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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:09:13 -0700
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913
+
+Author: Various
+
+Release Date: November 10, 2011 [EBook #37971]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3660 19 AVRIL 1913 ***
+
+
+
+
+Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913
+
+AVEC CE NUMÉRO
+La Petite Illustration
+CONTENANT
+L'EMBUSCADE
+PIÈCE EN 4 ACTES
+par M. Henry KISTEMAECKERS
+
+
+LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
+
+
+Ce numéro contient:
+1º LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Théâtre n° 4: L'EMBUSCADE, de
+M. Henry Kistemaeckers;
+2° Un SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
+
+L'ILLUSTRATION
+_Prix du Numéro: Un Franc._
+SAMEDI 19 AVRIL 1913
+_71e Année.--Nº 3660._
+
+
+
+[Illustration: S. S. PIE X
+_Phot. G. Felici.--Droits de reproduction réservés._]
+
+
+
+NOTRE SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE ÉCONOMIQUE ET FINANCIER
+
+_Ce supplément, qui paraît depuis trois semaines seulement, a conquis
+d'emblée la faveur du public et semble avoir été particulièrement
+apprécié de nos abonnés. Beaucoup d'entre eux ont bien voulu nous
+l'écrire, en nous adressant des demandes de renseignements particuliers
+que nous avons aussitôt transmises à_ L'Information.
+
+_C'est, en effet, à la direction expérimentée de ce grand organe, qui
+occupe dans la presse financière française une place prépondérante, que
+nous avons confié la rédaction de notre nouvelle rubrique._ _Et c'est à_
+L'Information _(8 bis, place de la Bourse, Paris) que doit être adressée
+directement toute correspondance, dans les conditions indiquées par
+l'avis imprimé en tête du supplément financier._
+
+
+
+LA PETITE ILLUSTRATION
+
+(ROMAN-THÉATRE)
+
+_Le prochain numéro contiendra la cinquième et dernière partie des Anges
+gardiens, l'importante oeuvre nouvelle de_ M. MARCEL PRÉVOST, _de
+L'Académie française._
+
+_Avant de commencer la publication d'un autre grand roman inédit: le
+Démon de midi, de_ M. PAUL BOURGET, _de l'Académie française, nous
+consacrerons au théâtre plusieurs numéros consécutifs de_ La Petite
+Illustration. _Paraîtront successivement: Les Éclaireuses, de_ M.
+MAURICE DONNAY, _de l'Académie française; Hélène Ardouin, de_ M.
+ALFRED CAPUS; _Servir et La Chienne du Roi, de_ M. HENRI LAVEDAN, _de
+l'Académie française; L'Habit vert, de_ MM. R. DE FLERS ET G.-A. DE
+CAILLAVET.
+
+_Parmi les pièces que nous publierons ensuite, citons encore:_
+
+_Le Secret, de_ M. HENRY BERNSTEIN. _L'Exilée, de_ M. HENRY
+KISTEMAECKERS.
+
+
+
+COURRIER DE PARIS
+
+DAVID
+
+Ah! que le nom seul de ce peintre signe donc bien son époque et la signe
+comme il le faut! Il ne pouvait pas s'appeler autrement. Nom pompeux,
+solennel, nom de roi qui montre une couronne à dents pointues, des
+étoffes amplement drapées, des plis rigides et d'une sévère harmonie,
+tout un système de barbes bouclées et de chevelures en anneaux, et de
+beaux genoux osseux à fossettes académiques, et des pieds nus, serrés
+par des courroies sans défauts. En entendant prononcer ce nom nous
+voyons se dérouler sur-le-champ l'espèce de mythologie révolutionnaire
+et impériale qu'il résume en ses deux syllabes. Peu d'artistes, en
+effet, ont donné et légué de leur propre personne et aussi du temps que
+la Destinée leur a mis sous les yeux et dans les mains, une image plus
+rigoureuse et plus serrée que Louis David, dont les maîtresses oeuvres,
+flanquées de celles de ses élèves, j'allais dire de ses disciples,
+attirent depuis plusieurs jours au Petit Palais une foule de visiteurs
+fortement saisis. Avant cette exposition nous avions sans doute, de ce
+Sicambre du pinceau, de ce démocrate historique, infléchi plus tard par
+les honneurs, une idée qui pouvait nous suffire, mais à présent, quand
+nous sortons du palais des Beaux-Arts des Champs-Elysées, nous sommes
+renseignés, nous savons la manière dont l'homme et le peintre surent se
+transformer selon les lois, s'adapter tour à tour aux passages et aux
+caprices parfois sanglants d'un temps très sérieux et difficile, inouï,
+où chaque jour, à chaque heure, la vie présentait, imposait des sujets
+extraordinaires dans le terrible et le majestueux, offrant une
+succession de grandes toiles mises toutes en scène d'abord, puis
+exécutées par les hommes qui en étaient les modèles et les auteurs, et
+cela dans une inconscience fougueuse, désordonnée, dans un vertige
+souvent sincère.
+
+David, issu et vite évadé d'un dix-huitième siècle élégant, libertin,
+que, naturellement, tout chez lui devait réprouver jusqu'à l'injustice,
+accueillit avec des yeux levés à la Rousseau, et des bras ouverts, cette
+Révolution qui, en éclatant comme un orage, paraissait tout de même
+descendre du ciel. Il allait, à partir de 1790, devenir le jouet--et le
+miroir--des événements parmi lesquels il s'imagina, dans son fanatisme
+naïf, tenir un emploi de direction active. Sans jeunesse et sans gaieté,
+de physique fruste et d'humeur bougonne, n'ayant nul souci de plaire,
+envahi de haines et de passions politiques, tourmenté de ces creuses
+vertus, filles de la révolte et de l'orgueil, qui peuvent mener tout
+droit au crime les plus honnêtes gens, il fut bientôt possédé de «la
+folie du _personnage_». Il crut jouer dans la mauvaise tragédie
+cornélienne un rôle important qui lui était distribué par l'Être
+suprême. Les héros romains, les Brutus, les Horaces au coeur de lion et
+aux chairs de cuivre lui marchaient par la tête à grandes enjambées,
+avec des jarrets tendus pour la patrie. Il voyait les tableaux-leçons à
+faire, à ériger, et les incorruptibles toges à remettre en faveur. Il
+allait protester, personnellement, le pinceau levé comme un glaive,
+affirmer devant tous sa foi civique. Le serment des trois jeunes hommes
+fameux, c'était aussi le sien, à lui David. Il jurait déjà obéissance à
+la Constitution, et haine aux tyrans, sans savoir très nettement
+lesquels. Il fut une façon de prêtre assermenté de l'Art. Il officia
+dans les grandes circonstances. Il célébra les messes laïques de la
+Raison, sur les autels païens dont il se plaisait à être aussi
+l'architecte officiellement inspiré. Le goût prononcé qu'il avait de la
+manifestation classique put alors se donner vigoureux et libre cours.
+Comme un lait qui s'impatiente aux seins d'une Romaine, toute son
+antiquité remonta à la tête de David en une méningite superbe. Et, dès
+ce moment, il laisse entrevoir l'homme double et incertain, inexplicable
+et si attachant qu'il était par ses contradictions sous les dehors d'une
+tenue rigide et sans faiblesse. En effet, ce sage, ce pur, cet austère,
+ce Socrate d'atelier, flétrissant les pompes et les fastes des anciens
+régimes, ami de la simplicité Spartiate, ennemi du décorum et de
+l'apparat monarchique; ce sénateur à tête nue et rasée, dédaigneux de
+l'ornement, n'acceptant pour le corps que la rude et piquante laine et
+le cuir sans douceur des sandales, ce même homme était ravagé par la
+passion du costume et du déguisement solennel. Il posait lui-même pour
+les regards de la Postérité, il prenait l'attitude avantageuse dans
+laquelle il se préoccupait d'être retenu par l'histoire. Il avait un
+fond de comédien et une nature de théâtre.
+
+Cinq mois après que Le Pelletier de Saint-Fargeau fut abattu au café,
+sous le sabre de Paris, quand, à son tour, Marat, le grand Marat, périt,
+saigné par Charlotte, soyez sûr que David, malgré l'évidente bonne foi
+de son indignation et de sa douloureuse rage, dut sentir frissonner
+d'une âpre joie, le décorateur étonnant qui s'agitait en lui. Il ne
+pouvait s'empêcher de s'exalter à l'idée des mises en scène admirables,
+des fresques vivantes que lui réservait cette époque privilégiée,
+fertile en assassinats et en coups de tout genre. Aussitôt, il était sur
+le trépied, il travaillait. Il sentait le parti à tirer de la victime,
+il voyait le pathétique emploi du cadavre, la bonne façon de le
+présenter haut, de le brandir livide et couleur du bronze étrusque de la
+Mort, patiné déjà par la décomposition, avec un torse pitoyable et nu,
+brisé, penché de côté hors de cette autre baignoire qu'est le tombeau.
+En un clin d'oeil et de pensée il combinait tout, le foulard noué au
+front pustuleux de l'ami du peuple, la bouche essuyée et lavée qui ne
+bavera plus, les linges du fond de bain enveloppant le corps rachitique,
+le drapant de leurs plis humides, plaqués et conduits avec art, le bras
+pendant inerte comme pour une «étude» et la main aux doigts ouverts qui
+a fini pour toujours d'être un poing et de menacer. A cette besogne
+d'arrangement macabre David s'attache, se livre, se prodigue avec un
+sombre zèle et des trouvailles d'embaumeur égyptien. A chaque occasion
+il est là. On le trouve. Il est indiqué. Pour tout: pour les fêtes, les
+cortèges, les défilés, les spectacles, les allégories. Ordonnateur des
+grandes pompes funèbres et maître des cérémonies nationales, il fut
+pendant plusieurs années le Dreux-Brézé de la Convention. Il était tout
+glorieux de s'empanacher. Comprimé dans la large ceinture tricolore,
+engoncé dans l'habit à vastes revers, on l'avait vu porter le 20
+prairial an II son gros bouquet de coquelicots, de bleuets et d'épis de
+blé mûr. Il précédait Robespierre en criant: Place, place! Il était le
+dispensateur des lauriers en zinc, des boucliers de carton, des tables
+de la loi, des palmes en papier peint, il tenait le magasin
+d'accessoires patriotiques et il avait retiré de tous les casques de
+l'antiquité les plumes pour les mettre en touffes sur les chapeaux...
+les chapeaux à la Henri IV. Il était tout prêt et mûr pour l'Empire qui
+germait dans la terre grasse et arrosée de sang... cette terre qui
+allait devenir le terreau du Directoire. Et l'on s'explique très
+aisément que l'ancien jacobin à costume ait fourni avec un si complet
+bonheur le peintre-fonctionnaire des pompes impériales, l'historiographe
+magnifique et glacé du Sacre, le Dangeau des collantes culottes et des
+bottes à glands, le Saint-Simon des mollets et des fronts à la Titus. Il
+était surtout fait pour représenter. Il représenta. Sans jamais
+émouvoir, ni faire penser, ni faire monter. C'est le Tapissier, le
+Décorateur d'un moment, de plusieurs moments considérables de la France.
+Un génie du garde-meuble de l'histoire. Mais _l'exécutant_ reste un
+maître d'une sûreté de fer, digne de toutes les admirations et de tous
+les respects, une probité souveraine, savante, intraitable et rude, un
+Jupiter du dessin, et de la cuisse duquel devait sortir Ingres tout
+armé.
+
+On ne doit pas marchander les éloges et les remerciements aux
+organisateurs vigoureux de cette exposition, nouvelle et nécessaire,
+pour laquelle, si l'on en voulait parler convenablement et dans le
+détail,--il faudrait plus de place et aussi de compétence que je n'en
+ai. Grâces donc soient rendues à la vaillante brigade, toujours en
+mouvement, du Petit Palais, au général, M. Lapauze, qui marque ses états
+de service par des victoires; à son aide de camp, Adrien
+Fauchier-Magnan, hier encore historien, évocateur délicieux de lady
+Hamilton. Ils avaient assumé les difficultés d'une belle entreprise. Ils
+l'ont réussie, on ne peut plus joliment. Et si vous saviez au prix de
+quelles peines! Mais peu importe. Ils recommenceront.
+
+HENRI LAVEDAN.
+
+_(Reproduction et traduction réservées.)_
+
+
+
+[Illustration: M. Raymond Poincaré et son frère Lucien.]
+
+[Illustration: Le cortège funèbre de Madame Antoni Poincaré se rendant
+de la gare de Nubécourt à l'église.]
+
+LA MORT DE Mme POINCARÉ MÈRE
+
+Le président de la République vient d'être éprouvé par un deuil cruel:
+sa mère tendrement chérie, Mme Antoni Poincaré, est morte la semaine
+dernière, vendredi, dans l'appartement qu'elle occupait, 10, rue de
+Babylone, à Paris.
+
+Mme Poincaré a eu, du moins, la plus clémente, la plus douce des fins.
+Elle s'est éteinte soudainement, sans souffrance. Depuis quelques jours,
+sa santé laissait à désirer; elle ne donnait pourtant aucune inquiétude
+grave. Ses enfants, ses deux fils, le Président et M. Lucien Poincaré,
+directeur de l'enseignement secondaire au ministère, ses deux
+belles-filles, Mmes Raymond et Lucien Poincaré, l'entouraient de la plus
+constante sollicitude. Vendredi matin, Mme Raymond Poincaré, qui était
+venue aux nouvelles, rencontra chez sa belle-mère M. et Mme Lucien
+Poincaré, amenés par le même souci. Aucun symptôme nouveau ne pouvait
+altérer leur quiétude. M. Lucien Poincaré, bien tranquille, venait à
+peine de prendre congé pour aller à ses occupations quand Mme Antoni
+Poincaré se tourna doucement, comme pour leur parler, vers ses deux
+brus. Mais tandis que celles-ci se penchaient vers elle, empressées,
+elle avait exhalé déjà le dernier soupir.
+
+[Illustration: Mme Antoni Poincaré]
+
+M. Raymond Poincaré et son frère idolâtraient leur mère. Il faut avoir
+causé, là-bas, dans la Meuse, avec quelques-uns des vieux camarades du
+président de la République, quelques-uns des compagnons de son enfance,
+pour savoir par quels soins constamment attentifs Mme Antoni Poincaré
+avait mérité cette affection sans bornes. Elle avait été leur éducatrice
+zélée. C'est elle qui, chaque matin, procédait, avant le départ pour le
+lycée, à la révision des devoirs et des leçons, sauf pour le grec et le
+latin réservés au contrôle paternel. Et M. Raymond Poincaré surtout doit
+à cette mère exquise plus d'une des qualités qui le caractérisent,
+l'ordre et la clarté de son esprit, la distinction de ses manières, son
+urbanité charmante. C'est, pour les deux frères, la plus cruelle des
+douleurs.
+
+Mme Poincaré mère repose, depuis lundi, à Nubécourt (Meuse), dont sa
+famille était originaire. Rappelons que, née Ficatier-Gillon, elle
+appartenait à une famille qui avait fourni à la magistrature, à la
+politique, des hommes éminents, comme Jean-Landry Gillon et Paulin
+Gillon. Son mari, M. Antoni Poincaré, qui avait été inspecteur général
+des ponts et chaussées, était mort il n'y a guère qu'un an.
+
+J'avais vu, en janvier dernier, à la veille de l'élection
+présidentielle, au petit cimetière familial de Nubécourt, ombragé de
+grands vieux arbres, la place de longtemps marquée pour sa sépulture, au
+côté de celui qui avait été, pendant plus d'un demi-siècle, le compagnon
+irréprochable et chèrement aimé de sa vie. On pouvait espérer que cette
+tombe demeurerait plus longtemps vide. Mme Antoni Poincaré, en effet,
+n'avait que soixante-quatorze ans.
+
+Les obsèques ont eu lieu là-bas, lundi dernier. Elles ont été aussi
+dénuées de faste que possible, juste ce qu'exigeait la haute fonction
+dont est investi M. Raymond Poincaré. Mais les plus respectueuses
+sympathies, celles de tout ce pays où leur famille et eux-mêmes
+jouissent de l'universelle estime, celles de la France entière faisaient
+cortège au chef de l'État et à son frère, derrière ce corbillard fleuri
+sur lequel s'en allaient, avec la chère morte, tant de pieux souvenirs,
+tant de tendresses.
+
+G. B.
+
+
+
+LA MALADIE DE PIE X
+
+On n'ignorait plus, depuis déjà des mois, que la santé du Souverain
+Pontife était très chancelante. Mais la nouvelle, confirmée par les
+bulletins des médecins du Vatican, que l'état de Pie X donnait des
+inquiétudes précises n'en a pas moins, ces derniers jours, causé une
+sensation profonde dans le monde entier. A Rome, qui, au-dessus de la
+succession des événements politiques et historiques, demeure la hautaine
+capitale spirituelle de la Chrétienté, une émotion fiévreuse entraîne
+chaque jour des foules sur la place Saint-Pierre, d'où le soir on
+interroge la symbolique lumière qui veille dans les appartements du
+Souverain Pontife. Une tradition affirme que, dans l'église Saint-Jean
+de Latran, la statue de bronze du pape Martin V se couvre de sueur
+lorsque le pape vivant est en danger de mort. Et des visiteurs, cette
+semaine, seraient revenus épouvantés pour avoir vu s'accomplir le
+miracle. Ce n'est point là, sans doute, autre chose que l'un des signes
+innombrables de cette angoisse qui naît à chaque fois que vacille, en
+son reposoir, la lueur dont s'éclaire, depuis deux mille ans, le monde
+catholique. Mais il est admirable de constater que, dans notre époque de
+discussion et de critique, cette angoisse demeure la même en face de
+cette lueur et que jamais peut-être la force morale incarnée par le
+fragile vieillard du Vatican ne fut plus réelle et plus respectée.
+
+Nous reproduisons en notre première page une remarquable et récente
+photographie de cette blanche figure sur laquelle se concentre en ce
+moment l'attention universelle. L'attitude conserve sa simplicité de
+toujours, et trahit à peine un peu de lassitude physique. Le visage, qui
+reflète la gravité de la pensée intérieure, de la préoccupation d'âme,
+paraît sensiblement vieilli. Les traits, tendus, semblent plus fins et
+composent une expression d'indéfinissable tristesse. Les yeux, fixes,
+regardent loin.
+
+On peut encore espérer, à l'heure où nous écrivons ces lignes, que
+l'auguste vieillard, malgré son grand âge, triomphera de la crise
+présente. Les bulletins des médecins, qui distribuent alternativement
+l'inquiétude et l'espoir, parlent d'une affection grippale aiguë,
+aggravée de diverses complications qui tiennent à l'état physique, très
+affaibli du malade. Car Pie X est âgé de soixante-dix-huit ans.
+
+
+
+[Illustration: Le roi Alphonse XIII pendant la revue, quelques instants
+avant l'attentat. Juste derrière le souverain, au 2e plan, l'attaché
+militaire français, lieutenant-colonel Tillion (en uniforme de hussard
+bleu clair, qui parait blanc), auteur du récit de l'attentat que nous a
+envoyé notre correspondant de Madrid.--_Phot. Alfonso.]_
+
+L'ATTENTAT CONTRE LE ROI D'ESPAGNE
+
+_Notre correspondant de Madrid nous écrit:_
+
+Madrid, 15 avril.
+
+Pour la troisième fois depuis son avènement, le roi Alphonse XIII vient
+d'échapper à un attentat anarchiste.
+
+C'était dimanche dernier, après la revue de la garnison de Madrid,
+passée, comme chaque année, par le souverain à l'occasion de la
+présentation du drapeau aux jeunes recrues. Cette grande solennité
+militaire qui équivaut, en Espagne, à notre 14 juillet, avait revêtu
+cette fois un éclat exceptionnel, puisqu'elle inaugurait l'application
+de la nouvelle loi du service obligatoire et aussi la prise de
+possession de la zone espagnole au Maroc; les tabors indigènes de
+Melilla et d'Alhucemas étaient venus tout exprès à Madrid pour assister
+à la parade.
+
+La cérémonie terminée, le roi rentrait au palais à cheval lorsque se
+produisit l'attentat. Un de ses témoins les plus directs, le
+lieutenant-colonel de hussards Tillion, attaché militaire français
+récemment nommé à Madrid, qui figurait pour la première fois, à la
+revue, dans le cortège royal, a bien voulu m'en faire, en ces termes, le
+récit:
+
+--Le roi, encadré, mais à distance, par ses aides de camp, le comte
+d'Aybar et le commandant Guiao, précédait de quelques mètres le groupe
+formé en première ligne par les généraux Luque, ministre de la Guerre,
+Aznar, Echague, Villar, Orozco et plusieurs autres; en seconde ligne par
+les attachés militaires mexicain, italien, allemand, russe, autrichien
+et français, le colonel Figuerou, les capitaines Marsengo, Kalle,
+Scuratof, le prince Schwartzenberg et moi-même; en arrière par
+l'escadron de l'escorte royale.
+
+» En débouchant de la promenade de Recoletos dans la rue d'Alcala, la
+grande artère madrilène, l'agglomération de la foule, qui débordait des
+trottoirs sur la chaussée en acclamant le roi, nous obligea de ralentir
+et de prendre le pas. A ce moment, j'aperçus très distinctement, sur le
+côté gauche de la rue, un individu se détacher des rangs des curieux que
+les agents avaient refoulés, et se diriger rapidement vers le souverain:
+j'eus alors très nettement l'impression qu'un attentat allait se
+commettre. Arrivé à moins de deux mètres du roi, le criminel tira sur
+lui un coup de revolver.
+
+» Le remous des cavaliers qui, tous, y compris nous-mêmes, se
+précipitaient en avant, me masqua le reste de la scène, mais j'entendis
+le bruit de deux autres coups de feu successifs, et il me sembla même en
+percevoir un quatrième, après un très court intervalle, quoique
+l'enquête paraisse avoir démontré qu'il n'y en eût que trois.
+
+» Cependant nous étions arrivés en tourbillon auprès du roi; mon
+collègue, l'attaché russe, avait dégainé pour frapper au besoin
+l'agresseur. C'est alors que je vis celui-ci, qui, dans ce coup d'oeil
+fugace, me fit l'effet d'un homme relativement bien mis, maîtrisé et
+maintenu à terre par plusieurs sergents de ville.»
+
+[Illustration: L'auteur de l'attentat après son arrestation.
+
+On distingue les traces des coups qu'il a reçus dans la bagarre,
+notamment celle du coup de bâton que l'agent Guijarro lui asséna sur le
+front: ses vêtements étaient en lambeaux, il a revêtu des effets
+d'emprunt. _Phot. Alfonso._]
+
+» Quant au roi, qui venait d'échapper à ce péril, par un vrai miracle,
+ou plutôt grâce à son extraordinaire sang-froid--car il est maintenant
+avéré qu'il fit dévier le second coup de feu en poussant résolument son
+cheval sur le criminel--il se tourna vers nous, non seulement calme,
+mais souriant, et s'empressa de nous rassurer d'un geste de la main en
+s'écriant: «Ce n'est rien». Puis, avec la même vaillante simplicité, il
+reprit la tête du cortège reformé tant bien que mal, sans accélérer
+l'allure; et le retour au palais royal, à peine retardé de quelques
+minutes par cette scène dramatique, fut un véritable triomphe au milieu
+des ovations enthousiastes de la foule au «roi valeureux».
+
+L'intéressante photographie qu'un hasard exceptionnel a fait saisir à
+l'instant même de l'attentat par un amateur, M. Ochoa, vient corroborer
+et compléter ce récit, en montrant précisément la phase du drame que la
+mêlée avait dérobée au lieutenant-colonel Tillion: à peine l'agresseur
+avait-il tiré sur le roi deux coups de revolver, dont l'un atteignit
+légèrement au poitrail son magnifique cheval «Alarun», que l'agent de la
+Sûreté Guijarro, se précipitant sur le criminel, l'abattit d'un coup de
+bâton à la tête. Il fut lui-même assez grièvement blessé par le
+troisième coup de feu.
+
+L'agresseur, aussitôt maîtrisé par le sergent de ville Canela, un
+commandant en retraite et plusieurs autres personnes, et menacé de
+lynchage par la foule, dut être provisoirement enfermé, sous la garde de
+la gendarmerie, chez un dentiste de la maison royale, M. Aguilar.
+
+L'instruction, confiée à la justice civile, a établi que le coupable est
+un nommé Rafaël Sanchez Alegre, âgé de vingt-cinq ans, charpentier,
+natif de Barcelone.
+
+Les papiers saisis sur lui et à son domicile à Madrid attestent ses
+idées anarchistes et notamment son dessein de venger Ferrer. Il n'a pas
+nié, d'ailleurs, avoir voulu assassiner le roi, tout en se réjouissant
+de n'y avoir pas réussi; mais il a déclaré n'avoir eu aucun complice, ni
+même aucun plan prémédité et avoir obéi à une simple impulsion. Les
+lettres trouvées chez lui, et adressées à sa femme et à sa famille à
+Barcelone, semblent indiquer qu'il se proposait de renoncer à ses
+opinions subversives et d'émigrer au Chili, moyennant, un envoi de
+fonds. C'est faute d'une réponse et en désespoir de cause qu'il aurait
+décidé de commettre son crime.
+
+Cependant l'opinion publique persiste à voir dans l'attentat, plutôt que
+l'acte isolé d'un déséquilibré, un véritable complot, et on en allègue
+comme preuve le fait même que cet attentat était pour ainsi dire prévu.
+
+Depuis plusieurs jours, en effet, le bruit courait, à Madrid, qu'un
+méfait anarchiste se préparait contre le souverain. Tout en démentant
+ces propos, les autorités avaient pris les plus grandes précautions:
+elles devaient rester inutiles.
+
+Le président du Conseil, comte de Romanonès, a cependant tenu à couvrir
+la police de tous reproches et à déclarer en même temps que cette
+nouvelle tentative anarchiste, pas plus que l'assassinat de M.
+Canalejas, ne déterminerait le gouvernement à recourir à des mesures
+d'exception, incompatibles avec le libéralisme du roi lui-même.
+
+Quant aux complices supposés de Sanchez Alegre, l'anarchiste Mauro
+Bajatierra, son ami avéré, et le professeur français Pierre Pac, arrêté
+sur le théâtre de l'attentat pour avoir, au dire de plusieurs témoins,
+échangé quelques paroles avec l'agresseur, ils ont été incarcérés et
+inculpés, quoique les bons antécédents du second parussent le mettre
+hors de cause.
+
+Le geste meurtrier qui a visé le roi Alphonse XIII n'a abouti qu'à
+accroître la popularité et les sympathies dont il jouit à l'étranger
+aussi bien qu'en Espagne: sa vaillance, déjà éprouvée lors des attentats
+de la rue de Rohan en 1905 et de la calle Mayor en 1906, s'est encore
+une fois montrée aux yeux de ses sujets.
+
+J. CAUSSE.
+
+[Illustration: UN REMARQUABLE DOCUMENT PHOTOGRAPHIQUE: L'ATTENTAT CONTRE
+LE ROI ALPHONSE XIII.
+
+Instantané pris au moment où l'auteur de l'attentat, Rafaël Sanchez
+Alegre, après avoir tiré deux coups de revolver sur le roi sans
+l'atteindre mais en blessant son cheval, est terrassé par l'agent de la
+Sûreté Guijarro, mais tire encore un troisième coup de revolver qui
+blesse cet agent à la cuisse. Un des aides de camp à cheval (vu de
+profil sur la photographie) s'est jeté entre l'assassin et le
+souverain.--_Photographie_ Nuevo Mundo.--_Propriété exclusive de_
+L'Illustration _en France.--Reproduction interdite._]
+
+[Illustration: UN INSTANT APRÈS L'ATTENTAT DU 13 AVRIL.--Toute l'escorte
+s'est groupée autour du roi. _Phot._ Nuevo Mundo.]
+
+
+
+[Illustration: Colonel Pastchenko. Colonel Met. Colonel de
+Woyna-Pantchenko. Colonel Hanjine. Général Delwig. Général de Béliaeff
+_Phot. S. Liégeois._ FRATERNITÉ D'ARMES.--Officiers russes et français
+servant un canon de 75, pendant la visite au camp de Mailly d'une
+mission militaire russe.]
+
+UNE MISSION MILITAIRE RUSSE
+
+EN FRANCE
+
+Les liens de camaraderie et d'estime qui unissent les officiers des deux
+armées française et russe ont eu, récemment, l'occasion de
+s'affirmer--de même qu'à l'automne dernier, lors des grandes manoeuvres
+auxquelles assistèrent le grand-duc Nicolas et son état-major--pendant
+le séjour au camp de Mailly de la mission militaire chargée d'étudier
+l'organisation et le fonctionnement de nos cours d'artillerie de
+campagne. Venus pour une visite technique, les membres de cette mission,
+qui comprenait le général Delwig, commandant la 24e brigade d'artillerie
+à Louga, le général Serge de Béliaeff, commandant la 29e brigade
+d'artillerie à Riga, les colonels Hanjine, de la 44e brigade
+d'artillerie, Pastchenko, de la 3e brigade d'artillerie de la Garde, et
+de Woyna-Pantchenko, aide de camp du grand-duc Serge, témoignèrent à
+leurs hôtes une affectueuse sympathie, que devaient rendre plus vive
+encore deux semaines de vie commune entre «gens de métier».
+
+Du 31 mars au 12 avril, la mission russe suivit les exercices de tir que
+comportent, pour nos officiers, les cours d'artillerie de campagne. Et
+elle put admirer, sur le terrain, à quel point de précision est porté,
+dans l'arme savante par excellence, le maniement de notre merveilleux
+canon de 75. C'est au cours d'un de ces exercices qu'a pu être prise la
+curieuse photographie reproduite ici. Pour mieux se familiariser avec
+notre matériel, les membres de la mission tinrent à se mettre eux-mêmes
+à l'oeuvre. Et jamais sans doute pièce ne groupa autour d'elle autant de
+«servants» de marque, puisque le pointeur en était le général Delwig; le
+tireur, le général de Béliaeff; le chargeur, le colonel Hanjine, et que
+les colonels Pastchenko et de Woyna-Pantchenko, et enfin le colonel
+Nollet, commandant le 60e régiment d'artillerie et président de la
+commission d'études pratiques du tir de campagne, remplissaient les
+fonctions de déboucheurs.
+
+
+
+LA GRÈVE GÉNÉRALE EN BELGIQUE
+
+Une crise politique et économique d'une gravité exceptionnelle: la grève
+générale organisée par la population ouvrière pour obtenir le suffrage
+universel pur et simple, immobilise depuis lundi toute l'industrie
+belge, et contraint les pouvoirs publics à tenir sous les armes toutes
+les forces militaires du royaume.
+
+Déjà, il y a onze ans, en 1902, 300.000 ouvriers abandonnèrent le
+travail dans le but de contraindre le Parlement à accepter le principe
+d'une révision constitutionnelle avec établissement du suffrage
+universel pur et simple. La Chambre résista énergiquement et bien qu'il
+eût été décidé comme aujourd'hui que la grève serait pacifique, il y eut
+deux émeutes à Bruxelles, des attentats à la dynamite et, partout, des
+troubles assez redoutables pour que les directeurs du mouvement,
+effrayés, prissent l'initiative du désarmement. Aujourd'hui, les
+conditions sont autres. Les éléments modérateurs n'ont plus sur la masse
+ouvrière leur autorité de jadis. D'autre part, la grève suit au lieu de
+précéder l'examen et le rejet par la Chambre de la proposition de
+revision constitutionnelle. Enfin, l'organisation pour la lutte a fait,
+dans les milieux ouvriers, l'objet d'une lente et minutieuse
+préparation.
