souvent bien du mal! tu +m'as emporté dans les régions féeriques de l'oubli, et tu as laissé des +spectres lugubres entrer dans les salles de ma joie et s'asseoir en +silence à mon festin. Tu les as laissés monter en croupe sur mon cheval +ailé et lutter corps à corps avec moi jusqu'à ce qu'ils m'eussent +précipité sur la terre des réalités et des souvenirs. N'importe! sois +béni, esprit de folie qui es à la fois le bon et le mauvais ange, +souvent ironique et amer, le plus souvent sympathique et généreux! +prends tes voiles bariolées, ô ma chère fantaisie! déploie tes ailes aux +mille couleurs; emporte-moi sur ces chemins battus de tous, que ma +faiblesse m'empêche de quitter, mais où mes pieds n'enfoncent pas dans +le sol, grâce à toi! garde-moi dans l'humble sentiment de mon néant, +dans la philosophique acceptation de ce néant si doux et si commode, qui +s'ennoblit quelquefois par la victoire remportée sur de vaines +aspirations... O gaieté! toi qui ne peux être vraie sans le repos de la +conscience, et durable sans l'habitude de la force, toi qui ne fus point +l'apanage de mes belles années et qui m'abandonnas dans celles de ma +virilité, viens comme un vent d'automne te jouer sur mes cheveux +blanchissants, et sécher sur ma joue les dernières larmes de ma +jeunesse. + +Et toi, cher vieux ami, prête-toi aux caprices de mon babil et à +l'absurdité de mes observations. Tu sais que je ne vais pas étudier les +merveilles de la nature, car je n'ai pas le bonheur de les comprendre +assez bien pour les regarder autrement qu'en cachette. Le désir de +revoir des amis précieux et le besoin de _locomotion_ m'entraînèrent +seuls cette fois vers la patrie que tu as abandonnée. Il te sera +peut-être. doux d'en entendre parler, si peu et si mal que ce soit. Il +est des lieux dont le nom seul rappelle des scènes enchantées, des +souvenirs inénarrables. Puisse-je, en te les faisant traverser avec moi, +éclaircir un instant ton front et soulever le fardeau des nobles ennuis +qui le pâlissent! + + + Autun, 2 septembre. + +A Dieu ne plaise que je médise du vin! Généreux sang de la grappe, frère +de celui qui coule dans les veines de l'homme! que de nobles +inspirations tu as ranimées dans les esprits défaillants! que de +brûlants éclairs de jeunesse tu as rallumés dans les cœurs éteints! +Noble suc de la terre, inépuisable et patient comme elle, ouvrant comme +elle les sources fécondes d'une sève toujours jeune et toujours chaude, +au faible comme au puissant, au sage comme à l'insensé!--Mais il est ton +ennemi, comme il est l'ennemi de la Providence, celui-là qui cherche en +toi un stimulant à d'impurs égarements, une excuse à des délires +grossiers! Il est le profanateur des dons célestes, celui qui veut +épuiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mépris +dans la main de Dieu même le trésor de sa raison. + +L'origine céleste de la vigne est consacrée dans toutes les religions. +Chez tous les peuples la Divinité intervient pour gratifier l'humanité +d'un don si précieux. Selon notre Bible, le sang du vieux Noé fut +agréable à Dieu, qui le sauva ainsi que la séve de la vigne, comme deux +ruisseaux de vie à jamais bénis sur la terre. + +J'ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres +qui s'enlacent aux figuiers de l'Adriatique, des matrones, drapées +presque à la manière de l'ancienne Grèce, qui recueillaient avec soin +dans des fioles ce qu'elles appelaient poétiquement les _larmes de la +vigne_. La rosée limpide s'échappait goutte à goutte des nœuds de la +branche, et coulait durant la nuit dans les vases destinés à la +recevoir. J'aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient +enlever le précieux collyre aux premières clartés du matin; j'aimais les +parfums exquis de la treille en fleur, les brises de l'Archipel expirant +sur les grèves de l'Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque +nouvelle section du rameau sacré. C'était une sorte de cérémonie païenne +conservée et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus +semblait mêlé à celui de l'enfant Dieu, et je ne suis pas sûr que +l'antique _Ohé, Evohé!_ ne vînt pas mourir sur les lèvres de ces +vieilles à côté de l'_amen_ catholique. + +Le culte des divinités champêtres m'a toujours semblé la plus charmante +et la plus poétique expression de la reconnaissance de l'homme envers la +création. Je n'admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des +idées vraies, salutaires et grandes. Et quant à l'infaillibilité des +religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit être +souillée, comme tout ce qui tombe d'en haut dans le domaine de l'homme. +Mais je crois à la sagesse des nations, à leur grandeur, à leur force, +aux influences des contrées qu'elles habitent; et conséquemment j'ai foi +en la prééminence de certaines idées, en fait de croyance et de culte. +L'éternelle vérité, à jamais voilée pour les hommes, s'est montrée un +peu moins vague à ceux qui l'ont cherchée à travers une atmosphère plus +pure et des cieux plus splendides. La nôtre est la plus belle, parce +qu'elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austère +qui l'a conçue, avec les grandes scènes pittoresques et l'ardent climat +qui ont révélé à l'homme l'unité de Dieu. Celle du polythéisme est +enivrante comme le doux pays qui l'a enfantée; mais j'y vois toutes les +conditions d'excès et d'inconstance qui caractérisent pour l'homme une +situation trop fortunée. + +J'aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du dieu, +survivant, comme Noé, à un cataclysme; sauvé, comme lui, par une +miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les +bienfaits d'un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux +de la Grèce, je vois la vigne croître et multiplier avec une abondance +dont les hommes abusent bientôt, et, de la cuve où Évohé consacra de +pures libations à son père, sort la troupe effrénée des hideux Satyres +et des obscènes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances +forcenées dans un sage remède envoyé à leurs faiblesses et à leurs +ennuis. La débauche insensée pollue les marches des temples; le bouc, +infect holocauste offert aux divinités rustiques, associe des idées de +puanteur et de brutalité au culte du plaisir. Les chants de fête +deviennent des hurlements; les danses, des luttes sanglantes où périt le +divin Orphée; le dieu du vin s'est fait le dieu de l'intempérance, et le +sombre christianisme est forcé de venir, avec ses macérations et ses +jeûnes, ouvrir une route nouvelle à l'humanité ivre et chancelante pour +la sauver de ses propres excès. + +Si je cherche l'histoire du cultivateur postdiluvien dans la version +plus simple et plus naïve du vieux Noé, je vois sa lignée user plus +sobrement et plus religieusement du fruit divin. Première victime de son +imprudence, il apprend à ses dépens que le sang de la grappe est plus +chaud et plus vigoureux que le sien propre; il tombe vaincu, et ses +pieux enfants apprennent à s'abstenir, le même jour où ils ont connu une +jouissance nouvelle. Sur les versants brûlants de la Judée, la vigne +multiplie sobrement ses richesses, et l'homme, conservant une sorte de +respect pour les divins effets de la plante précieuse, inscrit cette loi +touchante dans son livre de la Sagesse: + +«Laissez le vin à ceux qui sont accablés par le travail, et la cervoise +à ceux qui sont dans l'amertume du cœur; les princes ne boiront pas +le vin et la cervoise, ils les laisseront à ceux qui souffrent et à ceux +qui travaillent dans l'amertume du cœur.» + +Honneur aux âges primitifs! amour aux antiques pasteurs! regret à la +jeunesse du monde! Temps agréables au Seigneur, où l'homme cherchait la +science sans qu'il fût possible de savoir le funeste usage qui serait +fait de la science; où la sagesse n'était pas un vain mot et +correspondait, dans les codes des patriarches, aux besoins vrais et +nobles de l'humanité! vous paraissez grands et presque impossibles quand +on vous compare aux sociétés modernes. Dieu, grand Dieu! toi qui parlais +sur la montagne pour dire aux hommes: «Faites ceci,» et qui voyais ta +loi accomplie; toi dont la parole descendait dans les tabernacles +d'Israël, instruisait et dirigeait tes législateurs prosternés, que +sens-tu pour nous désormais dans ton sein paternel en voyant la terre +asservie aux volontés impies et aux besoins insensés d'une poignée +d'hommes pervers, le mot sacré de _loi_ traduit par celui d'_intérêt +personnel_, le labeur remplacé par la cupidité, les cérémonies augustes +et saintes par des coutumes ineptes ou des mystères incompris, tes +lévites par des pontifes ennemis du peuple, la crainte de ton courroux +ou de ton déplaisir par des hordes de soldats mercenaires, seul frein +que les princes sachent employer et que les peuples veuillent +reconnaître? + +Que penser d'un siècle où l'éducation morale est entièrement abandonnée +au hasard, où la jeunesse n'apprend ni à régler ses besoins +intellectuels ni à gouverner ses appétits physiques, où on lui présente +les livres des diverses religions, qu'on lui explique en souriant et en +lui recommandant bien de ne croire à aucune; où, pour tout précepte, on +lui conseille de ne point se mettre mal avec la police aux premières +orgies qu'elle se permettra, et de ne point professer trop haut la +théorie des vices dont on lui abandonne la pratique? Que lui apprend-on +de l'amour, de cette passion qui s'élève la première, et qui, dans le +cœur de l'adolescent, est susceptible d'un mouvement si noble? Rien, +sinon qu'il faut faire pour les femmes le moins de sottises possible, +jouer au plus fin avec les coquettes, s'abstenir de l'enthousiasme, se +consoler avec les prostituées des défaites de la ruse; en toute occasion +sacrifier à l'intérêt personnel, au plaisir ou à la fortune, le plus +beau sentiment qui puisse germer dans les âmes neuves! + +Que lui apprend-on de l'ambition, de cette soif de gloire et d'action +qui étouffe bientôt les velléités d'affection exclusive, et qui souvent +ne les laisse pas même éclore? Lui dit-on qu'il faut gouverner cette +ardeur généreuse, mettre au service de l'humanité les talents acquis et +les forces employées? Elle a lu pendant les années d'enfance quelque +chose de semblable dans les écrits des antiques philosophes, et on lui +apprend à les juger au point de vue littéraire; puis la société lui +ouvre ses bras avides et son sein glacé. Donne-moi tes lumières, lui +dit-elle; donne-moi le fruit de tes sueurs et de tes veilles, et je te +donnerai en retour des richesses pour satisfaire tous tes vices; car tu +as des vices, je le sais, je les aime, je les protége, je les couvre de +mon manteau, je les abrite mystérieusement de ma complaisance. +Sers-moi, enrichis-moi, donne-moi tes talents et ton travail, fais-les +servir à augmenter mes jouissances, à maintenir mon règne, à sanctionner +mes turpitudes: et je t'ouvrirai les sanctuaires d'iniquité que je +réserve à mes élus! + +Ainsi, loin de développer et de diriger les deux sources de grandeur qui +sont dans la jeunesse, la gloire et la volupté; loin d'exalter ce +qu'elles mêlent de divin à l'ardeur et à la jouissance de la vie, la +société présente s'en sert pour abrutir l'homme et pour le rattacher à +un matérialisme mortellement grossier. Elle se plaît à développer les +instincts animaux; elle crée et protége des antres de corruption, des +moyens de toute espèce pour entretenir, ranimer ou satisfaire les +besoins les plus ignobles, et même les plus immondes fantaisies. Comment +les jouissances naturelles, n'étant plus asservies à aucun frein moral, +à aucune règle de législation, ne dégénéreraient-elles pas en excès? +Comment l'amour de la gloire ne deviendrait-il pas la soif de l'or? +Comment l'amour et le vin n'amèneraient-ils pas la débauche? + +Tout cela à propos d'une orgie de patriciens dont je viens d'être témoin +dans une auberge! + +J'ai bien voyagé dans ma vie; je me suis reposé dans bien des cabarets +de village; j'ai dormi dans de bien sales tavernes, entre des bancs +rompus et des débris de brocs rougis d'un vin âcre et brutal; j'ai +failli avoir la tête fracassée par des rouliers qui se battaient autour +de moi; j'ai entendu les métaphores obscènes et les chansons graveleuses +des villageois endimanchés. J'ai vu des soldats ivres, des matelots en +fureur; j'ai vu des mendiants affamés acheter de l'eau-de-vie avec +l'unique denier de leur journée. J'ai vu des femmes jeunes et belles se +rouler échevelées dans la fange, et de beaux-esprits de diligence +échanger des quolibets malpropres avec des servantes d'auberge. Qui n'a +vu et entendu tout cela, pour peu qu'il ait voyagé avec peu d'argent? + +Or, je ne suis pas d'humeur intolérante, et quoique fort souvent ennuyé, +fatigué et contrarié de semblables rencontres, je les ai toujours +supportées avec un calme philosophique. De quel droit mépriserais-je la +rudesse et le mauvais goût de l'homme privé d'éducation? De quel front +reprocherais-je à l'indigent d'abdiquer l'orgueil de l'intelligence +humaine, quand moi et mes égaux sur l'échelle sociale nous lui refusons +l'exercice de cette intelligence et nous en rejetons l'emploi? Pourquoi, +ô toi que nous avons réduit à l'état de bête de somme, ne chercherais-tu +pas à rendre ton sort moins odieux en détruisant ta mémoire et ta +raison, _en buvant_, comme dit Obermann en sa pitié sublime, _l'oubli de +tes douleurs_? + +Eh quoi! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas +insupportable; notre oreille n'est pas blessée de tes plaintes; nos yeux +voient sans dégoût tes sueurs sans relâche et sans terme; notre cœur +est insensible à ta misère; et les courtes heures de ta joie nous +révoltent! C'est bien assez, ô infortuné! que ta peine soit méprisée. +Que ton plaisir du moins passe en liberté! Laissez courir l'orgie en +haillons, laissez-la hurler à la porte de ces riches demeures; elle ne +les franchira jamais. Laissez-la dormir sur les marches de ces palais +dont elle va du moins rêver les délices pendant toute une nuit... Mais +non! il y a pour le peuple des règlements de police. Les lupanars des +grands sont ouverts à toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la +nuit, et le guet mène en prison celui qui n'a ni laquais ni voiture pour +le transporter chez lui! + +Écoutez ce que disent les riches pour autoriser ses injustices: «La +gaieté des gens comme il faut n'est ni bruyante ni incommode; celle du +peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n'a pas le +frein de l'éducation.» Et à ce propos les grands de ce siècle vous font +de très-nobles théories sur les distinctions nécessaires, sur les +supériorités incontestables. Ils avouent qu'aujourd'hui la naissance +est un préjugé, que l'or ne donne de mérite à personne. Ils déclarent +que l'_éducation_ seule établit une hiérarchie légitime et sainte. +«Faites le peuple semblable à nous, disent-ils, et nous l'admettrons à +l'égalité sociale.» + +Ces hommes n'oublient qu'un point, c'est que, le peuple n'ayant pu +encore se faire semblable à eux, ils se sont faits en attendant, quant +aux vices et à la grossièreté, semblables au peuple. + +Si j'ai bonne mémoire, je n'avais vu d'orgie de patriciens que sur la +scène, aux théâtres de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. J'avoue que +cela m'avait semblé très-froid et très-ennuyeux. Du reste, cela se +passait très-convenablement. Deux ou trois personnages parlants, +très-occupés de leurs affaires, se consultaient dans des _a parte_ sur +toute autre chose que l'orgie, et le long de la table une douzaine de +comparses, très-bien costumés, soulevant en mesure des coupes de bois +doré, les choquaient les unes contre les autres avec un bruit sourd, et + + ... d'un ton mélancolique, + Entonnaient tristement une chanson bachique. + +Je fus donc très-peu effrayé d'un dîner de jeunes gens qui se consommait +à l'autre bout du jardin de l'auberge. La maison était pleine en raison +de la foire. Point de chambre où l'on pût manger, point de salle commune +qui ne fût encombrée de commis voyageurs... + +J'en demande pardon à un mien camarade d'enfance qui me vend d'excellent +vin, et pour qui je vendrais, au besoin, ma dernière paire de bottes; +j'en demande pardon à plusieurs commis voyageurs qui m'ont écrit des +injures à cause de je ne sais quelle mauvaise plaisanterie imprimée de +mon fait je ne sais où.--J'en demande pardon, et sérieusement, je le +jure, à la mémoire d'un seul dont le nom demeure enseveli dans des +cœurs navrés.--Mais enfin, je le confesse à la face du ciel et de la +terre, je ne peux pas souffrir les commis voyageurs... ou du moins je +n'ai pu les souffrir jusqu'à ce jour, qui va peut-être me réconcilier à +jamais avec eux. + +Tant il y a que, craignant les conversations littéraires, j'acceptai +l'offre d'une infernale hôtesse, empoisonneuse et maléficière au delà de +ce qui a jamais été raconté par Gil Blas sur le compte des aubergistes +de toutes les Espagnes. Je laissai dresser dans un coin du jardin, +derrière un espalier, une modeste table pour mes enfants, pour leur +bonne et pour moi. J'avais l'air d'un curé de campagne escorté de sa +gouvernante et de ses neveux. + +Il y avait, à l'autre bout de ce jardin, une grande table et des +convives de bonne humeur. Ce sont des gens comme il faut, m'avait dit +l'hôtesse, la fleur des gentilshommes du pays; c'est monsieur le comte, +c'est monsieur le marquis, et puis monsieur de..... Grâce à Dieu, je +n'ai pas la mémoire des noms, celle des prénoms encore moins; mais ma +senora Léonarde en avait plein la bouche, et j'espérais voir une orgie +aussi méthodiste que celles de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. N'en +déplaise à la noblesse, je l'ai fort peu fréquentée dans ma vie. Je sais +qu'elle porte des gants, qu'elle a toujours le menton bien rasé ou la +barbe bien parfumée; je sais qu'elle est agréable à voir: je ne me +serais jamais douté qu'elle pût être aussi désagréable à entendre. + +Tu attends peut-être que je te raconte l'orgie... Ma foi! tu te trompes +bien. D'abord je n'ai assisté qu'à la partie musicale, à l'introduction, +pour ainsi dire; ensuite j'étais masqué par les espaliers, et, grâce à +Dieu, je ne voyais absolument rien. Enfin mon dîner et celui de ma +famille fut terminé en dix minutes, et je me retirai plus satisfait +qu'en sortant de l'Odéon ou de la Porte-Saint-Martin, car du moins là je +n'avais rien payé en entrant. En ce moment je me sens presque réconcilié +avec le procédé de Lucrèce Borgia, en voyant combien des seigneurs ivres +peuvent se rendre insupportables au spectateur. + +Je montai dans la diligence immédiatement après la _représentation_; +j'entendis le garçon d'écurie adresser au facteur de la diligence cette +réflexion philosophique, en entendant le refrain d'une chanson +par-dessus le mur: «Si c'était _nous_, on dirait: V'là la canaille qui +s'échauffe! Mais comme c'est _eux_, on dit: V'là le beau monde qui +s'amuse!» La réponse philosophique de l'autre prolétaire fut aussi +énergique que la circonstance le comportait; n'était le sot usage qui ne +permet plus, comme au temps de Dante et de Montaigne, d'écrire certains +mots de la langue, je te le rapporterais, car l'obscénité du peuple est +presque toujours empreinte de génie: c'est un appel sauvage et terrible +à la justice de Dieu. Celle des grands n'est qu'un blasphème stupide; +rien ne le motive, et par conséquent rien ne l'excuse... + +O vous que j'ai méconnus, et vers qui je m'incline en ce jour! ô commis +voyageurs! je proteste que vous êtes fort ennuyeux, et que le bel-esprit +déborde en vous d'une manière désespérante. Mais je jure par Bacchus et +par Noé, je jure par tous les vins bons et mauvais que vous débitez, que +vous avez bien plus d'aménité, de politesse et de savoir-vivre que les +_jeunes seigneurs_ de province. Je dépose, et je signerais de mon sang, +que vous vous conduisez cent fois mieux dans les auberges, que vos +manières sont excellentes au prix des leurs, et qu'il vaut mieux mille +fois tomber en votre compagnie et supporter vos récits de table d'hôte, +que de se trouver seulement à cinquante toises de la table des gens +_comme il faut_.--Que la paix soit faite entre nous, et ne m'écrivez +plus d'injures, ou tout au moins affranchissez vos lettres, s'il vous +plaît. + +Et toi, vieux ami des poëtes! généreux sang de la grappe! toi que le +naïf Homère et le sombre Byron lui-même chantèrent dans leurs plus beaux +vers, toi qui ranimas longtemps le génie dans le corps débile du maladif +Hoffmann! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Goëthe, et qui +rendis souvent une force surhumaine à la verve épuisée des plus grands +artistes! pardonne si j'ai parlé des dangers de ton amour! Plante +sacrée, ta croîs au pied de l'Hymète, et tu communiques tes feux divins +au poëte fatigué, lorsque, après s'être oublié dans la plaine, et +voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son +ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une +jeunesse magique; tu ramènes sur ses paupières brûlantes un sommeil pur, +et tu fais descendre tout l'Olympe à sa rencontre dans des rêves +célestes. Que les sots te méprisent, que les fakirs du bon ton te +proscrivent, que les femmes des patriciens détournent les yeux avec +horreur en te voyant mouiller les lèvres de la divine Malibran. Elles +ont raison de défendre à leurs amants de boire devant elles; les +imaginations de ces hommes-là sont trop souillées, leurs mémoires sont +trop remplies d'ordures, pour qu'il soit prudent de mettre à nu le fond +de leur pensée. Mais viens, ô ruisseau de vie! couler à flots abondants +dans la coupe de mes amis! Disciples du divin Platon, adorateurs du +beau, ils détestent la vue comme la pensée de ce qui est ignoble, ils +veulent que tout soit pur dans la joie; que la femme chaste ne cesse +point de l'être à table; que l'adolescent ne souille pas ses lèvres d'un +rire cynique; que l'artiste puisse dire toute son ambition, et qu'elle +ne fasse sourire personne. Ils veulent enfin, ils _peuvent_, ils _osent_ +livrer tout le trésor de leur âme, et n'avoir rien a reprendre les uns +aux autres quand le jour bleuâtre nous surprend à table dans la +mansarde, et glisse, tendre et timide, un reflet d'azur sur la dorure +rougissante des flambeaux expirants; ou bien, quand à la campagne, assis +en plein air, autour des flacons et des fruits, l'aube nous trouve au +jardin, en face de la pleine lune, et nous voit rire de sa face pâle qui +ressemble à une femme peureuse ou distraite, essayant, mais trop tard, +de se retirer décemment chez elle avant l'éclat du soleil. O belles +nuits de l'été brûlant qui vient de s'écouler et qui ne nous sera +peut-être pas rendu avant bien d'autres années! aurores sans rosée, +veillées d'Italie! doux repos sur les gazons! chants de la fauvette si +mélodieux et si passionnés au lever de Vénus! étoiles si belles à +l'heure du combat entre le jour et la nuit! parfums du crépuscule! +extase et silences suivis de douces paroles et de joyeux rires! venez +encore charmer nos jours sans ambition et nos nuits sans rancunes, et +que le madère régénérateur, que le champagne facétieux, viennent d'heure +en heure chasser le sommeil et dégourdir le cerveau quand mes amis sont +ensemble et quand je suis avec eux! + + + De Châlons à Lyon. + +Étendu sur le plancher du tillac et roulé dans mon manteau, j'ai dormi +d'un profond sommeil sur le bateau à vapeur, en attendant que le jour +vint éclairer les rives plates et, quoi qu'en disent les indigènes, fort +peu riantes de la Saône. Quelle est cette figure honnête et douce qui +semble protéger mon sommeil insouciant, et empêcher les pieds des +mariniers de me traiter comme un ballot? C'était bien la peine d'étudier +Lavater et Spurzheim, pour juger si mal un visage! Le fait est qu'hier +je me suis trompé complétement, et que, prenant ce bon jeune homme pour +un des débauchés de l'auberge, j'ai refusé avec sauvagerie l'offre +amicale de sa voiture. Il est vrai que sur le plancher du paquebot nous +voici tous égaux, et que, s'il prend envie au patricien de railler ma +figure de séminariste et mes manières de paysan, la politesse et la +gratitude n'enchaînent pas ma langue, je pourrai lui dire son fait et +celui de ses amis..... Mais il ne me semble ni malveillant, ni hautain. +Attendons. + +Rencontre d'un ancien ami, vraie bonne fortune en voyage. Facétieux et +mordant, il m'aide à oublier que je suis rompu de fatigue. Il burine +chaque passager, des pieds à la tête, par un seul mot pittoresque. Mon +cœur s'était serré en l'apercevant, car sa présence me rappelle des +siècles entiers, des rêves étranges, une vie terrible, dont il fut jadis +le spectateur calme et compatissant. Mais il semble deviner la place du +cœur ou je suis écorché vif, et il n'y touche point. Il rit, il +raille, il parle comme Callot dessine. Prendre la vie du côté bouffon +quand on a bu jusqu'à la lie tout ce qu'elle a de sérieux, c'est le fait +d'une haute philosophie; chez moi, je l'avoue, ce n'est l'effet que +d'une grande faiblesse. Qu'importe? Je ris, je suis heureux pendant une +heure; il me semble que je suis né d'hier. + +Paul a l'œil éminemment artiste, et je vois tous les objets que la +rive emporte derrière nous à travers sa fantaisie moqueuse. Le clocher +de Mâcon me fait rire aux éclats; je n'aurais jamais cru qu'un clocher +pût tant me divertir. Et cependant Paul ne rit jamais; sa gaieté grave, +celle des enfants, expansive et bruyante, l'excellente figure et +l'obligeance délicate du _légitimiste_, la consternation d'Ursule qui se +croit en pleine mer, mon sans-gêne bohémien, c'en est assez pour nous +trouver tous camarades et faire société commune à l'auberge de Lyon. + +--Comment s'appelle notre ami? dit Paul à demi-voix en me montrant le +légitimiste. + +--Le diable m'emporte si je le sais! + +--Demandons-lui ses papiers, reprend Paul avec dignité. + +Inspection faite de son passe-port, il est patricien; il faut bien le +lui pardonner. Il est riche; cela nous est fort indifférent, preuve +qu'il est inutile de connaître le nom et la position des gens. Il est +aimable, modeste et bien élevé. Qu'avons-nous besoin d'en savoir +davantage?--Il va à Genève; nous irons tous ensemble; mais non. Paul +nous quitte et descend le Rhône. Son destin ou sa fantaisie l'emporte +par là. L'ami improvisé, moi et ma famille, nous prenons la poste à +frais communs, et nous verrons ce soir le lac de Nantua. + + + Nantua. + +Montagnes sans grandeur, lac sans étendue, végétation pauvre, paysage +sans caractère pour quiconque a vu les Alpes. Et cependant, çà et là, un +aspect singulier, une masse de roches tendres étrangement découpées, des +bastions et des piliers que l'on croirait construits et sculptés par la +main de l'homme, des angles de montagnes s'ouvrant sur de fraîches +vallées, des sites sans noblesse, mais pleins de variété, et se +succédant avec profusion sous les yeux, non ravis, mais occupés; voilà +comme le Bugey m'est apparu cette fois. Jadis je l'ai trouvé hideux.--Ne +lis jamais mes lettres avec l'intention d'y apprendre la moindre chose +certaine sur les objets extérieurs; je vois tout au travers des +impressions personnelles. Un voyage n'est pour moi qu'un cours de +psychologie et de physiologie dont je suis le _sujet_, soumis à toutes +les épreuves et à toutes les expériences qui me tentent, condamné à +subir toute l'adulation et toute la pitié que chacun de nous est forcé +de se prodiguer alternativement à soi-même, s'il veut obéir naïvement à +la disposition du moment, à l'enthousiasme ou au dégoût de la vie, au +caprice du califourchon, à l'influence du sommeil, à la qualité du café +dans les auberges, etc., etc. + +Nous nous sommes mis en tête de trouver ici des beautés; car on nous a +déclaré sur l'honneur que ce pays a des beautés de premier ordre, et +nous en croyons l'auteur du renseignement.--Nous prenons un char suisse, +et nous nous faisons conduire à Mériat par une pluie battante, +accompagnée de coups de tonnerre brusques, imprévus, et d'un son bizarre +comme la forme des rochers qui les répercutent. Le guide se trompe de +route et gravit la montagne au lieu de descendre dans le ravin. La pluie +redouble; aucune espérance de déjeuner sur l'herbe. Nous déjeunons +philosophiquement dans le char. On casse le goulot d'une bouteille, et +nous trinquons avec un flegme britannique, quand tout à coup nous nous +voyons à trois lignes du précipice. L'automédon mouillé, et de +très-méchante humeur, s'est aperçu de sa méprise. Il a voulu retourner +sur ses pas, le chemin est trop étroit. Le cheval refuse de se casser le +cou; c'est donc au char de subir toutes les conséquences de sa +conformation incommode et de l'ankylose de ses ressorts. La difficulté +de l'entreprise décourage le guide. Il nous laisse une roue dans +l'abîme, et le verre à la main, fort empêchés de descendre, encore plus +empêchés de demeurer. + +Heureusement nous rions aux éclats, et jamais on ne se tue en riant. +Nous trouvons moyen de sortir de la boîte de cuir, nous soulevons le +véhicule, nous portons le cheval, nous rossons le cocher, et j'en suis +quitte pour un verre de vin répandu tout entier dans la poche de ma +blouse. + +Enfin, nous rentrons dans le ravin, non pas perpendiculairement, comme +nous en étions menacés, mais par un joli chemin couvert de fleurs +sauvages, toutes brillantes de pluie, et bordé d'un ruisseau qui devient +torrent et grossit de minute en minute. La pluie fouette les sapins +échevelés; des nuages courent sur les flancs de la gorge; le brouillard +enveloppe les cimes; et par mille angles du sentier qui serpente au sein +des noires forêts, nous pénétrons dans une région vraiment sublime de +tristesse. + +Pas une figure humaine, pas un toit de chalet. Deux remparts à pic, +couverts d'arbres vivaces qui semblant croître sur la tête les uns des +autres, nous pressent, nous étreignent, et semblent, par leurs détours +multipliés, nous pousser et nous enfermer dans d'inextricables +solitudes. + +J'ai vu beaucoup de sites plus grandioses, je n'en ai guère vu de plus +austères. Les plus belles veines des Alpes, des Pyrénées et des Apennins +ne produisent pas une végétation plus robuste et plus imposante; nulle +part je n'ai vu d'aussi belles forêts de sapins gigantesques, élancés, +fiers, touffus, et par leur nombre et par leur situation escarpée, +semblant braver la destruction et renaître sous les coups de la foudre +et de la cognée. + +A Mériat, les restes de la Chartreuse consistent en quelques belles +arcades chargées de plantes pariétaires et à demi ensevelies dans les +éboulements de la montagne que le gazon a recouverts; le portail est +encore debout et conserve son air monastique. Le torrent se précipite +avec fracas derrière la Chartreuse, roule à côté et se laisse tomber sur +l'angle d'un bâtiment détaché qu'il achève de dégrader, et qu'il semble +prêt à emporter tout à fait dans un jour d'orage. Quel était l'emploi de +ce bâtiment au temps des moines? Je me suis imaginé que c'était le lieu +pénitentiaire, et que la cataracte devait rouler sur la voûte d'un +cachot humide et plein de terreur. A moi permis: il n'y a là pour +cicerone que deux géants silencieux et farouches, le garde-forestier et +sa fille, participant l'un et l'autre de la nature des sapins du pays, +fiers comme des hidalgos ruinés, déclarant qu'ils ne sont ni aubergistes +ni cabaretiers, et nonobstant vendant aux rares curieux qui vont les +visiter tout ce qu'on peut trouver dans un cabaret pour de l'argent. + +Ce site m'a paru, au milieu de la pluie, mélancolique, froid, et +admirablement choisi pour une vie éternellement uniforme et pour des +hommes voués au culte de l'idée unique et absolue. Point de +perspectives, point de contrastes; des pentes de gazon d'un vert égal et +magnifique, des profondeurs de forêts sans issue, sans la moindre +échappée pour le regard et la pensée; partout des sapins, des prairies +étroites et des forêts coupées par l'invincible rempart de la montagne, +par les éternels brouillards..... Je dis éternels, quoique je n'aie +passé là qu'une heure. S'ils ne le sont pas, s'il y a jamais un beau +soleil sur la Chartreuse de Mériat, si le torrent roule quelquefois +limpide et calme, si la tristesse y soulève un instant ses sombres +voiles, et si un pareil site s'avise de vouloir sourire, je le déclare +_poncif_, comme on dit dans les ateliers de peinture, c'est-à-dire +pleutre, manqué, à côté du beau. Je le déshérite de ma sympathie, je lui +retire mon souvenir, et je tiens pour épiciers et malappris tous les +voyageurs qui s'y rendront par un beau temps. + +Je me suis mouillé jusqu'aux os, ce qui m'a parfaitement guéri +homœuopathiquement d'un rhume obstiné; c'est-à-dire que j'ai échangé +une toux supportable contre une grosse fièvre qui m'a forcé de passer la +nuit dans une auberge de village, presque à la porte de Genève. + +Mais j'ai salué le Mont-Blanc de ma fenêtre à mon réveil, et j'ai vu +sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, étendu comme un immense tapis +bigarré au pied de la Savoie, forteresse neigeuse élevée à l'horizon. + + + Genève. + +--Messieurs, où descendez-vous? + +C'est le postillon qui parle.--Réponse: + +--Chez M. Listz. + +--Où loge-t-il, ce monsieur-là? + +--_J'allais précisément vous adresser la même question._ + +--Qu'est-ce qu'il fait? Quel est son état? + +--Artiste. + +--Vétérinaire? + +--Est-ce que tu es malade, animal? + +--C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire +chez lui. + +On nous fait gravir une rue à pic, et l'hôtesse de la maison indiquée +nous déclare que Listz est en Angleterre. + +--Voilà une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un +musicien du théâtre; il faut aller le demander au régisseur. + +--Pourquoi non? dit le légitimiste. Et il va trouver le régisseur. +Celui-ci déclare que Listz est à Paris.--Sans doute, lui fais-je avec +colère, il est allé s'engager comme flageolet dans l'orchestre Musard, +n'est-ce pas? + +--Pourquoi non? dit le régisseur. + +--Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles +qui prennent des leçons de musique connaissent M. Listz. + +--J'ai envie d'aller parler à celle qui sort maintenant avec un cahier +sous le bras, dit mon compagnon. + +--Et pourquoi non? d'autant plus qu'elle est jolie. + +Le légitimiste fait trois saluts à la française, et demande l'adresse de +Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit, +baisse les yeux, et avec un soupir étouffé répond que M. Listz est en +Italie. + +--Qu'il soit au diable! Je vais dormir dans la première auberge venue; +qu'il me cherche à son tour. + +A l'auberge, on m'apporte bientôt une lettre de sa sœur. + +«Nous t'avons attendu, tu n'es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous! +nous sommes partis. + + «ARABELLA. + +«_P.S._ Vois le major, et viens avec lui nous trouver.» + + * * * * * + +--Qu'est-ce que le major? + +--Que vous importe? dit mon ami le légitimiste. + +--Au fait! Garçon, allez chercher le major. + +Le major arrive. Il a la figure de Méphistophélès et la capote d'un +douanier. Il me regarde des pieds à la tête et me demande qui je suis. + +--Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d'Arabella. + +--Ah! ah! je cours chercher un passe-port. + +--Cet homme est-il fou? + +--Non pas; demain nous partons pour le Mont-Blanc. + +Nous voici à Chamounix; la pluie tombe, et la nuit s'épaissit. Je +descends au hasard à l'_Union_, que les gens du pays prononcent +_Oignon_, et cette fois je me garde bien de demander l'artiste européen +par son nom. Je me conforme aux notions du peuple éclairé que j'ai +l'honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage: +Blouse étriquée, chevelure longue et désordonnée, chapeau d'écorce +défoncé, cravate roulée en corde, momentanément boiteux, et fredonnant +habituellement le _Dies iræ_ d'un air agréable. + +--Certainement, monsieur, répond l'aubergiste, ils viennent d'arriver; +la dame est bien fatiguée, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez +l'escalier, ils sont au nº 13. + +--Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me précipite dans le +nº 13, déterminé à me jeter au cou du premier Anglais spleenétique qui +me tombera sous la main. J'étais crotté de manière à ce que ce fût là +une charmante plaisanterie de commis voyageur. + +Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que +l'aubergiste appelle la _jeune fille_. C'est Puzzi à califourchon sur le +sac de nuit, et si changé, si grandi, la tête chargée de si longs +cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si féminine, que, ma foi! +je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui ôte mon +chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi où est Lara? + +Du fond d'une capote anglaise sort, à ce mot, la tête blonde d'Arabella; +tandis que je m'élance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un +cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements, +tandis que la fille d'auberge, stupéfaite de voir un garçon si crotté, +et que jusque-là elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi +belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va répandre dans +la maison que le nº 13 est envahi par une troupe de gens mystérieux, +indéfinissables, chevelus comme des sauvages, et où il n'est pas +possible de reconnaître les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec +les maîtres.--Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de +mépris, et nous voilà stigmatisés, montrés au doigt, pris en horreur. +Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent +leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux époux se +concertent pour nous demander pendant le souper une petite +représentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte +raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus +scientifique que j'aie faite dans ma vie. + +Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que +j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent, +aussi peu accessibles à l'atmosphère des régions qu'ils traversent que +la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement +grâce aux mille précautions dont ils s'environnent, qu'ils sont +redevables de leur éternelle impassibilité. Ce n'est pas parce qu'ils +ont trois paires de _breeches_ les unes sur les autres qu'ils arrivent +parfaitement secs et propres malgré la pluie et la fange; ce n'est pas +non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide +et métallique brave l'humidité; ce n'est pas parce qu'ils marchent +chargés chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en +faudrait pour adoniser tout un régiment de conscrits bas-bretons, qu'ils +ont toujours la barbe fraîche et les ongles irréprochables. C'est parce +que l'air extérieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils +marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une +cloche de cristal épaisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils +regardent en pitié les cavaliers que le vent défrise et les piétons dont +la neige endommage la chaussure. Je me suis demandé, en regardant +attentivement le crâne, la physionomie et l'attitude des cinquante +Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque +table d'hôte de la Suisse, quel pouvait être le but de tant de +pèlerinages lointains, périlleux et difficiles, et je crois avoir fini +par le découvrir, grâce au major, que j'ai consulté assidûment sur cette +matière. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de réussir à +traverser les régions les plus élevées et les plus orageuses sans avoir +un cheveu dérangé à son chignon.--Pour un Anglais, c'est de rentrer dans +sa patrie après avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni +troué ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les +auberges après leurs pénibles excursions, hommes et femmes se mettent +sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute +l'imperméabilité majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas +leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que +l'occasion du porte-manteau, le véhicule de l'habillement. Je ne serais +pas étonné de voir paraître à Londres des relations de voyage ainsi +intitulées: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.--Souvenirs +de l'Helvétie par un collet d'habit.--Expédition autour du monde, par un +manteau de caoutchouc.--Les Italiens tombent dans le défaut contraire. +Habitués à un climat égal et suave, ils méprisent les plus simples +précautions, et les variations de la température les saisissent si +vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitôt pris de nostalgie; ils +les parcourent avec un dédain superbe, et, portant le regret de leur +belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut à tout ce +qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme +une propriété, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si +quelque chose pouvait ôter l'envie de passer les Alpes, ce serait +l'espèce de criée qu'il faut subir à propos de toutes les villes et de +tous les villages dont les noms seuls font battre le cœur et enfler +la voix d'un Italien aussitôt qu'il les prononce. + +Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les +Allemands, excellents piétons, fumeurs intrépides et tous un peu +musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent +de tous les ennuis de l'auberge avec le cigare, le flageolet ou +l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de +la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent +inaperçus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur +oisiveté. + +Quant à nous autres Français, il faut bien avouer que nous savons +voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dévore, +l'admiration nous transporte: nos facultés sont vives et saisissantes; +mais le dégoût nous abat au moindre échec. Quoique notre _home_ soit +généralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous +poursuit jusqu'aux extrémités de la terre, nous rend revêches et +malhabiles à supporter les privations et les fatigues, et nous inspire +les plus puérils et les plus inutiles regrets. Imprévoyants comme les +Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les +inconvénients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous +sommes à la guerre, ardents au début, démoralisés à la débandade. +Quiconque voit le départ d'une caravane française dans les chemins +escarpés de la Suisse peut bien rire de cette joie impétueuse, de ces +courses folles sur les ravins, de cette hâte facétieuse, de toute cette +peine perdue, de toute cette force prodiguée à l'avance sur les marges +de la route, et de cette vaine attention donnée avec enthousiasme aux +premiers objets venus. Celui-là peut être bien certain qu'au bout d'une +heure la caravane aura épuisé tous les moyens possibles de se lasser au +physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera dispersée, +triste, harassée, se traînant avec peine jusqu'au gîte, et n'ayant donné +aux véritables sujets d'admiration qu'un coup d'œil distrait et +fatigué. + +Or, tout ceci n'est peut-être pas aussi inutile à noter qu'il te semble. +Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrégé de la vie de l'homme. La +manière de voyager est donc le criterium auquel on peut connaître les +nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de +la vie. + +Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien à mes dépens +je l'ai acquise! Je ne souhaite à personne d'y arriver au même prix, et +j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'idées faites +et d'habitudes volontaires. + +Si je sais voyager sans ennui et sans dégoût, je ne me pique pas de +marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans être mouillé. Il n'est +au pouvoir d'aucun Français de se procurer la quantité nécessaire de +fluide britannique pour échapper entièrement à toutes les intempéries de +l'air. Mes amis sont dans le même cas, de sorte que tout le long du +chemin notre toilette a été un sujet de scandale et de mépris pour les +touristes pneumatiques. Mais quel dédommagement on trouve à se jeter à +terre pour se reposer sur la première mousse venue, à s'enfumer dans le +chalet, à traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins +difficiles, à poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux +ailes blanches ocellées de pourpre, à courir le long des buissons après +la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la +terre! le tout sauf à paraître, le soir, devant les Anglais, hâlé, +crépu, poudreux, fangeux ou déchiré, sauf à être pris pour un +saltimbanque! + +Au reste, nous fûmes un peu réhabilités à Chamounix par l'apparition du +major fédéral en uniforme, et par l'arrivée du légitisme. Leurs +excellentes manières et la dignité gracieuse d'Arabella rétablirent le +silence, sinon la sécurité, autour de nous. Je crois bien nonobstant que +les couverts d'argent furent comptés trois fois ce soir-là; et, pour ma +part, j'entendis mistress *** et milady ***, mes voisines, deux jeunes +douairières de cinquante à soixante ans, barricader leur porte comme si +elles eussent craint une invasion de Cosaques. + +--Ne pensez-vous pas, dit le major, qu'un pays, tout entier converti en +hôtellerie pour toutes les nations, ne peut garder aucun caractère de +nationalité? + +--Mais ne peut-on adresser le même reproche à votre Suisse? lui dis-je. + +--Hélas! qui vous en empêche? reprit-il. + +--Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fière, dit Franz, et +qui, tandis que plusieurs milliers d'Anglais y étalent leur oisiveté, +chasse les réfugiés de son territoire! cette république qui s'unit aux +monarchies pour traquer comme des bêtes fauves les martyrs de la cause +républicaine!... + +Un roulement de tambour nous interrompit. + +--Quel est ce bruit belliqueux? dit Arabella. + +--C'est la gelée qui commence, et le tambour qui l'annonça aux habitants +de la vallée, afin qu'ils allument des feux auprès des pommes de terre. + +La pomme de terre est l'unique richesse de cette partie de la Savoie. +Les paysans pensent qu'en établissant une couche de fumée sur la région +moyenne des montagnes, ils interceptent l'air des régions supérieures et +préservent de son atteinte le fond des gorges. J'ignore s'ils font bien. +Si je voyageais aux frais d'un gouvernement, d'une société savante ou +seulement d'un journal, j'apprendrais cela, et bien d'autres choses +encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de +ceux qui en parlent et en décident. Ce que je sais, c'est que cette +ligne de feux, établie comme des signaux tout le long du ravin, +m'offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils perçaient +de taches rouges et de colonnes de fumée noire le rideau de vapeur +d'argent où la vallée était entièrement plongée et perdue. Au-dessus des +feux, au-dessus de la fumée et de la brume, la chaîne du Mont-Blanc +montrait une de ses dernières ceintures granitiques, noire comme l'encre +et couronnée de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient +nager dans le vide. Sur quelques cimes que le vent avait balayées, +apparaissaient, dans un firmament pur et froid, de larges étoiles. Ces +pics de montagnes, élevant dans l'éther un horizon noir et resserré, +faisaient paraître les astres étincelants. L'œil sanglant du +Taureau, le farouche Aldébaran, s'élevait au-dessus d'une sombre +aiguille, qui semblait le soupirail du volcan d'où cette infernale +étincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, étoile bleuâtre, pure +et mélancolique, s'abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme +de compassion et de miséricorde tombée du ciel sur la pauvre vallée, +mais prête à être saisie en chemin par l'esprit perfide des glaciers. + +Ayant trouvé ces deux métaphores, dans un grand contentement de +moi-même, je fermai ma fenêtre. Mais en cherchant mon lit, dont j'avais +perdu la position dans les ténèbres, je me fis une bosse à la tête +contre l'angle du mur. C'est ce qui me dégoûta de faire des métaphores +tous les jours subséquents. Mes amis eurent l'obligeance de s'en +déclarer singulièrement privés. + +Ce que j'ai vu de plus beau à Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te +figurer l'aplomb et la fierté de cette beauté de huit ans, en liberté +dans les montagnes. Diane enfant devait être ainsi, lorsque, inhabile +encore à poursuivre le sanglier dans l'horrible Érymanthe, elle jouait +avec de jeunes faons sur les croupes _amènes_ de l'Hybla. La fraîcheur +de Solange brave le hâle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse à +nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immaculée. +Sa longue chevelure blonde flotte en boucles légères jusqu'à ses reins +vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forcé des +mules, ni la course _au clocher_ sur les pentes rapides et glissantes, +ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures +entières. Toujours grave et intrépide, sa joue se colore d'orgueil et de +dépit quand on cherche à aider sa marche. Robuste comme un cèdre des +montagnes et fraîche comme une fleur des vallées, elle semble deviner, +quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt +de Dieu l'a touchée au front, et qu'elle est destinée à dominer un jour, +par la force morale, ceux dont la force physique la protége maintenant. +Au glacier des Bossons, elle m'a dit: «Sois tranquille, mon George; +quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc.» + +Son frère, quoique plus âgé de cinq ans, est moins vigoureux et moins +téméraire. Tendre et doux, il reconnaît et révère instinctivement la +supériorité de sa sœur; mais il sait bien aussi que la bonté est un +trésor. «_Elle_ te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai +heureux.» + +Éternel souci, éternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, âpres +aux moindres jouissances, habiles à se les procurer, soit par +l'obsession, soit par l'opiniâtreté; égoïstes avec candeur, +instinctivement pénétrés de leur trop légitime indépendance, les enfants +sont nos maîtres, quelque fermeté que nous feignions vis-à-vis d'eux. +Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent, +malgré leur bonté naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manière de +les plier à la forme sociale avant que la société leur fasse sentir ses +angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne +raison on peut donner à un esprit sortant de la main de Dieu et +jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre à tant d'inutiles et +folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un +charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas +comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prétendue +nécessité de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen; +l'autorité: et je l'emploie quand il faut, c'est-à-dire fort rarement; +c'est ce que je ne conseille à personne d'essayer s'il n'a les moyens de +se faire aimer autant que craindre. + +J'aime beaucoup les systèmes, le cas d'application excepté. J'aime la +foi saint-simonienne, j'estime fort le système de Fourier; je révère +ceux qui, dans ce siècle maudit, n'ont subi aucun entraînement vicieux, +et qui se retirent dans une vie de méditation et de recherche pour rêver +le salut de l'humanité. Mais je crois qu'avec la moindre vertu mise en +action, et soutenue par une certaine énergie, on en ferait plus qu'avec +toute la sagesse des nations délayée dans les livres. Cela me vient, non +à propos de l'éducation de mes enfants, mais à propos de celle du genre +humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant +les précipices de la Tête-Noire. Et moi, à pied, tirant par la bride le +mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort +difficiles, je babillais à tort et à travers. On me faisait la guerre +parce que je n'avais pas voulu mordre à la philosophie durant notre +séjour à Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science, +Arabella pénètre tout d'un coup d'œil rapide et clair. Moi, je suis +paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage. +Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de +leur doigt tout l'argot de la métaphysique allemande. Je me défendis +comme un diable, et je crois que nous ne nous entendîmes ni les uns ni +les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me +juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvreté +de ma cervelle. Je n'étais pas bien pressé, comme tu peux croire, de lui +laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrénologiques dont +m'a doué la nature. Je n'aime à parler de moi qu'avec ceux que j'aime, +et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-être même à +cause de cela précisément), je me sentais une secrète méfiance contre +lui. + +J'avais grand tort, assurément. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il +était bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid +et si bouffi, est plus poétique que le mien: je m'en suis aperçu à ma +grande honte et à mon grand plaisir. + +Tant il y a, que, le jugeant un peu pédant, je fis le grossier et le +railleur avec lui pendant toute cette journée. J'attaquai, par esprit de +contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une +guerre de Vandale à sa métaphysique. Il me crut plus bête que je +n'étais, et j'eus lieu de m'en réjouir; car il commença de ce moment à +me prendre en amitié et à ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son +microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait. +Il vit que j'étais un assez bon garçon, pas du tout _fort_, et plus +rapproché de la nature du hanneton que de celle du diable. + +Au fond, s'il avait raison contre moi à beaucoup d'égards, je soutiens +que je n'avais pas tort dans ce que je voulais prouver. Mon erreur ne +consistait qu'à vouloir combattre en lui des systèmes que je lui +supposais fort gratuitement; et, pour repousser un étalage de fausse et +froide science que je lui attribuais injustement, je faisais le procès à +toute science, à toute méthode, à toute théorie. Je crois, Dieu me le +pardonne! que j'aurais médit de mon Jean-Jacques lui-même s'il eût pris +son parti. Mais il me fit le plaisir de n'y point songer, et moi, +m'enfonçant jusqu'au cou dans la sauvagerie de mon maître bien-aimé, je +déclamai (un peu moins éloquemment que lui) contre l'abus de la science +et les absurdités de la philosophie creuse. Voilà où j'avais raison: je +hais cette science profonde, ardue, inextricable, barbare, où l'esprit +se noie, où le cœur se dessèche; cette métaphysique glacée des +Allemands, qui analyse l'âme humaine, qui dissèque les mystères de la +Divinité en nous; sans songer à éveiller dans nos cœurs une pensée +généreuse, sans y faire germer un sentiment vraiment religieux, vraiment +humain. Je me révoltai donc contre tous ces docteurs éclectiques dont je +croyais le major infatué. Je me cramponnai au fait, à la logique claire, +à la pratique ardente, aux principes républicains, à la générosité du +sang français, à la France, en un mot, que ce Genevois avait l'air de +mépriser, son Allemagne métaphysique à la main. Pour exprimer tout cela, +je débitai mille sottises: le rusé major m'y poussait en me traitant de +jacobin; et moi, bouillant enfant de Paris que je suis, je ne voulus +point renier mes pères, les fils de notre aïeul Rousseau. La dispute +était trop animée pour que je songeasse à faire mes réserves. Il me +semblait que c'eût été lâcheté que de faire la part de nos égarements, +de notre ignorance et de nos excès de 93, en présence d'un adversaire +qui feignait d'en imputer la faute à notre France philosophique du +dix-huitième siècle; et, de parole en parole, je m'échauffai si bien que +j'eusse été capable d'envoyer à la guillotine le major, Puzzi, la poupée +que ma fille portait en croupe, et jusqu'au mulet qu'elles chevauchaient +de compagnie. + +Mais tout à coup je m'aperçus que le major, ennuyé ou révolté de ma +mauvaise foi, ne m'écoutait plus. Il avait la tête penchée sur son +livre, et, au milieu des plus belles scènes de la nature, il n'avait +d'yeux et de pensée que pour un traité de philosophie qu'il venait de +tirer de sa poche. Je me permis de l'en railler. + +--Taisez-vous, me dit-il; vous traversez la vie en regardant comment les +objets sont colorés, découpés et arrangés en apparence; vous ne savez et +vous ne désirez savoir la cause de rien. Vous avez bien regardé les +montagnes depuis Chamounix jusqu'ici, n'est-ce pas? Vous avez compté les +sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des +déchiquetures de la chaîne, comme un dessinateur géographe trace de +mémoire les sinuosités de la Saône sur un morceau de papier. Pendant ce +temps-là, j'ai cherché le principe de l'univers. + +--Et vous l'avez trouvé, major? Faites-nous en part. + +--Vous êtes un impertinent, dit-il. Je n'ai rien trouvé du tout; mais +j'ai pensé au principe de l'univers, et c'est un sujet de réflexion qui +vaut bien l'action de regarder en l'air sans penser à rien. + +Et, donnant du talon à sa mule, il nous laissa en arrière, toujours +clignotant sur son livre, et répétant entre ses dents une phrase qu'il +venait de lire, et qui, apparemment, ne lui semblait pas claire: +«_L'absolu est identique à lui-même._» + +--Quand nous arriverons à Martigny, osai-je dire, sur les onze heures +du soir, il aura peut-être découvert vingt-trois mille manières +d'interpréter ces quatre mots. Je comprends qu'un ne peut être de bonne +humeur quand on a de pareilles contentions d'esprit. + +--Vous avez tort réciproquement de vous insulter, dit la sage Arabella. +Tout homme est sage qui s'abandonne à ses impressions sans s'occuper du +_qu'en pensera-t-on?_ Il y a quelque chose de plus stupide que +l'indifférence du vulgaire en présence des beautés naturelles; c'est +l'extase obligée, c'est l'infatigable exclamation. Si le major n'est +point dans une disposition artistique ce matin, il montre beaucoup plus +de sens et d'esprit en se jetant dans une préoccupation absolue que s'il +faisait de tristes efforts pour ranimer son enthousiasme refroidi. + +--D'ailleurs, je ne sais pas de quel droit, reprit Franz, nous +mépriserions son indifférence pour le paysage; car nous n'avons encore +fait que nous disputer depuis le départ. Quant au docteur Puzzi, il +attrape gravement des criquets le long des buissons, et ce n'est pas +beaucoup plus poétique. + +Vers le déclin du jour, nous nous trouvâmes au plus haut du col des +montagnes, et nous fûmes assaillis par un vent glacé qui nous soufflait +le grésil au visage. Courbés sur nos mules, nous nous cachions le nez +dans nos manteaux. Le major était impassible et songeait à son absolu. +Dix minutes plus tard et un quart de lieue plus bas, nous rentrâmes dans +une région tempérée, et les profondeurs du Valais s'ouvrirent sous nos +pieds, couronnées de cimes violettes et traversées par le Rhône comme +par une bande d'argent mat. La nuit vint avant que nous eussions +traversé, au pas de course, la zone de prairies qui conduit à Martigny, +par de beaux gazons coupés de mille ruisseaux. Un trou notable à mon +soulier me força de monter sur la mule du major, en croupe derrière lui +et son absolu. Il ne me fit pas grâce de la leçon. + +--Les systèmes ne sont pas tout à fait aussi méprisables, dit-il, que +veulent bien le faire croire les gens incapables de suivre pendant un +quart d'heure le plus simple raisonnement, et de comprendre les plus +claires théories. Ce sont d'excellentes habitudes d'esprit que celles +qui amènent à embrasser d'un coup d'œil toutes les combinaisons de la +pensée; et quand on est arrivé à saisir sans effort, et à comparer sans +trouble et sans vertige, toutes les données morales et philosophiques +qui circulent dans le monde intelligent, je crois qu'on est au moins +aussi capable de juger son siècle que lorsqu'on se croise les bras en +disant: Tout ce qui est obscur est inintelligible, tout ce qui est +difficile est irréalisable. + +--Bravo! major; à bas l'obscurantiste! s'écrièrent en chœur les +assistants. + +Je n'étais pas content, d'autant plus que la mule avait le trot dur, et +que l'infernal major accompagnait chaque phrase d'un coup d'éperon qui +m'imprimait de violentes secousses. J'avais grande envie de le pousser +dans le premier fossé venu et de continuer la route sans lui; mais je +craignis qu'il ne se vengeât par quelque malice plus raffinée; et comme +j'ai le malheur d'être fort lourd dans la plaisanterie, je me soumis à +mon sort en attendant une meilleure occasion. La bonne Arabella, me +voyant mortifié, prit généreusement ma défense. + +--Si vous n'aviez pas trouvé dans la science autre chose que l'avantage +et le plaisir de juger votre siècle, dit-elle au major, ce ne serait pas +d'un grand profit pour nous autres. Ce n'est pas seulement +d'intelligence que les hommes ont besoin, mais d'amour et d'activité. +Voilà sans doute ce que Piffoël veut prouver depuis trois heures qu'il +déraisonne; et voilà ce que le major fait semblant de ne pas comprendre, +bien qu'il en soit pénétré tout autant que nous. + +--Non! non! m'écriai-je avec humeur; il n'est pénétré que du contraire. +Si le major est savant, que lui importent les souffrances et l'abjection +du simple et de l'ignorant? Que le major sympathise avec des esprits +d'une haute trempe, cela est heureux et agréable pour lui et pour eux; +mais le monde n'en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n'en reçoit +aucun soulagement. Eh! trouvez donc un moyen d'appuyer votre science sur +un texte limpide et laconique! et quand vous aurez fait un peuple avec +cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez. +Jusque-là vous n'êtes que des brahmanes, vous cachez la vérité dans des +puits, et vos plus anciens adeptes peuvent à peine expliquer vos +mystères, tant ils sont compliqués, tant le principe y est enveloppé +d'hiéroglyphes! Faute de vouloir trancher dans le vif et de présenter +courageusement tout le péril et toute la souffrance d'une grande crise +expiatoire, vous faites rire avec vos énigmes, et vous méritez à +plusieurs égards les reproches d'hypocrisie qu'on vous adresse. Voilà +pourquoi tout votre bagage scientifique n'enrichit personne; voilà +pourquoi nous ne savons rien, ou, quand nous nous mêlons d'étudier et +d'interpréter, nous tombons dans une déplorable confusion. + +--Et cependant, n'en doutez pas, reprit Franz, l'avenir du monde est +dans tout. Les divers éléments de rénovation se constitueront un jour et +formeront une noble unité. Oh! non, tant de belles œuvres éparses ne +retomberont pas dans la nuit; tant de nobles aspirations, tant de +généreux soupirs ne seront pas étouffés par l'implacable indifférence du +destin. Qu'importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des +champions de la vérité? Ils combattent aujourd'hui épars, et malades, +malgré eux, du désordre et de l'intolérante vanité du siècle. Ils ne +peuvent s'élever au-dessus de cette atmosphère empoisonnée. Perdus dans +une affreuse mêlée, ils se méconnaissent, se fuient et se blessent les +uns les autres, au lieu de se presser sous la même bannière et de plier +le genou devant les plus robustes et les plus purs d'entre eux. Ils +prodiguent leur force à des engagements partiels, à de frivoles +escarmouches. Il faut que cette génération haletante passe et s'efface +comme un torrent d'hiver. Il faut qu'elle emporte nos lamentations +prophétiques, nos protestations et nos pleurs. Après elle, de nouveaux +combattants mieux disciplinés, instruits par nos revers, ramasseront nos +armes éparses sur le champ de bataille, et découvriront la vertu magique +des flèches d'Hercule. + +--Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t'entende! m'écriai-je +en sautant à bas du mulet; tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un +musicien. + +Le major sourit dans sa barbe en nous regardant d'un œil paternel. +Son cœur sympathisait avec notre élan vers l'avenir, et il commençait +à me sembler moins infernal qu'il ne m'avait passé par la tête de le +supposer. + +Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de +l'hôtel de la Grand'Maison à Martigny. + +--Ce n'est pas une raison pour faire la grimace, lui dit à +brûle-pourpoint Franz, qui était tout émoustillé et tout guerroyant. + +Elle faillit lui jeter son flambeau à la tête. Ursule se prit à +pleurer.--Qu'as-tu? lui dis-je.--Hélas! dit-elle, je savais bien que +vous me mèneriez au bout du monde; nous voici à la Martinique. Il faudra +passer la mer pour retourner chez nous; on me l'avait bien dit que vous +ne vous arrêteriez pas en Suisse!--Ma chère, lui dis-je, rassure-toi et +enorgueillis-toi. D'abord, tu es à Martigny, en Suisse, et non à la +Martinique. Ensuite, tu sais la géographie absolument comme Shakspeare. + +Cette dernière explication parut la flatter. Franz donna l'ordre aux +domestiques de réveiller la caravane à six heures du matin. Nous nous +jetâmes dans nos lits, exténués de fatigue. J'avais fait à pied presque +tout le chemin, c'est-à-dire huit lieues. Le major l'avait fort bien +remarqué, et il me gardait un plat de son métier. Il s'enferma avec son +traité de l'absolu et Puzzi, qu'il rossa pour l'empêcher de ronfler, et +il chercha toute la nuit le véritable sens de cette terrible +phrase:--«L'absolu est identique à lui-même.» + +N'en ayant point trouvé qui le satisfit pleinement, son humeur satanique +s'exaspéra, et à quatre heures du matin il vint faire un vacarme +épouvantable à ma porte. Je m'éveille, je m'habille en toute hâte, je +refais mes paquets et je parcours toute la maison, affairé, me frottant +les yeux, luttant contre la fatigue et craignant d'être en retard. Un +profond silence régnait partout: j'en étais à croire que la caravane +était partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparaît en +bâillant sur le seuil de sa chambre. + +--Quelle mouche vous pique? dit-il avec un sourire féroce, et d'où vient +que vous êtes si matinal? Votre humeur est vraiment fâcheuse en voyage. +Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure à dormir. + +--_Damné_ major!... m'écriai-je avec fureur. + +Le nom lui en est resté, et il est bien plus expressif qu'il n'est +permis à ma plume de le tracer. C'est le synonyme d'oint; et, comme la +langue est éminemment logique, c'est une épithète de sublimité quand on +la place après le substantif. + + + Fribourg. + +Nous entrâmes dans l'église de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel +orgue qui ait été fait jusqu'ici. Arabella, habituée aux sublimes +réalisations, âme immense, insatiable, impérieuse envers Dieu et les +hommes, s'assit fièrement sur le bord de la balustrade, et, promenant +sur la nef inférieure son regard mélancoliquement contemplateur, +attendit, et attendit en vain, ces voix célestes qui vibrent dans son +sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains +mortelles ne peut faire résonner à son oreille. Ses grands cheveux +blonds, déroulés par la pluie, tombaient sur sa main blanche; et son +œil, où l'azur des cieux réfléchit sa plus belle nuance, interrogeait +la puissance de la créature dans chaque son émané du vaste instrument. +«Ce n'est pas ce que j'attendais,» me dit-elle d'un air simple et sans +songer à l'ambition de sa parole.--Exigeante! lui dis-je, tu n'as pas +trouvé le glacier assez blanc l'autre jour sur la montagne! Ses grandes +crêtes qui semblaient taillées dans les flancs de Paros, ses dents +aiguës au pied desquelles nous étions comme des nains, ne t'ont pas +semblé dignes de ton regard superbe. La voix des torrents est, selon +toi, sourde et monotone, la hauteur des sapins ne t'étonne pas plus que +celle des joncs du rivage. Tu mesures le ciel et la terre. Tu demandes +les palmiers de l'Arabie-Heureuse sur la croupe du Mont-Blanc, et les +crocodiles du Nil dans l'écume du Reichenbach. Tu voudrais voir voguer +les flottes de Cléopâtre sur les ondes immobiles de la Mer de glace. De +quelle étoile nous es-tu donc venue, toi qui méprises le monde que nous +habitons? Tu veux maintenant que ce vieillard refrogné qui te regarde +avec stupeur ait trouvé sous sa perruque un peu plus que la puissance de +Dieu pour te satisfaire! + +En effet, Mooser, le vieux luthier, le créateur du grand instrument, +aussi mystérieux, aussi triste, aussi maussade que l'homme au chien noir +et aux macarons d'Hoffmann, était debout à l'autre extrémité de la +galerie et nous regardait tour à tour d'un air sombre et méfiant. Homme +spécial s'il en fut, Helvétien inébranlable, il semblait ne pas goûter +le moins du monde le chant simple et sublime que notre grand artiste +essayait sur l'orgue. A vrai dire, celui-ci ne tirait pas tout le parti +possible de la machine. Il cherchait platement les sons les plus purs et +ne nous régalait pas du plus petit coup de tonnerre. Aussi l'organiste +de la cathédrale, gros jeune homme à la joue vermeille, confrère +familier et quasi-protecteur de notre ami, le poussait doucement à +chaque instant, et, prenant sans façon sa place, essayait, à force de +bras, de nous faire comprendre la puissance vraiment grande, je le +confesse, du charlatanisme musical. Il fit tant des pieds et des mains, +et du coude, et du poignet, et, je crois, des genoux (le tout de l'air +le plus flegmatique et le plus bénévole), que nous eûmes un orage +complet, pluie, vent, grêle, cris lointains, chiens en détresse, prière +du voyageur, désastre dans le chalet, piaulement d'enfants épouvantés, +clochettes de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des +sapins, _finale_, dévastation des pommes de terre. + +Quant à moi, naïf paysan, artiste on plutôt artisan grossier, +enthousiasmé de ce vacarme harmonieux, et retrouvant dans cette peinture +à gros effets les scènes rustiques de ma vie, je m'approchai du maëstro +fribourgeois, et je m'écriai avec effusion: + +--Monsieur, cela est magnifique: je vous supplie de me faire encore +entendre ce coup de tonnerre; mais je crois qu'on vous asseyant +brusquement sur le clavier vous produiriez un effet plus complet encore. + +Le maëstro me regarda avec étonnement; il n'entendait pas un mot de +français, et, à mon grand déplaisir, mes amis ne voulurent jamais lui +traduire ma requête en allemand, sous prétexte qu'elle était +inconvenante. Il me fallut donc renoncer une fois de plus dans ma vie a +compléter mon émotion. + +Cependant le vieux Mooser était resté impassible pendant l'orage. Planté +dans son coin comme une statue roide et anguleuse du moyen âge, c'est à +peine si, au plus fort de la tempête, un imperceptible sourire de +satisfaction avait effleuré ses lèvres. Il est vrai que, à l'exception +de moi, toute la famille avait été brutalement insensible à la pluie, au +tonnerre, à la clochette, aux vaches perdues, etc. Je croyais même que +cette inappréciation de la force pulmonaire de son instrument l'avait +profondément blessé; mais le syndic vint nous apprendre la cause de sa +préoccupation. Mooser n'est pas content de son œuvre, et il a grand +tort, je le jure; car, s'il n'a pas encore atteint la perfection, il a +fait du moins ce qui existe de plus parfait en son genre. Mais, comme +toutes les grandes spécialités, le brave homme a son grain de folie. +L'orage est, à ce qu'il paraît, son idéal. Dada sublime et digne du +cerveau d'Ossian! mais difficile à dompter, et s'échappant toujours par +quelque endroit au moment où le patient artiste croit l'avoir bridé. +Voyez un peu! les bruits de l'air sous toutes leurs formes auditives +sont entrés dans les jeux d'orgue, comme Éole et sa nombreuse lignée +dans les outres d'Ulysse; mais l'éclair seul, l'éclair rebelle, l'éclair +irréalisable, l'éclair qui n'est ni un son ni un bruit, et que Mooser +veut pourtant exprimer par un son ou par un bruit quelconque, manque à +l'orage de Mooser. Voilà donc un homme qui mourra sans avoir triomphé de +l'impossible, et qui ne jouira point de sa gloire, faute d'un éclair en +musique. Il me semble, Arabella, que vous eussiez dû le plaindre au lieu +de vous en moquer; la folie de ce bonhomme a bien quelque rapport avec +la maladie sacrée qui vous ronge. + +Après nous avoir exprimé le rêve de Mooser très-gravement et sans aucune +espèce de doute sur sa réalisation (car il essaya lui-même de nous faire +entendre par une espèce de sifflement le bruit de la _lumière_), le +syndic nous promena dans les flancs de l'immense machine. Toutes ces +voix humaines, tous ces ouragans, tout cet orchestre de musiciens +imaginaires enfermés dans des étuis de fer-blanc, nous rappelèrent les +génies des contes arabes, condamnés par des puissances supérieures à +gronder et à gémir dans des coffrets de métal scellés. + +On nous avait dit que Mooser était appelé à Paris pour faire l'orgue de +la Madeleine; mais le syndic nous apprit qu'il n'en était plus question. +Sans doute le gouvernement français, moins magnifique qu'un canton de la +Suisse, aura reculé devant la nécessité de payer honorablement un +travail de premier ordre. Il est cependant certain que Mooser est seul +capable de remplir des grandes clameurs de la prière en musique le large +vaisseau de la Madeleine, et que là seulement il pourrait déployer +toutes les ressources de sa science. Ainsi le monument et l'ouvrier +s'appellent l'un l'autre. + +Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier, +et nous fit entendre un fragment du _Dies iræ_ de Mozart, que nous +comprîmes la supériorité de l'orgue de Fribourg sur tout ce que nous +connaissions en ce genre. La veille, déjà, nous avions entendu celui de +la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous +avions été charmés de la qualité des sons; mais le perfectionnement est +remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine, +qui, perçant à travers la basse, produisirent sur nos enfants une +illusion complète. Il y aurait eu de beaux contes à leur faire sur ce +chœur de vierges invisibles; mais nous étions tous absorbés par les +notes austères du _Dies iræ_. Jamais le profil florentin de Franz ne +s'était dessiné plus pâle et plus pur, dans une nuée plus sombre de +terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une +combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont +chaque note se traduisait à mon imagination par les rudes paroles de +l'hymne funèbre: + + Quantus tremor est futurus + Quando judex est venturus, etc. + +Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le génie du maître, aux +notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n'eût ôté de +mon oreille ces syllabes terribles, _quantus tremor_... + +Tout à coup, au lieu de m'abattre, cette menace de jugement m'apparut +comme une promesse, et accéléra d'une joie inconnue les battements de +mon cœur. Une confiance, une sérénité infinie me disait que la +justice éternelle ne me briserait pas; qu'avec le flot des opprimés je +passerais oublié, pardonné peut-être, sous la grande herse du jugement +dernier; que les puissants du siècle et les grands de la terre y +seraient seuls broyés aux yeux des victimes innombrables de leur +prétendu droit. La loi du talion, réservée à Dieu seul par les apôtres +de la miséricorde chrétienne, et célébrée par un chant si grave et si +large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance céleste +quand je me souvins qu'il s'agissait de châtier des crimes tels que +l'avilissement et la servitude de la race humaine. Oh! oui, me +disais-je, tandis que l'ire divine grondait sur ma tête en notes +foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n'auront pas craint +Dieu et qui l'auront outragé dans le plus noble ouvrage de ses mains! +pour ceux qui auront violé le sanctuaire des consciences, pour ceux qui +auront chargé de fers les mains de leurs frères, pour ceux qui auront +épaissi sur leurs yeux les ténèbres de l'ignorance! pour ceux qui auront +proclamé que l'esclavage des peuples est d'institution divine, et qu'un +ange apporta du ciel le poison qui frappe de démence ou d'ineptie le +front des monarques; pour ceux qui trafiquent du peuple et qui vendent +sa chair au dragon de l'Apocalypse; pour tous ceux-là il y aura de la +crainte, il y aura de l'épouvante! + +J'étais dans un de ces accès de vie que nous communique une belle +musique ou un vin généreux, dans une de ces excitations intérieures où +l'âme longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre +les glaces de l'hiver, lorsqu'en me retournant vers Arabella je vis sur +sa figure une expression céleste d'attendrissement et de piété; sans +doute elle avait été remuée par des notes plus sympathiques à sa nature. +Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les +ouvrages de l'art, fait vibrer en nous des cordes secrètes et révèle les +mystérieux rapports de chaque individu avec le monde extérieur. Là où +j'avais rêvé la vengeance du Dieu des armées, elle avait baissé +doucement la tête, sentant bien que l'ange de la colère passerait sur +elle sans la frapper, et elle s'était passionnée pour une phrase plus +suave et plus touchante, peut-être pour quelque chose comme le + + Recordare, Jesu pie.... + +Pendant ce temps, des nuées passaient et la pluie fouettait les vitraux; +puis le soleil reparaissait pâle et oblique pour être éteint peu de +minutes après par une nouvelle averse. Grâce a ces effets inattendus de +la lumière, la blanche et proprette cathédrale de Fribourg paraissait +encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en +costume de théâtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des +brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s'apprêter à danser +encore une fois devant l'arche. Et cependant l'instrument tonnait comme +la voix du Dieu fort, et l'inspiration du musicien faisait planer tout +l'enfer et tout le purgatoire de Dante sous ces voûtes étroites à +nervures peintes en rose et en gris de perle. + +Les enfants couchés à terre comme de jeunes chiens s'endormaient dans +des rêves de fées sur les marches de la tribune; Mooser faisait la moue, +et le syndic s'informait de nos noms et qualités auprès du major +fédéral. A chaque réponse ambiguë du malicieux cicerone, le bon et +curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise. + +--Ouais! disait-il en flairant de loin le beau front révélateur +d'Arabella, c'est une dame de Paris? et quoi encore?... + +--Quoi encore? reprenait le major en me désignant; ce garçon en blouse +mouillée et en guêtres crottées, avec deux marmot dans ses jambes? Eh +bien! c'est... ce sont trois élèves du pianiste. + +--Oui-dà! il les fait voyager avec lui? + +--Il a la manie de traîner son école à sa suite. Il professe gravement +la théorie de son art le long des abîmes et monté sur un mulet. + +--En effet, reprit judicieusement le magistrat de la ville de Fribourg, +ils ont tous de longs cheveux tombant sur les épaules comme lui; mais, +ajouta-t-il en arrêtant son regard investigateur sur le personnage +problématique de Puzzi, qu'est-ce que cela? + +--Une célèbre cantatrice italienne qui le suit sous un déguisement. + +--Oh! oh!... s'écria le bonhomme avec un sourire tout à fait malin, +j'avais bien deviné que celui-là était une femme!... + +Tout à coup l'air manqua aux poumons de l'orgue, sa voix expira et il +rendit le dernier soupir entre les mains de Franz. Le premier coup de +vêpres venait de sonner, et l'âme de Mozart eût en vain apparu pour +engager le souffleur à retarder d'une minute la psalmodie nasillarde de +l'office. J'eus envie d'aller lui donner des coups de poing, et je +pensai à toi, aimable Théodore, facétieux Kreyssler, Hoffmann! poëte +amer et charmant, ironique et tendre, enfant gâté de toutes les muses, +romancier, peintre et musicien, botaniste, entomologiste, mécanicien, +chimiste et quelque peu sorcier! c'est au milieu des scènes fugitives de +ta vie d'artiste, en proie aux luttes cruelles et burlesques où l'amour +du beau et le sentiment d'un idéal sublime t'entraînèrent, aux prises +avec l'insensibilité ou le mauvais goût de la vie bourgeoise, c'est en +jurant contre ceux-ci et en te prosternant devant ceux-là que tu sentis +la vie, tantôt délirante de joies et tantôt dévorée d'ennuis, le plus +souvent bouffonne, grâce à ton courage, à ta philosophie, et, faut-il le +dire, à ton intempérance. + +Mais adieu, mon vieil ami; c'est assez divaguer pour une quinzaine. Je +vous quitte et pars pour Genève. + +Amitiés tendres, terribles poignées de mains à nos amis de Paris. + + + + +XI + +A GIACOMO MEYERBEER + + + Genève, septembre 1836. + + CARISSIMO MAESTRO, + +Vous m'avez permis de vous écrire de Genève, et j'ose user de la +permission, sachant bien qu'on ne vous accusera jamais de _camaraderie_ +avec un pauvre poëte de mon espèce. C'est pourquoi, contre tous les +usages reçus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser +votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renommée; je suis, en +fait d'art, un écolier sans conséquence, et les maîtres peuvent agréer +mon enthousiasme en souriant. + +Je vous raconterai donc une journée de mon voyage, journée commencée +dans une église où je ne pensai qu'à vous, et finie dans un théâtre où +je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je +vous ferai le résumé de ma rêverie et celui de mon entretien. + +J'entrai dans le temple protestant et j'écoutai les cantiques, nobles +chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux, vestiges +sacrés des temps héroïques d'une foi déjà aussi vieille et aussi +mourante que la nôtre! + +Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j'entendis, +et du caractère protestant par les figures effacées qui remplissaient à +peine un coin du temple, j'aurais une belle occasion d'accabler de mon +mépris superbe et l'idée religieuse, et la forme, et les adeptes du +culte; mais c'est la mode aujourd'hui de le faire, et je m'en garderai, +car tout ce qui est de mode, et de mode littéraire surtout, m'inspire +une grande méfiance. Notre pauvre génération a la vue si courte que, par +la pensée, elle vit comme par la chair, tout entière dans le temps +présent; elle juge de l'homme de tous les temps par l'homme malade +d'aujourd'hui; elle tranche sur tout, et décide que l'esclavage est la +condition naturelle de l'humanité, l'indifférence son éternelle +disposition, la faiblesse et l'égoïsme son inévitable organisation, son +infirmité nécessaire. Elle ne croit plus ni aux grands hommes ni aux +grandes choses, et la raison en est simple. + +Pour ceux qui ont arrangé leur vie de manière à rester en dehors des +graves puérilités et des pédantesques tracasseries dont se nourrissent +aujourd'hui les intelligences, il y a encore bien de l'admiration pour +le passé, et à cause de cela bien de l'indulgence pour le présent: car, +en voyant ce qui fut hier, on sait ce qui pourrait être demain; et +l'heure qui passe, le siècle où l'on vit, ne prouvent aucune vérité +absolue sur le progrès ou la dégénérescence de l'homme. + +Les hommes d'_actualité_ (comme on dit maintenant), voyant les temples +calvinistes aussi dépeuplés que les temples catholiques, et les +protestants faire de leur croyance aussi bon marché que nous de la +nôtre, en ont inféré que la réforme avait été, dès sa naissance, la plus +plate idée du monde, et la forme religieuse de cette idée la plus pauvre +et la plus aride de toutes les formes. Par une réaction fort étrange et +que le caprice de la mode peut seul expliquer (car du temps de Benjamin +Constant, temps qui n'est pas très-reculé, il y avait de toutes parts +éloges et sympathies pour la réforme, aversion et déchaînement contre le +catholicisme), toute la génération _écrivante_ et _déclamante_ se +rejette dans le sein d'une orthodoxie de fraîche date, singulièrement +amalgamée à un incurable athéisme et à de magnifiques dédains pour le +christianisme pratique. Des hommes littéraires fort doux, et pénétrés +d'horreur pour les sauvages expiations de 93, en sont venus, à ce qu'on +m'a dit, jusqu'à rédiger négligemment, entre l'opéra bouffe et le +glacier Tortoni, des formules bénignes de la forme de celle-ci: «Le +massacre de la Saint-Barthélemy fut _tout simplement_ une grande et sage +mesure de _haute politique_, sans laquelle le trône et l'autel eussent +été la proie des factieux.» Pour peu qu'on voie les choses _de haut_, il +n'y a dans le massacre des huguenots ni bourreaux ni victimes, mais une +guerre de légitime défense, provoquée par des complots dangereux à la +sûreté de l'État, etc., etc. + +Les mots _factieux_ et _sûreté de l'État_ ont été admirablement +exploités depuis qu'il existe des oppresseurs et des opprimés. Chaque +fois qu'une idée de salut a osé germer dans l'âme des uns, les autres se +sont constitués les défenseurs de leurs propres avantages et priviléges, +dissimulés sous le nom pompeux d'inviolabilité gouvernementale et de +sûreté publique. Quand un pouvoir est menacé, il évoque les boutiquiers +dont l'émeute a brisé les vitres, et il envoie à l'échafaud les +libérateurs de l'intelligence humaine, sous prétexte qu'ils +troubleraient le sommeil des vénérables bourgeois de la cité. + +Notre génération, qui s'est montrée forte et fière un matin pour chasser +les jésuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grâce, il me +semble, à conspuer les courageuses tentatives de la réforme et à +insulter dans sa postérité religieuse le grand nom de Luther. Lequel de +nous n'a pas été un _factieux_ en 1830? La famille de Charles X ne +représentait-elle pas aussi la _sûreté de l'État_? N'a-t-il pas fallu, +pour opérer jusqu'à un certain point et dans un certain sens la +réhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus +révoltants priviléges et faire faire un pas imperceptible au règne lent, +mais inévitable, de la justice populaire; n'a-t-il pas fallu, dis-je, +briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs? J'espère, +au reste, que tous ces mots à l'usage du charlatanisme monarchique ont +perdu toute espèce de sens dans les consciences, et que ceux qui s'en +servent ne se rencontrent pas sans rire. + +J'accorderais beaucoup de raison et de sagesse à nos catholiques +nouveau-nés, si, en déclarant, comme ils font, qu'ils proscrivent les +méchants prêtres, les moines dissolus, et qu'ils leur attribuent tout le +discrédit où est tombée la chère orthodoxie, ils ne réservaient pas des +anathèmes encore plus âpres et des mépris encore plus acharnés pour les +épurateurs de l'Évangile. Mais leur logique est en défaut quand ils +s'attaquent si violemment à la réforme de Luther, eux qui se posent en +réformateurs nouveaux, en chrétiens perfectionnés. + +Si on rétablissait les couvents et les bénéfices, ils jetteraient des +cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner +s'apercevoir que l'idée n'est pas neuve, et que la route vers une juste +réforme a été frayée par des pas plus nobles et plus assurés que les +leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi +catholique blâment les mesures prises dans l'Assemblée nationale +relativement aux biens du clergé; m'est avis, au contraire, qu'ils s'en +trouvent fort bien, et qu'ils ne seraient pas très-contents de voir +relever les abbayes et les monastères aux dépens des métairies que leurs +parents installèrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces +propriétés, si agréablement acquises, si lucrativement exploitées, si +bonnes à prendre, en un mot, et si bonnes à garder. S'ils méprisent +Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclésiastiques +en vue de la perfection chrétienne, et non au profit d'un clergé +nouveau, je leur conseille de ne s'en point vanter et de garder leurs +biens nationaux, sans insulter la mémoire de ceux qui, les premiers, +osant prêcher aux apôtres de Jésus la pauvreté, l'austérité et +l'humilité de leur divin maître, préparèrent au clergé catholique ce qui +lui est arrivé en France et ce qui lui arrive aujourd'hui en Espagne. +L'apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur, si +leur puérilité, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur +nature _singeuse_ et leur absence totale de raisonnement ne faisaient +sourire. + +M'étant posé ces questions fondamentales, j'entrai sans crainte dans le +temple genevois, et j'écoutai avec beaucoup de douceur le prêche d'un +monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont, à cause de cela, +je me réjouis sincèrement d'avoir oublié le nom. Il nous apprit que si +l'industrie avait fait des progrès en Suisse, c'est que Genève était +protestante (libre à nous de croire que si l'industrie est florissante +en France, c'est que nous sommes catholiques). Il nous dit encore que +Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me +parut ni très-certain, ni très-conforme à l'esprit de l'Évangile; puis +encore que si l'auditoire manquait de ferveur, le prix des denrées +pourrait bien baisser, le commerce aller à la diable, et les bourgeois +être forcés de boire du mauvais vin et de fumer du tabac avarié. Je +crois même qu'il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la +Providence avait gratifié les protestants de Genève, pourraient bien +être supprimés par un décret céleste, si l'on n'était pas plus assidu au +service divin. L'auditoire se retira satisfait après avoir chanté des +cantiques, et je restai seul dans le temple. + +Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front +desquelles Lavater n'eût pu écrire que ce seul mot: _exactitude_; quand +ce pasteur nasillard eut cessé d'y faire entendre ses remontrances +paternellement prosaïques, la réforme, cette forte idée sans emblèmes, +sans voiles et sans mystérieux ornements, m'apparut dans sa grandeur et +dans sa nudité. Cette église sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux +blancs éclairés d'un brillant soleil, ces bancs de bois où trône +l'égalité (du moins à l'heure de la prière), ces murs froids et lisses, +tout cet aspect d'ordre qui semble établi d'hier dans une église +catholique dévastée, théâtre refroidi d'une installation toute +militaire, me frappèrent de respect et de tristesse. Çà et là, quelques +figures de pélicans et de chimères, vestiges de l'ancien culte, se +roulaient comme plaintives et enchaînées autour des chapiteaux de +colonnes. Les grandes voûtes n'étaient ni papistes ni huguenotes. +Élevées et profondes, elles semblaient faites pour recevoir sous toutes +les formes l'aspiration vers le ciel, pour répondre sur tous les +rhythmes à la prière et à l'invocation religieuse. De ces dalles, que +n'échauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voix +graves, des accents d'un triomphe calme et serein, puis des soupirs de +mourant et les murmures d'une agonie tranquille, résignée, confiante, +sans râle et sans un gémissement. C'était la voix du martyre calviniste, +martyre sans extase et sans délire, supplice dont la souffrance est +étouffée sous l'orgueil austère et la certitude auguste. + +Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme +du beau cantique de l'opéra des _Huguenots_; et tandis que je croyais +entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serrée des +catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus +grandes figures dramatiques, une de plus belles personnifications de +l'idée religieuse qui aient été produites par les arts dans ce temps-ci, +le Marcel de Meyerbeer. + +Et je vis debout cette statue d'airain, couverte de buffle, animée par +le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis, ô +maître! pardonnez à ma présomption, telle qu'elle dut vous apparaître à +vous-même quand vous vîntes la chercher à l'heure hardie et vaillante de +midi, sous les arcades resplendissantes de quelque temple protestant, +vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus poëte qu'aucun de nous, +dans quel repli inconnu de votre âme, dans quel trésor caché de votre +intelligence avez-vous trouvé ces traits si nets et si purs, cette +conception simple comme l'antique, vraie comme l'histoire, lucide comme +la conscience, forte comme la foi? Vous qui naguère étiez à genoux dans +les profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, bâtissant sur des +proportions plus vastes votre église sicilienne, vous imprégnant de +l'encens catholique à l'heure sombre où les flambeaux s'allument et font +étinceler les parois d'or et de marbre, vous laissant saisir et ployer +par les émotions tendres et terribles du saint lieu; comment donc, en +entrant dans le temple de Luther, avez-vous su évoquer ses austères +poésies et ressusciter ses morts héroïques?--Nous pensions que votre âme +était inquiète et timide à la façon de Dante, lorsque, entraîné dans les +enfers et dans les cieux par son génie, il s'épouvante ou s'attendrit à +chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des chœurs invisibles, +lorsqu'à l'élévation de l'hostie les anges de mosaïque du Titien agitent +leurs grandes ailes noires sur les fonds d'or de la voûte byzantine et +planent sur le peuple prosterné. Vous aviez percé le silence +impénétrable des tombeaux, et, sous les pavés frémissants des +cathédrales, vous aviez entendu la plainte amère des damnés et les +menaces des anges de ténèbres. Toutes ces noires et bizarres allégories, +vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime +tristesse. Entre l'ange et le démon, entre le ciel et l'enfer +fantastiques du moyen âge, vous aviez vu l'homme divisé contre lui-même, +partagé entre la chair et l'esprit, entraîné vers les ténèbres de +l'abrutissement, mais protégé par l'intelligence vivifiante et sauvé par +l'espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces +souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits sérieux et +touchants, tout en les laissant enveloppés de leurs poétiques symboles. +Vous aviez su nous émouvoir et nous troubler avec des personnages +chimériques et des situations impossibles. C'est que le cœur de +l'homme bat dans l'artiste et porte brûlantes toutes les empreintes de +la vie réelle; c'est que l'art véritable ne fait rien d'insignifiant, et +que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines +président toujours aux plus brillants caprices du génie. + +Mais n'était-il pas permis de croire, après cette œuvre catholique de +_Robert_, que toute votre puissance et toute votre inspiration s'étaient +allumées dans votre intelligence allemande (c'est-à-dire consciencieuse +et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme? N'êtes-vous pas un +homme grave et profond du Nord, fait homme passionné par le climat +méridional? Dans votre abord d'une modestie si touchante, dans votre +langage si plein de grâce et de vivacité timide, dans cette espèce de +combat que votre enthousiasme d'artiste semble livrer à je ne sais +quelle fierté craintive d'homme du monde, je retrouvai tout le charme de +votre œuvre, tout le piquant de votre manière. Mais la sublimité du +grand _moi_ intérieur voilée par l'usage et la réserve légitime des +paroles, je me demandais si vous mèneriez longtemps de front la science +et la poésie, l'Allemagne et l'Italie, la pompe du catholicisme et la +gravité du protestantisme; car il y avait déjà du protestantisme dans +Bertram, dans cet esprit sombre et révolté qui interrompt parfois ses +cris de douleur et de colère, pour railler et mépriser la foi crédule et +les vaines cérémonies qui l'entourent. Ce beau contraste du doute +audacieux, du courage désespéré, au milieu de ces soupirs mystiques et +de ces élans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait déjà +une réunion de puissances diverses, une vive intelligence de +transformation de la pensée et du caractère religieux dans l'homme. On a +dit à propos des _Huguenots_ qu'il n'y a pas de musique protestante, non +plus que de musique catholique: ce qui équivaut à dire que les cantiques +de Luther qu'on chante en Allemagne n'ont pas un caractère différent du +chant grégorien de la chapelle Sixtine; comme si la musique n'était +qu'un habile arrangement de sons plus ou moins bien combinés pour +flatter l'oreille, et que le rhythme seul approprié à la situation +dramatique suffît pour exprimer les sentiments et les passions d'un +drame lyrique! J'avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la +principale beauté de _Guillaume Tell_ ne consiste pas dans le caractère +pastoral helvétique, si admirablement senti et si noblement idéalisé. + +Mais il a été émis sur votre compte bien d'autres paradoxes pour +l'intelligence desquels je me creuserais vainement la tête. Jusqu'à ce +que la lumière se fasse, je reste convaincu qu'il est au pouvoir du plus +beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et +toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation métaphysique (et +pour ma part je n'y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La +description des scènes de la nature trouve en elle des couleurs et des +lignes idéales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n'en +sont que plus vaguement et plus délicieusement poétiques. Plus exquise +et plus vaste que les beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale +de Beethoven n'ouvre-t-elle pas à l'imagination des perspectives +enchantées, toute une vallée de l'Engaddine ou de la Misnie, tout un +paradis terrestre où l'âme s'envole, laissant derrière elle et voyant +sans cesse s'ouvrir à son approche des horizons sans limites, des +tableaux où l'orage gronde, où l'oiseau chante, où la tempête naît, +éclate et s'apaise, où le soleil boit la pluie sur les feuilles, où +l'alouette secoue ses ailes humides, où le cœur froissé se répand, où +la poitrine oppressée se dilate, où l'esprit et le corps se raniment et, +s'identifiant avec la nature, retombent dans un repos délicieux? + +Quand les bruits désordonnés du _Pré aux Clercs_ s'effacent dans le +lointain, et que le _couvre-feu_ fait entendre sa phrase mélancolique, +traînante comme l'heure, mourante comme la clarté du jour, est-il besoin +de la toile peinte en rouge de l'Opéra et de l'escamotage adroit de six +quinquets pour que l'esprit se représente l'horizon embrasé qui pâlit +peu à peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui déploie +ses ailes grises dans le crépuscule, le murmure de la Seine qui reprend +son empire à mesure que les chants et les cris humains s'éloignent et se +perdent?--A ce moment de la représentation, j'aime à fermer les yeux, +et à voir un ciel beaucoup plus chaud, une cité colorée de teintes +beaucoup plus vraies, n'en déplaise à M. Duponchel, que sa belle +décoration et le jeu habile de sa lumière décroissante. Que de fois j'ai +juré contre le lever du soleil qui accompagne le dernier chœur du +second acte de _Guillaume Tell_! O toile! ô carton! ô oripeaux! ô +machines! qu'avez-vous de commun avec cette magnifique prière où tous +les rayons du soleil s'étalent majestueusement, grandissent, flamboient; +où le roi du jour apparaît lui-même dans sa splendeur et semble faire +éclater les cimes neigeuses pour sortir de l'horizon à la dernière note +du chant sacré? Mais la musique a sous ce rapport une puissance bien +plus grande encore. Il n'est pas besoin d'une mélodie complète; il ne +faut que des modulations pour faire passer des nuées sombres sur la face +d'Hélios et pour balayer l'azur du ciel, pour soulever le volcan et +faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise +humide et la faire courir sur les arbres flétris d'épouvante. Alice +paraît, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et +primitives. Tout à coup les sorcières roulent sous ses pas les anneaux +de leur danse effrénée. Le sol s'ébranle, les gazons se dessèchent, le +feu souterrain émane de tous les pores de la terre gémissante, l'air +s'obscurcit, et des lueurs sinistres éclairent les rochers.--Mais la +ronde du sabbat s'enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se +ranime, le ciel s'épure, l'air fraîchit, le ruisseau reprend son cours +suspendu par la terreur; Alice s'agenouille et prie. + +A ce propos, et malgré la longueur de cette digression, il faut, maître, +que je vous raconte un fait puéril qui m'est tout personnel, mais dont +je me suis toujours promis de vous témoigner ma reconnaissance. Il y a +deux ans, j'allai, au milieu de l'hiver, passer à la campagne deux des +plus tristes mois de ma vie. J'avais le spleen, et dans mes accès je +n'étais pas très-loin de la folie. Il y avait alors dans mon cœur +toutes les furies, tous les démons, tous les serpents, toutes les +chaînes brisées et traînantes de votre sabbat. Quand ces crises, suivant +la marche connue de toutes les maladies, commençaient à s'éclaircir, +j'avais un moyen infaillible de hâter la transition et d'arriver au +calme en peu d'instants. C'était de faire asseoir au piano mon neveu, +beau jeune homme tout rose, tout frisé, tout sérieux, plein d'une tendre +majesté monacale, doué d'un front impassible et d'une santé inaltérable. +A un signe qu'il comprenait, il jouait ma chère modulation d'Alice au +pied de la croix, image si parfaite et si charmante de la situation de +mon âme, de la fin de mon orage et du retour de mon espérance. Que de +consolations poétiques et religieuses sont tombées comme une sainte +rosée de ces notes suaves et pénétrantes! Le pinson de mon lilas blanc +oubliait aussi le froid de l'hiver, et, rêvant de printemps et d'amour, +se mettait à chanter comme au mois de mai. L'hémérocale s'entr'ouvrait +sur la cheminée, et, dépliant ses pétales de soie, laissait échapper sur +ma tête, au dernier accord, son parfum virginal. Alors la pastille +d'aloès s'enflammait dans la pipe turque, l'âtre envoyait une grande +lueur blanche, et mon neveu, patient comme une machine à vapeur, dévoué +comme un fils, recommençait vingt fois de suite cette phrase adorable, +jusqu'à ce qu'il eût vu son cher oncle jeter par terre les douze aunes +de molleton qui l'enveloppaient et hasarder les pas les plus gracieux au +milieu de la chambre en faisant sauter son bonnet au plafond et en +éternuant pendant vingt minutes. Comment ne vous bénirais-je pas, mon +cher maître, qui m'avez guéri tant de fois mieux qu'un médecin, car ce +fut sans me faire souffrir et sans me demander d'argent! et comment +croirais-je que la musique est un art de pur agrément et de simple +spéculation, quand je me souviens d'avoir été plus touché de ses effets +et plus convaincu par son éloquence que par tous mes livres de +philosophie? + +Pour en revenir à l'apparition des _Huguenots_, je vous confesse que je +n'attendais pas une œuvre si intelligente et si forte et que je me +fusse contenté de moins. Je ne pressentais pas tout le parti que vous +pouviez et que vous deviez tirer du sujet, c'est-à-dire de l'idée du +sujet, car quel sujet vous eût embarrassé après le poëme apocalyptique +de _Robert_? Néanmoins j'avais tant aimé _Robert_ que je ne me flattais +pas d'aimer davantage votre nouvelle œuvre. J'allai donc voir les +_Huguenots_ avec une sorte de tristesse et d'inquiétude, non pour vous, +mais pour moi; je savais que, quels que fussent le poëme et le sujet, +vous trouveriez, dans votre science d'instrumentation et dans votre +habileté, des ressources ingénieuses et les moyens de gouverner le +public, de mater les récalcitrants et d'endormir les cerbères de la +critique en leur jetant tous vos gâteaux dorés, tous vos grands effets +d'orchestre, toutes les richesses d'harmonie dont vous possédez les +mines inépuisables. Je n'étais pas en peine de votre succès; je savais +que les hommes comme vous imposent tout ce qu'ils veulent, et que, quand +l'inspiration leur échappe, la science y supplée. Mais pour les poëtes, +pour ces êtres incomplets et maladifs, qui ne savent rien, qui étudient +bien peu de chose, mais qui pressentent et devinent presque tout, il est +difficile de les tromper, et de l'autel où le feu sacré n'est pas +descendu nulle chaleur n'émane. Quelle fut ma joie quand je me sentis +ému et touché par cette histoire palpitante, par ces caractères vrais et +sans allégories, autant que j'avais été troublé et agité par les luttes +symboliques de _Robert_!--Je n'eus ni le loisir ni le sang-froid +d'examiner le poëme. J'ai un peu ri du style en le lisant plus tard; +mais je comprends la difficulté d'écrire pour le chant, et d'ailleurs je +sais le meilleur gré du monde à M. Scribe (si toutefois ce n'est pas +vous qui lui avez fourni le sujet et les principales situations) de vous +avoir jeté brusquement dans une arène nouvelle, dans d'autres temps, +dans un autre pays, dans une autre religion surtout. Vous aviez donné +la preuve d'une haute puissance pour le développement du sentiment +religieux; ce fut une excellente idée à lui (je suppose toujours que +vous ne la lui avez pas donnée) de vous fournir une forme religieuse qui +ne fût pas la même, et qui ne vous contraignît pas à faire abus de vos +ressources. + +Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets +insignifiants, vous savez dessiner de telles individualités, et créer +des personnages de premier ordre là où l'auteur du libretto n'a mis que +des accessoires? Ce vieux serviteur rude, intolérant, fidèle à l'amitié +comme à Dieu, cruel à la guerre, méfiant, inquiet, fanatique de +sang-froid, puis sublime de calme et de joie à l'heure du martyre, +n'est-ce pas le type luthérien dans toute l'étendue du sens poétique, +dans toute l'acception du vrai idéal, du réel artistique, c'est-à-dire +de la perfection _possible_? Cette grande belle fille brune, courageuse, +entreprenante, exaltée, méprisant le soin de son bonheur comme celui de +sa vie, et passant du fanatisme catholique à la sérénité du martyre +protestant, n'est-ce pas aussi une figure généreuse et forte, digne de +prendre place à côté de Marcel! Nevers, ce beau jeune homme en satin +blanc, qui a, je crois, quatre paroles à dire dans le libretto, vous +avez su lui donner une physionomie gracieuse, élégante, chevaleresque, +une nature qu'on chérit malgré son impertinence, et qui parle avec une +mélancolie adorable des nombreux désespoirs des dames de la cour à +propos de son mariage. + +Excepté dans les deux derniers actes, le rôle de Raoul, malgré votre +habileté, ne peut soulever la niaiserie étourdie dont l'a accablé M. +Scribe. La vive sensibilité et l'intelligence rare de Nourrit luttent en +vain contre cette conduite de hanneton sentimental, véritable victime à +situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se +relève au troisième acte! comme il tire parti d'une scène que des +puritanismes, d'ailleurs estimables, ont incriminée un peu légèrement, +et que, pour moi qui n'entends malice ni à l'évanouissement ni au sofa +de théâtre, je trouve très-pathétique, très-lugubre, très-effrayante, et +nullement anacréontique! Quel duo! quel dialogue! maître, comme vous +savez pleurer, prier, frémir et vaincre à la place de M. Scribe! O +maître! vous êtes un grand poëte dramatique et un grand faiseur de +romans. J'abandonne votre petit page à la critique, il ne peut triompher +de l'ingratitude de sa position; mais je défends envers et contre tous +le dernier trio, scène inimitable, qui est coupée et brisée, parce que +la situation l'exige, parce que la vérité dramatique vous cause quelque +souci, à vous; parce que vous n'admettez pas qu'il y ait de la _musique +de musicien_ et de la _musique de littérateur_, mais bien une musique de +passion vraie et d'action vraisemblable, où le charme de la mélodie ne +doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en +règle, avec _coda_ consacrée et _trait_ inévitable, au héros qui tombe +percé de coups sur l'arène. + +Il serait bien temps, je pense, d'assujettir l'art au joug du sens +commun, et de ne pas faire dire au spectateur naïf:--Comment ces gens-là +peuvent-ils chanter dans une position si affreuse?--Il faudrait que le +chant fût alors un véritable _pianto_, et qu'on daignât s'affranchir de +la forme rebattue, au point de séduire l'esprit le plus simple et de +faire naître en lui autre chose que des attendrissements de convention. +Vous avez prouvé qu'on le pouvait, et quand Rossini l'a voulu, il l'a +prouvé aussi. + +Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un vœu. C'est beaucoup +d'insolence de ma part, et je hais l'insolence sous toutes ses formes et +dans toutes ses prétentions. N'imaginez donc pas, je vous en supplie, +que je songe à vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un +ignorant a une bonne idée dont l'artiste fait son profit, de même qu'il +tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naîves et +les moins prévues, la splendeur des temples, de la sauvage attitude des +forêts; les mélodies pleines et savantes, de quelques sons champêtres, +de quelque brise entrecoupée, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce +qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacrée, pourquoi cette _coda_, +espèce de cadre uniforme et lourd? pourquoi ce _trait_, équivalent de la +pirouette périlleuse du danseur? pourquoi cette habitude de faire passer +la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les +plus élevées ou les plus basses du gosier? pourquoi toutes ces formes +rebattues et monotones qui détruisent l'effet des plus belles phrases? +Ne viendra-t-il pas un temps où le public s'en lassera, et reconnaîtra +que l'action morale (qui est, quoi qu'on en dise, inséparable du +mouvement lyrique) est interrompue à chaque instant par cette +ritournelle inévitable; que toute grâce, toute naïveté, toute fraîcheur +est souillée ou effacée par cette baguette rigide, par cette formule +inintelligente et triviale, dont on n'ose pas la dégager? Listz compare +cette formule au «_J'ai l'honneur d'être votre très-humble et +très-obéissant serviteur_,» qu'on place au bas de toutes les lettres de +cérémonie, dans l'acception la plus fausse et la plus absurde, comme +dans la plus juste et la mieux sentie. Il paraît que le vulgaire chérit +encore ce vieil usage, et ne croit pas qu'il y ait scène terminée là où +il n'y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossière, qui +ne sont ni mélodie, ni harmonie, ni chant, ni récitatif. Dans cette +situation ridicule, l'intérêt demeure suspendu; les acteurs, forcés à +une attitude de plus en plus théâtrale, s'égosillent et deviennent +forcenés en répétant les paroles de leur froid transport que ne soutient +plus la mélodie. L'effet souverain de la passion ou de l'émotion, +commandé par tout ce qui précède, se perd et s'anéantit sous cette +formule, comme si, au milieu d'une scène tragique, les personnages, tout +animés par leur situation, se mettaient à saluer profondément le public +à plusieurs reprises. + +Vous ne vous êtes pas encore tout à fait affranchi à cet égard de +l'ignorance d'un public grossier et des exigences des chanteurs +inintelligents. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-être même +n'avez-vous fait accepter vos plus belles idées qu'à la faveur du +remplissage obligé des formules. Mais à présent ne pouvez-vous pas +former votre auditoire, lui imposer vos volontés, le contraindre à se +passer de lisières, et lui révéler une pureté de goût qu'il ignore, et +que nul n'a encore pu proclamer franchement? Ces immenses succès, ces +bruyantes victoires remportées sur lui, vous donnent des droits; elles +vous imposent peut-être aussi des devoirs, car au-dessus de la faveur +populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l'art et la foi de +l'artiste. Vous êtes l'homme du présent, maître, soyez aussi l'homme de +l'avenir... Et si mon idée est folle, ma demande inconvenante, prenez +que je n'ai rien dit. + +Maintenant que je suis en train de rêver, je rêve pour vous un poëme qui +vous transporterait en plein paganisme: les Euménides, cet effrayant +opéra, tout fait, d'Eschyle; ou la mort d'Orphée, si terrible et si +naïve à faire quand on est associé à un homme comme vous, qui n'a besoin +que d'un canevas de gaze pour broder un voile d'or et de pierreries. Si +je savais coudre deux rimes l'une à l'autre, mon maître, j'irais vous +prier de me dicter toutes les scènes, et je serais fier de vous voir +aborder des mélodies grecques plus pleines, plus complètes, plus simples +d'accompagnement peut-être que vos précédents sujets ne l'ont exigé. Je +vous verrais faire ce dont on semble vous défier, et répondre, comme +font les grands artistes, à des menaces par des victoires. Mais tant de +bonheur ne me sera pas donné: je ne sais pas la prose, comment +saurais-je les vers?--Quant à mon sujet grec, vous savez mieux que moi +ce qu'il vous convient de faire; mais quelque jour il vous tentera, je +gage. + +Maître, je ne suis pas un savant, j'ai la voix fausse et ne sais jouer +d'aucun instrument. Pardonnez-moi si je ne parle pas la langue technique +des aristarques. Quand même je serais _dilettante_ éclairé, je +n'éplucherais pas vos chefs-d'œuvre pour tâcher d'y découvrir quelque +tache légère qui me donnât occasion de montrer les puérilités de ma +science: je ne saurais chercher si votre inspiration vient de la tête ou +du cœur, étrange distinction qui ne signifie absolument rien, éternel +reproche que la critique adresse aux artistes; comme si le même sang ne +battait pas sous le sein et dans la tempe; comme si, en supposant qu'il +y a deux régions distinctes dans l'homme pour recevoir le feu sacré, la +chaleur qui monte des entrailles au cerveau et celle qui descend du +cerveau aux entrailles ne produisaient pas dans l'art et dans la poésie +absolument les mêmes effets! Si l'on disait que vous êtes +_bilioso-nerveux_, et que votre travail s'opère lentement, avec moins de +rapidité peut-être, mais aussi avec plus de perfection que chez les +sanguins et les pléthoriques, je comprendrais à peu près ce qu'on veut +dire, et je trouverais fort simple que vous n'eussiez pas tous les +tempéraments à la fois; mais que m'importe qu'il y ait sur votre +clavecin une carafe d'eau pure et cristalline, au lieu d'un brûlant +flacon de vin de Chypre, et réciproquement, si l'un vous inspire ce que +l'autre n'inspire pas à autrui? Quelle fureur pédagogique tourmente ces +pauvres appréciateurs littéraires, occupés sans cesse à se méfier de +leurs sympathies, et à se demander si par hasard la Vénus de Milo +n'aurait pas été faite de la main gauche, au lieu de l'être de la main +droite? A voir tout le mal que des hommes de talent se donnent pour +percer le mystère des ateliers et pénétrer dans le secret des veilles et +des rêveries de l'artiste, on est saisi de chagrin, et on regrette de +voir cette famille d'intelligences, fécondes sans doute, s'appauvrir et +se stériliser de tout son pouvoir, afin d'arriver à ce qu'elle appelle +la _clairvoyance_ et l'_impartialité_. + +Sans doute il est bon et nécessaire que des hommes de goût impriment au +vulgaire une bonne direction et fassent son éducation. Mais on sait +comme le plus noble métier endurcit rapidement celui qui l'exerce +exclusivement comme le chirurgien s'habitue à jouer avec la souffrance, +avec la vie et la mort; comme le juge se _systématise_ aisément, et, +partant d'inductions sages, arrive à prendre trop de confiance dans sa +méfiance, et à ne plus voir la vérité que sous des faces arbitraires. +Ainsi procède le critique: consciencieux d'abord, il en vient peu à peu +à un casuisme méticuleux, et il finit par ne plus rien sentir à force de +tout raisonner. Quand on ne sent plus, le raisonnement devient spécieux, +et l'appréciation un travail de plus en plus ingrat, pénible, dirai-je +impossible? A la fin d'un repas où l'on a fait excès de tout, les +meilleurs mets perdent leur saveur, et le palais blasé ne distingue plus +la fraîcheur des fruits du feu des épices. L'homme qui veut goûter et +approfondir toutes les jouissances de la vie en vient un jour à ne plus +dormir sur l'édredon et à s'imaginer que son premier lit de fougère fut +plus chaud et plus moelleux. Erreur déplorable en fait d'art, mais +inévitable condition de la nature humaine! On vit les premiers essais +d'un jeune talent, on les traita peut-être avec plus d'indulgence et +d'affection qu'ils ne méritaient. On était jeune soi-même. Mais à juger +ceux qui produisent, on vieillit plus vite qu'à produire. Quand on +regarde la vie comme un éternel spectacle auquel on dédaigne ou craint +de prendre part, on s'ennuie bien vite de l'acteur, parce qu'on s'ennuie +de soi. On suit les progrès de l'artiste; mais, à mesure qu'il acquiert, +on perd par l'inaction, à son propre insu, le feu sacré qu'il dérobe au +dieu du labeur; et le jour où il présente son chef-d'œuvre, on ne le +goûte plus; on se reporte avec regret au premier jour d'émotion qu'il +vous donna; jour perdu et enfoui à jamais dans les richesses du passé, +émotion chère et précieuse qu'on pleure et qu'on ne retrouvera pas. +L'artiste est devenu Prométhée; mais l'homme d'argile s'est pétrifié et +reste inerte sous le souffle divin. On prononce que l'artiste est +dégénéré, et on croit ne pas mentir! + +Ceci est l'histoire du public en fait d'art, et des générations en fait +d'action politique; mais cette histoire est résumée d'une manière +effrayante dans la courte existence morale de l'infortuné qui s'adonne à +la critique. Il vit son siècle dans l'espace de quelques années; sa +barbe est à peine poussée, et déjà son front est dévasté par l'ennui, la +fatigue et le dégoût. Il eût pu prendre une place honorable ou brillante +au milieu des artistes féconds; il n'en a plus la force, il ne croit +plus à rien, et à lui-même moins qu'à toute autre chose. + +Quand on jette les yeux, dans un jour de courage et de curiosité, sur +les trente ou quarante jugements littéraires qui s'impriment le +lendemain de l'apparition d'une bluette quelconque, on s'étonne de tant +d'esprit, de tant de doctes raisonnements, de tant d'ingénieux +parallèles, de tant de dissertations subtiles, écrits pour la plupart +d'un style riche, orné, éblouissant; et on s'afflige de voir ces trésors +qui, en d'autres temps, eussent défrayé toute une année, répandus +pêle-mêle aux pieds d'un public insouciant qui les regarde à peine, et +qui fait bien; car, à supposer qu'il découvrît la vérité à travers ce +kaléidoscope d'idées et de sentiments contradictoires, cette vérité +serait si futile, si rebattue, si facile à exprimer en trois lignes, +qu'il aurait perdu sa journée à tailler un chêne pour avoir une +allumette. L'homme de bon sens examine donc lui-même l'objet de la +discussion, le juge selon son impulsion naturelle, et s'inquiète fort +peu de savoir si la critique accorde à l'auteur un millimètre ou un +mètre de gloire. + +Et ce n'est pas que je méprise la critique par elle-même; je l'estime et +la respecte si bien dans son but et dans ses effets possibles et +désirables, que je m'afflige de la voir sortie de sa route et devenue +plus nuisible qu'utile aux artistes, plus amusante qu'instructive pour +un public oisif, indifférent et moqueur. Je veux croire les hommes qui +l'exercent pleins de loyauté et possédés d'une seule passion, l'amour +du beau et du vrai. Eh bien! je déplore que l'organisation de ce corps +utile et respectable soit si mauvaise que son action devienne +impossible, pour ne pas dire funeste, et que sa considération tombe +chaque jour sous les lazzis et les soupçons de la foule ignorante. Voici +quelle serait mon utopie si j'avais à chercher un remède à tant d'abus +et de confusion. + +D'abord je voudrais que le nombre des gens qui font de la critique fût +beaucoup plus étendu, en même temps que le nombre des articles de +critique qui paraîtraient serait fort restreint. Je voudrais qu'on ne +fît pas de la critique un métier, et qu'il n'y eût pas de la critique +tous les jours et à propos de tout. Puisque le public veut des journaux, +que les colonnes des journaux sont les chaires d'éloquence assignées à +certains professeurs d'esthétique, je voudrais que chaque journal eût +son jury, où des hommes compétents seraient choisis selon les opinions +et l'esprit du journal, et appelés à prononcer sur les œuvres de +quelque importance; je voudrais qu'une foule d'enfants sans savoir, sans +goût et sans expérience, ne fût pas admise à juger les doyens de l'art, +à faire ou à empêcher de naissantes réputations, sur la seule +recommandation d'un style aisé, d'une rédaction abondante et facile, +d'un esprit ingénieux et plaisant. Je voudrais que nul n'osât exercer la +critique comme une profession, mais que tout homme de talent et de +savoir en remplît le sérieux et noble exercice comme un devoir, et par +amour des lettres, sauf à en tirer un honnête bénéfice dans l'occasion, +puisqu'il est permis même au prêtre de vivre de l'autel. + +Je ne suis pas de ceux qui pensent que les artistes seuls doivent juger +les artistes. Je crois au contraire que généralement c'est une assez +mauvaise épreuve, et que les journaux deviendraient bien vite, entre les +mains de rivaux de même profession, le théâtre de combats sans dignité, +sans retenue, où, la passion s'exprimant toujours, on approcherait +moins que jamais de la vérité. Le rôle du critique demanderait, certes, +des connaissances spéciales, de plus un coup d'œil calme et +désintéressé, et il est bien difficile que ce calme et ce +désintéressement soient l'apanage de quiconque sent sa destinée dans les +mains du public. Sans exclure donc certains artistes dont l'expérience, +la position faite ou le caractère exceptionnel donneraient des garanties +suffisantes, j'accorderais peu de moyens de gouverner l'opinion à ceux +qui ont personnellement et exclusivement besoin de l'opinion. + +Et si cette foule de jeunes beaux-esprits qui vit du feuilleton se +plaignait de n'avoir plus de moyens de publicité ou d'occasion de +développement, je lui dirais: «Rendez grâces à des mesures qui vous +forcent à travailler et à produire; vous faisiez un métier d'eunuques et +d'esclaves; vous étiez condamnés à baigner, à déshabiller et à rhabiller +sans cesse, à promener dans les rues les enfants des riches; soyez pères +à votre tour. Que vos enfants soient beaux ou difformes, forts ou +malingres, vous les aimerez, car ils seront à vous. Votre vie de haine +et de pitié se changera en une vie d'amour et d'espérance. Vous ne serez +peut-être pas tous de grands hommes, mais du moins vous serez hommes, et +vous ne l'êtes pas.» + +Et si, pour être plus réfléchis et plus judicieux, les arrêts de la +critique devenaient plus rares (ce qui serait inévitable), si les +entrepreneurs de journaux se plaignaient du vide de leurs colonnes, le +public de l'absence de feuilleton, pourquoi n'offrirait-on pas +précisément ces pages blanches, hélas! si désirées et si difficiles à +aborder, à tous ces talents inconnus et modestes qui répugnent à faire +de la critique sans expérience, et qui cherchent vainement les moyens de +percer l'obscurité où ils s'éteignent, faute d'un éditeur qui les devine +et qui leur prête son papier et ses caractères _gratis_? Pourquoi tous +ces jeunes feuilletonistes, que l'on force à se tenir, comme des +pompiers ou des exempts de police, à toutes les représentations +nouvelles, et à écrire gravement toute la nuit sur les plus ignobles +pasquinades des petits théâtres, (sauf à citer le déluge à propos d'un +chapon), ne seraient-ils pas appelés à publier quotidiennement ces +poëmes et ces romans qui dorment dans le portefeuille ou qui sommeillent +dans le cerveau, étouffés par les nécessités d'un métier abrutissant[G]? +Pauvres enfants jeunes lévites de l'art, flétris dans la fleur de votre +talent par les exigences scandaleuses de la presse, vous qui eussiez été +avec joie, avec douceur, avec amour, et avec profit surtout, les +disciples des grands maîtres, ne craignez pas que je vous condamne sans +pitié, et que je méconnaisse ce qu'il y eut, ce qu'il y a peut-être +encore de grand et de pur en vous! Je sais vos secrets, je connais vos +déboires, j'ai soulevé la coupe de vos douleurs! Je sais que plus d'un +parmi vous, assis la nuit dans sa mansarde froide et misérable, forcé +d'avoir le lendemain (ce qui équivaut aujourd'hui au pain des artistes +d'autrefois) un habit propre et des gants neufs, à laissé tomber son +visage baigné de larmes sur les pages de quelque beau livre nouveau que +la haine ou l'envie lui avait prescrit d'injurier, et que ses profondes +sympathies le forçaient se jeter loin de lui afin de pouvoir condamner +l'artiste sans l'entendre. Pitié à vous qui avez été forcés de rougir de +vous-mêmes! Honte et malheur à vous qui vous êtes habitués à ne plus +rougir! + +Mais pourquoi, maître, vous ai-je entretenu si longtemps de la critique +française? Vous êtes placé trop haut pour vous occuper d'elle à ce +point, et peut-être ignorez-vous seulement qu'elle ait tâché de disputer +au public européen les palmes qu'il vous tend de toutes parts? Loin de +moi la pensée grossière de vous consoler de quelques injustices que +vous avez dû accepter avec l'humanité souriante d'un conquérant, pour +peu qu'elles aient frappé votre oreille. Je ne sais pas si les hommes +comme vous sont aussi modestes que leur gracieux accueil et leur exquise +politesse le donnent à penser; mais je sais que la conscience de leur +force leur inspire une haute sagesse. Ils vivent avec le dieu, et non +avec les hommes; ils sont bons, parce qu'ils sont grands. + +Vous souvenez-vous, maître, qu'un soir j'eus l'honneur de vous +rencontrer à un concert de Berlioz? Nous étions fort mal placés, car +Berlioz n'est rien moins que galant dans l'envoi de ses billets; mais ce +fut une vraie fortune pour moi que d'être jeté là par la foule et le +hasard. On joua la _Marche au supplice_. Je n'oublierai jamais votre +serrement de main sympathique et l'effusion de sensibilité avec laquelle +cette main chargée de couronnes applaudit le grand artiste méconnu qui +lutte avec héroïsme contre son public ingrat et son âpre destinée; vous +eussiez voulu partager avec lui vos trophées, et je m'en allai les yeux +tout baignés de larmes, sans trop savoir pourquoi, car quelle merveille +que vous soyez ainsi? + + + + +XII + +A M. NISARD + + + MONSIEUR, + +Il y a bien peu de critiques qui vaillent la peine qu'on accepte ce +qu'elles ont de louangeur ou qu'on rétorque ce qu'elles ont d'erroné. Si +je reçois avec reconnaissance ce que la vôtre a de bienveillant, et si +j'essaie de combattre ce qu'elle a de sévère, c'est que j'y trouve, en +même temps que le talent et la lumière, un grand fonds de tolérance et +de bonne foi. + +S'il ne s'agissait pour moi que de vanité satisfaite, je n'aurais que +des remerciments à vous offrir; car vous accordez à la partie +imaginative de mes contes beaucoup plus d'éloges qu'elle n'en mérite. +Mais, plus je suis touché de votre suffrage, plus il m'est impossible +d'accepter votre blâme à certains égards, et c'est pour m'en disculper +que je commets (bien malgré moi, et contrairement à mes habitudes) +l'impertinence de parler de moi à quelqu'un dont je n'ai pas l'honneur +d'être connu. + +Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes +livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autres +_Lélia_, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre +l'institution sociale, et où je ne sache pas qu'il en soit dit un mot. +_Lélia_ pourrait aussi répondre, entre tous mes essais, au reproche que +vous m'adressez de vouloir réhabiliter _l'égoïsme des sens_, et de faire +la _métaphysique de la matière_. _Indiana_, ne m'a pas semblé non plus, +lorsque je l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois +que dans ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient +bien), _l'amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez +spirituellement) a un pire rôle que le mari. _Le Secrétaire intime_ a +pour sujet (si je ne me trompe pas absolument sur mes intentions) les +douceurs de la fidélité conjugale. _André_ n'est ni _contre_ le mariage, +ni _pour_ l'amour adultère. _Simon_ se termine par l'hyménée, ni plus ni +moins qu'un conte de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans +_Valentine_, dont le dénoûment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, +la vieille fatalité intervient pour empêcher la femme adultère de jouir, +par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre. Dans +_Leoni_, la question du mariage n'est pas plus en jeu que dans _Manon +Lescaut_, dont j'ai essayé, dans un but tout artistique, de faire une +sorte de pendant, et où certes l'amour effréné pour un indigne objet, la +servitude qu'un être corrompu dans sa force impose à un être aveugle +dans sa faiblesse, n'est pas présenté dans ses résultats sous des +couleurs plus engageantes que dans le roman inimitable de l'abbé +Prévost. Reste donc _Jacques_, le seul qui ait été assez heureux, je +crois, pour obtenir de vous quelque attention, et c'est, à coup sûr, +plus qu'aucune production de moi ne mérite encore de la part d'un homme +grave. + +Il est bien possible qu'en effet _Jacques_ prouve tout ce que vous y +avez trouvé d'hostile à l'ordre domestique. Il est vrai qu'on y a trouvé +tout le contraire aussi, et que l'on a pu avoir également raison. Quand +un livre, si futile qu'il soit, ne prouve pas clairement, uniquement, +sans contestation et sans réplique, ce qu'il veut prouver, c'est la +faute du livre, mais non pas toujours celle de l'auteur. Comme artiste, +il a péché grossièrement; sa main sans expérience et sans mesure a +trompé sa pensée; mais comme homme, il n'a pas eu l'intention de +mystifier le public ou d'altérer les principes de l'éternelle vérité. + +On raconte à Florence et à Milan beaucoup d'anecdotes vraies ou fausses +sur l'immortel Benvenuto Cellini. On m'a dit qu'il lui arrivait souvent +d'entreprendre un vase et d'en dessiner la forme et les proportions avec +soin; mais quand il en était à l'exécution, il lui arrivait de se +passionner si singulièrement pour certaine figure ou pour certain +feston, qu'il se laissait entraîner à grandir l'une pour la poétiser, et +à déplacer l'autre pour lui donner une courbe plus gracieuse. Alors, +emporté par l'amour du détail, il oubliait l'œuvre pour l'ornement, +et, s'apercevant trop tard de l'impossibilité de revenir à son premier +dessein, au lieu d'une coupe qu'il avait commencée, il produisait un +trépied; au lieu d'une aiguière, une lampe; au lieu d'un Christ, une +poignée d'épée. Ainsi, en se contentant lui-même, il mécontentait ceux à +qui son travail était destiné. + +Tant que Cellini fut dans la force de son génie, cet emportement fut une +qualité de plus, chaque œuvre de sa main fut complète et +irréprochable dans son genre; mais quand la persécution, le désordre de +sa vie, le cachot, les voyages et la misère l'eurent éprouvé, sa main +moins ferme et son inspiration moins prompte produisirent des ouvrages +d'un fini merveilleux dans les détails et d'une maladresse inconcevable +dans l'ensemble. La coupe, le trépied, l'aiguière et la poignée d'épée +se rencontrèrent dans son cerveau, se firent la guerre, se réunirent, et +enfin trouvèrent place tous ensemble dans des compositions sans forme et +sans usage, comme sans logique et sans unité. Ce que l'on attribue au +grand Benvenuto, dans la décrépitude de son génie, arrive tous les jours +au talent incomplet qui n'a pas encore atteint sa virilité, et qui +peut-être, hélas! ne sortira jamais de son enfance. C'est ce qui m'est +arrivé en écrivant _Jacques_; et, sans doute, tous mes autres récits se +ressentent de cette hâte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se complaît +à la fantaisie du moment, et qui manque le but à force de s'amuser aux +moyens. + +Ce n'est donc pas au lecteur qui m'a si favorablement et si durement +jugé, que j'en appelle de ses propres arrêts; c'est à l'artiste dont le +talent a eu sans doute aussi ses jours de jeunesse et ses heures de +tentation. Celui-là devrait être très-retenu en fait de conclusions, et +savoir que ce qu'il y a de plus difficile au monde, ce que l'on peut +appeler le triomphe et le couronnement de la volonté, c'est de dire ce +qu'on veut dire et de faire ce qu'on veut faire. + +C'était donc bien plus à la _main-d'œuvre_ qu'à l'intention que vous +eussiez dû vous en prendre de ce qui blesse la raison dans mes livres. +Il ne fallait peut-être pas m'attribuer aussi résolument un but +antisocial; il ne fallait certainement pas non plus me croire aussi +ingénieux, aussi savant et aussi ferme dans mon procédé de fabrication. +En un mot, le talent est peut-être beaucoup au-dessous et la conscience +beaucoup au-dessus de ce que vous avez imaginé de moi. La vie des trois +quarts des artistes se consume à produire les parties incomplètes d'un +tout qui reste et meurt à jamais enfoui dans le sanctuaire de leur +pensée. + +Ce que j'accepte pour complétement vrai dans votre jugement, le voici: + +«La ruine des maris, ou tout au moins leur impopularité, tel a été le +but des ouvrages de George Sand.» + +Oui, monsieur, la ruine des _maris_, tel eût été l'objet de mon +ambition, si je me fusse senti la force d'être un _réformateur_; mais si +j'ai mal réussi à me faire comprendre, c'est que je n'ai pas eu cette +force, et qu'il y a en moi plus de la nature du poëte que de celle du +législateur. Vous voudrez bien faire droit, j'espère, à cette humble +réclamation. + +Je m'imaginais toutefois que le roman est, comme la comédie, une école +de mœurs, où les _abus_, les _ridicules_, les _préjugés_ et les +_vices_ du temps sont le domaine d'une censure susceptible de prendre +toutes les formes. Il m'est arrivé souvent d'écrire _lois sociales_ à la +place des mots italiques ci-dessus, et je n'ai pas songé un seul instant +qu'il y eût du danger à le faire. Qui pouvait me supposer l'intention de +refaire les lois du pays? En vérité, j'ai été bien étonné lorsque +quelques saint-simoniens, philanthropes consciencieux, chercheurs +estimables et sincères de la vérité, m'ont demandé ce que je mettrais à +la place des _maris_. Je leur ai répondu naïvement que c'était le +_mariage_, de même qu'à la place des prêtres, qui ont tant compromis la +religion, je crois que c'est la religion qu'il faut mettre. + +Il est vrai que j'ai peut-être fait une grande faute contre le langage +lorsque, parlant des _abus_, des _ridicules_, des _préjugés_ et des +_vices_ de la société, je me suis exprimé collectivement et que j'ai dit +la _société_. J'ai eu tort aussi de dire souvent le _mariage_ au lieu +des _personnes mariées_. Tous ceux qui me connaissent peu ou prou ne s'y +sont pas mépris, parce qu'ils savent que je n'ai jamais songé à refaire +la Charte constitutionnelle. Je pensais que le public s'occuperait si +peu de mon individu qu'il ne viendrait à l'esprit de personne +d'incriminer l'emploi des mots et d'exercer sur la vie d'un pauvre +poëte, jusqu'au fond de sa mansarde, une sorte d'inquisition pour le +forcer à justifier ses actions, ses pensées et ses croyances, à décliner +le sens exact d'expressions plus ou moins vagues, mais toujours placées +peut-être de manière à s'expliquer de soi-même. Il est possible que le +public n'ait pas eu en cela un rôle bien grave, et que la partie virile, +soi-disant outragée, se soit livrée à un peu de commérage puéril sur un +sujet peu digne d'un si triste honneur. Mais ce qu'il y a de certain, +c'est que j'ai eu tort de n'être pas parfaitement clair, précis, logique +et correct. Hélas! monsieur, je me reproche tous les jours un tort bien +grave, c'est de n'être ni Bossuet ni Montesquieu; mais je n'ai pas trop +l'espoir de m'en corriger, je vous le confesse. + +Un autre reproche sérieux que vous m'adressez est celui-ci: «Il serait +peut-être plus héroïque, à qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas +scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas privé une +question sociale,» etc. + +Tout ce paragraphe est noblement pensé et noblement écrit. Ce n'est pas +le sentiment exprimé là qui me trouvera rebelle. Je mets la patience et +l'abnégation au-dessus de tout, et je ne réponds rien à ce qui peut me +concerner personnellement dans ce reproche. Si j'écrivais à un prêtre, +peut-être le récit d'une confession générale entraînerait-il +victorieusement l'absolution en même temps que la réprimande et la +pénitence. Mais il n'y a encore eu que Jean-Jacques qui ait eu le droit +de se confesser en public. Je répondrai donc d'une manière générale. + +Il me semble qu'il y a beaucoup de prétention à la patience et à +l'abnégation dans le monde. Il me semble (je ne sais si je me trompe) +que nous ne vivons pas dans un siècle d'indépendance et d'orgueil +illimité; je ne vois pas que les hommes aient, dans ce temps-ci, un +bien vif sentiment de leur dignité, et qu'il faille les engager à plier +les deux genoux un peu plus bas qu'ils ne le font devant des +considérations et des intérêts qui ne sont ni la religion, ni la morale, +ni l'ordre, ni la vertu.--Par la même raison, je ne vois pas que les +femmes de ces hommes-là se rapprochent trop du courage des mères +spartiates ou de la fierté patriotique des dames romaines. + +Je ne sais enfin si j'ai la vue trouble, mais je crois voir qu'on a fait +un grand abus du _silence_, au moyen duquel on _échappe aux crises +violentes_ du mariage, aux _désordres_ (il faudrait plutôt dire aux +_calamités_) de la _séparation_. Dans les siècles de foi, dans le temps +où l'on adorait le Christ, l'abnégation et la patience étaient les +vertus qu'il fallait recommander par-dessus tout à des femmes récemment +sorties des autels druidiques, du bivouac sanglant et du conseil de +guerre où leurs époux les avaient peut-être un peu trop laissées +s'immiscer; mais aujourd'hui que nos mœurs n'ont plus guère de +rapport, que je sache, avec les forêts de la Germanie, surtout depuis +que la régence et le directoire ont enseigné aux femmes le secret de +vivre en très-bonne intelligence avec leurs époux, j'ai pu penser que, +si une sorte de moralité était nécessaire à des contes frivoles, on +pourrait bien adopter celle-ci: «Le désordre des femmes est +_très-souvent_ provoqué par la férocité ou l'infamie des hommes;» ou +celle-ci: «Le mensonge n'est pas la vertu; la lâcheté n'est pas +l'abnégation;» ou bien encore celle-ci: «Un mari qui méprise ses devoirs +de gaieté de cœur, en jurant, riant et buvant, _est quelquefois_ +moins excusable que la femme qui trahit les siens en pleurant, en +souffrant et en expiant.» + +Pour en finir avec l'adhésion complète que je donne à vos décisions, je +vous dirai qu'en effet cet amour que j'_édifie_ et que je couronne sur +les ruines de l'_infâme_ est mon utopie, mon rêve, ma poésie. Cet amour +est grand, noble, beau, volontaire, éternel; mais cet amour, c'est le +mariage tel que l'a fait Jésus, tel que que l'a expliqué saint Paul, tel +encore, si vous voulez, que le chapitre VI du titre V du Code civil en +exprime les devoirs réciproques. Celui-là, je le demande à la société +comme une innovation ou comme une institution perdue dans la nuit des +temps, qu'il serait bien opportun de faire revivre, de tirer de la +poussière des siècles et de la fange des habitudes, si l'on veut voir +succéder la véritable fidélité conjugale, le véritable repos et la +véritable sainteté de la famille à l'espèce de contrat honteux et de +despotisme stupide qu'a engendrés l'infâme décrépitude du monde. + +Mais vous, monsieur, qui jugez de si haut cette question sociale, vous +philosophe indulgent, moraliste sensible et fort, qui ne croyez point au +danger des livres réputés _immoraux_, pourquoi en écrivant, à propos de +moi, ces trois ou quatre belles pages sur la morale publique, avez-vous +perdu une si bonne occasion de gourmander l'esprit de cupidité, les +habitudes de débauche et de violence qui de la part de l'homme +autorisent ou provoquent les crimes de la femme dans un si grand nombre +d'unions? N'eussiez-vous pas rempli d'une manière plus complète le +devoir que vous vous êtes imposé envers la société, si vous vous fussiez +prononcé avec force en faveur de cette antique morale chrétienne qui +prescrit la douceur et la chasteté au chef de la famille? Il n'est pas +question ici de cas d'exception, d'_unions mal assorties_. Toutes les +unions possibles seront intolérables tant qu'il y aura dans la coutume +une indulgence illimitée pour les erreurs d'un sexe, tandis que +l'austère et salutaire rigueur du passé subsistera uniquement pour +réprimer et condamner celles de l'autre. Je sais bien qu'il y a un +certain courage à oser dire en face à toute une génération qu'elle est +injuste et corrompue. Je sais bien qu'à écrire tout ce qu'on pense on se +fait beaucoup d'ennemis parmi ceux qui se trouvent bien des vices du +temps, et qu'on doit s'attendre, quand on a eu cette franchise, à subir +pendant le reste de ses jours une persécution qui ne s'arrêtera pas +devant le seuil de la vie privée; mais je sais aussi que lorsque +certaines femmes ont eu ce courage, il ne serait pas indigne d'un homme, +et surtout d'un homme de conscience et de talent, de faire grâce à ce +qu'il y a de manqué dans leurs efforts, de donner assistance et +protection à ce qui peut s'y rencontrer de brave et de sincère. + +Si vous aviez vécu au temps où _Tartufe_ fut persécuté comme une +œuvre d'impiété, vous eussiez été de ceux qui, bien loin de se +constituer les champions de l'hypocrisie, résistèrent, de toute la +puissance de leur conviction et de toute la pureté de leur cœur, aux +sournoises interprétations de la critique; vous eussiez écrit et signé +de votre propre sang, alors comme aujourd'hui, que la pensée qui +produisit le _Tartufe_ fut une pensée éminemment pieuse et honnête, que +Dieu n'est pas attaqué dans la personne d'un cagot, que la paix et la +dignité des familles ne sont pas compromises quand on en chasse +d'infâmes intrigants. Il est vrai que _Tartufe_ est un chef-d'œuvre, +et qu'il mérite toutes les sympathies des âmes élevées, et comme sujet +et comme exécution. + +Mais si la plume de tels écrivains est à jamais brisée, si les +vigoureuses couleurs des grands siècles sont perdues, si au lieu +d'Aristophane, de Térence et de Molière, il ne nous reste plus que +George Sand et compagnie, l'éternelle infirmité humaine n'en est pas +moins encore, sous les yeux du philosophe critique, saignante, lépreuse, +digne d'horreur et de compassion. L'éternel rêve des cœurs simples, +la _justice_, n'en est pas moins debout (au loin, il est vrai), mais +radieux, mais nécessaire, mais appelant à soi tous les efforts et tous +les désirs. Réduits à juger de pâles compositions, ne serait-ce pas, +messieurs, une raison de plus pour vous autres de vous en prendre au +fond des choses, et d'épargner l'apôtre pour encourager le principe? +C'est ainsi que vous suppléeriez à l'insuffisance de nos moyens, et que +vous restitueriez au siècle ce qui lui manque en force et en génie. + +Il me reste à vous remercier, monsieur, pour les bons conseils que vous +m'avez donnés. Je m'accuse, je le répète; car si vous ne m'avez pas +toujours bien compris, c'est ma faute et non la vôtre. L'homme qui +contemple une bataille du haut de la montagne juge mieux des fautes et +des pertes des armées que celui qui marche dans la poussière et dans +l'enivrement du combat. Ainsi le critique sans passion en sait plus long +sur l'artiste bouillant et sur son travail que l'artiste lui-même. +Socrate avait souvent occasion de dire à ses disciples: «Vous alliez me +définir la science, et vous m'avez défini la musique et la danse; ce +n'est pas là ce que je vous demandais, et ce n'est pas là ce que vous +vouliez me répondre.» + +FIN. + + +NOTES: + +[A] La première édition de cet ouvrage formait deux volumes. + +[B] Robert n'a pas représenté, dans son beau tableau des _Pêcheurs +vénitiens_, un seul individu de la race pure indigène. Il a été à +Chioggia, il a fait poser des Chioggiotes, et il nous a montré des +échantillons d'une très-belle race, forte, maigre, brune, grave, et +nullement vénitienne. Cette presqu'île de Chioggia, voisine de Venise, +est habitée par une colonie d'origine grecque, asiatique peut-être. Ils +se marient entre eux, et mêlent fort rarement leur sang à celui de la +population vénitienne. + +[C] Le _stali_ des gondoliers, qui est, je crois, un reste de la langue +franque que parlaient les gondoliers turcs, à la mode autrefois à +Venise, signifie _à droite_; _siastali_ signifie _à gauche_. + +[D] _El figo col tabaro strapazza_; c'est une expression dont se sert le +peuple de Venise. + +[E] Herder, _Plastique_. + +[F] On peut bien penser qu'il s'agit ici des lois durables qui ont +rapport à la morale publique, et non de celles qui se font et se défont +tous les jours dans les chambres, à propos des petits intérêts matériels +de la société. + +[G] Lorsque j'écrivis ceci, on pouvait croire que cette idée resterait à +l'état d'utopie. La pratique en est devenue fort simple, et le roman +feuilleton a donné beaucoup aussi à la création littéraire. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR *** + +***** This file should be named 37989-0.txt or 37989-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/8/37989/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres d'un voyageur + +Author: George Sand + +Release Date: November 12, 2011 [EBook #37989] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + +OEUVRES + +DE + +GEORGE SAND + + + + +MICHEL LVY FRRES, DITEURS + +OEUVRES COMPLTES + +DE + +GEORGE SAND + +NOUVELLE DITION FORMAT GRAND IN-18 + + + LES AMOURS DE L'AGE D'OR 1 vol. + ADRIANI 1 -- + ANDR 1 -- + ANTONIA 1 -- + LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DOR 2 -- + CADIO 1 -- + LE CHATEAU DES DESERTES 1 -- + LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE 2 -- + LA COMTESSE DE RUDOLSTADT 2 -- + LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE 2 -- + CONSTANCE VERRIER 1 -- + CONSUELO 3 -- + LES DAMES VERTES 1 -- + LA DANIELLA 2 -- + LA DERNIRE ALDINI 1 -- + LE DERNIER AMOUR 1 -- + LE DIABLE AUX CHAMPS 1 -- + ELLE ET LUI 1 -- + LA FAMILLE DE GERMANDRE 1 -- + LA FILLEULE 1 -- + FLAVIE 1 -- + FRANOIS LE CHAMPI 1 -- + HISTOIRE DE MA VIE 10 -- + UN HIVER MAJORQUE--SPIRIDION 1 -- + L'HOMME DE NEIGE 3 -- + HORACE 1 -- + INDIANA 1 -- + ISIDORA 1 -- + JACQUES 1 -- + JEAN DE LA ROCHE 1 -- + JEAN ZISKA--GABRIEL 1 -- + JEANNE 1 -- + LAURA 1 -- + LLIA.--Mtella.--Cora 2 -- + LETTRES D'UN VOYAGEUR 1 -- + LUCRZIA--FLORIANI--LAVINIA 1 -- + MADEMOISELLE LA QUINTINIE 1 -- + MADEMOISELLE MERQUEM 1 -- + LES MATRES SONNEURS 1 -- + LES MATRES MOSASTES 1 -- + LA MARE AU DIABLE 1 -- + LE MARQUIS DE VILLEMER 1 -- + MAUPRAT 1 -- + LE MEUNIER D'ANGIBAULT 1 -- + MONSIEUR SYLVESTRE 1 -- + MONT-REVCHE 1 -- + NARCISSE 4 -- + NOUVELLES 4 -- + LA PETITE FADETTE 1 -- + LE PCH DE M. ANTOINE 2 -- + LE PICCININO 2 -- + PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE 1 -- + LE SECRTAIRE INTIME 1 -- + SIMON 1 -- + TAMARIS 1 -- + TEVERINO--Lone Loni 1 -- + THATRE COMPLET 4 -- + THATRE DE NOHANT 1 -- + L'USCOQUE 1 -- + VALENTINE 1 -- + VALVDRE 1 -- + LA VILLE NOIRE 1 -- + +F. AUREAU.--Imprimerie de LAGNY. + + + + +LETTRES +D'UN +VOYAGEUR + +PAR + +GEORGE SAND + +NOUVELLE DITION + +[Illustration: colophon] + +PARIS +MICHEL LVY FRRES, DITEURS +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1869 + +Droits de reproduction et de traduction rservs + + + + +PRFACE + + +Jamais ouvrage, si ouvrage il y a, n'a t moins raisonn et moins +travaill que ces deux volumes[A] de lettres crites des poques assez +loignes les unes des autres, presque toujours la suite d'motions +graves dont elles ne sont pas le rcit, mais le reflet. Elles n'ont t +pour moi qu'un soulagement instinctif et irrflchi des +proccupations, des fatigues ou des accablements qui ne me +permettaient pas d'entreprendre ou de continuer un roman. Quelques-unes +furent mme crites la course, finies en hte l'heure du courrier et +jetes la poste, sans arrire-pense de publicit. L'ide d'en faire +collection et de remplir quelques lacunes m'engagea, par la suite, les +redemander ceux de mes amis que je supposais les avoir conserves; et +celles-l sont probablement les moins mauvaises, comme on le comprendra +facilement, l'expression des motions personnelles tant toujours plus +libre et plus sincre dans le tte--tte qu'elle ne peut l'tre avec un +inconnu en tiers. Cet inconnu, c'est le lecteur, c'est le public; et +s'il n'y avait pas, dans l'exercice d'crire, un certain charme souvent +douloureux, parfois enivrant, presque toujours irrsistible, qui fait +qu'on oublie le _tmoin inconnu_ et qu'on s'abandonne son sujet, je +pense qu'on n'aurait jamais le courage d'crire sur soi-mme, moins +qu'on n'et beaucoup de bien en dire. Or, l'on conviendra, en lisant +ces lettres, que je ne me suis jamais trouv dans ce cas, et qu'il m'a +fallu beaucoup de hardiesse ou beaucoup d'irrflexion pour entretenir le +public de ma personnalit pendant deux volumes. + +Je mentionne tout ceci pour excuser auprs de mes lecteurs, amateurs de +romans, habitus ne me voir faire rien de pis, la malheureuse ide que +j'ai eue de me mettre en scne la place de personnages un peu mieux +poss et un peu mieux draps pour paratre en public. Je viens de le +dire: c'est aux poques o mon cerveau fatigu se trouvait vide de hros +et d'aventures, que, semblable un _imprsario_ dont la troupe serait +en retard l'heure du spectacle, je suis venu, tout distrait et tout +troubl, en robe de chambre sur la scne, raconter vaguement le prologue +de la pice attendue. Je crois qu'en effet, pour qui s'intresserait aux +secrtes oprations du coeur humain, certaines lettres familires, +certains actes, insignifiants en apparence, de la vie d'un artiste, +seraient la plus explicite prface, la plus claire exposition de son +oeuvre. + +Que les amateurs de fictions me pardonnent un peu cependant. Dans +plusieurs de ces lettres, j'ai travaill pour eux en habillant mon +triste personnage, mon pauvre _moi_, d'un costume qui n'tait pas +habituellement le sien, et en faisant disparatre le plus possible son +existence matrielle derrire une existence morale plus vraie et plus +intressante. Ainsi on ne voit gure, en lisant ces lettres, si c'est un +homme, un vieillard ou un enfant qui raconte ses impressions. +Qu'importait au lecteur mon ge et ma dmarche? C'est l'Opra que la +jeunesse, la beaut ou la grce intressent les yeux et l'imagination. +Dans un livre de la nature de celui-ci, c'est l'motion, c'est la +rverie, ou la tristesse, ou l'enthousiasme, ou l'inquitude, qui +doivent se rendre sympathiques au lecteur. Ce qu'il peut demander +celui qui abandonne son me la piti ou la colre de l'examen, c'est +de lui laisser voir les mouvements de ce coeur _personnifi_, je +puis ainsi dire. Ainsi, en parlant tantt comme un colier vagabond, +tantt comme un vieux oncle podagre, tantt comme un jeune soldat +impatient, je n'ai fait autre chose que de peindre mon me sous la forme +qu'elle prenait ces moments-l: tantt insouciante et foltre, tantt +morose et fatigue, tantt bouillante et rajeunie. Et qui de nous ne +rsume en lui, chaque heure de sa vie, ces trois ges de l'existence +morale, intellectuelle et physique? Quel vieillard ne s'est senti enfant +bien des fois? quel enfant n'a eu des accablements de vieillesse +certaines heures? Quel homme n'est la fois vieillard et enfant dans la +plupart de ses agitations? Ai-je fait autre chose que l'histoire d'un +chacun de nous? Non, je n'ai pas fait autre chose, et je n'ai pas voulu +faire autre chose. Je n'ai pas voulu qu'on chercht, sous le dguisement +de ce problmatique voyageur, le secret d'une individualit bizarre ou +remarquable. On ne peut pas me supposer un soin si puril quand on voit +combien je me suis peu mnag en ouvrant mon coeur sanglant +l'exprimentation psychologique. Si je l'ai fait, si je me suis dvou +ce supplice, sans honte et sans effroi, c'est que je connaissais bien +aussi les plaies qui rongent les hommes de mon temps, et le besoin +qu'ils ont tous de se connatre, de s'tudier, de sonder leurs +consciences, de s'clairer sur eux-mmes par la rvlation de leurs +instincts et de leurs besoins, de leurs maux et de leurs aspirations. +Mon me, j'en suis certain, a servi de miroir la plupart de ceux qui y +ont jet les yeux. Aussi plusieurs s'y sont fait peur eux-mmes, et, +la vue de tant de faiblesse, de terreur, d'irrsolution, de mobilit, +d'orgueil humili et de forces impuissantes, ils se sont cris que +j'tais un malade, un fou, une me d'exception, un prodige d'orgueil et +de scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise +foi! Je ne diffre de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne +cherche point farder des couleurs de la jeunesse et de la sant mes +traits fltris par l'pouvante. Vous avez bu le mme calice, vous avez +souffert les mmes tourments. Comme moi vous avez dout, comme moi vous +avez ni et blasphm, comme moi vous avez err dans les tnbres, +maudissant la Divinit et l'humanit, faute de comprendre! Au sicle +dernier, Voltaire crivait au-dessous de la statue de Cupidon ces vers +fameux: + + Qui que tu sois, voici ton matre; + Il l'est, le fut ou le doit tre. + +Aujourd'hui Voltaire inscrirait cet arrt solennel sur le socle d'une +autre allgorie: ce serait le Doute, et non plus l'Amour, que sa vieille +main tremblante illustrerait de ce distique. Oui, le doute, le +scepticisme modeste ou pdant, audacieux ou timide, triomphant ou +dsol, criminel ou repentant, oppresseur ou opprim, tyran ou victime; +homme de nos jours, + + Qui que tu sois, c'est l ton matre; + Il l'est, le fut ou le doit tre. + +Ne rougissons donc pas tant les uns des autres, et ne portons pas +hypocritement le fardeau de notre misre. Tous, tant que nous sommes, +nous traversons une grande maladie, ou nous allons devenir sa proie si +nous ne l'avons dj t. Il n'y a que les athes qui font du doute un +crime et une honte, comme il n'y a que les faux braves qui prtendent +n'avoir jamais manqu de force et de coeur. Le doute est le mal de +notre ge, comme le cholra. Mais salutaire comme toutes les crises o +Dieu pousse l'intelligence humaine, il est le prcurseur de la sant +morale, de la foi. Le doute est n de l'examen. Il est le fils malade et +fivreux d'une puissante mre, la libert. Mais ce ne sont pas les +oppresseurs qui te guriront. Les oppresseurs sont athes; l'oppression +et l'athisme ne savent que tuer. La libert prendra elle-mme son +enfant rachitique dans ses bras; elle l'lvera vers le ciel, vers la +lumire, et il deviendra robuste et croyant comme elle. Il se +transformera, il deviendra l'esprance, et, son tour, il engendrera +une fille d'origine et de nature divine, la connaissance, qui engendrera +aussi, et ce dernier-n sera la foi. + +Quant moi, pauvre convalescent, qui frappais hier aux portes de la +mort, et qui sais bien la cause et les effets de mon mal, je vous les ai +dits, je vous les dirai encore. Mon mal est le vtre, c'est l'examen +accompagn d'ignorance. Un peu plus de connaissance nous sauvera. +Examinons donc encore, apprenons toujours, arrivons la connaissance. +Quand nous avons ni la vrit (moi tout le premier), nous n'avons fait +que proclamer notre aveuglement, et les gnrations qui nous survivront +tireront de notre ge de ccit d'utiles enseignements. Elles diront que +nous avons bien fait de nous plaindre, de nous agiter, de remplir l'air +de nos cris, d'importuner le ciel de nos questions, et de nous drober +par l'impatience et la colre ce mal qui tue ceux qui dorment. Au +retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des +spectres effars qui s'efforaient, en gmissant et en blasphmant, de +retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient calmes et +rsigns, se couchaient sur la glace et restaient l engourdis par la +mort. Malheur aux rsigns d'aujourd'hui! Malheur ceux qui acceptent +l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute avec un +visage serein! Ceux-l mourront, ceux-l sont morts dj, ensevelis dans +la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants +et qui appellent avec des plaintes amres, retrouveront le chemin de la +terre promise, et ils verront luire le soleil. + +L'ignorance, le doute, le sophisme, l'injustice, ai-je dit: oui, voil +les cueils au milieu desquels nous tchons de nous diriger; voil les +malheurs et les dangers dont notre vie est seme. En relisant les +_Lettres d'un Voyageur_, que je n'avais pas eu le courage de revoir et +de juger depuis plusieurs annes, je ne me suis gure tonn de m'y +trouver ignorant, sceptique, sophiste, inconsquent, injuste chaque +ligne. Je n'ai pourtant rien chang cette oeuvre informe, si ce +n'est quelques mots impropres et une ou deux pages de lieux communs sans +intrt. Le second volume, en gnral, a fort peu de valeur, sous +quelque point de vue qu'on l'envisage. Le premier, quoique rempli +d'erreurs de tout genre encore plus naves, a une valeur certaine: celle +d'avoir t crit avec une tourderie spontane pleine de jeunesse et de +franchise. S'il tombait entre les mains de gens graves, il les ferait +sourire; mais si ces gens graves avaient quelque bont et quelque +sincrit, ils y trouveraient matire plaindre, consoler, +encourager et instruire la jeunesse rveuse, ardente et aveugle de +notre poque. Connaissant davantage, par ma confession, les causes et +la nature de nos souffrances, ils y deviendraient plus compatissants, et +sauraient que ce n'est ni avec des railleries amres ni avec des +anathmes pdants qu'on peut la gurir, mais avec des enseignements +vrais et le sentiment profond de la charit humaine. + + + + +LETTRES D'UN VOYAGEUR + + + + +I + + + Venise, 1er mai 1834 + +J'tais arriv Bassano neuf heures du soir, par un temps froid et +humide. Je m'tais couch, triste et fatigu, aprs avoir donn +silencieusement une poigne de main mon compagnon de voyage. Je +m'veillai au lever du soleil, et je vis de ma fentre s'lever, dans le +bleu vif de l'air, les crneaux envelopps de lierre de l'antique +forteresse qui domine la valle. Je sortis aussitt pour en faire le +tour et pour m'assurer de la beaut du temps. + +Je n'eus pas fait cent pas que je trouvai le docteur assis sur une +pierre, et fumant une pipe de caroubier de sept pieds de long qu'il +venait de payer huit sous un paysan. Il tait si joyeux de son +emplette, et tellement perdu dans les nues de son tabac, qu'il eut bien +de la peine m'apercevoir. Quand il eut chass de sa bouche le dernier +tourbillon de fume qu'il put arracher ce qu'il appelait sa _pipetta_, +il me proposa d'aller djeuner une _boutique de caf_ sur les fosss +de la citadelle, en attendant que le voiturin qui devait nous ramener +Venise et fini de se prparer au voyage. J'y consentis. + +Je te recommande, si tu dois revenir par ici, le caf des Fosss, +Bassano, comme une des meilleures fortunes qui puissent tomber un +voyageur ennuy des chefs-d'oeuvre classiques de l'Italie. Tu le +souviens que, quand nous partmes de France, tu n'tais avide, +disais-tu, que de _marbres taills_. Tu m'appelais sauvage quand je te +rpondais que je laisserais tous les palais du monde pour aller voir une +belle montagne de marbre brut dans les Apennins ou dans les Alpes. Tu te +souviens aussi qu'au bout de peu de jours tu fus rassasi de statues, de +fresques, d'glises et de galeries. Le plus doux souvenir qui te resta +dans la mmoire fut celui d'une eau limpide et froide o tu lavas ton +front chaud et fatigu dans un jardin de Gnes. C'est que les crations +de l'art parlent l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle + toutes les facults. Il nous pntre par tous les pores comme par +toutes les ides. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration, +l'aspect des campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fracheur des eaux, +les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et +dans les nerfs, en mme temps que l'clat des couleurs et la beaut des +formes s'insinuent dans l'imagination. Ce sentiment de plaisir et de +bien-tre est apprciable toutes les organisations, mme aux plus +grossires: les animaux l'prouvent jusqu' un certain point. Mais il ne +procure aux organisations leves qu'un plaisir de transition, un repos +agrable aprs des fonctions plus nergiques de la pense. Aux esprits +vastes il faut le monde entier, l'oeuvre de Dieu et les oeuvres de +l'homme. La fontaine d'eau pure t'invite et te charme; mais tu n'y peux +dormir qu'un instant. Il faudra que tu puises Michel-Ange et Raphal +avant de t'arrter de nouveau sur le bord du chemin; et quand tu auras +lav la poussire du voyage dans l'eau de la source, tu repartiras en +disant: Voyons ce qu'il y a encore sous le soleil. + +Aux esprits mdiocres et paresseux comme le mien, le revers d'un foss +suffirait pour dormir toute une vie, s'il tait permis de faire en +dormant ou en rvant ce dur et aride voyage. Mais encore faudrait-il que +ce foss ft dans le genre de celui de Bassano, c'est--dire qu'il ft +lev de cent pieds au-dessus d'une valle dlicieuse, et qu'on pt y +djeuner tous les matins sur un tapis de gazon sem de primevres, avec +du caf excellent, du beurre des montagnes et du pain anis. + +C'est un pareil djeuner que je t'invite quand tu auras le temps +d'aimer le repos. Dans ce temps-l tu sauras tout; la vie n'aura plus de +secrets pour toi. Tes cheveux commenceront grisonner, les miens auront +achev de blanchir; mais la valle de Bassano sera toujours aussi belle, +la neige des Alpes aussi pure; et notre amiti?...--J'espre en ton +coeur, et je rponds du mien. + +La campagne n'tait pas encore dans toute sa splendeur, les prs taient +d'un vert languissant tirant sur le jaune, et les feuilles ne faisaient +encore que bourgeonner aux arbres. Mais les amandiers et les pchers en +fleurs entremlaient et l leurs guirlandes roses et blanches aux +sombres masses des cyprs. Au milieu de ce jardin immense, la Brenta +coulait rapide et silencieuse sur un lit de sable, entre ces deux larges +rives de cailloux et de dbris de roches qu'elle arrache du sein des +Alpes, et dont elle sillonne les plaines dans ses jours de colre. Un +demi-cercle de collines fertiles, couvertes de ces longs rameaux de +vigne noueuse qui se suspendent tous les arbres de la Vntie, faisait +un premier cadre au tableau; et les monts neigeux, tincelants aux +premiers rayons du soleil, formaient, au del, une seconde bordure +immense, qui se dtachait comme une dcoupure d'argent sur le bleu +solide de l'air. + +--Je vous ferai observer, me dit le docteur, que votre caf refroidit et +que le voiturin nous attend. + +--Ah , docteur, lui rpondis-je, est-ce que vous croyez que je veux +retourner maintenant Venise? + +--Diable! reprit-il d'un air soucieux. + +--Qu'avez-vous dire? ajoutai-je. Vous m'avez amen ici pour voir les +Alpes, apparemment; et quand j'en touche le pied, vous vous imaginez que +je veux retourner votre ville marcageuse? + +--Bah! j'ai gravi les Alpes plus de vingt fois! dit le docteur. + +--Ce n'est pas absolument le mme plaisir pour moi de savoir que vous +l'avez fait ou de le faire moi-mme, rpondis-je. + +--Oui-da! continua-t-il sans m'couter; savez-vous que dans mon temps +j'ai t un clbre chasseur de chamois? Tenez, voyez-vous cette brche +l-haut, et ce pic l-bas? Figurez-vous qu'un jour... + +--_Basta, basta!_ docteur, vous me raconterez cela Venise, un soir +d't que nous fumerons quelque pipe gigantesque sous les tentes de la +place Saint-Marc avec vos amis les Turcs. Ce sont des gens trop graves +pour interrompre un narrateur, quelque sublime impertinence qu'il +dbite, et il n'y a pas de danger qu'ils donnent le moindre signe +d'impatience ou d'incrdulit avant la fin de son rcit, durt-il trois +jours et trois nuits. Pour aujourd'hui, je veux suivre votre exemple en +montant ce pic l-haut, et en descendant par cette brche l-bas... + +--Vous? dit le docteur en jetant un regard de mpris sur mon chtif +individu. + +Puis, il reporta complaisamment son regard sur une de ses mains qui +couvrait la moiti de la table, sourit, et se dandina d'un air +magnifique. + +--Les voltigeurs font campagne tout aussi bien que les cuirassiers, lui +dis-je avec un peu de dpit; et pour gravir les rochers, le moindre +chevreau est plus agile que le plus robuste cheval. + +--Je vous ferai observer, reprit mon compagnon, que vous tes malade, et +que j'ai rpondu de vous ramener Venise, mort ou vif. + +--Je sais qu'en qualit de mdecin vous vous arrogez droit de vie et de +mort sur moi; mais voyez mon caprice, docteur! il me prend envie de +vivre encore cinq ou six jours. + +--Vous n'avez pas le sens commun, rpondit-il. J'ai donn d'un ct ma +parole d'honneur de ne pas vous quitter; de l'autre, j'ai fait le +serment d'tre Venise demain matin. Voulez-vous donc me mettre dans la +ncessit de violer un de mes deux engagements? + +--Certainement, je le veux, docteur. + +Il fit un profond soupir, et aprs un instant de rverie:--J'ai observ, +dit-il, que les petits hommes sont gnralement dous d'une grande force +morale, ou, au moins, pourvus d'un immense enttement. + +--Et c'est en raison de cette observation savante, m'criai-je en +sautant du balcon sur l'esplanade, que vous allez me laisser ma libert, +docteur aimable! + +--Vous me forcez de transiger avec ma conscience, dit-il en se penchant +sur le balcon. J'ai jur de vous ramener Venise; mais je ne me suis +pas engag vous y ramener un jour plutt que l'autre... + +--Certainement, cher docteur. Je pourrais ne retourner Venise que +l'anne prochaine, et pourvu que nous fissions notre entre ensemble par +la Giudecca... + +--Vous moquez-vous de moi? s'cria-t-il. + +--Certainement, docteur, rpondis-je. Et nous emes ensemble une dispute +pouvantable, laquelle se termina par de mutuelles concessions. Il +consentit me laisser seul, et je m'engageai tre de retour Venise +avant la fin de la semaine. + +--Soyez Mestre samedi soir, dit le docteur; j'irai au-devant de vous +avec Catullo et la gondole. + +--J'y serai, docteur, je vous le jure. + +--Jurez-le par notre meilleur ami, par celui qui tait encore l, ces +jours passs, pour vous faire entendre raison. + +--Je jure par lui, rpondis-je, et vous pouvez croire que c'est une +parole sacre. Adieu, docteur. + +Il serra ma main dans sa grosse main rouge, et faillit la briser comme +un roseau. Deux larmes coulrent silencieusement sur ses joues. Puis il +leva les paules et rejeta ma main en disant: Allez au diable!--Quand il +eut fait dix pas en courant, il se retourna pour me crier:--Faites +couper vos talons de bottes avant de vous risquer dans les neiges. Ne +vous endormez pas trop prs des rochers; songez qu'il y a par ici +beaucoup de vipres. Ne buvez pas indistinctement toutes les sources, +sans vous assurer de la limpidit de l'eau; sachez que la montagne a des +veines malfaisantes. Fiez-vous tout montagnard qui parlera le vrai +dialecte; mais si quelque tranard vous demande l'aumne en langue +trangre ou avec un accent suspect, ne mettez pas la main votre +poche, n'changez pas une parole avec lui. Passez votre chemin; mais +ayez l'oeil sur son bton. + +--Est-ce tout, docteur? + +--Soyez sr que je n'omets jamais rien d'utile, rpondit-il, d'un air +fch, et que personne ne connat mieux que moi ce qu'il convient de +faire et ce qu'il convient d'viter en voyage. + +--_Cia, egregio dottore_, lui dis-je en souriant. + +--_Schiavo suo_, rpondit-il d'une voix brve en enfonant son chapeau +sur sa tte.... + + * * * * * + +Je conviens que je suis de ceux qui se casseraient volontiers le cou par +bravade, et qu'il n'est pas d'colier plus vain que moi de son courage +et de son agilit. Cela tient l'exiguit de ma stature et l'envie +qu'prouvent tous les petits hommes de faire ce que font les hommes +forts.--Cependant tu me croiras si je te dis que jamais je n'avais moins +song faire ce que nous appelons une _expdition_. Dans mes jours de +gaiet, dans ces jours devenus bien rares o je sortirais volontiers, +comme Kreissler, avec deux chapeaux l'un sur l'autre, je pourrais +_hasarder_ comme lui _les pas les plus gracieux sur les bords de +l'Achron_; mais dans mes jours de _spleen_ je marche tranquillement au +beau milieu du chemin le plus uni, et je ne plaisante pas avec les +abmes. Je sais trop bien que, dans ces jours-l, le sifflement importun +d'un insecte mon oreille ou le chatouillement insolent d'un cheveu sur +ma joue suffirait pour me transporter de colre et de dsespoir, et pour +me faire sauter au fond des lacs.--Je marchai donc toute cette matine +sur la route de Trente, en remontant le cours de la Brenta. Cette gorge +est seme de hameaux assis sur l'une et l'autre rive du torrent, et de +maisonnettes parses sur le flanc des montagnes. Toute la partie +infrieure du vallon est soigneusement cultive. Plus haut s'tendent +d'immenses pturages dont la nature prend soin elle-mme. Puis une rampe +de rochers arides s'lve jusqu'aux nuages, et la neige s'tale au fate +comme un manteau. + +La fonte de ces neiges ne s'tant pas encore opre, la Brenta tait +paisible et coulait dans un lit troit. Son eau, trouble et empoisonne +pendant quatre ans par la dissolution d'une roche, a recouvr toute sa +limpidit. Des troupeaux d'enfants et d'agneaux jouaient ple-mle sur +ses bords, l'ombre des cerisiers en fleur. Cette saison est dlicieuse +pour voyager par ici. La campagne est un verger continuel; et si la +vgtation n'a pas encore tout son luxe, si le vert manque aux tableaux, +en revanche la neige les couronne d'une aurole clatante, et l'on peut +marcher tout un jour entre deux haies d'aubpine et de pruniers sauvages +sans rencontrer un seul Anglais. + +J'aurais voulu aller jusqu'aux Alpes du Tyrol. Je ne sais gure pourquoi +je me les imagine si belles; mais il est certain qu'elles existent dans +mon cerveau comme un des points du globe vers lequel me porte une +sympathie indfinissable. Dois-je croire, comme toi, que la destine +nous appelle imprieusement vers les lieux o nous devons voir s'oprer +en nous quelque crise morale?--Je ne saurais attribuer tant de part +dans ma vie la fatalit. Je crois une Providence spciale pour les +hommes d'un grand gnie ou d'une grande vertu; mais qu'est-ce que Dieu +peut avoir faire moi? Quand nous tions ensemble, je croyais au +destin comme un vrai musulman. J'attribuais des vues particulires, +des tendresses maternelles ou des prvisions mystrieuses de cette +Providence envers toi, le bien et le mal qui nous arrivaient. Je me +voyais forc tel ou tel usage de ma volont comme un instrument +destin te faire agir. J'tais un des rouages de ta vie, et parfois je +sentais sur moi la main de Dieu qui m'imprimait ma direction. A prsent +que cette main s'est place entre nous deux, je me sens inutile et +abandonn. Comme une pierre dtache de la montagne, je roule au hasard, +et les accidents du chemin dcident seuls de mon impulsion. Cette pierre +embarrassait les voies du destin, son souffle l'a balaye; que lui +importe o elle ira tomber?.... + + * * * * * + +Je croirais assez que mon ancienne affection pour le Tyrol tient deux +lgers souvenirs: celui d'une romance qui me semblait trs-belle quand +j'tais enfant, et qui commenait ainsi: + + Vers les monts de Tyrol poursuivant le chamois, + Engelwald au front chauve a pass sur la neige, etc. + +et celui d'une demoiselle avec qui j'ai voyag, une nuit, il y a bien +dix ans, sur la route de ---- ----. La diligence s'tait brise une +descente. Il faisait un verglas affreux et un clair de lune magnifique. +J'tais dans certaine disposition d'esprit extatique et ridicule. +J'aurais voulu tre seul; mais la politesse et l'humanit me forcrent +d'offrir le bras ma compagne de voyage. Il m'tait impossible de +m'occuper d'autre chose que de ce clair de lune, de la rivire qui +roulait en cascade le long du chemin, et des prairies baignes d'une +vapeur argente. La toilette de la voyageuse tait problmatique. Elle +parlait un franais incorrect avec l'accent allemand, et encore +parlait-elle fort peu. Je n'avais donc aucune donne sur sa condition et +sur ses gots. Seulement, quelques remarques assez savantes qu'elle +avait faites, table d'hte, sur la qualit d'une crme aux amandes +m'avaient induit penser que cette discrte et judicieuse personne +pouvait bien tre une cuisinire de bonne maison. Je cherchai longtemps +ce que je pourrais lui dire d'agrable; enfin, aprs un quart d'heure +d'efforts incroyables, j'accouchai de ceci:--N'est-il pas vrai, +Mademoiselle, que voici un _site enchanteur_?--Elle sourit et haussa +lgrement les paules. Je crus comprendre qu' la platitude de mon +expression elle me prenait pour un commis voyageur, et j'tais assez +mortifi, lorsqu'elle dit, d'un ton mlancolique et aprs un instant de +silence:--Ah! Monsieur, vous n'avez jamais vu les montagnes du Tyrol! + +--Vous tes du Tyrol? m'criai-je. Ah! mon Dieu! j'ai su autrefois une +romance sur le Tyrol, qui me faisait rver les yeux ouverts. C'est donc +un bien beau pays? Je ne sais pas pourquoi il s'est log dans un coin de +ma cervelle. Soyez assez bonne pour me le dcrire un peu. + +--Je suis du Tyrol, rpondit-elle d'un ton doux et triste; mais +excusez-moi, je ne saurais en parler. + +Elle porta son mouchoir ses yeux, et ne pronona pas une seule parole +durant tout le reste du voyage. Pour moi, je respectai religieusement +son silence et ne sentis pas mme le dsir d'en entendre davantage. Cet +amour de la patrie, exprim par un mot, par un refus de parler, et par +deux larmes bien vite essuyes, me sembla plus loquent et plus profond +qu'un livre. Je vis tout un roman, tout un pome dans la tristesse de +cette silencieuse trangre. Et puis ce Tyrol, si dlicatement et si +tendrement regrett, m'apparut comme une terre enchante. En me +rasseyant dans la diligence, je fermai les yeux pour ne plus voir le +paysage que je venais d'admirer, et qui dsormais m'inspirait tout le +ddain qu'on a pour la ralit, vingt ans. Je vis alors passer devant +moi, comme dans un panorama immense, les lacs, les montagnes vertes, les +pturages, les forts alpestres, les troupeaux et les torrents du Tyrol. +J'entendis ces chants, la fois si joyeux et si mlancoliques, qui +semblent faits pour des chos dignes de les rpter. Depuis, j'ai +souvent fait de bien douces promenades dans ce pays chimrique, port +sur les ailes des symphonies pastorales de Beethoven. Oh! que j'y ai +dormi sur des herbes embaumes! quelles belles fleurs j'y ai cueillies! +quelles riantes et heureuses troupes de ptres j'y ai vues passer en +dansant! quelles solitudes austres j'y ai trouves pour prier Dieu! Que +de chemin j'ai fait travers ces monts, durant deux ou trois +modulations de l'orchestre!.... + + * * * * * + +J'tais assis sur une roche un peu au-dessus du chemin. La nuit +descendait lentement sur les hauteurs. Au fond de la gorge, en remontant +toujours le torrent, mon oeil distinguait une enfilade de montagnes +confusment amonceles les unes derrire les autres. Ces derniers +fantmes ples qui se perdaient dans les vapeurs du soir, c'tait le +Tyrol. Encore un jour de marche, et je toucherais au pays de mes +rves.--De ces cimes lointaines, me disais-je, sont partis mes songes +dors. Ils ont vol jusqu' moi, comme une troupe d'oiseaux voyageurs; +ils sont venus me trouver quand j'tais un enfant tout rustique, et que +je conduisais mes chevreaux en chantant la romance d'Engelwald le long +des tranes de la Valle-Noire. Ils ont pass sur ma tte pendant une +ple nuit d'hiver, quand je venais d'accomplir un plerinage mystrieux +vers d'autres illusions que j'ai perdues, vers d'autres contres o je +ne retournerai pas. Ils se sont transforms en violes et en hautbois +sous les mains de Brod et de Urban, et je les ai reconnus leurs voix +dlicieuses, quoique ce ft Paris, quoiqu'il fallt mettre des gants +et supporter des quinquets en plein midi pour les entendre. Ils +chantaient si bien, qu'il suffisait de fermer les yeux pour que la +salle du Conservatoire devnt une valle des Alpes, et pour que +Habeneck, plac, l'archet en main, la tte de toute cette harmonie, se +transformt en chasseur de chamois, _Engelwald au front chauve_, ou +quelque autre. Beaux rves de voyage et de solitude, colombes errantes +qui avez rafrachi mon front du battement de vos ailes, vous tes +retourns votre aire enchante, et vous m'attendez. Me voici prt +vous atteindre, vous saisir; m'chapperez-vous comme tous mes autres +rves? Quand j'avancerai la main pour vous caresser, ne vous +envolerez-vous pas, mes sauvages amis? N'irez-vous pas vous poser sur +quelque autre cime inaccessible o mon dsir vous suivra en vain? + + * * * * * + +J'avais pris dans la journe, sous un beau rayon de soleil, quelques +heures de repos sur la bruyre. Afin d'viter la salet des gtes, je +m'tais arrang pour marcher pendant les heures froides de la nuit et +pour dormir en plein air durant le jour. La nuit fut moins sereine que +je ne l'avais espr. Le ciel se couvrit de nuages et le vent s'leva. +Mais la route tait si belle, que je pus marcher sans difficult au +milieu des tnbres. Les montagnes se dressaient ma droite et ma +gauche comme de noirs gants; le vent s'y engouffrait et courait sur +leurs croupes avec de longues plaintes. Les arbres fruitiers, agits +violemment, semaient sur moi leurs fleurs embaumes. La nature tait +triste et voile, mais toute pleine de parfums et d'harmonies sauvages. +Quelques gouttes de pluie m'avertirent de chercher un abri dans un +bosquet d'oliviers situ peu de distance de la route; j'y attendis la +fin de l'orage. Au bout d'une heure, le vent tait tomb, et le ciel +dessinait au-dessus de moi une longue bande bleue, bizarrement dcoupe +par les anfractuosits des deux murailles de granit qui le resserraient. +C'tait le mme coup d'oeil que nous avions en miniature Venise, +quand nous marchions le soir dans ces rues obscures, troites et +profondes, d'o l'on aperoit la nuit tendue au-dessus des toits, +comme une mince charpe d'azur seme de paillettes d'argent. + +Le murmure de la Brenta, un dernier gmissement du vent dans le +feuillage lourd des oliviers, des gouttes de pluie qui se dtachaient +des branches et tombaient sur les rochers avec un petit bruit qui +ressemblait celui d'un baiser, je ne sais quoi de triste et de tendre, +tait rpandu dans l'air et soupirait dans les plantes. Je pensais la +veille du Christ dans le jardin des Olives, et je me rappelai que nous +avons parl tout un soir de ce chant du pome divin. C'tait un triste +soir que celui-l, une de ces sombres veilles o nous avons bu ensemble +le calice d'amertume. Et toi aussi, tu as souffert un martyre +inexorable; toi aussi, tu as t clou sur une croix. Avais-tu donc +quelque grand pch racheter pour servir de victime sur l'autel de la +douleur? qu'avais-tu fait pour tre menac et chti ainsi? est-on +coupable ton ge? sait-on ce que c'est que le bien et le mal? Tu te +sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire +qu'un. Tu te fatiguais jouir de tout, vite et sans rflexion. Tu +mconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie au gr des +passions qui devaient l'user et l'teindre, comme les autres hommes ont +le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-mme, et tu oublias +que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre pour ton +compte, et suicider ta gloire par mpris de toutes les choses humaines. +Tu jetas ple-mle dans l'abme toutes les pierres prcieuses de la +couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beaut, le gnie, +et jusqu' l'innocence de ton ge, que tu voulus fouler aux pieds, +enfant superbe! + +Quel amour de la destruction brlait donc en toi? quelle haine avais-tu +contre le ciel, pour ddaigner ainsi ses dons les plus magnifiques? +Est-ce que ta haute destine te faisait peur? est-ce que l'esprit de +Dieu tait pass devant toi sous des traits trop svres? L'ange de la +posie, qui rayonne sa droite, s'tait pench sur ton berceau pour te +baiser au front; mais tu fus effray sans doute de voir si prs de toi +le gant aux ailes de feu. Tes yeux ne purent soutenir l'clat de sa +face, et tu t'enfuis pour lui chapper. A peine assez fort pour marcher, +tu voulus courir travers les dangers de la vie, embrassant avec ardeur +toutes ses ralits, et leur demandant asile et protection contre les +terreurs de ta vision sublime et terrible. Comme Jacob, tu luttas contre +elle, et comme lui tu fus vaincu. Au milieu des fougueux plaisirs o tu +cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystrieux vint te rclamer et +te saisir. Il fallait que tu fusses pote, tu l'as t en dpit de +toi-mme. Tu abjuras en vain le culte de la vertu; tu aurais t le plus +beau de ses jeunes lvites; tu aurais desservi ses autels en chantant +sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et la blanc vtement de la +pudeur aurait par ton corps frle d'une grce plus suave que le masque +et les grelots de la Folie. Mais tu ne pus jamais oublier les divines +motions de cette foi premire. Tu revins elle du fond des antres de +la corruption, et ta voix, qui s'levait pour blasphmer, entonna, +malgr toi, des chants d'amour et d'enthousiasme. Alors ceux qui +coutaient se regardaient avec tonnement.--Quel est donc celui-ci, +dirent-ils, et en quelle langue clbre-t-il nos rites joyeux? Nous +l'avons pris pour un des ntres, mais c'est le transfuge de quelque +autre religion, c'est un exil de quelque autre monde plus triste et +plus heureux. Il nous cherche et vient s'asseoir nos tables; mais il +ne trouve pas, dans l'ivresse, les mmes illusions que nous. D'o vient +que, par instants, un nuage passe sur son front et fait plir son +visage? A quoi songe-t-il? de quoi parle-t-il? Pourquoi ces mots +tranges qui lui reviennent chaque instant sur les lvres, comme les +souvenirs d'une autre vie? Pourquoi les _vierges_, les _amours_, et les +_anges_ repassent-ils sans cesse dans ses rves et dans ses vers? Se +moque-t-il de nous ou de lui-mme? Est-ce son Dieu, est-ce le ntre, +qu'il mprise et trahit? + +Et toi, tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout l'heure +cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux +comme la prire d'un enfant. Couch sur les roses que produit la terre, +tu songeais aux roses de l'den qui ne se fltrissent pas; et, en +respirant le parfum phmre de tes plaisirs, tu parlais de l'ternel +encens que les anges entretiennent sur les marches du trne de Dieu. Tu +l'avais donc respir, cet encens? Tu les avais donc cueillies, ces roses +immortelles? Tu avais donc gard, de cette patrie des potes, de vagues +et dlicieux souvenirs qui t'empchaient d'tre satisfait de tes folles +jouissances d'ici-bas? + +Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre, +ddaigneux de la gloire, effray du nant, incertain, tourment, +changeant, tu vivais seul au milieu des hommes; tu fuyais la solitude et +la trouvais partout. La puissance de ton me te fatiguait. Tes penses +taient trop vastes, tes dsirs trop immenses, tes paules dbiles +pliaient sous le fardeau de ton gnie. Tu cherchais dans les volupts +incompltes de la terre l'oubli des biens irralisables que tu avais +entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait bris ton corps, ton me +se rveillait plus active et ta soif plus ardente. Tu quittais les bras +de tes folles matresses pour t'arrter en soupirant devant les vierges +de Raphal.--Quel est donc, disait, propos de toi, un pieux et tendre +songeur, _ce jeune homme qui s'inquite tant de la blancheur des +marbres_? + +Comme ce fleuve des montagnes que j'entends mugir dans les tnbres, tu +es sorti de ta source plus pur et plus limpide que le cristal, et tes +premiers flots n'ont rflchi que la blancheur des neiges immacules. +Mais, effray sans doute du silence de la solitude, tu t'es lanc sur +une pente rapide, tu t'es prcipit parmi des cueils terribles, et, du +fond des abmes, ta voix s'est leve, comme le rugissement d'une joie +pre et sauvage. + +De temps en temps, tu te calmais en te perdant dans un beau lac, heureux +de te reposer au sein de ses ondes paisibles et de reflter la puret +du ciel. Amoureux de chaque toile qui se mirait dans ton sein, tu lui +adressais de mlancoliques adieux quand elle quittait l'horizon. + + Dans l'herbe des marais, un seul instant arrte, + toile de l'amour, ne descends pas des cieux. + +Mais bientt, las d'tre immobile, tu poursuivais ta course haletante +parmi les rochers, tu les prenais corps corps, tu luttais avec eux, et +quand tu les avais renverss, tu partais avec un chant de triomphe, sans +songer qu'ils t'encombraient dans leur chute et creusaient dans ton sein +des blessures profondes. + +L'amiti s'tait enfin rvle ton coeur solitaire et superbe. Tu +daignas croire un autre qu' toi-mme, orgueilleux infortun! tu +cherchas dans son coeur le calme et la confiance. Le torrent s'apaisa +et s'endormit sous un ciel tranquille. Mais il avait amass, dans son +onde, tant de dbris arrachs ses rives sauvages, qu'elle eut bien de +la peine s'claircir. Comme celle de la Brenta, elle fut longtemps +trouble, et sema la valle qui lui prtait ses fleurs et ses ombrages, +de graviers striles et de roches aigus. Ainsi fut longtemps tourmente +et dchire la vie nouvelle que tu venais essayer. Ainsi le souvenir des +turpitudes que tu avais contemples vint empoisonner, de doutes cruels +et d'amres penses, les pures jouissances de ton me encore craintive +et mfiante. + +Ainsi ton corps, aussi fatigu, aussi affaibli que ton coeur, cda au +ressentiment de ses anciennes fatigues, et _comme un beau lis se pencha +pour mourir_. Dieu, irrit de ta rbellion et de ton orgueil, posa sur +ton front une main chaude de colre, et, en un instant, tes ides se +confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin tabli dans les +fibres de ton cerveau fut boulevers. La mmoire, le discernement, +toutes les nobles facults de l'intelligence, si dlies en toi, se +troublrent et s'effacrent comme les nuages qu'un coup de vent balaie. +Tu te levas sur ton lit en criant:--O suis-je, mes amis? pourquoi +m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau? + +Un seul sentiment survivait en toi tous les autres, la volont, mais +une volont aveugle, drgle, qui courait comme un cheval sans frein et +sans but travers l'espace. Une dvorante inquitude te pressait de ses +aiguillons; tu repoussais l'treinte de ton ami, tu voulais t'lancer, +courir. Une force effrayants te dbordait.--Laissez-moi ma libert, +criais-tu, laissez-moi fuir; ne voyez-vous pas que je vis et que je suis +jeune?