+
+Il y aurait aujourd'hui 370.000 grévistes, ce qui représente en salaires
+une perte de plus de 2 millions par jour. Quant aux pertes commerciales,
+on peut prévoir qu'elles seront énormes, la valeur des produits des
+industries belges de la houille, des métallurgie» et des carrières
+dépassant aux prix actuels 4 millions par jour.
+
+[Illustration: LA GRÈVE GÉNÉRALE BELGE.--Le double avis aux travailleurs
+et aux soldats, placardé au fronton de la Maison du Peuple de
+Bruxelles.]
+
+
+
+[Illustration: LA GUERRE ILLUSTRÉE PAR UN COMBATTANT.--Attaque et
+destruction du réseau barbelé de Mal Tepe (Maslak) dans la nuit du 24 au
+25 mars. _Croquis communiqué à nos envoyés spéciaux, Georges Scott et
+Gustave Babin, par son auteur, un simple soldat bulgare du 23e régiment
+d'infanterie, S. Stoianof, qui prit part à l'assaut; dans la vie civile,
+il est instituteur de village._]
+
+"L'ILLUSTRATION" A ANDRINOPLE
+
+(SUITE DES CORRESPONDANCES DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
+
+DEUX VISIONS RÉVÉLATRICES
+
+Andrinople (Odrin), 8 avril.
+
+Encore que, dans la semaine qui s'était écoulée déjà depuis l'assaut
+héroïque, on eût eu tout le temps d'effacer les traces les plus
+horribles de la lutte, d'enterrer les pauvres morts, ou presque tous, de
+remettre, enfin, dans l'effroyable chaos un peu d'ordre, on ne visitait
+les forts d'Andrinople qu'avec l'autorisation de l'état-major bulgare.
+Sans compter que j'y reçus l'accueil le plus aimable, je ne regrette pas
+cette démarche obligée, car elle me conduisit à l'ancien konak, siège,
+naguère, de l'autorité ottomane. Le général Ivanof a installé là ses
+services. Et de nulle autre place, dans Andrinople, on ne saurait avoir
+une vision plus nette, plus saisissante de ce que pouvait être ici le
+«gâchis turc», qu'en ce... palais où siégeait l'administration, et où,
+comme un fossile dans le sédiment, elle a laissé sa trace révélatrice.
+
+Le konak est situé sur la Grande-Rue, cahoteuse, abominablement pavée,
+pareille, enfin, à toutes les rues turques, si ce n'est qu'on y
+remarque, de chaque côté, les marques d'un sérieux effort vers le
+progrès: de belles bordures de granit, bien alignées, délimitant
+l'emplacement de trottoirs qui seront, évidemment, plus doux aux pieds
+des touristes douillets que les cailloux de la chaussée. Ils sont, quant
+à présent, inachevés--simples fossés que la moindre ondée doit changer
+en quelles fondrières!--et l'on se prend à maudire la guerre qui
+entrava, arrêta net un si bel essor. Calmons-nous: ce n'est point elle
+la coupable, mais l'invincible incurie orientale. Le projet,
+l'intention, la velléité de doter de trottoirs la principale avenue
+d'Andrinople, remonte au moment où le sultan Mahomet V manifesta le
+désir de visiter l'ancienne capitale de son lointain ancêtre Monrad Ier.
+On se mit à la tâche avec la plus louable ardeur, mais, quelque hâte
+relative qu'on y déployât, on dut renoncer à être prêts à temps. Le
+Commandeur des Croyants arriva avant la fin des travaux. Les bordures
+seulement étaient posées. Le cortège impérial défila entre ces
+simulacres, que lui masquaient d'ailleurs la haie des troupes et la
+foule des curieux. Le lendemain, l'administration retombait dans son
+indolence. Elle se garda bien de poursuivre l'oeuvre ainsi commencée en
+un jour de zèle. Et cela est conforme au génie ottoman. Pourquoi, une
+fois passée l'occasion qu'on avait saisie avec tant d'enthousiasme,
+eût-on continué un travail utile seulement à la vague tourbe,
+indifférent à quiconque, à cheval, en carrosse, tient le haut du pavé?
+Comment eût-on songé à améliorer la voirie, quand le konak, le palais
+administratif lui-même, demeure, après dix ans, vingt ans--que
+sais-je--inachevé à l'heure qu'il est?
+
+Il est, ce konak, énorme, massif, non pas beau, certes, ni même élégant,
+mais imposant, au fond de sa cour immense où manoeuvrerait un régiment.
+Le seuil franchi, un escalier de belle pierre bleue s'offre aux pas du
+visiteur. Seulement, il s'arrête au palier de l'entresol. Comme les
+trottoirs de la Grande-Rue, on n'a pas eu le temps de le finir pour la
+visite du padischah,--ni depuis. Et il se continue jusqu'au premier par
+des marches en sapin grossier, rabotées à peine, et l'on s'aperçoit que
+la rampe n'est faite que de quelques madriers de bois blanc à la hâte
+assemblés, pas même badigeonnés. Qu'importe, si tout cela, au passage du
+monarque, était tendu de prestigieux tapis d'Asie? et puisque, au-dessus
+de la porte immense, auguste, du cabinet du vali, s'épanouissaient, en
+carton-pâte véhémentement peinturluré et doré, les armes glorieuses du
+sultan, les étendards vert et rouge où resplendit le croissant immaculé,
+au milieu de trophées où se mêlent au Coran, aux balances de justice,
+aux canons modernes--aux canons de Krupp--les haches à deux tranchants
+des barbares ancêtres descendus de Mongolie?
+
+Après ces visions révélatrices, je ne pouvais plus guère m'étonner des
+découvertes qu'allait me révéler, à chaque pas, la visite aux positions
+conquises par les Bulgares; de l'évidente insuffisance, que j'ai
+signalée déjà, des ouvrages de défense; du désarroi partout visible dans
+cette mise en état précipitée de positions pourtant excellentes; de tant
+de manifestations criantes de l'esprit turc,--je veux dire de l'esprit
+officiel, car les peuples, quoi qu'on en ait dit, n'ont pas toujours les
+gouvernements qu'ils méritent. Celui-ci a prouvé son courage, son
+abnégation, son endurance, de rares et touchantes qualités. Mais des
+coeurs résolus ne suffisent pas, quand il s'agit de défendre la chère
+patrie contre un agresseur tout aussi résolu, au surplus, mais
+solidement armé et préparé de longue date à la lutte. On n'improvise pas
+une telle résistance. Pauvre Andrinople! Pauvre Turquie! Ah! du moins,
+méditons gravement, nous autres, en ce moment, la leçon terrible de ces
+événements!
+
+VISITE AUX PORTS TURCS DU SECTEUR EST
+
+Les formalités administratives remplies, dès que j'ai en poche le
+bienheureux permis que dix fois, dans la journée, on me demandera
+d'exhiber, tant les consignes sont rigoureusement exécutées, nous
+partons, le long de la route de Kirk-Kilissé. Nous allons voir, dans la
+matinée, les forts les plus rapprochés de la ville, les plus au sud de
+la ligne défensive de l'est, ceux où il se passa relativement peu de
+choses, Yldiz ou Vidia, Toprolou ou Nadeuz Kiosk, Kavkas et
+Stamboul-Tabia.
+
+Faibles forts, il faut le répéter. Un méchant fossé, à demi comblé, les
+séparait de leurs glacis en pente douce. Leurs murailles vétustés
+étaient de briques déjà disjointes. Ils n'étaient pas même «armables»,
+si je puis dire, et ne servaient plus que de casernes ou de dépôts de
+munitions. Leurs défenseurs, avec leur artillerie, étaient installés en
+dehors, sur des lignes vraiment bien sommairement installées aussi.
+
+Pas d'abri pour les servants, sur la plupart des points. Les trous mêmes
+où s'entassaient les munitions devaient avoir été improvisés à la
+diable, couverts de planches fléchissantes, bien rarement de tôles
+ondulées.
+
+Tout cela est rempli encore de projectiles amoncelés, obus coquettement
+parés de jaune citrin, shrapnells reconnaissables à leur belle robe
+rouge. Avec tous ces canons, dont les cols élancés se tendent vers
+l'horizon, quel butin pour les vainqueurs! Et la seule chose, dans cette
+défensive, qui donne une impression de perfectionnement, de modernité,
+c'est le réseau compliqué de fils de fer barbelés qu'on voit se
+développer en une ligne sinueuse, embrassant les mouvements de terrain,
+les contours de chaque fort, comme un souple corselet, une cotte de
+mailles flexible, scintillant au jeune soleil d'avril.
+
+Au loin, dans une fine brume, se silhouette mollement Mal-Tepe, la
+colline enlevée dans la nuit du 24 au 25 avec les ouvrages dits de
+Maslak dont on l'avait armée.
+
+[Illustration: LA RÉCOMPENSE D'UN LONG EFFORT.--Les vainqueurs bulgares
+sous la coupole de la grande mosquée d'Andrinople. _Dessin de notre
+envoyé spécial_ GEORGES SCOTT]
+
+La terre, sous nos pas, est jonchée d'étuis de cartouches et de balles
+rondes de shrapnells,--et, ce qui frappe davantage et surprend, d'une
+profusion de munitions inutilisées, balles turques mêlées, par endroits,
+aux balles bulgares. C'est une constatation que je ferai à mainte et
+mainte reprise au cours de cette impressionnante promenade: il est telle
+heure de l'action, tel instant décisif, où, la baïonnette intervenant,
+les balles sont inutiles aux arrivants, qui s'en délestent à la hâte,
+afin d'être plus agiles à la poursuite, où elles sont plus lourdes
+encore au fuyard. Voilà pourquoi l'on retrouve pêle-mêle, à poignées,
+les balles aiguës des fusils turcs, les balles plus grosses, à pointe
+ronde, des Bulgares.
+
+Les batteries succèdent aux batteries. Ce sont, en majorité, des canons
+de campagne qui les arment. Pourtant, au sud, à Kavkas-Tabia, une belle
+série de six pièces de siège, montées sur plates-formes, demeure en
+place, certaines pièces endommagées trop facilement, derrière leur
+pauvre rempart de terre. Et des artilleurs bulgares, déjà, s'appliquent
+à nettoyer, à graisser, à remettre en état ce matériel, invariablement
+signé du nom fameux de Frédéric Krupp, tandis que, sur les glacis,
+d'autres soldats, méticuleusement, démontent et rebobinent,
+tranquillement, comme des filandières le lin sur leurs fuseaux, les
+ronces artificielles. Rien ne sera perdu de ce qu'on a péniblement
+conquis.
+
+AVEC LA COMPLICITÉ DE PHOEBÉ
+
+A contempler ce terrain on admire davantage l'audace, la vaillance des
+Bulgares, et, aussi, l'on s'étonne un peu que l'adversaire ne leur ait
+pas rendu la victoire plus rude encore.
+
+Au bas des hauteurs que couronne cette ligne de défense, la plaine
+dévale doucement, nue, sans un arbre, sans un buisson, sans un abri, sur
+deux kilomètres, peut-être, pour se relever vers la ligne de Mal-Tepe et
+les faibles crêtes qui la continuent au nord et au sud. Je constaterai
+un peu plus tard que sur tout le front, jusqu'à Aïdjiolou, Aïvas-Baba et
+Tash-Tabia, la structure du terrain est la même, la crête nord dominant
+de plus haut qu'ici, voilà tout, la plaine pareille à celle-ci, aussi
+molle, aussi nue. Comment une infanterie put-elle, sans être anéantie
+jusqu'au dernier homme, traverser cet immense espace à découvert, que
+pouvait battre en tous sens l'artillerie turque? Quelle faiblesse y
+eut-il, là encore, dans la résistance?
+
+Notez que, sur ce point, sur ces quatre forts du sud-est, dix-huit
+pièces seulement étaient braquées pour protéger le mouvement des soldats
+bulgares, dix-huit pièces de campagne que dirigeait le major Nedeltchef,
+ancien secrétaire du consulat d'Andrinople.
+
+Le guide aimable et cultivé que le sort bienveillant m'a donné, M.
+Grigor Vassilef--«dans le civil» avocat, journaliste estimé, et
+conseiller municipal de Sofia--me dit: «Nos artilleurs avaient promis à
+leurs camarades de la ligne de leur faire, pour s'y tapir pendant leur
+marche en avant, une échelle de trous.» De fait, la vallée verdoyante
+est, de place en place, défoncée d'excavations qui indiqueraient des
+coups bien mal placés, s'ils avaient été tirés contre les positions
+turques. Pourtant, l'explication ne séduit que par un petit côté
+élégant, savoureux, un peu romanesque, sans satisfaire pleinement la
+raison.
+
+Enfin, les faits sont là: les assaillants purent s'approcher assez près
+des lignes ennemies pour n'avoir plus qu'un pas à faire, qu'un bond sur
+elles, afin de s'en emparer quand on allait leur en donner le signal,
+dans la nuit du 25 au 26 mars.
+
+C'était une belle nuit de lune, comme avait été la précédente, celle qui
+avait favorisé la capture de Maslak. L'état-major avait imaginé, me
+racontait mon cicérone--qui est poète--d'avoir pour complice ou pour
+alliée la chaste Déesse elle-même: à l'instant précis où elle
+déverserait son premier rayon sur la plaine où guettaient, tapis dans
+les tranchées sommaires, dans les trous d'obus, les soldats de la
+croix,--tous les canons, qui grondaient presque sans relâche depuis deux
+jours, tous laisseraient soudain tomber leurs voix rauques. Un silence
+pacifique descendrait du ciel sur les hommes de bonne volonté... Quelle
+impression ne dut pas produire, parmi les assiégés énervés par le
+fracassant vacarme des dernières quarante-huit heures, cette accalmie
+soudaine?...
+
+Elle dura dix minutes, juste: une embellie entre deux ondées. Puis
+l'ouragan de mitraille reprit avec une rage accrue. C'était le signal
+attendu. Des ordres cruels, implacables, vibrèrent dans l'air nocturne
+aux oreilles de ces hommes, qu'exaspéraient l'énervement d'avoir attendu
+tout le jour et la rage d'en finir. Sur toute la ligne se préparait
+l'assaut, tandis que le 10e et le 23e s'élançaient, hurlants, contre
+Aïdjiolou, Aïvas-Baba et Tash-Tabia,--à la baïonnette.
+
+Il se peut bien qu'il y ait là un peu de légende mêlée à l'histoire--de
+la légende historique, si l'on veut--car je ne pouvais oublier, dans le
+moment qu'on me contait cet épisode, les téléphonistes du général Vasof
+et le circuit de fils d'airain qui courait, d'un poste à l'autre, tout
+autour du cercle d'investissement de la ville aux abois. Je ne discutai
+point, pourtant: ce reflet lunaire jeté sur cette sombre action de mort
+m'apparut comme un hommage rendu à la divine Poésie. La vie, d'ailleurs,
+n'est que contrastes. Tandis que nous achevions, devant Stamboul-Tabia à
+moitié effondré sous les coups, où, du sol moiré par places de taches
+brunes, montait une fade et obsédante odeur, où le pied risquait de
+heurter encore, sacrilègement, de hideux lambeaux, derrière nous, sur
+les pentes herbues qui tendaient au-devant d'Andrinople et de sa mosquée
+révérée comme un tapis de prière, parmi les fondrières creusées par les
+boulets, un berger menait son troupeau, et les clarines de ses brebis
+tintaient dans l'air que déchirait huit jours auparavant l'affreux
+fracas de la mitraille, avec des sons cristallins d'harmonica, bucolique
+après l'épopée.
+
+VERS LA TROUÉE
+
+Après un déjeuner sommaire, péniblement trouvé, nous repartons, sur la
+même ligne de forts, mais dans la direction du nord, cette fois, d'Yldiz
+vers Kourou-Tchesmé. Ah! ici, l'abominable souvenir: dans le fossé,
+oubliés, deux morts gisent encore, après huit grands jours. L'un n'a
+plus de tête, et, horreur! spectacle qu'on voudrait n'avoir jamais
+entrevu, un chien plonge son museau pourpre dans cette gorge décapitée!
+«Le fils de tant de soins!...» disait sainte Monique.
+
+Pauvres abandonnés! On en retrouve quelques-uns chaque jour, épars en
+ces vastes champs déserts, tombés là, seuls, on ne sait quand, ni
+comment. Des corvées de prisonniers turcs, la pelle à l'épaule, sous la
+conduite de quelques soldats, battent la plaine à leur recherche. Pour
+chacun de ces isolés, on creuse un trou étroit, peu profond... En voici
+un qui passe sur une civière, tout roide, oscillant au pas de ses
+porteurs, les bras repliés sous la tête, à la façon d'un moissonneur qui
+dort.
+
+[Illustration: LA GUERRE ILLUSTRÉE PAR UN COMBATTANT.--Une lutte de
+fauves: soldat bulgare, à l'attaque de Baalar-Sarta, étranglant avec les
+dents un adversaire turc.--_Croquis du soldat-instituteur S. Stoianof._]
+
+Des canons aussi, comme des hommes, se sont égarés dans ces glèbes, des
+pièces qu'on emmenait en retraite, qu'on a abandonnées au moment de la
+panique et laissées là, démontées, souvent, l'affût ici, le caisson plus
+loin. Et l'on a tout à coup, à les rencontrer ainsi perdues sous le ciel
+livide, dans cette immensité déserte, l'impression soudaine de la
+débâcle.
+
+[Illustration: Distribution de pain par les Bulgares aux affamés
+d'Andrinople. _Dessin de GEORGES SCOTT._]
+
+C'est toujours le même site, la même colline inclinée vers une vallée
+presque insensible, tant la pente en est lente, qui se relève à
+l'horizon en une autre ondulation aussi douce; ce sont toujours, le long
+de cette crête, les mêmes tranchées, hérissées de canons silencieux, les
+mêmes glacis, avec leurs haies de ronces d'acier, et, dans la terre
+inculte, les mêmes entonnoirs, pareils à la trappe d'un fourmilion
+géant, ouverts par la plongée d'un obus. Mais à mesure qu'on approche du
+point infernal où convergeaient les pièces les plus furieuses, de ce
+«saillant nord-est» où céda la défense, ces fondrières deviennent de
+plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, se touchent, se
+confondent. A distance, on dirait de champs labourés tant le sol est en
+tous sens sillonné, retourné, creusé, bossué de mottes.
+
+[Illustration: L'ILE D'ÉPOUVANTE Le déchet de la garnison prisonnière:
+les malades et les épuisés que l'état-major bulgare, ne pouvant ni les
+évacuer, ni les soigner, ni les nourrir, a parqués dans un îlot de la
+Toundja où ils meurent au pied des arbres dont ils ont dévoré l'écorce.
+_Dessin de Georges Scott, d'après ses croquis.--Voir l'article aux pages
+suivantes._]
+
+[Illustration: Le camp des agonisants dans un îlot de la Toundja, au
+nord d'Andrinople.--_Photographies Georges Scott._]
+
+Voici Aïdjiolou,--et la trouée, le passage de dix à quinze mètres ouvert
+à la cisaille et à la baïonnette à travers les fils de fer, par lequel
+s'engouffra l'irrésistible trombe. Un dessin que nous reproduisons, un
+croquis émouvant par son accent de véracité, car son auteur, qui fut
+parmi les combattants de cette nuit, n'a fait qu'interpréter, non sans
+adresse, en tout cas avec une évidente sincérité, ce qu'il a vu, retrace
+un épisode semblable de l'assaut et fait mieux comprendre et admirer
+davantage le stoïcisme de ces volontaires qui se dévouèrent pour assurer
+aux armes bulgares le triomphe avec la possession d'Odrin: il n'est
+aucun peuple dont l'histoire enregistre un plus noble sacrifice.
+
+A partir de ce point, il faut renoncer à décrire la sinistre besogne, le
+labourage satanique du canon. La terre éventrée, hachée, mouchetée par
+la poudre d'étranges marbrures, est calcinée comme si le feu du ciel
+lui-même l'avait pénétrée. On voudrait s'arrêter longuement--et il faut
+courir--se recueillir, imaginer le cataclysme qui a laissé de son
+passage de telles traces. On évoque les catastrophes vengeresses de
+l'Écriture, laissant à jamais infertile le sol sur lequel s'était
+appesantie la colère divine, et ces emplacements de cités rasées que de
+haineux vainqueurs ensemençaient de sel. Ce promontoire qu'a foudroyé la
+guerre est sans doute, à l'heure où nous le visitons, avec les souvenirs
+tout frais qui le hantent, le lieu le plus tragique du monde. Il portait
+naguère, blotti entre ses trois forts, dans un pli de terrain, un calme
+village, Arnaut-keui, asile pacifique de laboureurs et de pâtres. Pauvre
+village! Qui dira, dans ce crépuscule défaillant, la désolation de ses
+ruines lamentables, chétifs amas de pierres pulvérisées marquant
+l'emplacement des foyers anéantis, pans informes érigeant sur un ciel
+d'or terni et de pourpre funèbre leurs silhouettes déchiquetées, où
+l'oeil hésite à reconnaître les vestiges d'une oeuvre humaine, d'anciens
+murs?...
+
+Pourtant, des bergers, un troupeau, là aussi, dans ce décor d'indicible
+détresse, évoquent des rêves d'églogue. Où peuvent-ils donc bien, la
+nuit venue, trouver refuge?
+
+L'ÎLE D'ÉPOUVANTE
+
+J'ai croisé, un matin, en courant aux enquêtes, un bien pitoyable
+troupeau,--car comment donner un autre nom à cette foule hâve,
+chancelante, aux yeux vagues et vides de pensée? C'étaient des
+prisonniers turcs, une centaine ou deux de ceux, parmi les défenseurs
+d'Andrinople, qui n'avaient échappé à la rage dévastatrice des balles ou
+des obus que pour connaître la captivité, cruelle à telles âmes bien
+trempées plus que la mort.
+
+Des soldats bulgares, fusil à la bretelle, les encadraient, les
+conduisaient, sans rudesse, réglant leur marche sur celle de ces épaves,
+avec une sorte de fraternelle commisération, car ils allaient, ils se
+traînaient plutôt avec une lenteur telle, un si visible effort, qu'on
+eût dit que chaque pas qu'ils faisaient allait être le dernier de leur
+vie. Mais, en l'absence même de ces gardiens armés, on les eût reconnus
+pour des vaincus, pour des captifs, à leurs tarbouchs de feutre kaki, de
+la couleur de leurs uniformes,--car l'Ottoman a fait à la tactique
+moderne ce sacrifice sans prix de renoncer, en temps de guerre, au fez
+rouge légendaire, qui était pour lui comme le signe même, le symbole de
+sa nationalité et de sa religion. Et, détail plus frappant encore que la
+couleur de ces coiffures, certaines arborent, à la place de l'écusson ou
+de la cocarde, sommairement dessinées ou enjolivées d'ornements, comme
+celles des portes chrétiennes de la ville, des croix: dans le désastre,
+ceux d'entre ces hommes qui ne sont pas musulmans ont songé à se mettre,
+en face des coreligionnaires vainqueurs, sous la protection du Christ.
+Qui donc nierait, après cela, le côté religieux de cette guerre?
+
+[Illustration: Le pont du chemin de fer sur l'Arda, que Choukri pacha
+fit sauter avant de rendre la ville.--_Phot. G. Woltz._]
+
+Au reste, que les attende un paradis ou l'autre, celui de notre Dieu ou
+celui du Prophète, ceux d'entre eux qui l'ont mérité ne sauraient tarder
+guère à recevoir la récompense de leurs vertus. Combien de ces moribonds
+essoufflés, aux minces lèvres violettes, aux nez déjà pinces par
+l'agonie, combien de ces ombres vacillantes qui se traînaient, hagardes,
+au grand soleil, allaient voir luire l'aube du lendemain? Ah! que ne les
+laissait-on finir en paix dans quelque coin, sans leur imposer encore ce
+douloureux calvaire sur les cailloux aigus, les routes poussiéreuses,
+sans les jeter en proie à d'indiscrètes pitiés!
+
+L'après-midi seulement, je connus qu'on les voulait sauver d'une fin
+plus hideuse encore. Je sus de quel enfer ils s'évadaient en se
+traînant, et je sentis avec quelle joie farouche ils avaient dû surgir,
+dans un suprême effort, de la couche où ils gisaient désespérés, grabat,
+paille à demi pourrie ou terre nue.
+
+Il est, au nord de la ville, au milieu de la Toundja qu'enjambe un vieux
+pont de terre grise, une île souriante au renouveau, dès qu'y
+bourgeonnent les saules glauques et les trembles d'argent. A travers les
+branchages reverdissants, les jeunes feuilles qui se défripent au
+soleil, on aperçoit, vision enchanteresse qui vous hante délicieusement
+à tous les points de l'horizon, autour d'Andrinople, Sultan Sélim et ses
+quatre minarets jaillissants. Sur l'île même, quelques monuments
+vétustés, une tour branlante, une mosquée déserte qui évoquent, dans ce
+site aimable en soi, le ressouvenir de ces jardins savamment apprêtés
+chers aux contemporains de Jean-Jacques, avec leurs fabriques, leurs
+temples, leurs ruines. Mais cette langue de terre, au milieu des eaux
+vives, est pour l'heure un domaine dantesque, un séjour d'horreur et
+d'épouvante.
+
+On y a parqué, au lendemain de la reddition, bon nombre des prisonniers
+qu'on venait de faire, tous ceux qu'on jugea trop débiles pour les
+évacuer, les disperser en Bulgarie. On avait eu bien soin, d'avance, de
+s'enquérir de leur état sanitaire, puisqu'on les hospitalisait à
+l'endroit le plus dangereux pour la ville, à l'amont de toute
+agglomération. Et leurs chefs, l'un après l'autre interrogés, avaient
+hautement attesté qu'aucune trace d'épidémie n'avait été constatée parmi
+ces troupes. Hélas!...
+
+Ces hommes allaient connaître des privations, des souffrances pires que
+celles auxquelles ils avaient été soumis pendant le siège. Alors, on les
+avait seulement rationnés. L'autorité militaire bulgare, dont la
+sollicitude, tout naturellement, devait aller à ses propres soldats, ne
+pouvait guère songer qu'à les empêcher de mourir tout à fait
+d'inanition.
+
+L'arrivée dans la ville des Bulgares et des Serbes, si peu longtemps
+qu'y soient demeurés ces derniers, c'était 60.000 à 70.000 bouches de
+plus à nourrir, avec les survenants qui se précipitaient, dès qu'il fut
+possible, à la suite de ces vainqueurs. Or, en faisant sauter, à l'heure
+des résolutions désespérées, le pont du chemin de fer, sur l'Arda,
+Choukri pacha avait rendu impossible le ravitaillement de cette cité
+tout à coup surpeuplée au delà de toutes limites.
+
+Ce fut dans la ville même, où chaque matin nous pouvions voir une
+multitude exténuée de femmes et d'enfants se traîner, suppliante, au
+konak, afin de mendier du pain, ce fut parmi les prisonniers une
+disette, une détresse pire qu'aux jours du siège.
+
+Les miséreux qui se pressaient devant l'état-major étaient surtout,
+m'a-t-on dit, des _mouhadjine_, des paysans des villages d'alentour,
+ceux-là mêmes qui, aux temps calmes, approvisionnaient la ville,
+venaient, courbés sous le poids des fruits ou les mains chargées de
+fleurs, lui apporter les prémices de leurs jardins et de leurs champs,
+et qui, à mesure que se resserrait la ceinture des assiégeants, fuyant
+leurs maisons, fuyant l'ennemi, s'étaient réfugiés sous la protection de
+la place. Ils avaient été durement repoussés. Choukri pacha avait assez
+déjà de ses troupes à nourrir. Il leur refusa tout secours, il voulut
+les ignorer. Comment subsistèrent-ils,--quelques-uns au moins? C'est un
+profond mystère. Ceux qui restent ont part désormais aux distributions
+de vivres qu'on peut faire, et où ces pitoyables affamés retrouvent un
+reste de force pour se ruer vers les pains noirs entrevus, se bousculer,
+se battre,--puisque c'est la vie!
+
+LA MALADIE ACHÈVE L'OEUVRE DE LA FAMINE
+
+Ceux qui languissent dans l'île de la Toundja n'ont plus même cette
+énergie: des signes funèbres déjà les marquent.
+
+Ils ont eu froid, ils ont eu faim, eux aussi: les troncs des arbres,
+dépouillés, pelés jusqu'à la hauteur où peut atteindre un homme monté
+sur l'épaule secourable d'un frère de misère, l'attestent: ils ont
+arraché ces écorces pour manger, en brûlant une partie pour faire cuire
+le reste. Que des humains puissent, pendant huit jours seulement,
+supporter une telle misère, et survivre, cela émerveille et stupéfie.
+
+Tous ces êtres, épuisés déjà par les fatigues de la lutte, bientôt
+tombés au dernier degré de la misère physiologique, quelle proie
+désignée pour les fléaux qui suivent presque inévitablement la guerre,
+dysenterie, typhus, choléra!
+
+[Illustration: Le fort d'Hadirlik ou Ildroum, à l'ouest d'Andrinople, où
+Choukri pacha a été fait prisonnier par les Serbes.--_Phot. S.
+Tchernof._]
+
+L'îlot de la Toundja n'est qu'un cimetière où défaillent, au bord des
+fosses qui les recueilleront, les plus lents à finir. En vain, j'en ai
+peur, on a voulu procéder à un tri vague, isoler, d'après d'incertaines
+apparences, ceux qui semblaient résister le mieux. Sur ce sol pourri,
+souillé d'ignobles déjections, nulle vie n'est plus possible, nulle vie
+animale.
+
+Oh! l'enfer! Une rumeur faite de plaintes, de hoquets, de râles, vous
+vrille sans relâche les oreilles et vous hérisse la chair. Des hommes de
+corvée, des prisonniers aussi, passent, portant des civières, vont et
+viennent des coins perdus où ils découvrent quelque cadavre, aux tombes
+larges et profondes où s'entassent déjà des corps, les uns décharnés,
+leurs chairs blêmes tendues sur les os, comme momifiés, d'autres tout
+noirs, gonflés de virus: on en ramasse plus d'un cent par jour.
+
+Partout on agonise, en plein air, sous ce beau soleil printanier, au
+pied des arbres qui revivent, sur la grève humide, au bord des eaux
+courantes qui vont charrier plus loin la contagion, partout, et dans les
+plus ignobles postures, pauvres bêtes indifférentes à tout respect
+humain, évacuant par tous les orifices la pestilence du mal. Pourtant,
+d'aucuns, parmi ces malheureux, ont la pudeur de ne pas vouloir mourir
+au grand jour, et, rampant, s'aidant des mains, des pieds, vont vers un
+trou d'ombre, au pied de la tour qui s'effrite, et se plongent d'avance
+dans les ténèbres, pour y expirer en paix: chaque matin, ce cloaque est
+rempli de cadavres convulsés.
+
+Ah! si la mort est le roi des Épouvantements, que dire de cette
+mort-là!...
+
+L'autorité a ménagé certaines places à ceux qui ne sont pas encore ou
+qui ne semblent pas contaminés, à ceux qui ont encore quelque défense.