--O voulais-tu donc aller? Quelles visions ont pass dans le +vague de ton dlire? Quels clestes fantmes t'ont convi a une vie +meilleure? Quels secrets insaisissables la raison humaine as-tu +surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu quelque chose prsent, +dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour mourir; tu as vu la fosse +ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid du cercueil, et tu as +cri:--Tirez-moi, tirez-moi de cette terre humide! + +N'as-tu rien vu de plus? Quand tu courais, comme Hamlet, sur les traces +d'un tre invisible, o croyais-tu te rfugier? quelle puissance +mystrieuse demandais-tu du secours contre les horreurs de la mort? +Dis-le-moi, dis-le-moi, pour que je l'invoque dans tes jours de +souffrance, et pour que je l'appelle auprs de toi dans tes dtresses +dchirantes. Elle t'a sauv, cette puissance inconnue, elle a arrach le +linceul qui s'tendait dj sur toi. Dis-moi comment on l'adore, et par +quels sacrifices on se la rend favorable. Est-ce une douce providence +que l'on bnit avec des chants et des offrandes de fleurs? Est-ce une +sombre divinit qui demande en holocauste le sang de ceux qui t'aiment? +Enseigne-moi dans quel temple ou dans quelle caverne s'lve son autel. +J'irai lui offrir mon coeur quand ton coeur souffrira; j'irai lui +donner ma vie quand ta vie sera menace. . . . + +La seule puissance laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais +paternel. C'est celle qui infligea tous les maux l'me humaine, et +qui, en revanche, lui rvla l'esprance du ciel. C'est la Providence +que tu mconnais souvent, mais laquelle te ramnent les vives motions +de ta joie et de ta douleur. Elle s'est apaise, elle a exauc mes +prires, elle t'a rendu mon amiti; c'est moi de la bnir et de la +remercier. Si sa bont t'a fait contracter une dette de reconnaissance, +c'est moi qui me charge de l'acquitter, ici, dans le silence de la nuit, +dans la solitude de ces monts, dans le plus beau temple qu'elle puisse +ouvrir des pas humains. coute, coute, Dieu terrible et bon! Il est +faux que tu n'aies pas le temps d'entendre la prire des hommes; tu as +bien celui d'envoyer chaque brin d'herbe la goutte de rose du matin! +Tu prends soin de toutes tes oeuvres avec une minutieuse sollicitude; +comment oublierais-tu le coeur de l'homme, ton plus savant, ton plus +incomprhensible ouvrage? coute donc celui qui te bnit dans ce dsert, +et qui aujourd'hui, comme toujours, t'offre sa vie, et soupire aprs le +jour o tu daigneras la reprendre. Ce n'est pas un demandeur avide qui +te fatigue de ses dsirs en ce monde; c'est un solitaire rsign qui te +remercie du bien et du mal que tu lui as fait. + + * * * * * + +C'est ce qui me fora de revenir vers la Lombardie et de remettre le +Tyrol la semaine prochaine. J'arrivai Oliero, vers les quatre heures +de l'aprs-midi, aprs avoir fait seize milles pied en dix heures, ce +qui, pour un garon de ma taille, tait une journe un peu forte. +J'avais encore un peu de fivre, et je sentais une chaleur accablante au +cerveau. Je m'tendis sur le gazon l'entre de la grotte, et je m'y +endormis. Mais les aboiements d'un grand chien noir, qui j'eus bien de +la peine faire entendre raison, me rveillrent bientt. Le soleil +tait descendu derrire les cimes de la montagne, l'air devenait tide +et suave. Le ciel, embras des plus riches couleurs, teignait la neige +d'un reflet couleur de rose. Cette heure de sommeil avait suffi pour me +faire un bien extrme. Mes pieds taient dsenfls, ma tte libre. Je +me mis examiner l'endroit o j'tais; c'tait le paradis terrestre, +c'tait l'assemblage des beauts naturelles les plus gracieuses et les +plus imposantes. Nous y viendrons ensemble, laisse-moi l'esprer. + +Quand j'eus parcouru ce lieu enchant avec la joie d'un conqurant, je +revins m'asseoir l'endroit o j'avais dormi, afin de savourer le +plaisir de ma dcouverte, il y avait deux jours que j'errais dans ces +montagnes, sans avoir pu trouver un de ces sites parfaitement mon gr, +qui abondent dans les Pyrnes et qui sont rares dans cette partie des +Alpes. Je m'tais corch les mains et les genoux pour arriver des +solitudes qui toutes avaient leur beaut, mais dont pas une n'avait le +caractre que je lui dsirais dans ce moment-l. L'une me semblait trop +sauvage, l'autre trop champtre. J'tais trop triste dans celle-ci; dans +celle-l je souffrais du froid; une troisime m'ennuyait. Il est +difficile de trouver la nature extrieure en harmonie avec la +disposition de l'esprit. Gnralement l'aspect des lieux triomphe de +cette disposition et apporte l'me des impressions nouvelles. Mais si +l'me est malade, elle rsiste la puissance du temps et des lieux; +elle se rvolte contre l'action des choses trangres sa souffrance, +et s'irrite de les trouver en dsaccord avec elle. + +J'tais puis de fatigue en arrivant Oliero, et peut-tre cause de +cela tais-je dispos me laisser gouverner par mes sensations. Il est +certain que l je pus enfin m'abandonner cette contemplation +paresseuse que la moindre perturbation dans le bien-tre physique +drange imprieusement. Figure-toi un angle de la montagne couvert de +bosquets en fleur, travers lesquels fuient des sentiers en pente +rapide, des gazons doucement inclins, sems de rhododendrons, de +pervenches et de pquerettes. Trois grottes d'une merveilleuse beaut +pour la forme et les couleurs du roc occupent les enfoncements de la +gorge. L'une a servi longtemps de caverne une bande d'assassins; +l'autre recle un petit lac tnbreux que l'on peut parcourir en bateau, +et sur lequel pendent de trs-belles stalactites. Mais c'est une des +curiosits qui ont le tort d'entretenir l'inutile et insupportable +profession de touriste. Il me semble dj voir arriver, malgr la neige +qui couvre les Alpes, ces insipides et monotones figures que chaque t +ramne et fait pntrer jusque dans les solitudes les plus saintes; +vritable plaie de notre gnration, qui a jur de dnaturer par sa +prsence la physionomie de toutes les contres du globe, et +d'empoisonner toutes les jouissances des promeneurs contemplatifs, par +leur oisive inquitude et leurs sottes questions. + +Je retournai la troisime grotte; c'est celle qui arrte le moins +l'attention des curieux, et c'est la plus belle. Elle n'offre ni +souvenirs dramatiques, ni rarets minralogiques. C'est une source de +soixante pieds de profondeur, qu'abrite une vote de rochers ouverte sur +le plus beau jardin naturel de la terre. De chaque ct se resserrent +des monticules d'un mouvement gracieux et d'une riche vgtation. + +En face de la grotte, au bout d'une perspective de fleurs et de ple +verdure, jetes comme un immense bouquet que la main des fes aurait +dli et secou sur le flanc des montagnes, s'lve un gant sublime, un +rocher perpendiculaire, taill par les sicles sur la forme d'une +citadelle flanque de ses tours et de ses bastions. Ce chteau magique, +qui se perd dans les nuages, couronne le tableau frais et gracieux du +premier plan, d'une sauvage majest. Contempler ce pic terrible, du fond +de la grotte, au bord de la source, les pieds sur un tapis de violettes, +entre la fracheur souterraine du rocher et l'air chaud de vallon, c'est +un bien-tre, c'est une joie que j'aurais voulu me retirer pour te +l'envoyer. + +Des roches parses dans l'eau s'avancent jusqu'au milieu de la grotte. +Je parvins la dernire et me penchai sur ce miroir de la source, +transparent et immobile comme un bloc d'meraude. Je vis au fond une +figure ple dont le calme me fit peur. J'essayai de lui sourire, et elle +me rendit mon sourire avec tant de froideur et d'amertume, que les +larmes me vinrent aux yeux, et que je me relevai pour ne plus la voir. +Je restai debout sur la roche. Le froid me gagna peu peu. Il me sembla +que, moi aussi, je me ptrifiais. Il me revint la mmoire je ne sais +quel fragment d'un livre indit. Toi aussi, vieux Jacques, tu fus un +marbre solide et pur, et tu sortis de la main de Dieu, fier et sans +tache, comme une statue neuve sort toute blanche de l'atelier, et monte +sur son pidestal, d'un air orgueilleux. Mais te voil rong par le +temps, comme une de ces allgories uses qui se tiennent encore debout +dans les jardins abandonns. Tu dcores trs-bien le dsert; pourquoi +sembles-tu t'ennuyer de la solitude? Tu trouves l'hiver rude et le temps +long! Il te tarde de tomber en poussire et de ne plus dresser vers le +ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et sur +lequel l'air humide amasse une mousse noire semblable un voile de +deuil. Tant d'orages ont terni ton clat que ceux qui passent, par +hasard, tes pieds ne savent plus si tu es d'albtre ou d'argile sous +ce crpe mortuaire. Reste, reste dans ton nant, et ne compte plus les +jours. Tu dureras peut-tre longtemps encore, misrable pierre! Tu te +glorifiais jadis d'tre une matire dure et inattaquable; prsent tu +envies le sort du roseau dessch qui se brise les jours d'orage. Mais +la gele fend les marbres. Le froid te dtruira, espre en lui. + +Je sortis de la grotte, accabl d'une pouvantable tristesse, et je me +jetai plus fatigu qu'auparavant la place o j'avais dormi. Mais le +ciel tait si pur, l'atmosphre si bienfaisante, le vallon si beau, la +vie circulait si jeune et si vigoureuse dans cette riche nature +printanire, que je me sentis peu peu renatre. Les couleurs +s'teignaient et les contours escarps des monts s'adoucissaient dans la +vapeur comme derrire une gaze bleutre. Un dernier rayon du couchant +venait frapper la vote de la grotte et jeter une frange d'or aux +mousses et aux scolopendres dont elle est tapisse. Le vent balanait +au-dessus de ma tte des cordons de lierre de vingt pieds de long. Une +niche de rouges-gorges se suspendait en babillant ses festons +dlicats et se faisait bercer par les brises. Le torrent qui s'chappait +de la caverne baisait, en passant, les primevres semes sur ses rives. +Une hirondelle sortit du fond de la grotte et traversa le ciel. C'est la +premire que j'aie vue cette anne. Elle prit son vol magnifique vers le +grand rocher de l'horizon; mais, en voyant la neige, elle revint comme +la colombe de l'arche, et s'enfona dans sa retraite pour y attendre le +printemps encore un jour. + +Je me prparai aussi chercher un gte pour la nuit; mais, avant de +quitter la grotte d'Oliero et la route du Tyrol, avant de tourner la +face vers Venise, j'essayai de rsumer mes motions. + +Mais cela ne m'avana rien. Je sentis en moi une fatigue dplorable et +une force plus dplorable encore; aucune esprance, aucun dsir, un +profond ennui; la facult d'accepter tous les biens et tous les maux; +trop de dcouragement ou de paresse pour chercher ou pour viter quoi +que ce soit; un corps plus dur la fatigue que celui d'un buffle; une +me irrite, sombre et avide, avec un caractre indolent, silencieux, +calme comme l'eau de cette source qui n'a pas un pli sa surface, mais +qu'un grain de sable bouleverse. + +Je ne sais pourquoi toute rflexion sur l'avenir me cause une humeur +insupportable. J'eus besoin de reporter mes regards sur certaines faces +du pass, et je m'adoucis aussitt. Je pensai notre amiti, j'eus des +remords d'avoir laiss tant d'amertume entrer dans ce pauvre coeur. Je +me rappelai les joies et les souffrances que nous avons partages. Les +unes et les autres me sont si chres, qu'en y pensant je me mis +pleurer comme une femme. + +En portant mes mains mon visage, je respirai l'odeur d'une sauge dont +j'avais touch les feuilles quelques heures auparavant. Cette petite +plante fleurissait maintenant sur sa montagne, plusieurs lieues de +moi. Je l'avais respecte; je n'avais emport d'elle que son exquise +senteur. D'o vient qu'elle l'avait laisse? Quelle chose prcieuse est +donc le parfum, qui, sans rien faire perdre la plante dont il mane, +s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et +lui rappeler longtemps la beaut de la fleur qu'il aime?--Le parfum de +l'me, c'est le souvenir. C'est la partie la plus dlicate, la plus +suave du coeur, qui se dtache pour embrasser un autre coeur et le +suivre partout. L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais +qu'il est doux et suave! qu'il apporte, l'esprit abattu et malade, de +bienfaisantes images et de chres esprances!--Ne crains pas, toi qui +as laiss sur mon chemin cette trace embaume, ne crains jamais que je +la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon coeur silencieux, comme +une essence subtile dans un flacon scell. Nul ne la respirera que moi, +et je la porterai mes lvres dans mes jours de dtresse, pour y puiser +la consolation et la force, les rves du pass, l'oubli du prsent.... + + * * * * * + +Je me souviens que, lorsque j'tais enfant, les chasseurs apportaient +la maison, vers l'automne, de belles et douces palombes ensanglantes. +On me donnait celles qui taient encore vivantes, et j'en prenais soin. +J'y mettais la mme ardeur et les mmes tendresses qu'une mre pour ses +enfants, et je russissais en gurir quelques-unes. A mesure qu'elles +reprenaient la force, elles devenaient tristes et refusaient les fves +vertes, que, pendant leur maladie, elles mangeaient avidement dans ma +main. Ds qu'elles pouvaient tendre les ailes, elles s'agitaient dans +la cage et se dchiraient aux barreaux. Elles seraient mortes de fatigue +et de chagrin si je ne leur eusse donn la libert. Aussi je m'tais +habitu, quoique goste enfant s'il en fut, sacrifier le plaisir de +la possession au plaisir de la gnrosit. C'tait un jour de vives +motions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui o je +portais une de mes palombes sur la fentre. Je lui donnais mille +baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de revenir manger les +fves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refermais +aussitt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore, le coeur +gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, aprs bien des hsitations et +des efforts, je la posais sur la fentre. Elle restait quelque temps +immobile, tonne, effraye presque de son bonheur. Puis elle partait +avec un petit cri de joie qui m'allait au coeur. Je la suivais +longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derrire les sorbiers du +jardins je me mettais pleurer amrement, et j'en avais pour tout un +jour inquiter ma mre par mon air abattu et souffrant. + +Quand nous nous sommes quitts, j'tais fier et heureux de te voir rendu + la vie; j'attribuais un peu mes soins la gloire d'y avoir contribu. +Je rvais pour toi des jours meilleurs; une vie plus calme. Je te voyais +renatre la jeunesse, aux affections, la gloire. Mais quand je t'eus +dpos terre, quand je me retrouvai seul dans cette gondole noire +comme un cercueil, je sentis que mon me s'en allait avec toi. Le vent +ne ballottait plus sur les lagunes agites qu'un corps malade et +stupide. Un homme m'attendait sur les marches de la Piazzetta.--Du +courage! me dit-il.--Oui, lui rpondis-je, vous m'avez dit ce mot-l une +nuit, quand il tait mourant dans nos bras, quand nous pensions qu'il +n'avait plus qu'une heure vivre. A prsent il est sauv, il voyage, il +va retrouver sa patrie, sa mre, ses amis, ses plaisirs. C'est bien; +mais pensez de moi ce que vous voudrez, je regrette cette horrible nuit +o sa tte ple tait appuye sur votre paule, et sa main froide dans +la mienne. Il tait l entre nous deux, et il n'y est plus. Vous pleurez +aussi, tout en haussant les paules. Vous voyez que vos larmes ne +raisonnent pas mieux que moi. Il est parti, nous l'avons voulu; mais il +n'est plus ici, nous sommes au dsespoir. + + * * * * * + + * * * * * + +....Avant de me coucher, j'allai fumer mon cigare sur la route de Bassano. +Je ne m'loignai gure d'Oliero que d'un quart de lieue, et il ne +faisait pas encore nuit; mais la route tait dj dserte et silencieuse +comme minuit. Je me trouvai tout coup, je ne sais comment, en face +d'un monsieur beaucoup mieux mis que moi. Il avait un frac bleu, des +bottes la hussarde et un bonnet hongrois avec un beau gland de soie +tombant sur l'paule. Il se mit en travers de mon chemin et m'adressa la +parole dans un dialecte moiti italien, moiti allemand. Je crus qu'il +demandait quelque renseignement sur le pays, et, lui montrant le clocher +qui se dessinait en blanc sur les ombres de la valle, je me bornai +lui rpondre: Oliero. Mais il reprit sa harangue d'un ton lamentable; +je crus comprendre qu'il me demandait l'aumne. Il tait impossible +d'offrir un mendiant si lgant moins d'un svansic, et cette +gnrosit m'tait galement impossible pour des raisons majeures. Je me +rappelai en mme temps les avertissements du docteur, et je passai mon +chemin. Mais, soit qu'il me prt pour un financier dguis, soit que ma +blouse de cotonnade bleue lui plt extrmement, il s'obstina me suivre +pendant une cinquantaine de pas en continuant son inintelligible +discours, qui me parut mal accentu et que je ne gotai nullement. Ce +_mons_ avait un fort beau bton de houx la main, et je n'avais pas +seulement une branche de chvrefeuille. Je me souvenais trs bien des +propres paroles du docteur: _Ayez l'oeil sur son bton_. Mais je ne +voyais pas bien clairement quoi pouvait me servir la connaissance +exacte du danger que je courais. Je pris le parti de tcher de penser +autre chose, et de siffloter, en rptant part moi, cette phrase +profondment philosophique que tu m'as apprise, et dont tu m'as +conseill l'emploi dans les grandes motions de la vie:--La musique la +campagne est une chose fort agrable; les cordes harmonieuses de la +harpe, etc.--Je jetai un regard de ct et vis mon Allemand tourner les +talons. Comme je n'avais aucune envie de _cultiver_ sa connaissance, je +continuai de marcher vers Bassano en sifflant. + +J'avais eu une peur de tous les diables. Je suis naturellement poltron +et imprvoyant la fois. C'est ce qui faisait dire mon prcepteur que +j'avais le caractre d'un merle. Je ne crois au danger que quand je le +touche, et je l'oublie ds qu'il est pass. Il n'est pas d'oiseau plus +stupide que moi pour retomber vingt fois dans le pige o il a t pris. +Je tourne autour et je le brave avec une lgret que l'on prendrait +volontiers pour du courage; mais quand j'y suis, je n'y fais pas +meilleure figure que les autres. Je l'avoue sans honte, parce qu'il me +semble qu'un homme de quatre pieds dix pouces n'est pas oblig d'avoir +le stocisme de Milon de Crotone, et parce que j'ai vu bien des butors +gigantesques tre au moins aussi faibles que moi en face de la peur. + +Je revins Oliero, et je retrouvai ttons la branche de genvrier +suspendue la porte de mon cabaret. La premire figure que j'aperus +sous le manteau de la chemine fut celle de mon Allemand, qui fumait +dans une pipe fort honnte, et qui attendait, en suivant chaque tour de +broche d'un oeil amoureux, que le quartier d'agneau command pour son +souper et fini de rtir. Il se leva en me voyant et m'offrit un chaise +auprs de lui. J'tais un peu confus de la mprise que j'avais faite en +prenant un personnage si bien lev pour un voleur de grand chemin. On +nous servit notre souper la mme table: lui son agneau rti, moi +mon fromage de chvre; lui le vin gnreux d'Asolo, moi l'eau pure +du torrent. Quand il eut mang trois bouches, soit qu'il se sentit peu +d'apptit, soit qu'il ft touch de la _grce avec laquelle je mangeais +mon pain_, il m'invita partager son repas, et j'acceptai sans +crmonie. Il parlait alors une espce de vnitien presque +inintelligible, et il me fit d'agrables reproches du refus que je lui +avais fait, sur la route, d'un peu de feu de mon cigare pour allumer sa +pipe. Je me confondis en excuses, et j'essayai de me moquer +intrieurement de ma frayeur; mais malgr sa politesse, et peut-tre +aussi cause de sa politesse, ce monsieur avait une indfinissable +odeur de coquin qui rappelait _l'Auberge des Adrets_ d'une lieue. L'hte +avait, en tournant autour de la table, une trange manire de nous +regarder alternativement. Quand je grimpai ma soupente, rsolu +affronter tous les dangers du coupe-gorge classique de l'Italie, +j'entendis le bonhomme qui disait son garon:--Fais attention au +Tyrolien et au petit _forestiere_ (il s'agissait de moi). Serre bien la +vaisselle et apporte les clefs du linge sous mon chevet, attache le +chien la porte du poulailler, et, au moindre bruit, +appelle-moi.--_Cristo!_ soyez tranquille, rpondit le garon. Le _petit_ +ne peut pas bouger que je ne l'entende. J'aurai la fourche feu sur ma +paillasse, et _per Dio santo!_ qu'il prenne garde lui s'il s'amuse +sortir avant le jour. + +Je me le tins pour dit, et je dormis tranquillement, protg contre le +filou tyrolien par ce brave garon montagnard qui croyait protger +contre moi la maison de son matre. + +Quand je m'veillai, le Tyrolien avait pris la vole depuis longtemps, +et, malgr la surveillance de l'hte, de son garon et de son chien, il +tait parti sans payer. Il fut un peu question de me prendre pour son +complice et de me faire acquitter sa dpense. Je transigeai, et, comme +j'avais mang avec lui, je payai la moiti du souper; aprs quoi je +partis travers la montagne. + + * * * * * + +....Je traversai, ce jour-l, des solitudes d'une incroyable mlancolie. Je +marchai un peu au hasard en tchant d'observer tant bien que mal la +direction de Trvise, mais sans m'inquiter de faire trois fois plus de +chemin qu'il ne fallait, ou de passer la nuit au pied d'un genvrier. Je +choisis les sentiers les plus difficiles et les moins frquents. En +quelques endroits, ils me conduisirent jusqu' la hauteur des premires +neiges; en d'autres ils s'enfonaient dans des dfils arides o le pied +de l'homme semblait n'avoir jamais pass. J'aime ces lieux incultes, +inhabitables, qui n'appartiennent personne, que l'on aborde +difficilement, et d'o il semble impossible de sortir. Je m'arrtai dans +un certain amphithtre de rochers auquel pas une construction, pas un +animal, pas une plante ne donnait de physionomie particulire. Il en +avait une terrible, austre, dsole, qui n'appartenait aucun pays, et +qui pouvait ressembler toute autre partie du monde qu' l'Italie. Je +fermai les yeux au pied d'une roche, et mon esprit se mit divaguer. En +un quart d'heure je fis le tour du monde; et quand je sortis de ce +demi-sommeil fbrile, je m'imaginais que j'tais en Amrique, dans une +de ces ternelles solitudes que l'homme n'a pu conqurir encore sur la +nature sauvage. Tu ne saurais te figurer combien cette illusion s'empara +de moi: je m'attendais presque voir le boa drouler ses anneaux sur +les ronces dessches, et le bruit du vent me semblait la voix des +panthres errantes parmi les rochers. Je traversai ce dsert sans +rencontrer un seul accident qui dranget mon rve; mais, au dtour de +la montagne, je trouvai une petite niche creuse dans le roc, avec sa +madone et la lampe que la dvotion des montagnards entretient et rallume +chaque soir, jusque dans les solitudes les plus recules. Il y avait, au +pied de l'autel rustique, un bouquet de fleurs cultives et nouvellement +cueillies. Cette lampe encore fumante, ces fleurs de la valle, toutes +fraches encore, plusieurs milles dans la montagne strile et +inhabite, taient les offrandes d'un culte plus naf et plus touchant +qu'aucune chose que j'aie vue en ce genre. En gnral, ces croix et ces +madones s'lvent dans le dsert au lieu o s'est commis quelque +meurtre, o bien l o est arrive, par accident, quelque mort violente. +A deux pas de la madone tait un prcipice qu'il fallait ctoyer pour +sortir du dfil. La lampe, sinon la protection de la Vierge, devait +tre fort utile aux voyageurs de nuit. + + * * * * * + +. . . . . Une ide folle, l'illusion d'un instant, un rve qui ne fait que +traverser le cerveau, suffit pour bouleverser toute une me et pour +emporter dans sa course le bonheur ou la souffrance de tout un jour. Ce +voyage d'Amrique avait droul, en cinq minutes, un immense avenir +devant moi; et quand je me rveillai sur une cime des Alpes, il me +sembla que, de mon pied, j'allais repousser la terre et m'lancer dans +l'immensit. Ces belles plaines de la Lombardie, cette mer Adriatique +qui flottait comme un voile de brume a l'horizon, tout cela m'apparut +comme une conqute puise, comme un espace dj franchi. Je m'imaginai +que, si je voulais, je serais demain sur la cime des Andes. Les jours de +ma vie passe s'effacrent et se confondirent en un seul. _Hier_ me +sembla rsumer parfaitement trente ans de fatigue; _aujourd'hui_, ce mot +terrible, qui, dans la grotte d'Oliero, m'avait reprsent l'effrayante +immobilit de la tombe, s'effaa du livre de ma vie. Cette force +dteste, cette morne rsistance la douleur, qui m'avait rendu si +triste, se fit sentir moi, active et violente, douloureuse encore, +mais orgueilleuse comme le dsespoir. L'ide d'une ternelle solitude me +fit tressaillir de joie et d'impatience, comme autrefois une pense +d'amour, et je sentis ma volont s'lancer vers une nouvelle priode de +ma destine.--C'est donc l o tu en es? me disait une vois intrieure; +eh bien! marche, avance, apprends. + + * * * * * + +.....Au coucher du soleil, je me trouvai au fate d'une crte de rochers; +c'tait la dernire des Alpes. A mes pieds s'tendait la Vntie, +immense, blouissante de lumire et d'tendue. J'tais sorti de la +montagne, mais vers quel point de ma direction? Entre la plaine et le +pic d'o je la contemplais s'tendait un beau vallon ovale, appuy d'un +ct au flanc des Alpes, de l'autre lev en terrasse au-dessus de la +plaine et protg contre les vents de la mer par un rempart de collines +fertiles. Directement au-dessous de moi, un village tait sem en pente +dans un dsordre pittoresque. Ce pauvre hameau est couronn d'un beau et +vaste temple de marbre tout neuf, clatant de blancheur et assis d'une +faon orgueilleuse sur la croupe de la montagne. Je ne sais quelle ide +de personnification s'attachait pour moi ce monument. Il avait l'air +de contempler l'Italie, droule devant lui comme une carte +gographique, et de lui commander. + +Un ouvrier, qui taillait le marbre mme la montagne, m'apprit que +cette glise, de forme paenne, tait l'oeuvre de Canova, et que le +village de Possagno, situ au pied, tait la patrie de ce grand +sculpteur des temps modernes.--Canova tait le fils d'un tailleur de +pierres, ajouta le montagnard; c'tait un pauvre ouvrier comme moi. + +Combien de fois le jeune manoeuvre qui devait devenir Canova s'est-il +assis sur cette roche, o s'lve maintenant un temple sa mmoire! +Quels regards a-t-il promens sur cette Italie qui lui a dcern tant de +couronnes! sur ce monde, o il a exerc la paisible royaut de son +gnie, ct de la terrible royaut de Napolon! Dsirait-il, +esprait-il sa gloire? y songeait-il seulement? Quand il avait coup +proprement un quartier de roche, savait-il que de cette main, forme aux +rudes travaux, sortiraient tous les dieux de l'Olympe et de tous les +rois de la terre? Pouvait-il deviner cette nouvelle race de souverains +qui allait clore et demander l'immortalit son ciseau? Quand il avait +des regards de jeune homme et peut-tre d'amant pour les belles +montagnardes de sa patrie, imaginait-il la princesse Borghse nue devant +lui? + +Le vallon de Possagno a la forme d'un berceau: il est fait la taille +de l'homme qui en est sorti. Il serait digne d'avoir servi plus d'un +gnie, et l'on conoit que l'intelligence se dploie l'aise dans un si +beau pays et sous un ciel si pur. La limpidit des eaux, la richesse du +sol, la force de la vgtation, la beaut de la race dans cette partie +des Alpes, et la magnificence des aspects lointains que le vallon domine +de toutes parts, semblent faits exprs pour nourrir les plus hautes +facults de l'me et pour exciter aux plus nobles ambitions. Cette +espce de paradis terrestre, o la jeunesse intellectuelle peut +s'panouir avec toute sa sve printanire, cet horizon immense qui +semble appeler les pas et les penses de l'avenir, ne sont-ce pas l +deux conditions principales pour le dploiement d'une belle destine? + +La vie de Canova fut fconde et gnreuse comme le sol de sa patrie. +Sincre et simple comme un vrai montagnard, il aima toujours avec une +tendre prdilection le village et la pauvre maisonnette o il tait n. +Il la fit trs-modestement embellir, et il venait s'y reposer, +l'automne, des travaux de son anne. Il se plaisait alors dessiner les +formes herculennes des paysans et les ttes vraiment grecques des +jeunes filles. Les habitants de Possagno disent avec orgueil que les +principaux modles de la riche collection des oeuvres de Canova sont +sortis de leur valle. Il suffit en effet de la traverser pour y +retrouver, chaque pas, le type de froide beaut qui caractrise la +statuaire de l'empire. Le principal avantage de ces montagnardes, et +celui prcisment que le marbre n'a pu reproduire, est la fracheur du +coloris et la transparence de la peau. C'est elles que peut +s'appliquer sans exagration l'ternelle mtaphore des lis et des roses. +Leurs yeux ont une limpidit excessive et une nuance incertaine, la +fois verte et bleue, qui est particulire la pierre appele +aigue-marine. Canova aimait la _morbidezza_ de leurs cheveux blonds +abondants et lourds. Il les coiffait lui-mme avant de les copier, et +disposait leurs tresses selon les diverses manires de la statuaire +grecque. + +Ces filles ont gnralement une expression de douceur et de navet qui, +reproduite sur des linaments plus fins et sur des formes plus +dlicates, a d inspirer Canova la dlicieuse tte de Psych. Les +hommes ont la tte colossale, le front prominent, la chevelure paisse +et blonde aussi, les yeux grands, vifs et hardis, la face courte et +carre. Rien de profond ni de dlicat dans la physionomie, mais une +franchise et un courage qui rappellent l'expression des chasseurs +antiques. Le temple de Canova est une copie exacte du Panthon de Rome. +Il est d'un beau marbre fond blanc, travers de nuances rousses et +rostres, mais tendre et dj gren par la gele. Canova, dans une vue +philanthropique, avait fait lever cette glise pour attirer un grand +concours d'trangers et de voyageurs Possagno, et procurer ainsi un +peu de commerce et d'argent aux pauvres habitants de la montagne. Il +comptait en faire une espce de muse de ses ouvrages. L'glise aurait +renferm les sujets sacrs sortis de son ciseau, et des galeries +suprieures auraient contenu part les sujets profanes. Il mourut sans +pouvoir accomplir son projet, et laissa des sommes considrables +destines cet emploi. Mais, quoique son propre frre, l'vque Canova, +ft charg de surveiller les travaux, une sordide conomie ou une +insigne mauvaise foi a prsid l'excution des dernires volonts du +sculpteur. Hormis le _vaisseau_ de marbre, sur lequel il n'tait plus +temps de spculer, on a obi mesquinement la ncessit du remplissage. +Au lieu de douze statues colossales en marbre qui devaient occuper les +douze niches de la coupole, s'lvent douze gants grotesques qu'un +peintre habile, dit-on d'ailleurs, s'est plu excuter ironiquement +pour se venger des tracasseries sordides des entrepreneurs. Trs-peu de +sculpture de Canova dcore l'intrieur du monument. Quelques bas-reliefs +de petite dimension, mais d'un dessin trs-pur et trs-lgant, sont +incrusts autour des chapelles; tu les as vus l'Acadmie des +Beaux-Arts de Venise, et tu en as remarqu un avec prdilection. Tu as +vu l aussi le groupe du Christ au tombeau, qui est certainement la plus +froide pense de Canova. Le bronze de ce groupe est dans le temple de +Possagno, ainsi que le tombeau qui renferme les restes du sculpteur; +c'est un sarcophage grec trs-simple et trs-beau, excut sur ses +dessins. + +Un autre groupe du Christ au linceul, peint l'huile, dcore le +matre-autel. Canova, le plus modeste des sculpteurs, avait la +prtention d'tre peintre. Il a pass plusieurs annes retoucher ce +tableau, fils heureusement unique de sa vieillesse, que, par affection +pour ses vertus et par respect pour sa gloire, ses hritiers devraient +conserver prcieusement chez eux, et cacher tous les regards. + + * * * * * + + * * * * * + +....Je suivis la route d'Asolo le long d'une rampe de collines couvertes de +figuiers; j'embrassai ce riche aspect de la Vntie pendant plusieurs +lieues, sans tre fatigu de son immensit, grce la varit des +premiers plans, qui descendent par gradins de monticules et de ravines +jusqu' la surface unie de la plaine. Des ruisseaux de cristal circulent +et bondissent parmi ces gorges, dont les contours sont hardis sans +pret, et dont le mouvement change chaque dtour du chemin. C'est le +sol le plus riche en fruits dlicieux et le climat le plus sain de +l'Italie. A Asolo, village assis comme Possagno sur le flanc des Alpes, + l'entre d'un vallon non moins beau, je trouvai un montagnard qui +partait pour Trvise, assis majestueusement sur un char tran par +quatre nesses. Je le priai, moyennant une modeste rtribution, de me +faire un peu de place parmi les chevreaux qu'il transportait au march, +et j'arrivai Trvise le lendemain matin, aprs avoir dormi +fraternellement avec les innocentes btes qui devaient tomber le +lendemain sous le couteau du boucher. Cette pense m'inspira pour leur +matre une horreur invincible, et je n'changeai pas une parole avec +lui durant tout le chemin. + +Je dormis deux heures Trvise avec un peu de rhume et de fivre; +midi, je trouvai un voiturin qui partait pour Mestre et qui me prit en +_lapin_. Je trouvai la gondole de Catullo l'entre du canal. Le +docteur, assis sur la poupe, changeait des facties vnitiennes avec +cette perle des gondoliers. Il y avait sur la figure de notre ami un +rayonnement inusit.--Qu'est-ce donc? lui dis-je, avez-vous fait un +hritage? tes-vous nomm mdecin de votre oncle? + +Il prit une attitude mystrieuse et me fit signe de m'asseoir prs de +lui. Alors il tira de sa poche une lettre timbre de Genve. Je me +dtournai aprs l'avoir lue pour cacher mes larmes. Mais quand je +regardai le docteur, je le trouvai occup lire la lettre son +tour.--Ne vous gnez pas, lui dis-je.--Il n'y fit nulle attention et +continua; aprs quoi il la porta ses lvres avec une vivacit +passionne tout italienne, et me la rendit en disant pour toute excuse: +_Je l'ai lue_. + +Nous nous pressmes la main en pleurant. Puis je lui demandai s'il avait +reu de l'argent pour moi. Il me rpondit par un signe de tte +affirmatif.--Et quand part votre ami Zuzuf?--Le quinze du mois +prochain.--Vous retiendrez mon passage sur son navire pour +Constantinople, docteur.--Oui?--Oui.--Et vous reviendrez? dit-il.--Oui, +je reviendrai.--Et lui aussi?--Et lui aussi, j'espre.--_Dieu est +grand!_ dit le docteur en levant les yeux au ciel d'un air la fois +ingnu et emphatique. Nous verrons, ce soir, Zuzuf au caf, ajouta-t-il; +en attendant, o voulez-vous loger?--Peu m'importe, ami, je pars +aprs-demain pour le Tyrol... + + + + +II + + +Je t'ai racont bien des fois un rve que je fais souvent, et qui m'a +toujours laiss, aprs le rveil, une impression de bonheur et de +mlancolie. Au commencement de ce rve, je me vois assis sur une rive +dserte, et une barque, pleine d'amis qui chantent des airs dlicieux, +vient moi sur le fleuve rapide. Ils m'appellent, ils me tendent les +bras, et je m'lance avec eux dans la barque. Ils me disent: Nous +allons ... (ils nomment un pays inconnu), htons-nous d'arriver. On +laisse les instruments, on interrompt les chants. Chacun prend la rame. +Nous abordons... quelle rive enchante? Il me serait impossible de la +dcrire; mais je l'ai vue vingt fois, je la connais: elle doit exister +quelque part sur la terre, ou dans quelqu'une de ces plantes dont tu +aimes contempler la ple lumire dans les bois, au coucher de la +lune.--Nous sautons terre; nous nous lanons, en courant et en +chantant, travers les buissons embaums. Mais alors tout disparat et +je m'veille. J'ai recommenc souvent ce beau rve, et je n'ai jamais pu +le mener plus loin. + +Ce qu'il y a d'trange, c'est que ces amis qui me convient et qui +m'entranent, je ne les ai jamais vus dans la vie relle. Quand je +m'veille, mon imagination ne se les reprsente plus. J'oublie leurs +traits, leurs noms, leur nombre et leur ge. Je sais confusment qu'ils +sont tous beaux et jeunes; hommes et femmes sont couronns de fleurs, et +leurs cheveux flottent sur leurs paules. La barque est grande et elle +est pleine. Ils ne sont pas diviss par couples, ils vont ple-mle sans +se choisir, et semblent s'aimer tous galement, mais d'un amour tout +divin. Leurs chants et leurs voix ne sont pas de ce monde. Chaque fois +que je fais ce rve, je retrouve aussitt la mmoire des rves +prcdents o je les ai vus. Mais elle n'est distincte que dans ce +moment-l; le rveil la trouble et l'efface. + +Lorsque la barque parat sur l'eau, je ne songe rien. Je ne l'attends +pas; je suis triste, et une des occupations o elle me surprend le plus +souvent, c'est de laver mes pieds dans la premire onde du rivage. Mais +cette occupation est toujours inutile. Aussitt que je fais un pas sur +la grve, je m'enfonce dans une fange nouvelle, et j'prouve un +sentiment de dtresse purile. Alors la barque parat au loin; j'entends +vaguement les chants. Puis ils se rapprochent, et je reconnais ces voix +qui me sont si chres. Quelquefois, aprs le rveil, je conserve le +souvenir de quelques lambeaux des vers qu'ils chantent; mais ce sont des +phrases bizarres et qui ne prsentent plus aucun sens l'esprit +veill. Il y aurait peut-tre moyen, en les commentant, d'crire le +pome le plus fantastique que le sicle ait encore produit. Mais je m'en +garderai bien; car je serais dsespr de composer sur mon rve, et de +changer ou d'ajouter quelque chose au vague souvenir qu'il me laisse. Je +brle de savoir s'il y a dans les songes quelque sens prophtique, +quelque rvlation de l'avenir, soit pour cette vie, soit pour les +autres. Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'apprt ce qui en est, et +qu'on m'tt le plaisir de chercher. + +Quels sont ces amis inconnus qui viennent m'appeler dans mon sommeil et +qui m'emmnent joyeusement vers le pays des chimres? D'o vient que je +me peux jamais m'enfoncer dans ces perspectives enchantes que +j'aperois du rivage? D'o vient aussi que ma mmoire conserve si bien +l'aspect des lieux d'o je suis parti et de ceux o j'arrive, et qu'elle +est impuissante se retracer la figure et les noms des amis qui m'y +conduisent? Pourquoi ne puis-je soulever, la lumire du jour, le voile +magique qui me les cache? Sont-ce les mes des morts qui +m'apparaissent? Sont-ce les spectres de ceux que je n'aime plus? +Sont-ce les formes confuses o mon coeur doit puiser de nouvelles +adorations? Sont-ce seulement des couleurs mles sur une palette, par +mon imagination qui travaille encore dans le repos des nuits? + +Je te l'ai dit souvent, le matin, tout frachement dbarqu de mon le +inconnue, tout ple encore d'motion et de regret, rien dans la vie +relle ne peut se comparer l'affection que m'inspirent ces tres +mystrieux, et la joie que j'prouve les retrouver. Elle est telle +que j'en ressens l'impression physique aprs le rveil, et que, pour +tout un jour, je n'y puis songer sans palpitations. Ils sont si bons, si +beaux, si purs, ce qu'il me semble! Je me retrace, non pas leurs +traits, mais leur physionomie, leur sourire et le son de leur voix. Ils +sont si heureux, et ils m'invitent leur bonheur avec tant de +tendresse! Mais quoi est-il, leur bonheur? + +Je me souviens de leurs paroles:--Viens donc, me disent-ils; que fais-tu +sur cette triste rive? viens chanter avec nous; viens boire dans nos +coupes. Voici des fleurs; voici des instruments.--Et ils me prsentent +une harpe d'une forme trange, et que je n'ai vue que l. Mes doigts +semblent y tre habitus depuis longtemps; j'en tire des sons divins, et +ils m'coutent avec attendrissement.--O mes amis! mes bien-aims! leur +dis-je, d'o venez-vous donc, et pourquoi m'avez-vous abandonn si +longtemps?--C'est toi, me disent-ils, qui nous abandonnes sans cesse. +Qu'as-tu fait, o as-tu t depuis que nous ne t'avons vu? Comme te +voil vieux et fatigu! comme tes pieds sont couverts de boue! Viens te +reposer et rajeunir avec nous. Viens ... o la mousse est comme un +tapis de velours o l'on marche sans chaussure... Non, ce n'est pas +comme cela qu'ils disent. Ils disent des choses bien belles, et que je +ne peux pas me rappeler assez pour les rendre. Moi, je m'tonne d'avoir +pu vivre loin d'eux, et c'est ma vie relle qui alors me semble un rve + demi effac. Je vais leur demandant aussi o ils taient pendant ce +temps-l.--Comment se fait-il, leur dis-je, que j'aie vcu avec d'autres +tres, que j'aie connu d'autres amis? Dans quel monde inaccessible vous +tiez-vous retirs? et comment la mmoire de notre amour s'tait-elle +perdue? Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi dans ce monde o j'ai +souffert? d'o vient que je n'ai pas song vous y chercher?--C'est que +nous n'y sommes pas; c'est que nous n'y allons jamais, me rpondent-ils +en souriant. Viens par ici, par ici avec nous.--Oui, oui! et pour +toujours, leur dis-je; ne m'abandonnez pas, mes frres chris! ne me +laissez pas emporter par ce flot qui m'entrane toujours loin de vous; +ne me laissez plus remettre le pied sur ce sol mouvant o je m'enfonce +jusqu' ce que vous ayez disparu mes yeux, jusqu' ce que je me trouve +dans une autre vie, avec d'autres amis qui ne vous valent pas.--Fou et +ingrat que tu es! me disent-ils en me raillant tendrement, tu veux +toujours y retourner, et, quand tu en reviens, tu ne nous reconnais +plus.--Oh! si, je vous reconnais! A prsent il me semble que je ne vous +ai jamais quitts. Vous voil toujours jeunes, toujours heureux.--Alors, +je les nomme tous, et ils m'embrassent en me donnant un nom que je ne me +rappelle pas, et qui n'est pas celui que je porte dans le monde des +vivants. + +Cette apparition d'une troupe d'amis dont la barque me porte vers une +rive heureuse, est dans mon cerveau depuis les premires annes de ma +vie. Je me souviens fort bien que, dans mon berceau, ds l'ge de cinq +ou six ans, je voyais en m'endormant une troupe de beaux enfants +couronns de fleurs, qui m'appelaient et me faisaient venir avec eux +dans une grande coquille de nacre flottante sur les eaux, et qui +m'emmenaient dans un jardin magnifique. Ce jardin tait diffrent du +rivage imaginaire de mon le. Il y a entre l'un et l'autre la mme +disproportion qu'entre les amis enfants et les amis de mes rves +d'aujourd'hui. Au lieu des hauts arbres, des vastes prairies, des +libres torrents et des plantes sauvages que je vois maintenant, je +voyais alors un jardin rgulier, des gazons taills, des buissons de +fleurs la porte de mon bras, des jets d'eau parfume dans des bassins +d'argent, et surtout des roses bleues dans des vases de la Chine. Je ne +sais pourquoi les roses bleues me semblaient les fleurs les plus +surprenantes et les plus dsirables. Du reste, mon rve ressemblait aux +contes de fes dont j'avais dj la tte nourrie, mais aux souvenirs +desquels je mlais toujours un peu du mien. Maintenant il ressemble la +terre libre et vierge que je vais cherchant, et que je peuple +d'affections saintes et de bonheur impossible. + +Eh bien! il m'est arriv, l'autre soir, de me trouver en ralit dans +une situation qui ressemblait un peu mon rve, mais qui n'a pas fini +de mme. + +J'tais au jardin public vers le coucher du soleil. Il y avait, comme +l'ordinaire, trs-peu de promeneurs. Les Vnitiennes lgantes craignent +le chaud et n'oseraient sortir en plein jour, mais en revanche elles +craignent le froid et ne se hasardent gure dehors la nuit. Il y a trois +ou quatre jours faits exprs pour elles dans chaque saison, o elles +font lever la couverture de la gondole; mais elles mettent rarement les +pieds terre. C'est une espce part, si molle et si dlicate qu'un +rayon de soleil ternit leur beaut, et qu'un souffle de la brise expose +leur vie. Les hommes civiliss cherchent de prfrence les lieux o ils +peuvent rencontrer le beau sexe, le thtre, les _conversazioni_, les +cafs et l'enceinte abrite de la Piazzetta sept heures du soir. Il ne +reste donc aux jardins que quelques vieillards grognons, quelques +fumeurs stupides et quelques bilieux mlancoliques. Tu me classeras dans +laquelle des trois espces il te plaira. + +Peu peu je me trouvai seul, et l'lgant caf qui s'avance sur les +lagunes teignait ses bougies plantes dans des iris et dans des algues +de cristal de Murano. Tu as vu ce jardin bien humide et bien triste la +dernire fois! Moi, je n'y allais pas chercher de douces penses, et je +n'esprais pas m'y dbarrasser de mon spleen. Mais le printemps! comme +tu dis, qui pourrait rsister la vertu du mois d'avril? A Venise, mon +ami, c'est bien plus vrai. Les pierres mme reverdissent; les grands +marcages infects, que fuyaient nos gondoles, il y a deux mois, sont des +prairies aquatiques couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de +glaeuls, et de mille sortes de mousses marines d'o s'exhale un parfum +tout particulier, cher ceux qui aiment la mer, et o nichent des +milliers de golands, de plongeons et de cannes petires. De grands +ptrels rasent incessamment ces prs flottants, o chaque jour le flux +et le reflux font passer les flots de l'Adriatique, et apportent des +milliers d'insectes, de madrpores et de coquillages. + +Je trouvai, au lieu de ces alles glaciales que nous avions fuies +ensemble la veille de ton dpart, et o je n'avais pas encore eu le +courage de retourner, un sable tide et des tapis de pquerettes, des +bosquets de sumacs et de sycomores frachement clos au vent de la +Grce. Le petit promontoir plant l'anglaise est si beau, si touffu, +si riche de fleurs, de parfums et d'aspects, que je me demandai si ce +n'tait pas l le rivage magique que mes rves m'avaient fait +pressentir. Mais non, la terre promise est vierge de douleurs, et +celle-ci est dj trempe de mes larmes. + +Le soleil tait descendu derrire les monts Vicentins. De grandes nues +violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de +Saint-Marc, les coupoles de Sainte-Marie, et cette ppinire de flches +et de minarets qui s'lvent de tous les points de la ville se +dessinaient en aiguilles noires sur le ton tincelant de l'horizon. Le +ciel arrivait, par une admirable dgradation de nuances, du rouge cerise +au bleu de smalt; et l'eau, calme et limpide comme une glace, recevait +exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville +elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n'avais vu +Venise si belle et si ferique. Cette noire silhouette, jete entre le +ciel et l'eau ardente comme dans une mer de feu, tait alors une de ces +sublimes aberrations d'architecture que le pote de l'Apocalypse a d +voir flotter sur les grves de Patmos quand il rvait sa Jrusalem +nouvelle, et qu'il la comparait une belle pouse de la veille. + +Peu peu les couleurs s'obscurcirent, les contours devinrent plus +massifs, les profondeurs plus mystrieuses. Venise prit l'aspect d'une +flotte immense, puis d'un bois de hauts cyprs o les canaux +s'enfonaient comme de grands chemins de sable argent. Ce sont l les +instants o j'aime regarder au loin. Quand les formes s'effacent, +quand les objets semblent trembler dans la brume, quand mon imagination +peut s'lancer dans un champ immense de conjectures et de caprices, +quand je peux, en clignant un peu la paupire, renverser et bouleverser +une cit, en faire une fort, un camp ou un cimetire; quand je peux +mtamorphoser en fleuves paisibles les grands chemins blancs de +poussire, et en torrents rapides les petits sentiers de sable qui +descendent en serpentant sur la sombre verdure des collines; alors je +jouis vraiment de la nature, j'en dispose mon gr, je rgne sur elle, +je la traverse d'un regard, je la peuple de mes fantaisies. + +Quand j'tais adolescent et que je gardais encore les troupeaux dans le +plus paisible et le plus rustique pays du monde, je m'tais fait une +grande ide de Versailles, de Saint-Cloud, de Trianon, de tous ces +palais dont ma grand'mre me parlait sans cesse comme de ce qu'il y +avait de plus beau voir dans l'univers. J'allais par les chemins au +commencement de la nuit ou la premire blancheur du jour, et je me +crais grands traits Trianon, Versailles et Saint-Cloud dans la vapeur +qui flottait sur nos champs. Une haie de vieux arbres mutils par la +cogne au bord d'un foss devenait un peuple de tritons et de naades de +marbre enlaant leurs bras arms de conques marines. Les taillis et les +vignes de nos coteaux taient les parterres d'ifs et de buis; les +noyers de nos gurets, les majestueux ombrages des grands parcs royaux +et le filet de fume qui s'levait du toit d'une chaumire cache dans +les arbres, et dessinait sur la verdure une ligne bleutre et +tremblante, devenait mes yeux le grand jet d'eau que le plus simple +bourgeois de Paris avait le privilge de voir jouer aux grandes ftes, +et qui tait pour moi alors une des merveilles du monde fantastique. + +C'est ainsi qu' grands frais d'imagination je me dessinais dans un +vaste cadre le modle exagr des petites choses que j'ai vues depuis. +C'est grce cette manie de faire de mon cerveau un microscope que j'ai +trouv d'abord le vrai si petit et si peu majestueux. Il m'a fallu du +temps pour l'accepter sans ddain et pour y dcouvrir enfin des beauts +particulires et des sujets d'admiration autres que ceux que j'y avais +cherchs. Mais dans le vrai, quelque beau qu'il soit, j'aime btir +encore. Cette mthode n'est ni d'un artiste ni d'un pote, je le sais; +c'est le fait d'un fou. Tu m'en as souvent raill, toi qui aimes les +grandes lignes pures, les contours hardiment dessins, la lumire riche +et splendide. Tu veux aborder franchement dans le beau, voir et sentir +ce qui est, savoir pourquoi et comment la nature est digne de ton +admiration et de ton amour. J'expliquais cela notre ami un de ces +soirs, comme nous passions ensemble en gondole sous la sombre arcade du +pont des Soupirs. Tu te souviens de cette petite lumire qu'on voit au +fond du canal, et qui se reflte et se multiplie sur les vieux marbres +luisants de la maison de Bianca Capello? Il n'y a pas dans Venise un +canaletto plus mystrieux et plus mlancolique. Cette lumire unique, +qui brille sur tous les objets et qui n'en claire aucun, qui danse sur +l'eau et semble jouer avec le remous des barques qui passent, comme un +follet attach les poursuivre, me fit souvenir de cette grande ligne +de rverbres qui tremble dans la Seine et qui dessine dans l'eau des +zigzags de feu. Je racontai Pietro comme quoi j'avais voulu un soir +te faire goter cette illumination aquatique, et comme quoi, aprs +m'avoir ri au nez, tu m'embarrassas beaucoup avec cette question:--En +quoi cela est-il beau?--Et qu'y trouviez-vous de beau en effet? me dit +notre ami.--Je m'imaginais, rpondis-je, voir dans le reflet de ces +lumires des colonnes de feu et des cascades d'tincelles qui +s'enfonaient perte de vue dans une grotte de cristal. La rive me +paraissait soutenue et porte par ces piliers lumineux, et j'avais envie +de sauter dans la rivire pour voir quelles tranges sarabandes les +esprits de l'eau dansaient avec les esprits du feu dans ce palais +enchant.--Le docteur haussa les paules, et je vis qu'il avait un +profond mpris pour ce galimatias.--Je n'aime pas les ides +fantastiques, dit-il; cela nous vient des Allemands, et cela est tout +fait contraire au vrai beau que cherchaient les arts dans notre vieille +Italie. Nous avions des couleurs, nous avions des formes dans ce +temps-l. Le fantastique a pass sur nous une ponge trempe dans les +brouillards du Nord. Pour moi, je suis comme notre ami, continua-t-il, +j'aime contempler. Amusez-vous rver si cela vous plat. + +Je te demande, une fois pour toutes, une licence en bonne forme pour le +chapitre des digressions, et je reviens la soire du jardin public. + +J'tais absorb dans mes fantaisies accoutumes, lorsque je vis sur le +canal de Saint-Georges, au milieu des points noirs dont il tait +parsem, un point noir qui filait rapidement, et qui laissa bientt tous +les autres en arrire. C'tait la nouvelle et pimpante gondole du jeune +Catullo. Quand elle fut la porte de la vue, je reconnus la fleur des +gondoliers en veste de nankin. Cette veste de nankin avait t le sujet +d'une longue discussion _a casa_ dans la matine. Le docteur, voulant la +mettre la rforme, sous prtexte d'une augmentation d'embonpoint dans +sa personne, l'avait destine son frre Giulio; mais Catullo, tant +survenu, sollicita le pourpoint avec une grce irrsistible. Ma +gouvernante Cattina, qui ne voit pas d'un mauvais oeil le scapulaire +suspendu au cou blanc et ramass du gondolier, observa que le seigneur +Jules avait beaucoup grandi cette anne, et que la veste lui serait trop +courte. En consquence Catullo, qui est quatre fois grand et gros comme +les deux frres ensemble, se fit fort d'endosser un vtement trop court +pour l'un, trop troit pour l'autre. Je ne sais par quel procd +miraculeux le Minotaure en vint bout sans le faire craquer; mais il +est certain que je le vis apparatre sur la lagune dans le propre +vtement d't du docteur. A la vrit, ce riche quipage nuisait un peu + la souplesse de ses mouvements, et il ne se balanait pas sur la poupe +avec toute l'lgance accoutume. Mais, avant d'enfoncer la rame dans le +tranquille miroir de l'onde, il jetait de temps en temps un regard de +satisfaction sur son image resplendissante; et, charm de sa bonne +tenue, pntr de reconnaissance pour l'me gnreuse de son patron, il +enlevait la gondole d'un bras vigoureux et la faisait bondir sur l'eau +comme une sarcelle. + +Giulio tait l'autre bout de la gondole et le secondait avec toute +l'aisance d'un enfant de l'Adriatique. Notre ami Pietro tait couch +indolemment sur le tapis, et la belle Beppa, assise sur les coussins de +maroquin noir, livrait au vent ses longs cheveux d'bne, qui se +sparent sur son noble front et tombent en rouleaux souples et +nonchalants jusque sur son sein. Nos mres appelaient, je crois, ces +deux longues boucles _repentirs_. Je m'en suis rappel le nom prcieux +en les voyant autour du visage triste et passionn de Beppa. La barque +se ralentit tandis que l'un des rameurs prenait haleine; et quand elle +fut prs de la rive ombrage, elle se laissa couler mollement avec l'eau +qui caressait les blancs escaliers de marbre du jardin. Alors Pierre +pria Beppa de chanter. Giulio prit sa guitare, et la voix de Beppa +s'leva dans la nuit comme l'appel d'une sirne amoureuse. Elle chanta +une strophe de romance que Pierre a compose pour je ne sais quelle +femme, pour Beppa peut-tre: + + Con lei sull'onda placida + Errai dalla laguna, + Ella gli sguardi immobili + In te fissava, o luna! + E a che pensava allor? + Era un morrente palpito? + Era un nascente amor? + +--Te voil, Zorzi? me cria-t-elle en m'apercevant au-dessus de la rampe. +Que fais-tu l tout seul, vilain boudeur? Viens avec nous prendre le +caf au Lido.--Et fumer une belle pipe de caroubier, dit le docteur.--Et +prendre un peu la rame ma place, dit Giulio.--Ah! pour cela, Giulio, +je te remercie, rpondis-je; quant au docteur, toutes ses pipes ne +valent pas une de mes cigarettes; mais pour toi, aimable Beppa, quelle +excuse pourrais-je trouver?--Viens donc, dit-elle.--Non, repris-je, +j'aime mieux confesser que je suis un butor et rester o je suis.--Fi! +le vilain caractre, dit-elle en me jetant son bouquet demi effeuill + la figure. Est-ce que tu ne deviendras jamais plus aimable que cela? +Et pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?--Que sais-je? rpondis-je. +Je n'en ai nulle envie, et pourtant j'ai le plus grand plaisir du monde + vous rencontrer. + +Catullo, qui est sujet, comme tous les animaux domestiques de son +espce, se mler de la conversation et donner son avis, haussa les +paules et dit Giulio, d'un air fin et entendu: _Foresto!_--Oui, +prcisment, rpondit Giulio. Entends-tu, Zorzi? voil Catullo qui te +traite de malade extravagant.--Peu m'importe, repris-je, je ne suis pas +des vtres. Tu es trop belle ce soir, Beppa; le docteur est trop +ennuyeux, le justaucorps de Catullo m'est insupportable voir, et +Giulio est trop fatigu. Au bout d'un quart d'heure de bien-tre, les +yeux de Beppa me feraient extravaguer, et il m'arriverait peut-tre de +faire pour elle des vers aussi mauvais que ceux du docteur; le docteur +en serait jaloux. Catullo doit ncessairement crever d'apoplexie avant +d'arriver au Lido, et Jules me forcerait de ramer. Bonsoir donc, mes +amis; vous tes beaux comme la lune et rapides comme le vent; votre +barque est venue moi comme une douce vision: allez-vous-en bien vite +avant que je m'aperoive que vous n'tes pas des spectres. + +--Qu'a-t-il mang aujourd'hui? dit Beppa ses compagnons.--_Erba_, +rpondit gravement le docteur.--Tu as devin juste, mon grand +Esculape, lui dis-je: pois, salade et fenouil. J'ai fait ce que tu +appelles un dner pythagorique.--Rgime trs-sain, rpondit-il, mais +trop peu substantiel. Viens avec moi manger un riz aux hutres, et boire +une bouteille de vin de Samos la Quintavalle.--Va au diable! +empoisonneur, lui dis-je. Tu voudrais m'abrutir par des digestions +laborieuses et m'affadir le caractre par de liquoreuses boissons, pour +me voir tendu ensuite sur ce tapis comme un vieux pagneul au retour de +la chasse, et pour n'avoir plus rougir de ton intemprance et de ton +inertie, Vnitien que tu es.--Et que prtends-tu faire Venise, si ce +n'est le _far niente_? dit Beppa.--Tu as raison, _benedetta_, lui +rpondis-je; mais tu ne sais pas que mon _far niente_ est dlicieux l +o je suis te regarder. Tu ne sais pas quel plaisir j'ai voir courir +cette gondole sans me donner la moindre peine pour la faire aller. Il me +semble alors que je dors, et que je fais un rve qui m'est bien cher, +ma Beppa! et dans lequel de mystrieuses cratures m'apparaissent dans +une barque et passent comme toi en chantant.--Quelles sont ces +mystrieuses cratures? demanda-t-elle.--Je l'ignore, rpondis-je; ce ne +sont pas des hommes, ils sont trop bons et trop beaux pour cela; et +pourtant ce ne sont pas des anges, Beppa, car tu n'es pas avec +eux.--Viens me raconter cela, dit-elle, j'aime les rves la +folie.--Demain, lui dis-je; aujourd'hui rends-moi un peu l'illusion du +mien. Chante, Beppa, chante avec ce beau timbre guttural qui s'claircit +et s'pure jusqu'au son de la cloche de cristal; chante avec cette voix +indolente qui sait si bien se passionner, et qui ressemble une +odalisque paresseuse qui lve peu peu son voile et finit par le jeter +pour s'lancer blanche et nue dans son bain parfum; ou plutt un +sylphe qui dort dans la brume embaume du crpuscule, et qui dploie peu + peu ses ailes pour monter avec le soleil dans un ciel embras. Chante, +Beppa, chante, et loigne-toi. Dis tes amis d'agiter les rames comme +les ailes d'un oiseau des mers, et de t'emporter dans ta gondole comme +une blanche Lda sur le dos brun d'un cygne sauvage... Va, romanesque +fille, passe et chante; mais sache que la brise soulve les plis de ta +mantille de dentelle noire, et que cette rose, mystrieusement cache +dans tes cheveux par la main de ton amant, va s'effeuiller si tu n'y +prends garde. Ainsi s'envole l'amour, Beppa, quand on le croit bien +gard dans le coeur de celui qu'on aime.--Adieu, maussade, me +cria-t-elle; je te fais le plaisir de te quitter; mais, pour te punir, +je chanterai en dialecte, et tu n'y comprendras rien.--Je souris de +cette prtention de Beppa d'riger son patois en langue inintelligible +des oreilles franaises. J'coutai la barcarolle, qui vraiment tait +crite dans les plus doux mots de ce gentil parler vnitien, fait, ce +qu'il me semble, pour la bouche des enfants. + + Coi pensieri malinconici + No te star a tormentar. + Vien con mi, montemo in gondola, + Andremo in mezo al mar. + + Pasaremo i porti e l'isole + Che contorna la cit: + El sol more senza nuvole + E la luna nascar. + + * * * * * + + Co, spandemlo el lume palido + Sera l'aqua inarzentada, + La se specia e la se cocola + Como dona inamorada. + + Sta baveta che te zogola + Sui caveli inbovolai, + No xe torbia della polvere + Dele rode e dei cavai. + + Sto remeto che ne dondola + Insordirne no se sente + Come i sciochi de la scuria, + Come i urli de la zente. + + * * * * * + + Ti xe bella, ti xe zovene, + Ti xe fresca come un flor; + Vien per tuti le so lagreme, + Ridi adeso e fa l'amor. + + * * * * * + + In conchiglia i greci, Venere, + Se sognava un altro di; + Forse, visto i aveva in gondola + Una bela come ti. + +La nuit tait si calme et l'eau si sonore, que j'entendis la dernire +strophe distinctement, quoique les sons n'arrivassent plus mon oreille +que comme l'adieu mystrieux d'une me perdue dans l'espace. Quand je +n'entendis plus rien, je regrettai de ne pas tre avec eux. Mais je m'en +consolai en me disant que, si j'y tais all, je serais dj en train de +m'en repentir. + +Il y a des jours o il est impossible de vivre avec son semblable, tout +porte au spleen, tout tourne au suicide; et il n'y a rien de plus triste +au monde, et surtout de plus ridicule, qu'un pauvre diable qui tourne +autour de sa dernire heure, et qui parlemente avec elle pendant des +semaines et des annes, comme l'homme de Shakspeare avec la vengeance. +Les gens s'en moquent. Ils sont autour de lui le regarder et crier +comme les spectateurs d'un saltimbanque maladroit qui hsite crever le +ballon.--Il sautera! Il ne sautera pas! Les hommes ont raison de rire au +nez de celui qui ne sait ni les quitter ni les supporter, qui ne veut +pas renoncer la vie, et qui ne veut pas l'accepter comme elle est. +Ils le punissent ainsi de l'ennui impertinent qu'il prouve et qu'il +avoue. Mais leur justice est dure. Ils ne savent pas ce qu'il a fallu de +souffrances et de dboires pour amener ce point de proccupation +inconvenante un caractre tant soit peu orgueilleux et ferme. + +Je conseille tous ceux qui se trouveront, soit par habitude, soit par +accident, dans une semblable disposition, de faire des repas lgers pour +viter l'irritation crbrale de la digestion, et de se promener seuls +au bord de l'eau, les mains dans les poches, un cigare la bouche, +pendant un certain nombre d'heures, proportionn la force et la +tnacit de leur mauvaise humeur. + +Je rentrai minuit, et je trouvai Pierre et Beppa qui chantaient dans +la _galerie_; c'est Giulio qui a dcor l'antichambre de ce titre +pompeux, en attachant aux murailles quatre paysages peints l'huile, o +le ciel est vert, l'eau rousse, les arbres bleus, et la terre couleur de +rose. Le docteur prtend faire sa fortune en les vendant quelque +Anglais imbcile, et Giulio prtend faire inscrire le nom de notre +palais dans la nouvelle dition du Guide du voyageur Venise. Pour +s'inspirer, sans doute, de la vue des bois et des montagnes, le docteur +a fait placer le petit piano qui lui sert improviser, sous le plus +enfum de ces paysages. Les heures o le docteur improvise sont les plus +bates de notre journe tous. Beppa s'assied au piano et excute +lentement avec une main un petit thme musical qui sert +l'improvisateur pour suivre son rhythme lyrique, et ainsi closent, dans +une matine, des myriades de strophes pendant lesquelles je m'endors +profondment dans le hamac; Giulio roule cheval sur la rampe du +balcon, au grand risque de tomber dans quelque barque et de se rveiller + Chioggia ou Palestrine. Beppa elle-mme laisse ses grands cils noirs +s'abaisser sur ses joues ples, et sa main continue l'action mcanique +du doigter, tandis que son imagination fait quelque rve d'amour +travers les nuages du sommeil, et que le chat, roul en pelote sur les +cahiers de musique, exhale de temps en temps un miaulement plein d'ennui +et de mlancolie. + +Ce soir-l, Beppa tait seule avec Pierre et Vespasiano (c'est le nom du +chat).--Miracle, docteur! dis-je en entrant; comment as-tu fait pour +veiller si tard?--Nous tions inquiets, me dit-il d'un ton grondeur, +tandis que sa dernire rime expirait encore _amorosa_ sur ses lvres, et +vous savez que nous ne dormons pas quand vous n'tes pas rentr.--Ah , +mes amis, rpondis-je, votre tendresse est une perscution. Me voil +oblig d'avoir des remords de votre insomnie, quand j'ai cru faire la +promenade la plus innocente du monde.--Mon cher enfant, me dit Beppa en +me prenant les mains, nous avons une prire te faire.--Qui est-ce qui +pourrait te refuser quelque chose, Beppa? Parle.--Donne-moi ta parole +d'honneur de ne plus sortir seul aprs la nuit tombe.--Voil encore tes +folles sollicitudes, ma Beppa; tu me traites comme un enfant de quatre +ans, quand je suis plus vieux que ton grand-pre.--Tu es environn de +dangers, me dit Beppa avec ce petit ton de dclamation sentimentale qui +lui sied si bien; celle qui te poursuit est capable de tout. Si tu aimes +un peu la vie cause de nous, Zorzi, enferme-toi la maison ou quitte +le pays pour quelque temps. + +--Docteur, rpondis-je, je te prie de tter le pouls de notre Beppa. +Certainement elle a la fivre et un peu de dlire. + +--Beppa s'exagre le danger, dit-il; d'ailleurs ce danger, quel qu'il +ft, ne saurait commander un homme une chose aussi ridicule que de +fuir devant la colre d'une femme. Pourtant il ne faut pas trop rire, +dans ce pays-ci, de certaines menaces de vengeance, et il serait prudent +de ne pas courir seul des heures indues et par les quartiers les plus +dserts et les plus dangereux de Venise. + +--Dangereux! lui dis-je en haussant les paules; allons, voil de la +prtention. Mes pauvres amis! vous vous battez les flancs pour soutenir +l'antique rputation de votre patrie; mais vous avez beau faire, vous +n'tes plus rien, pas mme assassins! Vous n'avez pas une femme capable +de toucher un poignard sans tomber vanouie ni plus ni moins qu'une +petite-matresse parisienne, et vous chercheriez longtemps avant de +trouver un bravo pour seconder un projet de meurtre, eussiez-vous lui +offrir tout le trsor de Saint-Marc en rcompense. + +Le docteur fit un petit mouvement du doigt par lequel les Vnitiens +expriment beaucoup de choses, et qui piqua ma curiosit.--Voyons, lui +dis-je, qu'avez-vous rpondre?--Je rponds, dit-il, de vous trouver, +avant douze heures, pour la modique somme de cinquante francs tout au +plus, un bon spadassin capable de donner, qui bon vous semblera, une +_coltellata_ d'aussi solide qualit que si nous tions en plein moyen +ge. + +--Grand merci, mon matre, rpondis-je. Cependant une _coltellata_ me +parat une chose si romantique et tellement adapte la mode nouvelle, +que je voudrais en recevoir une, dt-elle me retenir trois jours au lit. + +--Les Franais se moquent de tout, reprit-il, et ils ne sont pas plus +terribles que les autres en prsence du danger. Pour nous, nous sommes +heureusement trs-dgnrs dans l'art du couteau; cependant il y a +encore des amateurs qui le cultivent, et il n'y a pas de danger qu'il se +perde comme les autres arts. + +--Vous ne me ferez pas croire que cela entre dans l'ducation de vos +dandies? + +--Cela n'entre dans celle de personne, rpondit-il d'un air un peu +suffisant. Cependant, il y a dans la main d'un Vnitien une certaine +adresse naturelle qui le rend capable de devenir habile en peu de temps. +Tenez, essayons cela ensemble.--Il alla prendre sur son bureau un vieux +petit couteau de mauvaise mine, et, ouvrant la porte de ma chambre, il +se mnagea une distance de dix pas, et plaa les bougies de manire +clairer un pain cacheter coll au but pour point de mire. Il tenait +le couteau d'un air nglig et sans paratre songer a mal.--Voyez-vous, +dit-il, on fait comme cela; on a une main dans sa poche, on regarde le +temps qu'il fait, on siffle un air d'opra, on passe distance de son +homme, et, sans que personne s'en aperoive, sans presque mouvoir le +bras, on lance le harpon. Regardez! Avez-vous vu? + +--Je vois, docteur, lui dis-je, que ta perruque est tombe sur les +genoux de Beppa, et que le chat s'enfuit pouvant. Quand tu voudras +jouer au couteau tout de bon, il faudra tcher de ne pas te trahir par +des incidents aussi burlesques.--Mais le couteau, dit-il sans se +dconcerter et sans songer relever sa perruque, o est le couteau, je +vous prie?--Je regardai le but: le couteau tait certainement plant +dans le pain cacheter. + +--Tudieu! lui dis-je, est-ce ainsi que tu saignes tes malades, cher +docteur? + +--Il est vrai que j'ai perdu ma perruque, dit-il d'un air triomphant; +mais remarquez que j'avais affaire une porte de plein chne, +incontestablement plus difficile pntrer que le sternum, l'pigastre +ou le coeur d'un homme. Quant aux femmes, ajouta-t-il, mfiez-vous de +celles qui sont blanches, courtes et blondes. Il y a un certain type qui +n'a pas dgnr. Quand le bleu de l'oeil est fonc et le coloris du +visage changeant, tchez qu'elles n'aient pas de ressentiment contre +vous, ou bien n'allez pas faire le gentil sous leurs balcons. . . . + + * * * * * + +....Tu ne te doutes pas, mon ami, de ce que c'est que Venise. Elle n'avait +pas quitt le deuil qu'elle endosse avec l'hiver, quand tu as vu ses +vieux piliers de marbre grec, dont tu comparais la couleur et la forme +celles des ossements desschs. A prsent le printemps a souffl sur +tout cela comme une poussire d'meraude. Le pied de ces palais, o les +hutres se collaient dans la mousse croupie, se couvre d'une mousse +vert-tendre, et les gondoles coulent entre deux tapis de cette belle +verdure veloute, o le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment +avec l'cume du sillage. Tous les balcons se couvrent de vases de +fleurs, et les fleurs de Venise, nes dans une glaise tide, closes +dans un air humide, ont une fracheur, une richesse de tissu et une +langueur d'attitudes qui les font ressembler aux femmes de ce climat, +dont la beaut est clatante et phmre comme la leur. Les ronces +doubles grimpent autour de tous les piliers, et suspendent leurs +guirlandes de petites rosaces blanches aux noires arabesques des +balcons. L'iris odeur de vanille, la tulipe de Perse, si purement +raye de rouge et de blanc qu'elle semble faite de l'toffe qui servait +de costume aux anciens Vnitiens, les roses de Grce, et des pyramides +de campanules gigantesques s'entassent dans les vases dont la rampe est +couverte; quelquefois un berceau de chvrefeuille fleurs de grenat +couronne tout le balcon d'un bout l'autre, et deux ou trois cages +vertes caches dans le feuillage renferment les rossignols qui chantent +jour et nuit comme en pleine campagne. Cette quantit de rossignols +apprivoiss est un luxe particulier Venise. Les femmes ont un talent +remarquable pour mener bien la difficile ducation de ces pauvres +chanteurs prisonniers, et savent, par toutes sortes de dlicatesses et +de recherches, adoucir l'ennui de leur captivit. La nuit, ils +s'appellent et se rpondent de chaque ct des canaux. Si une srnade +passe, ils se taisent tous pour couter, et, quand elle est partie, ils +recommencent leurs chants, et semblent jaloux de surpasser la mlodie +qu'ils viennent d'entendre. + +A tous les coins de rue, la madone abrite sa petite lampe mystrieuse +sous un dais de jasmin, et les _traghetti_, ombrags de grandes +treilles, rpandent, le long du Grand-Canal, le parfum de la vigne en +fleur, le plus suave peut-tre parmi les plantes. + +Ces traghetti sont des places de station pour les gondoles publiques. +Ceux qui sont tablis sur les rives du Canalazzo sont le rendez-vous des +_facchini_ qui viennent causer et fumer avec les gondoliers. Ces +messieurs sont groups l d'une manire souvent thtrale. Tandis que +l'un, couch sur sa gondole, bille et sourit aux toiles, un autre +debout sur la rive, dbraill, l'air railleur, le chapeau retrouss sur +une fort de longs cheveux crpus, dessine sa grande silhouette sur la +muraille. Celui-l est le matamore du traghetto. Il fait souvent des +courses de nuit du ct de Canaregio, dans une barque o les passagers +ne se hasardent gure, et il rentre quelquefois, le matin, avec la tte +fendue d'un coup de rame qu'il prtend avoir reu au cabaret. Il est +l'espoir de sa famille, et sa poitrine est charge d'images, de reliques +et de chapelets que sa femme, sa mre et ses soeurs ont fait bnir +pour le prserver des dangers de sa profession nocturne. Malgr ses +exploits, il n'est ni vantard ni insolent. La prudence n'abandonne +jamais un Vnitien. Jamais le plus hardi contrebandier ne laisse +chapper un mot de trop, mme devant son meilleur ami; et quand il +rencontre le garde-finance dont il a support le feu la veille, il parle +avec, lui des vnements de la nuit avec autant de sang-froid et de +prsence d'esprit que s'il les avait appris par la voix +publique.--Auprs de lui on peut voir un vieux sournois qui en sait plus +long que les autres, mais dont la voix s'est enroue crier sur les +canaux ces paroles d'une langue inconnue, drive peut-tre du turc ou +de l'armnien, qui servent de signaux aux rameurs de Venise pour +s'avertir et s'viter dans l'obscurit, ou au dtour d'un angle du +canal. Celui-ci, couch sur le pav, dans l'attitude d'un chien +rancuneux, a vu les fastes de la rpublique; il a conduit la gondole du +dernier doge; il a ram sur le Bucentaure. Il raconte longuement, quand +il trouve des auditeurs, des histoires de ftes qui ressemblent des +contes de fes; mais quand il craint de ne pas tre entendu avec +recueillement, il s'enferme dans son mpris du temps prsent, et +contemple avec philosophie les trous nombreux de sa casaque, en se +rappelant qu'il a port la veste de soie bariole, l'charpe flottante +et la barrette emplume. Trois ou quatre autres se pressent face face +devant la madone. Ils semblent avoir un secret d'importance se +confier; on dirait presque d'un groupe de bandits mditant un assassinat +sur la route de Terracine. Mais ils vont se livrer la plus innocente +de leurs passions, celle de chanter en choeur. Le _tenore_, qui est en +gnral un gros rjoui, voix grasse et grle, commence en fausset du +haut de sa tte et du fond de son nez. C'est lui qui, selon leur +expression nergique, _gante_ la note, et chante seul le premier vers. +Peu peu les autres le suivent, et la basse-taille, plus rauque qu'un +boeuf enrhum, s'empare des trois ou quatre notes dont se compose sa +partie, mais qu'elle place toujours bien, et qui certainement sont d'un +grand effet. La basse-taille est d'ordinaire un grand jeune homme sec, +bronz, physionomie grave et ddaigneuse, un des quatre ou cinq types +physiques dont Venise, comme partout, la population se compose. +Celui-l est peut-tre le plus rare, le plus beau et le moins national. +Le pur sang insulaire des lagunes produit le type que dcrit ainsi +Gozzi: _Bianco, biondo e grassotto_.--Robert va sans doute rassembler, +dans le cadre qu'il remplit prsent Venise, les plus beaux modles +de ces diverses varits, et nous donner de cette race caractrise une +ide la fois potique et vraie[B]. Sa couleur, broye aux ardents +rayons du soleil de l'Italie mridionale, se modifiera sans doute +Venise, et se teindra d'une chaleur moins pre et moins blouissante. +Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions et de ses souvenirs +des monuments ternels! + +Les chants qui retentissent, le soir, dans tous les carrefours de cette +ville sont tirs de tous les opras anciens et modernes de l'Italie, +mais tellement corrompus, arrangs, adapts aux facults vocales de ceux +qui s'en emparent, qu'ils sont devenus tout indignes, et que plus d'un +compositeur serait embarrass de les rclamer. Rien n'embarrasse ces +improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient +sur-le-champ un choeur quatre parties. Un choeur de Rossini +s'adapte deux voix au milieu d'un duo de Mercadante, et le refrain +d'une vieille barcarolle d'un maestro inconnu, ralentie jusqu' la +mesure grave du chant d'glise, termine tranquillement le thme tronqu +d'un cantique de Marcello. Mais l'instinct musical de ce peuple sait +tirer parti de tant de monstruosits, le plus heureusement possible, et +lier les fragments de cette mutilation avec une adresse qui rend souvent +la transition difficile apercevoir. Toute musique est simplifie et +dpouille d'ornements par leur procd, ce qui ne la rend pas plus +mauvaise. Ignorants de la musique crite, ces dilettanti passionns vont +recueillant dans leur mmoire les bribes d'harmonie qu'ils peuvent +saisir la porte des thtres ou sous le balcon des palais. Ils les +cousent d'autres portions parses qu'ils possdent d'ailleurs, et les +plus exercs, ceux qui conservent les traditions du chant plusieurs +parties, rglent la mesure de l'ensemble. Cette mesure est un +impitoyable adagio, auquel doivent se soumettre les plus brillantes +fantaisies de Rossini: et vraiment cela me rangerait presque l'avis +de ceux qui pensent que la musique n'a pas de caractre par elle-mme, +et se ploie exprimer toutes les situations et tous les sentiments +possibles, selon le mouvement qu'il plat aux excutants de lui donner. +C'est le champ le plus vaste et le plus libre qui soit ouvert +l'imagination, et, bien plus que le peintre, le musicien cre pour les +autres des effets opposs ceux qu'il a crs pour lui. La premire +fois que j'ai entendu la symphonie pastorale de Beethoven, je n'tais +pas averti du sujet, et j'ai compos dans ma tte un pome dans le got +de Milton sur cette adorable harmonie. J'avais plac la chute de l'ange +rebelle et son dernier cri vers le ciel, prcisment l'endroit o le +compositeur fait chanter la caille et le rossignol. Quand j'ai su que je +m'tais tromp, j'ai recommenc mon pome la seconde audition, et il +s'est trouv dans le got de Gessner, sans que mon esprit ft la moindre +rsistance l'impression que Beethoven avait eu dessein de lui donner. + +L'absence de chevaux et de voitures et la sonorit des canaux font de +Venise la ville la plus propre retentir sans cesse de chansons et +d'aubades. Il faudrait tre bien enthousiaste pour se persuader que les +choeurs de gondoliers et de facchini sont meilleurs que ceux de +l'Opra de Paris, comme je l'ai entendu dire quelques personnes d'un +heureux caractre; mais il est bien certain qu'un de ces choeurs, +entendu de loin sous les arceaux des palais moresques que blanchit la +lune, fait plus de plaisir qu'une meilleure musique excute sous les +chssis d'une colonnade en toile peinte. Les grossiers dilettanti +beuglent dans le ton et dans la mesure; les froids chos de marbre +prolongent sur les eaux ces harmonies graves et rudes comme les vents de +la mer. Cette magie des effets acoustiques et le besoin d'entendre une +harmonie quelconque dans le silence de ces nuits enchantes font couter +avec indulgence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus modeste +chansonnette qui arrive, passe et se perd dans l'loignement. + +Quand on arrive Venise, et qu'un gondolier bien tenu vient vous +attendre la porte de l'auberge, avec sa veste de drap et son chapeau +rond, il est impossible de retrouver en lui la plus lgre trace de +cette lgance qu'ils avaient aux temps feriques de Venise. On la +chercherait aussi vainement sous les guenilles de ceux qui abandonnent +leurs vtements un dsordre plus pittoresque. Mais l'esprit incisif, +pntrant et subtil de cette classe clbre n'est pas encore tout fait +perdu. Leurs physionomies ont gnralement ce caractre de finesse +mielleuse qu'on pourrait prendre au premier coup d'oeil pour de la +gaiet bienveillante, mais qui cache une mordante causticit et une +astuce profonde. Le caractre de cette race et celui de la nation +vnitienne est encore ce qu'il a t de tout temps, la prudence. Nulle +part il n'y a plus de paroles et moins de faits, plus de querelles et +moins de rixes. Les _barcaroles_ ont un merveilleux talent pour se dire +des injures; mais il est bien rare qu'ils en viennent aux mains. Deux +barques se rencontrent et se heurtent l'angle d'un mur, par la +maladresse de l'un et l'inattention de l'autre. Les deux barcaroles +attendent en silence le choc qu'il n'est plus temps d'viter; leur +premier regard est pour la barque; quand ils se sont assurs l'un et +l'autre de ne s'tre point endommags, ils commencent se toiser +pendant que les barques se dtachent et se sparent. Alors commence la +discussion.--Pourquoi n'as-tu pas cri _siastali_[C]?--J'ai +cri.--Non.--Si fait.--Je gage que non, _corpo di Bacco!_--Je jure que +si, _sangue di Diana!_--Mais avec quelle diable de voix?--Mais quelle +espce d'oreilles as-tu pour entendre?--Dis-moi dans quel cabaret tu +t'claircis la voix de la sorte.--Dis-moi de quel ne ta mre a rv +quand elle tait grosse de toi.--La vache qui t'a conu aurait d +t'apprendre beugler.--L'nesse qui t'a enfant aurait d te donner les +oreilles de ta famille.--Qu'est-ce que tu dis, race de chien?--Qu'est-ce +que tu dis, fils de guenon?--Alors la discussion s'anime, et va toujours +s'levant mesure que les champions s'loignent. Quand ils ont mis un +ou deux ponts entre eux, les menaces commencent.--Viens donc un peu ici, +que je te fasse savoir de quel bois sont faites mes rames.--Attends, +attends, figure de marsouin, que je fasse sombrer ta coque de noix en +crachant dessus.--Si j'ternuais auprs de ta coquille d'oeuf, je la +ferais voler en l'air.--Ta gondole aurait bon besoin d'enfoncer un peu +pour laver les vers dont elle est ronge.--La tienne doit avoir des +araignes, car tu as vol le jupon de ta matresse pour lui faire une +doublure.--Maudite soit la madone de ton traguet pour n'avoir pas envoy +la peste de pareils gondoliers!--Si la madone de ton traguet n'tait +pas la concubine du diable, il y a longtemps que tu serais noy.--Et +ainsi, de mtaphore en mtaphore, on en vient aux plus horribles +imprcations; mais heureusement, au moment o il est question de +s'gorger, les voix se perdent dans l'loignement, et les injures +continuent encore longtemps aprs que les deux adversaires ne +s'entendent plus. + + * * * * * + +Les gondoliers des particuliers portent, dans ce temps-ci, des vestes +rondes de toile anglaise imprime grands ramages de diverses couleurs. +Une veste fond blanc dessins perse, un pantalon blanc, un ceinturon +rouge ou bleu, et un bonnet de velours noir dont le gland de soie tombe +sur l'oreille la manire des Chioggiotes, composent un costume de +gondolier trs-lgant et trs-frais. Il y a encore quelques jeunes gens +de bon ton qui l'endossent et qui se donnent le divertissement de +conduire une petite barque sur les canaux. Autrefois c'tait pour les +dandies de Venise ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris. +Ils s'exeraient particulirement dans les petits canaux, o le +rapprochement des croises permettait aux belles d'admirer leur grce et +leur bonne mine. Cela se voit encore quelquefois. Tous les soirs, deux +de ces lgants viennent sillonner notre canalette avec une rapidit et +une force remarquables. Je crois bien qu'ils sont un peu attirs sous +notre balcon par les beaux yeux de Beppa, et que l'un des deux a quelque +prtention de lui plaire. Il est perch sur la poupe, le poste le plus +prilleux et le plus honorable, et la barque ne s'loigne gure de +l'espace que peut embrasser le regard de la belle. Il y a vraiment peu +de gondoliers de profession capables d'en remontrer ces deux +dilettanti. Ils lancent leur esquif comme une flche, et je doute qu'un +cavalier bien mont pt les suivre sur un rivage parallle. Le grand +tour de force, et celui que nos amateurs excutent trs-bravement, est +de lancer la barque pleines rames, de l'amener jusqu' l'angle d'un +pont, et de s'arrter l tout coup au moment o la proue va toucher le +but. C'est un jeu adroit et courageux, et je m'afflige plus de le voir +tomber en dsutude que de la perte du luxe et des richesses de Venise. +Si l'nergie du corps et de l'esprit ne s'tait pas perdue, il ne +faudrait dsesprer de rien. Et en outre, ce n'est pas un trop mauvais +moyen pour attirer l'attention des femmes. Je ne m'tonnerais pas que +Beppa vt avec un certain intrt ce grand blond aux vives couleurs, +qui, en quilibre sur la pointe de sa mince barchetta, semble chaque +instant prs de se briser avec elle, et, vingt fois en un quart d'heure, +triomphe d'un danger auquel il s'expose pour avoir un regard de Beppa. +Beppa prtend qu'elle ne sait pas seulement de quelle couleur sont les +yeux de ce jeune homme. Hum! Beppa! + +Tous les amateurs ne sont pas aussi heureux que ceux-ci. Malheur ceux +qui chouent en prsence des dames places aux fentres, et des +gondoliers groups sur les ponts pour juger! L'autre jour, deux braves +bourgeois, gs chacun d'un demi-sicle, et retranchs depuis dix ans au +moins dans la douce occupation de cultiver leur obsit, se sont, on ne +sait comment, dfis la _regata_. Chacun apparemment s'tait avis de +vanter les prouesses de son jeune temps, et l'amour-propre s'tait ml +de la partie. Quoi qu'il en soit, ces deux honntes clibataires avaient +ouvert un pari leurs amis. A l'heure dite, les gondoles se groupent +sur le lieu du combat. Les parieurs et une foule de dilettanti et +d'oisifs s'attroupent sur les rives et sur les ponts voisins. Les deux +barques rivales s'avancent, et les deux champions s'lvent chacun sur +sa poupe avec une lente majest. Ser Ortensio s'lance avec gloire et +saisit la rame d'un bras vigoureux. Mais avant que Ser Demetrio et le +temps d'en faire autant, soit par hasard, soit par malice, une des +barques spectatrices heurta lgrement la sienne; le digne homme perdit +l'quilibre, et tomba lourdement dans les flots comme un saule dracin +par la tempte. Heureusement le foss n'tait pas profond. Ser Demetrio +se trouva jusqu'au cou dans l'eau tide et jusqu'aux genoux dans la +vase. Juge des rires et des hues des assistants, parmi lesquels tait +bon nombre de caustiques gondoliers. Les amis du malheureux Demetrio +s'empressrent de le retirer; on le nettoya, on le mit dans un lit bien +chaud, et sa gouvernante passa la journe lui faire avaler des +cordiaux; tandis que son adversaire, dclar vainqueur l'unanimit, +allait au restaurant de Sainte-Marguerite faire un dner splendide avec +l'argent de la collecte et les convives des deux partis. + +Quant au gondolier indpendant, il ne possde que son pantalon, sa +chemise et sa pipe, quelquefois un petit caniche noir qui nage ct de +la gondole avec l'agilit infatigable d'un poisson. Le gondolier porte +la madone de son traguet tatoue sur la poitrine avec une aiguille rouge +et de la poudre canon. Il a son patron sur un bras et sa patronne sur +l'autre. Il n'est point, jour et nuit, comme nos cochers de fiacre, aux +ordres du premier venu. Il n'obit qu'au chef de son traguet, qui est un +simple gondolier comme lui, lu par un libre vote, approuv de la +police, et qui dsigne chacun de ses administrs le jour o il est de +service au traguet. Le reste du temps, le gondolier gagne librement sa +journe, et, quand une ou deux courses dans la matine ont assur +l'entretien de son estomac et de sa pipe jusqu'au lendemain, il s'endort +le ventre au soleil, sans se soucier que l'empereur passe, et sans se +laisser tenter par aucune offre qui mettrait de nouveau ses bras en +sueur. Il est vrai que son office est plus pnible que celui de conduire +deux paisibles coursiers du haut d'un sige de voiture. Mais son +caractre est aussi plus insouciant et plus indpendant. Souple, +flatteur, et mendiant jeun, il se moque de celui qui lui marchande son +salaire comme de celui qui l'outre-passe. Il est ivrogne, factieux, +bavard, familier et fripon, certains gards; c'est--dire qu'il +respectera scrupuleusement votre foulard, votre parapluie, tout paquet +scell, toute bouteille cachete; mais si vous le laissez en compagnie +de quelque bouteille entame ou de quelque pipe, vous le retrouverez +occup boire votre marasquin et fumer votre tabac avec la +tranquillit d'un homme qui se livre aux plus lgitimes oprations. + + * * * * * + +On ne nous avait certainement pas assez vant la beaut du ciel et les +dlices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs +que les toiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si +bleue, si unie, que l'oeil ne saisit plus la ligne de l'horizon, et +que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, o la rverie se +perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur que l'on dcouvre +au ciel cinq cent mille fois plus d'toiles qu'on n'en peut apercevoir +dans notre France septentrionale. J'ai vu ici des nuits toiles au +point que le blanc argent des astres occupait plus de place que le bleu +de l'ther dans la vote du firmament. C'tait un semis de diamants qui +clairait presque aussi bien que la lune Paris. Ce n'est pas que je +veuille dire du mal de notre lune; c'est une beaut ple dont la +mlancolie parle peut-tre plus l'intelligence que celle-ci. Les nuits +brumeuses de nos tides provinces ont des charmes que personne n'a +gots mieux que moi et que personne n'a moins envie de renier. Ici la +nature, plus vigoureuse dans son influence, imposa peut-tre un peu trop +de silence l'esprit. Elle endort la pense, agite le coeur et domine +les sons. Il ne faut gure songer, moins d'tre un homme de gnie, +crire des pomes durant ces nuits voluptueuses: il faut aimer ou +dormir. + +Pour dormir, il y a un endroit dlicieux: c'est le perron de marbre +blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille +dore est ferme du ct du jardin, on peut se faire conduire par la +gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n'tre +drang par aucun importun piton, moins qu'il n'ait pour venir vous +la foi qui manqua saint Pierre. J'ai pass l bien des heures tout +seul, sans penser rien, tandis que Catullo et sa gondole dormaient au +milieu de l'eau, la porte du sifflet. Quand le vent de minuit passe +sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux; quand le parfum +des graniums et des girofliers monte par bouffes, comme si la terre +exhalait sous le regard de la lune des soupirs embaums; quand les +coupoles de Sainte-Marie lvent dans les cieux leurs demi-globes +d'albtre et leurs minarets couronns d'un turban; quand tout est blanc, +l'eau, le ciel et le marbre, les trois lments de Venise, et que du +haut de la tour de Saint-Marc une grande voix d'airain plane sur ma +tte, je commence ne plus vivre que par les pores, et malheur qui +viendrait faire un appel mon me! je vgte, je me repose, j'oublie. +Qui n'en ferait autant ma place? Comment voudrais-tu que je pusse me +tourmenter pour savoir si monsieur un tel a fait un article sur mes +livres, si monsieur un autre a dclar mes principes dangereux, et mon +cigare immoral?... Tout ce que je puis dire, c'est que ces messieurs +sont bien bons de s'occuper de moi, et que, si je n'avais pas de dettes, +je ne quitterais pas le perron du vice-roi pour leur procurer du +scandale mon bureau. _Ma la fama_, dit l'orgueilleux Alfieri. _Ma la +fame_, rpond Gozzi joyeusement. + +Je dfie qui que ce soit de m'empcher de dormir agrablement quand je +vois Venise, si appauvrie, si opprime et si misrable, dfier le temps +et les hommes de l'empcher d'tre belle et sereine. Elle est l, autour +de moi, qui se mire dans ses lagunes d'un air de sultane, et ce peuple +de pcheurs qui dort sur le pav l'autre bout de la rive, hiver comme +t, sans autre oreiller qu'une marche de granit, sans autre matelas que +sa casaque taillade, lui aussi n'est-il pas un grand exemple de +philosophie? Quand il n'a pas de quoi acheter une livre de riz, il se +met chanter un choeur pour se distraire de la faim; c'est ainsi +qu'il dfie ses matres et sa misre, accoutum qu'il est braver le +froid, le chaud et la bourrasque. Il faudra bien des annes d'esclavage +pour abrutir entirement ce caractre insouciant et frivole, qui, +pendant tant d'annes, s'est nourri de ftes et de divertissements. La +vie est encore si facile Venise! la nature si riche et si exploitable! +La mer et les lagunes regorgent de poisson et de gibier; on pche en +pleine rue assez de coquillages pour nourrir la population. Les jardins +sont d'un excellent revenu: il n'est pas un coin de cette grasse argile +qui ne produise gnreusement en fruits et en lgumes plus qu'un champ +en terme ferme. De ces milliers d'isolettes dont la lagune est seme, +arrivent tous les jours des bateaux remplis de fruits, de fleurs et +d'herbages si odorants qu'on en sent la trace parfume dans la vapeur du +matin. La franchise du port apporte bas prix les denres trangres; +les vins les plus exquis de l'Archipel cotent moins cher Venise que +le plus simple ordinaire Paris. Les oranges arrivent de Palerme avec +une telle profusion, que, le jour de l'entre du bateau sicilien dans le +port, on peut acheter dix des plus belles pour quatre ou cinq sous de +notre monnaie. La vie animale est donc le moindre sujet de dpense +Venise, et le transport des denres se fait avec une aisance qui +entretient l'indolence des habitants. Les provisions arrivent par eau +jusqu' la porte des maisons; sur les ponts et dans les rues paves +passent les marchands en dtail. L'change de l'argent avec les objets +de consommation journalire se fait l'aide d'un panier et d'une corde. +Ainsi, toute une famille peut vivre largement sans que personne, pas +mme le serviteur, sorte de la maison. Quelle diffrence entre cette +commode existence et le laborieux travail qu'une famille, seulement +demi pauvre, est force d'accomplir chaque jour Paris pour parvenir +dner plus mal que le dernier ouvrier de Venise! Quelle diffrence aussi +entre la physionomie proccupe et srieuse de ce peuple qui se heurte +et se presse, qui se crotte et se fait jour avec les coudes dans la +cohue de Paris, et la dmarche nonchalante de ce peuple vnitien qui se +trane en chantant et en se couchant chaque pas sur les dalles lisses +et chaudes des quais? Tous ces industriels, qui chaque jour apportent +Venise leur fonds de commerce dans un panier, sont les esprits les plus +plaisants du monde, et dbitent leurs bons mots avec leur marchandise. +Le marchand de poissons, la fin de sa journe, fatigu et enrou +d'avoir cri tout le matin, vient s'asseoir dans un carrefour ou sur un +parapet; et l, pour se dbarrasser de son reste, il dcoche aux +passants et aux fumeurs des balcons les invitations les plus +ingnieuses.--Voyez, dit-il, c'est le plus beau poisson de ma provision! +je l'ai gard jusqu' cette heure, parce que je sais qu'a prsent les +gens de bien dnent les derniers. Voyez quelles jolies sardines, quatre +pour deux centimes! Un regard de la belle camrire sur ce beau poisson, +et un autre par-dessus le march pour le pauvre _pescaor_.--Le porteur +d'eau fait des calembours en criant sa denre: _Aqua fresca e +tenera_.--Le gondolier, stationn au traguet, invite le passager par +des offres merveilleuses:--Allons-nous ce soir Trieste, monseigneur? +voici une belle gondole qui ne craint pas la bourrasque en pleine mer, +et un gondolier capable de ramer sans s'arrter jusqu' Constantinople. + +Les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Hier je +voulais aller voir lever la lune sur l'Adriatique; jamais je ne pus +dcider Catullo le pre me conduire au rivage du Lido. Il prtendait, +ce qu'ils prtendent tous quand ils n'ont pas envie d'obir, qu'il avait +l'eau et le vent contraires. Je donnai de tout mon coeur le docteur au +diable pour m'avoir envoy cet asthmatique qui rend l'me chaque coup +de rame, et qui est plus babillard qu'une grive quand il est ivre. +J'tais de la plus mauvaise humeur du monde quand nous rencontrmes, en +face de la Salute, une barque qui descendait doucement vers le +Grand-Canal en rpandant derrire elle, comme un parfum, les sons d'une +srnade dlicieuse.--Tourne la proue, dis-je au vieux Catullo: tu auras +au moins, j'espre, la force de suivre cette barque. + +Une autre barque, qui flnait par l, imita mon exemple, puis une +seconde, puis une autre encore, puis enfin toutes celles qui humaient le +frais sur le canalazzo, et mme plusieurs qui taient vacantes, et dont +les gondoliers se mirent cingler vers nous en criant: _Musica! +musica!_ d'un air aussi affam que les Isralites appelant la manne dans +le dsert. En dix minutes, une flottille s'tait forme autour des +dilettanti; toutes les rames faisaient silence, et les barques se +laissaient couler au gr de l'eau. L'harmonie glissait mollement avec la +brise, et le hautbois soupirait si doucement, que chacun retenait sa +respiration de peur d'interrompre les plaintes de son amour. Le violon +se mit pleurer d'une voix si triste et avec un frmissement tellement +sympathique, que je laissai tomber ma pipe, et que j'enfonai ma +casquette jusqu' mes yeux. La harpe fit alors entendre deux ou trois +gammes de sons harmoniques qui semblaient descendre du ciel et promettre +aux mes souffrantes sur la terre les consolations et les caresses des +anges. Puis le cor arriva comme du fond des bois, et chacun de nous crut +voir son premier amour venir du haut des forts du Frioul et s'approcher +avec les sons joyeux de la fanfare. Le hautbois lui adressa des paroles +plus passionnes que celles de la colombe qui poursuit son amant dans +les airs. Le violon exhala les sanglots d'une joie convulsive; la harpe +fit vibrer gnreusement ses grosses cordes, comme les palpitations d'un +coeur embras, et les sons des quatre instruments s'treignirent comme +des mes bienheureuses qui s'embrassent avant de partir ensemble pour +les cieux. Je recueillis leurs accents, et mon imagination les entendit +encore aprs qu'ils eurent cess. Leur passage avait laiss dans +l'atmosphre une chaleur magique, comme si l'amour l'avait agite de ses +ailes. + +Il y eut quelques instants de silence que personne n'osa rompre. La +barque mlodieuse se mit fuir comme si elle et voulu nous chapper; +mais nous nous lanmes sur son sillage. On et dit d'une troupe de +ptrels se disputant qui saisira le premier une dorade. Nous la +pressions de nos proues grandes scies d'acier, qui brillaient au clair +de la lune comme les dents embrases des dragons de l'Arioste. La +fugitive se dlivra la manire d'Orphe: quelques accords de la harpe +firent tout rentrer dans l'ordre et le silence. Au son des lgers +arpges, trois gondoles se rangrent chaque flanc de celle qui portait +la symphonie, et suivirent l'adagio avec une religieuse lenteur. Les +autres restrent derrire comme un cortge, et ce n'tait pas la plus +mauvaise place pour entendre. Ce fut un coup d'oeil fait pour raliser +les plus beaux rves, que cette file de gondoles silencieuses qui +glissait doucement sur le large et magnifique canal de Venise. Au son +des plus suaves motifs d'_Oberon_ et de _Guillaume Tell_, chaque +ondulation de l'eau, chaque lger bondissement des rames, semblaient +rpondre affectueusement au sentiment de chaque phrase musicale. Les +gondoliers, debout sur la poupe, dans leur attitude hardie, se +dessinaient dans l'air bleu, comme de lgers spectres noirs, derrire +les groupes d'amis et d'amants qu'ils conduisaient. La lune s'levait +peu peu et commenait montrer sa face curieuse au-dessus des toits; +elle aussi avait l'air d'couter et d'aimer cette musique. Une des rives +de palais du canal, plonge encore dans l'obscurit, dcoupait dans le +ciel ses grandes dentelles mauresques, plus sombres que les portes de +l'enfer. L'autre rive recevait le reflet de la pleine lune, large et +blanche alors comme un bouclier d'argent, sur ses faades muettes et +sereines. Cette file immense de constructions feriques, que n'clairait +pas d'autre lumire que celle des astres, avait un aspect de solitude, +de repos et d'immobilit vraiment sublime. Les minces statues qui se +dressent par centaines dans le ciel semblaient des voles d'esprits +mystrieux chargs de protger le repos de cette muette cit, plonge +dans le sommeil de la Belle au bois dormant, et condamne comme elle +dormir cent ans et plus. + +Nous vogumes ainsi prs d'une heure. Les gondoliers taient devenus un +peu fous. Le vieux Catullo lui-mme bondissait l'allgro et suivait la +course rapide de la petite flotte. Puis sa rame retombait _amorosa_ +l'andante, et il accompagnait ce mouvement gracieux d'une espce de +grognement de batitude. L'orchestre s'arrta sous le portique du +Lion-Blanc. Je me penchai pour voir Mylord sortir de sa gondole. C'tait +un enfant spleentique, de dix-huit vingt ans, charg d'une longue +pipe turque, qu'il tait certainement incapable de fumer tout entire +sans devenir phthisique au dernier degr. Il avait l'air de s'ennuyer +beaucoup; mais il avait pay une srnade dont j'avais beaucoup mieux +profit que lui, et dont je lui sus le meilleur gr du monde. + +Je remontai le canal, et, au moment o nous nous arrtions devant la +Piazzetta, o j'avais donn rendez-vous mes amis pour aller prendre +le sorbet ensemble, je rencontrai une barque charge de plusieurs +gondoliers en goguette qui me crirent:--_Monsiou_, faites donc chanter +le Tasse votre gondolier.--C'tait une pigramme adresse au vieux +Catullo, qui a une maladie chronique de la trache-artre et une +extinction de voix perptuelle.--Il parat qu'on te connat ici, +_vechio_, lui dis-je.--Ah! _lustrissimo!_ rpondit-il, _E gnente, semo +Nicoloti_.--Tu es Nicoloto, toi, avec cette tournure-l? lui +demandai-je.--Nicoloto, reprit-il, et des bons.--Noble, +peut-tre?--Comme dit Votre Seigneurie.--As-tu par hasard un doge dans +ta famille?--Lustrissimo, j'ai mieux que cela; j'ai trois porcs, +c'est--dire trois prix de rgate, trois portraits la maison avec la +bannire d'honneur, et le dernier tait mon pre, un _grand homme_, +savez-vous, mon matre? deux fois plus grand et plus gros que mon fils. +Moi, je suis une pauvre araigne, toute tordue par accident; mais _mio +fio_ prouve bien que nous sommes de bonne ligne. Si l'empereur avait la +bont de nous ordonner une rgate, on verrait si le sang des Catulle est +dgnr.--Diable! lui dis-je. Auriez-vous la complaisance, lustrissimo +Catullo, de me mettre la rive, et de ne pas me voler mon tabac pendant +une heure que vous aurez m'attendre?--Il n'y a pas de danger, mon +matre, rpondit-il; le tabac me fait mal la gorge. + +--Est-ce qu'il y a encore des Nicoloti et des Castellani? demandai-je +mes amis qui m'attendaient au pied de la colonne du Lion.--Que trop, +rpondit Pierre; il y a, en ce moment-ci, une rumeur sourde dans la +ville, et une certaine agitation la police, parce qu'il est question +parmi les gondoliers de renouveler les vieilles querelles.--Je pense +bien, dit Beppa, qu'on peut les laisser faire; de l'humeur pacifique +dont ils sont, leurs divisions ne feront de mal personne et tout se +passera en paroles burlesques.--Il ne faut pas encore trop s'y fier, +reprit le docteur; nous ne sommes pas dj si loin de la dernire +tentative qu'ils ont faite de rveiller l'esprit de parti, et leurs +coups d'essai s'annonaient bien. C'tait, je crois, en 1817, dit Beppa, +et tu sauras, Zorzi, toi qui mprises tant les petits couteaux de +Venise, qu'il y eut, en quatre ou cinq jours, de si bonnes _coltellate_ +changes entre les deux factions, qu'il y eut plus de cent personnes +blesses grivement, dont beaucoup ne se relevrent pas.--A la bonne +heure, rpondis-je. Pourrais-tu me dire, docteur rudit, l'origine de +ces dissensions, toi qui sais dans quel got tait taille la barbe du +doge Orseolo?--Cette origine se perd dans la nuit des temps, +rpondit-il; elle est aussi ancienne que Venise. Ce que je puis te dire, +c'est que cette division partageait en deux les nobles aussi bien que la +plbe. Les Castellani habitaient l'le de Castello, c'est--dire +l'extrmit orientale de Venise, jusqu'au pont de Rialto. Les Nicoloti +occupaient l'le de San-Nicolo, l'extrmit orientale, o sont situes +la place Saint-Marc, la rive des Esclavons, etc. Le Grand-Canal servait +de confins aux deux camps. Les Castellani, plus riches et plus lgants +que les autres, reprsentaient la faction aristocratique. Les nobles +avaient les premiers emplois de la rpublique, et le peuple castellan +tait employ aux travaux de l'arsenal. Il fournissait les pilotes pour +les vaisseaux de guerre, et les rameurs du doge dans le Bucentaure. Les +Nicoloti formaient le parti dmocratique. Leurs gentilshommes taient +envoys dans les petites villes de la terre ferme comme gouverneurs, ou +occupaient dans les armes des emplois secondaires. Le peuple tait +pauvre, mais brave et indpendant. Il tait spcialement occup de la +pche, et avait son doge particulier, plbien et soumis l'autre doge, +mais investi de droits magnifiques, entre autres celui de s'asseoir la +droite du grand doge dans les assembles et ftes solennelles. Ce doge +tait d'ordinaire un vieux marinier expriment et portait le titre de +_Gastaldo dei Nicoloti_; son office tait de prsider l'ordre des +pches et de veiller la tranquillit de ses administrs, dont il +tait la fois le suprieur et l'gal. C'est ce qui faisait dire aux +Nicoloti, s'adressant leurs rivaux:--Tu rames pour le doge, et nous +ramons avec le doge. _Ti, ti voghi el dose, et mi vogo col dose._--La +rpublique maintenait cette rivalit et protgeait scrupuleusement les +privilges des Nicoloti, sous le prtexte de tenir vivante l'nergie +physique et morale de la population, mais plus certainement pour +contre-balancer, par un habile quilibre, la puissance patricienne. + +Le gouvernement, continua le docteur, ne perdait aucune occasion de +flatter l'amour-propre de ces braves plbiens, et leur donnait des +ftes o ils taient appels montrer la vigueur de leurs muscles et +leur habilet conduire la barque. Les tours de force des Nicoloti sont +encore d'interminables sujets de vanterie et d'orgueil chez les enfants +de cette race herculenne, et tu as pu voir, dans les bouges o nous +allons quelquefois panser des blesss ensemble, ces grossiers tableaux +l'huile qui reprsentent le grand jeu de la pyramide humaine, et les +portraits des vainqueurs de la rgate avec leur bannire brode et +frange d'or fin, au milieu de laquelle tait brode l'image d'un porc; +le don d'un porc vritable accompagnait ce prix, qui n'tait que le +troisime, mais qui n'tait pas le moins envi. Les Nicoloti +s'exeraient la lutte, et leurs femmes avaient leurs rgates, o elles +ramaient l'envi avec une force et une dextrit incontestables. Jugez +de ce qu'et t cette population en colre, si par ces adroites +flatteries sa vanit, et par une administration scrupuleusement +quitables, le gouvernement ne l'et tenue en joie et en belle +humeur!--Le gouvernement tranger, dis-je, se sert d'autres moyens; il +jette en prison et punit svrement le moindre tmoignage ostensible de +courage et de force.--Il faut avouer, reprit-il, qu'il n'eut pas +absolument tort de rprimer les excs de 1817; mais il aurait d trouver +en outre le moyen de prvenir le retour de ces fureurs.--Les +croyez-vous bien teintes? A la manire dont Catullo parlait de sa +noblesse plbienne tout l'heure, je croirais assez que les Castellani +ne sont pas encore trs-lis avec les Nicoloti.--Si peu, me rpondit le +docteur, qu'une conspiration des Nicoloti vient d'tre dcouverte, et +qu'il est question de s'assurer de la personne de quarante ou cinquante +d'entre eux. + +Quand nous emes pris le sorbet, nous retrouvmes Catullo tellement +endormi, que le docteur ne vit rien de mieux que de remplir d'eau le +creux de sa main et de l'pancher doucement sur la barbe grise (_le +oneste piume_, comme aurait dit Dante) du gondolier octognaire. Il ne +se fcha nullement de cette plaisanterie et se mit courageusement +l'ouvrage.--N'tais-tu pas, lui dit, chemin faisant, le docteur, de ce +fameux repas Saint-Samuel, la semaine dernire?--Qui, moi, _paron_? +rpondit le vieillard hypocrite. Pourquoi cela?--Je te demande, reprit +le docteur, si tu en tais ou si tu n'en tais pas.--_Mi son Nicolo, +paron._--Je ne parle pas de cela, dit le docteur en colre. Voyez s'il +rpondra droit une question! Me prends-tu pour un mouchard, vieux +sournois?--Non certainement, illustrissime, mais qu'est-ce que vous +voulez demander un pauvre homme, moiti sourd, moiti imbcile?--Dis +donc, moiti ivrogne, moiti fourbe, lui dis-je.--Il n'y a pas de +danger, reprit le docteur, que ces drles-l rpondent sans savoir +pourquoi on les interroge. Eh bien! puisque tu ne veux pas parler, je +parlerai, moi; je t'avertis, mon vieux renard, que tu vas aller en +prison.--_In preson! mi! parch, lustrissimo?_--Parce que tu as dn +Saint-Samuel, dit le docteur.--Et quel mal y a-t-il dner +Saint-Samuel, _paron_?--Parce que tu as conspir contre la sret de +l'tat, lui dis-je.--_Mi Cristo!_ quel mal peut faire un pauvre homme +comme moi l'tat?--N'es-tu pas Nicoloto? dit le docteur.--_Mi, si!_ je +suis n Nicoloto.--Eh bien! tous les Nicoloti sont accuss de +conspiration, repris-je, et toi comme les autres.--_Santo Do!_ je n'ai +jamais fait de conspiration.--Ne connais-tu pas un certain Gambierazi? +dit le docteur.--Gambierazi! dit le prudent vieillard d'un air +merveill, quel Gambierazi?--Parbleu! Gambierazi ton compre. On dirait +que tu ne l'as jamais vu.--_Lustrissimo_, je n'ai pas entendu le nom que +vous disiez, Gamba... Gambierazi? Il y a beaucoup de Gambierazi!--Eh +bien! tu rpondras demain plus catgoriquement la police, dit le +docteur. Voyez-vous cet animal que j'ai sauv vingt fois de la corde, et +qui devrait croire en moi comme en Dieu; le voil qui joue au plus fin +avec moi et qui se mfie de moi comme d'un suppt de police! Qu'il aille +au diable! Si je m'intresse lui dans cette affaire, je consens tre +pendu moi-mme. + +Ce matin, comme nous prenions le caf sur le balcon, nous vmes passer +dans une gondole _Catulus pater_ et _Catulus filius_, accompagns de +deux sbires.--Fort bien, dit le docteur, je ne croyais pas deviner si +juste. Mais qu'est-ce que veut ce vieux bavard avec sa voix de +grenouille enrhume et ses signes d'intelligence?--_Catulus pater_ +faisait en effet des efforts incroyables pour se faire entendre de nous; +mais son enrouement chronique ne le lui permettant pas, il eut un +colloque conciliatoire avec un sbire, qui consentit faire arrter la +gondole et accompagner son prisonnier jusqu' nous.--Ah! ah! dit le +docteur, que viens-tu faire ici? Ne sais-tu pas que c'est moi qui t'ai +dnonc! + +--Oh! je sais bien que non, lustrissime! Je viens me recommander _su +protezion_.--Mais qu'as-tu fait, malheureux sclrat? dit le docteur +d'un air terrible. Quand je te disais que tu avais tremp dans quelque +infme conspiration!--L'infortun prisonnier baissa la tte d'un air si +piteux, et le sbire, pos sur le seuil de la porte dans une attitude +tragique, prit une expression de visage si imposante, que Beppa et moi +partmes d'un clat de rire sympathique.--Mais enfin quel crime as-tu +commis, damn vieillard? dit Giulio.--_Gnente, paron!_--Toujours la mme +chose! dit Pierre. De quoi diable veux-tu que je te justifie si je ne +sais pas de quoi tu es accus?--_Gnente, lustrissimo, altro che gavemo +fato un Nicoloto._--Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je.--Ma foi! +je n'en sais rien, rpondit Giulio. Qu'est-ce que tu entends par l, +_vechio birbo_?--Nous avons fait un Nicoloto, rpta Catullo.--Et +comment s'y prend-on, demanda le docteur en fronant le sourcil, pour +faire un Nicoloto?--Avec le Christ, avec quatre torches et avec le +bouillon de seppia.--Ma foi! c'est trop mystrieux pour moi, dit le +docteur. Explique tes sorcelleries, rprouv! car je suis chrtien, et +n'entends rien au culte du diable.--_E n anc! semo cristiani!_ s'cria +le vieillard dsol. Mais il n'y a pas de mal cela, _paron_; c'est une +coutume de tous les temps; nos pres l'observaient, et nous l'avons +pratique sans y rien ajouter de mal. Nous avons lu notre chef et nous +l'avons baptis.--Ah! je comprends. Vous avez voulu faire un +doge?--_Sior, si!_--Et vous l'avez baptis avec l'encre de seppia, parce +que le noir est la couleur des Nicoloti!--_Sior, si!_--Et vous lui avez +fait jurer sur le Christ de dfendre les droits et privilges des +Nicoloti?--_Sior, si!_--Et d'gorger une vingtaine de Castellani tous +les matins?--_Sior, no!_--Et ce doge, c'est l'illustrissime gondolier +Gambierazi?--_Sior, si, mi compare Gambierazi._--Que tu ne connaissais +pas hier soir?--_Sior, si._--Et ton fils a pris part aussi cette farce +sacrilge?--_Anc mio fio._--Et que veux-tu que je fasse pour toi, quand +tu te mets sur le dos de semblables accusations? Songes-tu que tu me +compromets moi-mme, et que je serai peut-tre souponn de t'avoir +soudoy pour exciter tes pareils la rvolte?--Ce mot de _soudoyer_, +dans la bouche de Pietro, fit tellement rire Beppa, que le docteur +perdit sa gravit, et que le sbire, qui avait bien la meilleure figure +de sbire que l'on puisse imaginer, se laissa gagner par le rire sans +savoir pourquoi. Mais, craignant d'avoir drog la dignit de son +rle, il fit aussitt une grimace pouvantable; et, montrant la porte +Catullo: Allons, dit-il, en voil assez. Catullo partit aprs avoir +bais les mains du docteur en le conjurant d'aller chez le +commissaire.--Va-t'en bien vite, chien maudit! lui dit le docteur, qui, +commenant se sentir attendri, redoublait de manires bourrues, selon +sa coutume. Je veux tre damn si je m'occupe de toi.--Et aussitt que +le criminel fut hors de la chambre, il prit son chapeau et courut chez +le commissaire. L il apprit que l'affaire tait plutt comique que +srieuse, qu'on avait arrt une quarantaine de Nicoloti, et parmi eux +tous les gondoliers du traguet de la Madonetta, dont faisaient partie +_Catulus pater_ et _filius_; mais que, aprs les avoir tenus quatre ou +cinq jours sous les verrous pour les effrayer, on les laisserait aller +en paix leurs affaires. + + + + +III + + + Venise, juillet 1834 + +Depuis quelques jours, nous errons sur l'archipel vnitien, cherchant un +peu d'air vital hors de cette ville de marbre qui est devenue un miroir +ardent; ce mois-ci surtout, les nuits sont touffantes. Ceux qui +habitent l'intrieur de la cit dorment tout le jour, les uns sur leurs +grands sofas, si bien adapts la mollesse du climat, les autres sur le +plancher des barques. Le soir, ils cherchent le frais sur les balcons, +ou prolongent la veille sous les tentes des cafs, lesquels +heureusement ne se ferment jamais. Mais on n'entend plus les rires et +les chansons accoutums. Les rossignols et les gondoliers ont perdu la +voix. Des milliers de petits coquillages phosphorescents brillent au +pied des murs, et des algues charges d'tincelles passent dans l'eau +noire autour des gondoles endormies. Rien n'interrompt plus le silence +des nuits que le cri aigu des mulots qui foltrent sur les marches des +perrons. De longs nuages noirs arrivent des Alpes et passent sur Venise +en la couvrant de grands clairs silencieux; mais ils vont se briser au +del de l'Adriatique, et l'air s'embrase de l'lectricit qu'ils ont +apporte. + +Les enfants du peuple et les chiens caniches sont, avec les poissons, +les seuls tres qui ne souffrent pas de cette scheresse. Ils ne sortent +de l'eau que pour manger ou dormir, et le reste du temps ils nagent +ple-mle. Pour nous, qui avons le malheur d'avoir des chemises, et qui +ne pouvons passer la vie les ter et les remettre, nous cherchons +l'air de la mer, que la Providence a fait si bon en tout pays, et qui +court gnreusement en plein midi sur les lagunes. Les seuls voyageurs +que nous rencontrions l sont de pauvres petits papillons affams qui se +hasardent passer d'un lot l'autre pour y trouver quelque fleur que +le soleil n'ait pas dvore, mais qui succombent souvent la fatigue et +tombent dans une vague avant d'avoir pu achever leur longue et +prilleuse traverse. + +Hier nous passmes devant l'le de San-Servilio, qui est occupe par les +fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent sur les +flots, nous vmes un vieillard ple et maigre assis sa fentre, les +coudes appuys sur le bord. Il tenait son front dans une de ses mains; +ses yeux caves taient fixs sur l'horizon. Un instant il ta sa main, +essuya son front troit et chauve, et retomba aussitt dans son +immobilit. Il y avait, dans cette immobilit mme, quelque chose de si +terrible que mes yeux s'y attachrent involontairement. Quand nous emes +tourn l'angle de la faade, je vis que les regards de Beppa avaient +suivi cette direction et se reportaient sur moi.--tait-ce un fou? me +dit-elle.--Un fou furieux, lui rpondis-je. + +Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d'une figure agrable, +qu'ombrageaient de beaux cheveux noirs boucls et humides de sueur, +sortit des buissons qui bordent le jardin et s'avana sur la grve. Il +tenait un rteau, et son air n'avait rien d'extravagant; mais il nous +adressa d'un ton amical des paroles sans suite qui trahirent le +drangement de son cerveau. L'abb tait assis la proue, et, avec +cette vive et saisissante physionomie que personne ne contemple +indiffremment, il regardait ce fou d'un air bienveillant. _Addio, +caro!_ lui cria l'amateur de jardinage en voyant que nous n'abordions +pas l'hospice. Il dit cette parole d'un ton de regret affectueux et +doux: et, nous envoyant encore un adieu de la main, il reprit son +travail avec un empressement enfantin.--Il doit y avoir un bon sentiment +dans cette pauvre tte, dit l'abb; car il y a de la srnit sur ce +visage et de l'harmonie dans cette voix. Qui sait de quoi l'on peut +devenir fou? Il ne faut qu'tre n meilleur ou pire que le commun des +hommes, pour perdre ou la raison ou le bonheur.--Bon fou, dit-il en +envoyant gaiement une bndiction vers l'horticulteur, Dieu te prserve +de gurir!-- + +Nous arrivmes l'le de Saint-Lazare, o nous avions une visite +faire aux moines armniens. Le frre Hironyme, avec sa longue barbe +blanche surmonte d'une moustache noire et sa figure si belle et si +douce au premier coup d'oeil, vint nous recevoir. Avec une infatigable +complaisance de vanit monacale, il nous promena de l'imprimerie la +bibliothque et du cabinet de physique au jardin. Il nous montra ses +momies, ses manuscrits arabes, le livre imprim en vingt-quatre langues +sous sa direction, ses papyrus gyptiens et ses peintures chinoises. Il +parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur, allemand et anglais +avec l'abb, franais avec moi; et chaque fois que nous lui faisions +compliment sur son immense savoir, son regard, plein de ce mlange +d'hypocrisie et d'ingnuit qui est particulier aux physionomies +orientales, semblait nous dire: S'il ne m'tait pas command d'tre +humble, je vous ferais voir que j'en sais bien davantage. + +--Vous tes Franais, me dit-il, vous connaissez l'abb de Lamennais? Je +voudrais bien rencontrer quelqu'un qui le connt.--Certainement, je le +connais beaucoup, rpondis-je effrontment, curieux de savoir ce que +l'on pensait de l'abb de Lamennais en Armnie.--Eh bien! quand vous le +verrez, dit le moine, dites-lui que son livre... Il s'arrta en jetant +un regard mfiant sur l'abb, et acheva ainsi sa phrase, commence +peut-tre dans un autre but: Dites-lui que son dernier livre nous a fait +beaucoup de peine.--Ah! dit l'abb, qui, pour n'tre que Vnitien, n'en +a pas moins la pntration d'un Grec, savez-vous, mon frre, que M. de +Lamennais est un homme d'un immense orgueil, et qui s'imagine devoir +compte de ses opinions l'Europe entire? Savez-vous qu'il est bien +capable de considrer votre couvent comme une imperceptible fraction de +son auditoire? + +--Carliste! c'est un carliste! dit le pre Hironyme en secouant la +tte.--Parbleu! il me parat trange d'entendre parler de ces choses-l +dans le lieu et dans le pays o nous sommes, dis-je voix basse +l'abb, tandis que l'Armnien tait distrait par Beppa qui touchait sa +grande Bible manuscrite, et qui passait insolemment ses petits doigts +sur les vives couleurs des peintures grecques semes sur les +marges.--Vous allez voir qu'il dira du mal de Lamennais, s'il se mfie +de nous, dit l'abb; excitez-le un peu.--Est-ce que vous ne trouvez pas, +mon pre, dis-je au moine, que M. de Lamennais est un grand pote +sacr?--Pote! pote! rpta-t-il d'un air effray; vous ne savez donc +pas le jugement de Sa Saintet?--Non, rpondis-je.--Eh bien! mon fils, +sachez-le; ce nouvel crit est abominable, et il est dfendu tout +chrtien de le lire.--Malheureusement je ne savais point cela, +rpondis-je, et je l'ai lu sans penser mal.--Ce malheur-l a pu +arriver bien d'autres, dit l'abb en souriant. C'est un gnie si +dangereux que celui de M. de Lamennais! On peut bien le lire jusqu'au +bout sans s'apercevoir du danger.--Sans doute, reprit le moine, ce n'est +qu'aprs l'avoir lu, quand on y rflchit, qu'on aperoit le serpent +cach sous les fleurs de la sduction.--C'est ce qui vous est arriv +aprs l'avoir lu, n'est-ce pas, mon frre? dit l'abb.--Je ne dis point +que je l'aie lu, repartit le moine. Cela aurait bien pu m'arriver sans +que je fusse fort coupable; jugez-en: l'abb de Lamennais vint ici aprs +son entrevue avec le pape; il parla avec moi. Tenez, il tait assis la +place o vous tes. Je vivrais cent ans que je n'oublierais ni sa +figure, ni sa voix, ni ses paroles. Il me fit une grande impression, +j'en conviens, et je vis tout de suite que c'tait un de ces hommes qui +peuvent, lorsqu'ils le veulent, servir la religion vigoureusement. Je +m'imaginai qu'il tait rentr de bonne foi dans le sein de l'glise, et +que dsormais il serait son plus orthodoxe dfenseur. Que voulez-vous, +il parlait si bien! il parlait comme il crit... _A ce qu'on dit, il +crit bien_, ajouta l'Armnien, qui se mfiait toujours du sourire +ironique de l'abb. Ce fut au point, continua-t-il, que je le priai +sincrement de m'envoyer le premier ouvrage qu'il publierait.--Et il +vous l'a envoy? demanda l'abb.--Je ne dis point qu'il me l'ait envoy, +reprit aussitt le moine. S'il me l'et envoy, ce ne serait pas ma +faute. Qui pouvait prvoir que cet homme si pieux et si bon ferait un +livre abominable?--Mais tes-vous bien sr, lui dis-je, qu'il soit +abominable?--Comment, si j'en suis sr!--Si vous ne l'avez pas lu?--Mais +la circulaire du pape?--Ah! j'oubliais, repris-je.--Lorsque cette +circulaire nous est arrive, dit le moine, j'tais, comme vous, dans +l'erreur sur le compte de M. de Lamennais. Je disais mes frres: Voyez +un peu quelles grces ineffables Dieu a rpandues sur ce saint homme! +voyez comme un instant de doute et de souffrance a fait place en lui +une foi vive et ardente! c'est l'effet de son entrevue avec le +pape.--Vous disiez cela encore, aprs avoir lu le livre? dit l'abb +persvrant dans sa taquinerie.--Je ne dis point que je l'aie dit alors, +rpondit le moine. D'ailleurs, quand je l'aurais dit? je n'avais pas +reu la circulaire.--Cette circulaire me chagrine beaucoup, lui dis-je. +Voyez donc! j'tais enthousiasm du livre et de l'auteur; je sentais, en +le lisant, clore en moi une foi plus vive; l'amour de Dieu, l'espoir de +voir son rgne s'accomplir sur la terre, m'avaient transport au pied du +trne ternel. Jamais je n'avais pri avec autant de ferveur; +j'prouvais presque, chose inoue en ces jours-ci, la soif du martyre. +Cela ne vous a-t-il point produit le mme effet, mon pre?--Si je +n'avais pas reu la circulaire du pape... dit le moine d'un air mu et +contrari; mais que voulez-vous? Quand le pape dclare que le livre est +contraire la religion, l'glise, aux moeurs, et au gouvernement +de... de... Il se frappa le front sans pouvoir trouver le nom de +Louis-Philippe 1er; ce fut le seul moment o il fut un peu Armnien +et moine. Les Franais, continua-t-il, ont beaucoup d'obstination dans +leurs opinions politiques. M. de Lamennais est un carliste.--Savez-vous +bien au juste, mon pre, ce que c'est que d'tre carliste? lui +demandai-je.--Il parat, rpondit-il, que cela est trs-contraire aux +opinions du pape.--Ma foi! je n'y comprends plus rien, dis-je voix +basse l'abb; ou cet Armnien fait un trange amphigouri dans sa tte, +ou le pape craint le juste-milieu autant que les moines armniens +craignent le pape.--Je vous demande pardon, dit le frre Hironyme en se +rapprochant de nous d'un air curieux, j'ai peut-tre bless vos opinions +particulires en parlant ainsi.--Comme je ne songeais point rpondre, +l'abb me poussa le coude et me dit:--Vous n'entendez donc pas que le +pre Hironyme vous demande quelle est votre opinion particulire?--En +vrit, repris-je, je n'en ai point d'autre que celle-ci: le Monde se +meurt, et les religions s'en vont.--Hlas! oui, la religion s'en va si +l'on n'y prend garde, dit l'Armnien; les doctrines nouvelles +s'infiltrent peu peu dans l'antique vrit, comme l'eau dans le +marbre, et ceux qui pourraient tre les flambeaux de la foi se servent +de la lumire pour garer le troupeau. Quant moi, continua-t-il en +prenant un air de confidence, j'ai un grand dsir et presque un projet +arrt: c'est de demander la permission d'aller trouver l'abb de +Lamennais, en quelque lieu qu'il soit, et de le supplier au nom de la +religion, au nom de sa gloire, au nom de l'amiti que j'ai ressentie +pour lui en le voyant, de rentrer dans le giron de la sainte glise +romaine et de redresser ses voies. J'ai tant de choses lui dire! +ajouta-t-il navement, je suis sr que je viendrais bout de le +convertir.--L'abb se dtourna pour cacher un rire moqueur; puis il fit +le tour du cabinet, tandis que le moine le suivait du regard, avec cet +oeil oriental, si beau et si brillant, qui semble tenir de l'aigle et +du chat. Quand l'abb eut fait semblant de regarder tous les objets +d'histoire naturelle, il sortit, et Beppa pria l'Armnien de lui lire +quelques lignes des diverses langues orientales dont les manuscrits +taient pars sur la table, afin d'couter et de comparer les diverses +musiques de ces langues inconnues son oreille. Je laissai le docteur +avec elle, au moment o ils se montraient fort satisfaits du syriaque et +commenaient goter quelque peu le chalden; j'allai rejoindre l'abb, +qui se promenait, d'un air rveur, dans le clotre, le long des arcades +ouvertes sur un prau rempli de soleil et de fleurs clatantes.--Voil +ce que c'est que de jouer au plus fin avec son pareil, lui dis-je en +riant. Tu as voulu faire de l'esprit, et tu as t pris pour un espion, +l'abb; c'est bien fait. + +Il ne me rpondit pas, et parut suivre une conversation trs-anime avec +un interlocuteur imaginaire.--Vous n'iriez point, disait-il en ajoutant +un mot patois qui quivaut notre inimitable _plus souvent!_ Vous le +dites, mais vous ne le feriez point; vous ne quitteriez pas tout +cela.--Il regardait et montrait en gesticulant les jardins et les +galeries du couvent. En se retournant, il m'aperut et partit d'un +clat de rire.--L'ide de ce moine, me dit-il, qui veut aller convertir +M. de Lamennais, me trotte par la cervelle; que t'en semble?--Mais +combien veux-tu parier, repris-je, que si le pape te chargeait de cette +mission, tu ne rpugnerais nullement la remplir?--Je le crois bien, +rpondit-il; voir cet homme et causer avec lui, crois-tu que ce soit un +vnement ddaigner dans la vie d'un pauvre prtre?--Et que lui +dirais-tu?--Que je l'admire, que je l'ai lu, et que je suis +malheureux.--Ce n'est pas une raison pour briser ces arbustes qui ne +t'ont rien fait, ni pour tourmenter ce brave moine qui a eu peur de ton +rabat, et qui s'est cru oblig de dplorer l'erreur de celui qu'il +admire peut-tre autant que toi.--Ce moine? il a fait semblant de +s'intresser des choses qui ne l'intressent nullement. Ils sont +savants et polis, mais ils sont moines avant tout, et tout ce qui se +passe au del de leurs murailles leur est parfaitement indiffrent. +Pourvu qu'on les laisse tranquillement jouir de leurs richesses, ils +rpteront toujours servilement le mot d'ordre du pouvoir qui les +protge. Laque ou religieux, peu leur importe, et croyez bien qu'ils +ont un souverain plus sacr que le pape: c'est l'empereur Franois, qui +leur a donn ce couvent et cet lot fertile, o lord Byron est venu +tudier les langues orientales, et que M. de Marcellus a visit +dernirement, comme l'attestent les quatre beaux vers qu'il a crits sur +l'album des voyageurs. + +--Je sais de lui un quatrain non moins beau, repris-je; c'est celui +qu'il a improvis et crit de sa propre main aux pieds de la statue de +la Victoire, Brescia. Le voici: + + Elle marche, elle vole, et dispense la gloire; + On est tent de l'adorer. + Et _mme_ en contemplant cette _noble_ Victoire, + Aprs avoir vu Rome, il _nous_ faut l'admirer. + +--Je parie que M. de Marcellus ne peut pas souffrir l'abb de Lamennais, +dit l'abb, et qu'il le rfute victorieusement!--Que t'importe, mchant +tonsur? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus improviser des quatrains +tout le long de l'Italie; laisse ces pauvres moines goter le repos +achet au prix des violences et des perscutions froces qu'ils ont +essuyes dans leur patrie de la part des Turcs. Le soin qu'ils prennent +d'lever de jeunes Armniens, et de conserver par l'imprimerie les +monuments de leur langue, qui possde des historiens et des potes +admirables, n'est-il pas d'ailleurs un travail noble et utile?--Mais ils +vendent trs-cher leurs livres et leurs leons, et pourtant ils sont +riches. Un de leurs lves alla faire fortune en Amrique et y mourut, +il y a peu d'annes, en leur lguant quatre millions.--Eh bien! tant +mieux, rpondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi, +l'abb, t'imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes de +porphyre, sans pav de mosaque, sans bibliothque et sans tableaux? Des +moines qui n'ont pas tout cela sont des tres immondes auxquels nous ne +viendrions certainement pas rendre visite. Pour moi, je suis bien fch +que ces merveilleux couvents d'autrefois, ces vritables muses des +reliques de l'art et de la science, aient t pills pour enrichir +certains gnraux et fournisseurs de l'arme franaise, des tueurs +d'hommes et des larrons. Je dplore la perte de cette race de vieux +moines qui blanchissaient sur les livres, et qui puisaient les sciences +humaines au point de n'avoir plus exercer la puissance de leurs +cerveaux que dans les rves de l'alchimie et de l'astrologie. Ces +instruments de physique et ce laboratoire m'avaient transport aux temps +potiques de la vie monacale; maudits soient ce moine bavard avec sa +politique trange, et M. de Marcellus avec ses sublimes quatrains, qui +m'ont si brusquement rappel au temps prsent! + +--Tu ris de tout cela, homme lger, dit l'abb en fronant le sourcil, +et tu as raison; car notre sicle ne mrite plus qu'ironie et piti. +Malheur celui qui croit encore quelque chose! Consume-toi dans ton +cercle de fer, flambeau inutile de l'intelligence! Ardeur de la foi, +rves de grandeurs divines, vous rongerez en vain la poitrine et le +cerveau du croyant; les hommes sourient et passent indiffrents Ah! je +ris comme un fou!--Il me tourna brusquement le dos, et s'enfona d'un +air chagrin sous un berceau de vigne. J'eus envie de le suivre; sa +tristesse me faisait peine. Mais je vis passer dans l'eau une dorade qui +s'lanait sur une seppia, et, curieux de voir la singulire dfense de +ce pauvre animal informe contre l'agile nageur, je me penchai sur la +grve. Je vis alors le calamajo, l'_encrier_, c'est ainsi qu'on appelle +ici cette espce de seppia, lancer son encre la figure de l'ennemi, +qui fit une grimace de dgot et s'loigna fort dsappoint. Le calamajo +fit sa manire quelques gambades agrables sur le sable; mais ce +divertissement ne fut pas de longue dure. La dorade revint +tratreusement, et, par derrire, le saisit et l'emporta au fond de +l'eau avant qu'il et song se servir de son ingnieux stratagme. +Cette guerre me fit oublier celle du pape avec M. de Lamennais, et je +restai un quart d'heure me bronzer au soleil, dans la contemplation +imbcile de quelques brins d'herbes o vivaient en bonne intelligence +deux ou trois mille coquillages. Cette socit paraissait florissante, +lorsqu'un goland effront vint, sous mes yeux, la bouleverser d'un coup +d'aile et presque l'anantir. Rien ne peut donc subsister, pensai-je; et +je me rappelai les tristes rflexions de l'abb. J'allai le rejoindre; +mais, ma grande surprise, je le trouvai riant tout de bon et relisant +d'un air de satisfaction, en se caressant la barbe, des lignes qu'il +venait d'crire avec le bout d'une ardoise sur le mridien du jardin. Je +me penchai sur son paule, et je lus des vers vnitiens qu'il venait de +composer, et dont j'ai essay de faire tant bien que mal la traduction. + + +L'ENNEMI DU PAPE. + +Restez en paix, mes frres, et laissez le pape vider ses querelles +lui-mme. Les foudres de Rome sont teintes, et le feu de la colre +brle en vain les entrailles des hommes de Dieu. Leur anathme n'est +plus qu'un son dont le vent se joue comme de l'cume des flots +grondeurs. L'hrsiarque n'est plus forc d'aller se rfugier dans les +montagnes, et d'user la plante de ses pieds fuir les vengeances de +l'glise. La foi est devenue ce que Jsus a voulu qu'elle ft: un espoir +offert aux mes libres, et non un joug impos par les puissants et les +riches de la terre. Restez en paix, mes frres, Dieu n'pouse pas les +querelles du pape. + +Imprudents qui voulez les rconcilier, vous ne savez pas le mal que +vous feriez l'glise si vous touffiez cette voix rebelle! Vous ne +savez pas que le pape est bien content et bien fier d'avoir un ennemi: +que ne donnerait-il pas pour en avoir deux, pour qu'un autre Luther +entrant la foule vers ses pas! Mois le monde est indiffrent dsormais +aux dbats thologiques; il lit les plaidoyers de l'hrtique, parce +qu'ils sont beaux; il ne lit pas les jugements du pape, parce qu'ils +sont catholiques et rien de plus. Lisez-les, mes frres, puisque le pape +vous les impose; mais priez tout bas pour l'ennemi du pape. + +Vous avez bien assez travaill, vous avez bien assez souffert en ce +monde, vieux dbris du plus ancien peuple de la terre! vos barbes +blanches sont encore taches du sang de vos frres, et la neige du mont +Ararat en a t rougie jusqu' la cime, o s'arrta l'arche sainte. Le +cimeterre turc a ras vos ttes jusqu'aux os, et l'infidle s'est baign +la cheville dans les pleurs des derniers enfants de Japhet. La mfiance, +qui plisse parfois vos fronts sereins, est le cachet qu'y a laiss la +perscution. Mais rassurez-vous, mes frres, et sachez bien qu'il y a +loin du pouvoir d'un pape romain celui du moindre cadi turc d'un +village de l'Armnie. Restez en paix, et soyez srs que le pape prie +pour son ennemi, de peur que Dieu ne le lui retire. + +Le dluge de sang a cess, votre arche a touch ces grves fertiles; ne +quittez pas votre le heureuse. Cultivez vos fleurs et cueillez vos +fruits. Voyez! vos raisins rougissent dj, et les pampres chargs de +grappes se penchent sur les flots, comme pour boire, dans un jour de +fatigue. Tout est couleur de rose ici, les lauriers, les marbres, le +ciel et l'onde. Chaque matin vous saluez le soleil qui sort des +montagnes de votre patrie, et vous aspirez dans ses rayons la rose de +vos cimes natales. De quoi voulez-vous inquiter vos mes paisibles? +Enseignez aux orphelins de vos frres la langue que parlrent les +premiers hommes, et surtout racontez-leur l'histoire de votre esclavage, +afin qu'ils gardent la libert que vous avez si chrement paye. Mais ne +leur parlez pas de l'ennemi du pape; c'est bien inutile, hlas! Quand +ils seront grands, l'glise sera pacifie, et le successeur de Capellari +n'aura pas un ennemi au soleil. + +Restez donc en paix, mes frres, car Dieu a remis son arc dans les +nues. Du monde inconnu qui est au del de votre le, un messager vous +est venu. Vous l'avez pris pour la colombe, tant sa voix tait belle et +son aspect candide. Mais le pape vous dit que la colombe est un corbeau. +Dites comme lui, fils de No le prudent! Mais si l'ennemi du pape, +battu par quelque tempte, revient quelque jour s'asseoir l'abri de +vos figuiers, passez bien doucement derrire le feuillage, bons pres! +et courbez vers lui le beau fruit au manteau dchir[D]. Les hirondelles +de l'Adriatique ne l'iront pas dire Rome. S'il entre dans votre +chapelle, laissez-le courber son vaste front devant votre madone. C'est +un Turc qui l'a peinte, et pourtant elle est bien belle et bien +chrtienne. Peut-tre entendra-t-elle la prire de l'hrsiarque. Mais +si elle le convertit l'glise romaine, gardez-vous bien de vous vanter +du miracle opr chez vous, frre Hironyme; c'est vous qui, sous peine +d'excommunication, seriez forc de vous dclarer l'ennemi du pape. + + * * * * * + +--Et toi, l'abb, lui dis-je, ne serais-tu pas tent, par hasard, de +devenir l'ennemi du pape? Ce rle trange ne leurre-t-il pas ton orgueil +de quelque dangereuse promesse? Mais c'est plus difficile en ce temps-ci +que d'improviser une satire, prends-y garde. Le rle est grave, et il ne +suffit pas d'tre un prtre loquent; il faut tre un grand caractre +pour lever l'tendard de la rvolte dans le concile. Respecte +silencieusement l'habit que tu portes, moins que tu ne te sentes aussi +marqu du sceau fatal d'une grande destine. + +L'abb, sans s'apercevoir de la fatuit de sa rponse, et s'abandonnant +navement une douloureuse proccupation, dit en secouant la tte:--Il +et mieux valu cent fois tre un gratteur de guitare la toilette des +Cydalises, passer sa vie rire et faire des bouts-rims, que de +souffrir le poids des rflexions qui s'obstinent creuser cette pauvre +tte. O Lamennais! o tes-vous? O Capellari! que faites-vous? De cette +soutane noire, linceul de nos gloires passes, ne sortira-t-il qu'un +seul homme? tous ceux qui s'y ensevelissent descendront-ils sans honneur +dans l'oubli du tombeau? + +--O mon cher abb, lui dis-je en pressant sa main, prends garde ce qui +se passe en toi! prends garde au dmon de l'orgueil! Efface tes vers, +voici venir Hironyme; laisse ce moine sa tranquille prudence et son +obscur bonheur. N'veille pas en lui le serpent cach; qui sait s'il n'a +pas song bien des fois, lui aussi, tre un homme? Laisse faire la +reine du monde nouveau, l'intelligence, qui approche pas de gant, et +qui fera de nous ce que je sais bien, sans ton secours ni le mien. + + * * * * * + +Quand nous repassmes devant l'le des Fous, Beppa se plaignit qu'on lui +ft faire deux fois cette route.--Je dteste leurs cris, dit-elle; cela +me rend malade, et ma souffrance n'adoucit point la leur.--Ils ne crient +pas toujours, lui dis-je en lui montrant le vieillard que nous avions vu +deux heures auparavant. Il tait toujours la mme place et dans la +mme attitude. Sa figure tait ple et morne comme nous l'avions +laisse, et il contemplait encore les flots.--C'est bien pis que s'il +criait, dit Beppa. Mon Dieu! quelle effrayante figure! quel calme +dsespoir! A quoi songe-t-il et que regarde-t-il? Que se passe-t-il dans +cette tte chauve qui ne sent pas les rayons du soleil? Ils sont lourds +comme du plomb, et il les supporte depuis deux heures!--Et peut-tre les +supporte-t-il ainsi tous les jours, dit le docteur. J'en ai connu un qui +se croyait un aigle, et qui s'est tellement obstin regarder le +soleil, qu'il en est devenu aveugle. Quand il eut perdu la vue, sa +fantaisie n'en fut que plus opinitre. Il croyait en contempler encore +le disque lumineux, et prtendait, au milieu des tnbres de la nuit, +voir sa chambre inonde d'une clart blouissante.--Plaise Dieu, dit +Beppa, que celui-ci ait quelque manie stupide de ce genre! il ne +souffrirait pas. Mais je crains bien qu' cette heure il ne soit pas +fou, et qu'il sache seulement qu'il est captif. Comme il regarde +l'horizon! Pauvre homme! tu n'iras jamais jusqu' cette premire lame de +l'Adriatique, et il y a peut-tre dans ton cerveau un volcan qui +voudrait te lancer au bout du monde.--Il ne s'en est peut-tre pas fallu +l'paisseur d'un cheveu sous son crne, dit le docteur, qu'il ne ft un +homme de gnie et qu'il ne remplt l'univers de son nom. Peut-tre y +a-t-il des instants o il le sent, et o il s'aperoit qu'il faut mourir + l'hpital des fous!--Voguons, voguons, dit Beppa; voici le front de +l'abb qui se plisse. + + * * * * * + +La lune montait dans le ciel, quand, aprs avoir dn longuement, et +longuement caus dans un caf, nous arrivmes la Piazzetta.--Ce fils +de chien dont la mre tait une vache ne se drangera pas, grommela +Catullo, qui avait le vin misanthrope, ce soir-l.--A qui s'adresse +cette apostrophe gnalogique? dit le docteur. En se retournant il vit +un Turc qui avait t ses babouches et une partie de son vtement, et +qui s'tait agenouill sur la dernire marche du traguet, si prs de +l'eau qu'il mouillait sa barbe et son turban chacune des nombreuses +invocations qu'il adressait la lune.--Ah! ah! dit le docteur, ce +monsieur a choisi un trange prie-Dieu; l'heure l'aura surpris au moment +o il appelait une gondole; il aura t forc de se jeter le visage +contre terre en entendant sonner le coup de sa prire.--Ce n'est pas +cela, dit l'abb; il s'est mis l pour que personne ne pt passer devant +lui et ne vnt traverser son oraison; son culte lui commande de +recommencer autant de fois qu'il passe de gens entre lui et la lune. + +En parlant ainsi, il mit sa canne en travers des jambes de Catullo, qui +voulait poser brutalement le pied sur la rive et repousser le Turc pour +nous faire aborder.--Laisse-le, dit l'abb; celui-l aussi est un +croyant.--Et comment voulez-vous faire, dit le gondolier, si cet animal +sans baptme ne se drange pas? + +En effet, le traguet tant bord de deux petites rampes de bois, nous ne +pouvions aborder sans traverser quelque peu l'oraison du musulman.--Eh +bien! dit l'abb, nous attendrons qu'il ait fini: assieds-toi, et ne dis +mot.--Catullo alla s'asseoir sur sa poupe en secouant la tte; il tait +facile de voir qu'il n'approuvait en rien les principes de +l'abb.--Qu'importe, dit celui-ci en se tournant vers nous, que la +madone s'appelle Marie ou Phingari? La vierge mre de la Divinit, c'est +toujours la mme pense allgorique; c'est la foi qui donne naissance +tous les cultes et toutes les vertus.--Vous tes bien hrtique, ce +soir, monsieur l'abb, dit Beppa; pour moi je n'aime pas les Turcs, non +parce qu'ils adorent la lune, mais parce qu'ils tiennent les femmes dans +l'esclavage.--Sans compter qu'ils coupent la tte leurs esclaves, dit +Catullo d'un air indign.--Mon oncle, dit le docteur, a t tmoin d'un +fait que cette prire turque me rappelle. Un jour, il y a environ +cinquante ans, un musulman fut surpris ainsi par l'heure de la prire, +comme il se trouvait sur la rive des Esclavons. Il s'arrta au beau +milieu des quais, et commena, aprs avoir t ses babouches, les +dvotions d'usage. Une troupe de polissons qui voyait apparemment ce +spectacle pour la premire fois, se prit rire, l'entourant avec +curiosit, et rptant ironiquement ses gnuflexions et le mouvement de +ses lvres. Le Turc continua sa prire sans paratre s'apercevoir de +cette raillerie. Les polissons, encourags, redoublrent de singeries, +et peu peu s'enhardirent jusqu' ramasser des cailloux et les lui +jeter au visage. Le croyant resta impassible; sa figure ne trahit pas la +moindre altration, et il n'omit pas une parole de son oraison. Mais, +quand elle fut finie, il se releva, prit par le cou le premier petit +malheureux qui lui tomba sous la main, et lui plongea son kandjar dans +la gorge avec la mme tranquillit que si c'et t un poulet; puis il +se retira, sans dire une seule parole, laissant le cadavre ensanglant +la place o sa prire avait t profane. Le snat dlibra sur ce +meurtre, et il fut dcid que le Turc avait exerc une vengeance +lgitime. Il ne fut fait aucune poursuite contre lui. + +Ce rcit, que Catullo couta, la tte penche et l'oreille basse, parut +lui inspirer un profond respect pour l'idoltre; car, quand celui-ci eut +fini de prier, non-seulement il attendit patiemment qu'il et remis son +dolman, mais encore il lui prsenta ses babouches. Le Turc ne fit pas un +geste de remercment, ne parut pas s'apercevoir de notre politesse, et +alla rejoindre ses compagnons, qui fumaient autour de la colonne de +Saint-Thodore.--Ceux-l sont des muscadins, dit l'abb lorsque nous +passmes auprs d'eux. Ils n'ont pas fait leur prire. Ce sont des +ngociants tablis Venise, et que l'air de notre civilisation a +corrompus. Ils boivent du vin, renient le prophte, ne vont point la +mosque, et ne se dchaussent point pour saluer Phingari; mais ils n'en +valent pas mieux, car ils ne croient rien, et ils ont perdu toute la +potique navet de leur idoltrie, sans ouvrir leur me la vrit +austre de l'vangile. Cependant ils sont encore honntes parce qu'ils +sont Turcs, et qu'un Turc ne peut pas tre fripon. + +Aprs nous tre spars pour prendre quelques heures de repos, nous nous +retrouvmes la fte ou _sagra_ du Rdempteur. Chaque paroisse de +Venise clbre magnifiquement sa fte patronale l'envi l'une de +l'autre; toute la ville se porte aux dvotions et aux rjouissances qui +ont lieu cette occasion. L'le de la Giudecca, dans laquelle est +situe l'glise du Rdempteur, tant une des plus riches paroisses, +offre une des plus belles ftes. On dcore le portail d'une immense +guirlande de fleurs et de fruits; un pont de bateaux est construit sur +le canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer en cet endroit; +tout le quai se couvre de boutiques de ptissiers, de tentes pour le +caf, et de ces cuisines de bivouac appeles _frittole_, o les +marmitons s'agitent comme de grotesques dmons, au milieu de la flamme +et des tourbillons de fume d'une graisse bouillante, dont l'cret doit +prendre la gorge ceux qui passent en mer trois lieues de la cte. Le +gouvernement autrichien dfend la danse en plein air, ce qui nuirait +beaucoup la gaiet de la fte chez tout autre peuple; par bonheur, les +Vnitiens ont dans le caractre un immense fonds de joie; leur pch +capital est la gourmandise, mais une gourmandise babillarde et vive, qui +n'a rien de commun avec la pesante digestion des Anglais et des +Allemands; les vins muscats de l'Istrie six sous la bouteille +procurent une ivresse expansive et factieuse. + +Toutes ces boutiques de comestibles sont ornes de feuillage, de +banderoles, de ballons en papier de couleur qui servent de lanternes; +toutes les barques en sont ornes, et celles des riches sont dcores +avec un got remarquable. Ces lanternes de papier prennent toutes les +formes: ici ce sont des glands qui tombent en festons lumineux autour +d'un baldaquin d'toffes barioles; l ce sont des vases d'albtre de +forme antique, rangs autour d'un dais de mousseline blanche dont les +rideaux transparents enveloppent les convives; car on soupe dans ces +barques, et l'on voit, travers la gaze, briller l'argenterie et les +bougies mles aux fleurs et aux cristaux. Quelques jeunes gens habills +en femmes entr'ouvrent les courtines et dbitent des impertinences aux +passants. A la proue s'lve une grande lanterne qui a la figure d'un +trpied, d'un dragon ou d'un vase trusque, dans laquelle un gondolier, +bizarrement vtu; jette chaque instant une poudre qui jaillit en +flammes rouges et en tincelles bleues. + +Toutes ces barques, toutes ces lumires qui se rflchissent dans l'eau, +qui se pressent, et qui courent dans tous les sens le long des +illuminations de la rive, sont d'un effet magique. La plus simple +gondole o soupe bruyamment une famille de pcheurs est belle avec ses +quatre fanaux qui se balancent sur les ttes avines, avec sa lanterne +de la proue, qui, suspendue une lance plus leve que les autres, +flotte, agite par le vent, comme un fruit d'or port par les ondes. Les +jeunes garons rament et mangent alternativement; le pre de famille +parle latin au dessert,--le latin des gondoliers, qui est un recueil de +jeux de mots et de prtendues traductions patoises, quelquefois +plaisantes et toujours grotesques;--les enfants dorment, les chiens +aboient et se provoquent en passant. + +Ce qu'il y a encore de beau et de vraiment rpublicain dans les moeurs +de Venise, c'est l'absence d'tiquette et la bonhomie des grands +seigneurs. Nulle part peut-tre il n'y a des distinctions aussi marques +entre les classes de la socit, et nulle part elles ne s'effacent de +meilleure foi. On reconnat un noble au fond de sa gondole, rien qu' sa +manire de hausser et de baisser la glace. Un agioteur juif aura beau +imiter scrupuleusement l'lgance d'un dandy, on ne le confondra jamais +avec le plus simplement vtu des descendants d'une antique famille; et +un gondolier de place, quoi qu'il fasse, n'aura jamais, dans sa manire +de ramer, l'allure la fois lgante et majestueuse de ceux qu'on +appelle gondoliers de palais. Mais il n'est pas une fte publique qui ne +runisse tous les rangs sans distinction, sans privilges et sans +antipathie. Le peuple, qui se moque de tout, se moque des disgrces de +la noblesse, et, au carnaval, l'un de ses dguisements favoris consiste + s'affubler d'une perruque immense, d'un habit ridicule, et s'en +aller par les rues, l'pe au ct, avec des bas crotts et des souliers +percs, offrant sa protection, ses richesses et son palais tous les +passants. Cette mascarade s'appelle l'_illustrissimo_. Elle est devenue +classique comme Polichinelle, Arighella, Giacometto et Pantalon. Mais, +en dpit de cette cruelle drision, le peuple aime encore ses vieux +nobles, ces hommes des derniers temps de la rpublique, qui furent si +riches, si prodigues et si dupes, si magnifiques et si vains, si borns +et si bons; ces hommes qui choisirent pour leur dernier doge Manin, +lequel se mit pleurer comme un enfant quand on lui dit que Napolon +s'approchait, et qui lui envoya les clefs de Venise, au moment o le +conqurant s'en retournait, la jugeant imprenable. + +Ils ont toujours t affables et paternels avec le peuple, et ne fuient +jamais sa grosse joie, parce qu' Venise elle n'est vraiment pas +repoussante comme ailleurs, et que ce peuple a de l'esprit jusque dans +la grossiret; le peuple rpond cette confiance, et il n'y a pas +d'exemple qu'un noble ait t insult dans une taverne ou dans la +confusion d'une rgate. Tout va ple-mle. Les uns rient de la gravit +des autres, ceux-ci s'amusent de l'extravagance de ceux-l. La gondole +ferme du vieux noble, la barque resplendissante du banquier ou du +ngociant, et le bateau brut du marchand de lgumes, soupent et voguent +ensemble sur le canal, se heurtent, se poussent, et l'orchestre du riche +se mle aux rauques chansons du pauvre. Quelquefois le riche fait taire +ses musiciens pour s'gayer des refrains graveleux du bateau; +quelquefois le bateau fait silence et suit la gondole pour couter la +musique du riche. + +Cette bonne intelligence se retrouve partout; l'absence de chevaux et de +voitures dans les rues, et la ncessit pour tous d'aller sur l'eau, +contribuent beaucoup l'galit des manires. Personne ne crotte et +n'crase son semblable. Il n'y a point l l'humiliation de passer pied +auprs d'un carrosse; nul n'est forc de se dranger pour un autre, et +tous consentent se faire place. Au caf, tout le monde est assis +dehors. Le climat l'ordonne, et ce ne sont pas les grands, mais les +frileux, qui restent au dedans. Un pcheur de Chioggia appuie ses coudes +dguenills la mme table qu'un grand seigneur. Il y a bien des cafs +de prdilection pour les lgants, pour les artistes, pour les nobles: +chacun aime trouver l sa socit de tous les soirs; mais dans +l'occasion (que la chaleur rend frquente) on entre dans la premire +taverne venue, et personne ne songe critiquer ou mme remarquer une +femme de bon ton, assise dans un cabaret pour boire une _semata_ ou pour +manger du poisson frais. + +Les Vnitiennes sont coquettes et amoureuses de parure. La richesse de +leurs toilettes fait un singulier contraste avec le _sans-faon_ de +leurs habitudes. Est-ce cette simplicit seigneuriale qu'il faut +attribuer la manire hardie dont les hommes du peuple les regardent? Un +cocher de fiacre Paris n'est pas un homme pour la femme qui monte dans +sa voiture. Ici un gondolier regarde la jambe de toute femme qui sort de +sa gondole. La sentence de La Bruyre: _Un jardinier n'est un homme +qu'aux yeux d'une religieuse_, serait un mon-sens Venise. Beppa n'a +certes pas une figure agaante ni des manires ventes. L'autre jour, +comme nous passions auprs d'une barque pleine de manants, l'un d'eux, +qui rcitait, c'est--dire qui corchait une strophe de Tasse, +s'interrompit pour la montrer ses compagnons en s'criant: Voici la +belle Herminie! + +L'ostentation des anciens nobles est encore dans le caractre de la +population; l'usage de la _sagra_ en offre une preuve: chaque anne, le +paroissial et son chapitre dlibrent et choisissent un ordonnateur pour +la fte patronale, peu prs comme on choisit une quteuse dans une +paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d'appliquer le +produit annuel des aumnes et des offrandes la dcoration de l'glise, + l'illumination, et la musique du choeur; on prend ordinairement le +plus gnreux et le plus riche. Dvot ou non, il met toujours son +ambition surpasser son prdcesseur en magnificence; et si le revenu +de la paroisse ne lui suffit pas, il contribue de sa bourse aux frais de +la fte. Aussi le peuple s'amuse beaucoup; les prtres sont satisfaits, +et distribuent pleines mains les absolutions et les indulgences +l'ordonnateur, sa famille et ses serviteurs. Il y a quelques jours, +un simple particulier n'a pas dpens moins de quinze mille francs pour +une messe. + +A deux heures du matin, comme nous n'avions pas pris de vivres dans la +gondole, parce qu'aprs tout, c'est la plus incommode manire de manger +qu'il y ait au monde, nous rentrmes dans la ville, et nous allmes +souper au restaurant de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons +de papier suspendus la treille. Nous allmes nous asseoir au fond du +jardin, et l'abb nous fit servir des soles accommodes avec du raisin +de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa +s'animrent si bien la tte et les entrailles avec le vin de Bragance et +les macarons au girofle, qu'ils ne voulurent jamais nous permettre de +retourner chez nous. Il fallut aller voir le lever du soleil l'le de +Torcello. Catullo, tant demi ivre et incapable de ramer seul un +quart du chemin, nous proposa d'aller chercher ses compres Csar et +Gambierazi: l'un qui fut fait nicoloto le mois dernier, en jurant sur le +crucifix haine ternelle aux Castellans; l'autre qui remplit avec +Catullo le rle de grand prtre, en versant l'encre de seppia sur la +tte du nophyte et en dictant la formule du serment. En expiation de +ces crmonies paennes et rpublicaines, ils furent mis tous trois en +prison avec une vingtaine d'assistants; je crois t'avoir racont cela +dans une de mes lettres. J'tais impatient de voir ces gondoliers +illustres. Mais, hlas! que les hommes clbres dmentent souvent d'une +manire fcheuse l'ide que nous nous en formons! Csar, le nophyte, +est bossu, et Gambierazi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir. +Le plus agrable des trois est encore Catullo, qui ne boite que d'une +jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron:--Je +l'ai vu, il tait boiteux.--Hlas! hlas! le divin pote Catulle tait +Vnte; qui sait si l'ivrogne clopp qui conduit notre gondole ne +descend pas de lui en droite ligne? + +Ces trois monstres, l'aide de la voile et du vent, nous conduisirent +trs-vite Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonmes +gaiement dans les sentiers verts de cette belle le. + +Torcello est, de tous les lots des lagunes o vinrent se rfugier les +habitants de la Vntie lors de l'irruption des barbares en Italie, +celui qui conserve le plus de traces de cette poque d'migration et de +terreur. L'glise et une fabrique en ruine sont les vestiges de la ville +que ces rfugis y construisirent. L'glise, par sa construction +irrgulire et le mlange de richesses antiques et de matriaux +grossiers qui la composent, atteste la prcipitation avec laquelle elle +fut btie. On y employa les dbris d'un temple d'Aquile, soustraits +la ruine de cette capitale des provinces vntes. La nef a encore la +forme circulaire d'un temple paen, et de prcieuses colonnes d'un +marbre africain sculpt en Grce soutiennent le toit de briques charg +de ronces qui s'chappent en festons et s'ouvrent un chemin dans les +crevasses des corniches. La coupole et la partie intrieure du portique +sont couvertes de mosaques excutes par des artistes grecs. Ces +mosaques, qui datent du onzime sicle, sont hideuses de dessin comme +toutes celles de cette poque de dcadence, mais remarquables de +solidit. C'est de Venise que l'art de la mosaque s'est rpandu dans +toute l'Italie, et ces fonds d'or qui donnent un si grand relief aux +figures, et se conservent si intacts et si brillants sous la poussire +des sicles, sont forms de petites plaques de verre dor que l'on +fabriquait Murano, le voisine de celle-ci. Peu peu l'art du dessin, +perdu en Grce et retrouv en Italie, s'appliqua rectifier la +mosaque, et les dernires qui furent excutes dans l'glise de +Saint-Marc, par les frres Zuccati, avaient t dessines par Titien. + +L'abb voulut nous persuader que les madones en mosaque du onzime +sicle avaient un caractre austre et grandiose, o le sentiment de la +foi parlait plus haut que la grce potique des beaux temps de la +peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures du type +grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque +chose de ferme et d'imposant comme les prceptes de la foi nouvelle. +L'abb en revint sa fantaisie, tant soit peu paenne, de faire de la +Vierge une allgorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les +diverses expressions que ces figures rvres reurent des grands +artistes, et nous montrer, dans chacun de leurs types favoris, un reflet +de leur me. Titien avait, selon lui, rvl sa foi robuste et +tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une +attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nue d'or +s'entr'ouvre, et que Jhovah s'avance pour la recevoir. + +Raphal et Corrge, amants et potes, avaient rpandu sur le front de +leurs vierges une douceur plus mlancolique et une plus humaine +tendresse pour la Divinit; ce n'est pas le ciel seul qu'elles +contemplent, c'est Jsus, Dieu d'amour et de pardon, qu'elles caressent +saintement. + +Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aims de Beppa, avaient +confi au sourire de leurs _madonnettes_ la nave jeunesse de leurs +coeurs.--O Giambellino! s'cria Beppa, que je t'aurais aim! que je me +serais plu a tes purilits charmantes! comme j'aurais soign ton +chardonneret bien-aim! comme j'aurais cout dans mes rves la viole et +la mandoline de tes petits anges voils de leurs longues ailes, souples, +mlodieux et mignons comme des msanges! Que j'aurais respir avec +dlices ces fleurs que ta main a ravies l'den, et que firent clore +les pleurs d've et de Marie! Comme j'aurais frmi en baisant le lger +feuillage qui flotte sur les cheveux d'or de tes ples chrubins! Comme +j'aurais timidement contempl tes vierges adolescentes, si pures et si +saintes que le regard humain craint de les profaner! J'aurais conserv +mon me sereine afin de leur ressembler.--Tu leur ressembles, Beppa! +s'cria l'abb avec un regard qu'il lana sur elle comme un clair. Mais +il reporta aussitt sa vue sur la grande et sombre madone grecque, +emblme de souffrance et d'nergie, qui se dressait au-dessus de nos +ttes.--O foi triste et sublime! dit-il en touffant un soupir. Le +visage de cet honnte jeune homme exprima la satisfaction d'un +douloureux triomphe, et le sourire d'amertume que l'indignation +gnreuse ramne si souvent sur ses lvres s'effaa pour tout le jour. +Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu'on m'ordonne de +vaincre et de macrer l'imagination rebelle, d'enfoncer dans mon coeur +les sept dards qui percent le sein de Marie; qu'on me donne souffrir, +c'est bien. Ce qui tue, c'est l'inaction, c'est de sentir tout son tre +inutile, toute sa force perdue; c'est de n'avoir rien combattre, rien + immoler. Je ne serais pas surpris que l'abb se laisst aller parfois + caresser des penses dangereuses, des sentiments funestes, afin +d'avoir la joie d'en triompher. + +Le docteur alla s'endormir au milieu des orties, sur la chaise curule en +pierre qui servit, dit-on, jadis aux prteurs romains chargs de +percevoir l'impt sur les pcheurs des lagunes. La tradition populaire +gratifie cette chaise du nom de trne d'Attila, bien que le conqurant +barbare, ayant fait une vaine tentative d'invasion sur ces les, et +ayant vu ses vaisseaux chouer, l'heure de la mare descendante, sur +les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se ft +retir, abandonnant mme la chtive conqute de la pninsule de +Chioggia. Jules resta examiner les tranges contrevents de l'glise, +forms, comme dans les temples orientaux, d'une grande pierre plate +tournant sur un pivot et sur des gonds. L'abb alla faire visite son +confrre de Torcello, dont le blanc prieur, perdu dans les rameaux des +jardins, faisait envie la romanesque Beppa. J'allai seul, rvant et +ramassant des fleurs pour elle, travers les tranes de Torcello, plus +belles, hlas! que celles de ma Valle Noire. Une profusion de liserons +clatants grimpait le long des haies, et formait souvent au-dessus du +sentier des berceaux plus riches et plus lgants que si la main de +l'homme s'en ft mle. Huit ou dix maisons, vingt peut-tre, +dissmines au milieu des vergers, renferment toute la population de +l'le. Tous les habitants taient dj partis pour la pche. Un silence +inconcevable rgnait sur cette nature si prodigue, que l'homme s'en +occupe peine, et y reoit en pur don ce que chez nous il achte au +prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs tendu +sous mes pieds, et, peu habitus sans doute aux tracasseries des enfants +ou des entomologistes, venaient se reposer jusque sur le bouquet que +j'avais la main. Torcello est un dsert cultiv. Au travers des +taillis d'osier et des buissons d'althra courent des ruisseaux d'eau +marine, o le ptrel et la sarcelle se promnent voluptueusement. et +l un chapiteau de marbre, un fragment de sculpture du Bas-Empire, une +belle croix grecque brise, percent dans les hautes herbes. L'ternelle +jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L'air tait +embaum, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux +du matin. J'avais sur la tte le plus beau ciel du monde, deux pas de +moi les meilleure amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour +rsumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue +gnrale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au +lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis +apparatre des champs aplanis, des arbres souffrants, des buissons +poudreux, un ciel gris, une vgtation maigre, obstinment tourmente +par le soc et la pioche, des masures hideuses, des palais ridicules, la +France en un mot.--Ah! tu m'appelles donc! lui dis-je. Je sentis un +trange mouvement de dsir et de rpugnance. O patrie! nom mystrieux +qui je n'ai jamais pens, et qui ne m'offres encore qu'un sens +impntrable! le souvenir des douleurs passes que tu voques est-il +donc plus doux que le sentiment prsent de la joie? Pourrais-je +t'oublier si je voulais? et d'o vient que je ne le veux pas? + + + + +IV + +A JULES NRAUD + + + Nohant, septembre 1834. + +Combien j'ai te remercier, mon vieil ami, d'tre venu me voir tout de +suite! Je n'esprais pas ce bonheur, et je vois que, ta position n'ayant +pas chang, c'est une grande preuve d'amiti que m'as donne. J'ai pass +une journe heureuse, mon brave Malgache, auprs de toi, au milieu de +mes enfants et de mes amis. J'ai ri de bien bon coeur de nos anciennes +folies; j'ai renouvel nos combats espigles; je me suis diverti de tes +calembours. J'ai retrouv, aprs deux ans d'absence (qui renferment pour +moi deux sicles), toute cette ancienne vie avec un plaisir d'enfant, +avec une joie de vieillard. Eh bien! mon pauvre ami, tout cela est entr +une journe entire dans ce coeur us et dsol; tout cela l'a fait +bondir de joie, mais ne l'a ni guri ni rajeuni; c'est un mort que le +galvanisme a fait tressaillir, et qui retombe plus mort qu'auparavant. +J'ai le spleen, j'ai le dsespoir dans l'me, Malgache. Je me suis dit +tout ce que je pouvais et devais me dire, j'ai essay de me rattacher +tout; je ne puis pas vivre, je ne le puis pas. Je viens dire adieu mon +pays, mes amis. Le monde ne saura pas ce que j'ai souffert, ce que +j'ai tent avant d'en venir l. J'essaierais en vain de te faire +comprendre mon me et ma vie: ne me parle pas de cela; reois mon adieu, +et ne me dis rien; ce serait inutile. Viens me voir quelquefois pendant +mon sjour ici et parler du pass avec moi. J'aurai quelques services +te demander: tu en accepteras l'ennui comme une preuve de confiance. +Pense moi, et si j'ai un tombeau quelque part o tu passes un jour, +arrte-toi pour y laisser tomber quelques larmes? Oh! prie pour celui +qui, seul peut-tre, a bien connu et bien jug ton coeur. + + + Lundi soir. + +Merci, mon bon vieux Malgache, merci de ta lettre; aucun remde ne peut +tre plus efficace que ces paroles d'amiti et cette douce compassion +dont mon orgueil ne saurait souffrir. Tu ne sais des malheurs de ma vie +qu'une bien faible partie. Si le sort nous runit quelques heures, je te +les dirai; mais l'important, ce n'est pas que tu les saches, c'est que +ton affection les adoucisse. Va, le raisonnement, les reprsentations, +les rprimandes, ne font qu'aigrir le coeur de ceux qui souffrent, et +une poigne de main bien cordiale est la plus loquente des +consolations. Il se peut que j'aie le coeur fatigu, l'esprit abus +par une vie aventureuse et des ides faussas; mais j'en meurs, vois-tu, +et il ne s'agit plus pour ceux qui m'aiment que de me conduire doucement + ma tombe. Otez-moi les dernires pines du chemin, ou du moins semez +quelques fleurs autour de ma fosse, et faites entendre mon oreille les +douces paroles du regret et de la piti. Non, je ne rougis pas de la +vtre, mes amis! et de la tienne surtout, vieux dbris qui as surnag +sur les orages de la vie, et qui en connais les soucis rongeurs et les +fatigues accablantes. Je suis un malade qu'il faut plaindre et non +contrarier. Si vous ne me gurissez pas, du moins vous me rendrez la +souffrance moins rude et la mort moins laide. Me prserve le ciel de +mpriser votre amiti et de la compter pour peu de chose! Mais sais-tu +quels maux contre-balancent ces biens-l? Sais-tu ce que certains +bonheurs ont inspir d'exigences mon me, ce que certains malheurs lui +ont impos de mfiance et de dcouragement? Et puis vous tes forts, +vous autres. Moi, j'ai de l'nergie, et non de la force. Tu me dis que +l'_instinct_ me retiendra auprs de mes enfants: tu as raison peut-tre; +c'est le mot le plus vrai que j'aie entendu. Cet instinct, je le sens si +profondment que je l'ai maudit comme une chane indestructible; souvent +aussi je l'ai bni en pressant sur mon coeur ces deux petites +cratures innocentes de tous mes maux. cris-moi souvent, mon ami; sois +dlicat et ingnieux me dire ce qui peut me faire du bien, m'viter +les leons trop dures. Hlas! mon propre esprit est plus svre que tu +ne le serais, et c'est la rude clairvoyance qui me pousse au dsespoir. +Que ton coeur, qui est bon et grand, quoi qu'on en dise et quoi qu'on +en pense, t'inspire l'art de me gurir. Je suis venu chercher ici ce qui +me fuyait ailleurs. Les pdagogues abondent partout, l'amiti est rare +et prudente: elle se tire bien mieux d'affaire avec un reproche ou une +raillerie qu'avec une larme et un baiser. Oh! que la tienne soit +gnreuse et douce! Rpte-moi que ton affection m'a suivi partout, et +qu'aux heures de dcouragement, o je me croyais seul dans l'univers, il +y avait un coeur qui priait pour moi et qui m'envoyait son ange +gardien pour me ranimer. + + + Mercredi soir. + +crivons-nous tous les jours, je t'en prie; je sens que l'amiti seule +peut me sauver. + +Je n'en suis pas esprer de pouvoir vivre. Je borne pour le moment mon +ambition mourir calme et ne pas tre forc de blasphmer ma +dernire heure, comme cet homme innocent que l'on guillotina dans notre +ville il y a quatre ou cinq ans, et qui s'cria sur l'chafaud: _Ah! il +n'y a pas de Dieu!_--Tu es religieux, toi, Malgache; moi aussi, je +crois. Mais j'ignore si je dois esprer quelque chose de mieux que les +fatigues et les souffrances de cette vie. Que penses-tu de +l'autre?--Voil ce qui m'arrte. Il m'est bien prouv que je n'arriverai +a rien dans celle-ci, et il n'y a pas d'espoir pour moi sur la terre. +Mais trouverai-je le repos aprs ces trente ans de travail? La nouvelle +destine o j'entrerai sera-t-elle une destine calme et supportable? +Ah! si Dieu est bon, il donnera au moins mon me un an de repos; qui +sait ce que c'est que le repos et quel renouvellement cela doit oprer +dans une intelligence! Hlas! si je pouvais me reposer ici auprs de +toi, au milieu de mes amis, dans mon pays, sous le toit o j'ai t +lev, o j'ai pass tant de jours sereins! Mais la vie de l'homme +commence par o elle devrait finir. Dans ses premiers ans il lui est +accord un bonheur et un calme dont il ne jouit que plus tard par le +souvenir; car, avant d'avoir souffert et travaill, avant d'avoir subi +les ans de la virilit, il ne sait pas le prix de ses jours +d'enfance.--A ton dire, mon ami, il arriverait pour l'homme sage et fort +un temps o ce repos peut s'acqurir par la rflexion et la volont. Oh! +sois sincre, je t'en prie, et oublie le rle de consolateur que ton +amiti t'impose avec moi. Ne me trompe pas dans l'espoir de me gurir; +car plus tu ferais refleurir sous mes pas d'esprances dcevantes, plus +je ressentirais de colre et de douleur en les perdant. Dis-moi la +vrit, es-tu heureux?--Non, ceci est une sotte question, et le +_bonheur_ est un mot ridicule, qui ne reprsente qu'une ide vague comme +un rve. Mais supportes-tu la vie de bon coeur? La regretterais-tu si +demain Dieu t'en dlivrait? Pleurerais-tu autre chose que tes enfants? +Car cette affection d'_instinct_, comme tu dis fort bien, est la seule +que la rflexion dsesprante ne puisse branler.--Dis-moi, oh! dis-moi +ce qui se passe en moi depuis dix ans et plus; ce dgot de tout, cet +ennui dvorant, qui succde mes plus vives jouissances, et qui de plus +en plus me gagne et m'crase, est-ce une maladie de mon cerveau, ou +est-ce un rsultat de ma destine? Ai-je horriblement raison de dtester +la vie? ai-je criminellement tort de ne pas l'accepter? Mettons de ct +les questions sociales, supposons mme que nous n'ayons pas d'enfants, +et que nous ayons subi tous deux la mme dose de malheur et de fatigue. +Crois-tu que, par suite de la diversit de nos organisations, nous nous +retrouverions l'un et l'autre o nous en sommes, toi rconcili avec la +vie, moi plus las et plus dsespr que jamais? Y a-t-il donc en vous +autres une facult qui me manque? Suis-je plus mal partag que vous, et +Dieu m'a-t-il refus cet instinctif amour de la vie qu'il a donn +toutes les cratures pour la conservation des espces? Je vois ma mre: +elle a souffert matriellement plus que moi, son histoire est une des +plus orageuses et des plus funestes que j'aie entendu raconter; sa force +naturelle l'a sauve de tout; son insouciance, sa gaiet, ont surnag +dans tous ses naufrages. A soixante ans elle est encore belle et jeune, +et chaque soir en s'endormant elle prie Dieu de lui conserver la vie. +Ah! mon Dieu, mon Dieu! c'est donc bien bon de vivre? pourquoi ne +suis-je pas ainsi? Ma position sociale pourrait tre belle; je suis +indpendant, les embarras matriels de mon existence ont cess; je puis +voyager, satisfaire toutes mes fantaisies; pourquoi n'ai-je plus de +fantaisies? + +Ne rponds pas ces questions-l, c'est trop tt. Tu ne sais pas les +vnements qui m'ont amen cet tat moral, et tu pourrais concevoir +quelque fausse ide, faute de bien connatre et de bien juger les faits. +Mais rponds en ce qui te concerne.--Tu as souffert, tu as aim, tu es +un tre trs-lev sous le rapport de l'intelligence, tu as beaucoup vu, +beaucoup lu; tu as voyag, observ, rflchi, jug la vie sous bien des +faces diverses.--Tu es venu chouer, toi dont la destine et pu tre +brillante, sur un petit coin de terre o tu t'es consol de tout en +plantant des arbres et en arrosant des fleurs. Tu dis que tu as souffert +dans les commencements, que tu as soutenu une lutte avec toi-mme, que +tu t'es contraint un travail physique. Raconte-moi avec dtail +l'histoire de ces premiers temps, et puis dis-moi le rsultat de tous +ces combats et de toute cette vertu. Es-tu calme? supportes-tu sans +aigreur et sans dsespoir les tracasseries de la vie domestique? +t'endors-tu aussitt que tu te couches? n'y a-t-il pas autour de ton +chevet un dmon sous la forme d'un ange qui te crie: L'amour, l'amour! +le bonheur, la vie, la jeunesse!--tandis que ton coeur dsol rpond: +Il est trop tard! cela et pu tre, et cela n'a pas t?--O mon ami! +passes-tu des nuits entires pleurer tes rves et te dire: Je n'ai +pas t heureux? + +--Oh! je le devine, je le sens, cela t'arrive quelquefois, et j'ai tort +peut-tre de rveiller l'ide d'une souffrance que le temps et ton +courage ont endormie; mais ce sera une occasion d'exercer la force que +tu as amasse que de me raconter comment tu as fait, et de m'apprendre + quoi tu es arriv. Hlas! si je pouvais comme toi me passionner pour +un insecte! J'aime tout cela pourtant, et nul n'est mieux organis que +moi pour jouir de la vie. Je sympathise avec toutes les beauts, toutes +les grces de la nature. Comme toi, j'examine longtemps avec dlices, +l'aile d'un papillon. Comme toi je m'enivre du parfum d'une fleur. +J'aimerais me btir aussi un ajoupa et y porter mes livres; mais je +n'y pourrais rester, mais les fleurs et les insectes ne peuvent pas me +consoler d'une peine morale. La contemplation des cimes immobiles du +Mont-Blanc, l'aspect de cette neige ternelle, immacule, sublime de +blancheur et de calme, avait suffi, pendant trois ou quatre jours du +mois dernier, pour donner mon me une srnit inconnue depuis +longtemps. Mais peine eus-je pass la frontire de France, cette paix +dlicieuse s'croula comme une avalanche devant le souvenir et l'aspect +de mes maux et des ennuis matriels. La poussire des chemins, la +puanteur de la diligence et la nudit hideuse du pays suffirent pour me +faire dire: La vie est insupportable et l'homme est infortun.--Et des +douleurs morales, relles, profondes, incurables, se ranimrent. + +Je me berce de l'ide que je mourrai rconcili du moins avec le pass. +Il y a dans l'air du pays, dans le silence de l'automne, dans la magie +des souvenirs, dans le coeur de mes amis surtout, quelque chose +d'trangement puissant. Je marche beaucoup, et, soit fatigue de corps, +soit repos d'esprit, je dors plus que je n'ai fait depuis un an. Mes +enfants me font encore beaucoup de mal au milieu de tout le bonheur +qu'ils me donnent; ce sont mes matres, les liens sacrs qui m'attachent + la vie, une vie odieuse! Je voudrais les briser, ces liens +terribles! la peur du remords me retient. Et pourtant il y aurait bien +des choses ma dcharge si je pouvais raconter l'histoire de mon +coeur. Mais ce serait si long, si pnible!--Bonsoir, rappelle-toi nos +adieux d'autrefois sous le grand arbre, _the parting's tree_. Nous +avions lu _les Natchez_, et nous nous disions chaque soir:--Je te +souhaite un ciel bleu et l'esprance.--L'esprance de quoi?... + + + Jeudi. + +Mes jours s'coulent tristes comme la mort, et ma force s'puise +rapidement. Avant-hier j'tais assez bien, je me sentais tomber dans une +sorte d'apathie qui ne manquait pas de charme. La fatigue du coeur et +celle du corps taient si grandes en moi, qu'il ne me restait plus gure +de sensibilit. J'avais accept les ennuis et les plaisirs de la +journe, et je ne m'tais pas dit comme les autres jours: Pourrai-je +vivre demain? Je m'tais rejet dans le pass, et je savourais cette +illusion imbcile au point de me croire transport aux jours qui sont +derrire nous. Je revins de la rivire avec Rollinat et les enfants. Il +faisait chaud, et le chemin tait difficile. J'eus une sorte de bonheur + traverser une terre laboure en portant Solange sur mes paules. +Maurice marchait devant moi avec son petit ami, et le chien de la +maison, quoique laid et mlancolique, nous suivait d'un air si habitu +nous, si sr de son gte, si ncessairement attach chacun de nos pas, +qu'il me semblait faire partie de la famille. Rollinat riait sa +manire, et dbitait des facties ma mre, et je venais le dernier +avec mon fardeau, partageant ma pense entre les embarras de la marche +et le souvenir de tes conseils. Voici, me disais-je, les plaisirs +simples et purs que mon ami me vante et me souhaite. Et je ne sais +pourquoi la fatigue, les cris joyeux des enfants, la gaiet de ma mre, +quoique tout cela ft en dsaccord avec la tristesse qui me ronge et +l'accablement qui m'crase, avaient pour moi un charme indfinissable. +Cela me rappelait nos courses au grand arbre, nos rcoltes de +champignons dans les prs, et la premire enfance de mon fils, qu'alors +je rapportais aussi la maison sur mes paules. J'oubliais presque ces +terribles annes d'exprience, d'activit et de passion qui me sparent +de celles-l. + +Mais ce bien-tre, dont je ne saurais attribuer le bienfait qu' des +circonstances extrieures, l'influence de l'air, au silence dlicieux +de la campagne, la bonne humeur de ceux qui m'entouraient, cessa +bientt, et je retombai dans mon abattement ordinaire en rentrant la +maison. + +Rollinat est une des plus parfaites et des plus affectueuses cratures +qu'il y ait sur la terre, doux, simple, gal, silencieux, triste, +compatissant. Je ne sais personne dont la socit intime et journalire +soit plus bienfaisante; je ne sais pas si je l'aime plus ou moins que +toi; mon coeur n'a plus assez de vigueur pour s'interroger et se +connatre; je sais que l'amiti que j'ai pour Alphonse, pour Laure, pour +chacun de vous, ne nuit aucun en particulier. Seulement, je me tais de +mon mal avec ces jeunes enfants dont il troublerait le bonheur, et je +n'en parle qu' Rollinat et toi. Lui ne me donne ni conseils, ni +encouragements, ni consolations; nous changeons peu de paroles dans le +jour; nous marchons cte cte dans les tranes du vallon ou dans les +alles de mon jardin, courbs comme deux vieillards, concentrs dans une +muette douleur, et nous comprenant sans nous avertir. Le soir, nous +marchons encore dans le jardin jusqu' minuit; c'est une fatigue +physique qui m'est absolument ncessaire pour trouver le sommeil, et +lui aussi qui souffre continuellement des nerfs. Alors nous nous +racontons les dtails et les ennuis de notre vie. Quelquefois nous +retombons dans un profond silence; il regarde les toiles, o il me rve +un asile, et je promne d'inutiles regards sous les tnbreux ombrages +que nous traversons. Leur mystrieux silence me fait tressaillir +quelquefois d'pouvante, et il me semble que c'est mon spectre qui se +promne ma place, dans ces lieux mornes comme la tombe. Alors je passe +mon bras sous le sien, comme pour m'assurer que j'appartiens encore au +monde des vivants, et il me rpond avec sa voix caverneuse et +monotone:--Tu es malade, bien malade.--Malgr le peu d'encouragements +qu'il me donne (car ses inclinations ne sont que trop conformes aux +miennes), son amiti m'est trs-prcieuse, et sa socit m'est en +quelque sorte ncessaire. Il me semble, que tant que j'aurai mon ct +un ami sincre et fidle, je ne peux pas mourir dsespr; je lui ai +fait jurer, ce soir, qu'il assisterait ma dernire heure, et qu'il +aurait le courage de ne point me retenir. Il y a dans la voix, dans le +regard, dans tout l'tre de ceux que nous aimons, un fluide magntique, +une sorte d'aurole, non visible, mais sensible au toucher de l'me, si +je peux parler ainsi, qui agit puissamment sur nos sensations intimes. +La prsence de Rollinat m'infuse silencieusement la rsignation +mlancolique et la srnit morne et muette. Son silence opre peut-tre +plus sur moi que ses paroles. Quand il est assis, une heure du matin, +au fond du grand salon, et qu' la faible clart d'une seule bougie, +oublie plutt qu'allume sur la table, je jette de temps en temps les +yeux sur sa figure grave et rveuse, sur ses orbites enfonces, sur sa +bouche close et serre, sur son front que plisse une mditation +perptuelle, il me semble contempler l'humble courage et la triste +patience revtus d'une forme humaine. O amiti sobre de dmonstrations +et riche de dvouements! qui te payera de ce que tu supportes d'heures +sombres et de funestes penses auprs d'une me moribonde? Assis comme +un mdecin sans espoir au chevet d'un ami expirant, il semble tter le +pouls mon dsespoir et compter ce qu'il me reste de jours mauvais +subir. Dsireux dans sa conscience d'entendre sonner l'heure de ma +dlivrance, navr dans son affection d'tre forc d'abandonner bientt +ce cadavre qu'il entoure encore de soins inutiles et gnreux, il voit +mon infortune; il ne prie ni ne pleure; il me fait un dernier oreiller +de son bras, et ne me dit point ce qui se passera en lui quand mes yeux +seront pour jamais ferms. O Dieu juste! donnez-lui un ami qui vive +pour lui et qui ne l'abandonne point pour mourir! + +J'ai souvent honte de cette lchet qui m'empche d'en finir tout de +suite; ne sais-je donc me dcider rien? ne puis-je ni vivre ni mourir? +Il y a des instants o je me figure que je suis us par le travail, +l'amour ou la douleur, et que je ne suis plus capable de rien sur la +terre; mais, la moindre occasion, je m'aperois bien que cela n'est +pas et que je vais mourir dans toute la force de mon organisation et +dans toute la puissance de mon me. Oh! non, ce n'est pas la force qui +me manque pour vivre et pour esprer; c'est la foi et la volont. Quand +un vnement extrieur me rveille de mon accablement, quand le hasard +me presse et me commande d'agir selon ma nature, j'agis avec plus de +prsence d'esprit et de calme que je n'ai jamais fait.--Tel je suis +encore, malgr tant d'affronts et de blessures dont on m'a couvert, +malgr tant de fange et de pierres qu'on m'a jetes, dans le vain espoir +de tarir la source vive et abondante des vertus que Dieu m'avait +donnes. On l'a bien trouble, hlas! et la beaut du ciel ne s'y +rflchit plus comme autrefois. Mais quand un tre souffrant s'en +approche, elle coule encore pour lui, et il peut y puiser sans qu'elle +lui refuse son flot bienfaisant. Il y a plus: ce bien que je fais sans +enthousiasme et mme sans plaisir, ces devoirs que j'accomplis sans +satisfaction purile et sans espoir d'en retirer aucun soulagement, +c'est un sacrifice plus austre et peut-tre plus grand devant Dieu que +les ardentes offrandes d'un coeur plus heureux et plus jeune. C'est +maintenant que je sens intimement combien mon me est droite, puisqu' +mon insu l'amour du bien refleurit en moi sur les plus sombres ruines. O +mon Dieu! s'il pouvait me tomber de votre sein paternel une conviction, +une volont, un dsir seulement! mais en vain j'interroge cette me +vide. La vertu n'y est plus qu'une habitude forte comme la ncessit, +mais strile pour mon bonheur; la foi n'est plus qu'une lueur +lointaine, belle encore dans sa pleur douloureuse, mais silencieuse, +indiffrente ma vie et ma mort, une voix qui se perd dans les +espaces du ciel et qui ne me crie point de croire, mais d'esprer +seulement. La volont n'est plus qu'une humble et muette servante de ce +reste de vertu et de religion. Elle proportionne son activit au besoin +qu'on a d'elle; et peut-tre a-t-elle un troisime conseiller plus fort +que la foi et que la vertu, l'orgueil. + +Oui, l'orgueil saignant, altier et debout sous les plaies et les +souillures dont on s'est efforc de le couvrir. Nul n'a t plus outrag +et plus calomni que moi, et nul ne s'est cramponn avec plus de douleur +et de force l'espoir d'une justice cleste et au sentiment de sa +propre innocence. Oh! comment n'avoir pas d'orgueil, quand on a une +guerre inique soutenir? Pourquoi Dieu m'a-t-il laiss faire si +malheureux? et pourquoi permet-il que l'impudence des hommes lches +fltrisse et tue l'existence des hommes candides? Faut-il donc que +l'innocent se lve dans sa douleur, et qu'essuyant les larmes de la +colre et de la honte, il se lave des impurets dont on l'accable? +Seigneur! Seigneur! quoi songez-vous, quand vous envoyez un ange +gardien l'enfant suspendu encore au sein de sa mre, et quand votre +providence s'occupe du dernier brin d'herbe de la prairie, tandis +qu'elle laisse meurtrir et outrager le faible, et que l'honneur, la plus +belle fleur qui croisse sur nos chemins, est bris et foul aux pieds +par le premier colier qui passe? L'homme dont le front s'est pliss +dans la rflexion et dans la souffrance est-il donc moins prcieux pour +vous que l'me inerte et encore informe du nourrisson de la femme? Notre +triste gloire humaine est-elle plus mprisable que l'ortie qui crot le +long des cimetires? O Dieu du ciel! voyez, entendez, et faites +justice. + + +A ROLLINAT. + + Vendredi soir. + +Comment vas-tu, mon ami? tu es parti bien triste et bien malade. +Rassure-moi du moins sur ta sant. Ton me est naturellement souffrante, +et tu n'tais point heureux avant de me connatre. Mais j'ai bien des +remords, nanmoins; car j'ai d cruellement augmenter cette disposition +au chagrin, et cet ennui perptuel qui te ronge. Ma douleur sombre et +ingurissable a d rejaillir sur toi, et les rsolutions lugubres dont +je t'ai entretenu tous ces jours derniers ont d contrister et dchirer +ton amiti pour moi, si loyale et si sainte. Pardonne-moi, mon pauvre +ami; j'ai cherch m'appuyer sur toi, me reposer un instant sur ton +bras; j'ai voulu te dire mon angoisse afin de m'affermir dans le calme +du dsespoir, afin de l'emporter dans le tombeau, adoucie et trempe des +larmes de l'amiti. Tu as eu le courage de m'couter en silence et de ne +point me donner de vaines consolations; tu m'as dit seulement ton +affection, la seule chose laquelle je pusse penser sans aigreur et +sans mfiance. Oh! je te remercie! J'ai obtenu de toi cette rude et +sainte promesse, de venir, pour ainsi dire, communier avec moi mon +heure de dlivrance. Le Malgache n'en aurait pas la force; il faut un +coeur plus vieux et plus rsign qui me dise: Va-t'en! et non pas: +Reviens nous.--Je ne peux revenir rien ni personne. + +Ne te laisse point toucher ni branler par cet tat dsespr o tu me +vois; ne laisse point la compassion aller jusqu' la souffrance; ne +laisse point la mlancolie dvorer ces belles fleurs, ces rameaux de +chne dont ta route est couverte. Eh quoi! tu es utile, tu es +ncessaire, tu es vertueux, et tu supporterais la vie regret! Oh! non, +tomber ce fardeau que tu portes si noblement, et qui de prime abord, +t'ouvrira toujours l'accs des mes nobles. Tu trouveras d'autres +amitis, plus grandes, moins striles, moins funestes que la mienne; tu +auras une vieillesse glorieuse au sein d'une destine humble et pnible. +Oh! mon ami, qu'on me donne une tche comme la tienne remplir, qu'on +mette entre mes mains le soc de cette charrue avec laquelle tu ouvres un +si vigoureux sillon dans la socit, et je me relverai de mon +dsespoir, et j'emploierai la force qui est en moi, et que la socit +repousse comme une source d'erreurs et de crimes. + +Tu me connais pourtant, toi. Tu sais s'il y a, dans ce coeur dchir, +des passions viles, des lchets, le moindre dtour perfide, le moindre +attrait pour un vice quelconque. Tu sais que si quelque chose m'lve +au-dessus de tant d'tres mprisablement mdiocres dont le monde est +encombr, ce n'est pas le vain clat d'un nom, ni le frivole talent +d'crire quelques pages. Tu sais que c'est la forte passion du vrai, le +sauvage amour de la justice. Tu sais qu'un orgueil immense me dvore, +mais que cet orgueil n'a rien de petit ni de coupable, qu'il ne m'a +jamais port aucune faute honteuse, et qu'il et pu me pousser une +destine hroque si je ne fusse point n dans les fers! Eh bien! mon +ami, que ferai-je de ce caractre? Que produira cette force d'me qui +m'a toujours fait repousser le joug de l'opinion et des lois humaines, +non en ce qu'elles ont de bon et de ncessaire, mais en ce qu'elles ont +d'odieux et d'abrutissant? A qui les ferai-je servir? Qui m'coutera, +qui me croira? Qui vivra de ma pense? Qui, ma parole, se lvera pour +marcher dans la voie droite et superbe o je voudrais voir aller le +monde? Personne.--Eh! si du moins je pouvais lever mes enfants dans ces +ides, me flatter de l'espoir que ces tres, forms de mon sang, ne +seront pas des animaux marchant sous le joug, ni des mannequins +obissant tous les fils du prjug et des conventions, mais bien des +cratures intelligentes, gnreuses, indomptables dans leur fiert, +dvoues dans leurs affections jusqu'au martyre; si je pouvais faire +d'eux un homme et une femme selon la pense de Dieu! Mais cela ne se +pourra point. Mes enfants, condamns marcher dans la fange des chemins +battus, environns des influences contraires, avertis chaque pas, par +ceux qui me combattent, de se mfier de moi et de ce qu'on appelle des +rves, spectateurs eux-mmes de ma souffrance au milieu de cette lutte +ternelle, de mon coeur ulcr, de mes genoux briss chaque pas sur +les obstacles de la vie relle; mes pauvres enfants, ma chair et mon +me, se retourneront peut-tre pour me dire:--Vous nous garez; vous +voulez nous perdre avec vous! N'tes-vous pas infortun, rebut, +calomni? Qu'avez-vous rapport de ces luttes ingales, de ces duels +fanfarons avec la coutume et la croyance? Laissez-nous faire comme les +autres; laissez-nous recueillir les avantages de ce monde facile et +tolrant; laissez-nous commettre ces mille petites lchets qui achtent +le repos et le bien-tre parmi les hommes. Ne nous parlez plus de vertus +austres et inconnues, qu'on appelle folie, et qui ne mnent qu' +l'isolement ou au suicide. + +Voil ce qu'ils me diront. Ou bien si, par tendresse ou disposition +naturelle, ils m'coutent et me croient, o les conduirai-je? Dans quels +abmes irons-nous donc nous prcipiter tous les trois? car nous serons +trois sur la terre, et pas un avec! Que leur rpondrai-je, s'ils +viennent me dire:--Oui, la vie est insupportable dans un monde ainsi +fait; mourons ensemble! Montrez-nous le chemin de Bernica, ou le lac de +Stnio, ou les glaciers de Jacques! + +Ce n'est pas que, dans mon orgueil, je veuille dire que je suis seul de +mon avis en ce monde par excs de grandeur ou de raison. Non, je suis un +tre plein d'erreurs et de faiblesses, et les plus sombres voiles +d'ignorance couvrent les plus brillants clairs de mon me. Je suis seul + force de dsenchantements et d'illusions perdues. Ces illusions ont +t grossires; mais qui ne les a eues? Elles ont t brises; qui n'a +vu de mme tomber les siennes en poussire? Mais je m'en tais fait une, +particulire, vaste, belle, comme tait mon me aux premires annes de +la vie, au sortir de l'adolescence. Celle-l, pour moi, fut un sceau de +fatalit ternelle, un arrt de mort. Mais cela demanderait de plus +longs dveloppements et une sorte de rcit de ma jeunesse. Je te le +ferai quelque jour. + +Quand tu commences t'endormir, pense moi; pense cette heure de +minuit o les toiles taient si blanches, l'air si doucement humide, +les alles si sombres; pense cette route sable, borde de thym et +d'arbrisseaux, que nous avons parcourue ensemble cent fois dans une +demi-heure, et dans laquelle nous avons chang de si tristes +confidences, de si saintes promesses! A cette heure-l, dors tranquille, +aprs m'avoir envoy une bndiction et un adieu. Moi, je t'crirai +pendant ce temps, et je n'aurai pas perdu ces entretiens de minuit dont +tu me prives, bon coeur fatigu, mais que tu me rendras quelques jours +encore, avant que je parte pour toujours! + + + Samedi. + +Oui, j'avais alors une trange illusion, verte comme ma jeunesse, virile +comme ma tournure d'esprit et mes habitudes. Il serait long de dire tout +l'avenir qu'elle embrassait, mais elle tait rsumable en ce peu de +mots:--Pour obtenir justice en ce monde comme en l'autre, il ne s'agit +que d'tre un vrai juste soi-mme. + +Ce n'tait pas tant l un systme qu'une conviction. Je savais bien +qu'il y avait des mes honntes et pures que les hommes mconnaissaient +et que la Providence semblait abandonner. Mme dans le petit horizon o +je vivais, j'en comptais plusieurs; mais je me faisais de ce mot de +juste tout un monde moral, et dans mon cerveau, alors tout farci de +Bible, d'histoire, de posie et de philosophie, j'en avais fait un +portrait selon mes rves. J'ai retrouv dans les griffonnages que +j'entassais sous mon oreiller l'ge de seize ans, ce portrait du +_juste_. Le voici, c'est un caillou brut. + + * * * * * + +Le juste n'a pas de sexe moral: il est homme ou femme selon la volont +de Dieu; mais son code est toujours le mme, qu'il soit gnral d'arme +ou mre de famille. + +Le juste n'a pas d'tat. Il est mendiant, voyageur, ou prince de la +terre, selon la volont de Dieu. Son but, sa profession, c'est d'tre +juste. + +Le juste est fort, calme et chaste. Il est vaillant, il est actif, il +est rflchi. Il observe tous ses premiers mouvements jusqu' ce qu'il +se soit fait tel que tous ses premiers mouvements soient bons. Il +mprise la vie, et pour peu que sa place en ce monde soit ncessaire +un meilleur que lui, il la cde de bon coeur et s'offre Dieu en +disant: Seigneur, si je suis nuisible mon frre, prenez ma vie. Je +monterai ce coursier, je franchirai ce buisson, je traverserai ce +marais, je sortirai du danger ou j'y resterai, selon votre bon plaisir, + mon Dieu!--Le juste est toujours prt paratre devant Dieu. + +Le juste n'a pas de fortune, pas de maison, pas d'esclaves. Ses +serviteurs sont ses amis s'ils en sont dignes. Son toit appartient au +vagabond, sa bourse et son vtement tous les pauvres, son temps et ses +lumires tous ceux qui les rclament. + +Le juste hait les mchants et mprise les lches. Il leur donne du pain +s'ils en manquent, et des conseils s'ils en veulent. S'ils se +convertissent, il les encourage et leur pardonne; s'ils s'endurcissent +dans le mal, il les oublie, mais il ne les craint pas; et si un assassin +l'attaque, il le tue bravement et se regarde comme l'instrument de la +justice de Dieu. + +Le juste ne s'ennuie jamais. Il travaille tant qu'il peut, soit avec +le corps, soit avec l'esprit, selon ses besoins et ceux d'autrui. Quand +il est las, il se repose et pense Dieu; quand il est malade, il se +rsigne et rve au ciel. + +Le juste ouvre son coeur l'amiti. Ce qu'il aime le mieux aprs +Dieu, c'est son ami; et il ne craint jamais de l'aimer trop, parce qu'il +ne peut aimer qu'un tre digne de lui. + +Le juste est orgueilleux, mais non pas vain. Il ne sait point s'il est +jeune, beau, riche, admir, il sait qu'il est juste; et quoiqu'il +pardonne ceux qui le mconnaissent, il s'loigne d'eux. Il sait que +ceux qui ne le comprennent point ne lui ressemblent point, et que s'il +pouvait les aimer il cesserait d'tre juste. + +Le juste est sincre avant tout, et c'est ce qui exige de lui une force +sublime, parce que le monde n'est que mensonge, fourberie ou vanit, +trahison ou prjug. + +Le juste mprise l'opinion de la foule; il est le dfenseur du faible +et de l'opprim, et n'lve la voix parmi les hommes que pour dfendre +ceux que les hommes accusent injustement. Il ne s'en remet personne du +soin de prononcer sur un accus. Il ne croit au mal que quand il le +sait, et, sans s'inquiter de l'anathme ou de la rise des gens, il va +couter les plaintes de Job jusque sur son fumier. + +Le juste pche sept fois par jour, mais ce sont des pchs de juste. Il +y en a qu'il ne commet jamais, et qu'il ne souponne mme pas. + +Le juste est souvent injuri et calomni; mais il obtient toujours +justice, parce qu'il l'aime, parce qu'il la veut, parce qu'il est fort +et sait l'imposer. Il a des ennemis, des indiffrents; quelquefois la +foule entire est contre lui; mais il a pour amis quelques justes comme +lui, qui se cherchent et se rencontrent dans cette vie, et qui Dieu +donne son royaume dans l'autre. + + * * * * * + +Cette singulire dclaration de mes _droits de l'homme_, comme je +l'appelais alors, colier que j'tais; cet innocent mlange d'hrsies +et de banalits religieuses renferme pourtant bien, n'est-ce pas, un +ordre d'ides arrtes, un plan de vie, un choix de rsolutions, la +tendance un caractre religieusement choisi et embrass? Elle +t'explique peu prs ce qu'taient les illusions de mon adolescence, +et, au milieu des sentiments frachement dicts par l'vangile, une +sorte de restriction rebelle dicte par l'orgueil naissant, par +l'obstination inne, un vague rve de grandeur humaine ml une plus +srieuse ambition de chrtien. + +Prsomptueuse ou folle, cette esprance d'arriver l'tat de _juste_, +c'est--dire de pratiquer la misricorde, la franchise et l'austrit +avec calme et avec joie; de supporter la contradiction et le blme avec +indiffrence et fermet, et de laisser un nom honor parmi l'lite des +hommes rencontrs en cette vie; cette ambition d'une gloire humble, mais +dsirable, d'un travail difficile et long, d'une lutte contre la +socit, couronne la fin de succs, du moins par l'estime de ce petit +nombre de bons que j'esprais rejoindre sur les mers inconnues de +l'avenir, c'tait l le rve, l'illusion de mes plus belles annes, la +foi en la justice divine et humaine.