+Et là, accroupis en rond autour de fumants brasiers, impuissants à les
+réchauffer, serrés les uns contre les autres, comme on voit faire aux
+moutons devant la tempête ou sous l'ondée, ils attendent l'attouchement
+de l'ange exterminateur, jetant autour d'eux des regards de bêtes
+traquées.
+
+A quel mal succombent ces tristes débris? Au choléra, beaucoup. Les
+signes n'en sont pas douteux. On l'a d'abord avoué. Puis on a parlé
+d'épuisement, d'inanition: l'un d'ailleurs n'exclut pas l'autre, et ceci
+ne facilite que trop la tâche de cela.
+
+Alors, on tendrait à charger Choukri pacha de ces diverses misères, de
+ces déchirantes agonies, de toutes ces morts. En détruisant le pont de
+l'Arda, il savait, il avait dû prévoir les conséquences de cet acte
+farouche,--et inutile. L'ordre donné par lui d'allumer la mine, c'était
+l'arrêt irréparable prononcé contre des milliers et des milliers de ses
+compagnons d'armes, de ses frères. On lui reproche aussi des chevaux
+inutilement tués, à la fin de la lutte, des magasins brûlés, qui
+contenaient de quoi nourrir pendant des mois encore cette population qui
+succombe.
+
+Peut-être. Mais dans Andrinople prise, dans Andrinople libre, on ne
+saurait obtenir un bain, et il faut se résigner à la saleté, presque
+aussi dangereuse, en certains cas, que la famine; et l'on n'ose pas,
+quelque soif ardente qu'on endure, approcher ses lèvres desséchées du
+verre d'eau limpide qui vous tente. Car, avant que le général ottoman
+eût fait sauter le pont, les généraux bulgares avaient coupé les
+aqueducs.
+
+Ce qui était pour ceux-ci un devoir serait-il donc un crime pour
+l'autre? Admirable matière à casuistique. La vérité est que la guerre
+est une effroyable chose, et dans ses suites souvent plus que dans sa
+période héroïque.
+
+L'autre soir, tandis que nous méditions sur la place ravagée où fut
+Arnaut-keui, nous voyions rôder, quêtant parmi les fondrières et les
+décombres une incertaine proie, des chats perdus, sans feu ni lieu,
+souples et défiants génies de ces lieux mélancoliques, apeurés encore
+d'avoir senti se hérisser leurs poils sous le souffle de l'ouragan de
+flamme. Et nous songions: «Voilà des bêtes qui doivent concevoir de
+l'homme une étrange idée.» Puis par une association naturelle d'idées,
+nous nous remémorions le couplet célèbre de La Bruyère: «Que si l'on
+vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par
+milliers dans une plaine...»
+
+GUSTAVE BABIN.
+
+
+
+COMMENT CHOUKRI PACHA SE RENDIT AUX SERBES
+
+En rapportant aux lecteurs de _L'Illustration_ les impressions, les
+renseignements qu'il avait recueillis touchant la dernière phase de la
+défense d'Andrinople par les alliés, Bulgares et Serbes, et la reddition
+des opiniâtres défenseurs dont la constance avait tenu en échec six mois
+durant les efforts des assiégeants, notre collaborateur Gustave Babin
+indiquait combien le rapport officiel bulgare était réservé touchant la
+part prise par l'armée serbe au décisif assaut, et quelle incertitude
+régnait par ailleurs sur les conditions dans lesquelles s'était remis
+aux vainqueurs Choukri pacha, qui incarnera devant l'histoire--comme
+autrefois Denfert-Rochereau à Belfort--l'idée de résistance héroïque.
+
+Un précieux témoignage nous est apporté, avec des photographies qui
+l'illustrent, par un de nos confrères russes, M. S. Tchernof, sur cet
+épisode sensationnel,--le suprême épisode de la lutte acharnée engagée
+depuis le mois d'octobre entre les puissances balkaniques et les
+Ottomans: c'est le rapport officiel--publié par le journal Politica, de
+Belgrade--du commandant Milovan Gavrilovitch, chef de bataillon de
+l'infanterie serbe, qui eut l'enviable honneur de s'emparer du fort
+d'Hadirlik (Ildroum, pour les Serbes) d'où Choukri pacha avait dirigé
+l'ultime résistance et où le surprit l'attaque finale.
+
+Le commandant Gavrilovitch est bon Français de coeur--un peu plus même
+que ses camarades, qui pourtant ne laissent passer aucune occasion de
+témoigner leur sympathie pour notre pays--puisqu'il a épousé une de nos
+compatriotes. Il a fait naguère un stage d'instruction dans un de nos
+régiments, à Nevers.
+
+[Illustration: Caisses de cartouches intactes, abandonnées par les Turcs
+et tombées aux mains des troupes serbes.]
+
+[Illustration: Emplacement d'un dépôt de cartouches que les Turcs ont
+fait sauter: on marche sur les balles et les douilles retombées après
+l'explosion. _Phot. S. Tchernof._]
+
+LA PRISE D'ANDRINOPLE PAR LES BULGARES ET LES SERBES: AU FORT D'HADIRLIK
+
+_Croyons-nous. Il est, plus tard, revenu parmi nous comme membre d'une
+commission militaire chargée de recevoir les munitions fournies par les
+usines françaises à l'armée serbe. C'est alors qu'il fit la connaissance
+de Mlle Grandgirard, qu'il épousa._ Ubi amo, ibi patria: _le jeune
+officier démissionna pour demeurer dans sa patrie d'adoption. Et il se
+mit à suivre les cours à la Faculté de droit. Ce fut à Paris que le
+surprit la nouvelle de la déclaration de guerre; son devoir le rappela
+en Serbie, où il se vit confier, avec le grade de capitaine, le
+commandement du 4e bataillon du 20e régiment d'infanterie (division du
+Timok), envoyé bientôt devant Andrinople. Il y fit preuve en plusieurs
+circonstances d'une bravoure qui lui mérita d'être élevé par le roi
+Pierre au grade de commandant et d'être décoré par le roi Ferdinand.
+Après cette brève présentation, nous lui laissons la parole:_
+
+L'assaut général contre la forteresse d'Andrinople commença le 25 mars,
+à 3 heures du matin. Après une lutte acharnée, au cours de laquelle se
+produisirent plusieurs corps à corps, les premières positions
+abandonnées par les Turcs étaient tombées entre les mains des troupes
+serbes. Le colonel Konditeh, commandant de notre division du Timok,
+informait aussitôt de notre succès le général Ivanof. Dans ces attaques
+successives, mon bataillon avait eu 2 officiers et 15 soldats tués et 40
+soldats blessés.
+
+A l'aube, les canons turcs ouvrirent sur nous un feu terrible; mes
+hommes tinrent bon, et vers midi nous étions déjà maîtres de tous les
+avant-postes des forts que nous attaquions. C'est là que nous restâmes
+retranchés pendant tout l'après-midi et pendant toute la nuit, non sans
+avoir d'ailleurs à repousser nombre de contre-attaques turques.
+
+Dans la nuit, nous recevions du général Ivanof l'ordre d'attaquer à
+l'aube toute la ligne des forts qui se trouvaient devant nous, avec
+l'indication des points dont nous devions nous emparer.
+
+Mon régiment avait affaire, pour sa part, au fort Kazan-Tepe. Au point
+du jour nous commencions notre mouvement en avant. Les Turcs nous
+reçurent par un feu d'artillerie très meurtrier. Mais notre régiment
+progressa en une vague large, irrésistible, poursuivant à la baïonnette
+l'infanterie turque qui se retirait. Finalement de petits drapeaux
+blancs apparurent à la crête de l'ouvrage, et bientôt un parlementaire
+turc se présentait à un officier du 20e régiment, demandant à être
+conduit auprès du général Stépanovitch, commandant de l'armée serbe,
+afin d'entamer des pourparlers de reddition.
+
+[Illustration: Le bureau de Choukri pacha, dans le fort d'Hadirlik.]
+
+Au moment même où les drapeaux blancs étaient hissés sur le fort, le feu
+cessait des deux côtés. Mais notre élan était tel que nous continuâmes
+notre marche en avant. Mon bataillon, pour sa part, était engagé dans la
+direction du fort nommé Hadirlik.
+
+Comme nous arrivions sous le fort, j'aperçus sur le rempart un groupe
+d'officiers turcs. Après avoir déployé mon bataillon tout alentour, je
+me dirigeai vers eux. Un capitaine se détacha du groupe et vint à ma
+rencontre.
+
+--Enfin, lui dis-je en français, ça y est. Tant mieux pour vous et pour
+nous.
+
+--Pour vous, oui; pas pour nous, répondit-il.
+
+Dans le même moment j'apercevais un peu plus loin, dans le fort même, un
+autre groupe important d'officiers.
+
+--Qui sont ces messieurs? demandai-je.
+
+--C'est là que se trouvent Choukri pacha et son état-major, répondit le
+capitaine.
+
+Jusque-là, je n'avais pu m'imaginer que je venais de capturer une
+personnalité aussi haute que le commandant en chef lui-même, Choukri
+pacha, avec tout son état-major.
+
+--Il est nécessaire, dis-je alors au capitaine, que je sois
+immédiatement présenté à Son Excellence. Je vous prie de me conduire
+auprès d'Elle.
+
+Mon interlocuteur déféra à ce désir. Après m'avoir fait suivre une série
+de casemates obscures, il m'amena devant le bureau même de Choukri. J'y
+pénétrai.
+
+A mon entrée dans la chambre, Choukri pacha se leva et avec lui tous les
+officiers qui l'entouraient. J'avançai d'un pas et fis le salut
+militaire. Ce fut une émotion que je n'oublierai jamais:
+
+--Excellence! dis-je, le commandant Milovan Gavrilovitch a l'honneur de
+vous informer que, dès ce moment, vous vous trouvez sous la protection
+de l'armée serbe.
+
+A dessein j'évitais toute expression blessante et le mot brutal de
+«prisonnier». Puis je priai le général d'agréer, lui et tous ses
+officiers et soldats, les compliments les plus sincères de toute notre
+armée pour l'héroïque résistance que nous avait opposée Andrinople.
+
+--Je savais déjà, répondit Choukri pacha d'une voix émue, que le peuple
+serbe était un bon et brave peuple. Au cours de la dernière guerre j'ai
+eu l'occasion de m'en convaincre personnellement.
+
+[Illustration: Le mât du télégraphe sans fil, dans le fort d'Hadirlik,
+au sommet duquel Choukri pacha fit hisser le drapeau blanc.]
+
+Et il me présenta aux collaborateurs qui l'entouraient et m'invita à
+m'asseoir.
+
+L'acte le plus solennel de la prise d'Andrinople venait de se dénouer.
+
+Choukri pacha me tendit du tabac en s'excusant de n'avoir rien de mieux
+à m'offrir.
+
+Une conversation cordiale s'engagea alors entre nous tous, au cours de
+laquelle le général Aziz pacha m'apprit qu'il avait commandé la division
+opposée à notre division du Timok. 11 ajouta qu'il avait eu l'honneur
+d'être présenté à notre roi et à sa famille et qu'il avait été le
+camarade du prince Arsène en Russie. 11 me remercia des compliments que
+j'avais adressés à l'armée turque en ajoutant qu'il ne me souhaitait
+point d'éprouver jamais le sort qui venait de leur être réservé.
+
+L'heure avançait. Je me vis obligé d'interrompre cette conversation, et
+je demandai à Son Excellence la permission de me retirer.
+
+A. ce moment, arriva devant le fort un lieutenant bulgare. Il m'informa
+qu'il avait mission d'emmener à l'état-major Choukri pacha.
+
+--D'ordre de qui? lui demandai-je.
+
+--D'ordre du général Ivanof.
+
+--Avez-vous des pièces d'identité?
+
+--Je n'en ai pas.
+
+--Alors, je ne vous connais pas! lui répondis-je.
+
+--Nous sommes tous sous les ordres du général Ivanof, répliqua-t-il.
+
+--C'est vrai, mais cela ne me garantit pas que vous soyez en effet
+officier. J'ai besoin, pour en être sûr, de pièces d'identité, d'un
+ordre me commandant de vous confier la personne du pacha.
+
+Il n'insista pas et repartit.
+
+Un instant après, arrivait le lieutenant-colonel Ougrinovitch,
+commandant de notre régiment, et qu'on avait prévenu de la capture que
+nous venions de faire. Ensemble nous nous rendîmes auprès du pacha, à
+qui je présentai le colonel: ils eurent un court entretien.
+
+A notre sortie, un autre officier bulgare, un capitaine, cette fois, se
+présentait. A son tour, il nous dit qu'il avait ordre d'amener Choukri
+pacha au général Ivanof. Comme, pas plus que le premier, il n'était en
+possession d'un ordre écrit quelconque, nous nous refusâmes
+catégoriquement à faire droit à sa demande.
+
+--Cela va créer un malentendu regrettable, fit-il.
+
+--Nullement, répondis-je. Apportez-nous l'ordre que nous réclamons et
+nous vous confierons aussitôt le pacha.
+
+--Les appartements, ajouta-t-il, sont déjà préparés pour le recevoir.
+
+--C'est parfait. Mais, alors, il faut demander l'avis du pacha lui-même.
+
+Et de nouveau je retournai auprès du commandant en chef de l'armée
+ottomane. Je lui expliquai ce dont il s'agissait. Il se tourna vers Aziz
+pacha, échangea quelques mots avec lui, puis déclara qu'il préférait
+rester où il se trouvait.
+
+Je le saluai militairement et je sortis pour communiquer cette réponse
+au capitaine bulgare qui, tandis qu'avec mon colonel nous nous mettions
+à dresser l'état de tous les officiers que nous venions de capturer--209
+en tout--s'en retourna au quartier général. Choukri pacha et ces
+officiers passèrent la nuit dans le fort. Ce fut le lendemain seulement
+qu'ils furent remis, en mon absence, par nos officiers, au général
+Ivanof, commandant en chef.
+
+Voilà comment Choukri pacha fut fait prisonnier par le 4e bataillon du
+20e régiment d'infanterie serbe.
+
+_Photographies S. Tchernof._
+
+[Illustration: Les officiers serbes à qui se rendit Choukri pacha: le
+lieutenant-colonel Ougrinovitch et le commandant Gavrilovitch.]
+
+
+
+[Illustration: Poste serbe dans une rue d'Elbassan, la «ville
+mystérieuse» de l'Albanie.]
+
+AU COEUR DE L'ALBANIE
+
+NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN, PUBLIÉES PAR ARRANGEMENT
+SPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»
+
+II
+
+_Le premier article de notre confrère M. Paul Scott Mowrer sur son
+audacieuse chevauchée à travers l'Albanie, que nous avons publié dans
+notre numéro du 29 mars, nous conduisait jusqu'à Kyouksi «haut perché»,
+qui lui apparut comme le type même du village albanais, amas d'une
+vingtaine de maisons, habitées par une population ignorante,
+orgueilleuse, insoumise à toute autorité. M. Paul Scott Mowrer et son
+compagnon d'aventures, le professeur Constantin Stéphanof, ne firent
+dans cette bourgade peu hospitalière qu'une courte halte et repartirent
+le lendemain de leur arrivée vers Elbassan. Les chemins leur furent à
+peine plus cléments que ne l'avait été celui d'Okrida à Kyouksi et le
+temps demeura déplorable. Aussi fut-ce avec une joie véritable qu'ils
+saluèrent le but vers lequel ils tendaient,--par une belle roule dallée
+sur les derniers kilomètres. Il s'annonça soudain, après dix heures de
+marche par la neige et la pluie, sous de réconfortants augures:_
+
+ABRITÉE A ELBASSAN
+
+... L'air fie la vallée était tout embaumé. Les eaux torrentielles
+avaient envahi les champs à notre droite et à notre gauche, et des
+rivières roulaient à côté de la route, la franchissant, de-ci de-là, et
+déchaussant ses dalles comme de simples cailloux. Encore qu'il continuât
+de pleuvoir, il faisait une tiède chaleur de climat semi-tropical. Nous
+avions dépassé la ligne de faîte des Alpes albanaises et nous trouvions
+sur le versant adriatique. Le doux feuillage des bosquets d'oliviers se
+montrait vaguement dans la nuit, et, vers 9 heures et demie, nous
+atteignîmes une modeste construction d'où surgirent deux soldats,
+baïonnettes croisées, qui nous intimèrent l'ordre d'arrêter. Nous nous
+trouvions à l'un des avant-postes de la garnison serbe d'Elbassan. Dix
+minutes plus tard, nous chevauchions entre des maisons basses, le long
+des rues étroites de la vieille ville.
+
+Notre premier souci fut de nous enquérir des bagages que nous avions
+perdus deux jours auparavant. Nous atteignîmes un bâtiment à larges
+portes que nous reconnûmes pour être une auberge. De chaque côté de
+l'entrée se trouvait une chambre construite de telle manière que l'on
+pouvait, l'été, la dégarnir de ses cloisons et l'exposer ainsi à la
+fraîcheur. Pour le moment, seule la cloison faisant face à la porte
+était enlevée. Nous pûmes ainsi y jeter un oeil et nous vîmes plusieurs
+hommes d'aspect quasi sauvage, couverts de pèlerines blanches, assis sur
+le sol autour d'un brasero et fumant paisiblement. A notre approche, ils
+sautèrent sur leurs pieds et nous regardèrent d'abord d'un air
+soupçonneux et malveillant. Après quinze minutes de palabre, de
+colloques entre eux dans cette désagréable et rude langue albanaise, ils
+finirent par bien vouloir nous dire qu'il fallait nous renseigner
+ailleurs, que c'était sans doute dans quelque autre auberge que notre
+Albanais au bec-de-lièvre s'était arrêté avec nos bêtes de bât. Nous
+leur demandâmes un guide, et d'abord ils accueillirent cette demande
+avec la plus parfaite indifférence. Mais la présence du soldat les fit
+ensuite réfléchir. Nous repartîmes, à travers des rues couvertes d'une
+voûte épaisse de vigne vierge, conduits par un gamin portant à bout de
+bras une lampe de table sous un parapluie blanc.
+
+La seconde auberge était la bonne. L'Albanais s'y trouvait avec nos
+bagages, et nous apprîmes qu'une chambre était à notre disposition.
+
+«Conduisez-nous», fîmes-nous à l'aubergiste, tout en descendant vite de
+cheval. Mais cet homme ne nous accorda pas la moindre attention.
+Décidément, les gens n'ont pas grande importance en ce pays. Nous dûmes
+donc attendre que nos chevaux fussent dessellés, pansés et conduits au
+râtelier avant de pouvoir de nouveau demander à notre hôte de nous
+conduire à notre chambre. Il y avait là deux lits fort sales et une
+table boiteuse. Un petit garçon nous apporta un feu de bois, et nous
+enlevâmes nos vêtements mouillés. Après un maigre souper nous nous
+endormîmes très vite, enroulés dans nos couvertures et nos peaux de
+mouton.
+
+LE MOUVEMENT NATIONALISTE ALBANAIS
+
+Elbassan, qui est la Mecque du nationalisme albanais, regorge de Serbes.
+Leur main s'abat lourdement sur quiconque leur paraît prendre un intérêt
+trop vif aux choses de la politique. Et le fait est qu'aucun des hommes
+un peu instruits, qui sont à l'heure présente les leaders de la cause
+albanaise, n'osa, par peur des espions, me parler d'un sujet qui lui
+tient tant au coeur. Les Serbes considèrent comme criminel tout acte
+visant à l'indépendance de l'Albanie et le répriment avec la dernière
+vigueur.
+
+Or les nouveaux occupants sont, quoi qu'il leur plaise de dire, fort
+enclins aux excès de zèle. Au cours de notre enquête nous avons appris
+qu'à peine arrivés à Elbassan, ils en avaient expulsé le seul résidant
+étranger qui y fût: le missionnaire américain Ericson.
+
+Cet homme de caractère doux était venu en Albanie voici quelques années.
+Il tenta d'abord de fonder une école à Darma. Mais les
+habitants--musulmans pour le plus grand nombre--se montrèrent si
+fanatiques qu'il préféra chercher ailleurs un champ à son activité.
+
+A Elbassan, il fut secondé par un Albanais nommé Tsilka, qui était
+protestant et brave homme. Ils fondèrent une mission et une école, et
+gagnèrent, par leurs bons procédés, l'affection de la population.
+
+M. Ericson était à Genève quand les Serbes s'approchèrent d'Elbassan. M.
+Tsilka, qui était l'un des chefs du mouvement national, convoqua chez
+lui quelques-uns des notables et leur fit comprendre qu'il fallait
+laisser les Serbes entrer paisiblement dans la ville, comme en un pays
+neutre et que la guerre ne met pas en cause. Un gouvernement provisoire
+fut vite formé, avec Tsilka à la tête.
+
+Les Serbes furent donc bien accueillis, mais, hélas! ils touchaient au
+terme d'une très périlleuse expédition dans la montagne et--ce qui
+n'avait pas été la moindre de leurs difficultés--ils s'y étaient trouvés
+en guérilla continuelle avec les Albanais montagnards. Aussi ne
+crurent-ils pas beaucoup à cette histoire de neutralité albanaise. Ils
+commencèrent par désarmer la population et par disperser le gouvernement
+provisoire. Tsilka fut d'abord détenu pendant trois jours comme guide et
+interprète, puis ils l'enfermèrent dans une chambre confortable du
+quartier général où, depuis, il ne lui a pas été permis de voir âme qui
+vive, fût-ce sa femme et ses enfants.
+
+Cependant qu'on mettait Tsilka sous bonne garde, le missionnaire Ericson
+regagnait l'Albanie en toute hâte pour sauver son épouse et sa nombreuse
+progéniture.
+
+Mais les Serbes l'arrêtèrent à Durazzo, avec défense de s'avancer dans
+l'intérieur. Dans son désarroi, le pauvre homme télégraphia au consul
+américain à Genève, qui se mit en rapport avec son collègue de Belgrade,
+si bien qu'Ericson put retourner à Elbassan. Mais à peine s'y
+trouva-t-il, qu'on lui donnait vingt-quatre heures pour rassembler sa
+famille et ses biens et quitter le pays. M. Ericson jugea préférable de
+se conformer du mieux qu'il put à la volonté des envahisseurs. Il
+chargea femme et enfants sur des bêtes de somme et entreprit ainsi cette
+pénible chevauchée qui mène en trois jours d'Elbassan à la côte. Son
+fils, âgé de quinze ans et malade depuis longtemps, vint à mourir. Et
+cette mort, survenant en un moment aussi critique, attrista davantage
+encore leur départ précipité. De Durazzo, ils gagnèrent Trieste.
+
+Encore que les charges n'aient pas été très clairement établies, Ericson
+et Tsilka sont accusés tous deux d'avoir été des espions à la solde de
+l'Autriche. Pour ce qui regarde Tsilka, cette incrimination pourrait, à
+la rigueur, avoir quelque apparence de raison. Il serait, en effet,
+extrêmement difficile d'être l'une des têtes du mouvement national
+albanais et de n'avoir pas été plus ou moins en contact avec les agents
+de la double monarchie. Ceux-ci ont depuis longtemps travaillé l'Albanie
+par dons et promesses et se sont efforcés d'y éveiller des sympathies
+autrichiennes. Mais quant à M. Ericson, je pense que son expulsion ne se
+justifie en rien. Les seuls rapports qu'il semble avoir eus avec
+l'Autriche les voici: il pria, un jour, le consul autrichien à Durazzo
+de surveiller l'envoi par caravane d'une ample provision de lait
+condensé. Car, les Albanais, tout pasteurs qu'ils sont, n'ont jamais eu
+l'idée de faire commerce du laitage. Quand la caravane atteignit
+Elbassan, nombre de boîtes étaient défoncées. M. Ericson se plaignit
+auprès du consul autrichien et la plainte donna lieu à quelque
+correspondance. Mais il serait assez malaisé de surprendre dans cet
+échange de lettres la preuve de la complicité de M. Ericson dans les
+menées politiques autrichiennes.
+
+L'origine de l'affaire semble être ailleurs, je dois le dire à mon vif
+regret. La religion, dans les Balkans, a invariablement un double
+aspect: côté spirituel,--côté politique. Pour ce qui est du côté
+spirituel, j'aime à croire que les chefs de toutes les sectes et
+croyances aspirent sincèrement au salut des âmes; mais, pour le côté
+politique, ils ne sont sûrement que des hommes, et, comme tels, souvent
+ils se montrent bassement jaloux les uns des autres.
+
+Ainsi de nombreux Albanais, désintéressés de la question, puisque
+mahométans, nous ont assuré que l'évêque grec orthodoxe de Durazzo a
+longtemps attisé les haines contre Ericson et Tsilka. Il aurait mieux
+aimé, en effet, que le christianisme, au cas où il eût dû se répandre en
+Albanie, se propageât à l'ombre de sa bannière. Or, l'orthodoxie grecque
+est religion d'État, en Serbie, et le gouvernement de Belgrade est si
+attaché à cette foi qu'il interdit formellement, dans les limites du
+royaume, l'établissement de toute mission ou l'exercice de tout
+prosélytisme en faveur d'une autre croyance. Aussi, à peine l'évêque de
+Durazzo eut-il appris que les Serbes avaient atteint Elbassan, qu'il fit
+ses paquets et partit pour cette ville. Le lendemain de son arrivée l'on
+mettait Tsilka en prison.
+
+Nous tenons la plupart de ces renseignements d'un riche gentleman
+albanais, qui fut un compagnon de Tsilka dans le mouvement national,
+mais qui dîne aujourd'hui chez le commandant serbe et de qui
+l'envahisseur lui-même réclame des conseils. Il s'appelle A. Irfan
+Nuuman bey. J'ai lu son nom sur une carte de visite pittoresque, toute
+rehaussée de branches vertes et de guirlandes.
+
+[Illustration: La carte de visite d'un riche albanais.]
+
+Quand nous nous promenions avec lui à travers les rues sinueuses de la
+ville, sous les réseaux des vignes vierges qui tordent leurs rameaux
+d'un toit à l'autre,--le peuple s'arrêtait à notre passage, touchait fez
+ou bonnet et s'inclinait avec respect, tant Irfan bey est un grand
+personnage.
+
+Nous avons apprécié l'hospitalité de cet homme digne et calme, nous
+avons été surpris par son intelligence; néanmoins devons-nous
+reconnaître qu'il n'est guère de taille à gouverner un pays barbare et
+indiscipliné.
+
+L'ALBANIE EST-ELLE MURE POUR L'AUTONOMIE?
+
+De fait, il a été décidé qu'après la guerre, l'Albanie serait autonome.
+Mais avec sa population d'hommes de clans illettrés, impatients de toute
+autorité et n'ayant aucun respect pour la vie humaine, avec à peine,
+dans toute son étendue, une douzaine d'hommes capables de s'égaler aux
+deux personnalités déjà si modestes d'un Tsilka et d'un Irfan,--n'est-il
+pas extrêmement douteux qu'un tel pays puisse jamais se policer
+lui-même?
+
+Les lois une fois faites, où sont ceux qui les mettront en vigueur? Où,
+celui qui recueillera les impôts dans ces nids de montagne, par exemple,
+dont les habitants n'ont jamais entendu parler d'une semblable chose:
+verser de l'argent à on ne sait qui pour on ne sait quoi?
+
+A mon avis, une expérience prolongée de discipline et d'instruction doit
+précéder, en Albanie, l'établissement de la pleine indépendance. Vouloir
+donner à ce peuple, dès à présent, toutes ses franchises ne peut que
+conduire, tôt ou tard, à l'occupation du pays par l'une ou l'autre des
+grandes puissances. L'Autriche et l'Italie le savent bien. Aussi
+devine-t-on sans peine pourquoi, toutes deux, convoitant comme elles
+font, la côte orientale de l'Adriatique, ont tenu si ferme à la
+conférence de Londres pour l'autonomie albanaise.
+
+[Illustration: La mosquée d'Elbassan.]
+
+[Illustration: Enfants tziganes à Elbassan.]
+
+Par ailleurs, les questions politiques se fabriquent de toute pièce dans
+les capitales de l'Europe. Les Albanais eux-mêmes n'en connaissent que
+peu de chose et s'en préoccupent moins encore. Tout ce qu'ils demandent,
+c'est qu'on les laisse tranquilles comme les Turcs les laissèrent
+tranquilles, au milieu de leur solitude, de leurs montagnes, de leurs
+querelles de clan à clan.
+
+Il est toujours stupéfiant de constater combien l'état réel des
+populations albanaises est peu connu dans le reste de l'Europe, voire
+par les hommes les plus cultivés.
+
+Exception faite de quelques hardis trafiquants et d'un petit nombre de
+voyageurs aventureux qui jouissaient d'une importance politique
+suffisante pour obtenir du gouvernement ottoman une forte escorte de
+cavalerie turque, s'est-il trouvé un seul explorateur qui ait visité cet
+anarchique pays de montagnards? A Elbassan, nous fûmes partout dévisagés
+avec la curiosité la plus vive. Des bandes d'enfants nous suivaient par
+les rues. Ils ne mendiaient pas, ils nous examinaient à cause de notre
+bizarrerie. Parfois nous faisions halte devant une boutique ouverte en
+plein vent. Le boutiquier indifférent se tenait accroupi près de son
+pauvre feu de braises, derrière les piles de tabac, les caisses
+d'oranges, les brochettes de figues et le pavoisement des clairs
+mouchoirs d'indiennes. Il n'était pas levé encore, que déjà les badauds
+resserraient leur cercle autour de nous et poussaient tout près des
+nôtres leur visage aux yeux si bleus, tout au plaisir de voir comment de
+pareils êtres allaient s'y prendre pour conclure un marché.
+
+Il arriva au moins une demi-douzaine de fois que, comme nous passions
+avec notre escorte d'enfants, quelque grand diable s'en vint à nous et
+nous interrogea à brûle-pourpoint: «Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Que
+faites-vous ici? Où allez-vous?»
+
+A en croire ce que l'on vous raconte chez les Serbes et chez ceux-là qui
+ont fait avec les Serbes un pacte d'amitié, la contrée autour d'Elbassan
+aurait été, avant leur arrivée, infestée de bandits. Du haut de leurs
+collines, ils fondaient sur le voyageur sans armes ou sur la caravane
+sans escorte qui cheminaient à travers la vallée. Le peuple avait pour
+eux une sorte de vénération. Les jours de marché, ils pouvaient
+impunément fanfaronner en pleine ville. Bien mieux, c'étaient les
+autorités qui tremblaient. Quant à eux, leur personne, couverte de
+crimes, avait quelque chose de l'éclat héroïque des preux du moyen âge.
+Ce qui leur manquait, c'était cet élément chevaleresque qui arrondissait
+aux angles la brutalité des aventuriers des anciens temps.
+
+Maintenant, tout cela est passé. Le premier soin des Serbes, en occupant
+la contrée, fut d'établir l'identité de tous ce maraudeurs et de
+détacher des troupes pour les capturer. A Kavaya, près de Durazzo, on en
+exécuta plus de deux cents en quinze jours. Les patrouilles ont reçu
+ordre de fusiller tout Albanais suspect. C'est la loi martiale dans
+toute sa rigueur. Aussi, encore que la population paisible se réjouisse
+incontestablement d'être débarrassée des bandits, n'en est-elle pas
+moins convaincue qu'elle n'a fait simplement qu'échanger un mal contre
+un pire.
+
+PAUL SCOTT MOWRER.