--Qu'est-il devenu? un regret +affreux, la source d'un ennui et d'un dgot qui n'ont d'autre remde +que la mort. + +Cela fut la source de mes qualits et de mes dfauts, ou bien ce furent +mes qualits et mes dfauts qui m'inspirrent ces ides fausses. Je leur +ai d bien des vertus inutiles, bien des traits de folie hroque, bien +des actes de grandeur imbcile et de dvouement sublime, dont l'objet et +le rsultat ont t ignoblement ridicules. J'ai voulu faire l'homme +fort, et j'ai t bris comme un enfant. M'en repentirai-je aujourd'hui +que je vais paratre devant toi, mon Dieu? Non; car si la justice +divine est un rve comme la justice humaine, du moins il y a le repos du +nant qui doit tre dsirable aprs les fatigues d'une vie comme la +mienne. + +Je les ai bien rencontrs, ces hommes justes, je leur ai serr la main; +et leur estime, la tienne entre toutes, mon ami! a bien rpandu sur +mes plaies le baume consolateur. J'ai bien exerc cette justice, non pas +toujours aussi ferme que je me l'tais dicte en ces jours de +puritanisme juvnile; mais si les passions, ou la fatigue, ou la douleur +ou l'amour ont souvent engourdi ou dtourn ce bras qui se flattait +d'tre toujours tendu aux faibles et aux infortuns; si cette svrit +farouche et prudente envers les mchants s'est souvent laiss tromper +par un jugement facile garer, par un coeur facile sduire: +pourtant, je n'ai commis aucune action, caress aucun vice, admis aucun +principe qui m'ait fait sortir du chemin de la justice; j'y ai march +lentement, je m'y suis arrt plus d'une fois, j'y ai perdu bien des +peines et bien du temps poursuivre des fantmes. Mais l'instinct, la +ncessit d'obir ma nature, ont toujours retenu mes pieds sur la +route d'ivoire, et si je ne suis pas encore le juste que je voulais +tre, rien dans le pass ne s'oppose ce que je le devienne; c'est dans +le prsent que gt un obstacle semblable une montagne croule: cet +obstacle, c'est le dsespoir. + +Et pourquoi ce spectre livide est-il venu tendre sur moi ses membres +lourds et glacs? Pourquoi l'amertume est-elle entre si avant dans mon +coeur, que tous les biens, toutes les consolations que ma raison +admet, mon instinct les repousse? D'o vient que je te disais, l'autre +soir, dans le jardin, l'me pntre d'une sombre superstition: Il y a +dans la nature je ne sais quelle voix qui me crie de partout, du sein de +l'herbe et de celui du feuillage, de l'cho et de l'horizon, du ciel et +de la terre, des toiles et des fleurs, et du soleil et des tnbres, et +de la lune et de l'aurore, et du regard mme de mes amis: _Va-t'en, tu +n'as plus rien faire ici?_ + +C'est peut-tre parce que j'ai eu l'ambition de l'intelligence et la +sensibilit du coeur; c'est parce que je me suis impos le caractre +du juste dans des proportions trop antiques, et que je n'ai pu dfendre +mon cerveau des puriles misres de ces temps-ci. J'avais dit: Je ferai +ceci, et je serai calme; je l'ai fait, et je suis rest agit.--J'avais +dit encore: Je braverai ces cueils et ne frmirai pas; je les ai +bravs, et j'en suis sorti ple d'pouvante.--J'avais dit enfin: +J'obtiendrai ces biens, et je m'en contenterai; je les ai obtenus, et +ils ne me suffisent pas. J'ai fait assez passablement mon devoir: mais +j'ai trouv la peine plus amre, et le bonheur moins doux que je ne les +avais rvs. Pourquoi la vrit, au lieu de se montrer comme elle est, +grande, maigre, nue et terrible, se fait-elle riante, belle et fleurie +pour apparatre aux enfants dans leurs songes? + + +AU MALGACHE. + +Je lis immensment depuis quelques jours. Je dis immensment, parce +qu'il y a bien trois ans que je n'ai lu la valeur d'un volume in-octavo, +et que voici depuis quinze jours trois ouvrages que j'avale et digre: +_l'Eucharistie_, de l'abb Gerbet; _Rflexions sur le suicide_, par +madame de Stal; _Vie de Victor Alfieri_, par Victor Alfieri. J'ai lu le +premier par hasard; le second par curiosit, voulant voir comment cet +homme-femme entendait la vie; le troisime par sympathie, quelqu'un me +l'ayant recommand comme devant parler trs-nergiquement mon esprit. + +Un sermon, une dissertation, une histoire.--L'histoire d'Alfieri +ressemble un roman; elle intresse, chauffe, agite.--Le catholicisme +de l'abb a la solennit troite, l'inutilit invitable d'un livre +asctique.--Il n'y a que la dissertation de madame de Stal qui soit +vraiment ce qu'elle veut tre, un crit correct, logique, commun quant +aux penses, beau quant au style, et savant quant l'arrangement. Je +n'ai trouv d'autre soulagement dans cet crit que le plaisir +d'apprendre que madame de Stal aimait la vie, qu'elle avait mille +raisons d'y tenir, qu'elle avait un sort infiniment plus heureux que le +mien, une tte infiniment plus forte et plus intelligente que la mienne. +Je crois, du reste, que son livre a redoubl pour moi l'attrait du +suicide. Quand je trouve un pdagogue de village sur mon chemin, il +m'ennuie; mais je le prends en patience, car il fait son tat. Mais si +je rencontre un illustre docteur, et qu'esprant trouver en lui quelque +secours, j'aille le consulter pour claircir mes doutes et calmer mes +anxits, je serai bien plus choqu et bien plus contrist +qu'auparavant, s'il me dit en phrases excellentes et en mots +parfaitement choisis les mmes lieux communs que le pdagogue de village +vient de me dbiter en latin de cuisine; celui-l avait le mrite de me +faire sourire parfois de ses barbarismes, son emphase pouvait tre +bouffonne; la froideur doctorale de l'autre n'est que triste. C'est un +chne que l'on courait embrasser pour se sauver, et qui se brise comme +un roseau, pour vous laisser tomber plus bas dans l'abme. + +_L'Eucharistie_ est certainement un livre distingu malgr ses dfauts. +Je suis bien aise de l'avoir lu: non qu'il m'ait fait aucun bien, il est +trop catholique pour moi, et les livres spciaux ne font de bien qu' un +petit nombre; mais parce qu'il m'a ramen aux jours de ma premire +jeunesse, dvote, tendre et crdule. + +Alfieri est un homme qui me plat. Ce que j'aime, c'est son orgueil; ce +qui m'intresse, ce sont ces luttes terribles entre sa fiert et sa +faiblesse; ce que j'admire, c'est son nergie, sa patience, les efforts +inous qu'il a faits pour devenir pote.--Hlas! encore un qui a +souffert, qui a dtest la vie, qui a sanglot et _rugi_ (comme il dit) +dans la fureur du suicide; et celui-l, comme les autres, s'est consol +avec un hochet! Il a connu l'amour, des dsenchantements hideux, et des +regrets mls de honte et de mpris, et l'ennui de la solitude, et le +froid ddain, et la triste clairvoyance de toutes choses..... except de +la dernire marotte qui l'a sauv, la gloire! + +La _Vie d'Alfieri_, considre comme _livre_, est un des plus excellents +que je connaisse. Il est vrai que je n'en connais gure, surtout depuis +l'poque laquelle j'ai absolument perdu la mmoire; celui-l est crit +avec une simplicit extrme, avec une froideur de jugement d'o ressort +pour le lecteur une trs-chaude motion; avec une concision et une +rapidit pleines d'ordre et de modestie. Je pense que tous ceux qui se +mleront d'crire leur vie devraient se proposer pour modle la forme, +la dimension et la manire de celle-ci. Voil ce que je me suis promis +en la lisant, et voil pourtant ce que je suis bien sr de ne pas tenir. + +Pour me rsumer, je veux te dire que la lecture me fait beaucoup plus de +mal que de bien. Je veux m'en sevrer au plus vite. Elle empire mon +incertitude sur toute vrit, mon dcouragement de tout avenir. Tous +ceux qui crivent l'histoire des maux humains ou de leurs propres maux, +prchent du haut de leur calme ou de leur oubli. Mollement assis sur le +paisible _dada_ qui les a tirs du danger, ils m'entretiennent du +systme, de la croyance ou de la vanit qui les console. Celui-ci est +dvot, celle-l est savante, le grand Alfieri fait des tragdies. Au +travers de leur bien-tre prsent, ils voient les chagrins passs menus +comme des grains de poussire, et traitent les miens de mme, sans +songer que les miens sont des montagnes, comme l'ont t les leurs. Ils +les ont franchies, et moi, comme Promthe, je reste dessous, n'ayant de +libre que la poitrine pour nourrir un vautour. Ils sourient +tranquillement, les cruels! L'un prononce sur mon agonie ce mot de +mpris religieux, _vanitas!_ l'autre appelle mon angoisse _faiblesse_, +et le troisime _ignorance_. Quand je n'tais pas dvot dit l'un, +j'tais sous ce rocher; soyez dvot et levez-vous!--Vous expirez? dit +madame de Stal; songez aux grands hommes de l'antiquit, et faites +quelque belle phrase l-dessus. Rien ne soulage comme la +rhtorique.--Vous vous ennuyez? s'crie Alfieri; ah! que je me suis +ennuy aussi! Mais _Cloptre_ m'a tir d'affaire.--Eh bien! oui, je le +sais, vous tes tous heureux, vertueux ou glorieux. Chacun me crie: +Levez-vous, levez-vous, faites comme moi, crivez, chantez, aimez, +priez! Jusqu' toi, mon bon Malgache, qui me conseilles de faire btir +un ajoupa et d'y lire les classifications de Linne. Mes matres et mes +amis, n'avez-vous rien de mieux me dire? Aucun de vous ne peut-il +porter la main ce rocher et l'ter de dessus mes flancs qui saignent +et s'puisent? Eh bien! si je dois mourir sans secours, chantez-moi du +moins les pleurs de Jrmie ou les lamentations de Job. Ceux-l +n'taient point des pdants; ils disaient tout bonnement: _La pourriture +est dans mes os, et les vers du spulcre sont entrs dans ma chair_. + + +A ROLLINAT. + +Je suis bien fch d'avoir crit ce mauvais livre qu'on appelle _Llia_, +non pas que je m'en repente: ce livre est l'action la plus hardie et la +plus loyale de ma vie, bien que la plus folle et la plus propre me +dgoter de ce monde cause des rsultats. Mais il y a bien des choses +dont on enrage et dont on se moque en mme temps, bien des gupes qui +piquent et qui impatientent sans mettre en colre, bien des contrarits +qui font que la vie est maussade, et qui ne sont pas tout fait le +dsespoir qui tue. Le plaisir d'avoir fait ces choses en efface bientt +l'atteinte. + +Si je suis fch d'avoir crit _Llia_, c'est parce que je ne peux plus +l'crire. Je suis dans une situation d'esprit qui ressemble tellement +celle que j'ai dpeinte, et que j'prouvais en faisant ce livre, que ce +me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer. +Malheureusement, on ne peut pas faire deux ouvrages sur la mme pense +sans y apporter beaucoup de modifications. L'tat de mon esprit, lorsque +je fis _Jacques_ (qui n'a point encore paru), me permit de corriger +beaucoup ce personnage de _Llia_, de l'habiller autrement et d'en +faciliter la digestion au bon public. A prsent je n'en suis plus +_Jacques_, et au lieu d'arriver un troisime tat de l'me, je retombe +au premier. Eh quoi! ma priode de _parti pris_ n'arrivera-t-elle pas? +Oh! si j'y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, +quels antiques stociens, quels ermites barbe blanche se promneront +travers mes romans! quelles pesantes dissertations, quels magnifiques +plaidoyers, quelles superbes condamnations, quels pieux sermons +dcouleront de ma plume! comme je vous demanderai pardon d'avoir t +jeune et malheureux, comme je vous prnerai la sainte sagesse des +vieillards et les joies calmes de l'gosme! Que personne ne s'avise +plus d'tre malheureux dans ce temps-l; car aussitt je me mettrai +l'ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu'il +est un sot et un lche, et que, quant moi, je suis parfaitement +heureux. Je serai aussi faux, aussi bouffi, aussi froid, aussi inutile +que Trenmor, type dont je me suis moqu plus que tout le monde, et avant +tout le monde; mais ils n'ont pas compris cela. Ils n'ont pas vu que, +mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains, +et tant forc par la logique de faire paratre aussi la raison humaine, +je l'avais t chercher au bagne, et qu'aprs l'avoir plante comme une +potence au milieu des autres bavards, j'en avais tir la fin un grand +bton blanc, qui s'en va vers les champs de l'avenir, chevauch par les +follets. + +Tu me demandes (je t'entends) si c'est une comdie que ce livre que tu +as lu si srieusement, toi vritable Trenmor de force et de vertu, qui +sais penser tout ce que le mien sait dire, et faire tout ce que le mien +sait indiquer.--Je te rpondrai que oui et que non, selon les jours. Il +y eut des nuits de recueillement, de douleur austre, de rsignation +enthousiaste, o j'crivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut +des matines de fatigue, d'insomnie, de colre, o je me moquai de la +veille et o je pensai tous les blasphmes que j'crivis. Il y eut des +aprs-midi d'humeur ironique et factieuse, o, chappant comme +aujourd'hui au pdantisme des donneurs de consolation, je me plus +faire Trenmor le philosophe plus creux qu'une gourde et plus impossible +que le bonheur. Ce livre, si mauvais et si bon, si vrai et si faux, si +srieux et si railleur, est bien certainement le plus profondment, le +plus douloureusement, le plus crement senti que cervelle en dmence ait +jamais produit. C'est pourquoi il est contrefait, mystrieux, et de +russite impossible. Ceux qui ont cru lire un roman ont eu bien raison +de le dclarer dtestable. Ceux qui ont pris au rel ce que l'allgorie +cachait de plus tristement chaste ont eu bien raison de se scandaliser. +Ceux qui ont espr voir un trait de morale et de philosophie ressortir +de ces caprices ont fort bien fait de trouver la conclusion absurde et +fcheuse. Ceux-l seuls qui, souffrant des mmes angoisses, l'ont cout +comme une plainte entrecoupe, mle de fivre, de sanglots, de rires +lugubres et de jurements, l'ont fort bien compris, et ceux-l l'aiment +sans l'approuver. Ils en pensent absolument ce que j'en pense; c'est un +affreux crocodile trs-bien dissqu, c'est un coeur tout saignant, +mis nu, objet d'horreur et de piti. + +O est l'poque o l'on n'et pas os imprimer un livre sans l'avoir +muni, en mme temps que du privilge du roi, d'une bonne moralit, bien +grosse, bien bourgeoise, bien rebattue, bien inutile? Les gens de +coeur et de tte ne manquaient jamais de prouver absolument le +contraire de ce qu'ils voulaient prouver. L'abb Prvost tout en +dmontrant par la bouche de Tiberge que c'est un grand malheur et un +grand avilissement de s'attacher une fille de joie, prouva par +l'exemple de Desgrieux que l'amour ennoblit tout, et que rien n'est +rebutant de ce qui est profondment senti par un gnreux coeur. Pour +complter la bvue, Tiberge est inutile. Manon est adorable, et le livre +est un sublime monument d'amour et de vrit. + +Jean-Jacques a beau faire, Julie ne redevient chre au lecteur qu' +l'heure de la mort, en crivant Saint-Preux qu'elle n'a pas cess de +l'aimer. C'est madame de Stal, la logique, la raisonneuse, l'utile, qui +fait cette remarque. Madame de Stal remarque encore que la lettre qui +dfend le suicide est bien suprieure la lettre qui le condamne. +Hlas! pourquoi crire contre sa conscience, Jean-Jacques? s'il est +vrai, comme beaucoup le pensent, que vous vous tes donn la mort, +pourquoi nous l'avoir cach? pourquoi tant de draisonnements sublims +pour celer un dsespoir qui vous dborde? Martyr infortun qui avez +voulu tre philosophe classique comme un autre, pourquoi n'avoir pas +cri tout haut? cela vous aurait soulag, et nous boirions les gouttes +de votre sang avec plus de ferveur; nous vous prierions comme un Christ +aux larmes saintes. + +Est-ce beau, est-ce puril, cette affectation d'utilit philanthropique? +Est-ce la libert de la presse, ou l'exemple de Goethe suivi par +Byron, ou la raison du sicle qui nous en a dlivrs? Est-ce un crime de +dire tout son chagrin, tout son ennui? Est-ce vertu de le cacher? +Peut-tre, se taire, oui: mais mentir! mais avoir le courage d'crire +des volumes pour dguiser aux autres et soi-mme le fond de son me! + +Eh bien! oui, c'tait beau! Ces hommes-l travaillaient se gurir et +faire servir leur gurison aux autres malades. En tchant de persuader, +ils se persuadaient. Leur orgueil, bless par les hommes, se relevait en +dclarant aux hommes qu'ils avaient su se gurir tout seuls de leurs +atteintes. Sauveurs ingnus de vos ingnus contemporains, vous n'avez +pas aperu le mal que vous semiez sous les fleurs saintes de votre +parole! vous n'avez pas song cette gnration que rien n'abuse, qui +examine et dissque toutes les motions, et qui, sous les rayons de +votre gloire chrtienne, aperoit vos fronts ples sillonns par +l'orage! Vous n'avez pas prvu que vos prceptes passeraient de mode, et +que vos douleurs seules nous resteraient, nous et nos descendants! + + + + +V + +A FRANOIS ROLLINAT + + + Janvier 1835. + +Pourquoi diable n'es-tu pas venu hier? nous t'avons attendu pour dner +jusqu' sept heures, ce qui est exorbitant pour des apptits excits par +l'air vif de la campagne. Il te sera survenu un client bavard? tu n'es +pas malade au moins? A prsent, nous ne t'attendons plus que samedi. +Dans l'intervalle, donne-moi de tes nouvelles, entends-tu, Pylade? nous +serions inquiets. La mine que tu as depuis trois mois surtout n'est pas +faite pour nous rassurer. Pauvre vieux petit homme jaune, qu'as-tu donc? +Je sais que tu rponds ordinairement cette question-l: Qu'as-tu +toi-mme? es-tu donc un homme riche, jeune, robuste et frais, pour +t'inquiter de la mine que j'ai? Hlas! nous avons tous deux une pauvre +apparence, et, dans tous ces tuis de parchemin, il y a des mes bien +lasses et bien fltries, mon camarade! + +Bah! de quoi vais-je parler? nous avons t hier plus gais que jamais; +cependant tu nous manquais bien, mais nous avons bu ta sant, et, +force de faire des voeux pour toi, nous nous sommes tous un peu +exalts. Ma foi! Pylade, il ne faut pas nier les biens que la Providence +nous tient en rserve. Au moment o nous croyons tout perdu, la bonne +desse, qui sourit de notre dsespoir, est l, derrire nous, qui +entoure de clinquant un petit hochet bien joli qu'elle nous met ensuite +dans les mains si doucement qu'on ne souponne pas son dessein; car si +nous pouvions imaginer qu'elle nous raille et qu'elle ne prend pas notre +fureur au srieux, nous serions capables de nous tuer pour la forcer d'y +croire. Mais nous esprons qu'elle est un peu intimide de nos menaces, +et qu' l'avenir elle se conduira mieux notre gard; nous nous +laissons aller peu peu regarder cette amusette qu'elle nous a +donne, et enfin nous en secouons les grelots tout en leur disant: +Grelots de la folie, vous pouvez bien sonner tant que vous voudrez, nous +n'y prendrons aucun plaisir. Mais nous les faisons sonner encore, et +nous les coutons avec tant de complaisance que bientt nous nous +faisons grelots nous-mmes, et des rires et des chants de joie sortent +de nos poitrines vides et dsoles. Nous avons alors de bien beaux +raisonnements pour nous rconcilier avec la vie, tout aussi beaux que +ceux qui nous faisaient renoncer la vie la semaine prcdente. Quelle +mauvaise plaisanterie que le coeur humain! Qu'est-ce donc que ce +coeur-l, dont nous parlons tous tant et si bien? D'o vient que cela +est si bizarre, si mobile, si lche la souffrance, si lger au +plaisir? Y a-t-il un bon et un mauvais ange qui soufflent tour tour +sur ce pauvre organe de la vie? Est-ce une me, un rayon de la Divinit, +que ce diaphragme qu'une tasse de caf et un bon mot dilatent? Mais si +ce n'est qu'une ponge imbibe de sang, d'o lui viennent donc ces +aspirations soudaines, ces tressaillements, ces angoisses, espce de +cris dchirants qui s'en chappent quand de certaines syllabes frappent +l'oreille, ou quand les jeux de la lumire dessinent sur le mur, avec la +frange d'un rideau ou l'angle d'une boiserie, certaines lignes +fantastiques, profils bauchs par le hasard, empreints de magiques +ressemblances? Pourquoi, au milieu de nos soupers, o, Dieu merci, le +bruit et la gaiet ne vont pas demi, y en a-t-il quelques-uns parmi +nous qui se mettent pleurer sans savoir pourquoi? Il est ivre, disent +les autres. Mais pourquoi le vin qui fait rire ceux-ci fait-il sangloter +celui-l? O gaiet de l'homme, que tu touches de prs la souffrance! +Et quel est donc ce pouvoir d'un son, d'un objet, d'une pense vague sur +nous tous? Quand nous sommes vingt fous criant dans tous les tons faux, +et chantant sur toutes les gammes incohrentes de l'ivresse, s'il en est +un qui fasse un signe solennel en disant: _coutez!_ tous se taisent et +coutent. Alors, dans le silence de ces grands appartements, une voix +lointaine et plaintive s'lve. Elle vient du fond de la valle, elle +monte comme une spirale harmonieuse autour des sapins du jardin, puis +elle gagne l'angle de maison; elle se glisse par une fentre, elle vole +le long des corridors et vient se briser contre la porte de notre salle +avec des sanglots lamentables. Alors toutes nos figures s'allongent, +toutes nos lvres plissent; nous restons tous clous notre place, +dans l'attitude o ce bruit nous a pris. Enfin quelqu'un s'crie:--Bah! +c'est le vent, je m'en moque.--En effet, c'est le vent, rien que le vent +et la nuit; et personne ne s'en moque, personne ne surmonte sans effort +la tristesse qu'inspirent ces choses-l. Mais pourquoi est-ce triste? Le +renard et la perdrix tombent-ils dans la mlancolie quand le vent pleure +dans les bruyres? La biche s'attendrit-elle au lever de la lune? +Qu'est-ce donc que cet tre qui s'institue le roi de la cration, et qui +ne rve que larmes et frayeurs? + +Mais pourquoi serions-nous tristes, moins d'tre fous? Nos femmes sont +charmantes, et nos amis, en est-il de meilleurs? Est-il beaucoup de +mortels qui aient eu dans leur vie le bonheur de runir sous le mme +toit presque tous les jours, pendant un mois, douze ou quinze cratures +nobles et vraies, et toutes unies entre elles d'une sainte amiti? O mes +amis, mes chers amis! savez-vous ce que vous tes dans la vie d'un +infortun? vous ne le savez pas assez, vous n'tes pas assez fiers du +bien que vous faites; c'est quelque chose que de sauver une me du +dsespoir. + +Hlas! hlas! qu'est-ce que ce mlange d'amertume et de joie? qu'est-ce +que ce sentiment de dtachement et d'amour, qui me ramne ici chaque +anne, dans cette saison qui n'est plus l'automne et qui n'est pas +encore l'hiver, mois de recueillement mlancolique et de tendre +misanthropie; car il y a de tout cela dans cette pauvre tte fatigue +que presse de toute sa solennit le toit paternel. O mes dieux Lares! +vous voil tels que je vous ai laisss. Je m'incline devant vous avec ce +respect que chaque anne de vieille se rend plus profond dans le coeur +de l'homme. Poudreuses idoles qui vtes passer vos pieds le berceau de +mes pres et le mien, et ceux de mes enfants; vous qui vtes sortir le +cercueil des uns et qui verrez sortir celui des autres, salut, +protecteurs devant lesquels mon enfance se prosternait en tremblant, +dieux amis que j'ai appels avec des larmes du fond des lointaines +contres, du sein des orageuses passions! Ce que j'prouve en vous +revoyant est bien doux et bien affreux. Pourquoi vous ai-je quitts, +vous toujours propices aux coeurs simples, vous qui veillez sur les +petits enfants quand les mres s'endorment, vous qui faites planer les +rves d'amour chaste sur la couche des jeunes filles, vous qui donnez +aux vieillards le sommeil et la sant! Me reconnaissez-vous, paisibles +Pnates? ce plerin qui arrive pied dans la poussire du chemin et +dans la brume du soir, ne le prenez-vous point pour un tranger? Ses +joues fltries, son front dvast, ses orbites que les larmes ont +creuses, comme les torrents creusent les ravins, ses infirmits, sa +tristesse et ses cicatrices, tout cela ne vous empchera-t-il pas de +reconnatre cette me vaillante qui sortit d'ici un matin revtue d'un +corps robuste, lequel chevauchait une brave jument nourrie dans les +gents, sobre et infatigable monture, comme si l'homme et l'animal +devaient faire le tour du monde? Voici l'homme: les enfants l'appellent +Tobie, et ils le soutiennent sous les bras pour qu'il marche. Le cheval +est l-bas, il broute lentement l'ortie autour des murs du cimetire: +c'est _Colette_, qui jadis fut digne de porter Bradamante, et qui, +maintenant aveugle, regagne encore aujourd'hui, avec la vue de +l'instinct et de la mmoire, la litire o elle mourra demain matin. + +Eh bien! Colette, tes beaux jours ne sont plus; mais on a fait une bonne +action en te conservant un coin et une botte de paille dans l'curie. +Qui t'a assur cette bonne destine de ne point tre vendue au corroyeur +comme tous les vieux chevaux? le plus sacr des droits, l'anciennet. Ce +qui a t est quelque chose de respectable. Ce qui est, est toujours +sujet doute et contestation. D'o vient donc l'amiti qu'on a pour +ton vieux matre ici? Personne ne le connat plus, il a disparu +longtemps, il a voyag au loin; ses traits ont chang; de ses gots, de +ses habitudes, de son caractre, on ne sait plus rien, car il s'est +pass tant de choses dans sa vie depuis le temps o il tait encore +solide et fier! Mais un mot simple et doux rattache lui ceux qui +pourraient s'en mfier. Ce mot, c'est _autrefois_.--Il tait l, dit-on, +il faisait ces choses avec nous, il tait un de nous, nous l'avons +connu; il allait la chasse par ici, il cueillait des champignons dans +le pr qui est l-bas; vous souvenez-vous de la noce d'un tel, et de +l'enterrement de...? Quand on en est au chapitre des _vous souvient-il_, +que de prcieux liens d'or et de diamant rattachent les coeurs +refroidis! que de chaleureuses bouffes de jeunesse montent au visage et +raniment les joies oublies, les affections ngliges! On se figure +souvent alors qu'on s'est aim plus qu'on ne s'aima en effet, et, coup +sr, les plaisirs passs, comme les plaisirs qu'on projette, semblent +plus vifs que ceux qu'on a sous la main. + +Ah! c'en est un bien pur, cependant, que de s'embrasser aprs une longue +absence, en s'criant:--Te voil donc, mon vieux! C'est donc toi, ma +fille! C'est donc vous, ma nice, ma soeur! + +Ne me dis donc pas, mon ami, que je suis courageux, et que la gaiet +que je montre est un effort de mon amiti pour toi et pour eux. Ne crois +pas cela. Je suis heureux en effet, heureux par vous, malheureux par +d'autres. Qu'importe ici ce qui n'est pas vous? Crois-tu que je m'en +occupe?--J'y songe malgr moi, il est vrai; mais pourquoi en parler, +pourquoi le sauriez-vous? Oh! non, que personne ne le sache, except les +deux ou trois vieux qui ne peuvent se tromper sur le pli de mon sourcil. +Mais que les autres ne connaissent de moi que le bonheur qui me vient +d'eux. Les pauvres enfants en douteraient s'ils voyaient le fond des +abmes qu'ils couvrent de fleurs. Ils s'loigneraient effrays en se +disant: Rien ne peut crotre sur ce sol dsol; car les incurables n'ont +pas d'amis, et quand l'homme ne peut plus tre utile l'homme, celui +qui peut se sauver s'loigne, et celui qui n'a plus de chances meurt +seul. Ces jeunes esprits comprendraient-ils ce qui se passe chez ceux +qui ont vcu? savent-ils qu'on renferme dans son sein tous les lments +de la joie et de la douleur, sans pouvoir se servir de l'une ou de +l'autre? A leur ge, toute douleur doit tuer ou tre tue; leur ge, +les grandes dsolations, les graves maladies, les austres rsolutions, +le sombre et silencieux dsespoir. Mais, aprs ces priodes fatales, ils +ont la jeunesse qui reprend ses droits, le coeur qui se renouvelle et +se retrempe, la vie qui se rveille intense et presse de rparer le +temps perdu; et il y a l dix ou vingt ans d'orages, de maux affreux et +de joies indicibles. Mais, quand l'exprience a frapp ses grands coups, +et que les passions, non amorties, mais comprimes, s'veillent encore +pour brler, et retombent aussitt frappes d'pouvante devant le +spectre du pass, alors le coeur humain, qui pouvait auparavant se +promettre et s'imposer, ne se connat plus du tout. Il sait ce qu'il a +t, mais il ne sait plus ce qu'il sera; car il a tant combattu qu'il ne +peut plus compter sur ses forces. Et d'ailleurs, il a perdu le got de +souffrir, si naturel ceux qui sont jeunes. Les vieux en ont assez. +Leur douleur n'a plus rien de potique; la douleur n'embellit que ce qui +est beau. + +La pleur divinise la beaut des femmes et ennoblit la jeunesse des +hommes. Mais, quand le chagrin se manifeste par d'irrparables ravages, +quand il creuse des sillons des fronts fltris, on le sent maussade et +dangereux. On le cache comme un vice, on le drobe tous les regards, +de peur que la crainte de la contagion n'loigne les heureux d'auprs de +vous. C'est alors vraiment qu'on est digne de plainte; car on ne se +plaint pas, et l'on craint d'tre plaint. C'est cet ge-l que les +amis contemporains se comprennent d'un regard, et qu'il suffit d'un mot +pour se raconter l'un l'autre toute sa vie passe. + +D'o vient que, quand nous nous retrouvons aprs une sparation de +quelques mois, tu lis si bien sur mon visage l'histoire des maux que +j'ai soufferts? D'o vient que tu me dis ds l'abord en me serrant la +main: Eh bien! eh bien! telle chose est arrive, voil ce que tu as +fait; je comprends ce que tu as dans le coeur? Oh! comme tu me +racontes exactement alors les moindres dtails de mon infortune! Pauvres +humains que nous sommes! ces douleurs dont nous parlons avec tant +d'emphase, et dont nous portons le fardeau avec tant d'orgueil, tous les +connaissent, tous les ont subies; c'est comme le mal de dents; chacun +vous dit:--Je vous plains, cela fait grand mal;--et tout est dit. + +_Triste! triste!_ Mais l'amiti a cela de beau et de bienfaisant +qu'elle s'inquite et s'occupe de vos maux comme s'ils taient uniques +en leur espce. O douce compassion, maternelle complaisance pour un +enfant qui pleure et qui veut qu'on le plaigne! qu'il est suave de te +trouver dans l'me srieuse et mre d'un ancien ami! Il sait tout, il +est habitu toucher vos plaies; et pourtant il ne se blase pas sur vos +souffrances, et sa piti se renouvelle sans cesse. Amiti! amiti! +dlices des coeurs que l'amour maltraite et abandonne; soeur +gnreuse qu'on nglige et qui pardonne toujours! Oh! je t'en prie, je +t'en supplie, mon _Pylade_, ne fais pas de moi un personnage tragique. +Ne me dis pas qu'il y a de ma part une pouvantable vigueur soutenir +cette gaiet. Non, non, ce n'est pas un rle, ce n'est pas une tche, ce +n'est pas mme un calcul; c'est un instinct et un besoin. La nature +humaine ne veut pas ce qui lui nuit; l'me ne veut pas souffrir, le +corps ne veut pas mourir, et c'est en face de la douleur la plus vraie +et de la maladie la plus srieuse que l'me et le corps se mettent +nier et fuir l'approche odieuse de la destruction. Il est des crises +violentes o le suicide devient un besoin, une rage; c'est une certaine +portion du cerveau qui souffre et s'atrophie physiquement. Mais que +cette crise passe; la nature, la robuste nature que Dieu a faite pour +durer son temps, tend ses bras dsols et se rattache aux moindres +brins d'herbe pour ne pas rouler dans sa fosse. En faisant la vie de +l'homme si misrable, la Providence a bien su qu'il fallait donner +l'homme l'horreur de la mort. Et cela est le plus grand, le plus +inexplicable des miracles qui concourent la dure du genre humain; car +quiconque verrait clairement ce qui est, se donnerait la mort. Ces +moments de clart funeste nous arrivent, mais nous n'y cdons pas +toujours, et le miracle qui fait refleurir les plantes aprs la neige et +la glace s'opre dans le coeur de l'homme. Et puis, tout ce qu'on +appelle la raison, la sagesse humaine, tous ces livres, toutes ces +philosophies, tous ces devoirs sociaux et religieux qui nous rattachent + la vie ne sont-ils pas l! Ne les a-t-on pas invents pour nous aider + flatter les penchant naturel, comme tous les principes fondamentaux, +comme la proprit, le despotisme et le reste? Ces lois-l sont bien +sages et faites pour durer; mais on en pourrait faire de plus belles, et +Jsus, en souffrant le martyre, a donn un grand exemple de suicide. +Quant a moi, je te dclare que, si je ne me tue pas, c'est absolument +parce que je suis lche. + +Et qui me rend lche? Ce n'est pas la crainte de me faire un peu de mal +avec un couteau ou un pistolet; c'est l'effroi de ne plus exister, c'est +la douleur de quitter ma famille, mes enfants et mes amis; c'est +l'horreur du spulcre; car, quoique l'me espre une autre vie, elle est +si intimement lie ce pauvre corps, elle a contract, en l'habitant, +une si douce complaisance pour lui, qu'elle frmit l'ide de le +laisser pourrir et manger aux vers. Elle sait bien que ni elle ni lui +n'en sauront rien alors; mais, tant qu'elle lui est unie, elle le soigne +et l'estime, et ne peut se faire une ide nette de ce qu'elle sera, +spare de lui. + +Je supporte donc la vie, parce que je l'aime; et quoique la somme de mes +douleurs soit infiniment plus forte que celle de mes joies, quoique +j'aie perdu les biens sans lesquels je m'imaginais la vie impossible, +j'aime encore cette triste destine qui me reste, et je lui dcouvre, +chaque fois que je me rconcilie avec elle, des douceurs dont je ne me +souvenais pas, ou que je niais avec ddain quand j'tais riche de +bonheur et glorieux. Oh! l'homme est si insolent quand sa passion +triomphe! quand il aime ou quand il est aim, comme il mprise tout ce +qui n'est pas l'amour! comme il fait bon march de sa vie! comme il est +prt s'en dbarrasser ds que son toile plit un peu! Et quand il +perd ce qu'il aime, quelle agonie, quelles convulsions, quelle haine +pour les secours de l'amiti, pour les misricordes de Dieu! Mais Dieu +l'a fait aussi faible que fanfaron, et bientt redevenu tout petit, tout +honteux, pleurant comme un enfant, et cherchant avec des pas timides +retrouver sa route, il saisit avec empressement les mains qui s'offrent + lui pour le guider. Ridicule, purile et infortune crature, qui ne +veut pas accepter la destine et ne sait pas s'y soustraire. + +Ah! ne nous moquons pas de cette condition misrable; c'est celle de +tous, et tous nous savons que sa mesquinerie, que son manque de grandeur +et de force ne la rend que plus malheureuse et plus digne de compassion. +Tant qu'on croit sa force, on a de l'orgueil, et l'orgueil console de +tout. On marche grands pas et on fronce le sourcil avec un calme +majestueux et terrible; on a dcrt qu'on mourrait, le soir ou le +lendemain matin, et on est si fier de cette grande rsolution (que du +reste un perruquier ou une prostitue sont tout aussi capables +d'excuter que Caton d'Utique), on est si content de ne pas subir +l'arrt du sort et de le narguer, qu'on est dj demi consol. On +jouit d'une grande libert d'esprit, et l'on s'en tonne; on fait son +testament, on songe tout, on brle certaines lettres, on en recommande +d'autres ses amis, on fait des adieux solennels, on s'estime, on +s'admire, et on s'aime soi-mme. Voil le pire; on se rconcilie avec +soi, on se rend sa propre estime, et l'affection revient avec une +admirable bont se placer entre le soi hroque et le soi expiatoire. Le +sacrificateur, c'est--dire l'orgueil, fait alors peu peu grce la +victime, c'est--dire la faiblesse; l'un s'attendrit, l'autre se +lamente; l'orgueil demande la faiblesse si elle tait bien sincre +tout l'heure, si elle avait bien l'intention de tendre la gorge au +couteau; l'autre rpond que oui: l'orgueil daigne y croire, et dcide +que l'intention est rpute pour le fait, que la honte est lave, la +fiert satisfaite l'espoir rhabilit. Puis vient un ami qui sourit de +votre dessein, mais qui feint, pour peu qu'il soit dlicat et bon, d'en +tre pouvant et de vous arracher l'arme meurtrire; ce qui, en vrit, +n'est pas difficile... Hlas! hlas! ne rions pas de cela. Tout cela +fait qu'on ne se tue pas, et qu'on vit, et qu'on cesse la fin de se +croire fort, et que l'orgueil tombe, et que la souffrance s'apaise; mais +qu'il reste, au fond de l'me et pour jamais, une tristesse muette, un +abattement profond, qui accepte toutes les distractions, mais qu'aucune +distraction ne change; car ce qu'on croit, on le veut; et ce qu'on sait, +on le subit. Or, lequel vaut mieux de l'chafaud ou des galres +perptuit? + +Mais, bonsoir, _vieux_; il se fait tard, dans une heure il fera grand +jour, il faudra que je m'veille avec les coqs qui sonneront leur +fanfare matinale, et les chiens qui se mettront hurler pour qu'on +ouvre les portes de la cour, et ton frre Charles qui chante comme +l'alouette au lever du soleil. Tu viendras samedi, n'est-ce pas? Il +fera, j'espre, un temps comme nous l'aimons: pas de lune, le ciel est +la gele, les toiles luiront et l'air sera sonore; ton frre chantera +son _Stabat_, et nous irons l'entendre de loin sous le grand sapin. Il +fait bon de s'attendrir et de s'attrister quand on est ensemble; mais +seul, il faut s'interdire cela quand on en est o nous en sommes. C'est +pourquoi je t'cris, afin de n'aller me coucher qu'au moment o un +sommeil accablant coupera court toute rflexion un peu trop grave. O +ciel! voil donc ces gais convives, ces aimables vieillards, les voil +en face de leur chevet et saisis de terreur l'aspect des penses qui +les y attendent! C'est pour cela qu'il faut s'endormir au lever du jour. +C'est l'heure o le cauchemar quitte les rideaux du lit et n'a plus de +pouvoir sur les hommes. Adieu, donne ma bndiction tes douze enfants. + + + Dimanche. + +Puisque tu ne peux pas venir aujourd'hui, je viens m'enfermer avec toi +et causer par la voie de la plume et de l'encre avec ton ennui; car tu +t'ennuies, ce n'est rien de plus. Ne va pas t'imaginer que tu aies du +chagrin. L'ennui est un mal assez grand, mais c'est aprs tout un mal +trs-noble, et d'o peut sortir tout ce qu'il y a de plus beau dans +l'me humaine. Il ne s'agit que d'expliquer son ennui comme il faut, et +d'en diriger les inspirations vers un but potique. Voil le diable! tu +n'es pas pote du tout. Tu dtermines toutes choses, tu ne sais rester +dans le doute sur quoi que ce soit. Si tu savais bien ce que c'est que +l'ennui, et le parti qu'on en peut tirer! Je vais tcher de te +l'expliquer comme je l'entends. + +L'ennui est une langueur de l'me, une atonie intellectuelle qui +succde aux grandes motions ou aux grands dsirs. C'est une fatigue, un +malaise, un dgot quivalant celui de l'estomac qui prouve le besoin +de manger et qui n'en sent pas le dsir. De mme que l'estomac, l'esprit +cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment +qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire; +il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et prcisment l'ennui +est ce qui prcde ou ce qui suit l'un ou l'autre. C'est un tat non +violent, mais triste; facile gurir, facile envenimer. Mais du +moment qu'on le potise, il devient touchant, mlancolique, et sied fort +bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout +bonnement s'y abandonner. La recette est simple:--Se vtir +convenablement, selon la saison; avoir de trs-bonnes pantoufles, un +excellent feu en hiver, un hamac lger en t, un bon cheval au +printemps, l'automne un carr de jardin sabl et plant de +renonculiers. Avec cela, ayez un livre la main, un cigare la bouche; +lisez une ligne environ par heure, laquelle vous penserez huit ou dix +minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une ide fixe. +Le reste du temps, rvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de +pipe, ou d'attitude de tte ou de direction de regards.--Alors, en ne +vous obstinant pas secouer votre malaise, vous le verrez peu peu se +tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d'abord une +grande nettet d'observation, un grand calme pour recueillir des formes, +soit d'ides, soit d'objets, dans les cases du cerveau qui quivalent +aux feuillets d'un album. Puis viendra une douce contemplation de +vous-mme et des autres, et ce qui tout l'heure vous paraissait +incommode ou indiffrent, vous paratra bientt agrable, pittoresque et +beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son _chic_ +particulier, le moindre son vous semblera une mlodie, la moindre visite +un vnement heureux. + +Il m'arrive bien souvent, je t'assure, de m'veiller dans une terrible +disposition au spleen. C'est un ennui srieux, et mme assez laid. Je ne +sais pas bien ce que Pascal entendait par ces _penses de derrire_ +qu'il se rservait pour rpondre aux objections polmiques ou pour nier +en secret ce qu'il feignait d'accepter en face. C'tait sans doute le +jsuitisme de l'intelligence, force de plier au devoir, mais se +rvoltant malgr elle contre l'arrt absurde. Pour moi, je trouve le mot +terrible. On l'a trouv non-seulement dans son recueil de penses, mais +encore crit sur un petit morceau de papier et conu ainsi: _Et moi +aussi, j'aurai mes penses de derrire la tte_. O parole lugubre, +sortie d'un coeur dsol! Hlas! il est des jours o le cerveau humain +est comme un double miroir dont une glace renvoie l'autre le revers +des objets qu'elle a reus de face. C'est alors que toutes les choses, +et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers invitable, et +qu'il n'est pas une jouissance, une carresse, une ide reue au front +qui n'ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet. +C'est une puissance fatale et maladive, sois-en sr. La raison humaine +consiste bien en effet voir toutes les choses par tous leurs cts, +mais la bnigne nature humaine ne se porte pas volontiers de tels +examens d'elle-mme; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l'a dit +ailleurs, la volont qui se plat une chose plus qu' l'autre +dtourne l'esprit de considrer les qualits de celle qu'il n'aime pas, +et la volont devient ainsi un des principaux organes de la +croyance.--Et tout cela est mortellement triste, la vie n'est +supportable qu'autant qu'on oublie ces vrits noires, et il n'est +d'affections possibles que celles o les penses de derrire ne viennent +pas mettre le nez. + +Aussi, quand je me sens dans cette fcheuse humeur, je n'pargne rien +pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes ides dans des +nuages immodrs de fume de pipe. En t je me berce dans le hamac +jusqu' tre enivr; en hiver je prsente mes vieux tibias au feu avec +un tel stocisme qu'il en rsulte une cuisson assez vive, une espce de +moxa qui dtourne l'irritation crbrale. Puis un beau vers, lu, en +passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie +comme une mosque l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce +travers le givre, un certain blouissement de ma vue et de ma pense, +font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend +sa beaut accoutume, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en +groupes que je n'avais pas remarqus, et qui me frappent tout coup +aussi vivement que si j'tais Rembrandt ou seulement Grard Dow. Il me +vient alors un tressaillement intrieur, une sorte de bondissement de +l'me, un dsir irralisable de fixer ces tableaux, une joie de les +avoir saisis, un lan du coeur vers ceux qui les forment. Cela ne +t'a-t-il pas occup souvent, alors que tourmentant avec obstination une +mche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses o +nous te voyons plong? Combien de fois cette anne je me suis senti +saisi d'un invincible dplaisir au milieu de nos plus chers compagnons +et de nos plus folles soires! Combien de fois, en rentrant au salon +aprs avoir parcouru grands pas les alles dpouilles au bout +desquelles se lve la lune, je me suis trouv bloui et ravi de la +beaut nave de ces tableaux flamands! Dutheil, affubl de sa +houppelande grotesque, dont la couleur et sembl Hoffmann tirer sur +le _fa bmol_, coiff de son bonnet couleur de raisin, et soulevant +d'une main le broc de grs qui contient le modeste nectar du coteau +voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes +que jamais ait croques Tniers? Silence! son oeil tincelle, sa barbe +se hrisse; il avance le front comme un buffle qui se met en dfense. Il +va chanter: coutez, quelle chanson profondment philosophique et +religieuse: + + Le bonheur et le malheur + Nous viennent du mme auteur, + Voil la ressemblance; + Le bonheur nous rend heureux + Et le malheur malheureux, + Voil la diffrence. + +Cette belle ode est de M. de Bivre. Je n'ai jamais rien entendu de plus +mlancoliquement bte; et, tandis que nos compagnons rient aux clats de +cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de +tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et +devant les hommes quand l'homme infortun demande compte de ses maux et +qu'il obtient cette rponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre ternel +et fatal qui nous mesure le bien et le mal est l tout entier; c'est +comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs +morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mrite une autre +attention que cette ironie la fois chagrine et douce d'un autre +malheureux moiti gay par le vin, qui constate gravement votre +douleur comme un fait remarquable? + +Quand la voix terrible de Dutheil a cess d'branler les vitres, mon +frre vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait +essays sur le bord des abmes. Alphonse, couch terre, joue du violon +sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur +la muraille, et le rire donne des cavits lugubres ses lignes svres. +Charles erre autour d'eux comme un mchant gnme, d'humeur factieuse, +toujours prt renverser un verre dans une manche et faire rouler un +danseur mal assur. Oh! ceux-l, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux +qui savent qu'on peut tre trs-gai et trs-triste en mme temps, mais +qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie +aprs avoir souffert. + +Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gts de la destine? +Regarde ce groupe charmant jet comme un bouquet autour du piano. Ce +sont leurs femmes et leurs soeurs; c'est Agasta et Flicie, ces deux +soeurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement +naves! c'est Laure et sa mre, toutes deux si belles, si nobles, si +saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaiet brillante; +c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugnie. Connais-tu +rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, closes +au vrai soleil, loin des serres chaudes o nos femmes des villes +s'tiolent en naissant? Que Laure est cleste avec sa pleur et ses +grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne +avec ses joues de rose du Bengale close sur la neige, sa mine espigle +et nonchalante, son petit parler indigne si doux et son petit bonnet de +blanche nonnette! L'indolence de Flicie a quelque chose de plus triste, +son sourire a de la mlancolie. L'amour et la douleur ont pass par l, +la rsignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme +qui s'est baiss tant de fois dans les larmes de la prire chrtienne! +Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes +douleurs, conserv le prcieux trsor de la bont, qu'il est si facile +aux femmes infortunes de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi +des tres si peu fards, parmi des femmes aussi belles de coeur que de +visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincres, religieux en +amiti! Viens donc souvent ici: tu guriras. + +Maintenant, si tu me demandes pourquoi, tant si heureux, je m'en vais +toujours l'entre de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi +seul.--Il m'est absolument impossible d'tre heureux en quelque +situation que ce soit dsormais. L'amiti est la plus pure bndiction +de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai +sans avoir ralis le rve de ma vie. Faire de son coeur dix ou douze +portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant +d'tre _le bon oncle_ d'une joyeuse couve d'enfants; il est touchant de +vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux o l'on a grandi; +mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien, +beaucoup de ressemblance avec la fortune du pauvre, compose de +l'aumne de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par +l'exclusive amiti de l'hymne, ces hommes et ces femmes que le sourire +n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre +moiti de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait +beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontr l'tre avec +lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontr, je n'ai +pas su le garder. coute une histoire, et pleure. + +Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait +l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le +Conte et lui apprit graver l'eau-forte aussi bien que lui. Elle +quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le +monde les maudit; puis, comme ils taient pauvres et modestes, on les +oublia. Quarante ans aprs on dcouvrit aux environs de Paris, dans une +maisonnette appele _Moulin-Joli_, un vieux homme qui gravait +l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunire, et qui +gravait l'eau-forte, assise la mme table. Le premier oisif qui +dcouvrit cette merveille l'annona aux autres, et le beau monde courut +en foule Moulin-Joli pour voir le phnomne. Un amour de quarante ans, +un travail toujours assidu et toujours aim; deux beaux talents jumeaux; +Philmon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit +poque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses potes, +ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de +jours aprs, car le monde et tout gt. Le dernier dessin qu'ils +gravrent reprsentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec +cette devise: _Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?_ + +Il est encadr dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici +n'a vu l'original. Pendant un an, l'tre qui m'a lgu ce portrait s'est +assis avec moi toutes les nuits une petite table, et il a vcu du +mme travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur +notre oeuvre, et nous soupions la mme petite table, tout en causant +d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqu de parole. Prie +pour moi, Marguerite Le Conte! + +En vrit, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour +oser tre malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au srieux, du +moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrire, nous y +avons cru, donc elle a t. As-tu fait le rsum de cette course agite +et pnible qui nous conduit du maillot la bquille? Je sais que la +route diffre selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences +humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans +une fort; mais il y a une vue gnrale tire du destin de tous, et +laquelle s'adaptent les mille dtails qui font la diversit. En ne +voyant de lui que le systme organique, on peut dire que l'homme est +toujours le mme, comme il ne se compose jamais au physique que d'une +tte, deux bras, un corps, etc., son systme intellectuel se compose +toujours des mmes passions, l'orgueil, la colre, la luxure, le dsir +du mal et du bien diverses doses, mais se partageant et se disputant +toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale, +comme le systme veineux et le systme artriel font sa vie matrielle. +Ainsi je crois pouvoir rsumer l'histoire de tous en rsumant la mienne +propre: + +Au commencement, force, ardeur, ignorance. + +Au milieu, emploi de la force, ralisation des dsirs, science de la +vie. + +Au dclin, dsenchantement, dgot de l'action, fatigue,--doute, +apathie;--et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le +plerin fatigu de sa journe. O Providence! + +La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les +individus; l'ge viril, celle qui varie le plus. La vieillesse est le +rsultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a t; mais +l'affaiblissement des facults confond les nuances, comme lorsque +l'loignement attnue les couleurs et les enveloppe d'un voile ple. + +Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de +savoir ce qu'il est, ais de savoir ce qu'il a t. + +Il ne faut se mfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut +bien se garder de croire aux hommes faits, de mme qu'il faut s'abstenir +de les condamner; tout est en eux, c'est le mtal en fusion qui tombe +dans le moule. Dieu sait comment russira la statue. Quant aux +vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre. + +Pour ma part, j'ai vu quelle chose misrable et terrible la fois est +cette force de jeunesse qui n'obit pas notre appel, qui nous emporte +o nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin +d'elle; et je m'tonnerais d'avoir t si fier de la possder, si je ne +savais que l'homme est port tirer vanit de tout, depuis la beaut, +qui est un don du hasard, jusqu' la sagesse, qui est un rsultat de +l'exprience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de +s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prtes +entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins. + +Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prt partir et qu'on a +aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me +souviens de cette impatience que j'prouvais de me lancer dans la +carrire avec ma chaussure impermable. Qui pourra m'arrter? disais-je; +sur quelles pines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte +d'tre bless ou sali! O sont les obstacles, o sont les montagnes, o +sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compt sans les +chausse-trapes. + +Et quand j'eus commenc faire usage de ma force, il n'en rsulta +d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage tait bon, et +j'avais dans mes poches les plus beaux livres du monde. Je daignais +lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une +sainte vision dont mon orgueil tait le magique soleil. + +Et force d'tre content de moi et fier de mon allure, je pensai que je +ne pouvais faillir, et je le dclarai bien haut mes amis et +connaissances. Il fut donc proclam parmi ces gens-l que j'tais un +stoque des anciens jours, qui avait la bont de porter un frac et des +bottes. + +Cependant, comme je marchais vite et regardant peu terre, il m'arriva +de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux +pieds et de la mortification dans l'me. Mais me relevant bien vite, et +pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est +un accident, la fatalit s'en est mle; et je commenai croire la +fatalit, que jusque-l j'avais nie effrontment. + +Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperus +que j'tais tout bless, tout sanglant, et que mon quipage, crott et +dchir, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais +encore d'un air majestueux et que j'en tais plus grotesque. Alors je +fus forc de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis +regarder tristement mes baillons et mes plaies. + +Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et dcida que, +pour tre reint, je n'en tais pas moins un bon marcheur et un rude +casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je +n'avais pu les viter, que le destin avait t plus fort que moi, que +Satan jouait un rle dans tout cela, et mille autres choses toutes +inventes pour entortiller, vis--vis de soi et des autres, l'aveu de sa +propre faiblesse et du mpris que tout homme se doit lui-mme s'il +veut tre de bonne foi. + +Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je +marchais bien, que les chutes n'taient pas des chutes, que les pierres +n'taient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi +avec raison, plusieurs autres me crurent sur parole, parce que j'avais +ce que les artistes appellent de la posie, ce que les soldats appellent +de la blague. + +Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance +humaine en habillant de pourpre les plus petites vanits et en les +enchssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des +chasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes gales; cela +lui russit, parce que ses chasses taient solides, magnifiques, et +qu'il savait s'en servir. + +Pour nous autres, peuple de singes, nous apprmes marcher plus ou +moins bien sur les chasses, et mme danser sur la corde, la grande +admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et +moi surtout, malheureux! je ngligeais les pures et modestes +jouissances, je mconnaissais les sentiments vrais, je mprisais les +vertus simples et obscures, je raillais les dvots, j'encensais la +gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux +autres aucune faiblesse de caractre, moi qui avais des vices dans le +coeur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne +me semblait aussi prcieux que mon repos, mon plaisir et la louange. + +Or, sais-tu, Franois, comment aprs tout cela je suis devenu un +vieillard supportable, de moeurs douces, et assez modeste dans ses +paroles et dans ses prtentions? Sais-tu ce qui fait la diffrence d'un +homme corrompu et d'un homme gar? Certes, l'un et l'autre ont fait +d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue; +l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa +mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume +chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on +trouve un matin en poussire dans un alambic. L'homme qui s'est aperu +trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner +sur ses pas, peut du moins s'arrter, et d'un air triste crier ceux +qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le mchant s'y +plat, il avance jusqu' son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a +puis tout le mal que l'homme peut faire. Celui-l s'amuse entraner +sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant +tomber dans la boue leur tour, et s'gaie leur persuader que cette +boue est une essence prcieuse dont il n'appartient qu'aux grands +esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer. + +Et dans tout cela, Franois, il y a pour nous bien peu de sujets de +consolation; car nous n'avons pas grand mrite n'tre pas de ces +gens-l. N'avons-nous pas travers leurs ftes, n'y avons-nous pas bu le +poison de la vanit et du mensonge? Si le grand air nous a dgriss, +c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphre +funeste et nous a forcs d'tre dans un champ plutt que dans un palais. +Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe +chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on +veut bien appeler honntet, c'est la sentiment des bonnes choses, +l'aversion pour les mauvaises. Or, quoi tient, je te le demande, que +ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin, +quand nous l'exposons si lgrement l'orage? Quand on songe la +facilit avec laquelle il s'envole, doit-on s'lever beaucoup dans sa +propre opinion pour avoir chapp au danger par miracle? Quelle ple +fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le sraphin qui l'a +protge de son aile? quel est le rayon qui l'a ranime? Le bon grain a +beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y +abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les dtourne? O +Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une me touche de tes +bienfaits quand elle regarde en arrire! + +Mais toi, ami, tu as pu rparer. Il n'a pas t trop tard pour toi +lorsque tu t'es arrt; tu es revenu au point de dpart, et l tu as +trouv une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O +Franois! tu avais combattre le pass et ses habitudes funestes, +supporter le prsent et ses ennuis rongeurs; tu es entr en lutte avec +ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu +les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouv une mre +consoler et douze enfants nourrir de mon travail, je pleure, je prie, +et je m'crie quelquefois: + +Viens moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe +de l'esprit saint, posie divine! sentiment de l'ternelle beaut, amour +de la nature toujours jeune et toujours fconde! fusion du grand _tout_ +avec l'me humaine qui se dtache et s'abandonne: joie triste et +mystrieuse que Dieu envoie ses enfants dsesprs, tressaillement qui +semble les appeler quelque chose d'inconnu et de sublime, dsir de la +mort, dsir de la vie, clair qui passe devant les yeux au milieu des +tnbres, rayon qui carte les nuages et revt les cieux d'une splendeur +inattendue, convulsion de l'agonie o la vie future apparat, vigueur +fatale qui n'appartient qu'au dsespoir, viens moi! j'ai tout perdu +sur la terre! + +L'hiver tend ses voiles gris sur la terre attriste, le froid siffle et +pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, midi, des lueurs +empourpres percent la brume et viennent rjouir les tentures assombries +de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en +apercevant, sur le lilas dpouill du jardin, un groupe de moineaux +silencieux, hrisss en boule et recueillis dans une batitude +mlancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air charg de gele +blanche. Le gent, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en +haut une dernire grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre, +doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est +silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux la +terre, la gele fond, et des larmes tombent de partout; la vgtation +semble faire un dernier effort pour reprendre la vie; mais le dernier +baiser de son poux est si faible, que les roses du Bengale tombent +effeuilles sans avoir pu se colorer et s'panouir. Voici le froid, la +nuit, la mort. + +Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier +espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va, +saluer le printemps son retour, compter les dernires ou les premires +fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fentre, c'est tout ce +qui me reste d'une vie qui fut pleine et brlante. L'hiver de mon me +est venu, un ternel hiver! Il fut un temps o je ne regardais ni le +ciel ni les fleurs, o je ne m'inquitais pas de l'absence du soleil et +ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant +l'autel o brlait le feu sacr, j'y versais tous les parfums de mon +coeur. Tout ce que Dieu a donn a l'homme de force et de jeunesse, +d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse + cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est +renvers, le feu sacr est teint, une ple fume s'elve encore et +cherche rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui +s'exhale et qui cherche ressaisir l'me qui l'embrasait. Mais cette +me s'est envole au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt +sur la terre. + +A prsent que mon me est veuve, il ne lui reste plus qu' voir et +couter Dieu dans les objets extrieurs; car Dieu n'est plus en moi, et +si je puis me rjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je +dirai donc ta bont envers les autres hommes, Dieu qui m'as abandonn! +je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur, +j'lverai une voix forte qui fera entendre ces mots l'oreille des +passants:--loignez-vous d'ici, car il y a un abme; et moi, qui passais +trop prs, j'y suis tomb.--Je leur dirai encore: Vous tes gars parce +que vous tes sourds et aveugles; c'est parce que je l'tais aussi que +je me suis gar comme vous; j'ai recouvr l'oue et la vue; mais alors +je me suis aperu que j'tais au fond du prcipice et que je ne pouvais +plus retourner avec vous. J'tais vieux. + +Beaucoup sont tombs comme moi dans les abmes du dsespoir. C'est un +monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite +sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantme qui porte +un nom et des habits, un corps indolent et bris, une figure terne et +ple, erre encore dans la socit humaine et affiche encore les +apparences de la vie. Mais nos mes sont l-dessous plonges dans cet +rbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui +s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais +ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races +d'hommes en remontent ou en descendent les degrs. Des pleurs et des +rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus dchus, +les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins +bas, les furieux qui hurlent et blasphment contre Dieu, qu'ils ont +mconnu et qui les a foudroys; ailleurs les cyniques, qui nient la +vertu et le bonheur, et qui cherchent faire tomber les autres aussi +bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonns de +leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premires marches de l'escalier +fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je +mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-l pleurent et se lamentent; car +ils sont encore assez prs de Dieu pour savoir ce qui et pu tre et ce +qu'ils auraient d faire. Et ils esprent en une autre vie, parce qu'ils +ont gard le sentiment du beau ternel et le moyen de le possder. +Ceux-l se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie +mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vrit aux hommes sans +crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien +mnager, rien redouter; on ne peut plus leur faire ni bien ni mal; on +ne peut plus les faire tomber; ils se sont prcipits. Puissent-ils, +comme Curtius, apaiser la colre cleste et fermer l'abme derrire eux! + +Mais il me semble, Franois, que je deviens emphatique; heureusement +j'aperois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai +vu; il vient tout essouffl, tout palpitant de joie. Le voil sous ma +fentre; mais, diable! il s'arrte; il vient d'apercevoir une violette +difforme, il la cueille, et cela lui donne penser. Me voil effac de +sa mmoire; si je ne vais sa rencontre, il retournera chez lui avec sa +violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade. + + + + +VI + +A VERARD + + + 11 avril 1835. + +Ton ami le voyageur est arriv au gte sans accident; il est heureux et +fier du souvenir que tu as gard de lui. Il ne se flattait pas trop +cet gard; il croyait qu'une me aussi active, aussi dvorante que la +tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les +perdre aussi vite pour faire place d'autres. C'est un devoir et une +ncessit pour toi d'tre ainsi; tu n'appartiens pas certains lus, tu +appartiens tous les hommes, ou plutt tous t'appartiennent. Pauvre +homme de gnie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne! +c'est un mtier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admte. + +Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au +fond de tes tables, tu te souviens de ta divinit; et quand tu vois +passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux. +Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te +faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des +potes et des Bohmiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a prcipit +comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblmes de la grandeur et de +l'infortune du gnie sur la terre. Te voil employ de vils travaux, +clou sur ta croix, enchan au misrable bagne des ambitions humaines. +Va donc, et que celui qui t'a donn la force et la douleur en partage +entoure longtemps pour toi d'une aurole de gloire cette couronne +d'pines que tu conquerras au prix de la libert, du bonheur et de la +vie. + +Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilit de vous vanter, +vous autres rformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois +pas. La philanthropie fait des soeurs de charit. L'amour de la gloire +est autre chose et produit d'autres destines. Sublime hypocrite, +tais-toi l-dessus avec moi: tu te mconnais en prenant pour le +sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale o t'entrane +l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui +observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les +hommes, tu n'es pas leur frre, car tu n'es pas leur gal. Tu es une +exception parmi eux, tu es n _roi_. + +Ah! voici qui te fche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une +royaut qui est d'institution divine. Dieu et dparti tous les hommes +une gale dose d'intelligence et de vertu s'il et voulu fonder le +principe d'galit parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands +hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cdre pour +protger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu +exerces ici, dans ce milieu de la France, o tout ce qui sent et pense +s'incline devant ta supriorit (au point que moi-mme, le plus +indisciplin _voyou_ qui ait jamais fait de la vie une cole +buissonnire, je suis force, chaque anne, d'aller te rendre hommage), +dis-moi, es-ce autre chose qu'une royaut? Votre majest ne peut le +nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la +couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre +tribune en plein air est un trne; Fleury le Gaulois est votre capitaine +des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je +serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien, +car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand +vous aurez touch le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile +faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon +de donner le titre de roi feu Midas. Celui-l, on le sait, n'est pas +de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux +types de rois lgitimes qui les oreilles poussent tout naturellement +sous le diadme hrditaire. + +Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous +ne disputerons jamais l-dessus. Certain roi naquit pour tre maquignon; +toi, tu es n prince de la terre. Moi-mme, pauvre diseur de mtaphores, +je me sens mal abrit sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux +pas le tenir moi-mme, je m'y prendrais mal, et tous les trnes de la +terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des +Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a +plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les +ptales embaums de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris +autant de soins de la beaut de la violette que de celle de la femme, +que les lis des champs sont mieux vtus que Salomon dans sa gloire, et +je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la +guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie +bien de conclure quelque chose! J'irai crire ton nom et le mien sur le +sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le +lendemain, qu'il restera de mes livres aprs ma mort, et peut-tre, +hlas! de tes actions, Marius! aprs le coup de vent qui ramnera la +fortune des Sylla et des Napolon sur le champ de bataille. + +Ce n'est pas que je dserte ta cause, au moins; de toutes les causes +dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la +plus noble. Je ne conois mme pas que les potes puissent en avoir une +autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de +libert sont harmonieux, tandis que ceux de lgitimit et d'obissance +sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On +peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bche couronne, c'est +renoncer sa dignit d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs +humaines et je vais couter la voix des torrents. Sois sr que je +prierai l'esprit des lacs et les fes des glaciers de prendre +quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum +des dserts, un rve de libert, un souvenir affectueux et profond de +ton frre le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie +humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre; +j'irai frapper du bec ta fentre de temps en temps, et te donner des +nouvelles de la cration au travers des barreaux de ta prison; et puis +je reprendrai ma course inconstante dans les champs ariens, me +nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des +couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique, +hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanit, vous avez +choisi le moins puril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille +prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui prsentait; vous +prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de +l'argent, des titres et des petites vanits qui charment le vulgaire. +Gnreux insenss que vous tes, gouvernez-moi bien tous ces vilains +idiots et ne leur pargnez pas les trivires. Je vais chanter au soleil +sur ma branche pendant ce temps-l. Vous m'couterez quand vous n'aurez +rien de mieux faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu +auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frre verard, frre +et roi, non en vertu du droit d'anesse, mais du droit de vertu. Je +t'aime de tout mon coeur, et suis de votre majest, sire, le +trs-humble et trs-fidle sujet. + + + 15 avril. + +Tu m'adresses plusieurs questions auxquelles je voudrais pouvoir +rpondre, pour te prouver au moins que je suis attentif toutes les +paroles que trace ta plume. Pour procder la manire de mon cher +Franklin, les voici dans l'ordre o tu les a poses: 1 Pourquoi suis-je +si triste? 2 Si tu n'tais pas si diffrent de moi, t'aimerais-je +autant? 3 Suis-je pour quelque chose dans vos discours? 4 A quand donc +la conclusion? 5 Quand pourrai-je m'asseoir? etc. + +J'ai rpondu hier la premire question: c'est que travailler pour la +gloire est la fois un rle d'empereur et un mtier de forat; c'est +que tu es enferm dans ta volont comme dans une forteresse, et que le +moindre insecte qui effleure de l'aile les vitraux de ton donjon te fait +tressaillir et rveille en toi le douloureux sentiment de ta captivit. +Promthe, prends courage! tu es plus grand, couch sur ton roc, avec +les serres d'un vautour dans le coeur, que les faunes des bois dans +leur libert. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais +tre heureux leur manire. C'est ici le lieu de rpondre ta +cinquime question: _Quand pourrai-je m'asseoir avec toi dans les +longues herbes sur les rives d'un torrent?_--Jamais, verard, moins +qu'une arme ennemie ne ft sur l'autre rive et que tu n'attendisses l +le signal du combat. Mais oublier la guerre et dormir dans les roseaux, +toi? Je voudrais savoir quels rves fit Marius dans le marais de +Minturnes; coup sr, il ne s'entretint pas avec les paisibles +naades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et +poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous; c'est nous, +rveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent; c'est +nous qu'elles parlent d'oubli et de repos, conditions de notre humble +bonheur qui vous feraient rire de piti. Laissez-nous cela, nous vous +abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le +triomphe.--Si quelque jour, bless dans la lutte ou prisonnier sur +parole, tu viens t'asseoir prs de ton frre le bohmien, nous +regarderons les cieux ensemble, et je te parlerai des astres qui +prsident la destine des mortels. Voil, je le sais, tout ce qui +pourra t'intresser, tout ce que tu voudras voir dans les eaux limpides; +ce sera le reflet incertain et tremblant de ton toile, et tu te hteras +de la chercher la vote cleste pour t'assurer qu'elle y brille encore +de tout son clat. Non, non, tu n'aimerais pas ces valles silencieuses +o l'aigle est roi et non pas l'homme, ces lacs o le cri de la plus +petite sarcelle trouverait plus d'chos que ta parole. Les dserts que +vous ne pouvez soumettre la charrue ou au glaive, ces monts escarps, +ce sol rebelle, ces impntrables forts, o l'artiste va pieusement +voquer les sauvages divinits retranches l contre les assauts de +l'industrie humaine, tout cela n'est pas la patrie de ton intelligence. +Il te faut des villes, des champs, des soldats, des ouvriers, le +commerce, le travail, tout l'attirail de la puissance, tous les aliments +que les besoins des hommes peuvent offrir l'orgueil des dieux. Les +dieux dominent et protgent; quand tu dis que tu les portes avec amour +dans ton sein, ces pauvres Pygmes humains, tu veux dire, Hercule, que +tu les portes dans ta peau de lion; mais tu ne pourrais t'endormir +l'ombre des bois sans qu'ils s'acharnassent te rveiller. Ils te +tourmenteraient dans tes rves, et les orages de ton me troubleraient +la srnit de l'air jusque sur la cime du Mont-Blanc. Mon pauvre frre, +j'aime mieux mon bton de plerin que ton sceptre. Mais puisque la +royaut de l'intelligence t'a ceint de sa couronne de feu, puisque la +passion d'tre grand est entre dans ton sang avec la vie, puisque tu ne +peux abdiquer, et que le repos te tuerait plus vite que ne le fera la +fatigue, loin de contempler ta destine avec cette froide philosophie +que pourrait me suggrer le sentiment de mon impuissance, je veux sans +cesse te plaindre et t'admirer, sublime _misrable_! Mais n'tant bon + rien qu' causer avec l'cho, regarder lever la lune et composer +des chants mlancoliques ou moqueurs pour les tudiants potes et les +coliers amoureux, j'ai pris, comme je te le disais hier, l'habitude de +faire de ma vie une vritable cole buissonnire o tout consiste +poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans +les pines pour avoir une fleur qui s'effeuille dans ma main avant que +je l'aie respire, chanter avec les grives et dormir sous le premier +saule venu, sans souci de l'heure et des pdants. Ce que je puis faire +de mieux, c'est de planter ton intention un laurier dans mon jardin. A +chaque belle action que l'on me racontera de toi, je t'en enverrai une +feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les +ides reprsentes par des cuistres, mais qui s'incline religieusement +devant un grand coeur o rside la justice. + +Deuxime question.--_Si tu n'tais pas si diffrent de moi tous +gards, t'aimerais-je autant?_ Voici ma rponse: Non, certes, tu ne +m'aimerais pas de mme; tu me sais gr d'avoir un peu de force dans un +corps si chtif et dans une condition si humble. Tu m'estimes d'autant +plus que tu supposes qu'il m'a t plus difficile d'tre un peu +estimable dans des circonstances sociales o tout tend dgrader les +mes qui se laissent aller. Tu me crois probablement trs-suprieur +aujourd'hui ce que j'ai pu tre auparavant, et tu ne te trompes pas. +Mes souvenirs ne sont pas faits pour me donner de l'orgueil; mais ce que +j'ai conserv de bon dans l'me me console un peu du pass, et m'assure +encore de belles amitis pour le prsent et l'avenir. C'est tout ce +qu'il me faut dsormais. Je n'ai nulle espce d'ambition, et le tout +petit bruit que je fais comme artiste ne m'inspire aucune jalousie +contre ceux qui ont mrit d'en faire davantage. Les passions et les +fantaisies m'ont rendu malheureux l'excs dans des temps donns: je +suis guri radicalement des fantaisies par l'effet de ma volont, je le +serai bientt des passions par l'effet de l'ge et de la rflexion. A +tous autres gards, j'ai toujours t et serai toujours parfaitement +heureux, par consquent toujours quitable et bon en tout, sauf les cas +d'amour, o je ne vaux pas le diable, parce qu'alors je deviens malade, +_spleenetic and rash_. + +--_Suis-je pour quelque chose dans vos discours?_--Il n'est gure +question que de toi. Les membres ne peuvent gure oublier le coeur o +reflue tout leur sang. Avant de te voir, cela m'impatientait au point +que j'ai pris le parti d'aller te trouver encore cette anne, afin +d'avoir, au retour, le droit de dire comme les autres: _verard pense... +verard veut... verard m'a dit..._ etc.: pourvu que toutes ces +idoltries ne te gtent pas! + +--_A quand donc la conclusion? et si tu meurs sans avoir conclu!_--Ma +foi! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n'en ira pas plus +mal pour avoir ignor sa faon de penser. Que veux-tu que je te dise? il +faut que je te parle encore de moi, et rien n'est plus insipide qu'une +individualit qui n'a pas encore trouv le mot de sa destine. Je n'ai +aucun intrt formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui +lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une +profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte +de plaidoyer contre certaines lois. Bien loin de l, je reconnais que ma +vie est pleine de fautes, et je croirais commettre une lchet si je me +battais les flancs pour trouver une philosophie qui en autorist +l'exemple. D'autre part, n'tant pas susceptible d'envisager avec +enthousiasme certains cts rels de la vie, je ne saurais regarder ces +fautes comme assez graves pour exiger rparation ou expiation. Ce serait +leur faire trop d'honneur, et je ne vois pas que mes torts aient empch +ceux qui s'en plaignent le plus de se bien porter. Tous ceux qui me +connaissent depuis longtemps m'aiment assez pour me juger avec +indulgence et pour me pardonner le mal que j'ai pu me faire. Mes crits, +n'ayant jamais rien conclu, n'ont caus ni bien ni mal. Je ne demande +pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve; mais ce +n'est pas encore fait, et je suis trop peu avanc sous certains rapports +pour oser hasarder mon mot. J'ai horreur du pdantisme de la vertu. Il +est peut-tre utile dans le monde; pour moi, je suis de trop bonne foi +pour essayer de me rconcilier par un acte d'hypocrisie avec les +svrits que mon irrsolution (courageuse et loyale, j'ose le dire) +attire sur moi. J'en supporterai la rigueur, quelque pnible qu'elle me +puisse tre, tant que je n'aurai pas la conviction intime que j'attends. +Me blmes-tu? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant +tu peux le comparer, l'aide d'un microscope, celui o tu existes. +Voudrais-tu, pour acqurir plus de popularit ou de renomme, feindre +d'avoir les opinions qu'on t'imposerait, et proposer comme article de +foi ce qui ne serait encore qu' l'tat d'embryon dans ta conscience? Je +tenais trop ton estime pour ne pas t'exposer ma situation; c'est un +peu long: pardonne-moi d'avoir parl si srieusement du ct srieux de +ma vie; ce n'est pas ma coutume. Adieu; je t'envoie un petit paquet de +pages imprimes que j'ai choisies pour toi dans ma collection, hlas! +beaucoup trop volumineuse! + + + 18 avril. + +Ami, tu me reproches srieusement mon athisme social; tu dis que tout +ce qui vit en dehors des doctrines de l'utilit ne peut jamais tre ni +vraiment grand ni vraiment bon. Tu dis que cette indiffrence est +coupable, d'un funeste exemple, et qu'il faut en sortir, ou me suicider +moralement, couper ma main droite et ne jamais converser avec les +hommes. Tu es bien svre; mais je t'aime ainsi, cela est beau et +respectable en toi. Tu dis encore que tout systme de non-intervention +est l'excuse de la lchet ou de l'gosme, parce qu'il n'y a aucune +chose humaine qui ne soit avantageuse ou nuisible l'humanit. Quelle +que soit mon ambition, dis-tu, soit que je dsire tre admir, soit que +je veuille tre aim, il faut que je sois charitable, et charitable avec +discernement, avec rflexion, avec science, c'est--dire philanthrope. +J'ai l'habitude de rpondre par des sophismes et des facties ceux qui +me tiennent ce langage; mais ici c'est diffrent, je te reconnais le +droit de prononcer cette grande parole de vertu, que j'ose peine +rpter moi-mme aprs toi. J'y ai toujours t des plus rtifs, et la +faute en est a ceux qui m'ont voulu baptiser avec des mains impures. +Quand on veut laver la souillure du pch, il faut tre Jean-Baptiste +pour le plus obscur catchumne, tout aussi bien que pour le Christ, et +les cheveux de Madeleine ne doivent point essuyer les pieds qui marchent +dans les voies de l'erreur. + +O toi qui m'interroges, as-tu quitt les sentiers dangereux o la +jeunesse se prcipite? Retir dans le sanctuaire de ta volont, as-tu +pratiqu, depuis ces annes svres de ta rflexion, les vertus antiques +que tu prises au-dessus de tout: la temprance, la charit, le travail, +la constance, le dsintressement?--Oui, tu l'as fait, je le sais; eh +bien! parle: mon orgueil se rvolte contre ceux qui ne sont pas plus +grands que moi et qui veulent me mettre leurs pieds. Toi qui n'as pas +seulement la puissance de l'entendement, mais la force du coeur, +parle; je rpondrai comme un juge lgitime et t'obirai en te parlant +de moi tant que tu voudras, car je confesse qu'il y avait plus de +paresse coupable de ma part l'viter que de vritable modestie. + +O mon frre! ceci est un entretien grave, une poque grave dans ma +pauvre vie! je ne suis point venu ici avec un sentiment d'abngation +enthousiaste, mais avec une srieuse volont de ne voir en toi que ce +qu'il y aurait de vraiment beau. J'tais cuirass contre les effets +magntiques qui sont toujours craindre dans un contact avec les hommes +suprieurs. Aussi je puis dire que je n'ai point t bloui par le +prestige que tu exerces sur les autres; les lignes romaines de ton +front, la puissance de ta parole, l'clat et l'abondance de tes penses +ne m'ont jamais occup. Ce qui m'a touch et convaincu, c'est ce que je +t'ai entendu dire, ce que je t'ai vu faire de plus simple, une parole +douce et nave au milieu de la plus vive exaltation, une familiarit +brusque et chaste, une exquise puret dans toutes les expressions et +dans tous les sentiments. On ne peut pas inventer de plus folle calomnie +contre toi que l'accusation de cupidit. Je voudrais bien que tes +ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut tre dsirable +pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni matresses, ni +cabinet de tableaux, ni collection de mdailles, ni chevaux anglais, ni +luxe, ni mollesse d'aucun genre? C'est beaucoup, verard, c'est presque +tout mes yeux maintenant que l'absence de vices. C'est de cela qu'on +ne peut pas douter, tandis que les qualits peuvent se parer de tant de +noms qui ne leur appartiennent pas! mais qui peut suspecter la sobrit +tranquille avec laquelle une me forte use des biens de la vie? de +quelle quivoque, de quelle hypocrisie ont jamais besoin les obscures +vertus domestiques? + +Tu me parlais de l'immense organisation de Mirabeau, toute ptrie de +vices et de vertus. Je ne suis pas assez enthousiaste de la bigarrure +pour trouver la statue de diamant et de boue plus belle et plus +imposante que la statue d'or pur. Mon ami Henri Heine a dit, en parlant +de Spinosa: Sa vie prive fut exempte de blme; elle est demeure pure +et sans tache comme celle de son divin parent Jsus-Christ. Ces simples +paroles me font aimer Spinosa. C'est par l seulement sans doute que mon +faible cerveau et pu mesurer sa grandeur. Il y a aussi en toi, mon cher +frre, un ct que je ne connais pas, parce que mon esprit, paresseux ou +impuissant, n'a pntr dans aucune science. Je comprends ce que tu es, +et non ce que tu fais. Je vois le mcanisme de cette belle machine +ides; mais la valeur et l'usage de ses produits me sont inconnus et +indiffrents. Je vois que le mot de vertu en est le levier formidable, +et je sais que ce mot a un sens toujours un et magnifique, quelle qu'en +soit l'application: abngation et sacrifice ternel de toutes les +satisfactions vulgaires de l'esprit ou des sens une satisfaction +suprme et divine; conscration d'une existence humaine au culte d'une +volont vaste et intelligente qui en est le foyer. C'est la vertu, c'est +la force, c'est la tendance de l'me s'lever au plus haut possible, +pour embrasser d'un regard plus de choses que le vulgaire, et pour semer +sur un champ plus vaste les bienfaits de se puissance. C'est l'ambition +gnreuse, c'est la foi, c'est la science, c'est l'art, c'est toutes les +formes que prend la Divinit pour se manifester dans l'homme. C'est +pourquoi rgner, mme en vertu des droits les plus grossiers et les plus +iniques, mme au prix du repos et de la vie, a toujours t le plus +ardent dsir des hommes; et il ne faut pas s'en tonner. Rgner tant +bien que mal, c'est exercer un semblant de vertu et de force morale. Si +les paroles humaines ont un sens dans le grand livre de la nature, ces +deux paroles sont absolument synonymes, et dj dans notre langue elles +le sont souvent. J'ai crit tout l'heure, rgner en _vertu_ d'un +droit _inique_, ce qui est trs-franais, je crois, et ne prsente +aucun contre-sens, que je sache. + +Tout ce qui est difficile faire excite l'tonnement des hommes et +mrite leur admiration en raison directe de l'avantage qu'ils retirent +de cet emploi de forces; et comme rien dans les oeuvres de Dieu ne +peut tre, aux yeux de l'homme, plus grand et plus prcieux que sa +propre existence, il est vident que ce qu'il appelle le sentiment de +l'quit naturelle est la conscience raisonne de ce qui lui est utile. +Le plus simple effort de ce raisonnement lui prouvant qu'il ne peut +vivre isol, il a d, au sortir de l'tat le plus primitif qu'on puisse +supposer, s'essayer aux associations et se grouper par peuplades autour +d'un systme de lois dictes par les plus habiles ou les plus forts. +Ceux qui out russi faire ces lois dans leur intrt personnel ont +commenc la guerre ternelle entre les hommes de rsistance et les +hommes d'oppression; leur tour, les hommes de rsistance ont combattu, +et sont devenus oppresseurs par le droit de la force. Dans tout cela, o +est la justice? + +Levez-vous, hommes choisis, hommes divins, qui avez invent la vertu! +Vous avez imagin une flicit moins grossire que celle des hommes +sensuels, plus orgueilleuse que celle des braves. Voue avez dcouvert +qu'il y avait, dans l'amour et dans la reconnaissance de vos frres, +plus de jouissance que dans toutes les possessions qu'ils se +disputaient. Alors, retranchant de votre vie tous les plaisirs qui +faisaient ces hommes semblables les uns aux autres, vous avez fltri +sagement du nom de vice tout ce qui les rendait heureux, par consquent +avides, jaloux, violents et insociables. Vous avez renonc votre part +de richesse et de plaisir sur la terre, et vous tant ainsi rendus tels +que vous ne pouviez plus exciter ni jalousie ni mfiance, vous vous tes +placs au milieu d'eux comme des divinits bienfaisantes pour les +clairer sur leurs intrts et pour leur donner des lois utiles. Vous +leur avez dit que donner tait plus beau que possder, et l o vous +avez command, la justice a rgn; quels sophismes pourraient combattre +votre excellence, sublimes vaniteux? Il n'y a rien au monde de plus +grand que vous, rien de plus prcieux, rien de plus ncessaire. + +Allez et parlez de vertu; un jour viendra o les sensualistes qui vous +raillent, aux prises avec l'avidit et la vengeance de ceux qui +jusqu'ici n'ont pu satisfaire les jouissances des sens, comprendront +qu'il est un sort plus digne d'envie et plus a l'abri de l'orage que le +leur; ils comprendront que la raison populaire plane sur le monde, +qu'elle a forc la porte des boudoirs, qu'elle peut s'arroger le droit +de jouir son tour, et de renvoyer les vaincus la charrue, au toit de +chaume, et au crucifix, seule consolation du pauvre. Ils seront bien +heureux alors de rencontrer, entre eux et la haine du vainqueur, la main +de l'homme vertueux pour partager les biens de la terre entre le riche +et le pauvre, et pour expliquer tous deux ce que c'est que la justice. + +Je ne sais s'il arrivera jamais un jour o l'homme dcidera +infailliblement et dfinitivement ce qui est utile l'homme. Je n'en +suis pas examiner dans ses dtails le systme que tu as embrass: j'en +plaisantais l'autre jour; mais du moment que tu m'amnes a parler raison +(ce qui, je te le dclare, n'est pas une mdiocre victoire de ta force +sur la mienne), je te dirai bien que la grande loi d'galit, tout +inapplicable qu'elle paraisse maintenant a ceux qui en ont peur, et tout +incertain que me semble son rgne sur la terre, moi qui vois ces +choses du fond d'une cellule, est la premire et la seule invariable loi +de morale et d'quit qui se soit prsente mon esprit dans tous les +temps. Tous les dtails scientifiques par lesquels on arrive formuler +une pense me sont absolument trangers; et quant aux moyens par +lesquels on parvient la faire dominer dans le monde, malheureusement +ils me semblent tous tellement soumis aux doutes, aux contestations, aux +scrupules et aux rpugnances de ceux qui se chargent de l'excution, que +je me sens ptrifi par mon scepticisme quand j'essaie seulement d'y +porter les yeux et de voir en quoi ils consistent. Ce n'est pas mon +fait. Je suis de nature potique et non lgislative, guerrire au +besoin, mais jamais parlementaire. On peut m'employer tout en me +persuadant d'abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre +rien dcouvrir, rien dcider. J'accepterai tout ce qui sera bien. +Ainsi, demande mes biens et ma vie, Romain! mais laisse mon pauvre +esprit aux sylphes et aux nymphes de la posie. Que t'importe? tu +trouveras bien assez de ttes qui voudront dlibrer plus qu'il ne sera +besoin. Ne sera-t-il pas permis aux mnestrels de chanter des romances +aux femmes, pendant que vous ferez des lois pour les hommes? + +Voil o j'en voulais venir, verard: c'est te dire que la vertu n'est +pas ncessaire tous, mais quelques-uns seulement; ce qui est +ncessaire tous, c'est l'honntet. Sois vertueux, je tche d'tre +honnte. L'honntet, c'est cette sagesse instinctive, cette modration +naturelle dont je parlais tout l'heure, cette absence de vices, +c'est--dire de passions fougueuses, nuisibles la socit, en ce +qu'elles tendent accaparer les sources de jouissances rparties +galement entre les hommes dans les desseins de la nature +providentielle. Il faut que les gouverns soient honntes, temprants, +probes, _moraux_ enfin, pour que les gouvernants puissent btir sur +leurs paules fermes et soumises un difice durable. Je suis loin encore +de ce qu'on appelle les _vertus rpublicaines_, de ce que j'appellerai, +en style moins pompeux, les qualits de l'individu gouvernable ou du +citoyen. J'ai mal vcu, j'ai mal us des biens qui me sont chus, j'ai +nglig les oeuvres de charit; j'ai pass mes jours dans la mollesse, +dans l'ennui, dans les larmes vaines, dans les folles amours, dans les +frivoles plaisirs. Je me suis prostern devant des idoles de chair et de +sang, et j'ai laiss leur souffle enivrant effacer les sentences +austres que la sagesse des livres avait crites sur mon front dans ma +jeunesse; j'ai permis leur innocent despotisme de dvouer mes jours +des amusements purils, o se sont longtemps teints le souvenir et +l'amour du bien; car j'avais t honnte autrefois, sais-tu bien cela, +verard? _Ceux d'ici_ te le diront: c'est de notorit bourgeoise dans +notre pays; mais il y avait peu de mrite; j'tais jeune, et les +funestes amours n'taient pas encore clos dans mon sein. Ils y ont +touff bien des qualits; mais je sais qu'il en est auxquelles je n'ai +pas fait la plus lgre tache au milieu des plus grands revers de ma +vie, et qu'aucune des autres n'est perdue pour moi sans retour. Ainsi je +rponds la question que tu m'adressais l'autre jour: Est-ce par +impuissance ou par indiffrence que tu tardes tre bon?--Ni l'un ni +l'autre; c'est que j'ai t dtourn de ma route, emmen prisonnier par +une passion dont je ne me mfiais pas et que je croyais noble et sainte. +Elle l'est sans doute; mais je lui ai laiss prendre trop ou trop peu +d'empire sur moi. Ma force virile se rvoltait en vain contre elle; une +lutte affreuse a dvor les plus belles annes de ma vie; je suis rest +tout ce temps dans une terre trangre pour mon me, dans une terre +d'exil et de servitude, d'o me voici chapp enfin, tout meurtri, tout +abruti par l'esclavage, et tranant encore aprs moi les dbris de la +chane que j'ai rompue, et qui me coupe encore jusqu'au sang, chaque +fois que je fais un mouvement en arrire pour regarder les rives +lointaines et abandonnes. Oui, j'ai t esclave; plains-moi, homme +libre, et ne t'tonne pas aujourd'hui de voir que je ne peux plus +soupirer qu'aprs les voyages, le grand air, les grands bois et la +solitude. Oui, j'ai t esclave, et l'esclavage, je puis te le dire par +exprience, avilit l'homme et le dgrade. Il le jette dans la dmence et +dans la perversit; il le rend mchant, menteur, vindicatif, amer, plus +dtestable vingt fois que le tyran qui l'opprime; c'est ce qui m'est +arriv, et, dans la haine que j'avais conue contre moi-mme, j'ai +dsir la mort avec rage, tous les jours de mon abjection. + +Cependant je suis ici, et j'y suis avec une flche brise dans le +coeur; c'est ma main qui l'a brise, c'est ma main qui l'arrachera; +car chaque jour je l'branle dans mon sein, ce dard acr, et chaque +jour, faisant saigner ma plaie et l'largissant, je sens avec orgueil +que j'en retire le fer et que mon me ne le suit pas. Ce n'est donc pas +un incurable et un infirme qui est l devant toi; c'est un prisonnier +chapp et bless qui peut gurir et faire encore un bon soldat. Ne +vois-tu pas que je n'ai rapport aucun vice de la terre d'gypte, et que +je suis encore sobre et robuste pour traverser le grand dsert? Regarde +seulement qui tu parles maintenant: ce n'est plus un effmin et +un prodigue; ce n'est plus un de ces jeunes Athniens chevelure +parfume, qu'Aristophane chtiait en les interpellant au milieu de ses +drames, et qu'il livrait, en les dsignant par leur nom et en les +montrant du doigt, la censure publique; c'est une espce de garon +de charrue, coiff d'un chapeau de jonc, vtu d'une blouse de roulier, +chauss de bas bleus et de souliers ferrs. Ce pnitent rustique est +encore capable, comme toi, de temprance, de charit, de travail, de +constance, de dsintressement et de simplicit; il sera en outre chaste +et sincre, parce qu'il abdique sa grande folie, l'amour! + +Rpublique, aurore de la justice et de l'galit, divine utopie, soleil +d'un avenir peut-tre chimrique, salut! rayonne dans le ciel, astre que +demande possder la terre. Si tu descends sur nous avant +l'accomplissement des temps prvus, tu me trouveras prt te recevoir, +et tout vtu dj conformment tes lois somptuaires. Mes amis, mes +matres, mes frres, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent +dsormais, en attendant que la rpublique les rclame. Et toi, grande +Suisse! vous, belles montagnes, ondes loquentes, aigles sauvages, +chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentes, sombres sapins, +sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut tre un mal que d'aller me +jeter genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la +rpublique ne peuvent dfendre un pauvre artiste chagrin et fatigu +d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le +prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien, chos de la +solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et seme de fleurs, tu +lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne +retournerez pas en arrire quand il s'approchera de vous; et toi, +botanique, sainte botanique! mes campanules bleues qui fleurissez +tranquillement sous la foudre des cataractes! mes panporcini d'Oliero, +que je trouvai endormis au fond de la grotte et replis dans vos +calices, mais qui, au bout d'une heure, vous veilltes autour de moi +comme pour me regarder avec vos faces fraches et vermeilles! ma +petite sauge du Tyrol! mes heures de solitude, les seules de ma vie +que je me rappelle avec dlices! + +Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je dserte le temple +jamais, adieu! Malgr moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te +disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une +couronne de roses nouvelles, les premires du printemps, et adieu! C'est +assez d'offrandes, c'est assez de prosternations! Dieu insatiable, +prends des lvites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte +plus au nombre de ceux qui viennent t'invoquer.--Mais il m'est +impossible, hlas! en te quittant, de te maudire, tourments et +dlices! je ne peux pas mme te jeter un reproche; je dposerai tes +pieds une urne funraire, emblme de mon ternel veuvage. Tes jeunes +lvites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue; ils la +briseront et continueront d'aimer. Rgne, amour, rgne en attendant que +la vertu et la rpublique te coupent les ailes. + + + 20 avril. + +Qu'as-tu donc? et pourquoi tant de tristesse parfois dans ton me? +Pourquoi dis-tu que le Seigneur s'est retir de toi? Pourquoi +demandes-tu au plus faible et au plus insoumis de tes enfants de te +venir en aide et de t'encourager? Matre, qu'avez-vous rv cette nuit, +et pourquoi vos disciples accoutums recevoir de vous la manne de +l'esprance, vous trouvent-ils abattu et tremblant? + +Hlas! tu trouves que c'est bien long venir, l'accomplissement d'une +grande destine! Les heures se tranent, ton front se dgarnit, ton me +se consume et le genre humain ne marche pas. Tes grands dsirs se +heurtent contre les murs d'airain de l'insensibilit et de la +corruption. Tu te vois seul, pauvre homme de bien, au milieu d'un monde +d'usuriers et de brutes. Tes frres disperss et perscuts te font +entendre de loin la voix mourante de l'hrosme que l'avarice et la +luxure touffent dans leurs bras hideux. Encore un peu de temps +peut-tre, et la _triste innocence_ va prir sous le vice dont les +hommes ne rougissent plus. Voil ce qui me tue, moi! Quand la voix de +l'enthousiasme se rveille dans mon sein, le contact de l'humanit +hostile ou insensible mes rves me glace et refoule en moi ces lans +juvniles. Alors, voyant mon indignation ridicule force d'impuissance, +voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de +mpris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on +leur parle d'quit, je me mets rire et je dis mes compagnons: +Couvrons-nous d'or et de pourpre; buvons le nectar et le madre, +touffons dans nos mes le dernier germe de vertu; puisque aussi bien il +faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines +de son temple. + +Mais, toi, mon frre, tu n'es pas longtemps en proie ces accs de +lchet. Bientt tu sors de ta langueur; bientt ta force, engourdie par +un instant de froid, se rveille, et le vieux lion secoue sa crinire. +Ce serait en vain que le monde tomberait en poussire autour de toi; tu +te ferais marbre alors, et, comme Atlas, tu porterais la terre sur tes +paules inbranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front +n'inquitent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le +mme jeu que toi. Que leur importe la tristesse, pourvu qu'au jour de +l'action tu ne restes pas plus couch qu'a l'ordinaire? Moi seul, +peut-tre, te plains comme tu le mrites; car j'ai sond les abmes de +ta douleur et je sais combien le doute rpand d'amertume sur nos plus +belles conqutes. Je connais ces heures de la nuit o l'on se promne +seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des toiles qui +semblent vous dire: Vous n'tes que vanit, grains de sable; demain vous +ne serez plus et nous n'en saurons rien. + +Quand cela t'arrive, matre, il faut te quitter toi-mme et venir +nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l'univers; les astres +ternels auront toujours raison, et l'homme, quelque grand qu'il soit +parmi les hommes, sera toujours saisi d'pouvante quand il voudra +interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, rponse +loquente et terrible de l'ternit! + +Reviens nous, assieds-toi sur l'herbe de notre cap Sunium, au milieu +de tes frres. Debout, tu les dpasses trop, et tu es seul. Descends, +descends, et laisse-toi consoler. Il y a encore autre chose que la +grandeur et la force; c'est la bont, c'est le lien le plus suave et le +plus immacul qui soit parmi les hommes. Une larme fait souvent plus de +bien sur la terre que les victoires de Spartacus. Tu l'as en toi, ce +trsor de la bont, homme trop riche en grandeurs! Partage-le avec nous; +aux heures o tu n'es pas oblig de ceindre la cuirasse et l'pe, +oublie un peu le pass et l'avenir. Donne le prsent l'amiti. Il n'y +a plus que cela dont je ne puisse pas douter. Si tu savais quels amis le +ciel m'a donns! Tu le sais, tu les connais, ils sont tes frres; mais +tu ne peux savoir l'tendue de leurs bienfaits envers moi. Tu ne sais +pas de quels gouffres de dsespoir ils m'ont cent fois retir, avec leur +inpuisable patience, avec leur sublime misricorde, quand je repoussais +leurs bras avec colre, avec mfiance, et que je leur crachais la +figure mon ingratitude et mon scepticisme. + +Bnis soient-ils! ils m'ont fait croire quelque chose; ils ont plant +dans mon naufrage une ancre de salut. Tu ne connatras peut-tre jamais, +hlas! toute la grandeur de l'amiti. Tu n'en auras pas besoin, toi. Ce +que tu inspires, c'est de l'admiration et non de la piti. La Providence +envoie ce ddommagement aux tres faibles, comme elle envoie les brises +bienfaisantes du soir aux brins d'herbe abattus et couchs par la +chaleur du jour. Mais aime mes amis cause de ce que je leur dois, et +quand tu seras bris par l'esprit de Jacob, viens chercher un peu +d'oubli et de srnit parmi eux. Ils sont plus gais que toi; ils n'ont +pas tendu sur leurs os le cilice de la vertu. Ils sont bons, honntes, +prts tout faire pour leur cause; mais l'heure du martyre ne sonnera +peut-tre pas pour eux. Si elle arrive, leur martyre ne sera pas long ni +difficile subir: le temps de s'embrasser et d'aller mourir. Qu'est-ce +que cela? Toi, tu es entr dans ton agonie le jour o tu es n, et le +sceau de la douleur t'avait marqu au front dans le sein de ta mre. +Viens, nous respecterons ta peine et nous tcherons d'en allger le +poids. + + + 22 avril. + +Tu me demandes la biographie de mon ami Nraud, la voici. Le Malgache +(je l'ai baptis ainsi cause des longs rcits et des feriques +descriptions qu'il me faisait autrefois de l'le de Madagascar, au +retour de ses grands voyages) s'enrla de bonne heure sous le drapeau de +la rpublique. Tu l'as vu; c'est un petit homme sec et cuivr, un peu +plus mal vtu qu'un paysan; excellent piton, factieux, un peu +caustique, brave de sang-froid, courant aux meutes lorsqu'il tait +tudiant et recevant de grands coups de sabre sur la tte sans cesser de +persifler la gendarmerie dans le style de Rabelais, pour lequel il a une +prdilection particulire. Partag entre ces deux passions, la science +et la politique, au lieu de faire son droit Paris, il allait du club +carbonaro l'cole d'anatomie compare, rvant tantt la +reconstruction des socits modernes, tantt celle des membres du +palotherium dont Cuvier venait de dcouvrir une jambe fossile. Un matin +qu'il passait auprs d'une plate-bande du Jardin des Plantes, il vit une +fougre exotique qui lui sembla si belle dans son feuillage et si +gracieuse dans son port, qu'il lui arriva ce qui m'est arriv souvent +dans ma vie; il devint amoureux d'une plante et n'eut plus de rves et +de dsirs que pour elle. Les lois, le club et le palotherium furent +ngligs, et la sainte botanique devint sa passion dominante. Un matin +il partit pour l'Afrique, et, aprs avoir explor les les montagneuses +de la mer du Sud, il revint efflanqu, bronz, en guenilles, ayant +support les plus svres privations et les plus rudes fatigues; mais +riche selon son coeur, c'est--dire muni d'un herbier complet de la +flore madcasse, guirlande trange et magnifique, ravie au sein d'une +noire desse. C'tait peut-tre une fortune, c'tait du moins une +ressource. Mais l'amant de la science mit sa conqute aux pieds de M. de +Jussieu, et se trouva rcompens au del de ses dsirs lorsque le grand +prtre de Flore accorda le nom de _Neraudia melastomefolia_ une belle +fougre de l'le Maurice, jusqu'alors inconnue nos botanistes. Ce fut + cette poque que, voyant passer le convoi de Lallemant, il quitta la +botanique pour la patrie, comme il avait quitt la patrie pour la +botanique, et, aprs avoir eu le crne ouvert par le sabre d'un dragon, +il revint dans sa famille, volatile clope, + + Tranant l'aile et tirant le pied, + Demi-morte et demi-boiteuse. + +Pour le retenir dans ses pnates, son pre imagina de lui donner un +carr de terre, sur un coteau ravissant, o je veux te mener promener la +premire fois que tu viendras nous voir. Notre Malgache y planta des +arbres exotiques, fit pousser des fleurs malgaches dans notre sol +berrichon, et leva au milieu de ses bosquets un joli ajoupa indien +qu'il remplit de ses livres et de ses collections. Un matin, comme je +passais dans le ravin au lever du soleil, j'arrtai le galop de mon +cheval pour contempler avec admiration des fleurs clatantes qui +s'levaient majestueusement au-dessus de la haie. C'taient les premiers +dahlias qu'on et vus dans notre pays et que j'eusse vus de ma vie. +J'avais seize ans. O le bel ge pour aimer les fleurs! Je descendis de +cheval pour en voler une, et je repartis au galop. Soit que le Malgache, +cach dans son ajoupa, et t tmoin du rapt, soit qu'un ami indiscret +lui dvoilt mon crime, il m'envoya, bientt aprs, des caeux de dahlia +que je plantai dans mon jardin, et c'est de l que date notre +connaissance, mais non pas notre amiti; nous n'emes occasion de nous +voir que plusieurs annes aprs. Dans cet intervalle, il avait pris +femme, il tait devenu pre, et il avait augment son jardin d'une belle +ppinire, au milieu de laquelle il a fait passer un ruisseau. + +C'est alors qu'tant tous deux fixs dans le pays, et notre connaissance +ayant commenc sous des auspices aussi sympathiques, nous nous limes +d'une vive amiti. Un voyage de bohmiens que nous fmes dans les +montagnes de la Marche, jusqu'aux belles ruines de Crozant, nous rvla +tout fait l'un l'autre. Quoique n dans le camp oppos, j'avais +toujours eu l'me rpublicaine, et je l'avais d'autant plus alors que +j'tais plus jeune et plus illusionnable. Il me sut un gr extrme +d'appartenir ces types d'hommes obstins sur lesquels les prjugs de +l'ducation ne peuvent rien, et il me dclara qu'il ne me manquait, pour +obtenir sa confiance et son estime entire, que d'tre un peu vers dans +la botanique. Je lui promis de l'tudier, et, lui aidant, je m'en +occupai jusqu'au point de ne rien savoir, mais de tout comprendre dans +les mystres du rgne vgtal, et de pouvoir l'couter causer tant qu'il +lui plairait. Je n'ai jamais connu d'homme aussi agrablement savant, +aussi potique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses +leons. Mon prcepteur m'avait fait de la nature une pdante +insupportable; le Malgache m'en fit une adorable matresse. Il lui +arracha sans piti la robe bigarre de grec et de latin au travers de +laquelle j'avais toujours frmi de la regarder. Il me la montra nue +comme Rha, et belle comme elle-mme. Il me parlait aussi des toiles, +des mers, du rgne minral, des produits anims de la matire, mais +surtout des insectes pour lesquels il avait conu ds lors une passion +presque aussi vive que pour les plantes. Nous passions notre vie +poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies, +lorsque la rose engourdit encore leurs ailes diapres. A midi, nous +allions surprendre les scarabes d'meraude et de saphir qui dorment +dans le calice brlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de +rubis bourdonne autour des oenothres et s'enivre de leur parfum de +vanille, nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile +mais tourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'ide d'un sylphe +dguis allant en conqute, comme un grand sphinx avec sa longue taille, +ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et +ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystrieuses, semes de +caractres magiques et indfinissables, revtent les ailes suprieures +qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la +robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le +fauve, le brun, le gris et le jaune ple s'y mlent toujours sous le +chiffre cabalistique noir et blanc, sem en long, en biais, en travers, +en triangle, en croissant, en flche, sur toutes les coutures. Mais de +mme que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet +clatant, de mme, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on +voit les ailes infrieures former une tunique tantt d'un rouge vif, +tantt d'un vert tendre, et tantt d'un rose pur orn d'anneaux azurs. +Je parie, malheureux que tu es, ennemi des dieux! que tu n'as jamais +vu un sphinx ocell; et cependant nos vignes les voient clore, ces +merveilles de la cration qui m'ont toujours sembl trop belles pour ne +pas tre animes par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de +connatre tout cela, hommes infortuns, que vous tenez vos regards +invariablement fixs sur la race humaine. Il n'en tait pas ainsi de mon +Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa +bande bleue jusqu'au lendemain matin, press qu'il tait de prparer les +fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur pidestal de moelle de +sureau. Quelles belles courses nous faisions l'automne, le long des +bords de l'Indre, dans les prs humides de la Valle Noire! Je me +souviens d'un automne qui fut tout consacr l'tude des champignons, +et d'un autre automne qui ne suffit pas l'tude des mousses et des +lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une bote de +fer-blanc destine recevoir et conserver les plantes fraches, et +par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne +voulait pas se sparer de nous, et qui a pris l et conserv la passion +de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous +changions alternativement le fardeau de la bote de fer-blanc et celui +de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues travers les champs, +dans la plus grotesque quipage, mais aussi consciencieusement occups +que tu peux l'tre au fond de ton cabinet, cette heure de la nuit o +je te raconte les plus belles annes de ma jeunesse... + +Le rossignol a envoy une si belle modulation jusqu' mon oreille que +j'ai quitt le Malgache et toi pour aller l'couter dans le jardin. Il +fait une nuit singulirement mlancolique; un ciel gris, des toiles +faibles et voiles, pas un souffle dans les plantes, une impntrable +obscurit sur la terre. Les grands sapins lvent leurs masses noires et +vagues dans l'air gristre. La nature n'est pas belle ainsi, mais elle +est solennelle et parle un seul de nos sens, celui dont le rossignol +parle si loquemment un tre cr pour lui. Tout est silence, mystre, +tnbres; pas une grenouille verte dans les fosss, pas un insecte dans +l'herbe, pas un chien qui aboie l'horizon, le murmure de la rivire ne +nous arrive mme pas; le vent souffle au sud et l'emporte en traversant +la valle. Il semble que tout se taise pour couter et recueillir +avidement cette voix brlante de dsirs et palpitante de joies que le +rossignol exhale. _O chantre des nuits heureuses!_ comme l'appelle +Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possdent; +nuits dangereuses ceux qui n'ont point encore aim; nuits profondment +tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez vos livres, vous qui ne +voulez plus vivre que de la pense, il ne fait pas bon ici pour vous. +Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la sve, fermentent partout +trop violemment; il semble qu'une atmosphre d'oubli et de fivre plane +lourdement sur la tte; la vie de sentiment mane de tous les pores de +la cration. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces +tnbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps +que j'aimais encore et qu'une pareille nuit et t dlicieuse. Chaque +soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion lectrique. O +Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune! + +Pardon, pardon, mon ami, mon frre! cette heure-ci, tu regardes ces +blanches toiles, tu respires cette nuit tide, et tu penses moi dans +le calme de la sainte amiti; moi, je n'ai pas pens toi, verard! +J'ai senti des larmes sur mes joues, et ce n'tait ni la puissance de ta +forte parole, ni les motions de tes tragiques et glorieux rcits qui +les faisaient couler; mais c'est un clair ple qui a gliss sur +l'horizon, c'est un fantme incertain qui a pass l-bas sur les +bruyres. Tout est dit: l'esprit du mtore n'a plus de pouvoir sur moi, +son rayon fugitif peut me faire tressaillir encore comme un voyageur peu +aguerri contre les terreurs de la nuit; mais j'entends, du haut de ces +toiles qui nous servent de messagers, ta voix austre qui m'appelle et +me gourmande. Fanatique sublime, je vous suis: ne craignez rien pour +moi des enchantements et des embches que l'ennemi nous tend dans +l'ombre. J'ai pour patron le guerrier cleste qui crase les dragons +sous les pieds de son cheval. C'est Dieu qui conduit ton bras, c'est la +bravoure et l'orgueil divin qui rendent tes pieds invulnrables, +George le bienheureux! Ami, mon patron est un grand lutteur, un hardi +cavalier; j'espre qu'il m'aidera dompter mes passions, ces dragons +funestes qui essayent encore parfois d'enfoncer leurs griffes dans mon +coeur et de l'arracher son salut ternel. + +Je reviens toi, ami. Ne t'inquite pas de ces accs d'une motion que +tu ne connais plus. Un jour viendra aussi pour moi, peut-tre bientt, +o rien ne troublera plus ma srnit, o la nature sera un temple +toujours auguste, dans lequel je me prosternerai toute heure pour +louer et bnir. Voici d'ailleurs un petit vent qui se lve et qui balaye +les vapeurs. Voici une toile qui montre sa face radieuse, comme un +diamant au front du plus haut des arbres du jardin; je suis sauv. Cette +toile est plus belle que tous les souvenirs de ma vie, et la partie +thre de mon me s'lance vers elle et se dtache de la terre et de +moi-mme. verard, est-ce l ton astre ou le mien? Lui parles-tu +maintenant? Je reviens l'histoire de mon Malgache, c'est--dire... j'y +reviendrai demain; je suis las, et je vais dormir de ce bon et calme +sommeil d'enfant que j'ai retrouv au bercail, comme un ange attach +la garde de mon chevet. Je t'envoie une fleur de mon jardin. Bonsoir, et +la paix des anges soit avec toi, confesseur de Dieu et de la vrit! + + + 23 avril. + +Je reviens l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperois qu'elle +est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits +de sa vie, une amourette qui faillit le rendre trs-malheureux, et qui, +Dieu merci, se borna un pisode sentimental et platonique. Toutefois +voici l'pisode. + +Une femme de nos environs, laquelle il envoyait de temps en temps un +bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amiti +laquelle elle rpondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots +fit qu'il donna le nom d'amour ce qui n'tait qu'affection +fraternelle. La dame, qui tait notre amie commune, ne se fcha ni ne +s'enorgueillit de l'hyperbole. C'tait alors une personne calme et +affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle +continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses +bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci +par-l un peu de madrigal. La dcouverte de l'un de ces poulets amena +entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus +lgitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la +fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frre morave. +Le voil donc encore une fois en route, pied, avec sa bote de +fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux +cause des chagrins qu'il avait causs, mais se sauvant de tout par le +calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride +de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres +du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrta aux +rochers de Vaucluse, dcid vivre et mourir sur le bord de cette +fontaine o Ptrarque allait voquer le spectre de Laure dans le miroir +des eaux. Je ne m'inquitais pas beaucoup de cette funeste rsolution; +je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irrparable. +Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne +lui adressera que des flches perdues. Prcisment le mois de mars +tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les +rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache +abandonna le rle de Cardnio, fit une collection de mousses aquatiques, +et vers la fin d'avril il m'crivit:--Tout cela est bel et bon; mais si +mon inhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu' ce qu'elle juge + propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle +cesse de pleurer mon trpas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier +est complet, mes souliers tirent leur fin, et pendant ce temps-l ma +ppinire bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire +mes greffes par des gringalets. Oppose-toi ce que personne y mette la +main; je ne demande que le temps de faire rmouler ma serpette, et +j'arrive. + +L'infortun revint et se rsigna d'tre ador dans sa famille, aim +saintement de sa Dulcine, chri de moi, son frre et son lve. Il se +btit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa +prairie, de sa ppinire et de son ruisseau. Peu aprs il devint pre +d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un +nom de plante sa fille et n'en connaissant pas de plus agrable et de +plus estimable que la plante fbrifuge ptales roses qui crot dans +nos prs, il voulut l'appeler _Petite-Centaure_. Ce fut avec bien de la +peine que sa famille le dcida renoncer ce nom trange. + +La premire visite qu'il rendit la dame de ses penses aprs l'quipe +de Vaucluse lui cota bien un peu; il craignait qu'elle ne ft pique de +le voir sitt consol et revenu. Mais elle courut sa rencontre et lui +donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre +et vit qu'elle avait prcieusement conserv les fleurs dessches et les +papillons qu'il lui avait donns autrefois. Elle avait mis en outre sous +verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la +montagne du Pouce (celle o Paul allait tous les soirs pier l'horizon +maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et +un gupier en forme de rose qui commenait tomber en poussire. Une +grosse larme coula sur la joue basane de notre Malgache. L'amour s'y +noya, l'amiti survcut calme et purifie. + +Maintenant le Malgache, rduit l'tat de momie, mais plus vert et plus +actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa ppinire. Il a t +juge de paix pendant quelque temps; mais, bientt dgot, comme il dit, +des grandeurs et des soucis qu'elles tranent leur suite, il a donn +sa dmission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont +adresses M. ***, _ppiniriste_. Comme il a beaucoup travaill dans +sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes +les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas mme lui. +Un peu de mlancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaiet, +surtout lorsqu'il gle en avril pendant que les abricotiers sont en +fleur; et puis le Malgache a une grande qualit et un grand malheur: il +est ce que nos bourgeois appellent _cerveau brl_: cela veut dire qu'il +a l'me rpublicaine, qu'il ne trouve pas la socit juste et gnreuse, +et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain +tous ceux qui en manquent.--Il se console au milieu d'un petit nombre +d'mes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il +rentre dans sa solitude, il s'attriste profondment, et il m'crit: O +mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant +le monde comme il est, sans espoir qu'aprs nous il s'amliore? +N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions +l'esprance; n'est-ce pas, _vieux_? + +Il prend alors sa blouse et sa bche pour chasser le dcouragement, et +quand il a travaill tout le jour il est calme et humblement philosophe +le soir. Il m'crit alors avec l'encre _de la joie et du contentement_. +Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amrique, qu'il exprime +dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge, +malheureusement sujette plir comme toutes les joies possibles. Voici +son dernier billet: + +J'ai remarqu sur moi-mme que le meilleur traitement pour les maladies +morales, c'est l'exercice du corps. Ah! que j'ai brouett d'ennuis! mes +terrasses en sont farcies. Je ne prtends pas faire de toi un +terrassier, mais assortir seulement tes occupations tes forces.--Je +viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte +d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de +balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les +averses. Ce charmant difice s'lve dans une petite le o j'ai +transport mes plates-bandes de fleurs et mes carrs de lgumes. Le tout +est ceint par les fosss de ma ppinire, dont les arbres sont +aujourd'hui d'une vigueur et d'une beaut ravissantes. Sauf quelques +accs de misanthropie, c'est l que je coule des heures assez paisibles. +Je regrette peu le temps pass; j'en ai mal us; mais je crois aussi que +je ne pouvais mieux faire; c'tait la condition de ma nature. Je ne suis +point afflig de vieillir; chaque ge a ses jouissances: je n'en dsire +plus que de tranquilles. Ton amiti avant tout. Bonsoir. + +Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale +est cet amour la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend +tous deux rabcheurs et insupportables (except l'un pour l'autre), nous +avons une commune infirmit de caractre qui fait que nous nous trouvons +souvent tte tte au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler; +c'est comme une timidit naturelle, spciale un certain genre +d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de +dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une +impossibilit absolue de nous manifester par des paroles, l o nous +voudrions et devrions savoir le faire. + +C'est enfin tout le contraire de la qualit que tu possdes minemment, +et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'loquence de la +conviction. Lui qui tincelle d'esprit tous autres gards, et moi qui +ai la langue assez dlie, comme tu l'as vu, quand le dpit et +l'indignation s'en mlent, nous sommes tous deux btes faire plaisir +quand nous devrions nous lever au-dessus de nous-mmes. Nos camarades +en concluent que nous sommes uss, lui par habitude de railler, moi, par +celle de douter. Pour lui, je te rponds que son coeur est encore +fervent, jeune et brave comme vingt ans. C'est l'homme qui a le plus +laborieusement travaill s'assurer un bien-tre modeste, fait sa +guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me +disait l'autre jour: _J'irais et j'irai!_--Je ne suis pas sensuel; que +m'importe de dormir sur une natte, sur un pav ou dans trois planches? + +Quant moi, peut-tre!... je ne sais. Tu as cru surprendre un grand +secret en moi, l'autre jour, pendant que tu lisais ce rcit de la mort +de tes frres. J'ai t mal l'aise tout le temps du dner, parce que +mon silence et ma ptrification, ct de l'enthousiasme du Gaulois, me +faisaient rougir devant toi.--Mais cette larme que tu as aperue et dont +tu tires un si grand indice de chaleur intrieure, sache bien que ce +n'est pas autre chose qu'une amre et profonde jalousie que j'ai raison +de bien cacher, et qui, dans cet instant-l, me fit vhmentement +dtester mon sort, mon inaction prsente, mon impuissance, et ma vie +passe ne rien faire. Tu peux les aimer et pleurer de tendresse sur +ces hommes-l, verard, tu es l'un d'eux; moi, je suis un pote, +c'est--dire une femmelette. Dans une rvolution, tu auras pour but la +libert du genre humain; moi, je n'en aurai pas d'autre que de me faire +tuer, afin d'en finir avec moi-mme, et d'avoir, pour la premire fois +de ma vie, servi quelque chose, ne ft-ce qu' lever une barricade de +la hauteur d'un cadavre. + +Bah! qu'est-ce que je dis l? Ne crois pas que je sois triste et que je +me soucie de la gloire plus que d'un de mes cheveux. Tu sais ce que je +t'ai dit; j'ai trop vcu; je n'ai rien fait de bon. Quelqu'un veut-il de +ma vie prsente et future? pourvu qu'on la mette au service d'une ide +et non d'une passion, au service de la vrit et non celui d'un +homme, je consens recevoir des lois. Mais, hlas! je vous en avertis, +je ne suis propre qu' excuter bravement et fidlement un ordre. Je +puis agir et non dlibrer, car je ne sais rien et ne suis sr de rien. +Je ne puis obir qu'en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles, +afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade; je puis +marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son matre partir avec le +navire et qui se jette la nage pour le suivre, jusqu' ce qu'il meure +de fatigue. La mer est grande, mes amis! et je suis faible. Je ne suis +bon qu' faire un soldat, et je n'ai pas cinq pieds de haut. + +N'importe! vous le pygme. Je suis vous parce que je vous aime et +vous estime. La vrit n'est pas chez les hommes; le royaume de Dieu +n'est pas de ce monde. Mais, autant que l'homme peut drober la +Divinit le rayon lumineux qui, d'en haut, claire le monde, vous l'avez +drob, enfants de Promthe, amants de la sauvage Vrit et de +l'inflexible Justice! Allons! quelle que soit la nuance de votre +bannire, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de +l'avenir rpublicain; au nom de Jsus, qui n'a plus sur la terre qu'un +vritable aptre; au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu +faire assez et qui nous ont laiss une tche accomplir; au nom de +Saint-Simon, dont les fils vont d'emble au sublime et terrible problme +(Dieu les protge!...); pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux +qui croient le prouvent... je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe, +emmenez-moi. + + + 26 avril. + +Veux-tu me dire qui tu en as, avec tes dclamations contre les +artistes? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l'art. O +Vandale! j'aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une +robe de bure et des sabots Taglioni, et employer les mains de Listz +tourner une meule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en +pleurant quand la moindre bengali gazouille, et qui fait une meute au +thtre pour empcher Othello de tuer la Malibran! Le citoyen austre +veut supprimer les artistes, comme des superftations sociales qui +concentrent trop de sve; mais monsieur aime la musique vocale et il +fera grce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j'espre, une de +vos bonnes ttes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les +fentres des ateliers. Et quant aux potes, ils sont vos cousins, et +vous ne ddaignez pas les formes de leur langage et le mcanisme de +leurs priodes quand vous voulez faire de l'effet sur les badauds. Vous +irez apprendre chez eux la mtaphore et la manire de s'en servir. +D'ailleurs, le gnie du pote est une substance si lastique et si +maniable! c'est comme une feuille de papier blanc, avec laquelle le +moindre saltimbanque fait alternativement un bonnet, un coq, un bateau, +une fraise, un ventail, un plat barbe, et dix-huit autres objets +diffrents, la grande satisfaction des spectateurs. Aucun triomphateur +n'a manqu de bardes. La louange est une profession comme une autre, et +quand les potes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce +qu'ils voudront; car ce qu'ils veulent, c'est de chanter et de se faire +entendre. + +O vieux Dante! ce n'est pourtant pas ta muse au timbre d'airain que l'on +et pu dcider se parjurer! + +Mais dis-moi pourquoi vous en voulez tant aux artistes. L'autre jour, tu +leur imputais tout le mal social, tu les appelais _dissolvants_, tu les +accusais d'attidir les courages, de corrompre les moeurs, d'affaiblir +tous les ressorts de la volont. Ta dclamation est reste incomplte et +ton accusation trs-vague, parce que je n'ai pu rsister la sotte +envie de disputer avec toi. J'aurais mieux fait de t'couter: tu +m'aurais donn sans doute quelque raison plus srieuse, car c'est la +seule chose avance par toi qui ne m'ait pas fait rflchir depuis, +quelque antipathique qu'elle me pt tre. + +Est-ce l'_art_ lui-mme que tu veux faire le procs? Il se moque bien +de toi, et de vous tous, et de tous les systmes possibles! Tchez +d'teindre un rayon du soleil. Mais ce n'est pas cela. Si je te +rpondais, je n'aurais te dire que des choses aussi neuves que +celles-ci: Les fleurs sentent bon; il fait chaud en t; les oiseaux ont +des plumes; les nes ont les oreilles beaucoup plus longues que celles +des chevaux, etc., etc. + +Si ce n'est pas l'art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les +artistes. Tant qu'on croira Jsus sur la terre, il y aura des prtres, +et nul pouvoir humain ne pourra empcher un homme de faire, dans son +coeur, voeu d'humilit, de chastet et de misricorde; de mme, tant +qu'il y aura des mains ferventes, on entendra rsonner la lyre divine de +l'art. Il parat qu'il y a ici un mcontentement accidentel et +particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille +Babylone. Que s'est-il pass? Moi, je ne sais rien. L'autre jour, un des +vtres, c'est--dire un des ntres, un rpublicain, dclara presque +srieusement que je mritais la mort. Le diable m'emporte si je +comprends ce que cela veut dire! Nanmoins, j'en suis tout ravi et tout +glorieux, comme je dois l'tre; et je ne manque pas depuis ce jour-l de +dire a tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage +littraire et politique fort important, donnant ombrage ceux de mon +propre parti, cause de ma grande supriorit sociale et +intellectuelle. Je vois bien que cela les tonne un peu, mais ils sont +si bons qu'ils consentent partager ma joie. Le Malgache m'a demand ma +protection, afin d'avoir l'honneur d'tre pendu ma droite, et Planet +ma gauche. Nous ne pouvons manquer d'changer, dans cette situation, les +plus charmants jeux de mots et les plus dlicieuses facties. Mais, en +attendant, je ne veux pas qu'on en plaisante, et je prtends que mes +amis disent de moi:--Ce garon-l a trop d'esprit, il ne vivra pas. + +Voyons pourtant, examinons l'affaire de mes confrres les artistes; car +pour moi je n'ai garde de me dfendre: j'aurais trop peur d'tre +acquitt comme le plus innocent des hommes, et de ne pas avoir les +honneurs du martyre pour mes ides.--Un instant! tu me feras le plaisir +de formuler un peu lesdites ides aprs mon trpas, car jusqu'ici je +t'avoue en secret qu'il n'y a pas l'ombre d'une ide dans ma tte et +dans mes livres. Le devoir de ton amiti est d'apprendre aux gens qui, +par hasard, auraient lu les livres susdits, ce qu'ils prouvent et ce +qu'ils ne prouvent pas. Il ne serait peut-tre pas inutile non plus de +me l'apprendre moi-mme, afin que je pusse dmontrer mes juges, par +mes rponses, combien mon intelligence a de profondeur, de perversit, +et combien il est urgent d'teindre une si terrible comte capable +d'embraser la terre. + +Ceci pose (et ne va pas me contredire ni t'aviser de plaider pour mon +innocence; le bon Dieu bnisse les obligeants! je les remercie fort de +leur bonne volont, et les prie de vouloir bien me laisser tre pendu en +repos), parlons des autres. Qu'ont-ils fait, les pauvres diables? +Sont-ils capables de causer la mort d'une mouche? Il n'y a que Byron et +moi, sachez-le bien... + +Mais je t'ennuie avec mon incorrigible et plate _factieuset_. +Donne-moi un coup de poing, et me voil redevenu srieux. + +Je suis prt te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le +sophisme a tout envahi, il s'est gliss jusque dans les jambes de +l'Opra, et Berlioz l'a mis en symphonie fantastique. Malheureusement +pour la cause de l'antique sagesse, quand tu entendras la marche funbre +de Berlioz, il y aura un certain branlement nerveux dans ton coeur de +lion, et tu te mettras peut-tre bien rugir, comme la mort de +Desdemona; ce qui sera fort dsagrable pour moi, ton compagnon, qui me +pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au +Conservatoire. Le moins qui t'arrivera sera de confesser que cette +musique-l est un peu meilleure que celle qu'on nous donnait Sparte +du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu'Apollon, +mcontent de nous voir sacrifier exclusivement Pallas, nous a jou le +mauvais tour de donner quelques leons ce _Babylonien_, afin qu'il +gart nos esprits en exerant sur nous un pouvoir magntique et +funeste. + +Tu vas me demander si c'est l parler un langage srieux... Je parle +srieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de gnie, un +vritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas +fch de te dire ce que c'est qu'un vritable artiste, car je vois bien +que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nomm, l'autre jour, de prtendus +artistes que tu accablais de ta colre, un corroyeur, un marchand de +peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nomm +d'autres, clbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je +vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des piciers +pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies. + +Berlioz est un artiste; il est trs-pauvre, trs-brave et trs-fier. +Peut-tre bien a-t-il la sclratesse de penser en secret que tous les +peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique place +propos, comme moi j'ai l'insolence de prfrer une jacinthe blanche la +couronne de France. Mais sois sr que l'on peut avoir ces folies dans le +cerveau et ne pas tre l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois +somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les +liliaces; chacun son got. Quand il faudra btir la cit nouvelle de +l'intelligence, sois sr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz +avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et +leur volont. Mais notre jeune Jrusalem aura ses jours de paix et de +bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner leurs +pianos, aux autres de bcher leurs plates-bandes, chacun de s'amuser +innocemment selon son got et ses facults. Que fais-tu, dis-moi, quand +tu contemples la grande constellation du ciel, minuit, en divaguant +avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais +t'interrompre, au moment o tu nous dis des paroles sublimes, pour +t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se +creuser et s'user le cerveau des conjectures? cela donne-t-il du pain +et des souliers aux hommes?--tu me rpondrais: Cela donne des motions +saintes et un mystique enthousiasme ceux qui travaillent la sueur de +leur front pour les hommes; cela leur apprend esprer, rver la +Divinit, prendre courage et s'lever au-dessus des dgots et des +misres de la condition humaine par la pense d'un avenir, chimrique +peut-tre, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es, +verard? c'est cette fantaisie de rver le soir. Qui t'a donn le +courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est +l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement +rustique des hommes de gnie, qui veux faire la guerre aux lvites de +ton Dieu? Sal, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la +harpe et que tu deviens insens en l'coutant. + +A genoux, Sicambre, genoux! nous t'y mettrons bien. Hlas! je dis +_nous_! je pense mon procs, et je me persuade que je suis dj jug +et condamn comme artiste!--Ils t'y mettront bien, eux, les artistes +vritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-l, quand ils +observent leur vangile et qu'ils respectent la saintet de leur +apostolat! Il en est peu de ceux-l, il est vrai, et je n'en suis pas je +l'avoue ma honte! Lanc dans une destine fatale, n'ayant ni cupidit +ni besoins extravagants, mais en butte des revers imprvus, charg +d'existences chres et prcieuses dont j'tais l'unique soutien, je n'ai +pas t artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur, +tout le zle et toutes les souffrances attaches cette profession +sainte; la vraie gloire n'a pas couronn mes peines, parce que rarement +j'ai pu attendre l'inspiration. Press, forc de gagner de l'or, j'ai +press mon imagination de produire, sans m'inquiter du concours de ma +raison; j'ai viol ma muse quand elle ne voulait pas cder; elle s'en +est venge par de froides caresses et de sombres rvlations. Au lieu de +venir moi souriante et couronne, elle y est venue ple, amre, +indigne. Elle ne m'a dict que des pages tristes et bilieuses, et s'est +plu glacer de doute et de dsespoir tous les mouvements gnreux de +mon me. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur +d'tre forc me suicider intellectuellement qui m'a rendu cre et +sceptique.--Je t'ai racont l-bas, dans la soire, l'analyse d'un beau +drame sur le pote Chatterton, reprsent dernirement au +Thtre-Franais. Les gens aiss, les hommes rangs, ont, pour la +plupart, trouv fort mauvais qu'un pote ft quelque cas de sa condition +et qu'il se plaignit avec amertume d'tre forc par la misre y +droger. Pour moi, j'ai vers des larmes abondantes en assistant cette +lutte d'un esprit indpendant contre la ncessit fatale, qui me +rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi +chatouilleux et irritable que le gnie. En faisant de mon mieux, je +n'aurais peut-tre jamais rien fait de passable; mais l'heure o +l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en +lui-mme, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand, +mdiocre ou nul, il s'efforce et il espre. Mais si les heures sont +comptes, si un crancier attend la porte, si un enfant qui s'est +endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misre et la +ncessit d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit +son talent, il a un grand sacrifice faire et une grande humiliation +subir vis--vis de lui-mme. Il regarde les autres travailler lentement, +avec rflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs +pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer aprs coup mille +pierres prcieuses, en ter le moindre grain de poussire, et les +conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection mme. +Quant lui, malheureux, il a fait, grands grands coups de bche et +de truelle, un ouvrage grossier, informe, nergique quelquefois, mais +toujours incomplet, ht et fivreux: l'encre n'a pas sch sur le +papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger +une faute! + +.....Ces misres te font sourire et te semblent puriles. Cependant si tu +avoues que l'homme, mme en face des plus grandes choses, n'est m que +par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites, +l'homme souffre en faisant abngation de cet amour-l. Et puis, il y a +quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dvouement de l'artiste + son art, qui consiste _bien faire_ au prix de sa fortune, de sa +gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu, +_fortitudo!_ (c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expdie sa +besogne pour augmenter ses produits: l'artiste plit dix ans, au fond +d'un grenier, sur une oeuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne +livrera pas, tant qu'elle ne sera pas termine selon sa conscience. +Qu'importe M. Ingres d'tre riche ou clbre? il n'y a pour lui qu'un +suffrage dans le monde, celui de Raphal, dont l'ombre est toujours +debout derrire lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de +Beethoven avec des yeux baigns de larmes; et Baillot qui consent +laisser tout l'clat de la popularit Paganini, plutt que d'ajouter, +de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thmes +sacrs de Sbastien Bach; et Delacroix, le mlancolique et consciencieux +disciple de Rubens!--Et vous autres, hommes de bruit et de puissance, +quand vous a-t-on vus vous clipser derrire un plus habile ou plus +ambitieux que vous, par amour pour la sainte vrit! Quelques-uns de +vous, je le sais, ont aim l'humanit et la justice en _artistes_. C'est +le plus bel loge qu'on puisse leur donner. + +Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect +de tout tre intelligent; mais ce serait dsigner par le silence ceux +qui procdent autrement et qui poursuivent le bruit et l'argent tout +prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de +rivalit; et en vain je te rpondrais que je ne connais particulirement +presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je +ne te nomme pas. J'ai vcu toujours seul au milieu du monde, amoureux, +voyageur ou serf littraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si +pures, et je me suis prostern. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni +d'en tre jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma +profession comme quelque chose de mieux qu'un mtier. Pourtant je +n'tais pas n pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et +j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux qui j'ai dvou ma vie, +consacr mes veilles, sacrifi ma jeunesse, et peut-tre tout mon +avenir, m'en sauront-ils jamais gr?--Non, sans doute, et peu importe. + + + 29 avril. + +Tu dis que je suis un imbcile; soit. Tes lettres, il est temps de te +l'avouer, font sur moi un effet magique. Elles me rendent srieux. Quel +miracle est cela? J'ai beau lutter, je ne puis parler de toi lgrement, +comme je fais de tous, et ils ont trouv un moyen de me faire taire +quand je les blesse par mes plaisanteries. Ils me parlent de toi, ils me +rptent les paroles qu'ils t'ont entendu me dire, ils me racontent +(comme si je l'avais oubli) cette dernire nuit passe nous +reconduire alternativement nos demeures respectives jusqu' neuf fois, +cette station au pied de l'glise o nous avons parl des morts, et ce +silence o nous sommes tombs au haut de l'escalier du palais, sous ce +rverbre si ple, au-dessus de cette place muette et dserte, o tu +venais d'voquer un si fantastique tableau. J'ai regrett dans ce +moment-l, en te regardant, de n'tre pas susceptible d'avoir peur d'un +tre vivant; car tu m'aurais caus une de ces vives motions de terreur +qui ne sont pas sans plaisir et qu'on a dans les rves. Je me +souviendrai longtemps de tes paroles en descendant ce grand escalier +gothique au clair de la lune. Toi, me disais-tu, je t'aime comme Jsus +aima Jean, son plus jeune et son plus romanesque disciple; et pourtant, +si jamais ce pouvait tre un devoir pour moi de te tuer, je +t'arracherais de mes entrailles et je t'tranglerais de mes mains.--Ma +foi! mon cher matre, je voudrais tre quelque chose de mieux qu'un +pauvre hanneton, afin de voir si vraiment tu aurais ce courage et cette +vertu-l. Mais, bah! tu ne l'aurais pas, charlatan que tu es!--Qui sait, +pourtant? toi qui ne ris jamais! peut-tre.--Ce serait beau, et je te +donnerais ma tte de bon coeur pour le plaisir d'avoir vu dans ma vie +un seul vrai Romain. + +Il y a, ma parole d'honneur! des moments o je m'imagine que j'ai trouv +la vertu rfugie et cache en vous comme au temps o les hommes la +forcrent d'aller se fortifier dans des cavernes sauvages, dans des +rochers inexpugnables.--Mais si vous n'tiez que des fanatiques!--Bah! +c'est toujours cela: n'est pas fanatique qui veut, surtout par le temps +qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n'ai sujet de +l'tre, si j'tais seulement un peu fou votre manire.--Nous autres, +qui rions toujours, nous ressemblons parfois ces idiots qui rient en +voyant les gens senss se conduire naturellement. L'autre jour, un +paysan de mes amis (j'espre que je parle en style rpublicain) entra +dans mon cabinet, et, me voyant trs-occup crire, il se mit +hausser les paules d'un air de piti. Il se pencha sur moi, en +regardant ce que je faisais, peu prs comme s'il et pay pour voir +les tours du singe la foire. Il prit ensuite un livre sur ma table: +c'tait, Dieu me pardonne! un volume du divin Platon, et il l'ouvrit +l'envers, en tournant les feuillets d'un air attentif; puis le replaa +sur la table en me disant du ton d'un profond mpris: C'est donc ces +fadaises-l, mon petit monsieur, que vous passez le temps ftes et +dimanches? il y a de drles de gens dans la vie de ce monde!--Et il +hocha la tte en clatant de rire, si bien que j'eus besoin de toute ma +philanthropie dmocratique pour ne pas le pousser par les paules la +porte. + +Je me suis calm pourtant en songeant que j'tais, cent fois le jour, +dans le cas de ce paysan vis--vis de toi et des tiens, et je me suis +merveill de la patience avec laquelle vous supportiez l'impudente et +stupide raillerie de fainants comme nous, qui ne sont bons autre +chose qu' critiquer ce qu'ils ne comprennent pas et ce qu'ils ne +sauraient faire. Mais je dirai comme Planet:--Envoyez-moi donc +_promener_!--Qu'est-ce que vous faites de moi au milieu de vous, vieux +chrtiens! Dieu me punisse si vous n'tes pas des anges; car rien ne +vous rebute, rien ne vous branle. Vous venez nous avec tendresse, et +te voil m'appelant ton jeune frre et ton cher enfant, moi qu'il +faudrait renvoyer ma pipe et mes romans. O proslytisme! fasse des +distinctions qui voudra; peu m'importe le nom qu'on te donne, pourvu que +je voie maner de toi des leons de vertu et des actes de charit. + +Il faut pourtant que je te conte mes peines, mon pauvre prophte +mconnu! On essaie de mettre tes enfants en mfiance contra toi. +L'esprit de parti n'a pas de scrupule. On nous dit que vous tes des +glorieux, des ambitieux, des brouillons; enfin qu'il faut te mettre aux +Petites-Maisons et nous y enfermer avec toi, nous tous qui t'aimons. + +Tout cela ne serait que risible, si des hommes d'esprit et de coeur ne +s'en mlaient pas aussi sur la foi d'autrui, ou ne montraient tout au +moins, par leur silence devant nous, qu'ils se mfient de nous et de +toi. Cela n'attriste pas ces bons champions qui sont habitus l'orage; +mais moi qui reviens de Babylone, o j'ai dormi cinq ans dans l'ivresse, +et qui tombe, en me frottant les yeux, au beau milieu de notre jeune +Sion, je suis tout contrist, et tout abattu de voir le rempart d'airain +que l'indiffrence ou l'antipathie des gentils a plac autour de nous. +Sortirons-nous jamais de l, mon matre? Je vois bien que nous essayons +de temps en temps de braves et saillantes sorties; mais les meilleurs +d'entre nos frres y succombent, et quand nous rentrons sous nos tentes, +les clameurs, les maldictions et les hues des vainqueurs viennent y +troubler nos prires.--Ce qui me fche le plus, moi, ce sont les hues. +Je les connais, ces diables de gentils, pour avoir t en captivit chez +eux. Je sais comme ils sont malins et quelles flches acres leur +ironie dcoche contre nous.--Songe bien que je ne suis pas un serviteur +bien prouv, moi; j'entends dj leurs lardons m'assaillir pour la +singulire figure que je fais en habit de soldat de la rpublique; je +t'en prie, mon cher matre, laisse-moi m'en aller Stamboul. J'ai +affaire par l. Il faut que je passe par Genve, que j'achte un ne +pour traverser les montagnes avec mon bagage, et que je remonte la +Fort-Noire pour chercher une plante que le Malgache veut que je lui +rapporte. J'ai Corfou un ami islamite qui m'a invit prendre le +sorbet dans son jardin. Duteil m'a donn commission de lui acheter une +pipe Alexandrie, et sa femme m'a pri de pousser jusqu' Alep afin de +lui rapporter un chle et un ventail. Tu vois que je ne puis tarder, +que j'ai des occupations et des devoirs indispensables.--coute: si vous +proclamez la rpublique pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a +chez moi, ne vous gnez pas; j'ai des terres, donnez-les ceux qui n'en +ont pas; j'ai un jardin, faites-y patre vos chevaux; j'ai une maison, +faites-en un hospice pour vos blesss; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du +tabac, fumez-le; j'ai mes oeuvres imprimes, bourrez-en vos fusils. Il +n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait +cruelle: le portrait de ma vieille grand'mre, et six pieds carrs de +gazon plants de cyprs et de rosiers. C'est l qu'elle dort avec mon +pre. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la +rpublique et je demande qu' mon retour on m'accorde une indemnit des +pertes que j'aurais faites, savoir: une pipe, une plume et de l'encre; +moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de +mes jours crire que vous avez bien fait. + + * * * * * + +Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lgue mon fils mes amis, +ma fille leurs femmes et leurs soeurs; le tombeau et le tableau, +hritage de mes enfants, toi, chef de notre rpublique aquitaine, pour +en tre le gardien temporaire; mes livres, minraux, herbiers, +papillons, au Malgache; toutes mes pipes, Rollinat; mes dettes, s'il +s'en trouve, Fleury, afin de le rendre laborieux; ma bndiction et +mon dernier calembour, ceux qui m'ont rendu malheureux, pour qu'ils +s'en consolent et m'oublient. + + * * * * * + +Je te nomme mon excuteur testamentaire; adieu donc, et je pars. + + * * * * * + +Adieu, mes enfants! j'ai t jusqu'ici plus enfant que vous; je m'en +vais seul et loin en plerinage, pour tcher de vieillir vite et de +rparer le temps perdu. Adieu, mes amis, mes frres bien-aims; parlez +quelquefois, autour de l'tre, de celui qui vous doit les plus beaux +jours et les plus chers souvenirs de sa vie; et toi, matre, adieu! sois +bni de m'avoir forc de regarder sans rire la face d'un grand +enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m'en allant. + +O verte Bohme! patrie fantastique des mes sans ambition et sans +entraves, je vais donc te revoir! J'ai err souvent dans tes montagnes +et voltig sur la cime de tes sapins; je m'en souviens fort bien, +quoique je ne fusse pas encore n parmi les hommes, et mon malheur est +venu de n'avoir pu t'oublier en vivant ici. + + + + +VII + +A FRANZ LISTZ + +SUR LAVATER ET SUR UNE MAISON DSERTE. + + +Ne sachant o vous tes maintenant, mon cher Franz, ne sachant pas mieux +o je vais aller, je vous fais passer de mes nouvelles par notre +obligeant ami M***. Je pense qu'il saura dcouvrir votre retraite avant +moi, qui suis confin dans la mienne pour quelques jours encore. + +Je n'ai pas besoin de vous dire le regret que j'prouve de ne pouvoir +vous aller rejoindre. Je vois partir votre mre et Puzzi avec sa +famille. Je prsume que vous allez fonder, dans la belle Helvtie ou +dans la verte Bohme, une colonie d'artistes. Heureux amis! que l'art +auquel vous vous tes adonns est une noble et douce vocation, et que le +mien est aride et fcheux auprs du vtre! Il me faut travailler dans le +silence et la solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de +sympathie et d'union avec ses lves et ses excutants. La musique +s'enseigne, se rvle, se rpand, se communique. L'harmonie des sons +n'exige-t-elle pas celle des volonts et des sentiments? Quelle superbe +rpublique ralisent cent instrumentistes runis par un mme esprit +d'ordre et d'amour pour excuter la symphonie d'un grand matre! Quand +l'me de Beethoven plane sur ce choeur sacr, quelle fervente prire +s'lve vers Dieu! + +Oui, la musique, c'est la prire, c'est la foi, c'est l'amiti, c'est +l'association par excellence. L o vous serez seulement trois runis en +mon nom, disait le Christ aux aptres en les quittant, vous pouvez +compter que j'y serai avec vous. Les aptres, condamns voyager, +travailler et souffrir, furent bientt disperss. Mais lorsque, entre +la prison et le martyre, entre les fers de Caphe et les pierres de la +synagogue, ils venaient se rencontrer, ils s'agenouillaient ensemble +sur le bord du chemin, dans quelque bois d'oliviers, ou vers le faubourg +de quelque ville, dans une _chambre haute_, et ils s'entretenaient en +commun du matre et de l'ami Jsus, du frre et du Dieu au culte duquel +ils avaient vou leur vie; puis, quand chacun son tour avait parl, le +besoin d'invoquer tous la fois les mnes du bien-aim leur inspirait +sans doute la pense de chanter; et sans doute aussi le Saint-Esprit, +qui descendit sur eux en langues de feu et qui leur rvla les choses +inconnues, leur avait fait don de cette langue sacre qui n'appartient +qu'aux organisations lues. Oh! soyez-en sr, s'il existe des tres +assez grands devant Dieu pour mriter d'acqurir subitement des facults +nouvelles, si leur intelligence s'ouvrit, si leur langue se dlia, des +chants divins durent dcouler de leurs lvres, et le premier concert +d'harmonie dut frapper les oreilles ravies des hommes. + +C'est un fait unique dans l'histoire du genre humain, et devant lequel +je ne puis m'empcher de me prosterner, quand j'y songe, que cette +retraite des douze pendant quarante jours, que cette union fervente et +cette puret sans tache de douze mes croyantes et dvoues durant +l'preuve d'une si longue assemble! Si je doutais des miracles qui en +rsultrent, je ne voudrais pas le dire; ni vous non plus, n'est-ce pas? +Si l'on me dmontrait que ces hommes furent des physiciens et des +chimistes fort habiles pour leur temps, je dirais que cela n'te rien +la ralit d'un homme divin et l'existence d'une race de saints assez +puissants pour marcher sur la mer et pour ressusciter les morts. Ce qui +est incontestable pour moi, c'est le pouvoir miraculeux de la foi chez +l'homme. S'il m'tait donc prouv que les aptres eurent besoin de +recourir aux prestiges de ce qu'on appelait alors la magie, je +penserais qu'ils eurent des jours de doute et de souffrance o le +pouvoir cleste s'affaiblissait en eux. Que l'on trouve parmi nous, +rpondrai-je, douze hommes suprieurs aux aptres par la fermet de leur +foi et la saintet de leur vie, douze hommes qui puissent passer +quarante jours enferms sous le mme toit sans ergoter entre eux, sans +vouloir primer les uns sur les autres, uniquement occups prier, +demander Dieu la science du vrai et la force de la vertu, sans tideur +et sans orgueil, sans cder la fatigue de l'esprit ou aux inspirations +prsomptueuses de la chair; et, n'en doutez pas, mes amis! nous +verrons arriver des miracles, des sciences nouvelles, des facults +inoues, une religion universelle. L'homme, _redivinis_, sortira de +cette assemble, un beau matin de printemps, avec une flamme au front, +avec les secrets de la vie et de la mort dans sa main, avec le pouvoir +de faire sortir des larmes de charit des entrailles du roc, avec la +rvlation des langues que parlent les peuples encore inconnus chez +nous, mais surtout avec le don de la langue divine perfectionne, de la +musique, veux-je dire, porte son plus haut degr d'loquence et de +persuasion. + +Car, lorsque le prodige de la descente du Paraclet s'accomplit sur les +disciples de Jsus, le ciel s'ouvrit au-dessus de leurs ttes, et ils +durent entendre et retenir confusment les chants des brlants sraphins +et les harpes d'or de ces beaux vieillards couronns, qui apparurent de +nouveau plus tard Jean l'apocalyptique, et dont il put our les divins +accords parmi les vents de quelque nuit d'orage sur les grves dsertes +de son le. + +O vous, qui, dans le silence des nuits, surprenez les mystres sacrs; +vous, mon cher Franz, qui l'esprit de Dieu ouvre les oreilles, afin +que vous entendiez de loin les clestes concerts, et que vous nous les +transmettiez, nous infirmes et abandonns! que vous tes heureux de +pouvoir prier durant le jour avec des coeurs qui vous comprennent! +Votre labeur ne vous condamne pas comme moi la solitude; votre +ferveur se rallume au foyer de sympathies o chacun des vtres apporta +son tribut. Allez donc, priez dans la langue des anges, et chantez les +louanges de Dieu sur vos instruments qu'un souffle cleste fait vibrer. + +Pour moi, voyageur solitaire, il n'en est point ainsi. Je suis des +routes dsertes, et je cherche mon gte en des murailles silencieuses. +J'tais parti pour vous rejoindre, le mois dernier; mais le souffle du +caprice ou de la destine me fit dvier de ma route, et je m'arrtai +pour laisser passer les heures brlantes du jour dans une des villes de +notre vieille France, aux bords de la Loire. Pendant que je dormais, le +bateau vapeur leva l'ancre, et, quand je m'veillai, je vis sa noire +banderole de fume fuyant rapidement sur la zone d'argent que le fleuve +dessinait l'horizon. Je pris le parti de me rendormir jusqu'au +lendemain; et le lendemain, comme je sortais de ma chambre pour +m'enqurir de quelque cheval ou de quelque bateau, un mien ami, que je +ne m'attendais gure trouver l (l'ayant perdu de vue depuis les +annes de ma vie errante), se trouva tout devant moi, dans la cour. Il +m'apprit, en djeunant avec moi, qu'il tait tabli et mari dans la +ville, mais qu'il habitait plus souvent une campagne aux environs, +laquelle il se rendait alors. Il venait se munir a l'auberge d'un cheval +de louage, les siens tant malades ou occups, et il prtendait +m'emmener au boguet pour me prsenter sa nouvelle famille. La +proposition fut peu de mon got. Il faisait une chaleur poudreuse pire +que celle de la veille. Je me sentais encore de la fivre; le boguet +avait de vritables ressorts de campagne; j'aime peu les nouvelles +connaissances en voyage, et me sens mal dispos tre excessivement +poli quand je suis excessivement fatigu. Je refusai net, et lui dis que +je voulais rester l'auberge jusqu' ce que je fusse dlivr de mon +malaise. L'excellent camarade ne me fit point subir l'obsession d'une +impitoyable hospitalit. Il consentit me laisser l; mais, au moment +de monter dans son boguet, il lui vint l'esprit de me dire: J'ai une +maison dans la ville, petite, trs-modeste et mal tenue, il est vrai; +mais peut-tre y dormirais-tu plus tranquillement qu'ici. Si, malgr +l'abandon o mon sjour la campagne l'a laisse tout ce printemps, tu +pouvais t'en accommoder..... Je n'ose insister, elle est si peu +prsentable! Cependant tu es pote et ami de la solitude, si tu n'as pas +chang. Peut-tre cela te plaira-t-il. Tiens, voici les clefs; si tu +pars avant que je revienne te voir, laisse-les a l'htesse de cette +auberge, qui me connat.--En parlant ainsi, il me serra dans ses bras et +s'loigna. + +Je trouvai cette invitation des plus agrables. Je me sentais dcidment +trop mal pour continuer ma route avant deux ou trois jours. Je me fis +conduire la maison de mon ami. Ce ne fut pas chose facile que d'y +parvenir; il fallut monter et descendre des rues troites, roides, +brlantes et mal paves. Plus nous nous enfoncions dans le faubourg, +plus les rues devenaient dsertes et dlabres. Enfin nous arrivmes, +par une suite d'escaliers rompus, une sorte de terrasse crevasse qui +portait un pt de maisons fort anciennes, ayant chacune leur cour ou +leur jardin clos de hautes murailles sombres, festonnes de plantes +paritaires. J'eus peine entr'ouvert la porte de celle qui m'tait +destine, que je fus ravi de son aspect, et que, voulant me conserver le +plaisir religieux d'y pntrer seul, je pris la valise des mains de mon +guide, je lui jetai son salaire, et j'entrai prcipitamment, lui +poussant la porte au nez; ce qui dut me faire passer dans son esprit +pour un fou, pour un conspirateur ou pour quelque chose de pis. + +Il faut croire que la nature n'a pas t faite exclusivement pour +l'homme, ou bien qu'avant la domination tendue par lui sur la terre, il +y eut en effet un rgne de divinits champtres; que cette race +surhumaine ne s'est point entirement retire aux cieux, et que ses +phalanges disperses viennent encore se rfugier aux lieux que l'homme +abandonne. Sans cela, comment expliquer ce respect religieux dont +chacun de nous se sent pntr en imprimant ses pas sur un sol que n'ont +point encore foul d'autres pas humains? Pourquoi cet amour et en mme +temps cette terreur que nous inspire la solitude? Pourquoi saluons-nous +les ruines, les plages inconnues, les neiges immacules? Pourquoi l'cho +de nos pas nous fait-il tressaillir sous les votes des clotres +abandonns? Pourquoi les forts vierges, pourquoi les temples dserts, +pourquoi l'aspect de l'isolement meut-il dlicieusement les mes +tendres, ou pniblement les esprits faibles? Si nous pouvions nous +convaincre d'tre absolument le seul tre anim existant sur un coin du +globe, nous n'en serions que plus heureux ou plus effrays, suivant +notre humeur; et cependant l'homme a-t-il sujet de se rjouir quand il +n'a pour socit que lui-mme? a-t-il lieu de craindre l'absence de +secours lorsqu'il est assur d'une gale absence d'attaques? Qu'y a-t-il +donc dans l'aspect de ces sables sans empreintes, de ces landes sans +matres, de ces lambris sans htes? N'y sentons-nous pas partout +l'existence et la prsence d'tres inconnus qui ont tabli l leur +empire, et qui ont la bont de nous y accueillir ou le droit de nous en +chasser? + +Je faisais ces rflexions, appuy contre la porte que je venais de +fermer derrire moi, et je n'osais me dcider traverser la cour; car +il fallait fouler de longues herbes qui montaient jusqu' mes genoux, et +sur lesquelles les rayons du soleil commenaient boire la rose du +matin. Quelle nymphe avait renvers l sa corbeille et sem ces lgers +gramens, ces dlicats saxifrages qui s'levaient dans leur beaut +virginale l'abri de toute profanation? Pardonne-moi, sylphide, lui +disais-je, ou donne-moi ta dmarche lgre, afin que je franchisse cet +espace sans courber sous mes pas tes plantes bien-aimes. Quiconque +m'et vu haletant et poudreux, appuy d'un air morne contre la porte, ma +valise la main, m'et pris pour un homme perdu de dsespoir ou abm +de remords; et cependant nul voyageur ne fut plus fier de sa dcouverte, +nul plerin ne salua plus pieusement la terre sainte. + +La sylphide n'avait pas ddaign de cultiver les plantes que le matre +de la maison dserte lui avait concdes. Trois tilleuls qui sparaient +la cour en deux, avec une plate-bande de pieds-d'alouette le long des +murs, une vigne et de grandes mauves pyramidales, avaient pris une +richesse et un dveloppement splendides. Quand j'eus atteint la partie +pave de mon petit domaine, j'eus soin de marcher sur les dalles +disjointes sans craser la verdure qui se faisait jour travers les +fentes; j'arrivai ainsi la porte, et l ce fut un autre embarras. Les +longs rameaux de la vigne s'taient entrelacs au devant de l'entre; +partout ils formaient des courtines de feuillage devant les fentres. Il +fallut y porter une main impie, les entr'ouvrir et les soulever comme +des rideaux, pour me frayer le passage de ce seuil vnrable. Mais, ds +que je l'eus franchi, ces pampres retombrent avec souplesse et +s'embrassrent troitement, comme pour m'interdire de repasser +l'enceinte sacre. Je ne vous ai pas encore dsobi, flexibles et +complaisants barreaux de ma chre prison! Chaque nuit, je m'assieds sur +la dernire marche de l'escalier, et je contemple la lune travers vos +guirlandes argentes. Chaque toile du ciel s'encadre son tour en +passant devant le rseau diaphane que vous tendez entre elle et moi, et +quelquefois le jour me surprend, immobile et muet comme la pierre o je +me suis assis. + +Oui, Franz, je suis encore dans cette maison dserte, seul, absolument +seul, n'ouvrant la porte que pour laisser passer un dner cnobitique, +et je ne me souviens pas d'avoir connu des jours plus doux et plus purs. +C'est une grande consolation pour moi, je vous assure, de voir que mon +me n'a pas vieilli au point de perdre les jouissances de sa forte +jeunesse. Si de vastes rves de vertu, si d'ardentes aspirations vers le +ciel ne remplissent plus mes heures de mditation, du moins j'ai encore +de douces penses et de religieuses esprances; et puis, je ne suis plus +dvor, comme jadis, de l'impatience de vivre. A mesure que je penche +vers le dclin de la vie, je savoure avec plus de pit et d'quit ce +qu'elle a de gnreux et de providentiel. Au versant de la colline, je +m'arrte et je descends avec lenteur, promenant un regard d'amour et +d'admiration sur les beauts du lieu que je vais quitter, et que je n'ai +pas assez apprci quand j'en pouvais jouir avec plnitude au sommet de +la montagne. + +Vous qui n'y tes pas encore arriv, enfant, ne marchez pas trop vite. +Ne franchissez pas lgrement ces cimes sublimes d'o l'on descend pour +n'y plus remonter. Ah! votre sort est plus beau que le mien. +Jouissez-en, ne le ddaignez pas. Homme, vous avez encore dans les mains +le trsor de vos belles annes; artiste, vous servez une muse plus +fconde et plus charmante que la mienne. Vous tes son bien-aim, tandis +que la mienne commence me trouver vieux, et qu'elle me condamne +d'ailleurs des songes mlancoliques et salutaires qui tueraient votre +prcieuse posie. Allez, vivez! il faut le soleil aux brillantes fleurs +de votre couronne; le lierre et le liseron qui composent la mienne, +emblmes de libert sauvage dont se ceignaient les antiques Sylvains, +croissent l'ombre et parmi les ruines. Je ne me plains pas de mon +destin, et je suis heureux que la Providence vous en ait donn un plus +riant; vous le mritiez, et si je l'avais, Franz, je voudrais vous le +cder. + +Je suis donc rest ***, d'abord par force, maintenant par amour de la +lecture et de la solitude; plus tard, peut-tre, y resterai-je par +indolence et par oubli de moi-mme et des heures qui s'envolent. Mais je +veux vous faire part d'une bonne fortune qui m'est advenue dans cette +retraite, et qui n'a pas peu contribu me la faire aimer. + +Vous qui lisez beaucoup, parce que vous n'avez pas le mme respect que +moi pour les livres (et vous avez raison, votre art doit vous faire +ddaigner le ntre), vous, dis-je, qui comprenez vite et qui dvorez +les volumes, vous ne savez ce que c'est que l'importance d'une lecture +attentive et lente pour une me paresseuse comme la mienne. Je ne suis +pourtant pas de ceux qui attribuent aux livres une influence morale et +politique bien srieuse. La philosophie me parat surtout la plus +innocente de toutes les spculations potiques, et je pense que les mes +d'exception, soit par leur force, soit par leur faiblesse, sont seules +capables d'y puiser des rsolutions et des encouragements rels. Toute +intelligence qui ne cherche pas sa conviction et sa lumire dans les +leons de l'exprience et de la ralit, et qui se laisse gouverner par +des fictions, est organise exceptionnellement. Si c'est en plus, elle +s'exaltera et se fortifiera par les bonnes lectures; si c'est en moins, +elle y trouvera de grands sujets de consolation ou peut-tre elle +s'affectera misrablement de ce qu'elle croira tre sa condamnation. +Dans l'un et l'autre cas, la lecture aura jou un rle trs-accessoire +dans ces diverses destines. Leurs rsultats se fussent produits plus ou +moins vite si les individus n'avaient pas su lire. Et quant moi, vous +savez que j'ai un profond respect pour les illettrs. Je me prosterne +devant les grands crivains et devant les grands potes; et pourtant il +est des jours o, l'aspect de certaines mes naves et saintement +ignorantes, je brlerais volontiers la bibliothque d'Alexandrie. + +Cela pos, je puis bien vous dire qu'en raison de ma nonchalance et de +mon inaptitude toute espce d'action sociale, je suis de ceux pour qui +la connaissance d'un livre peut devenir un vritable vnement moral. Le +peu de bons ouvrages dont je me suis pntr depuis que j'existe a +dvelopp le peu de bonnes qualits que j'ai. Je ne sais ce qu'auraient +produit de mauvaises lectures; je n'en ai point fait, ayant eu le +bonheur d'tre bien dirig ds mon enfance. Il ne me reste donc cet +gard que les plus doux et les plus chers souvenirs. Un livre a toujours +t pour moi un ami, un conseil, un consolateur loquent et calme, dont +je ne voulais pas puiser vite les ressources, et que je gardais pour +les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui ne se rappelle +avec amour les premiers ouvrages qu'il a dvors ou savours! La +couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons +d'une armoire oublie, ne vous a-t-elle jamais retrac les gracieux +tableaux de vos jeunes annes? N'avez-vous pas cru voir surgir devant +vous la grande prairie baigne des rouges clarts du soir, lorsque vous +le ltes pour la premire fois, le vieil ormeau et la haie qui vous +abritrent, et le foss dont le revers vous servit de lit de repos et de +table de travail, tandis que la grive chantait la retraite ses +compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'loignement? Oh! +que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crpuscule +faisait cruellement flotter les caractres sur la feuille plissante! +C'en est fait, les agneaux blent, les brebis sont arrives l'table, +le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des +arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout l'heure les +caractres sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux, +l'cluse est troite et glissante, la cte est rude; vous tes couvert +de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le +souper sera commenc. C'est en vain que le vieux domestique qui vous +aime aura retard le coup de cloche autant que possible; vous aurez +l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mre, inexorable sur +l'tiquette, mme au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et +triste, un reproche bien lger, bien tendre, qui vous sera plus sensible +qu'un chtiment svre. Mais quand elle vous demandera, le soir, la +confession de votre journe, et que vous aurez avou, en rougissant, que +vous vous tes oubli lire dans un pr, et que vous aurez t somm de +montrer le livre, aprs quelque hsitation et une grande crainte de le +voir confisqu sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant de votre +poche, quoi? _Estelle et Nmorin_ ou _Robinson Cruso_! Oh! alors la +grand'mre sourit. Rassurez-vous, votre trsor vous sera rendu; mais il +ne faudra pas dsormais oublier l'heure du souper. Heureux temps! ma +Valle Noire! Corinne! Bernardin de Saint-Pierre! l'Iliade! +Millevoye! Atala! les saules de la rivire! ma jeunesse coule! +mon vieux chien qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui rpondait +au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de +gourmandise! + +Mon Dieu! que vous disais-je? Je voulais vous parler de Lavater, et en +effet me voici sur la voie. J'avais eu Lavater entre les mains dans mon +enfance. Ursule et moi, nous en regardions les figures avec curiosit. A +peine savions-nous lire. Nous nous demandions pourquoi cette collection +de visages bouffons, grotesques, insignifiantes, hideux, agrables? nous +cherchions avec avidit, au milieu de ces phrases et de ces explications +que nous ne pouvions comprendre, la dsignation principale du type; nous +trouvions _ivrogne, paresseux, gourmand, irascible, politique, +mthodique_... Oh! alors nous ne comprenions plus, et nous retournions +aux images. Cependant nous remarquions que l'ivrogne ressemblait au +cocher, la femme tracassire et criarde la cuisinire, le pdant +notre prcepteur, l'homme de gnie l'effigie de l'empereur sur les +pices de monnaie, et nous tions bien convaincus de l'infaillibilit de +Lavater. Seulement cette science nous semblait mystrieuse et presque +magique. Depuis, le livre fut gar. En 1829, je rencontrai un homme +trs-distingu qui croyait fermement Lavater, et qui me rendit tmoin +de plusieurs applications si miraculeuses de la science +physiognomonique, que j'eus un vif dsir de l'tudier. Je tchai de me +procurer l'ouvrage; il ne se trouva pas. Je ne sais quelle proccupation +vint la traverse, je n'y songeai plus. + +Enfin ici, le jour de mon arrive, j'ouvre une armoire pleine de livres, +et le premier qui me tombe sous la main, c'est les oeuvres de +Jean-Gaspard de Lavater, ministre du saint vangile Zurich, publies +en 1781, en trois in-folio, traduction franaise, avec planches graves, +eaux-fortes, etc. Jugez de ma joie, et sachez que jamais je ne fis une +lecture plus agrable, plus instructive, plus salutaire. Posie, +sagesse, observation profonde, bont, sentiment religieux, charit +vanglique, morale pure, sensibilit exquise, grandeur et simplicit de +style, voil ce que j'ai trouv dans Lavater, lorsque je n'y cherchais +que des observations physiognomoniques et des conclusions peut-tre +errones, tout au moins hasardes et conjecturales. + +Puisque vous me demandez une longue lettre et que vous tes avide des +travaux de la pense, je veux vous parler de Lavater. L o je suis +d'ailleurs, et avec la vie que je mne, il me serait difficile de vous +donner quelque chose de plus neuf en littrature. Je dsire de tout mon +coeur que l'envie vous vienne de faire connaissance avec le vieux +hte, avec le vnrable ami que je viens de trouver dans la maison +dserte. + +Je voudrais aussi qu' l'exemple de tous les orgueilleux novateurs du +notre sicle, vous eussiez jusqu'ici mpris la science de Lavater comme +un tissu de rveries fondes sur un faux principe, afin d'avoir le +plaisir de vous faire changer d'avis. Nous considrons aujourd'hui la +physiognomonie comme une science juge, condamne, enterre, et sur les +ruines de laquelle s'lve une autre science, non encore juge, mais +plus digne d'examen et d'attention, la phrnologie. Je hais le mpris et +l'ingratitude avec lesquels notre gnration renverse les idoles de ses +pres et caresse les disciples aprs avoir crucifi les docteurs et les +matres. Prfrer Schiller Shakspeare, Corneille aux tragiques +espagnols, Molire aux comiques grecs et latins, La Fontaine Phdre ou + sope, cela me parat, je ne dirai pas une erreur, mais un crime. En +admettant que le copiste, qui, force de soin, de temps et d'attention, +surpasse son modle, ait plus de mrite que son matre, nous +tablissons une doctrine abominable d'injustice et de fausset. Quelque +parfaite que soit la traduction ou l'imitation, quelque correction +importante ou ncessaire que vous y remarquiez, quelque finie, quelque +embellie que soit l'oeuvre engendre de l'oeuvre mre, celle-ci n'en +est pas moins suprieure, gnratrice, vnrable, sacre. Certes, le +vieil Homre ne saurait jamais tre gal par ceux mmes qui feraient +beaucoup mieux que lui; car quel est celui qui aurait une ide de la +posie pique s'il n'et lu Homre? + +Eh bien, je n'en doute pas, l'homme en viendra un jour pousser si loin +l'examen de la forme humaine, qu'il lira les facults et les penchants +de son semblable comme dans un livre ouvert. Gall, Spurzheim et leurs +successeurs auront-ils t les matres de cette science? pas plus que +Vespuce ne fut le conqurant de l'Amrique; et pourtant une moiti de +l'univers porte son nom, tandis qu'une petite province conserve peine +celui du grand Christophe. + +Le systme du docteur Gall est en honneur, ou du moins il est en vue. On +l'examine, on le critique, et Lavater est oubli, il tombe en poussire +dans les bibliothques; les ditions sont puises et non renouveles. +Je ne sais si vous trouveriez aisment vous procurer un exemplaire +d'un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain. + +Mais Gall tait un mdecin, et Lavater un ecclsiastique. Notre sicle, +positif et matrialiste, a d prfrer l'explication mcanique la +dcouverte philosophique. Il n'en est pas moins vrai que la cranioscopie +entre dans la physiognomonie, et qu'elle en est, de l'aveu de Lavater, +la base essentielle et fondamentale. Cette partie de la physiognomonie +est d'une telle importance, dit-il, qu'elle mrite une tude part. Il +appartient l'anatomie d'y chercher la source des altrations de +l'intelligence et de tirer, d'une exacte connaissance des varits de la +conformation du cerveau, la rvlation des facults de l'homme. Cet +observateur savant et persvrant viendra, ajoute le citoyen de Zurich; +il ramnera le monde la vrit, ou du moins au dsir de la connatre. +De dcouverte en dcouverte, d'observation en observation, les +prventions seront dtruites, et l'homme reconnatra que la +physiognomonie est une science aussi importante, aussi difficile, aussi +leve que les autres sciences sur lesquelles se fondent et s'appuient +les socits civilises. + +Plein d'amour, de respect et de conviction pour sa science favorite, le +bon Lavater se dfend modestement d'en tre le premier explorateur. Il +cite plusieurs de ses devanciers, Aristote, Montaigne, Salomon... Il +cite les proverbes suivants, tirs du livre _de la Sagesse_: + +Les yeux hautains et le coeur enfl. + +La sagesse parat sur le visage du sage, mais les regards du fou +parcourent les bouts de la terre. + +Il y a une race de gens dont les regards sont altiers et les paupires +leves. + +Lavater cite galement plusieurs passages de Herder qui viennent +l'appui de son systme; en voici un remarquable, que vous avez eu sans +doute le bonheur de lire en allemand, mais que je remets sous vos yeux, +parce que je le trouve empreint du gnie de la mtaphore allemande, +mtaphore la fois grandiose et recherche: + +Quelle main pourra saisir cette substance loge dans la tte et sous le +crne de l'homme? Un organe de chair et de sang pourra-t-il atteindre +cet abme de facults et de forces internes qui fermentent ou se +reposent? La Divinit elle-mme a pris soin de couvrir ce sommet sacr, +sjour et atelier des oprations les plus secrtes; la Divinit, dis-je, +l'a couvert d'une fort, emblme des bois sacrs o jadis on clbrait +les mystres. On est saisi d'une terreur religieuse l'ide de ce mont +ombrag qui renferme des clairs dont un seul chapp du chaos, peut +clairer, embellir, ou dvaster et dtruire un monde. + +Quelle expression n'a pas mme la force de cet Olympe, sa croissance +naturelle, la manire dont la chevelure s'arrange, descend, se partage +ou s'entremle! + +Le cou, sur lequel la tte est appuye, montre, non ce qui est dans +l'intrieur de l'homme, mais ce qu'il veut exprimer. Tantt son attitude +noble et dgage annonce la dignit de la condition; tantt, en se +courbant, il annonce la rsignation du martyr, et tantt c'est une +colonne, emblme de la force d'Alcide. + +Le front est le sige de la srnit, de la joie, du noir chagrin, de +l'angoisse, de la stupidit, de l'ignorance et de la mchancet. C'est +une table d'airain o tous les sentiments se gravent en caractres de +feu... A l'endroit o le front s'abaisse, l'entendement parat se +confondre avec la volont. C'est ici o l'me se concentre et rassemble +des forces pour se prparer la rsistance. + +Au-dessous du front commence sa belle frontire, le sourcil, +arc-en-ciel de paix dans sa douceur, arc tendu de discorde lorsqu'il +exprime le courroux. Ainsi, dans l'un et dans l'autre cas, c'est le +signe annonciateur des affections. + +En gnral la rgion o se rassemblent les rapports mutuels entre les +sourcils, les yeux et le nez, est le sige de l'expression de l'me dans +notre visage, c'est--dire l'expression de la volont et de la vie +active. + +Le sens noble, profond et occulte de l'oue a t plac par la nature +aux cts de la tte, o il est cach demi. L'homme devait our pour +lui-mme; aussi l'oreille est-elle dnue d'ornements. La dlicatesse, +le fini, la profondeur, voil sa parure. + +Une bouche dlicate et pure est peut-tre une des plus belles +recommandations. La beaut du portail annonce la dignit de celui qui +doit y passer. Ici c'est la voix, interprte du coeur et de l'me, +expression de la vrit, de l'amiti et des plus tendres +sentiments[E]. + +Lavater, aprs, avoir laiss aux anciens la gloire d'avoir cr la +physiognomonie, et aux modernes l'honneur d'en saisir le sentiment +potique, s'attache prouver que les tudes assidues et consciencieuses +de toute sa vie n'ont encore fait faire qu'un pas cette science ardue. +Il engage ses successeurs rectifier ses erreurs, redresser ses +jugements. Nul homme, et nul savant surtout, n'est plus humble et plus +doux que lui; c'est en tout un homme vanglique. Accabl des +railleries, des controverses, de l'ergotage et du pdantisme de ses +contemporains, il leur rpond avec un calme inaltrable.--Le professeur +Lichtemberg l'attaque avec plus d'esprit et d'cret que les autres. +Lavater prend le pamphlet, s'en meut peut-tre un peu en secret (car +lui-mme nous avoue qu'il est nerveux et irascible); mais, ramen au +sentiment de la philosophie chrtienne par la conviction et la pratique +de toute sa vie, il crit sa rponse dans un esprit de sagesse et de +charit. Il examine l'attaque avec cette prcision et cet amour de +l'ordre qui le caractrisent, en disant: Je me figure que, placs l'un + ct de l'autre, nous allons parcourir ensemble cet crit, et nous +communiquer rciproquement, avec la franchise qui convient des hommes +et la modration qui convient des sages, la manire dont chacun de +nous envisage la nature et la vrit. + +Plus loin, frapp d'une belle dclamation du professeur Lichtemberg, il +s'crie avec navet: --Ce langage est celui de mon coeur. C'est sous +les yeux d'un tel homme que j'aurais voulu crire mes Essais. + +Vertueux prtre! on l'attaque pourtant dans ce que son intelligence +enfante de plus prcieux et caresse de plus cher, dans la moralit de sa +science. La pudeur et la vertu des critiques (toujours humbles et +tolrantes, comme vous savez!) s'effarouchent de voir ce novateur impie +porter un regard scrutateur dans les mystres de la conscience. +Qu'allez-vous faire? lui crie-t-on avec amertume; vous allez essayer de +vous approprier ce qui n'appartient qu' Dieu, la connaissance des +secrets du coeur humain; et quand vous aurez appris vos semblables +se sonder et se surprendre l'un l'autre, il en rsultera une haine +implacable pour les pervers, vous aurez tu la misricorde; un mpris +superbe pour les simples, vous aurez tu la charit. Lavater s'incline. +L'objection est srieuse, dit-il, et part d'une belle me; mais toute +science peut devenir funeste en de mauvaises mains, utile et sainte pour +quiconque la dirige vers le bien. Est-ce dire qu'il ne faut pas de +science, parce qu'on en peut abuser? Mais, ajoute-t-on, comment +rparerez-vous ou comment prviendrez-vous les injustices qu'une erreur +peut vous faire commettre? ou, si tant est que vous soyez infaillible, +vos disciples le seront-ils? Tous les jours nous voyons l'honnte homme +sous des traits ignobles et le sclrat sous ceux de la franchise et de +la loyaut.--Lavater nie le fait. Tout novice qui veut se presser de +pratiquer doit tomber dans de graves erreurs, pense-t-il; mais quiconque +confierait les secrets de la mdecine des coliers s'exposerait +d'affreux dangers. L'homme clair fait plus de bien que l'ignorant ne +fait de mal; car l'ignorant n'est pas destin jouir d'un long crdit +parmi les hommes, tandis que celui du vrai savant s'accrot de jour en +jour. Toute science est un apostolat qui demande des hommes prouvs et +dignes d'en tre investis. Quant ces sclrats faces d'ange et ces +honntes gens tournure ignoble qu'on lui objecte, il dclare que ces +apparences ne trompent pas le vrai physionomiste. Souvent, dit-il, les +indices d'une passion gnreuse touchent de si prs ceux de la mme +passion dgnre en excs et en vice, que l'oeil inexpriment peut +s'y mprendre. Il ne s'en faut que d'une demi-ligne, d'une courbe +lgre, d'une dimension inapprciable au premier abord. Il s'en faut de +si peu! dit-on; mais ce _peu_ est _tout_. + +Il arrive souvent que les plus heureuses dispositions se cachent sous +l'extrieur le plus rebutant. Un oeil vulgaire n'aperoit que ruine et +dsolation; il ne voit pas que l'ducation et les circonstances ont mis +obstacle chaque effort qui tendait sa perfection. Le physionomiste +observe, examine et suspend son jugement. Il entend mille voix qui lui +crient:--Voyez quel homme!--Mais, au milieu du tumulte, il distingue une +autre voix, une voix divine, qui lui crie aussi:--Vois quel homme!--Il +trouve des sujets d'adoration l o d'autres blasphment, parce qu'ils +ne peuvent ni ne veulent comprendre que cette mme figure, dont ils +dtournent la vue, offre des traces du pouvoir, de la sagesse et de la +bont du Crateur.--Il voit le sclrat sur le visage du mendiant qui se +prsente sa porte, et il ne le rebute pas; il lui parle avec +cordialit. Il jette un regard profond dans son me, et qu'y +voit-il?--Hlas! vices, dsordre, dgradation totale.--Mais est-ce l +tout ce qu'il y dcouvre? quoi! rien de bon?--Suppos que cela soit, +encore il y verra l'argile qui ne doit et ne peut dire au potier: +Pourquoi m'as-tu fait ainsi!--Il voit, il adore en silence, et, +dtournant son visage, il drobe une larme dont le langage est +nergique, non pour les hommes, mais pour celui qui les a +faits.--Sagesse sans bont est folie. Je ne voudrais point avoir ton +oeil, Jsus, si, en mme temps, tu ne me donnais ton coeur. Que la +justice rgle mes jugements et la bont de mes actions! + +Une juste ide de la libert de l'homme et des bornes qui la +restreignent est bien propre nous rendre humbles et courageux, +modestes et actifs. _Jusqu'ici et point au del, mais jusqu'ici!_ c'est +la voix de Dieu et de la vrit qui vous adresse ce langage; elle dit +tous ceux qui ont des oreilles pour entendre: Sois ce que tu es, et +deviens ce que tu peux. + +Ailleurs, propos des monstres dans l'ordre physique, le mme sentiment +de tendresse humanitaire et de misricorde religieuse reparat comme +partout avec loquence. + +Tout ce qui tient l'humanit est pour nous une affaire de famille. Tu +es homme, et tout ce qui est homme hors de toi est comme une branche du +mme arbre, un membre du mme corps.--O homme! rjouis-toi de +l'existence de tout ce qui se rjouit d'exister, et apprends supporter +tout ce que Dieu supporte. L'existence d'un homme ne peut rendre celle +d'un autre superflue, et nul homme ne peut remplacer un autre homme. + +Cette tolrance et cette douceur de jugement l'aspect de la difformit +est d'autant plus touchante que nul homme ne porte plus loin que Lavater +l'amour du beau et le sentiment exquis de la forme. Il se prosterne +devant la puret grecque; mais il proscrit avec discernement les +imitations modernes de cette beaut qui n'existe plus. Nous pensons bien +tous que, sur cette terre dore o tout tait dieu, l'homme l'tait +lui-mme, et qu'il y avait dans la rectitude des lignes de sa forme +quelque chose de surhumain qui n'a fait que dgnrer et s'effacer +depuis. Il y a des races d'hommes qui prissent; cependant Lavater et +t moins absolu dans cette opinion, s'il et vu beaucoup de figures +orientales. Je me souviens d'avoir rencontr, sur les quais de Venise, +des Armniens presque aussi beaux que des dieux de l'Olympe. Nous +retrouvons encore, quoique rarement, dans nos contres europennes, des +visages assez grandioses pour servir de modles la statuaire antique, +et je ne pense pas avec Lavater que la nature ne fait point chez nous de +lignes parfaitement droites et pures. Nanmoins j'approuve le +physionomiste de critiquer ces _charges_ de l'antiquit que les peintres +mdiocres de son temps prenaient pour l'idal. Il distingue les +chefs-d'oeuvre de la Grce de ces ttes de mdailles qui se frappaient +grossirement, et sur lesquelles la presque absence de front, la +perpendicularit roide et courte du nez, la prominence grotesque du +menton et l'cartement des yeux ne produisent qu'une caricature affreuse +de la beaut. Il s'afflige de voir que l'esprit d'un minutieux examen +et d'un discernement rigoureux n'ait pas assez prsid la connaissance +que les plus grands peintres eux-mmes ont prise de l'antique. Chez +Raphal, qu'il place la tte des artistes, il trouve un peu +d'exagration dans la perfection. Partout, dit-il, nous retrouvons dans +ses oeuvres le _grand_ qui fait son principal caractre; mais partout +aussi nous apercevons le _dfaut_. J'appelle _grand_ ce qui produit un +effet permanent et un plaisir toujours nouveau. J'appelle _dfaut_ ce +qui est contraire la nature et la vrit. Aprs un long et +scientifique examen des incorrections et des sublimits des principales +figures de Raphal, aprs avoir dmontr que telle tte d'ange ou de +Vierge perd de sa divinit pour avoir voulu dpasser la nature, Lavater +termine son analyse par ce noble loge: + +Raphal est et sera toujours un homme apostolique, c'est--dire qu'il +est, l'gard des peintres, ce que les aptres du Christ taient +l'gard du reste des hommes; et autant il est suprieur par ses ouvrages + tous les artistes de sa classe, autant sa belle figure le distingue +des formes ordinaires.--O est le mortel qui lui ressemble? Quand je +veux me remplir d'admiration pour la perfection des oeuvres de Dieu, +je n'ai qu' me rappeler la forme de Raphal! + +Cette passion sainte pour le beau, parce que, selon Lavater, la vraie +beaut physique est insparable de la beaut de l'me, s'exprime en +plusieurs endroits de son livre avec une vritable navet d'artiste. +Voici ce qu'il dit propos d'une bouche: Cette bouche a de la douceur, +de la dlicatesse, de la circonspection, de la bont et de la modestie. +Une telle bouche est faite pour aimer et pour tre aime.