+
+_--A suivre.--_
+
+
+
+[Illustration: Le dirigeable rigide français _Spiess_ (110m de longueur)
+sortant pour la première fois de son hangar à Saint-Cyr. Devant le
+dirigeable on aperçoit un biplan _Zodiac_.]
+
+UN DIRIGEABLE FRANÇAIS RIGIDE
+
+Tous les dirigeables français actuellement en service sont du type
+souple, et aucun de nos ingénieurs n'avait entrepris jusqu'ici de
+construire un dirigeable rigide.
+
+Ce système paraissait comporter, en effet, des inconvénients graves. La
+carcasse métallique constitue un poids mort considérable auquel s'ajoute
+celui de l'enveloppe des ballonnets intérieurs. Le rendement, pour un
+même cube, est donc fort inférieur à celui des ballons souples, et l'on
+se trouve ainsi amené à construire des engins de dimensions énormes,
+aussi fragiles que difficiles à manier. D'autre part, il est à craindre
+qu'une telle masse métallique constitue, au cours d'un orage, un
+condensateur électrique fort dangereux. Enfin, en cas d'avarie, les
+dirigeables souples peuvent se dégonfler rapidement; avec les
+dirigeables rigides, le dégonflage des ballonnets ne diminue en rien la
+surface qu'offre au vent l'enveloppe extérieure. C'est peut-être là le
+plus grave inconvénient du type rigide auquel on reconnaît en revanche
+un avantage incontestable: un ballonnet peut être transpercé et vidé de
+son gaz, sans qu'il en résulte une catastrophe immédiate ou même une
+simple déformation de l'enveloppe. Il paraît certain, d'autre part, que
+les dirigeables rigides se prêtent mieux que les souples à être équipés
+militairement et transformas en engins offensifs.
+
+M. Spiess qui, seul en France, préconisait depuis longtemps le type
+rigide, est d'origine alsacienne. Dès 1873, il prenait un brevet où sont
+exposés les principes essentiels de ce mode de construction, et c'est
+seulement une vingtaine d'années plus tard, en 1895, que le comte
+Zeppelin commençait ses essais. En dépit d'un propagande aussi
+persistante que désintéressée, notre compatriote n'a pu jusqu'ici faire
+triompher ses idées auprès de l'autorité militaire. Aussi, dans un élan
+admirable de foi et d'ardent patriotisme, il a employé un moyen
+héroïque, rarement à la portée des inventeurs: il offre à l'armée
+française un dirigeable établi sur ses plans, avec ses deniers
+personnels. Le Spiess, construit par la Société Zodiac, est aujourd'hui
+monté; on procède à son gonflement, à Saint-Cyr, et, dans quelques
+jours, il effectuera sa première sortie.
+
+[Illustration: Détail de l'échancrure avant, de la nacelle et des
+attaches d'une des hélices du flanc gauche.]
+
+[Illustration: A la sortie du hangar: le dirigeable vu par l'arrière.]
+
+Cet aéronat est de dimensions moyennes; long de 110 mètres avec un
+diamètre maxima de 13 m. 50, il cube environ 12.000 mètres. C'est peu,
+comparativement aux Zeppelin qui mesurent en général 150 à 160 mètres de
+longueur et déplacent 20.000 mètres cubes ou davantage. Mais le _Spiess_
+est considéré, par le donateur, surtout comme un ballon d'expérience;
+ses dimensions, fort respectables, sont largement suffisantes pour
+permettre une étude approfondie de sa valeur pratique.
+
+Par sa silhouette générale, le nouveau dirigeable ressemble évidemment à
+un Zeppelin; mais presque tous les détails de construction et
+d'aménagement diffèrent.
+
+La carcasse est faite de tubes carrés en bois de sapin garnis de toile;
+on espère obtenir ainsi une grande rigidité, avec un poids et un prix de
+revient moindres, en même temps qu'une facilité de réparation plus
+grande qu'avec l'aluminium; on remédie aussi à un des inconvénients
+signalés plus haut. L'intérieur est divisé en 12 compartiments dont
+chacun loge un ballonnet rempli de gaz.
+
+La disposition de la nacelle est particulièrement originale. Comme un
+navire ordinaire, le navire aérien repose directement sur une quille
+triangulaire qui présente deux échancrures où sont installés les groupes
+moteurs et les postes de l'équipage. Cette quille, entoilée et percée de
+hublots, forme un couloir mettant en communication les postes d'avant et
+d'arrière.
+
+[Illustration: Le dirigeable français _Spiess_, photographié d'un biplan
+_Zodiac_ par M. André Schelcher.]
+
+La propulsion est assurée par 4 hélices en bois, de 4 mètres de
+diamètre, fixées de part et d'autre de la carcasse, à hauteur de l'axe
+de poussée, ce qui est encore un des avantages du système rigide. Les
+stabilisateurs d'altitude, formés par quatre plans horizontaux, sont
+installés à l'arrière, près des deux plans verticaux qui constituent le
+gouvernail de direction. Des réservoirs spéciaux contiennent l'eau qui
+sert de lest.
+
+Notons encore un dispositif ingénieux, imaginé par M. Spiess, et destiné
+à faciliter la manoeuvre pour la sortie et le remisage du ballon. A
+l'intérieur du hangar, et à environ un mètre du sol, courent deux rails
+qui se continuent à l'extérieur pendant une centaine de mètres; sur ces
+rails glissent de petits chariots munis de poulies où viennent se fixer
+les câbles qui maintiennent le dirigeable. Ce dernier glisse donc dans
+l'axe même du hangar, en quelque sorte automatiquement, sans qu'on ait à
+craindre l'effet d'une maladresse ou d'une fausse manoeuvre.
+
+Ajoutons que les moteurs du Spiess développent une force de 360 chevaux,
+et que les constructeurs espèrent réaliser une vitesse d'environ 65
+kilomètres à l'heure.
+
+F. H.
+
+
+
+LE MEETING DE MONACO
+
+Le meeting de Monaco, qui s'annonçait sous les plus heureux auspices,
+fut généralement favorisé par le soleil; mais le mistral est intervenu
+au programme, contrariant les épreuves les plus importantes et faussant
+certains résultats. D'autre part, malgré la réalisation de plusieurs
+performances intéressantes, il semble qu'un trop grand nombre de
+concurrents avaient une préparation insuffisante. Par contre, la
+violence du vent a fait ressortir l'endurance et la souplesse
+remarquable de quelques appareils, et, tout compte fait, ce meeting
+marque, pour les hydroplanes, un progrès assez sérieux depuis l'année
+précédente.
+
+Le voyage de Monte-Carlo-San-Remo et retour, avec escale à Beaulieu,
+constituait la première des deux grandes épreuves finales. Il fut
+commencé au début d'une véritable tempête, et, sur les sept concurrents,
+deux furent mis hors course dès le départ. Les cinq autres firent un
+voyage singulièrement accidenté. Brégi, Weymann, Gaubert et Fischer
+durent s'arrêter à Beaulieu, où le biplan de ce dernier fut complètement
+brisé; Moineau parvint jusqu'à San-Remo où, après avoir chaviré, il fut
+sauvé par un remorqueur.
+
+Ces audacieux restaient seuls qualifiés pour la grande course de 500
+kilomètres autour d'une piste de 10 kilomètres en rade de Monaco, course
+dont on dut modifier le programme pour la transformer en épreuve de
+consolation. Quatre pilotes seulement prirent le départ; et, cette fois
+encore, le parcours ne fut point couvert. Gaubert fut classé premier,
+avec 270 kilomètres en 7 h. 40; Brégi et Espanet viennent ensuite avec
+230 et 190 kilomètres; Prévost avait abandonné au troisième tour.
+
+La journée fut attristée par une chute mortelle. Pendant que se
+déroulait l'épreuve, l'aviateur Gaudart essayait son nouvel hydroplane,
+_le D'Artois_, endommagé dans une précédente sortie et réparé avec trop
+de hâte. L'appareil s'éleva difficilement; à peine avait-il dépassé les
+jetées du port qu'on le vit capoter, puis, malgré les efforts désespérés
+de son pilote, piquer droit dans la mer et disparaître. L'épave fut
+ramenée au port, mais le corps du malheureux aviateur n'a pas encore été
+retrouvé.
+
+Louis Gaudart, né à Pondichéry en 1885, était un des plus anciens
+aviateurs; il avait débuté en 1908, sous les auspices du capitaine
+Ferber. Excellent pilote en même temps qu'ingénieur distingué, il est la
+première victime de l'hydroplane.
+
+
+
+L'AÉROCARTOGRAPHIE
+
+Depuis les progrès récents de l'aéronautique, on envisage la possibilité
+d'établir les cartes géographiques au moyen de photographies prises de
+la nacelle d'un dirigeable. L'image d'un terrain horizontal et plat,
+obtenue sur une plaque photographique en braquant l'appareil
+perpendiculairement au sol, est en effet une carte rigoureuse, donnant
+tous les détails visibles, dans leurs proportions relatives. L'échelle
+est définie par le rapport entre la distance focale de l'objectif et la
+hauteur de ce dernier au-dessus du terrain.
+
+Le relevé ainsi obtenu est analogue à celui que présentent les cartes
+ordinaires où l'on emploie, en général, la projection orthogonale,
+c'est-à-dire une représentation aussi semblable que possible à la vue
+que l'on aurait en regardant verticalement le sol d'un point quelconque
+de l'atmosphère.
+
+Alors que l'art de la navigation aérienne était encore peu avancé, un
+officier de l'armée autrichienne, le capitaine Scheimpflug, tenta de
+résoudre le problème au moyen de cerfs-volants spéciaux, munis d'un
+appareil photographique qu'on déclanche à l'aide du courant électrique.
+Le résultat est satisfaisant au point de vue photographique, mais deux
+graves inconvénients se présentent pour l'utilisation cartographique du
+cliché:
+
+1° L'horizontalité de l'appareil ne s'obtient pas avec la précision
+nécessaire pour que l'axe optique se trouve exactement vertical au
+moment du déclanchement, d'où déformation de la perspective;
+
+2° Le peu d'ouverture de l'angle embrassé par un appareil simple oblige
+à prendre un grand nombre de vues pour couvrir le terrain à relever.
+
+Après de longues recherches, le capitaine Scheimpflug semble avoir
+réussi à supprimer ces inconvénients.
+
+Un appareil spécial, le photoperspectographe, permet de transformer les
+vues obliques en vues parfaitement horizontales, par un procédé
+exclusivement photographique. Cet appareil, fort bien combiné, ne semble
+d'ailleurs basé que sur des lois d'optique bien connues, et il est
+facile d'en comprendre le fonctionnement.
+
+Supposons le cliché d'une vue prise obliquement: la perspective est
+déformée, et les proportions sont différentes de celles que présenterait
+une vue prise sur une plaque parallèle au plan du terrain, c'est-à-dire,
+dans notre cas, sur une plaque horizontale. Mais tous les points que
+l'on trouverait sur la plaque horizontale existent également sur la
+plaque oblique.
+
+Dès lors, si nous photographions notre cliché sur une autre plaque en
+inclinant la plaque, ou le cliché, d'un angle convenable, nous
+redresserons la perspective et nous obtiendrons une image semblable à
+celle que nous aurions obtenue primitivement sur une plaque horizontale.
+
+Il semble, au premier abord, qu'on doive rencontrer une sérieuse
+difficulté pour la mise au point de l'image redressée. Le cliché
+original ayant été pris à une distance de 100, 500 mètres, ou davantage,
+toutes les parties de l'image se trouvent au point et présentent une
+netteté égale. Dans la chambre noire de redressement, au contraire, ce
+cliché et la nouvelle plaque sont faiblement distants, et leur défaut de
+parallélisme rend la netteté plus difficile à obtenir sur toute la
+surface. On résout la difficulté en employant un objectif minuscule de
+très court foyer, ou même en le supprimant complètement et en le
+remplaçant par un simple trou de quelques dixièmes de millimètre de
+diamètre. On en est quitte alors pour augmenter considérablement le
+temps de pose.
+
+D'autre part, pour réduire dans une large mesure le nombre de vues à
+prendre, le capitaine Scheimpflug a construit un appareil multiple
+composé d'une chambre centrale qu'entoure un polygone de chambres
+inclinées. Grâce au système de suspension, la chambre centrale est
+horizontale au moment du déclanchement; son axe optique se trouve alors
+dans la position verticale, alors que celui des chambres adjacentes est
+incliné à 45 degrés.
+
+[Illustration: LE NAUFRAGE D'UN HYDROPLANE AU MEETING DE MONACO.--La
+chute de l'aviateur Gaudart enregistrée par deux instantanés: l'appareil
+perd son équilibre et s'abat vers la mer où il va plonger entraînant son
+pilote emprisonné dans le capot.]
+
+En suspendant l'appareil à la nacelle d'un aérostat, on photographie
+d'un seul coup un heptagone de terrain d'un diamètre égal à cinq fois la
+hauteur de l'appareil au-dessus du sol. Mais, en raison des espaces
+perdus, il faut déclancher à des distances à peu près égales à trois
+fois et demie cette hauteur pour couvrir complètement un terrain.
+
+[Illustration: L'appareil photographique multiple accroché à la nacelle
+d'un aérostat.]
+
+Nous avons dit que l'échelle est donnée par le rapport entre la distance
+focale et la hauteur de l'appareil. Dès lors, en supposant des objectifs
+ayant 100 millimètres de distance focale, les vues seront aux échelles
+suivantes:
+
+1/5.000 si elles sont prises de 500 mètres.
+
+1/10.000 1.000 mètres.
+
+1/20.000 2.000 mètres.
+
+A une hauteur de 500 mètres, une bande de terrain d'un kilomètre de
+largeur sera donc représentée par une bande de 20 centimètres; une route
+large de 10 mètres formera un trait de 2 millimètres.
+
+[Illustration: L'appareil vu d'en dessous.]
+
+Pour les terrains accidentés on photographie une même tranche en se
+plaçant à deux points différents, de manière à avoir des vues
+chevauchantes ou stéréoscopiques. Avec quelques points de repère
+déterminés par les procédés ordinaires de la géodésie, on peut mesurer
+sur ces vues les différences de niveau.
+
+[Illustration: Vues originales prises avec l'appareil multiple du
+capitaine autrichien Scheimpflug.]
+
+Le photoperspectographe transforme les sept vues obliques en vues
+horizontales; un autre appareil réunit photographiquement ces dernières
+à la vue centrale.
+
+On relève ensuite sur le terrain les documents qui manquent encore:
+routes ou cours d'eau à travers les forêts, catégories des routes,
+délimitations politiques ou administratives, noms de lieux, etc. Après
+quoi on établit la carte suivant les procédés ordinaires.
+
+Dans ces conditions, le travail sur le terrain se trouve
+considérablement diminué pour le cartographe. Le travail subséquent
+l'est-il dans la même mesure? C'est un point assez discuté.
+
+En tout cas, il paraît évident que l'appareil du capitaine Scheimpflug
+est susceptible de rendre de grands services pour dresser rapidement des
+cartes d'ensemble des pays neufs; il peut être aussi fort utile pour les
+reconnaissances militaires. En admettant qu'il ne puisse s'appliquer
+pratiquement à tous les cas, il constitue un système d'une élégante
+ingéniosité dont témoignent nos photographies.
+
+F. HONORÉ.
+
+[Illustration: Vue d'ensemble déduite des vues originales, après
+redressement de celles de la périphérie prises obliquement.]
+
+[Illustration: La carte correspondante, achevée après relèvement sur le
+terrain des renseignements que ne fournit pas la photographie.]
+
+L'ÉTABLISSEMENT D'UNE CARTE GÉOGRAPHIQUE AU MOYEN DE L'APPAREIL
+PHOTOGRAPHIQUE MULTIPLE
+
+
+
+CE QU'IL FAUT VOIR
+
+GUIDE DE L'ÉTRANGER À PARIS.
+
+Un vieux diplomate, qui adore Paris et qui le connaît assez bien, me
+disait un jour:
+
+--Ce qui m'enchante dans cette ville-ci, ce n'est pas seulement la
+qualité des spectacles qu'on y rencontre; c'est la façon dont ces
+spectacles s'offrent à nous; c'est le charme du décor où la plupart de
+vos nouveautés s'encadrent.
+
+Il a raison, cet étranger, et vous sentirez la justesse de sa remarque
+en allant visiter cette délicieuse exposition bouddhique que viennent
+d'installer au musée Cernuschi quelques dévots des arts de l'antique
+Asie. Le paysage, c'est une courte avenue silencieuse, où s'alignent les
+façades élégantes de quelques hôtels particuliers; et c'est le parc
+Monceau, avec ses ruines souriantes, ses verdures d'avril, ses jolies
+allées tranquilles où s'ébattent des petites filles et des petits
+garçons très bien mis... La maison même n'a pas la majesté un peu
+intimidante des musées ordinaires; elle est restée ce qu'elle fut
+autrefois: le logis charmant d'un «amateur» très distingué. Il y fait
+bon. On s'y promène avec plaisir au milieu de vieilleries vénérables; on
+y vit, dans l'intimité d'un passé très lointain, de reposantes minutes.
+
+ *
+ * *
+
+C'est un passé plus voisin de nous qu'évoque l'exposition, inaugurée il
+y a quelques jours, au Petit Palais, de «David et ses élèves». Le palais
+de Girault! le plus joli souvenir d'architecture que nous ait, je crois,
+laissé 1900; et dans quel paysage encore! un des mieux _composés_ dont
+une ville puisse offrir la vision aux étrangers qui s'y promènent. Il
+faut aller voir l'exposition de «David et ses élèves». Entre l'instant
+de l'année où ferme le Salon des Indépendants et celui où s'ouvre le
+Salon d'automne, il est bon que l'étranger mette à profit les occasions
+qui lui sont offertes de se renseigner sur le passé de nos arts; de
+connaître et de voir d'un peu près nos _vieux_, ceux qu'on «blaguait»
+hier, et vers lesquels on reviendra demain. Quelques esthètes
+d'avant-garde ne se sont-ils pas avisés de découvrir et de nous
+présenter en plein Salon d'automne, il y a deux ou trois ans, monsieur
+Ingres?
+
+ *
+ * *
+
+Mais voici du très moderne; voici du contemporain, même, à foison.
+Traversons l'avenue Nicolas-II, contournons le Grand Palais qu'animait
+encore, il y a huit jours, l'élégant remue-ménage du Concours hippique,
+et gagnons l'avenue d'Antin. La _Nationale_, ouverte il y a cinq jours,
+nous convie à son spectacle annuel, à son grand marché. (Si nous étions
+à Leipzig ou à Nijni Novgorod, j'oserais dire: à sa foire, et cela
+n'aurait rien de désobligeant pour personne.) Il faut aller à ce marché.
+Un étranger n'a pas le droit d'avoir, durant cette quinzaine d'avril,
+traversé Paris sans en rapporter le _livret_ de la _Nationale_ et
+quelques impressions personnelles sur les oeuvres signalées par les
+louanges éperdues ou par les éreintements de la Critique, et autour
+desquelles s'entasse la foule des dimanches, pendant deux mois. Il devra
+avoir vu _l'Apothéose_ de Roll, les trois tableaux de Lucien Simon, les
+portraits de Gervex, les Raffaëlli; les envois de Friant et de La
+Gandara, de Dinet, Guiguet, Marie Cazin, Louise Breslau et Raymond Woog;
+d'Aman-Jean, de Rusinol, de Lepère et de Lebourg; de Madeleine Lemaire,
+de Séon, de Prinet, de Willette, de Cottet, de Lévy-Dhurmer; de Le
+Sidaner, Lhermitte et Dagnan; et il faut avoir vu aussi les Boldini, le
+Besnard et le Béraud, les envois de Meunier, Dauphin, Carolus Duran, La
+Touche et Karbowski; les dessins de Paul Renouard et de Kaufmann, et que
+de choses encore! A la sculpture, la statue de José Clara, les envois de
+Saint-Marceaux, d'Andreotti, Dejean, de Monard, Escoula, J.
+Froment-Meurice, Injalbert... Un étranger s'arrête aussi volontiers que
+nous devant les portraits des «célébrités». Cette curiosité très
+légitime est satisfaite, à la _Nationale_, par d'intéressants envois: je
+signale, entre autres, le _Léon Bourgeois_ de Roll; le _Jules Lemaître_
+et le _Forain_ de Saint-Marceaux; le portrait de Mme _Raymond Poincaré_,
+par Georges Bertrand,--devant lequel on s'écrasait de la belle façon, le
+jour du vernissage!
+
+ *
+ * *
+
+On s'écrasait presque autant, hier, à la deuxième conférence de Mgr
+Bolo, et rarement vit-on, entre les quatre murs de la salle austère où
+la Société de Géographie tient ses séances, tant de plumes et de fleurs
+rassemblées sur tant de chapeaux! Ce n'est pourtant pas à la flagornerie
+que Mgr Bolo doit son succès, car il est impossible à un prédicateur de
+traiter les femmes de son temps avec plus de cinglante sévérité que ne
+fait celui-là. Mais il est évident qu'il y a une manière... acceptable,
+agréable même, de dire aux femmes leurs vérités, et Mgr Bolo a la
+manière. Plus il les rudoie, plus elles sont contentes; la semonce
+devient-elle par trop vive? Elles rient.
+
+Il est vrai qu'il rit aussi. Et c'est là, sans doute, une des raisons de
+la sympathie que cet orateur inspire. _Castigat ridendo..._ La figure
+est ronde, joviale, et, derrière le verre du binocle, l'oeil brille
+d'une satisfaction malicieuse. Et puis Mgr Bolo a beaucoup d'esprit,
+parle une jolie langue, enveloppe les choses qu'il dit de gestes adroits
+et qui ont de la grâce. Ajoutez à cela, enfin, que, en qualité de
+protonotaire apostolique, Mgr Bolo porte l'habit d'évêque, et
+qu'entendre un orateur se moquer, sous cet habit-là, du bridge, du
+flirt, des pianos à queue et des instituts de beauté, c'est un régal
+dont les Parisiennes elles-mêmes ne jouissent pas tous les jours. Aussi
+pardonnent-elles à Mgr Bolo de dire beaucoup de mal de leurs salons...
+Ce moraliste serait tellement moins amusant, s'il était moins
+réactionnaire! Mgr Bolo fera deux conférences encore; et, dans trois
+mois, le souvenir de ces causeries fournira, sur les plages, un sujet de
+conversation de plus:
+
+--Vous avez entendu Mgr Bolo?
+
+Et l'on discutera...
+
+UN PARISIEN.
+
+
+
+LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
+
+«LA MAISON»
+
+M. Henry Bordeaux publie le livre de la Maison (1). Est-ce le roman ou
+le poème de la Maison? Sans doute, l'un et l'autre à la fois. Mais
+surtout c'est une étude d'âme, cette âme profonde, incorporée à toutes
+choses du premier décor de notre vie, que nous trouvons installée dans
+l'âtre de notre enfance et qui demeure toujours immédiate et sensible
+parmi les générations qui passent et les pierres qui s'usent. C'est
+l'âme domestique, divinisée par les anciens pour qui chaque foyer était
+un autel. Bicoque, villa, hôtel, château, palais, comme tous ces termes
+prestigieux sont incolores. La maison, cela suffit. La maison, cela dit
+tout. Il nous fallait, en ce moment opportun où la sensibilité triomphe
+à nouveau du scepticisme, un romancier, un poète, un psychologue de la
+maison, et ce psychologue, ce poète, ce romancier, ne pouvait être que
+l'auteur des _Roquevillard_, du _Pays natal_, de _la Croisée des
+chemins_, de _la Neige sur les pas_.
+
+Note 1: _La Maison_, par Henry Bordeaux, librairie Plon, 3 fr. 50.
+
+Dans la demeure ancestrale que, du jardin au grenier, et avec tant
+d'émotion descriptive, nous présente M. Henry Bordeaux, trois
+générations coexistent et s'opposent. Elles forment non point une ligne
+droite continue, mais une ligne brisée. Qui, de l'aïeul, du père, ou de
+l'enfant dont la conscience est encore à former, a brisé cette ligne?
+Qui est l'auteur de la cassure? Qui a rompu la tradition? Le père,
+évidemment, serait-on tenté de répondre, car cela paraîtrait le plus
+normal et le plus commode pour l'agencement romanesque. On penserait
+encore à l'enfant, entraîné par un sang neuf dans les chemins de
+traverse. Mais qui songerait à l'aïeul? Eh bien, dans le livre de M.
+Henry Bordeaux, c'est l'aïeul qui défait l'oeuvre du passé, qui raille
+le souvenir, qui abandonne la tâche conservatrice léguée par ceux qui,
+avant lui, édifient la maison pour leur race. Non point que le vieillard
+ait ces exaltations ou ces défaillances morales, qui aliènent l'énergie.
+Il n'a point des égarements de jeune homme. Il n'est pas instinctif. Il
+demeure dogmatique, et il reste vieux, très vieux, puisqu'il croit en
+Jean-Jacques. Ce démolisseur n'est pas un homme d'aujourd'hui, et c'est
+pourquoi sans doute, et malgré tout, en dépit des ruines qu'il provoque,
+ingénument, inconsciemment, avec une angoissante indifférence, ce
+vieillard aux traits fins, presque féminins, aux yeux toujours un peu
+noyés de brume, ne nous est point antipathique. Avec lui, son
+fils--l'homme aux multiples énergies, le médecin, que sa profession, à
+chaque minute, penche sur l'humanité--forme une rude antithèse. Le
+docteur Rambert, qui une première fois déjà a réparé les erreurs du
+vieillard et relevé la maison chancelante, est le vrai chef des trois
+générations. Il répand autour de lui la paix et l'ordre. Il est le
+chaînon solide qui renoue avec le passé.
+
+Reste le petit-fils, le chef de famille du lendemain, l'avenir qui se
+prépare et se précise pour la maison. Et c'est là tout le sujet du
+drame. Oh! c'est un drame, sans geste et sans éclat, un drame muet, mais
+combien poignant. L'enfant, placé entre deux directions, se trouve, par
+les circonstances--une maladie qui arrête ses études et l'oblige à la
+vie des bois et des champs--soumis presque exclusivement à l'influence
+du grand-père, l'homme qui continue de voir la vie à travers les
+_Confessions_. Et voici Jean-Jacques, réincarné, qui éduque l'_Émile_.
+Au moment du grand combat «qui se livre dans toute existence humaine
+entre la liberté et l'acceptation, entre l'horreur de la servitude et
+les sacrifices exigés pour durer», un précepteur dangereux révèle à
+l'enfant le charme miraculeux de la nature, de l'amour et de l'orgueil
+même qui croit nous soumettre la terre. Il dit: la forêt est à toi, le
+lac est à toi, le ciel est à toi. Crois à la vie libre et heureuse dans
+la nature, et laisse là l'enseignement des biographies héroïques, des
+récits d'épopée, de toute l'histoire menteuse de l'énergie humaine. Il
+n'y a rien de plus facile que la vie.
+
+Les pages où nous suivons ce vagabondage d'âmes sont d'une bien grande
+séduction. Elles évoquent tous les éveils ardents de notre adolescence,
+ces éclats soudains de lumière et de bonheur si vifs que toute notre
+vie, par la suite, en demeure irradiée. Et rien n'est plus joli que
+l'idylle si timidement ingénue de l'enfant et de la petite bohémienne
+Nazzarena qui s'en va, un matin, sans se retourner, sur la, route, dans
+un soleil qui ne s'oubliera plus. On croirait lire un chapitre inédit
+des _Confessions_, retrouvé, reconstitué dans toute sa limpide
+fraîcheur.
+
+Mais revenons au drame. L'oeuvre est réalisée. L'enfant est maintenant
+converti à l'évangile du grand-père. Après l'ivresse de la vie libre, il
+connaît les lendemains d'angoisse et de révolte. «J'étais né, dit-il, au
+sentiment de la liberté et partant à la notion d'esclavage. Je m'exerçai
+donc à me trouver malheureux.» Malheureux et persécuté. Et il en arrive
+à discuter et à haïr l'autorité nécessaire du père, du maître de la
+maison et de la famille. Pour reprendre cette âme de son enfant, cette
+conscience qui erre dans les mirages, pour réintégrer cette imagination
+en folie dans les réalités graves du foyer, pour redonner comme but
+précis à cette énergie errante la défense de la maison, il faudra,
+désormais, un long et désolant travail, toute une lutte ingrate, et plus
+encore: une crise terrible du foyer, la mort du chef, du maître,
+succombant à la peine, en beauté, en grandeur, admirable vaincu, qui
+lègue à celui qui le suit la mission de continuer la tâche héréditaire.
+
+--Ton tour est venu.
+
+Et, dans la chambre d'agonie, soudainement, l'enfant égaré rentre dans
+l'ordre, «comme un soldat prêt à déserter reprend sa place dans le rang,
+sous l'oeil de son chef». Désormais, sa vie est fixée à un anneau de
+fer. Il ne tendra plus vers les mirages du bonheur que des mains
+enchaînées. «Mais ces chaînes-là tout homme les reçoit un jour, qu'il
+monte sur un trône ou que son empire ne soit que d'un arpent ou que d'un
+nom.»
+
+Tel est le livre, en ses conclusions. Nous avons dit le charme de son
+détail. Nous avons laissé de côté ses directions, politique ou
+religieuse,--dont chacun pourra discuter. Il nous a suffi de dégager
+l'essence pure, et accessible à tous, de son enseignement.
+
+ALBÉRIC CAHUET.
+
+Voir dans _La Petite Illustration_ le compte rendu des autres livres
+nouveaux.
+
+
+
+LES THÉÂTRES
+
+L'Odéon, abandonnant, après s'y être longtemps voué, les drames à
+costumes historiques ou exotiques et à décors pittoresques ou fastueux,
+vient de représenter une «comédie bourgeoise» de MM. Pierre Decourcelle
+et André Maurel: _la Rue du Sentier_. Deux mondes y sont mis en
+présence; le monde des artistes et des comédiens, le monde des
+commerçants; la jonction et le heurt se produisent entre eux par le
+mariage du fils d'une «grande patronne» de la rue du Sentier, négociante
+à l'esprit rigide, impérieux, avec une jeune élève du Conservatoire,
+riche seulement de sa grâce et de son talent. Cela nous vaut une étude
+et un exposé tantôt émouvants, tantôt amusants, des moeurs et des usages
+de ces personnages et de ces milieux si différents. On a vivement
+applaudi cette comédie, d'une si jolie tenue, interprétée avec talent
+par MM. Vargas, Grétillat, Denis d'Inès, Desfontaines et Mmes Alice Nory
+et Grumbach.
+
+Le spectacle que le théâtre Antoine nous offre depuis quelques jours,
+_le Chevalier au masque_, appartient, par le milieu où se développe son
+action et par quelques-uns de ses personnages,'au drame historique;
+mais, par la libre fantaisie de son affabulation enchevêtrée et
+romanesque, il relève de la pièce d'aventures policières; seulement la
+scène se passe en 1802 et Sherlock Holmes s'appelle Fouché. Les auteurs,
+MM. Paul Armont et Jean Manoussi ont très ingénieusement mélangé et dosé
+les deux genres. M. Qémier a donné un relief étonnant au personnage
+épisodique de Pouché; Mmes Dermoz, Jeanne Fusier, MM. Candé, Saillard,
+Lluis, Escoffier, sont les autres excellents interprètes de cette pièce
+divertissante.
+
+Sur un curieux livret de M. Charles Le Goffic intitulé _le Pays_, et qui
+est une sorte de poème de la nostalgie, M. Guy Ropartz a écrit une
+partition émouvante; l'Opéra-Comique vient de représenter avec le plus
+vif succès le «drame en musique» de ces deux artistes. C'est l'histoire
+d'un marin breton hanté du mal du pays sur la terre d'Islande où il a
+fondé son foyer. Le spectacle se complète par un «conte mélodique»,
+gracieux et joli, que M. Lattes a tiré de _Il était une bergère_, de M.
+André Rivoire. La musique s'est heureusement inspirée du poème si
+souvent applaudi à la Comédie-Française. On a fêté les interprètes de
+ces deux ouvrages Mlles Lubin, Mathieu-Lutz, Nicot-Vauchelet, MM.
+Salignac, Foix, Vieuille.
+
+Le théâtre de l'Oeuvre a représenté une pièce de M. Francis Jammes, _la
+Brebis égarée_. Le poète des Géorgiques chrétiennes abordait la scène
+pour la première fois. A la vérité, sa pièce n'a pas été écrite pour le
+théâtre; elle s'adresse davantage aux lecteurs qu'aux spectateurs.
+L'action y est à peu près nulle. La brebis égarée, et qui se retrouve,
+c'est la femme coupable. Le public habituel de l'Oeuvre a écouté
+religieusement les longues récitations de prose rythmée et de vers
+blancs par quoi les personnages expriment les émois de leurs âmes dans
+des décors simplifiés et non sans charme. Ce poème dialogué a eu pour
+interprètes MM. Lugné Poe, Dhurtal, Jarvy et Mlles Gladys Maxhence et
+Sephora Mossé.
+
+Le théâtre des Arts représente une originale pièce de M. W. V. Moody.
+C'est un drame d'Amérique, et nous ne pouvons le goûter que dans sa
+traduction. Néanmoins il a paru plaire. Un cow-boy de l'Ouest rencontre
+une jeune fille de l'Est et ces deux êtres de races presque différentes
+s'aiment. Mais leur conception de la vie, leurs instincts, leurs
+caractères se heurtent; ils ne pourront être heureux ensemble que plus
+tard, après s'être fait réciproquement souffrir. Les décors et les
+costumes sont dus à M. Maxime Dethomas.
+
+
+
+DOCUMENTS et INFORMATIONS
+
+LA VACCINATION CONTRE LE CHARBON SYMPTOMATIQUE.
+
+Depuis douze ans, MM. Leclainche et Vallée s'occupent systématiquement
+de la vaccination contre le charbon symptomatique, maladie si redoutée
+des éleveurs. Ils viennent de faire connaître à l'Académie des sciences
+un procédé perfectionné qui leur permet d'obtenir des races microbiennes
+véritablement atténuées. On n'avait pu, jusqu'ici, produire ces races
+atténuées du bacille de Chauveau. Elles étaient indispensables à
+l'obtention d'un vaccin sur lequel on pût compter. Actuellement, grâce à
+ces races, MM. Leclainche et Vallée produisent des vaccins qui, par une
+seule injection, et sans aucun risque, déterminent une immunisation
+parfaite.
+
+Depuis trois ans, il a été vacciné 345.000 bovidés en France, Allemagne,
+etc., par la nouvelle méthode, avec un succès complet. Aussi les auteurs
+considèrent-ils le problème de la vaccination contre le charbon
+symptomatique comme complètement résolu.
+
+UN MODE DE CLASSIFICATION DES HIVERS.
+
+Le système des moyennes, si souvent trompeur, semble particulièrement
+défectueux quand on l'applique à la comparaison des diverses saisons.
+
+M. Angot, directeur du bureau central météorologique, propose donc une
+nouvelle méthode pour comparer les températures des différents hivers,
+surtout au point de vue de leur influence sur les phénomènes agricoles.
+Il fait remarquer que les moyennes mensuelles sont insuffisantes, car le
+mois de février, par exemple, peut, comme en 1913, donner une
+température moyenne à peu près normale, tout en ayant présenté deux
+parties absolument différentes, l'une chaude et humide, l'autre froide
+et sèche. De même l'examen des températures extrêmes ne permet pas de
+déductions certaines.
+
+L'influence des froids sur la végétation dépendant à la fois de leur
+intensité et de leur durée, M. Angot fait, pour chaque mois, la somme
+des températures minima quotidiennes inférieures à 0°. Pour huit mois de
+l'année, octobre à mai inclusivement, le total est en moyenne 198°,7,
+soit 200° en chiffres ronds. Mais, d'une année à l'autre, ce total varie
+dans des proportions considérables: 52° en 1872-1873 et 588º en
+1879-1880; il semble donc que de tels écarts permettent une
+classification assez exacte.
+
+M. Angot a dressé un tableau résumant les observations faites au parc
+Saint-Mauv pendant quarante ans, soit depuis l'hiver 1872-1873 jusqu'à
+1911-1912. Les quatre hivers donnant les totaux les plus forts sont les
+suivants:
+
+1879-1880....... -588°
+1890-1891....... -447
+1894-1895....... -412
+1887-1888....... -323
+
+Les quatre hivers les moins froids ont donné des sommes très faibles:
+
+1872-1873........-52°
+1883-1884........-59
+1911-1912........-61
+1876-1877........-75
+
+Les trente-deux autres hivers de la période considérée ont donné des
+sommes comprises entre 100° et 300°.
+
+L'hiver actuel 1912-1913, d'octobre à mars inclus, a donné 73°,5, ce qui
+classe l'année courante au moins au quatrième rang dans la liste des
+hivers où il y a eu le moins de gelée.
+
+
+
+LES ÉTUDIANTS ÉTRANGERS EN FRANCE.
+
+D'après une statistique arrêtée au début de l'année 1913, les
+Universités françaises sont actuellement fréquentées par 41.109
+étudiants ou étudiantes se répartissant ainsi:
+
+ Étudiants. Étudiantes.
+
+Droit............. 16.644 119
+Médecine.......... 8.687 1.057
+Sciences........... 6.056 583
+Lettres............ 4.157 2.241
+Pharmacie......... 1.509 56
+Total............. 37.053 4.056
+
+Dans ces nombres, l'étranger fournit 3.819 étudiants et 1.741
+étudiantes, soit ensemble la proportion énorme de 13,5% du chiffre
+total.
+
+D'autre part, la moitié des étudiantes fréquentent l'Université de Paris
+où elles se répartissent ainsi:
+
+ Françaises Étrangères.
+
+Droit............. 43 41
+Médecine.......... 229 329
+Sciences........... 130 89
+Lettres............ 36 2
+Pharmacie......... 540 629
+Total........ 978 1.090
+
+Cet afflux d'étrangers dans nos Universités est très flatteur, mais,
+peut-être, dangereux au point de vue économique. En tout cas, il
+démontre la nécessité de modifier certains règlements qui mettent les
+Français et les Françaises en état d'infériorité vis-à-vis des étrangers
+pour la conquête des diplômes français.
+
+
+
+LIMITE UTILE DES DIMENSIONS DES NAVIRES.
+
+Depuis une dizaine d'années, la dimension des grands paquebots s'est
+accrue dans des proportions inattendues, passant de 10.000 tonnes à
+20.000, 30.000 et même 60.000 tonnes. A tort ou à raison, on prévoit
+l'apparition prochaine de navires encore plus gigantesques, où le
+confort moderne serait poussé à des raffinements insoupçonnés.
+
+L'exploitation de ces monstres flottants ne donne point toujours des
+résultats financiers brillants, et on se demande si, dans l'état actuel
+de l'art naval, il n'y a pas une limite à l'accroissement utile de la
+dimension des navires. M. Bertin, ancien directeur des Constructions
+navales, a serré le problème de très près, et les chiffres qu'il vient
+de communiquer à l'Académie des sciences sont fort curieux.
+
+On augmente les dimensions des paquebots en vue de réaliser soit une
+augmentation de chargement, soit une augmentation de vitesse, soit les
+deux choses à la fois.
+
+M. Bertin suppose d'abord que l'on vise uniquement l'augmentation de
+chargement, et il résume ses calculs dans le tableau suivant où l'on
+voit le maximum de chargement compatible avec un déplacement déterminé.
+
+ Proportion
+ Déplacement Chargement du chargement
+ du maximum. par tonne de
+ navire. déplacement.
+
+ 20.000 tonnes. 992 tonnes. 0,0496
+ 30.000 1.675 0,0558
+ 50.000 2.235 0,0449
+ 60.000 2.130 0,0355
+ 90.000 465 0,0052
+
+Ainsi, le maximum _absolu_ de chargement correspond au déplacement de
+50.000 tonnes; et c'est le navire de 30.000 tonnes qui permet le maximum
+de chargement _par tonne de déplacement_.
+
+Avec un déplacement de 100.000 tonnes, le bâtiment devient irréalisable;
+il ne pourrait même pas naviguer à vide.
+
+L'auteur examine ensuite le cas où l'accroissement de dimension des
+paquebots a uniquement pour but l'augmentation de la vitesse, le
+chargement restant constant. Il prend pour base un chargement de 1.675
+tonnes, maximum compatible, ainsi que nous l'indiquons plus haut, avec
+un navire déplaçant 30.000 tonnes.
+
+La vitesse dépendant seulement du poids du moteur, tandis que le
+chargement comprend ce poids et celui du combustible, nous considérons
+des navires approvisionnés en vue de franchir une même distance à la
+vitesse maxima; des paquebots transatlantiques, par exemple.
+
+Avant l'adoption des turbines, le poids du moteur de ces paquebots
+atteignait les 6/5 de celui du combustible. Ainsi, la _Provence_, avec
+son moteur de 4.200 tonnes, exigeait 3.500 tonnes de charbon pour la
+traversée du Havre à New-York. Sur la _France_, actionnée par turbines,
+les deux poids sont sensiblement égaux: 5.500 tonnes pour le moteur,
+5.000 tonnes pour le charbon.
+
+[Illustration: TENUE DE NAUFRAGE.--Les passagères d'un vapeur échoué sur
+la côte marocaine attendent patiemment qu'on vienne les sauver.]
+
+En tenant compte de ces divers éléments, le calcul montre que, pour tous
+les navires dérivés du type la _France_, le maximum de vitesse
+réalisable varie avec le déplacement du navire comme l'indique le
+tableau suivant:
+
+ Vitesse maxima
+ (en noeuds)
+ Déplacement. avec un chargement
+ constant.
+
+ 20.000 tonnes 23,188
+ 30.000 24,000
+ 40.000 24,386
+ 50.000 24,346
+ 60.000 24,307
+ 70.000 24,066
+ 80.000 23,801
+ 90.000 23,482
+ 100.000 23,118
+
+Les vitesses varient donc très peu, tantôt en croissant avec le
+déplacement, tantôt en diminuant. Elles ne conduisent jamais aux
+conditions irréalisables concernant l'augmentation du chargement.
+
+Le maximum de vitesse à chargement constant correspond à un déplacement
+de 40.000 tonnes, relativement peu différent du déplacement de 30.000
+tonnes auquel correspond le maximum de chargement à vitesse constante.
+
+D'où il résulte que la limite de l'accroissement utile des dimensions
+d'un paquebot, en vue d'augmenter soit la vitesse, soit le chargement,
+est comprise entre 30.000 et 40.000 tonnes environ. Au delà, les
+avantages escomptés sont plus qu'absorbés par le poids de la coque et du
+moteur; on perd en vitesse et en chargement. On peut simplement gagner
+de l'espace et des facilités d'aménagement.
+
+Toutefois, comme le fait remarquer M. Bertin, ces calculs répondent aux
+conditions actuelles de la construction des coques et des moteurs et de
+la profondeur des ports. Le jour où ces conditions changeraient, où, par
+exemple, le poids des moteurs serait fortement allégé par rapport à leur
+puissance, le maximum du tonnage utile se trouverait également modifié.
+
+
+
+UN NAUFRAGE SUR LES CÔTES DU MAROC.
+
+Il y a quelques jours, le vapeur Agadir s'échouait sur les côtes du
+Maroc. La mer était relativement calme et le sauvetage par va-et-vient
+s'opéra dans les meilleures conditions, grâce à l'énergie du
+commandement et au sang-froid des passagers.
+
+Notre photographie montre un groupe de femmes, en tenue de naufrage ou
+plutôt de sauvetage. Ces dames ont simplement agrémenté leur «tailleur»
+d'une étole en liège jetée sur leurs épaules comme une étole d'hermine.
+Confiantes en la destinée et respectueuses de la discipline, elles
+attendent tranquilles, en apparence, malgré une angoisse secrète facile
+à comprendre, le moment de s'accrocher au câble qui les amènera sur le
+rivage, si rien ne casse.
+
+
+
+UN CYCLONE ANORMAL À L'ÎLE DE LA RÉUNION.
+
+Les cyclones de l'océan Indien, qui ravagent si fréquemment les
+Antilles, obéissent à certaines lois aujourd'hui bien connues. Ils
+prennent naissance dans les régions équatoriales, vers le 80e degré de
+longitude est, sous forme de tourbillons entourant un noyau central,
+appelé centre du cyclone, où réside un calme absolu correspondant à une
+baisse extrême de la colonne barométrique. Dans l'hémisphère sud, le
+mouvement giratoire de ces tourbillons s'effectue dans le même sens que
+le mouvement des aiguilles d'une montre; dans l'hémisphère nord, le
+mouvement est inverse.
+
+[Illustration: Marche anormale (indiquée en trait plein) d'un cyclone,
+le 3 mars dernier: le trait pointillé indique la marche ordinaire des
+cyclones observés jusqu'à présent. A, B, centre du cyclone.]
+
+Quant au mouvement de translation, ou marche du cyclone, il dessine une
+ligne parabolique s'inclinant de l'équateur vers le sud-ouest et
+revenant au sud-est après avoir atteint le sommet de sa courbe. La
+vitesse de translation, qui peut atteindre 60 kilomètres à l'heure, est,
+en moyenne, de 30 à 40 kilomètres dans les Antilles.
+
+La régularité de cette marche du nord-est au sud-est, en passant par
+l'ouest, fut constatée, il y a une cinquantaine d'années, par M. Bridet,
+ancien capitaine de frégate, établi à la Réunion; elle a été observée
+depuis lors par tous les navigateurs.
+
+Or, l'île de la Réunion a été atteinte, les 3, 4 et 5 mars dernier, par
+un cyclone qui semble avoir décrit une courbe parabolique inverse de la
+courbe usuelle.
+
+C'est un phénomène nouveau, tout à fait curieux, et un peu déroutant.
+
+
+
+A PROPOS D'UN ANCIEN PORTRAIT DU ROI DE GRÈCE.
+
+Dans notre numéro du 5 avril dernier, nous avons reproduit une ancienne
+photographie du roi Georges de Grèce, représentant le jeune souverain,
+peu après son avènement, «entouré de sa suite danoise».
+
+Mme de Gobineau Serpeille, fille du comte de Gobineau, le fécond
+écrivain qui, à l'époque où fut pris le curieux portrait, était ministre
+plénipotentiaire à Athènes, nous signale quelques inexactitudes dans la
+désignation des personnages qui figurent aux côtés du roi: c'est M.
+Rodostamos, Ionien de Corfou, maréchal du Palais, qui est assis à sa
+gauche, et c'est le baron de Guldencrone que l'on voit debout à sa
+droite.
+
+
+
+LA PHOTOGRAPHIE DE M. CONSTANS.
+
+En publiant, dans notre dernier numéro, la photographie de M. Constans,
+prise il y a quelques années à Constantinople, alors qu'il représentait
+la France auprès de la Sublime-Porte, nous avons omis d'indiquer, en bas
+de notre gravure, l'auteur de ce cliché: nous le devons à M. Meys, de
+Boulogne-sur-Mer, qui fut déjà souvent notre collaborateur.
+
+[Illustration: A DAYTON.--La fuite sur un wagonnet.]
+
+[Illustration: Un bateau débarquant des réfugiés près de la terre
+ferme.]
+
+_Photographies C. J. Brown, publiées par arrangement spécial avec_ The
+Chicago Daily News.
+
+
+
+LES INONDATIONS EN AMÉRIQUE
+
+Nous avons mentionné, la semaine dernière, le cataclysme terrible, à la
+suite de pluies diluviennes amenant le débordement du colossal
+Mississipi et de ses affluents principaux, l'Ohio, notamment, qui a
+ravagé quelques-uns des Etats les plus florissants de la grande
+république nord-américaine, Nebraska, Ohio, Indiana, Pennsylvanie,
+Virginie, Illinois, Kentucky, New-York même. Les conséquences de ce
+désastre, en ce qui concerne surtout les vies humaines anéanties, sont
+heureusement beaucoup moins graves qu'on ne l'avait redouté au premier
+abord. On avait parlé de milliers de morts. En réalité, quelques
+centaines de personnes ont trouvé la mort dans ces terribles jours.
+Beaucoup qu'on croyait disparus avaient pu trouver un asile assez sûr et
+ont peu à peu rejoint les leurs, regagné leurs foyers, ou ce qui en
+demeurait.
+
+Car les ravages matériels causés par le fléau sont, en revanche,
+incalculables.
+
+[Illustration: Un vieux ménage abandonnant ses pénates.--_Phot. Curtiss
+Brown, du_ Collier's Weekly.]
+
+Toutes ces populeuses cités américaines, si vivantes, si fébriles, ont
+été outrageusement dévastées, et les tristes spectacles qu'il nous a été
+donné de contempler voilà deux ans ne donneraient qu'une imparfaite idée
+des ruines accumulées par le sinistre dans des quartiers improvisés,
+construits en matériaux inconsistants et emportés comme des fétus par
+les eaux.
+
+Différente aussi, sinon plus crâne, a été l'attitude, en présence du
+fléau, des populations. La circulation sur wagonnet, que montre l'une de
+nos photographies, est à nos yeux nouvelle et assez inattendue. Par
+ailleurs, il y avait, dans l'aspect des rues sillonnées de barques,
+assez de ressemblances avec ce que nous vîmes au commencement de 1911,
+ne serait-ce que la neige qui, succédant aux ondées, avait couvert les
+toits; et le froid, dont nous souffrions aussi, dans des conditions
+pareilles, était tel, nous dit-on, qu'à Columbus (Ohio) on vit des gens
+transis sur les arbres où ils avaient dû se réfugier en hâte pour fuir
+la montée des flots, tomber, incapables de résister plus longtemps, et
+se noyer.
+
+[Illustration: LES INONDATIONS AUX ÉTATS-UNIS.--A Pérou (État
+d'Indiana): deux oubliés qui se sont réfugiés sous une véranda en
+attendant l'arrivée des secours.--_Phot. A. J. Miller, publiée par
+arrangement spécial avec_ The Chicago Daily News.]
+
+
+
+[Illustration: LE PORTRAIT RÉVÉLATEUR, par Henriot.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913, by Various
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3660 19 AVRIL 1913 ***
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913
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+Author: Various
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+Release Date: November 10, 2011 [EBook #37971]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3660 19 AVRIL 1913 ***
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+Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
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+<br><br>
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+<div class="cont">
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+<p>L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<div class="sml">
+<p>Ce numéro contient:<br>1º LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Théâtre n° 4:
+<span class="sc">L'Embuscade</span>, de M. Henry Kistemaeckers;<br>
+
+2° Un <span class="sc">Supplément économique et financier</span> de deux pages.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>S. S. PIE X</b><br>
+<i>Phot. G. Felici.--Droits de reproduction réservés.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>NOTRE SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE ÉCONOMIQUE ET FINANCIER</h3>
+
+<p><i>Ce supplément, qui paraît depuis trois semaines seulement, a conquis
+d'emblée la faveur du public et semble avoir été particulièrement
+apprécié de nos abonnés. Beaucoup d'entre eux ont bien voulu nous
+l'écrire, en nous adressant des demandes de renseignements particuliers
+que nous avons aussitôt transmises à</i> L'Information.</p>
+
+<p><i>C'est, en effet, à la direction expérimentée de ce grand organe, qui
+occupe dans la presse financière française une place prépondérante, que
+nous avons confié la rédaction de notre nouvelle rubrique.</i> <i>Et c'est à</i>
+L'Information <i>(8 bis, place de la Bourse, Paris) que doit être adressée
+directement toute correspondance, dans les conditions indiquées par
+l'avis imprimé en tête du supplément financier.</i></p>
+<br><br>
+
+<h3>LA PETITE ILLUSTRATION</h3>
+
+<h4>(ROMAN-THÉATRE)</h4>
+
+<p><i>Le prochain numéro contiendra la cinquième et dernière partie des <b>Anges
+gardiens</b>, l'importante oeuvre nouvelle de</i> <span class="sc">M. Marcel Prévost</span>, <i>de
+L'Académie française.</i></p>
+
+<p><i>Avant de commencer la publication d'un autre grand roman inédit: <b>le
+Démon de midi</b>, de</i> <span class="sc">M. Paul Bourget</span>, <i>de l'Académie française, nous
+consacrerons au théâtre plusieurs numéros consécutifs de</i> La Petite
+Illustration. <i>Paraîtront successivement: <b>Les Éclaireuses</b>, de</i> <span class="sc">M.
+Maurice Donnay</span>, <i>de l'Académie française; <b>Hélène Ardouin</b>, de</i> <span class="sc">M.
+Alfred Capus</span>; <i><b>Servir</b> et <b>La Chienne du Roi</b>, de</i> <span class="sc">M. Henri Lavedan</span>, <i>de
+l'Académie française;</i> <i><b>L'Habit vert</b>, de</i> <span class="sc">MM. R. de Flers et G.-A. de
+Caillavet</span>.</p>
+
+<p><i>Parmi les pièces que nous publierons ensuite, citons encore:</i></p>
+
+<p><i><b>Le Secret</b>, de</i> <span class="sc">M. Henry Bernstein.</span> <i><b>L'Exilée</b>, de</i> <span class="sc">M. Henry
+Kistemaeckers.</span></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>COURRIER DE PARIS</h3>
+
+<h4>DAVID</h4>
+
+<p>Ah! que le nom seul de ce peintre signe donc bien son époque et la signe
+comme il le faut! Il ne pouvait pas s'appeler autrement. Nom pompeux,
+solennel, nom de roi qui montre une couronne à dents pointues, des
+étoffes amplement drapées, des plis rigides et d'une sévère harmonie,
+tout un système de barbes bouclées et de chevelures en anneaux, et de
+beaux genoux osseux à fossettes académiques, et des pieds nus, serrés
+par des courroies sans défauts. En entendant prononcer ce nom nous
+voyons se dérouler sur-le-champ l'espèce de mythologie révolutionnaire
+et impériale qu'il résume en ses deux syllabes. Peu d'artistes, en
+effet, ont donné et légué de leur propre personne et aussi du temps que
+la Destinée leur a mis sous les yeux et dans les mains, une image plus
+rigoureuse et plus serrée que Louis David, dont les maîtresses oeuvres,
+flanquées de celles de ses élèves, j'allais dire de ses disciples,
+attirent depuis plusieurs jours au Petit Palais une foule de visiteurs
+fortement saisis. Avant cette exposition nous avions sans doute, de ce
+Sicambre du pinceau, de ce démocrate historique, infléchi plus tard par
+les honneurs, une idée qui pouvait nous suffire, mais à présent, quand
+nous sortons du palais des Beaux-Arts des Champs-Elysées, nous sommes
+renseignés, nous savons la manière dont l'homme et le peintre surent se
+transformer selon les lois, s'adapter tour à tour aux passages et aux
+caprices parfois sanglants d'un temps très sérieux et difficile, inouï,
+où chaque jour, à chaque heure, la vie présentait, imposait des sujets
+extraordinaires dans le terrible et le majestueux, offrant une
+succession de grandes toiles mises toutes en scène d'abord, puis
+exécutées par les hommes qui en étaient les modèles et les auteurs, et
+cela dans une inconscience fougueuse, désordonnée, dans un vertige
+souvent sincère.</p>
+
+<p>David, issu et vite évadé d'un dix-huitième siècle élégant, libertin,
+que, naturellement, tout chez lui devait réprouver jusqu'à l'injustice,
+accueillit avec des yeux levés à la Rousseau, et des bras ouverts, cette
+Révolution qui, en éclatant comme un orage, paraissait tout de même
+descendre du ciel. Il allait, à partir de 1790, devenir le jouet--et le
+miroir--des événements parmi lesquels il s'imagina, dans son fanatisme
+naïf, tenir un emploi de direction active. Sans jeunesse et sans gaieté,
+de physique fruste et d'humeur bougonne, n'ayant nul souci de plaire,
+envahi de haines et de passions politiques, tourmenté de ces creuses
+vertus, filles de la révolte et de l'orgueil, qui peuvent mener tout
+droit au crime les plus honnêtes gens, il fut bientôt possédé de «la
+folie du <i>personnage</i>». Il crut jouer dans la mauvaise tragédie
+cornélienne un rôle important qui lui était distribué par l'Être
+suprême. Les héros romains, les Brutus, les Horaces au coeur de lion et
+aux chairs de cuivre lui marchaient par la tête à grandes enjambées,
+avec des jarrets tendus pour la patrie. Il voyait les tableaux-leçons à
+faire, à ériger, et les incorruptibles toges à remettre en faveur. Il
+allait protester, personnellement, le pinceau levé comme un glaive,
+affirmer devant tous sa foi civique. Le serment des trois jeunes hommes
+fameux, c'était aussi le sien, à lui David. Il jurait déjà obéissance à
+la Constitution, et haine aux tyrans, sans savoir très nettement
+lesquels. Il fut une façon de prêtre assermenté de l'Art. Il officia
+dans les grandes circonstances. Il célébra les messes laïques de la
+Raison, sur les autels païens dont il se plaisait à être aussi
+l'architecte officiellement inspiré. Le goût prononcé qu'il avait de la
+manifestation classique put alors se donner vigoureux et libre cours.
+Comme un lait qui s'impatiente aux seins d'une Romaine, toute son
+antiquité remonta à la tête de David en une méningite superbe. Et, dès
+ce moment, il laisse entrevoir l'homme double et incertain, inexplicable
+et si attachant qu'il était par ses contradictions sous les dehors d'une
+tenue rigide et sans faiblesse. En effet, ce sage, ce pur, cet austère,
+ce Socrate d'atelier, flétrissant les pompes et les fastes des anciens
+régimes, ami de la simplicité Spartiate, ennemi du décorum et de
+l'apparat monarchique; ce sénateur à tête nue et rasée, dédaigneux de
+l'ornement, n'acceptant pour le corps que la rude et piquante laine et
+le cuir sans douceur des sandales, ce même homme était ravagé par la
+passion du costume et du déguisement solennel. Il posait lui-même pour
+les regards de la Postérité, il prenait l'attitude avantageuse dans
+laquelle il se préoccupait d'être retenu par l'histoire. Il avait un
+fond de comédien et une nature de théâtre.</p>
+
+<p>Cinq mois après que Le Pelletier de Saint-Fargeau fut abattu au café,
+sous le sabre de Paris, quand, à son tour, Marat, le grand Marat, périt,
+saigné par Charlotte, soyez sûr que David, malgré l'évidente bonne foi
+de son indignation et de sa douloureuse rage, dut sentir frissonner
+d'une âpre joie, le décorateur étonnant qui s'agitait en lui. Il ne
+pouvait s'empêcher de s'exalter à l'idée des mises en scène admirables,
+des fresques vivantes que lui réservait cette époque privilégiée,
+fertile en assassinats et en coups de tout genre. Aussitôt, il était sur
+le trépied, il travaillait. Il sentait le parti à tirer de la victime,
+il voyait le pathétique emploi du cadavre, la bonne façon de le
+présenter haut, de le brandir livide et couleur du bronze étrusque de la
+Mort, patiné déjà par la décomposition, avec un torse pitoyable et nu,
+brisé, penché de côté hors de cette autre baignoire qu'est le tombeau.
+En un clin d'oeil et de pensée il combinait tout, le foulard noué au
+front pustuleux de l'ami du peuple, la bouche essuyée et lavée qui ne
+bavera plus, les linges du fond de bain enveloppant le corps rachitique,
+le drapant de leurs plis humides, plaqués et conduits avec art, le bras
+pendant inerte comme pour une «étude» et la main aux doigts ouverts qui
+a fini pour toujours d'être un poing et de menacer. A cette besogne
+d'arrangement macabre David s'attache, se livre, se prodigue avec un
+sombre zèle et des trouvailles d'embaumeur égyptien. A chaque occasion
+il est là. On le trouve. Il est indiqué. Pour tout: pour les fêtes, les
+cortèges, les défilés, les spectacles, les allégories. Ordonnateur des
+grandes pompes funèbres et maître des cérémonies nationales, il fut
+pendant plusieurs années le Dreux-Brézé de la Convention. Il était tout
+glorieux de s'empanacher. Comprimé dans la large ceinture tricolore,
+engoncé dans l'habit à vastes revers, on l'avait vu porter le 20
+prairial an II son gros bouquet de coquelicots, de bleuets et d'épis de
+blé mûr. Il précédait Robespierre en criant: Place, place! Il était le
+dispensateur des lauriers en zinc, des boucliers de carton, des tables
+de la loi, des palmes en papier peint, il tenait le magasin
+d'accessoires patriotiques et il avait retiré de tous les casques de
+l'antiquité les plumes pour les mettre en touffes sur les chapeaux...
+les chapeaux à la Henri IV. Il était tout prêt et mûr pour l'Empire qui
+germait dans la terre grasse et arrosée de sang... cette terre qui
+allait devenir le terreau du Directoire. Et l'on s'explique très
+aisément que l'ancien jacobin à costume ait fourni avec un si complet
+bonheur le peintre-fonctionnaire des pompes impériales, l'historiographe
+magnifique et glacé du Sacre, le Dangeau des collantes culottes et des
+bottes à glands, le Saint-Simon des mollets et des fronts à la Titus. Il
+était surtout fait pour représenter. Il représenta. Sans jamais
+émouvoir, ni faire penser, ni faire monter. C'est le Tapissier, le
+Décorateur d'un moment, de plusieurs moments considérables de la France.
+Un génie du garde-meuble de l'histoire. Mais <i>l'exécutant</i> reste un
+maître d'une sûreté de fer, digne de toutes les admirations et de tous
+les respects, une probité souveraine, savante, intraitable et rude, un
+Jupiter du dessin, et de la cuisse duquel devait sortir Ingres tout
+armé.</p>
+
+<p>On ne doit pas marchander les éloges et les remerciements aux
+organisateurs vigoureux de cette exposition, nouvelle et nécessaire,
+pour laquelle, si l'on en voulait parler convenablement et dans le
+détail,--il faudrait plus de place et aussi de compétence que je n'en
+ai. Grâces donc soient rendues à la vaillante brigade, toujours en
+mouvement, du Petit Palais, au général, M. Lapauze, qui marque ses états
+de service par des victoires; à son aide de camp, Adrien
+Fauchier-Magnan, hier encore historien, évocateur délicieux de lady
+Hamilton. Ils avaient assumé les difficultés d'une belle entreprise. Ils
+l'ont réussie, on ne peut plus joliment. Et si vous saviez au prix de
+quelles peines! Mais peu importe. Ils recommenceront.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span><br>
+
+<i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"><br><span class="sml">
+M. Raymond Poincaré et son frère Lucien.</span><br>
+<b>Le cortège funèbre de Madame Antoni Poincaré se rendant
+de la gare de Nubécourt à l'église.</b></p>
+
+<h3>LA MORT DE Mme POINCARÉ MÈRE</h3>
+
+<p>Le président de la République vient d'être éprouvé par un deuil cruel:
+sa mère tendrement chérie, Mme Antoni Poincaré, est morte la semaine
+dernière, vendredi, dans l'appartement qu'elle occupait, 10, rue de
+Babylone, à Paris.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/002b.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mme Antoni Poincaré</b></p>
+
+<p>Mme Poincaré a eu, du moins, la plus clémente, la plus douce des fins.