--Ailleurs, +propos de l'expression de la chevelure, il s'crie: Ne serait-ce que +par amour de ta chevelure, Algernon Sidney, je te salue! + +Je n'entrerai pas avec vous dans le dtail du systme de Lavater. Je +suis convaincu pour ma part que ce systme est bon, et que Lavater dut +tre un physionomiste presque infaillible. Mais je pense qu'un livre, +si excellent qu'il soit, ne peut jamais tre une parfaite initiation aux +mystres de la science. Il serait souhaiter que Lavater et form des +disciples dignes de lui, et que la physiognomonie, telle qu'il parvint +la possder, pt tre enseigne et transmise par des cours et par des +leons, comme l'a t la phrnologie. Mais probablement le trsor +d'exprience que cet homme extraordinaire avait amass est descendu dans +la tombe avec lui. Il n'a pu jouir que d'une gloire phmre et +trs-conteste. + +Il serait donc imprudent et prsomptueux de se croire physionomiste pour +avoir lu le livre de Lavater, mme avec toute l'attention possible. Il +n'est pas de bonne dmonstration sans l'application et l'exemple. Ici +l'exemple est une planche grave plus ou moins exactement. Ces gravures +sont gnralement fort mdiocres, et, fussent-elles meilleures, elles +seraient loin encore de rvler l'oeil le plus clairvoyant toutes +les varits, toutes les finesses, toutes les complications du travail +de la nature. Il faudrait pratiquer l'tude sur des sujets humains, +comme on l'a fait pour Gall, mais la pratiquer ainsi sous la direction +des matres; autrement la moindre erreur du dessinateur peut entraner +l'adepte dans une suite ternelle d'erreurs graves dans l'application. +Je n'oserais certainement pas tablir dsormais de jugement sur une +physionomie tant soit peu complique; j'y mettrais infiniment plus de +scrupule qu'il ne m'est arriv jusqu'ici d'en avoir en m'abandonnant +mon instinct ou de certaines notions grossires que nous avons tous de +la physiognomonie sans l'avoir tudie, notions bien hardies et bien +fausses pour la plupart, je vous assure. + +Il me suffira de vous dire que Lavater distingue deux champs +d'observation: les parties molles de la figure et les parties solides. +Les parties solides, le front, les plans immobiles, la courbe du nez, le +contour du menton, indiquent les _facults_. Les parties molles, la +peau, les chairs, les cartilages et les membranes, par leurs +altrations ou leur puret, par la couleur, par l'attitude, par les +plis, par la tension, par l'excroissance ou la rduction, rvlent les +_habitudes_ de la vie, les vices ou les vertus, tout ce qui a t +_acquis_. La conformation osseuse n'indique que ce qui a t _donn_ par +la nature, et c'est ainsi que la grandeur se rencontre souvent sur le +haut d'un visage dont le bas dcle la sensualit passe l'tat +d'abrutissement. Il ne faut pas oublier que Lavater est spiritualiste. +Il pense, comme vous et moi, que l'homme est _libre_, qu'il reoit des +mains de la Providence sa part toujours quitable dans le grand hritage +du bien et du mal que lui lgua le premier homme, et qu'il lui est donn +de la force en raison de ses apptits, tant qu'il ne foule pas aux pieds +la pense de l'entretenir par ses efforts sur lui-mme. Les +matrialistes admettent bien aussi, je suppose, l'influence de +l'ducation et de l'exprience sur l'organisation; et en adjugeant au +hasard l'explication de toutes les destines humaines, on reconnat tout +aussi vite les variations que les changements et les vicissitudes de la +pense et du caractre impriment la partie matrielle de notre tre. +Ainsi l'attitude du corps entier, la forme et l'attitude de tous les +membres, la dmarche, le geste, tout rvle dans l'homme le caractre +qu'il a ou celui qu'il veut se donner. Tout le talent de l'observateur +consiste distinguer la ralit de l'affectation, quelque savante et +soutenue qu'elle soit. Voici ce que dit Lavater d'un homme qui s'appuie +sur ses reins, les jambes cartes et les mains derrire le dos: + +Jamais l'homme modeste et sens ne prendra une pareille attitude; ce +maintien suppose ncessairement de l'affectation et de l'ostentation, un +homme qui veut s'accrditer force de prtentions, une tte vente, +etc. + +Certes, Lavater n'et pas appliqu cette observation Napolon, et +d'ailleurs elle est si juste, qu'elle explique le rire mprisant qui +s'empare de tout homme de bon sens en voyant sur nos thtres un +histrion prsenter la charge insolente de l'homme de gnie. Talma a pu +seul l'imiter, parce que Talma dans sa classe tait un homme de gnie, +lui aussi. + +En gnral, si, aprs avoir lu Lavater, vous faites l'application de vos +souvenirs des hommes d'exception, vous serez frapp de la vrit de se +dcisions. Ces caractres tant tranchs et hardiment dessins par la +nature, vous y verrez des exemples clatants, apprciables au premier +coup d'oeil. Il n'en sera pas de mme pour les sujets mdiocres. Leurs +petites vertus et leurs petits vices seront mollement accuss sur des +visages insignifiants. Leur mdiocrit rsulte d'un ensemble de facults +vulgaires dont pas une n'est l'intelligence, pas une l'idiotisme. +Diverses doses d'aptitudes, dont pas une n'envahit prcisment les +autres, donnent au visage plusieurs expressions dont pas une n'est la +principale et la dominante. Comment prononcer sur de telles +physionomies, moins d'une habilet et d'une patience excessives? +Cependant le bon Lavater, qui ne ddaigne rien, et qui prend plaisir +relever et encourager tout bon instinct, quelque peu dvelopp qu'il +soit, nous fait lire de force, sur ces visages sans attraits, la +finesse, l'esprit d'ordre, le bon sens, la mmoire; s'il n'y trouve pas +ces qualits, il y trouve estimer la candeur, la douceur, la probit. +Un mendiant lui tend un jour la main: Combien vous faut-il mon ami? +s'crie le physionomiste frapp de l'honntet qu'exprime ce visage.--Je +voudrais bien avoir neuf sous, rpond le bonhomme.--Les voici, reprend +le physionomiste; pourquoi ne m'en demandez-vous pas davantage? je vous +donnerais tout ce que vous me demanderiez.--Je vous assure, monsieur, +dit le pauvre, que j'ai l tout ce qu'il me faut. + +On amne devant Lavater un garon et une jeune fille: l'une qui demande +du pain pour le fruit de ses amours avec le jeune homme, l'autre qui +accuse la jeune fille d'tre une dbauche et une trompeuse. Celui-ci +meut tout son auditoire par une assurance extraordinaire et toutes les +apparences d'une vertueuse indignation; l'autre est trouble, elle ne +sait que pleurer et demander Dieu de faire connatre la vrit. +Lavater est incertain; il les examine attentivement et prononce en +faveur de la jeune fille. Bientt, aprs avoir satisfait la loi, le +jeune homme avoue ses torts. Lavater raconte cette aventure d'une +manire touchante et qui rappelle les drames sentiment de Kotzebu. + +La grande diffrence entre les observations de Gall et celles de +Lavater, en ce qui concerne la phrnologie, c'est que l'un fait rsider +les facults les plus importantes dans la partie antrieure de la tte, +et se borne penser que l'autre face du crne _ne doit pas tre +indiffrente_ quiconque en voudra faire l'objet d'une tude spciale; +tandis que l'autre, ddaignant l'tude de la face humaine, dessine au +crayon, sur tout le crne, le sige des facults et des instincts. Je +crains que Gall n'ait cherch l'originalit d'un systme aux dpens +d'une des faces de la vrit. En ne voulant pas tre le disciple et le +continuateur de Lavater, en voulant _crer_ tout prix une science, il +est tomb dans de graves prventions. Diviser ainsi l'me par +compartiments symtriques comme les cases d'un chiquier me semble une +dcision trop rigoureuse pour n'tre pas empreinte d'un peu de +charlatanisme. Je trouve plus de noblesse, plus de grandeur et en mme +temps plus de vraisemblance dans ce vaste coup d'oeil de Lavater, qui +embrasse tout l'tre et l'interroge dans ses moindres mouvements. + +Je ne connais pas assez le systme de Gall pour discuter davantage sur +ce sujet. D'ailleurs, je vous l'ai dit, ce n'est pas par une +dissertation sur la physiognomonie que je veux vous engager lire +Lavater, c'est en vous recommandant ce livre comme une oeuvre +difiante, loquente, pleine d'intrt, d'onction et de charme. Vous y +trouverez, dans les parties les plus systmatiques, le mme lan de +bont, le mme besoin de tendresse et de sympathie; en mme temps une +connaissance si approfondie des mystres et des contradictions de +l'homme moral, que cela seul suffirait pour constituer une oeuvre de +gnie. Voici un fragment o vous trouverez la fois l'esprit de +systme, la chaleur de l'loquence, la haute science du coeur humain +et l'enthousiasme de la bont. Il s'agit de l'influence rciproque des +physionomies les unes sur les autres: + +La conformit du systme osseux suppose aussi celle des nerfs et des +muscles. Il est vrai cependant que la diffrence de l'ducation peut +affecter ceux-ci de manire qu'un oeil expriment ne sera plus en +tat de trouver les points d'attraction. Mais rapprochez ces deux formes +fondamentales qui se ressemblent, elles s'attireront mutuellement; +cartez ensuite les entraves qui les gnaient, et bientt la nature +triomphera. Elles se reconnatront comme _chair de leurs chair_ et comme +_os de leurs os_. Bien plus: les visages mme qui diffrent par la forme +fondamentale peuvent s'aimer, se communiquer, s'attirer, s'assimiler; et +s'ils sont d'un caractre tendre, sensible, susceptible, cette +conformit tablira entre eux, avec le temps, un rapport de physionomie +qui n'en sera que plus frappant . . . . + + * * * * * + +L'assimilation m'a toujours paru plus frappante dans le cas o, sans +aucune intervention trangre, le hasard runissait un gnie purement +communicatif et un gnie purement fait pour recevoir, lesquels +s'attachaient l'un l'autre par inclination ou par besoin. Le premier +avait-il puis tout son fonds, le second reu tout ce qui lui tait +ncessaire, l'assimilation de leurs physionomies cessait aussi. Elle +avait atteint pour ainsi dire _son degr de satit_. + +Encore un mot toi, jeune homme trop facile et trop sensible! Sois +circonspect dans tes liaisons, et ne va point aveuglment te jeter entre +les bras d'un ami que tu n'as pas suffisamment prouv, une fausse +apparence de sympathie pourra te sduire; garde-toi de t'y livrer. Sans +doute il existe quelqu'un dont l'me est l'unisson de la tienne. +Prends patience, il se prsentera tt ou tard, et lorsque tu l'auras +trouv, il te soutiendra, il t'lvera, il te donnera ce qui te manque, +et il t'tera ce qui t'est charge; le feu de ses regards animera les +tiens, sa voix harmonieuse adoucira la rudesse de la tienne, sa prudence +rflchie calmera ta vivacit imptueuse; la tendresse qu'il te porte +s'imprimera dans les traits de ton visage, et tous ceux qui le +connaissent le reconnatront en toi. Tu seras ce qu'il est, et tu n'en +resteras pas moins ce que tu es. Le sentiment de l'amiti te fera +dcouvrir en lui des qualits qu'un oeil indiffrent apercevrait +peine. C'est cette facult de voir et de sentir ce qu'il y a de divin +dans ton ami qui assimilera ta physionomie la sienne. + +Voici un portrait du dbauch qui me semble digne d'un haut talent de +prdication: + +La paresse, l'oisivet, l'intemprance, ont dfigur ce visage. Ce +c'est pas ainsi du moins que la nature avait form ces traits. Ce +regard, ces lvres, ces rides expriment une soif impatiente et qu'il est +impossible d'apaiser. Tout ce visage annonce un homme qui veut et ne +peut pas, qui sent aussi vivement le besoin que l'impuissance de le +satisfaire. Dans l'original, c'est surtout le regard qui doit marquer ce +dsir toujours contrari et toujours renaissant, qui est en mme temps +la suite et l'indice de la nonchalance et de la dbauche. + +Jeune homme, regarde le vice, quel qu'il soit, sous sa vritable forme; +c'en est assez pour le fuir jamais. + +Est-il rien de plus beau et de plus attrayant que cette peinture de +l'amiti? est-il rien de plus effrayant que cette peinture du vice? +Lavater cite ce propos une strophe d'un cantique de Gellert, dont la +traduction ne me semble manquer ni de la force ni de la navet qui +doivent caractriser ces sortes d'ouvrages. + + O toi dont l'aspect pouvante, + Que ta jeunesse tait brillante + Hlas! o sont tes agrments? + De la destruction l'image + Sillonne dj ton visage + Et prche tes garements. + +Les rflexions de Lavater sur une planche grave qui reprsente la +figure de Voltaire dans plus de vingt attitudes diffrentes, ne sont pas +moins remarquables par leur sagesse et leur vrit. + +Nous voyons ici un personnage plus grand, plus nergique que nous. Nous +sentons notre faiblesse en sa prsence, mais sans qu'il nous agrandisse; +au lieu que chaque tre qui est la fois grand et bon ne rveille pas +seulement en nous le sentiment de notre faiblesse, mais, par un charme +secret, nous lve au-dessus de nous-mmes et nous communique quelque +chose de sa grandeur. Non contents d'admirer, nous aimons, et, loin +d'tre accabls du poids de sa supriorit, notre coeur agrandi se +dilate et s'ouvre la joie. Il s'en faut bien que ces visages de +Voltaire produisent un effet semblable. En les voyant, on n'a lieu +d'attendre ou d'apprhender qu'un trait satirique, une saillie mordante. +Ils humilient l'amour-propre et terrassent la mdiocrit. + +Il n'est pas un lecteur de Lavater qui n'ait cherch avidement dans la +galerie de ses portraits, une ressemblance physique avec soi-mme, et, +dans l'application de cette mme physionomie, la clef de sa propre +organisation et de sa propre destine. Malgr soi, l'esprit s'y attache +avec une inquitude superstitieuse. Or, je vous dirai qu'une figure plus +maigre, plus mle et plus ge que celle de votre meilleur ami, mais +empreinte d'une ressemblance linaire trs-frappante, est accompagne de +cette analyse. Vous jugerez mieux que moi de la ressemblance morale. +Quant moi, je m'abstiens de prononcer, votre meilleur ami tant +l'individu que j'aie pu juger avec le moins d'impartialit, soit dans +la bonne, soit dans la mauvaise fortune.--Le portrait est celui d'un +peintre mdiocre, Henri Fuessli. + +Il nous faut caractriser cette physionomie, et nous en dirons bien des +choses. La courbe que dcrit le profil dans son ensemble est dj des +plus remarquables; elle indique un caractre nergique, qui ne connat +point d'entraves. Le front, par ses contours et sa position, convient +plus au pote qu'au penseur; j'y dcouvre plus de force que de douceur, +le feu de l'imagination plutt que le sang-froid de la raison. Le nez +semble tre le sige d'un esprit hardi. La bouche promet un esprit +d'application et de prcision; et cependant il en cote cet artiste de +mettre la dernire main son oeuvre. Sa grande vivacit l'emporte sur +la mesure d'attention et d'exactitude dont le doua la nature, et qu'on +reconnat encore dans les dtails de ses ouvrages. Quelquefois mme on y +trouve des endroits d'un fini recherch, qui contrastent singulirement +avec la ngligence de l'ensemble. + +On pourra se douter aisment qu'il est sujet des mouvements +imptueux. Mais dira-t-on qu'il aime avec tendresse, avec chaleur, avec +excs? Rien n'est pourtant plus vrai, quoique d'un autre ct son amour +ait toujours besoin d'tre rveill par la prsence de l'objet aim; +absent, il l'oublie et ne s'en met plus en peine. La personne qu'il +chrit pourra le mener comme un enfant tant qu'elle restera prs de lui. +Si elle le quitte, elle peut compter sur toute son indiffrence. Il a +besoin d'tre frapp pour tre entran; quoique capable des plus +grandes actions, la moindre complaisance lui cote. Son imagination vise +toujours au sublime et se plat aux prodiges. Le sanctuaire des grces +ne lui est pas ferm; mais il n'aime point leur sacrifier. On remarque +dans les principales figures de ses tableaux une sorte de tension qui, +la vrit, n'est pas commune, mais qu'il pousse souvent jusqu' +l'exagration, aux dpens de la raison. Personne n'aime avec plus de +tendresse, le sentiment de l'amour se peint dans son regard; mais la +forme et le systme osseux de son visage caractrisent en lui le got +des scnes terribles, des actes de puissance et l'nergie qu'elles +exigent. + +La nature le forma pour tre pote, peintre ou orateur. Mais le sort +inexorable ne proportionne pas toujours la volont nos forces; il +distribue quelquefois une riche mesure de volont des mes communes +dont les facults sont trs-bornes, et souvent il assigne aux grandes +facults une volont faible et impuissante. + +Je ne sais s'il existe une biographie de Jean-Gaspard Lavater; sa vie +doit tre aussi belle et aussi difiante que ses crits. Si j'tais +comme vous en Suisse, je voudrais aller Zurich, exprs pour recueillir +des documents sur la destine de cet homme vanglique. Mais quoi! son +nom est peut-tre dj effac de la mmoire de ses compatriotes; peine +reste-t-il une pierre tumulaire qui le conserve? Si vous avez pass par +l, dites-moi ce qui en est. + +Au reste, on peut dire que l'on connat les actions de l'homme quand on +connat son me, et je vous recommande de lire en entier son portrait +fait par lui-mme, ct de la planche qui le reprsente. C'est en +apparence une organisation trs-dlicate, trs-fine, trs-exquise. Sans +vous aider de la description, vous reconnatrez des facults spciales, +je dirais presque fatales; la tranquillit de l'me jetant une grande +douceur sur un visage mobile; la srnit de la vertu brillant travers +le lger voile d'une complexion irritable, impressionnable, nerveuse au +plus haut degr.--Voici le rsum de l'analyse dtaille qu'il nous +donne de sa figure et de son caractre: + +Sans connatre l'original, je dirais avec pleine certitude que j'y +aperois beaucoup d'imagination, un sentiment vif et rapide, mais qui ne +conserve pas longtemps les premires impressions; un esprit clair, qui +ne cherche qu' s'instruire, et qui s'attache l'analyse plutt qu'aux +recherches profondes; plus de jugement que de raison; un grand calme +avec beaucoup d'activit, et de la facilit proportion. Cet homme, +dirais-je encore, n'est pas fait pour le mtier des armes ni pour le +travail du cabinet. Un rien l'oppresse: laissez-le agir librement, il +n'est que trop accabl dj. Son imagination et sa sensibilit +transforment un grain de sable en une montagne; mais, grce son +lasticit naturelle, une montagne souvent ne lui pse pas plus qu'un +grain de sable. + +Il aime, sans avoir jamais t amoureux. Pas un de ses amis ne s'est +encore dtach de lui. Son caractre pensif le ramne sans cesse aux +prceptes qu'il s'est tracs, et dont il s'est fait cette espce de +code: + +Sois ce que tu es; que rien ne soit grand ni petit tes yeux. Sois +fidle dans les moindres choses. Fixe ton attention sur ce que tu fais +comme si tu n'avais que cela seul faire. Celui qui a bien agi dans le +moment actuel a fait une bonne action pour l'ternit. Simplifie les +objets, soit en agissant, soit en jouissant, soit en souffrant. Donne +ton coeur celui qui gouverne les coeurs. Sois juste et exact dans +les plus petits dtails. Espre en l'avenir. Sache attendre, sache jouir +de tout, et apprends te passer de tout. + +Il est intressant de lui entendre raconter de quelle sorte il devint +passionn pour la physiognomonie. Jusqu' l'ge de vingt-cinq ans, +dit-il, je ne m'tais pas encore imagin de faire des remarques sur les +physionomies. Quelquefois cependant, la premire vue de certains +visages, j'prouvais une sorte de tressaillement qui durait encore +quelques instants aprs le dpart de la personne, sans que j'en susse la +cause, ou mme sans que je songeasse la physionomie qui l'avait +produit. + +Pour moi, j'ai toujours pens que certaines organisations sont si +exquises qu'elles possdent des facults presque divinatoires. En elles +l'enveloppe terrestre est si thre, si diaphane, si impressionnable, +que l'esprit qui les anime semble voir et pntrer travers la matire +qui enveloppe ou compose le monde extrieur. Leur fibre est si tendre +et si dlie que tout ce qui chappe aux sens grossiers des autres +hommes la fait vibrer, comme la moindre brise meut et fait frmir les +cordes d'une harpe olique. Vous devez tre une de ces organisations +perfectionnes et quasi-angliques, mon cher Franz. Votre physionomie, +votre complexion, votre imagination, votre gnie, dclent ces facults +dont le ciel dote ses _vases d'lection_. Moi, je suis de ceux qui +dorment la nuit, qui marchent et mangent durant le jour. J'ai une de ces +organisations actives, robustes, insouciantes, rompues la fatigue, sur +lesquelles s'moussent toutes les dlicatesses de la perception et +toutes les rvlations du sens magntique. J'ai trop vcu en paysan, en +bohmien, en soldat. J'ai paissi mon corce, j'ai durci la peau de mes +pieds sur les pierres de tous les chemins, et je me rappelle avec +tonnement ces jours de ma jeunesse o la moindre inquitude, o la +moindre esprance me crispaient comme une sensitive. Pourquoi suis-je +devenu un rocher? + +Ainsi l'a voulu ma destine; mais en devenant rude et sauvage, je n'en +suis pas moins rest dvot jusqu' la superstition envers les +organisations suprieures. Plus je me sens retourner la condition du +travailleur vulgaire, plus j'ai de crainte et de respect pour ces tres +frles et nerveux qui vivent d'lectricit, et qui semblent lire dans +les mystres du monde surnaturel. J'ai une frayeur affreuse des +fatalistes, des sorciers, des somnambules, des inspirs, des devins et +des pythonisses. Si on frappe mon imagination par une apparence de +sorcellerie ou de divinit, j'ai un tel got pour le prodigieux que je +suis capable de me livrer l'trange et inexplicable attrait de la +peur. + +Le pouvoir de Lavater sur moi et t immense si je l'eusse connu, +puisque, du fond de la tombe, sa puissance intellectuelle, jointe tant +de vertus et une si profonde sagesse, fait sur mon coeur une +impression si vive et si absolue. Depuis que je suis confin dans cette +retraite, le souvenir de tout ce qui m'est cher ne se prsente plus +moi qu' travers le miroir magique qu'il a mis devant mes yeux. Je salue + l'aspect de vos spectres chris, mes amis! mes matres! les +trsors de grandeur ou de bont qui sont en vous, et que le doigt de +Dieu a rvls en caractres sacrs sur vos nobles fronts! La vote +immense du crne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et +si complte dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique facult +domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont +l'nergie ferait trembler si la dlicatesse exquise de l'intelligence ne +rsidait dans la narine, la bont surhumaine dans le regard, et la +sagesse indulgente dans les lvres; cette tte, qui est la fois celle +d'un hros et celle d'un saint, m'apparat dans mes rves ct de la +face austre et terrible du grand Lamennais. Ici le front est un mur +roide et uni, une table d'airain, sige d'une vigueur indomptable et +_sillonne_, comme celle d'verard, _entre les sourcils, de ces +incisions perpendiculaires qui appartiennent exclusivement_, dit +Lavater, _ des gens d'une haute capacit qui pensent sainement et +noblement_. La chute rigide du profil et l'troitesse anguleuse de la +face conviennent sans aucun doute la probit inflexible, l'austrit +cnobitique, au travail incessant d'une pense ardente et vaste comme le +ciel. Mais le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage +change ma terreur en confiance, mon respect en adoration. Les voyez-vous +se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frle, qui ont +paru cependant comme des gants devant les Parisiens tonns, lorsque la +dfense d'une sainte cause les tira dernirement de leur retraite, et +les leva sur la montagne de Jrusalem pour prier et pour menacer, pour +bnir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs +de la loi jusque dans leur synagogue? + +Moi, je les vois sans cesse quand j'erre, le soir, dans les vastes +chambres obscures de ma maison dserte. Je vois derrire eux Lavater +avec son regard clair et limpide, son nez pointu, indice de finesse et +de pntration, sa ressemblance ennoblie avec rasme, son geste paternel +et sa parole misricordieuse et fervente. Je l'entends me dire: Va, +suis-les, tche de leur ressembler, voil tes matres, voil tes guides; +recueille leurs conseils, observe leurs prceptes, rpte les formules +saintes de leurs prires. Ils connaissent Dieu, ils t'enseigneront ses +voies. Va, mon fils, que tes plaies se gurissent, que tes blessures se +ferment, que ton me soit purifie, qu'elle revte une robe nouvelle, +que le Seigneur te bnisse et te remette au nombre de ses ouailles. + +Et puis, je vois passer aussi des fantmes moins imposants, mais pleins +de grce ou de charme. Ce sont mes compagnons, ce sont mes frres. C'est +vous surtout, mon cher Franz, que je place dans un tableau inond de +lumire, apparition magique qui surgit dans les tnbres de mes soires +mditatives. A la lueur des bougies, travers l'aurole d'admiration +qui vous couronne et vous enveloppe, j'aime, tandis que vos doigts +sment de merveilles nouvelles les merveilles de Weber, rencontrer +votre regard affectueux qui redescend vers moi et semble me dire: +Frre, me comprends-tu? c'est ton me que je parle.--Oui, jeune ami, +oui, artiste inspir, je comprends cette langue divine et ne puis la +parler. Que ne suis-je peintre du moins, pour fixer sur votre image ces +clairs clestes qui l'embrasent et l'illuminent, lorsque le dieu +descend sur vous, lorsqu'une flamme bleutre court dans vos cheveux, et +que la plus chaste des muses se penche vers vous en souriant! + +Mais si je faisais ce tableau, je n'y voudrais pas oublier ce charmant +personnage de Puzzi, votre lve bien-aim. Raphal et Tebaldeo, son +jeune ami, ne parurent jamais avec plus de grce devant Dieu et devant +les hommes que vous deux, mes chers enfants, lorsque je vous vis un +soir, travers l'orchestre aux cent voix, quand tout se taisait pour +couter votre improvisation, et que l'enfant, debout derrire vous, +ple, mu, immobile comme un marbre, et cependant tremblant comme une +fleur prs de s'effeuiller, semblait aspirer l'harmonie par tous ses +pores et entr'ouvrir ses lvres pures pour boire le miel que vous lui +versiez. On dit que les arts ont perdu leur posie; je ne m'en aperois +gure, en vrit. Eh quoi! n'avons-nous pas pass de belles matines et +de beaux soirs dans ma mansarde aux rideaux bleus, atelier modeste, un +peu prs des neiges du toit en hiver, un peu rchauff la manire des +plombs de Venise en t? Mais qu'importe? quelques gravures d'aprs +Raphal, une natte de jonc d'Espagne pour s'tendre, de bonnes pipes, le +spirituel petit chat Trozzi, des fleurs, quelques livres choisis, des +vers surtout ( langue des dieux que j'entends aussi et ne puis parler +non plus!), n'est-ce pas assez pour un grenier d'artiste? Lisez-moi des +vers, improvisez-moi sur le piano ces dlicieuses pastorales qui font +pleurer le vieux verard et moi, parce qu'elles nous rappellent nos +jeunes ans, nos collines et les chvres que nous paissions. Laissez-moi +savourer pendant ce temps l'ivresse du latakia, ou tomber en extase dans +un coin derrire une pile de carreaux. N'avons-nous pas vu de beaux +jours? n'avons-nous pas t de bons enfants du Dieu qui bnit les +coeurs simples? n'avons nous pas vu fuir les heures, sans dsirer d'en +hter le cours, comme font tous les hommes du sicle, pour arriver je +ne sais quel but misrable d'ambition ou de vanit? Vous souvenez-vous +de Puzzi assis aux pieds du saint de la Bretagne, qui lui disait de si +belles choses avec une bont et une simplicit d'aptre? vous +souvenez-vous d'verard plong dans un triste ravissement pendant que +vous faisiez de la musique, et se levant tout coup pour vous dire de +sa voix profonde: Jeune homme, vous tes grand! et de mon frre +Emmanuel qui me cachait dans une des vastes poches de sa redingote pour +entrer la chambre des pairs, et qui, en rentrant chez moi, me posait +sur le piano, en vous disant: Une autre fois, vous mettrez mon cher +frre dans un cornet de papier, afin qu'il ne drange pas sa +chevelure. Vous souvenez-vous de cette blonde pri la robe d'azur, +aimable et noble crature, qui descendit, un soir, du ciel dans le +grenier du pote, et s'assit entre nous deux, comme les merveilleuses +princesses qui apparaissent aux pauvres artistes dans les joyeux contes +d'Hoffmann? Vous souvenez-vous de cette autre visite moins fantastique, +mais grotesque en revanche, o nous nous conduismes en coliers +effronts, au point que j'en ris encore, seul dans les tnbres de la +nuit... Chut! les chos de la maison dserte, peu habitus une +pareille inconvenance, s'veillent et me rpondent d'un ton irrit. Les +dieux Lares se regardent avec tonnement et dlibrent de me +chasser.--Pardon et soumission devant vous, htes mystrieux qui +souffrez ici ma prsence! vous savez que je vous respecte et vous +crains; vous savez que je n'ai pas ouvert les persiennes aux rayons du +soleil depuis que j'habite parmi vous; vous savez que je n'ai pas relev +les rideaux pour faire pntrer les regards profanes des voisins dans +vos retraites sacres. Je n'ai pas bris les rameaux de la vigne qui +tapisse les murs. J'ai lu le beau livre de Lavater avec prcaution et +sans en essuyer la vnrable poussire. Je n'ai drang aucun meuble. Je +n'ai pas cueilli les fleurs du prau. Je n'ai bris aucune plante. J'ai +march sur la pointe du pied durant les nuits, pour ne point troubler la +solennit de vos mystres. Ne me bannissez pas, dieux amis de l'homme +pieux! n'envoyez point les larves et les lamies me tourmenter dans mon +sommeil; et si vous m'apparaissez, que ce soit sous la forme des ombres +de mes frres, avec leurs paroles de conseil et d'encouragement sur les +lvres. + +Il est remarquable qu'tant excessivement poltron j'aime autant la vie +d'anachorte. C'est que j'aime ma peur elle-mme; elle me dtache du +monde rel, et les motions qu'elle me procure me font sentir vivement +combien je suis spiritualiste dans mes croyances et dans mes +superstitions. La nuit, quand la lune se couche derrire les flches +d'architecture _flamboyante_ de la cathdrale, il passe, dans les +pampres qui couronnent mon seuil, des brises soudaines qui ressemblent +aux frissons convulsifs de la souffrance. Je songe alors aux mes du +purgatoire, et je prie Dieu d'abrger leurs maux et leur attente. +D'autres fois, lorsque je suis assis sous le tympan fleuronn de cette +jolie porte gothique encadre de feuillage qui me rappelle les amours de +Faust et de Marguerite, il arrive tout coup ct de moi, sans que je +l'aie entendu venir, un gros chat noir, qui miaule d'une voix lamentable +en me prsentant son dos hriss, d'o s'chappent des tincelles +lectriques ds que j'y porte la main. C'est le chat du voisin qui vient +par les toits et qui me rend le service gratuit de me dlivrer des rats +insolents. Eh bien! malgr ses bons offices, ce matou a une figure +diabolique; ses yeux luisent dans la nuit comme des charbons ardents, et +ses contorsions ont quelque chose d'infernal. Je n'oserais refuser de +lui gratter l'oreille et de lui lisser le dos, car je craindrais qu'il +ne prt tout d'un coup sa vritable forme et qu'il ne s'envolt par les +airs avec un grand clat de rire. Quand mme il n'y a ni chat ni brise +dans le prau, il s'y fait des bruits tranges que j'ai t longtemps +m'expliquer. C'est un croulement continuel de sable, qui, des tuiles du +toit tombant dans les pampres, veille mille autres bruits dans leurs +feuilles mues; c'est croire qu'une nue de sorcires et de manches +balai prennent leurs bats sur les combles; mais c'est tout simplement +la maison qui tombe en poussire, en attendant qu'elle tombe en ruine; +elle se lzarde, s'caille, et chaque instant sme du gravier dans mes +cheveux. Eh quoi! chre maison dserte, tu veux dj t'crouler! tu +dureras donc si peu de temps? Asile sacr o j'ai mdit, seul et dans +le silence, une si douce page de ma vie, seuil hospitalier que je veux +baiser en partant, murailles sonores o j'ai, dormi si paisiblement sous +l'aile de mon ange gardien; asile troit et simple, beau de propret et +d'ordre au dedans, dlicieux d'abandon et de dsordre au dehors, +n'tais-tu pas dj mon refuge et mon abri? ne m'appartenais-tu pas en +quelque sorte, et ne te prfrais-je pas aux palais que les hommes +recherchent? Ah! tu aurais suffi aux besoins et aux dsirs de ma vie +entire. J'aurais lu les Pres de l'glise et les traits des saints sur +la vie solitaire dans ta monastique enceinte! J'aurais fait ici de beaux +rves de perfection, si faciles excuter loin des bruits du monde et +des vains discours des hommes! je m'y serais purifi des souillures de +la vie; je m'y serais enseveli comme dans un cercueil de marbre sans +tache; j'aurais mis tes vieux murs et tes rideaux de vigne en fleur +entre le sicle pervers et mon me timore. Je n'en serais sorti que +pour essayer de bonnes oeuvres; j'y serais rentr ds que ma tche et +t accomplie, afin de ne pas en commettre de mauvaises: et tu veux dj +retourner la terre, des entrailles de laquelle les matriaux sont +sortis? Fatigue d'obir aux volonts de l'homme, tu veux te briser et +t'abattre pour te reposer, matire que la pense humaine avait anime! +Et quand je repasserai ici, je ne trouverai peut-tre plus que des +ruines cette place o j'ai salu des lambris hospitaliers!--Mais de +quoi m'occup-je, insens! Insecte peine clos ce matin, je +m'inquite de la destruction de la pierre et de la courte dure du +ciment sculaire, quand ce soir je ne serai dj plus; je plains ces +murs qui se fendent, et les rides qui s'amassent mon front, je ne les +compte pas! Avant que ces herbes soient fltries, mes cheveux peut-tre +auront quitt mon crne; avant que la gele du prochain hiver ait +partag ces dalles, mon coeur se sera jamais glac dans la tombe. +Qu'est-ce que la vie de l'homme dont il compte tous les instants, +sachant que le dernier s'approche et qu'il n'y chappera pas? Ces murs, +ces festons de lierre, ces tilleuls que le houblon embrasse, ces grands +pignons qui semblent vouloir dchirer le ciel et que ronge l'humidit de +la lune, tout cela songe-t-il la destruction? toutes ces choses +entendent-elles le balancier de l'horloge? est-ce pour elles que le +timbre impitoyable mesure et compte le temps? Il n'y a que toi ici, +homme mlancolique, crature phmre et craintive, qui saches quelle +heure il est; toi seul comprends cette voix lugubre qui part du clocher +et qui coupe ta vie par petites portions gales, sans jamais s'arrter +ou se ralentir. Va, prends ton bton et voyage; tu pourras revenir et +trouver la maison debout. Telle qu'elle est, elle durera plus que toi; +il faudra encore des annes pour l'anantir, un coup de vent te balayera +peut-tre demain! + + * * * * * + +La nuit dernire, un grand vacarme a troubl mon sommeil; on a sonn +rompre la cloche, on a frapp enfoncer la porte. Enfin, travers le +guichet, on m'a cri, comme dans les comdies:--Ouvrez, de par le +roi.--Cette fois je n'ai pas eu peur; que peut-on craindre des hommes +quand on a un passe-port en rgle dans sa poche? La gendarmerie a trouv +le mien orthodoxe, et pourtant les rayons de lumire qu'on aperoit +parfois le soir aux fentres de cette maison inhabite, le dner +pythagorique qui passe tous les jours par le guichet, ont t pour +quelques voisins un grand sujet de crainte et de scandale. D'abord la +lumire m'avait fait passer pour un esprit; mais le dner, en rvlant +mon existence matrielle, m'a donn l'air d'un conspirateur. Il a fallu +aller, ce matin, rendre compte de ma conduite aux magistrats. Mon +innocence a t bientt reconnue; mais j'ai appris, chemin faisant, que, +pendant ma retraite, la face de la France avait t change. L'explosion +d'une _machine infernale_, dont les rsultats ont t bien assez +funestes par eux-mmes, a donn au despotisme de prtendus droits sur +les plus purs ou sur les plus paisibles d'entre nos frres. On s'attend + des actes froces de ce pouvoir insolent qui s'intitule l'ordre et la +justice. Allons, soit! Franz; la vie est la vie; il y aura souffrir, +il y aura travailler tant qu'il y aura vivre. Un dsastre de plus ou +de moins nous renversera-t-il? L'homme est libre par la volont de +Dieu. On peut enchaner et faire prir le corps; on ne peut asservir +l'homme moral. On dit qu'il y aura contre nos amis des sentences de mort +et d'ostracisme; nous ne sommes rien en politique, nous autres, mais +nous sommes les enfants de ceux qu'on veut frapper. Je sais qui vous +suivrez sur l'chafaud ou dans l'exil; vous savez pour qui j'en ferai +autant. Ainsi nous nous reverrons peut-tre, Franz, non plus comme +d'heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes dans les riantes +valles de la Suisse, ou dans les salles de concert, ou dans l'heureuse +mansarde de Paris; mais bien sur l'autre rive de l'Ocan, ou dans les +prisons, ou au pied d'un chafaud; car il est facile de partager le sort +de ceux qu'on aime quand on est bien dcid le faire. Si faible et si +obscur qu'on soit, on peut obtenir de la misricorde d'un ennemi qu'il +vous tue ou qu'il vous enchane. Ils veulent faire des martyrs, dit-on: +Dieu soit lou! notre cause est gagne. Bonjour, mon frre Franz; soyons +gais; ce ne sont plus des temps de dsolation que ceux o l'on peut se +dvouer pour quelqu'un et mourir pour quelque chose. Que peut-on nous +ter, nous qui n'avons jamais rien demand au monde? Avons-nous +quelque ambition folle dont il faudra gurir, quelque soif avide dont il +faudra mourir? Malheureux sont ceux qui possdent; ils ne pourront +jamais rien sur ceux qui s'abstiennent. Nous tera-t-on les uns aux +autres? pourra-t-on nous empcher de vivre pour nos frres et de mourir +avec eux?... + +Pendant que j'tais dehors, mon ami et mon hte de la maison dserte est +revenu de la campagne. Il a fait faucher l'herbe de la cour, il a fait +tailler la vigne; les fentres sont ouvertes le jour, et les mouches +entrent dans les chambres; la maison est range selon lui; selon moi, +elle est ravage. Ces mutilations, ce vandalisme, sont-ils un prsage de +ce qui va se passer en France? Allons-y voir; je pars. O irai-je? je ne +sais; l o quelqu'un des ntres aura besoin de celui qui n'a besoin de +personne, si ce n'est de Dieu! Je reois de vos nouvelles par une lettre +de Puzzi: vous avez un piano en nacre de perle; vous en jouez auprs de +la fentre, vis--vis le lac, vis--vis les neiges sublimes du +Mont-Blanc. Franz, cela est beau et bien; c'est une vie noble et pure +que la vtre; mais si nos saints sont perscuts, vous quitterez le lac, +et le glacier, et le piano de nacre, comme je quitte Lavater, les +pampres verts et la maison dserte, et vous prendrez le bton du +voyageur et le sac du plerin, comme je le fais maintenant en vous +embrassant, en vous disant: Adieu, frre, et _ revoir_. + + + + +VIII + +LE PRINCE + + +Car, enfin, quoi servons-nous? s'cria-t-il en se laissant tomber sur +un banc de pierre en face du chteau. Quel noble emploi faisons-nous de +nos facults? qui profitera de notre passage sur la terre? + +--Nous servons, lui rpondis-je en m'asseyant auprs de lui, ne point +nuire. Les oiseaux des champs ne font point de projets les uns pour les +autres. Chacun d'eux veille sa couve. La main de Dieu les protge et +les nourrit. + +--Tais-toi, pote, reprit-il, je suis triste, et non mlancolique; je ne +saurais jouer avec ma douleur, et les pleurs que je verse tombent sur un +sable aride. Ne comprends-tu pas ce que c'est que la vertu? Est-ce une +mare stagnante o pourrissent les roseaux, ou bien est-ce un fleuve +imptueux qui se hte et se gonfle dans son cours pour arroser et +vivifier sans cesse de nouveaux rivages? Est-ce un diamant dont l'clat +doit s'enfouir dans un caillou, aux entrailles de la terre, ou bien une +lumire qui doit jaillir comme un volcan et promener ses clarts +magnifiques sur le monde? + +--La vertu n'est peut-tre rien de tout cela, lui dis-je: ni le diamant +enseveli, ni l'eau dormante; mais encore moins le fleuve qui dborde ou +la lave qui dvore. J'ai vu le Rhne prcipiter son onde imptueuse au +pied des Alpes. Ses rives taient sans cesse dchires par son +impatience, les herbes n'avaient pas le temps d'y crotre et d'y +fleurir. Les arbres taient emports avant d'avoir acquis assez de force +pour rsister au choc; les hommes et les troupeaux fuyaient sur la +montagne. Toute cette contre n'tait qu'un long dsert de sable, de +pierres et de ples buissons d'osier, o la grue, plante sur une de ses +jambes ligneuses, craignait de s'endormir toute une nuit. Mais j'ai vu, +non loin de l, de minces ruisseaux s'chapper sans bruit du sein d'une +grotte ignore, et courir paisiblement sur l'herbe des prs qui +s'abreuvait de leur eau limpide. Des plantes embaumes, croissaient au +sein mme du flot paisible; et la bergeronnette penchait son nid sur ce +cristal, o les petits, en se mirant, croyaient voir arriver leur mre +et battaient des ailes. La vertu, prends-y garde, ce n'est pas le gnie, +c'est la bont. + +--Tu te trompes, s'cria-t-il, c'est l'un et l'autre; qu'est-ce que la +bont sans l'enthousiasme? qu'est-ce que l'intelligence sans la +sensibilit? Toi, tu es bon, et moi je suis enthousiaste; crois-moi, +nous ne sommes vertueux ni l'un ni l'autre. + +--Eh bien! contentons-nous, lui dis-je avec un soupir, de n'tre pas +dangereux. Regarde ce palais, songe ceux qui l'habitent, et dis-moi si +tu n'es pas rconcili avec toi-mme? + +--Hideuse consolation, rpondit-il d'un ton qui m'mut profondment. Eh +quoi! parce qu'il y a des serpents et des chacals, il faut se glorifier +d'tre une tortue! Non, mon Dieu! vous ne m'avez pas cr pour +l'inertie; et plus le vice rampe et glapit autour de moi; plus je me +sens le besoin d'tendre mes ailes et de frapper ces vils animaux du bec +de l'aigle. Que veux-tu dire avec tes ruisseaux paisibles et tes grottes +ignores? Penses-tu que la vertu soit comme ces poisons qui deviennent +salutaires en se divisant? crois-tu que douze hommes de bien, vous +l'obscurit et renferms dans les voies troites de la vie intrieure, +soient plus utiles qu'un seul homme pieux qui voyage et qui exhorte? Le +temps des patriarches n'est plus. Que les aptres se lvent; et qu'ils +se fassent voir et entendre! + +--Patience! patience! lui dis-je; les aptres sont en route; ils vont +par divers chemins et par petites troupes. Ils s'appellent de diffrents +noms et se vtissent de diverses couleurs. Les plus fervents peut-tre, +parce qu'ils ont t les plus prouvs, entonnent maintenant sur les +grves de la mer Rouge, comme dans les noires cavernes de la montagne du +Dauphin, leurs simples et sublimes cantiques: + + Dieu! vos enfants vous aiment, + Ils seront forts et patients! + +Qu'importent leurs divisions, leurs erreurs, leurs revers et leurs +fautes? Ils rpondent avec calme: Nous prirons, nous sommes des +hommes; mais les ides ne meurent pas, et celle que nous avons jete +dans le monde nous survivra. Le monde nous traite de fous, l'ironie nous +combat, et les hues du peuple nous poursuivent; les pierres et les +injures pleuvent sur nous, les plus hideuses calomnies ont attrist nos +coeurs: la moiti de nos frres a fui pouvante; la misre nous +ronge. Chaque jour notre faible troupeau diminue, et peut-tre pas un de +nous ne restera-t-il debout pour saluer de loin les horizons de la terre +promise. Mais nous avons sem dans l'univers intelligent une parole de +vrit qui germera. Nous mourrons calmes et satisfaits sur le sable du +dsert, comme ce peuple de Dieu qui couvrit de ses ossements les plaines +sans fin de l'Arabie, et dont la nouvelle gnration arriva toute jeune +aux vertes collines de Chanaan. Sont-ce l des paroles de fou? Et ce +prtre qui, tout seul, un matin, croisa les bras sur sa poitrine, et +debout, au milieu de sa prire, le front et les yeux levs vers le ciel, +s'cria d'une voix forte: Christ! chaste amour! saint orgueil! +patience! courage! libert! vertu! taient-ce l des paroles de prtre? +Les murs de sa cellule en frmirent, et les anges mus dans le ciel +s'crirent: Dieu puissant! une flamme brillante vient de jaillir +l-bas de ce monde puis. Nous l'avons vue, et voici que l'clair +traverse l'immensit et vient mourir tes pieds. N'abandonne pas encore +ce monde-l, Dieu bon! car il en sort parfois un rayon qui peut +rallumer le soleil dans son atmosphre obscurcie; de faibles cris, des +sons pars, des plaintes, des aspirations percent de temps en temps la +nue sombre qui l'enveloppe, et ces voix lointaines qui montent +jusqu'ici attestent que la vertu n'est pas touffe encore dans le +coeur des hommes infortuns. Ainsi parlent les anges, et sois sr, +mon ami! qu'aucune de nos bonnes intentions n'est perdue. Dieu les voit, +il entend la prire la plus humble, et, cette heure o nous parlons, +ces toiles qui nous regardent et nous coutent lui rptent les paroles +de ta souffrance et lui racontent les vertueuses angoisses de ton me. + +--O mon ami! s'cria-t-il en se jetant dans mes bras, pourquoi n'es-tu +pas tous les jours ainsi? pourquoi tant de jours d'apathie ou d'aigreur? +Pourquoi tant d'heures d'ironie ou de ddain? + +--Parce que je suis un homme d'une pauvre sant et d'une pauvre tte, +lui dis-je, sujet la migraine et aux spasmes. Dieu me pardonne bien +d'tre injuste et ingrat ces heures-l. Les reproches que j'adresse au +ciel et la haine que je ressens pour les hommes retombent sur mon +coeur comme un flot de bile corrosive, la puret des toiles n'en est +pas ternie, et la Providence ne s'en meut pas. La fatigue opre en moi +le retour de la rsignation, et il arrive, une ou deux fois par mois +peut-tre, qu'entre la colre et l'imbcillit, je me sens dans une +disposition bonne et calme, o je peux accepter et prier. + +--Eh bien! quand ton me arrive ces heures de calme et de soulagement, +s'cria mon ami, cours t'enfermer dans ton grenier, prends une plume, +cris! cris avec les larmes de tes yeux, avec le sang de ton coeur, +et tais-toi le reste du temps. Quand tu souffres, viens avec nous; ne va +pas te promener seul l-bas, le long des grottes humides, au clair de la +lune; n'allume pas ta lampe minuit, et ne reste pas les coudes appuys +sur ta table et le visage cach dans tes mains jusqu'au jour naissant. +Ne nous dis plus qu'il y a des poques dans l'histoire o l'homme de +bien doit se lier les pieds et les mains pour ne point agir. Ne nous dis +pas que Simon Stylite tait un saint, et conviens que c'tait un fou. +Ne nous dis pas que la vertu est comme la chastet des vestales et qu'il +faut l'enterrer vivante pour la purifier. N'affecte pas cette tranquille +indiffrence et cette inertie volontaire qui cachent mal tes +dchirements nergiques. Ou, si tu dis tout cela, ne le dis qu' nous, +qui essayerons de te combattre: ne le dis qu' moi, qui pleurerai avec +toi et souffrirai moins en ne souffrant pas seul. + +Je serrai la main de mon ami, et lui rpondis aprs un moment +d'motion:--Ne crois pourtant pas que ma seule indolence me fasse +conseiller le repos mes ardents amis. Quand on peut empcher un +forfait, c'est une lchet de s'en laver les mains comme Pilate; mais +quand on est, comme nous, perdu dans la masse vulgaire, la raison, et +peut-tre la conscience, commandent d'y rester. Que celui qui se sent +investi d'une mission divine sorte des rangs; Dieu l'appelle, Dieu le +soutiendra. Il guidera sa marche difficile au milieu des cueils; il +l'clairera, dans les tnbres, du flambeau de la sagesse. Mais, +dis-moi, combien crois-tu qu'il naisse de Christs dans un sicle? +N'es-tu point effray et indign comme moi de ce nombre exorbitant de +rdempteurs et de lgislateurs qui prtendent au trne du monde moral? +Au lieu de chercher un guide et d'couter avidement ceux dont la parole +est inspire, l'espce humaine tout entire se rue vers la chaire ou la +tribune. Tous veulent enseigner; tous se flattent de parler mieux et de +mieux savoir que ceux qui ont prcd. Ce misrable murmure qui plane +sur notre ge n'est qu'un cho de paroles vides et de dclamations +sonores, o le coeur et l'esprit cherchent en vain un rayon de chaleur +et de lumire. La vrit, mconnue et dcourage, s'engourdit ou se +cache dans les mes dignes de la recevoir. Il n'est plus de prophtes, +il n'est plus de disciples. Le peuple gar est plus orateur que les +envoys de Dieu. Tous les lments de force et d'activit marchent en +dsordre et s'arrtent paralyss dans le choc universel. Nous +arriverons, dis-tu; mais dans combien de temps? Eh bien! rsignons-nous, +attendons! Pour se faire jour avec les bras et le flambeau dans cette +multitude aveugle et impotente, il faudrait massacrer et incendier +autour de soi. Ne sais-tu pas cela? Par combien de dsastres certains ne +faudrait-il pas tablir un succs douteux! combien de crimes faut-il +commettre envers la socit pour lui faire accepter un bienfait! Cela ne +convient point des paysans comme nous, mon ami! et quand je vois un +homme suprieur, ouvrir la bouche pour parler, ou avancer le bras pour +agir, je tremble encore et je l'interroge d'un regard mfiant et svre +qui voudrait fouiller aux profondeurs de sa conscience. O Dieu! par +quelles austres rflexions, par quelles preuves sanctifiantes ne +faudrait-il pas se prparer jouer un rle sur la scne du monde! Que +ne faudrait-il pas avoir tudi, que ne faudrait-il pas avoir senti! +Tiens, plantons dans notre jardin vingt-sept varits de dahlias, et +tchons d'approfondir les moeurs du cloporte. N'aventurons pas notre +intelligence au del de ces choses, car la conscience n'est peut-tre +pas assez forte en nous pour commander l'imagination. Contentons-nous +d'tre probes dans cette existence borne o la probit nous est facile. +Soyons purs, puisque tout nous y convie au sein de nos familles et sous +nos toits rustiques. N'allons pas risquer notre petit bagage de vertu +sur cette mer houleuse o tant d'innocences ont pri, o tant de +principes ont chou. N'es-tu pas saisi d'un invincible dgot et d'une +secrte horreur pour la vie active, en face de ce chteau o tant +d'immondes projets et d'troites sclratesses germent et closent +incessamment dans le silence de la nuit? Ne sais-tu pas que l'homme qui +demeure l joue depuis soixante ans les peuples et les couronnes sur +l'chiquier de l'univers? Qui sait si, la premire fois que cet homme +s'est assis une table pour travailler, il n'y avait pas dans son +cerveau une honnte rsolution, dans son coeur un noble sentiment? + +--Jamais! s'cria mon ami; ne profane pas l'honntet par une telle +pense; cette lvre convexe et serre comme celle d'un chat, unie une +lvre large et tombante comme celle d'un satyre, mlange de +dissimulation et de lascivet; ces linaments mous et arrondis, indices +de la souplesse du caractre; ce pli ddaigneux sur un front prononc, +ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de constrastes sur une +physionomie humaine rvlent un homme n pour les grands vices et pour +les petites actions. Jamais ce coeur n'a senti la chaleur d'une +gnreuse motion, jamais une ide de loyaut n'a travers cette tte +laborieuse; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosit +si rare, que le genre humain, tout en le mprisant, l'a contempl avec +une imbcile admiration. Je te dfie bien de t'abaisser au plus +merveilleux de ses talents! Invoquons le Dieu des bonnes gens, le Dieu +qui bnit les coeurs simples! + +Ici mon ami s'arrta d'un air ironiquement joyeux, et, aprs quelques +instants de silence, il reprit:--Quand je pense aux ides qui viennent +de nous occuper en ce lieu, presque sous les fentres du plus grand +fourbe de l'univers, nous, pauvres enfants de la solitude, dont tous +les rves, tous les soucis tendent rendre notre honntet contagieuse, +il me prend envie de me moquer de nous; car nous voici pleurant de +tendresse pour l'humanit qui nous ignore, et qui nous repousserait si +nous allions l'endoctriner, tandis qu'elle s'incline et se courbe sous +la puissance intellectuelle de ceux qui la dtestent et la mprisent. +Vois un peu la face immobile et ple de ce vieux palais! coute, et +regarde: tout est morne et silencieux; on se croirait dans un cimetire. +Cinquante personnes au moins habitent ce corps de logis. Quelques +fentres sont peine claires; aucun bruit ne trahit le sjour du +matre, de sa socit ou de sa suite. Quel ordre, quel respect, quelle +tristesse dans son petit empire! Les portes s'ouvrent et se ferment sans +bruit, les valets circulent sans que leurs pas veillent un cho sous +ces votes mystrieuses, leur service semble se faire par enchantement. +Regarde cette croise plus brillante travers laquelle se dessine le +spectre incertain d'une blanche statue; c'est le salon. L sont runis +des chasseurs, des artistes, des femmes blouissantes, des hommes la +mode, ce que la France peut-tre a de plus exquis en lgance et en +grce. Entend-on sortir de cette runion un chant, un rire, un seul +clat de voix attestant la prsence de l'homme? Je gage qu'ils vitent +mme de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une +pense sous ces lambris o tout est silence, mystre, pouvante secrte. + +Il n'est point un valet qui ose ternuer, pas un chien qui sache aboyer. +Ne te semble-t-il pas que l'air, autour de ces tourelles mauresques, est +plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le chtelain aurait-il +impos silence au vent du soir et au murmure des eaux? Peut-tre a-t-il +des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux +Denys dans ses Latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une +opinion et faire servir cette dcouverte ses purils et tnbreux +projets. Voici, je crois, le roulement d'une voiture sur le sable fin +de la cour. C'est le matre qui rentre; onze heures viennent de sonner +l'horloge du chteau. Il n'est point de vie plus rgulire, de rgime +plus strictement observ, d'existence plus avarement choye que celle de +ce renard octognaire. Va lui demander s'il se croit ncessaire la +conservation du genre humain, pour veiller la sienne si ardemment! Va +lui raconter que vingt fois le jour il te prend envie de te brler la +cervelle, parce que tu crains d'tre ou de rester inutile, parce que tu +t'effrayes de vivre sans vertu; et tu le verras sourire avec plus de +mpris qu'une prostitue qui une vierge pieuse irait se confesser de +quelque tideur ou de quelque billement durant les offices divins. +Demande par quel dvouement, par quelles bonnes actions sa journe est +occupe; ses gens te diront qu'il se lve a onze heures, et qu'il passe +quatre heures sa toilette (temps perdu essayer sans doute de rendre +quelque apparence de vie cette face de marbre, que la dissimulation et +l'absence d'me ont ptrifie bien plus encore que la vieillesse). A +trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture seul avec son +mdecin, et va se promener dans les alles solitaires de sa garenne +immense. A cinq heures, on lui sert le plus succulent et le plus savant +dner qui se fasse en France. Son cuisinier est, dans sa sphre, un +personnage aussi rare, aussi profond, aussi admir que lui. Aprs ce +festin, dont chaque service est solennellement annonc par les fanfares +de ses chasseurs, le prince accorde quelques instants sa famille, sa +petite cour. Chaque mot exquis, misricordieusement man de ses lvres, +va frapper des fronts prosterns. Un saint canonis n'inspirerait pas +plus de vnration une communaut de dvotes. A l'entre de la nuit, +le prince remonte en voiture avec son mdecin et fait une seconde +promenade. Le voici qui rentre, et sa fentre s'illumine l-bas, dans +cet appartement recul gard par ses laquais, en son absence, avec une +affectation de mystre si solennelle et si ridicule. Maintenant il va +travailler jusqu' cinq heures du matin. Travailler!... O lune, ne te +lve pas encore! cache ton rayon timide derrire les noirs horizons de +la fort! Rivire, suspends ton cours dj si lent et si pauvre. +Feuilles, ne tremblez pas au front des arbres; grillons de la prairie, +lzards des murailles, couleuvres des buissons, n'agitez pas l'herbe, ne +soulevez pas les rameaux du lierre et de la scolopendre, ne faites pas +crier les feuilles sches et les tiges cassantes de l'ortie et du +coquelicot. Nature entire, fais-toi muette et immobile comme la pierre +du spulcre: le gnie de l'homme s'veille, sa puissance doit t'effrayer +et te frapper de respect; le plus habile et le plus important des +princes de la terre va se courber sur une table, la lueur d'une lampe, +et du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de l'Olympe, il va +remuer le monde avec le froncement de son sourcil. + +Misres, vanits humaines! superbes purilits, orgueilleuses +niaiseries! qu'a donc produit cet homme tonnant depuis soixante annes +de veilles assidues et de travaux sans relche? Que sont venus faire +dans son cabinet les reprsentants de toutes les puissances de la terre? +Quels importants services ont donc reu de lui tous les souverains qui +ont possd et perdu la couronne de France depuis un demi-sicle? +Pourquoi le doucereux regard de cet homme a-t-il toujours inspir une +inconcevable terreur? Pourquoi tous les obstacles se sont-ils aplanis +sous ses pas? Quelles rvolutions a-t-il opres ou paralyses? quelles +guerres sanglantes, quelles calamits publiques, quelles scandaleuses +exactions a-t-il empches? Il tait donc bien ncessaire, ce voluptueux +hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conqurant +jusqu'au dvot born, nous aient impos le scandale et la honte de son +lvation? Napolon, dans son mpris, le qualifiait par une mtaphore +soldatesque et d'un cynisme nergique; et Charles X, dans ses jours +d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui: _C'est pourtant un prtre +mari!_ Les a-t-il arrts dans leurs chutes terribles, ces matres +tour tour par lui aduls et trahis? O sont ses bienfaits? o sont ses +oeuvres? Nul ne sait, nul ne peut, ne doit ou ne veut dclarer quels +titres l'homme d'tat invitable possde la puissance et la gloire; +ses actes les plus brillants sont envelopps de nuages impntrables, +son gnie est tout entier dans le silence et la feinte. Quelles +turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie? +Conois-tu rien cette manire de gouverner les peuples sans leur +permettre de s'occuper de la gestion de leurs intrts et d'entrevoir +seulement l'avenir qu'on leur prpare? Voici les intendants et les +rgisseurs qu'on nous donne et qui l'on confie, sans nous consulter, +nos fortunes et nos vies! Il ne nous est pas permis de rviser leurs +actes et d'interroger leurs intentions. De graves mystres s'agitent sur +nos ttes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y +atteindre. Nous servons d'enjeu des paris inconnus dans les mains de +joueurs invisibles: spectres silencieux qui sourient majestueusement en +inscrivant nos destines dans un carnet. + +--Et que dis-tu, m'criai-je, de l'imbcillit d'une nation qui supporte +cet infme tripotage et qui laisse signer de son nom, de son honneur et +de son sang d'infmes contrats qu'elle ne connatra seulement pas? +N'as-tu pas envie de monter ton tour sur le thtre politique? + +--Plus mes semblables sont avilis, rpondit-il, plus je voudrais les +relever. Je ne suis pas dcourag pour eux. Laisse-moi m'indigner mon +aise contre cet homme impntrable qui nous a fait marcher comme des +pions sur son damier, et qui n'a pas voulu dvouer sa puissance notre +progrs. Laisse-moi maudire cet ennemi du genre humain qui n'a possd +le monde que pour larroner une fortune, satisfaire ses vices et imposer + ses dupes dpouilles l'avilissante estime de ses talents iniques. Les +bienfaiteurs de l'humanit meurent dans l'exil ou sur la croix; et toi, +tu mourras lentement et regret dans ton nid, vieux vautour chauve et +repu! Comme la mort couronne tous les hommes clbres d'une aurole +complaisante, tes vices et tes bassesses seront vite oublis; on se +souviendra seulement de tes talents et de tes sductions. Homme +prestigieux, flau que le matre du monde repoussa du pied et jeta sur +la terre comme Vulcain le boiteux, pour y forger sans relche une arme +inconnue au fond des cavernes inaccessibles, tu n'auras rien dire au +grand jour du jugement. Tu ne seras pas mme interrog. Le Crateur, qui +t'a refus une me, ne te demandera pas compte de tes sentiments et de +tes passions. + +--Quant moi, je le pense, interrompis-je, je suis convaincu que, chez +certains hommes, le coeur est si chtif, si lent et si strile, que +nulle affection n'y saurait germer. Ils semblent prouver des +attachements plus durables que les autres, et leurs relations sont en +effet solidement tablies. L'gosme, l'intrt personnel les ont +forms; l'habitude et la ncessit les maintiennent. N'estimant rien, de +tels hommes ne rencontrent jamais les dceptions qui nous abreuvent, +nous pauvres rveurs, qui ne pouvons aimer sans revtir l'objet de notre +affection d'une grandeur idale. Nous nous trompons souvent, souvent il +nous arrive d'craser avec colre ce que nous avons caress. Mais +l'honneur, mais la foi aux serments, mais les scrupules de la probit, +ne sont, aux yeux du diplomate, que des ressorts propres imprimer +certains mouvements quelque rouage connu de lui seul; il sait les +presser propos et les faire servir, leur insu, l'accomplissement +de l'oeuvre d'iniquit dont lui seul possde le secret. Cela s'appelle +_voir de haut_ en politique. Si l'homme pur s'claire de l'immoralit du +diplomate, s'il s'assouplit en se corrompant, il est chaque jour plus +apprci de son matre; car, en diplomatie, ce qui est le plus utile est +le plus estimable. Les mots ont un autre sens, les principes ont un +autre aspect, les sentiments une autre forme dans ce monde-l que dans +le ntre. Au reste, il n'est pas si difficile qu'on le pense +d'atteindre aux sublimits de cette science immonde; il ne s'agit que de +mettre sa conscience sous ses pieds et de prendre exactement rebours +tous les principes de la morale universelle. Cela, il est vrai, serait +impossible plusieurs dans la pratique; mais si nous voulions tous deux +jouer une scne de comdie pour divertir nos amis, je gage qu'avec un +peu de hardiesse et un certain choix de mots adroitement expressifs, +prudemment intelligibles, de ces mots de moyenne porte, comme la langue +franaise peut en offrir beaucoup, nous saurions habiller trs-dcemment +d'impudents sophismes, et nous donner sur un thtre des airs d'hommes +d'tat sans beaucoup d'tude et sans la moindre invention. Nos amis nous +comprendraient et riraient; mais si quelque niais bien ignorant venait +nous couter, sois sr qu'il nous prendrait pour de trs-grands hommes, +et qu'il s'en retournerait chez lui branl, surpris, plein de doutes, +avec la conscience malade et dj demi paralyse, avec le mauvais +instinct dj veill, frmissant d'espoir l'ide de quelque larcin +permis, de quelque injustice excusable, et surtout avec la tte farcie +de nos jolies phrases de cour, les rptant ses amis, les apprenant +par coeur ses enfants, sans s'apercevoir que le vol, le rapt et +l'assassinat sont au bout de ces maximes lgantes. Ou bien, pour peu +que ce niais ft clair, on le verrait se frotter les mains, affecter +un sourire sardonique, un regard mystrieux, dcocher, dans la +conversation intime, quelqu'un de nos gracieux prceptes d'infamie, et +recueillir autant de mystrieux regards d'approbation, autant de +sardoniques sourires de sympathie qu'il y aurait de ses pareils autour +de lui. Je ne me rvolte gure contre l'existence invitable de ces +sclrats d'lite qui la Providence, dans ses secrets desseins, laisse +accomplir leur mission sur la terre. La fatalit agit directement sur +les hommes remarquables, soit dans le bien, soit dans le mal. Il n'est +pas besoin qu'elle s'occupe du vulgaire. Le vulgaire obit +l'impulsion de ces leviers qu'une main invisible met en mouvement. C'est +contre cette classe impotente et stupide, contre cette vase dormante qui +se laisse remuer et creuser, produisant tout ce qu'on y plante, sans +savoir pourquoi, sans demander quelle racine vnneuse ou salutaire on +enfonce dans ses flancs gras et inertes, c'est contre ces forts de +ttes de chardon que le vent penche et relve son gr, que je +m'indigne, moi qui veux rester dans la foule et qui ne peux supporter +son poids, son murmure et son ineptie. C'est contre ces moutons deux +pieds qui contemplent les hommes d'tat dans une lourde stupfaction, +et, s'tonnant de se voir tondre si lestement, se regardent et se +disent: Voil de fiers hommes! et que nous voil bien tondus! O +butors! vos pourceaux crient et ne s'amusent pas admirer les ciseaux +qui les chtrent. + +On ouvrit une fentre: c'tait celle du prince.--Depuis quand les +cadavres ont-ils chaud? dit mon ami en baissant la voix; depuis quand +les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir? Quelles sont ces +deux ttes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la +lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son... comment dirai-je? +car je ne profanerai pas le nom d'_ami_ dont se targue M. de M... devant +les serviteurs et les subalternes. C'est un titre d'ailleurs qu'il ne se +permettrait pas sans doute de prendre en prsence du matre: car +celui-ci doit sourire tous les mots qui reprsentent des sentiments. +Pour me servir d'un terme de leur mtier, je dirai que M. de M... est +l'_attach_ du prince, quoique ses fonctions auprs de lui se bornent +admirer et crire sur un album tous les mots qui sortent depuis +quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t'offre +pour exemple, et qu'il faudra commenter dans le rle que nous jouerons, +si tu veux, au carnaval prochain, entre deux paravents, avec une +toilette convenable, un maintien grave, des btons dans nos manches et +des planches dans le dos, pour empcher tout mouvement inconsidr du +corps ou des bras; nous aurons des masques de pltre, et la scne +commencera par ces mmorables paroles historiques:--_Mfions-nous de +notre premier mouvement, et n'y cdons jamais sans examen, car il est +presque toujours bon_. Qui croirait que la sclratesse rige en +doctrine de bonne compagnie, chose neuve par elle-mme, et d'un effet +piquant, et aussi son pdantisme et ses lieux communs? Mais coute ce +cri rauque; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de +rendre l'esprit? Je me trompe, c'est le cri de la chouette qui part des +grands bois. Bien! chante plus fort, oiseau de malheur, crieuse de +funrailles!... Ah! monseigneur, voil une voix que vous ne sauriez +faire rentrer dans la gorge de l'insolent. Entendez-vous ce refrain +brutal des cimetires qui ne respecte rien, et qui ose dire un homme +comme vous que tous les hommes meurent, sans y ajouter le _presque_ du +prdicateur de la cour? + +--Ton indignation est acerbe, lui dis-je, et ta colre est cruelle. Si +cet homme pouvait nous entendre, voici comment je lui parlerais: Que +Dieu prolonge tes jours, vieillard infortun! mtore prt rentrer +dans la nuit ternelle! lumire que le destin promena sur le monde, non +pour conduire les hommes vers le bien, mais pour les garer dans le +labyrinthe sans fin de l'intrigue et de l'ambition! Dans ses desseins +impntrables, le ciel t'avait refus ce rayon mystrieux que les hommes +appellent une me, reflet ple, mais pur, de la Divinit, clair qui +luit parfois dans nos yeux et nous laisse entrevoir l'immortelle +esprance, chaleur douce et suave qui ranime de temps en temps nos +esprits abattus, amour vague et sublime, motion sainte qui nous fait +dsirer le bien avec des larmes dlicieuses, religieuse erreur qui nous +fait har le mal avec des palpitations nergiques. tre sans nom, tu fus +pourvu d'un cerveau immense, de sens avides et dlicats; l'absence de ce +quelque chose d'inconnu et de divin qui nous fait hommes te fit plus +grand que le premier d'entre nous, plus petit que le dernier de tous. +Infirme, tu marchas sur les hommes sains et robustes; la plus vigoureuse +vertu, la plus belle organisation n'tait devant toi qu'un roseau +fragile; tu dominais des tres plus nobles que toi; ce qui te manquait +de leur grandeur fit la tienne; et te voil sur le bord d'une tombe qui +sera pour toi creuse et froide comme celle de la vipre. Ton souffle +tait comme ton sein ptrifi. Derrire cette fosse entr'ouverte, il n'y +a rien pour toi, pas d'espoir peut-tre, pas mme de dsir d'une autre +vie. Infortun! l'horreur de ce moment sera telle qu'elle expiera +peut-tre tous les maux que tu as faits. Ton approche tait funeste, +dit-on; ton regard fascinait comme la brise des matines d'avril, qui +dessche les bourgeons et les fleurs, et les sme au pied des arbres +attrists. Ta parole fltrissait l'esprance et la candeur au front des +hommes qui t'approchaient. Combien as-tu effeuill de frais boutons? +combien as-tu foul aux pieds de saintes croyances et de douces +chimres, problme vivant, nigme face humaine? Combien de lches +as-tu faits? combien de consciences as-tu fausses ou ananties? Eh +bien! si les joies de ta vieillesse se bornent aux satisfactions de la +vanit encense, aux rares jouissances de la gourmandise blase, mange, +vieillard, mange, et respire l'odeur de l'encens mle celle des mets. +Qui pourrait t'envier ton sort et t'en souhaiter un pire? Pour nous, qui +te plaignons autant d'avoir vcu que d'avoir mourir, nous prierons +pour qu' ton lit de mort les adieux de ta famille, les larmes de +quelque serviteur ingnu, n'veillent pas en toi un mouvement de +sensibilit ou d'affection inconnue; pour qu'il ne jaillisse pas une +tincelle du caillou qui te servait de coeur. Nous prierons afin que +tu t'teignes sans avoir jamais pris feu au rayon du soleil qui fait +aimer, afin que ton oeil sec ne s'humecte point, que ton pouls ne +batte pas, que tu ne sentes pas ce tressaillement que l'amour, l'espoir, +le regret ou la douleur veillent en nous; afin que tu ailles habiter +les flancs humides de la terre, sans avoir senti, sa surface, la +chaleur de la vgtation et le mouvement de la vie; afin qu'au moment de +rentrer dans l'ternel nant, tu ne sentes pas la torture du dsespoir, +en voyant planer au-dessus de toi ces mes que tu niais avec mpris, +essences immortelles que tu te vantais d'avoir crases sous tes pieds +superbes, et qui monteront vers les cieux quand la tienne s'vanouira +comme un vain souffle; nous prierons alors afin que ton dernier mot ne +soit pas un reproche Dieu, auquel tu ne croyais pas! + +Une forme blanche et lgre traversa l'angle du tapis vert et nous la +vmes monter l'escalier extrieur de la tourelle l'autre extrmit du +chteau.--Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste voque par toi, +qui vient danser et s'battre au clair de la lune pour dsesprer +l'impie?--Non, cette me, si c'en est une, habite un beau corps.--Ah! +j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que...--Ne rpte pas +cela, lui dis-je en l'interrompant; pargne mon imagination ces +tableaux hideux et ces soupons horribles. Ce vieillard a pu concevoir +la pense d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle, +c'est impossible. Si la dbauche rampante ou la sordide avarice habitent +des tres si sduisants et se cachent sous des formes aussi pures, +laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans +fiel, de bons villageois. Ami, ne laissons pas fltrir si aisment ce +que nous possdons encore d'motions douces et de sourires dans l'me. +Ne disons pas notre coeur ce que notre raison souponne, laissons +nos yeux blouis lui commander la sympathie. Vous tes trop charmante, +madame la duchesse, pour n'tre pas honnte et bonne.--Eh bien! soit: +vous tes bonne autant que belle, madame la duchesse, s'cria mon ami en +souriant; c'est ce que je me persuadais volontiers, ce matin, en vous +voyant passer. J'tais couch sur l'herbe du parc, l'ombre des arbres +resplendissants de soleil; travers ce feuillage transparent de +l'automne, vous sembliez darder des rayons dors dans la brise chaude +et moite du midi. Vtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe +de Diane, vous voliez, emporte par un beau cheval, dans un tilbury +souple et lger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide; +et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on), +jaillissaient des clairs magiques; je ne savais pas encore que vous +tiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de +courir le long de l'alle que vous suiviez pour vous voir plus +longtemps. Mais depuis, je suis entr dans votre chambre et, ce portrait +plac dans les rideaux de votre lit...--Cela seul, repris-je, +m'empcherait de mal interprter le sentiment ingnu d'une +reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection +lgitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et +si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beaut, avec cette +dmarche fire et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces +manires affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade; la beaut, +la bont chez une femme s'appellent et se soutiennent! Le Dieu des +bonnes gens que tu invoquais tout l'heure, je l'invoque aussi pour +qu'il me prserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous +des dehors si touchants, un insecte immonde dans le calice d'une fleur +embaume! Non, Paul, retournons au village avec cette jolie apparition +de duchesse dans la mmoire; et si nous crivons jamais quelque roman de +chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses +belles dents, de son beau regard et du soleil du parc midi. + +Nous quittmes le banc de pierre, et mon ami, revenant sa premire +ide, me dit:--D'o vient donc que les hommes (et moi tout le premier, +en dpit de moi-mme) sont si jaloux des dons de l'intelligence? +Pourquoi ceux-l seuls obtiennent-ils des couronnes immortelles sans le +secours d'aucune vertu, tandis que la plus pure honntet, la bont la +plus tendre, demeurent ensevelies dans l'oubli, si le gnie ou le +talent ne les accompagne? Sais-tu que cela est triste et prouverait +des mes chancelantes que la vertu est peine perdue ici-bas?--Si tu la +considres comme une peine, lui rpondis-je, c'est en effet une peine +perdue. Mais n'est-ce pas une ncessit douce, une condition de +l'existence, dans les coeurs qui l'ont comprise de bonne heure et de +bonne foi? Les hommes la paient d'ingratitude, parce que les hommes sont +borns, crdules, oisifs, parce que l'attrait de la curiosit l'emporte +chez eux sur le sentiment de la reconnaissance et sur l'amour de la +vrit; mais en servant l'humanit, n'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut +esprer sa rcompense? Travailler pour les hommes dans le seul but +d'tre port en triomphe, c'est agir en vue de sa propre vanit, et +cette sorte d'mulation doit s'teindre et se perdre ds les premiers +mcomptes qu'elle rencontre. N'attendons jamais rien pour nous-mmes +quand nous entrons dans cette route aride du dvouement. Tchons d'avoir +assez de sensibilit pour pleurer et pour jouir de nos revers et de nos +succs. Que notre propre coeur nous suffise, que Dieu le renouvelle et +le fortifie quand il commence s'puiser! + +--Pourtant, je t'avoue, me dit mon ami suivant en lui-mme le fil de sa +rverie, que je ne puis pas me dfendre d'aimer ce Bonaparte, ce flau +de premier ordre devant l'ombre duquel tous les flaux secondaires, mis +en cendre par lui, paraissent dsormais si petits et si peu mchants. +C'tait un grand tueur d'hommes, mais un grand charpentier, un hardi +btisseur de socits; un conqurant, hlas! oui, mais un lgislateur! +Cela ne rpare-t-il point les maux de la destruction? Faire des lois, +n'est-ce pas un plus grand bien que tuer des hommes n'est un grand mal? +Il me semble voir un grand agriculteur, une divinit bienfaisante +(Bacchus arrivant dans l'Inde, ou Crs abordant en Sicile), arm du fer +et du feu, aplanissant le sol, perant les montagnes, renversant les +hautes bruyres, brlant les forts, et semant sur tout cela, sur les +dbris et sur la cendre, des plantes nouvelles destines des hommes +nouveaux, le vigne et le bl, des bienfaits inpuisables pour +d'inpuisables gnrations. + +--Il n'est pas prouv, lui rpondis-je, que ces lois soient durables; +mais, en admettant cela, je ne saurais aimer l'homme dont Dieu s'est +servi comme d'une massue pour nous donner une nouvelle forme. J'ai t +fascin dans mon enfance, comme les autres, par la force et l'activit +de cette machine bouleversements qu'on gratifie du titre de grand +homme, ni plus ni moins que Jsus ou Mose. Puisque la langue humaine ne +sait pas distinguer les bienfaiteurs de l'humanit de ses flaux, +puisque l'pithte de _bon_ est presque un terme de mpris et que la +mme appellation de _grand_ s'applique un peintre, un lgislateur, +un chef de soldats, un musicien, un dieu et un comdien, un +diplomate et un pote, un empereur et un moine, il est fort simple +que les enfants, les femmes et le peuple ignorant s'y mprennent et se +soient mis crier: Vive Napolon! en 1810, avec autant d'enthousiasme +qu'on en met aujourd'hui Venise crier: Vive le patriarche! L'un +faisait des veuves et des orphelins; c'tait un puissant monarque. +L'autre nourrit la veuve et l'orphelin; c'est un prtre modeste. +N'importe, tous deux sont de grands hommes. + +--En effet, rpondit mon ami, cet enthousiasme aveugle qui couronne sans +distinction le gnie, la charit, le courage, le talent, ressemble +plutt une excitation maladive qu' un sentiment raisonn. Mais +sais-tu qu'il y aurait bien peu de grands hommes dans le monde si l'on +n'accordait ce titre qu'aux hommes de bien? + +--Je le sais; mais qu'on les appelle comme on voudra, ce sont les seuls +hommes que j'estime, pour lesquels je puisse me passionner, et que je +veuille inscrire dans les fastes de la grandeur humaine. J'y ferai +entrer les plus humbles, les plus ignors, jusqu' l'abb de +Saint-Pierre avec son systme de paix universelle, jusqu'au dieu +Enfantin, malgr son habit ridicule et ses fantasques utopies; tous ceux +qui quelques lumires auront uni de consciencieuses tudes, de +patientes rflexions, des sacrifices ou des travaux destins rendre +l'homme meilleur et moins malheureux. Je serai indulgent pour leurs +erreurs, pour les misres de la condition humaine plus ou moins +saillantes en eux; je leur remettrai beaucoup de fautes, comme il fut +fait Madeleine, s'il m'est prouv qu'ils ont beaucoup aim. Mais ceux +dont l'intention est froide et superbe, ces hommes altiers qui btissent +pour leur gloire et non pour notre bonheur, ces lgislateurs qui +ensanglantent le monde et opprimentles peuples pour avoir un terrain +plus vaste et y construire d'immenses difices; qui ne s'inquitent ni +des larmes des femmes, ni de la faim des vieillards, ni de l'ignorance +funeste o s'lvent les enfants; ces hommes qui ne cherchent que leur +grandeur personnelle, et qui croient avoir fait une nation grande parce +qu'ils l'ont faite active, ambitieuse et vaine comme eux: je les nie, je +les raie de mon tableau: j'inscris notre cur la place de Napolon. + +--Comme tu voudras, rpondit mon ami qui ne m'coutait plus. La nuit +tait si belle que son recueillement me gagna. Des clairs de chaleur +blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs ples +les flancs noirs des forts tendues sur les collines. L'air tait frais +et pntrant sans tre froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre, +et aucun roi ne possde un parc plus pittoresque, des arbres d'une +vgtation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et onduls sur des +mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une +oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en +laissent pas souponner l'approche. On tombe tout coup dans un ravin +hriss de rochers et de forts, dans des jardins royaux du milieu +desquels s'lve un palais espagnol lgant et potique, qui se mire du +haut des rochers dans les eaux d'une rivire bleue. Il semble qu'on +soit arriv en rve dans quelque pays enchant, qui doit s'vanouir au +rveil et qui s'vanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on +traverse seulement le vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines +sans fin, les bruyres jaunes, les horizons plats et nus reparaissent. +Ce qu'on vient de voir semble imaginaire. + +Nous suivions le sentier qui mne aux grottes. Les peupliers de la +rivire prolongeaient jusque sur nous leurs ombres grles et dmesures. +Les biches fuyaient notre approche. Nous arrivmes ces carrires +abandonnes qui s'encadrent dans la plus riche verdure, et dont les +profondeurs offrent une dcoration vraiment thtrale.--Entre sous cette +vote sonore, me dit mon ami, et chante-moi ton _Gloria_. J'irai +m'asseoir l-bas pour entendre l'cho. + +Je fis ce qu'il demandait, et quand j'eus fini, il revint moi en +rptant les paroles naves du cantique: + +_Gloire Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne +intention!_ + +--Tu vois bien, lui dis-je, le cantique ne dit point: Gloire sur la +terre aux hommes de savoir ou d'intelligence! Le repos est le plus +prcieux bienfait que Dieu ait nous accorder; Dieu seul peut porter +dignement le fardeau de la gloire, et les hommes simples qui veulent le +bien sont plus grands devant lui que les grands hommes qui font le mal. + + + + +IX + +AU MALGACHE + + + 15 mai 1836. + +J'arrive au pays, et je ne t'y trouve plus; une lettre de toi, date de +Marseille, m'arrive presque en mme temps. O vas-tu? + + D'o nous venons, on n'en sait rien; + O nous allons, le sait-on bien? + +Je t'cris par la _Revue des Deux Mondes_; tu l'ouvriras certainement +Alger. + +Ce procs d'o dpend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le +repos de mes enfants, je le croyais loyalement termin. Tu m'as quitt +comme j'tais la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en +chasse de nouveau, on rompt les conventions jures. Il faut combattre +sur nouveaux frais, disputer pied pied un coin de terre.... coin +prcieux, terre sacre, o les os de mes parents reposent sous les +fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosrent. Soit! que la +volont de Dieu s'accomplisse en moi. Ce n'est pas sans un sentiment de +dgot qui va jusqu' l'horreur que je prends encore une fois corps +corps l'existence matrielle; mais je me rsigne et j'observe +religieusement un calme stoque. Le rle de plaideur est dplorable. +C'est un rle tout passif et qui n'a pas d'autre rsultat que d'exercer + la patience. _Agir_ est ais, _attendre_ est ce qu'il y a de plus +difficile au monde... + + + Minuit. + + * * * * * + +O souffle cleste, esprit de l'homme! savante, profonde et complte +opration de la Divinit, rends gloire l'ouvrier inconnu qui t'a cr! +tincelle chappe au creuset immense de la vie, atome sublime, tu es +une image de Dieu; car tous ses attributs, tous ses lments sont en +toi. Tu es l'infini man de l'infini. Tu es aussi grand que l'univers, +et tes plus chres dlices sont d'habiter et de parcourir l'inconnu.... + + * * * * * + +De quoi se plaint cette rachitique et hargneuse crature? Que veut-elle? + qui en a-t-elle? Pourquoi se roule-t-elle terre en mordent la fange +de la vie? Pourquoi, s'assimilant sans cesse la brute, demande-t-elle +les jouissances de la brute, et pourquoi tant de rugissements haineux, +tant de plaintes stupides, quand ses besoins grossiers ne sont pas +satisfaits? Pourquoi s'est-elle fait une existence toute matrielle, o +la partie sublime d'elle-mme est teinte? + +Ah! de l est venu tout le mal qui la dvore. Cyble, la bienfaisante +nourrice, a vu ses mamelles se desscher sous des lvres ardentes. Ses +enfants, saisis de fivre et de vertige, se sont disput le sein +maternel avec une monstrueuse jalousie. Il y en a eu qui se sont dits +les ans de la famille, les princes de la terre; et des races nouvelles +sont closes au sein de l'humanit, races d'exception qui se sont +prtendues d'origine cleste et de droit divin, tandis qu'au contraire +Dieu les renie; Dieu qui les a vus clore dans le limon de la dbauche +et dans l'ordure de la cupidit. + +Et la terre a t partage comme une proprit, elle qui s'tait vue +adore comme une desse. Elle est devenue une vile marchandise; ses +ennemis l'ont conquise et dpece... Ses vrais enfants, les hommes +simples qui savaient vivre selon les voies naturelles, ont t peu peu +resserrs dans d'troites enceintes, et perscute jusqu' ce que la +pauvret ft devenue un crime et une honte, jusqu' ce que la ncessit +et fait, des opprims, les ennemis de leurs ennemis, et qu'on et donn + la juste dfense de la vie le nom de vol et de brigandage; la +douceur, le nom de faiblesse; la candeur, celui d'ignorance; +l'usurpation, ceux de gloire, de puissance et de richesse. Alors le +mensonge est entr dans le coeur de l'homme, et son entendement s'est +obscurci au point qu'il a oubli qu'il y avait en lui deux natures. La +nature prissable a trouv les conditions de son existence si difficiles +au sein des socits, elle a got tant de sources d'erreurs, elle +s'est cr des besoins si contraires sa destination, elle s'est tant +laiss troubler et transformer, qu'il n'y a plus eu dans la vie humaine +le temps ncessaire pour la vie intellectuelle. Tout s'est rduit, dans +les desseins, dans les ncessits et dans les dsirs de l'homme, +satisfaire les apptits du corps, c'est--dire tre riche. + +Et voil, hlas! o nous en sommes. Les hommes qui sont moins sensibles +aux douceurs de la table, l'clat des vtements et aux amusements de +la civilisation qu' la contemplation et la prire, sont aujourd'hui +si rares qu'on les compte. On les mprise comme des fous, on les bannit +de la vie sociale, on les appelle potes. + +O race infortune, de plus en plus clair-seme sur la face du monde! +vestige de la primitive humanit, que n'as-tu pas souffrir de la part +de la grande race active, puissante, habile et cruelle, qui a remplac +ici-bas la crature de Dieu! Le rgne des enfants de Japet est pass; +les hommes d' prsent sont littralement les enfants des hommes. Quand +ils retrouvent, sur le front d'un de ceux qui naissent de leur sein, +quelque signe de la cleste origine, ils le hassent et le maltraitent, +ou tout au moins ils s'en amusent comme d'un phnomne, et n'en tirent +aucun profit, aucun enseignement; c'est tout au plus s'ils lui +permettent de chanter les merveilles de la cration visible. +Cherche-t-il ressaisir dans les tnbres du monde intellectuel quelque +fil du labyrinthe; essaie-t-il de secouer la cendre des sicles d'abus +et de prjugs pour fouiller sous cette crote paisse de l'habitude, +pour tirer quelque tincelle du volcan teint, quelque ple lueur de la +vrit divine, ds lors il devient dangereux; on s'en mfie, on +l'entrave, on le dcourage, on insulte sa conscience, on empoisonne +ses voies, on l'appelle corrupteur et sacrilge, on fltrit sa vie, on +teint le flambeau dans ses mains tremblantes; heureux si on ne le +charge pas de fers comme alin! + + * * * * * + +. . . . Oui, le pote est malheureux, profondment malheureux dans la vie +sociale. Ce n'est pas qu'il veuille qu'elle se reconstruise exprs pour +lui et selon ses gots, comme la raillerie le prtend: c'est qu'il +voudrait qu'elle se rformt pour elle-mme et selon les desseins de +Dieu. Le pote aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du +beau. Quand ce dveloppement de la facult de voir, de comprendre et +d'admirer ne s'applique qu'aux objets extrieurs, on n'est qu'un +artiste; quand l'intelligence va au del du sens pittoresque, quand +l'me a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du +monde idal, la runion de ces deux facults fait le pote; pour tre +vraiment pote, il faut donc tre la fois artiste et philosophe. + +C'est l une magnifique combinaison organique pour atteindre un +bonheur contemplatif et solitaire; c'est une condition certaine et +invitable d'un malheur sans fin dans la socit. + +La socit est compose, comme l'homme, de deux lments: l'lment +divin et l'lment terrestre; l'lment divin, plus ou moins pur, plus +ou moins altr, se trouve dans les lois. Ces lois, quelque imparfaites, +quelque mal formules qu'elles soient, sont toujours meilleures que la +gnration qu'elles rgissent. Elles sont l'ouvrage des hommes les plus +minents en sagesse et en intelligence[F]. L'lment humain se trouve +dans les abus, dans les prjugs, dans les vices de chaque gnration, +et depuis les temps peut-tre fabuleux de cet ge d'or que le pote +revendique comme la tige de sa gnalogie, toute gnration a subi +beaucoup plus la puissance du mal que celle du bien. Les codes non +crits de la coutume ont eu plus de force que le code crit du devoir. +Les chtiments n'ont rien empch l o la coutume s'est mise en rvolte +contre la loi. C'est pourquoi les socits, cherchant sans cesse le bien +dans leurs institutions, ont toujours t envahies par le mal. Le +lgislateur enseigne et dicte la loi que l'humanit accepte et n'observe +pas. Chaque homme l'invoque dans ses intrts; chaque homme l'oublie +dans ses plaisirs. + +Cet tre la fois disgraci et privilgi qu'on appelle pote marche +donc au milieu des hommes avec un profond sentiment de tristesse. Ds +que ses yeux s'ouvrent la lumire du soleil, il cherche des sujets +d'admiration; il voit la nature ternellement jeune et belle, il est +saisi d'extase divine et de ravissements inconnus; mais bientt la +cration inerte ne lui suffit plus. Le vrai pote aime passionnment +Dieu et les oeuvres de Dieu; c'est dans lui-mme, c'est dans son +semblable qu'il voit rayonner plus distinctement et plus compltement la +lumire ternelle. Il voudrait l'y trouver pure et adorer Dieu dans +l'homme comme un feu sacr sur un autel sans tache. Son me aspire, ses +bras s'entr'ouvrent; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa +poitrine pour y faire entrer tous les objets de son immense dsir, de +ses chastes sympathies; mais la laideur humaine, l'ouvrage des sicles +de corruption, ne peut chapper son oeil limpide, son regard +profond. Il pntre travers l'enveloppe, il voit des mes +contrefaites dans des corps splendides, des coeurs d'argile dans des +statues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure, +il gourmande. Le ciel, qui lui a fait une vue si perante, lui a donn +pour la plainte et pour la bndiction, pour la prire et pour la +menace, une voix abondante et sonore qui trahit imprudemment toutes ses +angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de dtresse; le +spectacle de l'hypocrisie brle ses yeux d'un fer rouge; les souffrances +de l'opprim allument son courage; des sympathies audacieuses +bouillonnent dans son sein. Le pote lve la voix et dit aux hommes des +vrits qui les irritent. + +Alors toute cette race immonde, qui se met l'abri d'un faux respect +des lois pour satisfaire ses vices dans l'ombre, ramasse les pierres du +chemin pour lapider l'homme de vrit. Les scribes et les pharisiens +(race ternellement puissante) prparent les fouets, la couronne +d'pines et le roseau, sceptre drisoire que la main sanglante du Christ +a lgu toutes les victimes de la perscution. La plbe aveugle et +stupide immole les martyrs pour le seul plaisir de contempler la +souffrance. Jsus sur la croix n'est pour elle autre chose que le +spectacle nergique d'un homme aux prises avec une terrible agonie. + +Il est vrai que du sein de cet abme de turpitudes sortent quelques +justes qui osent approcher du gibet et laver les plaies du patient avec +leurs larmes. Il est aussi des hommes faibles et sincres, souvent +terrasss par la corruption du sicle, mais souvent relevs par une foi +pieuse, qui viennent rpandre sur ses pieds briss le parfum expiatoire. +Ceux-ci apportent des consolations la victime; les premiers prparent +la rcompense. La nue s'entr'ouvre, l'ange de la mort touche de son +doigt de feu le front inclin de l'homme qui va s'veiller ange son +tour. Dj les harpes clestes pandent sur lui leurs vagues harmonies. +La colombe aux pieds d'or semble voltiger sous la coupole ardente des +cieux... Rves de spiritualiste, avenir du croyant, idal de Socrate, +promesses du fils de Marie! vous tes le beau ct de la destine du +pote; vous tes l'encens et la myrrhe qu'il faut ses blessures; vous +tes la couronne de son long martyre. C'est pourquoi le pote doit vous +avoir sans cesse devant les yeux lorsqu'il s'expose la perscution; +c'est pourquoi il doit vivre et travailler seul, sans jamais entrer de +fait ou d'intention dans le tumulte du monde... + + + Six heures du matin. + +J'ai quitt ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui +commenait alourdir mes paupires. Depuis deux nuits j'ai, contre ma +coutume, un sommeil pnible. Des rves affreux me rveillent en sursaut. +Mon systme est de ne jamais rien combattre, et d'chapper tout; c'est +la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que +les fantmes guetteront mon chevet. J'ai pass mon panier mon bras; +j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des +cigarettes, et j'ai pris le chemin des _Couperies_. Me voici sur la +hauteur culminante. La matine est dlicieuse, l'air est rempli du +parfum des jeunes pommiers. Les prairies rapidement inclines sous mes +pieds, se droulent l-bas avec mollesse; elles tendent dans le vallon +leurs tapis que blanchit encore la rose glace du matin. Les arbres, +qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prs des mandres +d'un vert clatant que le soleil commence dorer au fate. Je me suis +assis sur la dernire pierre de la colline, et j'ai salu en face de +moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta ppinire et le toit +moussu de ton ajoupa. Pourquoi as-tu quitt cet heureux nid, et tes +petits enfants, et ta vieille mre, et cette valle charmante, et ton +ami _le Bohmien_? Hirondelle voyageuse, tu as t chercher en Afrique +le printemps, qui n'arrivait pas assez vite ton gr? Ingrat! ne +fait-il pas toujours assez beau aux lieux o l'on est aim? Que fais-tu + cette heure? Tu es lev sans doute; tu es seul, sans un ami, sans un +chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas t plants par toi; le sol +que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-tre +supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin +humide engourdit encore la main qui t'crit. Sans doute tu ne devines +pas que je suis l, veillant sur ta ppinire, sur tes terrasses, sur +les trsors que tu dlaisses! Peut-tre endormi au seuil d'une mosque, +crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs o tu as tant +travaill, tant tudi, tant rv, tant vieilli... Peut-tre es-tu au +sommet de l'Atlas... Ah! ce mot seul efface toute la beaut du paysage +que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis, +la haie d'aubpine qui s'accroche mes cheveux, la rivire qui murmure + mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela +auprs de l'Atlas? Je regarde l'horizon, cette patrie des mes +inquites, tant de fois interroge et si vainement possde! je ne vois +plus que l'espace infranchissable!... O heureux homme! tu parcours ces +monts sauvages, cette chane robuste, chine formidable du vieil +univers! Quelles neiges, quels clatants soleils, quels cdres +bibliques, quels sommets olympiens, quels palmiers, quelles fleurs +inconnues tu possdes! Ah! que je te les envie! Et moi qui te reprochais +tout l'heure d'avoir pu quitter _la Rochaille_!--Hlas! tu es +peut-tre dans une de ces dispositions de tristesse et de fatigue o +rien de ce qu'on possde ne console de ce qu'on voudrait avoir possd. +Potes, potes! race ingrate, capricieuse et chagrine! Que veux-tu donc? +O aspires-tu? Qui donc t'a donn toute cette puissance et toute cette +pauvret? Que fais-tu de tes vastes dsirs quand tu possdes? O +trouves-tu tes ressources surhumaines quand tu es malheureux? Je suis +l, moi, abm dans les dlices des champs, oubliant que toute ma vie +est dans le plateau d'une balance dont l'quilibre varie chaque +instant; acceptant, sans y songer, des amertumes qui m'eussent +dtermin au suicide, si je les eusse prvues il y a deux ans, lorsque +je t'crivais: Tout est fini pour moi. + + * * * * * + +On vient d'ouvrir l'cluse de la rivire. Un bruit de cascade, qui me +rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'lve dans le silence. +Mille voix d'oiseaux s'veillent leur tour. Voici la cadence +voluptueuse du rossignol; l, dans le buisson, le trille moqueur de la +fauvette; l-haut, dans les airs, l'hymne de l'alouette ravie qui monte +avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la valle et +plonge son rayon dans la rivire, dont il carte le voile brumeux. Le +voil qui s'empare de moi, de ma tte humide, de mon papier... Il me +semble que j'cris sur une tablette de mtal ardent... tout s'embrase, +tout chante. Les coqs s'veillent mutuellement et s'appellent d'une +chaumire l'autre; la cloche de la ville sonne l'_Angelus_; un paysan, +qui recpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe +de la croix... A genoux, Malgache! o que tu sois, genoux! Prie pour +ton frre qui prie pour toi. + + * * * * * + +Il doit tre huit heures, le soleil est chaud, mais l'ombre l'air est +encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du +ravin, je suis cach et abrit du vent comme dans une niche. Le soleil +rchauffe mes pieds mouills dans l'herbe. Je les ai poss nus sur la +pierre tide et saine, tandis que je djeune pythagoriquement avec mon +pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs ct de moi. + +Le sentier l-haut est maintenant couvert de villageois qui vont la +messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la +valle, que le bon soleil les ait aspires. Dans une heure j'y passerai + pied sec. La rivire s'est endormie hors de son lit. Le sentier est +noy sous une nappe d'argent. Nymphes, veillez-vous, les faunes vont +vous surprendre et s'enamourer. + + * * * * * + +Ah Dieu! cette heure, mes ennemis s'veillent aussi! ils s'veillent +pour me har. Ils vont se lever pour me nuire. Ils font une prire du +matin, peut-tre la seule qu'ils aient faite de leur vie, et c'est pour +demander ma perte. Ne les coute pas, Dieu bon, ami des potes! Je +suis sans ambition ici-bas, sans cupidit, sans mauvais dsirs, tu le +sais, toi qui me regardes en face par cet oeil brlant des cieux. Tu +lis au fond de ma pense, comme l'astre au fond du miroir ardent, +lorsqu'il le perce de son rayon avide, et qu'il en ressort sans y avoir +trouv d'autre feu que celui dont il vient de le remplir. Bont de +l-haut, appui du faible, tu n'coutes pas la prire de l'impie; car +tout homme est impie qui demande Dieu la ruine et le dsespoir de son +semblable. Tu sais que je ne te demande les larmes de personne, et que +je ne veux pas triompher pour tre tyran, mais pour tre libre. Ah! +termine ce combat impie, mon Dieu! mais ne permets pas que la haine et +la violence triomphent de l'innocent.--Qu'ai-je fait, disait le pote +exil, pour tre dtest, banni de ma patrie, chass du toit de mes +pres, calomni, insult, traduit devant des juges comme un criminel, +menac de chtiments honteux? O pharisiens, vous rgnez toujours, et ce +que Jsus crivit du doigt sur la poussire du parvis est effac de la +mmoire des hommes!... + +..... C'est bien fait! pourquoi tant pote, pourquoi tant marqu au +front pour n'appartenir rien et personne, pour mener une vie +errante; pourquoi, tant destin la tristesse et la libert, me +suis-je li la socit? Pourquoi ai-je fait alliance avec la famille +humaine? Ce n'tait pas l mon lot. Dieu, m'avait donn un orgueil +silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un +dvouement invincible pour les opprims. J'tais un oiseau des champs, +et je me suis laiss mettre en cage; une liane voyageuse des grandes +mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me +provoquaient pas l'amour, mon coeur ne savait ce que c'tait. Mon +esprit n'avait besoin que de contemplation, d'air natal, de lectures et +de mlodies. Pourquoi des chanes indissolubles moi?... O mon Dieu! +qu'elles eussent t douces si un coeur semblable au mien les et +acceptes! Oh! non, je n'tais pas fait pour tre pote; j'tais fait +pour aimer! C'est le malheur de ma destine, c'est la haine d'autrui qui +m'ont fait voyageur et artiste. Moi, je voulais vivre de la vie humaine; +j'avais un coeur, on me l'a arrach violemment de la poitrine. On ne +m'a laiss qu'une tte, une tte pleine de bruit et de douleur, +d'affreux souvenirs, d'images de deuil, de scnes d'outrages... Et parce +qu'en crivant des contes pour gagner le pain qu'on me refusait je me +suis souvenu d'avoir t malheureux, parce que j'ai os dire qu'il y +avait des tres misrables dans le mariage, cause de la faiblesse +qu'on ordonne la femme, cause de la brutalit qu'on permet au mari, + cause des turpitudes que la socit couvre d'un voile et protge du +manteau de l'abus, on m'a dclar immoral, on m'a trait comme si +j'tais l'ennemi du genre humain! + +.... Peut-tre est-ce folie et tmrit de demander justice en cette +vie. Les hommes peuvent-ils rparer le mal que les hommes ont fait? Non! +toi seul, Dieu! peux laver ces taches sanglantes que l'oppression +brutale fait chaque jour la robe expiatoire de ton Fils et de ceux qui +souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et tu le +veux; car tu permets que je sois heureux, malgr tout, cette heure, +sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans +autre dsir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre +plaisir terrestre que celui de scher mes pieds sur cette pierre +chauffe du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne +savez pas qu'il n'exauce point les voeux de la haine! Vous aurez beau +faire, vous ne m'terez pas cette matine de printemps. + +Le soleil est en plein sur ma tte; je me suis oubli au bord de la +rivire sur l'arbre renvers qui sert de pont. L'eau courait si limpide +sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers +de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons +espigles; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et +si diapres que j'ai laiss courir mon esprit avec les insectes, avec +l'onde et ses habitants.--Que cette petite gorge est jolie avec sa +bordure troite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux, +avec sa profondeur mystrieuse et son horizon born par les lignes +douces des gurets aplanis! comme la trane est coquette et sinueuse! +comme le merle propre et lustr y court silencieusement devant moi +mesure que j'avance! Je fais ma dernire station la Roche-verard. +Nous avons baptis ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel les +_pastours_ allument leur feu d'ajoncs en hiver. C'est l qu'il s'est +assis l'autre jour en disant qu'il ne demandait pas autre chose Dieu +pour sa vieillesse que cette roche et la libert. _Le beau est petit_, +dit-il; ce paysage resserr et ce chtif abri sont encore trop vastes +pour la vie physique d'un homme; le ciel est au-dessus, et la +contemplation des mondes infinis qui l'habitent suffit bien, j'espre, +la vie intellectuelle. + +Ainsi parlait le vieux verard en arrachant des touffes de gents +fleuris aux flancs bruns du rocher. Ainsi tu parlais, il y a cinq ans, +lorsqu' deux pas de cette roche tu plantas ton ajoupa et tes +peupliers.--D'o vient que tu es en Afrique?--Rien ne suffit l'homme +en cette vie; c'est l sa grandeur et sa misre . . . . + + * * * * * + + + Dans ma chambre. + +Je suis entr dans ton jardin; tes peupliers se portent bien, ta rivire +est trs-haute. Mais cette maison dserte, ces contrevents ferms, ces +alles dpeuples d'enfants, cette brouette qui t'a sauv de tant +d'accs de spleen et qui est brise dans un coin, tout cela est bien +triste. J'ai t voir la chvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes +que je lui offrais; elle blait tristement; j'ai pens un instant +qu'elle me demandait ce qu'tait devenu son matre. + +En remontant la _Rochaille_, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant. +Un instant j'ai oubli o j'allais; je voyais devant moi cette route qui +monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de +notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le chtelain d'Ars. +Derrire cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit, +les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprs des +morts chris. Je marchais vite et d'un pied lger; j'allais comme dans +un rve, m'tonnant de ma longue absence, me htant d'arriver. Tout d'un +coup je me suis aperu de ma distraction; je me suis rappel que la +haine avait fait de la maison de mes pres une forteresse dont il me +fallait faire le sige en rgle avant d'y pntrer. O Marie! mon +aeule aux cheveux blancs! quand j'ai dit adieu au seuil sacr, j'ai +emport une branche de l'arbre qui abrite ton ternel sommeil. Est-ce l +tout ce qui doit jamais me rester de toi? Tu dors auprs de ton fils +bien-aim; mais ta gauche n'y a-t-il pas une place vide qui m'est +rserve? Mourrai-je sous un ciel tranger? Irai-je traner une +vieillesse misrable loin de l'hritage que tu me conservais avec tant +d'amour, et o j'ai ferm tes yeux, comme je souhaite que mes enfants +ferment les miens? O grand'mre! lve-toi et viens me chercher! Droule +ce linceul o j'ai enseveli ton corps bris par son dernier sommeil; que +tes vieux os se redressent et que ton coeur dessch palpite cette +chaleur bienfaisante de midi. Viens me secourir ou me consoler. Si je +dois tre jamais banni de chez toi, suis-moi au loin. Comme les +sauvages du Meschacb, je porterai ta dpouille sur mes paules, et +elle me servira d'oreiller dans le dsert. Viens avec moi, ne protge +pas ceux qui ne te connaissent pas et que tes mains n'ont pas bnis... +Mais non, grand'mre, reste auprs de ton fils; mes enfants iront encore +saluer ta tombe; ceux-l te connaissent sans t'avoir jamais vue. Mon +fils ressemble ce Maurice tant aim de toi, auquel je ressemble tant +moi-mme; ma fille est blanche, grave et dj majestueuse comme toi. +C'est l ton sang, Marie; que ton me aussi soit en eux; si je leur suis +arrach, que ton souffle veille sur eux et les anime, que ta cendre soit +leur palladium ternel, que dans la nuit ta voix douce ou svre les +console ou les gourmande.... Ah! si tu vivais, tout ce mal ne me serait +pas arriv; j'aurais trouv dans ton sein un refuge sacr, et ta main +paralytique se ft ranime pour se placer, comme celle du destin, entre +mes ennemis et moi.--Je meurs trop tt pour toi, m'as-tu dit la veille +du dernier jour. Pourquoi m'as-tu quitt, toi qui m'aimais, toi qui +n'as jamais t remplace, toi qui chrissais en moi jusqu' mes +dfauts, toi qui maniais comme la cire mes volonts de fer, et qui +faisais courber d'un regard cette tte rebelle! toi qui m'as appris, +pour mon ternel regret, pour mon ternelle solitude, ce que c'est qu'un +amour inpuisable, absolu, indestructible..... Grand Dieu! vous savez +qu'elle me l'a enseign, cet amour passionn de la progniture; ne +permettez pas qu'on m'arrache mes enfants; ils sont trop jeunes pour +supporter ce que j'ai souffert en la perdant . . . . + + * * * * * + +Malgache, ta mre est vieille; ne reste pas longtemps loign d'ici. +Quand tu ne l'auras plus, tu regretteras amrement les jours passs loin +d'elle, et tu voudras en vain les faire revivre. + + Il tempo passa e non ritorna a noi, + E non vale il pentirsene di poi. + + + + +X + +A HERBERT + + +Mon vieux ami, je t'ai promis de t'crire une sorte de journal de mon +voyage, si voyage il y a, de la valle Noire la valle de Chamounix. +Je te l'adresse et te prie de pardonner la futilit de cette relation. +A un homme triste et austre comme toi, il ne faudrait crire que des +choses srieuses; mais, quoique plus vieux que toi de plusieurs annes, +je suis un enfant, et par mon ducation manque et par ma fragile +organisation. A ce titre j'ai droit l'indulgence, et rien ne me +sirait plus mal qu'une forme grave. Vous m'avez trait en enfant gt, +vous tous que j'aime, et toi surtout, rveur sombre, qui n'as de sourire +et de jeunesse qu'en me voyant cabrioler sur les sables mouvants et sur +les nuages fantastiques de la vie. + +Hlas! gaiet perfide, qui m'as si souvent manqu de parole! rayon de +soleil entre des nues orageuses! tu m'as fait souvent bien du mal! tu +m'as emport dans les rgions feriques de l'oubli, et tu as laiss des +spectres lugubres entrer dans les salles de ma joie et s'asseoir en +silence mon festin. Tu les as laisss monter en croupe sur mon cheval +ail et lutter corps corps avec moi jusqu' ce qu'ils m'eussent +prcipit sur la terre des ralits et des souvenirs. N'importe! sois +bni, esprit de folie qui es la fois le bon et le mauvais ange, +souvent ironique et amer, le plus souvent sympathique et gnreux! +prends tes voiles barioles, ma chre fantaisie! dploie tes ailes aux +mille couleurs; emporte-moi sur ces chemins battus de tous, que ma +faiblesse m'empche de quitter, mais o mes pieds n'enfoncent pas dans +le sol, grce toi! garde-moi dans l'humble sentiment de mon nant, +dans la philosophique acceptation de ce nant si doux et si commode, qui +s'ennoblit quelquefois par la victoire remporte sur de vaines +aspirations... O gaiet! toi qui ne peux tre vraie sans le repos de la +conscience, et durable sans l'habitude de la force, toi qui ne fus point +l'apanage de mes belles annes et qui m'abandonnas dans celles de ma +virilit, viens comme un vent d'automne te jouer sur mes cheveux +blanchissants, et scher sur ma joue les dernires larmes de ma +jeunesse. + +Et toi, cher vieux ami, prte-toi aux caprices de mon babil et +l'absurdit de mes observations. Tu sais que je ne vais pas tudier les +merveilles de la nature, car je n'ai pas le bonheur de les comprendre +assez bien pour les regarder autrement qu'en cachette. Le dsir de +revoir des amis prcieux et le besoin de _locomotion_ m'entranrent +seuls cette fois vers la patrie que tu as abandonne. Il te sera +peut-tre. doux d'en entendre parler, si peu et si mal que ce soit. Il +est des lieux dont le nom seul rappelle des scnes enchantes, des +souvenirs innarrables. Puisse-je, en te les faisant traverser avec moi, +claircir un instant ton front et soulever le fardeau des nobles ennuis +qui le plissent! + + + Autun, 2 septembre. + +A Dieu ne plaise que je mdise du vin! Gnreux sang de la grappe, frre +de celui qui coule dans les veines de l'homme! que de nobles +inspirations tu as ranimes dans les esprits dfaillants! que de +brlants clairs de jeunesse tu as rallums dans les coeurs teints! +Noble suc de la terre, inpuisable et patient comme elle, ouvrant comme +elle les sources fcondes d'une sve toujours jeune et toujours chaude, +au faible comme au puissant, au sage comme l'insens!--Mais il est ton +ennemi, comme il est l'ennemi de la Providence, celui-l qui cherche en +toi un stimulant d'impurs garements, une excuse des dlires +grossiers! Il est le profanateur des dons clestes, celui qui veut +puiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mpris +dans la main de Dieu mme le trsor de sa raison. + +L'origine cleste de la vigne est consacre dans toutes les religions. +Chez tous les peuples la Divinit intervient pour gratifier l'humanit +d'un don si prcieux. Selon notre Bible, le sang du vieux No fut +agrable Dieu, qui le sauva ainsi que la sve de la vigne, comme deux +ruisseaux de vie jamais bnis sur la terre. + +J'ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres +qui s'enlacent aux figuiers de l'Adriatique, des matrones, drapes +presque la manire de l'ancienne Grce, qui recueillaient avec soin +dans des fioles ce qu'elles appelaient potiquement les _larmes de la +vigne_. La rose limpide s'chappait goutte goutte des noeuds de la +branche, et coulait durant la nuit dans les vases destins la +recevoir. J'aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient +enlever le prcieux collyre aux premires clarts du matin; j'aimais les +parfums exquis de la treille en fleur, les brises de l'Archipel expirant +sur les grves de l'Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque +nouvelle section du rameau sacr. C'tait une sorte de crmonie paenne +conserve et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus +semblait ml celui de l'enfant Dieu, et je ne suis pas sr que +l'antique _Oh, Evoh!_ ne vnt pas mourir sur les lvres de ces +vieilles ct de l'_amen_ catholique. + +Le culte des divinits champtres m'a toujours sembl la plus charmante +et la plus potique expression de la reconnaissance de l'homme envers la +cration. Je n'admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des +ides vraies, salutaires et grandes. Et quant l'infaillibilit des +religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit tre +souille, comme tout ce qui tombe d'en haut dans le domaine de l'homme. +Mais je crois la sagesse des nations, leur grandeur, leur force, +aux influences des contres qu'elles habitent; et consquemment j'ai foi +en la prminence de certaines ides, en fait de croyance et de culte. +L'ternelle vrit, jamais voile pour les hommes, s'est montre un +peu moins vague ceux qui l'ont cherche travers une atmosphre plus +pure et des cieux plus splendides. La ntre est la plus belle, parce +qu'elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austre +qui l'a conue, avec les grandes scnes pittoresques et l'ardent climat +qui ont rvl l'homme l'unit de Dieu. Celle du polythisme est +enivrante comme le doux pays qui l'a enfante; mais j'y vois toutes les +conditions d'excs et d'inconstance qui caractrisent pour l'homme une +situation trop fortune. + +J'aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du dieu, +survivant, comme No, un cataclysme; sauv, comme lui, par une +miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les +bienfaits d'un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux +de la Grce, je vois la vigne crotre et multiplier avec une abondance +dont les hommes abusent bientt, et, de la cuve o voh consacra de +pures libations son pre, sort la troupe effrne des hideux Satyres +et des obscnes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances +forcenes dans un sage remde envoy leurs faiblesses et leurs +ennuis. La dbauche insense pollue les marches des temples; le bouc, +infect holocauste offert aux divinits rustiques, associe des ides de +puanteur et de brutalit au culte du plaisir. Les chants de fte +deviennent des hurlements; les danses, des luttes sanglantes o prit le +divin Orphe; le dieu du vin s'est fait le dieu de l'intemprance, et le +sombre christianisme est forc de venir, avec ses macrations et ses +jenes, ouvrir une route nouvelle l'humanit ivre et chancelante pour +la sauver de ses propres excs. + +Si je cherche l'histoire du cultivateur postdiluvien dans la version +plus simple et plus nave du vieux No, je vois sa ligne user plus +sobrement et plus religieusement du fruit divin. Premire victime de son +imprudence, il apprend ses dpens que le sang de la grappe est plus +chaud et plus vigoureux que le sien propre; il tombe vaincu, et ses +pieux enfants apprennent s'abstenir, le mme jour o ils ont connu une +jouissance nouvelle. Sur les versants brlants de la Jude, la vigne +multiplie sobrement ses richesses, et l'homme, conservant une sorte de +respect pour les divins effets de la plante prcieuse, inscrit cette loi +touchante dans son livre de la Sagesse: + +Laissez le vin ceux qui sont accabls par le travail, et la cervoise + ceux qui sont dans l'amertume du coeur; les princes ne boiront pas +le vin et la cervoise, ils les laisseront ceux qui souffrent et ceux +qui travaillent dans l'amertume du coeur. + +Honneur aux ges primitifs! amour aux antiques pasteurs! regret la +jeunesse du monde! Temps agrables au Seigneur, o l'homme cherchait la +science sans qu'il ft possible de savoir le funeste usage qui serait +fait de la science; o la sagesse n'tait pas un vain mot et +correspondait, dans les codes des patriarches, aux besoins vrais et +nobles de l'humanit! vous paraissez grands et presque impossibles quand +on vous compare aux socits modernes. Dieu, grand Dieu! toi qui parlais +sur la montagne pour dire aux hommes: Faites ceci, et qui voyais ta +loi accomplie; toi dont la parole descendait dans les tabernacles +d'Isral, instruisait et dirigeait tes lgislateurs prosterns, que +sens-tu pour nous dsormais dans ton sein paternel en voyant la terre +asservie aux volonts impies et aux besoins insenss d'une poigne +d'hommes pervers, le mot sacr de _loi_ traduit par celui d'_intrt +personnel_, le labeur remplac par la cupidit, les crmonies augustes +et saintes par des coutumes ineptes ou des mystres incompris, tes +lvites par des pontifes ennemis du peuple, la crainte de ton courroux +ou de ton dplaisir par des hordes de soldats mercenaires, seul frein +que les princes sachent employer et que les peuples veuillent +reconnatre? + +Que penser d'un sicle o l'ducation morale est entirement abandonne +au hasard, o la jeunesse n'apprend ni rgler ses besoins +intellectuels ni gouverner ses apptits physiques, o on lui prsente +les livres des diverses religions, qu'on lui explique en souriant et en +lui recommandant bien de ne croire aucune; o, pour tout prcepte, on +lui conseille de ne point se mettre mal avec la police aux premires +orgies qu'elle se permettra, et de ne point professer trop haut la +thorie des vices dont on lui abandonne la pratique? Que lui apprend-on +de l'amour, de cette passion qui s'lve la premire, et qui, dans le +coeur de l'adolescent, est susceptible d'un mouvement si noble? Rien, +sinon qu'il faut faire pour les femmes le moins de sottises possible, +jouer au plus fin avec les coquettes, s'abstenir de l'enthousiasme, se +consoler avec les prostitues des dfaites de la ruse; en toute occasion +sacrifier l'intrt personnel, au plaisir ou la fortune, le plus +beau sentiment qui puisse germer dans les mes neuves! + +Que lui apprend-on de l'ambition, de cette soif de gloire et d'action +qui touffe bientt les vellits d'affection exclusive, et qui souvent +ne les laisse pas mme clore? Lui dit-on qu'il faut gouverner cette +ardeur gnreuse, mettre au service de l'humanit les talents acquis et +les forces employes? Elle a lu pendant les annes d'enfance quelque +chose de semblable dans les crits des antiques philosophes, et on lui +apprend les juger au point de vue littraire; puis la socit lui +ouvre ses bras avides et son sein glac. Donne-moi tes lumires, lui +dit-elle; donne-moi le fruit de tes sueurs et de tes veilles, et je te +donnerai en retour des richesses pour satisfaire tous tes vices; car tu +as des vices, je le sais, je les aime, je les protge, je les couvre de +mon manteau, je les abrite mystrieusement de ma complaisance. +Sers-moi, enrichis-moi, donne-moi tes talents et ton travail, fais-les +servir augmenter mes jouissances, maintenir mon rgne, sanctionner +mes turpitudes: et je t'ouvrirai les sanctuaires d'iniquit que je +rserve mes lus! + +Ainsi, loin de dvelopper et de diriger les deux sources de grandeur qui +sont dans la jeunesse, la gloire et la volupt; loin d'exalter ce +qu'elles mlent de divin l'ardeur et la jouissance de la vie, la +socit prsente s'en sert pour abrutir l'homme et pour le rattacher +un matrialisme mortellement grossier. Elle se plat dvelopper les +instincts animaux; elle cre et protge des antres de corruption, des +moyens de toute espce pour entretenir, ranimer ou satisfaire les +besoins les plus ignobles, et mme les plus immondes fantaisies. Comment +les jouissances naturelles, n'tant plus asservies aucun frein moral, + aucune rgle de lgislation, ne dgnreraient-elles pas en excs? +Comment l'amour de la gloire ne deviendrait-il pas la soif de l'or? +Comment l'amour et le vin n'amneraient-ils pas la dbauche? + +Tout cela propos d'une orgie de patriciens dont je viens d'tre tmoin +dans une auberge! + +J'ai bien voyag dans ma vie; je me suis repos dans bien des cabarets +de village; j'ai dormi dans de bien sales tavernes, entre des bancs +rompus et des dbris de brocs rougis d'un vin cre et brutal; j'ai +failli avoir la tte fracasse par des rouliers qui se battaient autour +de moi; j'ai entendu les mtaphores obscnes et les chansons graveleuses +des villageois endimanchs. J'ai vu des soldats ivres, des matelots en +fureur; j'ai vu des mendiants affams acheter de l'eau-de-vie avec +l'unique denier de leur journe. J'ai vu des femmes jeunes et belles se +rouler cheveles dans la fange, et de beaux-esprits de diligence +changer des quolibets malpropres avec des servantes d'auberge. Qui n'a +vu et entendu tout cela, pour peu qu'il ait voyag avec peu d'argent? + +Or, je ne suis pas d'humeur intolrante, et quoique fort souvent ennuy, +fatigu et contrari de semblables rencontres, je les ai toujours +supportes avec un calme philosophique. De quel droit mpriserais-je la +rudesse et le mauvais got de l'homme priv d'ducation? De quel front +reprocherais-je l'indigent d'abdiquer l'orgueil de l'intelligence +humaine, quand moi et mes gaux sur l'chelle sociale nous lui refusons +l'exercice de cette intelligence et nous en rejetons l'emploi? Pourquoi, + toi que nous avons rduit l'tat de bte de somme, ne chercherais-tu +pas rendre ton sort moins odieux en dtruisant ta mmoire et ta +raison, _en buvant_, comme dit Obermann en sa piti sublime, _l'oubli de +tes douleurs_? + +Eh quoi! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas +insupportable; notre oreille n'est pas blesse de tes plaintes; nos yeux +voient sans dgot tes sueurs sans relche et sans terme; notre coeur +est insensible ta misre; et les courtes heures de ta joie nous +rvoltent! C'est bien assez, infortun! que ta peine soit mprise. +Que ton plaisir du moins passe en libert! Laissez courir l'orgie en +haillons, laissez-la hurler la porte de ces riches demeures; elle ne +les franchira jamais. Laissez-la dormir sur les marches de ces palais +dont elle va du moins rver les dlices pendant toute une nuit... Mais +non! il y a pour le peuple des rglements de police. Les lupanars des +grands sont ouverts toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la +nuit, et le guet mne en prison celui qui n'a ni laquais ni voiture pour +le transporter chez lui! + +coutez ce que disent les riches pour autoriser ses injustices: La +gaiet des gens comme il faut n'est ni bruyante ni incommode; celle du +peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n'a pas le +frein de l'ducation. Et ce propos les grands de ce sicle vous font +de trs-nobles thories sur les distinctions ncessaires, sur les +supriorits incontestables. Ils avouent qu'aujourd'hui la naissance +est un prjug, que l'or ne donne de mrite personne. Ils dclarent +que l'_ducation_ seule tablit une hirarchie lgitime et sainte. +Faites le peuple semblable nous, disent-ils, et nous l'admettrons +l'galit sociale. + +Ces hommes n'oublient qu'un point, c'est que, le peuple n'ayant pu +encore se faire semblable eux, ils se sont faits en attendant, quant +aux vices et la grossiret, semblables au peuple. + +Si j'ai bonne mmoire, je n'avais vu d'orgie de patriciens que sur la +scne, aux thtres de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. J'avoue que +cela m'avait sembl trs-froid et trs-ennuyeux. Du reste, cela se +passait trs-convenablement. Deux ou trois personnages parlants, +trs-occups de leurs affaires, se consultaient dans des _a parte_ sur +toute autre chose que l'orgie, et le long de la table une douzaine de +comparses, trs-bien costums, soulevant en mesure des coupes de bois +dor, les choquaient les unes contre les autres avec un bruit sourd, et + + ... d'un ton mlancolique, + Entonnaient tristement une chanson bachique. + +Je fus donc trs-peu effray d'un dner de jeunes gens qui se consommait + l'autre bout du jardin de l'auberge. La maison tait pleine en raison +de la foire. Point de chambre o l'on pt manger, point de salle commune +qui ne ft encombre de commis voyageurs... + +J'en demande pardon un mien camarade d'enfance qui me vend d'excellent +vin, et pour qui je vendrais, au besoin, ma dernire paire de bottes; +j'en demande pardon plusieurs commis voyageurs qui m'ont crit des +injures cause de je ne sais quelle mauvaise plaisanterie imprime de +mon fait je ne sais o.--J'en demande pardon, et srieusement, je le +jure, la mmoire d'un seul dont le nom demeure enseveli dans des +coeurs navrs.--Mais enfin, je le confesse la face du ciel et de la +terre, je ne peux pas souffrir les commis voyageurs... ou du moins je +n'ai pu les souffrir jusqu' ce jour, qui va peut-tre me rconcilier +jamais avec eux. + +Tant il y a que, craignant les conversations littraires, j'acceptai +l'offre d'une infernale htesse, empoisonneuse et malficire au del de +ce qui a jamais t racont par Gil Blas sur le compte des aubergistes +de toutes les Espagnes. Je laissai dresser dans un coin du jardin, +derrire un espalier, une modeste table pour mes enfants, pour leur +bonne et pour moi. J'avais l'air d'un cur de campagne escort de sa +gouvernante et de ses neveux. + +Il y avait, l'autre bout de ce jardin, une grande table et des +convives de bonne humeur. Ce sont des gens comme il faut, m'avait dit +l'htesse, la fleur des gentilshommes du pays; c'est monsieur le comte, +c'est monsieur le marquis, et puis monsieur de..... Grce Dieu, je +n'ai pas la mmoire des noms, celle des prnoms encore moins; mais ma +senora Lonarde en avait plein la bouche, et j'esprais voir une orgie +aussi mthodiste que celles de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. N'en +dplaise la noblesse, je l'ai fort peu frquente dans ma vie. Je sais +qu'elle porte des gants, qu'elle a toujours le menton bien ras ou la +barbe bien parfume; je sais qu'elle est agrable voir: je ne me +serais jamais dout qu'elle pt tre aussi dsagrable entendre. + +Tu attends peut-tre que je te raconte l'orgie... Ma foi! tu te trompes +bien. D'abord je n'ai assist qu' la partie musicale, l'introduction, +pour ainsi dire; ensuite j'tais masqu par les espaliers, et, grce +Dieu, je ne voyais absolument rien. Enfin mon dner et celui de ma +famille fut termin en dix minutes, et je me retirai plus satisfait +qu'en sortant de l'Odon ou de la Porte-Saint-Martin, car du moins l je +n'avais rien pay en entrant. En ce moment je me sens presque rconcili +avec le procd de Lucrce Borgia, en voyant combien des seigneurs ivres +peuvent se rendre insupportables au spectateur. + +Je montai dans la diligence immdiatement aprs la _reprsentation_; +j'entendis le garon d'curie adresser au facteur de la diligence cette +rflexion philosophique, en entendant le refrain d'une chanson +par-dessus le mur: Si c'tait _nous_, on dirait: V'l la canaille qui +s'chauffe! Mais comme c'est _eux_, on dit: V'l le beau monde qui +s'amuse! La rponse philosophique de l'autre proltaire fut aussi +nergique que la circonstance le comportait; n'tait le sot usage qui ne +permet plus, comme au temps de Dante et de Montaigne, d'crire certains +mots de la langue, je te le rapporterais, car l'obscnit du peuple est +presque toujours empreinte de gnie: c'est un appel sauvage et terrible + la justice de Dieu. Celle des grands n'est qu'un blasphme stupide; +rien ne le motive, et par consquent rien ne l'excuse... + +O vous que j'ai mconnus, et vers qui je m'incline en ce jour! commis +voyageurs! je proteste que vous tes fort ennuyeux, et que le bel-esprit +dborde en vous d'une manire dsesprante. Mais je jure par Bacchus et +par No, je jure par tous les vins bons et mauvais que vous dbitez, que +vous avez bien plus d'amnit, de politesse et de savoir-vivre que les +_jeunes seigneurs_ de province. Je dpose, et je signerais de mon sang, +que vous vous conduisez cent fois mieux dans les auberges, que vos +manires sont excellentes au prix des leurs, et qu'il vaut mieux mille +fois tomber en votre compagnie et supporter vos rcits de table d'hte, +que de se trouver seulement cinquante toises de la table des gens +_comme il faut_.--Que la paix soit faite entre nous, et ne m'crivez +plus d'injures, ou tout au moins affranchissez vos lettres, s'il vous +plat. + +Et toi, vieux ami des potes! gnreux sang de la grappe! toi que le +naf Homre et le sombre Byron lui-mme chantrent dans leurs plus beaux +vers, toi qui ranimas longtemps le gnie dans le corps dbile du maladif +Hoffmann! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Gothe, et qui +rendis souvent une force surhumaine la verve puise des plus grands +artistes! pardonne si j'ai parl des dangers de ton amour! Plante +sacre, ta cros au pied de l'Hymte, et tu communiques tes feux divins +au pote fatigu, lorsque, aprs s'tre oubli dans la plaine, et +voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son +ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une +jeunesse magique; tu ramnes sur ses paupires brlantes un sommeil pur, +et tu fais descendre tout l'Olympe sa rencontre dans des rves +clestes. Que les sots te mprisent, que les fakirs du bon ton te +proscrivent, que les femmes des patriciens dtournent les yeux avec +horreur en te voyant mouiller les lvres de la divine Malibran. Elles +ont raison de dfendre leurs amants de boire devant elles; les +imaginations de ces hommes-l sont trop souilles, leurs mmoires sont +trop remplies d'ordures, pour qu'il soit prudent de mettre nu le fond +de leur pense. Mais viens, ruisseau de vie! couler flots abondants +dans la coupe de mes amis! Disciples du divin Platon, adorateurs du +beau, ils dtestent la vue comme la pense de ce qui est ignoble, ils +veulent que tout soit pur dans la joie; que la femme chaste ne cesse +point de l'tre table; que l'adolescent ne souille pas ses lvres d'un +rire cynique; que l'artiste puisse dire toute son ambition, et qu'elle +ne fasse sourire personne. Ils veulent enfin, ils _peuvent_, ils _osent_ +livrer tout le trsor de leur me, et n'avoir rien a reprendre les uns +aux autres quand le jour bleutre nous surprend table dans la +mansarde, et glisse, tendre et timide, un reflet d'azur sur la dorure +rougissante des flambeaux expirants; ou bien, quand la campagne, assis +en plein air, autour des flacons et des fruits, l'aube nous trouve au +jardin, en face de la pleine lune, et nous voit rire de sa face ple qui +ressemble une femme peureuse ou distraite, essayant, mais trop tard, +de se retirer dcemment chez elle avant l'clat du soleil. O belles +nuits de l't brlant qui vient de s'couler et qui ne nous sera +peut-tre pas rendu avant bien d'autres annes! aurores sans rose, +veilles d'Italie! doux repos sur les gazons! chants de la fauvette si +mlodieux et si passionns au lever de Vnus! toiles si belles +l'heure du combat entre le jour et la nuit! parfums du crpuscule! +extase et silences suivis de douces paroles et de joyeux rires! venez +encore charmer nos jours sans ambition et nos nuits sans rancunes, et +que le madre rgnrateur, que le champagne factieux, viennent d'heure +en heure chasser le sommeil et dgourdir le cerveau quand mes amis sont +ensemble et quand je suis avec eux! + + + De Chlons Lyon. + +tendu sur le plancher du tillac et roul dans mon manteau, j'ai dormi +d'un profond sommeil sur le bateau vapeur, en attendant que le jour +vint clairer les rives plates et, quoi qu'en disent les indignes, fort +peu riantes de la Sane. Quelle est cette figure honnte et douce qui +semble protger mon sommeil insouciant, et empcher les pieds des +mariniers de me traiter comme un ballot? C'tait bien la peine d'tudier +Lavater et Spurzheim, pour juger si mal un visage! Le fait est qu'hier +je me suis tromp compltement, et que, prenant ce bon jeune homme pour +un des dbauchs de l'auberge, j'ai refus avec sauvagerie l'offre +amicale de sa voiture. Il est vrai que sur le plancher du paquebot nous +voici tous gaux, et que, s'il prend envie au patricien de railler ma +figure de sminariste et mes manires de paysan, la politesse et la +gratitude n'enchanent pas ma langue, je pourrai lui dire son fait et +celui de ses amis..... Mais il ne me semble ni malveillant, ni hautain. +Attendons. + +Rencontre d'un ancien ami, vraie bonne fortune en voyage. Factieux et +mordant, il m'aide oublier que je suis rompu de fatigue. Il burine +chaque passager, des pieds la tte, par un seul mot pittoresque. Mon +coeur s'tait serr en l'apercevant, car sa prsence me rappelle des +sicles entiers, des rves tranges, une vie terrible, dont il fut jadis +le spectateur calme et compatissant. Mais il semble deviner la place du +coeur ou je suis corch vif, et il n'y touche point. Il rit, il +raille, il parle comme Callot dessine. Prendre la vie du ct bouffon +quand on a bu jusqu' la lie tout ce qu'elle a de srieux, c'est le fait +d'une haute philosophie; chez moi, je l'avoue, ce n'est l'effet que +d'une grande faiblesse. Qu'importe? Je ris, je suis heureux pendant une +heure; il me semble que je suis n d'hier. + +Paul a l'oeil minemment artiste, et je vois tous les objets que la +rive emporte derrire nous travers sa fantaisie moqueuse. Le clocher +de Mcon me fait rire aux clats; je n'aurais jamais cru qu'un clocher +pt tant me divertir. Et cependant Paul ne rit jamais; sa gaiet grave, +celle des enfants, expansive et bruyante, l'excellente figure et +l'obligeance dlicate du _lgitimiste_, la consternation d'Ursule qui se +croit en pleine mer, mon sans-gne bohmien, c'en est assez pour nous +trouver tous camarades et faire socit commune l'auberge de Lyon. + +--Comment s'appelle notre ami? dit Paul demi-voix en me montrant le +lgitimiste. + +--Le diable m'emporte si je le sais! + +--Demandons-lui ses papiers, reprend Paul avec dignit. + +Inspection faite de son passe-port, il est patricien; il faut bien le +lui pardonner. Il est riche; cela nous est fort indiffrent, preuve +qu'il est inutile de connatre le nom et la position des gens. Il est +aimable, modeste et bien lev. Qu'avons-nous besoin d'en savoir +davantage?--Il va Genve; nous irons tous ensemble; mais non. Paul +nous quitte et descend le Rhne. Son destin ou sa fantaisie l'emporte +par l. L'ami improvis, moi et ma famille, nous prenons la poste +frais communs, et nous verrons ce soir le lac de Nantua. + + + Nantua. + +Montagnes sans grandeur, lac sans tendue, vgtation pauvre, paysage +sans caractre pour quiconque a vu les Alpes. Et cependant, et l, un +aspect singulier, une masse de roches tendres trangement dcoupes, des +bastions et des piliers que l'on croirait construits et sculpts par la +main de l'homme, des angles de montagnes s'ouvrant sur de fraches +valles, des sites sans noblesse, mais pleins de varit, et se +succdant avec profusion sous les yeux, non ravis, mais occups; voil +comme le Bugey m'est apparu cette fois. Jadis je l'ai trouv hideux.--Ne +lis jamais mes lettres avec l'intention d'y apprendre la moindre chose +certaine sur les objets extrieurs; je vois tout au travers des +impressions personnelles. Un voyage n'est pour moi qu'un cours de +psychologie et de physiologie dont je suis le _sujet_, soumis toutes +les preuves et toutes les expriences qui me tentent, condamn +subir toute l'adulation et toute la piti que chacun de nous est forc +de se prodiguer alternativement soi-mme, s'il veut obir navement +la disposition du moment, l'enthousiasme ou au dgot de la vie, au +caprice du califourchon, l'influence du sommeil, la qualit du caf +dans les auberges, etc., etc. + +Nous nous sommes mis en tte de trouver ici des beauts; car on nous a +dclar sur l'honneur que ce pays a des beauts de premier ordre, et +nous en croyons l'auteur du renseignement.--Nous prenons un char suisse, +et nous nous faisons conduire Mriat par une pluie battante, +accompagne de coups de tonnerre brusques, imprvus, et d'un son bizarre +comme la forme des rochers qui les rpercutent. Le guide se trompe de +route et gravit la montagne au lieu de descendre dans le ravin. La pluie +redouble; aucune esprance de djeuner sur l'herbe. Nous djeunons +philosophiquement dans le char. On casse le goulot d'une bouteille, et +nous trinquons avec un flegme britannique, quand tout coup nous nous +voyons trois lignes du prcipice. L'automdon mouill, et de +trs-mchante humeur, s'est aperu de sa mprise. Il a voulu retourner +sur ses pas, le chemin est trop troit. Le cheval refuse de se casser le +cou; c'est donc au char de subir toutes les consquences de sa +conformation incommode et de l'ankylose de ses ressorts. La difficult +de l'entreprise dcourage le guide. Il nous laisse une roue dans +l'abme, et le verre la main, fort empchs de descendre, encore plus +empchs de demeurer. + +Heureusement nous rions aux clats, et jamais on ne se tue en riant. +Nous trouvons moyen de sortir de la bote de cuir, nous soulevons le +vhicule, nous portons le cheval, nous rossons le cocher, et j'en suis +quitte pour un verre de vin rpandu tout entier dans la poche de ma +blouse. + +Enfin, nous rentrons dans le ravin, non pas perpendiculairement, comme +nous en tions menacs, mais par un joli chemin couvert de fleurs +sauvages, toutes brillantes de pluie, et bord d'un ruisseau qui devient +torrent et grossit de minute en minute. La pluie fouette les sapins +chevels; des nuages courent sur les flancs de la gorge; le brouillard +enveloppe les cimes; et par mille angles du sentier qui serpente au sein +des noires forts, nous pntrons dans une rgion vraiment sublime de +tristesse. + +Pas une figure humaine, pas un toit de chalet. Deux remparts pic, +couverts d'arbres vivaces qui semblant crotre sur la tte les uns des +autres, nous pressent, nous treignent, et semblent, par leurs dtours +multiplis, nous pousser et nous enfermer dans d'inextricables +solitudes. + +J'ai vu beaucoup de sites plus grandioses, je n'en ai gure vu de plus +austres. Les plus belles veines des Alpes, des Pyrnes et des Apennins +ne produisent pas une vgtation plus robuste et plus imposante; nulle +part je n'ai vu d'aussi belles forts de sapins gigantesques, lancs, +fiers, touffus, et par leur nombre et par leur situation escarpe, +semblant braver la destruction et renatre sous les coups de la foudre +et de la cogne. + +A Mriat, les restes de la Chartreuse consistent en quelques belles +arcades charges de plantes paritaires et demi ensevelies dans les +boulements de la montagne que le gazon a recouverts; le portail est +encore debout et conserve son air monastique. Le torrent se prcipite +avec fracas derrire la Chartreuse, roule ct et se laisse tomber sur +l'angle d'un btiment dtach qu'il achve de dgrader, et qu'il semble +prt emporter tout fait dans un jour d'orage. Quel tait l'emploi de +ce btiment au temps des moines? Je me suis imagin que c'tait le lieu +pnitentiaire, et que la cataracte devait rouler sur la vote d'un +cachot humide et plein de terreur. A moi permis: il n'y a l pour +cicerone que deux gants silencieux et farouches, le garde-forestier et +sa fille, participant l'un et l'autre de la nature des sapins du pays, +fiers comme des hidalgos ruins, dclarant qu'ils ne sont ni aubergistes +ni cabaretiers, et nonobstant vendant aux rares curieux qui vont les +visiter tout ce qu'on peut trouver dans un cabaret pour de l'argent. + +Ce site m'a paru, au milieu de la pluie, mlancolique, froid, et +admirablement choisi pour une vie ternellement uniforme et pour des +hommes vous au culte de l'ide unique et absolue. Point de +perspectives, point de contrastes; des pentes de gazon d'un vert gal et +magnifique, des profondeurs de forts sans issue, sans la moindre +chappe pour le regard et la pense; partout des sapins, des prairies +troites et des forts coupes par l'invincible rempart de la montagne, +par les ternels brouillards..... Je dis ternels, quoique je n'aie +pass l qu'une heure. S'ils ne le sont pas, s'il y a jamais un beau +soleil sur la Chartreuse de Mriat, si le torrent roule quelquefois +limpide et calme, si la tristesse y soulve un instant ses sombres +voiles, et si un pareil site s'avise de vouloir sourire, je le dclare +_poncif_, comme on dit dans les ateliers de peinture, c'est--dire +pleutre, manqu, ct du beau. Je le dshrite de ma sympathie, je lui +retire mon souvenir, et je tiens pour piciers et malappris tous les +voyageurs qui s'y rendront par un beau temps. + +Je me suis mouill jusqu'aux os, ce qui m'a parfaitement guri +homoeopathiquement d'un rhume obstin; c'est--dire que j'ai chang +une toux supportable contre une grosse fivre qui m'a forc de passer la +nuit dans une auberge de village, presque la porte de Genve. + +Mais j'ai salu le Mont-Blanc de ma fentre mon rveil, et j'ai vu +sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, tendu comme un immense tapis +bigarr au pied de la Savoie, forteresse neigeuse leve l'horizon. + + + Genve. + +--Messieurs, o descendez-vous? + +C'est le postillon qui parle.--Rponse: + +--Chez M. Listz. + +--O loge-t-il, ce monsieur-l? + +--_J'allais prcisment vous adresser la mme question._ + +--Qu'est-ce qu'il fait? Quel est son tat? + +--Artiste. + +--Vtrinaire? + +--Est-ce que tu es malade, animal? + +--C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire +chez lui. + +On nous fait gravir une rue pic, et l'htesse de la maison indique +nous dclare que Listz est en Angleterre. + +--Voil une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un +musicien du thtre; il faut aller le demander au rgisseur. + +--Pourquoi non? dit le lgitimiste. Et il va trouver le rgisseur. +Celui-ci dclare que Listz est Paris.--Sans doute, lui fais-je avec +colre, il est all s'engager comme flageolet dans l'orchestre Musard, +n'est-ce pas? + +--Pourquoi non? dit le rgisseur. + +--Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles +qui prennent des leons de musique connaissent M. Listz. + +--J'ai envie d'aller parler celle qui sort maintenant avec un cahier +sous le bras, dit mon compagnon. + +--Et pourquoi non? d'autant plus qu'elle est jolie. + +Le lgitimiste fait trois saluts la franaise, et demande l'adresse de +Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit, +baisse les yeux, et avec un soupir touff rpond que M. Listz est en +Italie. + +--Qu'il soit au diable! Je vais dormir dans la premire auberge venue; +qu'il me cherche son tour. + +A l'auberge, on m'apporte bientt une lettre de sa soeur. + +Nous t'avons attendu, tu n'es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous! +nous sommes partis. + + ARABELLA. + +_P.S._ Vois le major, et viens avec lui nous trouver. + + * * * * * + +--Qu'est-ce que le major? + +--Que vous importe? dit mon ami le lgitimiste. + +--Au fait! Garon, allez chercher le major. + +Le major arrive. Il a la figure de Mphistophls et la capote d'un +douanier. Il me regarde des pieds la tte et me demande qui je suis. + +--Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d'Arabella. + +--Ah! ah! je cours chercher un passe-port. + +--Cet homme est-il fou? + +--Non pas; demain nous partons pour le Mont-Blanc. + +Nous voici Chamounix; la pluie tombe, et la nuit s'paissit. Je +descends au hasard l'_Union_, que les gens du pays prononcent +_Oignon_, et cette fois je me garde bien de demander l'artiste europen +par son nom. Je me conforme aux notions du peuple clair que j'ai +l'honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage: +Blouse trique, chevelure longue et dsordonne, chapeau d'corce +dfonc, cravate roule en corde, momentanment boiteux, et fredonnant +habituellement le _Dies ir_ d'un air agrable. + +--Certainement, monsieur, rpond l'aubergiste, ils viennent d'arriver; +la dame est bien fatigue, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez +l'escalier, ils sont au n 13. + +--Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me prcipite dans le +n 13, dtermin me jeter au cou du premier Anglais spleentique qui +me tombera sous la main. J'tais crott de manire ce que ce ft l +une charmante plaisanterie de commis voyageur. + +Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que +l'aubergiste appelle la _jeune fille_. C'est Puzzi califourchon sur le +sac de nuit, et si chang, si grandi, la tte charge de si longs +cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si fminine, que, ma foi! +je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui te mon +chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi o est Lara? + +Du fond d'une capote anglaise sort, ce mot, la tte blonde d'Arabella; +tandis que je m'lance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un +cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements, +tandis que la fille d'auberge, stupfaite de voir un garon si crott, +et que jusque-l elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi +belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va rpandre dans +la maison que le n 13 est envahi par une troupe de gens mystrieux, +indfinissables, chevelus comme des sauvages, et o il n'est pas +possible de reconnatre les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec +les matres.--Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de +mpris, et nous voil stigmatiss, montrs au doigt, pris en horreur. +Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent +leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux poux se +concertent pour nous demander pendant le souper une petite +reprsentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte +raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus +scientifique que j'aie faite dans ma vie. + +Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que +j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent, +aussi peu accessibles l'atmosphre des rgions qu'ils traversent que +la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement +grce aux mille prcautions dont ils s'environnent, qu'ils sont +redevables de leur ternelle impassibilit. Ce n'est pas parce qu'ils +ont trois paires de _breeches_ les unes sur les autres qu'ils arrivent +parfaitement secs et propres malgr la pluie et la fange; ce n'est pas +non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide +et mtallique brave l'humidit; ce n'est pas parce qu'ils marchent +chargs chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en +faudrait pour adoniser tout un rgiment de conscrits bas-bretons, qu'ils +ont toujours la barbe frache et les ongles irrprochables. C'est parce +que l'air extrieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils +marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une +cloche de cristal paisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils +regardent en piti les cavaliers que le vent dfrise et les pitons dont +la neige endommage la chaussure. Je me suis demand, en regardant +attentivement le crne, la physionomie et l'attitude des cinquante +Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque +table d'hte de la Suisse, quel pouvait tre le but de tant de +plerinages lointains, prilleux et difficiles, et je crois avoir fini +par le dcouvrir, grce au major, que j'ai consult assidment sur cette +matire. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de russir +traverser les rgions les plus leves et les plus orageuses sans avoir +un cheveu drang son chignon.--Pour un Anglais, c'est de rentrer dans +sa patrie aprs avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni +trou ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les +auberges aprs leurs pnibles excursions, hommes et femmes se mettent +sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute +l'impermabilit majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas +leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que +l'occasion du porte-manteau, le vhicule de l'habillement. Je ne serais +pas tonn de voir paratre Londres des relations de voyage ainsi +intitules: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.--Souvenirs +de l'Helvtie par un collet d'habit.--Expdition autour du monde, par un +manteau de caoutchouc.--Les Italiens tombent dans le dfaut contraire. +Habitus un climat gal et suave, ils mprisent les plus simples +prcautions, et les variations de la temprature les saisissent si +vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitt pris de nostalgie; ils +les parcourent avec un ddain superbe, et, portant le regret de leur +belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut tout ce +qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme +une proprit, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si +quelque chose pouvait ter l'envie de passer les Alpes, ce serait +l'espce de crie qu'il faut subir propos de toutes les villes et de +tous les villages dont les noms seuls font battre le coeur et enfler +la voix d'un Italien aussitt qu'il les prononce. + +Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les +Allemands, excellents pitons, fumeurs intrpides et tous un peu +musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent +de tous les ennuis de l'auberge avec le cigare, le flageolet ou +l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de +la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent +inaperus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur +oisivet. + +Quant nous autres Franais, il faut bien avouer que nous savons +voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dvore, +l'admiration nous transporte: nos facults sont vives et saisissantes; +mais le dgot nous abat au moindre chec. Quoique notre _home_ soit +gnralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous +poursuit jusqu'aux extrmits de la terre, nous rend revches et +malhabiles supporter les privations et les fatigues, et nous inspire +les plus purils et les plus inutiles regrets. Imprvoyants comme les +Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les +inconvnients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous +sommes la guerre, ardents au dbut, dmoraliss la dbandade. +Quiconque voit le dpart d'une caravane franaise dans les chemins +escarps de la Suisse peut bien rire de cette joie imptueuse, de ces +courses folles sur les ravins, de cette hte factieuse, de toute cette +peine perdue, de toute cette force prodigue l'avance sur les marges +de la route, et de cette vaine attention donne avec enthousiasme aux +premiers objets venus. Celui-l peut tre bien certain qu'au bout d'une +heure la caravane aura puis tous les moyens possibles de se lasser au +physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera disperse, +triste, harasse, se tranant avec peine jusqu'au gte, et n'ayant donn +aux vritables sujets d'admiration qu'un coup d'oeil distrait et +fatigu. + +Or, tout ceci n'est peut-tre pas aussi inutile noter qu'il te semble. +Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrg de la vie de l'homme. La +manire de voyager est donc le criterium auquel on peut connatre les +nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de +la vie. + +Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien mes dpens +je l'ai acquise! Je ne souhaite personne d'y arriver au mme prix, et +j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'ides faites +et d'habitudes volontaires. + +Si je sais voyager sans ennui et sans dgot, je ne me pique pas de +marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans tre mouill. Il n'est +au pouvoir d'aucun Franais de se procurer la quantit ncessaire de +fluide britannique pour chapper entirement toutes les intempries de +l'air. Mes amis sont dans le mme cas, de sorte que tout le long du +chemin notre toilette a t un sujet de scandale et de mpris pour les +touristes pneumatiques. Mais quel ddommagement on trouve se jeter +terre pour se reposer sur la premire mousse venue, s'enfumer dans le +chalet, traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins +difficiles, poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux +ailes blanches ocelles de pourpre, courir le long des buissons aprs +la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la +terre! le tout sauf paratre, le soir, devant les Anglais, hl, +crpu, poudreux, fangeux ou dchir, sauf tre pris pour un +saltimbanque! + +Au reste, nous fmes un peu rhabilits Chamounix par l'apparition du +major fdral en uniforme, et par l'arrive du lgitisme. Leurs +excellentes manires et la dignit gracieuse d'Arabella rtablirent le +silence, sinon la scurit, autour de nous. Je crois bien nonobstant que +les couverts d'argent furent compts trois fois ce soir-l; et, pour ma +part, j'entendis mistress *** et milady ***, mes voisines, deux jeunes +douairires de cinquante soixante ans, barricader leur porte comme si +elles eussent craint une invasion de Cosaques. + +--Ne pensez-vous pas, dit le major, qu'un pays, tout entier converti en +htellerie pour toutes les nations, ne peut garder aucun caractre de +nationalit? + +--Mais ne peut-on adresser le mme reproche votre Suisse? lui dis-je. + +--Hlas! qui vous en empche? reprit-il. + +--Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fire, dit Franz, et +qui, tandis que plusieurs milliers d'Anglais y talent leur oisivet, +chasse les rfugis de son territoire! cette rpublique qui s'unit aux +monarchies pour traquer comme des btes fauves les martyrs de la cause +rpublicaine!... + +Un roulement de tambour nous interrompit. + +--Quel est ce bruit belliqueux? dit Arabella. + +--C'est la gele qui commence, et le tambour qui l'annona aux habitants +de la valle, afin qu'ils allument des feux auprs des pommes de terre. + +La pomme de terre est l'unique richesse de cette partie de la Savoie. +Les paysans pensent qu'en tablissant une couche de fume sur la rgion +moyenne des montagnes, ils interceptent l'air des rgions suprieures et +prservent de son atteinte le fond des gorges. J'ignore s'ils font bien. +Si je voyageais aux frais d'un gouvernement, d'une socit savante ou +seulement d'un journal, j'apprendrais cela, et bien d'autres choses +encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de +ceux qui en parlent et en dcident. Ce que je sais, c'est que cette +ligne de feux, tablie comme des signaux tout le long du ravin, +m'offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils peraient +de taches rouges et de colonnes de fume noire le rideau de vapeur +d'argent o la valle tait entirement plonge et perdue. Au-dessus des +feux, au-dessus de la fume et de la brume, la chane du Mont-Blanc +montrait une de ses dernires ceintures granitiques, noire comme l'encre +et couronne de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient +nager dans le vide. Sur quelques cimes que le vent avait balayes, +apparaissaient, dans un firmament pur et froid, de larges toiles. Ces +pics de montagnes, levant dans l'ther un horizon noir et resserr, +faisaient paratre les astres tincelants. L'oeil sanglant du +Taureau, le farouche Aldbaran, s'levait au-dessus d'une sombre +aiguille, qui semblait le soupirail du volcan d'o cette infernale +tincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, toile bleutre, pure +et mlancolique, s'abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme +de compassion et de misricorde tombe du ciel sur la pauvre valle, +mais prte tre saisie en chemin par l'esprit perfide des glaciers. + +Ayant trouv ces deux mtaphores, dans un grand contentement de +moi-mme, je fermai ma fentre. Mais en cherchant mon lit, dont j'avais +perdu la position dans les tnbres, je me fis une bosse la tte +contre l'angle du mur. C'est ce qui me dgota de faire des mtaphores +tous les jours subsquents. Mes amis eurent l'obligeance de s'en +dclarer singulirement privs. + +Ce que j'ai vu de plus beau Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te +figurer l'aplomb et la fiert de cette beaut de huit ans, en libert +dans les montagnes. Diane enfant devait tre ainsi, lorsque, inhabile +encore poursuivre le sanglier dans l'horrible rymanthe, elle jouait +avec de jeunes faons sur les croupes _amnes_ de l'Hybla. La fracheur +de Solange brave le hle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse +nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immacule. +Sa longue chevelure blonde flotte en boucles lgres jusqu' ses reins +vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forc des +mules, ni la course _au clocher_ sur les pentes rapides et glissantes, +ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures +entires. Toujours grave et intrpide, sa joue se colore d'orgueil et de +dpit quand on cherche aider sa marche. Robuste comme un cdre des +montagnes et frache comme une fleur des valles, elle semble deviner, +quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt +de Dieu l'a touche au front, et qu'elle est destine dominer un jour, +par la force morale, ceux dont la force physique la protge maintenant. +Au glacier des Bossons, elle m'a dit: Sois tranquille, mon George; +quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc. + +Son frre, quoique plus g de cinq ans, est moins vigoureux et moins +tmraire. Tendre et doux, il reconnat et rvre instinctivement la +supriorit de sa soeur; mais il sait bien aussi que la bont est un +trsor. _Elle_ te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai +heureux. + +ternel souci, ternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, pres +aux moindres jouissances, habiles se les procurer, soit par +l'obsession, soit par l'opinitret; gostes avec candeur, +instinctivement pntrs de leur trop lgitime indpendance, les enfants +sont nos matres, quelque fermet que nous feignions vis--vis d'eux. +Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent, +malgr leur bont naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manire de +les plier la forme sociale avant que la socit leur fasse sentir ses +angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne +raison on peut donner un esprit sortant de la main de Dieu et +jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre tant d'inutiles et +folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un +charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas +comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prtendue +ncessit de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen; +l'autorit: et je l'emploie quand il faut, c'est--dire fort rarement; +c'est ce que je ne conseille personne d'essayer s'il n'a les moyens de +se faire aimer autant que craindre. + +J'aime beaucoup les systmes, le cas d'application except. J'aime la +foi saint-simonienne, j'estime fort le systme de Fourier; je rvre +ceux qui, dans ce sicle maudit, n'ont subi aucun entranement vicieux, +et qui se retirent dans une vie de mditation et de recherche pour rver +le salut de l'humanit. Mais je crois qu'avec la moindre vertu mise en +action, et soutenue par une certaine nergie, on en ferait plus qu'avec +toute la sagesse des nations dlaye dans les livres. Cela me vient, non + propos de l'ducation de mes enfants, mais propos de celle du genre +humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant +les prcipices de la Tte-Noire. Et moi, pied, tirant par la bride le +mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort +difficiles, je babillais tort et travers. On me faisait la guerre +parce que je n'avais pas voulu mordre la philosophie durant notre +sjour Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science, +Arabella pntre tout d'un coup d'oeil rapide et clair. Moi, je suis +paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage. +Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de +leur doigt tout l'argot de la mtaphysique allemande. Je me dfendis +comme un diable, et je crois que nous ne nous entendmes ni les uns ni +les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me +juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvret +de ma cervelle. Je n'tais pas bien press, comme tu peux croire, de lui +laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrnologiques dont +m'a dou la nature. Je n'aime parler de moi qu'avec ceux que j'aime, +et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-tre mme +cause de cela prcisment), je me sentais une secrte mfiance contre +lui. + +J'avais grand tort, assurment. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il +tait bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid +et si bouffi, est plus potique que le mien: je m'en suis aperu ma +grande honte et mon grand plaisir. + +Tant il y a, que, le jugeant un peu pdant, je fis le grossier et le +railleur avec lui pendant toute cette journe. J'attaquai, par esprit de +contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une +guerre de Vandale sa mtaphysique. Il me crut plus bte que je +n'tais, et j'eus lieu de m'en rjouir; car il commena de ce moment +me prendre en amiti et ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son +microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait. +Il vit que j'tais un assez bon garon, pas du tout _fort_, et plus +rapproch de la nature du hanneton que de celle du diable. + +Au fond, s'il avait raison contre moi beaucoup d'gards, je soutiens +que je n'avais pas tort dans ce que je voulais prouver. Mon erreur ne +consistait qu' vouloir combattre en lui des systmes que je lui +supposais fort gratuitement; et, pour repousser un talage de fausse et +froide science que je lui attribuais injustement, je faisais le procs +toute science, toute mthode, toute thorie. Je crois, Dieu me le +pardonne! que j'aurais mdit de mon Jean-Jacques lui-mme s'il et pris +son parti. Mais il me fit le plaisir de n'y point songer, et moi, +m'enfonant jusqu'au cou dans la sauvagerie de mon matre bien-aim, je +dclamai (un peu moins loquemment que lui) contre l'abus de la science +et les absurdits de la philosophie creuse. Voil o j'avais raison: je +hais cette science profonde, ardue, inextricable, barbare, o l'esprit +se noie, o le coeur se dessche; cette mtaphysique glace des +Allemands, qui analyse l'me humaine, qui dissque les mystres de la +Divinit en nous; sans songer veiller dans nos coeurs une pense +gnreuse, sans y faire germer un sentiment vraiment religieux, vraiment +humain. Je me rvoltai donc contre tous ces docteurs clectiques dont je +croyais le major infatu. Je me cramponnai au fait, la logique claire, + la pratique ardente, aux principes rpublicains, la gnrosit du +sang franais, la France, en un mot, que ce Genevois avait l'air de +mpriser, son Allemagne mtaphysique la main. Pour exprimer tout cela, +je dbitai mille sottises: le rus major m'y poussait en me traitant de +jacobin; et moi, bouillant enfant de Paris que je suis, je ne voulus +point renier mes pres, les fils de notre aeul Rousseau. La dispute +tait trop anime pour que je songeasse faire mes rserves. Il me +semblait que c'et t lchet que de faire la part de nos garements, +de notre ignorance et de nos excs de 93, en prsence d'un adversaire +qui feignait d'en imputer la faute notre France philosophique du +dix-huitime sicle; et, de parole en parole, je m'chauffai si bien que +j'eusse t capable d'envoyer la guillotine le major, Puzzi, la poupe +que ma fille portait en croupe, et jusqu'au mulet qu'elles chevauchaient +de compagnie. + +Mais tout coup je m'aperus que le major, ennuy ou rvolt de ma +mauvaise foi, ne m'coutait plus. Il avait la tte penche sur son +livre, et, au milieu des plus belles scnes de la nature, il n'avait +d'yeux et de pense que pour un trait de philosophie qu'il venait de +tirer de sa poche. Je me permis de l'en railler. + +--Taisez-vous, me dit-il; vous traversez la vie en regardant comment les +objets sont colors, dcoups et arrangs en apparence; vous ne savez et +vous ne dsirez savoir la cause de rien. Vous avez bien regard les +montagnes depuis Chamounix jusqu'ici, n'est-ce pas? Vous avez compt les +sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des +dchiquetures de la chane, comme un dessinateur gographe trace de +mmoire les sinuosits de la Sane sur un morceau de papier. Pendant ce +temps-l, j'ai cherch le principe de l'univers. + +--Et vous l'avez trouv, major? Faites-nous en part. + +--Vous tes un impertinent, dit-il. Je n'ai rien trouv du tout; mais +j'ai pens au principe de l'univers, et c'est un sujet de rflexion qui +vaut bien l'action de regarder en l'air sans penser rien. + +Et, donnant du talon sa mule, il nous laissa en arrire, toujours +clignotant sur son livre, et rptant entre ses dents une phrase qu'il +venait de lire, et qui, apparemment, ne lui semblait pas claire: +_L'absolu est identique lui-mme._ + +--Quand nous arriverons Martigny, osai-je dire, sur les onze heures +du soir, il aura peut-tre dcouvert vingt-trois mille manires +d'interprter ces quatre mots. Je comprends qu'un ne peut tre de bonne +humeur quand on a de pareilles contentions d'esprit. + +--Vous avez tort rciproquement de vous insulter, dit la sage Arabella. +Tout homme est sage qui s'abandonne ses impressions sans s'occuper du +_qu'en pensera-t-on?_ Il y a quelque chose de plus stupide que +l'indiffrence du vulgaire en prsence des beauts naturelles; c'est +l'extase oblige, c'est l'infatigable exclamation. Si le major n'est +point dans une disposition artistique ce matin, il montre beaucoup plus +de sens et d'esprit en se jetant dans une proccupation absolue que s'il +faisait de tristes efforts pour ranimer son enthousiasme refroidi. + +--D'ailleurs, je ne sais pas de quel droit, reprit Franz, nous +mpriserions son indiffrence pour le paysage; car nous n'avons encore +fait que nous disputer depuis le dpart. Quant au docteur Puzzi, il +attrape gravement des criquets le long des buissons, et ce n'est pas +beaucoup plus potique. + +Vers le dclin du jour, nous nous trouvmes au plus haut du col des +montagnes, et nous fmes assaillis par un vent glac qui nous soufflait +le grsil au visage. Courbs sur nos mules, nous nous cachions le nez +dans nos manteaux. Le major tait impassible et songeait son absolu. +Dix minutes plus tard et un quart de lieue plus bas, nous rentrmes dans +une rgion tempre, et les profondeurs du Valais s'ouvrirent sous nos +pieds, couronnes de cimes violettes et traverses par le Rhne comme +par une bande d'argent mat. La nuit vint avant que nous eussions +travers, au pas de course, la zone de prairies qui conduit Martigny, +par de beaux gazons coups de mille ruisseaux. Un trou notable mon +soulier me fora de monter sur la mule du major, en croupe derrire lui +et son absolu. Il ne me fit pas grce de la leon. + +--Les systmes ne sont pas tout fait aussi mprisables, dit-il, que +veulent bien le faire croire les gens incapables de suivre pendant un +quart d'heure le plus simple raisonnement, et de comprendre les plus +claires thories. Ce sont d'excellentes habitudes d'esprit que celles +qui amnent embrasser d'un coup d'oeil toutes les combinaisons de la +pense; et quand on est arriv saisir sans effort, et comparer sans +trouble et sans vertige, toutes les donnes morales et philosophiques +qui circulent dans le monde intelligent, je crois qu'on est au moins +aussi capable de juger son sicle que lorsqu'on se croise les bras en +disant: Tout ce qui est obscur est inintelligible, tout ce qui est +difficile est irralisable. + +--Bravo! major; bas l'obscurantiste! s'crirent en choeur les +assistants. + +Je n'tais pas content, d'autant plus que la mule avait le trot dur, et +que l'infernal major accompagnait chaque phrase d'un coup d'peron qui +m'imprimait de violentes secousses. J'avais grande envie de le pousser +dans le premier foss venu et de continuer la route sans lui; mais je +craignis qu'il ne se venget par quelque malice plus raffine; et comme +j'ai le malheur d'tre fort lourd dans la plaisanterie, je me soumis +mon sort en attendant une meilleure occasion. La bonne Arabella, me +voyant mortifi, prit gnreusement ma dfense. + +--Si vous n'aviez pas trouv dans la science autre chose que l'avantage +et le plaisir de juger votre sicle, dit-elle au major, ce ne serait pas +d'un grand profit pour nous autres. Ce n'est pas seulement +d'intelligence que les hommes ont besoin, mais d'amour et d'activit. +Voil sans doute ce que Piffol veut prouver depuis trois heures qu'il +draisonne; et voil ce que le major fait semblant de ne pas comprendre, +bien qu'il en soit pntr tout autant que nous. + +--Non! non! m'criai-je avec humeur; il n'est pntr que du contraire. +Si le major est savant, que lui importent les souffrances et l'abjection +du simple et de l'ignorant? Que le major sympathise avec des esprits +d'une haute trempe, cela est heureux et agrable pour lui et pour eux; +mais le monde n'en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n'en reoit +aucun soulagement. Eh! trouvez donc un moyen d'appuyer votre science sur +un texte limpide et laconique! et quand vous aurez fait un peuple avec +cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez. +Jusque-l vous n'tes que des brahmanes, vous cachez la vrit dans des +puits, et vos plus anciens adeptes peuvent peine expliquer vos +mystres, tant ils sont compliqus, tant le principe y est envelopp +d'hiroglyphes! Faute de vouloir trancher dans le vif et de prsenter +courageusement tout le pril et toute la souffrance d'une grande crise +expiatoire, vous faites rire avec vos nigmes, et vous mritez +plusieurs gards les reproches d'hypocrisie qu'on vous adresse. Voil +pourquoi tout votre bagage scientifique n'enrichit personne; voil +pourquoi nous ne savons rien, ou, quand nous nous mlons d'tudier et +d'interprter, nous tombons dans une dplorable confusion. + +--Et cependant, n'en doutez pas, reprit Franz, l'avenir du monde est +dans tout. Les divers lments de rnovation se constitueront un jour et +formeront une noble unit. Oh! non, tant de belles oeuvres parses ne +retomberont pas dans la nuit; tant de nobles aspirations, tant de +gnreux soupirs ne seront pas touffs par l'implacable indiffrence du +destin. Qu'importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des +champions de la vrit? Ils combattent aujourd'hui pars, et malades, +malgr eux, du dsordre et de l'intolrante vanit du sicle. Ils ne +peuvent s'lever au-dessus de cette atmosphre empoisonne. Perdus dans +une affreuse mle, ils se mconnaissent, se fuient et se blessent les +uns les autres, au lieu de se presser sous la mme bannire et de plier +le genou devant les plus robustes et les plus purs d'entre eux. Ils +prodiguent leur force des engagements partiels, de frivoles +escarmouches. Il faut que cette gnration haletante passe et s'efface +comme un torrent d'hiver. Il faut qu'elle emporte nos lamentations +prophtiques, nos protestations et nos pleurs. Aprs elle, de nouveaux +combattants mieux disciplins, instruits par nos revers, ramasseront nos +armes parses sur le champ de bataille, et dcouvriront la vertu magique +des flches d'Hercule. + +--Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t'entende! m'criai-je +en sautant bas du mulet; tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un +musicien. + +Le major sourit dans sa barbe en nous regardant d'un oeil paternel. +Son coeur sympathisait avec notre lan vers l'avenir, et il commenait + me sembler moins infernal qu'il ne m'avait pass par la tte de le +supposer. + +Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de +l'htel de la Grand'Maison Martigny. + +--Ce n'est pas une raison pour faire la grimace, lui dit +brle-pourpoint Franz, qui tait tout moustill et tout guerroyant. + +Elle faillit lui jeter son flambeau la tte. Ursule se prit +pleurer.--Qu'as-tu? lui dis-je.--Hlas! dit-elle, je savais bien que +vous me mneriez au bout du monde; nous voici la Martinique. Il faudra +passer la mer pour retourner chez nous; on me l'avait bien dit que vous +ne vous arrteriez pas en Suisse!--Ma chre, lui dis-je, rassure-toi et +enorgueillis-toi. D'abord, tu es Martigny, en Suisse, et non la +Martinique. Ensuite, tu sais la gographie absolument comme Shakspeare. + +Cette dernire explication parut la flatter. Franz donna l'ordre aux +domestiques de rveiller la caravane six heures du matin. Nous nous +jetmes dans nos lits, extnus de fatigue. J'avais fait pied presque +tout le chemin, c'est--dire huit lieues. Le major l'avait fort bien +remarqu, et il me gardait un plat de son mtier. Il s'enferma avec son +trait de l'absolu et Puzzi, qu'il rossa pour l'empcher de ronfler, et +il chercha toute la nuit le vritable sens de cette terrible +phrase:--L'absolu est identique lui-mme. + +N'en ayant point trouv qui le satisfit pleinement, son humeur satanique +s'exaspra, et quatre heures du matin il vint faire un vacarme +pouvantable ma porte. Je m'veille, je m'habille en toute hte, je +refais mes paquets et je parcours toute la maison, affair, me frottant +les yeux, luttant contre la fatigue et craignant d'tre en retard. Un +profond silence rgnait partout: j'en tais croire que la caravane +tait partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparat en +billant sur le seuil de sa chambre. + +--Quelle mouche vous pique? dit-il avec un sourire froce, et d'o vient +que vous tes si matinal? Votre humeur est vraiment fcheuse en voyage. +Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure dormir. + +--_Damn_ major!... m'criai-je avec fureur. + +Le nom lui en est rest, et il est bien plus expressif qu'il n'est +permis ma plume de le tracer. C'est le synonyme d'oint; et, comme la +langue est minemment logique, c'est une pithte de sublimit quand on +la place aprs le substantif. + + + Fribourg. + +Nous entrmes dans l'glise de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel +orgue qui ait t fait jusqu'ici. Arabella, habitue aux sublimes +ralisations, me immense, insatiable, imprieuse envers Dieu et les +hommes, s'assit firement sur le bord de la balustrade, et, promenant +sur la nef infrieure son regard mlancoliquement contemplateur, +attendit, et attendit en vain, ces voix clestes qui vibrent dans son +sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains +mortelles ne peut faire rsonner son oreille. Ses grands cheveux +blonds, drouls par la pluie, tombaient sur sa main blanche; et son +oeil, o l'azur des cieux rflchit sa plus belle nuance, interrogeait +la puissance de la crature dans chaque son man du vaste instrument. +Ce n'est pas ce que j'attendais, me dit-elle d'un air simple et sans +songer l'ambition de sa parole.--Exigeante! lui dis-je, tu n'as pas +trouv le glacier assez blanc l'autre jour sur la montagne! Ses grandes +crtes qui semblaient tailles dans les flancs de Paros, ses dents +aigus au pied desquelles nous tions comme des nains, ne t'ont pas +sembl dignes de ton regard superbe. La voix des torrents est, selon +toi, sourde et monotone, la hauteur des sapins ne t'tonne pas plus que +celle des joncs du rivage. Tu mesures le ciel et la terre. Tu demandes +les palmiers de l'Arabie-Heureuse sur la croupe du Mont-Blanc, et les +crocodiles du Nil dans l'cume du Reichenbach. Tu voudrais voir voguer +les flottes de Cloptre sur les ondes immobiles de la Mer de glace. De +quelle toile nous es-tu donc venue, toi qui mprises le monde que nous +habitons? Tu veux maintenant que ce vieillard refrogn qui te regarde +avec stupeur ait trouv sous sa perruque un peu plus que la puissance de +Dieu pour te satisfaire! + +En effet, Mooser, le vieux luthier, le crateur du grand instrument, +aussi mystrieux, aussi triste, aussi maussade que l'homme au chien noir +et aux macarons d'Hoffmann, tait debout l'autre extrmit de la +galerie et nous regardait tour tour d'un air sombre et mfiant. Homme +spcial s'il en fut, Helvtien inbranlable, il semblait ne pas goter +le moins du monde le chant simple et sublime que notre grand artiste +essayait sur l'orgue. A vrai dire, celui-ci ne tirait pas tout le parti +possible de la machine. Il cherchait platement les sons les plus purs et +ne nous rgalait pas du plus petit coup de tonnerre. Aussi l'organiste +de la cathdrale, gros jeune homme la joue vermeille, confrre +familier et quasi-protecteur de notre ami, le poussait doucement +chaque instant, et, prenant sans faon sa place, essayait, force de +bras, de nous faire comprendre la puissance vraiment grande, je le +confesse, du charlatanisme musical. Il fit tant des pieds et des mains, +et du coude, et du poignet, et, je crois, des genoux (le tout de l'air +le plus flegmatique et le plus bnvole), que nous emes un orage +complet, pluie, vent, grle, cris lointains, chiens en dtresse, prire +du voyageur, dsastre dans le chalet, piaulement d'enfants pouvants, +clochettes de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des +sapins, _finale_, dvastation des pommes de terre. + +Quant moi, naf paysan, artiste on plutt artisan grossier, +enthousiasm de ce vacarme harmonieux, et retrouvant dans cette peinture + gros effets les scnes rustiques de ma vie, je m'approchai du mastro +fribourgeois, et je m'criai avec effusion: + +--Monsieur, cela est magnifique: je vous supplie de me faire encore +entendre ce coup de tonnerre; mais je crois qu'on vous asseyant +brusquement sur le clavier vous produiriez un effet plus complet encore. + +Le mastro me regarda avec tonnement; il n'entendait pas un mot de +franais, et, mon grand dplaisir, mes amis ne voulurent jamais lui +traduire ma requte en allemand, sous prtexte qu'elle tait +inconvenante. Il me fallut donc renoncer une fois de plus dans ma vie a +complter mon motion. + +Cependant le vieux Mooser tait rest impassible pendant l'orage. Plant +dans son coin comme une statue roide et anguleuse du moyen ge, c'est +peine si, au plus fort de la tempte, un imperceptible sourire de +satisfaction avait effleur ses lvres. Il est vrai que, l'exception +de moi, toute la famille avait t brutalement insensible la pluie, au +tonnerre, la clochette, aux vaches perdues, etc. Je croyais mme que +cette inapprciation de la force pulmonaire de son instrument l'avait +profondment bless; mais le syndic vint nous apprendre la cause de sa +proccupation. Mooser n'est pas content de son oeuvre, et il a grand +tort, je le jure; car, s'il n'a pas encore atteint la perfection, il a +fait du moins ce qui existe de plus parfait en son genre. Mais, comme +toutes les grandes spcialits, le brave homme a son grain de folie. +L'orage est, ce qu'il parat, son idal. Dada sublime et digne du +cerveau d'Ossian! mais difficile dompter, et s'chappant toujours par +quelque endroit au moment o le patient artiste croit l'avoir brid. +Voyez un peu! les bruits de l'air sous toutes leurs formes auditives +sont entrs dans les jeux d'orgue, comme ole et sa nombreuse ligne +dans les outres d'Ulysse; mais l'clair seul, l'clair rebelle, l'clair +irralisable, l'clair qui n'est ni un son ni un bruit, et que Mooser +veut pourtant exprimer par un son ou par un bruit quelconque, manque +l'orage de Mooser. Voil donc un homme qui mourra sans avoir triomph de +l'impossible, et qui ne jouira point de sa gloire, faute d'un clair en +musique. Il me semble, Arabella, que vous eussiez d le plaindre au lieu +de vous en moquer; la folie de ce bonhomme a bien quelque rapport avec +la maladie sacre qui vous ronge. + +Aprs nous avoir exprim le rve de Mooser trs-gravement et sans aucune +espce de doute sur sa ralisation (car il essaya lui-mme de nous faire +entendre par une espce de sifflement le bruit de la _lumire_), le +syndic nous promena dans les flancs de l'immense machine. Toutes ces +voix humaines, tous ces ouragans, tout cet orchestre de musiciens +imaginaires enferms dans des tuis de fer-blanc, nous rappelrent les +gnies des contes arabes, condamns par des puissances suprieures +gronder et gmir dans des coffrets de mtal scells. + +On nous avait dit que Mooser tait appel Paris pour faire l'orgue de +la Madeleine; mais le syndic nous apprit qu'il n'en tait plus question. +Sans doute le gouvernement franais, moins magnifique qu'un canton de la +Suisse, aura recul devant la ncessit de payer honorablement un +travail de premier ordre. Il est cependant certain que Mooser est seul +capable de remplir des grandes clameurs de la prire en musique le large +vaisseau de la Madeleine, et que l seulement il pourrait dployer +toutes les ressources de sa science. Ainsi le monument et l'ouvrier +s'appellent l'un l'autre. + +Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier, +et nous fit entendre un fragment du _Dies ir_ de Mozart, que nous +comprmes la supriorit de l'orgue de Fribourg sur tout ce que nous +connaissions en ce genre. La veille, dj, nous avions entendu celui de +la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous +avions t charms de la qualit des sons; mais le perfectionnement est +remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine, +qui, perant travers la basse, produisirent sur nos enfants une +illusion complte. Il y aurait eu de beaux contes leur faire sur ce +choeur de vierges invisibles; mais nous tions tous absorbs par les +notes austres du _Dies ir_. Jamais le profil florentin de Franz ne +s'tait dessin plus ple et plus pur, dans une nue plus sombre de +terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une +combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont +chaque note se traduisait mon imagination par les rudes paroles de +l'hymne funbre: + + Quantus tremor est futurus + Quando judex est venturus, etc. + +Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le gnie du matre, aux +notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n'et t de +mon oreille ces syllabes terribles, _quantus tremor_... + +Tout coup, au lieu de m'abattre, cette menace de jugement m'apparut +comme une promesse, et acclra d'une joie inconnue les battements de +mon coeur. Une confiance, une srnit infinie me disait que la +justice ternelle ne me briserait pas; qu'avec le flot des opprims je +passerais oubli, pardonn peut-tre, sous la grande herse du jugement +dernier; que les puissants du sicle et les grands de la terre y +seraient seuls broys aux yeux des victimes innombrables de leur +prtendu droit. La loi du talion, rserve Dieu seul par les aptres +de la misricorde chrtienne, et clbre par un chant si grave et si +large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance cleste +quand je me souvins qu'il s'agissait de chtier des crimes tels que +l'avilissement et la servitude de la race humaine. Oh! oui, me +disais-je, tandis que l'ire divine grondait sur ma tte en notes +foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n'auront pas craint +Dieu et qui l'auront outrag dans le plus noble ouvrage de ses mains! +pour ceux qui auront viol le sanctuaire des consciences, pour ceux qui +auront charg de fers les mains de leurs frres, pour ceux qui auront +paissi sur leurs yeux les tnbres de l'ignorance! pour ceux qui auront +proclam que l'esclavage des peuples est d'institution divine, et qu'un +ange apporta du ciel le poison qui frappe de dmence ou d'ineptie le +front des monarques; pour ceux qui trafiquent du peuple et qui vendent +sa chair au dragon de l'Apocalypse; pour tous ceux-l il y aura de la +crainte, il y aura de l'pouvante! + +J'tais dans un de ces accs de vie que nous communique une belle +musique ou un vin gnreux, dans une de ces excitations intrieures o +l'me longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre +les glaces de l'hiver, lorsqu'en me retournant vers Arabella je vis sur +sa figure une expression cleste d'attendrissement et de pit; sans +doute elle avait t remue par des notes plus sympathiques sa nature. +Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les +ouvrages de l'art, fait vibrer en nous des cordes secrtes et rvle les +mystrieux rapports de chaque individu avec le monde extrieur. L o +j'avais rv la vengeance du Dieu des armes, elle avait baiss +doucement la tte, sentant bien que l'ange de la colre passerait sur +elle sans la frapper, et elle s'tait passionne pour une phrase plus +suave et plus touchante, peut-tre pour quelque chose comme le + + Recordare, Jesu pie.... + +Pendant ce temps, des nues passaient et la pluie fouettait les vitraux; +puis le soleil reparaissait ple et oblique pour tre teint peu de +minutes aprs par une nouvelle averse. Grce a ces effets inattendus de +la lumire, la blanche et proprette cathdrale de Fribourg paraissait +encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en +costume de thtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des +brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s'apprter danser +encore une fois devant l'arche. Et cependant l'instrument tonnait comme +la voix du Dieu fort, et l'inspiration du musicien faisait planer tout +l'enfer et tout le purgatoire de Dante sous ces votes troites +nervures peintes en rose et en gris de perle. + +Les enfants couchs terre comme de jeunes chiens s'endormaient dans +des rves de fes sur les marches de la tribune; Mooser faisait la moue, +et le syndic s'informait de nos noms et qualits auprs du major +fdral. A chaque rponse ambigu du malicieux cicerone, le bon et +curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise. + +--Ouais! disait-il en flairant de loin le beau front rvlateur +d'Arabella, c'est une dame de Paris? et quoi encore?... + +--Quoi encore? reprenait le major en me dsignant; ce garon en blouse +mouille et en gutres crottes, avec deux marmot dans ses jambes? Eh +bien! c'est... ce sont trois lves du pianiste. + +--Oui-d! il les fait voyager avec lui? + +--Il a la manie de traner son cole sa suite. Il professe gravement +la thorie de son art le long des abmes et mont sur un mulet. + +--En effet, reprit judicieusement le magistrat de la ville de Fribourg, +ils ont tous de longs cheveux tombant sur les paules comme lui; mais, +ajouta-t-il en arrtant son regard investigateur sur le personnage +problmatique de Puzzi, qu'est-ce que cela? + +--Une clbre cantatrice italienne qui le suit sous un dguisement. + +--Oh! oh!... s'cria le bonhomme avec un sourire tout fait malin, +j'avais bien devin que celui-l tait une femme!... + +Tout coup l'air manqua aux poumons de l'orgue, sa voix expira et il +rendit le dernier soupir entre les mains de Franz. Le premier coup de +vpres venait de sonner, et l'me de Mozart et en vain apparu pour +engager le souffleur retarder d'une minute la psalmodie nasillarde de +l'office. J'eus envie d'aller lui donner des coups de poing, et je +pensai toi, aimable Thodore, factieux Kreyssler, Hoffmann! pote +amer et charmant, ironique et tendre, enfant gt de toutes les muses, +romancier, peintre et musicien, botaniste, entomologiste, mcanicien, +chimiste et quelque peu sorcier! c'est au milieu des scnes fugitives de +ta vie d'artiste, en proie aux luttes cruelles et burlesques o l'amour +du beau et le sentiment d'un idal sublime t'entranrent, aux prises +avec l'insensibilit ou le mauvais got de la vie bourgeoise, c'est en +jurant contre ceux-ci et en te prosternant devant ceux-l que tu sentis +la vie, tantt dlirante de joies et tantt dvore d'ennuis, le plus +souvent bouffonne, grce ton courage, ta philosophie, et, faut-il le +dire, ton intemprance. + +Mais adieu, mon vieil ami; c'est assez divaguer pour une quinzaine. Je +vous quitte et pars pour Genve. + +Amitis tendres, terribles poignes de mains nos amis de Paris. + + + + +XI + +A GIACOMO MEYERBEER + + + Genve, septembre 1836. + + CARISSIMO MAESTRO, + +Vous m'avez permis de vous crire de Genve, et j'ose user de la +permission, sachant bien qu'on ne vous accusera jamais de _camaraderie_ +avec un pauvre pote de mon espce. C'est pourquoi, contre tous les +usages reus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser +votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renomme; je suis, en +fait d'art, un colier sans consquence, et les matres peuvent agrer +mon enthousiasme en souriant. + +Je vous raconterai donc une journe de mon voyage, journe commence +dans une glise o je ne pensai qu' vous, et finie dans un thtre o +je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je +vous ferai le rsum de ma rverie et celui de mon entretien. + +J'entrai dans le temple protestant et j'coutai les cantiques, nobles +chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux, vestiges +sacrs des temps hroques d'une foi dj aussi vieille et aussi +mourante que la ntre! + +Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j'entendis, +et du caractre protestant par les figures effaces qui remplissaient +peine un coin du temple, j'aurais une belle occasion d'accabler de mon +mpris superbe et l'ide religieuse, et la forme, et les adeptes du +culte; mais c'est la mode aujourd'hui de le faire, et je m'en garderai, +car tout ce qui est de mode, et de mode littraire surtout, m'inspire +une grande mfiance. Notre pauvre gnration a la vue si courte que, par +la pense, elle vit comme par la chair, tout entire dans le temps +prsent; elle juge de l'homme de tous les temps par l'homme malade +d'aujourd'hui; elle tranche sur tout, et dcide que l'esclavage est la +condition naturelle de l'humanit, l'indiffrence son ternelle +disposition, la faiblesse et l'gosme son invitable organisation, son +infirmit ncessaire. Elle ne croit plus ni aux grands hommes ni aux +grandes choses, et la raison en est simple. + +Pour ceux qui ont arrang leur vie de manire rester en dehors des +graves purilits et des pdantesques tracasseries dont se nourrissent +aujourd'hui les intelligences, il y a encore bien de l'admiration pour +le pass, et cause de cela bien de l'indulgence pour le prsent: car, +en voyant ce qui fut hier, on sait ce qui pourrait tre demain; et +l'heure qui passe, le sicle o l'on vit, ne prouvent aucune vrit +absolue sur le progrs ou la dgnrescence de l'homme. + +Les hommes d'_actualit_ (comme on dit maintenant), voyant les temples +calvinistes aussi dpeupls que les temples catholiques, et les +protestants faire de leur croyance aussi bon march que nous de la +ntre, en ont infr que la rforme avait t, ds sa naissance, la plus +plate ide du monde, et la forme religieuse de cette ide la plus pauvre +et la plus aride de toutes les formes. Par une raction fort trange et +que le caprice de la mode peut seul expliquer (car du temps de Benjamin +Constant, temps qui n'est pas trs-recul, il y avait de toutes parts +loges et sympathies pour la rforme, aversion et dchanement contre le +catholicisme), toute la gnration _crivante_ et _dclamante_ se +rejette dans le sein d'une orthodoxie de frache date, singulirement +amalgame un incurable athisme et de magnifiques ddains pour le +christianisme pratique. Des hommes littraires fort doux, et pntrs +d'horreur pour les sauvages expiations de 93, en sont venus, ce qu'on +m'a dit, jusqu' rdiger ngligemment, entre l'opra bouffe et le +glacier Tortoni, des formules bnignes de la forme de celle-ci: Le +massacre de la Saint-Barthlemy fut _tout simplement_ une grande et sage +mesure de _haute politique_, sans laquelle le trne et l'autel eussent +t la proie des factieux. Pour peu qu'on voie les choses _de haut_, il +n'y a dans le massacre des huguenots ni bourreaux ni victimes, mais une +guerre de lgitime dfense, provoque par des complots dangereux la +sret de l'tat, etc., etc. + +Les mots _factieux_ et _sret de l'tat_ ont t admirablement +exploits depuis qu'il existe des oppresseurs et des opprims. Chaque +fois qu'une ide de salut a os germer dans l'me des uns, les autres se +sont constitus les dfenseurs de leurs propres avantages et privilges, +dissimuls sous le nom pompeux d'inviolabilit gouvernementale et de +sret publique. Quand un pouvoir est menac, il voque les boutiquiers +dont l'meute a bris les vitres, et il envoie l'chafaud les +librateurs de l'intelligence humaine, sous prtexte qu'ils +troubleraient le sommeil des vnrables bourgeois de la cit. + +Notre gnration, qui s'est montre forte et fire un matin pour chasser +les jsuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grce, il me +semble, conspuer les courageuses tentatives de la rforme et +insulter dans sa postrit religieuse le grand nom de Luther. Lequel de +nous n'a pas t un _factieux_ en 1830? La famille de Charles X ne +reprsentait-elle pas aussi la _sret de l'tat_? N'a-t-il pas fallu, +pour oprer jusqu' un certain point et dans un certain sens la +rhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus +rvoltants privilges et faire faire un pas imperceptible au rgne lent, +mais invitable, de la justice populaire; n'a-t-il pas fallu, dis-je, +briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs? J'espre, +au reste, que tous ces mots l'usage du charlatanisme monarchique ont +perdu toute espce de sens dans les consciences, et que ceux qui s'en +servent ne se rencontrent pas sans rire. + +J'accorderais beaucoup de raison et de sagesse nos catholiques +nouveau-ns, si, en dclarant, comme ils font, qu'ils proscrivent les +mchants prtres, les moines dissolus, et qu'ils leur attribuent tout le +discrdit o est tombe la chre orthodoxie, ils ne rservaient pas des +anathmes encore plus pres et des mpris encore plus acharns pour les +purateurs de l'vangile. Mais leur logique est en dfaut quand ils +s'attaquent si violemment la rforme de Luther, eux qui se posent en +rformateurs nouveaux, en chrtiens perfectionns. + +Si on rtablissait les couvents et les bnfices, ils jetteraient des +cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner +s'apercevoir que l'ide n'est pas neuve, et que la route vers une juste +rforme a t fraye par des pas plus nobles et plus assurs que les +leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi +catholique blment les mesures prises dans l'Assemble nationale +relativement aux biens du clerg; m'est avis, au contraire, qu'ils s'en +trouvent fort bien, et qu'ils ne seraient pas trs-contents de voir +relever les abbayes et les monastres aux dpens des mtairies que leurs +parents installrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces +proprits, si agrablement acquises, si lucrativement exploites, si +bonnes prendre, en un mot, et si bonnes garder. S'ils mprisent +Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclsiastiques +en vue de la perfection chrtienne, et non au profit d'un clerg +nouveau, je leur conseille de ne s'en point vanter et de garder leurs +biens nationaux, sans insulter la mmoire de ceux qui, les premiers, +osant prcher aux aptres de Jsus la pauvret, l'austrit et +l'humilit de leur divin matre, prparrent au clerg catholique ce qui +lui est arriv en France et ce qui lui arrive aujourd'hui en Espagne. +L'apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur, si +leur purilit, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur +nature _singeuse_ et leur absence totale de raisonnement ne faisaient +sourire. + +M'tant pos ces questions fondamentales, j'entrai sans crainte dans le +temple genevois, et j'coutai avec beaucoup de douceur le prche d'un +monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont, cause de cela, +je me rjouis sincrement d'avoir oubli le nom. Il nous apprit que si +l'industrie avait fait des progrs en Suisse, c'est que Genve tait +protestante (libre nous de croire que si l'industrie est florissante +en France, c'est que nous sommes catholiques). Il nous dit encore que +Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me +parut ni trs-certain, ni trs-conforme l'esprit de l'vangile; puis +encore que si l'auditoire manquait de ferveur, le prix des denres +pourrait bien baisser, le commerce aller la diable, et les bourgeois +tre forcs de boire du mauvais vin et de fumer du tabac avari. Je +crois mme qu'il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la +Providence avait gratifi les protestants de Genve, pourraient bien +tre supprims par un dcret cleste, si l'on n'tait pas plus assidu au +service divin. L'auditoire se retira satisfait aprs avoir chant des +cantiques, et je restai seul dans le temple. + +Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front +desquelles Lavater n'et pu crire que ce seul mot: _exactitude_; quand +ce pasteur nasillard eut cess d'y faire entendre ses remontrances +paternellement prosaques, la rforme, cette forte ide sans emblmes, +sans voiles et sans mystrieux ornements, m'apparut dans sa grandeur et +dans sa nudit. Cette glise sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux +blancs clairs d'un brillant soleil, ces bancs de bois o trne +l'galit (du moins l'heure de la prire), ces murs froids et lisses, +tout cet aspect d'ordre qui semble tabli d'hier dans une glise +catholique dvaste, thtre refroidi d'une installation toute +militaire, me frapprent de respect et de tristesse. et l, quelques +figures de plicans et de chimres, vestiges de l'ancien culte, se +roulaient comme plaintives et enchanes autour des chapiteaux de +colonnes. Les grandes votes n'taient ni papistes ni huguenotes. +leves et profondes, elles semblaient faites pour recevoir sous toutes +les formes l'aspiration vers le ciel, pour rpondre sur tous les +rhythmes la prire et l'invocation religieuse. De ces dalles, que +n'chauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voix +graves, des accents d'un triomphe calme et serein, puis des soupirs de +mourant et les murmures d'une agonie tranquille, rsigne, confiante, +sans rle et sans un gmissement. C'tait la voix du martyre calviniste, +martyre sans extase et sans dlire, supplice dont la souffrance est +touffe sous l'orgueil austre et la certitude auguste. + +Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme +du beau cantique de l'opra des _Huguenots_; et tandis que je croyais +entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serre des +catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus +grandes figures dramatiques, une de plus belles personnifications de +l'ide religieuse qui aient t produites par les arts dans ce temps-ci, +le Marcel de Meyerbeer. + +Et je vis debout cette statue d'airain, couverte de buffle, anime par +le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis, +matre! pardonnez ma prsomption, telle qu'elle dut vous apparatre +vous-mme quand vous vntes la chercher l'heure hardie et vaillante de +midi, sous les arcades resplendissantes de quelque temple protestant, +vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus pote qu'aucun de nous, +dans quel repli inconnu de votre me, dans quel trsor cach de votre +intelligence avez-vous trouv ces traits si nets et si purs, cette +conception simple comme l'antique, vraie comme l'histoire, lucide comme +la conscience, forte comme la foi? Vous qui nagure tiez genoux dans +les profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, btissant sur des +proportions plus vastes votre glise sicilienne, vous imprgnant de +l'encens catholique l'heure sombre o les flambeaux s'allument et font +tinceler les parois d'or et de marbre, vous laissant saisir et ployer +par les motions tendres et terribles du saint lieu; comment donc, en +entrant dans le temple de Luther, avez-vous su voquer ses austres +posies et ressusciter ses morts hroques?