+Elle s'est éteinte soudainement, sans souffrance. Depuis quelques jours,
+sa santé laissait à désirer; elle ne donnait pourtant aucune inquiétude
+grave. Ses enfants, ses deux fils, le Président et M. Lucien Poincaré,
+directeur de l'enseignement secondaire au ministère, ses deux
+belles-filles, Mmes Raymond et Lucien Poincaré, l'entouraient de la plus
+constante sollicitude. Vendredi matin, Mme Raymond Poincaré, qui était
+venue aux nouvelles, rencontra chez sa belle-mère M. et Mme Lucien
+Poincaré, amenés par le même souci. Aucun symptôme nouveau ne pouvait
+altérer leur quiétude. M. Lucien Poincaré, bien tranquille, venait à
+peine de prendre congé pour aller à ses occupations quand Mme Antoni
+Poincaré se tourna doucement, comme pour leur parler, vers ses deux
+brus. Mais tandis que celles-ci se penchaient vers elle, empressées,
+elle avait exhalé déjà le dernier soupir.</p>
+
+
+
+<p>M. Raymond Poincaré et son frère idolâtraient leur mère. Il faut avoir
+causé, là-bas, dans la Meuse, avec quelques-uns des vieux camarades du
+président de la République, quelques-uns des compagnons de son enfance,
+pour savoir par quels soins constamment attentifs Mme Antoni Poincaré
+avait mérité cette affection sans bornes. Elle avait été leur éducatrice
+zélée. C'est elle qui, chaque matin, procédait, avant le départ pour le
+lycée, à la révision des devoirs et des leçons, sauf pour le grec et le
+latin réservés au contrôle paternel. Et M. Raymond Poincaré surtout doit
+à cette mère exquise plus d'une des qualités qui le caractérisent,
+l'ordre et la clarté de son esprit, la distinction de ses manières, son
+urbanité charmante. C'est, pour les deux frères, la plus cruelle des
+douleurs.</p>
+
+<p>Mme Poincaré mère repose, depuis lundi, à Nubécourt (Meuse), dont sa
+famille était originaire. Rappelons que, née Ficatier-Gillon, elle
+appartenait à une famille qui avait fourni à la magistrature, à la
+politique, des hommes éminents, comme Jean-Landry Gillon et Paulin
+Gillon. Son mari, M. Antoni Poincaré, qui avait été inspecteur général
+des ponts et chaussées, était mort il n'y a guère qu'un an.</p>
+
+<p>J'avais vu, en janvier dernier, à la veille de l'élection
+présidentielle, au petit cimetière familial de Nubécourt, ombragé de
+grands vieux arbres, la place de longtemps marquée pour sa sépulture, au
+côté de celui qui avait été, pendant plus d'un demi-siècle, le compagnon
+irréprochable et chèrement aimé de sa vie. On pouvait espérer que cette
+tombe demeurerait plus longtemps vide. Mme Antoni Poincaré, en effet,
+n'avait que soixante-quatorze ans.</p>
+
+<p>Les obsèques ont eu lieu là-bas, lundi dernier. Elles ont été aussi
+dénuées de faste que possible, juste ce qu'exigeait la haute fonction
+dont est investi M. Raymond Poincaré. Mais les plus respectueuses
+sympathies, celles de tout ce pays où leur famille et eux-mêmes
+jouissent de l'universelle estime, celles de la France entière faisaient
+cortège au chef de l'État et à son frère, derrière ce corbillard fleuri
+sur lequel s'en allaient, avec la chère morte, tant de pieux souvenirs,
+tant de tendresses.<br>
+
+<span class="rig">G. B.</span></p><br><br>
+
+<h3>LA MALADIE DE PIE X</h3>
+
+<p>On n'ignorait plus, depuis déjà des mois, que la santé du Souverain
+Pontife était très chancelante. Mais la nouvelle, confirmée par les
+bulletins des médecins du Vatican, que l'état de Pie X donnait des
+inquiétudes précises n'en a pas moins, ces derniers jours, causé une
+sensation profonde dans le monde entier. A Rome, qui, au-dessus de la
+succession des événements politiques et historiques, demeure la hautaine
+capitale spirituelle de la Chrétienté, une émotion fiévreuse entraîne
+chaque jour des foules sur la place Saint-Pierre, d'où le soir on
+interroge la symbolique lumière qui veille dans les appartements du
+Souverain Pontife. Une tradition affirme que, dans l'église Saint-Jean
+de Latran, la statue de bronze du pape Martin V se couvre de sueur
+lorsque le pape vivant est en danger de mort. Et des visiteurs, cette
+semaine, seraient revenus épouvantés pour avoir vu s'accomplir le
+miracle. Ce n'est point là, sans doute, autre chose que l'un des signes
+innombrables de cette angoisse qui naît à chaque fois que vacille, en
+son reposoir, la lueur dont s'éclaire, depuis deux mille ans, le monde
+catholique. Mais il est admirable de constater que, dans notre époque de
+discussion et de critique, cette angoisse demeure la même en face de
+cette lueur et que jamais peut-être la force morale incarnée par le
+fragile vieillard du Vatican ne fut plus réelle et plus respectée.</p>
+
+<p>Nous reproduisons en notre première page une remarquable et récente
+photographie de cette blanche figure sur laquelle se concentre en ce
+moment l'attention universelle. L'attitude conserve sa simplicité de
+toujours, et trahit à peine un peu de lassitude physique. Le visage, qui
+reflète la gravité de la pensée intérieure, de la préoccupation d'âme,
+paraît sensiblement vieilli. Les traits, tendus, semblent plus fins et
+composent une expression d'indéfinissable tristesse. Les yeux, fixes,
+regardent loin.</p>
+
+<p>On peut encore espérer, à l'heure où nous écrivons ces lignes, que
+l'auguste vieillard, malgré son grand âge, triomphera de la crise
+présente. Les bulletins des médecins, qui distribuent alternativement
+l'inquiétude et l'espoir, parlent d'une affection grippale aiguë,
+aggravée de diverses complications qui tiennent à l'état physique, très
+affaibli du malade. Car Pie X est âgé de soixante-dix-huit ans.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br>
+<b>Le roi Alphonse XIII pendant la revue, quelques instants
+avant l'attentat. Juste derrière le souverain, au 2e plan, l'attaché
+militaire français, lieutenant-colonel Tillion (en uniforme de hussard
+bleu clair, qui parait blanc), auteur du récit de l'attentat que nous a
+envoyé notre correspondant de Madrid.</b><br>--<i>Phot. Alfonso.</i></p>
+
+<h3>L'ATTENTAT CONTRE LE ROI D'ESPAGNE</h3>
+
+<p><i>Notre correspondant de Madrid nous écrit:</i></p>
+
+<p class="rig">Madrid, 15 avril.</p><br><br>
+
+<p>Pour la troisième fois depuis son avènement, le roi Alphonse XIII vient
+d'échapper à un attentat anarchiste.</p>
+
+<p>C'était dimanche dernier, après la revue de la garnison de Madrid,
+passée, comme chaque année, par le souverain à l'occasion de la
+présentation du drapeau aux jeunes recrues. Cette grande solennité
+militaire qui équivaut, en Espagne, à notre 14 juillet, avait revêtu
+cette fois un éclat exceptionnel, puisqu'elle inaugurait l'application
+de la nouvelle loi du service obligatoire et aussi la prise de
+possession de la zone espagnole au Maroc; les tabors indigènes de
+Melilla et d'Alhucemas étaient venus tout exprès à Madrid pour assister
+à la parade.</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, le roi rentrait au palais à cheval lorsque se
+produisit l'attentat. Un de ses témoins les plus directs, le
+lieutenant-colonel de hussards Tillion, attaché militaire français
+récemment nommé à Madrid, qui figurait pour la première fois, à la
+revue, dans le cortège royal, a bien voulu m'en faire, en ces termes, le
+récit:</p>
+
+<p>--Le roi, encadré, mais à distance, par ses aides de camp, le comte
+d'Aybar et le commandant Guiao, précédait de quelques mètres le groupe
+formé en première ligne par les généraux Luque, ministre de la Guerre,
+Aznar, Echague, Villar, Orozco et plusieurs autres; en seconde ligne par
+les attachés militaires mexicain, italien, allemand, russe, autrichien
+et français, le colonel Figuerou, les capitaines Marsengo, Kalle,
+Scuratof, le prince Schwartzenberg et moi-même; en arrière par
+l'escadron de l'escorte royale.</p>
+
+<p>» En débouchant de la promenade de Recoletos dans la rue d'Alcala, la
+grande artère madrilène, l'agglomération de la foule, qui débordait des
+trottoirs sur la chaussée en acclamant le roi, nous obligea de ralentir
+et de prendre le pas. A ce moment, j'aperçus très distinctement, sur le
+côté gauche de la rue, un individu se détacher des rangs des curieux que
+les agents avaient refoulés, et se diriger rapidement vers le souverain:
+j'eus alors très nettement l'impression qu'un attentat allait se
+commettre. Arrivé à moins de deux mètres du roi, le criminel tira sur
+lui un coup de revolver.</p>
+
+<p>» Le remous des cavaliers qui, tous, y compris nous-mêmes, se
+précipitaient en avant, me masqua le reste de la scène, mais j'entendis
+le bruit de deux autres coups de feu successifs, et il me sembla même en
+percevoir un quatrième, après un très court intervalle, quoique
+l'enquête paraisse avoir démontré qu'il n'y en eût que trois.</p>
+
+<p>» Cependant nous étions arrivés en tourbillon auprès du roi; mon
+collègue, l'attaché russe, avait dégainé pour frapper au besoin
+l'agresseur. C'est alors que je vis celui-ci, qui, dans ce coup d'oeil
+fugace, me fit l'effet d'un homme relativement bien mis, maîtrisé et
+maintenu à terre par plusieurs sergents de ville.»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'auteur de l'attentat après son<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;arrestation. On distingue les<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;traces des coups qu'il a reçus<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;dans la bagarre, notamment celle<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;du coup de bâton que l'agent<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;Guijarro lui asséna sur le front:<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;ses vêtements étaient en lambeaux,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;il a revêtu des effets d'emprunt.</b><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>Phot. Alfonso.</i></p>
+
+<p>» Quant au roi, qui venait d'échapper à ce péril, par un vrai miracle,
+ou plutôt grâce à son extraordinaire sang-froid--car il est maintenant
+avéré qu'il fit dévier le second coup de feu en poussant résolument son
+cheval sur le criminel--il se tourna vers nous, non seulement calme,
+mais souriant, et s'empressa de nous rassurer d'un geste de la main en
+s'écriant: «Ce n'est rien». Puis, avec la même vaillante simplicité, il
+reprit la tête du cortège reformé tant bien que mal, sans accélérer
+l'allure; et le retour au palais royal, à peine retardé de quelques
+minutes par cette scène dramatique, fut un véritable triomphe au milieu
+des ovations enthousiastes de la foule au «roi valeureux».</p>
+
+<p>L'intéressante photographie qu'un hasard exceptionnel a fait saisir à
+l'instant même de l'attentat par un amateur, M. Ochoa, vient corroborer
+et compléter ce récit, en montrant précisément la phase du drame que la
+mêlée avait dérobée au lieutenant-colonel Tillion: à peine l'agresseur
+avait-il tiré sur le roi deux coups de revolver, dont l'un atteignit
+légèrement au poitrail son magnifique cheval «Alarun», que l'agent de la
+Sûreté Guijarro, se précipitant sur le criminel, l'abattit d'un coup de
+bâton à la tête. Il fut lui-même assez grièvement blessé par le
+troisième coup de feu.</p>
+
+<p>L'agresseur, aussitôt maîtrisé par le sergent de ville Canela, un
+commandant en retraite et plusieurs autres personnes, et menacé de
+lynchage par la foule, dut être provisoirement enfermé, sous la garde de
+la gendarmerie, chez un dentiste de la maison royale, M. Aguilar.</p>
+
+<p>L'instruction, confiée à la justice civile, a établi que le coupable est
+un nommé Rafaël Sanchez Alegre, âgé de vingt-cinq ans, charpentier,
+natif de Barcelone.</p>
+
+<p>Les papiers saisis sur lui et à son domicile à Madrid attestent ses
+idées anarchistes et notamment son dessein de venger Ferrer. Il n'a pas
+nié, d'ailleurs, avoir voulu assassiner le roi, tout en se réjouissant
+de n'y avoir pas réussi; mais il a déclaré n'avoir eu aucun complice, ni
+même aucun plan prémédité et avoir obéi à une simple impulsion. Les
+lettres trouvées chez lui, et adressées à sa femme et à sa famille à
+Barcelone, semblent indiquer qu'il se proposait de renoncer à ses
+opinions subversives et d'émigrer au Chili, moyennant, un envoi de
+fonds. C'est faute d'une réponse et en désespoir de cause qu'il aurait
+décidé de commettre son crime.</p>
+
+<p>Cependant l'opinion publique persiste à voir dans l'attentat, plutôt que
+l'acte isolé d'un déséquilibré, un véritable complot, et on en allègue
+comme preuve le fait même que cet attentat était pour ainsi dire prévu.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs jours, en effet, le bruit courait, à Madrid, qu'un
+méfait anarchiste se préparait contre le souverain. Tout en démentant
+ces propos, les autorités avaient pris les plus grandes précautions:
+elles devaient rester inutiles.</p>
+
+<p>Le président du Conseil, comte de Romanonès, a cependant tenu à couvrir
+la police de tous reproches et à déclarer en même temps que cette
+nouvelle tentative anarchiste, pas plus que l'assassinat de M.
+Canalejas, ne déterminerait le gouvernement à recourir à des mesures
+d'exception, incompatibles avec le libéralisme du roi lui-même.</p>
+
+<p>Quant aux complices supposés de Sanchez Alegre, l'anarchiste Mauro
+Bajatierra, son ami avéré, et le professeur français Pierre Pac, arrêté
+sur le théâtre de l'attentat pour avoir, au dire de plusieurs témoins,
+échangé quelques paroles avec l'agresseur, ils ont été incarcérés et
+inculpés, quoique les bons antécédents du second parussent le mettre
+hors de cause.</p>
+
+<p>Le geste meurtrier qui a visé le roi Alphonse XIII n'a abouti qu'à
+accroître la popularité et les sympathies dont il jouit à l'étranger
+aussi bien qu'en Espagne: sa vaillance, déjà éprouvée lors des attentats
+de la rue de Rohan en 1905 et de la calle Mayor en 1906, s'est encore
+une fois montrée aux yeux de ses sujets.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">J. Causse.</span></span></p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>UN REMARQUABLE DOCUMENT PHOTOGRAPHIQUE:<br>L'ATTENTAT CONTRE
+LE ROI ALPHONSE XIII.<br>
+
+Instantané pris au moment où l'auteur de l'attentat, Rafaël Sanchez
+Alegre, après avoir tiré deux coups de revolver sur le roi sans
+l'atteindre mais en blessant son cheval, est terrassé par l'agent de la
+Sûreté Guijarro, mais tire encore un troisième coup de revolver qui
+blesse cet agent à la cuisse. Un des aides de camp à cheval (vu de
+profil sur la photographie) s'est jeté entre l'assassin et le
+souverain.</b>--<i>Photographie</i> Nuevo Mundo.--<i>Propriété exclusive de</i>
+L'Illustration <i>en France.--Reproduction interdite.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>UN INSTANT APRÈS L'ATTENTAT DU 13 AVRIL.<br>--Toute l'escorte
+s'est groupée autour du roi.</b><br> <i>Phot.</i> Nuevo Mundo.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br>
+<span class="sml">Colonel Pastchenko. Colonel Met. Colonel de
+Woyna-Pantchenko. Colonel Hanjine. Général Delwig. Général de Béliaeff<br>
+<i>Phot. S. Liégeois.</i></span><br> <b>FRATERNITÉ D'ARMES.--Officiers russes et français
+servant un canon de 75, pendant la visite au camp de Mailly d'une
+mission militaire russe.</b></p>
+
+<h3>UNE MISSION MILITAIRE RUSSE</h3>
+
+<p class="mid">EN FRANCE</p>
+
+<p>Les liens de camaraderie et d'estime qui unissent les officiers des deux
+armées française et russe ont eu, récemment, l'occasion de
+s'affirmer--de même qu'à l'automne dernier, lors des grandes manoeuvres
+auxquelles assistèrent le grand-duc Nicolas et son état-major--pendant
+le séjour au camp de Mailly de la mission militaire chargée d'étudier
+l'organisation et le fonctionnement de nos cours d'artillerie de
+campagne. Venus pour une visite technique, les membres de cette mission,
+qui comprenait le général Delwig, commandant la 24e brigade d'artillerie
+à Louga, le général Serge de Béliaeff, commandant la 29e brigade
+d'artillerie à Riga, les colonels Hanjine, de la 44e brigade
+d'artillerie, Pastchenko, de la 3e brigade d'artillerie de la Garde, et
+de Woyna-Pantchenko, aide de camp du grand-duc Serge, témoignèrent à
+leurs hôtes une affectueuse sympathie, que devaient rendre plus vive
+encore deux semaines de vie commune entre «gens de métier».</p>
+
+<p>Du 31 mars au 12 avril, la mission russe suivit les exercices de tir que
+comportent, pour nos officiers, les cours d'artillerie de campagne. Et
+elle put admirer, sur le terrain, à quel point de précision est porté,
+dans l'arme savante par excellence, le maniement de notre merveilleux
+canon de 75. C'est au cours d'un de ces exercices qu'a pu être prise la
+curieuse photographie reproduite ici. Pour mieux se familiariser avec
+notre matériel, les membres de la mission tinrent à se mettre eux-mêmes
+à l'oeuvre. Et jamais sans doute pièce ne groupa autour d'elle autant de
+«servants» de marque, puisque le pointeur en était le général Delwig; le
+tireur, le général de Béliaeff; le chargeur, le colonel Hanjine, et que
+les colonels Pastchenko et de Woyna-Pantchenko, et enfin le colonel
+Nollet, commandant le 60e régiment d'artillerie et président de la
+commission d'études pratiques du tir de campagne, remplissaient les
+fonctions de déboucheurs.</p><br><br>
+
+<h3>LA GRÈVE GÉNÉRALE EN BELGIQUE</h3>
+
+<p>Une crise politique et économique d'une gravité exceptionnelle: la grève
+générale organisée par la population ouvrière pour obtenir le suffrage
+universel pur et simple, immobilise depuis lundi toute l'industrie
+belge, et contraint les pouvoirs publics à tenir sous les armes toutes
+les forces militaires du royaume.</p>
+
+<p>Déjà, il y a onze ans, en 1902, 300.000 ouvriers abandonnèrent le
+travail dans le but de contraindre le Parlement à accepter le principe
+d'une révision constitutionnelle avec établissement du suffrage
+universel pur et simple. La Chambre résista énergiquement et bien qu'il
+eût été décidé comme aujourd'hui que la grève serait pacifique, il y eut
+deux émeutes à Bruxelles, des attentats à la dynamite et, partout, des
+troubles assez redoutables pour que les directeurs du mouvement,
+effrayés, prissent l'initiative du désarmement. Aujourd'hui, les
+conditions sont autres. Les éléments modérateurs n'ont plus sur la masse
+ouvrière leur autorité de jadis. D'autre part, la grève suit au lieu de
+précéder l'examen et le rejet par la Chambre de la proposition de
+revision constitutionnelle. Enfin, l'organisation pour la lutte a fait,
+dans les milieux ouvriers, l'objet d'une lente et minutieuse
+préparation.</p>
+
+<p>Il y aurait aujourd'hui 370.000 grévistes, ce qui représente en salaires
+une perte de plus de 2 millions par jour. Quant aux pertes commerciales,
+on peut prévoir qu'elles seront énormes, la valeur des produits des
+industries belges de la houille, des métallurgie» et des carrières
+dépassant aux prix actuels 4 millions par jour.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>LA GRÈVE GÉNÉRALE BELGE.--Le double avis aux travailleurs
+et aux soldats, placardé au fronton de la Maison du Peuple de
+Bruxelles.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>LA GUERRE ILLUSTRÉE PAR UN COMBATTANT.<br>--Attaque et
+destruction du réseau barbelé de Mal Tepe (Maslak) dans la nuit du 24 au
+25 mars.<br><span class="sml"><i>Croquis communiqué à nos envoyés spéciaux, Georges Scott et
+Gustave Babin, par son auteur, un simple soldat bulgare du 23e régiment
+d'infanterie, S. Stoianof, qui prit part à l'assaut; dans la vie civile,
+il est instituteur de village.</i></span></b></p>
+
+<h3>"L'ILLUSTRATION" A ANDRINOPLE</h3>
+
+<p class="mid">(SUITE DES CORRESPONDANCES DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)</p>
+
+<h4>DEUX VISIONS RÉVÉLATRICES</h4>
+
+<p class="rig">Andrinople (Odrin), 8 avril.</p><br><br>
+
+<p>Encore que, dans la semaine qui s'était écoulée déjà depuis l'assaut
+héroïque, on eût eu tout le temps d'effacer les traces les plus
+horribles de la lutte, d'enterrer les pauvres morts, ou presque tous, de
+remettre, enfin, dans l'effroyable chaos un peu d'ordre, on ne visitait
+les forts d'Andrinople qu'avec l'autorisation de l'état-major bulgare.
+Sans compter que j'y reçus l'accueil le plus aimable, je ne regrette pas
+cette démarche obligée, car elle me conduisit à l'ancien konak, siège,
+naguère, de l'autorité ottomane. Le général Ivanof a installé là ses
+services. Et de nulle autre place, dans Andrinople, on ne saurait avoir
+une vision plus nette, plus saisissante de ce que pouvait être ici le
+«gâchis turc», qu'en ce... palais où siégeait l'administration, et où,
+comme un fossile dans le sédiment, elle a laissé sa trace révélatrice.</p>
+
+<p>Le konak est situé sur la Grande-Rue, cahoteuse, abominablement pavée,
+pareille, enfin, à toutes les rues turques, si ce n'est qu'on y
+remarque, de chaque côté, les marques d'un sérieux effort vers le
+progrès: de belles bordures de granit, bien alignées, délimitant
+l'emplacement de trottoirs qui seront, évidemment, plus doux aux pieds
+des touristes douillets que les cailloux de la chaussée. Ils sont, quant
+à présent, inachevés--simples fossés que la moindre ondée doit changer
+en quelles fondrières!--et l'on se prend à maudire la guerre qui
+entrava, arrêta net un si bel essor. Calmons-nous: ce n'est point elle
+la coupable, mais l'invincible incurie orientale. Le projet,
+l'intention, la velléité de doter de trottoirs la principale avenue
+d'Andrinople, remonte au moment où le sultan Mahomet V manifesta le
+désir de visiter l'ancienne capitale de son lointain ancêtre Monrad Ier.
+On se mit à la tâche avec la plus louable ardeur, mais, quelque hâte
+relative qu'on y déployât, on dut renoncer à être prêts à temps. Le
+Commandeur des Croyants arriva avant la fin des travaux. Les bordures
+seulement étaient posées. Le cortège impérial défila entre ces
+simulacres, que lui masquaient d'ailleurs la haie des troupes et la
+foule des curieux. Le lendemain, l'administration retombait dans son
+indolence. Elle se garda bien de poursuivre l'oeuvre ainsi commencée en
+un jour de zèle. Et cela est conforme au génie ottoman. Pourquoi, une
+fois passée l'occasion qu'on avait saisie avec tant d'enthousiasme,
+eût-on continué un travail utile seulement à la vague tourbe,
+indifférent à quiconque, à cheval, en carrosse, tient le haut du pavé?
+Comment eût-on songé à améliorer la voirie, quand le konak, le palais
+administratif lui-même, demeure, après dix ans, vingt ans--que
+sais-je--inachevé à l'heure qu'il est?</p>
+
+<p>Il est, ce konak, énorme, massif, non pas beau, certes, ni même élégant,
+mais imposant, au fond de sa cour immense où manoeuvrerait un régiment.
+Le seuil franchi, un escalier de belle pierre bleue s'offre aux pas du
+visiteur. Seulement, il s'arrête au palier de l'entresol. Comme les
+trottoirs de la Grande-Rue, on n'a pas eu le temps de le finir pour la
+visite du padischah,--ni depuis. Et il se continue jusqu'au premier par
+des marches en sapin grossier, rabotées à peine, et l'on s'aperçoit que
+la rampe n'est faite que de quelques madriers de bois blanc à la hâte
+assemblés, pas même badigeonnés. Qu'importe, si tout cela, au passage du
+monarque, était tendu de prestigieux tapis d'Asie? et puisque, au-dessus
+de la porte immense, auguste, du cabinet du vali, s'épanouissaient, en
+carton-pâte véhémentement peinturluré et doré, les armes glorieuses du
+sultan, les étendards vert et rouge où resplendit le croissant immaculé,
+au milieu de trophées où se mêlent au Coran, aux balances de justice,
+aux canons modernes--aux canons de Krupp--les haches à deux tranchants
+des barbares ancêtres descendus de Mongolie?</p>
+
+<p>Après ces visions révélatrices, je ne pouvais plus guère m'étonner des
+découvertes qu'allait me révéler, à chaque pas, la visite aux positions
+conquises par les Bulgares; de l'évidente insuffisance, que j'ai
+signalée déjà, des ouvrages de défense; du désarroi partout visible dans
+cette mise en état précipitée de positions pourtant excellentes; de tant
+de manifestations criantes de l'esprit turc,--je veux dire de l'esprit
+officiel, car les peuples, quoi qu'on en ait dit, n'ont pas toujours les
+gouvernements qu'ils méritent. Celui-ci a prouvé son courage, son
+abnégation, son endurance, de rares et touchantes qualités. Mais des
+coeurs résolus ne suffisent pas, quand il s'agit de défendre la chère
+patrie contre un agresseur tout aussi résolu, au surplus, mais
+solidement armé et préparé de longue date à la lutte. On n'improvise pas
+une telle résistance. Pauvre Andrinople! Pauvre Turquie! Ah! du moins,
+méditons gravement, nous autres, en ce moment, la leçon terrible de ces
+événements!</p>
+
+<h4>VISITE AUX PORTS TURCS DU SECTEUR EST</h4>
+
+<p>Les formalités administratives remplies, dès que j'ai en poche le
+bienheureux permis que dix fois, dans la journée, on me demandera
+d'exhiber, tant les consignes sont rigoureusement exécutées, nous
+partons, le long de la route de Kirk-Kilissé. Nous allons voir, dans la
+matinée, les forts les plus rapprochés de la ville, les plus au sud de
+la ligne défensive de l'est, ceux où il se passa relativement peu de
+choses, Yldiz ou Vidia, Toprolou ou Nadeuz Kiosk, Kavkas et
+Stamboul-Tabia.</p>
+
+<p>Faibles forts, il faut le répéter. Un méchant fossé, à demi comblé, les
+séparait de leurs glacis en pente douce. Leurs murailles vétustés
+étaient de briques déjà disjointes. Ils n'étaient pas même «armables»,
+si je puis dire, et ne servaient plus que de casernes ou de dépôts de
+munitions. Leurs défenseurs, avec leur artillerie, étaient installés en
+dehors, sur des lignes vraiment bien sommairement installées aussi.</p>
+
+<p>Pas d'abri pour les servants, sur la plupart des points. Les trous mêmes
+où s'entassaient les munitions devaient avoir été improvisés à la
+diable, couverts de planches fléchissantes, bien rarement de tôles
+ondulées.</p>
+
+<p>Tout cela est rempli encore de projectiles amoncelés, obus coquettement
+parés de jaune citrin, shrapnells reconnaissables à leur belle robe
+rouge. Avec tous ces canons, dont les cols élancés se tendent vers
+l'horizon, quel butin pour les vainqueurs! Et la seule chose, dans cette
+défensive, qui donne une impression de perfectionnement, de modernité,
+c'est le réseau compliqué de fils de fer barbelés qu'on voit se
+développer en une ligne sinueuse, embrassant les mouvements de terrain,
+les contours de chaque fort, comme un souple corselet, une cotte de
+mailles flexible, scintillant au jeune soleil d'avril.</p>
+
+<p>Au loin, dans une fine brume, se silhouette mollement Mal-Tepe, la
+colline enlevée dans la nuit du 24 au 25 avec les ouvrages dits de
+Maslak dont on l'avait armée.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>
+LA RÉCOMPENSE D'UN LONG EFFORT.<br>--Les vainqueurs bulgares
+sous la coupole de la grande mosquée d'Andrinople.</b><br><i>Dessin de notre
+envoyé spécial</i> <span class="sc">Georges Scott</span></p>
+
+<p>La terre, sous nos pas, est jonchée d'étuis de cartouches et de balles
+rondes de shrapnells,--et, ce qui frappe davantage et surprend, d'une
+profusion de munitions inutilisées, balles turques mêlées, par endroits,
+aux balles bulgares. C'est une constatation que je ferai à mainte et
+mainte reprise au cours de cette impressionnante promenade: il est telle
+heure de l'action, tel instant décisif, où, la baïonnette intervenant,
+les balles sont inutiles aux arrivants, qui s'en délestent à la hâte,
+afin d'être plus agiles à la poursuite, où elles sont plus lourdes
+encore au fuyard. Voilà pourquoi l'on retrouve pêle-mêle, à poignées,
+les balles aiguës des fusils turcs, les balles plus grosses, à pointe
+ronde, des Bulgares.</p>
+
+<p>Les batteries succèdent aux batteries. Ce sont, en majorité, des canons
+de campagne qui les arment. Pourtant, au sud, à Kavkas-Tabia, une belle
+série de six pièces de siège, montées sur plates-formes, demeure en
+place, certaines pièces endommagées trop facilement, derrière leur
+pauvre rempart de terre. Et des artilleurs bulgares, déjà, s'appliquent
+à nettoyer, à graisser, à remettre en état ce matériel, invariablement
+signé du nom fameux de Frédéric Krupp, tandis que, sur les glacis,
+d'autres soldats, méticuleusement, démontent et rebobinent,
+tranquillement, comme des filandières le lin sur leurs fuseaux, les
+ronces artificielles. Rien ne sera perdu de ce qu'on a péniblement
+conquis.</p>
+
+<h4>AVEC LA COMPLICITÉ DE PHOEBÉ</h4>
+
+<p>A contempler ce terrain on admire davantage l'audace, la vaillance des
+Bulgares, et, aussi, l'on s'étonne un peu que l'adversaire ne leur ait
+pas rendu la victoire plus rude encore.</p>
+
+<p>Au bas des hauteurs que couronne cette ligne de défense, la plaine
+dévale doucement, nue, sans un arbre, sans un buisson, sans un abri, sur
+deux kilomètres, peut-être, pour se relever vers la ligne de Mal-Tepe et
+les faibles crêtes qui la continuent au nord et au sud. Je constaterai
+un peu plus tard que sur tout le front, jusqu'à Aïdjiolou, Aïvas-Baba et
+Tash-Tabia, la structure du terrain est la même, la crête nord dominant
+de plus haut qu'ici, voilà tout, la plaine pareille à celle-ci, aussi
+molle, aussi nue. Comment une infanterie put-elle, sans être anéantie
+jusqu'au dernier homme, traverser cet immense espace à découvert, que
+pouvait battre en tous sens l'artillerie turque? Quelle faiblesse y
+eut-il, là encore, dans la résistance?</p>
+
+<p>Notez que, sur ce point, sur ces quatre forts du sud-est, dix-huit
+pièces seulement étaient braquées pour protéger le mouvement des soldats
+bulgares, dix-huit pièces de campagne que dirigeait le major Nedeltchef,
+ancien secrétaire du consulat d'Andrinople.</p>
+
+<p>Le guide aimable et cultivé que le sort bienveillant m'a donné, M.
+Grigor Vassilef--«dans le civil» avocat, journaliste estimé, et
+conseiller municipal de Sofia--me dit: «Nos artilleurs avaient promis à
+leurs camarades de la ligne de leur faire, pour s'y tapir pendant leur
+marche en avant, une échelle de trous.» De fait, la vallée verdoyante
+est, de place en place, défoncée d'excavations qui indiqueraient des
+coups bien mal placés, s'ils avaient été tirés contre les positions
+turques. Pourtant, l'explication ne séduit que par un petit côté
+élégant, savoureux, un peu romanesque, sans satisfaire pleinement la
+raison.</p>
+
+<p>Enfin, les faits sont là: les assaillants purent s'approcher assez près
+des lignes ennemies pour n'avoir plus qu'un pas à faire, qu'un bond sur
+elles, afin de s'en emparer quand on allait leur en donner le signal,
+dans la nuit du 25 au 26 mars.</p>
+
+<p>C'était une belle nuit de lune, comme avait été la précédente, celle qui
+avait favorisé la capture de Maslak. L'état-major avait imaginé, me
+racontait mon cicérone--qui est poète--d'avoir pour complice ou pour
+alliée la chaste Déesse elle-même: à l'instant précis où elle
+déverserait son premier rayon sur la plaine où guettaient, tapis dans
+les tranchées sommaires, dans les trous d'obus, les soldats de la
+croix,--tous les canons, qui grondaient presque sans relâche depuis deux
+jours, tous laisseraient soudain tomber leurs voix rauques. Un silence
+pacifique descendrait du ciel sur les hommes de bonne volonté... Quelle
+impression ne dut pas produire, parmi les assiégés énervés par le
+fracassant vacarme des dernières quarante-huit heures, cette accalmie
+soudaine?...</p>
+
+<p>Elle dura dix minutes, juste: une embellie entre deux ondées. Puis
+l'ouragan de mitraille reprit avec une rage accrue. C'était le signal
+attendu. Des ordres cruels, implacables, vibrèrent dans l'air nocturne
+aux oreilles de ces hommes, qu'exaspéraient l'énervement d'avoir attendu
+tout le jour et la rage d'en finir. Sur toute la ligne se préparait
+l'assaut, tandis que le 10e et le 23e s'élançaient, hurlants, contre
+Aïdjiolou, Aïvas-Baba et Tash-Tabia,--à la baïonnette.</p>
+
+<p>Il se peut bien qu'il y ait là un peu de légende mêlée à l'histoire--de
+la légende historique, si l'on veut--car je ne pouvais oublier, dans le
+moment qu'on me contait cet épisode, les téléphonistes du général Vasof
+et le circuit de fils d'airain qui courait, d'un poste à l'autre, tout
+autour du cercle d'investissement de la ville aux abois. Je ne discutai
+point, pourtant: ce reflet lunaire jeté sur cette sombre action de mort
+m'apparut comme un hommage rendu à la divine Poésie. La vie, d'ailleurs,
+n'est que contrastes. Tandis que nous achevions, devant Stamboul-Tabia à
+moitié effondré sous les coups, où, du sol moiré par places de taches
+brunes, montait une fade et obsédante odeur, où le pied risquait de
+heurter encore, sacrilègement, de hideux lambeaux, derrière nous, sur
+les pentes herbues qui tendaient au-devant d'Andrinople et de sa mosquée
+révérée comme un tapis de prière, parmi les fondrières creusées par les
+boulets, un berger menait son troupeau, et les clarines de ses brebis
+tintaient dans l'air que déchirait huit jours auparavant l'affreux
+fracas de la mitraille, avec des sons cristallins d'harmonica, bucolique
+après l'épopée.</p>
+
+<h4>VERS LA TROUÉE</h4>
+
+<p>Après un déjeuner sommaire, péniblement trouvé, nous repartons, sur la
+même ligne de forts, mais dans la direction du nord, cette fois, d'Yldiz
+vers Kourou-Tchesmé. Ah! ici, l'abominable souvenir: dans le fossé,
+oubliés, deux morts gisent encore, après huit grands jours. L'un n'a
+plus de tête, et, horreur! spectacle qu'on voudrait n'avoir jamais
+entrevu, un chien plonge son museau pourpre dans cette gorge décapitée!
+«Le fils de tant de soins!...» disait sainte Monique.</p>
+
+<p>Pauvres abandonnés! On en retrouve quelques-uns chaque jour, épars en
+ces vastes champs déserts, tombés là, seuls, on ne sait quand, ni
+comment. Des corvées de prisonniers turcs, la pelle à l'épaule, sous la
+conduite de quelques soldats, battent la plaine à leur recherche. Pour
+chacun de ces isolés, on creuse un trou étroit, peu profond... En voici
+un qui passe sur une civière, tout roide, oscillant au pas de ses
+porteurs, les bras repliés sous la tête, à la façon d'un moissonneur qui
+dort.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>LA GUERRE ILLUSTRÉE PAR UN COMBATTANT.--Une lutte de<br>
+fauves: soldat bulgare, à l'attaque de Baalar-Sarta, étranglant avec les
+dents un adversaire turc.</b><br>--<i>Croquis du soldat-instituteur S. Stoianof.</i></p>
+
+<p>Des canons aussi, comme des hommes, se sont égarés dans ces glèbes, des
+pièces qu'on emmenait en retraite, qu'on a abandonnées au moment de la
+panique et laissées là, démontées, souvent, l'affût ici, le caisson plus
+loin. Et l'on a tout à coup, à les rencontrer ainsi perdues sous le ciel
+livide, dans cette immensité déserte, l'impression soudaine de la
+débâcle.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Distribution de pain par les Bulgares aux affamés
+d'Andrinople.</b><br> <i>Dessin de <span class="sc">GEORGES SCOTT.</span></i></p>
+
+<p>C'est toujours le même site, la même colline inclinée vers une vallée
+presque insensible, tant la pente en est lente, qui se relève à
+l'horizon en une autre ondulation aussi douce; ce sont toujours, le long
+de cette crête, les mêmes tranchées, hérissées de canons silencieux, les
+mêmes glacis, avec leurs haies de ronces d'acier, et, dans la terre
+inculte, les mêmes entonnoirs, pareils à la trappe d'un fourmilion
+géant, ouverts par la plongée d'un obus. Mais à mesure qu'on approche du
+point infernal où convergeaient les pièces les plus furieuses, de ce
+«saillant nord-est» où céda la défense, ces fondrières deviennent de
+plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, se touchent, se
+confondent. A distance, on dirait de champs labourés tant le sol est en
+tous sens sillonné, retourné, creusé, bossué de mottes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>L'ILE D'ÉPOUVANTE Le déchet de la garnison prisonnière:<br>
+les malades et les épuisés que l'état-major bulgare, ne pouvant ni les
+évacuer, ni les soigner, ni les nourrir, a parqués dans un îlot de la
+Toundja où ils meurent au pied des arbres dont ils ont dévoré l'écorce.</b>
+<i>Dessin de Georges Scott, d'après ses croquis.<br>--Voir l'article aux pages
+suivantes.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Le camp des agonisants dans un îlot de la Toundja, au<br>
+nord d'Andrinople.</b> --<i>Photographies Georges Scott.</i></p>
+
+<p>Voici Aïdjiolou,--et la trouée, le passage de dix à quinze mètres ouvert
+à la cisaille et à la baïonnette à travers les fils de fer, par lequel
+s'engouffra l'irrésistible trombe. Un dessin que nous reproduisons, un
+croquis émouvant par son accent de véracité, car son auteur, qui fut
+parmi les combattants de cette nuit, n'a fait qu'interpréter, non sans
+adresse, en tout cas avec une évidente sincérité, ce qu'il a vu, retrace
+un épisode semblable de l'assaut et fait mieux comprendre et admirer
+davantage le stoïcisme de ces volontaires qui se dévouèrent pour assurer
+aux armes bulgares le triomphe avec la possession d'Odrin: il n'est
+aucun peuple dont l'histoire enregistre un plus noble sacrifice.</p>
+
+<p>A partir de ce point, il faut renoncer à décrire la sinistre besogne, le
+labourage satanique du canon. La terre éventrée, hachée, mouchetée par
+la poudre d'étranges marbrures, est calcinée comme si le feu du ciel
+lui-même l'avait pénétrée. On voudrait s'arrêter longuement--et il faut
+courir--se recueillir, imaginer le cataclysme qui a laissé de son
+passage de telles traces. On évoque les catastrophes vengeresses de
+l'Écriture, laissant à jamais infertile le sol sur lequel s'était
+appesantie la colère divine, et ces emplacements de cités rasées que de
+haineux vainqueurs ensemençaient de sel. Ce promontoire qu'a foudroyé la
+guerre est sans doute, à l'heure où nous le visitons, avec les souvenirs
+tout frais qui le hantent, le lieu le plus tragique du monde. Il portait
+naguère, blotti entre ses trois forts, dans un pli de terrain, un calme
+village, Arnaut-keui, asile pacifique de laboureurs et de pâtres. Pauvre
+village! Qui dira, dans ce crépuscule défaillant, la désolation de ses
+ruines lamentables, chétifs amas de pierres pulvérisées marquant
+l'emplacement des foyers anéantis, pans informes érigeant sur un ciel
+d'or terni et de pourpre funèbre leurs silhouettes déchiquetées, où
+l'oeil hésite à reconnaître les vestiges d'une oeuvre humaine, d'anciens
+murs?...</p>
+
+<p>Pourtant, des bergers, un troupeau, là aussi, dans ce décor d'indicible
+détresse, évoquent des rêves d'églogue. Où peuvent-ils donc bien, la
+nuit venue, trouver refuge?</p>
+
+<h4><span class="sc">l'île d'épouvante</span></h4>
+
+<p>J'ai croisé, un matin, en courant aux enquêtes, un bien pitoyable
+troupeau, --car comment donner un autre nom à cette foule hâve,
+chancelante, aux yeux vagues et vides de pensée? C'étaient des
+prisonniers turcs, une centaine ou deux de ceux, parmi les défenseurs
+d'Andrinople, qui n'avaient échappé à la rage dévastatrice des balles ou
+des obus que pour connaître la captivité, cruelle à telles âmes bien
+trempées plus que la mort.</p>
+
+<p>Des soldats bulgares, fusil à la bretelle, les encadraient, les
+conduisaient, sans rudesse, réglant leur marche sur celle de ces épaves,
+avec une sorte de fraternelle commisération, car ils allaient, ils se
+traînaient plutôt avec une lenteur telle, un si visible effort, qu'on
+eût dit que chaque pas qu'ils faisaient allait être le dernier de leur
+vie. Mais, en l'absence même de ces gardiens armés, on les eût reconnus
+pour des vaincus, pour des captifs, à leurs tarbouchs de feutre kaki, de
+la couleur de leurs uniformes,--car l'Ottoman a fait à la tactique
+moderne ce sacrifice sans prix de renoncer, en temps de guerre, au fez
+rouge légendaire, qui était pour lui comme le signe même, le symbole de
+sa nationalité et de sa religion. Et, détail plus frappant encore que la
+couleur de ces coiffures, certaines arborent, à la place de l'écusson ou
+de la cocarde, sommairement dessinées ou enjolivées d'ornements, comme
+celles des portes chrétiennes de la ville, des croix: dans le désastre,
+ceux d'entre ces hommes qui ne sont pas musulmans ont songé à se mettre,
+en face des coreligionnaires vainqueurs, sous la protection du Christ.
+Qui donc nierait, après cela, le côté religieux de cette guerre?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>Le pont du chemin de fer sur l'Arda, que Choukri pacha<br>
+fit sauter avant de rendre la ville.</b>--<i>Phot. G. Woltz.</i></p>
+
+<p>Au reste, que les attende un paradis ou l'autre, celui de notre Dieu ou
+celui du Prophète, ceux d'entre eux qui l'ont mérité ne sauraient tarder
+guère à recevoir la récompense de leurs vertus. Combien de ces moribonds
+essoufflés, aux minces lèvres violettes, aux nez déjà pinces par
+l'agonie, combien de ces ombres vacillantes qui se traînaient, hagardes,
+au grand soleil, allaient voir luire l'aube du lendemain? Ah! que ne les
+laissait-on finir en paix dans quelque coin, sans leur imposer encore ce
+douloureux calvaire sur les cailloux aigus, les routes poussiéreuses,
+sans les jeter en proie à d'indiscrètes pitiés!</p>
+
+<p>L'après-midi seulement, je connus qu'on les voulait sauver d'une fin
+plus hideuse encore. Je sus de quel enfer ils s'évadaient en se
+traînant, et je sentis avec quelle joie farouche ils avaient dû surgir,
+dans un suprême effort, de la couche où ils gisaient désespérés, grabat,
+paille à demi pourrie ou terre nue.</p>
+
+<p>Il est, au nord de la ville, au milieu de la Toundja qu'enjambe un vieux
+pont de terre grise, une île souriante au renouveau, dès qu'y
+bourgeonnent les saules glauques et les trembles d'argent. A travers les
+branchages reverdissants, les jeunes feuilles qui se défripent au
+soleil, on aperçoit, vision enchanteresse qui vous hante délicieusement
+à tous les points de l'horizon, autour d'Andrinople, Sultan Sélim et ses
+quatre minarets jaillissants. Sur l'île même, quelques monuments
+vétustés, une tour branlante, une mosquée déserte qui évoquent, dans ce
+site aimable en soi, le ressouvenir de ces jardins savamment apprêtés
+chers aux contemporains de Jean-Jacques, avec leurs fabriques, leurs
+temples, leurs ruines. Mais cette langue de terre, au milieu des eaux
+vives, est pour l'heure un domaine dantesque, un séjour d'horreur et
+d'épouvante.</p>
+
+<p>On y a parqué, au lendemain de la reddition, bon nombre des prisonniers
+qu'on venait de faire, tous ceux qu'on jugea trop débiles pour les
+évacuer, les disperser en Bulgarie. On avait eu bien soin, d'avance, de
+s'enquérir de leur état sanitaire, puisqu'on les hospitalisait à
+l'endroit le plus dangereux pour la ville, à l'amont de toute
+agglomération. Et leurs chefs, l'un après l'autre interrogés, avaient
+hautement attesté qu'aucune trace d'épidémie n'avait été constatée parmi
+ces troupes. Hélas!...</p>
+
+<p>Ces hommes allaient connaître des privations, des souffrances pires que
+celles auxquelles ils avaient été soumis pendant le siège. Alors, on les
+avait seulement rationnés. L'autorité militaire bulgare, dont la
+sollicitude, tout naturellement, devait aller à ses propres soldats, ne
+pouvait guère songer qu'à les empêcher de mourir tout à fait
+d'inanition.</p>
+
+<p>L'arrivée dans la ville des Bulgares et des Serbes, si peu longtemps
+qu'y soient demeurés ces derniers, c'était 60.000 à 70.000 bouches de
+plus à nourrir, avec les survenants qui se précipitaient, dès qu'il fut
+possible, à la suite de ces vainqueurs. Or, en faisant sauter, à l'heure
+des résolutions désespérées, le pont du chemin de fer, sur l'Arda,
+Choukri pacha avait rendu impossible le ravitaillement de cette cité
+tout à coup surpeuplée au delà de toutes limites.</p>
+
+<p>Ce fut dans la ville même, où chaque matin nous pouvions voir une
+multitude exténuée de femmes et d'enfants se traîner, suppliante, au
+konak, afin de mendier du pain, ce fut parmi les prisonniers une
+disette, une détresse pire qu'aux jours du siège.</p>
+
+<p>Les miséreux qui se pressaient devant l'état-major étaient surtout,
+m'a-t-on dit, des <i>mouhadjine</i>, des paysans des villages d'alentour,
+ceux-là mêmes qui, aux temps calmes, approvisionnaient la ville,
+venaient, courbés sous le poids des fruits ou les mains chargées de
+fleurs, lui apporter les prémices de leurs jardins et de leurs champs,
+et qui, à mesure que se resserrait la ceinture des assiégeants, fuyant
+leurs maisons, fuyant l'ennemi, s'étaient réfugiés sous la protection de
+la place. Ils avaient été durement repoussés. Choukri pacha avait assez
+déjà de ses troupes à nourrir. Il leur refusa tout secours, il voulut
+les ignorer. Comment subsistèrent-ils,--quelques-uns au moins? C'est un
+profond mystère. Ceux qui restent ont part désormais aux distributions
+de vivres qu'on peut faire, et où ces pitoyables affamés retrouvent un
+reste de force pour se ruer vers les pains noirs entrevus, se bousculer,
+se battre,--puisque c'est la vie!</p>
+
+<h4>LA MALADIE ACHÈVE L'OEUVRE DE LA FAMINE</h4>
+
+<p>Ceux qui languissent dans l'île de la Toundja n'ont plus même cette
+énergie: des signes funèbres déjà les marquent.</p>
+
+<p>Ils ont eu froid, ils ont eu faim, eux aussi: les troncs des arbres,
+dépouillés, pelés jusqu'à la hauteur où peut atteindre un homme monté
+sur l'épaule secourable d'un frère de misère, l'attestent: ils ont
+arraché ces écorces pour manger, en brûlant une partie pour faire cuire
+le reste. Que des humains puissent, pendant huit jours seulement,
+supporter une telle misère, et survivre, cela émerveille et stupéfie.</p>
+
+<p>Tous ces êtres, épuisés déjà par les fatigues de la lutte, bientôt
+tombés au dernier degré de la misère physiologique, quelle proie
+désignée pour les fléaux qui suivent presque inévitablement la guerre,
+dysenterie, typhus, choléra!</p>
+
+
+
+<p>L'îlot de la Toundja n'est qu'un cimetière où défaillent, au bord des
+fosses qui les recueilleront, les plus lents à finir. En vain, j'en ai
+peur, on a voulu procéder à un tri vague, isoler, d'après d'incertaines
+apparences, ceux qui semblaient résister le mieux. Sur ce sol pourri,
+souillé d'ignobles déjections, nulle vie n'est plus possible, nulle vie
+animale.</p>
+
+<p>Oh! l'enfer! Une rumeur faite de plaintes, de hoquets, de râles, vous
+vrille sans relâche les oreilles et vous hérisse la chair. Des hommes de
+corvée, des prisonniers aussi, passent, portant des civières, vont et
+viennent des coins perdus où ils découvrent quelque cadavre, aux tombes
+larges et profondes où s'entassent déjà des corps, les uns décharnés,
+leurs chairs blêmes tendues sur les os, comme momifiés, d'autres tout
+noirs, gonflés de virus: on en ramasse plus d'un cent par jour.</p>
+
+<p>Partout on agonise, en plein air, sous ce beau soleil printanier, au
+pied des arbres qui revivent, sur la grève humide, au bord des eaux
+courantes qui vont charrier plus loin la contagion, partout, et dans les
+plus ignobles postures, pauvres bêtes indifférentes à tout respect
+humain, évacuant par tous les orifices la pestilence du mal. Pourtant,
+d'aucuns, parmi ces malheureux, ont la pudeur de ne pas vouloir mourir
+au grand jour, et, rampant, s'aidant des mains, des pieds, vont vers un
+trou d'ombre, au pied de la tour qui s'effrite, et se plongent d'avance
+dans les ténèbres, pour y expirer en paix: chaque matin, ce cloaque est
+rempli de cadavres convulsés.</p>
+
+<p>Ah! si la mort est le roi des Épouvantements, que dire de cette
+mort-là!...</p>
+
+<p>L'autorité a ménagé certaines places à ceux qui ne sont pas encore ou
+qui ne semblent pas contaminés, à ceux qui ont encore quelque défense.
+Et là, accroupis en rond autour de fumants brasiers, impuissants à les
+réchauffer, serrés les uns contre les autres, comme on voit faire aux
+moutons devant la tempête ou sous l'ondée, ils attendent l'attouchement
+de l'ange exterminateur, jetant autour d'eux des regards de bêtes
+traquées.</p>
+
+<p>A quel mal succombent ces tristes débris? Au choléra, beaucoup. Les
+signes n'en sont pas douteux. On l'a d'abord avoué. Puis on a parlé
+d'épuisement, d'inanition: l'un d'ailleurs n'exclut pas l'autre, et ceci
+ne facilite que trop la tâche de cela.</p>
+
+<p>Alors, on tendrait à charger Choukri pacha de ces diverses misères, de
+ces déchirantes agonies, de toutes ces morts. En détruisant le pont de
+l'Arda, il savait, il avait dû prévoir les conséquences de cet acte
+farouche,--et inutile. L'ordre donné par lui d'allumer la mine, c'était
+l'arrêt irréparable prononcé contre des milliers et des milliers de ses
+compagnons d'armes, de ses frères. On lui reproche aussi des chevaux
+inutilement tués, à la fin de la lutte, des magasins brûlés, qui
+contenaient de quoi nourrir pendant des mois encore cette population qui
+succombe.</p>
+
+<p>Peut-être. Mais dans Andrinople prise, dans Andrinople libre, on ne
+saurait obtenir un bain, et il faut se résigner à la saleté, presque
+aussi dangereuse, en certains cas, que la famine; et l'on n'ose pas,
+quelque soif ardente qu'on endure, approcher ses lèvres desséchées du
+verre d'eau limpide qui vous tente. Car, avant que le général ottoman
+eût fait sauter le pont, les généraux bulgares avaient coupé les
+aqueducs.</p>
+
+<p>Ce qui était pour ceux-ci un devoir serait-il donc un crime pour
+l'autre? Admirable matière à casuistique. La vérité est que la guerre
+est une effroyable chose, et dans ses suites souvent plus que dans sa
+période héroïque.</p>
+
+<p>L'autre soir, tandis que nous méditions sur la place ravagée où fut
+Arnaut-keui, nous voyions rôder, quêtant parmi les fondrières et les
+décombres une incertaine proie, des chats perdus, sans feu ni lieu,
+souples et défiants génies de ces lieux mélancoliques, apeurés encore
+d'avoir senti se hérisser leurs poils sous le souffle de l'ouragan de
+flamme. Et nous songions: «Voilà des bêtes qui doivent concevoir de
+l'homme une étrange idée.» Puis par une association naturelle d'idées,
+nous nous remémorions le couplet célèbre de La Bruyère: «Que si l'on
+vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par
+milliers dans une plaine...»<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Gustave Babin.</span></span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>Le fort d'Hadirlik ou Ildroum, à l'ouest d'Andrinople, où<br>
+Choukri pacha a été fait prisonnier par les Serbes.</b>--<i>Phot. S.
+Tchernof.</i></p>
+
+<h3>COMMENT CHOUKRI PACHA SE RENDIT AUX SERBES</h3>
+
+<p><i>En rapportant aux lecteurs de</i> L'Illustration <i>les impressions, les
+renseignements qu'il avait recueillis touchant la dernière phase de la
+défense d'Andrinople par les alliés, Bulgares et Serbes, et la reddition
+des opiniâtres défenseurs dont la constance avait tenu en échec six mois
+durant les efforts des assiégeants, notre collaborateur Gustave Babin
+indiquait combien le rapport officiel bulgare était réservé touchant la
+part prise par l'armée serbe au décisif assaut, et quelle incertitude
+régnait par ailleurs sur les conditions dans lesquelles s'était remis
+aux vainqueurs Choukri pacha, qui incarnera devant l'histoire--comme
+autrefois Denfert-Rochereau à Belfort--l'idée de résistance héroïque.</i></p>
+
+<p>Un précieux témoignage nous est apporté, avec des photographies qui
+l'illustrent, par un de nos confrères russes, M. S. Tchernof, sur cet
+épisode sensationnel,--le suprême épisode de la lutte acharnée engagée
+depuis le mois d'octobre entre les puissances balkaniques et les
+Ottomans: c'est le rapport officiel--publié par le journal Politica, de
+Belgrade--du commandant Milovan Gavrilovitch, chef de bataillon de
+l'infanterie serbe, qui eut l'enviable honneur de s'emparer du fort
+d'Hadirlik (Ildroum, pour les Serbes) d'où Choukri pacha avait dirigé
+l'ultime résistance et où le surprit l'attaque finale.</p>
+
+<p>Le commandant Gavrilovitch est bon Français de coeur--un peu plus même
+que ses camarades, qui pourtant ne laissent passer aucune occasion de
+témoigner leur sympathie pour notre pays--puisqu'il a épousé une de nos
+compatriotes. Il a fait naguère un stage d'instruction dans un de nos
+régiments, à Nevers.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Caisses de cartouches intactes, abandonnées par les Turcs
+et tombées aux mains des troupes serbes.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Emplacement d'un dépôt de cartouches que les Turcs ont
+fait sauter: on marche sur les balles et les douilles retombées après
+l'explosion.</b> <i>Phot. S. Tchernof.</i>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<h4>LA PRISE D'ANDRINOPLE PAR LES BULGARES ET LES SERBES: AU FORT D'HADIRLIK</h4>
+
+<p><i>Croyons-nous. Il est, plus tard, revenu parmi nous comme membre d'une
+commission militaire chargée de recevoir les munitions fournies par les
+usines françaises à l'armée serbe. C'est alors qu'il fit la connaissance
+de Mlle Grandgirard, qu'il épousa.</i> Ubi amo, ibi patria: <i>le jeune
+officier démissionna pour demeurer dans sa patrie d'adoption. Et il se
+mit à suivre les cours à la Faculté de droit. Ce fut à Paris que le
+surprit la nouvelle de la déclaration de guerre; son devoir le rappela
+en Serbie, où il se vit confier, avec le grade de capitaine, le
+commandement du 4e bataillon du 20e régiment d'infanterie (division du
+Timok), envoyé bientôt devant Andrinople. Il y fit preuve en plusieurs
+circonstances d'une bravoure qui lui mérita d'être élevé par le roi
+Pierre au grade de commandant et d'être décoré par le roi Ferdinand.