--Nous pensions que votre me +tait inquite et timide la faon de Dante, lorsque, entran dans les +enfers et dans les cieux par son gnie, il s'pouvante ou s'attendrit +chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des choeurs invisibles, +lorsqu' l'lvation de l'hostie les anges de mosaque du Titien agitent +leurs grandes ailes noires sur les fonds d'or de la vote byzantine et +planent sur le peuple prostern. Vous aviez perc le silence +impntrable des tombeaux, et, sous les pavs frmissants des +cathdrales, vous aviez entendu la plainte amre des damns et les +menaces des anges de tnbres. Toutes ces noires et bizarres allgories, +vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime +tristesse. Entre l'ange et le dmon, entre le ciel et l'enfer +fantastiques du moyen ge, vous aviez vu l'homme divis contre lui-mme, +partag entre la chair et l'esprit, entran vers les tnbres de +l'abrutissement, mais protg par l'intelligence vivifiante et sauv par +l'espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces +souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits srieux et +touchants, tout en les laissant envelopps de leurs potiques symboles. +Vous aviez su nous mouvoir et nous troubler avec des personnages +chimriques et des situations impossibles. C'est que le coeur de +l'homme bat dans l'artiste et porte brlantes toutes les empreintes de +la vie relle; c'est que l'art vritable ne fait rien d'insignifiant, et +que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines +prsident toujours aux plus brillants caprices du gnie. + +Mais n'tait-il pas permis de croire, aprs cette oeuvre catholique de +_Robert_, que toute votre puissance et toute votre inspiration s'taient +allumes dans votre intelligence allemande (c'est--dire consciencieuse +et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme? N'tes-vous pas un +homme grave et profond du Nord, fait homme passionn par le climat +mridional? Dans votre abord d'une modestie si touchante, dans votre +langage si plein de grce et de vivacit timide, dans cette espce de +combat que votre enthousiasme d'artiste semble livrer je ne sais +quelle fiert craintive d'homme du monde, je retrouvai tout le charme de +votre oeuvre, tout le piquant de votre manire. Mais la sublimit du +grand _moi_ intrieur voile par l'usage et la rserve lgitime des +paroles, je me demandais si vous mneriez longtemps de front la science +et la posie, l'Allemagne et l'Italie, la pompe du catholicisme et la +gravit du protestantisme; car il y avait dj du protestantisme dans +Bertram, dans cet esprit sombre et rvolt qui interrompt parfois ses +cris de douleur et de colre, pour railler et mpriser la foi crdule et +les vaines crmonies qui l'entourent. Ce beau contraste du doute +audacieux, du courage dsespr, au milieu de ces soupirs mystiques et +de ces lans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait dj +une runion de puissances diverses, une vive intelligence de +transformation de la pense et du caractre religieux dans l'homme. On a +dit propos des _Huguenots_ qu'il n'y a pas de musique protestante, non +plus que de musique catholique: ce qui quivaut dire que les cantiques +de Luther qu'on chante en Allemagne n'ont pas un caractre diffrent du +chant grgorien de la chapelle Sixtine; comme si la musique n'tait +qu'un habile arrangement de sons plus ou moins bien combins pour +flatter l'oreille, et que le rhythme seul appropri la situation +dramatique sufft pour exprimer les sentiments et les passions d'un +drame lyrique! J'avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la +principale beaut de _Guillaume Tell_ ne consiste pas dans le caractre +pastoral helvtique, si admirablement senti et si noblement idalis. + +Mais il a t mis sur votre compte bien d'autres paradoxes pour +l'intelligence desquels je me creuserais vainement la tte. Jusqu' ce +que la lumire se fasse, je reste convaincu qu'il est au pouvoir du plus +beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et +toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation mtaphysique (et +pour ma part je n'y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La +description des scnes de la nature trouve en elle des couleurs et des +lignes idales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n'en +sont que plus vaguement et plus dlicieusement potiques. Plus exquise +et plus vaste que les beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale +de Beethoven n'ouvre-t-elle pas l'imagination des perspectives +enchantes, toute une valle de l'Engaddine ou de la Misnie, tout un +paradis terrestre o l'me s'envole, laissant derrire elle et voyant +sans cesse s'ouvrir son approche des horizons sans limites, des +tableaux o l'orage gronde, o l'oiseau chante, o la tempte nat, +clate et s'apaise, o le soleil boit la pluie sur les feuilles, o +l'alouette secoue ses ailes humides, o le coeur froiss se rpand, o +la poitrine oppresse se dilate, o l'esprit et le corps se raniment et, +s'identifiant avec la nature, retombent dans un repos dlicieux? + +Quand les bruits dsordonns du _Pr aux Clercs_ s'effacent dans le +lointain, et que le _couvre-feu_ fait entendre sa phrase mlancolique, +tranante comme l'heure, mourante comme la clart du jour, est-il besoin +de la toile peinte en rouge de l'Opra et de l'escamotage adroit de six +quinquets pour que l'esprit se reprsente l'horizon embras qui plit +peu peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui dploie +ses ailes grises dans le crpuscule, le murmure de la Seine qui reprend +son empire mesure que les chants et les cris humains s'loignent et se +perdent?--A ce moment de la reprsentation, j'aime fermer les yeux, +et voir un ciel beaucoup plus chaud, une cit colore de teintes +beaucoup plus vraies, n'en dplaise M. Duponchel, que sa belle +dcoration et le jeu habile de sa lumire dcroissante. Que de fois j'ai +jur contre le lever du soleil qui accompagne le dernier choeur du +second acte de _Guillaume Tell_! O toile! carton! oripeaux! +machines! qu'avez-vous de commun avec cette magnifique prire o tous +les rayons du soleil s'talent majestueusement, grandissent, flamboient; +o le roi du jour apparat lui-mme dans sa splendeur et semble faire +clater les cimes neigeuses pour sortir de l'horizon la dernire note +du chant sacr? Mais la musique a sous ce rapport une puissance bien +plus grande encore. Il n'est pas besoin d'une mlodie complte; il ne +faut que des modulations pour faire passer des nues sombres sur la face +d'Hlios et pour balayer l'azur du ciel, pour soulever le volcan et +faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise +humide et la faire courir sur les arbres fltris d'pouvante. Alice +parat, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et +primitives. Tout coup les sorcires roulent sous ses pas les anneaux +de leur danse effrne. Le sol s'branle, les gazons se desschent, le +feu souterrain mane de tous les pores de la terre gmissante, l'air +s'obscurcit, et des lueurs sinistres clairent les rochers.--Mais la +ronde du sabbat s'enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se +ranime, le ciel s'pure, l'air frachit, le ruisseau reprend son cours +suspendu par la terreur; Alice s'agenouille et prie. + +A ce propos, et malgr la longueur de cette digression, il faut, matre, +que je vous raconte un fait puril qui m'est tout personnel, mais dont +je me suis toujours promis de vous tmoigner ma reconnaissance. Il y a +deux ans, j'allai, au milieu de l'hiver, passer la campagne deux des +plus tristes mois de ma vie. J'avais le spleen, et dans mes accs je +n'tais pas trs-loin de la folie. Il y avait alors dans mon coeur +toutes les furies, tous les dmons, tous les serpents, toutes les +chanes brises et tranantes de votre sabbat. Quand ces crises, suivant +la marche connue de toutes les maladies, commenaient s'claircir, +j'avais un moyen infaillible de hter la transition et d'arriver au +calme en peu d'instants. C'tait de faire asseoir au piano mon neveu, +beau jeune homme tout rose, tout fris, tout srieux, plein d'une tendre +majest monacale, dou d'un front impassible et d'une sant inaltrable. +A un signe qu'il comprenait, il jouait ma chre modulation d'Alice au +pied de la croix, image si parfaite et si charmante de la situation de +mon me, de la fin de mon orage et du retour de mon esprance. Que de +consolations potiques et religieuses sont tombes comme une sainte +rose de ces notes suaves et pntrantes! Le pinson de mon lilas blanc +oubliait aussi le froid de l'hiver, et, rvant de printemps et d'amour, +se mettait chanter comme au mois de mai. L'hmrocale s'entr'ouvrait +sur la chemine, et, dpliant ses ptales de soie, laissait chapper sur +ma tte, au dernier accord, son parfum virginal. Alors la pastille +d'alos s'enflammait dans la pipe turque, l'tre envoyait une grande +lueur blanche, et mon neveu, patient comme une machine vapeur, dvou +comme un fils, recommenait vingt fois de suite cette phrase adorable, +jusqu' ce qu'il et vu son cher oncle jeter par terre les douze aunes +de molleton qui l'enveloppaient et hasarder les pas les plus gracieux au +milieu de la chambre en faisant sauter son bonnet au plafond et en +ternuant pendant vingt minutes. Comment ne vous bnirais-je pas, mon +cher matre, qui m'avez guri tant de fois mieux qu'un mdecin, car ce +fut sans me faire souffrir et sans me demander d'argent! et comment +croirais-je que la musique est un art de pur agrment et de simple +spculation, quand je me souviens d'avoir t plus touch de ses effets +et plus convaincu par son loquence que par tous mes livres de +philosophie? + +Pour en revenir l'apparition des _Huguenots_, je vous confesse que je +n'attendais pas une oeuvre si intelligente et si forte et que je me +fusse content de moins. Je ne pressentais pas tout le parti que vous +pouviez et que vous deviez tirer du sujet, c'est--dire de l'ide du +sujet, car quel sujet vous et embarrass aprs le pome apocalyptique +de _Robert_? Nanmoins j'avais tant aim _Robert_ que je ne me flattais +pas d'aimer davantage votre nouvelle oeuvre. J'allai donc voir les +_Huguenots_ avec une sorte de tristesse et d'inquitude, non pour vous, +mais pour moi; je savais que, quels que fussent le pome et le sujet, +vous trouveriez, dans votre science d'instrumentation et dans votre +habilet, des ressources ingnieuses et les moyens de gouverner le +public, de mater les rcalcitrants et d'endormir les cerbres de la +critique en leur jetant tous vos gteaux dors, tous vos grands effets +d'orchestre, toutes les richesses d'harmonie dont vous possdez les +mines inpuisables. Je n'tais pas en peine de votre succs; je savais +que les hommes comme vous imposent tout ce qu'ils veulent, et que, quand +l'inspiration leur chappe, la science y supple. Mais pour les potes, +pour ces tres incomplets et maladifs, qui ne savent rien, qui tudient +bien peu de chose, mais qui pressentent et devinent presque tout, il est +difficile de les tromper, et de l'autel o le feu sacr n'est pas +descendu nulle chaleur n'mane. Quelle fut ma joie quand je me sentis +mu et touch par cette histoire palpitante, par ces caractres vrais et +sans allgories, autant que j'avais t troubl et agit par les luttes +symboliques de _Robert_!--Je n'eus ni le loisir ni le sang-froid +d'examiner le pome. J'ai un peu ri du style en le lisant plus tard; +mais je comprends la difficult d'crire pour le chant, et d'ailleurs je +sais le meilleur gr du monde M. Scribe (si toutefois ce n'est pas +vous qui lui avez fourni le sujet et les principales situations) de vous +avoir jet brusquement dans une arne nouvelle, dans d'autres temps, +dans un autre pays, dans une autre religion surtout. Vous aviez donn +la preuve d'une haute puissance pour le dveloppement du sentiment +religieux; ce fut une excellente ide lui (je suppose toujours que +vous ne la lui avez pas donne) de vous fournir une forme religieuse qui +ne ft pas la mme, et qui ne vous contraignt pas faire abus de vos +ressources. + +Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets +insignifiants, vous savez dessiner de telles individualits, et crer +des personnages de premier ordre l o l'auteur du libretto n'a mis que +des accessoires? Ce vieux serviteur rude, intolrant, fidle l'amiti +comme Dieu, cruel la guerre, mfiant, inquiet, fanatique de +sang-froid, puis sublime de calme et de joie l'heure du martyre, +n'est-ce pas le type luthrien dans toute l'tendue du sens potique, +dans toute l'acception du vrai idal, du rel artistique, c'est--dire +de la perfection _possible_? Cette grande belle fille brune, courageuse, +entreprenante, exalte, mprisant le soin de son bonheur comme celui de +sa vie, et passant du fanatisme catholique la srnit du martyre +protestant, n'est-ce pas aussi une figure gnreuse et forte, digne de +prendre place ct de Marcel! Nevers, ce beau jeune homme en satin +blanc, qui a, je crois, quatre paroles dire dans le libretto, vous +avez su lui donner une physionomie gracieuse, lgante, chevaleresque, +une nature qu'on chrit malgr son impertinence, et qui parle avec une +mlancolie adorable des nombreux dsespoirs des dames de la cour +propos de son mariage. + +Except dans les deux derniers actes, le rle de Raoul, malgr votre +habilet, ne peut soulever la niaiserie tourdie dont l'a accabl M. +Scribe. La vive sensibilit et l'intelligence rare de Nourrit luttent en +vain contre cette conduite de hanneton sentimental, vritable victime +situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se +relve au troisime acte! comme il tire parti d'une scne que des +puritanismes, d'ailleurs estimables, ont incrimine un peu lgrement, +et que, pour moi qui n'entends malice ni l'vanouissement ni au sofa +de thtre, je trouve trs-pathtique, trs-lugubre, trs-effrayante, et +nullement anacrontique! Quel duo! quel dialogue! matre, comme vous +savez pleurer, prier, frmir et vaincre la place de M. Scribe! O +matre! vous tes un grand pote dramatique et un grand faiseur de +romans. J'abandonne votre petit page la critique, il ne peut triompher +de l'ingratitude de sa position; mais je dfends envers et contre tous +le dernier trio, scne inimitable, qui est coupe et brise, parce que +la situation l'exige, parce que la vrit dramatique vous cause quelque +souci, vous; parce que vous n'admettez pas qu'il y ait de la _musique +de musicien_ et de la _musique de littrateur_, mais bien une musique de +passion vraie et d'action vraisemblable, o le charme de la mlodie ne +doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en +rgle, avec _coda_ consacre et _trait_ invitable, au hros qui tombe +perc de coups sur l'arne. + +Il serait bien temps, je pense, d'assujettir l'art au joug du sens +commun, et de ne pas faire dire au spectateur naf:--Comment ces gens-l +peuvent-ils chanter dans une position si affreuse?--Il faudrait que le +chant ft alors un vritable _pianto_, et qu'on daignt s'affranchir de +la forme rebattue, au point de sduire l'esprit le plus simple et de +faire natre en lui autre chose que des attendrissements de convention. +Vous avez prouv qu'on le pouvait, et quand Rossini l'a voulu, il l'a +prouv aussi. + +Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un voeu. C'est beaucoup +d'insolence de ma part, et je hais l'insolence sous toutes ses formes et +dans toutes ses prtentions. N'imaginez donc pas, je vous en supplie, +que je songe vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un +ignorant a une bonne ide dont l'artiste fait son profit, de mme qu'il +tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naves et +les moins prvues, la splendeur des temples, de la sauvage attitude des +forts; les mlodies pleines et savantes, de quelques sons champtres, +de quelque brise entrecoupe, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce +qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacre, pourquoi cette _coda_, +espce de cadre uniforme et lourd? pourquoi ce _trait_, quivalent de la +pirouette prilleuse du danseur? pourquoi cette habitude de faire passer +la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les +plus leves ou les plus basses du gosier? pourquoi toutes ces formes +rebattues et monotones qui dtruisent l'effet des plus belles phrases? +Ne viendra-t-il pas un temps o le public s'en lassera, et reconnatra +que l'action morale (qui est, quoi qu'on en dise, insparable du +mouvement lyrique) est interrompue chaque instant par cette +ritournelle invitable; que toute grce, toute navet, toute fracheur +est souille ou efface par cette baguette rigide, par cette formule +inintelligente et triviale, dont on n'ose pas la dgager? Listz compare +cette formule au _J'ai l'honneur d'tre votre trs-humble et +trs-obissant serviteur_, qu'on place au bas de toutes les lettres de +crmonie, dans l'acception la plus fausse et la plus absurde, comme +dans la plus juste et la mieux sentie. Il parat que le vulgaire chrit +encore ce vieil usage, et ne croit pas qu'il y ait scne termine l o +il n'y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossire, qui +ne sont ni mlodie, ni harmonie, ni chant, ni rcitatif. Dans cette +situation ridicule, l'intrt demeure suspendu; les acteurs, forcs +une attitude de plus en plus thtrale, s'gosillent et deviennent +forcens en rptant les paroles de leur froid transport que ne soutient +plus la mlodie. L'effet souverain de la passion ou de l'motion, +command par tout ce qui prcde, se perd et s'anantit sous cette +formule, comme si, au milieu d'une scne tragique, les personnages, tout +anims par leur situation, se mettaient saluer profondment le public + plusieurs reprises. + +Vous ne vous tes pas encore tout fait affranchi cet gard de +l'ignorance d'un public grossier et des exigences des chanteurs +inintelligents. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-tre mme +n'avez-vous fait accepter vos plus belles ides qu' la faveur du +remplissage oblig des formules. Mais prsent ne pouvez-vous pas +former votre auditoire, lui imposer vos volonts, le contraindre se +passer de lisires, et lui rvler une puret de got qu'il ignore, et +que nul n'a encore pu proclamer franchement? Ces immenses succs, ces +bruyantes victoires remportes sur lui, vous donnent des droits; elles +vous imposent peut-tre aussi des devoirs, car au-dessus de la faveur +populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l'art et la foi de +l'artiste. Vous tes l'homme du prsent, matre, soyez aussi l'homme de +l'avenir... Et si mon ide est folle, ma demande inconvenante, prenez +que je n'ai rien dit. + +Maintenant que je suis en train de rver, je rve pour vous un pome qui +vous transporterait en plein paganisme: les Eumnides, cet effrayant +opra, tout fait, d'Eschyle; ou la mort d'Orphe, si terrible et si +nave faire quand on est associ un homme comme vous, qui n'a besoin +que d'un canevas de gaze pour broder un voile d'or et de pierreries. Si +je savais coudre deux rimes l'une l'autre, mon matre, j'irais vous +prier de me dicter toutes les scnes, et je serais fier de vous voir +aborder des mlodies grecques plus pleines, plus compltes, plus simples +d'accompagnement peut-tre que vos prcdents sujets ne l'ont exig. Je +vous verrais faire ce dont on semble vous dfier, et rpondre, comme +font les grands artistes, des menaces par des victoires. Mais tant de +bonheur ne me sera pas donn: je ne sais pas la prose, comment +saurais-je les vers?--Quant mon sujet grec, vous savez mieux que moi +ce qu'il vous convient de faire; mais quelque jour il vous tentera, je +gage. + +Matre, je ne suis pas un savant, j'ai la voix fausse et ne sais jouer +d'aucun instrument. Pardonnez-moi si je ne parle pas la langue technique +des aristarques. Quand mme je serais _dilettante_ clair, je +n'plucherais pas vos chefs-d'oeuvre pour tcher d'y dcouvrir quelque +tache lgre qui me donnt occasion de montrer les purilits de ma +science: je ne saurais chercher si votre inspiration vient de la tte ou +du coeur, trange distinction qui ne signifie absolument rien, ternel +reproche que la critique adresse aux artistes; comme si le mme sang ne +battait pas sous le sein et dans la tempe; comme si, en supposant qu'il +y a deux rgions distinctes dans l'homme pour recevoir le feu sacr, la +chaleur qui monte des entrailles au cerveau et celle qui descend du +cerveau aux entrailles ne produisaient pas dans l'art et dans la posie +absolument les mmes effets! Si l'on disait que vous tes +_bilioso-nerveux_, et que votre travail s'opre lentement, avec moins de +rapidit peut-tre, mais aussi avec plus de perfection que chez les +sanguins et les plthoriques, je comprendrais peu prs ce qu'on veut +dire, et je trouverais fort simple que vous n'eussiez pas tous les +tempraments la fois; mais que m'importe qu'il y ait sur votre +clavecin une carafe d'eau pure et cristalline, au lieu d'un brlant +flacon de vin de Chypre, et rciproquement, si l'un vous inspire ce que +l'autre n'inspire pas autrui? Quelle fureur pdagogique tourmente ces +pauvres apprciateurs littraires, occups sans cesse se mfier de +leurs sympathies, et se demander si par hasard la Vnus de Milo +n'aurait pas t faite de la main gauche, au lieu de l'tre de la main +droite? A voir tout le mal que des hommes de talent se donnent pour +percer le mystre des ateliers et pntrer dans le secret des veilles et +des rveries de l'artiste, on est saisi de chagrin, et on regrette de +voir cette famille d'intelligences, fcondes sans doute, s'appauvrir et +se striliser de tout son pouvoir, afin d'arriver ce qu'elle appelle +la _clairvoyance_ et l'_impartialit_. + +Sans doute il est bon et ncessaire que des hommes de got impriment au +vulgaire une bonne direction et fassent son ducation. Mais on sait +comme le plus noble mtier endurcit rapidement celui qui l'exerce +exclusivement comme le chirurgien s'habitue jouer avec la souffrance, +avec la vie et la mort; comme le juge se _systmatise_ aisment, et, +partant d'inductions sages, arrive prendre trop de confiance dans sa +mfiance, et ne plus voir la vrit que sous des faces arbitraires. +Ainsi procde le critique: consciencieux d'abord, il en vient peu peu + un casuisme mticuleux, et il finit par ne plus rien sentir force de +tout raisonner. Quand on ne sent plus, le raisonnement devient spcieux, +et l'apprciation un travail de plus en plus ingrat, pnible, dirai-je +impossible? A la fin d'un repas o l'on a fait excs de tout, les +meilleurs mets perdent leur saveur, et le palais blas ne distingue plus +la fracheur des fruits du feu des pices. L'homme qui veut goter et +approfondir toutes les jouissances de la vie en vient un jour ne plus +dormir sur l'dredon et s'imaginer que son premier lit de fougre fut +plus chaud et plus moelleux. Erreur dplorable en fait d'art, mais +invitable condition de la nature humaine! On vit les premiers essais +d'un jeune talent, on les traita peut-tre avec plus d'indulgence et +d'affection qu'ils ne mritaient. On tait jeune soi-mme. Mais juger +ceux qui produisent, on vieillit plus vite qu' produire. Quand on +regarde la vie comme un ternel spectacle auquel on ddaigne ou craint +de prendre part, on s'ennuie bien vite de l'acteur, parce qu'on s'ennuie +de soi. On suit les progrs de l'artiste; mais, mesure qu'il acquiert, +on perd par l'inaction, son propre insu, le feu sacr qu'il drobe au +dieu du labeur; et le jour o il prsente son chef-d'oeuvre, on ne le +gote plus; on se reporte avec regret au premier jour d'motion qu'il +vous donna; jour perdu et enfoui jamais dans les richesses du pass, +motion chre et prcieuse qu'on pleure et qu'on ne retrouvera pas. +L'artiste est devenu Promthe; mais l'homme d'argile s'est ptrifi et +reste inerte sous le souffle divin. On prononce que l'artiste est +dgnr, et on croit ne pas mentir! + +Ceci est l'histoire du public en fait d'art, et des gnrations en fait +d'action politique; mais cette histoire est rsume d'une manire +effrayante dans la courte existence morale de l'infortun qui s'adonne +la critique. Il vit son sicle dans l'espace de quelques annes; sa +barbe est peine pousse, et dj son front est dvast par l'ennui, la +fatigue et le dgot. Il et pu prendre une place honorable ou brillante +au milieu des artistes fconds; il n'en a plus la force, il ne croit +plus rien, et lui-mme moins qu' toute autre chose. + +Quand on jette les yeux, dans un jour de courage et de curiosit, sur +les trente ou quarante jugements littraires qui s'impriment le +lendemain de l'apparition d'une bluette quelconque, on s'tonne de tant +d'esprit, de tant de doctes raisonnements, de tant d'ingnieux +parallles, de tant de dissertations subtiles, crits pour la plupart +d'un style riche, orn, blouissant; et on s'afflige de voir ces trsors +qui, en d'autres temps, eussent dfray toute une anne, rpandus +ple-mle aux pieds d'un public insouciant qui les regarde peine, et +qui fait bien; car, supposer qu'il dcouvrt la vrit travers ce +kalidoscope d'ides et de sentiments contradictoires, cette vrit +serait si futile, si rebattue, si facile exprimer en trois lignes, +qu'il aurait perdu sa journe tailler un chne pour avoir une +allumette. L'homme de bon sens examine donc lui-mme l'objet de la +discussion, le juge selon son impulsion naturelle, et s'inquite fort +peu de savoir si la critique accorde l'auteur un millimtre ou un +mtre de gloire. + +Et ce n'est pas que je mprise la critique par elle-mme; je l'estime et +la respecte si bien dans son but et dans ses effets possibles et +dsirables, que je m'afflige de la voir sortie de sa route et devenue +plus nuisible qu'utile aux artistes, plus amusante qu'instructive pour +un public oisif, indiffrent et moqueur. Je veux croire les hommes qui +l'exercent pleins de loyaut et possds d'une seule passion, l'amour +du beau et du vrai. Eh bien! je dplore que l'organisation de ce corps +utile et respectable soit si mauvaise que son action devienne +impossible, pour ne pas dire funeste, et que sa considration tombe +chaque jour sous les lazzis et les soupons de la foule ignorante. Voici +quelle serait mon utopie si j'avais chercher un remde tant d'abus +et de confusion. + +D'abord je voudrais que le nombre des gens qui font de la critique ft +beaucoup plus tendu, en mme temps que le nombre des articles de +critique qui paratraient serait fort restreint. Je voudrais qu'on ne +ft pas de la critique un mtier, et qu'il n'y et pas de la critique +tous les jours et propos de tout. Puisque le public veut des journaux, +que les colonnes des journaux sont les chaires d'loquence assignes +certains professeurs d'esthtique, je voudrais que chaque journal et +son jury, o des hommes comptents seraient choisis selon les opinions +et l'esprit du journal, et appels prononcer sur les oeuvres de +quelque importance; je voudrais qu'une foule d'enfants sans savoir, sans +got et sans exprience, ne ft pas admise juger les doyens de l'art, + faire ou empcher de naissantes rputations, sur la seule +recommandation d'un style ais, d'une rdaction abondante et facile, +d'un esprit ingnieux et plaisant. Je voudrais que nul n'ost exercer la +critique comme une profession, mais que tout homme de talent et de +savoir en remplt le srieux et noble exercice comme un devoir, et par +amour des lettres, sauf en tirer un honnte bnfice dans l'occasion, +puisqu'il est permis mme au prtre de vivre de l'autel. + +Je ne suis pas de ceux qui pensent que les artistes seuls doivent juger +les artistes. Je crois au contraire que gnralement c'est une assez +mauvaise preuve, et que les journaux deviendraient bien vite, entre les +mains de rivaux de mme profession, le thtre de combats sans dignit, +sans retenue, o, la passion s'exprimant toujours, on approcherait +moins que jamais de la vrit. Le rle du critique demanderait, certes, +des connaissances spciales, de plus un coup d'oeil calme et +dsintress, et il est bien difficile que ce calme et ce +dsintressement soient l'apanage de quiconque sent sa destine dans les +mains du public. Sans exclure donc certains artistes dont l'exprience, +la position faite ou le caractre exceptionnel donneraient des garanties +suffisantes, j'accorderais peu de moyens de gouverner l'opinion ceux +qui ont personnellement et exclusivement besoin de l'opinion. + +Et si cette foule de jeunes beaux-esprits qui vit du feuilleton se +plaignait de n'avoir plus de moyens de publicit ou d'occasion de +dveloppement, je lui dirais: Rendez grces des mesures qui vous +forcent travailler et produire; vous faisiez un mtier d'eunuques et +d'esclaves; vous tiez condamns baigner, dshabiller et rhabiller +sans cesse, promener dans les rues les enfants des riches; soyez pres + votre tour. Que vos enfants soient beaux ou difformes, forts ou +malingres, vous les aimerez, car ils seront vous. Votre vie de haine +et de piti se changera en une vie d'amour et d'esprance. Vous ne serez +peut-tre pas tous de grands hommes, mais du moins vous serez hommes, et +vous ne l'tes pas. + +Et si, pour tre plus rflchis et plus judicieux, les arrts de la +critique devenaient plus rares (ce qui serait invitable), si les +entrepreneurs de journaux se plaignaient du vide de leurs colonnes, le +public de l'absence de feuilleton, pourquoi n'offrirait-on pas +prcisment ces pages blanches, hlas! si dsires et si difficiles +aborder, tous ces talents inconnus et modestes qui rpugnent faire +de la critique sans exprience, et qui cherchent vainement les moyens de +percer l'obscurit o ils s'teignent, faute d'un diteur qui les devine +et qui leur prte son papier et ses caractres _gratis_? Pourquoi tous +ces jeunes feuilletonistes, que l'on force se tenir, comme des +pompiers ou des exempts de police, toutes les reprsentations +nouvelles, et crire gravement toute la nuit sur les plus ignobles +pasquinades des petits thtres, (sauf citer le dluge propos d'un +chapon), ne seraient-ils pas appels publier quotidiennement ces +pomes et ces romans qui dorment dans le portefeuille ou qui sommeillent +dans le cerveau, touffs par les ncessits d'un mtier abrutissant[G]? +Pauvres enfants jeunes lvites de l'art, fltris dans la fleur de votre +talent par les exigences scandaleuses de la presse, vous qui eussiez t +avec joie, avec douceur, avec amour, et avec profit surtout, les +disciples des grands matres, ne craignez pas que je vous condamne sans +piti, et que je mconnaisse ce qu'il y eut, ce qu'il y a peut-tre +encore de grand et de pur en vous! Je sais vos secrets, je connais vos +dboires, j'ai soulev la coupe de vos douleurs! Je sais que plus d'un +parmi vous, assis la nuit dans sa mansarde froide et misrable, forc +d'avoir le lendemain (ce qui quivaut aujourd'hui au pain des artistes +d'autrefois) un habit propre et des gants neufs, laiss tomber son +visage baign de larmes sur les pages de quelque beau livre nouveau que +la haine ou l'envie lui avait prescrit d'injurier, et que ses profondes +sympathies le foraient se jeter loin de lui afin de pouvoir condamner +l'artiste sans l'entendre. Piti vous qui avez t forcs de rougir de +vous-mmes! Honte et malheur vous qui vous tes habitus ne plus +rougir! + +Mais pourquoi, matre, vous ai-je entretenu si longtemps de la critique +franaise? Vous tes plac trop haut pour vous occuper d'elle ce +point, et peut-tre ignorez-vous seulement qu'elle ait tch de disputer +au public europen les palmes qu'il vous tend de toutes parts? Loin de +moi la pense grossire de vous consoler de quelques injustices que +vous avez d accepter avec l'humanit souriante d'un conqurant, pour +peu qu'elles aient frapp votre oreille. Je ne sais pas si les hommes +comme vous sont aussi modestes que leur gracieux accueil et leur exquise +politesse le donnent penser; mais je sais que la conscience de leur +force leur inspire une haute sagesse. Ils vivent avec le dieu, et non +avec les hommes; ils sont bons, parce qu'ils sont grands. + +Vous souvenez-vous, matre, qu'un soir j'eus l'honneur de vous +rencontrer un concert de Berlioz? Nous tions fort mal placs, car +Berlioz n'est rien moins que galant dans l'envoi de ses billets; mais ce +fut une vraie fortune pour moi que d'tre jet l par la foule et le +hasard. On joua la _Marche au supplice_. Je n'oublierai jamais votre +serrement de main sympathique et l'effusion de sensibilit avec laquelle +cette main charge de couronnes applaudit le grand artiste mconnu qui +lutte avec hrosme contre son public ingrat et son pre destine; vous +eussiez voulu partager avec lui vos trophes, et je m'en allai les yeux +tout baigns de larmes, sans trop savoir pourquoi, car quelle merveille +que vous soyez ainsi? + + + + +XII + +A M. NISARD + + + MONSIEUR, + +Il y a bien peu de critiques qui vaillent la peine qu'on accepte ce +qu'elles ont de louangeur ou qu'on rtorque ce qu'elles ont d'erron. Si +je reois avec reconnaissance ce que la vtre a de bienveillant, et si +j'essaie de combattre ce qu'elle a de svre, c'est que j'y trouve, en +mme temps que le talent et la lumire, un grand fonds de tolrance et +de bonne foi. + +S'il ne s'agissait pour moi que de vanit satisfaite, je n'aurais que +des remerciments vous offrir; car vous accordez la partie +imaginative de mes contes beaucoup plus d'loges qu'elle n'en mrite. +Mais, plus je suis touch de votre suffrage, plus il m'est impossible +d'accepter votre blme certains gards, et c'est pour m'en disculper +que je commets (bien malgr moi, et contrairement mes habitudes) +l'impertinence de parler de moi quelqu'un dont je n'ai pas l'honneur +d'tre connu. + +Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes +livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autres +_Llia_, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre +l'institution sociale, et o je ne sache pas qu'il en soit dit un mot. +_Llia_ pourrait aussi rpondre, entre tous mes essais, au reproche que +vous m'adressez de vouloir rhabiliter _l'gosme des sens_, et de faire +la _mtaphysique de la matire_. _Indiana_, ne m'a pas sembl non plus, +lorsque je l'crivais, pouvoir tre une apologie de l'adultre. Je crois +que dans ce roman (o il n'y a pas d'adultre commis, s'il m'en souvient +bien), _l'amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez +spirituellement) a un pire rle que le mari. _Le Secrtaire intime_ a +pour sujet (si je ne me trompe pas absolument sur mes intentions) les +douceurs de la fidlit conjugale. _Andr_ n'est ni _contre_ le mariage, +ni _pour_ l'amour adultre. _Simon_ se termine par l'hymne, ni plus ni +moins qu'un conte de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans +_Valentine_, dont le dnoment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, +la vieille fatalit intervient pour empcher la femme adultre de jouir, +par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre. Dans +_Leoni_, la question du mariage n'est pas plus en jeu que dans _Manon +Lescaut_, dont j'ai essay, dans un but tout artistique, de faire une +sorte de pendant, et o certes l'amour effrn pour un indigne objet, la +servitude qu'un tre corrompu dans sa force impose un tre aveugle +dans sa faiblesse, n'est pas prsent dans ses rsultats sous des +couleurs plus engageantes que dans le roman inimitable de l'abb +Prvost. Reste donc _Jacques_, le seul qui ait t assez heureux, je +crois, pour obtenir de vous quelque attention, et c'est, coup sr, +plus qu'aucune production de moi ne mrite encore de la part d'un homme +grave. + +Il est bien possible qu'en effet _Jacques_ prouve tout ce que vous y +avez trouv d'hostile l'ordre domestique. Il est vrai qu'on y a trouv +tout le contraire aussi, et que l'on a pu avoir galement raison. Quand +un livre, si futile qu'il soit, ne prouve pas clairement, uniquement, +sans contestation et sans rplique, ce qu'il veut prouver, c'est la +faute du livre, mais non pas toujours celle de l'auteur. Comme artiste, +il a pch grossirement; sa main sans exprience et sans mesure a +tromp sa pense; mais comme homme, il n'a pas eu l'intention de +mystifier le public ou d'altrer les principes de l'ternelle vrit. + +On raconte Florence et Milan beaucoup d'anecdotes vraies ou fausses +sur l'immortel Benvenuto Cellini. On m'a dit qu'il lui arrivait souvent +d'entreprendre un vase et d'en dessiner la forme et les proportions avec +soin; mais quand il en tait l'excution, il lui arrivait de se +passionner si singulirement pour certaine figure ou pour certain +feston, qu'il se laissait entraner grandir l'une pour la potiser, et + dplacer l'autre pour lui donner une courbe plus gracieuse. Alors, +emport par l'amour du dtail, il oubliait l'oeuvre pour l'ornement, +et, s'apercevant trop tard de l'impossibilit de revenir son premier +dessein, au lieu d'une coupe qu'il avait commence, il produisait un +trpied; au lieu d'une aiguire, une lampe; au lieu d'un Christ, une +poigne d'pe. Ainsi, en se contentant lui-mme, il mcontentait ceux +qui son travail tait destin. + +Tant que Cellini fut dans la force de son gnie, cet emportement fut une +qualit de plus, chaque oeuvre de sa main fut complte et +irrprochable dans son genre; mais quand la perscution, le dsordre de +sa vie, le cachot, les voyages et la misre l'eurent prouv, sa main +moins ferme et son inspiration moins prompte produisirent des ouvrages +d'un fini merveilleux dans les dtails et d'une maladresse inconcevable +dans l'ensemble. La coupe, le trpied, l'aiguire et la poigne d'pe +se rencontrrent dans son cerveau, se firent la guerre, se runirent, et +enfin trouvrent place tous ensemble dans des compositions sans forme et +sans usage, comme sans logique et sans unit. Ce que l'on attribue au +grand Benvenuto, dans la dcrpitude de son gnie, arrive tous les jours +au talent incomplet qui n'a pas encore atteint sa virilit, et qui +peut-tre, hlas! ne sortira jamais de son enfance. C'est ce qui m'est +arriv en crivant _Jacques_; et, sans doute, tous mes autres rcits se +ressentent de cette hte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se complat + la fantaisie du moment, et qui manque le but force de s'amuser aux +moyens. + +Ce n'est donc pas au lecteur qui m'a si favorablement et si durement +jug, que j'en appelle de ses propres arrts; c'est l'artiste dont le +talent a eu sans doute aussi ses jours de jeunesse et ses heures de +tentation. Celui-l devrait tre trs-retenu en fait de conclusions, et +savoir que ce qu'il y a de plus difficile au monde, ce que l'on peut +appeler le triomphe et le couronnement de la volont, c'est de dire ce +qu'on veut dire et de faire ce qu'on veut faire. + +C'tait donc bien plus la _main-d'oeuvre_ qu' l'intention que vous +eussiez d vous en prendre de ce qui blesse la raison dans mes livres. +Il ne fallait peut-tre pas m'attribuer aussi rsolument un but +antisocial; il ne fallait certainement pas non plus me croire aussi +ingnieux, aussi savant et aussi ferme dans mon procd de fabrication. +En un mot, le talent est peut-tre beaucoup au-dessous et la conscience +beaucoup au-dessus de ce que vous avez imagin de moi. La vie des trois +quarts des artistes se consume produire les parties incompltes d'un +tout qui reste et meurt jamais enfoui dans le sanctuaire de leur +pense. + +Ce que j'accepte pour compltement vrai dans votre jugement, le voici: + +La ruine des maris, ou tout au moins leur impopularit, tel a t le +but des ouvrages de George Sand. + +Oui, monsieur, la ruine des _maris_, tel et t l'objet de mon +ambition, si je me fusse senti la force d'tre un _rformateur_; mais si +j'ai mal russi me faire comprendre, c'est que je n'ai pas eu cette +force, et qu'il y a en moi plus de la nature du pote que de celle du +lgislateur. Vous voudrez bien faire droit, j'espre, cette humble +rclamation. + +Je m'imaginais toutefois que le roman est, comme la comdie, une cole +de moeurs, o les _abus_, les _ridicules_, les _prjugs_ et les +_vices_ du temps sont le domaine d'une censure susceptible de prendre +toutes les formes. Il m'est arriv souvent d'crire _lois sociales_ la +place des mots italiques ci-dessus, et je n'ai pas song un seul instant +qu'il y et du danger le faire. Qui pouvait me supposer l'intention de +refaire les lois du pays? En vrit, j'ai t bien tonn lorsque +quelques saint-simoniens, philanthropes consciencieux, chercheurs +estimables et sincres de la vrit, m'ont demand ce que je mettrais +la place des _maris_. Je leur ai rpondu navement que c'tait le +_mariage_, de mme qu' la place des prtres, qui ont tant compromis la +religion, je crois que c'est la religion qu'il faut mettre. + +Il est vrai que j'ai peut-tre fait une grande faute contre le langage +lorsque, parlant des _abus_, des _ridicules_, des _prjugs_ et des +_vices_ de la socit, je me suis exprim collectivement et que j'ai dit +la _socit_. J'ai eu tort aussi de dire souvent le _mariage_ au lieu +des _personnes maries_. Tous ceux qui me connaissent peu ou prou ne s'y +sont pas mpris, parce qu'ils savent que je n'ai jamais song refaire +la Charte constitutionnelle. Je pensais que le public s'occuperait si +peu de mon individu qu'il ne viendrait l'esprit de personne +d'incriminer l'emploi des mots et d'exercer sur la vie d'un pauvre +pote, jusqu'au fond de sa mansarde, une sorte d'inquisition pour le +forcer justifier ses actions, ses penses et ses croyances, dcliner +le sens exact d'expressions plus ou moins vagues, mais toujours places +peut-tre de manire s'expliquer de soi-mme. Il est possible que le +public n'ait pas eu en cela un rle bien grave, et que la partie virile, +soi-disant outrage, se soit livre un peu de commrage puril sur un +sujet peu digne d'un si triste honneur. Mais ce qu'il y a de certain, +c'est que j'ai eu tort de n'tre pas parfaitement clair, prcis, logique +et correct. Hlas! monsieur, je me reproche tous les jours un tort bien +grave, c'est de n'tre ni Bossuet ni Montesquieu; mais je n'ai pas trop +l'espoir de m'en corriger, je vous le confesse. + +Un autre reproche srieux que vous m'adressez est celui-ci: Il serait +peut-tre plus hroque, qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas +scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas priv une +question sociale, etc. + +Tout ce paragraphe est noblement pens et noblement crit. Ce n'est pas +le sentiment exprim l qui me trouvera rebelle. Je mets la patience et +l'abngation au-dessus de tout, et je ne rponds rien ce qui peut me +concerner personnellement dans ce reproche. Si j'crivais un prtre, +peut-tre le rcit d'une confession gnrale entranerait-il +victorieusement l'absolution en mme temps que la rprimande et la +pnitence. Mais il n'y a encore eu que Jean-Jacques qui ait eu le droit +de se confesser en public. Je rpondrai donc d'une manire gnrale. + +Il me semble qu'il y a beaucoup de prtention la patience et +l'abngation dans le monde. Il me semble (je ne sais si je me trompe) +que nous ne vivons pas dans un sicle d'indpendance et d'orgueil +illimit; je ne vois pas que les hommes aient, dans ce temps-ci, un +bien vif sentiment de leur dignit, et qu'il faille les engager plier +les deux genoux un peu plus bas qu'ils ne le font devant des +considrations et des intrts qui ne sont ni la religion, ni la morale, +ni l'ordre, ni la vertu.--Par la mme raison, je ne vois pas que les +femmes de ces hommes-l se rapprochent trop du courage des mres +spartiates ou de la fiert patriotique des dames romaines. + +Je ne sais enfin si j'ai la vue trouble, mais je crois voir qu'on a fait +un grand abus du _silence_, au moyen duquel on _chappe aux crises +violentes_ du mariage, aux _dsordres_ (il faudrait plutt dire aux +_calamits_) de la _sparation_. Dans les sicles de foi, dans le temps +o l'on adorait le Christ, l'abngation et la patience taient les +vertus qu'il fallait recommander par-dessus tout des femmes rcemment +sorties des autels druidiques, du bivouac sanglant et du conseil de +guerre o leurs poux les avaient peut-tre un peu trop laisses +s'immiscer; mais aujourd'hui que nos moeurs n'ont plus gure de +rapport, que je sache, avec les forts de la Germanie, surtout depuis +que la rgence et le directoire ont enseign aux femmes le secret de +vivre en trs-bonne intelligence avec leurs poux, j'ai pu penser que, +si une sorte de moralit tait ncessaire des contes frivoles, on +pourrait bien adopter celle-ci: Le dsordre des femmes est +_trs-souvent_ provoqu par la frocit ou l'infamie des hommes; ou +celle-ci: Le mensonge n'est pas la vertu; la lchet n'est pas +l'abngation; ou bien encore celle-ci: Un mari qui mprise ses devoirs +de gaiet de coeur, en jurant, riant et buvant, _est quelquefois_ +moins excusable que la femme qui trahit les siens en pleurant, en +souffrant et en expiant. + +Pour en finir avec l'adhsion complte que je donne vos dcisions, je +vous dirai qu'en effet cet amour que j'_difie_ et que je couronne sur +les ruines de l'_infme_ est mon utopie, mon rve, ma posie. Cet amour +est grand, noble, beau, volontaire, ternel; mais cet amour, c'est le +mariage tel que l'a fait Jsus, tel que que l'a expliqu saint Paul, tel +encore, si vous voulez, que le chapitre VI du titre V du Code civil en +exprime les devoirs rciproques. Celui-l, je le demande la socit +comme une innovation ou comme une institution perdue dans la nuit des +temps, qu'il serait bien opportun de faire revivre, de tirer de la +poussire des sicles et de la fange des habitudes, si l'on veut voir +succder la vritable fidlit conjugale, le vritable repos et la +vritable saintet de la famille l'espce de contrat honteux et de +despotisme stupide qu'a engendrs l'infme dcrpitude du monde. + +Mais vous, monsieur, qui jugez de si haut cette question sociale, vous +philosophe indulgent, moraliste sensible et fort, qui ne croyez point au +danger des livres rputs _immoraux_, pourquoi en crivant, propos de +moi, ces trois ou quatre belles pages sur la morale publique, avez-vous +perdu une si bonne occasion de gourmander l'esprit de cupidit, les +habitudes de dbauche et de violence qui de la part de l'homme +autorisent ou provoquent les crimes de la femme dans un si grand nombre +d'unions? N'eussiez-vous pas rempli d'une manire plus complte le +devoir que vous vous tes impos envers la socit, si vous vous fussiez +prononc avec force en faveur de cette antique morale chrtienne qui +prescrit la douceur et la chastet au chef de la famille? Il n'est pas +question ici de cas d'exception, d'_unions mal assorties_. Toutes les +unions possibles seront intolrables tant qu'il y aura dans la coutume +une indulgence illimite pour les erreurs d'un sexe, tandis que +l'austre et salutaire rigueur du pass subsistera uniquement pour +rprimer et condamner celles de l'autre. Je sais bien qu'il y a un +certain courage oser dire en face toute une gnration qu'elle est +injuste et corrompue. Je sais bien qu' crire tout ce qu'on pense on se +fait beaucoup d'ennemis parmi ceux qui se trouvent bien des vices du +temps, et qu'on doit s'attendre, quand on a eu cette franchise, subir +pendant le reste de ses jours une perscution qui ne s'arrtera pas +devant le seuil de la vie prive; mais je sais aussi que lorsque +certaines femmes ont eu ce courage, il ne serait pas indigne d'un homme, +et surtout d'un homme de conscience et de talent, de faire grce ce +qu'il y a de manqu dans leurs efforts, de donner assistance et +protection ce qui peut s'y rencontrer de brave et de sincre. + +Si vous aviez vcu au temps o _Tartufe_ fut perscut comme une +oeuvre d'impit, vous eussiez t de ceux qui, bien loin de se +constituer les champions de l'hypocrisie, rsistrent, de toute la +puissance de leur conviction et de toute la puret de leur coeur, aux +sournoises interprtations de la critique; vous eussiez crit et sign +de votre propre sang, alors comme aujourd'hui, que la pense qui +produisit le _Tartufe_ fut une pense minemment pieuse et honnte, que +Dieu n'est pas attaqu dans la personne d'un cagot, que la paix et la +dignit des familles ne sont pas compromises quand on en chasse +d'infmes intrigants. Il est vrai que _Tartufe_ est un chef-d'oeuvre, +et qu'il mrite toutes les sympathies des mes leves, et comme sujet +et comme excution. + +Mais si la plume de tels crivains est jamais brise, si les +vigoureuses couleurs des grands sicles sont perdues, si au lieu +d'Aristophane, de Trence et de Molire, il ne nous reste plus que +George Sand et compagnie, l'ternelle infirmit humaine n'en est pas +moins encore, sous les yeux du philosophe critique, saignante, lpreuse, +digne d'horreur et de compassion. L'ternel rve des coeurs simples, +la _justice_, n'en est pas moins debout (au loin, il est vrai), mais +radieux, mais ncessaire, mais appelant soi tous les efforts et tous +les dsirs. Rduits juger de ples compositions, ne serait-ce pas, +messieurs, une raison de plus pour vous autres de vous en prendre au +fond des choses, et d'pargner l'aptre pour encourager le principe? +C'est ainsi que vous suppleriez l'insuffisance de nos moyens, et que +vous restitueriez au sicle ce qui lui manque en force et en gnie. + +Il me reste vous remercier, monsieur, pour les bons conseils que vous +m'avez donns. Je m'accuse, je le rpte; car si vous ne m'avez pas +toujours bien compris, c'est ma faute et non la vtre. L'homme qui +contemple une bataille du haut de la montagne juge mieux des fautes et +des pertes des armes que celui qui marche dans la poussire et dans +l'enivrement du combat. Ainsi le critique sans passion en sait plus long +sur l'artiste bouillant et sur son travail que l'artiste lui-mme. +Socrate avait souvent occasion de dire ses disciples: Vous alliez me +dfinir la science, et vous m'avez dfini la musique et la danse; ce +n'est pas l ce que je vous demandais, et ce n'est pas l ce que vous +vouliez me rpondre. + +FIN. + + +NOTES: + +[A] La premire dition de cet ouvrage formait deux volumes. + +[B] Robert n'a pas reprsent, dans son beau tableau des _Pcheurs +vnitiens_, un seul individu de la race pure indigne. Il a t +Chioggia, il a fait poser des Chioggiotes, et il nous a montr des +chantillons d'une trs-belle race, forte, maigre, brune, grave, et +nullement vnitienne. Cette presqu'le de Chioggia, voisine de Venise, +est habite par une colonie d'origine grecque, asiatique peut-tre. Ils +se marient entre eux, et mlent fort rarement leur sang celui de la +population vnitienne. + +[C] Le _stali_ des gondoliers, qui est, je crois, un reste de la langue +franque que parlaient les gondoliers turcs, la mode autrefois +Venise, signifie _ droite_; _siastali_ signifie _ gauche_. + +[D] _El figo col tabaro strapazza_; c'est une expression dont se sert le +peuple de Venise. + +[E] Herder, _Plastique_. + +[F] On peut bien penser qu'il s'agit ici des lois durables qui ont +rapport la morale publique, et non de celles qui se font et se dfont +tous les jours dans les chambres, propos des petits intrts matriels +de la socit. + +[G] Lorsque j'crivis ceci, on pouvait croire que cette ide resterait +l'tat d'utopie. La pratique en est devenue fort simple, et le roman +feuilleton a donn beaucoup aussi la cration littraire. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR *** + +***** This file should be named 37989-8.txt or 37989-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/8/37989/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres d'un voyageur + +Author: George Sand + +Release Date: November 12, 2011 [EBook #37989] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="cb">ŒUVRES<br /> +<small>DE</small><br /> +GEORGE SAND</p> + +<p> +<br /> +<br /><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a> +</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="CONTENTS"> + +<tr><td colspan="2" align="center">MICHEL LVY FRRES, DITEURS</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">ŒUVRES COMPLTES</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">DE</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">GEORGE SAND</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><small>NOUVELLE DITION FORMAT GRAND IN-18</small></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"> </td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Les Amours de l'age d'or</span></td><td align="right">1 </td><td>vol.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Adriani</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Andr</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Antonia</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Les Beaux messieurs de Bois-Dor</span></td><td align="right">2 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Cadio</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Le Chateau des Desertes</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Le Compagnon du tour de France </span></td><td align="right">2 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">La Comtesse de Rudolstadt</span></td><td align="right">2 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">La Confession d'une jeune fille</span></td><td align="right">2 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Constance Verrier</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Consuelo</span></td><td align="right">3 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Les Dames vertes</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">La Daniella</span></td><td align="right">2 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">La Dernire Aldini</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Le Dernier amour</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Le Diable aux champs</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Elle et Lui</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">La Famille de Germandre</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">La Filleule</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Flavie</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Franois le Champi</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Histoire de ma Vie</span></td><td align="right">10 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Un Hiver Majorque—Spiridion</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">L'Homme de neige</span></td><td align="right">3 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Horace</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Indiana</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Isidora</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Jacques</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Jean de la Roche</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Jean Ziska—Gabriel</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Jeanne</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Laura</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Llia.</span>—Mtella.—Cora</td><td align="right">2 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Lettres d'un Voyageur</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Lucrzia—Floriani—Lavinia</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Mademoiselle La Quintinie</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Mademoiselle Merquem</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Les Matres sonneurs</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Les Matres mosastes</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">La Mare au Diable</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Le Marquis de Villemer</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Mauprat</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Le Meunier d'Angibault</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Monsieur Sylvestre</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Mont-Revche</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Narcisse</span></td><td align="right">4 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Nouvelles</span></td><td align="right">4 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">La Petite Fadette</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Le Pch de M. Antoine</span></td><td align="right">2 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Le Piccinino</span></td><td align="right">2 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Promenades autour d'un village</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Le Secrtaire intime</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Simon</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Tamaris</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Teverino</span>—Lone Loni</td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Thatre Complet</span></td><td align="right">4 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Thatre de Nohant</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">L'Uscoque</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Valentine</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Valvdre</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">La Ville noire</span></td><td align="right">1 </td><td>—</td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">F. <span class="smcap">Aureau</span>.—Imprimerie de <span class="smcap">Lagny</span>.</td></tr> +</table> + +<h1> +LETTRES<br /> +<small><small>D'UN</small></small><br /> +V O Y A G E U R</h1> + +<p class="cb"><small><small>PAR</small></small><br /> +<br /> +GEORGE SAND<br /> +<br /> +<small>NOUVELLE DITION</small><br /> +<br /> +<br /> +<img src="images/colophon.png" width="158" height="84" alt="colophon" title="" /> +<br /> +<br /><br /><br /><br /> +PARIS<br /> +MICHEL LVY FRRES, DITEURS<br /> +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br /> +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE<br /> +——<br /> +1869<br /> +<br /> +<small>Droits de reproduction et de traduction rservs</small></p> + +<table border="3" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td><a href="#I"><b>I, </b></a> +<a href="#II"><b>II, </b></a> +<a href="#III"><b>III, </b></a> +<a href="#IV"><b>IV, </b></a> +<a href="#V"><b>V, </b></a> +<a href="#VI"><b>VI, </b></a> +<a href="#VII"><b>VII, </b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a> +<a href="#IX"><b>IX, </b></a> +<a href="#X"><b>X, </b></a> +<a href="#XI"><b>XI, </b></a> +<a href="#XII"><b>XII</b></a> +</td></tr> +</table> + +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRFACE</h2> + +<p>Jamais ouvrage, si ouvrage il y a, n'a t moins raisonn et moins +travaill que ces deux volumes<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a> de lettres crites des poques assez +loignes les unes des autres, presque toujours la suite d'motions +graves dont elles ne sont pas le rcit, mais le reflet. Elles n'ont t +pour moi qu'un soulagement instinctif et irrflchi des +proccupations, des fatigues ou des accablements qui ne me +permettaient pas d'entreprendre ou de continuer un roman. Quelques-unes +furent mme crites la course, finies en hte l'heure du courrier et +jetes la poste, sans arrire-pense de publicit. L'ide d'en faire +collection et de remplir quelques lacunes m'engagea, par la suite, les +redemander ceux de mes amis que je supposais les avoir conserves; et +celles-l sont probablement les moins mauvaises, comme on le comprendra +facilement, l'expression des motions personnelles tant toujours plus +libre et plus sincre dans le tte--tte qu'elle ne peut l'tre avec un +inconnu en tiers. Cet inconnu, c'est le lecteur, c'est le public; et +s'il n'y avait pas, dans l'exercice d'crire, un certain charme souvent +douloureux, parfois enivrant, presque toujours irrsistible, qui fait +qu'on oublie le <i>tmoin inconnu</i> et qu'on s'abandonne son sujet, je +pense qu'on n'aurait jamais le courage d'crire sur soi-mme, moins +qu'on n'et beaucoup de bien en dire. Or, l'on conviendra, en lisant +ces lettres, que je ne me suis jamais trouv dans ce cas, et qu'il m'a +fallu beaucoup de hardiesse ou beaucoup d'irrflexion pour entretenir le +public de ma personnalit pendant deux volumes.</p> + +<p>Je mentionne tout ceci pour excuser auprs de mes lecteurs, amateurs de +romans, habitus ne me voir faire rien de pis, la malheureuse ide que +j'ai eue de me mettre en scne la place de personnages un peu mieux +poss et un peu mieux draps pour paratre en public. Je viens de le +dire: c'est aux poques o mon cerveau fatigu se trouvait vide de hros +et d'aventures, que, semblable un <i>imprsario</i> dont la troupe serait +en retard l'heure du spectacle, je suis venu, tout distrait et tout +troubl, en robe de chambre sur la scne, raconter vaguement le prologue +de la pice attendue. Je crois qu'en effet, pour qui s'intresserait aux +secrtes oprations du cœur humain, certaines lettres familires, +certains actes, insignifiants en apparence, de la vie d'un artiste, +seraient la plus explicite prface, la plus claire exposition de son +œuvre.</p> + +<p>Que les amateurs de fictions me pardonnent un peu cependant. Dans +plusieurs de ces lettres, j'ai travaill pour eux en habillant mon +triste personnage, mon pauvre <i>moi</i>, d'un costume qui n'tait pas +habituellement le sien, et en faisant disparatre le plus possible son +existence matrielle derrire une existence morale plus vraie et plus +intressante. Ainsi on ne voit gure, en lisant ces lettres, si c'est un +homme, un vieillard ou un enfant qui raconte ses impressions. +Qu'importait au lecteur mon ge et ma dmarche? C'est l'Opra que la +jeunesse, la beaut ou la grce intressent les yeux et l'imagination. +Dans un livre de la nature de celui-ci, c'est l'motion, c'est la +rverie, ou la tristesse, ou l'enthousiasme, ou l'inquitude, qui +doivent se rendre sympathiques au lecteur. Ce qu'il peut demander +celui qui abandonne son me la piti ou la colre de l'examen, c'est +de lui laisser voir les mouvements de ce cœur <i>personnifi</i>, je +puis ainsi dire. Ainsi, en parlant tantt comme un colier vagabond, +tantt comme un vieux oncle podagre, tantt comme un jeune soldat +impatient, je n'ai fait autre chose que de peindre mon me sous la forme +qu'elle prenait ces moments-l: tantt insouciante et foltre, tantt +morose et fatigue, tantt bouillante et rajeunie. Et qui de nous ne +rsume en lui, chaque heure de sa vie, ces trois ges de l'existence +morale, intellectuelle et physique? Quel vieillard ne s'est senti enfant +bien des fois? quel enfant n'a eu des accablements de vieillesse +certaines heures? Quel homme n'est la fois vieillard et enfant dans la +plupart de ses agitations? Ai-je fait autre chose que l'histoire d'un +chacun de nous? Non, je n'ai pas fait autre chose, et je n'ai pas voulu +faire autre chose. Je n'ai pas voulu qu'on chercht, sous le dguisement +de ce problmatique voyageur, le secret d'une individualit bizarre ou +remarquable. On ne peut pas me supposer un soin si puril quand on voit +combien je me suis peu mnag en ouvrant mon cœur sanglant +l'exprimentation psychologique. Si je l'ai fait, si je me suis dvou +ce supplice, sans honte et sans effroi, c'est que je connaissais bien +aussi les plaies qui rongent les hommes de mon temps, et le besoin +qu'ils ont tous de se connatre, de s'tudier, de sonder leurs +consciences, de s'clairer sur eux-mmes par la rvlation de leurs +instincts et de leurs besoins, de leurs maux et de leurs aspirations. +Mon me, j'en suis certain, a servi de miroir la plupart de ceux qui y +ont jet les yeux. Aussi plusieurs s'y sont fait peur eux-mmes, et, +la vue de tant de faiblesse, de terreur, d'irrsolution, de mobilit, +d'orgueil humili et de forces impuissantes, ils se sont cris que +j'tais un malade, un fou, une me d'exception, un prodige d'orgueil et +de scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise +foi! Je ne diffre de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne +cherche point farder des couleurs de la jeunesse et de la sant mes +traits fltris par l'pouvante. Vous avez bu le mme calice, vous avez +souffert les mmes tourments. Comme moi vous avez dout, comme moi vous +avez ni et blasphm, comme moi vous avez err dans les tnbres, +maudissant la Divinit et l'humanit, faute de comprendre! Au sicle +dernier, Voltaire crivait au-dessous de la statue de Cupidon ces vers +fameux:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui que tu sois, voici ton matre;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il l'est, le fut ou le doit tre.</span></td></tr> +</table> +<p>Aujourd'hui Voltaire inscrirait cet arrt solennel sur le socle d'une +autre allgorie: ce serait le Doute, et non plus l'Amour, que sa vieille +main tremblante illustrerait de ce distique. Oui, le doute, le +scepticisme modeste ou pdant, audacieux ou timide, triomphant ou +dsol, criminel ou repentant, oppresseur ou opprim, tyran ou victime; +homme de nos jours,</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui que tu sois, c'est l ton matre;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il l'est, le fut ou le doit tre.</span></td></tr> +</table> + +<p>Ne rougissons donc pas tant les uns des autres, et ne portons pas +hypocritement le fardeau de notre misre. Tous, tant que nous sommes, +nous traversons une grande maladie, ou nous allons devenir sa proie si +nous ne l'avons dj t. Il n'y a que les athes qui font du doute un +crime et une honte, comme il n'y a que les faux braves qui prtendent +n'avoir jamais manqu de force et de cœur. Le doute est le mal de +notre ge, comme le cholra. Mais salutaire comme toutes les crises o +Dieu pousse l'intelligence humaine, il est le prcurseur de la sant +morale, de la foi. Le doute est n de l'examen. Il est le fils malade et +fivreux d'une puissante mre, la libert. Mais ce ne sont pas les +oppresseurs qui te guriront. Les oppresseurs sont athes; l'oppression +et l'athisme ne savent que tuer. La libert prendra elle-mme son +enfant rachitique dans ses bras; elle l'lvera vers le ciel, vers la +lumire, et il deviendra robuste et croyant comme elle. Il se +transformera, il deviendra l'esprance, et, son tour, il engendrera +une fille d'origine et de nature divine, la connaissance, qui engendrera +aussi, et ce dernier-n sera la foi.</p> + +<p>Quant moi, pauvre convalescent, qui frappais hier aux portes de la +mort, et qui sais bien la cause et les effets de mon mal, je vous les ai +dits, je vous les dirai encore. Mon mal est le vtre, c'est l'examen +accompagn d'ignorance. Un peu plus de connaissance nous sauvera. +Examinons donc encore, apprenons toujours, arrivons la connaissance. +Quand nous avons ni la vrit (moi tout le premier), nous n'avons fait +que proclamer notre aveuglement, et les gnrations qui nous survivront +tireront de notre ge de ccit d'utiles enseignements. Elles diront que +nous avons bien fait de nous plaindre, de nous agiter, de remplir l'air +de nos cris, d'importuner le ciel de nos questions, et de nous drober +par l'impatience et la colre ce mal qui tue ceux qui dorment. Au +retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des +spectres effars qui s'efforaient, en gmissant et en blasphmant, de +retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient calmes et +rsigns, se couchaient sur la glace et restaient l engourdis par la +mort. Malheur aux rsigns d'aujourd'hui! Malheur ceux qui acceptent +l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute avec un +visage serein! Ceux-l mourront, ceux-l sont morts dj, ensevelis dans +la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants +et qui appellent avec des plaintes amres, retrouveront le chemin de la +terre promise, et ils verront luire le soleil.</p> + +<p>L'ignorance, le doute, le sophisme, l'injustice, ai-je dit: oui, voil +les cueils au milieu desquels nous tchons de nous diriger; voil les +malheurs et les dangers dont notre vie est seme. En relisant les +<i>Lettres d'un Voyageur</i>, que je n'avais pas eu le courage de revoir et +de juger depuis plusieurs annes, je ne me suis gure tonn de m'y +trouver ignorant, sceptique, sophiste, inconsquent, injuste chaque +ligne. Je n'ai pourtant rien chang cette œuvre informe, si ce +n'est quelques mots impropres et une ou deux pages de lieux communs sans +intrt. Le second volume, en gnral, a fort peu de valeur, sous +quelque point de vue qu'on l'envisage. Le premier, quoique rempli +d'erreurs de tout genre encore plus naves, a une valeur certaine: celle +d'avoir t crit avec une tourderie spontane pleine de jeunesse et de +franchise. S'il tombait entre les mains de gens graves, il les ferait +sourire; mais si ces gens graves avaient quelque bont et quelque +sincrit, ils y trouveraient matire plaindre, consoler, +encourager et instruire la jeunesse rveuse, ardente et aveugle de +notre poque. Connaissant davantage, par ma confession, les causes et +la nature de nos souffrances, ils y deviendraient plus compatissants, et +sauraient que ce n'est ni avec des railleries amres ni avec des +anathmes pdants qu'on peut la gurir, mais avec des enseignements +vrais et le sentiment profond de la charit humaine.<a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h2>LETTRES D'UN VOYAGEUR</h2> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<p class="r">Venise, 1<sup>er</sup> mai 1834<br /> +</p> + +<p>J'tais arriv Bassano neuf heures du soir, par un temps froid et +humide. Je m'tais couch, triste et fatigu, aprs avoir donn +silencieusement une poigne de main mon compagnon de voyage. Je +m'veillai au lever du soleil, et je vis de ma fentre s'lever, dans le +bleu vif de l'air, les crneaux envelopps de lierre de l'antique +forteresse qui domine la valle. Je sortis aussitt pour en faire le +tour et pour m'assurer de la beaut du temps.</p> + +<p>Je n'eus pas fait cent pas que je trouvai le docteur assis sur une +pierre, et fumant une pipe de caroubier de sept pieds de long qu'il +venait de payer huit sous un paysan. Il tait si joyeux de son +emplette, et tellement perdu dans les nues de son tabac, qu'il eut bien +de la peine m'apercevoir. Quand il eut chass de sa bouche le dernier +tourbillon de fume qu'il put arracher ce qu'il appelait sa <i>pipetta</i>, +il me proposa d'aller djeuner une <i>boutique de caf</i> sur les fosss +de la citadelle, en attendant que le voiturin qui devait<a name="page_002" id="page_002"></a> nous ramener +Venise et fini de se prparer au voyage. J'y consentis.</p> + +<p>Je te recommande, si tu dois revenir par ici, le caf des Fosss, +Bassano, comme une des meilleures fortunes qui puissent tomber un +voyageur ennuy des chefs-d'œuvre classiques de l'Italie. Tu le +souviens que, quand nous partmes de France, tu n'tais avide, +disais-tu, que de <i>marbres taills</i>. Tu m'appelais sauvage quand je te +rpondais que je laisserais tous les palais du monde pour aller voir une +belle montagne de marbre brut dans les Apennins ou dans les Alpes. Tu te +souviens aussi qu'au bout de peu de jours tu fus rassasi de statues, de +fresques, d'glises et de galeries. Le plus doux souvenir qui te resta +dans la mmoire fut celui d'une eau limpide et froide o tu lavas ton +front chaud et fatigu dans un jardin de Gnes. C'est que les crations +de l'art parlent l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle + toutes les facults. Il nous pntre par tous les pores comme par +toutes les ides. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration, +l'aspect des campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fracheur des eaux, +les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et +dans les nerfs, en mme temps que l'clat des couleurs et la beaut des +formes s'insinuent dans l'imagination. Ce sentiment de plaisir et de +bien-tre est apprciable toutes les organisations, mme aux plus +grossires: les animaux l'prouvent jusqu' un certain point. Mais il ne +procure aux organisations leves qu'un plaisir de transition, un repos +agrable aprs des fonctions plus nergiques de la pense. Aux esprits +vastes il faut le monde entier, l'œuvre de Dieu et les œuvres de +l'homme. La fontaine d'eau pure t'invite et te charme; mais tu n'y peux +dormir qu'un instant. Il faudra que tu puises Michel-Ange et Raphal +avant de t'arrter de nouveau sur le bord du chemin; et quand tu auras +lav la poussire du voyage dans l'eau de la source, tu repartiras en +disant: Voyons ce qu'il y a encore sous le soleil.<a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<p>Aux esprits mdiocres et paresseux comme le mien, le revers d'un foss +suffirait pour dormir toute une vie, s'il tait permis de faire en +dormant ou en rvant ce dur et aride voyage. Mais encore faudrait-il que +ce foss ft dans le genre de celui de Bassano, c'est--dire qu'il ft +lev de cent pieds au-dessus d'une valle dlicieuse, et qu'on pt y +djeuner tous les matins sur un tapis de gazon sem de primevres, avec +du caf excellent, du beurre des montagnes et du pain anis.</p> + +<p>C'est un pareil djeuner que je t'invite quand tu auras le temps +d'aimer le repos. Dans ce temps-l tu sauras tout; la vie n'aura plus de +secrets pour toi. Tes cheveux commenceront grisonner, les miens auront +achev de blanchir; mais la valle de Bassano sera toujours aussi belle, +la neige des Alpes aussi pure; et notre amiti?...—J'espre en ton +cœur, et je rponds du mien.</p> + +<p>La campagne n'tait pas encore dans toute sa splendeur, les prs taient +d'un vert languissant tirant sur le jaune, et les feuilles ne faisaient +encore que bourgeonner aux arbres. Mais les amandiers et les pchers en +fleurs entremlaient et l leurs guirlandes roses et blanches aux +sombres masses des cyprs. Au milieu de ce jardin immense, la Brenta +coulait rapide et silencieuse sur un lit de sable, entre ces deux larges +rives de cailloux et de dbris de roches qu'elle arrache du sein des +Alpes, et dont elle sillonne les plaines dans ses jours de colre. Un +demi-cercle de collines fertiles, couvertes de ces longs rameaux de +vigne noueuse qui se suspendent tous les arbres de la Vntie, faisait +un premier cadre au tableau; et les monts neigeux, tincelants aux +premiers rayons du soleil, formaient, au del, une seconde bordure +immense, qui se dtachait comme une dcoupure d'argent sur le bleu +solide de l'air.</p> + +<p>—Je vous ferai observer, me dit le docteur, que votre caf refroidit et +que le voiturin nous attend.</p> + +<p>—Ah , docteur, lui rpondis-je, est-ce que vous croyez que je veux +retourner maintenant Venise?<a name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p>—Diable! reprit-il d'un air soucieux.</p> + +<p>—Qu'avez-vous dire? ajoutai-je. Vous m'avez amen ici pour voir les +Alpes, apparemment; et quand j'en touche le pied, vous vous imaginez que +je veux retourner votre ville marcageuse?</p> + +<p>—Bah! j'ai gravi les Alpes plus de vingt fois! dit le docteur.</p> + +<p>—Ce n'est pas absolument le mme plaisir pour moi de savoir que vous +l'avez fait ou de le faire moi-mme, rpondis-je.</p> + +<p>—Oui-da! continua-t-il sans m'couter; savez-vous que dans mon temps +j'ai t un clbre chasseur de chamois? Tenez, voyez-vous cette brche +l-haut, et ce pic l-bas? Figurez-vous qu'un jour...</p> + +<p>—<i>Basta, basta!</i> docteur, vous me raconterez cela Venise, un soir +d't que nous fumerons quelque pipe gigantesque sous les tentes de la +place Saint-Marc avec vos amis les Turcs. Ce sont des gens trop graves +pour interrompre un narrateur, quelque sublime impertinence qu'il +dbite, et il n'y a pas de danger qu'ils donnent le moindre signe +d'impatience ou d'incrdulit avant la fin de son rcit, durt-il trois +jours et trois nuits. Pour aujourd'hui, je veux suivre votre exemple en +montant ce pic l-haut, et en descendant par cette brche l-bas...</p> + +<p>—Vous? dit le docteur en jetant un regard de mpris sur mon chtif +individu.</p> + +<p>Puis, il reporta complaisamment son regard sur une de ses mains qui +couvrait la moiti de la table, sourit, et se dandina d'un air +magnifique.</p> + +<p>—Les voltigeurs font campagne tout aussi bien que les cuirassiers, lui +dis-je avec un peu de dpit; et pour gravir les rochers, le moindre +chevreau est plus agile que le plus robuste cheval.</p> + +<p>—Je vous ferai observer, reprit mon compagnon, que vous tes malade, et +que j'ai rpondu de vous ramener Venise, mort ou vif.<a name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<p>—Je sais qu'en qualit de mdecin vous vous arrogez droit de vie et de +mort sur moi; mais voyez mon caprice, docteur! il me prend envie de +vivre encore cinq ou six jours.</p> + +<p>—Vous n'avez pas le sens commun, rpondit-il. J'ai donn d'un ct ma +parole d'honneur de ne pas vous quitter; de l'autre, j'ai fait le +serment d'tre Venise demain matin. Voulez-vous donc me mettre dans la +ncessit de violer un de mes deux engagements?</p> + +<p>—Certainement, je le veux, docteur.</p> + +<p>Il fit un profond soupir, et aprs un instant de rverie:—J'ai observ, +dit-il, que les petits hommes sont gnralement dous d'une grande force +morale, ou, au moins, pourvus d'un immense enttement.</p> + +<p>—Et c'est en raison de cette observation savante, m'criai-je en +sautant du balcon sur l'esplanade, que vous allez me laisser ma libert, +docteur aimable!</p> + +<p>—Vous me forcez de transiger avec ma conscience, dit-il en se penchant +sur le balcon. J'ai jur de vous ramener Venise; mais je ne me suis +pas engag vous y ramener un jour plutt que l'autre...</p> + +<p>—Certainement, cher docteur. Je pourrais ne retourner Venise que +l'anne prochaine, et pourvu que nous fissions notre entre ensemble par +la Giudecca...</p> + +<p>—Vous moquez-vous de moi? s'cria-t-il.</p> + +<p>—Certainement, docteur, rpondis-je. Et nous emes ensemble une dispute +pouvantable, laquelle se termina par de mutuelles concessions. Il +consentit me laisser seul, et je m'engageai tre de retour Venise +avant la fin de la semaine.</p> + +<p>—Soyez Mestre samedi soir, dit le docteur; j'irai au-devant de vous +avec Catullo et la gondole.</p> + +<p>—J'y serai, docteur, je vous le jure.</p> + +<p>—Jurez-le par notre meilleur ami, par celui qui tait encore l, ces +jours passs, pour vous faire entendre raison.<a name="page_006" id="page_006"></a></p> + +<p>—Je jure par lui, rpondis-je, et vous pouvez croire que c'est une +parole sacre. Adieu, docteur.</p> + +<p>Il serra ma main dans sa grosse main rouge, et faillit la briser comme +un roseau. Deux larmes coulrent silencieusement sur ses joues. Puis il +leva les paules et rejeta ma main en disant: Allez au diable!—Quand il +eut fait dix pas en courant, il se retourna pour me crier:—Faites +couper vos talons de bottes avant de vous risquer dans les neiges. Ne +vous endormez pas trop prs des rochers; songez qu'il y a par ici +beaucoup de vipres. Ne buvez pas indistinctement toutes les sources, +sans vous assurer de la limpidit de l'eau; sachez que la montagne a des +veines malfaisantes. Fiez-vous tout montagnard qui parlera le vrai +dialecte; mais si quelque tranard vous demande l'aumne en langue +trangre ou avec un accent suspect, ne mettez pas la main votre +poche, n'changez pas une parole avec lui. Passez votre chemin; mais +ayez l'œil sur son bton.</p> + +<p>—Est-ce tout, docteur?</p> + +<p>—Soyez sr que je n'omets jamais rien d'utile, rpondit-il, d'un air +fch, et que personne ne connat mieux que moi ce qu'il convient de +faire et ce qu'il convient d'viter en voyage.</p> + +<p>—<i>Cia, egregio dottore</i>, lui dis-je en souriant.</p> + +<p>—<i>Schiavo suo</i>, rpondit-il d'une voix brve en enfonant son chapeau +sur sa tte. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Je conviens que je suis de ceux qui se casseraient volontiers le cou par +bravade, et qu'il n'est pas d'colier plus vain que moi de son courage +et de son agilit. Cela tient l'exiguit de ma stature et l'envie +qu'prouvent tous les petits hommes de faire ce que font les hommes +forts.—Cependant tu me croiras si je te dis que jamais je n'avais moins +song faire ce que nous appelons une <i>expdition</i>. Dans mes jours de +gaiet, dans ces jours devenus bien rares o je sortirais volontiers, +comme Kreissler, avec deux chapeaux<a name="page_007" id="page_007"></a> l'un sur l'autre, je pourrais +<i>hasarder</i> comme lui <i>les pas les plus gracieux sur les bords de +l'Achron</i>; mais dans mes jours de <i>spleen</i> je marche tranquillement au +beau milieu du chemin le plus uni, et je ne plaisante pas avec les +abmes. Je sais trop bien que, dans ces jours-l, le sifflement importun +d'un insecte mon oreille ou le chatouillement insolent d'un cheveu sur +ma joue suffirait pour me transporter de colre et de dsespoir, et pour +me faire sauter au fond des lacs.—Je marchai donc toute cette matine +sur la route de Trente, en remontant le cours de la Brenta. Cette gorge +est seme de hameaux assis sur l'une et l'autre rive du torrent, et de +maisonnettes parses sur le flanc des montagnes. Toute la partie +infrieure du vallon est soigneusement cultive. Plus haut s'tendent +d'immenses pturages dont la nature prend soin elle-mme. Puis une rampe +de rochers arides s'lve jusqu'aux nuages, et la neige s'tale au fate +comme un manteau.</p> + +<p>La fonte de ces neiges ne s'tant pas encore opre, la Brenta tait +paisible et coulait dans un lit troit. Son eau, trouble et empoisonne +pendant quatre ans par la dissolution d'une roche, a recouvr toute sa +limpidit. Des troupeaux d'enfants et d'agneaux jouaient ple-mle sur +ses bords, l'ombre des cerisiers en fleur. Cette saison est dlicieuse +pour voyager par ici. La campagne est un verger continuel; et si la +vgtation n'a pas encore tout son luxe, si le vert manque aux tableaux, +en revanche la neige les couronne d'une aurole clatante, et l'on peut +marcher tout un jour entre deux haies d'aubpine et de pruniers sauvages +sans rencontrer un seul Anglais.</p> + +<p>J'aurais voulu aller jusqu'aux Alpes du Tyrol. Je ne sais gure pourquoi +je me les imagine si belles; mais il est certain qu'elles existent dans +mon cerveau comme un des points du globe vers lequel me porte une +sympathie indfinissable. Dois-je croire, comme toi, que la destine +nous appelle imprieusement vers les lieux o nous devons voir s'oprer +en<a name="page_008" id="page_008"></a> nous quelque crise morale?—Je ne saurais attribuer tant de part +dans ma vie la fatalit. Je crois une Providence spciale pour les +hommes d'un grand gnie ou d'une grande vertu; mais qu'est-ce que Dieu +peut avoir faire moi? Quand nous tions ensemble, je croyais au +destin comme un vrai musulman. J'attribuais des vues particulires, +des tendresses maternelles ou des prvisions mystrieuses de cette +Providence envers toi, le bien et le mal qui nous arrivaient. Je me +voyais forc tel ou tel usage de ma volont comme un instrument +destin te faire agir. J'tais un des rouages de ta vie, et parfois je +sentais sur moi la main de Dieu qui m'imprimait ma direction. A prsent +que cette main s'est place entre nous deux, je me sens inutile et +abandonn. Comme une pierre dtache de la montagne, je roule au hasard, +et les accidents du chemin dcident seuls de mon impulsion. Cette pierre +embarrassait les voies du destin, son souffle l'a balaye; que lui +importe o elle ira tomber?. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . Je croirais assez que mon ancienne affection pour le Tyrol tient deux +lgers souvenirs: celui d'une romance qui me semblait trs-belle quand +j'tais enfant, et qui commenait ainsi:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Vers les monts de Tyrol poursuivant le chamois,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Engelwald au front chauve a pass sur la neige, etc.</span></td></tr> +</table> + +<p class="nind">et celui d'une demoiselle avec qui j'ai voyag, une nuit, il y a bien +dix ans, sur la route de —— ——. La diligence s'tait brise une +descente. Il faisait un verglas affreux et un clair de lune magnifique. +J'tais dans certaine disposition d'esprit extatique et ridicule. +J'aurais voulu tre seul; mais la politesse et l'humanit me forcrent +d'offrir le bras ma compagne de voyage. Il m'tait impossible de +m'occuper d'autre chose que de ce clair de lune, de la rivire qui +roulait en cascade le long du chemin, et des prairies baignes d'une +vapeur argente. La toilette de la voyageuse tait problmatique.<a name="page_009" id="page_009"></a> Elle +parlait un franais incorrect avec l'accent allemand, et encore +parlait-elle fort peu. Je n'avais donc aucune donne sur sa condition et +sur ses gots. Seulement, quelques remarques assez savantes qu'elle +avait faites, table d'hte, sur la qualit d'une crme aux amandes +m'avaient induit penser que cette discrte et judicieuse personne +pouvait bien tre une cuisinire de bonne maison. Je cherchai longtemps +ce que je pourrais lui dire d'agrable; enfin, aprs un quart d'heure +d'efforts incroyables, j'accouchai de ceci:—N'est-il pas vrai, +Mademoiselle, que voici un <i>site enchanteur</i>?—Elle sourit et haussa +lgrement les paules. Je crus comprendre qu' la platitude de mon +expression elle me prenait pour un commis voyageur, et j'tais assez +mortifi, lorsqu'elle dit, d'un ton mlancolique et aprs un instant de +silence:—Ah! Monsieur, vous n'avez jamais vu les montagnes du Tyrol!</p> + +<p>—Vous tes du Tyrol? m'criai-je. Ah! mon Dieu! j'ai su autrefois une +romance sur le Tyrol, qui me faisait rver les yeux ouverts. C'est donc +un bien beau pays? Je ne sais pas pourquoi il s'est log dans un coin de +ma cervelle. Soyez assez bonne pour me le dcrire un peu.</p> + +<p>—Je suis du Tyrol, rpondit-elle d'un ton doux et triste; mais +excusez-moi, je ne saurais en parler.</p> + +<p>Elle porta son mouchoir ses yeux, et ne pronona pas une seule parole +durant tout le reste du voyage. Pour moi, je respectai religieusement +son silence et ne sentis pas mme le dsir d'en entendre davantage. Cet +amour de la patrie, exprim par un mot, par un refus de parler, et par +deux larmes bien vite essuyes, me sembla plus loquent et plus profond +qu'un livre. Je vis tout un roman, tout un pome dans la tristesse de +cette silencieuse trangre. Et puis ce Tyrol, si dlicatement et si +tendrement regrett, m'apparut comme une terre enchante. En me +rasseyant dans la diligence, je fermai les yeux pour ne plus voir le +paysage que je venais d'admirer, et qui dsormais m'inspirait tout le +ddain<a name="page_010" id="page_010"></a> qu'on a pour la ralit, vingt ans. Je vis alors passer devant +moi, comme dans un panorama immense, les lacs, les montagnes vertes, les +pturages, les forts alpestres, les troupeaux et les torrents du Tyrol. +J'entendis ces chants, la fois si joyeux et si mlancoliques, qui +semblent faits pour des chos dignes de les rpter. Depuis, j'ai +souvent fait de bien douces promenades dans ce pays chimrique, port +sur les ailes des symphonies pastorales de Beethoven. Oh! que j'y ai +dormi sur des herbes embaumes! quelles belles fleurs j'y ai cueillies! +quelles riantes et heureuses troupes de ptres j'y ai vues passer en +dansant! quelles solitudes austres j'y ai trouves pour prier Dieu! Que +de chemin j'ai fait travers ces monts, durant deux ou trois +modulations de l'orchestre!. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . J'tais assis sur une roche un peu au-dessus du chemin. La nuit +descendait lentement sur les hauteurs. Au fond de la gorge, en remontant +toujours le torrent, mon œil distinguait une enfilade de montagnes +confusment amonceles les unes derrire les autres. Ces derniers +fantmes ples qui se perdaient dans les vapeurs du soir, c'tait le +Tyrol. Encore un jour de marche, et je toucherais au pays de mes +rves.—De ces cimes lointaines, me disais-je, sont partis mes songes +dors. Ils ont vol jusqu' moi, comme une troupe d'oiseaux voyageurs; +ils sont venus me trouver quand j'tais un enfant tout rustique, et que +je conduisais mes chevreaux en chantant la romance d'Engelwald le long +des tranes de la Valle-Noire. Ils ont pass sur ma tte pendant une +ple nuit d'hiver, quand je venais d'accomplir un plerinage mystrieux +vers d'autres illusions que j'ai perdues, vers d'autres contres o je +ne retournerai pas. Ils se sont transforms en violes et en hautbois +sous les mains de Brod et de Urban, et je les ai reconnus leurs voix +dlicieuses, quoique ce ft Paris, quoiqu'il fallt mettre des gants +et supporter des quinquets en plein midi pour les entendre. Ils +chantaient si bien, qu'il suffisait de fermer les<a name="page_011" id="page_011"></a> yeux pour que la +salle du Conservatoire devnt une valle des Alpes, et pour que +Habeneck, plac, l'archet en main, la tte de toute cette harmonie, se +transformt en chasseur de chamois, <i>Engelwald au front chauve</i>, ou +quelque autre. Beaux rves de voyage et de solitude, colombes errantes +qui avez rafrachi mon front du battement de vos ailes, vous tes +retourns votre aire enchante, et vous m'attendez. Me voici prt +vous atteindre, vous saisir; m'chapperez-vous comme tous mes autres +rves? Quand j'avancerai la main pour vous caresser, ne vous +envolerez-vous pas, mes sauvages amis? N'irez-vous pas vous poser sur +quelque autre cime inaccessible o mon dsir vous suivra en vain?</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>J'avais pris dans la journe, sous un beau rayon de soleil, quelques +heures de repos sur la bruyre. Afin d'viter la salet des gtes, je +m'tais arrang pour marcher pendant les heures froides de la nuit et +pour dormir en plein air durant le jour. La nuit fut moins sereine que +je ne l'avais espr. Le ciel se couvrit de nuages et le vent s'leva. +Mais la route tait si belle, que je pus marcher sans difficult au +milieu des tnbres. Les montagnes se dressaient ma droite et ma +gauche comme de noirs gants; le vent s'y engouffrait et courait sur +leurs croupes avec de longues plaintes. Les arbres fruitiers, agits +violemment, semaient sur moi leurs fleurs embaumes. La nature tait +triste et voile, mais toute pleine de parfums et d'harmonies sauvages. +Quelques gouttes de pluie m'avertirent de chercher un abri dans un +bosquet d'oliviers situ peu de distance de la route; j'y attendis la +fin de l'orage. Au bout d'une heure, le vent tait tomb, et le ciel +dessinait au-dessus de moi une longue bande bleue, bizarrement dcoupe +par les anfractuosits des deux murailles de granit qui le resserraient. +C'tait le mme coup d'œil que nous avions en miniature Venise, +quand nous marchions le soir dans ces rues obscures, troites et +profondes, d'o l'on aperoit la nuit tendue au-dessus<a name="page_012" id="page_012"></a> des toits, +comme une mince charpe d'azur seme de paillettes d'argent.</p> + +<p>Le murmure de la Brenta, un dernier gmissement du vent dans le +feuillage lourd des oliviers, des gouttes de pluie qui se dtachaient +des branches et tombaient sur les rochers avec un petit bruit qui +ressemblait celui d'un baiser, je ne sais quoi de triste et de tendre, +tait rpandu dans l'air et soupirait dans les plantes. Je pensais la +veille du Christ dans le jardin des Olives, et je me rappelai que nous +avons parl tout un soir de ce chant du pome divin. C'tait un triste +soir que celui-l, une de ces sombres veilles o nous avons bu ensemble +le calice d'amertume. Et toi aussi, tu as souffert un martyre +inexorable; toi aussi, tu as t clou sur une croix. Avais-tu donc +quelque grand pch racheter pour servir de victime sur l'autel de la +douleur? qu'avais-tu fait pour tre menac et chti ainsi? est-on +coupable ton ge? sait-on ce que c'est que le bien et le mal? Tu te +sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire +qu'un. Tu te fatiguais jouir de tout, vite et sans rflexion. Tu +mconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie au gr des +passions qui devaient l'user et l'teindre, comme les autres hommes ont +le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-mme, et tu oublias +que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre pour ton +compte, et suicider ta gloire par mpris de toutes les choses humaines. +Tu jetas ple-mle dans l'abme toutes les pierres prcieuses de la +couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beaut, le gnie, +et jusqu' l'innocence de ton ge, que tu voulus fouler aux pieds, +enfant superbe!</p> + +<p>Quel amour de la destruction brlait donc en toi? quelle haine avais-tu +contre le ciel, pour ddaigner ainsi ses dons les plus magnifiques? +Est-ce que ta haute destine te faisait peur? est-ce que l'esprit de +Dieu tait pass devant toi sous des traits trop svres? L'ange de la +posie, qui rayonne sa droite, s'tait pench sur ton berceau pour te +baiser au<a name="page_013" id="page_013"></a> front; mais tu fus effray sans doute de voir si prs de toi +le gant aux ailes de feu. Tes yeux ne purent soutenir l'clat de sa +face, et tu t'enfuis pour lui chapper. A peine assez fort pour marcher, +tu voulus courir travers les dangers de la vie, embrassant avec ardeur +toutes ses ralits, et leur demandant asile et protection contre les +terreurs de ta vision sublime et terrible. Comme Jacob, tu luttas contre +elle, et comme lui tu fus vaincu. Au milieu des fougueux plaisirs o tu +cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystrieux vint te rclamer et +te saisir. Il fallait que tu fusses pote, tu l'as t en dpit de +toi-mme. Tu abjuras en vain le culte de la vertu; tu aurais t le plus +beau de ses jeunes lvites; tu aurais desservi ses autels en chantant +sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et la blanc vtement de la +pudeur aurait par ton corps frle d'une grce plus suave que le masque +et les grelots de la Folie. Mais tu ne pus jamais oublier les divines +motions de cette foi premire. Tu revins elle du fond des antres de +la corruption, et ta voix, qui s'levait pour blasphmer, entonna, +malgr toi, des chants d'amour et d'enthousiasme. Alors ceux qui +coutaient se regardaient avec tonnement.—Quel est donc celui-ci, +dirent-ils, et en quelle langue clbre-t-il nos rites joyeux? Nous +l'avons pris pour un des ntres, mais c'est le transfuge de quelque +autre religion, c'est un exil de quelque autre monde plus triste et +plus heureux. Il nous cherche et vient s'asseoir nos tables; mais il +ne trouve pas, dans l'ivresse, les mmes illusions que nous. D'o vient +que, par instants, un nuage passe sur son front et fait plir son +visage? A quoi songe-t-il? de quoi parle-t-il? Pourquoi ces mots +tranges qui lui reviennent chaque instant sur les lvres, comme les +souvenirs d'une autre vie? Pourquoi les <i>vierges</i>, les <i>amours</i>, et les +<i>anges</i> repassent-ils sans cesse dans ses rves et dans ses vers? Se +moque-t-il de nous ou de lui-mme? Est-ce son Dieu, est-ce le ntre, +qu'il mprise et trahit?<a name="page_014" id="page_014"></a></p> + +<p>Et toi, tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout l'heure +cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux +comme la prire d'un enfant. Couch sur les roses que produit la terre, +tu songeais aux roses de l'den qui ne se fltrissent pas; et, en +respirant le parfum phmre de tes plaisirs, tu parlais de l'ternel +encens que les anges entretiennent sur les marches du trne de Dieu. Tu +l'avais donc respir, cet encens? Tu les avais donc cueillies, ces roses +immortelles? Tu avais donc gard, de cette patrie des potes, de vagues +et dlicieux souvenirs qui t'empchaient d'tre satisfait de tes folles +jouissances d'ici-bas?</p> + +<p>Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre, +ddaigneux de la gloire, effray du nant, incertain, tourment, +changeant, tu vivais seul au milieu des hommes; tu fuyais la solitude et +la trouvais partout. La puissance de ton me te fatiguait. Tes penses +taient trop vastes, tes dsirs trop immenses, tes paules dbiles +pliaient sous le fardeau de ton gnie. Tu cherchais dans les volupts +incompltes de la terre l'oubli des biens irralisables que tu avais +entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait bris ton corps, ton me +se rveillait plus active et ta soif plus ardente. Tu quittais les bras +de tes folles matresses pour t'arrter en soupirant devant les vierges +de Raphal.—Quel est donc, disait, propos de toi, un pieux et tendre +songeur, <i>ce jeune homme qui s'inquite tant de la blancheur des +marbres</i>?</p> + +<p>Comme ce fleuve des montagnes que j'entends mugir dans les tnbres, tu +es sorti de ta source plus pur et plus limpide que le cristal, et tes +premiers flots n'ont rflchi que la blancheur des neiges immacules. +Mais, effray sans doute du silence de la solitude, tu t'es lanc sur +une pente rapide, tu t'es prcipit parmi des cueils terribles, et, du +fond des abmes, ta voix s'est leve, comme le rugissement d'une joie +pre et sauvage.</p> + +<p>De temps en temps, tu te calmais en te perdant dans un beau lac, heureux +de te reposer au sein de ses ondes paisibles<a name="page_015" id="page_015"></a> et de reflter la puret +du ciel. Amoureux de chaque toile qui se mirait dans ton sein, tu lui +adressais de mlancoliques adieux quand elle quittait l'horizon.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans l'herbe des marais, un seul instant arrte,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">toile de l'amour, ne descends pas des cieux.</span></td></tr> +</table> + +<p>Mais bientt, las d'tre immobile, tu poursuivais ta course haletante +parmi les rochers, tu les prenais corps corps, tu luttais avec eux, et +quand tu les avais renverss, tu partais avec un chant de triomphe, sans +songer qu'ils t'encombraient dans leur chute et creusaient dans ton sein +des blessures profondes.</p> + +<p>L'amiti s'tait enfin rvle ton cœur solitaire et superbe. Tu +daignas croire un autre qu' toi-mme, orgueilleux infortun! tu +cherchas dans son cœur le calme et la confiance. Le torrent s'apaisa +et s'endormit sous un ciel tranquille. Mais il avait amass, dans son +onde, tant de dbris arrachs ses rives sauvages, qu'elle eut bien de +la peine s'claircir. Comme celle de la Brenta, elle fut longtemps +trouble, et sema la valle qui lui prtait ses fleurs et ses ombrages, +de graviers striles et de roches aigus. Ainsi fut longtemps tourmente +et dchire la vie nouvelle que tu venais essayer. Ainsi le souvenir des +turpitudes que tu avais contemples vint empoisonner, de doutes cruels +et d'amres penses, les pures jouissances de ton me encore craintive +et mfiante.</p> + +<p>Ainsi ton corps, aussi fatigu, aussi affaibli que ton cœur, cda au +ressentiment de ses anciennes fatigues, et <i>comme un beau lis se pencha +pour mourir</i>. Dieu, irrit de ta rbellion et de ton orgueil, posa sur +ton front une main chaude de colre, et, en un instant, tes ides se +confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin tabli dans les +fibres de ton cerveau fut boulevers. La mmoire, le discernement, +toutes les nobles facults de l'intelligence, si dlies en toi, se +troublrent et s'effacrent comme les nuages qu'un coup de vent<a name="page_016" id="page_016"></a> balaie. +Tu te levas sur ton lit en criant:—O suis-je, mes amis? pourquoi +m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau?</p> + +<p>Un seul sentiment survivait en toi tous les autres, la volont, mais +une volont aveugle, drgle, qui courait comme un cheval sans frein et +sans but travers l'espace. Une dvorante inquitude te pressait de ses +aiguillons; tu repoussais l'treinte de ton ami, tu voulais t'lancer, +courir. Une force effrayants te dbordait.—Laissez-moi ma libert, +criais-tu, laissez-moi fuir; ne voyez-vous pas que je vis et que je suis +jeune?—O voulais-tu donc aller? Quelles visions ont pass dans le +vague de ton dlire? Quels clestes fantmes t'ont convi a une vie +meilleure? Quels secrets insaisissables la raison humaine as-tu +surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu quelque chose prsent, +dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour mourir; tu as vu la fosse +ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid du cercueil, et tu as +cri:—Tirez-moi, tirez-moi de cette terre humide!</p> + +<p>N'as-tu rien vu de plus? Quand tu courais, comme Hamlet, sur les traces +d'un tre invisible, o croyais-tu te rfugier? quelle puissance +mystrieuse demandais-tu du secours contre les horreurs de la mort? +Dis-le-moi, dis-le-moi, pour que je l'invoque dans tes jours de +souffrance, et pour que je l'appelle auprs de toi dans tes dtresses +dchirantes. Elle t'a sauv, cette puissance inconnue, elle a arrach le +linceul qui s'tendait dj sur toi. Dis-moi comment on l'adore, et par +quels sacrifices on se la rend favorable. Est-ce une douce providence +que l'on bnit avec des chants et des offrandes de fleurs? Est-ce une +sombre divinit qui demande en holocauste le sang de ceux qui t'aiment? +Enseigne-moi dans quel temple ou dans quelle caverne s'lve son autel. +J'irai lui offrir mon cœur quand ton cœur souffrira; j'irai lui +donner ma vie quand ta vie sera menace. . . .</p> + +<p>La seule puissance laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais +paternel. C'est celle qui infligea tous les maux<a name="page_017" id="page_017"></a> l'me humaine, et +qui, en revanche, lui rvla l'esprance du ciel. C'est la Providence +que tu mconnais souvent, mais laquelle te ramnent les vives motions +de ta joie et de ta douleur. Elle s'est apaise, elle a exauc mes +prires, elle t'a rendu mon amiti; c'est moi de la bnir et de la +remercier. Si sa bont t'a fait contracter une dette de reconnaissance, +c'est moi qui me charge de l'acquitter, ici, dans le silence de la nuit, +dans la solitude de ces monts, dans le plus beau temple qu'elle puisse +ouvrir des pas humains. coute, coute, Dieu terrible et bon! Il est +faux que tu n'aies pas le temps d'entendre la prire des hommes; tu as +bien celui d'envoyer chaque brin d'herbe la goutte de rose du matin! +Tu prends soin de toutes tes œuvres avec une minutieuse sollicitude; +comment oublierais-tu le cœur de l'homme, ton plus savant, ton plus +incomprhensible ouvrage? coute donc celui qui te bnit dans ce dsert, +et qui aujourd'hui, comme toujours, t'offre sa vie, et soupire aprs le +jour o tu daigneras la reprendre. Ce n'est pas un demandeur avide qui +te fatigue de ses dsirs en ce monde; c'est un solitaire rsign qui te +remercie du bien et du mal que tu lui as fait. . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . C'est ce qui me fora de revenir vers la Lombardie et de remettre le +Tyrol la semaine prochaine. J'arrivai Oliero, vers les quatre heures +de l'aprs-midi, aprs avoir fait seize milles pied en dix heures, ce +qui, pour un garon de ma taille, tait une journe un peu forte. +J'avais encore un peu de fivre, et je sentais une chaleur accablante au +cerveau. Je m'tendis sur le gazon l'entre de la grotte, et je m'y +endormis. Mais les aboiements d'un grand chien noir, qui j'eus bien de +la peine faire entendre raison, me rveillrent bientt. Le soleil +tait descendu derrire les cimes de la montagne, l'air devenait tide +et suave. Le ciel, embras des plus riches couleurs, teignait la neige +d'un reflet couleur de rose. Cette heure de sommeil avait suffi pour me +faire un bien extrme. Mes pieds taient<a name="page_018" id="page_018"></a> dsenfls, ma tte libre. Je +me mis examiner l'endroit o j'tais; c'tait le paradis terrestre, +c'tait l'assemblage des beauts naturelles les plus gracieuses et les +plus imposantes. Nous y viendrons ensemble, laisse-moi l'esprer.</p> + +<p>Quand j'eus parcouru ce lieu enchant avec la joie d'un conqurant, je +revins m'asseoir l'endroit o j'avais dormi, afin de savourer le +plaisir de ma dcouverte, il y avait deux jours que j'errais dans ces +montagnes, sans avoir pu trouver un de ces sites parfaitement mon gr, +qui abondent dans les Pyrnes et qui sont rares dans cette partie des +Alpes. Je m'tais corch les mains et les genoux pour arriver des +solitudes qui toutes avaient leur beaut, mais dont pas une n'avait le +caractre que je lui dsirais dans ce moment-l. L'une me semblait trop +sauvage, l'autre trop champtre. J'tais trop triste dans celle-ci; dans +celle-l je souffrais du froid; une troisime m'ennuyait. Il est +difficile de trouver la nature extrieure en harmonie avec la +disposition de l'esprit. Gnralement l'aspect des lieux triomphe de +cette disposition et apporte l'me des impressions nouvelles. Mais si +l'me est malade, elle rsiste la puissance du temps et des lieux; +elle se rvolte contre l'action des choses trangres sa souffrance, +et s'irrite de les trouver en dsaccord avec elle.</p> + +<p>J'tais puis de fatigue en arrivant Oliero, et peut-tre cause de +cela tais-je dispos me laisser gouverner par mes sensations. Il est +certain que l je pus enfin m'abandonner cette contemplation +paresseuse que la moindre perturbation dans le bien-tre physique +drange imprieusement. Figure-toi un angle de la montagne couvert de +bosquets en fleur, travers lesquels fuient des sentiers en pente +rapide, des gazons doucement inclins, sems de rhododendrons, de +pervenches et de pquerettes. Trois grottes d'une merveilleuse beaut +pour la forme et les couleurs du roc occupent les enfoncements de la +gorge. L'une a servi longtemps de caverne une bande d'assassins; +l'autre recle un petit lac tnbreux que l'on peut parcourir en bateau, +et sur lequel<a name="page_019" id="page_019"></a> pendent de trs-belles stalactites. Mais c'est une des +curiosits qui ont le tort d'entretenir l'inutile et insupportable +profession de touriste. Il me semble dj voir arriver, malgr la neige +qui couvre les Alpes, ces insipides et monotones figures que chaque t +ramne et fait pntrer jusque dans les solitudes les plus saintes; +vritable plaie de notre gnration, qui a jur de dnaturer par sa +prsence la physionomie de toutes les contres du globe, et +d'empoisonner toutes les jouissances des promeneurs contemplatifs, par +leur oisive inquitude et leurs sottes questions.</p> + +<p>Je retournai la troisime grotte; c'est celle qui arrte le moins +l'attention des curieux, et c'est la plus belle. Elle n'offre ni +souvenirs dramatiques, ni rarets minralogiques. C'est une source de +soixante pieds de profondeur, qu'abrite une vote de rochers ouverte sur +le plus beau jardin naturel de la terre. De chaque ct se resserrent +des monticules d'un mouvement gracieux et d'une riche vgtation.</p> + +<p>En face de la grotte, au bout d'une perspective de fleurs et de ple +verdure, jetes comme un immense bouquet que la main des fes aurait +dli et secou sur le flanc des montagnes, s'lve un gant sublime, un +rocher perpendiculaire, taill par les sicles sur la forme d'une +citadelle flanque de ses tours et de ses bastions. Ce chteau magique, +qui se perd dans les nuages, couronne le tableau frais et gracieux du +premier plan, d'une sauvage majest. Contempler ce pic terrible, du fond +de la grotte, au bord de la source, les pieds sur un tapis de violettes, +entre la fracheur souterraine du rocher et l'air chaud de vallon, c'est +un bien-tre, c'est une joie que j'aurais voulu me retirer pour te +l'envoyer.</p> + +<p>Des roches parses dans l'eau s'avancent jusqu'au milieu de la grotte. +Je parvins la dernire et me penchai sur ce miroir de la source, +transparent et immobile comme un bloc d'meraude. Je vis au fond une +figure ple dont le calme me fit peur. J'essayai de lui sourire, et elle +me rendit mon sourire<a name="page_020" id="page_020"></a> avec tant de froideur et d'amertume, que les +larmes me vinrent aux yeux, et que je me relevai pour ne plus la voir. +Je restai debout sur la roche. Le froid me gagna peu peu. Il me sembla +que, moi aussi, je me ptrifiais. Il me revint la mmoire je ne sais +quel fragment d'un livre indit. Toi aussi, vieux Jacques, tu fus un +marbre solide et pur, et tu sortis de la main de Dieu, fier et sans +tache, comme une statue neuve sort toute blanche de l'atelier, et monte +sur son pidestal, d'un air orgueilleux. Mais te voil rong par le +temps, comme une de ces allgories uses qui se tiennent encore debout +dans les jardins abandonns. Tu dcores trs-bien le dsert; pourquoi +sembles-tu t'ennuyer de la solitude? Tu trouves l'hiver rude et le temps +long! Il te tarde de tomber en poussire et de ne plus dresser vers le +ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et sur +lequel l'air humide amasse une mousse noire semblable un voile de +deuil. Tant d'orages ont terni ton clat que ceux qui passent, par +hasard, tes pieds ne savent plus si tu es d'albtre ou d'argile sous +ce crpe mortuaire. Reste, reste dans ton nant, et ne compte plus les +jours. Tu dureras peut-tre longtemps encore, misrable pierre! Tu te +glorifiais jadis d'tre une matire dure et inattaquable; prsent tu +envies le sort du roseau dessch qui se brise les jours d'orage. Mais +la gele fend les marbres. Le froid te dtruira, espre en lui.</p> + +<p>Je sortis de la grotte, accabl d'une pouvantable tristesse, et je me +jetai plus fatigu qu'auparavant la place o j'avais dormi. Mais le +ciel tait si pur, l'atmosphre si bienfaisante, le vallon si beau, la +vie circulait si jeune et si vigoureuse dans cette riche nature +printanire, que je me sentis peu peu renatre. Les couleurs +s'teignaient et les contours escarps des monts s'adoucissaient dans la +vapeur comme derrire une gaze bleutre. Un dernier rayon du couchant +venait frapper la vote de la grotte et jeter une frange d'or aux +mousses et aux scolopendres dont elle est<a name="page_021" id="page_021"></a> tapisse. Le vent balanait +au-dessus de ma tte des cordons de lierre de vingt pieds de long. Une +niche de rouges-gorges se suspendait en babillant ses festons +dlicats et se faisait bercer par les brises. Le torrent qui s'chappait +de la caverne baisait, en passant, les primevres semes sur ses rives. +Une hirondelle sortit du fond de la grotte et traversa le ciel. C'est la +premire que j'aie vue cette anne. Elle prit son vol magnifique vers le +grand rocher de l'horizon; mais, en voyant la neige, elle revint comme +la colombe de l'arche, et s'enfona dans sa retraite pour y attendre le +printemps encore un jour.</p> + +<p>Je me prparai aussi chercher un gte pour la nuit; mais, avant de +quitter la grotte d'Oliero et la route du Tyrol, avant de tourner la +face vers Venise, j'essayai de rsumer mes motions.</p> + +<p>Mais cela ne m'avana rien. Je sentis en moi une fatigue dplorable et +une force plus dplorable encore; aucune esprance, aucun dsir, un +profond ennui; la facult d'accepter tous les biens et tous les maux; +trop de dcouragement ou de paresse pour chercher ou pour viter quoi +que ce soit; un corps plus dur la fatigue que celui d'un buffle; une +me irrite, sombre et avide, avec un caractre indolent, silencieux, +calme comme l'eau de cette source qui n'a pas un pli sa surface, mais +qu'un grain de sable bouleverse.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi toute rflexion sur l'avenir me cause une humeur +insupportable. J'eus besoin de reporter mes regards sur certaines faces +du pass, et je m'adoucis aussitt. Je pensai notre amiti, j'eus des +remords d'avoir laiss tant d'amertume entrer dans ce pauvre cœur. Je +me rappelai les joies et les souffrances que nous avons partages. Les +unes et les autres me sont si chres, qu'en y pensant je me mis +pleurer comme une femme.</p> + +<p>En portant mes mains mon visage, je respirai l'odeur d'une sauge dont +j'avais touch les feuilles quelques heures<a name="page_022" id="page_022"></a> auparavant. Cette petite +plante fleurissait maintenant sur sa montagne, plusieurs lieues de +moi. Je l'avais respecte; je n'avais emport d'elle que son exquise +senteur. D'o vient qu'elle l'avait laisse? Quelle chose prcieuse est +donc le parfum, qui, sans rien faire perdre la plante dont il mane, +s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et +lui rappeler longtemps la beaut de la fleur qu'il aime?—Le parfum de +l'me, c'est le souvenir. C'est la partie la plus dlicate, la plus +suave du cœur, qui se dtache pour embrasser un autre cœur et le +suivre partout. L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais +qu'il est doux et suave! qu'il apporte, l'esprit abattu et malade, de +bienfaisantes images et de chres esprances!—Ne crains pas, toi qui +as laiss sur mon chemin cette trace embaume, ne crains jamais que je +la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon cœur silencieux, comme +une essence subtile dans un flacon scell. Nul ne la respirera que moi, +et je la porterai mes lvres dans mes jours de dtresse, pour y puiser +la consolation et la force, les rves du pass, l'oubli du prsent....</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . Je me souviens que, lorsque j'tais enfant, les chasseurs apportaient +la maison, vers l'automne, de belles et douces palombes ensanglantes. +On me donnait celles qui taient encore vivantes, et j'en prenais soin. +J'y mettais la mme ardeur et les mmes tendresses qu'une mre pour ses +enfants, et je russissais en gurir quelques-unes. A mesure qu'elles +reprenaient la force, elles devenaient tristes et refusaient les fves +vertes, que, pendant leur maladie, elles mangeaient avidement dans ma +main. Ds qu'elles pouvaient tendre les ailes, elles s'agitaient dans +la cage et se dchiraient aux barreaux. Elles seraient mortes de fatigue +et de chagrin si je ne leur eusse donn la libert. Aussi je m'tais +habitu, quoique goste enfant s'il en fut, sacrifier le plaisir de +la possession au plaisir de la gnrosit.<a name="page_023" id="page_023"></a> C'tait un jour de vives +motions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui o je +portais une de mes palombes sur la fentre. Je lui donnais mille +baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de revenir manger les +fves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refermais +aussitt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore, le cœur +gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, aprs bien des hsitations et +des efforts, je la posais sur la fentre. Elle restait quelque temps +immobile, tonne, effraye presque de son bonheur. Puis elle partait +avec un petit cri de joie qui m'allait au cœur. Je la suivais +longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derrire les sorbiers du +jardins je me mettais pleurer amrement, et j'en avais pour tout un +jour inquiter ma mre par mon air abattu et souffrant.</p> + +<p>Quand nous nous sommes quitts, j'tais fier et heureux de te voir rendu + la vie; j'attribuais un peu mes soins la gloire d'y avoir contribu. +Je rvais pour toi des jours meilleurs; une vie plus calme. Je te voyais +renatre la jeunesse, aux affections, la gloire. Mais quand je t'eus +dpos terre, quand je me retrouvai seul dans cette gondole noire +comme un cercueil, je sentis que mon me s'en allait avec toi. Le vent +ne ballottait plus sur les lagunes agites qu'un corps malade et +stupide. Un homme m'attendait sur les marches de la Piazzetta.—Du +courage! me dit-il.—Oui, lui rpondis-je, vous m'avez dit ce mot-l une +nuit, quand il tait mourant dans nos bras, quand nous pensions qu'il +n'avait plus qu'une heure vivre. A prsent il est sauv, il voyage, il +va retrouver sa patrie, sa mre, ses amis, ses plaisirs. C'est bien; +mais pensez de moi ce que vous voudrez, je regrette cette horrible nuit +o sa tte ple tait appuye sur votre paule, et sa main froide dans +la mienne. Il tait l entre nous deux, et il n'y est plus. Vous pleurez +aussi, tout en haussant les paules. Vous voyez que vos larmes ne +raisonnent pas mieux que moi. Il est<a name="page_024" id="page_024"></a> parti, nous l'avons voulu; mais il +n'est plus ici, nous sommes au dsespoir.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . Avant de me coucher, j'allai fumer mon cigare sur la route de Bassano. +Je ne m'loignai gure d'Oliero que d'un quart de lieue, et il ne +faisait pas encore nuit; mais la route tait dj dserte et silencieuse +comme minuit. Je me trouvai tout coup, je ne sais comment, en face +d'un monsieur beaucoup mieux mis que moi. Il avait un frac bleu, des +bottes la hussarde et un bonnet hongrois avec un beau gland de soie +tombant sur l'paule. Il se mit en travers de mon chemin et m'adressa la +parole dans un dialecte moiti italien, moiti allemand. Je crus qu'il +demandait quelque renseignement sur le pays, et, lui montrant le clocher +qui se dessinait en blanc sur les ombres de la valle, je me bornai +lui rpondre: Oliero. Mais il reprit sa harangue d'un ton lamentable; +je crus comprendre qu'il me demandait l'aumne. Il tait impossible +d'offrir un mendiant si lgant moins d'un svansic, et cette +gnrosit m'tait galement impossible pour des raisons majeures. Je me +rappelai en mme temps les avertissements du docteur, et je passai mon +chemin. Mais, soit qu'il me prt pour un financier dguis, soit que ma +blouse de cotonnade bleue lui plt extrmement, il s'obstina me suivre +pendant une cinquantaine de pas en continuant son inintelligible +discours, qui me parut mal accentu et que je ne gotai nullement. Ce +<i>mons</i> avait un fort beau bton de houx la main, et je n'avais pas +seulement une branche de chvrefeuille. Je me souvenais trs bien des +propres paroles du docteur: <i>Ayez l'œil sur son bton</i>. Mais je ne +voyais pas bien clairement quoi pouvait me servir la connaissance +exacte du danger que je courais. Je pris le parti de tcher de penser +autre chose, et de siffloter, en rptant part moi, cette phrase +profondment philosophique que tu m'as<a name="page_025" id="page_025"></a> apprise, et dont tu m'as +conseill l'emploi dans les grandes motions de la vie:—La musique la +campagne est une chose fort agrable; les cordes harmonieuses de la +harpe, etc.—Je jetai un regard de ct et vis mon Allemand tourner les +talons. Comme je n'avais aucune envie de <i>cultiver</i> sa connaissance, je +continuai de marcher vers Bassano en sifflant.</p> + +<p>J'avais eu une peur de tous les diables. Je suis naturellement poltron +et imprvoyant la fois. C'est ce qui faisait dire mon prcepteur que +j'avais le caractre d'un merle. Je ne crois au danger que quand je le +touche, et je l'oublie ds qu'il est pass. Il n'est pas d'oiseau plus +stupide que moi pour retomber vingt fois dans le pige o il a t pris. +Je tourne autour et je le brave avec une lgret que l'on prendrait +volontiers pour du courage; mais quand j'y suis, je n'y fais pas +meilleure figure que les autres. Je l'avoue sans honte, parce qu'il me +semble qu'un homme de quatre pieds dix pouces n'est pas oblig d'avoir +le stocisme de Milon de Crotone, et parce que j'ai vu bien des butors +gigantesques tre au moins aussi faibles que moi en face de la peur.</p> + +<p>Je revins Oliero, et je retrouvai ttons la branche de genvrier +suspendue la porte de mon cabaret. La premire figure que j'aperus +sous le manteau de la chemine fut celle de mon Allemand, qui fumait +dans une pipe fort honnte, et qui attendait, en suivant chaque tour de +broche d'un œil amoureux, que le quartier d'agneau command pour son +souper et fini de rtir. Il se leva en me voyant et m'offrit un chaise +auprs de lui. J'tais un peu confus de la mprise que j'avais faite en +prenant un personnage si bien lev pour un voleur de grand chemin. On +nous servit notre souper la mme table: lui son agneau rti, moi +mon fromage de chvre; lui le vin gnreux d'Asolo, moi l'eau pure +du torrent. Quand il eut mang trois bouches, soit qu'il se sentit peu +d'apptit, soit qu'il ft touch de la<a name="page_026" id="page_026"></a> <i>grce avec laquelle je mangeais +mon pain</i>, il m'invita partager son repas, et j'acceptai sans +crmonie. Il parlait alors une espce de vnitien presque +inintelligible, et il me fit d'agrables reproches du refus que je lui +avais fait, sur la route, d'un peu de feu de mon cigare pour allumer sa +pipe. Je me confondis en excuses, et j'essayai de me moquer +intrieurement de ma frayeur; mais malgr sa politesse, et peut-tre +aussi cause de sa politesse, ce monsieur avait une indfinissable +odeur de coquin qui rappelait <i>l'Auberge des Adrets</i> d'une lieue. L'hte +avait, en tournant autour de la table, une trange manire de nous +regarder alternativement. Quand je grimpai ma soupente, rsolu +affronter tous les dangers du coupe-gorge classique de l'Italie, +j'entendis le bonhomme qui disait son garon:—Fais attention au +Tyrolien et au petit <i>forestiere</i> (il s'agissait de moi). Serre bien la +vaisselle et apporte les clefs du linge sous mon chevet, attache le +chien la porte du poulailler, et, au moindre bruit, +appelle-moi.—<i>Cristo!</i> soyez tranquille, rpondit le garon. Le <i>petit</i> +ne peut pas bouger que je ne l'entende. J'aurai la fourche feu sur ma +paillasse, et <i>per Dio santo!</i> qu'il prenne garde lui s'il s'amuse +sortir avant le jour.</p> + +<p>Je me le tins pour dit, et je dormis tranquillement, protg contre le +filou tyrolien par ce brave garon montagnard qui croyait protger +contre moi la maison de son matre.</p> + +<p>Quand je m'veillai, le Tyrolien avait pris la vole depuis longtemps, +et, malgr la surveillance de l'hte, de son garon et de son chien, il +tait parti sans payer. Il fut un peu question de me prendre pour son +complice et de me faire acquitter sa dpense. Je transigeai, et, comme +j'avais mang avec lui, je payai la moiti du souper; aprs quoi je +partis travers la montagne.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . Je traversai, ce jour-l, des solitudes d'une incroyable mlancolie. Je +marchai un peu au hasard en<a name="page_027" id="page_027"></a> tchant d'observer tant bien que mal la +direction de Trvise, mais sans m'inquiter de faire trois fois plus de +chemin qu'il ne fallait, ou de passer la nuit au pied d'un genvrier. Je +choisis les sentiers les plus difficiles et les moins frquents. En +quelques endroits, ils me conduisirent jusqu' la hauteur des premires +neiges; en d'autres ils s'enfonaient dans des dfils arides o le pied +de l'homme semblait n'avoir jamais pass. J'aime ces lieux incultes, +inhabitables, qui n'appartiennent personne, que l'on aborde +difficilement, et d'o il semble impossible de sortir. Je m'arrtai dans +un certain amphithtre de rochers auquel pas une construction, pas un +animal, pas une plante ne donnait de physionomie particulire. Il en +avait une terrible, austre, dsole, qui n'appartenait aucun pays, et +qui pouvait ressembler toute autre partie du monde qu' l'Italie. Je +fermai les yeux au pied d'une roche, et mon esprit se mit divaguer. En +un quart d'heure je fis le tour du monde; et quand je sortis de ce +demi-sommeil fbrile, je m'imaginais que j'tais en Amrique, dans une +de ces ternelles solitudes que l'homme n'a pu conqurir encore sur la +nature sauvage. Tu ne saurais te figurer combien cette illusion s'empara +de moi: je m'attendais presque voir le boa drouler ses anneaux sur +les ronces dessches, et le bruit du vent me semblait la voix des +panthres errantes parmi les rochers. Je traversai ce dsert sans +rencontrer un seul accident qui dranget mon rve; mais, au dtour de +la montagne, je trouvai une petite niche creuse dans le roc, avec sa +madone et la lampe que la dvotion des montagnards entretient et rallume +chaque soir, jusque dans les solitudes les plus recules. Il y avait, au +pied de l'autel rustique, un bouquet de fleurs cultives et nouvellement +cueillies. Cette lampe encore fumante, ces fleurs de la valle, toutes +fraches encore, plusieurs milles dans la montagne strile et +inhabite, taient les offrandes d'un culte plus naf et plus touchant +qu'aucune chose que j'aie vue en ce genre. En gnral, ces croix et ces +madones s'lvent dans le dsert<a name="page_028" id="page_028"></a> au lieu o s'est commis quelque +meurtre, o bien l o est arrive, par accident, quelque mort violente. +A deux pas de la madone tait un prcipice qu'il fallait ctoyer pour +sortir du dfil. La lampe, sinon la protection de la Vierge, devait +tre fort utile aux voyageurs de nuit.</p> + +<p>. . . . . Une ide folle, l'illusion d'un instant, un rve qui ne fait que +traverser le cerveau, suffit pour bouleverser toute une me et pour +emporter dans sa course le bonheur ou la souffrance de tout un jour. Ce +voyage d'Amrique avait droul, en cinq minutes, un immense avenir +devant moi; et quand je me rveillai sur une cime des Alpes, il me +sembla que, de mon pied, j'allais repousser la terre et m'lancer dans +l'immensit. Ces belles plaines de la Lombardie, cette mer Adriatique +qui flottait comme un voile de brume a l'horizon, tout cela m'apparut +comme une conqute puise, comme un espace dj franchi. Je m'imaginai +que, si je voulais, je serais demain sur la cime des Andes. Les jours de +ma vie passe s'effacrent et se confondirent en un seul. <i>Hier</i> me +sembla rsumer parfaitement trente ans de fatigue; <i>aujourd'hui</i>, ce mot +terrible, qui, dans la grotte d'Oliero, m'avait reprsent l'effrayante +immobilit de la tombe, s'effaa du livre de ma vie. Cette force +dteste, cette morne rsistance la douleur, qui m'avait rendu si +triste, se fit sentir moi, active et violente, douloureuse encore, +mais orgueilleuse comme le dsespoir. L'ide d'une ternelle solitude me +fit tressaillir de joie et d'impatience, comme autrefois une pense +d'amour, et je sentis ma volont s'lancer vers une nouvelle priode de +ma destine.—C'est donc l o tu en es? me disait une vois intrieure; +eh bien! marche, avance, apprends.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . . Au coucher du soleil, je me trouvai au fate d'une crte de rochers; +c'tait la dernire des Alpes. A mes pieds s'tendait la Vntie, +immense, blouissante de lumire et d'tendue. J'tais sorti de la +montagne, mais vers quel<a name="page_029" id="page_029"></a> point de ma direction? Entre la plaine et le +pic d'o je la contemplais s'tendait un beau vallon ovale, appuy d'un +ct au flanc des Alpes, de l'autre lev en terrasse au-dessus de la +plaine et protg contre les vents de la mer par un rempart de collines +fertiles. Directement au-dessous de moi, un village tait sem en pente +dans un dsordre pittoresque. Ce pauvre hameau est couronn d'un beau et +vaste temple de marbre tout neuf, clatant de blancheur et assis d'une +faon orgueilleuse sur la croupe de la montagne. Je ne sais quelle ide +de personnification s'attachait pour moi ce monument. Il avait l'air +de contempler l'Italie, droule devant lui comme une carte +gographique, et de lui commander.</p> + +<p>Un ouvrier, qui taillait le marbre mme la montagne, m'apprit que +cette glise, de forme paenne, tait l'œuvre de Canova, et que le +village de Possagno, situ au pied, tait la patrie de ce grand +sculpteur des temps modernes.—Canova tait le fils d'un tailleur de +pierres, ajouta le montagnard; c'tait un pauvre ouvrier comme moi.</p> + +<p>Combien de fois le jeune manœuvre qui devait devenir Canova s'est-il +assis sur cette roche, o s'lve maintenant un temple sa mmoire! +Quels regards a-t-il promens sur cette Italie qui lui a dcern tant de +couronnes! sur ce monde, o il a exerc la paisible royaut de son +gnie, ct de la terrible royaut de Napolon! Dsirait-il, +esprait-il sa gloire? y songeait-il seulement? Quand il avait coup +proprement un quartier de roche, savait-il que de cette main, forme aux +rudes travaux, sortiraient tous les dieux de l'Olympe et de tous les +rois de la terre? Pouvait-il deviner cette nouvelle race de souverains +qui allait clore et demander l'immortalit son ciseau? Quand il avait +des regards de jeune homme et peut-tre d'amant pour les belles +montagnardes de sa patrie, imaginait-il la princesse Borghse nue devant +lui?</p> + +<p>Le vallon de Possagno a la forme d'un berceau: il est<a name="page_030" id="page_030"></a> fait la taille +de l'homme qui en est sorti. Il serait digne d'avoir servi plus d'un +gnie, et l'on conoit que l'intelligence se dploie l'aise dans un si +beau pays et sous un ciel si pur. La limpidit des eaux, la richesse du +sol, la force de la vgtation, la beaut de la race dans cette partie +des Alpes, et la magnificence des aspects lointains que le vallon domine +de toutes parts, semblent faits exprs pour nourrir les plus hautes +facults de l'me et pour exciter aux plus nobles ambitions. Cette +espce de paradis terrestre, o la jeunesse intellectuelle peut +s'panouir avec toute sa sve printanire, cet horizon immense qui +semble appeler les pas et les penses de l'avenir, ne sont-ce pas l +deux conditions principales pour le dploiement d'une belle destine?</p> + +<p>La vie de Canova fut fconde et gnreuse comme le sol de sa patrie. +Sincre et simple comme un vrai montagnard, il aima toujours avec une +tendre prdilection le village et la pauvre maisonnette o il tait n. +Il la fit trs-modestement embellir, et il venait s'y reposer, +l'automne, des travaux de son anne. Il se plaisait alors dessiner les +formes herculennes des paysans et les ttes vraiment grecques des +jeunes filles. Les habitants de Possagno disent avec orgueil que les +principaux modles de la riche collection des œuvres de Canova sont +sortis de leur valle. Il suffit en effet de la traverser pour y +retrouver, chaque pas, le type de froide beaut qui caractrise la +statuaire de l'empire. Le principal avantage de ces montagnardes, et +celui prcisment que le marbre n'a pu reproduire, est la fracheur du +coloris et la transparence de la peau. C'est elles que peut +s'appliquer sans exagration l'ternelle mtaphore des lis et des roses. +Leurs yeux ont une limpidit excessive et une nuance incertaine, la +fois verte et bleue, qui est particulire la pierre appele +aigue-marine. Canova aimait la <i>morbidezza</i> de leurs cheveux blonds +abondants et lourds. Il les coiffait lui-mme avant de les copier, et +disposait leurs tresses selon les diverses manires de la statuaire +grecque.<a name="page_031" id="page_031"></a></p> + +<p>Ces filles ont gnralement une expression de douceur et de navet qui, +reproduite sur des linaments plus fins et sur des formes plus +dlicates, a d inspirer Canova la dlicieuse tte de Psych. Les +hommes ont la tte colossale, le front prominent, la chevelure paisse +et blonde aussi, les yeux grands, vifs et hardis, la face courte et +carre. Rien de profond ni de dlicat dans la physionomie, mais une +franchise et un courage qui rappellent l'expression des chasseurs +antiques. Le temple de Canova est une copie exacte du Panthon de Rome. +Il est d'un beau marbre fond blanc, travers de nuances rousses et +rostres, mais tendre et dj gren par la gele. Canova, dans une vue +philanthropique, avait fait lever cette glise pour attirer un grand +concours d'trangers et de voyageurs Possagno, et procurer ainsi un +peu de commerce et d'argent aux pauvres habitants de la montagne. Il +comptait en faire une espce de muse de ses ouvrages. L'glise aurait +renferm les sujets sacrs sortis de son ciseau, et des galeries +suprieures auraient contenu part les sujets profanes. Il mourut sans +pouvoir accomplir son projet, et laissa des sommes considrables +destines cet emploi. Mais, quoique son propre frre, l'vque Canova, +ft charg de surveiller les travaux, une sordide conomie ou une +insigne mauvaise foi a prsid l'excution des dernires volonts du +sculpteur. Hormis le <i>vaisseau</i> de marbre, sur lequel il n'tait plus +temps de spculer, on a obi mesquinement la ncessit du remplissage. +Au lieu de douze statues colossales en marbre qui devaient occuper les +douze niches de la coupole, s'lvent douze gants grotesques qu'un +peintre habile, dit-on d'ailleurs, s'est plu excuter ironiquement +pour se venger des tracasseries sordides des entrepreneurs. Trs-peu de +sculpture de Canova dcore l'intrieur du monument. Quelques bas-reliefs +de petite dimension, mais d'un dessin trs-pur et trs-lgant, sont +incrusts autour des chapelles; tu les as vus l'Acadmie des +Beaux-Arts de Venise, et tu en as remarqu un avec prdilection.<a name="page_032" id="page_032"></a> Tu as +vu l aussi le groupe du Christ au tombeau, qui est certainement la plus +froide pense de Canova. Le bronze de ce groupe est dans le temple de +Possagno, ainsi que le tombeau qui renferme les restes du sculpteur; +c'est un sarcophage grec trs-simple et trs-beau, excut sur ses +dessins.</p> + +<p>Un autre groupe du Christ au linceul, peint l'huile, dcore le +matre-autel. Canova, le plus modeste des sculpteurs, avait la +prtention d'tre peintre. Il a pass plusieurs annes retoucher ce +tableau, fils heureusement unique de sa vieillesse, que, par affection +pour ses vertus et par respect pour sa gloire, ses hritiers devraient +conserver prcieusement chez eux, et cacher tous les regards.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . . Je suivis la route d'Asolo le long d'une rampe de collines couvertes de +figuiers; j'embrassai ce riche aspect de la Vntie pendant plusieurs +lieues, sans tre fatigu de son immensit, grce la varit des +premiers plans, qui descendent par gradins de monticules et de ravines +jusqu' la surface unie de la plaine. Des ruisseaux de cristal circulent +et bondissent parmi ces gorges, dont les contours sont hardis sans +pret, et dont le mouvement change chaque dtour du chemin. C'est le +sol le plus riche en fruits dlicieux et le climat le plus sain de +l'Italie. A Asolo, village assis comme Possagno sur le flanc des Alpes, + l'entre d'un vallon non moins beau, je trouvai un montagnard qui +partait pour Trvise, assis majestueusement sur un char tran par +quatre nesses. Je le priai, moyennant une modeste rtribution, de me +faire un peu de place parmi les chevreaux qu'il transportait au march, +et j'arrivai Trvise le lendemain matin, aprs avoir dormi +fraternellement avec les innocentes btes qui devaient tomber le +lendemain sous le couteau du boucher. Cette pense m'inspira pour leur +matre une horreur invincible,<a name="page_033" id="page_033"></a> et je n'changeai pas une parole avec +lui durant tout le chemin.</p> + +<p>Je dormis deux heures Trvise avec un peu de rhume et de fivre; +midi, je trouvai un voiturin qui partait pour Mestre et qui me prit en +<i>lapin</i>. Je trouvai la gondole de Catullo l'entre du canal. Le +docteur, assis sur la poupe, changeait des facties vnitiennes avec +cette perle des gondoliers. Il y avait sur la figure de notre ami un +rayonnement inusit.—Qu'est-ce donc? lui dis-je, avez-vous fait un +hritage? tes-vous nomm mdecin de votre oncle?</p> + +<p>Il prit une attitude mystrieuse et me fit signe de m'asseoir prs de +lui. Alors il tira de sa poche une lettre timbre de Genve. Je me +dtournai aprs l'avoir lue pour cacher mes larmes. Mais quand je +regardai le docteur, je le trouvai occup lire la lettre son +tour.—Ne vous gnez pas, lui dis-je.—Il n'y fit nulle attention et +continua; aprs quoi il la porta ses lvres avec une vivacit +passionne tout italienne, et me la rendit en disant pour toute excuse: +<i>Je l'ai lue</i>.</p> + +<p>Nous nous pressmes la main en pleurant. Puis je lui demandai s'il avait +reu de l'argent pour moi. Il me rpondit par un signe de tte +affirmatif.—Et quand part votre ami Zuzuf?—Le quinze du mois +prochain.—Vous retiendrez mon passage sur son navire pour +Constantinople, docteur.—Oui?—Oui.—Et vous reviendrez? dit-il.—Oui, +je reviendrai.—Et lui aussi?—Et lui aussi, j'espre.—<i>Dieu est +grand!</i> dit le docteur en levant les yeux au ciel d'un air la fois +ingnu et emphatique. Nous verrons, ce soir, Zuzuf au caf, ajouta-t-il; +en attendant, o voulez-vous loger?—Peu m'importe, ami, je pars +aprs-demain pour le Tyrol...<a name="page_034" id="page_034"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<p>Je t'ai racont bien des fois un rve que je fais souvent, et qui m'a +toujours laiss, aprs le rveil, une impression de bonheur et de +mlancolie. Au commencement de ce rve, je me vois assis sur une rive +dserte, et une barque, pleine d'amis qui chantent des airs dlicieux, +vient moi sur le fleuve rapide. Ils m'appellent, ils me tendent les +bras, et je m'lance avec eux dans la barque. Ils me disent: Nous +allons ... (ils nomment un pays inconnu), htons-nous d'arriver. On +laisse les instruments, on interrompt les chants. Chacun prend la rame. +Nous abordons... quelle rive enchante? Il me serait impossible de la +dcrire; mais je l'ai vue vingt fois, je la connais: elle doit exister +quelque part sur la terre, ou dans quelqu'une de ces plantes dont tu +aimes contempler la ple lumire dans les bois, au coucher de la +lune.—Nous sautons terre; nous nous lanons, en courant et en +chantant, travers les buissons embaums. Mais alors tout disparat et +je m'veille. J'ai recommenc souvent ce beau rve, et je n'ai jamais pu +le mener plus loin.</p> + +<p>Ce qu'il y a d'trange, c'est que ces amis qui me convient et qui +m'entranent, je ne les ai jamais vus dans la vie relle. Quand je +m'veille, mon imagination ne se les reprsente plus. J'oublie leurs +traits, leurs noms, leur nombre et leur ge. Je sais confusment qu'ils +sont tous beaux et jeunes; hommes et femmes sont couronns de fleurs, et +leurs cheveux flottent sur leurs paules. La barque est grande et elle +est pleine. Ils ne sont pas diviss par couples, ils vont ple-mle sans +se choisir, et semblent s'aimer tous galement, mais d'un amour tout +divin. Leurs chants et leurs voix ne sont pas de ce monde. Chaque fois<a name="page_035" id="page_035"></a> +que je fais ce rve, je retrouve aussitt la mmoire des rves +prcdents o je les ai vus. Mais elle n'est distincte que dans ce +moment-l; le rveil la trouble et l'efface.</p> + +<p>Lorsque la barque parat sur l'eau, je ne songe rien. Je ne l'attends +pas; je suis triste, et une des occupations o elle me surprend le plus +souvent, c'est de laver mes pieds dans la premire onde du rivage. Mais +cette occupation est toujours inutile. Aussitt que je fais un pas sur +la grve, je m'enfonce dans une fange nouvelle, et j'prouve un +sentiment de dtresse purile. Alors la barque parat au loin; j'entends +vaguement les chants. Puis ils se rapprochent, et je reconnais ces voix +qui me sont si chres. Quelquefois, aprs le rveil, je conserve le +souvenir de quelques lambeaux des vers qu'ils chantent; mais ce sont des +phrases bizarres et qui ne prsentent plus aucun sens l'esprit +veill. Il y aurait peut-tre moyen, en les commentant, d'crire le +pome le plus fantastique que le sicle ait encore produit. Mais je m'en +garderai bien; car je serais dsespr de composer sur mon rve, et de +changer ou d'ajouter quelque chose au vague souvenir qu'il me laisse. Je +brle de savoir s'il y a dans les songes quelque sens prophtique, +quelque rvlation de l'avenir, soit pour cette vie, soit pour les +autres. Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'apprt ce qui en est, et +qu'on m'tt le plaisir de chercher.</p> + +<p>Quels sont ces amis inconnus qui viennent m'appeler dans mon sommeil et +qui m'emmnent joyeusement vers le pays des chimres? D'o vient que je +me peux jamais m'enfoncer dans ces perspectives enchantes que +j'aperois du rivage? D'o vient aussi que ma mmoire conserve si bien +l'aspect des lieux d'o je suis parti et de ceux o j'arrive, et qu'elle +est impuissante se retracer la figure et les noms des amis qui m'y +conduisent? Pourquoi ne puis-je soulever, la lumire du jour, le voile +magique qui me les cache? Sont-ce les mes des morts qui +m'apparaissent?<a name="page_036" id="page_036"></a> Sont-ce les spectres de ceux que je n'aime plus? +Sont-ce les formes confuses o mon cœur doit puiser de nouvelles +adorations? Sont-ce seulement des couleurs mles sur une palette, par +mon imagination qui travaille encore dans le repos des nuits?</p> + +<p>Je te l'ai dit souvent, le matin, tout frachement dbarqu de mon le +inconnue, tout ple encore d'motion et de regret, rien dans la vie +relle ne peut se comparer l'affection que m'inspirent ces tres +mystrieux, et la joie que j'prouve les retrouver. Elle est telle +que j'en ressens l'impression physique aprs le rveil, et que, pour +tout un jour, je n'y puis songer sans palpitations. Ils sont si bons, si +beaux, si purs, ce qu'il me semble! Je me retrace, non pas leurs +traits, mais leur physionomie, leur sourire et le son de leur voix. Ils +sont si heureux, et ils m'invitent leur bonheur avec tant de +tendresse! Mais quoi est-il, leur bonheur?</p> + +<p>Je me souviens de leurs paroles:—Viens donc, me disent-ils; que fais-tu +sur cette triste rive? viens chanter avec nous; viens boire dans nos +coupes. Voici des fleurs; voici des instruments.—Et ils me prsentent +une harpe d'une forme trange, et que je n'ai vue que l. Mes doigts +semblent y tre habitus depuis longtemps; j'en tire des sons divins, et +ils m'coutent avec attendrissement.—O mes amis! mes bien-aims! leur +dis-je, d'o venez-vous donc, et pourquoi m'avez-vous abandonn si +longtemps?—C'est toi, me disent-ils, qui nous abandonnes sans cesse. +Qu'as-tu fait, o as-tu t depuis que nous ne t'avons vu? Comme te +voil vieux et fatigu! comme tes pieds sont couverts de boue! Viens te +reposer et rajeunir avec nous. Viens ... o la mousse est comme un +tapis de velours o l'on marche sans chaussure... Non, ce n'est pas +comme cela qu'ils disent. Ils disent des choses bien belles, et que je +ne peux pas me rappeler assez pour les rendre. Moi, je m'tonne d'avoir +pu vivre loin d'eux, et c'est ma vie relle<a name="page_037" id="page_037"></a> qui alors me semble un rve + demi effac. Je vais leur demandant aussi o ils taient pendant ce +temps-l.—Comment se fait-il, leur dis-je, que j'aie vcu avec d'autres +tres, que j'aie connu d'autres amis? Dans quel monde inaccessible vous +tiez-vous retirs? et comment la mmoire de notre amour s'tait-elle +perdue? Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi dans ce monde o j'ai +souffert? d'o vient que je n'ai pas song vous y chercher?—C'est que +nous n'y sommes pas; c'est que nous n'y allons jamais, me rpondent-ils +en souriant. Viens par ici, par ici avec nous.—Oui, oui! et pour +toujours, leur dis-je; ne m'abandonnez pas, mes frres chris! ne me +laissez pas emporter par ce flot qui m'entrane toujours loin de vous; +ne me laissez plus remettre le pied sur ce sol mouvant o je m'enfonce +jusqu' ce que vous ayez disparu mes yeux, jusqu' ce que je me trouve +dans une autre vie, avec d'autres amis qui ne vous valent pas.—Fou et +ingrat que tu es! me disent-ils en me raillant tendrement, tu veux +toujours y retourner, et, quand tu en reviens, tu ne nous reconnais +plus.—Oh! si, je vous reconnais! A prsent il me semble que je ne vous +ai jamais quitts. Vous voil toujours jeunes, toujours heureux.—Alors, +je les nomme tous, et ils m'embrassent en me donnant un nom que je ne me +rappelle pas, et qui n'est pas celui que je porte dans le monde des +vivants.</p> + +<p>Cette apparition d'une troupe d'amis dont la barque me porte vers une +rive heureuse, est dans mon cerveau depuis les premires annes de ma +vie. Je me souviens fort bien que, dans mon berceau, ds l'ge de cinq +ou six ans, je voyais en m'endormant une troupe de beaux enfants +couronns de fleurs, qui m'appelaient et me faisaient venir avec eux +dans une grande coquille de nacre flottante sur les eaux, et qui +m'emmenaient dans un jardin magnifique. Ce jardin tait diffrent du +rivage imaginaire de mon le. Il y a entre l'un et l'autre la mme +disproportion qu'entre les amis enfants et les amis de mes rves +d'aujourd'hui. Au lieu des hauts<a name="page_038" id="page_038"></a> arbres, des vastes prairies, des +libres torrents et des plantes sauvages que je vois maintenant, je +voyais alors un jardin rgulier, des gazons taills, des buissons de +fleurs la porte de mon bras, des jets d'eau parfume dans des bassins +d'argent, et surtout des roses bleues dans des vases de la Chine. Je ne +sais pourquoi les roses bleues me semblaient les fleurs les plus +surprenantes et les plus dsirables. Du reste, mon rve ressemblait aux +contes de fes dont j'avais dj la tte nourrie, mais aux souvenirs +desquels je mlais toujours un peu du mien. Maintenant il ressemble la +terre libre et vierge que je vais cherchant, et que je peuple +d'affections saintes et de bonheur impossible.</p> + +<p>Eh bien! il m'est arriv, l'autre soir, de me trouver en ralit dans +une situation qui ressemblait un peu mon rve, mais qui n'a pas fini +de mme.</p> + +<p>J'tais au jardin public vers le coucher du soleil. Il y avait, comme +l'ordinaire, trs-peu de promeneurs. Les Vnitiennes lgantes craignent +le chaud et n'oseraient sortir en plein jour, mais en revanche elles +craignent le froid et ne se hasardent gure dehors la nuit. Il y a trois +ou quatre jours faits exprs pour elles dans chaque saison, o elles +font lever la couverture de la gondole; mais elles mettent rarement les +pieds terre. C'est une espce part, si molle et si dlicate qu'un +rayon de soleil ternit leur beaut, et qu'un souffle de la brise expose +leur vie. Les hommes civiliss cherchent de prfrence les lieux o ils +peuvent rencontrer le beau sexe, le thtre, les <i>conversazioni</i>, les +cafs et l'enceinte abrite de la Piazzetta sept heures du soir. Il ne +reste donc aux jardins que quelques vieillards grognons, quelques +fumeurs stupides et quelques bilieux mlancoliques. Tu me classeras dans +laquelle des trois espces il te plaira.</p> + +<p>Peu peu je me trouvai seul, et l'lgant caf qui s'avance sur les +lagunes teignait ses bougies plantes dans des iris et dans des algues +de cristal de Murano. Tu as vu ce jardin bien humide et bien triste la +dernire fois! Moi, je n'y allais<a name="page_039" id="page_039"></a> pas chercher de douces penses, et je +n'esprais pas m'y dbarrasser de mon spleen. Mais le printemps! comme +tu dis, qui pourrait rsister la vertu du mois d'avril? A Venise, mon +ami, c'est bien plus vrai. Les pierres mme reverdissent; les grands +marcages infects, que fuyaient nos gondoles, il y a deux mois, sont des +prairies aquatiques couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de +glaeuls, et de mille sortes de mousses marines d'o s'exhale un parfum +tout particulier, cher ceux qui aiment la mer, et o nichent des +milliers de golands, de plongeons et de cannes petires. De grands +ptrels rasent incessamment ces prs flottants, o chaque jour le flux +et le reflux font passer les flots de l'Adriatique, et apportent des +milliers d'insectes, de madrpores et de coquillages.</p> + +<p>Je trouvai, au lieu de ces alles glaciales que nous avions fuies +ensemble la veille de ton dpart, et o je n'avais pas encore eu le +courage de retourner, un sable tide et des tapis de pquerettes, des +bosquets de sumacs et de sycomores frachement clos au vent de la +Grce. Le petit promontoir plant l'anglaise est si beau, si touffu, +si riche de fleurs, de parfums et d'aspects, que je me demandai si ce +n'tait pas l le rivage magique que mes rves m'avaient fait +pressentir. Mais non, la terre promise est vierge de douleurs, et +celle-ci est dj trempe de mes larmes.</p> + +<p>Le soleil tait descendu derrire les monts Vicentins. De grandes nues +violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de +Saint-Marc, les coupoles de Sainte-Marie, et cette ppinire de flches +et de minarets qui s'lvent de tous les points de la ville se +dessinaient en aiguilles noires sur le ton tincelant de l'horizon. Le +ciel arrivait, par une admirable dgradation de nuances, du rouge cerise +au bleu de smalt; et l'eau, calme et limpide comme une glace, recevait +exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville +elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n'avais vu +Venise si belle et si ferique.<a name="page_040" id="page_040"></a> Cette noire silhouette, jete entre le +ciel et l'eau ardente comme dans une mer de feu, tait alors une de ces +sublimes aberrations d'architecture que le pote de l'Apocalypse a d +voir flotter sur les grves de Patmos quand il rvait sa Jrusalem +nouvelle, et qu'il la comparait une belle pouse de la veille.</p> + +<p>Peu peu les couleurs s'obscurcirent, les contours devinrent plus +massifs, les profondeurs plus mystrieuses. Venise prit l'aspect d'une +flotte immense, puis d'un bois de hauts cyprs o les canaux +s'enfonaient comme de grands chemins de sable argent. Ce sont l les +instants o j'aime regarder au loin. Quand les formes s'effacent, +quand les objets semblent trembler dans la brume, quand mon imagination +peut s'lancer dans un champ immense de conjectures et de caprices, +quand je peux, en clignant un peu la paupire, renverser et bouleverser +une cit, en faire une fort, un camp ou un cimetire; quand je peux +mtamorphoser en fleuves paisibles les grands chemins blancs de +poussire, et en torrents rapides les petits sentiers de sable qui +descendent en serpentant sur la sombre verdure des collines; alors je +jouis vraiment de la nature, j'en dispose mon gr, je rgne sur elle, +je la traverse d'un regard, je la peuple de mes fantaisies.</p> + +<p>Quand j'tais adolescent et que je gardais encore les troupeaux dans le +plus paisible et le plus rustique pays du monde, je m'tais fait une +grande ide de Versailles, de Saint-Cloud, de Trianon, de tous ces +palais dont ma grand'mre me parlait sans cesse comme de ce qu'il y +avait de plus beau voir dans l'univers. J'allais par les chemins au +commencement de la nuit ou la premire blancheur du jour, et je me +crais grands traits Trianon, Versailles et Saint-Cloud dans la vapeur +qui flottait sur nos champs. Une haie de vieux arbres mutils par la +cogne au bord d'un foss devenait un peuple de tritons et de naades de +marbre enlaant leurs bras arms de conques marines. Les taillis et les +vignes de<a name="page_041" id="page_041"></a> nos coteaux taient les parterres d'ifs et de buis; les +noyers de nos gurets, les majestueux ombrages des grands parcs royaux +et le filet de fume qui s'levait du toit d'une chaumire cache dans +les arbres, et dessinait sur la verdure une ligne bleutre et +tremblante, devenait mes yeux le grand jet d'eau que le plus simple +bourgeois de Paris avait le privilge de voir jouer aux grandes ftes, +et qui tait pour moi alors une des merveilles du monde fantastique.</p> + +<p>C'est ainsi qu' grands frais d'imagination je me dessinais dans un +vaste cadre le modle exagr des petites choses que j'ai vues depuis. +C'est grce cette manie de faire de mon cerveau un microscope que j'ai +trouv d'abord le vrai si petit et si peu majestueux. Il m'a fallu du +temps pour l'accepter sans ddain et pour y dcouvrir enfin des beauts +particulires et des sujets d'admiration autres que ceux que j'y avais +cherchs. Mais dans le vrai, quelque beau qu'il soit, j'aime btir +encore. Cette mthode n'est ni d'un artiste ni d'un pote, je le sais; +c'est le fait d'un fou. Tu m'en as souvent raill, toi qui aimes les +grandes lignes pures, les contours hardiment dessins, la lumire riche +et splendide. Tu veux aborder franchement dans le beau, voir et sentir +ce qui est, savoir pourquoi et comment la nature est digne de ton +admiration et de ton amour. J'expliquais cela notre ami un de ces +soirs, comme nous passions ensemble en gondole sous la sombre arcade du +pont des Soupirs. Tu te souviens de cette petite lumire qu'on voit au +fond du canal, et qui se reflte et se multiplie sur les vieux marbres +luisants de la maison de Bianca Capello? Il n'y a pas dans Venise un +canaletto plus mystrieux et plus mlancolique. Cette lumire unique, +qui brille sur tous les objets et qui n'en claire aucun, qui danse sur +l'eau et semble jouer avec le remous des barques qui passent, comme un +follet attach les poursuivre, me fit souvenir de cette grande ligne +de rverbres qui tremble dans la Seine et qui dessine dans l'eau des +zigzags de feu. Je racontai Pietro comme<a name="page_042" id="page_042"></a> quoi j'avais voulu un soir +te faire goter cette illumination aquatique, et comme quoi, aprs +m'avoir ri au nez, tu m'embarrassas beaucoup avec cette question:—En +quoi cela est-il beau?—Et qu'y trouviez-vous de beau en effet? me dit +notre ami.—Je m'imaginais, rpondis-je, voir dans le reflet de ces +lumires des colonnes de feu et des cascades d'tincelles qui +s'enfonaient perte de vue dans une grotte de cristal. La rive me +paraissait soutenue et porte par ces piliers lumineux, et j'avais envie +de sauter dans la rivire pour voir quelles tranges sarabandes les +esprits de l'eau dansaient avec les esprits du feu dans ce palais +enchant.—Le docteur haussa les paules, et je vis qu'il avait un +profond mpris pour ce galimatias.—Je n'aime pas les ides +fantastiques, dit-il; cela nous vient des Allemands, et cela est tout +fait contraire au vrai beau que cherchaient les arts dans notre vieille +Italie. Nous avions des couleurs, nous avions des formes dans ce +temps-l. Le fantastique a pass sur nous une ponge trempe dans les +brouillards du Nord. Pour moi, je suis comme notre ami, continua-t-il, +j'aime contempler. Amusez-vous rver si cela vous plat.</p> + +<p>Je te demande, une fois pour toutes, une licence en bonne forme pour le +chapitre des digressions, et je reviens la soire du jardin public.</p> + +<p>J'tais absorb dans mes fantaisies accoutumes, lorsque je vis sur le +canal de Saint-Georges, au milieu des points noirs dont il tait +parsem, un point noir qui filait rapidement, et qui laissa bientt tous +les autres en arrire. C'tait la nouvelle et pimpante gondole du jeune +Catullo. Quand elle fut la porte de la vue, je reconnus la fleur des +gondoliers en veste de nankin. Cette veste de nankin avait t le sujet +d'une longue discussion <i>a casa</i> dans la matine. Le docteur, voulant la +mettre la rforme, sous prtexte d'une augmentation d'embonpoint dans +sa personne, l'avait destine son frre Giulio; mais Catullo, tant +survenu, sollicita le pourpoint avec une grce irrsistible. Ma +gouvernante<a name="page_043" id="page_043"></a> Cattina, qui ne voit pas d'un mauvais œil le scapulaire +suspendu au cou blanc et ramass du gondolier, observa que le seigneur +Jules avait beaucoup grandi cette anne, et que la veste lui serait trop +courte. En consquence Catullo, qui est quatre fois grand et gros comme +les deux frres ensemble, se fit fort d'endosser un vtement trop court +pour l'un, trop troit pour l'autre. Je ne sais par quel procd +miraculeux le Minotaure en vint bout sans le faire craquer; mais il +est certain que je le vis apparatre sur la lagune dans le propre +vtement d't du docteur. A la vrit, ce riche quipage nuisait un peu + la souplesse de ses mouvements, et il ne se balanait pas sur la poupe +avec toute l'lgance accoutume. Mais, avant d'enfoncer la rame dans le +tranquille miroir de l'onde, il jetait de temps en temps un regard de +satisfaction sur son image resplendissante; et, charm de sa bonne +tenue, pntr de reconnaissance pour l'me gnreuse de son patron, il +enlevait la gondole d'un bras vigoureux et la faisait bondir sur l'eau +comme une sarcelle.</p> + +<p>Giulio tait l'autre bout de la gondole et le secondait avec toute +l'aisance d'un enfant de l'Adriatique. Notre ami Pietro tait couch +indolemment sur le tapis, et la belle Beppa, assise sur les coussins de +maroquin noir, livrait au vent ses longs cheveux d'bne, qui se +sparent sur son noble front et tombent en rouleaux souples et +nonchalants jusque sur son sein. Nos mres appelaient, je crois, ces +deux longues boucles <i>repentirs</i>. Je m'en suis rappel le nom prcieux +en les voyant autour du visage triste et passionn de Beppa. La barque +se ralentit tandis que l'un des rameurs prenait haleine; et quand elle +fut prs de la rive ombrage, elle se laissa couler mollement avec l'eau +qui caressait les blancs escaliers de marbre du jardin. Alors Pierre +pria Beppa de chanter. Giulio prit sa guitare, et la voix de Beppa +s'leva dans la nuit comme l'appel d'une sirne amoureuse. Elle chanta +une strophe de romance que Pierre a compose pour je ne sais quelle +femme, pour Beppa peut-tre:<a name="page_044" id="page_044"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Con lei sull'onda placida</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Errai dalla laguna,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ella gli sguardi immobili</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">In te fissava, o luna!</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">E a che pensava allor?</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Era un morrente palpito?</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Era un nascente amor?</span></td></tr> +</table> + +<p>—Te voil, Zorzi? me cria-t-elle en m'apercevant au-dessus de la rampe. +Que fais-tu l tout seul, vilain boudeur? Viens avec nous prendre le +caf au Lido.—Et fumer une belle pipe de caroubier, dit le docteur.—Et +prendre un peu la rame ma place, dit Giulio.—Ah! pour cela, Giulio, +je te remercie, rpondis-je; quant au docteur, toutes ses pipes ne +valent pas une de mes cigarettes; mais pour toi, aimable Beppa, quelle +excuse pourrais-je trouver?—Viens donc, dit-elle.—Non, repris-je, +j'aime mieux confesser que je suis un butor et rester o je suis.—Fi! +le vilain caractre, dit-elle en me jetant son bouquet demi effeuill + la figure. Est-ce que tu ne deviendras jamais plus aimable que cela? +Et pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?—Que sais-je? rpondis-je. +Je n'en ai nulle envie, et pourtant j'ai le plus grand plaisir du monde + vous rencontrer.</p> + +<p>Catullo, qui est sujet, comme tous les animaux domestiques de son +espce, se mler de la conversation et donner son avis, haussa les +paules et dit Giulio, d'un air fin et entendu: <i>Foresto!</i>—Oui, +prcisment, rpondit Giulio. Entends-tu, Zorzi? voil Catullo qui te +traite de malade extravagant.—Peu m'importe, repris-je, je ne suis pas +des vtres. Tu es trop belle ce soir, Beppa; le docteur est trop +ennuyeux, le justaucorps de Catullo m'est insupportable voir, et +Giulio est trop fatigu. Au bout d'un quart d'heure de bien-tre, les +yeux de Beppa me feraient extravaguer, et il m'arriverait peut-tre de +faire pour elle des vers aussi mauvais que ceux du docteur; le docteur +en serait jaloux. Catullo doit ncessairement crever<a name="page_045" id="page_045"></a> d'apoplexie avant +d'arriver au Lido, et Jules me forcerait de ramer. Bonsoir donc, mes +amis; vous tes beaux comme la lune et rapides comme le vent; votre +barque est venue moi comme une douce vision: allez-vous-en bien vite +avant que je m'aperoive que vous n'tes pas des spectres.</p> + +<p>—Qu'a-t-il mang aujourd'hui? dit Beppa ses compagnons.—<i>Erba</i>, +rpondit gravement le docteur.—Tu as devin juste, mon grand +Esculape, lui dis-je: pois, salade et fenouil. J'ai fait ce que tu +appelles un dner pythagorique.—Rgime trs-sain, rpondit-il, mais +trop peu substantiel. Viens avec moi manger un riz aux hutres, et boire +une bouteille de vin de Samos la Quintavalle.—Va au diable! +empoisonneur, lui dis-je. Tu voudrais m'abrutir par des digestions +laborieuses et m'affadir le caractre par de liquoreuses boissons, pour +me voir tendu ensuite sur ce tapis comme un vieux pagneul au retour de +la chasse, et pour n'avoir plus rougir de ton intemprance et de ton +inertie, Vnitien que tu es.—Et que prtends-tu faire Venise, si ce +n'est le <i>far niente</i>? dit Beppa.—Tu as raison, <i>benedetta</i>, lui +rpondis-je; mais tu ne sais pas que mon <i>far niente</i> est dlicieux l +o je suis te regarder. Tu ne sais pas quel plaisir j'ai voir courir +cette gondole sans me donner la moindre peine pour la faire aller. Il me +semble alors que je dors, et que je fais un rve qui m'est bien cher, +ma Beppa! et dans lequel de mystrieuses cratures m'apparaissent dans +une barque et passent comme toi en chantant.—Quelles sont ces +mystrieuses cratures? demanda-t-elle.—Je l'ignore, rpondis-je; ce ne +sont pas des hommes, ils sont trop bons et trop beaux pour cela; et +pourtant ce ne sont pas des anges, Beppa, car tu n'es pas avec +eux.—Viens me raconter cela, dit-elle, j'aime les rves la +folie.—Demain, lui dis-je; aujourd'hui rends-moi un peu l'illusion du +mien. Chante, Beppa, chante avec ce beau timbre guttural qui s'claircit +et s'pure jusqu'au son de la cloche de cristal; chante avec cette voix +indolente qui sait si bien se<a name="page_046" id="page_046"></a> passionner, et qui ressemble une +odalisque paresseuse qui lve peu peu son voile et finit par le jeter +pour s'lancer blanche et nue dans son bain parfum; ou plutt un +sylphe qui dort dans la brume embaume du crpuscule, et qui dploie peu + peu ses ailes pour monter avec le soleil dans un ciel embras. Chante, +Beppa, chante, et loigne-toi. Dis tes amis d'agiter les rames comme +les ailes d'un oiseau des mers, et de t'emporter dans ta gondole comme +une blanche Lda sur le dos brun d'un cygne sauvage... Va, romanesque +fille, passe et chante; mais sache que la brise soulve les plis de ta +mantille de dentelle noire, et que cette rose, mystrieusement cache +dans tes cheveux par la main de ton amant, va s'effeuiller si tu n'y +prends garde. Ainsi s'envole l'amour, Beppa, quand on le croit bien +gard dans le cœur de celui qu'on aime.—Adieu, maussade, me +cria-t-elle; je te fais le plaisir de te quitter; mais, pour te punir, +je chanterai en dialecte, et tu n'y comprendras rien.—Je souris de +cette prtention de Beppa d'riger son patois en langue inintelligible +des oreilles franaises. J'coutai la barcarolle, qui vraiment tait +crite dans les plus doux mots de ce gentil parler vnitien, fait, ce +qu'il me semble, pour la bouche des enfants.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Coi pensieri malinconici</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">No te star a tormentar.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Vien con mi, montemo in gondola,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Andremo in mezo al mar.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pasaremo i porti e l'isole</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Che contorna la cit:</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">El sol more senza nuvole</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">E la luna nascar.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Co, spandemlo el lume palido</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sera l'aqua inarzentada,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La se specia e la se cocola</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Como dona inamorada.<a name="page_047" id="page_047"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sta baveta che te zogola</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sui caveli inbovolai,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">No xe torbia della polvere</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dele rode e dei cavai.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sto remeto che ne dondola</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Insordirne no se sente</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Come i sciochi de la scuria,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Come i urli de la zente.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ti xe bella, ti xe zovene,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ti xe fresca come un flor;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Vien per tuti le so lagreme,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ridi adeso e fa l'amor.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">In conchiglia i greci, Venere,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Se sognava un altro di;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Forse, visto i aveva in gondola</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Una bela come ti.</span></td></tr> +</table> + +<p>La nuit tait si calme et l'eau si sonore, que j'entendis la dernire +strophe distinctement, quoique les sons n'arrivassent plus mon oreille +que comme l'adieu mystrieux d'une me perdue dans l'espace. Quand je +n'entendis plus rien, je regrettai de ne pas tre avec eux. Mais je m'en +consolai en me disant que, si j'y tais all, je serais dj en train de +m'en repentir.</p> + +<p>Il y a des jours o il est impossible de vivre avec son semblable, tout +porte au spleen, tout tourne au suicide; et il n'y a rien de plus triste +au monde, et surtout de plus ridicule, qu'un pauvre diable qui tourne +autour de sa dernire heure, et qui parlemente avec elle pendant des +semaines et des annes, comme l'homme de Shakspeare avec la vengeance. +Les gens s'en moquent. Ils sont autour de lui le regarder et crier +comme les spectateurs d'un saltimbanque maladroit qui hsite crever le +ballon.—Il sautera! Il ne sautera pas! Les hommes ont raison de rire au +nez de celui qui ne sait ni les quitter ni les supporter, qui ne veut +pas<a name="page_048" id="page_048"></a> renoncer la vie, et qui ne veut pas l'accepter comme elle est. +Ils le punissent ainsi de l'ennui impertinent qu'il prouve et qu'il +avoue. Mais leur justice est dure. Ils ne savent pas ce qu'il a fallu de +souffrances et de dboires pour amener ce point de proccupation +inconvenante un caractre tant soit peu orgueilleux et ferme.</p> + +<p>Je conseille tous ceux qui se trouveront, soit par habitude, soit par +accident, dans une semblable disposition, de faire des repas lgers pour +viter l'irritation crbrale de la digestion, et de se promener seuls +au bord de l'eau, les mains dans les poches, un cigare la bouche, +pendant un certain nombre d'heures, proportionn la force et la +tnacit de leur mauvaise humeur.</p> + +<p>Je rentrai minuit, et je trouvai Pierre et Beppa qui chantaient dans +la <i>galerie</i>; c'est Giulio qui a dcor l'antichambre de ce titre +pompeux, en attachant aux murailles quatre paysages peints l'huile, o +le ciel est vert, l'eau rousse, les arbres bleus, et la terre couleur de +rose. Le docteur prtend faire sa fortune en les vendant quelque +Anglais imbcile, et Giulio prtend faire inscrire le nom de notre +palais dans la nouvelle dition du Guide du voyageur Venise. Pour +s'inspirer, sans doute, de la vue des bois et des montagnes, le docteur +a fait placer le petit piano qui lui sert improviser, sous le plus +enfum de ces paysages. Les heures o le docteur improvise sont les plus +bates de notre journe tous. Beppa s'assied au piano et excute +lentement avec une main un petit thme musical qui sert +l'improvisateur pour suivre son rhythme lyrique, et ainsi closent, dans +une matine, des myriades de strophes pendant lesquelles je m'endors +profondment dans le hamac; Giulio roule cheval sur la rampe du +balcon, au grand risque de tomber dans quelque barque et de se rveiller + Chioggia ou Palestrine. Beppa elle-mme laisse ses grands cils noirs +s'abaisser sur ses joues ples, et sa main continue l'action mcanique +du doigter, tandis que son imagination fait quelque<a name="page_049" id="page_049"></a> rve d'amour +travers les nuages du sommeil, et que le chat, roul en pelote sur les +cahiers de musique, exhale de temps en temps un miaulement plein d'ennui +et de mlancolie.</p> + +<p>Ce soir-l, Beppa tait seule avec Pierre et Vespasiano (c'est le nom du +chat).—Miracle, docteur! dis-je en entrant; comment as-tu fait pour +veiller si tard?—Nous tions inquiets, me dit-il d'un ton grondeur, +tandis que sa dernire rime expirait encore <i>amorosa</i> sur ses lvres, et +vous savez que nous ne dormons pas quand vous n'tes pas rentr.—Ah , +mes amis, rpondis-je, votre tendresse est une perscution. Me voil +oblig d'avoir des remords de votre insomnie, quand j'ai cru faire la +promenade la plus innocente du monde.—Mon cher enfant, me dit Beppa en +me prenant les mains, nous avons une prire te faire.—Qui est-ce qui +pourrait te refuser quelque chose, Beppa? Parle.—Donne-moi ta parole +d'honneur de ne plus sortir seul aprs la nuit tombe.—Voil encore tes +folles sollicitudes, ma Beppa; tu me traites comme un enfant de quatre +ans, quand je suis plus vieux que ton grand-pre.—Tu es environn de +dangers, me dit Beppa avec ce petit ton de dclamation sentimentale qui +lui sied si bien; celle qui te poursuit est capable de tout. Si tu aimes +un peu la vie cause de nous, Zorzi, enferme-toi la maison ou quitte +le pays pour quelque temps.</p> + +<p>—Docteur, rpondis-je, je te prie de tter le pouls de notre Beppa. +Certainement elle a la fivre et un peu de dlire.</p> + +<p>—Beppa s'exagre le danger, dit-il; d'ailleurs ce danger, quel qu'il +ft, ne saurait commander un homme une chose aussi ridicule que de +fuir devant la colre d'une femme. Pourtant il ne faut pas trop rire, +dans ce pays-ci, de certaines menaces de vengeance, et il serait prudent +de ne pas courir seul des heures indues et par les quartiers les plus +dserts et les plus dangereux de Venise.<a name="page_050" id="page_050"></a></p> + +<p>—Dangereux! lui dis-je en haussant les paules; allons, voil de la +prtention. Mes pauvres amis! vous vous battez les flancs pour soutenir +l'antique rputation de votre patrie; mais vous avez beau faire, vous +n'tes plus rien, pas mme assassins! Vous n'avez pas une femme capable +de toucher un poignard sans tomber vanouie ni plus ni moins qu'une +petite-matresse parisienne, et vous chercheriez longtemps avant de +trouver un bravo pour seconder un projet de meurtre, eussiez-vous lui +offrir tout le trsor de Saint-Marc en rcompense.</p> + +<p>Le docteur fit un petit mouvement du doigt par lequel les Vnitiens +expriment beaucoup de choses, et qui piqua ma curiosit.—Voyons, lui +dis-je, qu'avez-vous rpondre?—Je rponds, dit-il, de vous trouver, +avant douze heures, pour la modique somme de cinquante francs tout au +plus, un bon spadassin capable de donner, qui bon vous semblera, une +<i>coltellata</i> d'aussi solide qualit que si nous tions en plein moyen +ge.</p> + +<p>—Grand merci, mon matre, rpondis-je. Cependant une <i>coltellata</i> me +parat une chose si romantique et tellement adapte la mode nouvelle, +que je voudrais en recevoir une, dt-elle me retenir trois jours au lit.</p> + +<p>—Les Franais se moquent de tout, reprit-il, et ils ne sont pas plus +terribles que les autres en prsence du danger. Pour nous, nous sommes +heureusement trs-dgnrs dans l'art du couteau; cependant il y a +encore des amateurs qui le cultivent, et il n'y a pas de danger qu'il se +perde comme les autres arts.</p> + +<p>—Vous ne me ferez pas croire que cela entre dans l'ducation de vos +dandies?</p> + +<p>—Cela n'entre dans celle de personne, rpondit-il d'un air un peu +suffisant. Cependant, il y a dans la main d'un Vnitien une certaine +adresse naturelle qui le rend capable de devenir habile en peu de temps. +Tenez, essayons cela ensemble.—Il alla prendre sur son bureau un vieux +petit<a name="page_051" id="page_051"></a> couteau de mauvaise mine, et, ouvrant la porte de ma chambre, il +se mnagea une distance de dix pas, et plaa les bougies de manire +clairer un pain cacheter coll au but pour point de mire. Il tenait +le couteau d'un air nglig et sans paratre songer a mal.—Voyez-vous, +dit-il, on fait comme cela; on a une main dans sa poche, on regarde le +temps qu'il fait, on siffle un air d'opra, on passe distance de son +homme, et, sans que personne s'en aperoive, sans presque mouvoir le +bras, on lance le harpon. Regardez! Avez-vous vu?</p> + +<p>—Je vois, docteur, lui dis-je, que ta perruque est tombe sur les +genoux de Beppa, et que le chat s'enfuit pouvant. Quand tu voudras +jouer au couteau tout de bon, il faudra tcher de ne pas te trahir par +des incidents aussi burlesques.—Mais le couteau, dit-il sans se +dconcerter et sans songer relever sa perruque, o est le couteau, je +vous prie?—Je regardai le but: le couteau tait certainement plant +dans le pain cacheter.</p> + +<p>—Tudieu! lui dis-je, est-ce ainsi que tu saignes tes malades, cher +docteur?</p> + +<p>—Il est vrai que j'ai perdu ma perruque, dit-il d'un air triomphant; +mais remarquez que j'avais affaire une porte de plein chne, +incontestablement plus difficile pntrer que le sternum, l'pigastre +ou le cœur d'un homme. Quant aux femmes, ajouta-t-il, mfiez-vous de +celles qui sont blanches, courtes et blondes. Il y a un certain type qui +n'a pas dgnr. Quand le bleu de l'œil est fonc et le coloris du +visage changeant, tchez qu'elles n'aient pas de ressentiment contre +vous, ou bien n'allez pas faire le gentil sous leurs balcons . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . Tu ne te doutes pas, mon ami, de ce que c'est que Venise. Elle n'avait +pas quitt le deuil qu'elle endosse avec l'hiver, quand tu as vu ses +vieux piliers de marbre grec, dont tu comparais la couleur et la forme +celles des<a name="page_052" id="page_052"></a> ossements desschs. A prsent le printemps a souffl sur +tout cela comme une poussire d'meraude. Le pied de ces palais, o les +hutres se collaient dans la mousse croupie, se couvre d'une mousse +vert-tendre, et les gondoles coulent entre deux tapis de cette belle +verdure veloute, o le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment +avec l'cume du sillage. Tous les balcons se couvrent de vases de +fleurs, et les fleurs de Venise, nes dans une glaise tide, closes +dans un air humide, ont une fracheur, une richesse de tissu et une +langueur d'attitudes qui les font ressembler aux femmes de ce climat, +dont la beaut est clatante et phmre comme la leur. Les ronces +doubles grimpent autour de tous les piliers, et suspendent leurs +guirlandes de petites rosaces blanches aux noires arabesques des +balcons. L'iris odeur de vanille, la tulipe de Perse, si purement +raye de rouge et de blanc qu'elle semble faite de l'toffe qui servait +de costume aux anciens Vnitiens, les roses de Grce, et des pyramides +de campanules gigantesques s'entassent dans les vases dont la rampe est +couverte; quelquefois un berceau de chvrefeuille fleurs de grenat +couronne tout le balcon d'un bout l'autre, et deux ou trois cages +vertes caches dans le feuillage renferment les rossignols qui chantent +jour et nuit comme en pleine campagne. Cette quantit de rossignols +apprivoiss est un luxe particulier Venise. Les femmes ont un talent +remarquable pour mener bien la difficile ducation de ces pauvres +chanteurs prisonniers, et savent, par toutes sortes de dlicatesses et +de recherches, adoucir l'ennui de leur captivit. La nuit, ils +s'appellent et se rpondent de chaque ct des canaux. Si une srnade +passe, ils se taisent tous pour couter, et, quand elle est partie, ils +recommencent leurs chants, et semblent jaloux de surpasser la mlodie +qu'ils viennent d'entendre.</p> + +<p>A tous les coins de rue, la madone abrite sa petite lampe mystrieuse +sous un dais de jasmin, et les <i>traghetti</i>, ombrags<a name="page_053" id="page_053"></a> de grandes +treilles, rpandent, le long du Grand-Canal, le parfum de la vigne en +fleur, le plus suave peut-tre parmi les plantes.</p> + +<p>Ces traghetti sont des places de station pour les gondoles publiques. +Ceux qui sont tablis sur les rives du Canalazzo sont le rendez-vous des +<i>facchini</i> qui viennent causer et fumer avec les gondoliers. Ces +messieurs sont groups l d'une manire souvent thtrale. Tandis que +l'un, couch sur sa gondole, bille et sourit aux toiles, un autre +debout sur la rive, dbraill, l'air railleur, le chapeau retrouss sur +une fort de longs cheveux crpus, dessine sa grande silhouette sur la +muraille. Celui-l est le matamore du traghetto. Il fait souvent des +courses de nuit du ct de Canaregio, dans une barque o les passagers +ne se hasardent gure, et il rentre quelquefois, le matin, avec la tte +fendue d'un coup de rame qu'il prtend avoir reu au cabaret. Il est +l'espoir de sa famille, et sa poitrine est charge d'images, de reliques +et de chapelets que sa femme, sa mre et ses sœurs ont fait bnir +pour le prserver des dangers de sa profession nocturne. Malgr ses +exploits, il n'est ni vantard ni insolent. La prudence n'abandonne +jamais un Vnitien. Jamais le plus hardi contrebandier ne laisse +chapper un mot de trop, mme devant son meilleur ami; et quand il +rencontre le garde-finance dont il a support le feu la veille, il parle +avec, lui des vnements de la nuit avec autant de sang-froid et de +prsence d'esprit que s'il les avait appris par la voix +publique.—Auprs de lui on peut voir un vieux sournois qui en sait plus +long que les autres, mais dont la voix s'est enroue crier sur les +canaux ces paroles d'une langue inconnue, drive peut-tre du turc ou +de l'armnien, qui servent de signaux aux rameurs de Venise pour +s'avertir et s'viter dans l'obscurit, ou au dtour d'un angle du +canal. Celui-ci, couch sur le pav, dans l'attitude d'un chien +rancuneux, a vu les fastes de la rpublique; il a conduit la gondole du +dernier doge; il a ram sur le Bucentaure.<a name="page_054" id="page_054"></a> Il raconte longuement, quand +il trouve des auditeurs, des histoires de ftes qui ressemblent des +contes de fes; mais quand il craint de ne pas tre entendu avec +recueillement, il s'enferme dans son mpris du temps prsent, et +contemple avec philosophie les trous nombreux de sa casaque, en se +rappelant qu'il a port la veste de soie bariole, l'charpe flottante +et la barrette emplume. Trois ou quatre autres se pressent face face +devant la madone. Ils semblent avoir un secret d'importance se +confier; on dirait presque d'un groupe de bandits mditant un assassinat +sur la route de Terracine. Mais ils vont se livrer la plus innocente +de leurs passions, celle de chanter en chœur. Le <i>tenore</i>, qui est en +gnral un gros rjoui, voix grasse et grle, commence en fausset du +haut de sa tte et du fond de son nez. C'est lui qui, selon leur +expression nergique, <i>gante</i> la note, et chante seul le premier vers. +Peu peu les autres le suivent, et la basse-taille, plus rauque qu'un +bœuf enrhum, s'empare des trois ou quatre notes dont se compose sa +partie, mais qu'elle place toujours bien, et qui certainement sont d'un +grand effet. La basse-taille est d'ordinaire un grand jeune homme sec, +bronz, physionomie grave et ddaigneuse, un des quatre ou cinq types +physiques dont Venise, comme partout, la population se compose. +Celui-l est peut-tre le plus rare, le plus beau et le moins national. +Le pur sang insulaire des lagunes produit le type que dcrit ainsi +Gozzi: <i>Bianco, biondo e grassotto</i>.—Robert va sans doute rassembler, +dans le cadre qu'il remplit prsent Venise, les plus beaux modles +de ces diverses varits, et nous donner de cette race caractrise une +ide la fois potique et vraie<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>. Sa couleur, broye aux ardents +rayons du soleil de l'Italie mridionale, se modifiera<a name="page_055" id="page_055"></a> sans doute +Venise, et se teindra d'une chaleur moins pre et moins blouissante. +Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions et de ses souvenirs +des monuments ternels!</p> + +<p>Les chants qui retentissent, le soir, dans tous les carrefours de cette +ville sont tirs de tous les opras anciens et modernes de l'Italie, +mais tellement corrompus, arrangs, adapts aux facults vocales de ceux +qui s'en emparent, qu'ils sont devenus tout indignes, et que plus d'un +compositeur serait embarrass de les rclamer. Rien n'embarrasse ces +improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient +sur-le-champ un chœur quatre parties. Un chœur de Rossini +s'adapte deux voix au milieu d'un duo de Mercadante, et le refrain +d'une vieille barcarolle d'un maestro inconnu, ralentie jusqu' la +mesure grave du chant d'glise, termine tranquillement le thme tronqu +d'un cantique de Marcello. Mais l'instinct musical de ce peuple sait +tirer parti de tant de monstruosits, le plus heureusement possible, et +lier les fragments de cette mutilation avec une adresse qui rend souvent +la transition difficile apercevoir. Toute musique est simplifie et +dpouille d'ornements par leur procd, ce qui ne la rend pas plus +mauvaise. Ignorants de la musique crite, ces dilettanti passionns vont +recueillant dans leur mmoire les bribes d'harmonie qu'ils peuvent +saisir la porte des thtres ou sous le balcon des palais. Ils les +cousent d'autres portions parses qu'ils possdent d'ailleurs, et les +plus exercs, ceux qui conservent les traditions du chant plusieurs +parties, rglent la mesure de l'ensemble. Cette mesure est un +impitoyable adagio, auquel doivent se soumettre les plus brillantes +fantaisies de Rossini: et vraiment<a name="page_056" id="page_056"></a> cela me rangerait presque l'avis +de ceux qui pensent que la musique n'a pas de caractre par elle-mme, +et se ploie exprimer toutes les situations et tous les sentiments +possibles, selon le mouvement qu'il plat aux excutants de lui donner. +C'est le champ le plus vaste et le plus libre qui soit ouvert +l'imagination, et, bien plus que le peintre, le musicien cre pour les +autres des effets opposs ceux qu'il a crs pour lui. La premire +fois que j'ai entendu la symphonie pastorale de Beethoven, je n'tais +pas averti du sujet, et j'ai compos dans ma tte un pome dans le got +de Milton sur cette adorable harmonie. J'avais plac la chute de l'ange +rebelle et son dernier cri vers le ciel, prcisment l'endroit o le +compositeur fait chanter la caille et le rossignol. Quand j'ai su que je +m'tais tromp, j'ai recommenc mon pome la seconde audition, et il +s'est trouv dans le got de Gessner, sans que mon esprit ft la moindre +rsistance l'impression que Beethoven avait eu dessein de lui donner.</p> + +<p>L'absence de chevaux et de voitures et la sonorit des canaux font de +Venise la ville la plus propre retentir sans cesse de chansons et +d'aubades. Il faudrait tre bien enthousiaste pour se persuader que les +chœurs de gondoliers et de facchini sont meilleurs que ceux de +l'Opra de Paris, comme je l'ai entendu dire quelques personnes d'un +heureux caractre; mais il est bien certain qu'un de ces chœurs, +entendu de loin sous les arceaux des palais moresques que blanchit la +lune, fait plus de plaisir qu'une meilleure musique excute sous les +chssis d'une colonnade en toile peinte. Les grossiers dilettanti +beuglent dans le ton et dans la mesure; les froids chos de marbre +prolongent sur les eaux ces harmonies graves et rudes comme les vents de +la mer. Cette magie des effets acoustiques et le besoin d'entendre une +harmonie quelconque dans le silence de ces nuits enchantes font couter +avec indulgence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus modeste<a name="page_057" id="page_057"></a> +chansonnette qui arrive, passe et se perd dans l'loignement.</p> + +<p>Quand on arrive Venise, et qu'un gondolier bien tenu vient vous +attendre la porte de l'auberge, avec sa veste de drap et son chapeau +rond, il est impossible de retrouver en lui la plus lgre trace de +cette lgance qu'ils avaient aux temps feriques de Venise. On la +chercherait aussi vainement sous les guenilles de ceux qui abandonnent +leurs vtements un dsordre plus pittoresque. Mais l'esprit incisif, +pntrant et subtil de cette classe clbre n'est pas encore tout fait +perdu. Leurs physionomies ont gnralement ce caractre de finesse +mielleuse qu'on pourrait prendre au premier coup d'œil pour de la +gaiet bienveillante, mais qui cache une mordante causticit et une +astuce profonde. Le caractre de cette race et celui de la nation +vnitienne est encore ce qu'il a t de tout temps, la prudence. Nulle +part il n'y a plus de paroles et moins de faits, plus de querelles et +moins de rixes. Les <i>barcaroles</i> ont un merveilleux talent pour se dire +des injures; mais il est bien rare qu'ils en viennent aux mains. Deux +barques se rencontrent et se heurtent l'angle d'un mur, par la +maladresse de l'un et l'inattention de l'autre. Les deux barcaroles +attendent en silence le choc qu'il n'est plus temps d'viter; leur +premier regard est pour la barque; quand ils se sont assurs l'un et +l'autre de ne s'tre point endommags, ils commencent se toiser +pendant que les barques se dtachent et se sparent. Alors commence la +discussion.—Pourquoi n'as-tu pas cri <i>siastali</i><a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>?—J'ai +cri.—Non.—Si fait.—Je gage que non, <i>corpo di Bacco!</i>—Je jure que +si, <i>sangue di Diana!</i>—Mais avec quelle diable de voix?—Mais quelle +espce d'oreilles as-tu pour entendre?—Dis-moi dans quel cabaret tu +t'claircis la voix de la sorte.—Dis-moi <a name="page_058" id="page_058"></a>de quel ne ta mre a rv +quand elle tait grosse de toi.—La vache qui t'a conu aurait d +t'apprendre beugler.—L'nesse qui t'a enfant aurait d te donner les +oreilles de ta famille.—Qu'est-ce que tu dis, race de chien?—Qu'est-ce +que tu dis, fils de guenon?—Alors la discussion s'anime, et va toujours +s'levant mesure que les champions s'loignent. Quand ils ont mis un +ou deux ponts entre eux, les menaces commencent.—Viens donc un peu ici, +que je te fasse savoir de quel bois sont faites mes rames.—Attends, +attends, figure de marsouin, que je fasse sombrer ta coque de noix en +crachant dessus.—Si j'ternuais auprs de ta coquille d'œuf, je la +ferais voler en l'air.—Ta gondole aurait bon besoin d'enfoncer un peu +pour laver les vers dont elle est ronge.—La tienne doit avoir des +araignes, car tu as vol le jupon de ta matresse pour lui faire une +doublure.—Maudite soit la madone de ton traguet pour n'avoir pas envoy +la peste de pareils gondoliers!—Si la madone de ton traguet n'tait +pas la concubine du diable, il y a longtemps que tu serais noy.—Et +ainsi, de mtaphore en mtaphore, on en vient aux plus horribles +imprcations; mais heureusement, au moment o il est question de +s'gorger, les voix se perdent dans l'loignement, et les injures +continuent encore longtemps aprs que les deux adversaires ne +s'entendent plus.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Les gondoliers des particuliers portent, dans ce temps-ci, des vestes +rondes de toile anglaise imprime grands ramages de diverses couleurs. +Une veste fond blanc dessins perse, un pantalon blanc, un ceinturon +rouge ou bleu, et un bonnet de velours noir dont le gland de soie tombe +sur l'oreille la manire des Chioggiotes, composent un costume de +gondolier trs-lgant et trs-frais. Il y a encore quelques jeunes gens +de bon ton qui l'endossent et qui se donnent le divertissement de +conduire une petite barque sur les canaux. Autrefois c'tait pour les +dandies de Venise ce<a name="page_059" id="page_059"></a> que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris. +Ils s'exeraient particulirement dans les petits canaux, o le +rapprochement des croises permettait aux belles d'admirer leur grce et +leur bonne mine. Cela se voit encore quelquefois. Tous les soirs, deux +de ces lgants viennent sillonner notre canalette avec une rapidit et +une force remarquables. Je crois bien qu'ils sont un peu attirs sous +notre balcon par les beaux yeux de Beppa, et que l'un des deux a quelque +prtention de lui plaire. Il est perch sur la poupe, le poste le plus +prilleux et le plus honorable, et la barque ne s'loigne gure de +l'espace que peut embrasser le regard de la belle. Il y a vraiment peu +de gondoliers de profession capables d'en remontrer ces deux +dilettanti. Ils lancent leur esquif comme une flche, et je doute qu'un +cavalier bien mont pt les suivre sur un rivage parallle. Le grand +tour de force, et celui que nos amateurs excutent trs-bravement, est +de lancer la barque pleines rames, de l'amener jusqu' l'angle d'un +pont, et de s'arrter l tout coup au moment o la proue va toucher le +but. C'est un jeu adroit et courageux, et je m'afflige plus de le voir +tomber en dsutude que de la perte du luxe et des richesses de Venise. +Si l'nergie du corps et de l'esprit ne s'tait pas perdue, il ne +faudrait dsesprer de rien. Et en outre, ce n'est pas un trop mauvais +moyen pour attirer l'attention des femmes. Je ne m'tonnerais pas que +Beppa vt avec un certain intrt ce grand blond aux vives couleurs, +qui, en quilibre sur la pointe de sa mince barchetta, semble chaque +instant prs de se briser avec elle, et, vingt fois en un quart d'heure, +triomphe d'un danger auquel il s'expose pour avoir un regard de Beppa. +Beppa prtend qu'elle ne sait pas seulement de quelle couleur sont les +yeux de ce jeune homme. Hum! Beppa!</p> + +<p>Tous les amateurs ne sont pas aussi heureux que ceux-ci. Malheur ceux +qui chouent en prsence des dames places aux fentres, et des +gondoliers groups sur les ponts pour<a name="page_060" id="page_060"></a> juger! L'autre jour, deux braves +bourgeois, gs chacun d'un demi-sicle, et retranchs depuis dix ans au +moins dans la douce occupation de cultiver leur obsit, se sont, on ne +sait comment, dfis la <i>regata</i>. Chacun apparemment s'tait avis de +vanter les prouesses de son jeune temps, et l'amour-propre s'tait ml +de la partie. Quoi qu'il en soit, ces deux honntes clibataires avaient +ouvert un pari leurs amis. A l'heure dite, les gondoles se groupent +sur le lieu du combat. Les parieurs et une foule de dilettanti et +d'oisifs s'attroupent sur les rives et sur les ponts voisins. Les deux +barques rivales s'avancent, et les deux champions s'lvent chacun sur +sa poupe avec une lente majest. Ser Ortensio s'lance avec gloire et +saisit la rame d'un bras vigoureux. Mais avant que Ser Demetrio et le +temps d'en faire autant, soit par hasard, soit par malice, une des +barques spectatrices heurta lgrement la sienne; le digne homme perdit +l'quilibre, et tomba lourdement dans les flots comme un saule dracin +par la tempte. Heureusement le foss n'tait pas profond. Ser Demetrio +se trouva jusqu'au cou dans l'eau tide et jusqu'aux genoux dans la +vase. Juge des rires et des hues des assistants, parmi lesquels tait +bon nombre de caustiques gondoliers. Les amis du malheureux Demetrio +s'empressrent de le retirer; on le nettoya, on le mit dans un lit bien +chaud, et sa gouvernante passa la journe lui faire avaler des +cordiaux; tandis que son adversaire, dclar vainqueur l'unanimit, +allait au restaurant de Sainte-Marguerite faire un dner splendide avec +l'argent de la collecte et les convives des deux partis.</p> + +<p>Quant au gondolier indpendant, il ne possde que son pantalon, sa +chemise et sa pipe, quelquefois un petit caniche noir qui nage ct de +la gondole avec l'agilit infatigable d'un poisson. Le gondolier porte +la madone de son traguet tatoue sur la poitrine avec une aiguille rouge +et de la poudre canon. Il a son patron sur un bras et sa patronne sur +l'autre. Il n'est point, jour et nuit, comme nos cochers de<a name="page_061" id="page_061"></a> fiacre, aux +ordres du premier venu. Il n'obit qu'au chef de son traguet, qui est un +simple gondolier comme lui, lu par un libre vote, approuv de la +police, et qui dsigne chacun de ses administrs le jour o il est de +service au traguet. Le reste du temps, le gondolier gagne librement sa +journe, et, quand une ou deux courses dans la matine ont assur +l'entretien de son estomac et de sa pipe jusqu'au lendemain, il s'endort +le ventre au soleil, sans se soucier que l'empereur passe, et sans se +laisser tenter par aucune offre qui mettrait de nouveau ses bras en +sueur. Il est vrai que son office est plus pnible que celui de conduire +deux paisibles coursiers du haut d'un sige de voiture. Mais son +caractre est aussi plus insouciant et plus indpendant. Souple, +flatteur, et mendiant jeun, il se moque de celui qui lui marchande son +salaire comme de celui qui l'outre-passe. Il est ivrogne, factieux, +bavard, familier et fripon, certains gards; c'est--dire qu'il +respectera scrupuleusement votre foulard, votre parapluie, tout paquet +scell, toute bouteille cachete; mais si vous le laissez en compagnie +de quelque bouteille entame ou de quelque pipe, vous le retrouverez +occup boire votre marasquin et fumer votre tabac avec la +tranquillit d'un homme qui se livre aux plus lgitimes oprations.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>On ne nous avait certainement pas assez vant la beaut du ciel et les +dlices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs +que les toiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si +bleue, si unie, que l'œil ne saisit plus la ligne de l'horizon, et +que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, o la rverie se +perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur que l'on dcouvre +au ciel cinq cent mille fois plus d'toiles qu'on n'en peut apercevoir +dans notre France septentrionale. J'ai vu ici des nuits toiles au +point que le blanc argent des astres occupait plus de place que le bleu +de l'ther dans la vote du firmament. C'tait un semis de diamants qui +clairait presque aussi<a name="page_062" id="page_062"></a> bien que la lune Paris. Ce n'est pas que je +veuille dire du mal de notre lune; c'est une beaut ple dont la +mlancolie parle peut-tre plus l'intelligence que celle-ci. Les nuits +brumeuses de nos tides provinces ont des charmes que personne n'a +gots mieux que moi et que personne n'a moins envie de renier. Ici la +nature, plus vigoureuse dans son influence, imposa peut-tre un peu trop +de silence l'esprit. Elle endort la pense, agite le cœur et domine +les sons. Il ne faut gure songer, moins d'tre un homme de gnie, +crire des pomes durant ces nuits voluptueuses: il faut aimer ou +dormir.</p> + +<p>Pour dormir, il y a un endroit dlicieux: c'est le perron de marbre +blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille +dore est ferme du ct du jardin, on peut se faire conduire par la +gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n'tre +drang par aucun importun piton, moins qu'il n'ait pour venir vous +la foi qui manqua saint Pierre. J'ai pass l bien des heures tout +seul, sans penser rien, tandis que Catullo et sa gondole dormaient au +milieu de l'eau, la porte du sifflet. Quand le vent de minuit passe +sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux; quand le parfum +des graniums et des girofliers monte par bouffes, comme si la terre +exhalait sous le regard de la lune des soupirs embaums; quand les +coupoles de Sainte-Marie lvent dans les cieux leurs demi-globes +d'albtre et leurs minarets couronns d'un turban; quand tout est blanc, +l'eau, le ciel et le marbre, les trois lments de Venise, et que du +haut de la tour de Saint-Marc une grande voix d'airain plane sur ma +tte, je commence ne plus vivre que par les pores, et malheur qui +viendrait faire un appel mon me! je vgte, je me repose, j'oublie. +Qui n'en ferait autant ma place? Comment voudrais-tu que je pusse me +tourmenter pour savoir si monsieur un tel a fait un article sur mes +livres, si monsieur un autre a dclar mes principes dangereux, et mon +cigare immoral?...<a name="page_063" id="page_063"></a> Tout ce que je puis dire, c'est que ces messieurs +sont bien bons de s'occuper de moi, et que, si je n'avais pas de dettes, +je ne quitterais pas le perron du vice-roi pour leur procurer du +scandale mon bureau. <i>Ma la fama</i>, dit l'orgueilleux Alfieri. <i>Ma la +fame</i>, rpond Gozzi joyeusement.</p> + +<p>Je dfie qui que ce soit de m'empcher de dormir agrablement quand je +vois Venise, si appauvrie, si opprime et si misrable, dfier le temps +et les hommes de l'empcher d'tre belle et sereine. Elle est l, autour +de moi, qui se mire dans ses lagunes d'un air de sultane, et ce peuple +de pcheurs qui dort sur le pav l'autre bout de la rive, hiver comme +t, sans autre oreiller qu'une marche de granit, sans autre matelas que +sa casaque taillade, lui aussi n'est-il pas un grand exemple de +philosophie? Quand il n'a pas de quoi acheter une livre de riz, il se +met chanter un chœur pour se distraire de la faim; c'est ainsi +qu'il dfie ses matres et sa misre, accoutum qu'il est braver le +froid, le chaud et la bourrasque. Il faudra bien des annes d'esclavage +pour abrutir entirement ce caractre insouciant et frivole, qui, +pendant tant d'annes, s'est nourri de ftes et de divertissements. La +vie est encore si facile Venise! la nature si riche et si exploitable! +La mer et les lagunes regorgent de poisson et de gibier; on pche en +pleine rue assez de coquillages pour nourrir la population. Les jardins +sont d'un excellent revenu: il n'est pas un coin de cette grasse argile +qui ne produise gnreusement en fruits et en lgumes plus qu'un champ +en terme ferme. De ces milliers d'isolettes dont la lagune est seme, +arrivent tous les jours des bateaux remplis de fruits, de fleurs et +d'herbages si odorants qu'on en sent la trace parfume dans la vapeur du +matin. La franchise du port apporte bas prix les denres trangres; +les vins les plus exquis de l'Archipel cotent moins cher Venise que +le plus simple ordinaire Paris. Les oranges arrivent de Palerme avec +une telle profusion, que, le jour de l'entre du bateau sicilien dans le +port, on peut acheter<a name="page_064" id="page_064"></a> dix des plus belles pour quatre ou cinq sous de +notre monnaie. La vie animale est donc le moindre sujet de dpense +Venise, et le transport des denres se fait avec une aisance qui +entretient l'indolence des habitants. Les provisions arrivent par eau +jusqu' la porte des maisons; sur les ponts et dans les rues paves +passent les marchands en dtail. L'change de l'argent avec les objets +de consommation journalire se fait l'aide d'un panier et d'une corde. +Ainsi, toute une famille peut vivre largement sans que personne, pas +mme le serviteur, sorte de la maison. Quelle diffrence entre cette +commode existence et le laborieux travail qu'une famille, seulement +demi pauvre, est force d'accomplir chaque jour Paris pour parvenir +dner plus mal que le dernier ouvrier de Venise! Quelle diffrence aussi +entre la physionomie proccupe et srieuse de ce peuple qui se heurte +et se presse, qui se crotte et se fait jour avec les coudes dans la +cohue de Paris, et la dmarche nonchalante de ce peuple vnitien qui se +trane en chantant et en se couchant chaque pas sur les dalles lisses +et chaudes des quais? Tous ces industriels, qui chaque jour apportent +Venise leur fonds de commerce dans un panier, sont les esprits les plus +plaisants du monde, et dbitent leurs bons mots avec leur marchandise. +Le marchand de poissons, la fin de sa journe, fatigu et enrou +d'avoir cri tout le matin, vient s'asseoir dans un carrefour ou sur un +parapet; et l, pour se dbarrasser de son reste, il dcoche aux +passants et aux fumeurs des balcons les invitations les plus +ingnieuses.—Voyez, dit-il, c'est le plus beau poisson de ma provision! +je l'ai gard jusqu' cette heure, parce que je sais qu'a prsent les +gens de bien dnent les derniers. Voyez quelles jolies sardines, quatre +pour deux centimes! Un regard de la belle camrire sur ce beau poisson, +et un autre par-dessus le march pour le pauvre <i>pescaor</i>.—Le porteur +d'eau fait des calembours en criant sa denre: <i>Aqua fresca e +tenera</i>.—Le gondolier, stationn au traguet, invite le passager par<a name="page_065" id="page_065"></a> +des offres merveilleuses:—Allons-nous ce soir Trieste, monseigneur? +voici une belle gondole qui ne craint pas la bourrasque en pleine mer, +et un gondolier capable de ramer sans s'arrter jusqu' Constantinople.</p> + +<p>Les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Hier je +voulais aller voir lever la lune sur l'Adriatique; jamais je ne pus +dcider Catullo le pre me conduire au rivage du Lido. Il prtendait, +ce qu'ils prtendent tous quand ils n'ont pas envie d'obir, qu'il avait +l'eau et le vent contraires. Je donnai de tout mon cœur le docteur au +diable pour m'avoir envoy cet asthmatique qui rend l'me chaque coup +de rame, et qui est plus babillard qu'une grive quand il est ivre. +J'tais de la plus mauvaise humeur du monde quand nous rencontrmes, en +face de la Salute, une barque qui descendait doucement vers le +Grand-Canal en rpandant derrire elle, comme un parfum, les sons d'une +srnade dlicieuse.—Tourne la proue, dis-je au vieux Catullo: tu auras +au moins, j'espre, la force de suivre cette barque.</p> + +<p>Une autre barque, qui flnait par l, imita mon exemple, puis une +seconde, puis une autre encore, puis enfin toutes celles qui humaient le +frais sur le canalazzo, et mme plusieurs qui taient vacantes, et dont +les gondoliers se mirent cingler vers nous en criant: <i>Musica! +musica!</i> d'un air aussi affam que les Isralites appelant la manne dans +le dsert. En dix minutes, une flottille s'tait forme autour des +dilettanti; toutes les rames faisaient silence, et les barques se +laissaient couler au gr de l'eau. L'harmonie glissait mollement avec la +brise, et le hautbois soupirait si doucement, que chacun retenait sa +respiration de peur d'interrompre les plaintes de son amour. Le violon +se mit pleurer d'une voix si triste et avec un frmissement tellement +sympathique, que je laissai tomber ma pipe, et que j'enfonai ma +casquette jusqu' mes yeux. La harpe fit alors entendre deux ou trois +gammes de sons harmoniques qui semblaient descendre du ciel et promettre +aux mes souffrantes<a name="page_066" id="page_066"></a> sur la terre les consolations et les caresses des +anges. Puis le cor arriva comme du fond des bois, et chacun de nous crut +voir son premier amour venir du haut des forts du Frioul et s'approcher +avec les sons joyeux de la fanfare. Le hautbois lui adressa des paroles +plus passionnes que celles de la colombe qui poursuit son amant dans +les airs. Le violon exhala les sanglots d'une joie convulsive; la harpe +fit vibrer gnreusement ses grosses cordes, comme les palpitations d'un +cœur embras, et les sons des quatre instruments s'treignirent comme +des mes bienheureuses qui s'embrassent avant de partir ensemble pour +les cieux. Je recueillis leurs accents, et mon imagination les entendit +encore aprs qu'ils eurent cess. Leur passage avait laiss dans +l'atmosphre une chaleur magique, comme si l'amour l'avait agite de ses +ailes.</p> + +<p>Il y eut quelques instants de silence que personne n'osa rompre. La +barque mlodieuse se mit fuir comme si elle et voulu nous chapper; +mais nous nous lanmes sur son sillage. On et dit d'une troupe de +ptrels se disputant qui saisira le premier une dorade. Nous la +pressions de nos proues grandes scies d'acier, qui brillaient au clair +de la lune comme les dents embrases des dragons de l'Arioste. La +fugitive se dlivra la manire d'Orphe: quelques accords de la harpe +firent tout rentrer dans l'ordre et le silence. Au son des lgers +arpges, trois gondoles se rangrent chaque flanc de celle qui portait +la symphonie, et suivirent l'adagio avec une religieuse lenteur. Les +autres restrent derrire comme un cortge, et ce n'tait pas la plus +mauvaise place pour entendre. Ce fut un coup d'œil fait pour raliser +les plus beaux rves, que cette file de gondoles silencieuses qui +glissait doucement sur le large et magnifique canal de Venise. Au son +des plus suaves motifs d'<i>Oberon</i> et de <i>Guillaume Tell</i>, chaque +ondulation de l'eau, chaque lger bondissement des rames, semblaient +rpondre affectueusement au sentiment de chaque phrase<a name="page_067" id="page_067"></a> musicale. Les +gondoliers, debout sur la poupe, dans leur attitude hardie, se +dessinaient dans l'air bleu, comme de lgers spectres noirs, derrire +les groupes d'amis et d'amants qu'ils conduisaient. La lune s'levait +peu peu et commenait montrer sa face curieuse au-dessus des toits; +elle aussi avait l'air d'couter et d'aimer cette musique. Une des rives +de palais du canal, plonge encore dans l'obscurit, dcoupait dans le +ciel ses grandes dentelles mauresques, plus sombres que les portes de +l'enfer. L'autre rive recevait le reflet de la pleine lune, large et +blanche alors comme un bouclier d'argent, sur ses faades muettes et +sereines. Cette file immense de constructions feriques, que n'clairait +pas d'autre lumire que celle des astres, avait un aspect de solitude, +de repos et d'immobilit vraiment sublime. Les minces statues qui se +dressent par centaines dans le ciel semblaient des voles d'esprits +mystrieux chargs de protger le repos de cette muette cit, plonge +dans le sommeil de la Belle au bois dormant, et condamne comme elle +dormir cent ans et plus.</p> + +<p>Nous vogumes ainsi prs d'une heure. Les gondoliers taient devenus un +peu fous. Le vieux Catullo lui-mme bondissait l'allgro et suivait la +course rapide de la petite flotte. Puis sa rame retombait <i>amorosa</i> +l'andante, et il accompagnait ce mouvement gracieux d'une espce de +grognement de batitude. L'orchestre s'arrta sous le portique du +Lion-Blanc. Je me penchai pour voir Mylord sortir de sa gondole. C'tait +un enfant spleentique, de dix-huit vingt ans, charg d'une longue +pipe turque, qu'il tait certainement incapable de fumer tout entire +sans devenir phthisique au dernier degr. Il avait l'air de s'ennuyer +beaucoup; mais il avait pay une srnade dont j'avais beaucoup mieux +profit que lui, et dont je lui sus le meilleur gr du monde.</p> + +<p>Je remontai le canal, et, au moment o nous nous arrtions devant la +Piazzetta, o j'avais donn rendez-vous <a name="page_068" id="page_068"></a> mes amis pour aller prendre +le sorbet ensemble, je rencontrai une barque charge de plusieurs +gondoliers en goguette qui me crirent:—<i>Monsiou</i>, faites donc chanter +le Tasse votre gondolier.—C'tait une pigramme adresse au vieux +Catullo, qui a une maladie chronique de la trache-artre et une +extinction de voix perptuelle.—Il parat qu'on te connat ici, +<i>vechio</i>, lui dis-je.—Ah! <i>lustrissimo!</i> rpondit-il, <i>E gnente, semo +Nicoloti</i>.—Tu es Nicoloto, toi, avec cette tournure-l? lui +demandai-je.—Nicoloto, reprit-il, et des bons.—Noble, +peut-tre?—Comme dit Votre Seigneurie.—As-tu par hasard un doge dans +ta famille?—Lustrissimo, j'ai mieux que cela; j'ai trois porcs, +c'est--dire trois prix de rgate, trois portraits la maison avec la +bannire d'honneur, et le dernier tait mon pre, un <i>grand homme</i>, +savez-vous, mon matre? deux fois plus grand et plus gros que mon fils. +Moi, je suis une pauvre araigne, toute tordue par accident; mais <i>mio +fio</i> prouve bien que nous sommes de bonne ligne. Si l'empereur avait la +bont de nous ordonner une rgate, on verrait si le sang des Catulle est +dgnr.—Diable! lui dis-je. Auriez-vous la complaisance, lustrissimo +Catullo, de me mettre la rive, et de ne pas me voler mon tabac pendant +une heure que vous aurez m'attendre?—Il n'y a pas de danger, mon +matre, rpondit-il; le tabac me fait mal la gorge.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a encore des Nicoloti et des Castellani? demandai-je +mes amis qui m'attendaient au pied de la colonne du Lion.—Que trop, +rpondit Pierre; il y a, en ce moment-ci, une rumeur sourde dans la +ville, et une certaine agitation la police, parce qu'il est question +parmi les gondoliers de renouveler les vieilles querelles.—Je pense +bien, dit Beppa, qu'on peut les laisser faire; de l'humeur pacifique +dont ils sont, leurs divisions ne feront de mal personne et tout se +passera en paroles burlesques.—Il ne faut pas encore trop s'y fier, +reprit le docteur;<a name="page_069" id="page_069"></a> nous ne sommes pas dj si loin de la dernire +tentative qu'ils ont faite de rveiller l'esprit de parti, et leurs +coups d'essai s'annonaient bien. C'tait, je crois, en 1817, dit Beppa, +et tu sauras, Zorzi, toi qui mprises tant les petits couteaux de +Venise, qu'il y eut, en quatre ou cinq jours, de si bonnes <i>coltellate</i> +changes entre les deux factions, qu'il y eut plus de cent personnes +blesses grivement, dont beaucoup ne se relevrent pas.—A la bonne +heure, rpondis-je. Pourrais-tu me dire, docteur rudit, l'origine de +ces dissensions, toi qui sais dans quel got tait taille la barbe du +doge Orseolo?—Cette origine se perd dans la nuit des temps, +rpondit-il; elle est aussi ancienne que Venise. Ce que je puis te dire, +c'est que cette division partageait en deux les nobles aussi bien que la +plbe. Les Castellani habitaient l'le de Castello, c'est--dire +l'extrmit orientale de Venise, jusqu'au pont de Rialto. Les Nicoloti +occupaient l'le de San-Nicolo, l'extrmit orientale, o sont situes +la place Saint-Marc, la rive des Esclavons, etc. Le Grand-Canal servait +de confins aux deux camps. Les Castellani, plus riches et plus lgants +que les autres, reprsentaient la faction aristocratique. Les nobles +avaient les premiers emplois de la rpublique, et le peuple castellan +tait employ aux travaux de l'arsenal. Il fournissait les pilotes pour +les vaisseaux de guerre, et les rameurs du doge dans le Bucentaure. Les +Nicoloti formaient le parti dmocratique. Leurs gentilshommes taient +envoys dans les petites villes de la terre ferme comme gouverneurs, ou +occupaient dans les armes des emplois secondaires. Le peuple tait +pauvre, mais brave et indpendant. Il tait spcialement occup de la +pche, et avait son doge particulier, plbien et soumis l'autre doge, +mais investi de droits magnifiques, entre autres celui de s'asseoir la +droite du grand doge dans les assembles et ftes solennelles. Ce doge +tait d'ordinaire un vieux marinier expriment et portait le titre de +<i>Gastaldo dei Nicoloti</i>; son office tait de prsider l'ordre des +pches<a name="page_070" id="page_070"></a> et de veiller la tranquillit de ses administrs, dont il +tait la fois le suprieur et l'gal. C'est ce qui faisait dire aux +Nicoloti, s'adressant leurs rivaux:—Tu rames pour le doge, et nous +ramons avec le doge. <i>Ti, ti voghi el dose, et mi vogo col dose.</i>—La +rpublique maintenait cette rivalit et protgeait scrupuleusement les +privilges des Nicoloti, sous le prtexte de tenir vivante l'nergie +physique et morale de la population, mais plus certainement pour +contre-balancer, par un habile quilibre, la puissance patricienne.</p> + +<p>Le gouvernement, continua le docteur, ne perdait aucune occasion de +flatter l'amour-propre de ces braves plbiens, et leur donnait des +ftes o ils taient appels montrer la vigueur de leurs muscles et +leur habilet conduire la barque. Les tours de force des Nicoloti sont +encore d'interminables sujets de vanterie et d'orgueil chez les enfants +de cette race herculenne, et tu as pu voir, dans les bouges o nous +allons quelquefois panser des blesss ensemble, ces grossiers tableaux +l'huile qui reprsentent le grand jeu de la pyramide humaine, et les +portraits des vainqueurs de la rgate avec leur bannire brode et +frange d'or fin, au milieu de laquelle tait brode l'image d'un porc; +le don d'un porc vritable accompagnait ce prix, qui n'tait que le +troisime, mais qui n'tait pas le moins envi. Les Nicoloti +s'exeraient la lutte, et leurs femmes avaient leurs rgates, o elles +ramaient l'envi avec une force et une dextrit incontestables. Jugez +de ce qu'et t cette population en colre, si par ces adroites +flatteries sa vanit, et par une administration scrupuleusement +quitables, le gouvernement ne l'et tenue en joie et en belle +humeur!—Le gouvernement tranger, dis-je, se sert d'autres moyens; il +jette en prison et punit svrement le moindre tmoignage ostensible de +courage et de force.—Il faut avouer, reprit-il, qu'il n'eut pas +absolument tort de rprimer les excs de 1817; mais il aurait d trouver +en<a name="page_071" id="page_071"></a> outre le moyen de prvenir le retour de ces fureurs.—Les +croyez-vous bien teintes? A la manire dont Catullo parlait de sa +noblesse plbienne tout l'heure, je croirais assez que les Castellani +ne sont pas encore trs-lis avec les Nicoloti.—Si peu, me rpondit le +docteur, qu'une conspiration des Nicoloti vient d'tre dcouverte, et +qu'il est question de s'assurer de la personne de quarante ou cinquante +d'entre eux.</p> + +<p>Quand nous emes pris le sorbet, nous retrouvmes Catullo tellement +endormi, que le docteur ne vit rien de mieux que de remplir d'eau le +creux de sa main et de l'pancher doucement sur la barbe grise (<i>le +oneste piume</i>, comme aurait dit Dante) du gondolier octognaire. Il ne +se fcha nullement de cette plaisanterie et se mit courageusement +l'ouvrage.—N'tais-tu pas, lui dit, chemin faisant, le docteur, de ce +fameux repas Saint-Samuel, la semaine dernire?—Qui, moi, <i>paron</i>? +rpondit le vieillard hypocrite. Pourquoi cela?—Je te demande, reprit +le docteur, si tu en tais ou si tu n'en tais pas.—<i>Mi son Nicolo, +paron.</i>—Je ne parle pas de cela, dit le docteur en colre. Voyez s'il +rpondra droit une question! Me prends-tu pour un mouchard, vieux +sournois?—Non certainement, illustrissime, mais qu'est-ce que vous +voulez demander un pauvre homme, moiti sourd, moiti imbcile?—Dis +donc, moiti ivrogne, moiti fourbe, lui dis-je.—Il n'y a pas de +danger, reprit le docteur, que ces drles-l rpondent sans savoir +pourquoi on les interroge. Eh bien! puisque tu ne veux pas parler, je +parlerai, moi; je t'avertis, mon vieux renard, que tu vas aller en +prison.—<i>In preson! mi! parch, lustrissimo?</i>—Parce que tu as dn +Saint-Samuel, dit le docteur.—Et quel mal y a-t-il dner +Saint-Samuel, <i>paron</i>?—Parce que tu as conspir contre la sret de +l'tat, lui dis-je.—<i>Mi Cristo!</i> quel mal peut faire un pauvre homme +comme moi l'tat?—N'es-tu pas Nicoloto? dit le docteur.—<i>Mi, si!</i> je +suis n Nicoloto.<a name="page_072" id="page_072"></a>—Eh bien! tous les Nicoloti sont accuss de +conspiration, repris-je, et toi comme les autres.—<i>Santo Do!</i> je n'ai +jamais fait de conspiration.—Ne connais-tu pas un certain Gambierazi? +dit le docteur.—Gambierazi! dit le prudent vieillard d'un air +merveill, quel Gambierazi?—Parbleu! Gambierazi ton compre. On dirait +que tu ne l'as jamais vu.—<i>Lustrissimo</i>, je n'ai pas entendu le nom que +vous disiez, Gamba... Gambierazi? Il y a beaucoup de Gambierazi!—Eh +bien! tu rpondras demain plus catgoriquement la police, dit le +docteur. Voyez-vous cet animal que j'ai sauv vingt fois de la corde, et +qui devrait croire en moi comme en Dieu; le voil qui joue au plus fin +avec moi et qui se mfie de moi comme d'un suppt de police! Qu'il aille +au diable! Si je m'intresse lui dans cette affaire, je consens tre +pendu moi-mme.</p> + +<p>Ce matin, comme nous prenions le caf sur le balcon, nous vmes passer +dans une gondole <i>Catulus pater</i> et <i>Catulus filius</i>, accompagns de +deux sbires.—Fort bien, dit le docteur, je ne croyais pas deviner si +juste. Mais qu'est-ce que veut ce vieux bavard avec sa voix de +grenouille enrhume et ses signes d'intelligence?—<i>Catulus pater</i> +faisait en effet des efforts incroyables pour se faire entendre de nous; +mais son enrouement chronique ne le lui permettant pas, il eut un +colloque conciliatoire avec un sbire, qui consentit faire arrter la +gondole et accompagner son prisonnier jusqu' nous.—Ah! ah! dit le +docteur, que viens-tu faire ici? Ne sais-tu pas que c'est moi qui t'ai +dnonc!</p> + +<p>—Oh! je sais bien que non, lustrissime! Je viens me recommander <i>su +protezion</i>.—Mais qu'as-tu fait, malheureux sclrat? dit le docteur +d'un air terrible. Quand je te disais que tu avais tremp dans quelque +infme conspiration!—L'infortun prisonnier baissa la tte d'un air si +piteux, et le sbire, pos sur le seuil de la porte dans une attitude +tragique, prit une expression de visage si<a name="page_073" id="page_073"></a> imposante, que Beppa et moi +partmes d'un clat de rire sympathique.—Mais enfin quel crime as-tu +commis, damn vieillard? dit Giulio.—<i>Gnente, paron!</i>—Toujours la mme +chose! dit Pierre. De quoi diable veux-tu que je te justifie si je ne +sais pas de quoi tu es accus?—<i>Gnente, lustrissimo, altro che gavemo +fato un Nicoloto.</i>—Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je.—Ma foi! +je n'en sais rien, rpondit Giulio. Qu'est-ce que tu entends par l, +<i>vechio birbo</i>?—Nous avons fait un Nicoloto, rpta Catullo.—Et +comment s'y prend-on, demanda le docteur en fronant le sourcil, pour +faire un Nicoloto?—Avec le Christ, avec quatre torches et avec le +bouillon de seppia.—Ma foi! c'est trop mystrieux pour moi, dit le +docteur. Explique tes sorcelleries, rprouv! car je suis chrtien, et +n'entends rien au culte du diable.—<i>E n anc! semo cristiani!</i> s'cria +le vieillard dsol. Mais il n'y a pas de mal cela, <i>paron</i>; c'est une +coutume de tous les temps; nos pres l'observaient, et nous l'avons +pratique sans y rien ajouter de mal. Nous avons lu notre chef et nous +l'avons baptis.—Ah! je comprends. Vous avez voulu faire un +doge?—<i>Sior, si!</i>—Et vous l'avez baptis avec l'encre de seppia, parce +que le noir est la couleur des Nicoloti!—<i>Sior, si!</i>—Et vous lui avez +fait jurer sur le Christ de dfendre les droits et privilges des +Nicoloti?—<i>Sior, si!</i>—Et d'gorger une vingtaine de Castellani tous +les matins?—<i>Sior, no!</i>—Et ce doge, c'est l'illustrissime gondolier +Gambierazi?—<i>Sior, si, mi compare Gambierazi.</i>—Que tu ne connaissais +pas hier soir?—<i>Sior, si.</i>—Et ton fils a pris part aussi cette farce +sacrilge?—<i>Anc mio fio.</i>—Et que veux-tu que je fasse pour toi, quand +tu te mets sur le dos de semblables accusations? Songes-tu que tu me +compromets moi-mme, et que je serai peut-tre souponn de t'avoir +soudoy pour exciter tes pareils la rvolte?—Ce mot de <i>soudoyer</i>, +dans la bouche de Pietro, fit tellement rire Beppa, que le docteur<a name="page_074" id="page_074"></a> +perdit sa gravit, et que le sbire, qui avait bien la meilleure figure +de sbire que l'on puisse imaginer, se laissa gagner par le rire sans +savoir pourquoi. Mais, craignant d'avoir drog la dignit de son +rle, il fit aussitt une grimace pouvantable; et, montrant la porte +Catullo: Allons, dit-il, en voil assez. Catullo partit aprs avoir +bais les mains du docteur en le conjurant d'aller chez le +commissaire.—Va-t'en bien vite, chien maudit! lui dit le docteur, qui, +commenant se sentir attendri, redoublait de manires bourrues, selon +sa coutume. Je veux tre damn si je m'occupe de toi.—Et aussitt que +le criminel fut hors de la chambre, il prit son chapeau et courut chez +le commissaire. L il apprit que l'affaire tait plutt comique que +srieuse, qu'on avait arrt une quarantaine de Nicoloti, et parmi eux +tous les gondoliers du traguet de la Madonetta, dont faisaient partie +<i>Catulus pater</i> et <i>filius</i>; mais que, aprs les avoir tenus quatre ou +cinq jours sous les verrous pour les effrayer, on les laisserait aller +en paix leurs affaires.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<p class="r">Venise, juillet 1834<br /> +</p> + +<p>Depuis quelques jours, nous errons sur l'archipel vnitien, cherchant un +peu d'air vital hors de cette ville de marbre qui est devenue un miroir +ardent; ce mois-ci surtout, les nuits sont touffantes. Ceux qui +habitent l'intrieur de la cit dorment tout le jour, les uns sur leurs +grands sofas, si bien adapts la mollesse du climat, les autres sur le +plancher des barques. Le soir, ils cherchent le frais sur les balcons, +ou prolongent la veille sous les tentes des cafs, lesquels +heureusement ne se ferment jamais. Mais on n'entend<a name="page_075" id="page_075"></a> plus les rires et +les chansons accoutums. Les rossignols et les gondoliers ont perdu la +voix. Des milliers de petits coquillages phosphorescents brillent au +pied des murs, et des algues charges d'tincelles passent dans l'eau +noire autour des gondoles endormies. Rien n'interrompt plus le silence +des nuits que le cri aigu des mulots qui foltrent sur les marches des +perrons. De longs nuages noirs arrivent des Alpes et passent sur Venise +en la couvrant de grands clairs silencieux; mais ils vont se briser au +del de l'Adriatique, et l'air s'embrase de l'lectricit qu'ils ont +apporte.</p> + +<p>Les enfants du peuple et les chiens caniches sont, avec les poissons, +les seuls tres qui ne souffrent pas de cette scheresse. Ils ne sortent +de l'eau que pour manger ou dormir, et le reste du temps ils nagent +ple-mle. Pour nous, qui avons le malheur d'avoir des chemises, et qui +ne pouvons passer la vie les ter et les remettre, nous cherchons +l'air de la mer, que la Providence a fait si bon en tout pays, et qui +court gnreusement en plein midi sur les lagunes. Les seuls voyageurs +que nous rencontrions l sont de pauvres petits papillons affams qui se +hasardent passer d'un lot l'autre pour y trouver quelque fleur que +le soleil n'ait pas dvore, mais qui succombent souvent la fatigue et +tombent dans une vague avant d'avoir pu achever leur longue et +prilleuse traverse.</p> + +<p>Hier nous passmes devant l'le de San-Servilio, qui est occupe par les +fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent sur les +flots, nous vmes un vieillard ple et maigre assis sa fentre, les +coudes appuys sur le bord. Il tenait son front dans une de ses mains; +ses yeux caves taient fixs sur l'horizon. Un instant il ta sa main, +essuya son front troit et chauve, et retomba aussitt dans son +immobilit. Il y avait, dans cette immobilit mme, quelque chose de si +terrible que mes yeux s'y attachrent involontairement. Quand nous emes +tourn l'angle de la faade, je vis que les regards de Beppa avaient +suivi cette direction et se reportaient<a name="page_076" id="page_076"></a> sur moi.—tait-ce un fou? me +dit-elle.—Un fou furieux, lui rpondis-je.</p> + +<p>Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d'une figure agrable, +qu'ombrageaient de beaux cheveux noirs boucls et humides de sueur, +sortit des buissons qui bordent le jardin et s'avana sur la grve. Il +tenait un rteau, et son air n'avait rien d'extravagant; mais il nous +adressa d'un ton amical des paroles sans suite qui trahirent le +drangement de son cerveau. L'abb tait assis la proue, et, avec +cette vive et saisissante physionomie que personne ne contemple +indiffremment, il regardait ce fou d'un air bienveillant. <i>Addio, +caro!</i> lui cria l'amateur de jardinage en voyant que nous n'abordions +pas l'hospice. Il dit cette parole d'un ton de regret affectueux et +doux: et, nous envoyant encore un adieu de la main, il reprit son +travail avec un empressement enfantin.—Il doit y avoir un bon sentiment +dans cette pauvre tte, dit l'abb; car il y a de la srnit sur ce +visage et de l'harmonie dans cette voix. Qui sait de quoi l'on peut +devenir fou? Il ne faut qu'tre n meilleur ou pire que le commun des +hommes, pour perdre ou la raison ou le bonheur.—Bon fou, dit-il en +envoyant gaiement une bndiction vers l'horticulteur, Dieu te prserve +de gurir!—</p> + +<p>Nous arrivmes l'le de Saint-Lazare, o nous avions une visite +faire aux moines armniens. Le frre Hironyme, avec sa longue barbe +blanche surmonte d'une moustache noire et sa figure si belle et si +douce au premier coup d'œil, vint nous recevoir. Avec une infatigable +complaisance de vanit monacale, il nous promena de l'imprimerie la +bibliothque et du cabinet de physique au jardin. Il nous montra ses +momies, ses manuscrits arabes, le livre imprim en vingt-quatre langues +sous sa direction, ses papyrus gyptiens et ses peintures chinoises. Il +parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur, allemand et anglais +avec l'abb, franais avec moi; et chaque fois que nous lui faisions +compliment sur son immense savoir, son regard, plein de ce mlange<a name="page_077" id="page_077"></a> +d'hypocrisie et d'ingnuit qui est particulier aux physionomies +orientales, semblait nous dire: S'il ne m'tait pas command d'tre +humble, je vous ferais voir que j'en sais bien davantage.</p> + +<p>—Vous tes Franais, me dit-il, vous connaissez l'abb de Lamennais? Je +voudrais bien rencontrer quelqu'un qui le connt.—Certainement, je le +connais beaucoup, rpondis-je effrontment, curieux de savoir ce que +l'on pensait de l'abb de Lamennais en Armnie.—Eh bien! quand vous le +verrez, dit le moine, dites-lui que son livre... Il s'arrta en jetant +un regard mfiant sur l'abb, et acheva ainsi sa phrase, commence +peut-tre dans un autre but: Dites-lui que son dernier livre nous a fait +beaucoup de peine.—Ah! dit l'abb, qui, pour n'tre que Vnitien, n'en +a pas moins la pntration d'un Grec, savez-vous, mon frre, que M. de +Lamennais est un homme d'un immense orgueil, et qui s'imagine devoir +compte de ses opinions l'Europe entire? Savez-vous qu'il est bien +capable de considrer votre couvent comme une imperceptible fraction de +son auditoire?</p> + +<p>—Carliste! c'est un carliste! dit le pre Hironyme en secouant la +tte.—Parbleu! il me parat trange d'entendre parler de ces choses-l +dans le lieu et dans le pays o nous sommes, dis-je voix basse +l'abb, tandis que l'Armnien tait distrait par Beppa qui touchait sa +grande Bible manuscrite, et qui passait insolemment ses petits doigts +sur les vives couleurs des peintures grecques semes sur les +marges.—Vous allez voir qu'il dira du mal de Lamennais, s'il se mfie +de nous, dit l'abb; excitez-le un peu.—Est-ce que vous ne trouvez pas, +mon pre, dis-je au moine, que M. de Lamennais est un grand pote +sacr?—Pote! pote! rpta-t-il d'un air effray; vous ne savez donc +pas le jugement de Sa Saintet?—Non, rpondis-je.—Eh bien! mon fils, +sachez-le; ce nouvel crit est abominable, et il est dfendu tout +chrtien de le lire.—Malheureusement je ne savais point cela, +rpondis-je, et je l'ai lu sans penser mal.<a name="page_078" id="page_078"></a>—Ce malheur-l a pu +arriver bien d'autres, dit l'abb en souriant. C'est un gnie si +dangereux que celui de M. de Lamennais! On peut bien le lire jusqu'au +bout sans s'apercevoir du danger.—Sans doute, reprit le moine, ce n'est +qu'aprs l'avoir lu, quand on y rflchit, qu'on aperoit le serpent +cach sous les fleurs de la sduction.—C'est ce qui vous est arriv +aprs l'avoir lu, n'est-ce pas, mon frre? dit l'abb.—Je ne dis point +que je l'aie lu, repartit le moine. Cela aurait bien pu m'arriver sans +que je fusse fort coupable; jugez-en: l'abb de Lamennais vint ici aprs +son entrevue avec le pape; il parla avec moi. Tenez, il tait assis la +place o vous tes. Je vivrais cent ans que je n'oublierais ni sa +figure, ni sa voix, ni ses paroles. Il me fit une grande impression, +j'en conviens, et je vis tout de suite que c'tait un de ces hommes qui +peuvent, lorsqu'ils le veulent, servir la religion vigoureusement. Je +m'imaginai qu'il tait rentr de bonne foi dans le sein de l'glise, et +que dsormais il serait son plus orthodoxe dfenseur. Que voulez-vous, +il parlait si bien! il parlait comme il crit... <i>A ce qu'on dit, il +crit bien</i>, ajouta l'Armnien, qui se mfiait toujours du sourire +ironique de l'abb. Ce fut au point, continua-t-il, que je le priai +sincrement de m'envoyer le premier ouvrage qu'il publierait.—Et il +vous l'a envoy? demanda l'abb.—Je ne dis point qu'il me l'ait envoy, +reprit aussitt le moine. S'il me l'et envoy, ce ne serait pas ma +faute. Qui pouvait prvoir que cet homme si pieux et si bon ferait un +livre abominable?—Mais tes-vous bien sr, lui dis-je, qu'il soit +abominable?—Comment, si j'en suis sr!—Si vous ne l'avez pas lu?—Mais +la circulaire du pape?—Ah! j'oubliais, repris-je.—Lorsque cette +circulaire nous est arrive, dit le moine, j'tais, comme vous, dans +l'erreur sur le compte de M. de Lamennais. Je disais mes frres: Voyez +un peu quelles grces ineffables Dieu a rpandues sur ce saint homme! +voyez comme un instant de doute et de souffrance a fait place en lui +une foi vive et ardente! c'est l'effet de son entrevue<a name="page_079" id="page_079"></a> avec le +pape.—Vous disiez cela encore, aprs avoir lu le livre? dit l'abb +persvrant dans sa taquinerie.—Je ne dis point que je l'aie dit alors, +rpondit le moine. D'ailleurs, quand je l'aurais dit? je n'avais pas +reu la circulaire.—Cette circulaire me chagrine beaucoup, lui dis-je. +Voyez donc! j'tais enthousiasm du livre et de l'auteur; je sentais, en +le lisant, clore en moi une foi plus vive; l'amour de Dieu, l'espoir de +voir son rgne s'accomplir sur la terre, m'avaient transport au pied du +trne ternel. Jamais je n'avais pri avec autant de ferveur; +j'prouvais presque, chose inoue en ces jours-ci, la soif du martyre. +Cela ne vous a-t-il point produit le mme effet, mon pre?—Si je +n'avais pas reu la circulaire du pape... dit le moine d'un air mu et +contrari; mais que voulez-vous? Quand le pape dclare que le livre est +contraire la religion, l'glise, aux mœurs, et au gouvernement +de... de... Il se frappa le front sans pouvoir trouver le nom de +Louis-Philippe 1<sup>er</sup>; ce fut le seul moment o il fut un peu Armnien +et moine. Les Franais, continua-t-il, ont beaucoup d'obstination dans +leurs opinions politiques. M. de Lamennais est un carliste.—Savez-vous +bien au juste, mon pre, ce que c'est que d'tre carliste? lui +demandai-je.—Il parat, rpondit-il, que cela est trs-contraire aux +opinions du pape.—Ma foi! je n'y comprends plus rien, dis-je voix +basse l'abb; ou cet Armnien fait un trange amphigouri dans sa tte, +ou le pape craint le juste-milieu autant que les moines armniens +craignent le pape.—Je vous demande pardon, dit le frre Hironyme en se +rapprochant de nous d'un air curieux, j'ai peut-tre bless vos opinions +particulires en parlant ainsi.—Comme je ne songeais point rpondre, +l'abb me poussa le coude et me dit:—Vous n'entendez donc pas que le +pre Hironyme vous demande quelle est votre opinion particulire?—En +vrit, repris-je, je n'en ai point d'autre que celle-ci: le Monde se +meurt, et les religions s'en vont.—Hlas! oui, la religion s'en va si +l'on n'y prend garde, dit l'Armnien; les doctrines<a name="page_080" id="page_080"></a> nouvelles +s'infiltrent peu peu dans l'antique vrit, comme l'eau dans le +marbre, et ceux qui pourraient tre les flambeaux de la foi se servent +de la lumire pour garer le troupeau. Quant moi, continua-t-il en +prenant un air de confidence, j'ai un grand dsir et presque un projet +arrt: c'est de demander la permission d'aller trouver l'abb de +Lamennais, en quelque lieu qu'il soit, et de le supplier au nom de la +religion, au nom de sa gloire, au nom de l'amiti que j'ai ressentie +pour lui en le voyant, de rentrer dans le giron de la sainte glise +romaine et de redresser ses voies. J'ai tant de choses lui dire! +ajouta-t-il navement, je suis sr que je viendrais bout de le +convertir.—L'abb se dtourna pour cacher un rire moqueur; puis il fit +le tour du cabinet, tandis que le moine le suivait du regard, avec cet +œil oriental, si beau et si brillant, qui semble tenir de l'aigle et +du chat. Quand l'abb eut fait semblant de regarder tous les objets +d'histoire naturelle, il sortit, et Beppa pria l'Armnien de lui lire +quelques lignes des diverses langues orientales dont les manuscrits +taient pars sur la table, afin d'couter et de comparer les diverses +musiques de ces langues inconnues son oreille. Je laissai le docteur +avec elle, au moment o ils se montraient fort satisfaits du syriaque et +commenaient goter quelque peu le chalden; j'allai rejoindre l'abb, +qui se promenait, d'un air rveur, dans le clotre, le long des arcades +ouvertes sur un prau rempli de soleil et de fleurs clatantes.—Voil +ce que c'est que de jouer au plus fin avec son pareil, lui dis-je en +riant. Tu as voulu faire de l'esprit, et tu as t pris pour un espion, +l'abb; c'est bien fait.</p> + +<p>Il ne me rpondit pas, et parut suivre une conversation trs-anime avec +un interlocuteur imaginaire.—Vous n'iriez point, disait-il en ajoutant +un mot patois qui quivaut notre inimitable <i>plus souvent!</i> Vous le +dites, mais vous ne le feriez point; vous ne quitteriez pas tout +cela.—Il regardait et montrait en gesticulant les jardins et les +galeries<a name="page_081" id="page_081"></a> du couvent. En se retournant, il m'aperut et partit d'un +clat de rire.—L'ide de ce moine, me dit-il, qui veut aller convertir +M. de Lamennais, me trotte par la cervelle; que t'en semble?—Mais +combien veux-tu parier, repris-je, que si le pape te chargeait de cette +mission, tu ne rpugnerais nullement la remplir?—Je le crois bien, +rpondit-il; voir cet homme et causer avec lui, crois-tu que ce soit un +vnement ddaigner dans la vie d'un pauvre prtre?—Et que lui +dirais-tu?—Que je l'admire, que je l'ai lu, et que je suis +malheureux.—Ce n'est pas une raison pour briser ces arbustes qui ne +t'ont rien fait, ni pour tourmenter ce brave moine qui a eu peur de ton +rabat, et qui s'est cru oblig de dplorer l'erreur de celui qu'il +admire peut-tre autant que toi.—Ce moine? il a fait semblant de +s'intresser des choses qui ne l'intressent nullement. Ils sont +savants et polis, mais ils sont moines avant tout, et tout ce qui se +passe au del de leurs murailles leur est parfaitement indiffrent. +Pourvu qu'on les laisse tranquillement jouir de leurs richesses, ils +rpteront toujours servilement le mot d'ordre du pouvoir qui les +protge. Laque ou religieux, peu leur importe, et croyez bien qu'ils +ont un souverain plus sacr que le pape: c'est l'empereur Franois, qui +leur a donn ce couvent et cet lot fertile, o lord Byron est venu +tudier les langues orientales, et que M. de Marcellus a visit +dernirement, comme l'attestent les quatre beaux vers qu'il a crits sur +l'album des voyageurs.</p> + +<p>—Je sais de lui un quatrain non moins beau, repris-je; c'est celui +qu'il a improvis et crit de sa propre main aux pieds de la statue de +la Victoire, Brescia. Le voici:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Elle marche, elle vole, et dispense la gloire;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">On est tent de l'adorer.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et <i>mme</i> en contemplant cette <i>noble</i> Victoire,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Aprs avoir vu Rome, il <i>nous</i> faut l'admirer.</span></td></tr> +</table> + +<p>—Je parie que M. de Marcellus ne peut pas souffrir l'abb de Lamennais, +dit l'abb, et qu'il le rfute victorieusement!<a name="page_082" id="page_082"></a>—Que t'importe, mchant +tonsur? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus improviser des quatrains +tout le long de l'Italie; laisse ces pauvres moines goter le repos +achet au prix des violences et des perscutions froces qu'ils ont +essuyes dans leur patrie de la part des Turcs. Le soin qu'ils prennent +d'lever de jeunes Armniens, et de conserver par l'imprimerie les +monuments de leur langue, qui possde des historiens et des potes +admirables, n'est-il pas d'ailleurs un travail noble et utile?—Mais ils +vendent trs-cher leurs livres et leurs leons, et pourtant ils sont +riches. Un de leurs lves alla faire fortune en Amrique et y mourut, +il y a peu d'annes, en leur lguant quatre millions.—Eh bien! tant +mieux, rpondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi, +l'abb, t'imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes de +porphyre, sans pav de mosaque, sans bibliothque et sans tableaux? Des +moines qui n'ont pas tout cela sont des tres immondes auxquels nous ne +viendrions certainement pas rendre visite. Pour moi, je suis bien fch +que ces merveilleux couvents d'autrefois, ces vritables muses des +reliques de l'art et de la science, aient t pills pour enrichir +certains gnraux et fournisseurs de l'arme franaise, des tueurs +d'hommes et des larrons. Je dplore la perte de cette race de vieux +moines qui blanchissaient sur les livres, et qui puisaient les sciences +humaines au point de n'avoir plus exercer la puissance de leurs +cerveaux que dans les rves de l'alchimie et de l'astrologie. Ces +instruments de physique et ce laboratoire m'avaient transport aux temps +potiques de la vie monacale; maudits soient ce moine bavard avec sa +politique trange, et M. de Marcellus avec ses sublimes quatrains, qui +m'ont si brusquement rappel au temps prsent!</p> + +<p>—Tu ris de tout cela, homme lger, dit l'abb en fronant le sourcil, +et tu as raison; car notre sicle ne mrite plus qu'ironie et piti. +Malheur celui qui croit encore quelque chose! Consume-toi dans ton +cercle de fer, flambeau<a name="page_083" id="page_083"></a> inutile de l'intelligence! Ardeur de la foi, +rves de grandeurs divines, vous rongerez en vain la poitrine et le +cerveau du croyant; les hommes sourient et passent indiffrents Ah! je +ris comme un fou!—Il me tourna brusquement le dos, et s'enfona d'un +air chagrin sous un berceau de vigne. J'eus envie de le suivre; sa +tristesse me faisait peine. Mais je vis passer dans l'eau une dorade qui +s'lanait sur une seppia, et, curieux de voir la singulire dfense de +ce pauvre animal informe contre l'agile nageur, je me penchai sur la +grve. Je vis alors le calamajo, l'<i>encrier</i>, c'est ainsi qu'on appelle +ici cette espce de seppia, lancer son encre la figure de l'ennemi, +qui fit une grimace de dgot et s'loigna fort dsappoint. Le calamajo +fit sa manire quelques gambades agrables sur le sable; mais ce +divertissement ne fut pas de longue dure. La dorade revint +tratreusement, et, par derrire, le saisit et l'emporta au fond de +l'eau avant qu'il et song se servir de son ingnieux stratagme. +Cette guerre me fit oublier celle du pape avec M. de Lamennais, et je +restai un quart d'heure me bronzer au soleil, dans la contemplation +imbcile de quelques brins d'herbes o vivaient en bonne intelligence +deux ou trois mille coquillages. Cette socit paraissait florissante, +lorsqu'un goland effront vint, sous mes yeux, la bouleverser d'un coup +d'aile et presque l'anantir. Rien ne peut donc subsister, pensai-je; et +je me rappelai les tristes rflexions de l'abb. J'allai le rejoindre; +mais, ma grande surprise, je le trouvai riant tout de bon et relisant +d'un air de satisfaction, en se caressant la barbe, des lignes qu'il +venait d'crire avec le bout d'une ardoise sur le mridien du jardin. Je +me penchai sur son paule, et je lus des vers vnitiens qu'il venait de +composer, et dont j'ai essay de faire tant bien que mal la traduction.<a name="page_084" id="page_084"></a></p> + +<p>L'ENNEMI DU PAPE.</p> + +<p>Restez en paix, mes frres, et laissez le pape vider ses querelles +lui-mme. Les foudres de Rome sont teintes, et le feu de la colre +brle en vain les entrailles des hommes de Dieu. Leur anathme n'est +plus qu'un son dont le vent se joue comme de l'cume des flots +grondeurs. L'hrsiarque n'est plus forc d'aller se rfugier dans les +montagnes, et d'user la plante de ses pieds fuir les vengeances de +l'glise. La foi est devenue ce que Jsus a voulu qu'elle ft: un espoir +offert aux mes libres, et non un joug impos par les puissants et les +riches de la terre. Restez en paix, mes frres, Dieu n'pouse pas les +querelles du pape.</p> + +<p>Imprudents qui voulez les rconcilier, vous ne savez pas le mal que +vous feriez l'glise si vous touffiez cette voix rebelle! Vous ne +savez pas que le pape est bien content et bien fier d'avoir un ennemi: +que ne donnerait-il pas pour en avoir deux, pour qu'un autre Luther +entrant la foule vers ses pas! Mois le monde est indiffrent dsormais +aux dbats thologiques; il lit les plaidoyers de l'hrtique, parce +qu'ils sont beaux; il ne lit pas les jugements du pape, parce qu'ils +sont catholiques et rien de plus. Lisez-les, mes frres, puisque le pape +vous les impose; mais priez tout bas pour l'ennemi du pape.</p> + +<p>Vous avez bien assez travaill, vous avez bien assez souffert en ce +monde, vieux dbris du plus ancien peuple de la terre! vos barbes +blanches sont encore taches du sang de vos frres, et la neige du mont +Ararat en a t rougie jusqu' la cime, o s'arrta l'arche sainte. Le +cimeterre turc a ras vos ttes jusqu'aux os, et l'infidle s'est baign +la cheville dans les pleurs des derniers enfants de Japhet. La mfiance, +qui plisse parfois vos fronts sereins, est le cachet qu'y a laiss la +perscution. Mais rassurez-vous, mes frres, et sachez bien qu'il y a +loin du pouvoir d'un pape romain <a name="page_085" id="page_085"></a> celui du moindre cadi turc d'un +village de l'Armnie. Restez en paix, et soyez srs que le pape prie +pour son ennemi, de peur que Dieu ne le lui retire.</p> + +<p>Le dluge de sang a cess, votre arche a touch ces grves fertiles; ne +quittez pas votre le heureuse. Cultivez vos fleurs et cueillez vos +fruits. Voyez! vos raisins rougissent dj, et les pampres chargs de +grappes se penchent sur les flots, comme pour boire, dans un jour de +fatigue. Tout est couleur de rose ici, les lauriers, les marbres, le +ciel et l'onde. Chaque matin vous saluez le soleil qui sort des +montagnes de votre patrie, et vous aspirez dans ses rayons la rose de +vos cimes natales. De quoi voulez-vous inquiter vos mes paisibles? +Enseignez aux orphelins de vos frres la langue que parlrent les +premiers hommes, et surtout racontez-leur l'histoire de votre esclavage, +afin qu'ils gardent la libert que vous avez si chrement paye. Mais ne +leur parlez pas de l'ennemi du pape; c'est bien inutile, hlas! Quand +ils seront grands, l'glise sera pacifie, et le successeur de Capellari +n'aura pas un ennemi au soleil.</p> + +<p>Restez donc en paix, mes frres, car Dieu a remis son arc dans les +nues. Du monde inconnu qui est au del de votre le, un messager vous +est venu. Vous l'avez pris pour la colombe, tant sa voix tait belle et +son aspect candide. Mais le pape vous dit que la colombe est un corbeau. +Dites comme lui, fils de No le prudent! Mais si l'ennemi du pape, +battu par quelque tempte, revient quelque jour s'asseoir l'abri de +vos figuiers, passez bien doucement derrire le feuillage, bons pres! +et courbez vers lui le beau fruit au manteau dchir<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>. Les hirondelles +de l'Adriatique ne l'iront pas dire Rome. S'il entre dans votre +chapelle, laissez-le courber son vaste front devant votre madone. C'est +un Turc qui l'a peinte, et pourtant elle est bien belle et bien<a name="page_086" id="page_086"></a> +chrtienne. Peut-tre entendra-t-elle la prire de l'hrsiarque. Mais +si elle le convertit l'glise romaine, gardez-vous bien de vous vanter +du miracle opr chez vous, frre Hironyme; c'est vous qui, sous peine +d'excommunication, seriez forc de vous dclarer l'ennemi du pape.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>—Et toi, l'abb, lui dis-je, ne serais-tu pas tent, par hasard, de +devenir l'ennemi du pape? Ce rle trange ne leurre-t-il pas ton orgueil +de quelque dangereuse promesse? Mais c'est plus difficile en ce temps-ci +que d'improviser une satire, prends-y garde. Le rle est grave, et il ne +suffit pas d'tre un prtre loquent; il faut tre un grand caractre +pour lever l'tendard de la rvolte dans le concile. Respecte +silencieusement l'habit que tu portes, moins que tu ne te sentes aussi +marqu du sceau fatal d'une grande destine.</p> + +<p>L'abb, sans s'apercevoir de la fatuit de sa rponse, et s'abandonnant +navement une douloureuse proccupation, dit en secouant la tte:—Il +et mieux valu cent fois tre un gratteur de guitare la toilette des +Cydalises, passer sa vie rire et faire des bouts-rims, que de +souffrir le poids des rflexions qui s'obstinent creuser cette pauvre +tte. O Lamennais! o tes-vous? O Capellari! que faites-vous? De cette +soutane noire, linceul de nos gloires passes, ne sortira-t-il qu'un +seul homme? tous ceux qui s'y ensevelissent descendront-ils sans honneur +dans l'oubli du tombeau?</p> + +<p>—O mon cher abb, lui dis-je en pressant sa main, prends garde ce qui +se passe en toi! prends garde au dmon de l'orgueil! Efface tes vers, +voici venir Hironyme; laisse ce moine sa tranquille prudence et son +obscur bonheur. N'veille pas en lui le serpent cach; qui sait s'il n'a +pas song bien des fois, lui aussi, tre un homme? Laisse faire la +reine du monde nouveau, l'intelligence, qui approche pas de gant, et +qui fera de nous ce que je sais bien, sans ton secours ni le mien.<a name="page_087" id="page_087"></a></p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Quand nous repassmes devant l'le des Fous, Beppa se plaignit qu'on lui +ft faire deux fois cette route.—Je dteste leurs cris, dit-elle; cela +me rend malade, et ma souffrance n'adoucit point la leur.—Ils ne crient +pas toujours, lui dis-je en lui montrant le vieillard que nous avions vu +deux heures auparavant. Il tait toujours la mme place et dans la +mme attitude. Sa figure tait ple et morne comme nous l'avions +laisse, et il contemplait encore les flots.—C'est bien pis que s'il +criait, dit Beppa. Mon Dieu! quelle effrayante figure! quel calme +dsespoir! A quoi songe-t-il et que regarde-t-il? Que se passe-t-il dans +cette tte chauve qui ne sent pas les rayons du soleil? Ils sont lourds +comme du plomb, et il les supporte depuis deux heures!—Et peut-tre les +supporte-t-il ainsi tous les jours, dit le docteur. J'en ai connu un qui +se croyait un aigle, et qui s'est tellement obstin regarder le +soleil, qu'il en est devenu aveugle. Quand il eut perdu la vue, sa +fantaisie n'en fut que plus opinitre. Il croyait en contempler encore +le disque lumineux, et prtendait, au milieu des tnbres de la nuit, +voir sa chambre inonde d'une clart blouissante.—Plaise Dieu, dit +Beppa, que celui-ci ait quelque manie stupide de ce genre! il ne +souffrirait pas. Mais je crains bien qu' cette heure il ne soit pas +fou, et qu'il sache seulement qu'il est captif. Comme il regarde +l'horizon! Pauvre homme! tu n'iras jamais jusqu' cette premire lame de +l'Adriatique, et il y a peut-tre dans ton cerveau un volcan qui +voudrait te lancer au bout du monde.—Il ne s'en est peut-tre pas fallu +l'paisseur d'un cheveu sous son crne, dit le docteur, qu'il ne ft un +homme de gnie et qu'il ne remplt l'univers de son nom. Peut-tre y +a-t-il des instants o il le sent, et o il s'aperoit qu'il faut mourir + l'hpital des fous!—Voguons, voguons, dit Beppa; voici le front de +l'abb qui se plisse. . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>La lune montait dans le ciel, quand, aprs avoir dn longuement,<a name="page_088" id="page_088"></a> et +longuement caus dans un caf, nous arrivmes la Piazzetta.—Ce fils +de chien dont la mre tait une vache ne se drangera pas, grommela +Catullo, qui avait le vin misanthrope, ce soir-l.—A qui s'adresse +cette apostrophe gnalogique? dit le docteur. En se retournant il vit +un Turc qui avait t ses babouches et une partie de son vtement, et +qui s'tait agenouill sur la dernire marche du traguet, si prs de +l'eau qu'il mouillait sa barbe et son turban chacune des nombreuses +invocations qu'il adressait la lune.—Ah! ah! dit le docteur, ce +monsieur a choisi un trange prie-Dieu; l'heure l'aura surpris au moment +o il appelait une gondole; il aura t forc de se jeter le visage +contre terre en entendant sonner le coup de sa prire.—Ce n'est pas +cela, dit l'abb; il s'est mis l pour que personne ne pt passer devant +lui et ne vnt traverser son oraison; son culte lui commande de +recommencer autant de fois qu'il passe de gens entre lui et la lune.</p> + +<p>En parlant ainsi, il mit sa canne en travers des jambes de Catullo, qui +voulait poser brutalement le pied sur la rive et repousser le Turc pour +nous faire aborder.—Laisse-le, dit l'abb; celui-l aussi est un +croyant.—Et comment voulez-vous faire, dit le gondolier, si cet animal +sans baptme ne se drange pas?</p> + +<p>En effet, le traguet tant bord de deux petites rampes de bois, nous ne +pouvions aborder sans traverser quelque peu l'oraison du musulman.—Eh +bien! dit l'abb, nous attendrons qu'il ait fini: assieds-toi, et ne dis +mot.—Catullo alla s'asseoir sur sa poupe en secouant la tte; il tait +facile de voir qu'il n'approuvait en rien les principes de +l'abb.—Qu'importe, dit celui-ci en se tournant vers nous, que la +madone s'appelle Marie ou Phingari? La vierge mre de la Divinit, c'est +toujours la mme pense allgorique; c'est la foi qui donne naissance +tous les cultes et toutes les vertus.—Vous tes bien hrtique, ce +soir, monsieur l'abb, dit<a name="page_089" id="page_089"></a> Beppa; pour moi je n'aime pas les Turcs, non +parce qu'ils adorent la lune, mais parce qu'ils tiennent les femmes dans +l'esclavage.—Sans compter qu'ils coupent la tte leurs esclaves, dit +Catullo d'un air indign.—Mon oncle, dit le docteur, a t tmoin d'un +fait que cette prire turque me rappelle. Un jour, il y a environ +cinquante ans, un musulman fut surpris ainsi par l'heure de la prire, +comme il se trouvait sur la rive des Esclavons. Il s'arrta au beau +milieu des quais, et commena, aprs avoir t ses babouches, les +dvotions d'usage. Une troupe de polissons qui voyait apparemment ce +spectacle pour la premire fois, se prit rire, l'entourant avec +curiosit, et rptant ironiquement ses gnuflexions et le mouvement de +ses lvres. Le Turc continua sa prire sans paratre s'apercevoir de +cette raillerie. Les polissons, encourags, redoublrent de singeries, +et peu peu s'enhardirent jusqu' ramasser des cailloux et les lui +jeter au visage. Le croyant resta impassible; sa figure ne trahit pas la +moindre altration, et il n'omit pas une parole de son oraison. Mais, +quand elle fut finie, il se releva, prit par le cou le premier petit +malheureux qui lui tomba sous la main, et lui plongea son kandjar dans +la gorge avec la mme tranquillit que si c'et t un poulet; puis il +se retira, sans dire une seule parole, laissant le cadavre ensanglant +la place o sa prire avait t profane. Le snat dlibra sur ce +meurtre, et il fut dcid que le Turc avait exerc une vengeance +lgitime. Il ne fut fait aucune poursuite contre lui.</p> + +<p>Ce rcit, que Catullo couta, la tte penche et l'oreille basse, parut +lui inspirer un profond respect pour l'idoltre; car, quand celui-ci eut +fini de prier, non-seulement il attendit patiemment qu'il et remis son +dolman, mais encore il lui prsenta ses babouches. Le Turc ne fit pas un +geste de remercment, ne parut pas s'apercevoir de notre politesse, et +alla rejoindre ses compagnons, qui fumaient autour de la colonne de +Saint-Thodore.—Ceux-l sont des muscadins, dit l'abb lorsque nous +passmes auprs d'eux.<a name="page_090" id="page_090"></a> Ils n'ont pas fait leur prire. Ce sont des +ngociants tablis Venise, et que l'air de notre civilisation a +corrompus. Ils boivent du vin, renient le prophte, ne vont point la +mosque, et ne se dchaussent point pour saluer Phingari; mais ils n'en +valent pas mieux, car ils ne croient rien, et ils ont perdu toute la +potique navet de leur idoltrie, sans ouvrir leur me la vrit +austre de l'vangile. Cependant ils sont encore honntes parce qu'ils +sont Turcs, et qu'un Turc ne peut pas tre fripon.</p> + +<p>Aprs nous tre spars pour prendre quelques heures de repos, nous nous +retrouvmes la fte ou <i>sagra</i> du Rdempteur. Chaque paroisse de +Venise clbre magnifiquement sa fte patronale l'envi l'une de +l'autre; toute la ville se porte aux dvotions et aux rjouissances qui +ont lieu cette occasion. L'le de la Giudecca, dans laquelle est +situe l'glise du Rdempteur, tant une des plus riches paroisses, +offre une des plus belles ftes. On dcore le portail d'une immense +guirlande de fleurs et de fruits; un pont de bateaux est construit sur +le canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer en cet endroit; +tout le quai se couvre de boutiques de ptissiers, de tentes pour le +caf, et de ces cuisines de bivouac appeles <i>frittole</i>, o les +marmitons s'agitent comme de grotesques dmons, au milieu de la flamme +et des tourbillons de fume d'une graisse bouillante, dont l'cret doit +prendre la gorge ceux qui passent en mer trois lieues de la cte. Le +gouvernement autrichien dfend la danse en plein air, ce qui nuirait +beaucoup la gaiet de la fte chez tout autre peuple; par bonheur, les +Vnitiens ont dans le caractre un immense fonds de joie; leur pch +capital est la gourmandise, mais une gourmandise babillarde et vive, qui +n'a rien de commun avec la pesante digestion des Anglais et des +Allemands; les vins muscats de l'Istrie six sous la bouteille +procurent une ivresse expansive et factieuse.</p> + +<p>Toutes ces boutiques de comestibles sont ornes de feuillage,<a name="page_091" id="page_091"></a> de +banderoles, de ballons en papier de couleur qui servent de lanternes; +toutes les barques en sont ornes, et celles des riches sont dcores +avec un got remarquable. Ces lanternes de papier prennent toutes les +formes: ici ce sont des glands qui tombent en festons lumineux autour +d'un baldaquin d'toffes barioles; l ce sont des vases d'albtre de +forme antique, rangs autour d'un dais de mousseline blanche dont les +rideaux transparents enveloppent les convives; car on soupe dans ces +barques, et l'on voit, travers la gaze, briller l'argenterie et les +bougies mles aux fleurs et aux cristaux. Quelques jeunes gens habills +en femmes entr'ouvrent les courtines et dbitent des impertinences aux +passants. A la proue s'lve une grande lanterne qui a la figure d'un +trpied, d'un dragon ou d'un vase trusque, dans laquelle un gondolier, +bizarrement vtu; jette chaque instant une poudre qui jaillit en +flammes rouges et en tincelles bleues.</p> + +<p>Toutes ces barques, toutes ces lumires qui se rflchissent dans l'eau, +qui se pressent, et qui courent dans tous les sens le long des +illuminations de la rive, sont d'un effet magique. La plus simple +gondole o soupe bruyamment une famille de pcheurs est belle avec ses +quatre fanaux qui se balancent sur les ttes avines, avec sa lanterne +de la proue, qui, suspendue une lance plus leve que les autres, +flotte, agite par le vent, comme un fruit d'or port par les ondes. Les +jeunes garons rament et mangent alternativement; le pre de famille +parle latin au dessert,—le latin des gondoliers, qui est un recueil de +jeux de mots et de prtendues traductions patoises, quelquefois +plaisantes et toujours grotesques;—les enfants dorment, les chiens +aboient et se provoquent en passant.</p> + +<p>Ce qu'il y a encore de beau et de vraiment rpublicain dans les mœurs +de Venise, c'est l'absence d'tiquette et la bonhomie des grands +seigneurs. Nulle part peut-tre il n'y a des distinctions aussi marques +entre les classes de la socit,<a name="page_092" id="page_092"></a> et nulle part elles ne s'effacent de +meilleure foi. On reconnat un noble au fond de sa gondole, rien qu' sa +manire de hausser et de baisser la glace. Un agioteur juif aura beau +imiter scrupuleusement l'lgance d'un dandy, on ne le confondra jamais +avec le plus simplement vtu des descendants d'une antique famille; et +un gondolier de place, quoi qu'il fasse, n'aura jamais, dans sa manire +de ramer, l'allure la fois lgante et majestueuse de ceux qu'on +appelle gondoliers de palais. Mais il n'est pas une fte publique qui ne +runisse tous les rangs sans distinction, sans privilges et sans +antipathie. Le peuple, qui se moque de tout, se moque des disgrces de +la noblesse, et, au carnaval, l'un de ses dguisements favoris consiste + s'affubler d'une perruque immense, d'un habit ridicule, et s'en +aller par les rues, l'pe au ct, avec des bas crotts et des souliers +percs, offrant sa protection, ses richesses et son palais tous les +passants. Cette mascarade s'appelle l'<i>illustrissimo</i>. Elle est devenue +classique comme Polichinelle, Arighella, Giacometto et Pantalon. Mais, +en dpit de cette cruelle drision, le peuple aime encore ses vieux +nobles, ces hommes des derniers temps de la rpublique, qui furent si +riches, si prodigues et si dupes, si magnifiques et si vains, si borns +et si bons; ces hommes qui choisirent pour leur dernier doge Manin, +lequel se mit pleurer comme un enfant quand on lui dit que Napolon +s'approchait, et qui lui envoya les clefs de Venise, au moment o le +conqurant s'en retournait, la jugeant imprenable.</p> + +<p>Ils ont toujours t affables et paternels avec le peuple, et ne fuient +jamais sa grosse joie, parce qu' Venise elle n'est vraiment pas +repoussante comme ailleurs, et que ce peuple a de l'esprit jusque dans +la grossiret; le peuple rpond cette confiance, et il n'y a pas +d'exemple qu'un noble ait t insult dans une taverne ou dans la +confusion d'une rgate. Tout va ple-mle. Les uns rient de la gravit +des autres, ceux-ci s'amusent de l'extravagance de ceux-l. La gondole<a name="page_093" id="page_093"></a> +ferme du vieux noble, la barque resplendissante du banquier ou du +ngociant, et le bateau brut du marchand de lgumes, soupent et voguent +ensemble sur le canal, se heurtent, se poussent, et l'orchestre du riche +se mle aux rauques chansons du pauvre. Quelquefois le riche fait taire +ses musiciens pour s'gayer des refrains graveleux du bateau; +quelquefois le bateau fait silence et suit la gondole pour couter la +musique du riche.</p> + +<p>Cette bonne intelligence se retrouve partout; l'absence de chevaux et de +voitures dans les rues, et la ncessit pour tous d'aller sur l'eau, +contribuent beaucoup l'galit des manires. Personne ne crotte et +n'crase son semblable. Il n'y a point l l'humiliation de passer pied +auprs d'un carrosse; nul n'est forc de se dranger pour un autre, et +tous consentent se faire place. Au caf, tout le monde est assis +dehors. Le climat l'ordonne, et ce ne sont pas les grands, mais les +frileux, qui restent au dedans. Un pcheur de Chioggia appuie ses coudes +dguenills la mme table qu'un grand seigneur. Il y a bien des cafs +de prdilection pour les lgants, pour les artistes, pour les nobles: +chacun aime trouver l sa socit de tous les soirs; mais dans +l'occasion (que la chaleur rend frquente) on entre dans la premire +taverne venue, et personne ne songe critiquer ou mme remarquer une +femme de bon ton, assise dans un cabaret pour boire une <i>semata</i> ou pour +manger du poisson frais.</p> + +<p>Les Vnitiennes sont coquettes et amoureuses de parure. La richesse de +leurs toilettes fait un singulier contraste avec le <i>sans-faon</i> de +leurs habitudes. Est-ce cette simplicit seigneuriale qu'il faut +attribuer la manire hardie dont les hommes du peuple les regardent? Un +cocher de fiacre Paris n'est pas un homme pour la femme qui monte dans +sa voiture. Ici un gondolier regarde la jambe de toute femme qui sort de +sa gondole. La sentence de La Bruyre: <i>Un jardinier n'est un homme +qu'aux yeux d'une religieuse<a name="page_094" id="page_094"></a></i>, serait un mon-sens Venise. Beppa n'a +certes pas une figure agaante ni des manires ventes. L'autre jour, +comme nous passions auprs d'une barque pleine de manants, l'un d'eux, +qui rcitait, c'est--dire qui corchait une strophe de Tasse, +s'interrompit pour la montrer ses compagnons en s'criant: Voici la +belle Herminie!</p> + +<p>L'ostentation des anciens nobles est encore dans le caractre de la +population; l'usage de la <i>sagra</i> en offre une preuve: chaque anne, le +paroissial et son chapitre dlibrent et choisissent un ordonnateur pour +la fte patronale, peu prs comme on choisit une quteuse dans une +paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d'appliquer le +produit annuel des aumnes et des offrandes la dcoration de l'glise, + l'illumination, et la musique du chœur; on prend ordinairement le +plus gnreux et le plus riche. Dvot ou non, il met toujours son +ambition surpasser son prdcesseur en magnificence; et si le revenu +de la paroisse ne lui suffit pas, il contribue de sa bourse aux frais de +la fte. Aussi le peuple s'amuse beaucoup; les prtres sont satisfaits, +et distribuent pleines mains les absolutions et les indulgences +l'ordonnateur, sa famille et ses serviteurs. Il y a quelques jours, +un simple particulier n'a pas dpens moins de quinze mille francs pour +une messe.</p> + +<p>A deux heures du matin, comme nous n'avions pas pris de vivres dans la +gondole, parce qu'aprs tout, c'est la plus incommode manire de manger +qu'il y ait au monde, nous rentrmes dans la ville, et nous allmes +souper au restaurant de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons +de papier suspendus la treille. Nous allmes nous asseoir au fond du +jardin, et l'abb nous fit servir des soles accommodes avec du raisin +de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa +s'animrent si bien la tte et les entrailles avec le vin de Bragance et +les macarons au girofle, qu'ils ne voulurent jamais nous permettre de +retourner chez nous. Il fallut aller voir le lever du soleil l'le de +Torcello. Catullo,<a name="page_095" id="page_095"></a> tant demi ivre et incapable de ramer seul un +quart du chemin, nous proposa d'aller chercher ses compres Csar et +Gambierazi: l'un qui fut fait nicoloto le mois dernier, en jurant sur le +crucifix haine ternelle aux Castellans; l'autre qui remplit avec +Catullo le rle de grand prtre, en versant l'encre de seppia sur la +tte du nophyte et en dictant la formule du serment. En expiation de +ces crmonies paennes et rpublicaines, ils furent mis tous trois en +prison avec une vingtaine d'assistants; je crois t'avoir racont cela +dans une de mes lettres. J'tais impatient de voir ces gondoliers +illustres. Mais, hlas! que les hommes clbres dmentent souvent d'une +manire fcheuse l'ide que nous nous en formons! Csar, le nophyte, +est bossu, et Gambierazi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir. +Le plus agrable des trois est encore Catullo, qui ne boite que d'une +jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron:—Je +l'ai vu, il tait boiteux.—Hlas! hlas! le divin pote Catulle tait +Vnte; qui sait si l'ivrogne clopp qui conduit notre gondole ne +descend pas de lui en droite ligne?</p> + +<p>Ces trois monstres, l'aide de la voile et du vent, nous conduisirent +trs-vite Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonmes +gaiement dans les sentiers verts de cette belle le.</p> + +<p>Torcello est, de tous les lots des lagunes o vinrent se rfugier les +habitants de la Vntie lors de l'irruption des barbares en Italie, +celui qui conserve le plus de traces de cette poque d'migration et de +terreur. L'glise et une fabrique en ruine sont les vestiges de la ville +que ces rfugis y construisirent. L'glise, par sa construction +irrgulire et le mlange de richesses antiques et de matriaux +grossiers qui la composent, atteste la prcipitation avec laquelle elle +fut btie. On y employa les dbris d'un temple d'Aquile, soustraits +la ruine de cette capitale des provinces vntes. La nef a encore la +forme circulaire d'un temple paen, et de prcieuses colonnes d'un +marbre africain<a name="page_096" id="page_096"></a> sculpt en Grce soutiennent le toit de briques charg +de ronces qui s'chappent en festons et s'ouvrent un chemin dans les +crevasses des corniches. La coupole et la partie intrieure du portique +sont couvertes de mosaques excutes par des artistes grecs. Ces +mosaques, qui datent du onzime sicle, sont hideuses de dessin comme +toutes celles de cette poque de dcadence, mais remarquables de +solidit. C'est de Venise que l'art de la mosaque s'est rpandu dans +toute l'Italie, et ces fonds d'or qui donnent un si grand relief aux +figures, et se conservent si intacts et si brillants sous la poussire +des sicles, sont forms de petites plaques de verre dor que l'on +fabriquait Murano, le voisine de celle-ci. Peu peu l'art du dessin, +perdu en Grce et retrouv en Italie, s'appliqua rectifier la +mosaque, et les dernires qui furent excutes dans l'glise de +Saint-Marc, par les frres Zuccati, avaient t dessines par Titien.</p> + +<p>L'abb voulut nous persuader que les madones en mosaque du onzime +sicle avaient un caractre austre et grandiose, o le sentiment de la +foi parlait plus haut que la grce potique des beaux temps de la +peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures du type +grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque +chose de ferme et d'imposant comme les prceptes de la foi nouvelle. +L'abb en revint sa fantaisie, tant soit peu paenne, de faire de la +Vierge une allgorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les +diverses expressions que ces figures rvres reurent des grands +artistes, et nous montrer, dans chacun de leurs types favoris, un reflet +de leur me. Titien avait, selon lui, rvl sa foi robuste et +tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une +attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nue d'or +s'entr'ouvre, et que Jhovah s'avance pour la recevoir.</p> + +<p>Raphal et Corrge, amants et potes, avaient rpandu sur le front de +leurs vierges une douceur plus mlancolique<a name="page_097" id="page_097"></a> et une plus humaine +tendresse pour la Divinit; ce n'est pas le ciel seul qu'elles +contemplent, c'est Jsus, Dieu d'amour et de pardon, qu'elles caressent +saintement.</p> + +<p>Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aims de Beppa, avaient +confi au sourire de leurs <i>madonnettes</i> la nave jeunesse de leurs +cœurs.—O Giambellino! s'cria Beppa, que je t'aurais aim! que je me +serais plu a tes purilits charmantes! comme j'aurais soign ton +chardonneret bien-aim! comme j'aurais cout dans mes rves la viole et +la mandoline de tes petits anges voils de leurs longues ailes, souples, +mlodieux et mignons comme des msanges! Que j'aurais respir avec +dlices ces fleurs que ta main a ravies l'den, et que firent clore +les pleurs d've et de Marie! Comme j'aurais frmi en baisant le lger +feuillage qui flotte sur les cheveux d'or de tes ples chrubins! Comme +j'aurais timidement contempl tes vierges adolescentes, si pures et si +saintes que le regard humain craint de les profaner! J'aurais conserv +mon me sereine afin de leur ressembler.—Tu leur ressembles, Beppa! +s'cria l'abb avec un regard qu'il lana sur elle comme un clair. Mais +il reporta aussitt sa vue sur la grande et sombre madone grecque, +emblme de souffrance et d'nergie, qui se dressait au-dessus de nos +ttes.—O foi triste et sublime! dit-il en touffant un soupir. Le +visage de cet honnte jeune homme exprima la satisfaction d'un +douloureux triomphe, et le sourire d'amertume que l'indignation +gnreuse ramne si souvent sur ses lvres s'effaa pour tout le jour. +Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu'on m'ordonne de +vaincre et de macrer l'imagination rebelle, d'enfoncer dans mon cœur +les sept dards qui percent le sein de Marie; qu'on me donne souffrir, +c'est bien. Ce qui tue, c'est l'inaction, c'est de sentir tout son tre +inutile, toute sa force perdue; c'est de n'avoir rien combattre, rien + immoler. Je ne serais pas surpris que l'abb se laisst aller parfois + caresser des penses dangereuses,<a name="page_098" id="page_098"></a> des sentiments funestes, afin +d'avoir la joie d'en triompher.</p> + +<p>Le docteur alla s'endormir au milieu des orties, sur la chaise curule en +pierre qui servit, dit-on, jadis aux prteurs romains chargs de +percevoir l'impt sur les pcheurs des lagunes. La tradition populaire +gratifie cette chaise du nom de trne d'Attila, bien que le conqurant +barbare, ayant fait une vaine tentative d'invasion sur ces les, et +ayant vu ses vaisseaux chouer, l'heure de la mare descendante, sur +les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se ft +retir, abandonnant mme la chtive conqute de la pninsule de +Chioggia. Jules resta examiner les tranges contrevents de l'glise, +forms, comme dans les temples orientaux, d'une grande pierre plate +tournant sur un pivot et sur des gonds. L'abb alla faire visite son +confrre de Torcello, dont le blanc prieur, perdu dans les rameaux des +jardins, faisait envie la romanesque Beppa. J'allai seul, rvant et +ramassant des fleurs pour elle, travers les tranes de Torcello, plus +belles, hlas! que celles de ma Valle Noire. Une profusion de liserons +clatants grimpait le long des haies, et formait souvent au-dessus du +sentier des berceaux plus riches et plus lgants que si la main de +l'homme s'en ft mle. Huit ou dix maisons, vingt peut-tre, +dissmines au milieu des vergers, renferment toute la population de +l'le. Tous les habitants taient dj partis pour la pche. Un silence +inconcevable rgnait sur cette nature si prodigue, que l'homme s'en +occupe peine, et y reoit en pur don ce que chez nous il achte au +prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs tendu +sous mes pieds, et, peu habitus sans doute aux tracasseries des enfants +ou des entomologistes, venaient se reposer jusque sur le bouquet que +j'avais la main. Torcello est un dsert cultiv. Au travers des +taillis d'osier et des buissons d'althra courent des ruisseaux d'eau +marine, o le ptrel et la sarcelle se promnent voluptueusement. et +l un chapiteau de marbre,<a name="page_099" id="page_099"></a> un fragment de sculpture du Bas-Empire, une +belle croix grecque brise, percent dans les hautes herbes. L'ternelle +jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L'air tait +embaum, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux +du matin. J'avais sur la tte le plus beau ciel du monde, deux pas de +moi les meilleure amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour +rsumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue +gnrale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au +lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis +apparatre des champs aplanis, des arbres souffrants, des buissons +poudreux, un ciel gris, une vgtation maigre, obstinment tourmente +par le soc et la pioche, des masures hideuses, des palais ridicules, la +France en un mot.—Ah! tu m'appelles donc! lui dis-je. Je sentis un +trange mouvement de dsir et de rpugnance. O patrie! nom mystrieux +qui je n'ai jamais pens, et qui ne m'offres encore qu'un sens +impntrable! le souvenir des douleurs passes que tu voques est-il +donc plus doux que le sentiment prsent de la joie? Pourrais-je +t'oublier si je voulais? et d'o vient que je ne le veux pas?</p> + +<hr /> + +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br /> + +A JULES NRAUD</h2> + +<p class="r">Nohant, septembre 1834.<br /> +</p> + +<p>Combien j'ai te remercier, mon vieil ami, d'tre venu me voir tout de +suite! Je n'esprais pas ce bonheur, et je vois que, ta position n'ayant +pas chang, c'est une grande preuve d'amiti que m'as donne. J'ai pass +une journe<a name="page_100" id="page_100"></a> heureuse, mon brave Malgache, auprs de toi, au milieu de +mes enfants et de mes amis. J'ai ri de bien bon cœur de nos anciennes +folies; j'ai renouvel nos combats espigles; je me suis diverti de tes +calembours. J'ai retrouv, aprs deux ans d'absence (qui renferment pour +moi deux sicles), toute cette ancienne vie avec un plaisir d'enfant, +avec une joie de vieillard. Eh bien! mon pauvre ami, tout cela est entr +une journe entire dans ce cœur us et dsol; tout cela l'a fait +bondir de joie, mais ne l'a ni guri ni rajeuni; c'est un mort que le +galvanisme a fait tressaillir, et qui retombe plus mort qu'auparavant. +J'ai le spleen, j'ai le dsespoir dans l'me, Malgache. Je me suis dit +tout ce que je pouvais et devais me dire, j'ai essay de me rattacher +tout; je ne puis pas vivre, je ne le puis pas. Je viens dire adieu mon +pays, mes amis. Le monde ne saura pas ce que j'ai souffert, ce que +j'ai tent avant d'en venir l. J'essaierais en vain de te faire +comprendre mon me et ma vie: ne me parle pas de cela; reois mon adieu, +et ne me dis rien; ce serait inutile. Viens me voir quelquefois pendant +mon sjour ici et parler du pass avec moi. J'aurai quelques services +te demander: tu en accepteras l'ennui comme une preuve de confiance. +Pense moi, et si j'ai un tombeau quelque part o tu passes un jour, +arrte-toi pour y laisser tomber quelques larmes? Oh! prie pour celui +qui, seul peut-tre, a bien connu et bien jug ton cœur.</p> + +<p class="r">Lundi soir.<br /> +</p> + +<p>Merci, mon bon vieux Malgache, merci de ta lettre; aucun remde ne peut +tre plus efficace que ces paroles d'amiti et cette douce compassion +dont mon orgueil ne saurait souffrir. Tu ne sais des malheurs de ma vie +qu'une bien faible partie. Si le sort nous runit quelques heures, je te +les dirai; mais l'important, ce n'est pas que tu les saches, c'est que +ton affection les adoucisse. Va, le raisonnement,<a name="page_101" id="page_101"></a> les reprsentations, +les rprimandes, ne font qu'aigrir le cœur de ceux qui souffrent, et +une poigne de main bien cordiale est la plus loquente des +consolations. Il se peut que j'aie le cœur fatigu, l'esprit abus +par une vie aventureuse et des ides faussas; mais j'en meurs, vois-tu, +et il ne s'agit plus pour ceux qui m'aiment que de me conduire doucement + ma tombe. Otez-moi les dernires pines du chemin, ou du moins semez +quelques fleurs autour de ma fosse, et faites entendre mon oreille les +douces paroles du regret et de la piti. Non, je ne rougis pas de la +vtre, mes amis! et de la tienne surtout, vieux dbris qui as surnag +sur les orages de la vie, et qui en connais les soucis rongeurs et les +fatigues accablantes. Je suis un malade qu'il faut plaindre et non +contrarier. Si vous ne me gurissez pas, du moins vous me rendrez la +souffrance moins rude et la mort moins laide. Me prserve le ciel de +mpriser votre amiti et de la compter pour peu de chose! Mais sais-tu +quels maux contre-balancent ces biens-l? Sais-tu ce que certains +bonheurs ont inspir d'exigences mon me, ce que certains malheurs lui +ont impos de mfiance et de dcouragement? Et puis vous tes forts, +vous autres. Moi, j'ai de l'nergie, et non de la force. Tu me dis que +l'<i>instinct</i> me retiendra auprs de mes enfants: tu as raison peut-tre; +c'est le mot le plus vrai que j'aie entendu. Cet instinct, je le sens si +profondment que je l'ai maudit comme une chane indestructible; souvent +aussi je l'ai bni en pressant sur mon cœur ces deux petites +cratures innocentes de tous mes maux. cris-moi souvent, mon ami; sois +dlicat et ingnieux me dire ce qui peut me faire du bien, m'viter +les leons trop dures. Hlas! mon propre esprit est plus svre que tu +ne le serais, et c'est la rude clairvoyance qui me pousse au dsespoir. +Que ton cœur, qui est bon et grand, quoi qu'on en dise et quoi qu'on +en pense, t'inspire l'art de me gurir. Je suis venu chercher ici ce qui +me fuyait ailleurs. Les pdagogues abondent partout,<a name="page_102" id="page_102"></a> l'amiti est rare +et prudente: elle se tire bien mieux d'affaire avec un reproche ou une +raillerie qu'avec une larme et un baiser. Oh! que la tienne soit +gnreuse et douce! Rpte-moi que ton affection m'a suivi partout, et +qu'aux heures de dcouragement, o je me croyais seul dans l'univers, il +y avait un cœur qui priait pour moi et qui m'envoyait son ange +gardien pour me ranimer.</p> + +<p class="r">Mercredi soir.<br /> +</p> + +<p>crivons-nous tous les jours, je t'en prie; je sens que l'amiti seule +peut me sauver.</p> + +<p>Je n'en suis pas esprer de pouvoir vivre. Je borne pour le moment mon +ambition mourir calme et ne pas tre forc de blasphmer ma +dernire heure, comme cet homme innocent que l'on guillotina dans notre +ville il y a quatre ou cinq ans, et qui s'cria sur l'chafaud: <i>Ah! il +n'y a pas de Dieu!</i>—Tu es religieux, toi, Malgache; moi aussi, je +crois. Mais j'ignore si je dois esprer quelque chose de mieux que les +fatigues et les souffrances de cette vie. Que penses-tu de +l'autre?—Voil ce qui m'arrte. Il m'est bien prouv que je n'arriverai +a rien dans celle-ci, et il n'y a pas d'espoir pour moi sur la terre. +Mais trouverai-je le repos aprs ces trente ans de travail? La nouvelle +destine o j'entrerai sera-t-elle une destine calme et supportable? +Ah! si Dieu est bon, il donnera au moins mon me un an de repos; qui +sait ce que c'est que le repos et quel renouvellement cela doit oprer +dans une intelligence! Hlas! si je pouvais me reposer ici auprs de +toi, au milieu de mes amis, dans mon pays, sous le toit o j'ai t +lev, o j'ai pass tant de jours sereins! Mais la vie de l'homme +commence par o elle devrait finir. Dans ses premiers ans il lui est +accord un bonheur et un calme dont il ne jouit que plus tard par le +souvenir; car, avant d'avoir souffert et travaill, avant d'avoir subi +les ans de la virilit, il ne sait pas<a name="page_103" id="page_103"></a> le prix de ses jours +d'enfance.—A ton dire, mon ami, il arriverait pour l'homme sage et fort +un temps o ce repos peut s'acqurir par la rflexion et la volont. Oh! +sois sincre, je t'en prie, et oublie le rle de consolateur que ton +amiti t'impose avec moi. Ne me trompe pas dans l'espoir de me gurir; +car plus tu ferais refleurir sous mes pas d'esprances dcevantes, plus +je ressentirais de colre et de douleur en les perdant. Dis-moi la +vrit, es-tu heureux?—Non, ceci est une sotte question, et le +<i>bonheur</i> est un mot ridicule, qui ne reprsente qu'une ide vague comme +un rve. Mais supportes-tu la vie de bon cœur? La regretterais-tu si +demain Dieu t'en dlivrait? Pleurerais-tu autre chose que tes enfants? +Car cette affection d'<i>instinct</i>, comme tu dis fort bien, est la seule +que la rflexion dsesprante ne puisse branler.—Dis-moi, oh! dis-moi +ce qui se passe en moi depuis dix ans et plus; ce dgot de tout, cet +ennui dvorant, qui succde mes plus vives jouissances, et qui de plus +en plus me gagne et m'crase, est-ce une maladie de mon cerveau, ou +est-ce un rsultat de ma destine? Ai-je horriblement raison de dtester +la vie? ai-je criminellement tort de ne pas l'accepter? Mettons de ct +les questions sociales, supposons mme que nous n'ayons pas d'enfants, +et que nous ayons subi tous deux la mme dose de malheur et de fatigue. +Crois-tu que, par suite de la diversit de nos organisations, nous nous +retrouverions l'un et l'autre o nous en sommes, toi rconcili avec la +vie, moi plus las et plus dsespr que jamais? Y a-t-il donc en vous +autres une facult qui me manque? Suis-je plus mal partag que vous, et +Dieu m'a-t-il refus cet instinctif amour de la vie qu'il a donn +toutes les cratures pour la conservation des espces? Je vois ma mre: +elle a souffert matriellement plus que moi, son histoire est une des +plus orageuses et des plus funestes que j'aie entendu raconter; sa force +naturelle l'a sauve de tout; son insouciance, sa gaiet, ont surnag +dans tous ses naufrages. A soixante ans elle est encore belle et<a name="page_104" id="page_104"></a> jeune, +et chaque soir en s'endormant elle prie Dieu de lui conserver la vie. +Ah! mon Dieu, mon Dieu! c'est donc bien bon de vivre? pourquoi ne +suis-je pas ainsi? Ma position sociale pourrait tre belle; je suis +indpendant, les embarras matriels de mon existence ont cess; je puis +voyager, satisfaire toutes mes fantaisies; pourquoi n'ai-je plus de +fantaisies?</p> + +<p>Ne rponds pas ces questions-l, c'est trop tt. Tu ne sais pas les +vnements qui m'ont amen cet tat moral, et tu pourrais concevoir +quelque fausse ide, faute de bien connatre et de bien juger les faits. +Mais rponds en ce qui te concerne.—Tu as souffert, tu as aim, tu es +un tre trs-lev sous le rapport de l'intelligence, tu as beaucoup vu, +beaucoup lu; tu as voyag, observ, rflchi, jug la vie sous bien des +faces diverses.—Tu es venu chouer, toi dont la destine et pu tre +brillante, sur un petit coin de terre o tu t'es consol de tout en +plantant des arbres et en arrosant des fleurs. Tu dis que tu as souffert +dans les commencements, que tu as soutenu une lutte avec toi-mme, que +tu t'es contraint un travail physique. Raconte-moi avec dtail +l'histoire de ces premiers temps, et puis dis-moi le rsultat de tous +ces combats et de toute cette vertu. Es-tu calme? supportes-tu sans +aigreur et sans dsespoir les tracasseries de la vie domestique? +t'endors-tu aussitt que tu te couches? n'y a-t-il pas autour de ton +chevet un dmon sous la forme d'un ange qui te crie: L'amour, l'amour! +le bonheur, la vie, la jeunesse!—tandis que ton cœur dsol rpond: +Il est trop tard! cela et pu tre, et cela n'a pas t?—O mon ami! +passes-tu des nuits entires pleurer tes rves et te dire: Je n'ai +pas t heureux?</p> + +<p>—Oh! je le devine, je le sens, cela t'arrive quelquefois, et j'ai tort +peut-tre de rveiller l'ide d'une souffrance que le temps et ton +courage ont endormie; mais ce sera une occasion d'exercer la force que +tu as amasse que de me raconter<a name="page_105" id="page_105"></a> comment tu as fait, et de m'apprendre + quoi tu es arriv. Hlas! si je pouvais comme toi me passionner pour +un insecte! J'aime tout cela pourtant, et nul n'est mieux organis que +moi pour jouir de la vie. Je sympathise avec toutes les beauts, toutes +les grces de la nature. Comme toi, j'examine longtemps avec dlices, +l'aile d'un papillon. Comme toi je m'enivre du parfum d'une fleur. +J'aimerais me btir aussi un ajoupa et y porter mes livres; mais je +n'y pourrais rester, mais les fleurs et les insectes ne peuvent pas me +consoler d'une peine morale. La contemplation des cimes immobiles du +Mont-Blanc, l'aspect de cette neige ternelle, immacule, sublime de +blancheur et de calme, avait suffi, pendant trois ou quatre jours du +mois dernier, pour donner mon me une srnit inconnue depuis +longtemps. Mais peine eus-je pass la frontire de France, cette paix +dlicieuse s'croula comme une avalanche devant le souvenir et l'aspect +de mes maux et des ennuis matriels. La poussire des chemins, la +puanteur de la diligence et la nudit hideuse du pays suffirent pour me +faire dire: La vie est insupportable et l'homme est infortun.—Et des +douleurs morales, relles, profondes, incurables, se ranimrent.</p> + +<p>Je me berce de l'ide que je mourrai rconcili du moins avec le pass. +Il y a dans l'air du pays, dans le silence de l'automne, dans la magie +des souvenirs, dans le cœur de mes amis surtout, quelque chose +d'trangement puissant. Je marche beaucoup, et, soit fatigue de corps, +soit repos d'esprit, je dors plus que je n'ai fait depuis un an. Mes +enfants me font encore beaucoup de mal au milieu de tout le bonheur +qu'ils me donnent; ce sont mes matres, les liens sacrs qui m'attachent + la vie, une vie odieuse! Je voudrais les briser, ces liens +terribles! la peur du remords me retient. Et pourtant il y aurait bien +des choses ma dcharge si je pouvais raconter l'histoire de mon +cœur. Mais ce serait si long, si pnible!—Bonsoir, rappelle-toi nos +adieux d'autrefois sous le grand arbre, <i>the parting's tree</i>. Nous +avions<a name="page_106" id="page_106"></a> lu <i>les Natchez</i>, et nous nous disions chaque soir:—Je te +souhaite un ciel bleu et l'esprance.—L'esprance de quoi?...</p> + +<p class="r">Jeudi.<br /> +</p> + +<p>Mes jours s'coulent tristes comme la mort, et ma force s'puise +rapidement. Avant-hier j'tais assez bien, je me sentais tomber dans une +sorte d'apathie qui ne manquait pas de charme. La fatigue du cœur et +celle du corps taient si grandes en moi, qu'il ne me restait plus gure +de sensibilit. J'avais accept les ennuis et les plaisirs de la +journe, et je ne m'tais pas dit comme les autres jours: Pourrai-je +vivre demain? Je m'tais rejet dans le pass, et je savourais cette +illusion imbcile au point de me croire transport aux jours qui sont +derrire nous. Je revins de la rivire avec Rollinat et les enfants. Il +faisait chaud, et le chemin tait difficile. J'eus une sorte de bonheur + traverser une terre laboure en portant Solange sur mes paules. +Maurice marchait devant moi avec son petit ami, et le chien de la +maison, quoique laid et mlancolique, nous suivait d'un air si habitu +nous, si sr de son gte, si ncessairement attach chacun de nos pas, +qu'il me semblait faire partie de la famille. Rollinat riait sa +manire, et dbitait des facties ma mre, et je venais le dernier +avec mon fardeau, partageant ma pense entre les embarras de la marche +et le souvenir de tes conseils. Voici, me disais-je, les plaisirs +simples et purs que mon ami me vante et me souhaite. Et je ne sais +pourquoi la fatigue, les cris joyeux des enfants, la gaiet de ma mre, +quoique tout cela ft en dsaccord avec la tristesse qui me ronge et +l'accablement qui m'crase, avaient pour moi un charme indfinissable. +Cela me rappelait nos courses au grand arbre, nos rcoltes de +champignons dans les prs, et la premire enfance de mon fils, qu'alors +je rapportais aussi la maison sur mes paules. J'oubliais presque ces +terribles annes<a name="page_107" id="page_107"></a> d'exprience, d'activit et de passion qui me sparent +de celles-l.</p> + +<p>Mais ce bien-tre, dont je ne saurais attribuer le bienfait qu' des +circonstances extrieures, l'influence de l'air, au silence dlicieux +de la campagne, la bonne humeur de ceux qui m'entouraient, cessa +bientt, et je retombai dans mon abattement ordinaire en rentrant la +maison.</p> + +<p>Rollinat est une des plus parfaites et des plus affectueuses cratures +qu'il y ait sur la terre, doux, simple, gal, silencieux, triste, +compatissant. Je ne sais personne dont la socit intime et journalire +soit plus bienfaisante; je ne sais pas si je l'aime plus ou moins que +toi; mon cœur n'a plus assez de vigueur pour s'interroger et se +connatre; je sais que l'amiti que j'ai pour Alphonse, pour Laure, pour +chacun de vous, ne nuit aucun en particulier. Seulement, je me tais de +mon mal avec ces jeunes enfants dont il troublerait le bonheur, et je +n'en parle qu' Rollinat et toi. Lui ne me donne ni conseils, ni +encouragements, ni consolations; nous changeons peu de paroles dans le +jour; nous marchons cte cte dans les tranes du vallon ou dans les +alles de mon jardin, courbs comme deux vieillards, concentrs dans une +muette douleur, et nous comprenant sans nous avertir. Le soir, nous +marchons encore dans le jardin jusqu' minuit; c'est une fatigue +physique qui m'est absolument ncessaire pour trouver le sommeil, et +lui aussi qui souffre continuellement des nerfs. Alors nous nous +racontons les dtails et les ennuis de notre vie. Quelquefois nous +retombons dans un profond silence; il regarde les toiles, o il me rve +un asile, et je promne d'inutiles regards sous les tnbreux ombrages +que nous traversons. Leur mystrieux silence me fait tressaillir +quelquefois d'pouvante, et il me semble que c'est mon spectre qui se +promne ma place, dans ces lieux mornes comme la tombe. Alors je passe +mon bras sous le sien, comme pour m'assurer que j'appartiens encore au +monde des vivants, et il me rpond<a name="page_108" id="page_108"></a> avec sa voix caverneuse et +monotone:—Tu es malade, bien malade.—Malgr le peu d'encouragements +qu'il me donne (car ses inclinations ne sont que trop conformes aux +miennes), son amiti m'est trs-prcieuse, et sa socit m'est en +quelque sorte ncessaire. Il me semble, que tant que j'aurai mon ct +un ami sincre et fidle, je ne peux pas mourir dsespr; je lui ai +fait jurer, ce soir, qu'il assisterait ma dernire heure, et qu'il +aurait le courage de ne point me retenir. Il y a dans la voix, dans le +regard, dans tout l'tre de ceux que nous aimons, un fluide magntique, +une sorte d'aurole, non visible, mais sensible au toucher de l'me, si +je peux parler ainsi, qui agit puissamment sur nos sensations intimes. +La prsence de Rollinat m'infuse silencieusement la rsignation +mlancolique et la srnit morne et muette. Son silence opre peut-tre +plus sur moi que ses paroles. Quand il est assis, une heure du matin, +au fond du grand salon, et qu' la faible clart d'une seule bougie, +oublie plutt qu'allume sur la table, je jette de temps en temps les +yeux sur sa figure grave et rveuse, sur ses orbites enfonces, sur sa +bouche close et serre, sur son front que plisse une mditation +perptuelle, il me semble contempler l'humble courage et la triste +patience revtus d'une forme humaine. O amiti sobre de dmonstrations +et riche de dvouements! qui te payera de ce que tu supportes d'heures +sombres et de funestes penses auprs d'une me moribonde? Assis comme +un mdecin sans espoir au chevet d'un ami expirant, il semble tter le +pouls mon dsespoir et compter ce qu'il me reste de jours mauvais +subir. Dsireux dans sa conscience d'entendre sonner l'heure de ma +dlivrance, navr dans son affection d'tre forc d'abandonner bientt +ce cadavre qu'il entoure encore de soins inutiles et gnreux, il voit +mon infortune; il ne prie ni ne pleure; il me fait un dernier oreiller +de son bras, et ne me dit point ce qui se passera en lui quand mes yeux +seront pour jamais ferms. O Dieu juste! donnez-lui un<a name="page_109" id="page_109"></a> ami qui vive +pour lui et qui ne l'abandonne point pour mourir!</p> + +<p>J'ai souvent honte de cette lchet qui m'empche d'en finir tout de +suite; ne sais-je donc me dcider rien? ne puis-je ni vivre ni mourir? +Il y a des instants o je me figure que je suis us par le travail, +l'amour ou la douleur, et que je ne suis plus capable de rien sur la +terre; mais, la moindre occasion, je m'aperois bien que cela n'est +pas et que je vais mourir dans toute la force de mon organisation et +dans toute la puissance de mon me. Oh! non, ce n'est pas la force qui +me manque pour vivre et pour esprer; c'est la foi et la volont. Quand +un vnement extrieur me rveille de mon accablement, quand le hasard +me presse et me commande d'agir selon ma nature, j'agis avec plus de +prsence d'esprit et de calme que je n'ai jamais fait.—Tel je suis +encore, malgr tant d'affronts et de blessures dont on m'a couvert, +malgr tant de fange et de pierres qu'on m'a jetes, dans le vain espoir +de tarir la source vive et abondante des vertus que Dieu m'avait +donnes. On l'a bien trouble, hlas! et la beaut du ciel ne s'y +rflchit plus comme autrefois. Mais quand un tre souffrant s'en +approche, elle coule encore pour lui, et il peut y puiser sans qu'elle +lui refuse son flot bienfaisant. Il y a plus: ce bien que je fais sans +enthousiasme et mme sans plaisir, ces devoirs que j'accomplis sans +satisfaction purile et sans espoir d'en retirer aucun soulagement, +c'est un sacrifice plus austre et peut-tre plus grand devant Dieu que +les ardentes offrandes d'un cœur plus heureux et plus jeune. C'est +maintenant que je sens intimement combien mon me est droite, puisqu' +mon insu l'amour du bien refleurit en moi sur les plus sombres ruines. O +mon Dieu! s'il pouvait me tomber de votre sein paternel une conviction, +une volont, un dsir seulement! mais en vain j'interroge cette me +vide. La vertu n'y est plus qu'une habitude forte comme la ncessit, +mais strile pour mon bonheur; la foi<a name="page_110" id="page_110"></a> n'est plus qu'une lueur +lointaine, belle encore dans sa pleur douloureuse, mais silencieuse, +indiffrente ma vie et ma mort, une voix qui se perd dans les +espaces du ciel et qui ne me crie point de croire, mais d'esprer +seulement. La volont n'est plus qu'une humble et muette servante de ce +reste de vertu et de religion. Elle proportionne son activit au besoin +qu'on a d'elle; et peut-tre a-t-elle un troisime conseiller plus fort +que la foi et que la vertu, l'orgueil.</p> + +<p>Oui, l'orgueil saignant, altier et debout sous les plaies et les +souillures dont on s'est efforc de le couvrir. Nul n'a t plus outrag +et plus calomni que moi, et nul ne s'est cramponn avec plus de douleur +et de force l'espoir d'une justice cleste et au sentiment de sa +propre innocence. Oh! comment n'avoir pas d'orgueil, quand on a une +guerre inique soutenir? Pourquoi Dieu m'a-t-il laiss faire si +malheureux? et pourquoi permet-il que l'impudence des hommes lches +fltrisse et tue l'existence des hommes candides? Faut-il donc que +l'innocent se lve dans sa douleur, et qu'essuyant les larmes de la +colre et de la honte, il se lave des impurets dont on l'accable? +Seigneur! Seigneur! quoi songez-vous, quand vous envoyez un ange +gardien l'enfant suspendu encore au sein de sa mre, et quand votre +providence s'occupe du dernier brin d'herbe de la prairie, tandis +qu'elle laisse meurtrir et outrager le faible, et que l'honneur, la plus +belle fleur qui croisse sur nos chemins, est bris et foul aux pieds +par le premier colier qui passe? L'homme dont le front s'est pliss +dans la rflexion et dans la souffrance est-il donc moins prcieux pour +vous que l'me inerte et encore informe du nourrisson de la femme? Notre +triste gloire humaine est-elle plus mprisable que l'ortie qui crot le +long des cimetires? O Dieu du ciel! voyez, entendez, et faites +justice.<a name="page_111" id="page_111"></a></p> + +<p class="chead">A ROLLINAT.</p> + +<p class="r">Vendredi soir.<br /> +</p> + +<p>Comment vas-tu, mon ami? tu es parti bien triste et bien malade. +Rassure-moi du moins sur ta sant. Ton me est naturellement souffrante, +et tu n'tais point heureux avant de me connatre. Mais j'ai bien des +remords, nanmoins; car j'ai d cruellement augmenter cette disposition +au chagrin, et cet ennui perptuel qui te ronge. Ma douleur sombre et +ingurissable a d rejaillir sur toi, et les rsolutions lugubres dont +je t'ai entretenu tous ces jours derniers ont d contrister et dchirer +ton amiti pour moi, si loyale et si sainte. Pardonne-moi, mon pauvre +ami; j'ai cherch m'appuyer sur toi, me reposer un instant sur ton +bras; j'ai voulu te dire mon angoisse afin de m'affermir dans le calme +du dsespoir, afin de l'emporter dans le tombeau, adoucie et trempe des +larmes de l'amiti. Tu as eu le courage de m'couter en silence et de ne +point me donner de vaines consolations; tu m'as dit seulement ton +affection, la seule chose laquelle je pusse penser sans aigreur et +sans mfiance. Oh! je te remercie! J'ai obtenu de toi cette rude et +sainte promesse, de venir, pour ainsi dire, communier avec moi mon +heure de dlivrance. Le Malgache n'en aurait pas la force; il faut un +cœur plus vieux et plus rsign qui me dise: Va-t'en! et non pas: +Reviens nous.—Je ne peux revenir rien ni personne.</p> + +<p>Ne te laisse point toucher ni branler par cet tat dsespr o tu me +vois; ne laisse point la compassion aller jusqu' la souffrance; ne +laisse point la mlancolie dvorer ces belles fleurs, ces rameaux de +chne dont ta route est couverte. Eh quoi! tu es utile, tu es +ncessaire, tu es vertueux, et tu supporterais la vie regret! Oh! non, +tomber ce fardeau que tu portes si noblement, et qui de<a name="page_112" id="page_112"></a> prime abord, +t'ouvrira toujours l'accs des mes nobles. Tu trouveras d'autres +amitis, plus grandes, moins striles, moins funestes que la mienne; tu +auras une vieillesse glorieuse au sein d'une destine humble et pnible. +Oh! mon ami, qu'on me donne une tche comme la tienne remplir, qu'on +mette entre mes mains le soc de cette charrue avec laquelle tu ouvres un +si vigoureux sillon dans la socit, et je me relverai de mon +dsespoir, et j'emploierai la force qui est en moi, et que la socit +repousse comme une source d'erreurs et de crimes.</p> + +<p>Tu me connais pourtant, toi. Tu sais s'il y a, dans ce cœur dchir, +des passions viles, des lchets, le moindre dtour perfide, le moindre +attrait pour un vice quelconque. Tu sais que si quelque chose m'lve +au-dessus de tant d'tres mprisablement mdiocres dont le monde est +encombr, ce n'est pas le vain clat d'un nom, ni le frivole talent +d'crire quelques pages. Tu sais que c'est la forte passion du vrai, le +sauvage amour de la justice. Tu sais qu'un orgueil immense me dvore, +mais que cet orgueil n'a rien de petit ni de coupable, qu'il ne m'a +jamais port aucune faute honteuse, et qu'il et pu me pousser une +destine hroque si je ne fusse point n dans les fers! Eh bien! mon +ami, que ferai-je de ce caractre? Que produira cette force d'me qui +m'a toujours fait repousser le joug de l'opinion et des lois humaines, +non en ce qu'elles ont de bon et de ncessaire, mais en ce qu'elles ont +d'odieux et d'abrutissant? A qui les ferai-je servir? Qui m'coutera, +qui me croira? Qui vivra de ma pense? Qui, ma parole, se lvera pour +marcher dans la voie droite et superbe o je voudrais voir aller le +monde? Personne.—Eh! si du moins je pouvais lever mes enfants dans ces +ides, me flatter de l'espoir que ces tres, forms de mon sang, ne +seront pas des animaux marchant sous le joug, ni des mannequins +obissant tous les fils du prjug et des conventions, mais bien des +cratures intelligentes, gnreuses, indomptables<a name="page_113" id="page_113"></a> dans leur fiert, +dvoues dans leurs affections jusqu'au martyre; si je pouvais faire +d'eux un homme et une femme selon la pense de Dieu! Mais cela ne se +pourra point. Mes enfants, condamns marcher dans la fange des chemins +battus, environns des influences contraires, avertis chaque pas, par +ceux qui me combattent, de se mfier de moi et de ce qu'on appelle des +rves, spectateurs eux-mmes de ma souffrance au milieu de cette lutte +ternelle, de mon cœur ulcr, de mes genoux briss chaque pas sur +les obstacles de la vie relle; mes pauvres enfants, ma chair et mon +me, se retourneront peut-tre pour me dire:—Vous nous garez; vous +voulez nous perdre avec vous! N'tes-vous pas infortun, rebut, +calomni? Qu'avez-vous rapport de ces luttes ingales, de ces duels +fanfarons avec la coutume et la croyance? Laissez-nous faire comme les +autres; laissez-nous recueillir les avantages de ce monde facile et +tolrant; laissez-nous commettre ces mille petites lchets qui achtent +le repos et le bien-tre parmi les hommes. Ne nous parlez plus de vertus +austres et inconnues, qu'on appelle folie, et qui ne mnent qu' +l'isolement ou au suicide.</p> + +<p>Voil ce qu'ils me diront. Ou bien si, par tendresse ou disposition +naturelle, ils m'coutent et me croient, o les conduirai-je? Dans quels +abmes irons-nous donc nous prcipiter tous les trois? car nous serons +trois sur la terre, et pas un avec! Que leur rpondrai-je, s'ils +viennent me dire:—Oui, la vie est insupportable dans un monde ainsi +fait; mourons ensemble! Montrez-nous le chemin de Bernica, ou le lac de +Stnio, ou les glaciers de Jacques!</p> + +<p>Ce n'est pas que, dans mon orgueil, je veuille dire que je suis seul de +mon avis en ce monde par excs de grandeur ou de raison. Non, je suis un +tre plein d'erreurs et de faiblesses, et les plus sombres voiles +d'ignorance couvrent les plus brillants clairs de mon me. Je suis seul + force de dsenchantements et d'illusions perdues. Ces illusions ont<a name="page_114" id="page_114"></a> +t grossires; mais qui ne les a eues? Elles ont t brises; qui n'a +vu de mme tomber les siennes en poussire? Mais je m'en tais fait une, +particulire, vaste, belle, comme tait mon me aux premires annes de +la vie, au sortir de l'adolescence. Celle-l, pour moi, fut un sceau de +fatalit ternelle, un arrt de mort. Mais cela demanderait de plus +longs dveloppements et une sorte de rcit de ma jeunesse. Je te le +ferai quelque jour.</p> + +<p>Quand tu commences t'endormir, pense moi; pense cette heure de +minuit o les toiles taient si blanches, l'air si doucement humide, +les alles si sombres; pense cette route sable, borde de thym et +d'arbrisseaux, que nous avons parcourue ensemble cent fois dans une +demi-heure, et dans laquelle nous avons chang de si tristes +confidences, de si saintes promesses! A cette heure-l, dors tranquille, +aprs m'avoir envoy une bndiction et un adieu. Moi, je t'crirai +pendant ce temps, et je n'aurai pas perdu ces entretiens de minuit dont +tu me prives, bon cœur fatigu, mais que tu me rendras quelques jours +encore, avant que je parte pour toujours!</p> + +<p class="r">Samedi.<br /> +</p> + +<p>Oui, j'avais alors une trange illusion, verte comme ma jeunesse, virile +comme ma tournure d'esprit et mes habitudes. Il serait long de dire tout +l'avenir qu'elle embrassait, mais elle tait rsumable en ce peu de +mots:—Pour obtenir justice en ce monde comme en l'autre, il ne s'agit +que d'tre un vrai juste soi-mme.</p> + +<p>Ce n'tait pas tant l un systme qu'une conviction. Je savais bien +qu'il y avait des mes honntes et pures que les hommes mconnaissaient +et que la Providence semblait abandonner. Mme dans le petit horizon o +je vivais, j'en comptais plusieurs; mais je me faisais de ce mot de +juste tout un monde moral, et dans mon cerveau, alors tout farci de +Bible, d'histoire, de posie et de philosophie, j'en avais<a name="page_115" id="page_115"></a> fait un +portrait selon mes rves. J'ai retrouv dans les griffonnages que +j'entassais sous mon oreiller l'ge de seize ans, ce portrait du +<i>juste</i>. Le voici, c'est un caillou brut.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Le juste n'a pas de sexe moral: il est homme ou femme selon la volont +de Dieu; mais son code est toujours le mme, qu'il soit gnral d'arme +ou mre de famille.</p> + +<p>Le juste n'a pas d'tat. Il est mendiant, voyageur, ou prince de la +terre, selon la volont de Dieu. Son but, sa profession, c'est d'tre +juste.</p> + +<p>Le juste est fort, calme et chaste. Il est vaillant, il est actif, il +est rflchi. Il observe tous ses premiers mouvements jusqu' ce qu'il +se soit fait tel que tous ses premiers mouvements soient bons. Il +mprise la vie, et pour peu que sa place en ce monde soit ncessaire +un meilleur que lui, il la cde de bon cœur et s'offre Dieu en +disant: Seigneur, si je suis nuisible mon frre, prenez ma vie. Je +monterai ce coursier, je franchirai ce buisson, je traverserai ce +marais, je sortirai du danger ou j'y resterai, selon votre bon plaisir, + mon Dieu!—Le juste est toujours prt paratre devant Dieu.</p> + +<p>Le juste n'a pas de fortune, pas de maison, pas d'esclaves. Ses +serviteurs sont ses amis s'ils en sont dignes. Son toit appartient au +vagabond, sa bourse et son vtement tous les pauvres, son temps et ses +lumires tous ceux qui les rclament.</p> + +<p>Le juste hait les mchants et mprise les lches. Il leur donne du pain +s'ils en manquent, et des conseils s'ils en veulent. S'ils se +convertissent, il les encourage et leur pardonne; s'ils s'endurcissent +dans le mal, il les oublie, mais il ne les craint pas; et si un assassin +l'attaque, il le tue bravement et se regarde comme l'instrument de la +justice de Dieu.</p> + +<p>Le juste ne s'ennuie jamais. Il travaille tant qu'il peut,<a name="page_116" id="page_116"></a> soit avec +le corps, soit avec l'esprit, selon ses besoins et ceux d'autrui. Quand +il est las, il se repose et pense Dieu; quand il est malade, il se +rsigne et rve au ciel.</p> + +<p>Le juste ouvre son cœur l'amiti. Ce qu'il aime le mieux aprs +Dieu, c'est son ami; et il ne craint jamais de l'aimer trop, parce qu'il +ne peut aimer qu'un tre digne de lui.</p> + +<p>Le juste est orgueilleux, mais non pas vain. Il ne sait point s'il est +jeune, beau, riche, admir, il sait qu'il est juste; et quoiqu'il +pardonne ceux qui le mconnaissent, il s'loigne d'eux. Il sait que +ceux qui ne le comprennent point ne lui ressemblent point, et que s'il +pouvait les aimer il cesserait d'tre juste.</p> + +<p>Le juste est sincre avant tout, et c'est ce qui exige de lui une force +sublime, parce que le monde n'est que mensonge, fourberie ou vanit, +trahison ou prjug.</p> + +<p>Le juste mprise l'opinion de la foule; il est le dfenseur du faible +et de l'opprim, et n'lve la voix parmi les hommes que pour dfendre +ceux que les hommes accusent injustement. Il ne s'en remet personne du +soin de prononcer sur un accus. Il ne croit au mal que quand il le +sait, et, sans s'inquiter de l'anathme ou de la rise des gens, il va +couter les plaintes de Job jusque sur son fumier.</p> + +<p>Le juste pche sept fois par jour, mais ce sont des pchs de juste. Il +y en a qu'il ne commet jamais, et qu'il ne souponne mme pas.</p> + +<p>Le juste est souvent injuri et calomni; mais il obtient toujours +justice, parce qu'il l'aime, parce qu'il la veut, parce qu'il est fort +et sait l'imposer. Il a des ennemis, des indiffrents; quelquefois la +foule entire est contre lui; mais il a pour amis quelques justes comme +lui, qui se cherchent et se rencontrent dans cette vie, et qui Dieu +donne son royaume dans l'autre.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Cette singulire dclaration de mes <i>droits de l'homme</i>,<a name="page_117" id="page_117"></a> comme je +l'appelais alors, colier que j'tais; cet innocent mlange d'hrsies +et de banalits religieuses renferme pourtant bien, n'est-ce pas, un +ordre d'ides arrtes, un plan de vie, un choix de rsolutions, la +tendance un caractre religieusement choisi et embrass? Elle +t'explique peu prs ce qu'taient les illusions de mon adolescence, +et, au milieu des sentiments frachement dicts par l'vangile, une +sorte de restriction rebelle dicte par l'orgueil naissant, par +l'obstination inne, un vague rve de grandeur humaine ml une plus +srieuse ambition de chrtien.</p> + +<p>Prsomptueuse ou folle, cette esprance d'arriver l'tat de <i>juste</i>, +c'est--dire de pratiquer la misricorde, la franchise et l'austrit +avec calme et avec joie; de supporter la contradiction et le blme avec +indiffrence et fermet, et de laisser un nom honor parmi l'lite des +hommes rencontrs en cette vie; cette ambition d'une gloire humble, mais +dsirable, d'un travail difficile et long, d'une lutte contre la +socit, couronne la fin de succs, du moins par l'estime de ce petit +nombre de bons que j'esprais rejoindre sur les mers inconnues de +l'avenir, c'tait l le rve, l'illusion de mes plus belles annes, la +foi en la justice divine et humaine.—Qu'est-il devenu? un regret +affreux, la source d'un ennui et d'un dgot qui n'ont d'autre remde +que la mort.</p> + +<p>Cela fut la source de mes qualits et de mes dfauts, ou bien ce furent +mes qualits et mes dfauts qui m'inspirrent ces ides fausses. Je leur +ai d bien des vertus inutiles, bien des traits de folie hroque, bien +des actes de grandeur imbcile et de dvouement sublime, dont l'objet et +le rsultat ont t ignoblement ridicules. J'ai voulu faire l'homme +fort, et j'ai t bris comme un enfant. M'en repentirai-je aujourd'hui +que je vais paratre devant toi, mon Dieu? Non; car si la justice +divine est un rve comme la justice humaine, du moins il y a le repos du +nant qui doit tre dsirable aprs les fatigues d'une vie comme la +mienne.</p> + +<p>Je les ai bien rencontrs, ces hommes justes, je leur ai<a name="page_118" id="page_118"></a> serr la main; +et leur estime, la tienne entre toutes, mon ami! a bien rpandu sur +mes plaies le baume consolateur. J'ai bien exerc cette justice, non pas +toujours aussi ferme que je me l'tais dicte en ces jours de +puritanisme juvnile; mais si les passions, ou la fatigue, ou la douleur +ou l'amour ont souvent engourdi ou dtourn ce bras qui se flattait +d'tre toujours tendu aux faibles et aux infortuns; si cette svrit +farouche et prudente envers les mchants s'est souvent laiss tromper +par un jugement facile garer, par un cœur facile sduire: +pourtant, je n'ai commis aucune action, caress aucun vice, admis aucun +principe qui m'ait fait sortir du chemin de la justice; j'y ai march +lentement, je m'y suis arrt plus d'une fois, j'y ai perdu bien des +peines et bien du temps poursuivre des fantmes. Mais l'instinct, la +ncessit d'obir ma nature, ont toujours retenu mes pieds sur la +route d'ivoire, et si je ne suis pas encore le juste que je voulais +tre, rien dans le pass ne s'oppose ce que je le devienne; c'est dans +le prsent que gt un obstacle semblable une montagne croule: cet +obstacle, c'est le dsespoir.</p> + +<p>Et pourquoi ce spectre livide est-il venu tendre sur moi ses membres +lourds et glacs? Pourquoi l'amertume est-elle entre si avant dans mon +cœur, que tous les biens, toutes les consolations que ma raison +admet, mon instinct les repousse? D'o vient que je te disais, l'autre +soir, dans le jardin, l'me pntre d'une sombre superstition: Il y a +dans la nature je ne sais quelle voix qui me crie de partout, du sein de +l'herbe et de celui du feuillage, de l'cho et de l'horizon, du ciel et +de la terre, des toiles et des fleurs, et du soleil et des tnbres, et +de la lune et de l'aurore, et du regard mme de mes amis: <i>Va-t'en, tu +n'as plus rien faire ici?</i></p> + +<p>C'est peut-tre parce que j'ai eu l'ambition de l'intelligence et la +sensibilit du cœur; c'est parce que je me suis impos le caractre +du juste dans des proportions trop antiques, et<a name="page_119" id="page_119"></a> que je n'ai pu dfendre +mon cerveau des puriles misres de ces temps-ci. J'avais dit: Je ferai +ceci, et je serai calme; je l'ai fait, et je suis rest agit.—J'avais +dit encore: Je braverai ces cueils et ne frmirai pas; je les ai +bravs, et j'en suis sorti ple d'pouvante.—J'avais dit enfin: +J'obtiendrai ces biens, et je m'en contenterai; je les ai obtenus, et +ils ne me suffisent pas. J'ai fait assez passablement mon devoir: mais +j'ai trouv la peine plus amre, et le bonheur moins doux que je ne les +avais rvs. Pourquoi la vrit, au lieu de se montrer comme elle est, +grande, maigre, nue et terrible, se fait-elle riante, belle et fleurie +pour apparatre aux enfants dans leurs songes?</p> + +<p class="chead">AU MALGACHE.</p> + +<p>Je lis immensment depuis quelques jours. Je dis immensment, parce +qu'il y a bien trois ans que je n'ai lu la valeur d'un volume in-octavo, +et que voici depuis quinze jours trois ouvrages que j'avale et digre: +<i>l'Eucharistie</i>, de l'abb Gerbet; <i>Rflexions sur le suicide</i>, par +madame de Stal; <i>Vie de Victor Alfieri</i>, par Victor Alfieri. J'ai lu le +premier par hasard; le second par curiosit, voulant voir comment cet +homme-femme entendait la vie; le troisime par sympathie, quelqu'un me +l'ayant recommand comme devant parler trs-nergiquement mon esprit.</p> + +<p>Un sermon, une dissertation, une histoire.—L'histoire d'Alfieri +ressemble un roman; elle intresse, chauffe, agite.—Le catholicisme +de l'abb a la solennit troite, l'inutilit invitable d'un livre +asctique.—Il n'y a que la dissertation de madame de Stal qui soit +vraiment ce qu'elle veut tre, un crit correct, logique, commun quant +aux penses, beau quant au style, et savant quant l'arrangement. Je +n'ai trouv d'autre soulagement dans cet crit que le plaisir +d'apprendre que madame de Stal aimait la vie, qu'elle avait mille +raisons d'y tenir, qu'elle avait un sort<a name="page_120" id="page_120"></a> infiniment plus heureux que le +mien, une tte infiniment plus forte et plus intelligente que la mienne. +Je crois, du reste, que son livre a redoubl pour moi l'attrait du +suicide. Quand je trouve un pdagogue de village sur mon chemin, il +m'ennuie; mais je le prends en patience, car il fait son tat. Mais si +je rencontre un illustre docteur, et qu'esprant trouver en lui quelque +secours, j'aille le consulter pour claircir mes doutes et calmer mes +anxits, je serai bien plus choqu et bien plus contrist +qu'auparavant, s'il me dit en phrases excellentes et en mots +parfaitement choisis les mmes lieux communs que le pdagogue de village +vient de me dbiter en latin de cuisine; celui-l avait le mrite de me +faire sourire parfois de ses barbarismes, son emphase pouvait tre +bouffonne; la froideur doctorale de l'autre n'est que triste. C'est un +chne que l'on courait embrasser pour se sauver, et qui se brise comme +un roseau, pour vous laisser tomber plus bas dans l'abme.</p> + +<p><i>L'Eucharistie</i> est certainement un livre distingu malgr ses dfauts. +Je suis bien aise de l'avoir lu: non qu'il m'ait fait aucun bien, il est +trop catholique pour moi, et les livres spciaux ne font de bien qu' un +petit nombre; mais parce qu'il m'a ramen aux jours de ma premire +jeunesse, dvote, tendre et crdule.</p> + +<p>Alfieri est un homme qui me plat. Ce que j'aime, c'est son orgueil; ce +qui m'intresse, ce sont ces luttes terribles entre sa fiert et sa +faiblesse; ce que j'admire, c'est son nergie, sa patience, les efforts +inous qu'il a faits pour devenir pote.—Hlas! encore un qui a +souffert, qui a dtest la vie, qui a sanglot et <i>rugi</i> (comme il dit) +dans la fureur du suicide; et celui-l, comme les autres, s'est consol +avec un hochet! Il a connu l'amour, des dsenchantements hideux, et des +regrets mls de honte et de mpris, et l'ennui de la solitude, et le +froid ddain, et la triste clairvoyance de toutes choses..... except de +la dernire marotte qui l'a sauv, la gloire!<a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<p>La <i>Vie d'Alfieri</i>, considre comme <i>livre</i>, est un des plus excellents +que je connaisse. Il est vrai que je n'en connais gure, surtout depuis +l'poque laquelle j'ai absolument perdu la mmoire; celui-l est crit +avec une simplicit extrme, avec une froideur de jugement d'o ressort +pour le lecteur une trs-chaude motion; avec une concision et une +rapidit pleines d'ordre et de modestie. Je pense que tous ceux qui se +mleront d'crire leur vie devraient se proposer pour modle la forme, +la dimension et la manire de celle-ci. Voil ce que je me suis promis +en la lisant, et voil pourtant ce que je suis bien sr de ne pas tenir.</p> + +<p>Pour me rsumer, je veux te dire que la lecture me fait beaucoup plus de +mal que de bien. Je veux m'en sevrer au plus vite. Elle empire mon +incertitude sur toute vrit, mon dcouragement de tout avenir. Tous +ceux qui crivent l'histoire des maux humains ou de leurs propres maux, +prchent du haut de leur calme ou de leur oubli. Mollement assis sur le +paisible <i>dada</i> qui les a tirs du danger, ils m'entretiennent du +systme, de la croyance ou de la vanit qui les console. Celui-ci est +dvot, celle-l est savante, le grand Alfieri fait des tragdies. Au +travers de leur bien-tre prsent, ils voient les chagrins passs menus +comme des grains de poussire, et traitent les miens de mme, sans +songer que les miens sont des montagnes, comme l'ont t les leurs. Ils +les ont franchies, et moi, comme Promthe, je reste dessous, n'ayant de +libre que la poitrine pour nourrir un vautour. Ils sourient +tranquillement, les cruels! L'un prononce sur mon agonie ce mot de +mpris religieux, <i>vanitas!</i> l'autre appelle mon angoisse <i>faiblesse</i>, +et le troisime <i>ignorance</i>. Quand je n'tais pas dvot dit l'un, +j'tais sous ce rocher; soyez dvot et levez-vous!—Vous expirez? dit +madame de Stal; songez aux grands hommes de l'antiquit, et faites +quelque belle phrase l-dessus. Rien ne soulage comme la +rhtorique.—Vous vous ennuyez? s'crie Alfieri; ah! que je me suis +ennuy aussi! Mais <i>Cloptre</i> m'a tir<a name="page_122" id="page_122"></a> d'affaire.—Eh bien! oui, je le +sais, vous tes tous heureux, vertueux ou glorieux. Chacun me crie: +Levez-vous, levez-vous, faites comme moi, crivez, chantez, aimez, +priez! Jusqu' toi, mon bon Malgache, qui me conseilles de faire btir +un ajoupa et d'y lire les classifications de Linne. Mes matres et mes +amis, n'avez-vous rien de mieux me dire? Aucun de vous ne peut-il +porter la main ce rocher et l'ter de dessus mes flancs qui saignent +et s'puisent? Eh bien! si je dois mourir sans secours, chantez-moi du +moins les pleurs de Jrmie ou les lamentations de Job. Ceux-l +n'taient point des pdants; ils disaient tout bonnement: <i>La pourriture +est dans mes os, et les vers du spulcre sont entrs dans ma chair</i>.</p> + +<p class="chead">A ROLLINAT.</p> + +<p>Je suis bien fch d'avoir crit ce mauvais livre qu'on appelle <i>Llia</i>, +non pas que je m'en repente: ce livre est l'action la plus hardie et la +plus loyale de ma vie, bien que la plus folle et la plus propre me +dgoter de ce monde cause des rsultats. Mais il y a bien des choses +dont on enrage et dont on se moque en mme temps, bien des gupes qui +piquent et qui impatientent sans mettre en colre, bien des contrarits +qui font que la vie est maussade, et qui ne sont pas tout fait le +dsespoir qui tue. Le plaisir d'avoir fait ces choses en efface bientt +l'atteinte.</p> + +<p>Si je suis fch d'avoir crit <i>Llia</i>, c'est parce que je ne peux plus +l'crire. Je suis dans une situation d'esprit qui ressemble tellement +celle que j'ai dpeinte, et que j'prouvais en faisant ce livre, que ce +me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer. +Malheureusement, on ne peut pas faire deux ouvrages sur la mme pense +sans y apporter beaucoup de modifications. L'tat de mon esprit, lorsque +je fis <i>Jacques</i> (qui n'a point encore<a name="page_123" id="page_123"></a> paru), me permit de corriger +beaucoup ce personnage de <i>Llia</i>, de l'habiller autrement et d'en +faciliter la digestion au bon public. A prsent je n'en suis plus +<i>Jacques</i>, et au lieu d'arriver un troisime tat de l'me, je retombe +au premier. Eh quoi! ma priode de <i>parti pris</i> n'arrivera-t-elle pas? +Oh! si j'y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, +quels antiques stociens, quels ermites barbe blanche se promneront +travers mes romans! quelles pesantes dissertations, quels magnifiques +plaidoyers, quelles superbes condamnations, quels pieux sermons +dcouleront de ma plume! comme je vous demanderai pardon d'avoir t +jeune et malheureux, comme je vous prnerai la sainte sagesse des +vieillards et les joies calmes de l'gosme! Que personne ne s'avise +plus d'tre malheureux dans ce temps-l; car aussitt je me mettrai +l'ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu'il +est un sot et un lche, et que, quant moi, je suis parfaitement +heureux. Je serai aussi faux, aussi bouffi, aussi froid, aussi inutile +que Trenmor, type dont je me suis moqu plus que tout le monde, et avant +tout le monde; mais ils n'ont pas compris cela. Ils n'ont pas vu que, +mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains, +et tant forc par la logique de faire paratre aussi la raison humaine, +je l'avais t chercher au bagne, et qu'aprs l'avoir plante comme une +potence au milieu des autres bavards, j'en avais tir la fin un grand +bton blanc, qui s'en va vers les champs de l'avenir, chevauch par les +follets.</p> + +<p>Tu me demandes (je t'entends) si c'est une comdie que ce livre que tu +as lu si srieusement, toi vritable Trenmor de force et de vertu, qui +sais penser tout ce que le mien sait dire, et faire tout ce que le mien +sait indiquer.—Je te rpondrai que oui et que non, selon les jours. Il +y eut des nuits de recueillement, de douleur austre, de rsignation +enthousiaste, o j'crivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut +des matines de fatigue, d'insomnie, de colre, o je me moquai<a name="page_124" id="page_124"></a> de la +veille et o je pensai tous les blasphmes que j'crivis. Il y eut des +aprs-midi d'humeur ironique et factieuse, o, chappant comme +aujourd'hui au pdantisme des donneurs de consolation, je me plus +faire Trenmor le philosophe plus creux qu'une gourde et plus impossible +que le bonheur. Ce livre, si mauvais et si bon, si vrai et si faux, si +srieux et si railleur, est bien certainement le plus profondment, le +plus douloureusement, le plus crement senti que cervelle en dmence ait +jamais produit. C'est pourquoi il est contrefait, mystrieux, et de +russite impossible. Ceux qui ont cru lire un roman ont eu bien raison +de le dclarer dtestable. Ceux qui ont pris au rel ce que l'allgorie +cachait de plus tristement chaste ont eu bien raison de se scandaliser. +Ceux qui ont espr voir un trait de morale et de philosophie ressortir +de ces caprices ont fort bien fait de trouver la conclusion absurde et +fcheuse. Ceux-l seuls qui, souffrant des mmes angoisses, l'ont cout +comme une plainte entrecoupe, mle de fivre, de sanglots, de rires +lugubres et de jurements, l'ont fort bien compris, et ceux-l l'aiment +sans l'approuver. Ils en pensent absolument ce que j'en pense; c'est un +affreux crocodile trs-bien dissqu, c'est un cœur tout saignant, +mis nu, objet d'horreur et de piti.</p> + +<p>O est l'poque o l'on n'et pas os imprimer un livre sans l'avoir +muni, en mme temps que du privilge du roi, d'une bonne moralit, bien +grosse, bien bourgeoise, bien rebattue, bien inutile? Les gens de +cœur et de tte ne manquaient jamais de prouver absolument le +contraire de ce qu'ils voulaient prouver. L'abb Prvost tout en +dmontrant par la bouche de Tiberge que c'est un grand malheur et un +grand avilissement de s'attacher une fille de joie, prouva par +l'exemple de Desgrieux que l'amour ennoblit tout, et que rien n'est +rebutant de ce qui est profondment senti par un gnreux cœur. Pour +complter la bvue, Tiberge est inutile. Manon est adorable, et le livre +est un sublime monument d'amour et de vrit.<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p>Jean-Jacques a beau faire, Julie ne redevient chre au lecteur qu' +l'heure de la mort, en crivant Saint-Preux qu'elle n'a pas cess de +l'aimer. C'est madame de Stal, la logique, la raisonneuse, l'utile, qui +fait cette remarque. Madame de Stal remarque encore que la lettre qui +dfend le suicide est bien suprieure la lettre qui le condamne. +Hlas! pourquoi crire contre sa conscience, Jean-Jacques? s'il est +vrai, comme beaucoup le pensent, que vous vous tes donn la mort, +pourquoi nous l'avoir cach? pourquoi tant de draisonnements sublims +pour celer un dsespoir qui vous dborde? Martyr infortun qui avez +voulu tre philosophe classique comme un autre, pourquoi n'avoir pas +cri tout haut? cela vous aurait soulag, et nous boirions les gouttes +de votre sang avec plus de ferveur; nous vous prierions comme un Christ +aux larmes saintes.</p> + +<p>Est-ce beau, est-ce puril, cette affectation d'utilit philanthropique? +Est-ce la libert de la presse, ou l'exemple de Gœthe suivi par +Byron, ou la raison du sicle qui nous en a dlivrs? Est-ce un crime de +dire tout son chagrin, tout son ennui? Est-ce vertu de le cacher? +Peut-tre, se taire, oui: mais mentir! mais avoir le courage d'crire +des volumes pour dguiser aux autres et soi-mme le fond de son me!</p> + +<p>Eh bien! oui, c'tait beau! Ces hommes-l travaillaient se gurir et +faire servir leur gurison aux autres malades. En tchant de persuader, +ils se persuadaient. Leur orgueil, bless par les hommes, se relevait en +dclarant aux hommes qu'ils avaient su se gurir tout seuls de leurs +atteintes. Sauveurs ingnus de vos ingnus contemporains, vous n'avez +pas aperu le mal que vous semiez sous les fleurs saintes de votre +parole! vous n'avez pas song cette gnration que rien n'abuse, qui +examine et dissque toutes les motions, et qui, sous les rayons de +votre gloire chrtienne, aperoit vos fronts ples sillonns par +l'orage! Vous n'avez pas prvu que vos prceptes passeraient de mode, et +que<a name="page_126" id="page_126"></a> vos douleurs seules nous resteraient, nous et nos descendants!</p> + +<hr /> + +<h2><a name="V" id="V"></a>V<br /><br /> + +A FRANOIS ROLLINAT</h2> + +<p class="r">Janvier 1835.<br /> +</p> + +<p>Pourquoi diable n'es-tu pas venu hier? nous t'avons attendu pour dner +jusqu' sept heures, ce qui est exorbitant pour des apptits excits par +l'air vif de la campagne. Il te sera survenu un client bavard? tu n'es +pas malade au moins? A prsent, nous ne t'attendons plus que samedi. +Dans l'intervalle, donne-moi de tes nouvelles, entends-tu, Pylade? nous +serions inquiets. La mine que tu as depuis trois mois surtout n'est pas +faite pour nous rassurer. Pauvre vieux petit homme jaune, qu'as-tu donc? +Je sais que tu rponds ordinairement cette question-l: Qu'as-tu +toi-mme? es-tu donc un homme riche, jeune, robuste et frais, pour +t'inquiter de la mine que j'ai? Hlas! nous avons tous deux une pauvre +apparence, et, dans tous ces tuis de parchemin, il y a des mes bien +lasses et bien fltries, mon camarade!</p> + +<p>Bah! de quoi vais-je parler? nous avons t hier plus gais que jamais; +cependant tu nous manquais bien, mais nous avons bu ta sant, et, +force de faire des vœux pour toi, nous nous sommes tous un peu +exalts. Ma foi! Pylade, il ne faut pas nier les biens que la Providence +nous tient en rserve. Au moment o nous croyons tout perdu, la bonne +desse, qui sourit de notre dsespoir, est l, derrire nous, qui +entoure de clinquant un petit hochet bien joli qu'elle nous met ensuite +dans les mains si doucement qu'on ne<a name="page_127" id="page_127"></a> souponne pas son dessein; car si +nous pouvions imaginer qu'elle nous raille et qu'elle ne prend pas notre +fureur au srieux, nous serions capables de nous tuer pour la forcer d'y +croire. Mais nous esprons qu'elle est un peu intimide de nos menaces, +et qu' l'avenir elle se conduira mieux notre gard; nous nous +laissons aller peu peu regarder cette amusette qu'elle nous a +donne, et enfin nous en secouons les grelots tout en leur disant: +Grelots de la folie, vous pouvez bien sonner tant que vous voudrez, nous +n'y prendrons aucun plaisir. Mais nous les faisons sonner encore, et +nous les coutons avec tant de complaisance que bientt nous nous +faisons grelots nous-mmes, et des rires et des chants de joie sortent +de nos poitrines vides et dsoles. Nous avons alors de bien beaux +raisonnements pour nous rconcilier avec la vie, tout aussi beaux que +ceux qui nous faisaient renoncer la vie la semaine prcdente. Quelle +mauvaise plaisanterie que le cœur humain! Qu'est-ce donc que ce +cœur-l, dont nous parlons tous tant et si bien? D'o vient que cela +est si bizarre, si mobile, si lche la souffrance, si lger au +plaisir? Y a-t-il un bon et un mauvais ange qui soufflent tour tour +sur ce pauvre organe de la vie? Est-ce une me, un rayon de la Divinit, +que ce diaphragme qu'une tasse de caf et un bon mot dilatent? Mais si +ce n'est qu'une ponge imbibe de sang, d'o lui viennent donc ces +aspirations soudaines, ces tressaillements, ces angoisses, espce de +cris dchirants qui s'en chappent quand de certaines syllabes frappent +l'oreille, ou quand les jeux de la lumire dessinent sur le mur, avec la +frange d'un rideau ou l'angle d'une boiserie, certaines lignes +fantastiques, profils bauchs par le hasard, empreints de magiques +ressemblances? Pourquoi, au milieu de nos soupers, o, Dieu merci, le +bruit et la gaiet ne vont pas demi, y en a-t-il quelques-uns parmi +nous qui se mettent pleurer sans savoir pourquoi? Il est ivre, disent +les autres. Mais pourquoi le vin qui fait rire ceux-ci fait-il sangloter +celui-l?<a name="page_128" id="page_128"></a> O gaiet de l'homme, que tu touches de prs la souffrance! +Et quel est donc ce pouvoir d'un son, d'un objet, d'une pense vague sur +nous tous? Quand nous sommes vingt fous criant dans tous les tons faux, +et chantant sur toutes les gammes incohrentes de l'ivresse, s'il en est +un qui fasse un signe solennel en disant: <i>coutez!</i> tous se taisent et +coutent. Alors, dans le silence de ces grands appartements, une voix +lointaine et plaintive s'lve. Elle vient du fond de la valle, elle +monte comme une spirale harmonieuse autour des sapins du jardin, puis +elle gagne l'angle de maison; elle se glisse par une fentre, elle vole +le long des corridors et vient se briser contre la porte de notre salle +avec des sanglots lamentables. Alors toutes nos figures s'allongent, +toutes nos lvres plissent; nous restons tous clous notre place, +dans l'attitude o ce bruit nous a pris. Enfin quelqu'un s'crie:—Bah! +c'est le vent, je m'en moque.—En effet, c'est le vent, rien que le vent +et la nuit; et personne ne s'en moque, personne ne surmonte sans effort +la tristesse qu'inspirent ces choses-l. Mais pourquoi est-ce triste? Le +renard et la perdrix tombent-ils dans la mlancolie quand le vent pleure +dans les bruyres? La biche s'attendrit-elle au lever de la lune? +Qu'est-ce donc que cet tre qui s'institue le roi de la cration, et qui +ne rve que larmes et frayeurs?</p> + +<p>Mais pourquoi serions-nous tristes, moins d'tre fous? Nos femmes sont +charmantes, et nos amis, en est-il de meilleurs? Est-il beaucoup de +mortels qui aient eu dans leur vie le bonheur de runir sous le mme +toit presque tous les jours, pendant un mois, douze ou quinze cratures +nobles et vraies, et toutes unies entre elles d'une sainte amiti? O mes +amis, mes chers amis! savez-vous ce que vous tes dans la vie d'un +infortun? vous ne le savez pas assez, vous n'tes pas assez fiers du +bien que vous faites; c'est quelque chose que de sauver une me du +dsespoir.</p> + +<p>Hlas! hlas! qu'est-ce que ce mlange d'amertume et<a name="page_129" id="page_129"></a> de joie? qu'est-ce +que ce sentiment de dtachement et d'amour, qui me ramne ici chaque +anne, dans cette saison qui n'est plus l'automne et qui n'est pas +encore l'hiver, mois de recueillement mlancolique et de tendre +misanthropie; car il y a de tout cela dans cette pauvre tte fatigue +que presse de toute sa solennit le toit paternel. O mes dieux Lares! +vous voil tels que je vous ai laisss. Je m'incline devant vous avec ce +respect que chaque anne de vieille se rend plus profond dans le cœur +de l'homme. Poudreuses idoles qui vtes passer vos pieds le berceau de +mes pres et le mien, et ceux de mes enfants; vous qui vtes sortir le +cercueil des uns et qui verrez sortir celui des autres, salut, +protecteurs devant lesquels mon enfance se prosternait en tremblant, +dieux amis que j'ai appels avec des larmes du fond des lointaines +contres, du sein des orageuses passions! Ce que j'prouve en vous +revoyant est bien doux et bien affreux. Pourquoi vous ai-je quitts, +vous toujours propices aux cœurs simples, vous qui veillez sur les +petits enfants quand les mres s'endorment, vous qui faites planer les +rves d'amour chaste sur la couche des jeunes filles, vous qui donnez +aux vieillards le sommeil et la sant! Me reconnaissez-vous, paisibles +Pnates? ce plerin qui arrive pied dans la poussire du chemin et +dans la brume du soir, ne le prenez-vous point pour un tranger? Ses +joues fltries, son front dvast, ses orbites que les larmes ont +creuses, comme les torrents creusent les ravins, ses infirmits, sa +tristesse et ses cicatrices, tout cela ne vous empchera-t-il pas de +reconnatre cette me vaillante qui sortit d'ici un matin revtue d'un +corps robuste, lequel chevauchait une brave jument nourrie dans les +gents, sobre et infatigable monture, comme si l'homme et l'animal +devaient faire le tour du monde? Voici l'homme: les enfants l'appellent +Tobie, et ils le soutiennent sous les bras pour qu'il marche. Le cheval +est l-bas, il broute lentement l'ortie autour des murs du cimetire: +c'est <i>Colette</i>, qui<a name="page_130" id="page_130"></a> jadis fut digne de porter Bradamante, et qui, +maintenant aveugle, regagne encore aujourd'hui, avec la vue de +l'instinct et de la mmoire, la litire o elle mourra demain matin.</p> + +<p>Eh bien! Colette, tes beaux jours ne sont plus; mais on a fait une bonne +action en te conservant un coin et une botte de paille dans l'curie. +Qui t'a assur cette bonne destine de ne point tre vendue au corroyeur +comme tous les vieux chevaux? le plus sacr des droits, l'anciennet. Ce +qui a t est quelque chose de respectable. Ce qui est, est toujours +sujet doute et contestation. D'o vient donc l'amiti qu'on a pour +ton vieux matre ici? Personne ne le connat plus, il a disparu +longtemps, il a voyag au loin; ses traits ont chang; de ses gots, de +ses habitudes, de son caractre, on ne sait plus rien, car il s'est +pass tant de choses dans sa vie depuis le temps o il tait encore +solide et fier! Mais un mot simple et doux rattache lui ceux qui +pourraient s'en mfier. Ce mot, c'est <i>autrefois</i>.—Il tait l, dit-on, +il faisait ces choses avec nous, il tait un de nous, nous l'avons +connu; il allait la chasse par ici, il cueillait des champignons dans +le pr qui est l-bas; vous souvenez-vous de la noce d'un tel, et de +l'enterrement de...? Quand on en est au chapitre des <i>vous souvient-il</i>, +que de prcieux liens d'or et de diamant rattachent les cœurs +refroidis! que de chaleureuses bouffes de jeunesse montent au visage et +raniment les joies oublies, les affections ngliges! On se figure +souvent alors qu'on s'est aim plus qu'on ne s'aima en effet, et, coup +sr, les plaisirs passs, comme les plaisirs qu'on projette, semblent +plus vifs que ceux qu'on a sous la main.</p> + +<p>Ah! c'en est un bien pur, cependant, que de s'embrasser aprs une longue +absence, en s'criant:—Te voil donc, mon vieux! C'est donc toi, ma +fille! C'est donc vous, ma nice, ma sœur!</p> + +<p>Ne me dis donc pas, mon ami, que je suis courageux, et<a name="page_131" id="page_131"></a> que la gaiet +que je montre est un effort de mon amiti pour toi et pour eux. Ne crois +pas cela. Je suis heureux en effet, heureux par vous, malheureux par +d'autres. Qu'importe ici ce qui n'est pas vous? Crois-tu que je m'en +occupe?—J'y songe malgr moi, il est vrai; mais pourquoi en parler, +pourquoi le sauriez-vous? Oh! non, que personne ne le sache, except les +deux ou trois vieux qui ne peuvent se tromper sur le pli de mon sourcil. +Mais que les autres ne connaissent de moi que le bonheur qui me vient +d'eux. Les pauvres enfants en douteraient s'ils voyaient le fond des +abmes qu'ils couvrent de fleurs. Ils s'loigneraient effrays en se +disant: Rien ne peut crotre sur ce sol dsol; car les incurables n'ont +pas d'amis, et quand l'homme ne peut plus tre utile l'homme, celui +qui peut se sauver s'loigne, et celui qui n'a plus de chances meurt +seul. Ces jeunes esprits comprendraient-ils ce qui se passe chez ceux +qui ont vcu? savent-ils qu'on renferme dans son sein tous les lments +de la joie et de la douleur, sans pouvoir se servir de l'une ou de +l'autre? A leur ge, toute douleur doit tuer ou tre tue; leur ge, +les grandes dsolations, les graves maladies, les austres rsolutions, +le sombre et silencieux dsespoir. Mais, aprs ces priodes fatales, ils +ont la jeunesse qui reprend ses droits, le cœur qui se renouvelle et +se retrempe, la vie qui se rveille intense et presse de rparer le +temps perdu; et il y a l dix ou vingt ans d'orages, de maux affreux et +de joies indicibles. Mais, quand l'exprience a frapp ses grands coups, +et que les passions, non amorties, mais comprimes, s'veillent encore +pour brler, et retombent aussitt frappes d'pouvante devant le +spectre du pass, alors le cœur humain, qui pouvait auparavant se +promettre et s'imposer, ne se connat plus du tout. Il sait ce qu'il a +t, mais il ne sait plus ce qu'il sera; car il a tant combattu qu'il ne +peut plus compter sur ses forces. Et d'ailleurs, il a perdu le got de +souffrir, si naturel ceux qui sont jeunes. Les vieux en ont<a name="page_132" id="page_132"></a> assez. +Leur douleur n'a plus rien de potique; la douleur n'embellit que ce qui +est beau.</p> + +<p>La pleur divinise la beaut des femmes et ennoblit la jeunesse des +hommes. Mais, quand le chagrin se manifeste par d'irrparables ravages, +quand il creuse des sillons des fronts fltris, on le sent maussade et +dangereux. On le cache comme un vice, on le drobe tous les regards, +de peur que la crainte de la contagion n'loigne les heureux d'auprs de +vous. C'est alors vraiment qu'on est digne de plainte; car on ne se +plaint pas, et l'on craint d'tre plaint. C'est cet ge-l que les +amis contemporains se comprennent d'un regard, et qu'il suffit d'un mot +pour se raconter l'un l'autre toute sa vie passe.</p> + +<p>D'o vient que, quand nous nous retrouvons aprs une sparation de +quelques mois, tu lis si bien sur mon visage l'histoire des maux que +j'ai soufferts? D'o vient que tu me dis ds l'abord en me serrant la +main: Eh bien! eh bien! telle chose est arrive, voil ce que tu as +fait; je comprends ce que tu as dans le cœur? Oh! comme tu me +racontes exactement alors les moindres dtails de mon infortune! Pauvres +humains que nous sommes! ces douleurs dont nous parlons avec tant +d'emphase, et dont nous portons le fardeau avec tant d'orgueil, tous les +connaissent, tous les ont subies; c'est comme le mal de dents; chacun +vous dit:—Je vous plains, cela fait grand mal;—et tout est dit.</p> + +<p><i>Triste! triste!</i> Mais l'amiti a cela de beau et de bienfaisant +qu'elle s'inquite et s'occupe de vos maux comme s'ils taient uniques +en leur espce. O douce compassion, maternelle complaisance pour un +enfant qui pleure et qui veut qu'on le plaigne! qu'il est suave de te +trouver dans l'me srieuse et mre d'un ancien ami! Il sait tout, il +est habitu toucher vos plaies; et pourtant il ne se blase pas sur vos +souffrances, et sa piti se renouvelle sans cesse. Amiti! amiti! +dlices des cœurs que l'amour maltraite et abandonne; sœur +gnreuse qu'on nglige et qui pardonne<a name="page_133" id="page_133"></a> toujours! Oh! je t'en prie, je +t'en supplie, mon <i>Pylade</i>, ne fais pas de moi un personnage tragique. +Ne me dis pas qu'il y a de ma part une pouvantable vigueur soutenir +cette gaiet. Non, non, ce n'est pas un rle, ce n'est pas une tche, ce +n'est pas mme un calcul; c'est un instinct et un besoin. La nature +humaine ne veut pas ce qui lui nuit; l'me ne veut pas souffrir, le +corps ne veut pas mourir, et c'est en face de la douleur la plus vraie +et de la maladie la plus srieuse que l'me et le corps se mettent +nier et fuir l'approche odieuse de la destruction. Il est des crises +violentes o le suicide devient un besoin, une rage; c'est une certaine +portion du cerveau qui souffre et s'atrophie physiquement. Mais que +cette crise passe; la nature, la robuste nature que Dieu a faite pour +durer son temps, tend ses bras dsols et se rattache aux moindres +brins d'herbe pour ne pas rouler dans sa fosse. En faisant la vie de +l'homme si misrable, la Providence a bien su qu'il fallait donner +l'homme l'horreur de la mort. Et cela est le plus grand, le plus +inexplicable des miracles qui concourent la dure du genre humain; car +quiconque verrait clairement ce qui est, se donnerait la mort. Ces +moments de clart funeste nous arrivent, mais nous n'y cdons pas +toujours, et le miracle qui fait refleurir les plantes aprs la neige et +la glace s'opre dans le cœur de l'homme. Et puis, tout ce qu'on +appelle la raison, la sagesse humaine, tous ces livres, toutes ces +philosophies, tous ces devoirs sociaux et religieux qui nous rattachent + la vie ne sont-ils pas l! Ne les a-t-on pas invents pour nous aider + flatter les penchant naturel, comme tous les principes fondamentaux, +comme la proprit, le despotisme et le reste? Ces lois-l sont bien +sages et faites pour durer; mais on en pourrait faire de plus belles, et +Jsus, en souffrant le martyre, a donn un grand exemple de suicide. +Quant a moi, je te dclare que, si je ne me tue pas, c'est absolument +parce que je suis lche.</p> + +<p>Et qui me rend lche? Ce n'est pas la crainte de me faire<a name="page_134" id="page_134"></a> un peu de mal +avec un couteau ou un pistolet; c'est l'effroi de ne plus exister, c'est +la douleur de quitter ma famille, mes enfants et mes amis; c'est +l'horreur du spulcre; car, quoique l'me espre une autre vie, elle est +si intimement lie ce pauvre corps, elle a contract, en l'habitant, +une si douce complaisance pour lui, qu'elle frmit l'ide de le +laisser pourrir et manger aux vers. Elle sait bien que ni elle ni lui +n'en sauront rien alors; mais, tant qu'elle lui est unie, elle le soigne +et l'estime, et ne peut se faire une ide nette de ce qu'elle sera, +spare de lui.</p> + +<p>Je supporte donc la vie, parce que je l'aime; et quoique la somme de mes +douleurs soit infiniment plus forte que celle de mes joies, quoique +j'aie perdu les biens sans lesquels je m'imaginais la vie impossible, +j'aime encore cette triste destine qui me reste, et je lui dcouvre, +chaque fois que je me rconcilie avec elle, des douceurs dont je ne me +souvenais pas, ou que je niais avec ddain quand j'tais riche de +bonheur et glorieux. Oh! l'homme est si insolent quand sa passion +triomphe! quand il aime ou quand il est aim, comme il mprise tout ce +qui n'est pas l'amour! comme il fait bon march de sa vie! comme il est +prt s'en dbarrasser ds que son toile plit un peu! Et quand il +perd ce qu'il aime, quelle agonie, quelles convulsions, quelle haine +pour les secours de l'amiti, pour les misricordes de Dieu! Mais Dieu +l'a fait aussi faible que fanfaron, et bientt redevenu tout petit, tout +honteux, pleurant comme un enfant, et cherchant avec des pas timides +retrouver sa route, il saisit avec empressement les mains qui s'offrent + lui pour le guider. Ridicule, purile et infortune crature, qui ne +veut pas accepter la destine et ne sait pas s'y soustraire.</p> + +<p>Ah! ne nous moquons pas de cette condition misrable; c'est celle de +tous, et tous nous savons que sa mesquinerie, que son manque de grandeur +et de force ne la rend que plus malheureuse et plus digne de compassion. +Tant qu'on<a name="page_135" id="page_135"></a> croit sa force, on a de l'orgueil, et l'orgueil console de +tout. On marche grands pas et on fronce le sourcil avec un calme +majestueux et terrible; on a dcrt qu'on mourrait, le soir ou le +lendemain matin, et on est si fier de cette grande rsolution (que du +reste un perruquier ou une prostitue sont tout aussi capables +d'excuter que Caton d'Utique), on est si content de ne pas subir +l'arrt du sort et de le narguer, qu'on est dj demi consol. On +jouit d'une grande libert d'esprit, et l'on s'en tonne; on fait son +testament, on songe tout, on brle certaines lettres, on en recommande +d'autres ses amis, on fait des adieux solennels, on s'estime, on +s'admire, et on s'aime soi-mme. Voil le pire; on se rconcilie avec +soi, on se rend sa propre estime, et l'affection revient avec une +admirable bont se placer entre le soi hroque et le soi expiatoire. Le +sacrificateur, c'est--dire l'orgueil, fait alors peu peu grce la +victime, c'est--dire la faiblesse; l'un s'attendrit, l'autre se +lamente; l'orgueil demande la faiblesse si elle tait bien sincre +tout l'heure, si elle avait bien l'intention de tendre la gorge au +couteau; l'autre rpond que oui: l'orgueil daigne y croire, et dcide +que l'intention est rpute pour le fait, que la honte est lave, la +fiert satisfaite l'espoir rhabilit. Puis vient un ami qui sourit de +votre dessein, mais qui feint, pour peu qu'il soit dlicat et bon, d'en +tre pouvant et de vous arracher l'arme meurtrire; ce qui, en vrit, +n'est pas difficile... Hlas! hlas! ne rions pas de cela. Tout cela +fait qu'on ne se tue pas, et qu'on vit, et qu'on cesse la fin de se +croire fort, et que l'orgueil tombe, et que la souffrance s'apaise; mais +qu'il reste, au fond de l'me et pour jamais, une tristesse muette, un +abattement profond, qui accepte toutes les distractions, mais qu'aucune +distraction ne change; car ce qu'on croit, on le veut; et ce qu'on sait, +on le subit. Or, lequel vaut mieux de l'chafaud ou des galres +perptuit?</p> + +<p>Mais, bonsoir, <i>vieux</i>; il se fait tard, dans une heure il<a name="page_136" id="page_136"></a> fera grand +jour, il faudra que je m'veille avec les coqs qui sonneront leur +fanfare matinale, et les chiens qui se mettront hurler pour qu'on +ouvre les portes de la cour, et ton frre Charles qui chante comme +l'alouette au lever du soleil. Tu viendras samedi, n'est-ce pas? Il +fera, j'espre, un temps comme nous l'aimons: pas de lune, le ciel est +la gele, les toiles luiront et l'air sera sonore; ton frre chantera +son <i>Stabat</i>, et nous irons l'entendre de loin sous le grand sapin. Il +fait bon de s'attendrir et de s'attrister quand on est ensemble; mais +seul, il faut s'interdire cela quand on en est o nous en sommes. C'est +pourquoi je t'cris, afin de n'aller me coucher qu'au moment o un +sommeil accablant coupera court toute rflexion un peu trop grave. O +ciel! voil donc ces gais convives, ces aimables vieillards, les voil +en face de leur chevet et saisis de terreur l'aspect des penses qui +les y attendent! C'est pour cela qu'il faut s'endormir au lever du jour. +C'est l'heure o le cauchemar quitte les rideaux du lit et n'a plus de +pouvoir sur les hommes. Adieu, donne ma bndiction tes douze enfants.</p> + +<p class="r">Dimanche.<br /> +</p> + +<p>Puisque tu ne peux pas venir aujourd'hui, je viens m'enfermer avec toi +et causer par la voie de la plume et de l'encre avec ton ennui; car tu +t'ennuies, ce n'est rien de plus. Ne va pas t'imaginer que tu aies du +chagrin. L'ennui est un mal assez grand, mais c'est aprs tout un mal +trs-noble, et d'o peut sortir tout ce qu'il y a de plus beau dans +l'me humaine. Il ne s'agit que d'expliquer son ennui comme il faut, et +d'en diriger les inspirations vers un but potique. Voil le diable! tu +n'es pas pote du tout. Tu dtermines toutes choses, tu ne sais rester +dans le doute sur quoi que ce soit. Si tu savais bien ce que c'est que +l'ennui, et le parti qu'on en peut tirer! Je vais tcher de te +l'expliquer comme je l'entends.</p> + +<p>L'ennui est une langueur de l'me, une atonie intellectuelle<a name="page_137" id="page_137"></a> qui +succde aux grandes motions ou aux grands dsirs. C'est une fatigue, un +malaise, un dgot quivalant celui de l'estomac qui prouve le besoin +de manger et qui n'en sent pas le dsir. De mme que l'estomac, l'esprit +cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment +qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire; +il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et prcisment l'ennui +est ce qui prcde ou ce qui suit l'un ou l'autre. C'est un tat non +violent, mais triste; facile gurir, facile envenimer. Mais du +moment qu'on le potise, il devient touchant, mlancolique, et sied fort +bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout +bonnement s'y abandonner. La recette est simple:—Se vtir +convenablement, selon la saison; avoir de trs-bonnes pantoufles, un +excellent feu en hiver, un hamac lger en t, un bon cheval au +printemps, l'automne un carr de jardin sabl et plant de +renonculiers. Avec cela, ayez un livre la main, un cigare la bouche; +lisez une ligne environ par heure, laquelle vous penserez huit ou dix +minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une ide fixe. +Le reste du temps, rvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de +pipe, ou d'attitude de tte ou de direction de regards.—Alors, en ne +vous obstinant pas secouer votre malaise, vous le verrez peu peu se +tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d'abord une +grande nettet d'observation, un grand calme pour recueillir des formes, +soit d'ides, soit d'objets, dans les cases du cerveau qui quivalent +aux feuillets d'un album. Puis viendra une douce contemplation de +vous-mme et des autres, et ce qui tout l'heure vous paraissait +incommode ou indiffrent, vous paratra bientt agrable, pittoresque et +beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son <i>chic</i> +particulier, le moindre son vous semblera une mlodie, la moindre visite +un vnement heureux.</p> + +<p>Il m'arrive bien souvent, je t'assure, de m'veiller dans<a name="page_138" id="page_138"></a> une terrible +disposition au spleen. C'est un ennui srieux, et mme assez laid. Je ne +sais pas bien ce que Pascal entendait par ces <i>penses de derrire</i> +qu'il se rservait pour rpondre aux objections polmiques ou pour nier +en secret ce qu'il feignait d'accepter en face. C'tait sans doute le +jsuitisme de l'intelligence, force de plier au devoir, mais se +rvoltant malgr elle contre l'arrt absurde. Pour moi, je trouve le mot +terrible. On l'a trouv non-seulement dans son recueil de penses, mais +encore crit sur un petit morceau de papier et conu ainsi: <i>Et moi +aussi, j'aurai mes penses de derrire la tte</i>. O parole lugubre, +sortie d'un cœur dsol! Hlas! il est des jours o le cerveau humain +est comme un double miroir dont une glace renvoie l'autre le revers +des objets qu'elle a reus de face. C'est alors que toutes les choses, +et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers invitable, et +qu'il n'est pas une jouissance, une carresse, une ide reue au front +qui n'ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet. +C'est une puissance fatale et maladive, sois-en sr. La raison humaine +consiste bien en effet voir toutes les choses par tous leurs cts, +mais la bnigne nature humaine ne se porte pas volontiers de tels +examens d'elle-mme; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l'a dit +ailleurs, la volont qui se plat une chose plus qu' l'autre +dtourne l'esprit de considrer les qualits de celle qu'il n'aime pas, +et la volont devient ainsi un des principaux organes de la +croyance.—Et tout cela est mortellement triste, la vie n'est +supportable qu'autant qu'on oublie ces vrits noires, et il n'est +d'affections possibles que celles o les penses de derrire ne viennent +pas mettre le nez.</p> + +<p>Aussi, quand je me sens dans cette fcheuse humeur, je n'pargne rien +pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes ides dans des +nuages immodrs de fume de pipe. En t je me berce dans le hamac +jusqu' tre enivr; en hiver je prsente mes vieux tibias au feu avec +un tel<a name="page_139" id="page_139"></a> stocisme qu'il en rsulte une cuisson assez vive, une espce de +moxa qui dtourne l'irritation crbrale. Puis un beau vers, lu, en +passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie +comme une mosque l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce +travers le givre, un certain blouissement de ma vue et de ma pense, +font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend +sa beaut accoutume, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en +groupes que je n'avais pas remarqus, et qui me frappent tout coup +aussi vivement que si j'tais Rembrandt ou seulement Grard Dow. Il me +vient alors un tressaillement intrieur, une sorte de bondissement de +l'me, un dsir irralisable de fixer ces tableaux, une joie de les +avoir saisis, un lan du cœur vers ceux qui les forment. Cela ne +t'a-t-il pas occup souvent, alors que tourmentant avec obstination une +mche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses o +nous te voyons plong? Combien de fois cette anne je me suis senti +saisi d'un invincible dplaisir au milieu de nos plus chers compagnons +et de nos plus folles soires! Combien de fois, en rentrant au salon +aprs avoir parcouru grands pas les alles dpouilles au bout +desquelles se lve la lune, je me suis trouv bloui et ravi de la +beaut nave de ces tableaux flamands! Dutheil, affubl de sa +houppelande grotesque, dont la couleur et sembl Hoffmann tirer sur +le <i>fa bmol</i>, coiff de son bonnet couleur de raisin, et soulevant +d'une main le broc de grs qui contient le modeste nectar du coteau +voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes +que jamais ait croques Tniers? Silence! son œil tincelle, sa barbe +se hrisse; il avance le front comme un buffle qui se met en dfense. Il +va chanter: coutez, quelle chanson profondment philosophique et +religieuse:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le bonheur et le malheur</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Nous viennent du mme auteur,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Voil la ressemblance;<a name="page_140" id="page_140"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le bonheur nous rend heureux</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et le malheur malheureux,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Voil la diffrence.</span></td></tr> +</table> + +<p>Cette belle ode est de M. de Bivre. Je n'ai jamais rien entendu de plus +mlancoliquement bte; et, tandis que nos compagnons rient aux clats de +cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de +tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et +devant les hommes quand l'homme infortun demande compte de ses maux et +qu'il obtient cette rponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre ternel +et fatal qui nous mesure le bien et le mal est l tout entier; c'est +comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs +morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mrite une autre +attention que cette ironie la fois chagrine et douce d'un autre +malheureux moiti gay par le vin, qui constate gravement votre +douleur comme un fait remarquable?</p> + +<p>Quand la voix terrible de Dutheil a cess d'branler les vitres, mon +frre vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait +essays sur le bord des abmes. Alphonse, couch terre, joue du violon +sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur +la muraille, et le rire donne des cavits lugubres ses lignes svres. +Charles erre autour d'eux comme un mchant gnme, d'humeur factieuse, +toujours prt renverser un verre dans une manche et faire rouler un +danseur mal assur. Oh! ceux-l, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux +qui savent qu'on peut tre trs-gai et trs-triste en mme temps, mais +qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie +aprs avoir souffert.</p> + +<p>Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gts de la destine? +Regarde ce groupe charmant jet comme un bouquet autour du piano. Ce +sont leurs femmes et leurs sœurs; c'est Agasta et Flicie, ces deux +sœurs si tendrement unies,<a name="page_141" id="page_141"></a> si bonnes, si douces et si finement +naves! c'est Laure et sa mre, toutes deux si belles, si nobles, si +saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaiet brillante; +c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugnie. Connais-tu +rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, closes +au vrai soleil, loin des serres chaudes o nos femmes des villes +s'tiolent en naissant? Que Laure est cleste avec sa pleur et ses +grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne +avec ses joues de rose du Bengale close sur la neige, sa mine espigle +et nonchalante, son petit parler indigne si doux et son petit bonnet de +blanche nonnette! L'indolence de Flicie a quelque chose de plus triste, +son sourire a de la mlancolie. L'amour et la douleur ont pass par l, +la rsignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme +qui s'est baiss tant de fois dans les larmes de la prire chrtienne! +Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes +douleurs, conserv le prcieux trsor de la bont, qu'il est si facile +aux femmes infortunes de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi +des tres si peu fards, parmi des femmes aussi belles de cœur que de +visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincres, religieux en +amiti! Viens donc souvent ici: tu guriras.</p> + +<p>Maintenant, si tu me demandes pourquoi, tant si heureux, je m'en vais +toujours l'entre de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi +seul.—Il m'est absolument impossible d'tre heureux en quelque +situation que ce soit dsormais. L'amiti est la plus pure bndiction +de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai +sans avoir ralis le rve de ma vie. Faire de son cœur dix ou douze +portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant +d'tre <i>le bon oncle</i> d'une joyeuse couve d'enfants; il est touchant de +vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux o l'on a grandi; +mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien, +beaucoup<a name="page_142" id="page_142"></a> de ressemblance avec la fortune du pauvre, compose de +l'aumne de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par +l'exclusive amiti de l'hymne, ces hommes et ces femmes que le sourire +n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre +moiti de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait +beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontr l'tre avec +lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontr, je n'ai +pas su le garder. coute une histoire, et pleure.</p> + +<p>Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait +l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le +Conte et lui apprit graver l'eau-forte aussi bien que lui. Elle +quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le +monde les maudit; puis, comme ils taient pauvres et modestes, on les +oublia. Quarante ans aprs on dcouvrit aux environs de Paris, dans une +maisonnette appele <i>Moulin-Joli</i>, un vieux homme qui gravait +l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunire, et qui +gravait l'eau-forte, assise la mme table. Le premier oisif qui +dcouvrit cette merveille l'annona aux autres, et le beau monde courut +en foule Moulin-Joli pour voir le phnomne. Un amour de quarante ans, +un travail toujours assidu et toujours aim; deux beaux talents jumeaux; +Philmon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit +poque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses potes, +ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de +jours aprs, car le monde et tout gt. Le dernier dessin qu'ils +gravrent reprsentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec +cette devise: <i>Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?</i></p> + +<p>Il est encadr dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici +n'a vu l'original. Pendant un an, l'tre qui m'a lgu ce portrait s'est +assis avec moi toutes les nuits<a name="page_143" id="page_143"></a> une petite table, et il a vcu du +mme travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur +notre œuvre, et nous soupions la mme petite table, tout en causant +d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqu de parole. Prie +pour moi, Marguerite Le Conte!</p> + +<p>En vrit, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour +oser tre malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au srieux, du +moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrire, nous y +avons cru, donc elle a t. As-tu fait le rsum de cette course agite +et pnible qui nous conduit du maillot la bquille? Je sais que la +route diffre selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences +humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans +une fort; mais il y a une vue gnrale tire du destin de tous, et +laquelle s'adaptent les mille dtails qui font la diversit. En ne +voyant de lui que le systme organique, on peut dire que l'homme est +toujours le mme, comme il ne se compose jamais au physique que d'une +tte, deux bras, un corps, etc., son systme intellectuel se compose +toujours des mmes passions, l'orgueil, la colre, la luxure, le dsir +du mal et du bien diverses doses, mais se partageant et se disputant +toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale, +comme le systme veineux et le systme artriel font sa vie matrielle. +Ainsi je crois pouvoir rsumer l'histoire de tous en rsumant la mienne +propre:</p> + +<p>Au commencement, force, ardeur, ignorance.</p> + +<p>Au milieu, emploi de la force, ralisation des dsirs, science de la +vie.</p> + +<p>Au dclin, dsenchantement, dgot de l'action, fatigue,—doute, +apathie;—et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le +plerin fatigu de sa journe. O Providence!</p> + +<p>La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les +individus; l'ge viril, celle qui varie le plus.<a name="page_144" id="page_144"></a> La vieillesse est le +rsultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a t; mais +l'affaiblissement des facults confond les nuances, comme lorsque +l'loignement attnue les couleurs et les enveloppe d'un voile ple.</p> + +<p>Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de +savoir ce qu'il est, ais de savoir ce qu'il a t.</p> + +<p>Il ne faut se mfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut +bien se garder de croire aux hommes faits, de mme qu'il faut s'abstenir +de les condamner; tout est en eux, c'est le mtal en fusion qui tombe +dans le moule. Dieu sait comment russira la statue. Quant aux +vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre.</p> + +<p>Pour ma part, j'ai vu quelle chose misrable et terrible la fois est +cette force de jeunesse qui n'obit pas notre appel, qui nous emporte +o nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin +d'elle; et je m'tonnerais d'avoir t si fier de la possder, si je ne +savais que l'homme est port tirer vanit de tout, depuis la beaut, +qui est un don du hasard, jusqu' la sagesse, qui est un rsultat de +l'exprience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de +s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prtes +entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins.</p> + +<p>Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prt partir et qu'on a +aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me +souviens de cette impatience que j'prouvais de me lancer dans la +carrire avec ma chaussure impermable. Qui pourra m'arrter? disais-je; +sur quelles pines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte +d'tre bless ou sali! O sont les obstacles, o sont les montagnes, o +sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compt sans les +chausse-trapes.</p> + +<p>Et quand j'eus commenc faire usage de ma force, il n'en rsulta +d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage tait bon, et +j'avais dans mes poches les plus<a name="page_145" id="page_145"></a> beaux livres du monde. Je daignais +lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une +sainte vision dont mon orgueil tait le magique soleil.</p> + +<p>Et force d'tre content de moi et fier de mon allure, je pensai que je +ne pouvais faillir, et je le dclarai bien haut mes amis et +connaissances. Il fut donc proclam parmi ces gens-l que j'tais un +stoque des anciens jours, qui avait la bont de porter un frac et des +bottes.</p> + +<p>Cependant, comme je marchais vite et regardant peu terre, il m'arriva +de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux +pieds et de la mortification dans l'me. Mais me relevant bien vite, et +pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est +un accident, la fatalit s'en est mle; et je commenai croire la +fatalit, que jusque-l j'avais nie effrontment.</p> + +<p>Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperus +que j'tais tout bless, tout sanglant, et que mon quipage, crott et +dchir, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais +encore d'un air majestueux et que j'en tais plus grotesque. Alors je +fus forc de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis +regarder tristement mes baillons et mes plaies.</p> + +<p>Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et dcida que, +pour tre reint, je n'en tais pas moins un bon marcheur et un rude +casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je +n'avais pu les viter, que le destin avait t plus fort que moi, que +Satan jouait un rle dans tout cela, et mille autres choses toutes +inventes pour entortiller, vis--vis de soi et des autres, l'aveu de sa +propre faiblesse et du mpris que tout homme se doit lui-mme s'il +veut tre de bonne foi.</p> + +<p>Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je +marchais bien, que les chutes n'taient pas des chutes, que les pierres +n'taient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi +avec raison, plusieurs autres<a name="page_146" id="page_146"></a> me crurent sur parole, parce que j'avais +ce que les artistes appellent de la posie, ce que les soldats appellent +de la blague.</p> + +<p>Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance +humaine en habillant de pourpre les plus petites vanits et en les +enchssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des +chasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes gales; cela +lui russit, parce que ses chasses taient solides, magnifiques, et +qu'il savait s'en servir.</p> + +<p>Pour nous autres, peuple de singes, nous apprmes marcher plus ou +moins bien sur les chasses, et mme danser sur la corde, la grande +admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et +moi surtout, malheureux! je ngligeais les pures et modestes +jouissances, je mconnaissais les sentiments vrais, je mprisais les +vertus simples et obscures, je raillais les dvots, j'encensais la +gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux +autres aucune faiblesse de caractre, moi qui avais des vices dans le +cœur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne +me semblait aussi prcieux que mon repos, mon plaisir et la louange.</p> + +<p>Or, sais-tu, Franois, comment aprs tout cela je suis devenu un +vieillard supportable, de mœurs douces, et assez modeste dans ses +paroles et dans ses prtentions? Sais-tu ce qui fait la diffrence d'un +homme corrompu et d'un homme gar? Certes, l'un et l'autre ont fait +d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue; +l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa +mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume +chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on +trouve un matin en poussire dans un alambic. L'homme qui s'est aperu +trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner +sur ses pas, peut du moins s'arrter, et d'un air<a name="page_147" id="page_147"></a> triste crier ceux +qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le mchant s'y +plat, il avance jusqu' son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a +puis tout le mal que l'homme peut faire. Celui-l s'amuse entraner +sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant +tomber dans la boue leur tour, et s'gaie leur persuader que cette +boue est une essence prcieuse dont il n'appartient qu'aux grands +esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer.</p> + +<p>Et dans tout cela, Franois, il y a pour nous bien peu de sujets de +consolation; car nous n'avons pas grand mrite n'tre pas de ces +gens-l. N'avons-nous pas travers leurs ftes, n'y avons-nous pas bu le +poison de la vanit et du mensonge? Si le grand air nous a dgriss, +c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphre +funeste et nous a forcs d'tre dans un champ plutt que dans un palais. +Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe +chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on +veut bien appeler honntet, c'est la sentiment des bonnes choses, +l'aversion pour les mauvaises. Or, quoi tient, je te le demande, que +ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin, +quand nous l'exposons si lgrement l'orage? Quand on songe la +facilit avec laquelle il s'envole, doit-on s'lever beaucoup dans sa +propre opinion pour avoir chapp au danger par miracle? Quelle ple +fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le sraphin qui l'a +protge de son aile? quel est le rayon qui l'a ranime? Le bon grain a +beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y +abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les dtourne? O +Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une me touche de tes +bienfaits quand elle regarde en arrire!</p> + +<p>Mais toi, ami, tu as pu rparer. Il n'a pas t trop tard pour toi +lorsque tu t'es arrt; tu es revenu au point de<a name="page_148" id="page_148"></a> dpart, et l tu as +trouv une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O +Franois! tu avais combattre le pass et ses habitudes funestes, +supporter le prsent et ses ennuis rongeurs; tu es entr en lutte avec +ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu +les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouv une mre +consoler et douze enfants nourrir de mon travail, je pleure, je prie, +et je m'crie quelquefois:</p> + +<p>Viens moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe +de l'esprit saint, posie divine! sentiment de l'ternelle beaut, amour +de la nature toujours jeune et toujours fconde! fusion du grand <i>tout</i> +avec l'me humaine qui se dtache et s'abandonne: joie triste et +mystrieuse que Dieu envoie ses enfants dsesprs, tressaillement qui +semble les appeler quelque chose d'inconnu et de sublime, dsir de la +mort, dsir de la vie, clair qui passe devant les yeux au milieu des +tnbres, rayon qui carte les nuages et revt les cieux d'une splendeur +inattendue, convulsion de l'agonie o la vie future apparat, vigueur +fatale qui n'appartient qu'au dsespoir, viens moi! j'ai tout perdu +sur la terre!</p> + +<p>L'hiver tend ses voiles gris sur la terre attriste, le froid siffle et +pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, midi, des lueurs +empourpres percent la brume et viennent rjouir les tentures assombries +de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en +apercevant, sur le lilas dpouill du jardin, un groupe de moineaux +silencieux, hrisss en boule et recueillis dans une batitude +mlancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air charg de gele +blanche. Le gent, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en +haut une dernire grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre, +doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est +silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux la +terre, la gele fond, et des larmes tombent de<a name="page_149" id="page_149"></a> partout; la vgtation +semble faire un dernier effort pour reprendre la vie; mais le dernier +baiser de son poux est si faible, que les roses du Bengale tombent +effeuilles sans avoir pu se colorer et s'panouir. Voici le froid, la +nuit, la mort.</p> + +<p>Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier +espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va, +saluer le printemps son retour, compter les dernires ou les premires +fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fentre, c'est tout ce +qui me reste d'une vie qui fut pleine et brlante. L'hiver de mon me +est venu, un ternel hiver! Il fut un temps o je ne regardais ni le +ciel ni les fleurs, o je ne m'inquitais pas de l'absence du soleil et +ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant +l'autel o brlait le feu sacr, j'y versais tous les parfums de mon +cœur. Tout ce que Dieu a donn a l'homme de force et de jeunesse, +d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse + cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est +renvers, le feu sacr est teint, une ple fume s'elve encore et +cherche rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui +s'exhale et qui cherche ressaisir l'me qui l'embrasait. Mais cette +me s'est envole au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt +sur la terre.</p> + +<p>A prsent que mon me est veuve, il ne lui reste plus qu' voir et +couter Dieu dans les objets extrieurs; car Dieu n'est plus en moi, et +si je puis me rjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je +dirai donc ta bont envers les autres hommes, Dieu qui m'as abandonn! +je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur, +j'lverai une voix forte qui fera entendre ces mots l'oreille des +passants:—loignez-vous d'ici, car il y a un abme; et moi, qui passais +trop prs, j'y suis tomb.—Je leur dirai encore: Vous tes gars parce +que vous tes sourds et<a name="page_150" id="page_150"></a> aveugles; c'est parce que je l'tais aussi que +je me suis gar comme vous; j'ai recouvr l'oue et la vue; mais alors +je me suis aperu que j'tais au fond du prcipice et que je ne pouvais +plus retourner avec vous. J'tais vieux.</p> + +<p>Beaucoup sont tombs comme moi dans les abmes du dsespoir. C'est un +monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite +sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantme qui porte +un nom et des habits, un corps indolent et bris, une figure terne et +ple, erre encore dans la socit humaine et affiche encore les +apparences de la vie. Mais nos mes sont l-dessous plonges dans cet +rbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui +s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais +ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races +d'hommes en remontent ou en descendent les degrs. Des pleurs et des +rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus dchus, +les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins +bas, les furieux qui hurlent et blasphment contre Dieu, qu'ils ont +mconnu et qui les a foudroys; ailleurs les cyniques, qui nient la +vertu et le bonheur, et qui cherchent faire tomber les autres aussi +bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonns de +leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premires marches de l'escalier +fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je +mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-l pleurent et se lamentent; car +ils sont encore assez prs de Dieu pour savoir ce qui et pu tre et ce +qu'ils auraient d faire. Et ils esprent en une autre vie, parce qu'ils +ont gard le sentiment du beau ternel et le moyen de le possder. +Ceux-l se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie +mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vrit aux hommes sans +crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien +mnager, rien redouter; on ne peut plus leur faire ni<a name="page_151" id="page_151"></a> bien ni mal; on +ne peut plus les faire tomber; ils se sont prcipits. Puissent-ils, +comme Curtius, apaiser la colre cleste et fermer l'abme derrire eux!</p> + +<p>Mais il me semble, Franois, que je deviens emphatique; heureusement +j'aperois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai +vu; il vient tout essouffl, tout palpitant de joie. Le voil sous ma +fentre; mais, diable! il s'arrte; il vient d'apercevoir une violette +difforme, il la cueille, et cela lui donne penser. Me voil effac de +sa mmoire; si je ne vais sa rencontre, il retournera chez lui avec sa +violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI<br /><br /> + +A VERARD</h2> + +<p class="r">11 avril 1835.<br /> +</p> + +<p>Ton ami le voyageur est arriv au gte sans accident; il est heureux et +fier du souvenir que tu as gard de lui. Il ne se flattait pas trop +cet gard; il croyait qu'une me aussi active, aussi dvorante que la +tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les +perdre aussi vite pour faire place d'autres. C'est un devoir et une +ncessit pour toi d'tre ainsi; tu n'appartiens pas certains lus, tu +appartiens tous les hommes, ou plutt tous t'appartiennent. Pauvre +homme de gnie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne! +c'est un mtier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admte.</p> + +<p>Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au +fond de tes tables, tu te souviens de ta divinit;<a name="page_152" id="page_152"></a> et quand tu vois +passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux. +Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te +faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des +potes et des Bohmiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a prcipit +comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblmes de la grandeur et de +l'infortune du gnie sur la terre. Te voil employ de vils travaux, +clou sur ta croix, enchan au misrable bagne des ambitions humaines. +Va donc, et que celui qui t'a donn la force et la douleur en partage +entoure longtemps pour toi d'une aurole de gloire cette couronne +d'pines que tu conquerras au prix de la libert, du bonheur et de la +vie.</p> + +<p>Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilit de vous vanter, +vous autres rformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois +pas. La philanthropie fait des sœurs de charit. L'amour de la gloire +est autre chose et produit d'autres destines. Sublime hypocrite, +tais-toi l-dessus avec moi: tu te mconnais en prenant pour le +sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale o t'entrane +l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui +observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les +hommes, tu n'es pas leur frre, car tu n'es pas leur gal. Tu es une +exception parmi eux, tu es n <i>roi</i>.</p> + +<p>Ah! voici qui te fche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une +royaut qui est d'institution divine. Dieu et dparti tous les hommes +une gale dose d'intelligence et de vertu s'il et voulu fonder le +principe d'galit parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands +hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cdre pour +protger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu +exerces ici, dans ce milieu de la France, o tout ce qui sent et pense +s'incline devant ta supriorit (au point que moi-mme, le plus +indisciplin <i>voyou</i> qui ait jamais<a name="page_153" id="page_153"></a> fait de la vie une cole +buissonnire, je suis force, chaque anne, d'aller te rendre hommage), +dis-moi, es-ce autre chose qu'une royaut? Votre majest ne peut le +nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la +couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre +tribune en plein air est un trne; Fleury le Gaulois est votre capitaine +des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je +serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien, +car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand +vous aurez touch le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile +faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon +de donner le titre de roi feu Midas. Celui-l, on le sait, n'est pas +de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux +types de rois lgitimes qui les oreilles poussent tout naturellement +sous le diadme hrditaire.</p> + +<p>Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous +ne disputerons jamais l-dessus. Certain roi naquit pour tre maquignon; +toi, tu es n prince de la terre. Moi-mme, pauvre diseur de mtaphores, +je me sens mal abrit sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux +pas le tenir moi-mme, je m'y prendrais mal, et tous les trnes de la +terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des +Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a +plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les +ptales embaums de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris +autant de soins de la beaut de la violette que de celle de la femme, +que les lis des champs sont mieux vtus que Salomon dans sa gloire, et +je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la +guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie +bien de conclure quelque chose! J'irai crire ton nom et le mien sur le +sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le<a name="page_154" id="page_154"></a> +lendemain, qu'il restera de mes livres aprs ma mort, et peut-tre, +hlas! de tes actions, Marius! aprs le coup de vent qui ramnera la +fortune des Sylla et des Napolon sur le champ de bataille.</p> + +<p>Ce n'est pas que je dserte ta cause, au moins; de toutes les causes +dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la +plus noble. Je ne conois mme pas que les potes puissent en avoir une +autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de +libert sont harmonieux, tandis que ceux de lgitimit et d'obissance +sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On +peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bche couronne, c'est +renoncer sa dignit d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs +humaines et je vais couter la voix des torrents. Sois sr que je +prierai l'esprit des lacs et les fes des glaciers de prendre +quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum +des dserts, un rve de libert, un souvenir affectueux et profond de +ton frre le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie +humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre; +j'irai frapper du bec ta fentre de temps en temps, et te donner des +nouvelles de la cration au travers des barreaux de ta prison; et puis +je reprendrai ma course inconstante dans les champs ariens, me +nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des +couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique, +hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanit, vous avez +choisi le moins puril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille +prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui prsentait; vous +prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de +l'argent, des titres et des petites vanits qui charment le vulgaire. +Gnreux insenss que vous tes, gouvernez-moi bien tous ces vilains +idiots et ne leur pargnez pas les trivires. Je vais chanter au soleil +sur ma branche pendant ce<a name="page_155" id="page_155"></a> temps-l. Vous m'couterez quand vous n'aurez +rien de mieux faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu +auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frre verard, frre +et roi, non en vertu du droit d'anesse, mais du droit de vertu. Je +t'aime de tout mon cœur, et suis de votre majest, sire, le +trs-humble et trs-fidle sujet.</p> + +<p class="r">15 avril.<br /> +</p> + +<p>Tu m'adresses plusieurs questions auxquelles je voudrais pouvoir +rpondre, pour te prouver au moins que je suis attentif toutes les +paroles que trace ta plume. Pour procder la manire de mon cher +Franklin, les voici dans l'ordre o tu les a poses: 1 Pourquoi suis-je +si triste? 2 Si tu n'tais pas si diffrent de moi, t'aimerais-je +autant? 3 Suis-je pour quelque chose dans vos discours? 4 A quand donc +la conclusion? 5 Quand pourrai-je m'asseoir? etc.</p> + +<p>J'ai rpondu hier la premire question: c'est que travailler pour la +gloire est la fois un rle d'empereur et un mtier de forat; c'est +que tu es enferm dans ta volont comme dans une forteresse, et que le +moindre insecte qui effleure de l'aile les vitraux de ton donjon te fait +tressaillir et rveille en toi le douloureux sentiment de ta captivit. +Promthe, prends courage! tu es plus grand, couch sur ton roc, avec +les serres d'un vautour dans le cœur, que les faunes des bois dans +leur libert. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais +tre heureux leur manire. C'est ici le lieu de rpondre ta +cinquime question: <i>Quand pourrai-je m'asseoir avec toi dans les +longues herbes sur les rives d'un torrent?</i>—Jamais, verard, moins +qu'une arme ennemie ne ft sur l'autre rive et que tu n'attendisses l +le signal du combat. Mais oublier la guerre et dormir dans les roseaux, +toi? Je voudrais savoir quels rves fit Marius dans le marais de +Minturnes; coup sr, il ne<a name="page_156" id="page_156"></a> s'entretint pas avec les paisibles +naades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et +poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous; c'est nous, +rveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent; c'est +nous qu'elles parlent d'oubli et de repos, conditions de notre humble +bonheur qui vous feraient rire de piti. Laissez-nous cela, nous vous +abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le +triomphe.—Si quelque jour, bless dans la lutte ou prisonnier sur +parole, tu viens t'asseoir prs de ton frre le bohmien, nous +regarderons les cieux ensemble, et je te parlerai des astres qui +prsident la destine des mortels. Voil, je le sais, tout ce qui +pourra t'intresser, tout ce que tu voudras voir dans les eaux limpides; +ce sera le reflet incertain et tremblant de ton toile, et tu te hteras +de la chercher la vote cleste pour t'assurer qu'elle y brille encore +de tout son clat. Non, non, tu n'aimerais pas ces valles silencieuses +o l'aigle est roi et non pas l'homme, ces lacs o le cri de la plus +petite sarcelle trouverait plus d'chos que ta parole. Les dserts que +vous ne pouvez soumettre la charrue ou au glaive, ces monts escarps, +ce sol rebelle, ces impntrables forts, o l'artiste va pieusement +voquer les sauvages divinits retranches l contre les assauts de +l'industrie humaine, tout cela n'est pas la patrie de ton intelligence. +Il te faut des villes, des champs, des soldats, des ouvriers, le +commerce, le travail, tout l'attirail de la puissance, tous les aliments +que les besoins des hommes peuvent offrir l'orgueil des dieux. Les +dieux dominent et protgent; quand tu dis que tu les portes avec amour +dans ton sein, ces pauvres Pygmes humains, tu veux dire, Hercule, que +tu les portes dans ta peau de lion; mais tu ne pourrais t'endormir +l'ombre des bois sans qu'ils s'acharnassent te rveiller. Ils te +tourmenteraient dans tes rves, et les orages de ton me troubleraient +la srnit de l'air jusque sur la cime du Mont-Blanc. Mon pauvre frre, +j'aime mieux<a name="page_157" id="page_157"></a> mon bton de plerin que ton sceptre. Mais puisque la +royaut de l'intelligence t'a ceint de sa couronne de feu, puisque la +passion d'tre grand est entre dans ton sang avec la vie, puisque tu ne +peux abdiquer, et que le repos te tuerait plus vite que ne le fera la +fatigue, loin de contempler ta destine avec cette froide philosophie +que pourrait me suggrer le sentiment de mon impuissance, je veux sans +cesse te plaindre et t'admirer, sublime <i>misrable</i>! Mais n'tant bon + rien qu' causer avec l'cho, regarder lever la lune et composer +des chants mlancoliques ou moqueurs pour les tudiants potes et les +coliers amoureux, j'ai pris, comme je te le disais hier, l'habitude de +faire de ma vie une vritable cole buissonnire o tout consiste +poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans +les pines pour avoir une fleur qui s'effeuille dans ma main avant que +je l'aie respire, chanter avec les grives et dormir sous le premier +saule venu, sans souci de l'heure et des pdants. Ce que je puis faire +de mieux, c'est de planter ton intention un laurier dans mon jardin. A +chaque belle action que l'on me racontera de toi, je t'en enverrai une +feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les +ides reprsentes par des cuistres, mais qui s'incline religieusement +devant un grand cœur o rside la justice.</p> + +<p>Deuxime question.—<i>Si tu n'tais pas si diffrent de moi tous +gards, t'aimerais-je autant?</i> Voici ma rponse: Non, certes, tu ne +m'aimerais pas de mme; tu me sais gr d'avoir un peu de force dans un +corps si chtif et dans une condition si humble. Tu m'estimes d'autant +plus que tu supposes qu'il m'a t plus difficile d'tre un peu +estimable dans des circonstances sociales o tout tend dgrader les +mes qui se laissent aller. Tu me crois probablement trs-suprieur +aujourd'hui ce que j'ai pu tre auparavant, et tu ne te trompes pas. +Mes souvenirs ne sont pas faits pour me donner de l'orgueil; mais ce que +j'ai conserv<a name="page_158" id="page_158"></a> de bon dans l'me me console un peu du pass, et m'assure +encore de belles amitis pour le prsent et l'avenir. C'est tout ce +qu'il me faut dsormais. Je n'ai nulle espce d'ambition, et le tout +petit bruit que je fais comme artiste ne m'inspire aucune jalousie +contre ceux qui ont mrit d'en faire davantage. Les passions et les +fantaisies m'ont rendu malheureux l'excs dans des temps donns: je +suis guri radicalement des fantaisies par l'effet de ma volont, je le +serai bientt des passions par l'effet de l'ge et de la rflexion. A +tous autres gards, j'ai toujours t et serai toujours parfaitement +heureux, par consquent toujours quitable et bon en tout, sauf les cas +d'amour, o je ne vaux pas le diable, parce qu'alors je deviens malade, +<i>spleenetic and rash</i>.</p> + +<p>—<i>Suis-je pour quelque chose dans vos discours?</i>—Il n'est gure +question que de toi. Les membres ne peuvent gure oublier le cœur o +reflue tout leur sang. Avant de te voir, cela m'impatientait au point +que j'ai pris le parti d'aller te trouver encore cette anne, afin +d'avoir, au retour, le droit de dire comme les autres: <i>verard pense... +verard veut... verard m'a dit...</i> etc.: pourvu que toutes ces +idoltries ne te gtent pas!</p> + +<p>—<i>A quand donc la conclusion? et si tu meurs sans avoir conclu!</i>—Ma +foi! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n'en ira pas plus +mal pour avoir ignor sa faon de penser. Que veux-tu que je te dise? il +faut que je te parle encore de moi, et rien n'est plus insipide qu'une +individualit qui n'a pas encore trouv le mot de sa destine. Je n'ai +aucun intrt formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui +lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une +profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte +de plaidoyer contre certaines lois. Bien loin de l, je reconnais que ma +vie est pleine de fautes, et je croirais commettre une lchet si je me +battais les flancs pour trouver une philosophie qui en<a name="page_159" id="page_159"></a> autorist +l'exemple. D'autre part, n'tant pas susceptible d'envisager avec +enthousiasme certains cts rels de la vie, je ne saurais regarder ces +fautes comme assez graves pour exiger rparation ou expiation. Ce serait +leur faire trop d'honneur, et je ne vois pas que mes torts aient empch +ceux qui s'en plaignent le plus de se bien porter. Tous ceux qui me +connaissent depuis longtemps m'aiment assez pour me juger avec +indulgence et pour me pardonner le mal que j'ai pu me faire. Mes crits, +n'ayant jamais rien conclu, n'ont caus ni bien ni mal. Je ne demande +pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve; mais ce +n'est pas encore fait, et je suis trop peu avanc sous certains rapports +pour oser hasarder mon mot. J'ai horreur du pdantisme de la vertu. Il +est peut-tre utile dans le monde; pour moi, je suis de trop bonne foi +pour essayer de me rconcilier par un acte d'hypocrisie avec les +svrits que mon irrsolution (courageuse et loyale, j'ose le dire) +attire sur moi. J'en supporterai la rigueur, quelque pnible qu'elle me +puisse tre, tant que je n'aurai pas la conviction intime que j'attends. +Me blmes-tu? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant +tu peux le comparer, l'aide d'un microscope, celui o tu existes. +Voudrais-tu, pour acqurir plus de popularit ou de renomme, feindre +d'avoir les opinions qu'on t'imposerait, et proposer comme article de +foi ce qui ne serait encore qu' l'tat d'embryon dans ta conscience? Je +tenais trop ton estime pour ne pas t'exposer ma situation; c'est un +peu long: pardonne-moi d'avoir parl si srieusement du ct srieux de +ma vie; ce n'est pas ma coutume. Adieu; je t'envoie un petit paquet de +pages imprimes que j'ai choisies pour toi dans ma collection, hlas! +beaucoup trop volumineuse!</p> + +<p class="r">18 avril.<br /> +</p> + +<p>Ami, tu me reproches srieusement mon athisme social; tu dis que tout +ce qui vit en dehors des doctrines de l'utilit<a name="page_160" id="page_160"></a> ne peut jamais tre ni +vraiment grand ni vraiment bon. Tu dis que cette indiffrence est +coupable, d'un funeste exemple, et qu'il faut en sortir, ou me suicider +moralement, couper ma main droite et ne jamais converser avec les +hommes. Tu es bien svre; mais je t'aime ainsi, cela est beau et +respectable en toi. Tu dis encore que tout systme de non-intervention +est l'excuse de la lchet ou de l'gosme, parce qu'il n'y a aucune +chose humaine qui ne soit avantageuse ou nuisible l'humanit. Quelle +que soit mon ambition, dis-tu, soit que je dsire tre admir, soit que +je veuille tre aim, il faut que je sois charitable, et charitable avec +discernement, avec rflexion, avec science, c'est--dire philanthrope. +J'ai l'habitude de rpondre par des sophismes et des facties ceux qui +me tiennent ce langage; mais ici c'est diffrent, je te reconnais le +droit de prononcer cette grande parole de vertu, que j'ose peine +rpter moi-mme aprs toi. J'y ai toujours t des plus rtifs, et la +faute en est a ceux qui m'ont voulu baptiser avec des mains impures. +Quand on veut laver la souillure du pch, il faut tre Jean-Baptiste +pour le plus obscur catchumne, tout aussi bien que pour le Christ, et +les cheveux de Madeleine ne doivent point essuyer les pieds qui marchent +dans les voies de l'erreur.</p> + +<p>O toi qui m'interroges, as-tu quitt les sentiers dangereux o la +jeunesse se prcipite? Retir dans le sanctuaire de ta volont, as-tu +pratiqu, depuis ces annes svres de ta rflexion, les vertus antiques +que tu prises au-dessus de tout: la temprance, la charit, le travail, +la constance, le dsintressement?—Oui, tu l'as fait, je le sais; eh +bien! parle: mon orgueil se rvolte contre ceux qui ne sont pas plus +grands que moi et qui veulent me mettre leurs pieds. Toi qui n'as pas +seulement la puissance de l'entendement, mais la force du cœur, +parle; je rpondrai comme un juge lgitime et t'obirai en te parlant +de moi tant que tu voudras, car je confesse qu'il y avait plus<a name="page_161" id="page_161"></a> de +paresse coupable de ma part l'viter que de vritable modestie.</p> + +<p>O mon frre! ceci est un entretien grave, une poque grave dans ma +pauvre vie! je ne suis point venu ici avec un sentiment d'abngation +enthousiaste, mais avec une srieuse volont de ne voir en toi que ce +qu'il y aurait de vraiment beau. J'tais cuirass contre les effets +magntiques qui sont toujours craindre dans un contact avec les hommes +suprieurs. Aussi je puis dire que je n'ai point t bloui par le +prestige que tu exerces sur les autres; les lignes romaines de ton +front, la puissance de ta parole, l'clat et l'abondance de tes penses +ne m'ont jamais occup. Ce qui m'a touch et convaincu, c'est ce que je +t'ai entendu dire, ce que je t'ai vu faire de plus simple, une parole +douce et nave au milieu de la plus vive exaltation, une familiarit +brusque et chaste, une exquise puret dans toutes les expressions et +dans tous les sentiments. On ne peut pas inventer de plus folle calomnie +contre toi que l'accusation de cupidit. Je voudrais bien que tes +ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut tre dsirable +pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni matresses, ni +cabinet de tableaux, ni collection de mdailles, ni chevaux anglais, ni +luxe, ni mollesse d'aucun genre? C'est beaucoup, verard, c'est presque +tout mes yeux maintenant que l'absence de vices. C'est de cela qu'on +ne peut pas douter, tandis que les qualits peuvent se parer de tant de +noms qui ne leur appartiennent pas! mais qui peut suspecter la sobrit +tranquille avec laquelle une me forte use des biens de la vie? de +quelle quivoque, de quelle hypocrisie ont jamais besoin les obscures +vertus domestiques?</p> + +<p>Tu me parlais de l'immense organisation de Mirabeau, toute ptrie de +vices et de vertus. Je ne suis pas assez enthousiaste de la bigarrure +pour trouver la statue de diamant et de boue plus belle et plus +imposante que la statue d'or<a name="page_162" id="page_162"></a> pur. Mon ami Henri Heine a dit, en parlant +de Spinosa: Sa vie prive fut exempte de blme; elle est demeure pure +et sans tache comme celle de son divin parent Jsus-Christ. Ces simples +paroles me font aimer Spinosa. C'est par l seulement sans doute que mon +faible cerveau et pu mesurer sa grandeur. Il y a aussi en toi, mon cher +frre, un ct que je ne connais pas, parce que mon esprit, paresseux ou +impuissant, n'a pntr dans aucune science. Je comprends ce que tu es, +et non ce que tu fais. Je vois le mcanisme de cette belle machine +ides; mais la valeur et l'usage de ses produits me sont inconnus et +indiffrents. Je vois que le mot de vertu en est le levier formidable, +et je sais que ce mot a un sens toujours un et magnifique, quelle qu'en +soit l'application: abngation et sacrifice ternel de toutes les +satisfactions vulgaires de l'esprit ou des sens une satisfaction +suprme et divine; conscration d'une existence humaine au culte d'une +volont vaste et intelligente qui en est le foyer. C'est la vertu, c'est +la force, c'est la tendance de l'me s'lever au plus haut possible, +pour embrasser d'un regard plus de choses que le vulgaire, et pour semer +sur un champ plus vaste les bienfaits de se puissance. C'est l'ambition +gnreuse, c'est la foi, c'est la science, c'est l'art, c'est toutes les +formes que prend la Divinit pour se manifester dans l'homme. C'est +pourquoi rgner, mme en vertu des droits les plus grossiers et les plus +iniques, mme au prix du repos et de la vie, a toujours t le plus +ardent dsir des hommes; et il ne faut pas s'en tonner. Rgner tant +bien que mal, c'est exercer un semblant de vertu et de force morale. Si +les paroles humaines ont un sens dans le grand livre de la nature, ces +deux paroles sont absolument synonymes, et dj dans notre langue elles +le sont souvent. J'ai crit tout l'heure, rgner en <i>vertu</i> d'un +droit <i>inique</i>, ce qui est trs-franais, je crois, et ne prsente +aucun contre-sens, que je sache.</p> + +<p>Tout ce qui est difficile faire excite l'tonnement des<a name="page_163" id="page_163"></a> hommes et +mrite leur admiration en raison directe de l'avantage qu'ils retirent +de cet emploi de forces; et comme rien dans les œuvres de Dieu ne +peut tre, aux yeux de l'homme, plus grand et plus prcieux que sa +propre existence, il est vident que ce qu'il appelle le sentiment de +l'quit naturelle est la conscience raisonne de ce qui lui est utile. +Le plus simple effort de ce raisonnement lui prouvant qu'il ne peut +vivre isol, il a d, au sortir de l'tat le plus primitif qu'on puisse +supposer, s'essayer aux associations et se grouper par peuplades autour +d'un systme de lois dictes par les plus habiles ou les plus forts. +Ceux qui out russi faire ces lois dans leur intrt personnel ont +commenc la guerre ternelle entre les hommes de rsistance et les +hommes d'oppression; leur tour, les hommes de rsistance ont combattu, +et sont devenus oppresseurs par le droit de la force. Dans tout cela, o +est la justice?</p> + +<p>Levez-vous, hommes choisis, hommes divins, qui avez invent la vertu! +Vous avez imagin une flicit moins grossire que celle des hommes +sensuels, plus orgueilleuse que celle des braves. Voue avez dcouvert +qu'il y avait, dans l'amour et dans la reconnaissance de vos frres, +plus de jouissance que dans toutes les possessions qu'ils se +disputaient. Alors, retranchant de votre vie tous les plaisirs qui +faisaient ces hommes semblables les uns aux autres, vous avez fltri +sagement du nom de vice tout ce qui les rendait heureux, par consquent +avides, jaloux, violents et insociables. Vous avez renonc votre part +de richesse et de plaisir sur la terre, et vous tant ainsi rendus tels +que vous ne pouviez plus exciter ni jalousie ni mfiance, vous vous tes +placs au milieu d'eux comme des divinits bienfaisantes pour les +clairer sur leurs intrts et pour leur donner des lois utiles. Vous +leur avez dit que donner tait plus beau que possder, et l o vous +avez command, la justice a rgn; quels sophismes pourraient combattre +votre excellence, sublimes vaniteux? Il n'y a rien au monde de plus<a name="page_164" id="page_164"></a> +grand que vous, rien de plus prcieux, rien de plus ncessaire.</p> + +<p>Allez et parlez de vertu; un jour viendra o les sensualistes qui vous +raillent, aux prises avec l'avidit et la vengeance de ceux qui +jusqu'ici n'ont pu satisfaire les jouissances des sens, comprendront +qu'il est un sort plus digne d'envie et plus a l'abri de l'orage que le +leur; ils comprendront que la raison populaire plane sur le monde, +qu'elle a forc la porte des boudoirs, qu'elle peut s'arroger le droit +de jouir son tour, et de renvoyer les vaincus la charrue, au toit de +chaume, et au crucifix, seule consolation du pauvre. Ils seront bien +heureux alors de rencontrer, entre eux et la haine du vainqueur, la main +de l'homme vertueux pour partager les biens de la terre entre le riche +et le pauvre, et pour expliquer tous deux ce que c'est que la justice.</p> + +<p>Je ne sais s'il arrivera jamais un jour o l'homme dcidera +infailliblement et dfinitivement ce qui est utile l'homme. Je n'en +suis pas examiner dans ses dtails le systme que tu as embrass: j'en +plaisantais l'autre jour; mais du moment que tu m'amnes a parler raison +(ce qui, je te le dclare, n'est pas une mdiocre victoire de ta force +sur la mienne), je te dirai bien que la grande loi d'galit, tout +inapplicable qu'elle paraisse maintenant a ceux qui en ont peur, et tout +incertain que me semble son rgne sur la terre, moi qui vois ces +choses du fond d'une cellule, est la premire et la seule invariable loi +de morale et d'quit qui se soit prsente mon esprit dans tous les +temps. Tous les dtails scientifiques par lesquels on arrive formuler +une pense me sont absolument trangers; et quant aux moyens par +lesquels on parvient la faire dominer dans le monde, malheureusement +ils me semblent tous tellement soumis aux doutes, aux contestations, aux +scrupules et aux rpugnances de ceux qui se chargent de l'excution, que +je me sens ptrifi par mon scepticisme quand j'essaie seulement d'y +porter les yeux et de voir en quoi ils consistent. Ce n'est<a name="page_165" id="page_165"></a> pas mon +fait. Je suis de nature potique et non lgislative, guerrire au +besoin, mais jamais parlementaire. On peut m'employer tout en me +persuadant d'abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre +rien dcouvrir, rien dcider. J'accepterai tout ce qui sera bien. +Ainsi, demande mes biens et ma vie, Romain! mais laisse mon pauvre +esprit aux sylphes et aux nymphes de la posie. Que t'importe? tu +trouveras bien assez de ttes qui voudront dlibrer plus qu'il ne sera +besoin. Ne sera-t-il pas permis aux mnestrels de chanter des romances +aux femmes, pendant que vous ferez des lois pour les hommes?</p> + +<p>Voil o j'en voulais venir, verard: c'est te dire que la vertu n'est +pas ncessaire tous, mais quelques-uns seulement; ce qui est +ncessaire tous, c'est l'honntet. Sois vertueux, je tche d'tre +honnte. L'honntet, c'est cette sagesse instinctive, cette modration +naturelle dont je parlais tout l'heure, cette absence de vices, +c'est--dire de passions fougueuses, nuisibles la socit, en ce +qu'elles tendent accaparer les sources de jouissances rparties +galement entre les hommes dans les desseins de la nature +providentielle. Il faut que les gouverns soient honntes, temprants, +probes, <i>moraux</i> enfin, pour que les gouvernants puissent btir sur +leurs paules fermes et soumises un difice durable. Je suis loin encore +de ce qu'on appelle les <i>vertus rpublicaines</i>, de ce que j'appellerai, +en style moins pompeux, les qualits de l'individu gouvernable ou du +citoyen. J'ai mal vcu, j'ai mal us des biens qui me sont chus, j'ai +nglig les œuvres de charit; j'ai pass mes jours dans la mollesse, +dans l'ennui, dans les larmes vaines, dans les folles amours, dans les +frivoles plaisirs. Je me suis prostern devant des idoles de chair et de +sang, et j'ai laiss leur souffle enivrant effacer les sentences +austres que la sagesse des livres avait crites sur mon front dans ma +jeunesse; j'ai permis leur innocent despotisme de dvouer mes jours +des amusements purils, o se sont longtemps<a name="page_166" id="page_166"></a> teints le souvenir et +l'amour du bien; car j'avais t honnte autrefois, sais-tu bien cela, +verard? <i>Ceux d'ici</i> te le diront: c'est de notorit bourgeoise dans +notre pays; mais il y avait peu de mrite; j'tais jeune, et les +funestes amours n'taient pas encore clos dans mon sein. Ils y ont +touff bien des qualits; mais je sais qu'il en est auxquelles je n'ai +pas fait la plus lgre tache au milieu des plus grands revers de ma +vie, et qu'aucune des autres n'est perdue pour moi sans retour. Ainsi je +rponds la question que tu m'adressais l'autre jour: Est-ce par +impuissance ou par indiffrence que tu tardes tre bon?—Ni l'un ni +l'autre; c'est que j'ai t dtourn de ma route, emmen prisonnier par +une passion dont je ne me mfiais pas et que je croyais noble et sainte. +Elle l'est sans doute; mais je lui ai laiss prendre trop ou trop peu +d'empire sur moi. Ma force virile se rvoltait en vain contre elle; une +lutte affreuse a dvor les plus belles annes de ma vie; je suis rest +tout ce temps dans une terre trangre pour mon me, dans une terre +d'exil et de servitude, d'o me voici chapp enfin, tout meurtri, tout +abruti par l'esclavage, et tranant encore aprs moi les dbris de la +chane que j'ai rompue, et qui me coupe encore jusqu'au sang, chaque +fois que je fais un mouvement en arrire pour regarder les rives +lointaines et abandonnes. Oui, j'ai t esclave; plains-moi, homme +libre, et ne t'tonne pas aujourd'hui de voir que je ne peux plus +soupirer qu'aprs les voyages, le grand air, les grands bois et la +solitude. Oui, j'ai t esclave, et l'esclavage, je puis te le dire par +exprience, avilit l'homme et le dgrade. Il le jette dans la dmence et +dans la perversit; il le rend mchant, menteur, vindicatif, amer, plus +dtestable vingt fois que le tyran qui l'opprime; c'est ce qui m'est +arriv, et, dans la haine que j'avais conue contre moi-mme, j'ai +dsir la mort avec rage, tous les jours de mon abjection.</p> + +<p>Cependant je suis ici, et j'y suis avec une flche brise dans le +cœur; c'est ma main qui l'a brise, c'est ma main<a name="page_167" id="page_167"></a> qui l'arrachera; +car chaque jour je l'branle dans mon sein, ce dard acr, et chaque +jour, faisant saigner ma plaie et l'largissant, je sens avec orgueil +que j'en retire le fer et que mon me ne le suit pas. Ce n'est donc pas +un incurable et un infirme qui est l devant toi; c'est un prisonnier +chapp et bless qui peut gurir et faire encore un bon soldat. Ne +vois-tu pas que je n'ai rapport aucun vice de la terre d'gypte, et que +je suis encore sobre et robuste pour traverser le grand dsert? Regarde +seulement qui tu parles maintenant: ce n'est plus un effmin et +un prodigue; ce n'est plus un de ces jeunes Athniens chevelure +parfume, qu'Aristophane chtiait en les interpellant au milieu de ses +drames, et qu'il livrait, en les dsignant par leur nom et en les +montrant du doigt, la censure publique; c'est une espce de garon +de charrue, coiff d'un chapeau de jonc, vtu d'une blouse de roulier, +chauss de bas bleus et de souliers ferrs. Ce pnitent rustique est +encore capable, comme toi, de temprance, de charit, de travail, de +constance, de dsintressement et de simplicit; il sera en outre chaste +et sincre, parce qu'il abdique sa grande folie, l'amour!</p> + +<p>Rpublique, aurore de la justice et de l'galit, divine utopie, soleil +d'un avenir peut-tre chimrique, salut! rayonne dans le ciel, astre que +demande possder la terre. Si tu descends sur nous avant +l'accomplissement des temps prvus, tu me trouveras prt te recevoir, +et tout vtu dj conformment tes lois somptuaires. Mes amis, mes +matres, mes frres, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent +dsormais, en attendant que la rpublique les rclame. Et toi, grande +Suisse! vous, belles montagnes, ondes loquentes, aigles sauvages, +chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentes, sombres sapins, +sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut tre un mal que d'aller me +jeter genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la +rpublique ne peuvent dfendre un pauvre artiste chagrin<a name="page_168" id="page_168"></a> et fatigu +d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le +prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien, chos de la +solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et seme de fleurs, tu +lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne +retournerez pas en arrire quand il s'approchera de vous; et toi, +botanique, sainte botanique! mes campanules bleues qui fleurissez +tranquillement sous la foudre des cataractes! mes panporcini d'Oliero, +que je trouvai endormis au fond de la grotte et replis dans vos +calices, mais qui, au bout d'une heure, vous veilltes autour de moi +comme pour me regarder avec vos faces fraches et vermeilles! ma +petite sauge du Tyrol! mes heures de solitude, les seules de ma vie +que je me rappelle avec dlices!</p> + +<p>Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je dserte le temple +jamais, adieu! Malgr moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te +disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une +couronne de roses nouvelles, les premires du printemps, et adieu! C'est +assez d'offrandes, c'est assez de prosternations! Dieu insatiable, +prends des lvites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte +plus au nombre de ceux qui viennent t'invoquer.—Mais il m'est +impossible, hlas! en te quittant, de te maudire, tourments et +dlices! je ne peux pas mme te jeter un reproche; je dposerai tes +pieds une urne funraire, emblme de mon ternel veuvage. Tes jeunes +lvites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue; ils la +briseront et continueront d'aimer. Rgne, amour, rgne en attendant que +la vertu et la rpublique te coupent les ailes.</p> + +<p class="r">20 avril.<br /> +</p> + +<p>Qu'as-tu donc? et pourquoi tant de tristesse parfois dans ton me? +Pourquoi dis-tu que le Seigneur s'est retir de toi? Pourquoi +demandes-tu au plus faible et au plus insoumis de tes enfants de te +venir en aide et de t'encourager?<a name="page_169" id="page_169"></a> Matre, qu'avez-vous rv cette nuit, +et pourquoi vos disciples accoutums recevoir de vous la manne de +l'esprance, vous trouvent-ils abattu et tremblant?</p> + +<p>Hlas! tu trouves que c'est bien long venir, l'accomplissement d'une +grande destine! Les heures se tranent, ton front se dgarnit, ton me +se consume et le genre humain ne marche pas. Tes grands dsirs se +heurtent contre les murs d'airain de l'insensibilit et de la +corruption. Tu te vois seul, pauvre homme de bien, au milieu d'un monde +d'usuriers et de brutes. Tes frres disperss et perscuts te font +entendre de loin la voix mourante de l'hrosme que l'avarice et la +luxure touffent dans leurs bras hideux. Encore un peu de temps +peut-tre, et la <i>triste innocence</i> va prir sous le vice dont les +hommes ne rougissent plus. Voil ce qui me tue, moi! Quand la voix de +l'enthousiasme se rveille dans mon sein, le contact de l'humanit +hostile ou insensible mes rves me glace et refoule en moi ces lans +juvniles. Alors, voyant mon indignation ridicule force d'impuissance, +voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de +mpris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on +leur parle d'quit, je me mets rire et je dis mes compagnons: +Couvrons-nous d'or et de pourpre; buvons le nectar et le madre, +touffons dans nos mes le dernier germe de vertu; puisque aussi bien il +faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines +de son temple.</p> + +<p>Mais, toi, mon frre, tu n'es pas longtemps en proie ces accs de +lchet. Bientt tu sors de ta langueur; bientt ta force, engourdie par +un instant de froid, se rveille, et le vieux lion secoue sa crinire. +Ce serait en vain que le monde tomberait en poussire autour de toi; tu +te ferais marbre alors, et, comme Atlas, tu porterais la terre sur tes +paules inbranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front +n'inquitent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le +mme jeu que toi. Que leur importe la tristesse,<a name="page_170" id="page_170"></a> pourvu qu'au jour de +l'action tu ne restes pas plus couch qu'a l'ordinaire? Moi seul, +peut-tre, te plains comme tu le mrites; car j'ai sond les abmes de +ta douleur et je sais combien le doute rpand d'amertume sur nos plus +belles conqutes. Je connais ces heures de la nuit o l'on se promne +seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des toiles qui +semblent vous dire: Vous n'tes que vanit, grains de sable; demain vous +ne serez plus et nous n'en saurons rien.</p> + +<p>Quand cela t'arrive, matre, il faut te quitter toi-mme et venir +nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l'univers; les astres +ternels auront toujours raison, et l'homme, quelque grand qu'il soit +parmi les hommes, sera toujours saisi d'pouvante quand il voudra +interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, rponse +loquente et terrible de l'ternit!</p> + +<p>Reviens nous, assieds-toi sur l'herbe de notre cap Sunium, au milieu +de tes frres. Debout, tu les dpasses trop, et tu es seul. Descends, +descends, et laisse-toi consoler. Il y a encore autre chose que la +grandeur et la force; c'est la bont, c'est le lien le plus suave et le +plus immacul qui soit parmi les hommes. Une larme fait souvent plus de +bien sur la terre que les victoires de Spartacus. Tu l'as en toi, ce +trsor de la bont, homme trop riche en grandeurs! Partage-le avec nous; +aux heures o tu n'es pas oblig de ceindre la cuirasse et l'pe, +oublie un peu le pass et l'avenir. Donne le prsent l'amiti. Il n'y +a plus que cela dont je ne puisse pas douter. Si tu savais quels amis le +ciel m'a donns! Tu le sais, tu les connais, ils sont tes frres; mais +tu ne peux savoir l'tendue de leurs bienfaits envers moi. Tu ne sais +pas de quels gouffres de dsespoir ils m'ont cent fois retir, avec leur +inpuisable patience, avec leur sublime misricorde, quand je repoussais +leurs bras avec colre, avec mfiance, et que je leur crachais la +figure mon ingratitude et mon scepticisme.<a name="page_171" id="page_171"></a></p> + +<p>Bnis soient-ils! ils m'ont fait croire quelque chose; ils ont plant +dans mon naufrage une ancre de salut. Tu ne connatras peut-tre jamais, +hlas! toute la grandeur de l'amiti. Tu n'en auras pas besoin, toi. Ce +que tu inspires, c'est de l'admiration et non de la piti. La Providence +envoie ce ddommagement aux tres faibles, comme elle envoie les brises +bienfaisantes du soir aux brins d'herbe abattus et couchs par la +chaleur du jour. Mais aime mes amis cause de ce que je leur dois, et +quand tu seras bris par l'esprit de Jacob, viens chercher un peu +d'oubli et de srnit parmi eux. Ils sont plus gais que toi; ils n'ont +pas tendu sur leurs os le cilice de la vertu. Ils sont bons, honntes, +prts tout faire pour leur cause; mais l'heure du martyre ne sonnera +peut-tre pas pour eux. Si elle arrive, leur martyre ne sera pas long ni +difficile subir: le temps de s'embrasser et d'aller mourir. Qu'est-ce +que cela? Toi, tu es entr dans ton agonie le jour o tu es n, et le +sceau de la douleur t'avait marqu au front dans le sein de ta mre. +Viens, nous respecterons ta peine et nous tcherons d'en allger le +poids.</p> + +<p class="r">22 avril.<br /> +</p> + +<p>Tu me demandes la biographie de mon ami Nraud, la voici. Le Malgache +(je l'ai baptis ainsi cause des longs rcits et des feriques +descriptions qu'il me faisait autrefois de l'le de Madagascar, au +retour de ses grands voyages) s'enrla de bonne heure sous le drapeau de +la rpublique. Tu l'as vu; c'est un petit homme sec et cuivr, un peu +plus mal vtu qu'un paysan; excellent piton, factieux, un peu +caustique, brave de sang-froid, courant aux meutes lorsqu'il tait +tudiant et recevant de grands coups de sabre sur la tte sans cesser de +persifler la gendarmerie dans le style de Rabelais, pour lequel il a une +prdilection particulire. Partag entre ces deux passions, la science +et la politique, au lieu de faire son droit Paris, il allait du club<a name="page_172" id="page_172"></a> +carbonaro l'cole d'anatomie compare, rvant tantt la +reconstruction des socits modernes, tantt celle des membres du +palotherium dont Cuvier venait de dcouvrir une jambe fossile. Un matin +qu'il passait auprs d'une plate-bande du Jardin des Plantes, il vit une +fougre exotique qui lui sembla si belle dans son feuillage et si +gracieuse dans son port, qu'il lui arriva ce qui m'est arriv souvent +dans ma vie; il devint amoureux d'une plante et n'eut plus de rves et +de dsirs que pour elle. Les lois, le club et le palotherium furent +ngligs, et la sainte botanique devint sa passion dominante. Un matin +il partit pour l'Afrique, et, aprs avoir explor les les montagneuses +de la mer du Sud, il revint efflanqu, bronz, en guenilles, ayant +support les plus svres privations et les plus rudes fatigues; mais +riche selon son cœur, c'est--dire muni d'un herbier complet de la +flore madcasse, guirlande trange et magnifique, ravie au sein d'une +noire desse. C'tait peut-tre une fortune, c'tait du moins une +ressource. Mais l'amant de la science mit sa conqute aux pieds de M. de +Jussieu, et se trouva rcompens au del de ses dsirs lorsque le grand +prtre de Flore accorda le nom de <i>Neraudia melastomefolia</i> une belle +fougre de l'le Maurice, jusqu'alors inconnue nos botanistes. Ce fut + cette poque que, voyant passer le convoi de Lallemant, il quitta la +botanique pour la patrie, comme il avait quitt la patrie pour la +botanique, et, aprs avoir eu le crne ouvert par le sabre d'un dragon, +il revint dans sa famille, volatile clope,</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tranant l'aile et tirant le pied,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Demi-morte et demi-boiteuse.</span></td></tr> +</table> + +<p>Pour le retenir dans ses pnates, son pre imagina de lui donner un +carr de terre, sur un coteau ravissant, o je veux te mener promener la +premire fois que tu viendras nous voir. Notre Malgache y planta des +arbres exotiques, fit pousser des fleurs malgaches dans notre sol +berrichon, et<a name="page_173" id="page_173"></a> leva au milieu de ses bosquets un joli ajoupa indien +qu'il remplit de ses livres et de ses collections. Un matin, comme je +passais dans le ravin au lever du soleil, j'arrtai le galop de mon +cheval pour contempler avec admiration des fleurs clatantes qui +s'levaient majestueusement au-dessus de la haie. C'taient les premiers +dahlias qu'on et vus dans notre pays et que j'eusse vus de ma vie. +J'avais seize ans. O le bel ge pour aimer les fleurs! Je descendis de +cheval pour en voler une, et je repartis au galop. Soit que le Malgache, +cach dans son ajoupa, et t tmoin du rapt, soit qu'un ami indiscret +lui dvoilt mon crime, il m'envoya, bientt aprs, des caeux de dahlia +que je plantai dans mon jardin, et c'est de l que date notre +connaissance, mais non pas notre amiti; nous n'emes occasion de nous +voir que plusieurs annes aprs. Dans cet intervalle, il avait pris +femme, il tait devenu pre, et il avait augment son jardin d'une belle +ppinire, au milieu de laquelle il a fait passer un ruisseau.</p> + +<p>C'est alors qu'tant tous deux fixs dans le pays, et notre connaissance +ayant commenc sous des auspices aussi sympathiques, nous nous limes +d'une vive amiti. Un voyage de bohmiens que nous fmes dans les +montagnes de la Marche, jusqu'aux belles ruines de Crozant, nous rvla +tout fait l'un l'autre. Quoique n dans le camp oppos, j'avais +toujours eu l'me rpublicaine, et je l'avais d'autant plus alors que +j'tais plus jeune et plus illusionnable. Il me sut un gr extrme +d'appartenir ces types d'hommes obstins sur lesquels les prjugs de +l'ducation ne peuvent rien, et il me dclara qu'il ne me manquait, pour +obtenir sa confiance et son estime entire, que d'tre un peu vers dans +la botanique. Je lui promis de l'tudier, et, lui aidant, je m'en +occupai jusqu'au point de ne rien savoir, mais de tout comprendre dans +les mystres du rgne vgtal, et de pouvoir l'couter causer tant qu'il +lui plairait. Je n'ai jamais connu d'homme aussi agrablement savant, +aussi potique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses +leons.<a name="page_174" id="page_174"></a> Mon prcepteur m'avait fait de la nature une pdante +insupportable; le Malgache m'en fit une adorable matresse. Il lui +arracha sans piti la robe bigarre de grec et de latin au travers de +laquelle j'avais toujours frmi de la regarder. Il me la montra nue +comme Rha, et belle comme elle-mme. Il me parlait aussi des toiles, +des mers, du rgne minral, des produits anims de la matire, mais +surtout des insectes pour lesquels il avait conu ds lors une passion +presque aussi vive que pour les plantes. Nous passions notre vie +poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies, +lorsque la rose engourdit encore leurs ailes diapres. A midi, nous +allions surprendre les scarabes d'meraude et de saphir qui dorment +dans le calice brlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de +rubis bourdonne autour des œnothres et s'enivre de leur parfum de +vanille, nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile +mais tourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'ide d'un sylphe +dguis allant en conqute, comme un grand sphinx avec sa longue taille, +ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et +ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystrieuses, semes de +caractres magiques et indfinissables, revtent les ailes suprieures +qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la +robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le +fauve, le brun, le gris et le jaune ple s'y mlent toujours sous le +chiffre cabalistique noir et blanc, sem en long, en biais, en travers, +en triangle, en croissant, en flche, sur toutes les coutures. Mais de +mme que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet +clatant, de mme, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on +voit les ailes infrieures former une tunique tantt d'un rouge vif, +tantt d'un vert tendre, et tantt d'un rose pur orn d'anneaux azurs. +Je parie, malheureux que tu es, ennemi des dieux! que tu n'as jamais +vu un sphinx ocell; et cependant nos<a name="page_175" id="page_175"></a> vignes les voient clore, ces +merveilles de la cration qui m'ont toujours sembl trop belles pour ne +pas tre animes par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de +connatre tout cela, hommes infortuns, que vous tenez vos regards +invariablement fixs sur la race humaine. Il n'en tait pas ainsi de mon +Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa +bande bleue jusqu'au lendemain matin, press qu'il tait de prparer les +fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur pidestal de moelle de +sureau. Quelles belles courses nous faisions l'automne, le long des +bords de l'Indre, dans les prs humides de la Valle Noire! Je me +souviens d'un automne qui fut tout consacr l'tude des champignons, +et d'un autre automne qui ne suffit pas l'tude des mousses et des +lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une bote de +fer-blanc destine recevoir et conserver les plantes fraches, et +par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne +voulait pas se sparer de nous, et qui a pris l et conserv la passion +de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous +changions alternativement le fardeau de la bote de fer-blanc et celui +de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues travers les champs, +dans la plus grotesque quipage, mais aussi consciencieusement occups +que tu peux l'tre au fond de ton cabinet, cette heure de la nuit o +je te raconte les plus belles annes de ma jeunesse...</p> + +<p>Le rossignol a envoy une si belle modulation jusqu' mon oreille que +j'ai quitt le Malgache et toi pour aller l'couter dans le jardin. Il +fait une nuit singulirement mlancolique; un ciel gris, des toiles +faibles et voiles, pas un souffle dans les plantes, une impntrable +obscurit sur la terre. Les grands sapins lvent leurs masses noires et +vagues dans l'air gristre. La nature n'est pas belle ainsi, mais elle +est solennelle et parle un seul de nos sens, celui dont le rossignol +parle si loquemment un tre cr pour lui. Tout est silence, mystre, +tnbres; pas une grenouille<a name="page_176" id="page_176"></a> verte dans les fosss, pas un insecte dans +l'herbe, pas un chien qui aboie l'horizon, le murmure de la rivire ne +nous arrive mme pas; le vent souffle au sud et l'emporte en traversant +la valle. Il semble que tout se taise pour couter et recueillir +avidement cette voix brlante de dsirs et palpitante de joies que le +rossignol exhale. <i>O chantre des nuits heureuses!</i> comme l'appelle +Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possdent; +nuits dangereuses ceux qui n'ont point encore aim; nuits profondment +tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez vos livres, vous qui ne +voulez plus vivre que de la pense, il ne fait pas bon ici pour vous. +Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la sve, fermentent partout +trop violemment; il semble qu'une atmosphre d'oubli et de fivre plane +lourdement sur la tte; la vie de sentiment mane de tous les pores de +la cration. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces +tnbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps +que j'aimais encore et qu'une pareille nuit et t dlicieuse. Chaque +soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion lectrique. O +Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!</p> + +<p>Pardon, pardon, mon ami, mon frre! cette heure-ci, tu regardes ces +blanches toiles, tu respires cette nuit tide, et tu penses moi dans +le calme de la sainte amiti; moi, je n'ai pas pens toi, verard! +J'ai senti des larmes sur mes joues, et ce n'tait ni la puissance de ta +forte parole, ni les motions de tes tragiques et glorieux rcits qui +les faisaient couler; mais c'est un clair ple qui a gliss sur +l'horizon, c'est un fantme incertain qui a pass l-bas sur les +bruyres. Tout est dit: l'esprit du mtore n'a plus de pouvoir sur moi, +son rayon fugitif peut me faire tressaillir encore comme un voyageur peu +aguerri contre les terreurs de la nuit; mais j'entends, du haut de ces +toiles qui nous servent de messagers, ta voix austre qui m'appelle et +me gourmande. Fanatique sublime, je vous suis: ne craignez<a name="page_177" id="page_177"></a> rien pour +moi des enchantements et des embches que l'ennemi nous tend dans +l'ombre. J'ai pour patron le guerrier cleste qui crase les dragons +sous les pieds de son cheval. C'est Dieu qui conduit ton bras, c'est la +bravoure et l'orgueil divin qui rendent tes pieds invulnrables, +George le bienheureux! Ami, mon patron est un grand lutteur, un hardi +cavalier; j'espre qu'il m'aidera dompter mes passions, ces dragons +funestes qui essayent encore parfois d'enfoncer leurs griffes dans mon +cœur et de l'arracher son salut ternel.</p> + +<p>Je reviens toi, ami. Ne t'inquite pas de ces accs d'une motion que +tu ne connais plus. Un jour viendra aussi pour moi, peut-tre bientt, +o rien ne troublera plus ma srnit, o la nature sera un temple +toujours auguste, dans lequel je me prosternerai toute heure pour +louer et bnir. Voici d'ailleurs un petit vent qui se lve et qui balaye +les vapeurs. Voici une toile qui montre sa face radieuse, comme un +diamant au front du plus haut des arbres du jardin; je suis sauv. Cette +toile est plus belle que tous les souvenirs de ma vie, et la partie +thre de mon me s'lance vers elle et se dtache de la terre et de +moi-mme. verard, est-ce l ton astre ou le mien? Lui parles-tu +maintenant? Je reviens l'histoire de mon Malgache, c'est--dire... j'y +reviendrai demain; je suis las, et je vais dormir de ce bon et calme +sommeil d'enfant que j'ai retrouv au bercail, comme un ange attach +la garde de mon chevet. Je t'envoie une fleur de mon jardin. Bonsoir, et +la paix des anges soit avec toi, confesseur de Dieu et de la vrit!</p> + +<p class="r">23 avril.<br /> +</p> + +<p>Je reviens l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperois qu'elle +est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits +de sa vie, une amourette qui faillit le rendre trs-malheureux, et qui, +Dieu merci, se borna un<a name="page_178" id="page_178"></a> pisode sentimental et platonique. Toutefois +voici l'pisode.</p> + +<p>Une femme de nos environs, laquelle il envoyait de temps en temps un +bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amiti +laquelle elle rpondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots +fit qu'il donna le nom d'amour ce qui n'tait qu'affection +fraternelle. La dame, qui tait notre amie commune, ne se fcha ni ne +s'enorgueillit de l'hyperbole. C'tait alors une personne calme et +affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle +continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses +bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci +par-l un peu de madrigal. La dcouverte de l'un de ces poulets amena +entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus +lgitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la +fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frre morave. +Le voil donc encore une fois en route, pied, avec sa bote de +fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux +cause des chagrins qu'il avait causs, mais se sauvant de tout par le +calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride +de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres +du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrta aux +rochers de Vaucluse, dcid vivre et mourir sur le bord de cette +fontaine o Ptrarque allait voquer le spectre de Laure dans le miroir +des eaux. Je ne m'inquitais pas beaucoup de cette funeste rsolution; +je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irrparable. +Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne +lui adressera que des flches perdues. Prcisment le mois de mars +tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les +rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache +abandonna le rle de Cardnio, fit une collection de mousses aquatiques, +et vers la fin d'avril il m'crivit:—Tout cela est bel et bon; mais si +mon<a name="page_179" id="page_179"></a> inhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu' ce qu'elle juge + propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle +cesse de pleurer mon trpas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier +est complet, mes souliers tirent leur fin, et pendant ce temps-l ma +ppinire bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire +mes greffes par des gringalets. Oppose-toi ce que personne y mette la +main; je ne demande que le temps de faire rmouler ma serpette, et +j'arrive.</p> + +<p>L'infortun revint et se rsigna d'tre ador dans sa famille, aim +saintement de sa Dulcine, chri de moi, son frre et son lve. Il se +btit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa +prairie, de sa ppinire et de son ruisseau. Peu aprs il devint pre +d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un +nom de plante sa fille et n'en connaissant pas de plus agrable et de +plus estimable que la plante fbrifuge ptales roses qui crot dans +nos prs, il voulut l'appeler <i>Petite-Centaure</i>. Ce fut avec bien de la +peine que sa famille le dcida renoncer ce nom trange.</p> + +<p>La premire visite qu'il rendit la dame de ses penses aprs l'quipe +de Vaucluse lui cota bien un peu; il craignait qu'elle ne ft pique de +le voir sitt consol et revenu. Mais elle courut sa rencontre et lui +donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre +et vit qu'elle avait prcieusement conserv les fleurs dessches et les +papillons qu'il lui avait donns autrefois. Elle avait mis en outre sous +verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la +montagne du Pouce (celle o Paul allait tous les soirs pier l'horizon +maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et +un gupier en forme de rose qui commenait tomber en poussire. Une +grosse larme coula sur la joue basane de notre Malgache. L'amour s'y +noya, l'amiti survcut calme et purifie.<a name="page_180" id="page_180"></a></p> + +<p>Maintenant le Malgache, rduit l'tat de momie, mais plus vert et plus +actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa ppinire. Il a t +juge de paix pendant quelque temps; mais, bientt dgot, comme il dit, +des grandeurs et des soucis qu'elles tranent leur suite, il a donn +sa dmission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont +adresses M. ***, <i>ppiniriste</i>. Comme il a beaucoup travaill dans +sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes +les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas mme lui. +Un peu de mlancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaiet, +surtout lorsqu'il gle en avril pendant que les abricotiers sont en +fleur; et puis le Malgache a une grande qualit et un grand malheur: il +est ce que nos bourgeois appellent <i>cerveau brl</i>: cela veut dire qu'il +a l'me rpublicaine, qu'il ne trouve pas la socit juste et gnreuse, +et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain +tous ceux qui en manquent.—Il se console au milieu d'un petit nombre +d'mes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il +rentre dans sa solitude, il s'attriste profondment, et il m'crit: O +mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant +le monde comme il est, sans espoir qu'aprs nous il s'amliore? +N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions +l'esprance; n'est-ce pas, <i>vieux</i>?</p> + +<p>Il prend alors sa blouse et sa bche pour chasser le dcouragement, et +quand il a travaill tout le jour il est calme et humblement philosophe +le soir. Il m'crit alors avec l'encre <i>de la joie et du contentement</i>. +Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amrique, qu'il exprime +dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge, +malheureusement sujette plir comme toutes les joies possibles. Voici +son dernier billet:</p> + +<p>J'ai remarqu sur moi-mme que le meilleur traitement pour les maladies +morales, c'est l'exercice du corps. Ah! que<a name="page_181" id="page_181"></a> j'ai brouett d'ennuis! mes +terrasses en sont farcies. Je ne prtends pas faire de toi un +terrassier, mais assortir seulement tes occupations tes forces.—Je +viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte +d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de +balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les +averses. Ce charmant difice s'lve dans une petite le o j'ai +transport mes plates-bandes de fleurs et mes carrs de lgumes. Le tout +est ceint par les fosss de ma ppinire, dont les arbres sont +aujourd'hui d'une vigueur et d'une beaut ravissantes. Sauf quelques +accs de misanthropie, c'est l que je coule des heures assez paisibles. +Je regrette peu le temps pass; j'en ai mal us; mais je crois aussi que +je ne pouvais mieux faire; c'tait la condition de ma nature. Je ne suis +point afflig de vieillir; chaque ge a ses jouissances: je n'en dsire +plus que de tranquilles. Ton amiti avant tout. Bonsoir.</p> + +<p>Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale +est cet amour la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend +tous deux rabcheurs et insupportables (except l'un pour l'autre), nous +avons une commune infirmit de caractre qui fait que nous nous trouvons +souvent tte tte au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler; +c'est comme une timidit naturelle, spciale un certain genre +d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de +dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une +impossibilit absolue de nous manifester par des paroles, l o nous +voudrions et devrions savoir le faire.</p> + +<p>C'est enfin tout le contraire de la qualit que tu possdes minemment, +et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'loquence de la +conviction. Lui qui tincelle d'esprit tous autres gards, et moi qui +ai la langue assez dlie, comme tu l'as vu, quand le dpit et +l'indignation s'en mlent, nous sommes tous deux btes faire plaisir +quand nous devrions<a name="page_182" id="page_182"></a> nous lever au-dessus de nous-mmes. Nos camarades +en concluent que nous sommes uss, lui par habitude de railler, moi, par +celle de douter. Pour lui, je te rponds que son cœur est encore +fervent, jeune et brave comme vingt ans. C'est l'homme qui a le plus +laborieusement travaill s'assurer un bien-tre modeste, fait sa +guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me +disait l'autre jour: <i>J'irais et j'irai!</i>—Je ne suis pas sensuel; que +m'importe de dormir sur une natte, sur un pav ou dans trois planches?</p> + +<p>Quant moi, peut-tre!... je ne sais. Tu as cru surprendre un grand +secret en moi, l'autre jour, pendant que tu lisais ce rcit de la mort +de tes frres. J'ai t mal l'aise tout le temps du dner, parce que +mon silence et ma ptrification, ct de l'enthousiasme du Gaulois, me +faisaient rougir devant toi.—Mais cette larme que tu as aperue et dont +tu tires un si grand indice de chaleur intrieure, sache bien que ce +n'est pas autre chose qu'une amre et profonde jalousie que j'ai raison +de bien cacher, et qui, dans cet instant-l, me fit vhmentement +dtester mon sort, mon inaction prsente, mon impuissance, et ma vie +passe ne rien faire. Tu peux les aimer et pleurer de tendresse sur +ces hommes-l, verard, tu es l'un d'eux; moi, je suis un pote, +c'est--dire une femmelette. Dans une rvolution, tu auras pour but la +libert du genre humain; moi, je n'en aurai pas d'autre que de me faire +tuer, afin d'en finir avec moi-mme, et d'avoir, pour la premire fois +de ma vie, servi quelque chose, ne ft-ce qu' lever une barricade de +la hauteur d'un cadavre.</p> + +<p>Bah! qu'est-ce que je dis l? Ne crois pas que je sois triste et que je +me soucie de la gloire plus que d'un de mes cheveux. Tu sais ce que je +t'ai dit; j'ai trop vcu; je n'ai rien fait de bon. Quelqu'un veut-il de +ma vie prsente et future? pourvu qu'on la mette au service d'une ide +et non d'une passion, au service de la vrit et non celui d'un<a name="page_183" id="page_183"></a> +homme, je consens recevoir des lois. Mais, hlas! je vous en avertis, +je ne suis propre qu' excuter bravement et fidlement un ordre. Je +puis agir et non dlibrer, car je ne sais rien et ne suis sr de rien. +Je ne puis obir qu'en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles, +afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade; je puis +marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son matre partir avec le +navire et qui se jette la nage pour le suivre, jusqu' ce qu'il meure +de fatigue. La mer est grande, mes amis! et je suis faible. Je ne suis +bon qu' faire un soldat, et je n'ai pas cinq pieds de haut.</p> + +<p>N'importe! vous le pygme. Je suis vous parce que je vous aime et +vous estime. La vrit n'est pas chez les hommes; le royaume de Dieu +n'est pas de ce monde. Mais, autant que l'homme peut drober la +Divinit le rayon lumineux qui, d'en haut, claire le monde, vous l'avez +drob, enfants de Promthe, amants de la sauvage Vrit et de +l'inflexible Justice! Allons! quelle que soit la nuance de votre +bannire, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de +l'avenir rpublicain; au nom de Jsus, qui n'a plus sur la terre qu'un +vritable aptre; au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu +faire assez et qui nous ont laiss une tche accomplir; au nom de +Saint-Simon, dont les fils vont d'emble au sublime et terrible problme +(Dieu les protge!...); pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux +qui croient le prouvent... je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe, +emmenez-moi.</p> + +<p class="r">26 avril.<br /> +</p> + +<p>Veux-tu me dire qui tu en as, avec tes dclamations contre les +artistes? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l'art. O +Vandale! j'aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une +robe de bure et des sabots Taglioni, et employer les mains de Listz +tourner une<a name="page_184" id="page_184"></a> meule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en +pleurant quand la moindre bengali gazouille, et qui fait une meute au +thtre pour empcher Othello de tuer la Malibran! Le citoyen austre +veut supprimer les artistes, comme des superftations sociales qui +concentrent trop de sve; mais monsieur aime la musique vocale et il +fera grce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j'espre, une de +vos bonnes ttes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les +fentres des ateliers. Et quant aux potes, ils sont vos cousins, et +vous ne ddaignez pas les formes de leur langage et le mcanisme de +leurs priodes quand vous voulez faire de l'effet sur les badauds. Vous +irez apprendre chez eux la mtaphore et la manire de s'en servir. +D'ailleurs, le gnie du pote est une substance si lastique et si +maniable! c'est comme une feuille de papier blanc, avec laquelle le +moindre saltimbanque fait alternativement un bonnet, un coq, un bateau, +une fraise, un ventail, un plat barbe, et dix-huit autres objets +diffrents, la grande satisfaction des spectateurs. Aucun triomphateur +n'a manqu de bardes. La louange est une profession comme une autre, et +quand les potes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce +qu'ils voudront; car ce qu'ils veulent, c'est de chanter et de se faire +entendre.</p> + +<p>O vieux Dante! ce n'est pourtant pas ta muse au timbre d'airain que l'on +et pu dcider se parjurer!</p> + +<p>Mais dis-moi pourquoi vous en voulez tant aux artistes. L'autre jour, tu +leur imputais tout le mal social, tu les appelais <i>dissolvants</i>, tu les +accusais d'attidir les courages, de corrompre les mœurs, d'affaiblir +tous les ressorts de la volont. Ta dclamation est reste incomplte et +ton accusation trs-vague, parce que je n'ai pu rsister la sotte +envie de disputer avec toi. J'aurais mieux fait de t'couter: tu +m'aurais donn sans doute quelque raison plus srieuse, car c'est la +seule chose avance par toi qui ne m'ait pas fait rflchir depuis, +quelque antipathique qu'elle me pt tre.<a name="page_185" id="page_185"></a></p> + +<p>Est-ce l'<i>art</i> lui-mme que tu veux faire le procs? Il se moque bien +de toi, et de vous tous, et de tous les systmes possibles! Tchez +d'teindre un rayon du soleil. Mais ce n'est pas cela. Si je te +rpondais, je n'aurais te dire que des choses aussi neuves que +celles-ci: Les fleurs sentent bon; il fait chaud en t; les oiseaux ont +des plumes; les nes ont les oreilles beaucoup plus longues que celles +des chevaux, etc., etc.</p> + +<p>Si ce n'est pas l'art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les +artistes. Tant qu'on croira Jsus sur la terre, il y aura des prtres, +et nul pouvoir humain ne pourra empcher un homme de faire, dans son +cœur, vœu d'humilit, de chastet et de misricorde; de mme, tant +qu'il y aura des mains ferventes, on entendra rsonner la lyre divine de +l'art. Il parat qu'il y a ici un mcontentement accidentel et +particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille +Babylone. Que s'est-il pass? Moi, je ne sais rien. L'autre jour, un des +vtres, c'est--dire un des ntres, un rpublicain, dclara presque +srieusement que je mritais la mort. Le diable m'emporte si je +comprends ce que cela veut dire! Nanmoins, j'en suis tout ravi et tout +glorieux, comme je dois l'tre; et je ne manque pas depuis ce jour-l de +dire a tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage +littraire et politique fort important, donnant ombrage ceux de mon +propre parti, cause de ma grande supriorit sociale et +intellectuelle. Je vois bien que cela les tonne un peu, mais ils sont +si bons qu'ils consentent partager ma joie. Le Malgache m'a demand ma +protection, afin d'avoir l'honneur d'tre pendu ma droite, et Planet +ma gauche. Nous ne pouvons manquer d'changer, dans cette situation, les +plus charmants jeux de mots et les plus dlicieuses facties. Mais, en +attendant, je ne veux pas qu'on en plaisante, et je prtends que mes +amis disent de moi:—Ce garon-l a trop d'esprit, il ne vivra pas.</p> + +<p>Voyons pourtant, examinons l'affaire de mes confrres<a name="page_186" id="page_186"></a> les artistes; car +pour moi je n'ai garde de me dfendre: j'aurais trop peur d'tre +acquitt comme le plus innocent des hommes, et de ne pas avoir les +honneurs du martyre pour mes ides.—Un instant! tu me feras le plaisir +de formuler un peu lesdites ides aprs mon trpas, car jusqu'ici je +t'avoue en secret qu'il n'y a pas l'ombre d'une ide dans ma tte et +dans mes livres. Le devoir de ton amiti est d'apprendre aux gens qui, +par hasard, auraient lu les livres susdits, ce qu'ils prouvent et ce +qu'ils ne prouvent pas. Il ne serait peut-tre pas inutile non plus de +me l'apprendre moi-mme, afin que je pusse dmontrer mes juges, par +mes rponses, combien mon intelligence a de profondeur, de perversit, +et combien il est urgent d'teindre une si terrible comte capable +d'embraser la terre.</p> + +<p>Ceci pose (et ne va pas me contredire ni t'aviser de plaider pour mon +innocence; le bon Dieu bnisse les obligeants! je les remercie fort de +leur bonne volont, et les prie de vouloir bien me laisser tre pendu en +repos), parlons des autres. Qu'ont-ils fait, les pauvres diables? +Sont-ils capables de causer la mort d'une mouche? Il n'y a que Byron et +moi, sachez-le bien...</p> + +<p>Mais je t'ennuie avec mon incorrigible et plate <i>factieuset</i>. +Donne-moi un coup de poing, et me voil redevenu srieux.</p> + +<p>Je suis prt te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le +sophisme a tout envahi, il s'est gliss jusque dans les jambes de +l'Opra, et Berlioz l'a mis en symphonie fantastique. Malheureusement +pour la cause de l'antique sagesse, quand tu entendras la marche funbre +de Berlioz, il y aura un certain branlement nerveux dans ton cœur de +lion, et tu te mettras peut-tre bien rugir, comme la mort de +Desdemona; ce qui sera fort dsagrable pour moi, ton compagnon, qui me +pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au +Conservatoire. Le moins qui t'arrivera sera de confesser que cette +musique-l<a name="page_187" id="page_187"></a> est un peu meilleure que celle qu'on nous donnait Sparte +du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu'Apollon, +mcontent de nous voir sacrifier exclusivement Pallas, nous a jou le +mauvais tour de donner quelques leons ce <i>Babylonien</i>, afin qu'il +gart nos esprits en exerant sur nous un pouvoir magntique et +funeste.</p> + +<p>Tu vas me demander si c'est l parler un langage srieux... Je parle +srieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de gnie, un +vritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas +fch de te dire ce que c'est qu'un vritable artiste, car je vois bien +que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nomm, l'autre jour, de prtendus +artistes que tu accablais de ta colre, un corroyeur, un marchand de +peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nomm +d'autres, clbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je +vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des piciers +pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies.</p> + +<p>Berlioz est un artiste; il est trs-pauvre, trs-brave et trs-fier. +Peut-tre bien a-t-il la sclratesse de penser en secret que tous les +peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique place +propos, comme moi j'ai l'insolence de prfrer une jacinthe blanche la +couronne de France. Mais sois sr que l'on peut avoir ces folies dans le +cerveau et ne pas tre l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois +somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les +liliaces; chacun son got. Quand il faudra btir la cit nouvelle de +l'intelligence, sois sr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz +avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et +leur volont. Mais notre jeune Jrusalem aura ses jours de paix et de +bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner leurs +pianos, aux autres de bcher leurs plates-bandes, chacun de s'amuser +innocemment selon son got et ses facults. Que fais-tu, dis-moi, quand +tu<a name="page_188" id="page_188"></a> contemples la grande constellation du ciel, minuit, en divaguant +avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais +t'interrompre, au moment o tu nous dis des paroles sublimes, pour +t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se +creuser et s'user le cerveau des conjectures? cela donne-t-il du pain +et des souliers aux hommes?—tu me rpondrais: Cela donne des motions +saintes et un mystique enthousiasme ceux qui travaillent la sueur de +leur front pour les hommes; cela leur apprend esprer, rver la +Divinit, prendre courage et s'lever au-dessus des dgots et des +misres de la condition humaine par la pense d'un avenir, chimrique +peut-tre, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es, +verard? c'est cette fantaisie de rver le soir. Qui t'a donn le +courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est +l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement +rustique des hommes de gnie, qui veux faire la guerre aux lvites de +ton Dieu? Sal, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la +harpe et que tu deviens insens en l'coutant.</p> + +<p>A genoux, Sicambre, genoux! nous t'y mettrons bien. Hlas! je dis +<i>nous</i>! je pense mon procs, et je me persuade que je suis dj jug +et condamn comme artiste!—Ils t'y mettront bien, eux, les artistes +vritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-l, quand ils +observent leur vangile et qu'ils respectent la saintet de leur +apostolat! Il en est peu de ceux-l, il est vrai, et je n'en suis pas je +l'avoue ma honte! Lanc dans une destine fatale, n'ayant ni cupidit +ni besoins extravagants, mais en butte des revers imprvus, charg +d'existences chres et prcieuses dont j'tais l'unique soutien, je n'ai +pas t artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur, +tout le zle et toutes les souffrances attaches cette profession +sainte; la vraie gloire n'a pas couronn mes peines, parce que rarement +j'ai pu attendre l'inspiration. Press, forc de gagner de l'or,<a name="page_189" id="page_189"></a> j'ai +press mon imagination de produire, sans m'inquiter du concours de ma +raison; j'ai viol ma muse quand elle ne voulait pas cder; elle s'en +est venge par de froides caresses et de sombres rvlations. Au lieu de +venir moi souriante et couronne, elle y est venue ple, amre, +indigne. Elle ne m'a dict que des pages tristes et bilieuses, et s'est +plu glacer de doute et de dsespoir tous les mouvements gnreux de +mon me. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur +d'tre forc me suicider intellectuellement qui m'a rendu cre et +sceptique.—Je t'ai racont l-bas, dans la soire, l'analyse d'un beau +drame sur le pote Chatterton, reprsent dernirement au +Thtre-Franais. Les gens aiss, les hommes rangs, ont, pour la +plupart, trouv fort mauvais qu'un pote ft quelque cas de sa condition +et qu'il se plaignit avec amertume d'tre forc par la misre y +droger. Pour moi, j'ai vers des larmes abondantes en assistant cette +lutte d'un esprit indpendant contre la ncessit fatale, qui me +rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi +chatouilleux et irritable que le gnie. En faisant de mon mieux, je +n'aurais peut-tre jamais rien fait de passable; mais l'heure o +l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en +lui-mme, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand, +mdiocre ou nul, il s'efforce et il espre. Mais si les heures sont +comptes, si un crancier attend la porte, si un enfant qui s'est +endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misre et la +ncessit d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit +son talent, il a un grand sacrifice faire et une grande humiliation +subir vis--vis de lui-mme. Il regarde les autres travailler lentement, +avec rflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs +pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer aprs coup mille +pierres prcieuses, en ter le moindre grain de poussire, et les +conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection mme. +Quant lui, malheureux,<a name="page_190" id="page_190"></a> il a fait, grands grands coups de bche et +de truelle, un ouvrage grossier, informe, nergique quelquefois, mais +toujours incomplet, ht et fivreux: l'encre n'a pas sch sur le +papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger +une faute!</p> + +<p>. . . . . Ces misres te font sourire et te semblent puriles. Cependant si tu +avoues que l'homme, mme en face des plus grandes choses, n'est m que +par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites, +l'homme souffre en faisant abngation de cet amour-l. Et puis, il y a +quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dvouement de l'artiste + son art, qui consiste <i>bien faire</i> au prix de sa fortune, de sa +gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu, +<i>fortitudo!</i> (c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expdie sa +besogne pour augmenter ses produits: l'artiste plit dix ans, au fond +d'un grenier, sur une œuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne +livrera pas, tant qu'elle ne sera pas termine selon sa conscience. +Qu'importe M. Ingres d'tre riche ou clbre? il n'y a pour lui qu'un +suffrage dans le monde, celui de Raphal, dont l'ombre est toujours +debout derrire lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de +Beethoven avec des yeux baigns de larmes; et Baillot qui consent +laisser tout l'clat de la popularit Paganini, plutt que d'ajouter, +de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thmes +sacrs de Sbastien Bach; et Delacroix, le mlancolique et consciencieux +disciple de Rubens!—Et vous autres, hommes de bruit et de puissance, +quand vous a-t-on vus vous clipser derrire un plus habile ou plus +ambitieux que vous, par amour pour la sainte vrit! Quelques-uns de +vous, je le sais, ont aim l'humanit et la justice en <i>artistes</i>. C'est +le plus bel loge qu'on puisse leur donner.</p> + +<p>Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect +de tout tre intelligent; mais ce serait dsigner par le silence ceux +qui procdent autrement et qui poursuivent<a name="page_191" id="page_191"></a> le bruit et l'argent tout +prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de +rivalit; et en vain je te rpondrais que je ne connais particulirement +presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je +ne te nomme pas. J'ai vcu toujours seul au milieu du monde, amoureux, +voyageur ou serf littraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si +pures, et je me suis prostern. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni +d'en tre jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma +profession comme quelque chose de mieux qu'un mtier. Pourtant je +n'tais pas n pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et +j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux qui j'ai dvou ma vie, +consacr mes veilles, sacrifi ma jeunesse, et peut-tre tout mon +avenir, m'en sauront-ils jamais gr?—Non, sans doute, et peu importe.</p> + +<p class="r">29 avril.<br /> +</p> + +<p>Tu dis que je suis un imbcile; soit. Tes lettres, il est temps de te +l'avouer, font sur moi un effet magique. Elles me rendent srieux. Quel +miracle est cela? J'ai beau lutter, je ne puis parler de toi lgrement, +comme je fais de tous, et ils ont trouv un moyen de me faire taire +quand je les blesse par mes plaisanteries. Ils me parlent de toi, ils me +rptent les paroles qu'ils t'ont entendu me dire, ils me racontent +(comme si je l'avais oubli) cette dernire nuit passe nous +reconduire alternativement nos demeures respectives jusqu' neuf fois, +cette station au pied de l'glise o nous avons parl des morts, et ce +silence o nous sommes tombs au haut de l'escalier du palais, sous ce +rverbre si ple, au-dessus de cette place muette et dserte, o tu +venais d'voquer un si fantastique tableau. J'ai regrett dans ce +moment-l, en te regardant, de n'tre pas susceptible d'avoir peur d'un +tre vivant; car tu m'aurais caus une de ces vives motions de terreur +qui ne sont pas sans plaisir et<a name="page_192" id="page_192"></a> qu'on a dans les rves. Je me +souviendrai longtemps de tes paroles en descendant ce grand escalier +gothique au clair de la lune. Toi, me disais-tu, je t'aime comme Jsus +aima Jean, son plus jeune et son plus romanesque disciple; et pourtant, +si jamais ce pouvait tre un devoir pour moi de te tuer, je +t'arracherais de mes entrailles et je t'tranglerais de mes mains.—Ma +foi! mon cher matre, je voudrais tre quelque chose de mieux qu'un +pauvre hanneton, afin de voir si vraiment tu aurais ce courage et cette +vertu-l. Mais, bah! tu ne l'aurais pas, charlatan que tu es!—Qui sait, +pourtant? toi qui ne ris jamais! peut-tre.—Ce serait beau, et je te +donnerais ma tte de bon cœur pour le plaisir d'avoir vu dans ma vie +un seul vrai Romain.</p> + +<p>Il y a, ma parole d'honneur! des moments o je m'imagine que j'ai trouv +la vertu rfugie et cache en vous comme au temps o les hommes la +forcrent d'aller se fortifier dans des cavernes sauvages, dans des +rochers inexpugnables.—Mais si vous n'tiez que des fanatiques!—Bah! +c'est toujours cela: n'est pas fanatique qui veut, surtout par le temps +qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n'ai sujet de +l'tre, si j'tais seulement un peu fou votre manire.—Nous autres, +qui rions toujours, nous ressemblons parfois ces idiots qui rient en +voyant les gens senss se conduire naturellement. L'autre jour, un +paysan de mes amis (j'espre que je parle en style rpublicain) entra +dans mon cabinet, et, me voyant trs-occup crire, il se mit +hausser les paules d'un air de piti. Il se pencha sur moi, en +regardant ce que je faisais, peu prs comme s'il et pay pour voir +les tours du singe la foire. Il prit ensuite un livre sur ma table: +c'tait, Dieu me pardonne! un volume du divin Platon, et il l'ouvrit +l'envers, en tournant les feuillets d'un air attentif; puis le replaa +sur la table en me disant du ton d'un profond mpris: C'est donc ces +fadaises-l, mon petit monsieur, que vous passez le temps ftes et +dimanches? il y a de drles de gens dans la vie de<a name="page_193" id="page_193"></a> ce monde!—Et il +hocha la tte en clatant de rire, si bien que j'eus besoin de toute ma +philanthropie dmocratique pour ne pas le pousser par les paules la +porte.</p> + +<p>Je me suis calm pourtant en songeant que j'tais, cent fois le jour, +dans le cas de ce paysan vis--vis de toi et des tiens, et je me suis +merveill de la patience avec laquelle vous supportiez l'impudente et +stupide raillerie de fainants comme nous, qui ne sont bons autre +chose qu' critiquer ce qu'ils ne comprennent pas et ce qu'ils ne +sauraient faire. Mais je dirai comme Planet:—Envoyez-moi donc +<i>promener</i>!—Qu'est-ce que vous faites de moi au milieu de vous, vieux +chrtiens! Dieu me punisse si vous n'tes pas des anges; car rien ne +vous rebute, rien ne vous branle. Vous venez nous avec tendresse, et +te voil m'appelant ton jeune frre et ton cher enfant, moi qu'il +faudrait renvoyer ma pipe et mes romans. O proslytisme! fasse des +distinctions qui voudra; peu m'importe le nom qu'on te donne, pourvu que +je voie maner de toi des leons de vertu et des actes de charit.</p> + +<p>Il faut pourtant que je te conte mes peines, mon pauvre prophte +mconnu! On essaie de mettre tes enfants en mfiance contra toi. +L'esprit de parti n'a pas de scrupule. On nous dit que vous tes des +glorieux, des ambitieux, des brouillons; enfin qu'il faut te mettre aux +Petites-Maisons et nous y enfermer avec toi, nous tous qui t'aimons.</p> + +<p>Tout cela ne serait que risible, si des hommes d'esprit et de cœur ne +s'en mlaient pas aussi sur la foi d'autrui, ou ne montraient tout au +moins, par leur silence devant nous, qu'ils se mfient de nous et de +toi. Cela n'attriste pas ces bons champions qui sont habitus l'orage; +mais moi qui reviens de Babylone, o j'ai dormi cinq ans dans l'ivresse, +et qui tombe, en me frottant les yeux, au beau milieu de notre jeune +Sion, je suis tout contrist, et tout abattu de voir le rempart d'airain +que l'indiffrence ou l'antipathie des gentils a plac autour de nous. +Sortirons-nous jamais de l,<a name="page_194" id="page_194"></a> mon matre? Je vois bien que nous essayons +de temps en temps de braves et saillantes sorties; mais les meilleurs +d'entre nos frres y succombent, et quand nous rentrons sous nos tentes, +les clameurs, les maldictions et les hues des vainqueurs viennent y +troubler nos prires.—Ce qui me fche le plus, moi, ce sont les hues. +Je les connais, ces diables de gentils, pour avoir t en captivit chez +eux. Je sais comme ils sont malins et quelles flches acres leur +ironie dcoche contre nous.—Songe bien que je ne suis pas un serviteur +bien prouv, moi; j'entends dj leurs lardons m'assaillir pour la +singulire figure que je fais en habit de soldat de la rpublique; je +t'en prie, mon cher matre, laisse-moi m'en aller Stamboul. J'ai +affaire par l. Il faut que je passe par Genve, que j'achte un ne +pour traverser les montagnes avec mon bagage, et que je remonte la +Fort-Noire pour chercher une plante que le Malgache veut que je lui +rapporte. J'ai Corfou un ami islamite qui m'a invit prendre le +sorbet dans son jardin. Duteil m'a donn commission de lui acheter une +pipe Alexandrie, et sa femme m'a pri de pousser jusqu' Alep afin de +lui rapporter un chle et un ventail. Tu vois que je ne puis tarder, +que j'ai des occupations et des devoirs indispensables.—coute: si vous +proclamez la rpublique pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a +chez moi, ne vous gnez pas; j'ai des terres, donnez-les ceux qui n'en +ont pas; j'ai un jardin, faites-y patre vos chevaux; j'ai une maison, +faites-en un hospice pour vos blesss; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du +tabac, fumez-le; j'ai mes œuvres imprimes, bourrez-en vos fusils. Il +n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait +cruelle: le portrait de ma vieille grand'mre, et six pieds carrs de +gazon plants de cyprs et de rosiers. C'est l qu'elle dort avec mon +pre. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la +rpublique et je demande qu' mon retour on m'accorde une indemnit des +pertes que j'aurais faites, savoir: une<a name="page_195" id="page_195"></a> pipe, une plume et de l'encre; +moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de +mes jours crire que vous avez bien fait.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lgue mon fils mes amis, +ma fille leurs femmes et leurs sœurs; le tombeau et le tableau, +hritage de mes enfants, toi, chef de notre rpublique aquitaine, pour +en tre le gardien temporaire; mes livres, minraux, herbiers, +papillons, au Malgache; toutes mes pipes, Rollinat; mes dettes, s'il +s'en trouve, Fleury, afin de le rendre laborieux; ma bndiction et +mon dernier calembour, ceux qui m'ont rendu malheureux, pour qu'ils +s'en consolent et m'oublient.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Je te nomme mon excuteur testamentaire; adieu donc, et je pars.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Adieu, mes enfants! j'ai t jusqu'ici plus enfant que vous; je m'en +vais seul et loin en plerinage, pour tcher de vieillir vite et de +rparer le temps perdu. Adieu, mes amis, mes frres bien-aims; parlez +quelquefois, autour de l'tre, de celui qui vous doit les plus beaux +jours et les plus chers souvenirs de sa vie; et toi, matre, adieu! sois +bni de m'avoir forc de regarder sans rire la face d'un grand +enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m'en allant.</p> + +<p>O verte Bohme! patrie fantastique des mes sans ambition et sans +entraves, je vais donc te revoir! J'ai err souvent dans tes montagnes +et voltig sur la cime de tes sapins; je m'en souviens fort bien, +quoique je ne fusse pas encore n parmi les hommes, et mon malheur est +venu de n'avoir pu t'oublier en vivant ici.<a name="page_196" id="page_196"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII<br /><br /> + +A FRANZ LISTZ</h2> + +<p class="cb">SUR LAVATER ET SUR UNE MAISON DSERTE.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Ne sachant o vous tes maintenant, mon cher Franz, ne sachant pas mieux +o je vais aller, je vous fais passer de mes nouvelles par notre +obligeant ami M***. Je pense qu'il saura dcouvrir votre retraite avant +moi, qui suis confin dans la mienne pour quelques jours encore.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de vous dire le regret que j'prouve de ne pouvoir +vous aller rejoindre. Je vois partir votre mre et Puzzi avec sa +famille. Je prsume que vous allez fonder, dans la belle Helvtie ou +dans la verte Bohme, une colonie d'artistes. Heureux amis! que l'art +auquel vous vous tes adonns est une noble et douce vocation, et que le +mien est aride et fcheux auprs du vtre! Il me faut travailler dans le +silence et la solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de +sympathie et d'union avec ses lves et ses excutants. La musique +s'enseigne, se rvle, se rpand, se communique. L'harmonie des sons +n'exige-t-elle pas celle des volonts et des sentiments? Quelle superbe +rpublique ralisent cent instrumentistes runis par un mme esprit +d'ordre et d'amour pour excuter la symphonie d'un grand matre! Quand +l'me de Beethoven plane sur ce chœur sacr, quelle fervente prire +s'lve vers Dieu!</p> + +<p>Oui, la musique, c'est la prire, c'est la foi, c'est l'amiti, c'est +l'association par excellence. L o vous serez seulement trois runis en +mon nom, disait le Christ aux aptres en les quittant, vous pouvez +compter que j'y serai avec vous.<a name="page_197" id="page_197"></a> Les aptres, condamns voyager, +travailler et souffrir, furent bientt disperss. Mais lorsque, entre +la prison et le martyre, entre les fers de Caphe et les pierres de la +synagogue, ils venaient se rencontrer, ils s'agenouillaient ensemble +sur le bord du chemin, dans quelque bois d'oliviers, ou vers le faubourg +de quelque ville, dans une <i>chambre haute</i>, et ils s'entretenaient en +commun du matre et de l'ami Jsus, du frre et du Dieu au culte duquel +ils avaient vou leur vie; puis, quand chacun son tour avait parl, le +besoin d'invoquer tous la fois les mnes du bien-aim leur inspirait +sans doute la pense de chanter; et sans doute aussi le Saint-Esprit, +qui descendit sur eux en langues de feu et qui leur rvla les choses +inconnues, leur avait fait don de cette langue sacre qui n'appartient +qu'aux organisations lues. Oh! soyez-en sr, s'il existe des tres +assez grands devant Dieu pour mriter d'acqurir subitement des facults +nouvelles, si leur intelligence s'ouvrit, si leur langue se dlia, des +chants divins durent dcouler de leurs lvres, et le premier concert +d'harmonie dut frapper les oreilles ravies des hommes.</p> + +<p>C'est un fait unique dans l'histoire du genre humain, et devant lequel +je ne puis m'empcher de me prosterner, quand j'y songe, que cette +retraite des douze pendant quarante jours, que cette union fervente et +cette puret sans tache de douze mes croyantes et dvoues durant +l'preuve d'une si longue assemble! Si je doutais des miracles qui en +rsultrent, je ne voudrais pas le dire; ni vous non plus, n'est-ce pas? +Si l'on me dmontrait que ces hommes furent des physiciens et des +chimistes fort habiles pour leur temps, je dirais que cela n'te rien +la ralit d'un homme divin et l'existence d'une race de saints assez +puissants pour marcher sur la mer et pour ressusciter les morts. Ce qui +est incontestable pour moi, c'est le pouvoir miraculeux de la foi chez +l'homme. S'il m'tait donc prouv que les aptres eurent besoin de +recourir aux prestiges de ce qu'on appelait<a name="page_198" id="page_198"></a> alors la magie, je +penserais qu'ils eurent des jours de doute et de souffrance o le +pouvoir cleste s'affaiblissait en eux. Que l'on trouve parmi nous, +rpondrai-je, douze hommes suprieurs aux aptres par la fermet de leur +foi et la saintet de leur vie, douze hommes qui puissent passer +quarante jours enferms sous le mme toit sans ergoter entre eux, sans +vouloir primer les uns sur les autres, uniquement occups prier, +demander Dieu la science du vrai et la force de la vertu, sans tideur +et sans orgueil, sans cder la fatigue de l'esprit ou aux inspirations +prsomptueuses de la chair; et, n'en doutez pas, mes amis! nous +verrons arriver des miracles, des sciences nouvelles, des facults +inoues, une religion universelle. L'homme, <i>redivinis</i>, sortira de +cette assemble, un beau matin de printemps, avec une flamme au front, +avec les secrets de la vie et de la mort dans sa main, avec le pouvoir +de faire sortir des larmes de charit des entrailles du roc, avec la +rvlation des langues que parlent les peuples encore inconnus chez +nous, mais surtout avec le don de la langue divine perfectionne, de la +musique, veux-je dire, porte son plus haut degr d'loquence et de +persuasion.</p> + +<p>Car, lorsque le prodige de la descente du Paraclet s'accomplit sur les +disciples de Jsus, le ciel s'ouvrit au-dessus de leurs ttes, et ils +durent entendre et retenir confusment les chants des brlants sraphins +et les harpes d'or de ces beaux vieillards couronns, qui apparurent de +nouveau plus tard Jean l'apocalyptique, et dont il put our les divins +accords parmi les vents de quelque nuit d'orage sur les grves dsertes +de son le.</p> + +<p>O vous, qui, dans le silence des nuits, surprenez les mystres sacrs; +vous, mon cher Franz, qui l'esprit de Dieu ouvre les oreilles, afin +que vous entendiez de loin les clestes concerts, et que vous nous les +transmettiez, nous infirmes et abandonns! que vous tes heureux de +pouvoir prier durant le jour avec des cœurs qui vous comprennent! +Votre<a name="page_199" id="page_199"></a> labeur ne vous condamne pas comme moi la solitude; votre +ferveur se rallume au foyer de sympathies o chacun des vtres apporta +son tribut. Allez donc, priez dans la langue des anges, et chantez les +louanges de Dieu sur vos instruments qu'un souffle cleste fait vibrer.</p> + +<p>Pour moi, voyageur solitaire, il n'en est point ainsi. Je suis des +routes dsertes, et je cherche mon gte en des murailles silencieuses. +J'tais parti pour vous rejoindre, le mois dernier; mais le souffle du +caprice ou de la destine me fit dvier de ma route, et je m'arrtai +pour laisser passer les heures brlantes du jour dans une des villes de +notre vieille France, aux bords de la Loire. Pendant que je dormais, le +bateau vapeur leva l'ancre, et, quand je m'veillai, je vis sa noire +banderole de fume fuyant rapidement sur la zone d'argent que le fleuve +dessinait l'horizon. Je pris le parti de me rendormir jusqu'au +lendemain; et le lendemain, comme je sortais de ma chambre pour +m'enqurir de quelque cheval ou de quelque bateau, un mien ami, que je +ne m'attendais gure trouver l (l'ayant perdu de vue depuis les +annes de ma vie errante), se trouva tout devant moi, dans la cour. Il +m'apprit, en djeunant avec moi, qu'il tait tabli et mari dans la +ville, mais qu'il habitait plus souvent une campagne aux environs, +laquelle il se rendait alors. Il venait se munir a l'auberge d'un cheval +de louage, les siens tant malades ou occups, et il prtendait +m'emmener au boguet pour me prsenter sa nouvelle famille. La +proposition fut peu de mon got. Il faisait une chaleur poudreuse pire +que celle de la veille. Je me sentais encore de la fivre; le boguet +avait de vritables ressorts de campagne; j'aime peu les nouvelles +connaissances en voyage, et me sens mal dispos tre excessivement +poli quand je suis excessivement fatigu. Je refusai net, et lui dis que +je voulais rester l'auberge jusqu' ce que je fusse dlivr de mon +malaise. L'excellent camarade ne me fit point subir l'obsession d'une +impitoyable hospitalit. Il consentit me laisser<a name="page_200" id="page_200"></a> l; mais, au moment +de monter dans son boguet, il lui vint l'esprit de me dire: J'ai une +maison dans la ville, petite, trs-modeste et mal tenue, il est vrai; +mais peut-tre y dormirais-tu plus tranquillement qu'ici. Si, malgr +l'abandon o mon sjour la campagne l'a laisse tout ce printemps, tu +pouvais t'en accommoder..... Je n'ose insister, elle est si peu +prsentable! Cependant tu es pote et ami de la solitude, si tu n'as pas +chang. Peut-tre cela te plaira-t-il. Tiens, voici les clefs; si tu +pars avant que je revienne te voir, laisse-les a l'htesse de cette +auberge, qui me connat.—En parlant ainsi, il me serra dans ses bras et +s'loigna.</p> + +<p>Je trouvai cette invitation des plus agrables. Je me sentais dcidment +trop mal pour continuer ma route avant deux ou trois jours. Je me fis +conduire la maison de mon ami. Ce ne fut pas chose facile que d'y +parvenir; il fallut monter et descendre des rues troites, roides, +brlantes et mal paves. Plus nous nous enfoncions dans le faubourg, +plus les rues devenaient dsertes et dlabres. Enfin nous arrivmes, +par une suite d'escaliers rompus, une sorte de terrasse crevasse qui +portait un pt de maisons fort anciennes, ayant chacune leur cour ou +leur jardin clos de hautes murailles sombres, festonnes de plantes +paritaires. J'eus peine entr'ouvert la porte de celle qui m'tait +destine, que je fus ravi de son aspect, et que, voulant me conserver le +plaisir religieux d'y pntrer seul, je pris la valise des mains de mon +guide, je lui jetai son salaire, et j'entrai prcipitamment, lui +poussant la porte au nez; ce qui dut me faire passer dans son esprit +pour un fou, pour un conspirateur ou pour quelque chose de pis.</p> + +<p>Il faut croire que la nature n'a pas t faite exclusivement pour +l'homme, ou bien qu'avant la domination tendue par lui sur la terre, il +y eut en effet un rgne de divinits champtres; que cette race +surhumaine ne s'est point entirement retire aux cieux, et que ses +phalanges disperses viennent encore se rfugier aux lieux que l'homme +abandonne.<a name="page_201" id="page_201"></a> Sans cela, comment expliquer ce respect religieux dont +chacun de nous se sent pntr en imprimant ses pas sur un sol que n'ont +point encore foul d'autres pas humains? Pourquoi cet amour et en mme +temps cette terreur que nous inspire la solitude? Pourquoi saluons-nous +les ruines, les plages inconnues, les neiges immacules? Pourquoi l'cho +de nos pas nous fait-il tressaillir sous les votes des clotres +abandonns? Pourquoi les forts vierges, pourquoi les temples dserts, +pourquoi l'aspect de l'isolement meut-il dlicieusement les mes +tendres, ou pniblement les esprits faibles? Si nous pouvions nous +convaincre d'tre absolument le seul tre anim existant sur un coin du +globe, nous n'en serions que plus heureux ou plus effrays, suivant +notre humeur; et cependant l'homme a-t-il sujet de se rjouir quand il +n'a pour socit que lui-mme? a-t-il lieu de craindre l'absence de +secours lorsqu'il est assur d'une gale absence d'attaques? Qu'y a-t-il +donc dans l'aspect de ces sables sans empreintes, de ces landes sans +matres, de ces lambris sans htes? N'y sentons-nous pas partout +l'existence et la prsence d'tres inconnus qui ont tabli l leur +empire, et qui ont la bont de nous y accueillir ou le droit de nous en +chasser?</p> + +<p>Je faisais ces rflexions, appuy contre la porte que je venais de +fermer derrire moi, et je n'osais me dcider traverser la cour; car +il fallait fouler de longues herbes qui montaient jusqu' mes genoux, et +sur lesquelles les rayons du soleil commenaient boire la rose du +matin. Quelle nymphe avait renvers l sa corbeille et sem ces lgers +gramens, ces dlicats saxifrages qui s'levaient dans leur beaut +virginale l'abri de toute profanation? Pardonne-moi, sylphide, lui +disais-je, ou donne-moi ta dmarche lgre, afin que je franchisse cet +espace sans courber sous mes pas tes plantes bien-aimes. Quiconque +m'et vu haletant et poudreux, appuy d'un air morne contre la porte, ma +valise la main, m'et pris pour un homme perdu<a name="page_202" id="page_202"></a> de dsespoir ou abm +de remords; et cependant nul voyageur ne fut plus fier de sa dcouverte, +nul plerin ne salua plus pieusement la terre sainte.</p> + +<p>La sylphide n'avait pas ddaign de cultiver les plantes que le matre +de la maison dserte lui avait concdes. Trois tilleuls qui sparaient +la cour en deux, avec une plate-bande de pieds-d'alouette le long des +murs, une vigne et de grandes mauves pyramidales, avaient pris une +richesse et un dveloppement splendides. Quand j'eus atteint la partie +pave de mon petit domaine, j'eus soin de marcher sur les dalles +disjointes sans craser la verdure qui se faisait jour travers les +fentes; j'arrivai ainsi la porte, et l ce fut un autre embarras. Les +longs rameaux de la vigne s'taient entrelacs au devant de l'entre; +partout ils formaient des courtines de feuillage devant les fentres. Il +fallut y porter une main impie, les entr'ouvrir et les soulever comme +des rideaux, pour me frayer le passage de ce seuil vnrable. Mais, ds +que je l'eus franchi, ces pampres retombrent avec souplesse et +s'embrassrent troitement, comme pour m'interdire de repasser +l'enceinte sacre. Je ne vous ai pas encore dsobi, flexibles et +complaisants barreaux de ma chre prison! Chaque nuit, je m'assieds sur +la dernire marche de l'escalier, et je contemple la lune travers vos +guirlandes argentes. Chaque toile du ciel s'encadre son tour en +passant devant le rseau diaphane que vous tendez entre elle et moi, et +quelquefois le jour me surprend, immobile et muet comme la pierre o je +me suis assis.</p> + +<p>Oui, Franz, je suis encore dans cette maison dserte, seul, absolument +seul, n'ouvrant la porte que pour laisser passer un dner cnobitique, +et je ne me souviens pas d'avoir connu des jours plus doux et plus purs. +C'est une grande consolation pour moi, je vous assure, de voir que mon +me n'a pas vieilli au point de perdre les jouissances de sa forte +jeunesse. Si de vastes rves de vertu, si d'ardentes aspirations vers le +ciel ne remplissent plus mes heures de mditation,<a name="page_203" id="page_203"></a> du moins j'ai encore +de douces penses et de religieuses esprances; et puis, je ne suis plus +dvor, comme jadis, de l'impatience de vivre. A mesure que je penche +vers le dclin de la vie, je savoure avec plus de pit et d'quit ce +qu'elle a de gnreux et de providentiel. Au versant de la colline, je +m'arrte et je descends avec lenteur, promenant un regard d'amour et +d'admiration sur les beauts du lieu que je vais quitter, et que je n'ai +pas assez apprci quand j'en pouvais jouir avec plnitude au sommet de +la montagne.</p> + +<p>Vous qui n'y tes pas encore arriv, enfant, ne marchez pas trop vite. +Ne franchissez pas lgrement ces cimes sublimes d'o l'on descend pour +n'y plus remonter. Ah! votre sort est plus beau que le mien. +Jouissez-en, ne le ddaignez pas. Homme, vous avez encore dans les mains +le trsor de vos belles annes; artiste, vous servez une muse plus +fconde et plus charmante que la mienne. Vous tes son bien-aim, tandis +que la mienne commence me trouver vieux, et qu'elle me condamne +d'ailleurs des songes mlancoliques et salutaires qui tueraient votre +prcieuse posie. Allez, vivez! il faut le soleil aux brillantes fleurs +de votre couronne; le lierre et le liseron qui composent la mienne, +emblmes de libert sauvage dont se ceignaient les antiques Sylvains, +croissent l'ombre et parmi les ruines. Je ne me plains pas de mon +destin, et je suis heureux que la Providence vous en ait donn un plus +riant; vous le mritiez, et si je l'avais, Franz, je voudrais vous le +cder.</p> + +<p>Je suis donc rest ***, d'abord par force, maintenant par amour de la +lecture et de la solitude; plus tard, peut-tre, y resterai-je par +indolence et par oubli de moi-mme et des heures qui s'envolent. Mais je +veux vous faire part d'une bonne fortune qui m'est advenue dans cette +retraite, et qui n'a pas peu contribu me la faire aimer.</p> + +<p>Vous qui lisez beaucoup, parce que vous n'avez pas le mme respect que +moi pour les livres (et vous avez raison, votre art doit vous faire +ddaigner le ntre), vous, dis-je,<a name="page_204" id="page_204"></a> qui comprenez vite et qui dvorez +les volumes, vous ne savez ce que c'est que l'importance d'une lecture +attentive et lente pour une me paresseuse comme la mienne. Je ne suis +pourtant pas de ceux qui attribuent aux livres une influence morale et +politique bien srieuse. La philosophie me parat surtout la plus +innocente de toutes les spculations potiques, et je pense que les mes +d'exception, soit par leur force, soit par leur faiblesse, sont seules +capables d'y puiser des rsolutions et des encouragements rels. Toute +intelligence qui ne cherche pas sa conviction et sa lumire dans les +leons de l'exprience et de la ralit, et qui se laisse gouverner par +des fictions, est organise exceptionnellement. Si c'est en plus, elle +s'exaltera et se fortifiera par les bonnes lectures; si c'est en moins, +elle y trouvera de grands sujets de consolation ou peut-tre elle +s'affectera misrablement de ce qu'elle croira tre sa condamnation. +Dans l'un et l'autre cas, la lecture aura jou un rle trs-accessoire +dans ces diverses destines. Leurs rsultats se fussent produits plus ou +moins vite si les individus n'avaient pas su lire. Et quant moi, vous +savez que j'ai un profond respect pour les illettrs. Je me prosterne +devant les grands crivains et devant les grands potes; et pourtant il +est des jours o, l'aspect de certaines mes naves et saintement +ignorantes, je brlerais volontiers la bibliothque d'Alexandrie.</p> + +<p>Cela pos, je puis bien vous dire qu'en raison de ma nonchalance et de +mon inaptitude toute espce d'action sociale, je suis de ceux pour qui +la connaissance d'un livre peut devenir un vritable vnement moral. Le +peu de bons ouvrages dont je me suis pntr depuis que j'existe a +dvelopp le peu de bonnes qualits que j'ai. Je ne sais ce qu'auraient +produit de mauvaises lectures; je n'en ai point fait, ayant eu le +bonheur d'tre bien dirig ds mon enfance. Il ne me reste donc cet +gard que les plus doux et les plus chers souvenirs. Un livre a toujours +t pour moi<a name="page_205" id="page_205"></a> un ami, un conseil, un consolateur loquent et calme, dont +je ne voulais pas puiser vite les ressources, et que je gardais pour +les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui ne se rappelle +avec amour les premiers ouvrages qu'il a dvors ou savours! La +couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons +d'une armoire oublie, ne vous a-t-elle jamais retrac les gracieux +tableaux de vos jeunes annes? N'avez-vous pas cru voir surgir devant +vous la grande prairie baigne des rouges clarts du soir, lorsque vous +le ltes pour la premire fois, le vieil ormeau et la haie qui vous +abritrent, et le foss dont le revers vous servit de lit de repos et de +table de travail, tandis que la grive chantait la retraite ses +compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'loignement? Oh! +que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crpuscule +faisait cruellement flotter les caractres sur la feuille plissante! +C'en est fait, les agneaux blent, les brebis sont arrives l'table, +le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des +arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout l'heure les +caractres sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux, +l'cluse est troite et glissante, la cte est rude; vous tes couvert +de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le +souper sera commenc. C'est en vain que le vieux domestique qui vous +aime aura retard le coup de cloche autant que possible; vous aurez +l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mre, inexorable sur +l'tiquette, mme au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et +triste, un reproche bien lger, bien tendre, qui vous sera plus sensible +qu'un chtiment svre. Mais quand elle vous demandera, le soir, la +confession de votre journe, et que vous aurez avou, en rougissant, que +vous vous tes oubli lire dans un pr, et que vous aurez t somm de +montrer le livre, aprs quelque hsitation et une grande crainte de le +voir confisqu sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant<a name="page_206" id="page_206"></a> de votre +poche, quoi? <i>Estelle et Nmorin</i> ou <i>Robinson Cruso</i>! Oh! alors la +grand'mre sourit. Rassurez-vous, votre trsor vous sera rendu; mais il +ne faudra pas dsormais oublier l'heure du souper. Heureux temps! ma +Valle Noire! Corinne! Bernardin de Saint-Pierre! l'Iliade! +Millevoye! Atala! les saules de la rivire! ma jeunesse coule! +mon vieux chien qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui rpondait +au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de +gourmandise!</p> + +<p>Mon Dieu! que vous disais-je? Je voulais vous parler de Lavater, et en +effet me voici sur la voie. J'avais eu Lavater entre les mains dans mon +enfance. Ursule et moi, nous en regardions les figures avec curiosit. A +peine savions-nous lire. Nous nous demandions pourquoi cette collection +de visages bouffons, grotesques, insignifiantes, hideux, agrables? nous +cherchions avec avidit, au milieu de ces phrases et de ces explications +que nous ne pouvions comprendre, la dsignation principale du type; nous +trouvions <i>ivrogne, paresseux, gourmand, irascible, politique, +mthodique</i>... Oh! alors nous ne comprenions plus, et nous retournions +aux images. Cependant nous remarquions que l'ivrogne ressemblait au +cocher, la femme tracassire et criarde la cuisinire, le pdant +notre prcepteur, l'homme de gnie l'effigie de l'empereur sur les +pices de monnaie, et nous tions bien convaincus de l'infaillibilit de +Lavater. Seulement cette science nous semblait mystrieuse et presque +magique. Depuis, le livre fut gar. En 1829, je rencontrai un homme +trs-distingu qui croyait fermement Lavater, et qui me rendit tmoin +de plusieurs applications si miraculeuses de la science +physiognomonique, que j'eus un vif dsir de l'tudier. Je tchai de me +procurer l'ouvrage; il ne se trouva pas. Je ne sais quelle proccupation +vint la traverse, je n'y songeai plus.</p> + +<p>Enfin ici, le jour de mon arrive, j'ouvre une armoire pleine de livres, +et le premier qui me tombe sous la main,<a name="page_207" id="page_207"></a> c'est les œuvres de +Jean-Gaspard de Lavater, ministre du saint vangile Zurich, publies +en 1781, en trois in-folio, traduction franaise, avec planches graves, +eaux-fortes, etc. Jugez de ma joie, et sachez que jamais je ne fis une +lecture plus agrable, plus instructive, plus salutaire. Posie, +sagesse, observation profonde, bont, sentiment religieux, charit +vanglique, morale pure, sensibilit exquise, grandeur et simplicit de +style, voil ce que j'ai trouv dans Lavater, lorsque je n'y cherchais +que des observations physiognomoniques et des conclusions peut-tre +errones, tout au moins hasardes et conjecturales.</p> + +<p>Puisque vous me demandez une longue lettre et que vous tes avide des +travaux de la pense, je veux vous parler de Lavater. L o je suis +d'ailleurs, et avec la vie que je mne, il me serait difficile de vous +donner quelque chose de plus neuf en littrature. Je dsire de tout mon +cœur que l'envie vous vienne de faire connaissance avec le vieux +hte, avec le vnrable ami que je viens de trouver dans la maison +dserte.</p> + +<p>Je voudrais aussi qu' l'exemple de tous les orgueilleux novateurs du +notre sicle, vous eussiez jusqu'ici mpris la science de Lavater comme +un tissu de rveries fondes sur un faux principe, afin d'avoir le +plaisir de vous faire changer d'avis. Nous considrons aujourd'hui la +physiognomonie comme une science juge, condamne, enterre, et sur les +ruines de laquelle s'lve une autre science, non encore juge, mais +plus digne d'examen et d'attention, la phrnologie. Je hais le mpris et +l'ingratitude avec lesquels notre gnration renverse les idoles de ses +pres et caresse les disciples aprs avoir crucifi les docteurs et les +matres. Prfrer Schiller Shakspeare, Corneille aux tragiques +espagnols, Molire aux comiques grecs et latins, La Fontaine Phdre ou + sope, cela me parat, je ne dirai pas une erreur, mais un crime. En +admettant que le copiste, qui, force de soin, de temps et d'attention, +surpasse son<a name="page_208" id="page_208"></a> modle, ait plus de mrite que son matre, nous +tablissons une doctrine abominable d'injustice et de fausset. Quelque +parfaite que soit la traduction ou l'imitation, quelque correction +importante ou ncessaire que vous y remarquiez, quelque finie, quelque +embellie que soit l'œuvre engendre de l'œuvre mre, celle-ci n'en +est pas moins suprieure, gnratrice, vnrable, sacre. Certes, le +vieil Homre ne saurait jamais tre gal par ceux mmes qui feraient +beaucoup mieux que lui; car quel est celui qui aurait une ide de la +posie pique s'il n'et lu Homre?</p> + +<p>Eh bien, je n'en doute pas, l'homme en viendra un jour pousser si loin +l'examen de la forme humaine, qu'il lira les facults et les penchants +de son semblable comme dans un livre ouvert. Gall, Spurzheim et leurs +successeurs auront-ils t les matres de cette science? pas plus que +Vespuce ne fut le conqurant de l'Amrique; et pourtant une moiti de +l'univers porte son nom, tandis qu'une petite province conserve peine +celui du grand Christophe.</p> + +<p>Le systme du docteur Gall est en honneur, ou du moins il est en vue. On +l'examine, on le critique, et Lavater est oubli, il tombe en poussire +dans les bibliothques; les ditions sont puises et non renouveles. +Je ne sais si vous trouveriez aisment vous procurer un exemplaire +d'un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain.</p> + +<p>Mais Gall tait un mdecin, et Lavater un ecclsiastique. Notre sicle, +positif et matrialiste, a d prfrer l'explication mcanique la +dcouverte philosophique. Il n'en est pas moins vrai que la cranioscopie +entre dans la physiognomonie, et qu'elle en est, de l'aveu de Lavater, +la base essentielle et fondamentale. Cette partie de la physiognomonie +est d'une telle importance, dit-il, qu'elle mrite une tude part. Il +appartient l'anatomie d'y chercher la source des altrations de +l'intelligence et de tirer, d'une exacte connaissance des varits de la +conformation du cerveau, la rvlation des facults de l'homme. Cet +observateur savant et<a name="page_209" id="page_209"></a> persvrant viendra, ajoute le citoyen de Zurich; +il ramnera le monde la vrit, ou du moins au dsir de la connatre. +De dcouverte en dcouverte, d'observation en observation, les +prventions seront dtruites, et l'homme reconnatra que la +physiognomonie est une science aussi importante, aussi difficile, aussi +leve que les autres sciences sur lesquelles se fondent et s'appuient +les socits civilises.</p> + +<p>Plein d'amour, de respect et de conviction pour sa science favorite, le +bon Lavater se dfend modestement d'en tre le premier explorateur. Il +cite plusieurs de ses devanciers, Aristote, Montaigne, Salomon... Il +cite les proverbes suivants, tirs du livre <i>de la Sagesse</i>:</p> + +<p>Les yeux hautains et le cœur enfl.</p> + +<p>La sagesse parat sur le visage du sage, mais les regards du fou +parcourent les bouts de la terre.</p> + +<p>Il y a une race de gens dont les regards sont altiers et les paupires +leves.</p> + +<p>Lavater cite galement plusieurs passages de Herder qui viennent +l'appui de son systme; en voici un remarquable, que vous avez eu sans +doute le bonheur de lire en allemand, mais que je remets sous vos yeux, +parce que je le trouve empreint du gnie de la mtaphore allemande, +mtaphore la fois grandiose et recherche:</p> + +<p>Quelle main pourra saisir cette substance loge dans la tte et sous le +crne de l'homme? Un organe de chair et de sang pourra-t-il atteindre +cet abme de facults et de forces internes qui fermentent ou se +reposent? La Divinit elle-mme a pris soin de couvrir ce sommet sacr, +sjour et atelier des oprations les plus secrtes; la Divinit, dis-je, +l'a couvert d'une fort, emblme des bois sacrs o jadis on clbrait +les mystres. On est saisi d'une terreur religieuse l'ide de ce mont +ombrag qui renferme des clairs dont un seul chapp du chaos, peut +clairer, embellir, ou dvaster et dtruire un monde.<a name="page_210" id="page_210"></a></p> + +<p>Quelle expression n'a pas mme la force de cet Olympe, sa croissance +naturelle, la manire dont la chevelure s'arrange, descend, se partage +ou s'entremle!</p> + +<p>Le cou, sur lequel la tte est appuye, montre, non ce qui est dans +l'intrieur de l'homme, mais ce qu'il veut exprimer. Tantt son attitude +noble et dgage annonce la dignit de la condition; tantt, en se +courbant, il annonce la rsignation du martyr, et tantt c'est une +colonne, emblme de la force d'Alcide.</p> + +<p>Le front est le sige de la srnit, de la joie, du noir chagrin, de +l'angoisse, de la stupidit, de l'ignorance et de la mchancet. C'est +une table d'airain o tous les sentiments se gravent en caractres de +feu... A l'endroit o le front s'abaisse, l'entendement parat se +confondre avec la volont. C'est ici o l'me se concentre et rassemble +des forces pour se prparer la rsistance.</p> + +<p>Au-dessous du front commence sa belle frontire, le sourcil, +arc-en-ciel de paix dans sa douceur, arc tendu de discorde lorsqu'il +exprime le courroux. Ainsi, dans l'un et dans l'autre cas, c'est le +signe annonciateur des affections.</p> + +<p>En gnral la rgion o se rassemblent les rapports mutuels entre les +sourcils, les yeux et le nez, est le sige de l'expression de l'me dans +notre visage, c'est--dire l'expression de la volont et de la vie +active.</p> + +<p>Le sens noble, profond et occulte de l'oue a t plac par la nature +aux cts de la tte, o il est cach demi. L'homme devait our pour +lui-mme; aussi l'oreille est-elle dnue d'ornements. La dlicatesse, +le fini, la profondeur, voil sa parure.</p> + +<p>Une bouche dlicate et pure est peut-tre une des plus belles +recommandations. La beaut du portail annonce la dignit de celui qui +doit y passer. Ici c'est la voix, interprte du cœur et de l'me, +expression de la vrit, de l'amiti et des plus tendres +sentiments<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>.<a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<p>Lavater, aprs, avoir laiss aux anciens la gloire d'avoir cr la +physiognomonie, et aux modernes l'honneur d'en saisir le sentiment +potique, s'attache prouver que les tudes assidues et consciencieuses +de toute sa vie n'ont encore fait faire qu'un pas cette science ardue. +Il engage ses successeurs rectifier ses erreurs, redresser ses +jugements. Nul homme, et nul savant surtout, n'est plus humble et plus +doux que lui; c'est en tout un homme vanglique. Accabl des +railleries, des controverses, de l'ergotage et du pdantisme de ses +contemporains, il leur rpond avec un calme inaltrable.—Le professeur +Lichtemberg l'attaque avec plus d'esprit et d'cret que les autres. +Lavater prend le pamphlet, s'en meut peut-tre un peu en secret (car +lui-mme nous avoue qu'il est nerveux et irascible); mais, ramen au +sentiment de la philosophie chrtienne par la conviction et la pratique +de toute sa vie, il crit sa rponse dans un esprit de sagesse et de +charit. Il examine l'attaque avec cette prcision et cet amour de +l'ordre qui le caractrisent, en disant: Je me figure que, placs l'un + ct de l'autre, nous allons parcourir ensemble cet crit, et nous +communiquer rciproquement, avec la franchise qui convient des hommes +et la modration qui convient des sages, la manire dont chacun de +nous envisage la nature et la vrit.</p> + +<p>Plus loin, frapp d'une belle dclamation du professeur Lichtemberg, il +s'crie avec navet: —Ce langage est celui de mon cœur. C'est sous +les yeux d'un tel homme que j'aurais voulu crire mes Essais.</p> + +<p>Vertueux prtre! on l'attaque pourtant dans ce que son intelligence +enfante de plus prcieux et caresse de plus cher, dans la moralit de sa +science. La pudeur et la vertu des critiques (toujours humbles et +tolrantes, comme vous savez!) s'effarouchent de voir ce novateur impie +porter un regard scrutateur dans les mystres de la conscience. +Qu'allez-vous faire? lui crie-t-on avec amertume; vous allez<a name="page_212" id="page_212"></a> essayer de +vous approprier ce qui n'appartient qu' Dieu, la connaissance des +secrets du cœur humain; et quand vous aurez appris vos semblables +se sonder et se surprendre l'un l'autre, il en rsultera une haine +implacable pour les pervers, vous aurez tu la misricorde; un mpris +superbe pour les simples, vous aurez tu la charit. Lavater s'incline. +L'objection est srieuse, dit-il, et part d'une belle me; mais toute +science peut devenir funeste en de mauvaises mains, utile et sainte pour +quiconque la dirige vers le bien. Est-ce dire qu'il ne faut pas de +science, parce qu'on en peut abuser? Mais, ajoute-t-on, comment +rparerez-vous ou comment prviendrez-vous les injustices qu'une erreur +peut vous faire commettre? ou, si tant est que vous soyez infaillible, +vos disciples le seront-ils? Tous les jours nous voyons l'honnte homme +sous des traits ignobles et le sclrat sous ceux de la franchise et de +la loyaut.—Lavater nie le fait. Tout novice qui veut se presser de +pratiquer doit tomber dans de graves erreurs, pense-t-il; mais quiconque +confierait les secrets de la mdecine des coliers s'exposerait +d'affreux dangers. L'homme clair fait plus de bien que l'ignorant ne +fait de mal; car l'ignorant n'est pas destin jouir d'un long crdit +parmi les hommes, tandis que celui du vrai savant s'accrot de jour en +jour. Toute science est un apostolat qui demande des hommes prouvs et +dignes d'en tre investis. Quant ces sclrats faces d'ange et ces +honntes gens tournure ignoble qu'on lui objecte, il dclare que ces +apparences ne trompent pas le vrai physionomiste. Souvent, dit-il, les +indices d'une passion gnreuse touchent de si prs ceux de la mme +passion dgnre en excs et en vice, que l'œil inexpriment peut +s'y mprendre. Il ne s'en faut que d'une demi-ligne, d'une courbe +lgre, d'une dimension inapprciable au premier abord. Il s'en faut de +si peu! dit-on; mais ce <i>peu</i> est <i>tout</i>.</p> + +<p>Il arrive souvent que les plus heureuses dispositions se<a name="page_213" id="page_213"></a> cachent sous +l'extrieur le plus rebutant. Un œil vulgaire n'aperoit que ruine et +dsolation; il ne voit pas que l'ducation et les circonstances ont mis +obstacle chaque effort qui tendait sa perfection. Le physionomiste +observe, examine et suspend son jugement. Il entend mille voix qui lui +crient:—Voyez quel homme!—Mais, au milieu du tumulte, il distingue une +autre voix, une voix divine, qui lui crie aussi:—Vois quel homme!—Il +trouve des sujets d'adoration l o d'autres blasphment, parce qu'ils +ne peuvent ni ne veulent comprendre que cette mme figure, dont ils +dtournent la vue, offre des traces du pouvoir, de la sagesse et de la +bont du Crateur.—Il voit le sclrat sur le visage du mendiant qui se +prsente sa porte, et il ne le rebute pas; il lui parle avec +cordialit. Il jette un regard profond dans son me, et qu'y +voit-il?—Hlas! vices, dsordre, dgradation totale.—Mais est-ce l +tout ce qu'il y dcouvre? quoi! rien de bon?—Suppos que cela soit, +encore il y verra l'argile qui ne doit et ne peut dire au potier: +Pourquoi m'as-tu fait ainsi!—Il voit, il adore en silence, et, +dtournant son visage, il drobe une larme dont le langage est +nergique, non pour les hommes, mais pour celui qui les a +faits.—Sagesse sans bont est folie. Je ne voudrais point avoir ton +œil, Jsus, si, en mme temps, tu ne me donnais ton cœur. Que la +justice rgle mes jugements et la bont de mes actions!</p> + +<p>Une juste ide de la libert de l'homme et des bornes qui la +restreignent est bien propre nous rendre humbles et courageux, +modestes et actifs. <i>Jusqu'ici et point au del, mais jusqu'ici!</i> c'est +la voix de Dieu et de la vrit qui vous adresse ce langage; elle dit +tous ceux qui ont des oreilles pour entendre: Sois ce que tu es, et +deviens ce que tu peux.</p> + +<p>Ailleurs, propos des monstres dans l'ordre physique, le mme sentiment +de tendresse humanitaire et de misricorde religieuse reparat comme +partout avec loquence.<a name="page_214" id="page_214"></a></p> + +<p>Tout ce qui tient l'humanit est pour nous une affaire de famille. Tu +es homme, et tout ce qui est homme hors de toi est comme une branche du +mme arbre, un membre du mme corps.—O homme! rjouis-toi de +l'existence de tout ce qui se rjouit d'exister, et apprends supporter +tout ce que Dieu supporte. L'existence d'un homme ne peut rendre celle +d'un autre superflue, et nul homme ne peut remplacer un autre homme.</p> + +<p>Cette tolrance et cette douceur de jugement l'aspect de la difformit +est d'autant plus touchante que nul homme ne porte plus loin que Lavater +l'amour du beau et le sentiment exquis de la forme. Il se prosterne +devant la puret grecque; mais il proscrit avec discernement les +imitations modernes de cette beaut qui n'existe plus. Nous pensons bien +tous que, sur cette terre dore o tout tait dieu, l'homme l'tait +lui-mme, et qu'il y avait dans la rectitude des lignes de sa forme +quelque chose de surhumain qui n'a fait que dgnrer et s'effacer +depuis. Il y a des races d'hommes qui prissent; cependant Lavater et +t moins absolu dans cette opinion, s'il et vu beaucoup de figures +orientales. Je me souviens d'avoir rencontr, sur les quais de Venise, +des Armniens presque aussi beaux que des dieux de l'Olympe. Nous +retrouvons encore, quoique rarement, dans nos contres europennes, des +visages assez grandioses pour servir de modles la statuaire antique, +et je ne pense pas avec Lavater que la nature ne fait point chez nous de +lignes parfaitement droites et pures. Nanmoins j'approuve le +physionomiste de critiquer ces <i>charges</i> de l'antiquit que les peintres +mdiocres de son temps prenaient pour l'idal. Il distingue les +chefs-d'œuvre de la Grce de ces ttes de mdailles qui se frappaient +grossirement, et sur lesquelles la presque absence de front, la +perpendicularit roide et courte du nez, la prominence grotesque du +menton et l'cartement des yeux ne produisent qu'une caricature affreuse +de la beaut. Il s'afflige de voir que l'esprit d'un minutieux examen<a name="page_215" id="page_215"></a> +et d'un discernement rigoureux n'ait pas assez prsid la connaissance +que les plus grands peintres eux-mmes ont prise de l'antique. Chez +Raphal, qu'il place la tte des artistes, il trouve un peu +d'exagration dans la perfection. Partout, dit-il, nous retrouvons dans +ses œuvres le <i>grand</i> qui fait son principal caractre; mais partout +aussi nous apercevons le <i>dfaut</i>. J'appelle <i>grand</i> ce qui produit un +effet permanent et un plaisir toujours nouveau. J'appelle <i>dfaut</i> ce +qui est contraire la nature et la vrit. Aprs un long et +scientifique examen des incorrections et des sublimits des principales +figures de Raphal, aprs avoir dmontr que telle tte d'ange ou de +Vierge perd de sa divinit pour avoir voulu dpasser la nature, Lavater +termine son analyse par ce noble loge:</p> + +<p>Raphal est et sera toujours un homme apostolique, c'est--dire qu'il +est, l'gard des peintres, ce que les aptres du Christ taient +l'gard du reste des hommes; et autant il est suprieur par ses ouvrages + tous les artistes de sa classe, autant sa belle figure le distingue +des formes ordinaires.—O est le mortel qui lui ressemble? Quand je +veux me remplir d'admiration pour la perfection des œuvres de Dieu, +je n'ai qu' me rappeler la forme de Raphal!</p> + +<p>Cette passion sainte pour le beau, parce que, selon Lavater, la vraie +beaut physique est insparable de la beaut de l'me, s'exprime en +plusieurs endroits de son livre avec une vritable navet d'artiste. +Voici ce qu'il dit propos d'une bouche: Cette bouche a de la douceur, +de la dlicatesse, de la circonspection, de la bont et de la modestie. +Une telle bouche est faite pour aimer et pour tre aime.—Ailleurs, +propos de l'expression de la chevelure, il s'crie: Ne serait-ce que +par amour de ta chevelure, Algernon Sidney, je te salue!</p> + +<p>Je n'entrerai pas avec vous dans le dtail du systme de Lavater. Je +suis convaincu pour ma part que ce systme est bon, et que Lavater dut +tre un physionomiste presque<a name="page_216" id="page_216"></a> infaillible. Mais je pense qu'un livre, +si excellent qu'il soit, ne peut jamais tre une parfaite initiation aux +mystres de la science. Il serait souhaiter que Lavater et form des +disciples dignes de lui, et que la physiognomonie, telle qu'il parvint +la possder, pt tre enseigne et transmise par des cours et par des +leons, comme l'a t la phrnologie. Mais probablement le trsor +d'exprience que cet homme extraordinaire avait amass est descendu dans +la tombe avec lui. Il n'a pu jouir que d'une gloire phmre et +trs-conteste.</p> + +<p>Il serait donc imprudent et prsomptueux de se croire physionomiste pour +avoir lu le livre de Lavater, mme avec toute l'attention possible. Il +n'est pas de bonne dmonstration sans l'application et l'exemple. Ici +l'exemple est une planche grave plus ou moins exactement. Ces gravures +sont gnralement fort mdiocres, et, fussent-elles meilleures, elles +seraient loin encore de rvler l'œil le plus clairvoyant toutes +les varits, toutes les finesses, toutes les complications du travail +de la nature. Il faudrait pratiquer l'tude sur des sujets humains, +comme on l'a fait pour Gall, mais la pratiquer ainsi sous la direction +des matres; autrement la moindre erreur du dessinateur peut entraner +l'adepte dans une suite ternelle d'erreurs graves dans l'application. +Je n'oserais certainement pas tablir dsormais de jugement sur une +physionomie tant soit peu complique; j'y mettrais infiniment plus de +scrupule qu'il ne m'est arriv jusqu'ici d'en avoir en m'abandonnant +mon instinct ou de certaines notions grossires que nous avons tous de +la physiognomonie sans l'avoir tudie, notions bien hardies et bien +fausses pour la plupart, je vous assure.</p> + +<p>Il me suffira de vous dire que Lavater distingue deux champs +d'observation: les parties molles de la figure et les parties solides. +Les parties solides, le front, les plans immobiles, la courbe du nez, le +contour du menton, indiquent les <i>facults</i>. Les parties molles, la +peau, les chairs, les cartilages<a name="page_217" id="page_217"></a> et les membranes, par leurs +altrations ou leur puret, par la couleur, par l'attitude, par les +plis, par la tension, par l'excroissance ou la rduction, rvlent les +<i>habitudes</i> de la vie, les vices ou les vertus, tout ce qui a t +<i>acquis</i>. La conformation osseuse n'indique que ce qui a t <i>donn</i> par +la nature, et c'est ainsi que la grandeur se rencontre souvent sur le +haut d'un visage dont le bas dcle la sensualit passe l'tat +d'abrutissement. Il ne faut pas oublier que Lavater est spiritualiste. +Il pense, comme vous et moi, que l'homme est <i>libre</i>, qu'il reoit des +mains de la Providence sa part toujours quitable dans le grand hritage +du bien et du mal que lui lgua le premier homme, et qu'il lui est donn +de la force en raison de ses apptits, tant qu'il ne foule pas aux pieds +la pense de l'entretenir par ses efforts sur lui-mme. Les +matrialistes admettent bien aussi, je suppose, l'influence de +l'ducation et de l'exprience sur l'organisation; et en adjugeant au +hasard l'explication de toutes les destines humaines, on reconnat tout +aussi vite les variations que les changements et les vicissitudes de la +pense et du caractre impriment la partie matrielle de notre tre. +Ainsi l'attitude du corps entier, la forme et l'attitude de tous les +membres, la dmarche, le geste, tout rvle dans l'homme le caractre +qu'il a ou celui qu'il veut se donner. Tout le talent de l'observateur +consiste distinguer la ralit de l'affectation, quelque savante et +soutenue qu'elle soit. Voici ce que dit Lavater d'un homme qui s'appuie +sur ses reins, les jambes cartes et les mains derrire le dos:</p> + +<p>Jamais l'homme modeste et sens ne prendra une pareille attitude; ce +maintien suppose ncessairement de l'affectation et de l'ostentation, un +homme qui veut s'accrditer force de prtentions, une tte vente, +etc.</p> + +<p>Certes, Lavater n'et pas appliqu cette observation Napolon, et +d'ailleurs elle est si juste, qu'elle explique le rire mprisant qui +s'empare de tout homme de bon sens en voyant sur nos thtres un +histrion prsenter la charge<a name="page_218" id="page_218"></a> insolente de l'homme de gnie. Talma a pu +seul l'imiter, parce que Talma dans sa classe tait un homme de gnie, +lui aussi.</p> + +<p>En gnral, si, aprs avoir lu Lavater, vous faites l'application de vos +souvenirs des hommes d'exception, vous serez frapp de la vrit de se +dcisions. Ces caractres tant tranchs et hardiment dessins par la +nature, vous y verrez des exemples clatants, apprciables au premier +coup d'œil. Il n'en sera pas de mme pour les sujets mdiocres. Leurs +petites vertus et leurs petits vices seront mollement accuss sur des +visages insignifiants. Leur mdiocrit rsulte d'un ensemble de facults +vulgaires dont pas une n'est l'intelligence, pas une l'idiotisme. +Diverses doses d'aptitudes, dont pas une n'envahit prcisment les +autres, donnent au visage plusieurs expressions dont pas une n'est la +principale et la dominante. Comment prononcer sur de telles +physionomies, moins d'une habilet et d'une patience excessives? +Cependant le bon Lavater, qui ne ddaigne rien, et qui prend plaisir +relever et encourager tout bon instinct, quelque peu dvelopp qu'il +soit, nous fait lire de force, sur ces visages sans attraits, la +finesse, l'esprit d'ordre, le bon sens, la mmoire; s'il n'y trouve pas +ces qualits, il y trouve estimer la candeur, la douceur, la probit. +Un mendiant lui tend un jour la main: Combien vous faut-il mon ami? +s'crie le physionomiste frapp de l'honntet qu'exprime ce visage.—Je +voudrais bien avoir neuf sous, rpond le bonhomme.—Les voici, reprend +le physionomiste; pourquoi ne m'en demandez-vous pas davantage? je vous +donnerais tout ce que vous me demanderiez.—Je vous assure, monsieur, +dit le pauvre, que j'ai l tout ce qu'il me faut.</p> + +<p>On amne devant Lavater un garon et une jeune fille: l'une qui demande +du pain pour le fruit de ses amours avec le jeune homme, l'autre qui +accuse la jeune fille d'tre une dbauche et une trompeuse. Celui-ci +meut tout son auditoire par une assurance extraordinaire et toutes les +apparences<a name="page_219" id="page_219"></a> d'une vertueuse indignation; l'autre est trouble, elle ne +sait que pleurer et demander Dieu de faire connatre la vrit. +Lavater est incertain; il les examine attentivement et prononce en +faveur de la jeune fille. Bientt, aprs avoir satisfait la loi, le +jeune homme avoue ses torts. Lavater raconte cette aventure d'une +manire touchante et qui rappelle les drames sentiment de Kotzebu.</p> + +<p>La grande diffrence entre les observations de Gall et celles de +Lavater, en ce qui concerne la phrnologie, c'est que l'un fait rsider +les facults les plus importantes dans la partie antrieure de la tte, +et se borne penser que l'autre face du crne <i>ne doit pas tre +indiffrente</i> quiconque en voudra faire l'objet d'une tude spciale; +tandis que l'autre, ddaignant l'tude de la face humaine, dessine au +crayon, sur tout le crne, le sige des facults et des instincts. Je +crains que Gall n'ait cherch l'originalit d'un systme aux dpens +d'une des faces de la vrit. En ne voulant pas tre le disciple et le +continuateur de Lavater, en voulant <i>crer</i> tout prix une science, il +est tomb dans de graves prventions. Diviser ainsi l'me par +compartiments symtriques comme les cases d'un chiquier me semble une +dcision trop rigoureuse pour n'tre pas empreinte d'un peu de +charlatanisme. Je trouve plus de noblesse, plus de grandeur et en mme +temps plus de vraisemblance dans ce vaste coup d'œil de Lavater, qui +embrasse tout l'tre et l'interroge dans ses moindres mouvements.</p> + +<p>Je ne connais pas assez le systme de Gall pour discuter davantage sur +ce sujet. D'ailleurs, je vous l'ai dit, ce n'est pas par une +dissertation sur la physiognomonie que je veux vous engager lire +Lavater, c'est en vous recommandant ce livre comme une œuvre +difiante, loquente, pleine d'intrt, d'onction et de charme. Vous y +trouverez, dans les parties les plus systmatiques, le mme lan de +bont, le mme besoin de tendresse et de sympathie; en mme temps<a name="page_220" id="page_220"></a> une +connaissance si approfondie des mystres et des contradictions de +l'homme moral, que cela seul suffirait pour constituer une œuvre de +gnie. Voici un fragment o vous trouverez la fois l'esprit de +systme, la chaleur de l'loquence, la haute science du cœur humain +et l'enthousiasme de la bont. Il s'agit de l'influence rciproque des +physionomies les unes sur les autres:</p> + +<p>La conformit du systme osseux suppose aussi celle des nerfs et des +muscles. Il est vrai cependant que la diffrence de l'ducation peut +affecter ceux-ci de manire qu'un œil expriment ne sera plus en +tat de trouver les points d'attraction. Mais rapprochez ces deux formes +fondamentales qui se ressemblent, elles s'attireront mutuellement; +cartez ensuite les entraves qui les gnaient, et bientt la nature +triomphera. Elles se reconnatront comme <i>chair de leurs chair</i> et comme +<i>os de leurs os</i>. Bien plus: les visages mme qui diffrent par la forme +fondamentale peuvent s'aimer, se communiquer, s'attirer, s'assimiler; et +s'ils sont d'un caractre tendre, sensible, susceptible, cette +conformit tablira entre eux, avec le temps, un rapport de physionomie +qui n'en sera que plus frappant. . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>L'assimilation m'a toujours paru plus frappante dans le cas o, sans +aucune intervention trangre, le hasard runissait un gnie purement +communicatif et un gnie purement fait pour recevoir, lesquels +s'attachaient l'un l'autre par inclination ou par besoin. Le premier +avait-il puis tout son fonds, le second reu tout ce qui lui tait +ncessaire, l'assimilation de leurs physionomies cessait aussi. Elle +avait atteint pour ainsi dire <i>son degr de satit</i>.</p> + +<p>Encore un mot toi, jeune homme trop facile et trop sensible! Sois +circonspect dans tes liaisons, et ne va point aveuglment te jeter entre +les bras d'un ami que tu n'as pas suffisamment prouv, une fausse +apparence de sympathie pourra te sduire; garde-toi de t'y livrer. Sans +doute il existe<a name="page_221" id="page_221"></a> quelqu'un dont l'me est l'unisson de la tienne. +Prends patience, il se prsentera tt ou tard, et lorsque tu l'auras +trouv, il te soutiendra, il t'lvera, il te donnera ce qui te manque, +et il t'tera ce qui t'est charge; le feu de ses regards animera les +tiens, sa voix harmonieuse adoucira la rudesse de la tienne, sa prudence +rflchie calmera ta vivacit imptueuse; la tendresse qu'il te porte +s'imprimera dans les traits de ton visage, et tous ceux qui le +connaissent le reconnatront en toi. Tu seras ce qu'il est, et tu n'en +resteras pas moins ce que tu es. Le sentiment de l'amiti te fera +dcouvrir en lui des qualits qu'un œil indiffrent apercevrait +peine. C'est cette facult de voir et de sentir ce qu'il y a de divin +dans ton ami qui assimilera ta physionomie la sienne.</p> + +<p>Voici un portrait du dbauch qui me semble digne d'un haut talent de +prdication:</p> + +<p>La paresse, l'oisivet, l'intemprance, ont dfigur ce visage. Ce +c'est pas ainsi du moins que la nature avait form ces traits. Ce +regard, ces lvres, ces rides expriment une soif impatiente et qu'il est +impossible d'apaiser. Tout ce visage annonce un homme qui veut et ne +peut pas, qui sent aussi vivement le besoin que l'impuissance de le +satisfaire. Dans l'original, c'est surtout le regard qui doit marquer ce +dsir toujours contrari et toujours renaissant, qui est en mme temps +la suite et l'indice de la nonchalance et de la dbauche.</p> + +<p>Jeune homme, regarde le vice, quel qu'il soit, sous sa vritable forme; +c'en est assez pour le fuir jamais.</p> + +<p>Est-il rien de plus beau et de plus attrayant que cette peinture de +l'amiti? est-il rien de plus effrayant que cette peinture du vice? +Lavater cite ce propos une strophe d'un cantique de Gellert, dont la +traduction ne me semble manquer ni de la force ni de la navet qui +doivent caractriser ces sortes d'ouvrages.<a name="page_222" id="page_222"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">O toi dont l'aspect pouvante,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que ta jeunesse tait brillante</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Hlas! o sont tes agrments?</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">De la destruction l'image</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sillonne dj ton visage</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et prche tes garements.</span></td></tr> +</table> + +<p>Les rflexions de Lavater sur une planche grave qui reprsente la +figure de Voltaire dans plus de vingt attitudes diffrentes, ne sont pas +moins remarquables par leur sagesse et leur vrit.</p> + +<p>Nous voyons ici un personnage plus grand, plus nergique que nous. Nous +sentons notre faiblesse en sa prsence, mais sans qu'il nous agrandisse; +au lieu que chaque tre qui est la fois grand et bon ne rveille pas +seulement en nous le sentiment de notre faiblesse, mais, par un charme +secret, nous lve au-dessus de nous-mmes et nous communique quelque +chose de sa grandeur. Non contents d'admirer, nous aimons, et, loin +d'tre accabls du poids de sa supriorit, notre cœur agrandi se +dilate et s'ouvre la joie. Il s'en faut bien que ces visages de +Voltaire produisent un effet semblable. En les voyant, on n'a lieu +d'attendre ou d'apprhender qu'un trait satirique, une saillie mordante. +Ils humilient l'amour-propre et terrassent la mdiocrit.</p> + +<p>Il n'est pas un lecteur de Lavater qui n'ait cherch avidement dans la +galerie de ses portraits, une ressemblance physique avec soi-mme, et, +dans l'application de cette mme physionomie, la clef de sa propre +organisation et de sa propre destine. Malgr soi, l'esprit s'y attache +avec une inquitude superstitieuse. Or, je vous dirai qu'une figure plus +maigre, plus mle et plus ge que celle de votre meilleur ami, mais +empreinte d'une ressemblance linaire trs-frappante, est accompagne de +cette analyse. Vous jugerez mieux que moi de la ressemblance morale. +Quant moi, je m'abstiens de prononcer, votre meilleur ami tant +l'individu que j'aie pu juger avec le moins d'impartialit, soit dans +la<a name="page_223" id="page_223"></a> bonne, soit dans la mauvaise fortune.—Le portrait est celui d'un +peintre mdiocre, Henri Fuessli.</p> + +<p>Il nous faut caractriser cette physionomie, et nous en dirons bien des +choses. La courbe que dcrit le profil dans son ensemble est dj des +plus remarquables; elle indique un caractre nergique, qui ne connat +point d'entraves. Le front, par ses contours et sa position, convient +plus au pote qu'au penseur; j'y dcouvre plus de force que de douceur, +le feu de l'imagination plutt que le sang-froid de la raison. Le nez +semble tre le sige d'un esprit hardi. La bouche promet un esprit +d'application et de prcision; et cependant il en cote cet artiste de +mettre la dernire main son œuvre. Sa grande vivacit l'emporte sur +la mesure d'attention et d'exactitude dont le doua la nature, et qu'on +reconnat encore dans les dtails de ses ouvrages. Quelquefois mme on y +trouve des endroits d'un fini recherch, qui contrastent singulirement +avec la ngligence de l'ensemble.</p> + +<p>On pourra se douter aisment qu'il est sujet des mouvements +imptueux. Mais dira-t-on qu'il aime avec tendresse, avec chaleur, avec +excs? Rien n'est pourtant plus vrai, quoique d'un autre ct son amour +ait toujours besoin d'tre rveill par la prsence de l'objet aim; +absent, il l'oublie et ne s'en met plus en peine. La personne qu'il +chrit pourra le mener comme un enfant tant qu'elle restera prs de lui. +Si elle le quitte, elle peut compter sur toute son indiffrence. Il a +besoin d'tre frapp pour tre entran; quoique capable des plus +grandes actions, la moindre complaisance lui cote. Son imagination vise +toujours au sublime et se plat aux prodiges. Le sanctuaire des grces +ne lui est pas ferm; mais il n'aime point leur sacrifier. On remarque +dans les principales figures de ses tableaux une sorte de tension qui, +la vrit, n'est pas commune, mais qu'il pousse souvent jusqu' +l'exagration, aux dpens de la raison. Personne n'aime avec plus de +tendresse, le sentiment<a name="page_224" id="page_224"></a> de l'amour se peint dans son regard; mais la +forme et le systme osseux de son visage caractrisent en lui le got +des scnes terribles, des actes de puissance et l'nergie qu'elles +exigent.</p> + +<p>La nature le forma pour tre pote, peintre ou orateur. Mais le sort +inexorable ne proportionne pas toujours la volont nos forces; il +distribue quelquefois une riche mesure de volont des mes communes +dont les facults sont trs-bornes, et souvent il assigne aux grandes +facults une volont faible et impuissante.</p> + +<p>Je ne sais s'il existe une biographie de Jean-Gaspard Lavater; sa vie +doit tre aussi belle et aussi difiante que ses crits. Si j'tais +comme vous en Suisse, je voudrais aller Zurich, exprs pour recueillir +des documents sur la destine de cet homme vanglique. Mais quoi! son +nom est peut-tre dj effac de la mmoire de ses compatriotes; peine +reste-t-il une pierre tumulaire qui le conserve? Si vous avez pass par +l, dites-moi ce qui en est.</p> + +<p>Au reste, on peut dire que l'on connat les actions de l'homme quand on +connat son me, et je vous recommande de lire en entier son portrait +fait par lui-mme, ct de la planche qui le reprsente. C'est en +apparence une organisation trs-dlicate, trs-fine, trs-exquise. Sans +vous aider de la description, vous reconnatrez des facults spciales, +je dirais presque fatales; la tranquillit de l'me jetant une grande +douceur sur un visage mobile; la srnit de la vertu brillant travers +le lger voile d'une complexion irritable, impressionnable, nerveuse au +plus haut degr.—Voici le rsum de l'analyse dtaille qu'il nous +donne de sa figure et de son caractre:</p> + +<p>Sans connatre l'original, je dirais avec pleine certitude que j'y +aperois beaucoup d'imagination, un sentiment vif et rapide, mais qui ne +conserve pas longtemps les premires impressions; un esprit clair, qui +ne cherche qu' s'instruire, et qui s'attache l'analyse plutt qu'aux +recherches profondes;<a name="page_225" id="page_225"></a> plus de jugement que de raison; un grand calme +avec beaucoup d'activit, et de la facilit proportion. Cet homme, +dirais-je encore, n'est pas fait pour le mtier des armes ni pour le +travail du cabinet. Un rien l'oppresse: laissez-le agir librement, il +n'est que trop accabl dj. Son imagination et sa sensibilit +transforment un grain de sable en une montagne; mais, grce son +lasticit naturelle, une montagne souvent ne lui pse pas plus qu'un +grain de sable.</p> + +<p>Il aime, sans avoir jamais t amoureux. Pas un de ses amis ne s'est +encore dtach de lui. Son caractre pensif le ramne sans cesse aux +prceptes qu'il s'est tracs, et dont il s'est fait cette espce de +code:</p> + +<p>Sois ce que tu es; que rien ne soit grand ni petit tes yeux. Sois +fidle dans les moindres choses. Fixe ton attention sur ce que tu fais +comme si tu n'avais que cela seul faire. Celui qui a bien agi dans le +moment actuel a fait une bonne action pour l'ternit. Simplifie les +objets, soit en agissant, soit en jouissant, soit en souffrant. Donne +ton cœur celui qui gouverne les cœurs. Sois juste et exact dans +les plus petits dtails. Espre en l'avenir. Sache attendre, sache jouir +de tout, et apprends te passer de tout.</p> + +<p>Il est intressant de lui entendre raconter de quelle sorte il devint +passionn pour la physiognomonie. Jusqu' l'ge de vingt-cinq ans, +dit-il, je ne m'tais pas encore imagin de faire des remarques sur les +physionomies. Quelquefois cependant, la premire vue de certains +visages, j'prouvais une sorte de tressaillement qui durait encore +quelques instants aprs le dpart de la personne, sans que j'en susse la +cause, ou mme sans que je songeasse la physionomie qui l'avait +produit.</p> + +<p>Pour moi, j'ai toujours pens que certaines organisations sont si +exquises qu'elles possdent des facults presque divinatoires. En elles +l'enveloppe terrestre est si thre, si diaphane, si impressionnable, +que l'esprit qui les anime semble voir et pntrer travers la matire +qui enveloppe<a name="page_226" id="page_226"></a> ou compose le monde extrieur. Leur fibre est si tendre +et si dlie que tout ce qui chappe aux sens grossiers des autres +hommes la fait vibrer, comme la moindre brise meut et fait frmir les +cordes d'une harpe olique. Vous devez tre une de ces organisations +perfectionnes et quasi-angliques, mon cher Franz. Votre physionomie, +votre complexion, votre imagination, votre gnie, dclent ces facults +dont le ciel dote ses <i>vases d'lection</i>. Moi, je suis de ceux qui +dorment la nuit, qui marchent et mangent durant le jour. J'ai une de ces +organisations actives, robustes, insouciantes, rompues la fatigue, sur +lesquelles s'moussent toutes les dlicatesses de la perception et +toutes les rvlations du sens magntique. J'ai trop vcu en paysan, en +bohmien, en soldat. J'ai paissi mon corce, j'ai durci la peau de mes +pieds sur les pierres de tous les chemins, et je me rappelle avec +tonnement ces jours de ma jeunesse o la moindre inquitude, o la +moindre esprance me crispaient comme une sensitive. Pourquoi suis-je +devenu un rocher?</p> + +<p>Ainsi l'a voulu ma destine; mais en devenant rude et sauvage, je n'en +suis pas moins rest dvot jusqu' la superstition envers les +organisations suprieures. Plus je me sens retourner la condition du +travailleur vulgaire, plus j'ai de crainte et de respect pour ces tres +frles et nerveux qui vivent d'lectricit, et qui semblent lire dans +les mystres du monde surnaturel. J'ai une frayeur affreuse des +fatalistes, des sorciers, des somnambules, des inspirs, des devins et +des pythonisses. Si on frappe mon imagination par une apparence de +sorcellerie ou de divinit, j'ai un tel got pour le prodigieux que je +suis capable de me livrer l'trange et inexplicable attrait de la +peur.</p> + +<p>Le pouvoir de Lavater sur moi et t immense si je l'eusse connu, +puisque, du fond de la tombe, sa puissance intellectuelle, jointe tant +de vertus et une si profonde sagesse, fait sur mon cœur une +impression si vive et si absolue. Depuis que je suis confin dans cette +retraite, le souvenir<a name="page_227" id="page_227"></a> de tout ce qui m'est cher ne se prsente plus +moi qu' travers le miroir magique qu'il a mis devant mes yeux. Je salue + l'aspect de vos spectres chris, mes amis! mes matres! les +trsors de grandeur ou de bont qui sont en vous, et que le doigt de +Dieu a rvls en caractres sacrs sur vos nobles fronts! La vote +immense du crne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et +si complte dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique facult +domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont +l'nergie ferait trembler si la dlicatesse exquise de l'intelligence ne +rsidait dans la narine, la bont surhumaine dans le regard, et la +sagesse indulgente dans les lvres; cette tte, qui est la fois celle +d'un hros et celle d'un saint, m'apparat dans mes rves ct de la +face austre et terrible du grand Lamennais. Ici le front est un mur +roide et uni, une table d'airain, sige d'une vigueur indomptable et +<i>sillonne</i>, comme celle d'verard, <i>entre les sourcils, de ces +incisions perpendiculaires qui appartiennent exclusivement</i>, dit +Lavater, <i> des gens d'une haute capacit qui pensent sainement et +noblement</i>. La chute rigide du profil et l'troitesse anguleuse de la +face conviennent sans aucun doute la probit inflexible, l'austrit +cnobitique, au travail incessant d'une pense ardente et vaste comme le +ciel. Mais le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage +change ma terreur en confiance, mon respect en adoration. Les voyez-vous +se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frle, qui ont +paru cependant comme des gants devant les Parisiens tonns, lorsque la +dfense d'une sainte cause les tira dernirement de leur retraite, et +les leva sur la montagne de Jrusalem pour prier et pour menacer, pour +bnir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs +de la loi jusque dans leur synagogue?</p> + +<p>Moi, je les vois sans cesse quand j'erre, le soir, dans les vastes +chambres obscures de ma maison dserte. Je vois derrire eux Lavater +avec son regard clair et limpide, son<a name="page_228" id="page_228"></a> nez pointu, indice de finesse et +de pntration, sa ressemblance ennoblie avec rasme, son geste paternel +et sa parole misricordieuse et fervente. Je l'entends me dire: Va, +suis-les, tche de leur ressembler, voil tes matres, voil tes guides; +recueille leurs conseils, observe leurs prceptes, rpte les formules +saintes de leurs prires. Ils connaissent Dieu, ils t'enseigneront ses +voies. Va, mon fils, que tes plaies se gurissent, que tes blessures se +ferment, que ton me soit purifie, qu'elle revte une robe nouvelle, +que le Seigneur te bnisse et te remette au nombre de ses ouailles.</p> + +<p>Et puis, je vois passer aussi des fantmes moins imposants, mais pleins +de grce ou de charme. Ce sont mes compagnons, ce sont mes frres. C'est +vous surtout, mon cher Franz, que je place dans un tableau inond de +lumire, apparition magique qui surgit dans les tnbres de mes soires +mditatives. A la lueur des bougies, travers l'aurole d'admiration +qui vous couronne et vous enveloppe, j'aime, tandis que vos doigts +sment de merveilles nouvelles les merveilles de Weber, rencontrer +votre regard affectueux qui redescend vers moi et semble me dire: +Frre, me comprends-tu? c'est ton me que je parle.—Oui, jeune ami, +oui, artiste inspir, je comprends cette langue divine et ne puis la +parler. Que ne suis-je peintre du moins, pour fixer sur votre image ces +clairs clestes qui l'embrasent et l'illuminent, lorsque le dieu +descend sur vous, lorsqu'une flamme bleutre court dans vos cheveux, et +que la plus chaste des muses se penche vers vous en souriant!</p> + +<p>Mais si je faisais ce tableau, je n'y voudrais pas oublier ce charmant +personnage de Puzzi, votre lve bien-aim. Raphal et Tebaldeo, son +jeune ami, ne parurent jamais avec plus de grce devant Dieu et devant +les hommes que vous deux, mes chers enfants, lorsque je vous vis un +soir, travers l'orchestre aux cent voix, quand tout se taisait pour +couter votre improvisation, et que l'enfant, debout derrire vous, +ple, mu, immobile comme un marbre, et cependant<a name="page_229" id="page_229"></a> tremblant comme une +fleur prs de s'effeuiller, semblait aspirer l'harmonie par tous ses +pores et entr'ouvrir ses lvres pures pour boire le miel que vous lui +versiez. On dit que les arts ont perdu leur posie; je ne m'en aperois +gure, en vrit. Eh quoi! n'avons-nous pas pass de belles matines et +de beaux soirs dans ma mansarde aux rideaux bleus, atelier modeste, un +peu prs des neiges du toit en hiver, un peu rchauff la manire des +plombs de Venise en t? Mais qu'importe? quelques gravures d'aprs +Raphal, une natte de jonc d'Espagne pour s'tendre, de bonnes pipes, le +spirituel petit chat Trozzi, des fleurs, quelques livres choisis, des +vers surtout ( langue des dieux que j'entends aussi et ne puis parler +non plus!), n'est-ce pas assez pour un grenier d'artiste? Lisez-moi des +vers, improvisez-moi sur le piano ces dlicieuses pastorales qui font +pleurer le vieux verard et moi, parce qu'elles nous rappellent nos +jeunes ans, nos collines et les chvres que nous paissions. Laissez-moi +savourer pendant ce temps l'ivresse du latakia, ou tomber en extase dans +un coin derrire une pile de carreaux. N'avons-nous pas vu de beaux +jours? n'avons-nous pas t de bons enfants du Dieu qui bnit les +cœurs simples? n'avons nous pas vu fuir les heures, sans dsirer d'en +hter le cours, comme font tous les hommes du sicle, pour arriver je +ne sais quel but misrable d'ambition ou de vanit? Vous souvenez-vous +de Puzzi assis aux pieds du saint de la Bretagne, qui lui disait de si +belles choses avec une bont et une simplicit d'aptre? vous +souvenez-vous d'verard plong dans un triste ravissement pendant que +vous faisiez de la musique, et se levant tout coup pour vous dire de +sa voix profonde: Jeune homme, vous tes grand! et de mon frre +Emmanuel qui me cachait dans une des vastes poches de sa redingote pour +entrer la chambre des pairs, et qui, en rentrant chez moi, me posait +sur le piano, en vous disant: Une autre fois, vous mettrez mon cher +frre dans un cornet de papier, afin qu'il ne drange pas sa +chevelure.<a name="page_230" id="page_230"></a> Vous souvenez-vous de cette blonde pri la robe d'azur, +aimable et noble crature, qui descendit, un soir, du ciel dans le +grenier du pote, et s'assit entre nous deux, comme les merveilleuses +princesses qui apparaissent aux pauvres artistes dans les joyeux contes +d'Hoffmann? Vous souvenez-vous de cette autre visite moins fantastique, +mais grotesque en revanche, o nous nous conduismes en coliers +effronts, au point que j'en ris encore, seul dans les tnbres de la +nuit... Chut! les chos de la maison dserte, peu habitus une +pareille inconvenance, s'veillent et me rpondent d'un ton irrit. Les +dieux Lares se regardent avec tonnement et dlibrent de me +chasser.—Pardon et soumission devant vous, htes mystrieux qui +souffrez ici ma prsence! vous savez que je vous respecte et vous +crains; vous savez que je n'ai pas ouvert les persiennes aux rayons du +soleil depuis que j'habite parmi vous; vous savez que je n'ai pas relev +les rideaux pour faire pntrer les regards profanes des voisins dans +vos retraites sacres. Je n'ai pas bris les rameaux de la vigne qui +tapisse les murs. J'ai lu le beau livre de Lavater avec prcaution et +sans en essuyer la vnrable poussire. Je n'ai drang aucun meuble. Je +n'ai pas cueilli les fleurs du prau. Je n'ai bris aucune plante. J'ai +march sur la pointe du pied durant les nuits, pour ne point troubler la +solennit de vos mystres. Ne me bannissez pas, dieux amis de l'homme +pieux! n'envoyez point les larves et les lamies me tourmenter dans mon +sommeil; et si vous m'apparaissez, que ce soit sous la forme des ombres +de mes frres, avec leurs paroles de conseil et d'encouragement sur les +lvres.</p> + +<p>Il est remarquable qu'tant excessivement poltron j'aime autant la vie +d'anachorte. C'est que j'aime ma peur elle-mme; elle me dtache du +monde rel, et les motions qu'elle me procure me font sentir vivement +combien je suis spiritualiste dans mes croyances et dans mes +superstitions. La nuit, quand la lune se couche derrire les flches<a name="page_231" id="page_231"></a> +d'architecture <i>flamboyante</i> de la cathdrale, il passe, dans les +pampres qui couronnent mon seuil, des brises soudaines qui ressemblent +aux frissons convulsifs de la souffrance. Je songe alors aux mes du +purgatoire, et je prie Dieu d'abrger leurs maux et leur attente. +D'autres fois, lorsque je suis assis sous le tympan fleuronn de cette +jolie porte gothique encadre de feuillage qui me rappelle les amours de +Faust et de Marguerite, il arrive tout coup ct de moi, sans que je +l'aie entendu venir, un gros chat noir, qui miaule d'une voix lamentable +en me prsentant son dos hriss, d'o s'chappent des tincelles +lectriques ds que j'y porte la main. C'est le chat du voisin qui vient +par les toits et qui me rend le service gratuit de me dlivrer des rats +insolents. Eh bien! malgr ses bons offices, ce matou a une figure +diabolique; ses yeux luisent dans la nuit comme des charbons ardents, et +ses contorsions ont quelque chose d'infernal. Je n'oserais refuser de +lui gratter l'oreille et de lui lisser le dos, car je craindrais qu'il +ne prt tout d'un coup sa vritable forme et qu'il ne s'envolt par les +airs avec un grand clat de rire. Quand mme il n'y a ni chat ni brise +dans le prau, il s'y fait des bruits tranges que j'ai t longtemps +m'expliquer. C'est un croulement continuel de sable, qui, des tuiles du +toit tombant dans les pampres, veille mille autres bruits dans leurs +feuilles mues; c'est croire qu'une nue de sorcires et de manches +balai prennent leurs bats sur les combles; mais c'est tout simplement +la maison qui tombe en poussire, en attendant qu'elle tombe en ruine; +elle se lzarde, s'caille, et chaque instant sme du gravier dans mes +cheveux. Eh quoi! chre maison dserte, tu veux dj t'crouler! tu +dureras donc si peu de temps? Asile sacr o j'ai mdit, seul et dans +le silence, une si douce page de ma vie, seuil hospitalier que je veux +baiser en partant, murailles sonores o j'ai, dormi si paisiblement sous +l'aile de mon ange gardien; asile troit et simple, beau de propret et +d'ordre au dedans,<a name="page_232" id="page_232"></a> dlicieux d'abandon et de dsordre au dehors, +n'tais-tu pas dj mon refuge et mon abri? ne m'appartenais-tu pas en +quelque sorte, et ne te prfrais-je pas aux palais que les hommes +recherchent? Ah! tu aurais suffi aux besoins et aux dsirs de ma vie +entire. J'aurais lu les Pres de l'glise et les traits des saints sur +la vie solitaire dans ta monastique enceinte! J'aurais fait ici de beaux +rves de perfection, si faciles excuter loin des bruits du monde et +des vains discours des hommes! je m'y serais purifi des souillures de +la vie; je m'y serais enseveli comme dans un cercueil de marbre sans +tache; j'aurais mis tes vieux murs et tes rideaux de vigne en fleur +entre le sicle pervers et mon me timore. Je n'en serais sorti que +pour essayer de bonnes œuvres; j'y serais rentr ds que ma tche et +t accomplie, afin de ne pas en commettre de mauvaises: et tu veux dj +retourner la terre, des entrailles de laquelle les matriaux sont +sortis? Fatigue d'obir aux volonts de l'homme, tu veux te briser et +t'abattre pour te reposer, matire que la pense humaine avait anime! +Et quand je repasserai ici, je ne trouverai peut-tre plus que des +ruines cette place o j'ai salu des lambris hospitaliers!—Mais de +quoi m'occup-je, insens! Insecte peine clos ce matin, je +m'inquite de la destruction de la pierre et de la courte dure du +ciment sculaire, quand ce soir je ne serai dj plus; je plains ces +murs qui se fendent, et les rides qui s'amassent mon front, je ne les +compte pas! Avant que ces herbes soient fltries, mes cheveux peut-tre +auront quitt mon crne; avant que la gele du prochain hiver ait +partag ces dalles, mon cœur se sera jamais glac dans la tombe. +Qu'est-ce que la vie de l'homme dont il compte tous les instants, +sachant que le dernier s'approche et qu'il n'y chappera pas? Ces murs, +ces festons de lierre, ces tilleuls que le houblon embrasse, ces grands +pignons qui semblent vouloir dchirer le ciel et que ronge l'humidit de +la lune, tout cela songe-t-il la destruction? toutes ces choses +entendent<a name="page_233" id="page_233"></a>-elles le balancier de l'horloge? est-ce pour elles que le +timbre impitoyable mesure et compte le temps? Il n'y a que toi ici, +homme mlancolique, crature phmre et craintive, qui saches quelle +heure il est; toi seul comprends cette voix lugubre qui part du clocher +et qui coupe ta vie par petites portions gales, sans jamais s'arrter +ou se ralentir. Va, prends ton bton et voyage; tu pourras revenir et +trouver la maison debout. Telle qu'elle est, elle durera plus que toi; +il faudra encore des annes pour l'anantir, un coup de vent te balayera +peut-tre demain!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>La nuit dernire, un grand vacarme a troubl mon sommeil; on a sonn +rompre la cloche, on a frapp enfoncer la porte. Enfin, travers le +guichet, on m'a cri, comme dans les comdies:—Ouvrez, de par le +roi.—Cette fois je n'ai pas eu peur; que peut-on craindre des hommes +quand on a un passe-port en rgle dans sa poche? La gendarmerie a trouv +le mien orthodoxe, et pourtant les rayons de lumire qu'on aperoit +parfois le soir aux fentres de cette maison inhabite, le dner +pythagorique qui passe tous les jours par le guichet, ont t pour +quelques voisins un grand sujet de crainte et de scandale. D'abord la +lumire m'avait fait passer pour un esprit; mais le dner, en rvlant +mon existence matrielle, m'a donn l'air d'un conspirateur. Il a fallu +aller, ce matin, rendre compte de ma conduite aux magistrats. Mon +innocence a t bientt reconnue; mais j'ai appris, chemin faisant, que, +pendant ma retraite, la face de la France avait t change. L'explosion +d'une <i>machine infernale</i>, dont les rsultats ont t bien assez +funestes par eux-mmes, a donn au despotisme de prtendus droits sur +les plus purs ou sur les plus paisibles d'entre nos frres. On s'attend + des actes froces de ce pouvoir insolent qui s'intitule l'ordre et la +justice. Allons, soit! Franz; la vie est la vie; il y aura souffrir, +il y aura travailler tant qu'il y aura vivre. Un dsastre de plus ou +de moins nous renversera<a name="page_234" id="page_234"></a>-t-il? L'homme est libre par la volont de +Dieu. On peut enchaner et faire prir le corps; on ne peut asservir +l'homme moral. On dit qu'il y aura contre nos amis des sentences de mort +et d'ostracisme; nous ne sommes rien en politique, nous autres, mais +nous sommes les enfants de ceux qu'on veut frapper. Je sais qui vous +suivrez sur l'chafaud ou dans l'exil; vous savez pour qui j'en ferai +autant. Ainsi nous nous reverrons peut-tre, Franz, non plus comme +d'heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes dans les riantes +valles de la Suisse, ou dans les salles de concert, ou dans l'heureuse +mansarde de Paris; mais bien sur l'autre rive de l'Ocan, ou dans les +prisons, ou au pied d'un chafaud; car il est facile de partager le sort +de ceux qu'on aime quand on est bien dcid le faire. Si faible et si +obscur qu'on soit, on peut obtenir de la misricorde d'un ennemi qu'il +vous tue ou qu'il vous enchane. Ils veulent faire des martyrs, dit-on: +Dieu soit lou! notre cause est gagne. Bonjour, mon frre Franz; soyons +gais; ce ne sont plus des temps de dsolation que ceux o l'on peut se +dvouer pour quelqu'un et mourir pour quelque chose. Que peut-on nous +ter, nous qui n'avons jamais rien demand au monde? Avons-nous +quelque ambition folle dont il faudra gurir, quelque soif avide dont il +faudra mourir? Malheureux sont ceux qui possdent; ils ne pourront +jamais rien sur ceux qui s'abstiennent. Nous tera-t-on les uns aux +autres? pourra-t-on nous empcher de vivre pour nos frres et de mourir +avec eux?...</p> + +<p>Pendant que j'tais dehors, mon ami et mon hte de la maison dserte est +revenu de la campagne. Il a fait faucher l'herbe de la cour, il a fait +tailler la vigne; les fentres sont ouvertes le jour, et les mouches +entrent dans les chambres; la maison est range selon lui; selon moi, +elle est ravage. Ces mutilations, ce vandalisme, sont-ils un prsage de +ce qui va se passer en France? Allons-y voir; je pars. O irai-je? je ne +sais; l o quelqu'un des ntres aura besoin<a name="page_235" id="page_235"></a> de celui qui n'a besoin de +personne, si ce n'est de Dieu! Je reois de vos nouvelles par une lettre +de Puzzi: vous avez un piano en nacre de perle; vous en jouez auprs de +la fentre, vis--vis le lac, vis--vis les neiges sublimes du +Mont-Blanc. Franz, cela est beau et bien; c'est une vie noble et pure +que la vtre; mais si nos saints sont perscuts, vous quitterez le lac, +et le glacier, et le piano de nacre, comme je quitte Lavater, les +pampres verts et la maison dserte, et vous prendrez le bton du +voyageur et le sac du plerin, comme je le fais maintenant en vous +embrassant, en vous disant: Adieu, frre, et <i> revoir</i>.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br /> + +LE PRINCE</h2> + +<p>Car, enfin, quoi servons-nous? s'cria-t-il en se laissant tomber sur +un banc de pierre en face du chteau. Quel noble emploi faisons-nous de +nos facults? qui profitera de notre passage sur la terre?</p> + +<p>—Nous servons, lui rpondis-je en m'asseyant auprs de lui, ne point +nuire. Les oiseaux des champs ne font point de projets les uns pour les +autres. Chacun d'eux veille sa couve. La main de Dieu les protge et +les nourrit.</p> + +<p>—Tais-toi, pote, reprit-il, je suis triste, et non mlancolique; je ne +saurais jouer avec ma douleur, et les pleurs que je verse tombent sur un +sable aride. Ne comprends-tu pas ce que c'est que la vertu? Est-ce une +mare stagnante o pourrissent les roseaux, ou bien est-ce un fleuve +imptueux qui se hte et se gonfle dans son cours pour arroser et +vivifier sans cesse de nouveaux rivages? Est-ce un diamant dont l'clat +doit s'enfouir dans un caillou, aux entrailles<a name="page_236" id="page_236"></a> de la terre, ou bien une +lumire qui doit jaillir comme un volcan et promener ses clarts +magnifiques sur le monde?</p> + +<p>—La vertu n'est peut-tre rien de tout cela, lui dis-je: ni le diamant +enseveli, ni l'eau dormante; mais encore moins le fleuve qui dborde ou +la lave qui dvore. J'ai vu le Rhne prcipiter son onde imptueuse au +pied des Alpes. Ses rives taient sans cesse dchires par son +impatience, les herbes n'avaient pas le temps d'y crotre et d'y +fleurir. Les arbres taient emports avant d'avoir acquis assez de force +pour rsister au choc; les hommes et les troupeaux fuyaient sur la +montagne. Toute cette contre n'tait qu'un long dsert de sable, de +pierres et de ples buissons d'osier, o la grue, plante sur une de ses +jambes ligneuses, craignait de s'endormir toute une nuit. Mais j'ai vu, +non loin de l, de minces ruisseaux s'chapper sans bruit du sein d'une +grotte ignore, et courir paisiblement sur l'herbe des prs qui +s'abreuvait de leur eau limpide. Des plantes embaumes, croissaient au +sein mme du flot paisible; et la bergeronnette penchait son nid sur ce +cristal, o les petits, en se mirant, croyaient voir arriver leur mre +et battaient des ailes. La vertu, prends-y garde, ce n'est pas le gnie, +c'est la bont.</p> + +<p>—Tu te trompes, s'cria-t-il, c'est l'un et l'autre; qu'est-ce que la +bont sans l'enthousiasme? qu'est-ce que l'intelligence sans la +sensibilit? Toi, tu es bon, et moi je suis enthousiaste; crois-moi, +nous ne sommes vertueux ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>—Eh bien! contentons-nous, lui dis-je avec un soupir, de n'tre pas +dangereux. Regarde ce palais, songe ceux qui l'habitent, et dis-moi si +tu n'es pas rconcili avec toi-mme?</p> + +<p>—Hideuse consolation, rpondit-il d'un ton qui m'mut profondment. Eh +quoi! parce qu'il y a des serpents et des chacals, il faut se glorifier +d'tre une tortue! Non, mon Dieu! vous ne m'avez pas cr pour +l'inertie; et plus le<a name="page_237" id="page_237"></a> vice rampe et glapit autour de moi; plus je me +sens le besoin d'tendre mes ailes et de frapper ces vils animaux du bec +de l'aigle. Que veux-tu dire avec tes ruisseaux paisibles et tes grottes +ignores? Penses-tu que la vertu soit comme ces poisons qui deviennent +salutaires en se divisant? crois-tu que douze hommes de bien, vous +l'obscurit et renferms dans les voies troites de la vie intrieure, +soient plus utiles qu'un seul homme pieux qui voyage et qui exhorte? Le +temps des patriarches n'est plus. Que les aptres se lvent; et qu'ils +se fassent voir et entendre!</p> + +<p>—Patience! patience! lui dis-je; les aptres sont en route; ils vont +par divers chemins et par petites troupes. Ils s'appellent de diffrents +noms et se vtissent de diverses couleurs. Les plus fervents peut-tre, +parce qu'ils ont t les plus prouvs, entonnent maintenant sur les +grves de la mer Rouge, comme dans les noires cavernes de la montagne du +Dauphin, leurs simples et sublimes cantiques:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dieu! vos enfants vous aiment,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ils seront forts et patients!</span></td></tr> +</table> + +<p>Qu'importent leurs divisions, leurs erreurs, leurs revers et leurs +fautes? Ils rpondent avec calme: Nous prirons, nous sommes des +hommes; mais les ides ne meurent pas, et celle que nous avons jete +dans le monde nous survivra. Le monde nous traite de fous, l'ironie nous +combat, et les hues du peuple nous poursuivent; les pierres et les +injures pleuvent sur nous, les plus hideuses calomnies ont attrist nos +cœurs: la moiti de nos frres a fui pouvante; la misre nous +ronge. Chaque jour notre faible troupeau diminue, et peut-tre pas un de +nous ne restera-t-il debout pour saluer de loin les horizons de la terre +promise. Mais nous avons sem dans l'univers intelligent une parole de +vrit qui germera. Nous mourrons calmes et satisfaits sur le sable du +dsert, comme ce peuple de Dieu qui couvrit de ses ossements les plaines +sans fin de l'Arabie, et dont la nouvelle<a name="page_238" id="page_238"></a> gnration arriva toute jeune +aux vertes collines de Chanaan. Sont-ce l des paroles de fou? Et ce +prtre qui, tout seul, un matin, croisa les bras sur sa poitrine, et +debout, au milieu de sa prire, le front et les yeux levs vers le ciel, +s'cria d'une voix forte: Christ! chaste amour! saint orgueil! +patience! courage! libert! vertu! taient-ce l des paroles de prtre? +Les murs de sa cellule en frmirent, et les anges mus dans le ciel +s'crirent: Dieu puissant! une flamme brillante vient de jaillir +l-bas de ce monde puis. Nous l'avons vue, et voici que l'clair +traverse l'immensit et vient mourir tes pieds. N'abandonne pas encore +ce monde-l, Dieu bon! car il en sort parfois un rayon qui peut +rallumer le soleil dans son atmosphre obscurcie; de faibles cris, des +sons pars, des plaintes, des aspirations percent de temps en temps la +nue sombre qui l'enveloppe, et ces voix lointaines qui montent +jusqu'ici attestent que la vertu n'est pas touffe encore dans le +cœur des hommes infortuns. Ainsi parlent les anges, et sois sr, +mon ami! qu'aucune de nos bonnes intentions n'est perdue. Dieu les voit, +il entend la prire la plus humble, et, cette heure o nous parlons, +ces toiles qui nous regardent et nous coutent lui rptent les paroles +de ta souffrance et lui racontent les vertueuses angoisses de ton me.</p> + +<p>—O mon ami! s'cria-t-il en se jetant dans mes bras, pourquoi n'es-tu +pas tous les jours ainsi? pourquoi tant de jours d'apathie ou d'aigreur? +Pourquoi tant d'heures d'ironie ou de ddain?</p> + +<p>—Parce que je suis un homme d'une pauvre sant et d'une pauvre tte, +lui dis-je, sujet la migraine et aux spasmes. Dieu me pardonne bien +d'tre injuste et ingrat ces heures-l. Les reproches que j'adresse au +ciel et la haine que je ressens pour les hommes retombent sur mon +cœur comme un flot de bile corrosive, la puret des toiles n'en est +pas ternie, et la Providence ne s'en meut pas. La fatigue<a name="page_239" id="page_239"></a> opre en moi +le retour de la rsignation, et il arrive, une ou deux fois par mois +peut-tre, qu'entre la colre et l'imbcillit, je me sens dans une +disposition bonne et calme, o je peux accepter et prier.</p> + +<p>—Eh bien! quand ton me arrive ces heures de calme et de soulagement, +s'cria mon ami, cours t'enfermer dans ton grenier, prends une plume, +cris! cris avec les larmes de tes yeux, avec le sang de ton cœur, +et tais-toi le reste du temps. Quand tu souffres, viens avec nous; ne va +pas te promener seul l-bas, le long des grottes humides, au clair de la +lune; n'allume pas ta lampe minuit, et ne reste pas les coudes appuys +sur ta table et le visage cach dans tes mains jusqu'au jour naissant. +Ne nous dis plus qu'il y a des poques dans l'histoire o l'homme de +bien doit se lier les pieds et les mains pour ne point agir. Ne nous dis +pas que Simon Stylite tait un saint, et conviens que c'tait un fou. +Ne nous dis pas que la vertu est comme la chastet des vestales et qu'il +faut l'enterrer vivante pour la purifier. N'affecte pas cette tranquille +indiffrence et cette inertie volontaire qui cachent mal tes +dchirements nergiques. Ou, si tu dis tout cela, ne le dis qu' nous, +qui essayerons de te combattre: ne le dis qu' moi, qui pleurerai avec +toi et souffrirai moins en ne souffrant pas seul.</p> + +<p>Je serrai la main de mon ami, et lui rpondis aprs un moment +d'motion:—Ne crois pourtant pas que ma seule indolence me fasse +conseiller le repos mes ardents amis. Quand on peut empcher un +forfait, c'est une lchet de s'en laver les mains comme Pilate; mais +quand on est, comme nous, perdu dans la masse vulgaire, la raison, et +peut-tre la conscience, commandent d'y rester. Que celui qui se sent +investi d'une mission divine sorte des rangs; Dieu l'appelle, Dieu le +soutiendra. Il guidera sa marche difficile au milieu des cueils; il +l'clairera, dans les tnbres, du flambeau de la sagesse. Mais, +dis-moi, combien crois-tu qu'il naisse de Christs dans un sicle? +N'es-tu point effray et indign<a name="page_240" id="page_240"></a> comme moi de ce nombre exorbitant de +rdempteurs et de lgislateurs qui prtendent au trne du monde moral? +Au lieu de chercher un guide et d'couter avidement ceux dont la parole +est inspire, l'espce humaine tout entire se rue vers la chaire ou la +tribune. Tous veulent enseigner; tous se flattent de parler mieux et de +mieux savoir que ceux qui ont prcd. Ce misrable murmure qui plane +sur notre ge n'est qu'un cho de paroles vides et de dclamations +sonores, o le cœur et l'esprit cherchent en vain un rayon de chaleur +et de lumire. La vrit, mconnue et dcourage, s'engourdit ou se +cache dans les mes dignes de la recevoir. Il n'est plus de prophtes, +il n'est plus de disciples. Le peuple gar est plus orateur que les +envoys de Dieu. Tous les lments de force et d'activit marchent en +dsordre et s'arrtent paralyss dans le choc universel. Nous +arriverons, dis-tu; mais dans combien de temps? Eh bien! rsignons-nous, +attendons! Pour se faire jour avec les bras et le flambeau dans cette +multitude aveugle et impotente, il faudrait massacrer et incendier +autour de soi. Ne sais-tu pas cela? Par combien de dsastres certains ne +faudrait-il pas tablir un succs douteux! combien de crimes faut-il +commettre envers la socit pour lui faire accepter un bienfait! Cela ne +convient point des paysans comme nous, mon ami! et quand je vois un +homme suprieur, ouvrir la bouche pour parler, ou avancer le bras pour +agir, je tremble encore et je l'interroge d'un regard mfiant et svre +qui voudrait fouiller aux profondeurs de sa conscience. O Dieu! par +quelles austres rflexions, par quelles preuves sanctifiantes ne +faudrait-il pas se prparer jouer un rle sur la scne du monde! Que +ne faudrait-il pas avoir tudi, que ne faudrait-il pas avoir senti! +Tiens, plantons dans notre jardin vingt-sept varits de dahlias, et +tchons d'approfondir les mœurs du cloporte. N'aventurons pas notre +intelligence au del de ces choses, car la conscience n'est peut-tre +pas assez forte en nous pour commander l'imagination. Contentons-nous<a name="page_241" id="page_241"></a> +d'tre probes dans cette existence borne o la probit nous est facile. +Soyons purs, puisque tout nous y convie au sein de nos familles et sous +nos toits rustiques. N'allons pas risquer notre petit bagage de vertu +sur cette mer houleuse o tant d'innocences ont pri, o tant de +principes ont chou. N'es-tu pas saisi d'un invincible dgot et d'une +secrte horreur pour la vie active, en face de ce chteau o tant +d'immondes projets et d'troites sclratesses germent et closent +incessamment dans le silence de la nuit? Ne sais-tu pas que l'homme qui +demeure l joue depuis soixante ans les peuples et les couronnes sur +l'chiquier de l'univers? Qui sait si, la premire fois que cet homme +s'est assis une table pour travailler, il n'y avait pas dans son +cerveau une honnte rsolution, dans son cœur un noble sentiment?</p> + +<p>—Jamais! s'cria mon ami; ne profane pas l'honntet par une telle +pense; cette lvre convexe et serre comme celle d'un chat, unie une +lvre large et tombante comme celle d'un satyre, mlange de +dissimulation et de lascivet; ces linaments mous et arrondis, indices +de la souplesse du caractre; ce pli ddaigneux sur un front prononc, +ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de constrastes sur une +physionomie humaine rvlent un homme n pour les grands vices et pour +les petites actions. Jamais ce cœur n'a senti la chaleur d'une +gnreuse motion, jamais une ide de loyaut n'a travers cette tte +laborieuse; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosit +si rare, que le genre humain, tout en le mprisant, l'a contempl avec +une imbcile admiration. Je te dfie bien de t'abaisser au plus +merveilleux de ses talents! Invoquons le Dieu des bonnes gens, le Dieu +qui bnit les cœurs simples!</p> + +<p>Ici mon ami s'arrta d'un air ironiquement joyeux, et, aprs quelques +instants de silence, il reprit:—Quand je pense aux ides qui viennent +de nous occuper en ce lieu, presque sous les fentres du plus grand +fourbe de l'univers,<a name="page_242" id="page_242"></a> nous, pauvres enfants de la solitude, dont tous +les rves, tous les soucis tendent rendre notre honntet contagieuse, +il me prend envie de me moquer de nous; car nous voici pleurant de +tendresse pour l'humanit qui nous ignore, et qui nous repousserait si +nous allions l'endoctriner, tandis qu'elle s'incline et se courbe sous +la puissance intellectuelle de ceux qui la dtestent et la mprisent. +Vois un peu la face immobile et ple de ce vieux palais! coute, et +regarde: tout est morne et silencieux; on se croirait dans un cimetire. +Cinquante personnes au moins habitent ce corps de logis. Quelques +fentres sont peine claires; aucun bruit ne trahit le sjour du +matre, de sa socit ou de sa suite. Quel ordre, quel respect, quelle +tristesse dans son petit empire! Les portes s'ouvrent et se ferment sans +bruit, les valets circulent sans que leurs pas veillent un cho sous +ces votes mystrieuses, leur service semble se faire par enchantement. +Regarde cette croise plus brillante travers laquelle se dessine le +spectre incertain d'une blanche statue; c'est le salon. L sont runis +des chasseurs, des artistes, des femmes blouissantes, des hommes la +mode, ce que la France peut-tre a de plus exquis en lgance et en +grce. Entend-on sortir de cette runion un chant, un rire, un seul +clat de voix attestant la prsence de l'homme? Je gage qu'ils vitent +mme de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une +pense sous ces lambris o tout est silence, mystre, pouvante secrte.</p> + +<p>Il n'est point un valet qui ose ternuer, pas un chien qui sache aboyer. +Ne te semble-t-il pas que l'air, autour de ces tourelles mauresques, est +plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le chtelain aurait-il +impos silence au vent du soir et au murmure des eaux? Peut-tre a-t-il +des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux +Denys dans ses Latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une +opinion et faire servir cette dcouverte ses purils et tnbreux +projets. Voici, je crois, le roulement d'une<a name="page_243" id="page_243"></a> voiture sur le sable fin +de la cour. C'est le matre qui rentre; onze heures viennent de sonner +l'horloge du chteau. Il n'est point de vie plus rgulire, de rgime +plus strictement observ, d'existence plus avarement choye que celle de +ce renard octognaire. Va lui demander s'il se croit ncessaire la +conservation du genre humain, pour veiller la sienne si ardemment! Va +lui raconter que vingt fois le jour il te prend envie de te brler la +cervelle, parce que tu crains d'tre ou de rester inutile, parce que tu +t'effrayes de vivre sans vertu; et tu le verras sourire avec plus de +mpris qu'une prostitue qui une vierge pieuse irait se confesser de +quelque tideur ou de quelque billement durant les offices divins. +Demande par quel dvouement, par quelles bonnes actions sa journe est +occupe; ses gens te diront qu'il se lve a onze heures, et qu'il passe +quatre heures sa toilette (temps perdu essayer sans doute de rendre +quelque apparence de vie cette face de marbre, que la dissimulation et +l'absence d'me ont ptrifie bien plus encore que la vieillesse). A +trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture seul avec son +mdecin, et va se promener dans les alles solitaires de sa garenne +immense. A cinq heures, on lui sert le plus succulent et le plus savant +dner qui se fasse en France. Son cuisinier est, dans sa sphre, un +personnage aussi rare, aussi profond, aussi admir que lui. Aprs ce +festin, dont chaque service est solennellement annonc par les fanfares +de ses chasseurs, le prince accorde quelques instants sa famille, sa +petite cour. Chaque mot exquis, misricordieusement man de ses lvres, +va frapper des fronts prosterns. Un saint canonis n'inspirerait pas +plus de vnration une communaut de dvotes. A l'entre de la nuit, +le prince remonte en voiture avec son mdecin et fait une seconde +promenade. Le voici qui rentre, et sa fentre s'illumine l-bas, dans +cet appartement recul gard par ses laquais, en son absence, avec une +affectation de mystre si solennelle et si ridicule. Maintenant il va +travailler<a name="page_244" id="page_244"></a> jusqu' cinq heures du matin. Travailler!... O lune, ne te +lve pas encore! cache ton rayon timide derrire les noirs horizons de +la fort! Rivire, suspends ton cours dj si lent et si pauvre. +Feuilles, ne tremblez pas au front des arbres; grillons de la prairie, +lzards des murailles, couleuvres des buissons, n'agitez pas l'herbe, ne +soulevez pas les rameaux du lierre et de la scolopendre, ne faites pas +crier les feuilles sches et les tiges cassantes de l'ortie et du +coquelicot. Nature entire, fais-toi muette et immobile comme la pierre +du spulcre: le gnie de l'homme s'veille, sa puissance doit t'effrayer +et te frapper de respect; le plus habile et le plus important des +princes de la terre va se courber sur une table, la lueur d'une lampe, +et du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de l'Olympe, il va +remuer le monde avec le froncement de son sourcil.</p> + +<p>Misres, vanits humaines! superbes purilits, orgueilleuses +niaiseries! qu'a donc produit cet homme tonnant depuis soixante annes +de veilles assidues et de travaux sans relche? Que sont venus faire +dans son cabinet les reprsentants de toutes les puissances de la terre? +Quels importants services ont donc reu de lui tous les souverains qui +ont possd et perdu la couronne de France depuis un demi-sicle? +Pourquoi le doucereux regard de cet homme a-t-il toujours inspir une +inconcevable terreur? Pourquoi tous les obstacles se sont-ils aplanis +sous ses pas? Quelles rvolutions a-t-il opres ou paralyses? quelles +guerres sanglantes, quelles calamits publiques, quelles scandaleuses +exactions a-t-il empches? Il tait donc bien ncessaire, ce voluptueux +hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conqurant +jusqu'au dvot born, nous aient impos le scandale et la honte de son +lvation? Napolon, dans son mpris, le qualifiait par une mtaphore +soldatesque et d'un cynisme nergique; et Charles X, dans ses jours +d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui: <i>C'est pourtant un prtre +mari!</i> Les a-t-il arrts dans leurs chutes terribles,<a name="page_245" id="page_245"></a> ces matres +tour tour par lui aduls et trahis? O sont ses bienfaits? o sont ses +œuvres? Nul ne sait, nul ne peut, ne doit ou ne veut dclarer quels +titres l'homme d'tat invitable possde la puissance et la gloire; +ses actes les plus brillants sont envelopps de nuages impntrables, +son gnie est tout entier dans le silence et la feinte. Quelles +turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie? +Conois-tu rien cette manire de gouverner les peuples sans leur +permettre de s'occuper de la gestion de leurs intrts et d'entrevoir +seulement l'avenir qu'on leur prpare? Voici les intendants et les +rgisseurs qu'on nous donne et qui l'on confie, sans nous consulter, +nos fortunes et nos vies! Il ne nous est pas permis de rviser leurs +actes et d'interroger leurs intentions. De graves mystres s'agitent sur +nos ttes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y +atteindre. Nous servons d'enjeu des paris inconnus dans les mains de +joueurs invisibles: spectres silencieux qui sourient majestueusement en +inscrivant nos destines dans un carnet.</p> + +<p>—Et que dis-tu, m'criai-je, de l'imbcillit d'une nation qui supporte +cet infme tripotage et qui laisse signer de son nom, de son honneur et +de son sang d'infmes contrats qu'elle ne connatra seulement pas? +N'as-tu pas envie de monter ton tour sur le thtre politique?</p> + +<p>—Plus mes semblables sont avilis, rpondit-il, plus je voudrais les +relever. Je ne suis pas dcourag pour eux. Laisse-moi m'indigner mon +aise contre cet homme impntrable qui nous a fait marcher comme des +pions sur son damier, et qui n'a pas voulu dvouer sa puissance notre +progrs. Laisse-moi maudire cet ennemi du genre humain qui n'a possd +le monde que pour larroner une fortune, satisfaire ses vices et imposer + ses dupes dpouilles l'avilissante estime de ses talents iniques. Les +bienfaiteurs de l'humanit meurent dans l'exil ou sur la croix; et toi, +tu mourras lentement et regret dans ton nid, vieux vautour<a name="page_246" id="page_246"></a> chauve et +repu! Comme la mort couronne tous les hommes clbres d'une aurole +complaisante, tes vices et tes bassesses seront vite oublis; on se +souviendra seulement de tes talents et de tes sductions. Homme +prestigieux, flau que le matre du monde repoussa du pied et jeta sur +la terre comme Vulcain le boiteux, pour y forger sans relche une arme +inconnue au fond des cavernes inaccessibles, tu n'auras rien dire au +grand jour du jugement. Tu ne seras pas mme interrog. Le Crateur, qui +t'a refus une me, ne te demandera pas compte de tes sentiments et de +tes passions.</p> + +<p>—Quant moi, je le pense, interrompis-je, je suis convaincu que, chez +certains hommes, le cœur est si chtif, si lent et si strile, que +nulle affection n'y saurait germer. Ils semblent prouver des +attachements plus durables que les autres, et leurs relations sont en +effet solidement tablies. L'gosme, l'intrt personnel les ont +forms; l'habitude et la ncessit les maintiennent. N'estimant rien, de +tels hommes ne rencontrent jamais les dceptions qui nous abreuvent, +nous pauvres rveurs, qui ne pouvons aimer sans revtir l'objet de notre +affection d'une grandeur idale. Nous nous trompons souvent, souvent il +nous arrive d'craser avec colre ce que nous avons caress. Mais +l'honneur, mais la foi aux serments, mais les scrupules de la probit, +ne sont, aux yeux du diplomate, que des ressorts propres imprimer +certains mouvements quelque rouage connu de lui seul; il sait les +presser propos et les faire servir, leur insu, l'accomplissement +de l'œuvre d'iniquit dont lui seul possde le secret. Cela s'appelle +<i>voir de haut</i> en politique. Si l'homme pur s'claire de l'immoralit du +diplomate, s'il s'assouplit en se corrompant, il est chaque jour plus +apprci de son matre; car, en diplomatie, ce qui est le plus utile est +le plus estimable. Les mots ont un autre sens, les principes ont un +autre aspect, les sentiments une autre forme dans ce monde-l que dans +le ntre. Au reste, il<a name="page_247" id="page_247"></a> n'est pas si difficile qu'on le pense +d'atteindre aux sublimits de cette science immonde; il ne s'agit que de +mettre sa conscience sous ses pieds et de prendre exactement rebours +tous les principes de la morale universelle. Cela, il est vrai, serait +impossible plusieurs dans la pratique; mais si nous voulions tous deux +jouer une scne de comdie pour divertir nos amis, je gage qu'avec un +peu de hardiesse et un certain choix de mots adroitement expressifs, +prudemment intelligibles, de ces mots de moyenne porte, comme la langue +franaise peut en offrir beaucoup, nous saurions habiller trs-dcemment +d'impudents sophismes, et nous donner sur un thtre des airs d'hommes +d'tat sans beaucoup d'tude et sans la moindre invention. Nos amis nous +comprendraient et riraient; mais si quelque niais bien ignorant venait +nous couter, sois sr qu'il nous prendrait pour de trs-grands hommes, +et qu'il s'en retournerait chez lui branl, surpris, plein de doutes, +avec la conscience malade et dj demi paralyse, avec le mauvais +instinct dj veill, frmissant d'espoir l'ide de quelque larcin +permis, de quelque injustice excusable, et surtout avec la tte farcie +de nos jolies phrases de cour, les rptant ses amis, les apprenant +par cœur ses enfants, sans s'apercevoir que le vol, le rapt et +l'assassinat sont au bout de ces maximes lgantes. Ou bien, pour peu +que ce niais ft clair, on le verrait se frotter les mains, affecter +un sourire sardonique, un regard mystrieux, dcocher, dans la +conversation intime, quelqu'un de nos gracieux prceptes d'infamie, et +recueillir autant de mystrieux regards d'approbation, autant de +sardoniques sourires de sympathie qu'il y aurait de ses pareils autour +de lui. Je ne me rvolte gure contre l'existence invitable de ces +sclrats d'lite qui la Providence, dans ses secrets desseins, laisse +accomplir leur mission sur la terre. La fatalit agit directement sur +les hommes remarquables, soit dans le bien, soit dans le mal. Il n'est +pas besoin qu'elle s'occupe du vulgaire. Le vulgaire<a name="page_248" id="page_248"></a> obit +l'impulsion de ces leviers qu'une main invisible met en mouvement. C'est +contre cette classe impotente et stupide, contre cette vase dormante qui +se laisse remuer et creuser, produisant tout ce qu'on y plante, sans +savoir pourquoi, sans demander quelle racine vnneuse ou salutaire on +enfonce dans ses flancs gras et inertes, c'est contre ces forts de +ttes de chardon que le vent penche et relve son gr, que je +m'indigne, moi qui veux rester dans la foule et qui ne peux supporter +son poids, son murmure et son ineptie. C'est contre ces moutons deux +pieds qui contemplent les hommes d'tat dans une lourde stupfaction, +et, s'tonnant de se voir tondre si lestement, se regardent et se +disent: Voil de fiers hommes! et que nous voil bien tondus! O +butors! vos pourceaux crient et ne s'amusent pas admirer les ciseaux +qui les chtrent.</p> + +<p>On ouvrit une fentre: c'tait celle du prince.—Depuis quand les +cadavres ont-ils chaud? dit mon ami en baissant la voix; depuis quand +les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir? Quelles sont ces +deux ttes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la +lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son... comment dirai-je? +car je ne profanerai pas le nom d'<i>ami</i> dont se targue M. de M... devant +les serviteurs et les subalternes. C'est un titre d'ailleurs qu'il ne se +permettrait pas sans doute de prendre en prsence du matre: car +celui-ci doit sourire tous les mots qui reprsentent des sentiments. +Pour me servir d'un terme de leur mtier, je dirai que M. de M... est +l'<i>attach</i> du prince, quoique ses fonctions auprs de lui se bornent +admirer et crire sur un album tous les mots qui sortent depuis +quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t'offre +pour exemple, et qu'il faudra commenter dans le rle que nous jouerons, +si tu veux, au carnaval prochain, entre deux paravents, avec une +toilette convenable, un maintien grave, des btons dans nos manches et +des planches dans le dos, pour empcher tout mouvement<a name="page_249" id="page_249"></a> inconsidr du +corps ou des bras; nous aurons des masques de pltre, et la scne +commencera par ces mmorables paroles historiques:—<i>Mfions-nous de +notre premier mouvement, et n'y cdons jamais sans examen, car il est +presque toujours bon</i>. Qui croirait que la sclratesse rige en +doctrine de bonne compagnie, chose neuve par elle-mme, et d'un effet +piquant, et aussi son pdantisme et ses lieux communs? Mais coute ce +cri rauque; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de +rendre l'esprit? Je me trompe, c'est le cri de la chouette qui part des +grands bois. Bien! chante plus fort, oiseau de malheur, crieuse de +funrailles!... Ah! monseigneur, voil une voix que vous ne sauriez +faire rentrer dans la gorge de l'insolent. Entendez-vous ce refrain +brutal des cimetires qui ne respecte rien, et qui ose dire un homme +comme vous que tous les hommes meurent, sans y ajouter le <i>presque</i> du +prdicateur de la cour?</p> + +<p>—Ton indignation est acerbe, lui dis-je, et ta colre est cruelle. Si +cet homme pouvait nous entendre, voici comment je lui parlerais: Que +Dieu prolonge tes jours, vieillard infortun! mtore prt rentrer +dans la nuit ternelle! lumire que le destin promena sur le monde, non +pour conduire les hommes vers le bien, mais pour les garer dans le +labyrinthe sans fin de l'intrigue et de l'ambition! Dans ses desseins +impntrables, le ciel t'avait refus ce rayon mystrieux que les hommes +appellent une me, reflet ple, mais pur, de la Divinit, clair qui +luit parfois dans nos yeux et nous laisse entrevoir l'immortelle +esprance, chaleur douce et suave qui ranime de temps en temps nos +esprits abattus, amour vague et sublime, motion sainte qui nous fait +dsirer le bien avec des larmes dlicieuses, religieuse erreur qui nous +fait har le mal avec des palpitations nergiques. tre sans nom, tu fus +pourvu d'un cerveau immense, de sens avides et dlicats; l'absence de ce +quelque chose d'inconnu et de divin qui nous fait hommes te fit plus +grand que le premier d'entre<a name="page_250" id="page_250"></a> nous, plus petit que le dernier de tous. +Infirme, tu marchas sur les hommes sains et robustes; la plus vigoureuse +vertu, la plus belle organisation n'tait devant toi qu'un roseau +fragile; tu dominais des tres plus nobles que toi; ce qui te manquait +de leur grandeur fit la tienne; et te voil sur le bord d'une tombe qui +sera pour toi creuse et froide comme celle de la vipre. Ton souffle +tait comme ton sein ptrifi. Derrire cette fosse entr'ouverte, il n'y +a rien pour toi, pas d'espoir peut-tre, pas mme de dsir d'une autre +vie. Infortun! l'horreur de ce moment sera telle qu'elle expiera +peut-tre tous les maux que tu as faits. Ton approche tait funeste, +dit-on; ton regard fascinait comme la brise des matines d'avril, qui +dessche les bourgeons et les fleurs, et les sme au pied des arbres +attrists. Ta parole fltrissait l'esprance et la candeur au front des +hommes qui t'approchaient. Combien as-tu effeuill de frais boutons? +combien as-tu foul aux pieds de saintes croyances et de douces +chimres, problme vivant, nigme face humaine? Combien de lches +as-tu faits? combien de consciences as-tu fausses ou ananties? Eh +bien! si les joies de ta vieillesse se bornent aux satisfactions de la +vanit encense, aux rares jouissances de la gourmandise blase, mange, +vieillard, mange, et respire l'odeur de l'encens mle celle des mets. +Qui pourrait t'envier ton sort et t'en souhaiter un pire? Pour nous, qui +te plaignons autant d'avoir vcu que d'avoir mourir, nous prierons +pour qu' ton lit de mort les adieux de ta famille, les larmes de +quelque serviteur ingnu, n'veillent pas en toi un mouvement de +sensibilit ou d'affection inconnue; pour qu'il ne jaillisse pas une +tincelle du caillou qui te servait de cœur. Nous prierons afin que +tu t'teignes sans avoir jamais pris feu au rayon du soleil qui fait +aimer, afin que ton œil sec ne s'humecte point, que ton pouls ne +batte pas, que tu ne sentes pas ce tressaillement que l'amour, l'espoir, +le regret ou la douleur veillent en nous; afin que tu ailles habiter +les flancs humides<a name="page_251" id="page_251"></a> de la terre, sans avoir senti, sa surface, la +chaleur de la vgtation et le mouvement de la vie; afin qu'au moment de +rentrer dans l'ternel nant, tu ne sentes pas la torture du dsespoir, +en voyant planer au-dessus de toi ces mes que tu niais avec mpris, +essences immortelles que tu te vantais d'avoir crases sous tes pieds +superbes, et qui monteront vers les cieux quand la tienne s'vanouira +comme un vain souffle; nous prierons alors afin que ton dernier mot ne +soit pas un reproche Dieu, auquel tu ne croyais pas!</p> + +<p>Une forme blanche et lgre traversa l'angle du tapis vert et nous la +vmes monter l'escalier extrieur de la tourelle l'autre extrmit du +chteau.—Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste voque par toi, +qui vient danser et s'battre au clair de la lune pour dsesprer +l'impie?—Non, cette me, si c'en est une, habite un beau corps.—Ah! +j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que...—Ne rpte pas +cela, lui dis-je en l'interrompant; pargne mon imagination ces +tableaux hideux et ces soupons horribles. Ce vieillard a pu concevoir +la pense d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle, +c'est impossible. Si la dbauche rampante ou la sordide avarice habitent +des tres si sduisants et se cachent sous des formes aussi pures, +laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans +fiel, de bons villageois. Ami, ne laissons pas fltrir si aisment ce +que nous possdons encore d'motions douces et de sourires dans l'me. +Ne disons pas notre cœur ce que notre raison souponne, laissons +nos yeux blouis lui commander la sympathie. Vous tes trop charmante, +madame la duchesse, pour n'tre pas honnte et bonne.—Eh bien! soit: +vous tes bonne autant que belle, madame la duchesse, s'cria mon ami en +souriant; c'est ce que je me persuadais volontiers, ce matin, en vous +voyant passer. J'tais couch sur l'herbe du parc, l'ombre des arbres +resplendissants de soleil; travers ce feuillage transparent de +l'automne, vous sembliez darder des rayons dors dans la<a name="page_252" id="page_252"></a> brise chaude +et moite du midi. Vtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe +de Diane, vous voliez, emporte par un beau cheval, dans un tilbury +souple et lger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide; +et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on), +jaillissaient des clairs magiques; je ne savais pas encore que vous +tiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de +courir le long de l'alle que vous suiviez pour vous voir plus +longtemps. Mais depuis, je suis entr dans votre chambre et, ce portrait +plac dans les rideaux de votre lit...—Cela seul, repris-je, +m'empcherait de mal interprter le sentiment ingnu d'une +reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection +lgitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et +si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beaut, avec cette +dmarche fire et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces +manires affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade; la beaut, +la bont chez une femme s'appellent et se soutiennent! Le Dieu des +bonnes gens que tu invoquais tout l'heure, je l'invoque aussi pour +qu'il me prserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous +des dehors si touchants, un insecte immonde dans le calice d'une fleur +embaume! Non, Paul, retournons au village avec cette jolie apparition +de duchesse dans la mmoire; et si nous crivons jamais quelque roman de +chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses +belles dents, de son beau regard et du soleil du parc midi.</p> + +<p>Nous quittmes le banc de pierre, et mon ami, revenant sa premire +ide, me dit:—D'o vient donc que les hommes (et moi tout le premier, +en dpit de moi-mme) sont si jaloux des dons de l'intelligence? +Pourquoi ceux-l seuls obtiennent-ils des couronnes immortelles sans le +secours d'aucune vertu, tandis que la plus pure honntet, la bont la +plus tendre, demeurent ensevelies dans l'oubli, si le gnie<a name="page_253" id="page_253"></a> ou le +talent ne les accompagne? Sais-tu que cela est triste et prouverait +des mes chancelantes que la vertu est peine perdue ici-bas?—Si tu la +considres comme une peine, lui rpondis-je, c'est en effet une peine +perdue. Mais n'est-ce pas une ncessit douce, une condition de +l'existence, dans les cœurs qui l'ont comprise de bonne heure et de +bonne foi? Les hommes la paient d'ingratitude, parce que les hommes sont +borns, crdules, oisifs, parce que l'attrait de la curiosit l'emporte +chez eux sur le sentiment de la reconnaissance et sur l'amour de la +vrit; mais en servant l'humanit, n'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut +esprer sa rcompense? Travailler pour les hommes dans le seul but +d'tre port en triomphe, c'est agir en vue de sa propre vanit, et +cette sorte d'mulation doit s'teindre et se perdre ds les premiers +mcomptes qu'elle rencontre. N'attendons jamais rien pour nous-mmes +quand nous entrons dans cette route aride du dvouement. Tchons d'avoir +assez de sensibilit pour pleurer et pour jouir de nos revers et de nos +succs. Que notre propre cœur nous suffise, que Dieu le renouvelle et +le fortifie quand il commence s'puiser!</p> + +<p>—Pourtant, je t'avoue, me dit mon ami suivant en lui-mme le fil de sa +rverie, que je ne puis pas me dfendre d'aimer ce Bonaparte, ce flau +de premier ordre devant l'ombre duquel tous les flaux secondaires, mis +en cendre par lui, paraissent dsormais si petits et si peu mchants. +C'tait un grand tueur d'hommes, mais un grand charpentier, un hardi +btisseur de socits; un conqurant, hlas! oui, mais un lgislateur! +Cela ne rpare-t-il point les maux de la destruction? Faire des lois, +n'est-ce pas un plus grand bien que tuer des hommes n'est un grand mal? +Il me semble voir un grand agriculteur, une divinit bienfaisante +(Bacchus arrivant dans l'Inde, ou Crs abordant en Sicile), arm du fer +et du feu, aplanissant le sol, perant les montagnes, renversant les +hautes bruyres, brlant les forts, et semant sur tout cela, sur les +dbris et sur la cendre,<a name="page_254" id="page_254"></a> des plantes nouvelles destines des hommes +nouveaux, le vigne et le bl, des bienfaits inpuisables pour +d'inpuisables gnrations.</p> + +<p>—Il n'est pas prouv, lui rpondis-je, que ces lois soient durables; +mais, en admettant cela, je ne saurais aimer l'homme dont Dieu s'est +servi comme d'une massue pour nous donner une nouvelle forme. J'ai t +fascin dans mon enfance, comme les autres, par la force et l'activit +de cette machine bouleversements qu'on gratifie du titre de grand +homme, ni plus ni moins que Jsus ou Mose. Puisque la langue humaine ne +sait pas distinguer les bienfaiteurs de l'humanit de ses flaux, +puisque l'pithte de <i>bon</i> est presque un terme de mpris et que la +mme appellation de <i>grand</i> s'applique un peintre, un lgislateur, +un chef de soldats, un musicien, un dieu et un comdien, un +diplomate et un pote, un empereur et un moine, il est fort simple +que les enfants, les femmes et le peuple ignorant s'y mprennent et se +soient mis crier: Vive Napolon! en 1810, avec autant d'enthousiasme +qu'on en met aujourd'hui Venise crier: Vive le patriarche! L'un +faisait des veuves et des orphelins; c'tait un puissant monarque. +L'autre nourrit la veuve et l'orphelin; c'est un prtre modeste. +N'importe, tous deux sont de grands hommes.</p> + +<p>—En effet, rpondit mon ami, cet enthousiasme aveugle qui couronne sans +distinction le gnie, la charit, le courage, le talent, ressemble +plutt une excitation maladive qu' un sentiment raisonn. Mais +sais-tu qu'il y aurait bien peu de grands hommes dans le monde si l'on +n'accordait ce titre qu'aux hommes de bien?</p> + +<p>—Je le sais; mais qu'on les appelle comme on voudra, ce sont les seuls +hommes que j'estime, pour lesquels je puisse me passionner, et que je +veuille inscrire dans les fastes de la grandeur humaine. J'y ferai +entrer les plus humbles, les plus ignors, jusqu' l'abb de +Saint-Pierre<a name="page_255" id="page_255"></a> avec son systme de paix universelle, jusqu'au dieu +Enfantin, malgr son habit ridicule et ses fantasques utopies; tous ceux +qui quelques lumires auront uni de consciencieuses tudes, de +patientes rflexions, des sacrifices ou des travaux destins rendre +l'homme meilleur et moins malheureux. Je serai indulgent pour leurs +erreurs, pour les misres de la condition humaine plus ou moins +saillantes en eux; je leur remettrai beaucoup de fautes, comme il fut +fait Madeleine, s'il m'est prouv qu'ils ont beaucoup aim. Mais ceux +dont l'intention est froide et superbe, ces hommes altiers qui btissent +pour leur gloire et non pour notre bonheur, ces lgislateurs qui +ensanglantent le monde et opprimentles peuples pour avoir un terrain +plus vaste et y construire d'immenses difices; qui ne s'inquitent ni +des larmes des femmes, ni de la faim des vieillards, ni de l'ignorance +funeste o s'lvent les enfants; ces hommes qui ne cherchent que leur +grandeur personnelle, et qui croient avoir fait une nation grande parce +qu'ils l'ont faite active, ambitieuse et vaine comme eux: je les nie, je +les raie de mon tableau: j'inscris notre cur la place de Napolon.</p> + +<p>—Comme tu voudras, rpondit mon ami qui ne m'coutait plus. La nuit +tait si belle que son recueillement me gagna. Des clairs de chaleur +blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs ples +les flancs noirs des forts tendues sur les collines. L'air tait frais +et pntrant sans tre froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre, +et aucun roi ne possde un parc plus pittoresque, des arbres d'une +vgtation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et onduls sur des +mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une +oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en +laissent pas souponner l'approche. On tombe tout coup dans un ravin +hriss de rochers et de forts, dans des jardins royaux du milieu +desquels s'lve un palais espagnol lgant et potique, qui se mire du +haut des rochers dans les eaux d'une rivire<a name="page_256" id="page_256"></a> bleue. Il semble qu'on +soit arriv en rve dans quelque pays enchant, qui doit s'vanouir au +rveil et qui s'vanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on +traverse seulement le vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines +sans fin, les bruyres jaunes, les horizons plats et nus reparaissent. +Ce qu'on vient de voir semble imaginaire.</p> + +<p>Nous suivions le sentier qui mne aux grottes. Les peupliers de la +rivire prolongeaient jusque sur nous leurs ombres grles et dmesures. +Les biches fuyaient notre approche. Nous arrivmes ces carrires +abandonnes qui s'encadrent dans la plus riche verdure, et dont les +profondeurs offrent une dcoration vraiment thtrale.—Entre sous cette +vote sonore, me dit mon ami, et chante-moi ton <i>Gloria</i>. J'irai +m'asseoir l-bas pour entendre l'cho.</p> + +<p>Je fis ce qu'il demandait, et quand j'eus fini, il revint moi en +rptant les paroles naves du cantique:</p> + +<p><i>Gloire Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne +intention!</i></p> + +<p>—Tu vois bien, lui dis-je, le cantique ne dit point: Gloire sur la +terre aux hommes de savoir ou d'intelligence! Le repos est le plus +prcieux bienfait que Dieu ait nous accorder; Dieu seul peut porter +dignement le fardeau de la gloire, et les hommes simples qui veulent le +bien sont plus grands devant lui que les grands hommes qui font le mal.<a name="page_257" id="page_257"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br /> + +AU MALGACHE</h2> + +<p class="r">15 mai 1836.<br /> +</p> + +<p>J'arrive au pays, et je ne t'y trouve plus; une lettre de toi, date de +Marseille, m'arrive presque en mme temps. O vas-tu?</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">D'o nous venons, on n'en sait rien;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">O nous allons, le sait-on bien?</span></td></tr> +</table> + +<p>Je t'cris par la <i>Revue des Deux Mondes</i>; tu l'ouvriras certainement +Alger.</p> + +<p>Ce procs d'o dpend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le +repos de mes enfants, je le croyais loyalement termin. Tu m'as quitt +comme j'tais la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en +chasse de nouveau, on rompt les conventions jures. Il faut combattre +sur nouveaux frais, disputer pied pied un coin de terre.... coin +prcieux, terre sacre, o les os de mes parents reposent sous les +fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosrent. Soit! que la +volont de Dieu s'accomplisse en moi. Ce n'est pas sans un sentiment de +dgot qui va jusqu' l'horreur que je prends encore une fois corps +corps l'existence matrielle; mais je me rsigne et j'observe +religieusement un calme stoque. Le rle de plaideur est dplorable. +C'est un rle tout passif et qui n'a pas d'autre rsultat que d'exercer + la patience. <i>Agir</i> est ais, <i>attendre</i> est ce qu'il y a de plus +difficile au monde...<a name="page_258" id="page_258"></a></p> + +<p class="r">Minuit.<br /> +</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>O souffle cleste, esprit de l'homme! savante, profonde et complte +opration de la Divinit, rends gloire l'ouvrier inconnu qui t'a cr! +tincelle chappe au creuset immense de la vie, atome sublime, tu es +une image de Dieu; car tous ses attributs, tous ses lments sont en +toi. Tu es l'infini man de l'infini. Tu es aussi grand que l'univers, +et tes plus chres dlices sont d'habiter et de parcourir l'inconnu....</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>De quoi se plaint cette rachitique et hargneuse crature? Que veut-elle? + qui en a-t-elle? Pourquoi se roule-t-elle terre en mordent la fange +de la vie? Pourquoi, s'assimilant sans cesse la brute, demande-t-elle +les jouissances de la brute, et pourquoi tant de rugissements haineux, +tant de plaintes stupides, quand ses besoins grossiers ne sont pas +satisfaits? Pourquoi s'est-elle fait une existence toute matrielle, o +la partie sublime d'elle-mme est teinte?</p> + +<p>Ah! de l est venu tout le mal qui la dvore. Cyble, la bienfaisante +nourrice, a vu ses mamelles se desscher sous des lvres ardentes. Ses +enfants, saisis de fivre et de vertige, se sont disput le sein +maternel avec une monstrueuse jalousie. Il y en a eu qui se sont dits +les ans de la famille, les princes de la terre; et des races nouvelles +sont closes au sein de l'humanit, races d'exception qui se sont +prtendues d'origine cleste et de droit divin, tandis qu'au contraire +Dieu les renie; Dieu qui les a vus clore dans le limon de la dbauche +et dans l'ordure de la cupidit.</p> + +<p>Et la terre a t partage comme une proprit, elle qui s'tait vue +adore comme une desse. Elle est devenue une vile marchandise; ses +ennemis l'ont conquise et dpece... Ses vrais enfants, les hommes +simples qui savaient vivre selon les voies naturelles, ont t peu peu +resserrs dans d'troites<a name="page_259" id="page_259"></a> enceintes, et perscute jusqu' ce que la +pauvret ft devenue un crime et une honte, jusqu' ce que la ncessit +et fait, des opprims, les ennemis de leurs ennemis, et qu'on et donn + la juste dfense de la vie le nom de vol et de brigandage; la +douceur, le nom de faiblesse; la candeur, celui d'ignorance; +l'usurpation, ceux de gloire, de puissance et de richesse. Alors le +mensonge est entr dans le cœur de l'homme, et son entendement s'est +obscurci au point qu'il a oubli qu'il y avait en lui deux natures. La +nature prissable a trouv les conditions de son existence si difficiles +au sein des socits, elle a got tant de sources d'erreurs, elle +s'est cr des besoins si contraires sa destination, elle s'est tant +laiss troubler et transformer, qu'il n'y a plus eu dans la vie humaine +le temps ncessaire pour la vie intellectuelle. Tout s'est rduit, dans +les desseins, dans les ncessits et dans les dsirs de l'homme, +satisfaire les apptits du corps, c'est--dire tre riche.</p> + +<p>Et voil, hlas! o nous en sommes. Les hommes qui sont moins sensibles +aux douceurs de la table, l'clat des vtements et aux amusements de +la civilisation qu' la contemplation et la prire, sont aujourd'hui +si rares qu'on les compte. On les mprise comme des fous, on les bannit +de la vie sociale, on les appelle potes.</p> + +<p>O race infortune, de plus en plus clair-seme sur la face du monde! +vestige de la primitive humanit, que n'as-tu pas souffrir de la part +de la grande race active, puissante, habile et cruelle, qui a remplac +ici-bas la crature de Dieu! Le rgne des enfants de Japet est pass; +les hommes d' prsent sont littralement les enfants des hommes. Quand +ils retrouvent, sur le front d'un de ceux qui naissent de leur sein, +quelque signe de la cleste origine, ils le hassent et le maltraitent, +ou tout au moins ils s'en amusent comme d'un phnomne, et n'en tirent +aucun profit, aucun enseignement; c'est tout au plus s'ils lui +permettent de chanter<a name="page_260" id="page_260"></a> les merveilles de la cration visible. +Cherche-t-il ressaisir dans les tnbres du monde intellectuel quelque +fil du labyrinthe; essaie-t-il de secouer la cendre des sicles d'abus +et de prjugs pour fouiller sous cette crote paisse de l'habitude, +pour tirer quelque tincelle du volcan teint, quelque ple lueur de la +vrit divine, ds lors il devient dangereux; on s'en mfie, on +l'entrave, on le dcourage, on insulte sa conscience, on empoisonne +ses voies, on l'appelle corrupteur et sacrilge, on fltrit sa vie, on +teint le flambeau dans ses mains tremblantes; heureux si on ne le +charge pas de fers comme alin!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . Oui, le pote est malheureux, profondment malheureux dans la vie +sociale. Ce n'est pas qu'il veuille qu'elle se reconstruise exprs pour +lui et selon ses gots, comme la raillerie le prtend: c'est qu'il +voudrait qu'elle se rformt pour elle-mme et selon les desseins de +Dieu. Le pote aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du +beau. Quand ce dveloppement de la facult de voir, de comprendre et +d'admirer ne s'applique qu'aux objets extrieurs, on n'est qu'un +artiste; quand l'intelligence va au del du sens pittoresque, quand +l'me a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du +monde idal, la runion de ces deux facults fait le pote; pour tre +vraiment pote, il faut donc tre la fois artiste et philosophe.</p> + +<p>C'est l une magnifique combinaison organique pour atteindre un +bonheur contemplatif et solitaire; c'est une condition certaine et +invitable d'un malheur sans fin dans la socit.</p> + +<p>La socit est compose, comme l'homme, de deux lments: l'lment +divin et l'lment terrestre; l'lment divin, plus ou moins pur, plus +ou moins altr, se trouve dans les lois. Ces lois, quelque imparfaites, +quelque mal formules qu'elles soient, sont toujours meilleures que la +gnration<a name="page_261" id="page_261"></a> qu'elles rgissent. Elles sont l'ouvrage des hommes les plus +minents en sagesse et en intelligence<a name="FNanchor_F_6" id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>. L'lment humain se trouve +dans les abus, dans les prjugs, dans les vices de chaque gnration, +et depuis les temps peut-tre fabuleux de cet ge d'or que le pote +revendique comme la tige de sa gnalogie, toute gnration a subi +beaucoup plus la puissance du mal que celle du bien. Les codes non +crits de la coutume ont eu plus de force que le code crit du devoir. +Les chtiments n'ont rien empch l o la coutume s'est mise en rvolte +contre la loi. C'est pourquoi les socits, cherchant sans cesse le bien +dans leurs institutions, ont toujours t envahies par le mal. Le +lgislateur enseigne et dicte la loi que l'humanit accepte et n'observe +pas. Chaque homme l'invoque dans ses intrts; chaque homme l'oublie +dans ses plaisirs.</p> + +<p>Cet tre la fois disgraci et privilgi qu'on appelle pote marche +donc au milieu des hommes avec un profond sentiment de tristesse. Ds +que ses yeux s'ouvrent la lumire du soleil, il cherche des sujets +d'admiration; il voit la nature ternellement jeune et belle, il est +saisi d'extase divine et de ravissements inconnus; mais bientt la +cration inerte ne lui suffit plus. Le vrai pote aime passionnment +Dieu et les œuvres de Dieu; c'est dans lui-mme, c'est dans son +semblable qu'il voit rayonner plus distinctement et plus compltement la +lumire ternelle. Il voudrait l'y trouver pure et adorer Dieu dans +l'homme comme un feu sacr sur un autel sans tache. Son me aspire, ses +bras s'entr'ouvrent; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa +poitrine pour y faire entrer tous les objets de son immense dsir, de +ses chastes sympathies; mais la laideur humaine, l'ouvrage des sicles +de corruption, ne peut chapper son œil limpide, son regard +profond. Il pntre travers l'enveloppe,<a name="page_262" id="page_262"></a> il voit des mes +contrefaites dans des corps splendides, des cœurs d'argile dans des +statues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure, +il gourmande. Le ciel, qui lui a fait une vue si perante, lui a donn +pour la plainte et pour la bndiction, pour la prire et pour la +menace, une voix abondante et sonore qui trahit imprudemment toutes ses +angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de dtresse; le +spectacle de l'hypocrisie brle ses yeux d'un fer rouge; les souffrances +de l'opprim allument son courage; des sympathies audacieuses +bouillonnent dans son sein. Le pote lve la voix et dit aux hommes des +vrits qui les irritent.</p> + +<p>Alors toute cette race immonde, qui se met l'abri d'un faux respect +des lois pour satisfaire ses vices dans l'ombre, ramasse les pierres du +chemin pour lapider l'homme de vrit. Les scribes et les pharisiens +(race ternellement puissante) prparent les fouets, la couronne +d'pines et le roseau, sceptre drisoire que la main sanglante du Christ +a lgu toutes les victimes de la perscution. La plbe aveugle et +stupide immole les martyrs pour le seul plaisir de contempler la +souffrance. Jsus sur la croix n'est pour elle autre chose que le +spectacle nergique d'un homme aux prises avec une terrible agonie.</p> + +<p>Il est vrai que du sein de cet abme de turpitudes sortent quelques +justes qui osent approcher du gibet et laver les plaies du patient avec +leurs larmes. Il est aussi des hommes faibles et sincres, souvent +terrasss par la corruption du sicle, mais souvent relevs par une foi +pieuse, qui viennent rpandre sur ses pieds briss le parfum expiatoire. +Ceux-ci apportent des consolations la victime; les premiers prparent +la rcompense. La nue s'entr'ouvre, l'ange de la mort touche de son +doigt de feu le front inclin de l'homme qui va s'veiller ange son +tour. Dj les harpes clestes pandent sur lui leurs vagues harmonies. +La colombe aux pieds d'or semble voltiger sous la coupole ardente<a name="page_263" id="page_263"></a> des +cieux... Rves de spiritualiste, avenir du croyant, idal de Socrate, +promesses du fils de Marie! vous tes le beau ct de la destine du +pote; vous tes l'encens et la myrrhe qu'il faut ses blessures; vous +tes la couronne de son long martyre. C'est pourquoi le pote doit vous +avoir sans cesse devant les yeux lorsqu'il s'expose la perscution; +c'est pourquoi il doit vivre et travailler seul, sans jamais entrer de +fait ou d'intention dans le tumulte du monde...</p> + +<p class="r">Six heures du matin.<br /> +</p> + +<p>J'ai quitt ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui +commenait alourdir mes paupires. Depuis deux nuits j'ai, contre ma +coutume, un sommeil pnible. Des rves affreux me rveillent en sursaut. +Mon systme est de ne jamais rien combattre, et d'chapper tout; c'est +la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que +les fantmes guetteront mon chevet. J'ai pass mon panier mon bras; +j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des +cigarettes, et j'ai pris le chemin des <i>Couperies</i>. Me voici sur la +hauteur culminante. La matine est dlicieuse, l'air est rempli du +parfum des jeunes pommiers. Les prairies rapidement inclines sous mes +pieds, se droulent l-bas avec mollesse; elles tendent dans le vallon +leurs tapis que blanchit encore la rose glace du matin. Les arbres, +qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prs des mandres +d'un vert clatant que le soleil commence dorer au fate. Je me suis +assis sur la dernire pierre de la colline, et j'ai salu en face de +moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta ppinire et le toit +moussu de ton ajoupa. Pourquoi as-tu quitt cet heureux nid, et tes +petits enfants, et ta vieille mre, et cette valle charmante, et ton +ami <i>le Bohmien</i>? Hirondelle voyageuse, tu as t chercher en Afrique +le printemps, qui n'arrivait pas assez vite ton gr? Ingrat! ne +fait-il pas toujours assez<a name="page_264" id="page_264"></a> beau aux lieux o l'on est aim? Que fais-tu + cette heure? Tu es lev sans doute; tu es seul, sans un ami, sans un +chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas t plants par toi; le sol +que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-tre +supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin +humide engourdit encore la main qui t'crit. Sans doute tu ne devines +pas que je suis l, veillant sur ta ppinire, sur tes terrasses, sur +les trsors que tu dlaisses! Peut-tre endormi au seuil d'une mosque, +crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs o tu as tant +travaill, tant tudi, tant rv, tant vieilli... Peut-tre es-tu au +sommet de l'Atlas... Ah! ce mot seul efface toute la beaut du paysage +que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis, +la haie d'aubpine qui s'accroche mes cheveux, la rivire qui murmure + mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela +auprs de l'Atlas? Je regarde l'horizon, cette patrie des mes +inquites, tant de fois interroge et si vainement possde! je ne vois +plus que l'espace infranchissable!... O heureux homme! tu parcours ces +monts sauvages, cette chane robuste, chine formidable du vieil +univers! Quelles neiges, quels clatants soleils, quels cdres +bibliques, quels sommets olympiens, quels palmiers, quelles fleurs +inconnues tu possdes! Ah! que je te les envie! Et moi qui te reprochais +tout l'heure d'avoir pu quitter <i>la Rochaille</i>!—Hlas! tu es +peut-tre dans une de ces dispositions de tristesse et de fatigue o +rien de ce qu'on possde ne console de ce qu'on voudrait avoir possd. +Potes, potes! race ingrate, capricieuse et chagrine! Que veux-tu donc? +O aspires-tu? Qui donc t'a donn toute cette puissance et toute cette +pauvret? Que fais-tu de tes vastes dsirs quand tu possdes? O +trouves-tu tes ressources surhumaines quand tu es malheureux? Je suis +l, moi, abm dans les dlices des champs, oubliant que toute ma vie +est dans le plateau d'une balance dont l'quilibre varie chaque +instant;<a name="page_265" id="page_265"></a> acceptant, sans y songer, des amertumes qui m'eussent +dtermin au suicide, si je les eusse prvues il y a deux ans, lorsque +je t'crivais: Tout est fini pour moi.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>On vient d'ouvrir l'cluse de la rivire. Un bruit de cascade, qui me +rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'lve dans le silence. +Mille voix d'oiseaux s'veillent leur tour. Voici la cadence +voluptueuse du rossignol; l, dans le buisson, le trille moqueur de la +fauvette; l-haut, dans les airs, l'hymne de l'alouette ravie qui monte +avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la valle et +plonge son rayon dans la rivire, dont il carte le voile brumeux. Le +voil qui s'empare de moi, de ma tte humide, de mon papier... Il me +semble que j'cris sur une tablette de mtal ardent... tout s'embrase, +tout chante. Les coqs s'veillent mutuellement et s'appellent d'une +chaumire l'autre; la cloche de la ville sonne l'<i>Angelus</i>; un paysan, +qui recpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe +de la croix... A genoux, Malgache! o que tu sois, genoux! Prie pour +ton frre qui prie pour toi.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Il doit tre huit heures, le soleil est chaud, mais l'ombre l'air est +encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du +ravin, je suis cach et abrit du vent comme dans une niche. Le soleil +rchauffe mes pieds mouills dans l'herbe. Je les ai poss nus sur la +pierre tide et saine, tandis que je djeune pythagoriquement avec mon +pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs ct de moi.</p> + +<p>Le sentier l-haut est maintenant couvert de villageois qui vont la +messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la +valle, que le bon soleil les ait aspires. Dans une heure j'y passerai + pied sec. La rivire s'est endormie hors de son lit. Le sentier est +noy sous une nappe<a name="page_266" id="page_266"></a> d'argent. Nymphes, veillez-vous, les faunes vont +vous surprendre et s'enamourer.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Ah Dieu! cette heure, mes ennemis s'veillent aussi! ils s'veillent +pour me har. Ils vont se lever pour me nuire. Ils font une prire du +matin, peut-tre la seule qu'ils aient faite de leur vie, et c'est pour +demander ma perte. Ne les coute pas, Dieu bon, ami des potes! Je +suis sans ambition ici-bas, sans cupidit, sans mauvais dsirs, tu le +sais, toi qui me regardes en face par cet œil brlant des cieux. Tu +lis au fond de ma pense, comme l'astre au fond du miroir ardent, +lorsqu'il le perce de son rayon avide, et qu'il en ressort sans y avoir +trouv d'autre feu que celui dont il vient de le remplir. Bont de +l-haut, appui du faible, tu n'coutes pas la prire de l'impie; car +tout homme est impie qui demande Dieu la ruine et le dsespoir de son +semblable. Tu sais que je ne te demande les larmes de personne, et que +je ne veux pas triompher pour tre tyran, mais pour tre libre. Ah! +termine ce combat impie, mon Dieu! mais ne permets pas que la haine et +la violence triomphent de l'innocent.—Qu'ai-je fait, disait le pote +exil, pour tre dtest, banni de ma patrie, chass du toit de mes +pres, calomni, insult, traduit devant des juges comme un criminel, +menac de chtiments honteux? O pharisiens, vous rgnez toujours, et ce +que Jsus crivit du doigt sur la poussire du parvis est effac de la +mmoire des hommes!...</p> + +<p>..... C'est bien fait! pourquoi tant pote, pourquoi tant marqu au +front pour n'appartenir rien et personne, pour mener une vie +errante; pourquoi, tant destin la tristesse et la libert, me +suis-je li la socit? Pourquoi ai-je fait alliance avec la famille +humaine? Ce n'tait pas l mon lot. Dieu, m'avait donn un orgueil +silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un +dvouement invincible pour les opprims. J'tais un oiseau des champs, +et je me suis laiss mettre en cage; une liane<a name="page_267" id="page_267"></a> voyageuse des grandes +mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me +provoquaient pas l'amour, mon cœur ne savait ce que c'tait. Mon +esprit n'avait besoin que de contemplation, d'air natal, de lectures et +de mlodies. Pourquoi des chanes indissolubles moi?... O mon Dieu! +qu'elles eussent t douces si un cœur semblable au mien les et +acceptes! Oh! non, je n'tais pas fait pour tre pote; j'tais fait +pour aimer! C'est le malheur de ma destine, c'est la haine d'autrui qui +m'ont fait voyageur et artiste. Moi, je voulais vivre de la vie humaine; +j'avais un cœur, on me l'a arrach violemment de la poitrine. On ne +m'a laiss qu'une tte, une tte pleine de bruit et de douleur, +d'affreux souvenirs, d'images de deuil, de scnes d'outrages... Et parce +qu'en crivant des contes pour gagner le pain qu'on me refusait je me +suis souvenu d'avoir t malheureux, parce que j'ai os dire qu'il y +avait des tres misrables dans le mariage, cause de la faiblesse +qu'on ordonne la femme, cause de la brutalit qu'on permet au mari, + cause des turpitudes que la socit couvre d'un voile et protge du +manteau de l'abus, on m'a dclar immoral, on m'a trait comme si +j'tais l'ennemi du genre humain!</p> + +<p>.... Peut-tre est-ce folie et tmrit de demander justice en cette +vie. Les hommes peuvent-ils rparer le mal que les hommes ont fait? Non! +toi seul, Dieu! peux laver ces taches sanglantes que l'oppression +brutale fait chaque jour la robe expiatoire de ton Fils et de ceux qui +souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et tu le +veux; car tu permets que je sois heureux, malgr tout, cette heure, +sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans +autre dsir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre +plaisir terrestre que celui de scher mes pieds sur cette pierre +chauffe du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne +savez pas qu'il n'exauce point les vœux de la haine! Vous aurez<a name="page_268" id="page_268"></a> beau +faire, vous ne m'terez pas cette matine de printemps.</p> + +<p>Le soleil est en plein sur ma tte; je me suis oubli au bord de la +rivire sur l'arbre renvers qui sert de pont. L'eau courait si limpide +sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers +de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons +espigles; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et +si diapres que j'ai laiss courir mon esprit avec les insectes, avec +l'onde et ses habitants.—Que cette petite gorge est jolie avec sa +bordure troite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux, +avec sa profondeur mystrieuse et son horizon born par les lignes +douces des gurets aplanis! comme la trane est coquette et sinueuse! +comme le merle propre et lustr y court silencieusement devant moi +mesure que j'avance! Je fais ma dernire station la Roche-verard. +Nous avons baptis ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel les +<i>pastours</i> allument leur feu d'ajoncs en hiver. C'est l qu'il s'est +assis l'autre jour en disant qu'il ne demandait pas autre chose Dieu +pour sa vieillesse que cette roche et la libert. <i>Le beau est petit</i>, +dit-il; ce paysage resserr et ce chtif abri sont encore trop vastes +pour la vie physique d'un homme; le ciel est au-dessus, et la +contemplation des mondes infinis qui l'habitent suffit bien, j'espre, +la vie intellectuelle.</p> + +<p>Ainsi parlait le vieux verard en arrachant des touffes de gents +fleuris aux flancs bruns du rocher. Ainsi tu parlais, il y a cinq ans, +lorsqu' deux pas de cette roche tu plantas ton ajoupa et tes +peupliers.—D'o vient que tu es en Afrique?—Rien ne suffit l'homme +en cette vie; c'est l sa grandeur et sa misre . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p class="r">Dans ma chambre.<br /> +</p> + +<p>Je suis entr dans ton jardin; tes peupliers se portent bien, ta rivire +est trs-haute. Mais cette maison dserte, ces<a name="page_269" id="page_269"></a> contrevents ferms, ces +alles dpeuples d'enfants, cette brouette qui t'a sauv de tant +d'accs de spleen et qui est brise dans un coin, tout cela est bien +triste. J'ai t voir la chvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes +que je lui offrais; elle blait tristement; j'ai pens un instant +qu'elle me demandait ce qu'tait devenu son matre.</p> + +<p>En remontant la <i>Rochaille</i>, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant. +Un instant j'ai oubli o j'allais; je voyais devant moi cette route qui +monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de +notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le chtelain d'Ars. +Derrire cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit, +les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprs des +morts chris. Je marchais vite et d'un pied lger; j'allais comme dans +un rve, m'tonnant de ma longue absence, me htant d'arriver. Tout d'un +coup je me suis aperu de ma distraction; je me suis rappel que la +haine avait fait de la maison de mes pres une forteresse dont il me +fallait faire le sige en rgle avant d'y pntrer. O Marie! mon +aeule aux cheveux blancs! quand j'ai dit adieu au seuil sacr, j'ai +emport une branche de l'arbre qui abrite ton ternel sommeil. Est-ce l +tout ce qui doit jamais me rester de toi? Tu dors auprs de ton fils +bien-aim; mais ta gauche n'y a-t-il pas une place vide qui m'est +rserve? Mourrai-je sous un ciel tranger? Irai-je traner une +vieillesse misrable loin de l'hritage que tu me conservais avec tant +d'amour, et o j'ai ferm tes yeux, comme je souhaite que mes enfants +ferment les miens? O grand'mre! lve-toi et viens me chercher! Droule +ce linceul o j'ai enseveli ton corps bris par son dernier sommeil; que +tes vieux os se redressent et que ton cœur dessch palpite cette +chaleur bienfaisante de midi. Viens me secourir ou me consoler. Si je +dois tre jamais banni de chez toi, suis-moi au loin. Comme les +sauvages du Meschacb, je porterai ta dpouille sur mes paules, et +elle me<a name="page_270" id="page_270"></a> servira d'oreiller dans le dsert. Viens avec moi, ne protge +pas ceux qui ne te connaissent pas et que tes mains n'ont pas bnis... +Mais non, grand'mre, reste auprs de ton fils; mes enfants iront encore +saluer ta tombe; ceux-l te connaissent sans t'avoir jamais vue. Mon +fils ressemble ce Maurice tant aim de toi, auquel je ressemble tant +moi-mme; ma fille est blanche, grave et dj majestueuse comme toi. +C'est l ton sang, Marie; que ton me aussi soit en eux; si je leur suis +arrach, que ton souffle veille sur eux et les anime, que ta cendre soit +leur palladium ternel, que dans la nuit ta voix douce ou svre les +console ou les gourmande.... Ah! si tu vivais, tout ce mal ne me serait +pas arriv; j'aurais trouv dans ton sein un refuge sacr, et ta main +paralytique se ft ranime pour se placer, comme celle du destin, entre +mes ennemis et moi.—Je meurs trop tt pour toi, m'as-tu dit la veille +du dernier jour. Pourquoi m'as-tu quitt, toi qui m'aimais, toi qui +n'as jamais t remplace, toi qui chrissais en moi jusqu' mes +dfauts, toi qui maniais comme la cire mes volonts de fer, et qui +faisais courber d'un regard cette tte rebelle! toi qui m'as appris, +pour mon ternel regret, pour mon ternelle solitude, ce que c'est qu'un +amour inpuisable, absolu, indestructible..... Grand Dieu! vous savez +qu'elle me l'a enseign, cet amour passionn de la progniture; ne +permettez pas qu'on m'arrache mes enfants; ils sont trop jeunes pour +supporter ce que j'ai souffert en la perdant . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Malgache, ta mre est vieille; ne reste pas longtemps loign d'ici. +Quand tu ne l'auras plus, tu regretteras amrement les jours passs loin +d'elle, et tu voudras en vain les faire revivre.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il tempo passa e non ritorna a noi,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">E non vale il pentirsene di poi.</span></td></tr> +</table> + +<hr /> + +<h2><a name="X" id="X"></a>X<br /><br /> + +A HERBERT</h2> + +<p>Mon vieux ami, je t'ai promis de t'crire une sorte de journal de mon +voyage, si voyage il y a, de la valle Noire la valle de Chamounix. +Je te l'adresse et te prie de pardonner la futilit de cette relation. +A un homme triste et austre comme toi, il ne faudrait crire que des +choses srieuses; mais, quoique plus vieux que toi de plusieurs annes, +je suis un enfant, et par mon ducation manque et par ma fragile +organisation. A ce titre j'ai droit l'indulgence, et rien ne me +sirait plus mal qu'une forme grave. Vous m'avez trait en enfant gt, +vous tous que j'aime, et toi surtout, rveur sombre, qui n'as de sourire +et de jeunesse qu'en me voyant cabrioler sur les sables mouvants et sur +les nuages fantastiques de la vie.</p> + +<p>Hlas! gaiet perfide, qui m'as si souvent manqu de parole! rayon de +soleil entre des nues orageuses! tu m'as fait souvent bien du mal! tu +m'as emport dans les rgions feriques de l'oubli, et tu as laiss des +spectres lugubres entrer dans les salles de ma joie et s'asseoir en +silence mon festin. Tu les as laisss monter en croupe sur mon cheval +ail et lutter corps corps avec moi jusqu' ce qu'ils m'eussent +prcipit sur la terre des ralits et des souvenirs. N'importe! sois +bni, esprit de folie qui es la fois le bon et le mauvais ange, +souvent ironique et amer, le plus souvent sympathique et gnreux! +prends tes voiles barioles, ma chre fantaisie! dploie tes ailes aux +mille couleurs; emporte-moi sur ces chemins battus de tous, que ma +faiblesse<a name="page_272" id="page_272"></a> m'empche de quitter, mais o mes pieds n'enfoncent pas dans +le sol, grce toi! garde-moi dans l'humble sentiment de mon nant, +dans la philosophique acceptation de ce nant si doux et si commode, qui +s'ennoblit quelquefois par la victoire remporte sur de vaines +aspirations... O gaiet! toi qui ne peux tre vraie sans le repos de la +conscience, et durable sans l'habitude de la force, toi qui ne fus point +l'apanage de mes belles annes et qui m'abandonnas dans celles de ma +virilit, viens comme un vent d'automne te jouer sur mes cheveux +blanchissants, et scher sur ma joue les dernires larmes de ma +jeunesse.</p> + +<p>Et toi, cher vieux ami, prte-toi aux caprices de mon babil et +l'absurdit de mes observations. Tu sais que je ne vais pas tudier les +merveilles de la nature, car je n'ai pas le bonheur de les comprendre +assez bien pour les regarder autrement qu'en cachette. Le dsir de +revoir des amis prcieux et le besoin de <i>locomotion</i> m'entranrent +seuls cette fois vers la patrie que tu as abandonne. Il te sera +peut-tre. doux d'en entendre parler, si peu et si mal que ce soit. Il +est des lieux dont le nom seul rappelle des scnes enchantes, des +souvenirs innarrables. Puisse-je, en te les faisant traverser avec moi, +claircir un instant ton front et soulever le fardeau des nobles ennuis +qui le plissent!</p> + +<p class="r">Autun, 2 septembre.<br /> +</p> + +<p>A Dieu ne plaise que je mdise du vin! Gnreux sang de la grappe, frre +de celui qui coule dans les veines de l'homme! que de nobles +inspirations tu as ranimes dans les esprits dfaillants! que de +brlants clairs de jeunesse tu as rallums dans les cœurs teints! +Noble suc de la terre, inpuisable et patient comme elle, ouvrant comme +elle les sources fcondes d'une sve toujours jeune et toujours chaude, +au faible comme au puissant, au sage comme l'insens!—Mais il est ton +ennemi, comme il est l'ennemi de la Providence,<a name="page_273" id="page_273"></a> celui-l qui cherche en +toi un stimulant d'impurs garements, une excuse des dlires +grossiers! Il est le profanateur des dons clestes, celui qui veut +puiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mpris +dans la main de Dieu mme le trsor de sa raison.</p> + +<p>L'origine cleste de la vigne est consacre dans toutes les religions. +Chez tous les peuples la Divinit intervient pour gratifier l'humanit +d'un don si prcieux. Selon notre Bible, le sang du vieux No fut +agrable Dieu, qui le sauva ainsi que la sve de la vigne, comme deux +ruisseaux de vie jamais bnis sur la terre.</p> + +<p>J'ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres +qui s'enlacent aux figuiers de l'Adriatique, des matrones, drapes +presque la manire de l'ancienne Grce, qui recueillaient avec soin +dans des fioles ce qu'elles appelaient potiquement les <i>larmes de la +vigne</i>. La rose limpide s'chappait goutte goutte des nœuds de la +branche, et coulait durant la nuit dans les vases destins la +recevoir. J'aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient +enlever le prcieux collyre aux premires clarts du matin; j'aimais les +parfums exquis de la treille en fleur, les brises de l'Archipel expirant +sur les grves de l'Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque +nouvelle section du rameau sacr. C'tait une sorte de crmonie paenne +conserve et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus +semblait ml celui de l'enfant Dieu, et je ne suis pas sr que +l'antique <i>Oh, Evoh!</i> ne vnt pas mourir sur les lvres de ces +vieilles ct de l'<i>amen</i> catholique.</p> + +<p>Le culte des divinits champtres m'a toujours sembl la plus charmante +et la plus potique expression de la reconnaissance de l'homme envers la +cration. Je n'admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des +ides vraies, salutaires et grandes. Et quant l'infaillibilit des +religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit tre +souille,<a name="page_274" id="page_274"></a> comme tout ce qui tombe d'en haut dans le domaine de l'homme. +Mais je crois la sagesse des nations, leur grandeur, leur force, +aux influences des contres qu'elles habitent; et consquemment j'ai foi +en la prminence de certaines ides, en fait de croyance et de culte. +L'ternelle vrit, jamais voile pour les hommes, s'est montre un +peu moins vague ceux qui l'ont cherche travers une atmosphre plus +pure et des cieux plus splendides. La ntre est la plus belle, parce +qu'elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austre +qui l'a conue, avec les grandes scnes pittoresques et l'ardent climat +qui ont rvl l'homme l'unit de Dieu. Celle du polythisme est +enivrante comme le doux pays qui l'a enfante; mais j'y vois toutes les +conditions d'excs et d'inconstance qui caractrisent pour l'homme une +situation trop fortune.</p> + +<p>J'aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du dieu, +survivant, comme No, un cataclysme; sauv, comme lui, par une +miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les +bienfaits d'un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux +de la Grce, je vois la vigne crotre et multiplier avec une abondance +dont les hommes abusent bientt, et, de la cuve o voh consacra de +pures libations son pre, sort la troupe effrne des hideux Satyres +et des obscnes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances +forcenes dans un sage remde envoy leurs faiblesses et leurs +ennuis. La dbauche insense pollue les marches des temples; le bouc, +infect holocauste offert aux divinits rustiques, associe des ides de +puanteur et de brutalit au culte du plaisir. Les chants de fte +deviennent des hurlements; les danses, des luttes sanglantes o prit le +divin Orphe; le dieu du vin s'est fait le dieu de l'intemprance, et le +sombre christianisme est forc de venir, avec ses macrations et ses +jenes, ouvrir une route nouvelle l'humanit ivre et chancelante pour +la sauver de ses propres excs.<a name="page_275" id="page_275"></a></p> + +<p>Si je cherche l'histoire du cultivateur postdiluvien dans la version +plus simple et plus nave du vieux No, je vois sa ligne user plus +sobrement et plus religieusement du fruit divin. Premire victime de son +imprudence, il apprend ses dpens que le sang de la grappe est plus +chaud et plus vigoureux que le sien propre; il tombe vaincu, et ses +pieux enfants apprennent s'abstenir, le mme jour o ils ont connu une +jouissance nouvelle. Sur les versants brlants de la Jude, la vigne +multiplie sobrement ses richesses, et l'homme, conservant une sorte de +respect pour les divins effets de la plante prcieuse, inscrit cette loi +touchante dans son livre de la Sagesse:</p> + +<p>Laissez le vin ceux qui sont accabls par le travail, et la cervoise + ceux qui sont dans l'amertume du cœur; les princes ne boiront pas +le vin et la cervoise, ils les laisseront ceux qui souffrent et ceux +qui travaillent dans l'amertume du cœur.</p> + +<p>Honneur aux ges primitifs! amour aux antiques pasteurs! regret la +jeunesse du monde! Temps agrables au Seigneur, o l'homme cherchait la +science sans qu'il ft possible de savoir le funeste usage qui serait +fait de la science; o la sagesse n'tait pas un vain mot et +correspondait, dans les codes des patriarches, aux besoins vrais et +nobles de l'humanit! vous paraissez grands et presque impossibles quand +on vous compare aux socits modernes. Dieu, grand Dieu! toi qui parlais +sur la montagne pour dire aux hommes: Faites ceci, et qui voyais ta +loi accomplie; toi dont la parole descendait dans les tabernacles +d'Isral, instruisait et dirigeait tes lgislateurs prosterns, que +sens-tu pour nous dsormais dans ton sein paternel en voyant la terre +asservie aux volonts impies et aux besoins insenss d'une poigne +d'hommes pervers, le mot sacr de <i>loi</i> traduit par celui d'<i>intrt +personnel</i>, le labeur remplac par la cupidit, les crmonies augustes +et saintes par des coutumes ineptes ou des mystres incompris, tes +lvites par des pontifes ennemis<a name="page_276" id="page_276"></a> du peuple, la crainte de ton courroux +ou de ton dplaisir par des hordes de soldats mercenaires, seul frein +que les princes sachent employer et que les peuples veuillent +reconnatre?</p> + +<p>Que penser d'un sicle o l'ducation morale est entirement abandonne +au hasard, o la jeunesse n'apprend ni rgler ses besoins +intellectuels ni gouverner ses apptits physiques, o on lui prsente +les livres des diverses religions, qu'on lui explique en souriant et en +lui recommandant bien de ne croire aucune; o, pour tout prcepte, on +lui conseille de ne point se mettre mal avec la police aux premires +orgies qu'elle se permettra, et de ne point professer trop haut la +thorie des vices dont on lui abandonne la pratique? Que lui apprend-on +de l'amour, de cette passion qui s'lve la premire, et qui, dans le +cœur de l'adolescent, est susceptible d'un mouvement si noble? Rien, +sinon qu'il faut faire pour les femmes le moins de sottises possible, +jouer au plus fin avec les coquettes, s'abstenir de l'enthousiasme, se +consoler avec les prostitues des dfaites de la ruse; en toute occasion +sacrifier l'intrt personnel, au plaisir ou la fortune, le plus +beau sentiment qui puisse germer dans les mes neuves!</p> + +<p>Que lui apprend-on de l'ambition, de cette soif de gloire et d'action +qui touffe bientt les vellits d'affection exclusive, et qui souvent +ne les laisse pas mme clore? Lui dit-on qu'il faut gouverner cette +ardeur gnreuse, mettre au service de l'humanit les talents acquis et +les forces employes? Elle a lu pendant les annes d'enfance quelque +chose de semblable dans les crits des antiques philosophes, et on lui +apprend les juger au point de vue littraire; puis la socit lui +ouvre ses bras avides et son sein glac. Donne-moi tes lumires, lui +dit-elle; donne-moi le fruit de tes sueurs et de tes veilles, et je te +donnerai en retour des richesses pour satisfaire tous tes vices; car tu +as des vices, je le sais, je les aime, je les protge, je les couvre de +mon<a name="page_277" id="page_277"></a> manteau, je les abrite mystrieusement de ma complaisance. +Sers-moi, enrichis-moi, donne-moi tes talents et ton travail, fais-les +servir augmenter mes jouissances, maintenir mon rgne, sanctionner +mes turpitudes: et je t'ouvrirai les sanctuaires d'iniquit que je +rserve mes lus!</p> + +<p>Ainsi, loin de dvelopper et de diriger les deux sources de grandeur qui +sont dans la jeunesse, la gloire et la volupt; loin d'exalter ce +qu'elles mlent de divin l'ardeur et la jouissance de la vie, la +socit prsente s'en sert pour abrutir l'homme et pour le rattacher +un matrialisme mortellement grossier. Elle se plat dvelopper les +instincts animaux; elle cre et protge des antres de corruption, des +moyens de toute espce pour entretenir, ranimer ou satisfaire les +besoins les plus ignobles, et mme les plus immondes fantaisies. Comment +les jouissances naturelles, n'tant plus asservies aucun frein moral, + aucune rgle de lgislation, ne dgnreraient-elles pas en excs? +Comment l'amour de la gloire ne deviendrait-il pas la soif de l'or? +Comment l'amour et le vin n'amneraient-ils pas la dbauche?</p> + +<p>Tout cela propos d'une orgie de patriciens dont je viens d'tre tmoin +dans une auberge!</p> + +<p>J'ai bien voyag dans ma vie; je me suis repos dans bien des cabarets +de village; j'ai dormi dans de bien sales tavernes, entre des bancs +rompus et des dbris de brocs rougis d'un vin cre et brutal; j'ai +failli avoir la tte fracasse par des rouliers qui se battaient autour +de moi; j'ai entendu les mtaphores obscnes et les chansons graveleuses +des villageois endimanchs. J'ai vu des soldats ivres, des matelots en +fureur; j'ai vu des mendiants affams acheter de l'eau-de-vie avec +l'unique denier de leur journe. J'ai vu des femmes jeunes et belles se +rouler cheveles dans la fange, et de beaux-esprits de diligence +changer des quolibets malpropres avec des servantes d'auberge. Qui n'a +vu et entendu tout cela, pour peu qu'il ait voyag avec peu d'argent?<a name="page_278" id="page_278"></a></p> + +<p>Or, je ne suis pas d'humeur intolrante, et quoique fort souvent ennuy, +fatigu et contrari de semblables rencontres, je les ai toujours +supportes avec un calme philosophique. De quel droit mpriserais-je la +rudesse et le mauvais got de l'homme priv d'ducation? De quel front +reprocherais-je l'indigent d'abdiquer l'orgueil de l'intelligence +humaine, quand moi et mes gaux sur l'chelle sociale nous lui refusons +l'exercice de cette intelligence et nous en rejetons l'emploi? Pourquoi, + toi que nous avons rduit l'tat de bte de somme, ne chercherais-tu +pas rendre ton sort moins odieux en dtruisant ta mmoire et ta +raison, <i>en buvant</i>, comme dit Obermann en sa piti sublime, <i>l'oubli de +tes douleurs</i>?</p> + +<p>Eh quoi! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas +insupportable; notre oreille n'est pas blesse de tes plaintes; nos yeux +voient sans dgot tes sueurs sans relche et sans terme; notre cœur +est insensible ta misre; et les courtes heures de ta joie nous +rvoltent! C'est bien assez, infortun! que ta peine soit mprise. +Que ton plaisir du moins passe en libert! Laissez courir l'orgie en +haillons, laissez-la hurler la porte de ces riches demeures; elle ne +les franchira jamais. Laissez-la dormir sur les marches de ces palais +dont elle va du moins rver les dlices pendant toute une nuit... Mais +non! il y a pour le peuple des rglements de police. Les lupanars des +grands sont ouverts toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la +nuit, et le guet mne en prison celui qui n'a ni laquais ni voiture pour +le transporter chez lui!</p> + +<p>coutez ce que disent les riches pour autoriser ses injustices: La +gaiet des gens comme il faut n'est ni bruyante ni incommode; celle du +peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n'a pas le +frein de l'ducation. Et ce propos les grands de ce sicle vous font +de trs-nobles thories sur les distinctions ncessaires, sur les +supriorits incontestables. Ils avouent qu'aujourd'hui la naissance +est<a name="page_279" id="page_279"></a> un prjug, que l'or ne donne de mrite personne. Ils dclarent +que l'<i>ducation</i> seule tablit une hirarchie lgitime et sainte. +Faites le peuple semblable nous, disent-ils, et nous l'admettrons +l'galit sociale.</p> + +<p>Ces hommes n'oublient qu'un point, c'est que, le peuple n'ayant pu +encore se faire semblable eux, ils se sont faits en attendant, quant +aux vices et la grossiret, semblables au peuple.</p> + +<p>Si j'ai bonne mmoire, je n'avais vu d'orgie de patriciens que sur la +scne, aux thtres de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. J'avoue que +cela m'avait sembl trs-froid et trs-ennuyeux. Du reste, cela se +passait trs-convenablement. Deux ou trois personnages parlants, +trs-occups de leurs affaires, se consultaient dans des <i>a parte</i> sur +toute autre chose que l'orgie, et le long de la table une douzaine de +comparses, trs-bien costums, soulevant en mesure des coupes de bois +dor, les choquaient les unes contre les autres avec un bruit sourd, et</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">. . . . . . . . d'un ton mlancolique,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Entonnaient tristement une chanson bachique.</span></td></tr> +</table> + +<p>Je fus donc trs-peu effray d'un dner de jeunes gens qui se consommait + l'autre bout du jardin de l'auberge. La maison tait pleine en raison +de la foire. Point de chambre o l'on pt manger, point de salle commune +qui ne ft encombre de commis voyageurs...</p> + +<p>J'en demande pardon un mien camarade d'enfance qui me vend d'excellent +vin, et pour qui je vendrais, au besoin, ma dernire paire de bottes; +j'en demande pardon plusieurs commis voyageurs qui m'ont crit des +injures cause de je ne sais quelle mauvaise plaisanterie imprime de +mon fait je ne sais o.—J'en demande pardon, et srieusement, je le +jure, la mmoire d'un seul dont le nom demeure enseveli dans des +cœurs navrs.—Mais enfin, je le confesse la face du ciel et de la +terre, je ne peux pas souffrir<a name="page_280" id="page_280"></a> les commis voyageurs... ou du moins je +n'ai pu les souffrir jusqu' ce jour, qui va peut-tre me rconcilier +jamais avec eux.</p> + +<p>Tant il y a que, craignant les conversations littraires, j'acceptai +l'offre d'une infernale htesse, empoisonneuse et malficire au del de +ce qui a jamais t racont par Gil Blas sur le compte des aubergistes +de toutes les Espagnes. Je laissai dresser dans un coin du jardin, +derrire un espalier, une modeste table pour mes enfants, pour leur +bonne et pour moi. J'avais l'air d'un cur de campagne escort de sa +gouvernante et de ses neveux.</p> + +<p>Il y avait, l'autre bout de ce jardin, une grande table et des +convives de bonne humeur. Ce sont des gens comme il faut, m'avait dit +l'htesse, la fleur des gentilshommes du pays; c'est monsieur le comte, +c'est monsieur le marquis, et puis monsieur de..... Grce Dieu, je +n'ai pas la mmoire des noms, celle des prnoms encore moins; mais ma +senora Lonarde en avait plein la bouche, et j'esprais voir une orgie +aussi mthodiste que celles de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. N'en +dplaise la noblesse, je l'ai fort peu frquente dans ma vie. Je sais +qu'elle porte des gants, qu'elle a toujours le menton bien ras ou la +barbe bien parfume; je sais qu'elle est agrable voir: je ne me +serais jamais dout qu'elle pt tre aussi dsagrable entendre.</p> + +<p>Tu attends peut-tre que je te raconte l'orgie... Ma foi! tu te trompes +bien. D'abord je n'ai assist qu' la partie musicale, l'introduction, +pour ainsi dire; ensuite j'tais masqu par les espaliers, et, grce +Dieu, je ne voyais absolument rien. Enfin mon dner et celui de ma +famille fut termin en dix minutes, et je me retirai plus satisfait +qu'en sortant de l'Odon ou de la Porte-Saint-Martin, car du moins l je +n'avais rien pay en entrant. En ce moment je me sens presque rconcili +avec le procd de Lucrce Borgia, en voyant combien des seigneurs ivres +peuvent se rendre insupportables au spectateur.<a name="page_281" id="page_281"></a></p> + +<p>Je montai dans la diligence immdiatement aprs la <i>reprsentation</i>; +j'entendis le garon d'curie adresser au facteur de la diligence cette +rflexion philosophique, en entendant le refrain d'une chanson +par-dessus le mur: Si c'tait <i>nous</i>, on dirait: V'l la canaille qui +s'chauffe! Mais comme c'est <i>eux</i>, on dit: V'l le beau monde qui +s'amuse! La rponse philosophique de l'autre proltaire fut aussi +nergique que la circonstance le comportait; n'tait le sot usage qui ne +permet plus, comme au temps de Dante et de Montaigne, d'crire certains +mots de la langue, je te le rapporterais, car l'obscnit du peuple est +presque toujours empreinte de gnie: c'est un appel sauvage et terrible + la justice de Dieu. Celle des grands n'est qu'un blasphme stupide; +rien ne le motive, et par consquent rien ne l'excuse...</p> + +<p>O vous que j'ai mconnus, et vers qui je m'incline en ce jour! commis +voyageurs! je proteste que vous tes fort ennuyeux, et que le bel-esprit +dborde en vous d'une manire dsesprante. Mais je jure par Bacchus et +par No, je jure par tous les vins bons et mauvais que vous dbitez, que +vous avez bien plus d'amnit, de politesse et de savoir-vivre que les +<i>jeunes seigneurs</i> de province. Je dpose, et je signerais de mon sang, +que vous vous conduisez cent fois mieux dans les auberges, que vos +manires sont excellentes au prix des leurs, et qu'il vaut mieux mille +fois tomber en votre compagnie et supporter vos rcits de table d'hte, +que de se trouver seulement cinquante toises de la table des gens +<i>comme il faut</i>.—Que la paix soit faite entre nous, et ne m'crivez +plus d'injures, ou tout au moins affranchissez vos lettres, s'il vous +plat.</p> + +<p>Et toi, vieux ami des potes! gnreux sang de la grappe! toi que le +naf Homre et le sombre Byron lui-mme chantrent dans leurs plus beaux +vers, toi qui ranimas longtemps le gnie dans le corps dbile du maladif +Hoffmann! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Gothe, et qui<a name="page_282" id="page_282"></a> +rendis souvent une force surhumaine la verve puise des plus grands +artistes! pardonne si j'ai parl des dangers de ton amour! Plante +sacre, ta cros au pied de l'Hymte, et tu communiques tes feux divins +au pote fatigu, lorsque, aprs s'tre oubli dans la plaine, et +voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son +ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une +jeunesse magique; tu ramnes sur ses paupires brlantes un sommeil pur, +et tu fais descendre tout l'Olympe sa rencontre dans des rves +clestes. Que les sots te mprisent, que les fakirs du bon ton te +proscrivent, que les femmes des patriciens dtournent les yeux avec +horreur en te voyant mouiller les lvres de la divine Malibran. Elles +ont raison de dfendre leurs amants de boire devant elles; les +imaginations de ces hommes-l sont trop souilles, leurs mmoires sont +trop remplies d'ordures, pour qu'il soit prudent de mettre nu le fond +de leur pense. Mais viens, ruisseau de vie! couler flots abondants +dans la coupe de mes amis! Disciples du divin Platon, adorateurs du +beau, ils dtestent la vue comme la pense de ce qui est ignoble, ils +veulent que tout soit pur dans la joie; que la femme chaste ne cesse +point de l'tre table; que l'adolescent ne souille pas ses lvres d'un +rire cynique; que l'artiste puisse dire toute son ambition, et qu'elle +ne fasse sourire personne. Ils veulent enfin, ils <i>peuvent</i>, ils <i>osent</i> +livrer tout le trsor de leur me, et n'avoir rien a reprendre les uns +aux autres quand le jour bleutre nous surprend table dans la +mansarde, et glisse, tendre et timide, un reflet d'azur sur la dorure +rougissante des flambeaux expirants; ou bien, quand la campagne, assis +en plein air, autour des flacons et des fruits, l'aube nous trouve au +jardin, en face de la pleine lune, et nous voit rire de sa face ple qui +ressemble une femme peureuse ou distraite, essayant, mais trop tard, +de se retirer dcemment chez elle avant l'clat du soleil. O belles +nuits de l't brlant qui vient de<a name="page_283" id="page_283"></a> s'couler et qui ne nous sera +peut-tre pas rendu avant bien d'autres annes! aurores sans rose, +veilles d'Italie! doux repos sur les gazons! chants de la fauvette si +mlodieux et si passionns au lever de Vnus! toiles si belles +l'heure du combat entre le jour et la nuit! parfums du crpuscule! +extase et silences suivis de douces paroles et de joyeux rires! venez +encore charmer nos jours sans ambition et nos nuits sans rancunes, et +que le madre rgnrateur, que le champagne factieux, viennent d'heure +en heure chasser le sommeil et dgourdir le cerveau quand mes amis sont +ensemble et quand je suis avec eux!</p> + +<p class="r">De Chlons Lyon.<br /> +</p> + +<p>tendu sur le plancher du tillac et roul dans mon manteau, j'ai dormi +d'un profond sommeil sur le bateau vapeur, en attendant que le jour +vint clairer les rives plates et, quoi qu'en disent les indignes, fort +peu riantes de la Sane. Quelle est cette figure honnte et douce qui +semble protger mon sommeil insouciant, et empcher les pieds des +mariniers de me traiter comme un ballot? C'tait bien la peine d'tudier +Lavater et Spurzheim, pour juger si mal un visage! Le fait est qu'hier +je me suis tromp compltement, et que, prenant ce bon jeune homme pour +un des dbauchs de l'auberge, j'ai refus avec sauvagerie l'offre +amicale de sa voiture. Il est vrai que sur le plancher du paquebot nous +voici tous gaux, et que, s'il prend envie au patricien de railler ma +figure de sminariste et mes manires de paysan, la politesse et la +gratitude n'enchanent pas ma langue, je pourrai lui dire son fait et +celui de ses amis..... Mais il ne me semble ni malveillant, ni hautain. +Attendons.</p> + +<p>Rencontre d'un ancien ami, vraie bonne fortune en voyage. Factieux et +mordant, il m'aide oublier que je suis rompu de fatigue. Il burine +chaque passager, des pieds la tte, par un seul mot pittoresque. Mon +cœur s'tait serr en<a name="page_284" id="page_284"></a> l'apercevant, car sa prsence me rappelle des +sicles entiers, des rves tranges, une vie terrible, dont il fut jadis +le spectateur calme et compatissant. Mais il semble deviner la place du +cœur ou je suis corch vif, et il n'y touche point. Il rit, il +raille, il parle comme Callot dessine. Prendre la vie du ct bouffon +quand on a bu jusqu' la lie tout ce qu'elle a de srieux, c'est le fait +d'une haute philosophie; chez moi, je l'avoue, ce n'est l'effet que +d'une grande faiblesse. Qu'importe? Je ris, je suis heureux pendant une +heure; il me semble que je suis n d'hier.</p> + +<p>Paul a l'œil minemment artiste, et je vois tous les objets que la +rive emporte derrire nous travers sa fantaisie moqueuse. Le clocher +de Mcon me fait rire aux clats; je n'aurais jamais cru qu'un clocher +pt tant me divertir. Et cependant Paul ne rit jamais; sa gaiet grave, +celle des enfants, expansive et bruyante, l'excellente figure et +l'obligeance dlicate du <i>lgitimiste</i>, la consternation d'Ursule qui se +croit en pleine mer, mon sans-gne bohmien, c'en est assez pour nous +trouver tous camarades et faire socit commune l'auberge de Lyon.</p> + +<p>—Comment s'appelle notre ami? dit Paul demi-voix en me montrant le +lgitimiste.</p> + +<p>—Le diable m'emporte si je le sais!</p> + +<p>—Demandons-lui ses papiers, reprend Paul avec dignit.</p> + +<p>Inspection faite de son passe-port, il est patricien; il faut bien le +lui pardonner. Il est riche; cela nous est fort indiffrent, preuve +qu'il est inutile de connatre le nom et la position des gens. Il est +aimable, modeste et bien lev. Qu'avons-nous besoin d'en savoir +davantage?—Il va Genve; nous irons tous ensemble; mais non. Paul +nous quitte et descend le Rhne. Son destin ou sa fantaisie l'emporte +par l. L'ami improvis, moi et ma famille, nous prenons la poste +frais communs, et nous verrons ce soir le lac de Nantua.<a name="page_285" id="page_285"></a></p> + +<p class="r">Nantua.<br /> +</p> + +<p>Montagnes sans grandeur, lac sans tendue, vgtation pauvre, paysage +sans caractre pour quiconque a vu les Alpes. Et cependant, et l, un +aspect singulier, une masse de roches tendres trangement dcoupes, des +bastions et des piliers que l'on croirait construits et sculpts par la +main de l'homme, des angles de montagnes s'ouvrant sur de fraches +valles, des sites sans noblesse, mais pleins de varit, et se +succdant avec profusion sous les yeux, non ravis, mais occups; voil +comme le Bugey m'est apparu cette fois. Jadis je l'ai trouv hideux.—Ne +lis jamais mes lettres avec l'intention d'y apprendre la moindre chose +certaine sur les objets extrieurs; je vois tout au travers des +impressions personnelles. Un voyage n'est pour moi qu'un cours de +psychologie et de physiologie dont je suis le <i>sujet</i>, soumis toutes +les preuves et toutes les expriences qui me tentent, condamn +subir toute l'adulation et toute la piti que chacun de nous est forc +de se prodiguer alternativement soi-mme, s'il veut obir navement +la disposition du moment, l'enthousiasme ou au dgot de la vie, au +caprice du califourchon, l'influence du sommeil, la qualit du caf +dans les auberges, etc., etc.</p> + +<p>Nous nous sommes mis en tte de trouver ici des beauts; car on nous a +dclar sur l'honneur que ce pays a des beauts de premier ordre, et +nous en croyons l'auteur du renseignement.—Nous prenons un char suisse, +et nous nous faisons conduire Mriat par une pluie battante, +accompagne de coups de tonnerre brusques, imprvus, et d'un son bizarre +comme la forme des rochers qui les rpercutent. Le guide se trompe de +route et gravit la montagne au lieu de descendre dans le ravin. La pluie +redouble; aucune esprance de djeuner sur l'herbe. Nous djeunons +philosophiquement dans le char. On casse le goulot d'une<a name="page_286" id="page_286"></a> bouteille, et +nous trinquons avec un flegme britannique, quand tout coup nous nous +voyons trois lignes du prcipice. L'automdon mouill, et de +trs-mchante humeur, s'est aperu de sa mprise. Il a voulu retourner +sur ses pas, le chemin est trop troit. Le cheval refuse de se casser le +cou; c'est donc au char de subir toutes les consquences de sa +conformation incommode et de l'ankylose de ses ressorts. La difficult +de l'entreprise dcourage le guide. Il nous laisse une roue dans +l'abme, et le verre la main, fort empchs de descendre, encore plus +empchs de demeurer.</p> + +<p>Heureusement nous rions aux clats, et jamais on ne se tue en riant. +Nous trouvons moyen de sortir de la bote de cuir, nous soulevons le +vhicule, nous portons le cheval, nous rossons le cocher, et j'en suis +quitte pour un verre de vin rpandu tout entier dans la poche de ma +blouse.</p> + +<p>Enfin, nous rentrons dans le ravin, non pas perpendiculairement, comme +nous en tions menacs, mais par un joli chemin couvert de fleurs +sauvages, toutes brillantes de pluie, et bord d'un ruisseau qui devient +torrent et grossit de minute en minute. La pluie fouette les sapins +chevels; des nuages courent sur les flancs de la gorge; le brouillard +enveloppe les cimes; et par mille angles du sentier qui serpente au sein +des noires forts, nous pntrons dans une rgion vraiment sublime de +tristesse.</p> + +<p>Pas une figure humaine, pas un toit de chalet. Deux remparts pic, +couverts d'arbres vivaces qui semblant crotre sur la tte les uns des +autres, nous pressent, nous treignent, et semblent, par leurs dtours +multiplis, nous pousser et nous enfermer dans d'inextricables +solitudes.</p> + +<p>J'ai vu beaucoup de sites plus grandioses, je n'en ai gure vu de plus +austres. Les plus belles veines des Alpes, des Pyrnes et des Apennins +ne produisent pas une vgtation plus robuste et plus imposante; nulle +part je n'ai vu d'aussi belles forts de sapins gigantesques, lancs, +fiers, touffus, et par leur nombre et par leur situation escarpe, +semblant<a name="page_287" id="page_287"></a> braver la destruction et renatre sous les coups de la foudre +et de la cogne.</p> + +<p>A Mriat, les restes de la Chartreuse consistent en quelques belles +arcades charges de plantes paritaires et demi ensevelies dans les +boulements de la montagne que le gazon a recouverts; le portail est +encore debout et conserve son air monastique. Le torrent se prcipite +avec fracas derrire la Chartreuse, roule ct et se laisse tomber sur +l'angle d'un btiment dtach qu'il achve de dgrader, et qu'il semble +prt emporter tout fait dans un jour d'orage. Quel tait l'emploi de +ce btiment au temps des moines? Je me suis imagin que c'tait le lieu +pnitentiaire, et que la cataracte devait rouler sur la vote d'un +cachot humide et plein de terreur. A moi permis: il n'y a l pour +cicerone que deux gants silencieux et farouches, le garde-forestier et +sa fille, participant l'un et l'autre de la nature des sapins du pays, +fiers comme des hidalgos ruins, dclarant qu'ils ne sont ni aubergistes +ni cabaretiers, et nonobstant vendant aux rares curieux qui vont les +visiter tout ce qu'on peut trouver dans un cabaret pour de l'argent.</p> + +<p>Ce site m'a paru, au milieu de la pluie, mlancolique, froid, et +admirablement choisi pour une vie ternellement uniforme et pour des +hommes vous au culte de l'ide unique et absolue. Point de +perspectives, point de contrastes; des pentes de gazon d'un vert gal et +magnifique, des profondeurs de forts sans issue, sans la moindre +chappe pour le regard et la pense; partout des sapins, des prairies +troites et des forts coupes par l'invincible rempart de la montagne, +par les ternels brouillards..... Je dis ternels, quoique je n'aie +pass l qu'une heure. S'ils ne le sont pas, s'il y a jamais un beau +soleil sur la Chartreuse de Mriat, si le torrent roule quelquefois +limpide et calme, si la tristesse y soulve un instant ses sombres +voiles, et si un pareil site s'avise de vouloir sourire, je le dclare +<i>poncif</i>, comme on dit dans les ateliers de peinture, c'est--dire<a name="page_288" id="page_288"></a> +pleutre, manqu, ct du beau. Je le dshrite de ma sympathie, je lui +retire mon souvenir, et je tiens pour piciers et malappris tous les +voyageurs qui s'y rendront par un beau temps.</p> + +<p>Je me suis mouill jusqu'aux os, ce qui m'a parfaitement guri +homœopathiquement d'un rhume obstin; c'est--dire que j'ai chang +une toux supportable contre une grosse fivre qui m'a forc de passer la +nuit dans une auberge de village, presque la porte de Genve.</p> + +<p>Mais j'ai salu le Mont-Blanc de ma fentre mon rveil, et j'ai vu +sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, tendu comme un immense tapis +bigarr au pied de la Savoie, forteresse neigeuse leve l'horizon.</p> + +<p class="r">Genve.<br /> +</p> + +<p>—Messieurs, o descendez-vous?</p> + +<p>C'est le postillon qui parle.—Rponse:</p> + +<p>—Chez M. Listz.</p> + +<p>—O loge-t-il, ce monsieur-l?</p> + +<p>—<i>J'allais prcisment vous adresser la mme question.</i></p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il fait? Quel est son tat?</p> + +<p>—Artiste.</p> + +<p>—Vtrinaire?</p> + +<p>—Est-ce que tu es malade, animal?</p> + +<p>—C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire +chez lui.</p> + +<p>On nous fait gravir une rue pic, et l'htesse de la maison indique +nous dclare que Listz est en Angleterre.</p> + +<p>—Voil une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un +musicien du thtre; il faut aller le demander au rgisseur.</p> + +<p>—Pourquoi non? dit le lgitimiste. Et il va trouver le rgisseur. +Celui-ci dclare que Listz est Paris.—Sans doute,<a name="page_289" id="page_289"></a> lui fais-je avec +colre, il est all s'engager comme flageolet dans l'orchestre Musard, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Pourquoi non? dit le rgisseur.</p> + +<p>—Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles +qui prennent des leons de musique connaissent M. Listz.</p> + +<p>—J'ai envie d'aller parler celle qui sort maintenant avec un cahier +sous le bras, dit mon compagnon.</p> + +<p>—Et pourquoi non? d'autant plus qu'elle est jolie.</p> + +<p>Le lgitimiste fait trois saluts la franaise, et demande l'adresse de +Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit, +baisse les yeux, et avec un soupir touff rpond que M. Listz est en +Italie.</p> + +<p>—Qu'il soit au diable! Je vais dormir dans la premire auberge venue; +qu'il me cherche son tour.</p> + +<p>A l'auberge, on m'apporte bientt une lettre de sa sœur.</p> + +<p>Nous t'avons attendu, tu n'es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous! +nous sommes partis.</p> + +<p class="r">A<small>RABELLA.</small></p> + +<p><i>P.S.</i> Vois le major, et viens avec lui nous trouver.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>—Qu'est-ce que le major?</p> + +<p>—Que vous importe? dit mon ami le lgitimiste.</p> + +<p>—Au fait! Garon, allez chercher le major.</p> + +<p>Le major arrive. Il a la figure de Mphistophls et la capote d'un +douanier. Il me regarde des pieds la tte et me demande qui je suis.</p> + +<p>—Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d'Arabella.</p> + +<p>—Ah! ah! je cours chercher un passe-port.</p> + +<p>—Cet homme est-il fou?</p> + +<p>—Non pas; demain nous partons pour le Mont-Blanc.</p> + +<p>Nous voici Chamounix; la pluie tombe, et la nuit s'paissit.<a name="page_290" id="page_290"></a> Je +descends au hasard l'<i>Union</i>, que les gens du pays prononcent +<i>Oignon</i>, et cette fois je me garde bien de demander l'artiste europen +par son nom. Je me conforme aux notions du peuple clair que j'ai +l'honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage: +Blouse trique, chevelure longue et dsordonne, chapeau d'corce +dfonc, cravate roule en corde, momentanment boiteux, et fredonnant +habituellement le <i>Dies ir</i> d'un air agrable.</p> + +<p>—Certainement, monsieur, rpond l'aubergiste, ils viennent d'arriver; +la dame est bien fatigue, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez +l'escalier, ils sont au n 13.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me prcipite dans le +n 13, dtermin me jeter au cou du premier Anglais spleentique qui +me tombera sous la main. J'tais crott de manire ce que ce ft l +une charmante plaisanterie de commis voyageur.</p> + +<p>Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que +l'aubergiste appelle la <i>jeune fille</i>. C'est Puzzi califourchon sur le +sac de nuit, et si chang, si grandi, la tte charge de si longs +cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si fminine, que, ma foi! +je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui te mon +chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi o est Lara?</p> + +<p>Du fond d'une capote anglaise sort, ce mot, la tte blonde d'Arabella; +tandis que je m'lance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un +cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements, +tandis que la fille d'auberge, stupfaite de voir un garon si crott, +et que jusque-l elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi +belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va rpandre dans +la maison que le n 13 est envahi par une troupe de gens mystrieux, +indfinissables, chevelus comme des sauvages, et o il n'est pas +possible de reconnatre les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec +les matres.—<a name="page_291" id="page_291"></a>Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de +mpris, et nous voil stigmatiss, montrs au doigt, pris en horreur. +Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent +leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux poux se +concertent pour nous demander pendant le souper une petite +reprsentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte +raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus +scientifique que j'aie faite dans ma vie.</p> + +<p>Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que +j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent, +aussi peu accessibles l'atmosphre des rgions qu'ils traversent que +la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement +grce aux mille prcautions dont ils s'environnent, qu'ils sont +redevables de leur ternelle impassibilit. Ce n'est pas parce qu'ils +ont trois paires de <i>breeches</i> les unes sur les autres qu'ils arrivent +parfaitement secs et propres malgr la pluie et la fange; ce n'est pas +non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide +et mtallique brave l'humidit; ce n'est pas parce qu'ils marchent +chargs chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en +faudrait pour adoniser tout un rgiment de conscrits bas-bretons, qu'ils +ont toujours la barbe frache et les ongles irrprochables. C'est parce +que l'air extrieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils +marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une +cloche de cristal paisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils +regardent en piti les cavaliers que le vent dfrise et les pitons dont +la neige endommage la chaussure. Je me suis demand, en regardant +attentivement le crne, la physionomie et l'attitude des cinquante +Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque +table d'hte de la Suisse, quel pouvait tre le but de tant de +plerinages lointains, prilleux et difficiles, et je crois avoir<a name="page_292" id="page_292"></a> fini +par le dcouvrir, grce au major, que j'ai consult assidment sur cette +matire. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de russir +traverser les rgions les plus leves et les plus orageuses sans avoir +un cheveu drang son chignon.—Pour un Anglais, c'est de rentrer dans +sa patrie aprs avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni +trou ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les +auberges aprs leurs pnibles excursions, hommes et femmes se mettent +sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute +l'impermabilit majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas +leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que +l'occasion du porte-manteau, le vhicule de l'habillement. Je ne serais +pas tonn de voir paratre Londres des relations de voyage ainsi +intitules: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.—Souvenirs +de l'Helvtie par un collet d'habit.—Expdition autour du monde, par un +manteau de caoutchouc.—Les Italiens tombent dans le dfaut contraire. +Habitus un climat gal et suave, ils mprisent les plus simples +prcautions, et les variations de la temprature les saisissent si +vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitt pris de nostalgie; ils +les parcourent avec un ddain superbe, et, portant le regret de leur +belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut tout ce +qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme +une proprit, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si +quelque chose pouvait ter l'envie de passer les Alpes, ce serait +l'espce de crie qu'il faut subir propos de toutes les villes et de +tous les villages dont les noms seuls font battre le cœur et enfler +la voix d'un Italien aussitt qu'il les prononce.</p> + +<p>Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les +Allemands, excellents pitons, fumeurs intrpides et tous un peu +musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent +de tous les ennuis de<a name="page_293" id="page_293"></a> l'auberge avec le cigare, le flageolet ou +l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de +la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent +inaperus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur +oisivet.</p> + +<p>Quant nous autres Franais, il faut bien avouer que nous savons +voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dvore, +l'admiration nous transporte: nos facults sont vives et saisissantes; +mais le dgot nous abat au moindre chec. Quoique notre <i>home</i> soit +gnralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous +poursuit jusqu'aux extrmits de la terre, nous rend revches et +malhabiles supporter les privations et les fatigues, et nous inspire +les plus purils et les plus inutiles regrets. Imprvoyants comme les +Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les +inconvnients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous +sommes la guerre, ardents au dbut, dmoraliss la dbandade. +Quiconque voit le dpart d'une caravane franaise dans les chemins +escarps de la Suisse peut bien rire de cette joie imptueuse, de ces +courses folles sur les ravins, de cette hte factieuse, de toute cette +peine perdue, de toute cette force prodigue l'avance sur les marges +de la route, et de cette vaine attention donne avec enthousiasme aux +premiers objets venus. Celui-l peut tre bien certain qu'au bout d'une +heure la caravane aura puis tous les moyens possibles de se lasser au +physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera disperse, +triste, harasse, se tranant avec peine jusqu'au gte, et n'ayant donn +aux vritables sujets d'admiration qu'un coup d'œil distrait et +fatigu.</p> + +<p>Or, tout ceci n'est peut-tre pas aussi inutile noter qu'il te semble. +Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrg de la vie de l'homme. La +manire de voyager est donc le criterium auquel on peut connatre les +nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de +la vie.<a name="page_294" id="page_294"></a></p> + +<p>Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien mes dpens +je l'ai acquise! Je ne souhaite personne d'y arriver au mme prix, et +j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'ides faites +et d'habitudes volontaires.</p> + +<p>Si je sais voyager sans ennui et sans dgot, je ne me pique pas de +marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans tre mouill. Il n'est +au pouvoir d'aucun Franais de se procurer la quantit ncessaire de +fluide britannique pour chapper entirement toutes les intempries de +l'air. Mes amis sont dans le mme cas, de sorte que tout le long du +chemin notre toilette a t un sujet de scandale et de mpris pour les +touristes pneumatiques. Mais quel ddommagement on trouve se jeter +terre pour se reposer sur la premire mousse venue, s'enfumer dans le +chalet, traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins +difficiles, poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux +ailes blanches ocelles de pourpre, courir le long des buissons aprs +la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la +terre! le tout sauf paratre, le soir, devant les Anglais, hl, +crpu, poudreux, fangeux ou dchir, sauf tre pris pour un +saltimbanque!</p> + +<p>Au reste, nous fmes un peu rhabilits Chamounix par l'apparition du +major fdral en uniforme, et par l'arrive du lgitisme. Leurs +excellentes manires et la dignit gracieuse d'Arabella rtablirent le +silence, sinon la scurit, autour de nous. Je crois bien nonobstant que +les couverts d'argent furent compts trois fois ce soir-l; et, pour ma +part, j'entendis mistress *** et milady ***, mes voisines, deux jeunes +douairires de cinquante soixante ans, barricader leur porte comme si +elles eussent craint une invasion de Cosaques.</p> + +<p>—Ne pensez-vous pas, dit le major, qu'un pays, tout entier converti en +htellerie pour toutes les nations, ne peut garder aucun caractre de +nationalit?<a name="page_295" id="page_295"></a></p> + +<p>—Mais ne peut-on adresser le mme reproche votre Suisse? lui dis-je.</p> + +<p>—Hlas! qui vous en empche? reprit-il.</p> + +<p>—Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fire, dit Franz, et +qui, tandis que plusieurs milliers d'Anglais y talent leur oisivet, +chasse les rfugis de son territoire! cette rpublique qui s'unit aux +monarchies pour traquer comme des btes fauves les martyrs de la cause +rpublicaine!...</p> + +<p>Un roulement de tambour nous interrompit.</p> + +<p>—Quel est ce bruit belliqueux? dit Arabella.</p> + +<p>—C'est la gele qui commence, et le tambour qui l'annona aux habitants +de la valle, afin qu'ils allument des feux auprs des pommes de terre.</p> + +<p>La pomme de terre est l'unique richesse de cette partie de la Savoie. +Les paysans pensent qu'en tablissant une couche de fume sur la rgion +moyenne des montagnes, ils interceptent l'air des rgions suprieures et +prservent de son atteinte le fond des gorges. J'ignore s'ils font bien. +Si je voyageais aux frais d'un gouvernement, d'une socit savante ou +seulement d'un journal, j'apprendrais cela, et bien d'autres choses +encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de +ceux qui en parlent et en dcident. Ce que je sais, c'est que cette +ligne de feux, tablie comme des signaux tout le long du ravin, +m'offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils peraient +de taches rouges et de colonnes de fume noire le rideau de vapeur +d'argent o la valle tait entirement plonge et perdue. Au-dessus des +feux, au-dessus de la fume et de la brume, la chane du Mont-Blanc +montrait une de ses dernires ceintures granitiques, noire comme l'encre +et couronne de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient +nager dans le vide. Sur quelques cimes que le vent avait balayes, +apparaissaient, dans un firmament pur et froid, de larges toiles. Ces +pics de montagnes, levant dans l'ther un horizon noir et resserr, +faisaient paratre les astres<a name="page_296" id="page_296"></a> tincelants. L'œil sanglant du +Taureau, le farouche Aldbaran, s'levait au-dessus d'une sombre +aiguille, qui semblait le soupirail du volcan d'o cette infernale +tincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, toile bleutre, pure +et mlancolique, s'abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme +de compassion et de misricorde tombe du ciel sur la pauvre valle, +mais prte tre saisie en chemin par l'esprit perfide des glaciers.</p> + +<p>Ayant trouv ces deux mtaphores, dans un grand contentement de +moi-mme, je fermai ma fentre. Mais en cherchant mon lit, dont j'avais +perdu la position dans les tnbres, je me fis une bosse la tte +contre l'angle du mur. C'est ce qui me dgota de faire des mtaphores +tous les jours subsquents. Mes amis eurent l'obligeance de s'en +dclarer singulirement privs.</p> + +<p>Ce que j'ai vu de plus beau Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te +figurer l'aplomb et la fiert de cette beaut de huit ans, en libert +dans les montagnes. Diane enfant devait tre ainsi, lorsque, inhabile +encore poursuivre le sanglier dans l'horrible rymanthe, elle jouait +avec de jeunes faons sur les croupes <i>amnes</i> de l'Hybla. La fracheur +de Solange brave le hle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse +nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immacule. +Sa longue chevelure blonde flotte en boucles lgres jusqu' ses reins +vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forc des +mules, ni la course <i>au clocher</i> sur les pentes rapides et glissantes, +ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures +entires. Toujours grave et intrpide, sa joue se colore d'orgueil et de +dpit quand on cherche aider sa marche. Robuste comme un cdre des +montagnes et frache comme une fleur des valles, elle semble deviner, +quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt +de Dieu l'a touche au front, et qu'elle est destine dominer un jour, +par la force morale, ceux dont la force physique<a name="page_297" id="page_297"></a> la protge maintenant. +Au glacier des Bossons, elle m'a dit: Sois tranquille, mon George; +quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc.</p> + +<p>Son frre, quoique plus g de cinq ans, est moins vigoureux et moins +tmraire. Tendre et doux, il reconnat et rvre instinctivement la +supriorit de sa sœur; mais il sait bien aussi que la bont est un +trsor. <i>Elle</i> te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai +heureux.</p> + +<p>ternel souci, ternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, pres +aux moindres jouissances, habiles se les procurer, soit par +l'obsession, soit par l'opinitret; gostes avec candeur, +instinctivement pntrs de leur trop lgitime indpendance, les enfants +sont nos matres, quelque fermet que nous feignions vis--vis d'eux. +Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent, +malgr leur bont naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manire de +les plier la forme sociale avant que la socit leur fasse sentir ses +angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne +raison on peut donner un esprit sortant de la main de Dieu et +jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre tant d'inutiles et +folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un +charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas +comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prtendue +ncessit de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen; +l'autorit: et je l'emploie quand il faut, c'est--dire fort rarement; +c'est ce que je ne conseille personne d'essayer s'il n'a les moyens de +se faire aimer autant que craindre.</p> + +<p>J'aime beaucoup les systmes, le cas d'application except. J'aime la +foi saint-simonienne, j'estime fort le systme de Fourier; je rvre +ceux qui, dans ce sicle maudit, n'ont subi aucun entranement vicieux, +et qui se retirent dans une vie de mditation et de recherche pour rver +le salut de l'humanit. Mais je crois qu'avec la moindre vertu<a name="page_298" id="page_298"></a> mise en +action, et soutenue par une certaine nergie, on en ferait plus qu'avec +toute la sagesse des nations dlaye dans les livres. Cela me vient, non + propos de l'ducation de mes enfants, mais propos de celle du genre +humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant +les prcipices de la Tte-Noire. Et moi, pied, tirant par la bride le +mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort +difficiles, je babillais tort et travers. On me faisait la guerre +parce que je n'avais pas voulu mordre la philosophie durant notre +sjour Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science, +Arabella pntre tout d'un coup d'œil rapide et clair. Moi, je suis +paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage. +Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de +leur doigt tout l'argot de la mtaphysique allemande. Je me dfendis +comme un diable, et je crois que nous ne nous entendmes ni les uns ni +les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me +juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvret +de ma cervelle. Je n'tais pas bien press, comme tu peux croire, de lui +laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrnologiques dont +m'a dou la nature. Je n'aime parler de moi qu'avec ceux que j'aime, +et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-tre mme +cause de cela prcisment), je me sentais une secrte mfiance contre +lui.</p> + +<p>J'avais grand tort, assurment. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il +tait bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid +et si bouffi, est plus potique que le mien: je m'en suis aperu ma +grande honte et mon grand plaisir.</p> + +<p>Tant il y a, que, le jugeant un peu pdant, je fis le grossier et le +railleur avec lui pendant toute cette journe. J'attaquai, par esprit de +contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une +guerre de Vandale sa mtaphysique.<a name="page_299" id="page_299"></a> Il me crut plus bte que je +n'tais, et j'eus lieu de m'en rjouir; car il commena de ce moment +me prendre en amiti et ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son +microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait. +Il vit que j'tais un assez bon garon, pas du tout <i>fort</i>, et plus +rapproch de la nature du hanneton que de celle du diable.</p> + +<p>Au fond, s'il avait raison contre moi beaucoup d'gards, je soutiens +que je n'avais pas tort dans ce que je voulais prouver. Mon erreur ne +consistait qu' vouloir combattre en lui des systmes que je lui +supposais fort gratuitement; et, pour repousser un talage de fausse et +froide science que je lui attribuais injustement, je faisais le procs +toute science, toute mthode, toute thorie. Je crois, Dieu me le +pardonne! que j'aurais mdit de mon Jean-Jacques lui-mme s'il et pris +son parti. Mais il me fit le plaisir de n'y point songer, et moi, +m'enfonant jusqu'au cou dans la sauvagerie de mon matre bien-aim, je +dclamai (un peu moins loquemment que lui) contre l'abus de la science +et les absurdits de la philosophie creuse. Voil o j'avais raison: je +hais cette science profonde, ardue, inextricable, barbare, o l'esprit +se noie, o le cœur se dessche; cette mtaphysique glace des +Allemands, qui analyse l'me humaine, qui dissque les mystres de la +Divinit en nous; sans songer veiller dans nos cœurs une pense +gnreuse, sans y faire germer un sentiment vraiment religieux, vraiment +humain. Je me rvoltai donc contre tous ces docteurs clectiques dont je +croyais le major infatu. Je me cramponnai au fait, la logique claire, + la pratique ardente, aux principes rpublicains, la gnrosit du +sang franais, la France, en un mot, que ce Genevois avait l'air de +mpriser, son Allemagne mtaphysique la main. Pour exprimer tout cela, +je dbitai mille sottises: le rus major m'y poussait en me traitant de +jacobin; et moi, bouillant enfant de Paris que je suis, je ne voulus +point renier mes pres, les fils de notre aeul Rousseau.<a name="page_300" id="page_300"></a> La dispute +tait trop anime pour que je songeasse faire mes rserves. Il me +semblait que c'et t lchet que de faire la part de nos garements, +de notre ignorance et de nos excs de 93, en prsence d'un adversaire +qui feignait d'en imputer la faute notre France philosophique du +dix-huitime sicle; et, de parole en parole, je m'chauffai si bien que +j'eusse t capable d'envoyer la guillotine le major, Puzzi, la poupe +que ma fille portait en croupe, et jusqu'au mulet qu'elles chevauchaient +de compagnie.</p> + +<p>Mais tout coup je m'aperus que le major, ennuy ou rvolt de ma +mauvaise foi, ne m'coutait plus. Il avait la tte penche sur son +livre, et, au milieu des plus belles scnes de la nature, il n'avait +d'yeux et de pense que pour un trait de philosophie qu'il venait de +tirer de sa poche. Je me permis de l'en railler.</p> + +<p>—Taisez-vous, me dit-il; vous traversez la vie en regardant comment les +objets sont colors, dcoups et arrangs en apparence; vous ne savez et +vous ne dsirez savoir la cause de rien. Vous avez bien regard les +montagnes depuis Chamounix jusqu'ici, n'est-ce pas? Vous avez compt les +sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des +dchiquetures de la chane, comme un dessinateur gographe trace de +mmoire les sinuosits de la Sane sur un morceau de papier. Pendant ce +temps-l, j'ai cherch le principe de l'univers.</p> + +<p>—Et vous l'avez trouv, major? Faites-nous en part.</p> + +<p>—Vous tes un impertinent, dit-il. Je n'ai rien trouv du tout; mais +j'ai pens au principe de l'univers, et c'est un sujet de rflexion qui +vaut bien l'action de regarder en l'air sans penser rien.</p> + +<p>Et, donnant du talon sa mule, il nous laissa en arrire, toujours +clignotant sur son livre, et rptant entre ses dents une phrase qu'il +venait de lire, et qui, apparemment, ne lui semblait pas claire: +<i>L'absolu est identique lui-mme.</i></p> + +<p>—Quand nous arriverons Martigny, osai-je dire, sur<a name="page_301" id="page_301"></a> les onze heures +du soir, il aura peut-tre dcouvert vingt-trois mille manires +d'interprter ces quatre mots. Je comprends qu'un ne peut tre de bonne +humeur quand on a de pareilles contentions d'esprit.</p> + +<p>—Vous avez tort rciproquement de vous insulter, dit la sage Arabella. +Tout homme est sage qui s'abandonne ses impressions sans s'occuper du +<i>qu'en pensera-t-on?</i> Il y a quelque chose de plus stupide que +l'indiffrence du vulgaire en prsence des beauts naturelles; c'est +l'extase oblige, c'est l'infatigable exclamation. Si le major n'est +point dans une disposition artistique ce matin, il montre beaucoup plus +de sens et d'esprit en se jetant dans une proccupation absolue que s'il +faisait de tristes efforts pour ranimer son enthousiasme refroidi.</p> + +<p>—D'ailleurs, je ne sais pas de quel droit, reprit Franz, nous +mpriserions son indiffrence pour le paysage; car nous n'avons encore +fait que nous disputer depuis le dpart. Quant au docteur Puzzi, il +attrape gravement des criquets le long des buissons, et ce n'est pas +beaucoup plus potique.</p> + +<p>Vers le dclin du jour, nous nous trouvmes au plus haut du col des +montagnes, et nous fmes assaillis par un vent glac qui nous soufflait +le grsil au visage. Courbs sur nos mules, nous nous cachions le nez +dans nos manteaux. Le major tait impassible et songeait son absolu. +Dix minutes plus tard et un quart de lieue plus bas, nous rentrmes dans +une rgion tempre, et les profondeurs du Valais s'ouvrirent sous nos +pieds, couronnes de cimes violettes et traverses par le Rhne comme +par une bande d'argent mat. La nuit vint avant que nous eussions +travers, au pas de course, la zone de prairies qui conduit Martigny, +par de beaux gazons coups de mille ruisseaux. Un trou notable mon +soulier me fora de monter sur la mule du major, en croupe derrire lui +et son absolu. Il ne me fit pas grce de la leon.<a name="page_302" id="page_302"></a></p> + +<p>—Les systmes ne sont pas tout fait aussi mprisables, dit-il, que +veulent bien le faire croire les gens incapables de suivre pendant un +quart d'heure le plus simple raisonnement, et de comprendre les plus +claires thories. Ce sont d'excellentes habitudes d'esprit que celles +qui amnent embrasser d'un coup d'œil toutes les combinaisons de la +pense; et quand on est arriv saisir sans effort, et comparer sans +trouble et sans vertige, toutes les donnes morales et philosophiques +qui circulent dans le monde intelligent, je crois qu'on est au moins +aussi capable de juger son sicle que lorsqu'on se croise les bras en +disant: Tout ce qui est obscur est inintelligible, tout ce qui est +difficile est irralisable.</p> + +<p>—Bravo! major; bas l'obscurantiste! s'crirent en chœur les +assistants.</p> + +<p>Je n'tais pas content, d'autant plus que la mule avait le trot dur, et +que l'infernal major accompagnait chaque phrase d'un coup d'peron qui +m'imprimait de violentes secousses. J'avais grande envie de le pousser +dans le premier foss venu et de continuer la route sans lui; mais je +craignis qu'il ne se venget par quelque malice plus raffine; et comme +j'ai le malheur d'tre fort lourd dans la plaisanterie, je me soumis +mon sort en attendant une meilleure occasion. La bonne Arabella, me +voyant mortifi, prit gnreusement ma dfense.</p> + +<p>—Si vous n'aviez pas trouv dans la science autre chose que l'avantage +et le plaisir de juger votre sicle, dit-elle au major, ce ne serait pas +d'un grand profit pour nous autres. Ce n'est pas seulement +d'intelligence que les hommes ont besoin, mais d'amour et d'activit. +Voil sans doute ce que Piffol veut prouver depuis trois heures qu'il +draisonne; et voil ce que le major fait semblant de ne pas comprendre, +bien qu'il en soit pntr tout autant que nous.</p> + +<p>—Non! non! m'criai-je avec humeur; il n'est pntr<a name="page_303" id="page_303"></a> que du contraire. +Si le major est savant, que lui importent les souffrances et l'abjection +du simple et de l'ignorant? Que le major sympathise avec des esprits +d'une haute trempe, cela est heureux et agrable pour lui et pour eux; +mais le monde n'en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n'en reoit +aucun soulagement. Eh! trouvez donc un moyen d'appuyer votre science sur +un texte limpide et laconique! et quand vous aurez fait un peuple avec +cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez. +Jusque-l vous n'tes que des brahmanes, vous cachez la vrit dans des +puits, et vos plus anciens adeptes peuvent peine expliquer vos +mystres, tant ils sont compliqus, tant le principe y est envelopp +d'hiroglyphes! Faute de vouloir trancher dans le vif et de prsenter +courageusement tout le pril et toute la souffrance d'une grande crise +expiatoire, vous faites rire avec vos nigmes, et vous mritez +plusieurs gards les reproches d'hypocrisie qu'on vous adresse. Voil +pourquoi tout votre bagage scientifique n'enrichit personne; voil +pourquoi nous ne savons rien, ou, quand nous nous mlons d'tudier et +d'interprter, nous tombons dans une dplorable confusion.</p> + +<p>—Et cependant, n'en doutez pas, reprit Franz, l'avenir du monde est +dans tout. Les divers lments de rnovation se constitueront un jour et +formeront une noble unit. Oh! non, tant de belles œuvres parses ne +retomberont pas dans la nuit; tant de nobles aspirations, tant de +gnreux soupirs ne seront pas touffs par l'implacable indiffrence du +destin. Qu'importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des +champions de la vrit? Ils combattent aujourd'hui pars, et malades, +malgr eux, du dsordre et de l'intolrante vanit du sicle. Ils ne +peuvent s'lever au-dessus de cette atmosphre empoisonne. Perdus dans +une affreuse mle, ils se mconnaissent, se fuient et se blessent les +uns les autres, au lieu de se presser sous la mme bannire et de plier +le genou devant les plus robustes et les plus purs<a name="page_304" id="page_304"></a> d'entre eux. Ils +prodiguent leur force des engagements partiels, de frivoles +escarmouches. Il faut que cette gnration haletante passe et s'efface +comme un torrent d'hiver. Il faut qu'elle emporte nos lamentations +prophtiques, nos protestations et nos pleurs. Aprs elle, de nouveaux +combattants mieux disciplins, instruits par nos revers, ramasseront nos +armes parses sur le champ de bataille, et dcouvriront la vertu magique +des flches d'Hercule.</p> + +<p>—Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t'entende! m'criai-je +en sautant bas du mulet; tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un +musicien.</p> + +<p>Le major sourit dans sa barbe en nous regardant d'un œil paternel. +Son cœur sympathisait avec notre lan vers l'avenir, et il commenait + me sembler moins infernal qu'il ne m'avait pass par la tte de le +supposer.</p> + +<p>Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de +l'htel de la Grand'Maison Martigny.</p> + +<p>—Ce n'est pas une raison pour faire la grimace, lui dit +brle-pourpoint Franz, qui tait tout moustill et tout guerroyant.</p> + +<p>Elle faillit lui jeter son flambeau la tte. Ursule se prit +pleurer.—Qu'as-tu? lui dis-je.—Hlas! dit-elle, je savais bien que +vous me mneriez au bout du monde; nous voici la Martinique. Il faudra +passer la mer pour retourner chez nous; on me l'avait bien dit que vous +ne vous arrteriez pas en Suisse!—Ma chre, lui dis-je, rassure-toi et +enorgueillis-toi. D'abord, tu es Martigny, en Suisse, et non la +Martinique. Ensuite, tu sais la gographie absolument comme Shakspeare.</p> + +<p>Cette dernire explication parut la flatter. Franz donna l'ordre aux +domestiques de rveiller la caravane six heures du matin. Nous nous +jetmes dans nos lits, extnus de fatigue. J'avais fait pied presque +tout le chemin, c'est--dire huit lieues. Le major l'avait fort bien +remarqu, et il me gardait un plat de son mtier. Il s'enferma avec son<a name="page_305" id="page_305"></a> +trait de l'absolu et Puzzi, qu'il rossa pour l'empcher de ronfler, et +il chercha toute la nuit le vritable sens de cette terrible +phrase:—L'absolu est identique lui-mme.</p> + +<p>N'en ayant point trouv qui le satisfit pleinement, son humeur satanique +s'exaspra, et quatre heures du matin il vint faire un vacarme +pouvantable ma porte. Je m'veille, je m'habille en toute hte, je +refais mes paquets et je parcours toute la maison, affair, me frottant +les yeux, luttant contre la fatigue et craignant d'tre en retard. Un +profond silence rgnait partout: j'en tais croire que la caravane +tait partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparat en +billant sur le seuil de sa chambre.</p> + +<p>—Quelle mouche vous pique? dit-il avec un sourire froce, et d'o vient +que vous tes si matinal? Votre humeur est vraiment fcheuse en voyage. +Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure dormir.</p> + +<p>—<i>Damn</i> major!... m'criai-je avec fureur.</p> + +<p>Le nom lui en est rest, et il est bien plus expressif qu'il n'est +permis ma plume de le tracer. C'est le synonyme d'oint; et, comme la +langue est minemment logique, c'est une pithte de sublimit quand on +la place aprs le substantif.</p> + +<p class="r">Fribourg.<br /> +</p> + +<p>Nous entrmes dans l'glise de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel +orgue qui ait t fait jusqu'ici. Arabella, habitue aux sublimes +ralisations, me immense, insatiable, imprieuse envers Dieu et les +hommes, s'assit firement sur le bord de la balustrade, et, promenant +sur la nef infrieure son regard mlancoliquement contemplateur, +attendit, et attendit en vain, ces voix clestes qui vibrent dans son +sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains +mortelles ne peut faire rsonner son oreille. Ses grands cheveux +blonds, drouls par la pluie, tombaient sur<a name="page_306" id="page_306"></a> sa main blanche; et son +œil, o l'azur des cieux rflchit sa plus belle nuance, interrogeait +la puissance de la crature dans chaque son man du vaste instrument. +Ce n'est pas ce que j'attendais, me dit-elle d'un air simple et sans +songer l'ambition de sa parole.—Exigeante! lui dis-je, tu n'as pas +trouv le glacier assez blanc l'autre jour sur la montagne! Ses grandes +crtes qui semblaient tailles dans les flancs de Paros, ses dents +aigus au pied desquelles nous tions comme des nains, ne t'ont pas +sembl dignes de ton regard superbe. La voix des torrents est, selon +toi, sourde et monotone, la hauteur des sapins ne t'tonne pas plus que +celle des joncs du rivage. Tu mesures le ciel et la terre. Tu demandes +les palmiers de l'Arabie-Heureuse sur la croupe du Mont-Blanc, et les +crocodiles du Nil dans l'cume du Reichenbach. Tu voudrais voir voguer +les flottes de Cloptre sur les ondes immobiles de la Mer de glace. De +quelle toile nous es-tu donc venue, toi qui mprises le monde que nous +habitons? Tu veux maintenant que ce vieillard refrogn qui te regarde +avec stupeur ait trouv sous sa perruque un peu plus que la puissance de +Dieu pour te satisfaire!</p> + +<p>En effet, Mooser, le vieux luthier, le crateur du grand instrument, +aussi mystrieux, aussi triste, aussi maussade que l'homme au chien noir +et aux macarons d'Hoffmann, tait debout l'autre extrmit de la +galerie et nous regardait tour tour d'un air sombre et mfiant. Homme +spcial s'il en fut, Helvtien inbranlable, il semblait ne pas goter +le moins du monde le chant simple et sublime que notre grand artiste +essayait sur l'orgue. A vrai dire, celui-ci ne tirait pas tout le parti +possible de la machine. Il cherchait platement les sons les plus purs et +ne nous rgalait pas du plus petit coup de tonnerre. Aussi l'organiste +de la cathdrale, gros jeune homme la joue vermeille, confrre +familier et quasi-protecteur de notre ami, le poussait doucement +chaque instant, et, prenant sans faon sa place, essayait,<a name="page_307" id="page_307"></a> force de +bras, de nous faire comprendre la puissance vraiment grande, je le +confesse, du charlatanisme musical. Il fit tant des pieds et des mains, +et du coude, et du poignet, et, je crois, des genoux (le tout de l'air +le plus flegmatique et le plus bnvole), que nous emes un orage +complet, pluie, vent, grle, cris lointains, chiens en dtresse, prire +du voyageur, dsastre dans le chalet, piaulement d'enfants pouvants, +clochettes de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des +sapins, <i>finale</i>, dvastation des pommes de terre.</p> + +<p>Quant moi, naf paysan, artiste on plutt artisan grossier, +enthousiasm de ce vacarme harmonieux, et retrouvant dans cette peinture + gros effets les scnes rustiques de ma vie, je m'approchai du mastro +fribourgeois, et je m'criai avec effusion:</p> + +<p>—Monsieur, cela est magnifique: je vous supplie de me faire encore +entendre ce coup de tonnerre; mais je crois qu'on vous asseyant +brusquement sur le clavier vous produiriez un effet plus complet encore.</p> + +<p>Le mastro me regarda avec tonnement; il n'entendait pas un mot de +franais, et, mon grand dplaisir, mes amis ne voulurent jamais lui +traduire ma requte en allemand, sous prtexte qu'elle tait +inconvenante. Il me fallut donc renoncer une fois de plus dans ma vie a +complter mon motion.</p> + +<p>Cependant le vieux Mooser tait rest impassible pendant l'orage. Plant +dans son coin comme une statue roide et anguleuse du moyen ge, c'est +peine si, au plus fort de la tempte, un imperceptible sourire de +satisfaction avait effleur ses lvres. Il est vrai que, l'exception +de moi, toute la famille avait t brutalement insensible la pluie, au +tonnerre, la clochette, aux vaches perdues, etc. Je croyais mme que +cette inapprciation de la force pulmonaire de son instrument l'avait +profondment bless; mais le syndic vint nous apprendre la cause de sa +proccupation.<a name="page_308" id="page_308"></a> Mooser n'est pas content de son œuvre, et il a grand +tort, je le jure; car, s'il n'a pas encore atteint la perfection, il a +fait du moins ce qui existe de plus parfait en son genre. Mais, comme +toutes les grandes spcialits, le brave homme a son grain de folie. +L'orage est, ce qu'il parat, son idal. Dada sublime et digne du +cerveau d'Ossian! mais difficile dompter, et s'chappant toujours par +quelque endroit au moment o le patient artiste croit l'avoir brid. +Voyez un peu! les bruits de l'air sous toutes leurs formes auditives +sont entrs dans les jeux d'orgue, comme ole et sa nombreuse ligne +dans les outres d'Ulysse; mais l'clair seul, l'clair rebelle, l'clair +irralisable, l'clair qui n'est ni un son ni un bruit, et que Mooser +veut pourtant exprimer par un son ou par un bruit quelconque, manque +l'orage de Mooser. Voil donc un homme qui mourra sans avoir triomph de +l'impossible, et qui ne jouira point de sa gloire, faute d'un clair en +musique. Il me semble, Arabella, que vous eussiez d le plaindre au lieu +de vous en moquer; la folie de ce bonhomme a bien quelque rapport avec +la maladie sacre qui vous ronge.</p> + +<p>Aprs nous avoir exprim le rve de Mooser trs-gravement et sans aucune +espce de doute sur sa ralisation (car il essaya lui-mme de nous faire +entendre par une espce de sifflement le bruit de la <i>lumire</i>), le +syndic nous promena dans les flancs de l'immense machine. Toutes ces +voix humaines, tous ces ouragans, tout cet orchestre de musiciens +imaginaires enferms dans des tuis de fer-blanc, nous rappelrent les +gnies des contes arabes, condamns par des puissances suprieures +gronder et gmir dans des coffrets de mtal scells.</p> + +<p>On nous avait dit que Mooser tait appel Paris pour faire l'orgue de +la Madeleine; mais le syndic nous apprit qu'il n'en tait plus question. +Sans doute le gouvernement franais, moins magnifique qu'un canton de la +Suisse, aura recul devant la ncessit de payer honorablement un +travail<a name="page_309" id="page_309"></a> de premier ordre. Il est cependant certain que Mooser est seul +capable de remplir des grandes clameurs de la prire en musique le large +vaisseau de la Madeleine, et que l seulement il pourrait dployer +toutes les ressources de sa science. Ainsi le monument et l'ouvrier +s'appellent l'un l'autre.</p> + +<p>Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier, +et nous fit entendre un fragment du <i>Dies ir</i> de Mozart, que nous +comprmes la supriorit de l'orgue de Fribourg sur tout ce que nous +connaissions en ce genre. La veille, dj, nous avions entendu celui de +la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous +avions t charms de la qualit des sons; mais le perfectionnement est +remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine, +qui, perant travers la basse, produisirent sur nos enfants une +illusion complte. Il y aurait eu de beaux contes leur faire sur ce +chœur de vierges invisibles; mais nous tions tous absorbs par les +notes austres du <i>Dies ir</i>. Jamais le profil florentin de Franz ne +s'tait dessin plus ple et plus pur, dans une nue plus sombre de +terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une +combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont +chaque note se traduisait mon imagination par les rudes paroles de +l'hymne funbre:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Quantus tremor est futurus</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Quando judex est venturus, etc.</span></td></tr> +</table> + +<p>Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le gnie du matre, aux +notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n'et t de +mon oreille ces syllabes terribles, <i>quantus tremor</i>...</p> + +<p>Tout coup, au lieu de m'abattre, cette menace de jugement m'apparut +comme une promesse, et acclra d'une joie inconnue les battements de +mon cœur. Une confiance, une srnit infinie me disait que la +justice ternelle ne me briserait<a name="page_310" id="page_310"></a> pas; qu'avec le flot des opprims je +passerais oubli, pardonn peut-tre, sous la grande herse du jugement +dernier; que les puissants du sicle et les grands de la terre y +seraient seuls broys aux yeux des victimes innombrables de leur +prtendu droit. La loi du talion, rserve Dieu seul par les aptres +de la misricorde chrtienne, et clbre par un chant si grave et si +large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance cleste +quand je me souvins qu'il s'agissait de chtier des crimes tels que +l'avilissement et la servitude de la race humaine. Oh! oui, me +disais-je, tandis que l'ire divine grondait sur ma tte en notes +foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n'auront pas craint +Dieu et qui l'auront outrag dans le plus noble ouvrage de ses mains! +pour ceux qui auront viol le sanctuaire des consciences, pour ceux qui +auront charg de fers les mains de leurs frres, pour ceux qui auront +paissi sur leurs yeux les tnbres de l'ignorance! pour ceux qui auront +proclam que l'esclavage des peuples est d'institution divine, et qu'un +ange apporta du ciel le poison qui frappe de dmence ou d'ineptie le +front des monarques; pour ceux qui trafiquent du peuple et qui vendent +sa chair au dragon de l'Apocalypse; pour tous ceux-l il y aura de la +crainte, il y aura de l'pouvante!</p> + +<p>J'tais dans un de ces accs de vie que nous communique une belle +musique ou un vin gnreux, dans une de ces excitations intrieures o +l'me longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre +les glaces de l'hiver, lorsqu'en me retournant vers Arabella je vis sur +sa figure une expression cleste d'attendrissement et de pit; sans +doute elle avait t remue par des notes plus sympathiques sa nature. +Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les +ouvrages de l'art, fait vibrer en nous des cordes secrtes et rvle les +mystrieux rapports de chaque individu avec le monde extrieur. L o +j'avais rv la vengeance du Dieu des armes, elle avait baiss +doucement<a name="page_311" id="page_311"></a> la tte, sentant bien que l'ange de la colre passerait sur +elle sans la frapper, et elle s'tait passionne pour une phrase plus +suave et plus touchante, peut-tre pour quelque chose comme le</p> + +<p class="c">Recordare, Jesu pie....</p> + +<p>Pendant ce temps, des nues passaient et la pluie fouettait les vitraux; +puis le soleil reparaissait ple et oblique pour tre teint peu de +minutes aprs par une nouvelle averse. Grce a ces effets inattendus de +la lumire, la blanche et proprette cathdrale de Fribourg paraissait +encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en +costume de thtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des +brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s'apprter danser +encore une fois devant l'arche. Et cependant l'instrument tonnait comme +la voix du Dieu fort, et l'inspiration du musicien faisait planer tout +l'enfer et tout le purgatoire de Dante sous ces votes troites +nervures peintes en rose et en gris de perle.</p> + +<p>Les enfants couchs terre comme de jeunes chiens s'endormaient dans +des rves de fes sur les marches de la tribune; Mooser faisait la moue, +et le syndic s'informait de nos noms et qualits auprs du major +fdral. A chaque rponse ambigu du malicieux cicerone, le bon et +curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise.</p> + +<p>—Ouais! disait-il en flairant de loin le beau front rvlateur +d'Arabella, c'est une dame de Paris? et quoi encore?...</p> + +<p>—Quoi encore? reprenait le major en me dsignant; ce garon en blouse +mouille et en gutres crottes, avec deux marmot dans ses jambes? Eh +bien! c'est... ce sont trois lves du pianiste.</p> + +<p>—Oui-d! il les fait voyager avec lui?</p> + +<p>—Il a la manie de traner son cole sa suite. Il professe<a name="page_312" id="page_312"></a> gravement +la thorie de son art le long des abmes et mont sur un mulet.</p> + +<p>—En effet, reprit judicieusement le magistrat de la ville de Fribourg, +ils ont tous de longs cheveux tombant sur les paules comme lui; mais, +ajouta-t-il en arrtant son regard investigateur sur le personnage +problmatique de Puzzi, qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Une clbre cantatrice italienne qui le suit sous un dguisement.</p> + +<p>—Oh! oh!... s'cria le bonhomme avec un sourire tout fait malin, +j'avais bien devin que celui-l tait une femme!...</p> + +<p>Tout coup l'air manqua aux poumons de l'orgue, sa voix expira et il +rendit le dernier soupir entre les mains de Franz. Le premier coup de +vpres venait de sonner, et l'me de Mozart et en vain apparu pour +engager le souffleur retarder d'une minute la psalmodie nasillarde de +l'office. J'eus envie d'aller lui donner des coups de poing, et je +pensai toi, aimable Thodore, factieux Kreyssler, Hoffmann! pote +amer et charmant, ironique et tendre, enfant gt de toutes les muses, +romancier, peintre et musicien, botaniste, entomologiste, mcanicien, +chimiste et quelque peu sorcier! c'est au milieu des scnes fugitives de +ta vie d'artiste, en proie aux luttes cruelles et burlesques o l'amour +du beau et le sentiment d'un idal sublime t'entranrent, aux prises +avec l'insensibilit ou le mauvais got de la vie bourgeoise, c'est en +jurant contre ceux-ci et en te prosternant devant ceux-l que tu sentis +la vie, tantt dlirante de joies et tantt dvore d'ennuis, le plus +souvent bouffonne, grce ton courage, ta philosophie, et, faut-il le +dire, ton intemprance.</p> + +<p>Mais adieu, mon vieil ami; c'est assez divaguer pour une quinzaine. Je +vous quitte et pars pour Genve.</p> + +<p>Amitis tendres, terribles poignes de mains nos amis de Paris.<a name="page_313" id="page_313"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI<br /><br /> + +A GIACOMO MEYERBEER</h2> + +<p class="r">Genve, septembre 1836.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Carissimo maestro</span>,</span><br /> +</p> + +<p>Vous m'avez permis de vous crire de Genve, et j'ose user de la +permission, sachant bien qu'on ne vous accusera jamais de <i>camaraderie</i> +avec un pauvre pote de mon espce. C'est pourquoi, contre tous les +usages reus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser +votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renomme; je suis, en +fait d'art, un colier sans consquence, et les matres peuvent agrer +mon enthousiasme en souriant.</p> + +<p>Je vous raconterai donc une journe de mon voyage, journe commence +dans une glise o je ne pensai qu' vous, et finie dans un thtre o +je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je +vous ferai le rsum de ma rverie et celui de mon entretien.</p> + +<p>J'entrai dans le temple protestant et j'coutai les cantiques, nobles +chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux, vestiges +sacrs des temps hroques d'une foi dj aussi vieille et aussi +mourante que la ntre!</p> + +<p>Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j'entendis, +et du caractre protestant par les figures effaces qui remplissaient +peine un coin du temple, j'aurais une belle occasion d'accabler de mon +mpris superbe et l'ide religieuse, et la forme, et les adeptes du +culte; mais c'est la mode aujourd'hui de le faire, et je m'en garderai, +car tout<a name="page_314" id="page_314"></a> ce qui est de mode, et de mode littraire surtout, m'inspire +une grande mfiance. Notre pauvre gnration a la vue si courte que, par +la pense, elle vit comme par la chair, tout entire dans le temps +prsent; elle juge de l'homme de tous les temps par l'homme malade +d'aujourd'hui; elle tranche sur tout, et dcide que l'esclavage est la +condition naturelle de l'humanit, l'indiffrence son ternelle +disposition, la faiblesse et l'gosme son invitable organisation, son +infirmit ncessaire. Elle ne croit plus ni aux grands hommes ni aux +grandes choses, et la raison en est simple.</p> + +<p>Pour ceux qui ont arrang leur vie de manire rester en dehors des +graves purilits et des pdantesques tracasseries dont se nourrissent +aujourd'hui les intelligences, il y a encore bien de l'admiration pour +le pass, et cause de cela bien de l'indulgence pour le prsent: car, +en voyant ce qui fut hier, on sait ce qui pourrait tre demain; et +l'heure qui passe, le sicle o l'on vit, ne prouvent aucune vrit +absolue sur le progrs ou la dgnrescence de l'homme.</p> + +<p>Les hommes d'<i>actualit</i> (comme on dit maintenant), voyant les temples +calvinistes aussi dpeupls que les temples catholiques, et les +protestants faire de leur croyance aussi bon march que nous de la +ntre, en ont infr que la rforme avait t, ds sa naissance, la plus +plate ide du monde, et la forme religieuse de cette ide la plus pauvre +et la plus aride de toutes les formes. Par une raction fort trange et +que le caprice de la mode peut seul expliquer (car du temps de Benjamin +Constant, temps qui n'est pas trs-recul, il y avait de toutes parts +loges et sympathies pour la rforme, aversion et dchanement contre le +catholicisme), toute la gnration <i>crivante</i> et <i>dclamante</i> se +rejette dans le sein d'une orthodoxie de frache date, singulirement +amalgame un incurable athisme et de magnifiques ddains pour le +christianisme pratique. Des hommes littraires fort doux, et pntrs +d'horreur pour les sauvages expiations de 93, en sont venus, ce qu'on +m'a<a name="page_315" id="page_315"></a> dit, jusqu' rdiger ngligemment, entre l'opra bouffe et le +glacier Tortoni, des formules bnignes de la forme de celle-ci: Le +massacre de la Saint-Barthlemy fut <i>tout simplement</i> une grande et sage +mesure de <i>haute politique</i>, sans laquelle le trne et l'autel eussent +t la proie des factieux. Pour peu qu'on voie les choses <i>de haut</i>, il +n'y a dans le massacre des huguenots ni bourreaux ni victimes, mais une +guerre de lgitime dfense, provoque par des complots dangereux la +sret de l'tat, etc., etc.</p> + +<p>Les mots <i>factieux</i> et <i>sret de l'tat</i> ont t admirablement +exploits depuis qu'il existe des oppresseurs et des opprims. Chaque +fois qu'une ide de salut a os germer dans l'me des uns, les autres se +sont constitus les dfenseurs de leurs propres avantages et privilges, +dissimuls sous le nom pompeux d'inviolabilit gouvernementale et de +sret publique. Quand un pouvoir est menac, il voque les boutiquiers +dont l'meute a bris les vitres, et il envoie l'chafaud les +librateurs de l'intelligence humaine, sous prtexte qu'ils +troubleraient le sommeil des vnrables bourgeois de la cit.</p> + +<p>Notre gnration, qui s'est montre forte et fire un matin pour chasser +les jsuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grce, il me +semble, conspuer les courageuses tentatives de la rforme et +insulter dans sa postrit religieuse le grand nom de Luther. Lequel de +nous n'a pas t un <i>factieux</i> en 1830? La famille de Charles X ne +reprsentait-elle pas aussi la <i>sret de l'tat</i>? N'a-t-il pas fallu, +pour oprer jusqu' un certain point et dans un certain sens la +rhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus +rvoltants privilges et faire faire un pas imperceptible au rgne lent, +mais invitable, de la justice populaire; n'a-t-il pas fallu, dis-je, +briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs? J'espre, +au reste, que tous ces mots l'usage du charlatanisme monarchique ont +perdu toute espce de sens dans les consciences,<a name="page_316" id="page_316"></a> et que ceux qui s'en +servent ne se rencontrent pas sans rire.</p> + +<p>J'accorderais beaucoup de raison et de sagesse nos catholiques +nouveau-ns, si, en dclarant, comme ils font, qu'ils proscrivent les +mchants prtres, les moines dissolus, et qu'ils leur attribuent tout le +discrdit o est tombe la chre orthodoxie, ils ne rservaient pas des +anathmes encore plus pres et des mpris encore plus acharns pour les +purateurs de l'vangile. Mais leur logique est en dfaut quand ils +s'attaquent si violemment la rforme de Luther, eux qui se posent en +rformateurs nouveaux, en chrtiens perfectionns.</p> + +<p>Si on rtablissait les couvents et les bnfices, ils jetteraient des +cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner +s'apercevoir que l'ide n'est pas neuve, et que la route vers une juste +rforme a t fraye par des pas plus nobles et plus assurs que les +leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi +catholique blment les mesures prises dans l'Assemble nationale +relativement aux biens du clerg; m'est avis, au contraire, qu'ils s'en +trouvent fort bien, et qu'ils ne seraient pas trs-contents de voir +relever les abbayes et les monastres aux dpens des mtairies que leurs +parents installrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces +proprits, si agrablement acquises, si lucrativement exploites, si +bonnes prendre, en un mot, et si bonnes garder. S'ils mprisent +Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclsiastiques +en vue de la perfection chrtienne, et non au profit d'un clerg +nouveau, je leur conseille de ne s'en point vanter et de garder leurs +biens nationaux, sans insulter la mmoire de ceux qui, les premiers, +osant prcher aux aptres de Jsus la pauvret, l'austrit et +l'humilit de leur divin matre, prparrent au clerg catholique ce qui +lui est arriv en France et ce qui lui arrive aujourd'hui en Espagne. +L'apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur,<a name="page_317" id="page_317"></a> si +leur purilit, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur +nature <i>singeuse</i> et leur absence totale de raisonnement ne faisaient +sourire.</p> + +<p>M'tant pos ces questions fondamentales, j'entrai sans crainte dans le +temple genevois, et j'coutai avec beaucoup de douceur le prche d'un +monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont, cause de cela, +je me rjouis sincrement d'avoir oubli le nom. Il nous apprit que si +l'industrie avait fait des progrs en Suisse, c'est que Genve tait +protestante (libre nous de croire que si l'industrie est florissante +en France, c'est que nous sommes catholiques). Il nous dit encore que +Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me +parut ni trs-certain, ni trs-conforme l'esprit de l'vangile; puis +encore que si l'auditoire manquait de ferveur, le prix des denres +pourrait bien baisser, le commerce aller la diable, et les bourgeois +tre forcs de boire du mauvais vin et de fumer du tabac avari. Je +crois mme qu'il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la +Providence avait gratifi les protestants de Genve, pourraient bien +tre supprims par un dcret cleste, si l'on n'tait pas plus assidu au +service divin. L'auditoire se retira satisfait aprs avoir chant des +cantiques, et je restai seul dans le temple.</p> + +<p>Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front +desquelles Lavater n'et pu crire que ce seul mot: <i>exactitude</i>; quand +ce pasteur nasillard eut cess d'y faire entendre ses remontrances +paternellement prosaques, la rforme, cette forte ide sans emblmes, +sans voiles et sans mystrieux ornements, m'apparut dans sa grandeur et +dans sa nudit. Cette glise sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux +blancs clairs d'un brillant soleil, ces bancs de bois o trne +l'galit (du moins l'heure de la prire), ces murs froids et lisses, +tout cet aspect d'ordre qui semble tabli d'hier dans une glise +catholique dvaste, thtre refroidi d'une installation toute +militaire, me frapprent de respect<a name="page_318" id="page_318"></a> et de tristesse. et l, quelques +figures de plicans et de chimres, vestiges de l'ancien culte, se +roulaient comme plaintives et enchanes autour des chapiteaux de +colonnes. Les grandes votes n'taient ni papistes ni huguenotes. +leves et profondes, elles semblaient faites pour recevoir sous toutes +les formes l'aspiration vers le ciel, pour rpondre sur tous les +rhythmes la prire et l'invocation religieuse. De ces dalles, que +n'chauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voix +graves, des accents d'un triomphe calme et serein, puis des soupirs de +mourant et les murmures d'une agonie tranquille, rsigne, confiante, +sans rle et sans un gmissement. C'tait la voix du martyre calviniste, +martyre sans extase et sans dlire, supplice dont la souffrance est +touffe sous l'orgueil austre et la certitude auguste.</p> + +<p>Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme +du beau cantique de l'opra des <i>Huguenots</i>; et tandis que je croyais +entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serre des +catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus +grandes figures dramatiques, une de plus belles personnifications de +l'ide religieuse qui aient t produites par les arts dans ce temps-ci, +le Marcel de Meyerbeer.</p> + +<p>Et je vis debout cette statue d'airain, couverte de buffle, anime par +le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis, +matre! pardonnez ma prsomption, telle qu'elle dut vous apparatre +vous-mme quand vous vntes la chercher l'heure hardie et vaillante de +midi, sous les arcades resplendissantes de quelque temple protestant, +vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus pote qu'aucun de nous, +dans quel repli inconnu de votre me, dans quel trsor cach de votre +intelligence avez-vous trouv ces traits si nets et si purs, cette +conception simple comme l'antique, vraie comme l'histoire, lucide comme +la conscience, forte comme la foi? Vous qui nagure tiez genoux dans<a name="page_319" id="page_319"></a> +les profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, btissant sur des +proportions plus vastes votre glise sicilienne, vous imprgnant de +l'encens catholique l'heure sombre o les flambeaux s'allument et font +tinceler les parois d'or et de marbre, vous laissant saisir et ployer +par les motions tendres et terribles du saint lieu; comment donc, en +entrant dans le temple de Luther, avez-vous su voquer ses austres +posies et ressusciter ses morts hroques?—Nous pensions que votre me +tait inquite et timide la faon de Dante, lorsque, entran dans les +enfers et dans les cieux par son gnie, il s'pouvante ou s'attendrit +chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des chœurs invisibles, +lorsqu' l'lvation de l'hostie les anges de mosaque du Titien agitent +leurs grandes ailes noires sur les fonds d'or de la vote byzantine et +planent sur le peuple prostern. Vous aviez perc le silence +impntrable des tombeaux, et, sous les pavs frmissants des +cathdrales, vous aviez entendu la plainte amre des damns et les +menaces des anges de tnbres. Toutes ces noires et bizarres allgories, +vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime +tristesse. Entre l'ange et le dmon, entre le ciel et l'enfer +fantastiques du moyen ge, vous aviez vu l'homme divis contre lui-mme, +partag entre la chair et l'esprit, entran vers les tnbres de +l'abrutissement, mais protg par l'intelligence vivifiante et sauv par +l'espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces +souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits srieux et +touchants, tout en les laissant envelopps de leurs potiques symboles. +Vous aviez su nous mouvoir et nous troubler avec des personnages +chimriques et des situations impossibles. C'est que le cœur de +l'homme bat dans l'artiste et porte brlantes toutes les empreintes de +la vie relle; c'est que l'art vritable ne fait rien d'insignifiant, et +que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines +prsident toujours aux plus brillants caprices du gnie.<a name="page_320" id="page_320"></a></p> + +<p>Mais n'tait-il pas permis de croire, aprs cette œuvre catholique de +<i>Robert</i>, que toute votre puissance et toute votre inspiration s'taient +allumes dans votre intelligence allemande (c'est--dire consciencieuse +et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme? N'tes-vous pas un +homme grave et profond du Nord, fait homme passionn par le climat +mridional? Dans votre abord d'une modestie si touchante, dans votre +langage si plein de grce et de vivacit timide, dans cette espce de +combat que votre enthousiasme d'artiste semble livrer je ne sais +quelle fiert craintive d'homme du monde, je retrouvai tout le charme de +votre œuvre, tout le piquant de votre manire. Mais la sublimit du +grand <i>moi</i> intrieur voile par l'usage et la rserve lgitime des +paroles, je me demandais si vous mneriez longtemps de front la science +et la posie, l'Allemagne et l'Italie, la pompe du catholicisme et la +gravit du protestantisme; car il y avait dj du protestantisme dans +Bertram, dans cet esprit sombre et rvolt qui interrompt parfois ses +cris de douleur et de colre, pour railler et mpriser la foi crdule et +les vaines crmonies qui l'entourent. Ce beau contraste du doute +audacieux, du courage dsespr, au milieu de ces soupirs mystiques et +de ces lans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait dj +une runion de puissances diverses, une vive intelligence de +transformation de la pense et du caractre religieux dans l'homme. On a +dit propos des <i>Huguenots</i> qu'il n'y a pas de musique protestante, non +plus que de musique catholique: ce qui quivaut dire que les cantiques +de Luther qu'on chante en Allemagne n'ont pas un caractre diffrent du +chant grgorien de la chapelle Sixtine; comme si la musique n'tait +qu'un habile arrangement de sons plus ou moins bien combins pour +flatter l'oreille, et que le rhythme seul appropri la situation +dramatique sufft pour exprimer les sentiments et les passions d'un +drame lyrique! J'avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la +principale beaut<a name="page_321" id="page_321"></a> de <i>Guillaume Tell</i> ne consiste pas dans le caractre +pastoral helvtique, si admirablement senti et si noblement idalis.</p> + +<p>Mais il a t mis sur votre compte bien d'autres paradoxes pour +l'intelligence desquels je me creuserais vainement la tte. Jusqu' ce +que la lumire se fasse, je reste convaincu qu'il est au pouvoir du plus +beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et +toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation mtaphysique (et +pour ma part je n'y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La +description des scnes de la nature trouve en elle des couleurs et des +lignes idales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n'en +sont que plus vaguement et plus dlicieusement potiques. Plus exquise +et plus vaste que les beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale +de Beethoven n'ouvre-t-elle pas l'imagination des perspectives +enchantes, toute une valle de l'Engaddine ou de la Misnie, tout un +paradis terrestre o l'me s'envole, laissant derrire elle et voyant +sans cesse s'ouvrir son approche des horizons sans limites, des +tableaux o l'orage gronde, o l'oiseau chante, o la tempte nat, +clate et s'apaise, o le soleil boit la pluie sur les feuilles, o +l'alouette secoue ses ailes humides, o le cœur froiss se rpand, o +la poitrine oppresse se dilate, o l'esprit et le corps se raniment et, +s'identifiant avec la nature, retombent dans un repos dlicieux?</p> + +<p>Quand les bruits dsordonns du <i>Pr aux Clercs</i> s'effacent dans le +lointain, et que le <i>couvre-feu</i> fait entendre sa phrase mlancolique, +tranante comme l'heure, mourante comme la clart du jour, est-il besoin +de la toile peinte en rouge de l'Opra et de l'escamotage adroit de six +quinquets pour que l'esprit se reprsente l'horizon embras qui plit +peu peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui dploie +ses ailes grises dans le crpuscule, le murmure de la Seine qui reprend +son empire mesure que les chants et les cris humains s'loignent et se +perdent?—A ce moment<a name="page_322" id="page_322"></a> de la reprsentation, j'aime fermer les yeux, +et voir un ciel beaucoup plus chaud, une cit colore de teintes +beaucoup plus vraies, n'en dplaise M. Duponchel, que sa belle +dcoration et le jeu habile de sa lumire dcroissante. Que de fois j'ai +jur contre le lever du soleil qui accompagne le dernier chœur du +second acte de <i>Guillaume Tell</i>! O toile! carton! oripeaux! +machines! qu'avez-vous de commun avec cette magnifique prire o tous +les rayons du soleil s'talent majestueusement, grandissent, flamboient; +o le roi du jour apparat lui-mme dans sa splendeur et semble faire +clater les cimes neigeuses pour sortir de l'horizon la dernire note +du chant sacr? Mais la musique a sous ce rapport une puissance bien +plus grande encore. Il n'est pas besoin d'une mlodie complte; il ne +faut que des modulations pour faire passer des nues sombres sur la face +d'Hlios et pour balayer l'azur du ciel, pour soulever le volcan et +faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise +humide et la faire courir sur les arbres fltris d'pouvante. Alice +parat, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et +primitives. Tout coup les sorcires roulent sous ses pas les anneaux +de leur danse effrne. Le sol s'branle, les gazons se desschent, le +feu souterrain mane de tous les pores de la terre gmissante, l'air +s'obscurcit, et des lueurs sinistres clairent les rochers.—Mais la +ronde du sabbat s'enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se +ranime, le ciel s'pure, l'air frachit, le ruisseau reprend son cours +suspendu par la terreur; Alice s'agenouille et prie.</p> + +<p>A ce propos, et malgr la longueur de cette digression, il faut, matre, +que je vous raconte un fait puril qui m'est tout personnel, mais dont +je me suis toujours promis de vous tmoigner ma reconnaissance. Il y a +deux ans, j'allai, au milieu de l'hiver, passer la campagne deux des +plus tristes mois de ma vie. J'avais le spleen, et dans mes accs je +n'tais<a name="page_323" id="page_323"></a> pas trs-loin de la folie. Il y avait alors dans mon cœur +toutes les furies, tous les dmons, tous les serpents, toutes les +chanes brises et tranantes de votre sabbat. Quand ces crises, suivant +la marche connue de toutes les maladies, commenaient s'claircir, +j'avais un moyen infaillible de hter la transition et d'arriver au +calme en peu d'instants. C'tait de faire asseoir au piano mon neveu, +beau jeune homme tout rose, tout fris, tout srieux, plein d'une tendre +majest monacale, dou d'un front impassible et d'une sant inaltrable. +A un signe qu'il comprenait, il jouait ma chre modulation d'Alice au +pied de la croix, image si parfaite et si charmante de la situation de +mon me, de la fin de mon orage et du retour de mon esprance. Que de +consolations potiques et religieuses sont tombes comme une sainte +rose de ces notes suaves et pntrantes! Le pinson de mon lilas blanc +oubliait aussi le froid de l'hiver, et, rvant de printemps et d'amour, +se mettait chanter comme au mois de mai. L'hmrocale s'entr'ouvrait +sur la chemine, et, dpliant ses ptales de soie, laissait chapper sur +ma tte, au dernier accord, son parfum virginal. Alors la pastille +d'alos s'enflammait dans la pipe turque, l'tre envoyait une grande +lueur blanche, et mon neveu, patient comme une machine vapeur, dvou +comme un fils, recommenait vingt fois de suite cette phrase adorable, +jusqu' ce qu'il et vu son cher oncle jeter par terre les douze aunes +de molleton qui l'enveloppaient et hasarder les pas les plus gracieux au +milieu de la chambre en faisant sauter son bonnet au plafond et en +ternuant pendant vingt minutes. Comment ne vous bnirais-je pas, mon +cher matre, qui m'avez guri tant de fois mieux qu'un mdecin, car ce +fut sans me faire souffrir et sans me demander d'argent! et comment +croirais-je que la musique est un art de pur agrment et de simple +spculation, quand je me souviens d'avoir t plus touch de ses effets +et plus convaincu par son loquence que par tous mes livres de +philosophie?<a name="page_324" id="page_324"></a></p> + +<p>Pour en revenir l'apparition des <i>Huguenots</i>, je vous confesse que je +n'attendais pas une œuvre si intelligente et si forte et que je me +fusse content de moins. Je ne pressentais pas tout le parti que vous +pouviez et que vous deviez tirer du sujet, c'est--dire de l'ide du +sujet, car quel sujet vous et embarrass aprs le pome apocalyptique +de <i>Robert</i>? Nanmoins j'avais tant aim <i>Robert</i> que je ne me flattais +pas d'aimer davantage votre nouvelle œuvre. J'allai donc voir les +<i>Huguenots</i> avec une sorte de tristesse et d'inquitude, non pour vous, +mais pour moi; je savais que, quels que fussent le pome et le sujet, +vous trouveriez, dans votre science d'instrumentation et dans votre +habilet, des ressources ingnieuses et les moyens de gouverner le +public, de mater les rcalcitrants et d'endormir les cerbres de la +critique en leur jetant tous vos gteaux dors, tous vos grands effets +d'orchestre, toutes les richesses d'harmonie dont vous possdez les +mines inpuisables. Je n'tais pas en peine de votre succs; je savais +que les hommes comme vous imposent tout ce qu'ils veulent, et que, quand +l'inspiration leur chappe, la science y supple. Mais pour les potes, +pour ces tres incomplets et maladifs, qui ne savent rien, qui tudient +bien peu de chose, mais qui pressentent et devinent presque tout, il est +difficile de les tromper, et de l'autel o le feu sacr n'est pas +descendu nulle chaleur n'mane. Quelle fut ma joie quand je me sentis +mu et touch par cette histoire palpitante, par ces caractres vrais et +sans allgories, autant que j'avais t troubl et agit par les luttes +symboliques de <i>Robert</i>!—Je n'eus ni le loisir ni le sang-froid +d'examiner le pome. J'ai un peu ri du style en le lisant plus tard; +mais je comprends la difficult d'crire pour le chant, et d'ailleurs je +sais le meilleur gr du monde M. Scribe (si toutefois ce n'est pas +vous qui lui avez fourni le sujet et les principales situations) de vous +avoir jet brusquement dans une arne nouvelle, dans d'autres temps, +dans un autre pays, dans une autre religion surtout.<a name="page_325" id="page_325"></a> Vous aviez donn +la preuve d'une haute puissance pour le dveloppement du sentiment +religieux; ce fut une excellente ide lui (je suppose toujours que +vous ne la lui avez pas donne) de vous fournir une forme religieuse qui +ne ft pas la mme, et qui ne vous contraignt pas faire abus de vos +ressources.</p> + +<p>Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets +insignifiants, vous savez dessiner de telles individualits, et crer +des personnages de premier ordre l o l'auteur du libretto n'a mis que +des accessoires? Ce vieux serviteur rude, intolrant, fidle l'amiti +comme Dieu, cruel la guerre, mfiant, inquiet, fanatique de +sang-froid, puis sublime de calme et de joie l'heure du martyre, +n'est-ce pas le type luthrien dans toute l'tendue du sens potique, +dans toute l'acception du vrai idal, du rel artistique, c'est--dire +de la perfection <i>possible</i>? Cette grande belle fille brune, courageuse, +entreprenante, exalte, mprisant le soin de son bonheur comme celui de +sa vie, et passant du fanatisme catholique la srnit du martyre +protestant, n'est-ce pas aussi une figure gnreuse et forte, digne de +prendre place ct de Marcel! Nevers, ce beau jeune homme en satin +blanc, qui a, je crois, quatre paroles dire dans le libretto, vous +avez su lui donner une physionomie gracieuse, lgante, chevaleresque, +une nature qu'on chrit malgr son impertinence, et qui parle avec une +mlancolie adorable des nombreux dsespoirs des dames de la cour +propos de son mariage.</p> + +<p>Except dans les deux derniers actes, le rle de Raoul, malgr votre +habilet, ne peut soulever la niaiserie tourdie dont l'a accabl M. +Scribe. La vive sensibilit et l'intelligence rare de Nourrit luttent en +vain contre cette conduite de hanneton sentimental, vritable victime +situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se +relve au troisime acte! comme il tire parti d'une scne que des +puritanismes, d'ailleurs estimables, ont incrimine un peu<a name="page_326" id="page_326"></a> lgrement, +et que, pour moi qui n'entends malice ni l'vanouissement ni au sofa +de thtre, je trouve trs-pathtique, trs-lugubre, trs-effrayante, et +nullement anacrontique! Quel duo! quel dialogue! matre, comme vous +savez pleurer, prier, frmir et vaincre la place de M. Scribe! O +matre! vous tes un grand pote dramatique et un grand faiseur de +romans. J'abandonne votre petit page la critique, il ne peut triompher +de l'ingratitude de sa position; mais je dfends envers et contre tous +le dernier trio, scne inimitable, qui est coupe et brise, parce que +la situation l'exige, parce que la vrit dramatique vous cause quelque +souci, vous; parce que vous n'admettez pas qu'il y ait de la <i>musique +de musicien</i> et de la <i>musique de littrateur</i>, mais bien une musique de +passion vraie et d'action vraisemblable, o le charme de la mlodie ne +doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en +rgle, avec <i>coda</i> consacre et <i>trait</i> invitable, au hros qui tombe +perc de coups sur l'arne.</p> + +<p>Il serait bien temps, je pense, d'assujettir l'art au joug du sens +commun, et de ne pas faire dire au spectateur naf:—Comment ces gens-l +peuvent-ils chanter dans une position si affreuse?—Il faudrait que le +chant ft alors un vritable <i>pianto</i>, et qu'on daignt s'affranchir de +la forme rebattue, au point de sduire l'esprit le plus simple et de +faire natre en lui autre chose que des attendrissements de convention. +Vous avez prouv qu'on le pouvait, et quand Rossini l'a voulu, il l'a +prouv aussi.</p> + +<p>Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un vœu. C'est beaucoup +d'insolence de ma part, et je hais l'insolence sous toutes ses formes et +dans toutes ses prtentions. N'imaginez donc pas, je vous en supplie, +que je songe vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un +ignorant a une bonne ide dont l'artiste fait son profit, de mme qu'il +tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naves et +les moins prvues, la splendeur des temples, de la<a name="page_327" id="page_327"></a> sauvage attitude des +forts; les mlodies pleines et savantes, de quelques sons champtres, +de quelque brise entrecoupe, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce +qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacre, pourquoi cette <i>coda</i>, +espce de cadre uniforme et lourd? pourquoi ce <i>trait</i>, quivalent de la +pirouette prilleuse du danseur? pourquoi cette habitude de faire passer +la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les +plus leves ou les plus basses du gosier? pourquoi toutes ces formes +rebattues et monotones qui dtruisent l'effet des plus belles phrases? +Ne viendra-t-il pas un temps o le public s'en lassera, et reconnatra +que l'action morale (qui est, quoi qu'on en dise, insparable du +mouvement lyrique) est interrompue chaque instant par cette +ritournelle invitable; que toute grce, toute navet, toute fracheur +est souille ou efface par cette baguette rigide, par cette formule +inintelligente et triviale, dont on n'ose pas la dgager? Listz compare +cette formule au <i>J'ai l'honneur d'tre votre trs-humble et +trs-obissant serviteur</i>, qu'on place au bas de toutes les lettres de +crmonie, dans l'acception la plus fausse et la plus absurde, comme +dans la plus juste et la mieux sentie. Il parat que le vulgaire chrit +encore ce vieil usage, et ne croit pas qu'il y ait scne termine l o +il n'y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossire, qui +ne sont ni mlodie, ni harmonie, ni chant, ni rcitatif. Dans cette +situation ridicule, l'intrt demeure suspendu; les acteurs, forcs +une attitude de plus en plus thtrale, s'gosillent et deviennent +forcens en rptant les paroles de leur froid transport que ne soutient +plus la mlodie. L'effet souverain de la passion ou de l'motion, +command par tout ce qui prcde, se perd et s'anantit sous cette +formule, comme si, au milieu d'une scne tragique, les personnages, tout +anims par leur situation, se mettaient saluer profondment le public + plusieurs reprises.</p> + +<p>Vous ne vous tes pas encore tout fait affranchi cet<a name="page_328" id="page_328"></a> gard de +l'ignorance d'un public grossier et des exigences des chanteurs +inintelligents. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-tre mme +n'avez-vous fait accepter vos plus belles ides qu' la faveur du +remplissage oblig des formules. Mais prsent ne pouvez-vous pas +former votre auditoire, lui imposer vos volonts, le contraindre se +passer de lisires, et lui rvler une puret de got qu'il ignore, et +que nul n'a encore pu proclamer franchement? Ces immenses succs, ces +bruyantes victoires remportes sur lui, vous donnent des droits; elles +vous imposent peut-tre aussi des devoirs, car au-dessus de la faveur +populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l'art et la foi de +l'artiste. Vous tes l'homme du prsent, matre, soyez aussi l'homme de +l'avenir... Et si mon ide est folle, ma demande inconvenante, prenez +que je n'ai rien dit.</p> + +<p>Maintenant que je suis en train de rver, je rve pour vous un pome qui +vous transporterait en plein paganisme: les Eumnides, cet effrayant +opra, tout fait, d'Eschyle; ou la mort d'Orphe, si terrible et si +nave faire quand on est associ un homme comme vous, qui n'a besoin +que d'un canevas de gaze pour broder un voile d'or et de pierreries. Si +je savais coudre deux rimes l'une l'autre, mon matre, j'irais vous +prier de me dicter toutes les scnes, et je serais fier de vous voir +aborder des mlodies grecques plus pleines, plus compltes, plus simples +d'accompagnement peut-tre que vos prcdents sujets ne l'ont exig. Je +vous verrais faire ce dont on semble vous dfier, et rpondre, comme +font les grands artistes, des menaces par des victoires. Mais tant de +bonheur ne me sera pas donn: je ne sais pas la prose, comment +saurais-je les vers?—Quant mon sujet grec, vous savez mieux que moi +ce qu'il vous convient de faire; mais quelque jour il vous tentera, je +gage.</p> + +<p>Matre, je ne suis pas un savant, j'ai la voix fausse et ne sais jouer +d'aucun instrument. Pardonnez-moi si je ne parle pas la langue technique +des aristarques. Quand mme je serais<a name="page_329" id="page_329"></a> <i>dilettante</i> clair, je +n'plucherais pas vos chefs-d'œuvre pour tcher d'y dcouvrir quelque +tache lgre qui me donnt occasion de montrer les purilits de ma +science: je ne saurais chercher si votre inspiration vient de la tte ou +du cœur, trange distinction qui ne signifie absolument rien, ternel +reproche que la critique adresse aux artistes; comme si le mme sang ne +battait pas sous le sein et dans la tempe; comme si, en supposant qu'il +y a deux rgions distinctes dans l'homme pour recevoir le feu sacr, la +chaleur qui monte des entrailles au cerveau et celle qui descend du +cerveau aux entrailles ne produisaient pas dans l'art et dans la posie +absolument les mmes effets! Si l'on disait que vous tes +<i>bilioso-nerveux</i>, et que votre travail s'opre lentement, avec moins de +rapidit peut-tre, mais aussi avec plus de perfection que chez les +sanguins et les plthoriques, je comprendrais peu prs ce qu'on veut +dire, et je trouverais fort simple que vous n'eussiez pas tous les +tempraments la fois; mais que m'importe qu'il y ait sur votre +clavecin une carafe d'eau pure et cristalline, au lieu d'un brlant +flacon de vin de Chypre, et rciproquement, si l'un vous inspire ce que +l'autre n'inspire pas autrui? Quelle fureur pdagogique tourmente ces +pauvres apprciateurs littraires, occups sans cesse se mfier de +leurs sympathies, et se demander si par hasard la Vnus de Milo +n'aurait pas t faite de la main gauche, au lieu de l'tre de la main +droite? A voir tout le mal que des hommes de talent se donnent pour +percer le mystre des ateliers et pntrer dans le secret des veilles et +des rveries de l'artiste, on est saisi de chagrin, et on regrette de +voir cette famille d'intelligences, fcondes sans doute, s'appauvrir et +se striliser de tout son pouvoir, afin d'arriver ce qu'elle appelle +la <i>clairvoyance</i> et l'<i>impartialit</i>.</p> + +<p>Sans doute il est bon et ncessaire que des hommes de got impriment au +vulgaire une bonne direction et fassent son ducation. Mais on sait +comme le plus noble mtier endurcit<a name="page_330" id="page_330"></a> rapidement celui qui l'exerce +exclusivement comme le chirurgien s'habitue jouer avec la souffrance, +avec la vie et la mort; comme le juge se <i>systmatise</i> aisment, et, +partant d'inductions sages, arrive prendre trop de confiance dans sa +mfiance, et ne plus voir la vrit que sous des faces arbitraires. +Ainsi procde le critique: consciencieux d'abord, il en vient peu peu + un casuisme mticuleux, et il finit par ne plus rien sentir force de +tout raisonner. Quand on ne sent plus, le raisonnement devient spcieux, +et l'apprciation un travail de plus en plus ingrat, pnible, dirai-je +impossible? A la fin d'un repas o l'on a fait excs de tout, les +meilleurs mets perdent leur saveur, et le palais blas ne distingue plus +la fracheur des fruits du feu des pices. L'homme qui veut goter et +approfondir toutes les jouissances de la vie en vient un jour ne plus +dormir sur l'dredon et s'imaginer que son premier lit de fougre fut +plus chaud et plus moelleux. Erreur dplorable en fait d'art, mais +invitable condition de la nature humaine! On vit les premiers essais +d'un jeune talent, on les traita peut-tre avec plus d'indulgence et +d'affection qu'ils ne mritaient. On tait jeune soi-mme. Mais juger +ceux qui produisent, on vieillit plus vite qu' produire. Quand on +regarde la vie comme un ternel spectacle auquel on ddaigne ou craint +de prendre part, on s'ennuie bien vite de l'acteur, parce qu'on s'ennuie +de soi. On suit les progrs de l'artiste; mais, mesure qu'il acquiert, +on perd par l'inaction, son propre insu, le feu sacr qu'il drobe au +dieu du labeur; et le jour o il prsente son chef-d'œuvre, on ne le +gote plus; on se reporte avec regret au premier jour d'motion qu'il +vous donna; jour perdu et enfoui jamais dans les richesses du pass, +motion chre et prcieuse qu'on pleure et qu'on ne retrouvera pas. +L'artiste est devenu Promthe; mais l'homme d'argile s'est ptrifi et +reste inerte sous le souffle divin. On prononce que l'artiste est +dgnr, et on croit ne pas mentir!<a name="page_331" id="page_331"></a></p> + +<p>Ceci est l'histoire du public en fait d'art, et des gnrations en fait +d'action politique; mais cette histoire est rsume d'une manire +effrayante dans la courte existence morale de l'infortun qui s'adonne +la critique. Il vit son sicle dans l'espace de quelques annes; sa +barbe est peine pousse, et dj son front est dvast par l'ennui, la +fatigue et le dgot. Il et pu prendre une place honorable ou brillante +au milieu des artistes fconds; il n'en a plus la force, il ne croit +plus rien, et lui-mme moins qu' toute autre chose.</p> + +<p>Quand on jette les yeux, dans un jour de courage et de curiosit, sur +les trente ou quarante jugements littraires qui s'impriment le +lendemain de l'apparition d'une bluette quelconque, on s'tonne de tant +d'esprit, de tant de doctes raisonnements, de tant d'ingnieux +parallles, de tant de dissertations subtiles, crits pour la plupart +d'un style riche, orn, blouissant; et on s'afflige de voir ces trsors +qui, en d'autres temps, eussent dfray toute une anne, rpandus +ple-mle aux pieds d'un public insouciant qui les regarde peine, et +qui fait bien; car, supposer qu'il dcouvrt la vrit travers ce +kalidoscope d'ides et de sentiments contradictoires, cette vrit +serait si futile, si rebattue, si facile exprimer en trois lignes, +qu'il aurait perdu sa journe tailler un chne pour avoir une +allumette. L'homme de bon sens examine donc lui-mme l'objet de la +discussion, le juge selon son impulsion naturelle, et s'inquite fort +peu de savoir si la critique accorde l'auteur un millimtre ou un +mtre de gloire.</p> + +<p>Et ce n'est pas que je mprise la critique par elle-mme; je l'estime et +la respecte si bien dans son but et dans ses effets possibles et +dsirables, que je m'afflige de la voir sortie de sa route et devenue +plus nuisible qu'utile aux artistes, plus amusante qu'instructive pour +un public oisif, indiffrent et moqueur. Je veux croire les hommes qui +l'exercent pleins de loyaut et possds d'une seule passion, l'amour<a name="page_332" id="page_332"></a> +du beau et du vrai. Eh bien! je dplore que l'organisation de ce corps +utile et respectable soit si mauvaise que son action devienne +impossible, pour ne pas dire funeste, et que sa considration tombe +chaque jour sous les lazzis et les soupons de la foule ignorante. Voici +quelle serait mon utopie si j'avais chercher un remde tant d'abus +et de confusion.</p> + +<p>D'abord je voudrais que le nombre des gens qui font de la critique ft +beaucoup plus tendu, en mme temps que le nombre des articles de +critique qui paratraient serait fort restreint. Je voudrais qu'on ne +ft pas de la critique un mtier, et qu'il n'y et pas de la critique +tous les jours et propos de tout. Puisque le public veut des journaux, +que les colonnes des journaux sont les chaires d'loquence assignes +certains professeurs d'esthtique, je voudrais que chaque journal et +son jury, o des hommes comptents seraient choisis selon les opinions +et l'esprit du journal, et appels prononcer sur les œuvres de +quelque importance; je voudrais qu'une foule d'enfants sans savoir, sans +got et sans exprience, ne ft pas admise juger les doyens de l'art, + faire ou empcher de naissantes rputations, sur la seule +recommandation d'un style ais, d'une rdaction abondante et facile, +d'un esprit ingnieux et plaisant. Je voudrais que nul n'ost exercer la +critique comme une profession, mais que tout homme de talent et de +savoir en remplt le srieux et noble exercice comme un devoir, et par +amour des lettres, sauf en tirer un honnte bnfice dans l'occasion, +puisqu'il est permis mme au prtre de vivre de l'autel.</p> + +<p>Je ne suis pas de ceux qui pensent que les artistes seuls doivent juger +les artistes. Je crois au contraire que gnralement c'est une assez +mauvaise preuve, et que les journaux deviendraient bien vite, entre les +mains de rivaux de mme profession, le thtre de combats sans dignit, +sans retenue, o, la passion s'exprimant toujours, on approcherait<a name="page_333" id="page_333"></a> +moins que jamais de la vrit. Le rle du critique demanderait, certes, +des connaissances spciales, de plus un coup d'œil calme et +dsintress, et il est bien difficile que ce calme et ce +dsintressement soient l'apanage de quiconque sent sa destine dans les +mains du public. Sans exclure donc certains artistes dont l'exprience, +la position faite ou le caractre exceptionnel donneraient des garanties +suffisantes, j'accorderais peu de moyens de gouverner l'opinion ceux +qui ont personnellement et exclusivement besoin de l'opinion.</p> + +<p>Et si cette foule de jeunes beaux-esprits qui vit du feuilleton se +plaignait de n'avoir plus de moyens de publicit ou d'occasion de +dveloppement, je lui dirais: Rendez grces des mesures qui vous +forcent travailler et produire; vous faisiez un mtier d'eunuques et +d'esclaves; vous tiez condamns baigner, dshabiller et rhabiller +sans cesse, promener dans les rues les enfants des riches; soyez pres + votre tour. Que vos enfants soient beaux ou difformes, forts ou +malingres, vous les aimerez, car ils seront vous. Votre vie de haine +et de piti se changera en une vie d'amour et d'esprance. Vous ne serez +peut-tre pas tous de grands hommes, mais du moins vous serez hommes, et +vous ne l'tes pas.</p> + +<p>Et si, pour tre plus rflchis et plus judicieux, les arrts de la +critique devenaient plus rares (ce qui serait invitable), si les +entrepreneurs de journaux se plaignaient du vide de leurs colonnes, le +public de l'absence de feuilleton, pourquoi n'offrirait-on pas +prcisment ces pages blanches, hlas! si dsires et si difficiles +aborder, tous ces talents inconnus et modestes qui rpugnent faire +de la critique sans exprience, et qui cherchent vainement les moyens de +percer l'obscurit o ils s'teignent, faute d'un diteur qui les devine +et qui leur prte son papier et ses caractres <i>gratis</i>? Pourquoi tous +ces jeunes feuilletonistes, que l'on force se tenir, comme des +pompiers ou des exempts de police, <a name="page_334" id="page_334"></a> toutes les reprsentations +nouvelles, et crire gravement toute la nuit sur les plus ignobles +pasquinades des petits thtres, (sauf citer le dluge propos d'un +chapon), ne seraient-ils pas appels publier quotidiennement ces +pomes et ces romans qui dorment dans le portefeuille ou qui sommeillent +dans le cerveau, touffs par les ncessits d'un mtier abrutissant<a name="FNanchor_G_7" id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a>? +Pauvres enfants jeunes lvites de l'art, fltris dans la fleur de votre +talent par les exigences scandaleuses de la presse, vous qui eussiez t +avec joie, avec douceur, avec amour, et avec profit surtout, les +disciples des grands matres, ne craignez pas que je vous condamne sans +piti, et que je mconnaisse ce qu'il y eut, ce qu'il y a peut-tre +encore de grand et de pur en vous! Je sais vos secrets, je connais vos +dboires, j'ai soulev la coupe de vos douleurs! Je sais que plus d'un +parmi vous, assis la nuit dans sa mansarde froide et misrable, forc +d'avoir le lendemain (ce qui quivaut aujourd'hui au pain des artistes +d'autrefois) un habit propre et des gants neufs, laiss tomber son +visage baign de larmes sur les pages de quelque beau livre nouveau que +la haine ou l'envie lui avait prescrit d'injurier, et que ses profondes +sympathies le foraient se jeter loin de lui afin de pouvoir condamner +l'artiste sans l'entendre. Piti vous qui avez t forcs de rougir de +vous-mmes! Honte et malheur vous qui vous tes habitus ne plus +rougir!</p> + +<p>Mais pourquoi, matre, vous ai-je entretenu si longtemps de la critique +franaise? Vous tes plac trop haut pour vous occuper d'elle ce +point, et peut-tre ignorez-vous seulement qu'elle ait tch de disputer +au public europen les palmes qu'il vous tend de toutes parts? Loin de +moi la pense grossire de vous consoler de quelques injustices<a name="page_335" id="page_335"></a> que +vous avez d accepter avec l'humanit souriante d'un conqurant, pour +peu qu'elles aient frapp votre oreille. Je ne sais pas si les hommes +comme vous sont aussi modestes que leur gracieux accueil et leur exquise +politesse le donnent penser; mais je sais que la conscience de leur +force leur inspire une haute sagesse. Ils vivent avec le dieu, et non +avec les hommes; ils sont bons, parce qu'ils sont grands.</p> + +<p>Vous souvenez-vous, matre, qu'un soir j'eus l'honneur de vous +rencontrer un concert de Berlioz? Nous tions fort mal placs, car +Berlioz n'est rien moins que galant dans l'envoi de ses billets; mais ce +fut une vraie fortune pour moi que d'tre jet l par la foule et le +hasard. On joua la <i>Marche au supplice</i>. Je n'oublierai jamais votre +serrement de main sympathique et l'effusion de sensibilit avec laquelle +cette main charge de couronnes applaudit le grand artiste mconnu qui +lutte avec hrosme contre son public ingrat et son pre destine; vous +eussiez voulu partager avec lui vos trophes, et je m'en allai les yeux +tout baigns de larmes, sans trop savoir pourquoi, car quelle merveille +que vous soyez ainsi?</p> + +<hr /> + +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII<br /><br /> + +A M. NISARD</h2> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Monsieur</span>,</span><br /> +</p> + +<p>Il y a bien peu de critiques qui vaillent la peine qu'on accepte ce +qu'elles ont de louangeur ou qu'on rtorque ce qu'elles ont d'erron. Si +je reois avec reconnaissance ce que la vtre a de bienveillant, et si +j'essaie de combattre ce<a name="page_336" id="page_336"></a> qu'elle a de svre, c'est que j'y trouve, en +mme temps que le talent et la lumire, un grand fonds de tolrance et +de bonne foi.</p> + +<p>S'il ne s'agissait pour moi que de vanit satisfaite, je n'aurais que +des remerciments vous offrir; car vous accordez la partie +imaginative de mes contes beaucoup plus d'loges qu'elle n'en mrite. +Mais, plus je suis touch de votre suffrage, plus il m'est impossible +d'accepter votre blme certains gards, et c'est pour m'en disculper +que je commets (bien malgr moi, et contrairement mes habitudes) +l'impertinence de parler de moi quelqu'un dont je n'ai pas l'honneur +d'tre connu.</p> + +<p>Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes +livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autres +<i>Llia</i>, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre +l'institution sociale, et o je ne sache pas qu'il en soit dit un mot. +<i>Llia</i> pourrait aussi rpondre, entre tous mes essais, au reproche que +vous m'adressez de vouloir rhabiliter <i>l'gosme des sens</i>, et de faire +la <i>mtaphysique de la matire</i>. <i>Indiana</i>, ne m'a pas sembl non plus, +lorsque je l'crivais, pouvoir tre une apologie de l'adultre. Je crois +que dans ce roman (o il n'y a pas d'adultre commis, s'il m'en souvient +bien), <i>l'amant</i> (<i>ce roi de mes livres</i>, comme vous l'appelez +spirituellement) a un pire rle que le mari. <i>Le Secrtaire intime</i> a +pour sujet (si je ne me trompe pas absolument sur mes intentions) les +douceurs de la fidlit conjugale. <i>Andr</i> n'est ni <i>contre</i> le mariage, +ni <i>pour</i> l'amour adultre. <i>Simon</i> se termine par l'hymne, ni plus ni +moins qu'un conte de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans +<i>Valentine</i>, dont le dnoment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, +la vieille fatalit intervient pour empcher la femme adultre de jouir, +par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre. Dans +<i>Leoni</i>, la question du mariage n'est pas plus en jeu que dans <i>Manon +Lescaut</i>, dont j'ai essay, dans un but<a name="page_337" id="page_337"></a> tout artistique, de faire une +sorte de pendant, et o certes l'amour effrn pour un indigne objet, la +servitude qu'un tre corrompu dans sa force impose un tre aveugle +dans sa faiblesse, n'est pas prsent dans ses rsultats sous des +couleurs plus engageantes que dans le roman inimitable de l'abb +Prvost. Reste donc <i>Jacques</i>, le seul qui ait t assez heureux, je +crois, pour obtenir de vous quelque attention, et c'est, coup sr, +plus qu'aucune production de moi ne mrite encore de la part d'un homme +grave.</p> + +<p>Il est bien possible qu'en effet <i>Jacques</i> prouve tout ce que vous y +avez trouv d'hostile l'ordre domestique. Il est vrai qu'on y a trouv +tout le contraire aussi, et que l'on a pu avoir galement raison. Quand +un livre, si futile qu'il soit, ne prouve pas clairement, uniquement, +sans contestation et sans rplique, ce qu'il veut prouver, c'est la +faute du livre, mais non pas toujours celle de l'auteur. Comme artiste, +il a pch grossirement; sa main sans exprience et sans mesure a +tromp sa pense; mais comme homme, il n'a pas eu l'intention de +mystifier le public ou d'altrer les principes de l'ternelle vrit.</p> + +<p>On raconte Florence et Milan beaucoup d'anecdotes vraies ou fausses +sur l'immortel Benvenuto Cellini. On m'a dit qu'il lui arrivait souvent +d'entreprendre un vase et d'en dessiner la forme et les proportions avec +soin; mais quand il en tait l'excution, il lui arrivait de se +passionner si singulirement pour certaine figure ou pour certain +feston, qu'il se laissait entraner grandir l'une pour la potiser, et + dplacer l'autre pour lui donner une courbe plus gracieuse. Alors, +emport par l'amour du dtail, il oubliait l'œuvre pour l'ornement, +et, s'apercevant trop tard de l'impossibilit de revenir son premier +dessein, au lieu d'une coupe qu'il avait commence, il produisait un +trpied; au lieu d'une aiguire, une lampe; au lieu d'un Christ, une +poigne d'pe. Ainsi, en se contentant lui-mme, il mcontentait ceux +qui son travail tait destin.<a name="page_338" id="page_338"></a></p> + +<p>Tant que Cellini fut dans la force de son gnie, cet emportement fut une +qualit de plus, chaque œuvre de sa main fut complte et +irrprochable dans son genre; mais quand la perscution, le dsordre de +sa vie, le cachot, les voyages et la misre l'eurent prouv, sa main +moins ferme et son inspiration moins prompte produisirent des ouvrages +d'un fini merveilleux dans les dtails et d'une maladresse inconcevable +dans l'ensemble. La coupe, le trpied, l'aiguire et la poigne d'pe +se rencontrrent dans son cerveau, se firent la guerre, se runirent, et +enfin trouvrent place tous ensemble dans des compositions sans forme et +sans usage, comme sans logique et sans unit. Ce que l'on attribue au +grand Benvenuto, dans la dcrpitude de son gnie, arrive tous les jours +au talent incomplet qui n'a pas encore atteint sa virilit, et qui +peut-tre, hlas! ne sortira jamais de son enfance. C'est ce qui m'est +arriv en crivant <i>Jacques</i>; et, sans doute, tous mes autres rcits se +ressentent de cette hte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se complat + la fantaisie du moment, et qui manque le but force de s'amuser aux +moyens.</p> + +<p>Ce n'est donc pas au lecteur qui m'a si favorablement et si durement +jug, que j'en appelle de ses propres arrts; c'est l'artiste dont le +talent a eu sans doute aussi ses jours de jeunesse et ses heures de +tentation. Celui-l devrait tre trs-retenu en fait de conclusions, et +savoir que ce qu'il y a de plus difficile au monde, ce que l'on peut +appeler le triomphe et le couronnement de la volont, c'est de dire ce +qu'on veut dire et de faire ce qu'on veut faire.</p> + +<p>C'tait donc bien plus la <i>main-d'œuvre</i> qu' l'intention que vous +eussiez d vous en prendre de ce qui blesse la raison dans mes livres. +Il ne fallait peut-tre pas m'attribuer aussi rsolument un but +antisocial; il ne fallait certainement pas non plus me croire aussi +ingnieux, aussi savant et aussi ferme dans mon procd de fabrication. +En un mot, le talent est peut-tre beaucoup au-dessous et la conscience<a name="page_339" id="page_339"></a> +beaucoup au-dessus de ce que vous avez imagin de moi. La vie des trois +quarts des artistes se consume produire les parties incompltes d'un +tout qui reste et meurt jamais enfoui dans le sanctuaire de leur +pense.</p> + +<p>Ce que j'accepte pour compltement vrai dans votre jugement, le voici:</p> + +<p>La ruine des maris, ou tout au moins leur impopularit, tel a t le +but des ouvrages de George Sand.</p> + +<p>Oui, monsieur, la ruine des <i>maris</i>, tel et t l'objet de mon +ambition, si je me fusse senti la force d'tre un <i>rformateur</i>; mais si +j'ai mal russi me faire comprendre, c'est que je n'ai pas eu cette +force, et qu'il y a en moi plus de la nature du pote que de celle du +lgislateur. Vous voudrez bien faire droit, j'espre, cette humble +rclamation.</p> + +<p>Je m'imaginais toutefois que le roman est, comme la comdie, une cole +de mœurs, o les <i>abus</i>, les <i>ridicules</i>, les <i>prjugs</i> et les +<i>vices</i> du temps sont le domaine d'une censure susceptible de prendre +toutes les formes. Il m'est arriv souvent d'crire <i>lois sociales</i> la +place des mots italiques ci-dessus, et je n'ai pas song un seul instant +qu'il y et du danger le faire. Qui pouvait me supposer l'intention de +refaire les lois du pays? En vrit, j'ai t bien tonn lorsque +quelques saint-simoniens, philanthropes consciencieux, chercheurs +estimables et sincres de la vrit, m'ont demand ce que je mettrais +la place des <i>maris</i>. Je leur ai rpondu navement que c'tait le +<i>mariage</i>, de mme qu' la place des prtres, qui ont tant compromis la +religion, je crois que c'est la religion qu'il faut mettre.</p> + +<p>Il est vrai que j'ai peut-tre fait une grande faute contre le langage +lorsque, parlant des <i>abus</i>, des <i>ridicules</i>, des <i>prjugs</i> et des +<i>vices</i> de la socit, je me suis exprim collectivement et que j'ai dit +la <i>socit</i>. J'ai eu tort aussi de dire souvent le <i>mariage</i> au lieu +des <i>personnes maries</i>. Tous ceux qui me connaissent peu ou prou ne s'y +sont pas mpris, parce qu'ils savent que je n'ai jamais song refaire<a name="page_340" id="page_340"></a> +la Charte constitutionnelle. Je pensais que le public s'occuperait si +peu de mon individu qu'il ne viendrait l'esprit de personne +d'incriminer l'emploi des mots et d'exercer sur la vie d'un pauvre +pote, jusqu'au fond de sa mansarde, une sorte d'inquisition pour le +forcer justifier ses actions, ses penses et ses croyances, dcliner +le sens exact d'expressions plus ou moins vagues, mais toujours places +peut-tre de manire s'expliquer de soi-mme. Il est possible que le +public n'ait pas eu en cela un rle bien grave, et que la partie virile, +soi-disant outrage, se soit livre un peu de commrage puril sur un +sujet peu digne d'un si triste honneur. Mais ce qu'il y a de certain, +c'est que j'ai eu tort de n'tre pas parfaitement clair, prcis, logique +et correct. Hlas! monsieur, je me reproche tous les jours un tort bien +grave, c'est de n'tre ni Bossuet ni Montesquieu; mais je n'ai pas trop +l'espoir de m'en corriger, je vous le confesse.</p> + +<p>Un autre reproche srieux que vous m'adressez est celui-ci: Il serait +peut-tre plus hroque, qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas +scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas priv une +question sociale, etc.</p> + +<p>Tout ce paragraphe est noblement pens et noblement crit. Ce n'est pas +le sentiment exprim l qui me trouvera rebelle. Je mets la patience et +l'abngation au-dessus de tout, et je ne rponds rien ce qui peut me +concerner personnellement dans ce reproche. Si j'crivais un prtre, +peut-tre le rcit d'une confession gnrale entranerait-il +victorieusement l'absolution en mme temps que la rprimande et la +pnitence. Mais il n'y a encore eu que Jean-Jacques qui ait eu le droit +de se confesser en public. Je rpondrai donc d'une manire gnrale.</p> + +<p>Il me semble qu'il y a beaucoup de prtention la patience et +l'abngation dans le monde. Il me semble (je ne sais si je me trompe) +que nous ne vivons pas dans un sicle d'indpendance et d'orgueil +illimit; je ne vois pas que les<a name="page_341" id="page_341"></a> hommes aient, dans ce temps-ci, un +bien vif sentiment de leur dignit, et qu'il faille les engager plier +les deux genoux un peu plus bas qu'ils ne le font devant des +considrations et des intrts qui ne sont ni la religion, ni la morale, +ni l'ordre, ni la vertu.—Par la mme raison, je ne vois pas que les +femmes de ces hommes-l se rapprochent trop du courage des mres +spartiates ou de la fiert patriotique des dames romaines.</p> + +<p>Je ne sais enfin si j'ai la vue trouble, mais je crois voir qu'on a fait +un grand abus du <i>silence</i>, au moyen duquel on <i>chappe aux crises +violentes</i> du mariage, aux <i>dsordres</i> (il faudrait plutt dire aux +<i>calamits</i>) de la <i>sparation</i>. Dans les sicles de foi, dans le temps +o l'on adorait le Christ, l'abngation et la patience taient les +vertus qu'il fallait recommander par-dessus tout des femmes rcemment +sorties des autels druidiques, du bivouac sanglant et du conseil de +guerre o leurs poux les avaient peut-tre un peu trop laisses +s'immiscer; mais aujourd'hui que nos mœurs n'ont plus gure de +rapport, que je sache, avec les forts de la Germanie, surtout depuis +que la rgence et le directoire ont enseign aux femmes le secret de +vivre en trs-bonne intelligence avec leurs poux, j'ai pu penser que, +si une sorte de moralit tait ncessaire des contes frivoles, on +pourrait bien adopter celle-ci: Le dsordre des femmes est +<i>trs-souvent</i> provoqu par la frocit ou l'infamie des hommes; ou +celle-ci: Le mensonge n'est pas la vertu; la lchet n'est pas +l'abngation; ou bien encore celle-ci: Un mari qui mprise ses devoirs +de gaiet de cœur, en jurant, riant et buvant, <i>est quelquefois</i> +moins excusable que la femme qui trahit les siens en pleurant, en +souffrant et en expiant.</p> + +<p>Pour en finir avec l'adhsion complte que je donne vos dcisions, je +vous dirai qu'en effet cet amour que j'<i>difie</i> et que je couronne sur +les ruines de l'<i>infme</i> est mon utopie, mon rve, ma posie. Cet amour +est grand, noble, beau, volontaire,<a name="page_342" id="page_342"></a> ternel; mais cet amour, c'est le +mariage tel que l'a fait Jsus, tel que que l'a expliqu saint Paul, tel +encore, si vous voulez, que le chapitre <span class="smcap">VI</span> du titre V du Code civil en +exprime les devoirs rciproques. Celui-l, je le demande la socit +comme une innovation ou comme une institution perdue dans la nuit des +temps, qu'il serait bien opportun de faire revivre, de tirer de la +poussire des sicles et de la fange des habitudes, si l'on veut voir +succder la vritable fidlit conjugale, le vritable repos et la +vritable saintet de la famille l'espce de contrat honteux et de +despotisme stupide qu'a engendrs l'infme dcrpitude du monde.</p> + +<p>Mais vous, monsieur, qui jugez de si haut cette question sociale, vous +philosophe indulgent, moraliste sensible et fort, qui ne croyez point au +danger des livres rputs <i>immoraux</i>, pourquoi en crivant, propos de +moi, ces trois ou quatre belles pages sur la morale publique, avez-vous +perdu une si bonne occasion de gourmander l'esprit de cupidit, les +habitudes de dbauche et de violence qui de la part de l'homme +autorisent ou provoquent les crimes de la femme dans un si grand nombre +d'unions? N'eussiez-vous pas rempli d'une manire plus complte le +devoir que vous vous tes impos envers la socit, si vous vous fussiez +prononc avec force en faveur de cette antique morale chrtienne qui +prescrit la douceur et la chastet au chef de la famille? Il n'est pas +question ici de cas d'exception, d'<i>unions mal assorties</i>. Toutes les +unions possibles seront intolrables tant qu'il y aura dans la coutume +une indulgence illimite pour les erreurs d'un sexe, tandis que +l'austre et salutaire rigueur du pass subsistera uniquement pour +rprimer et condamner celles de l'autre. Je sais bien qu'il y a un +certain courage oser dire en face toute une gnration qu'elle est +injuste et corrompue. Je sais bien qu' crire tout ce qu'on pense on se +fait beaucoup d'ennemis parmi ceux qui se trouvent bien des vices du +temps, et qu'on doit s'attendre, quand on a eu cette franchise, subir +pendant le reste de ses jours une perscution<a name="page_343" id="page_343"></a> qui ne s'arrtera pas +devant le seuil de la vie prive; mais je sais aussi que lorsque +certaines femmes ont eu ce courage, il ne serait pas indigne d'un homme, +et surtout d'un homme de conscience et de talent, de faire grce ce +qu'il y a de manqu dans leurs efforts, de donner assistance et +protection ce qui peut s'y rencontrer de brave et de sincre.</p> + +<p>Si vous aviez vcu au temps o <i>Tartufe</i> fut perscut comme une +œuvre d'impit, vous eussiez t de ceux qui, bien loin de se +constituer les champions de l'hypocrisie, rsistrent, de toute la +puissance de leur conviction et de toute la puret de leur cœur, aux +sournoises interprtations de la critique; vous eussiez crit et sign +de votre propre sang, alors comme aujourd'hui, que la pense qui +produisit le <i>Tartufe</i> fut une pense minemment pieuse et honnte, que +Dieu n'est pas attaqu dans la personne d'un cagot, que la paix et la +dignit des familles ne sont pas compromises quand on en chasse +d'infmes intrigants. Il est vrai que <i>Tartufe</i> est un chef-d'œuvre, +et qu'il mrite toutes les sympathies des mes leves, et comme sujet +et comme excution.</p> + +<p>Mais si la plume de tels crivains est jamais brise, si les +vigoureuses couleurs des grands sicles sont perdues, si au lieu +d'Aristophane, de Trence et de Molire, il ne nous reste plus que +George Sand et compagnie, l'ternelle infirmit humaine n'en est pas +moins encore, sous les yeux du philosophe critique, saignante, lpreuse, +digne d'horreur et de compassion. L'ternel rve des cœurs simples, +la <i>justice</i>, n'en est pas moins debout (au loin, il est vrai), mais +radieux, mais ncessaire, mais appelant soi tous les efforts et tous +les dsirs. Rduits juger de ples compositions, ne serait-ce pas, +messieurs, une raison de plus pour vous autres de vous en prendre au +fond des choses, et d'pargner l'aptre pour encourager le principe? +C'est ainsi que vous suppleriez l'insuffisance de nos moyens, et que +vous restitueriez au sicle ce qui lui manque en force et en gnie.<a name="page_344" id="page_344"></a></p> + +<p>Il me reste vous remercier, monsieur, pour les bons conseils que vous +m'avez donns. Je m'accuse, je le rpte; car si vous ne m'avez pas +toujours bien compris, c'est ma faute et non la vtre. L'homme qui +contemple une bataille du haut de la montagne juge mieux des fautes et +des pertes des armes que celui qui marche dans la poussire et dans +l'enivrement du combat. Ainsi le critique sans passion en sait plus long +sur l'artiste bouillant et sur son travail que l'artiste lui-mme. +Socrate avait souvent occasion de dire ses disciples: Vous alliez me +dfinir la science, et vous m'avez dfini la musique et la danse; ce +n'est pas l ce que je vous demandais, et ce n'est pas l ce que vous +vouliez me rpondre.</p> + +<p>FIN.</p> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> La premire dition de cet ouvrage formait deux volumes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Robert n'a pas reprsent, dans son beau tableau des +<i>Pcheurs vnitiens</i>, un seul individu de la race pure indigne. Il a +t Chioggia, il a fait poser des Chioggiotes, et il nous a montr des +chantillons d'une trs-belle race, forte, maigre, brune, grave, et +nullement vnitienne. Cette presqu'le de Chioggia, voisine de Venise, +est habite par une colonie d'origine grecque, asiatique peut-tre. Ils +se marient entre eux, et mlent fort rarement leur sang celui de la +population vnitienne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Le <i>stali</i> des gondoliers, qui est, je crois, un reste de +la langue franque que parlaient les gondoliers turcs, la mode +autrefois Venise, signifie <i> droite</i>; <i>siastali</i> signifie <i> +gauche</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> <i>El figo col tabaro strapazza</i>; c'est une expression dont +se sert le peuple de Venise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> Herder, <i>Plastique</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_F_6" id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> On peut bien penser qu'il s'agit ici des lois durables qui +ont rapport la morale publique, et non de celles qui se font et se +dfont tous les jours dans les chambres, propos des petits intrts +matriels de la socit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_G_7" id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> Lorsque j'crivis ceci, on pouvait croire que cette ide +resterait l'tat d'utopie. La pratique en est devenue fort simple, et +le roman feuilleton a donn beaucoup aussi la cration littraire.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres d'un voyageur, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN VOYAGEUR *** + +***** This file should be named 37989-h.htm or 37989-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/8/37989/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/37989-h/images/colophon.png b/37989-h/images/colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..20fa7b3 --- /dev/null +++ b/37989-h/images/colophon.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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