+Après cette brève présentation, nous lui laissons la parole:</i></p>
+
+<p>L'assaut général contre la forteresse d'Andrinople commença le 25 mars,
+à 3 heures du matin. Après une lutte acharnée, au cours de laquelle se
+produisirent plusieurs corps à corps, les premières positions
+abandonnées par les Turcs étaient tombées entre les mains des troupes
+serbes. Le colonel Konditeh, commandant de notre division du Timok,
+informait aussitôt de notre succès le général Ivanof. Dans ces attaques
+successives, mon bataillon avait eu 2 officiers et 15 soldats tués et 40
+soldats blessés.</p>
+
+<p>A l'aube, les canons turcs ouvrirent sur nous un feu terrible; mes
+hommes tinrent bon, et vers midi nous étions déjà maîtres de tous les
+avant-postes des forts que nous attaquions. C'est là que nous restâmes
+retranchés pendant tout l'après-midi et pendant toute la nuit, non sans
+avoir d'ailleurs à repousser nombre de contre-attaques turques.</p>
+
+<p>Dans la nuit, nous recevions du général Ivanof l'ordre d'attaquer à
+l'aube toute la ligne des forts qui se trouvaient devant nous, avec
+l'indication des points dont nous devions nous emparer.</p>
+
+<p>Mon régiment avait affaire, pour sa part, au fort Kazan-Tepe. Au point
+du jour nous commencions notre mouvement en avant. Les Turcs nous
+reçurent par un feu d'artillerie très meurtrier. Mais notre régiment
+progressa en une vague large, irrésistible, poursuivant à la baïonnette
+l'infanterie turque qui se retirait. Finalement de petits drapeaux
+blancs apparurent à la crête de l'ouvrage, et bientôt un parlementaire
+turc se présentait à un officier du 20e régiment, demandant à être
+conduit auprès du général Stépanovitch, commandant de l'armée serbe,
+afin d'entamer des pourparlers de reddition.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"><br><b>Le bureau de Choukri pacha, dans le fort d'Hadirlik.</b></p>
+
+<p>Au moment même où les drapeaux blancs étaient hissés sur le fort, le feu
+cessait des deux côtés. Mais notre élan était tel que nous continuâmes
+notre marche en avant. Mon bataillon, pour sa part, était engagé dans la
+direction du fort nommé Hadirlik.</p>
+
+<p>Comme nous arrivions sous le fort, j'aperçus sur le rempart un groupe
+d'officiers turcs. Après avoir déployé mon bataillon tout alentour, je
+me dirigeai vers eux. Un capitaine se détacha du groupe et vint à ma
+rencontre.</p>
+
+<p>--Enfin, lui dis-je en français, ça y est. Tant mieux pour vous et pour
+nous.</p>
+
+<p>--Pour vous, oui; pas pour nous, répondit-il.</p>
+
+<p>Dans le même moment j'apercevais un peu plus loin, dans le fort même, un
+autre groupe important d'officiers.</p>
+
+<p>--Qui sont ces messieurs? demandai-je.</p>
+
+<p>--C'est là que se trouvent Choukri pacha et son état-major, répondit le
+capitaine.</p>
+
+<p>Jusque-là, je n'avais pu m'imaginer que je venais de capturer une
+personnalité aussi haute que le commandant en chef lui-même, Choukri
+pacha, avec tout son état-major.</p>
+
+<p>--Il est nécessaire, dis-je alors au capitaine, que je sois
+immédiatement présenté à Son Excellence. Je vous prie de me conduire
+auprès d'Elle.</p>
+
+<p>Mon interlocuteur déféra à ce désir. Après m'avoir fait suivre une série
+de casemates obscures, il m'amena devant le bureau même de Choukri. J'y
+pénétrai.</p>
+
+<p>A mon entrée dans la chambre, Choukri pacha se leva et avec lui tous les
+officiers qui l'entouraient. J'avançai d'un pas et fis le salut
+militaire. Ce fut une émotion que je n'oublierai jamais:</p>
+
+<p>--Excellence! dis-je, le commandant Milovan Gavrilovitch a l'honneur de
+vous informer que, dès ce moment, vous vous trouvez sous la protection
+de l'armée serbe.</p>
+
+<p>A dessein j'évitais toute expression blessante et le mot brutal de
+«prisonnier». Puis je priai le général d'agréer, lui et tous ses
+officiers et soldats, les compliments les plus sincères de toute notre
+armée pour l'héroïque résistance que nous avait opposée Andrinople.</p>
+
+<p>--Je savais déjà, répondit Choukri pacha d'une voix émue, que le peuple
+serbe était un bon et brave peuple. Au cours de la dernière guerre j'ai
+eu l'occasion de m'en convaincre personnellement.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br><b>Le mât du télégraphe sans fil, dans le fort d'Hadirlik,<br>
+au sommet duquel Choukri pacha fit hisser le drapeau blanc.</b></p>
+
+<p>Et il me présenta aux collaborateurs qui l'entouraient et m'invita à
+m'asseoir.</p>
+
+<p>L'acte le plus solennel de la prise d'Andrinople venait de se dénouer.</p>
+
+<p>Choukri pacha me tendit du tabac en s'excusant de n'avoir rien de mieux
+à m'offrir.</p>
+
+<p>Une conversation cordiale s'engagea alors entre nous tous, au cours de
+laquelle le général Aziz pacha m'apprit qu'il avait commandé la division
+opposée à notre division du Timok. 11 ajouta qu'il avait eu l'honneur
+d'être présenté à notre roi et à sa famille et qu'il avait été le
+camarade du prince Arsène en Russie. 11 me remercia des compliments que
+j'avais adressés à l'armée turque en ajoutant qu'il ne me souhaitait
+point d'éprouver jamais le sort qui venait de leur être réservé.</p>
+
+<p>L'heure avançait. Je me vis obligé d'interrompre cette conversation, et
+je demandai à Son Excellence la permission de me retirer.</p>
+
+<p>A. ce moment, arriva devant le fort un lieutenant bulgare. Il m'informa
+qu'il avait mission d'emmener à l'état-major Choukri pacha.</p>
+
+<p>--D'ordre de qui? lui demandai-je.</p>
+
+<p>--D'ordre du général Ivanof.</p>
+
+<p>--Avez-vous des pièces d'identité?</p>
+
+<p>--Je n'en ai pas.</p>
+
+<p>--Alors, je ne vous connais pas! lui répondis-je.</p>
+
+<p>--Nous sommes tous sous les ordres du général Ivanof, répliqua-t-il.</p>
+
+<p>--C'est vrai, mais cela ne me garantit pas que vous soyez en effet
+officier. J'ai besoin, pour en être sûr, de pièces d'identité, d'un
+ordre me commandant de vous confier la personne du pacha.</p>
+
+<p>Il n'insista pas et repartit.</p>
+
+<p>Un instant après, arrivait le lieutenant-colonel Ougrinovitch,
+commandant de notre régiment, et qu'on avait prévenu de la capture que
+nous venions de faire. Ensemble nous nous rendîmes auprès du pacha, à
+qui je présentai le colonel: ils eurent un court entretien.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/011c.png"><br><b>
+Les officiers serbes à qui se<br>
+rendit Choukri pacha: le<br>
+lieutenant-colonel Ougrinovitch<br>
+et le commandant Gavrilovitch.</b></p>
+
+<p>A notre sortie, un autre officier bulgare, un capitaine, cette fois, se
+présentait. A son tour, il nous dit qu'il avait ordre d'amener Choukri
+pacha au général Ivanof. Comme, pas plus que le premier, il n'était en
+possession d'un ordre écrit quelconque, nous nous refusâmes
+catégoriquement à faire droit à sa demande.</p>
+
+<p>--Cela va créer un malentendu regrettable, fit-il.</p>
+
+<p>--Nullement, répondis-je. Apportez-nous l'ordre que nous réclamons et
+nous vous confierons aussitôt le pacha.</p>
+
+<p>--Les appartements, ajouta-t-il, sont déjà préparés pour le recevoir.</p>
+
+<p>--C'est parfait. Mais, alors, il faut demander l'avis du pacha lui-même.</p>
+
+
+
+<p>Et de nouveau je retournai auprès du commandant en chef de l'armée
+ottomane. Je lui expliquai ce dont il s'agissait. Il se tourna vers Aziz
+pacha, échangea quelques mots avec lui, puis déclara qu'il préférait
+rester où il se trouvait.</p>
+
+<p>Je le saluai militairement et je sortis pour communiquer cette réponse
+au capitaine bulgare qui, tandis qu'avec mon colonel nous nous mettions
+à dresser l'état de tous les officiers que nous venions de capturer--209
+en tout--s'en retourna au quartier général. Choukri pacha et ces
+officiers passèrent la nuit dans le fort. Ce fut le lendemain seulement
+qu'ils furent remis, en mon absence, par nos officiers, au général
+Ivanof, commandant en chef.</p>
+
+<p>Voilà comment Choukri pacha fut fait prisonnier par le 4e bataillon du
+20e régiment d'infanterie serbe.</p>
+
+<p class="mid"><i>Photographies S. Tchernof.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"><br><b>Poste serbe dans une rue d'Elbassan, la «ville
+mystérieuse» de l'Albanie.</b></p>
+
+<h3>AU COEUR DE L'ALBANIE</h3>
+
+<p class="mid">NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN, PUBLIÉES PAR ARRANGEMENT<br>
+SPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p><i>Le premier article de notre confrère M. Paul Scott Mowrer sur son
+audacieuse chevauchée à travers l'Albanie, que nous avons publié dans
+notre numéro du 29 mars, nous conduisait jusqu'à Kyouksi «haut perché»,
+qui lui apparut comme le type même du village albanais, amas d'une
+vingtaine de maisons, habitées par une population ignorante,
+orgueilleuse, insoumise à toute autorité. M. Paul Scott Mowrer et son
+compagnon d'aventures, le professeur Constantin Stéphanof, ne firent
+dans cette bourgade peu hospitalière qu'une courte halte et repartirent
+le lendemain de leur arrivée vers Elbassan. Les chemins leur furent à
+peine plus cléments que ne l'avait été celui d'Okrida à Kyouksi et le
+temps demeura déplorable. Aussi fut-ce avec une joie véritable qu'ils
+saluèrent le but vers lequel ils tendaient,--par une belle roule dallée
+sur les derniers kilomètres. Il s'annonça soudain, après dix heures de
+marche par la neige et la pluie, sous de réconfortants augures:</i></p>
+
+<h4>ABRITÉE A ELBASSAN</h4>
+
+<p>... L'air fie la vallée était tout embaumé. Les eaux torrentielles
+avaient envahi les champs à notre droite et à notre gauche, et des
+rivières roulaient à côté de la route, la franchissant, de-ci de-là, et
+déchaussant ses dalles comme de simples cailloux. Encore qu'il continuât
+de pleuvoir, il faisait une tiède chaleur de climat semi-tropical. Nous
+avions dépassé la ligne de faîte des Alpes albanaises et nous trouvions
+sur le versant adriatique. Le doux feuillage des bosquets d'oliviers se
+montrait vaguement dans la nuit, et, vers 9 heures et demie, nous
+atteignîmes une modeste construction d'où surgirent deux soldats,
+baïonnettes croisées, qui nous intimèrent l'ordre d'arrêter. Nous nous
+trouvions à l'un des avant-postes de la garnison serbe d'Elbassan. Dix
+minutes plus tard, nous chevauchions entre des maisons basses, le long
+des rues étroites de la vieille ville.</p>
+
+<p>Notre premier souci fut de nous enquérir des bagages que nous avions
+perdus deux jours auparavant. Nous atteignîmes un bâtiment à larges
+portes que nous reconnûmes pour être une auberge. De chaque côté de
+l'entrée se trouvait une chambre construite de telle manière que l'on
+pouvait, l'été, la dégarnir de ses cloisons et l'exposer ainsi à la
+fraîcheur. Pour le moment, seule la cloison faisant face à la porte
+était enlevée. Nous pûmes ainsi y jeter un oeil et nous vîmes plusieurs
+hommes d'aspect quasi sauvage, couverts de pèlerines blanches, assis sur
+le sol autour d'un brasero et fumant paisiblement. A notre approche, ils
+sautèrent sur leurs pieds et nous regardèrent d'abord d'un air
+soupçonneux et malveillant. Après quinze minutes de palabre, de
+colloques entre eux dans cette désagréable et rude langue albanaise, ils
+finirent par bien vouloir nous dire qu'il fallait nous renseigner
+ailleurs, que c'était sans doute dans quelque autre auberge que notre
+Albanais au bec-de-lièvre s'était arrêté avec nos bêtes de bât. Nous
+leur demandâmes un guide, et d'abord ils accueillirent cette demande
+avec la plus parfaite indifférence. Mais la présence du soldat les fit
+ensuite réfléchir. Nous repartîmes, à travers des rues couvertes d'une
+voûte épaisse de vigne vierge, conduits par un gamin portant à bout de
+bras une lampe de table sous un parapluie blanc.</p>
+
+<p>La seconde auberge était la bonne. L'Albanais s'y trouvait avec nos
+bagages, et nous apprîmes qu'une chambre était à notre disposition.</p>
+
+<p>«Conduisez-nous», fîmes-nous à l'aubergiste, tout en descendant vite de
+cheval. Mais cet homme ne nous accorda pas la moindre attention.
+Décidément, les gens n'ont pas grande importance en ce pays. Nous dûmes
+donc attendre que nos chevaux fussent dessellés, pansés et conduits au
+râtelier avant de pouvoir de nouveau demander à notre hôte de nous
+conduire à notre chambre. Il y avait là deux lits fort sales et une
+table boiteuse. Un petit garçon nous apporta un feu de bois, et nous
+enlevâmes nos vêtements mouillés. Après un maigre souper nous nous
+endormîmes très vite, enroulés dans nos couvertures et nos peaux de
+mouton.</p>
+
+<h4>LE MOUVEMENT NATIONALISTE ALBANAIS</h4>
+
+<p>Elbassan, qui est la Mecque du nationalisme albanais, regorge de Serbes.
+Leur main s'abat lourdement sur quiconque leur paraît prendre un intérêt
+trop vif aux choses de la politique. Et le fait est qu'aucun des hommes
+un peu instruits, qui sont à l'heure présente les leaders de la cause
+albanaise, n'osa, par peur des espions, me parler d'un sujet qui lui
+tient tant au coeur. Les Serbes considèrent comme criminel tout acte
+visant à l'indépendance de l'Albanie et le répriment avec la dernière
+vigueur.</p>
+
+<p>Or les nouveaux occupants sont, quoi qu'il leur plaise de dire, fort
+enclins aux excès de zèle. Au cours de notre enquête nous avons appris
+qu'à peine arrivés à Elbassan, ils en avaient expulsé le seul résidant
+étranger qui y fût: le missionnaire américain Ericson.</p>
+
+<p>Cet homme de caractère doux était venu en Albanie voici quelques années.
+Il tenta d'abord de fonder une école à Darma. Mais les
+habitants--musulmans pour le plus grand nombre--se montrèrent si
+fanatiques qu'il préféra chercher ailleurs un champ à son activité.</p>
+
+<p>A Elbassan, il fut secondé par un Albanais nommé Tsilka, qui était
+protestant et brave homme. Ils fondèrent une mission et une école, et
+gagnèrent, par leurs bons procédés, l'affection de la population.</p>
+
+<p>M. Ericson était à Genève quand les Serbes s'approchèrent d'Elbassan. M.
+Tsilka, qui était l'un des chefs du mouvement national, convoqua chez
+lui quelques-uns des notables et leur fit comprendre qu'il fallait
+laisser les Serbes entrer paisiblement dans la ville, comme en un pays
+neutre et que la guerre ne met pas en cause. Un gouvernement provisoire
+fut vite formé, avec Tsilka à la tête.</p>
+
+<p>Les Serbes furent donc bien accueillis, mais, hélas! ils touchaient au
+terme d'une très périlleuse expédition dans la montagne et--ce qui
+n'avait pas été la moindre de leurs difficultés--ils s'y étaient trouvés
+en guérilla continuelle avec les Albanais montagnards. Aussi ne
+crurent-ils pas beaucoup à cette histoire de neutralité albanaise. Ils
+commencèrent par désarmer la population et par disperser le gouvernement
+provisoire. Tsilka fut d'abord détenu pendant trois jours comme guide et
+interprète, puis ils l'enfermèrent dans une chambre confortable du
+quartier général où, depuis, il ne lui a pas été permis de voir âme qui
+vive, fût-ce sa femme et ses enfants.</p>
+
+<p>Cependant qu'on mettait Tsilka sous bonne garde, le missionnaire Ericson
+regagnait l'Albanie en toute hâte pour sauver son épouse et sa nombreuse
+progéniture.</p>
+
+<p>Mais les Serbes l'arrêtèrent à Durazzo, avec défense de s'avancer dans
+l'intérieur. Dans son désarroi, le pauvre homme télégraphia au consul
+américain à Genève, qui se mit en rapport avec son collègue de Belgrade,
+si bien qu'Ericson put retourner à Elbassan. Mais à peine s'y
+trouva-t-il, qu'on lui donnait vingt-quatre heures pour rassembler sa
+famille et ses biens et quitter le pays. M. Ericson jugea préférable de
+se conformer du mieux qu'il put à la volonté des envahisseurs. Il
+chargea femme et enfants sur des bêtes de somme et entreprit ainsi cette
+pénible chevauchée qui mène en trois jours d'Elbassan à la côte. Son
+fils, âgé de quinze ans et malade depuis longtemps, vint à mourir. Et
+cette mort, survenant en un moment aussi critique, attrista davantage
+encore leur départ précipité. De Durazzo, ils gagnèrent Trieste.</p>
+
+<p>Encore que les charges n'aient pas été très clairement établies, Ericson
+et Tsilka sont accusés tous deux d'avoir été des espions à la solde de
+l'Autriche. Pour ce qui regarde Tsilka, cette incrimination pourrait, à
+la rigueur, avoir quelque apparence de raison. Il serait, en effet,
+extrêmement difficile d'être l'une des têtes du mouvement national
+albanais et de n'avoir pas été plus ou moins en contact avec les agents
+de la double monarchie. Ceux-ci ont depuis longtemps travaillé l'Albanie
+par dons et promesses et se sont efforcés d'y éveiller des sympathies
+autrichiennes. Mais quant à M. Ericson, je pense que son expulsion ne se
+justifie en rien. Les seuls rapports qu'il semble avoir eus avec
+l'Autriche les voici: il pria, un jour, le consul autrichien à Durazzo
+de surveiller l'envoi par caravane d'une ample provision de lait
+condensé. Car, les Albanais, tout pasteurs qu'ils sont, n'ont jamais eu
+l'idée de faire commerce du laitage. Quand la caravane atteignit
+Elbassan, nombre de boîtes étaient défoncées. M. Ericson se plaignit
+auprès du consul autrichien et la plainte donna lieu à quelque
+correspondance. Mais il serait assez malaisé de surprendre dans cet
+échange de lettres la preuve de la complicité de M. Ericson dans les
+menées politiques autrichiennes.</p>
+
+<p>L'origine de l'affaire semble être ailleurs, je dois le dire à mon vif
+regret. La religion, dans les Balkans, a invariablement un double
+aspect: côté spirituel,--côté politique. Pour ce qui est du côté
+spirituel, j'aime à croire que les chefs de toutes les sectes et
+croyances aspirent sincèrement au salut des âmes; mais, pour le côté
+politique, ils ne sont sûrement que des hommes, et, comme tels, souvent
+ils se montrent bassement jaloux les uns des autres.</p>
+
+<p>Ainsi de nombreux Albanais, désintéressés de la question, puisque
+mahométans, nous ont assuré que l'évêque grec orthodoxe de Durazzo a
+longtemps attisé les haines contre Ericson et Tsilka. Il aurait mieux
+aimé, en effet, que le christianisme, au cas où il eût dû se répandre en
+Albanie, se propageât à l'ombre de sa bannière. Or, l'orthodoxie grecque
+est religion d'État, en Serbie, et le gouvernement de Belgrade est si
+attaché à cette foi qu'il interdit formellement, dans les limites du
+royaume, l'établissement de toute mission ou l'exercice de tout
+prosélytisme en faveur d'une autre croyance. Aussi, à peine l'évêque de
+Durazzo eut-il appris que les Serbes avaient atteint Elbassan, qu'il fit
+ses paquets et partit pour cette ville. Le lendemain de son arrivée l'on
+mettait Tsilka en prison.</p>
+
+<p>Nous tenons la plupart de ces renseignements d'un riche gentleman
+albanais, qui fut un compagnon de Tsilka dans le mouvement national,
+mais qui dîne aujourd'hui chez le commandant serbe et de qui
+l'envahisseur lui-même réclame des conseils. Il s'appelle A. Irfan
+Nuuman bey. J'ai lu son nom sur une carte de visite pittoresque, toute
+rehaussée de branches vertes et de guirlandes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"><br><b>La carte de visite d'un riche albanais.</b></p>
+
+<p>Quand nous nous promenions avec lui à travers les rues sinueuses de la
+ville, sous les réseaux des vignes vierges qui tordent leurs rameaux
+d'un toit à l'autre,--le peuple s'arrêtait à notre passage, touchait fez
+ou bonnet et s'inclinait avec respect, tant Irfan bey est un grand
+personnage.</p>
+
+<p>Nous avons apprécié l'hospitalité de cet homme digne et calme, nous
+avons été surpris par son intelligence; néanmoins devons-nous
+reconnaître qu'il n'est guère de taille à gouverner un pays barbare et
+indiscipliné.</p>
+
+<h4><span class="sc">l'Albanie est-elle mure pour l'autonomie?</span></h4>
+
+<p>De fait, il a été décidé qu'après la guerre, l'Albanie serait autonome.
+Mais avec sa population d'hommes de clans illettrés, impatients de toute
+autorité et n'ayant aucun respect pour la vie humaine, avec à peine,
+dans toute son étendue, une douzaine d'hommes capables de s'égaler aux
+deux personnalités déjà si modestes d'un Tsilka et d'un Irfan,--n'est-il
+pas extrêmement douteux qu'un tel pays puisse jamais se policer
+lui-même?</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/013b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>La mosquée d'Elbassan.</b></p>
+
+<p>Les lois une fois faites, où sont ceux qui les mettront en vigueur? Où,
+celui qui recueillera les impôts dans ces nids de montagne, par exemple,
+dont les habitants n'ont jamais entendu parler d'une semblable chose:
+verser de l'argent à on ne sait qui pour on ne sait quoi?</p>
+
+<p>A mon avis, une expérience prolongée de discipline et d'instruction doit
+précéder, en Albanie, l'établissement de la pleine indépendance. Vouloir
+donner à ce peuple, dès à présent, toutes ses franchises ne peut que
+conduire, tôt ou tard, à l'occupation du pays par l'une ou l'autre des
+grandes puissances. L'Autriche et l'Italie le savent bien. Aussi
+devine-t-on sans peine pourquoi, toutes deux, convoitant comme elles
+font, la côte orientale de l'Adriatique, ont tenu si ferme à la
+conférence de Londres pour l'autonomie albanaise.</p>
+
+
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/013c.png"><br>
+<b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Enfants tziganes à Elbassan.</b></p>
+
+<p>Par ailleurs, les questions politiques se fabriquent de toute pièce dans
+les capitales de l'Europe. Les Albanais eux-mêmes n'en connaissent que
+peu de chose et s'en préoccupent moins encore. Tout ce qu'ils demandent,
+c'est qu'on les laisse tranquilles comme les Turcs les laissèrent
+tranquilles, au milieu de leur solitude, de leurs montagnes, de leurs
+querelles de clan à clan.</p>
+
+<p>Il est toujours stupéfiant de constater combien l'état réel des
+populations albanaises est peu connu dans le reste de l'Europe, voire
+par les hommes les plus cultivés.</p>
+
+<p>Exception faite de quelques hardis trafiquants et d'un petit nombre de
+voyageurs aventureux qui jouissaient d'une importance politique
+suffisante pour obtenir du gouvernement ottoman une forte escorte de
+cavalerie turque, s'est-il trouvé un seul explorateur qui ait visité cet
+anarchique pays de montagnards? A Elbassan, nous fûmes partout dévisagés
+avec la curiosité la plus vive. Des bandes d'enfants nous suivaient par
+les rues. Ils ne mendiaient pas, ils nous examinaient à cause de notre
+bizarrerie. Parfois nous faisions halte devant une boutique ouverte en
+plein vent. Le boutiquier indifférent se tenait accroupi près de son
+pauvre feu de braises, derrière les piles de tabac, les caisses
+d'oranges, les brochettes de figues et le pavoisement des clairs
+mouchoirs d'indiennes. Il n'était pas levé encore, que déjà les badauds
+resserraient leur cercle autour de nous et poussaient tout près des
+nôtres leur visage aux yeux si bleus, tout au plaisir de voir comment de
+pareils êtres allaient s'y prendre pour conclure un marché.</p>
+
+<p>Il arriva au moins une demi-douzaine de fois que, comme nous passions
+avec notre escorte d'enfants, quelque grand diable s'en vint à nous et
+nous interrogea à brûle-pourpoint: «Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Que
+faites-vous ici? Où allez-vous?»</p>
+
+<p>A en croire ce que l'on vous raconte chez les Serbes et chez ceux-là qui
+ont fait avec les Serbes un pacte d'amitié, la contrée autour d'Elbassan
+aurait été, avant leur arrivée, infestée de bandits. Du haut de leurs
+collines, ils fondaient sur le voyageur sans armes ou sur la caravane
+sans escorte qui cheminaient à travers la vallée. Le peuple avait pour
+eux une sorte de vénération. Les jours de marché, ils pouvaient
+impunément fanfaronner en pleine ville. Bien mieux, c'étaient les
+autorités qui tremblaient. Quant à eux, leur personne, couverte de
+crimes, avait quelque chose de l'éclat héroïque des preux du moyen âge.
+Ce qui leur manquait, c'était cet élément chevaleresque qui arrondissait
+aux angles la brutalité des aventuriers des anciens temps.</p>
+
+<p>Maintenant, tout cela est passé. Le premier soin des Serbes, en occupant
+la contrée, fut d'établir l'identité de tous ce maraudeurs et de
+détacher des troupes pour les capturer. A Kavaya, près de Durazzo, on en
+exécuta plus de deux cents en quinze jours. Les patrouilles ont reçu
+ordre de fusiller tout Albanais suspect. C'est la loi martiale dans
+toute sa rigueur. Aussi, encore que la population paisible se réjouisse
+incontestablement d'être débarrassée des bandits, n'en est-elle pas
+moins convaincue qu'elle n'a fait simplement qu'échanger un mal contre
+un pire.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Paul Scott Mowrer.</span></span></p>
+
+<p><i>--A suivre.--</i></p><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014a.png"><br><b>
+Le dirigeable rigide français <i>Spiess</i> (110m de longueur)<br>
+sortant pour la première fois de son hangar à Saint-Cyr. Devant le<br>
+dirigeable on aperçoit un biplan <i>Zodiac</i>.</b></p>
+
+<h3>UN DIRIGEABLE FRANÇAIS RIGIDE</h3>
+
+<p>Tous les dirigeables français actuellement en service sont du type
+souple, et aucun de nos ingénieurs n'avait entrepris jusqu'ici de
+construire un dirigeable rigide.</p>
+
+<p>Ce système paraissait comporter, en effet, des inconvénients graves. La
+carcasse métallique constitue un poids mort considérable auquel s'ajoute
+celui de l'enveloppe des ballonnets intérieurs. Le rendement, pour un
+même cube, est donc fort inférieur à celui des ballons souples, et l'on
+se trouve ainsi amené à construire des engins de dimensions énormes,
+aussi fragiles que difficiles à manier. D'autre part, il est à craindre
+qu'une telle masse métallique constitue, au cours d'un orage, un
+condensateur électrique fort dangereux. Enfin, en cas d'avarie, les
+dirigeables souples peuvent se dégonfler rapidement; avec les
+dirigeables rigides, le dégonflage des ballonnets ne diminue en rien la
+surface qu'offre au vent l'enveloppe extérieure. C'est peut-être là le
+plus grave inconvénient du type rigide auquel on reconnaît en revanche
+un avantage incontestable: un ballonnet peut être transpercé et vidé de
+son gaz, sans qu'il en résulte une catastrophe immédiate ou même une
+simple déformation de l'enveloppe. Il paraît certain, d'autre part, que
+les dirigeables rigides se prêtent mieux que les souples à être équipés
+militairement et transformas en engins offensifs.</p>
+
+<p>M. Spiess qui, seul en France, préconisait depuis longtemps le type
+rigide, est d'origine alsacienne. Dès 1873, il prenait un brevet où sont
+exposés les principes essentiels de ce mode de construction, et c'est
+seulement une vingtaine d'années plus tard, en 1895, que le comte
+Zeppelin commençait ses essais. En dépit d'un propagande aussi
+persistante que désintéressée, notre compatriote n'a pu jusqu'ici faire
+triompher ses idées auprès de l'autorité militaire. Aussi, dans un élan
+admirable de foi et d'ardent patriotisme, il a employé un moyen
+héroïque, rarement à la portée des inventeurs: il offre à l'armée
+française un dirigeable établi sur ses plans, avec ses deniers
+personnels. Le Spiess, construit par la Société Zodiac, est aujourd'hui
+monté; on procède à son gonflement, à Saint-Cyr, et, dans quelques
+jours, il effectuera sa première sortie.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014b.png"><br><b>Détail de l'échancrure avant, de la nacelle et des<br>
+attaches d'une des hélices du flanc gauche.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014c.png"><br><b>A la sortie du hangar: le dirigeable vu par l'arrière.</b></p>
+
+<p>Cet aéronat est de dimensions moyennes; long de 110 mètres avec un
+diamètre maxima de 13 m. 50, il cube environ 12.000 mètres. C'est peu,
+comparativement aux Zeppelin qui mesurent en général 150 à 160 mètres de
+longueur et déplacent 20.000 mètres cubes ou davantage. Mais le <i>Spiess</i>
+est considéré, par le donateur, surtout comme un ballon d'expérience;
+ses dimensions, fort respectables, sont largement suffisantes pour
+permettre une étude approfondie de sa valeur pratique.</p>
+
+<p>Par sa silhouette générale, le nouveau dirigeable ressemble évidemment à
+un Zeppelin; mais presque tous les détails de construction et
+d'aménagement diffèrent.</p>
+
+<p>La carcasse est faite de tubes carrés en bois de sapin garnis de toile;
+on espère obtenir ainsi une grande rigidité, avec un poids et un prix de
+revient moindres, en même temps qu'une facilité de réparation plus
+grande qu'avec l'aluminium; on remédie aussi à un des inconvénients
+signalés plus haut. L'intérieur est divisé en 12 compartiments dont
+chacun loge un ballonnet rempli de gaz.</p>
+
+<p>La disposition de la nacelle est particulièrement originale. Comme un
+navire ordinaire, le navire aérien repose directement sur une quille
+triangulaire qui présente deux échancrures où sont installés les groupes
+moteurs et les postes de l'équipage. Cette quille, entoilée et percée de
+hublots, forme un couloir mettant en communication les postes d'avant et
+d'arrière.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015a.png"><br><b>Le dirigeable français <i>Spiess</i>, photographié d'un biplan<br>
+<i>Zodiac</i> par M. André Schelcher.</b></p>
+
+<p>La propulsion est assurée par 4 hélices en bois, de 4 mètres de
+diamètre, fixées de part et d'autre de la carcasse, à hauteur de l'axe
+de poussée, ce qui est encore un des avantages du système rigide. Les
+stabilisateurs d'altitude, formés par quatre plans horizontaux, sont
+installés à l'arrière, près des deux plans verticaux qui constituent le
+gouvernail de direction. Des réservoirs spéciaux contiennent l'eau qui
+sert de lest.</p>
+
+<p>Notons encore un dispositif ingénieux, imaginé par M. Spiess, et destiné
+à faciliter la manoeuvre pour la sortie et le remisage du ballon. A
+l'intérieur du hangar, et à environ un mètre du sol, courent deux rails
+qui se continuent à l'extérieur pendant une centaine de mètres; sur ces
+rails glissent de petits chariots munis de poulies où viennent se fixer
+les câbles qui maintiennent le dirigeable. Ce dernier glisse donc dans
+l'axe même du hangar, en quelque sorte automatiquement, sans qu'on ait à
+craindre l'effet d'une maladresse ou d'une fausse manoeuvre.</p>
+
+<p>Ajoutons que les moteurs du Spiess développent une force de 360 chevaux,
+et que les constructeurs espèrent réaliser une vitesse d'environ 65
+kilomètres à l'heure.<br>
+
+<span class="rig">F. H.</span></p><br><br>
+
+<h3>LE MEETING DE MONACO</h3>
+
+<p>Le meeting de Monaco, qui s'annonçait sous les plus heureux auspices,
+fut généralement favorisé par le soleil; mais le mistral est intervenu
+au programme, contrariant les épreuves les plus importantes et faussant
+certains résultats. D'autre part, malgré la réalisation de plusieurs
+performances intéressantes, il semble qu'un trop grand nombre de
+concurrents avaient une préparation insuffisante. Par contre, la
+violence du vent a fait ressortir l'endurance et la souplesse
+remarquable de quelques appareils, et, tout compte fait, ce meeting
+marque, pour les hydroplanes, un progrès assez sérieux depuis l'année
+précédente.</p>
+
+<p>Le voyage de Monte-Carlo-San-Remo et retour, avec escale à Beaulieu,
+constituait la première des deux grandes épreuves finales. Il fut
+commencé au début d'une véritable tempête, et, sur les sept concurrents,
+deux furent mis hors course dès le départ. Les cinq autres firent un
+voyage singulièrement accidenté. Brégi, Weymann, Gaubert et Fischer
+durent s'arrêter à Beaulieu, où le biplan de ce dernier fut complètement
+brisé; Moineau parvint jusqu'à San-Remo où, après avoir chaviré, il fut
+sauvé par un remorqueur.</p>
+
+<p>Ces audacieux restaient seuls qualifiés pour la grande course de 500
+kilomètres autour d'une piste de 10 kilomètres en rade de Monaco, course
+dont on dut modifier le programme pour la transformer en épreuve de
+consolation. Quatre pilotes seulement prirent le départ; et, cette fois
+encore, le parcours ne fut point couvert. Gaubert fut classé premier,
+avec 270 kilomètres en 7 h. 40; Brégi et Espanet viennent ensuite avec
+230 et 190 kilomètres; Prévost avait abandonné au troisième tour.</p>
+
+<p>La journée fut attristée par une chute mortelle. Pendant que se
+déroulait l'épreuve, l'aviateur Gaudart essayait son nouvel hydroplane,
+<i>le D'Artois</i>, endommagé dans une précédente sortie et réparé avec trop
+de hâte. L'appareil s'éleva difficilement; à peine avait-il dépassé les
+jetées du port qu'on le vit capoter, puis, malgré les efforts désespérés
+de son pilote, piquer droit dans la mer et disparaître. L'épave fut
+ramenée au port, mais le corps du malheureux aviateur n'a pas encore été
+retrouvé.</p>
+
+<p>Louis Gaudart, né à Pondichéry en 1885, était un des plus anciens
+aviateurs; il avait débuté en 1908, sous les auspices du capitaine
+Ferber. Excellent pilote en même temps qu'ingénieur distingué, il est la
+première victime de l'hydroplane.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015b.png"><br><b>LE NAUFRAGE D'UN HYDROPLANE AU MEETING DE MONACO.<br>--La
+chute de l'aviateur Gaudart enregistrée par deux instantanés: l'appareil
+perd son<br> équilibre et s'abat vers la mer où il va plonger entraînant son
+pilote emprisonné dans le capot.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>L'AÉROCARTOGRAPHIE</h3>
+
+<p>Depuis les progrès récents de l'aéronautique, on envisage la possibilité
+d'établir les cartes géographiques au moyen de photographies prises de
+la nacelle d'un dirigeable. L'image d'un terrain horizontal et plat,
+obtenue sur une plaque photographique en braquant l'appareil
+perpendiculairement au sol, est en effet une carte rigoureuse, donnant
+tous les détails visibles, dans leurs proportions relatives. L'échelle
+est définie par le rapport entre la distance focale de l'objectif et la
+hauteur de ce dernier au-dessus du terrain.</p>
+
+<p>Le relevé ainsi obtenu est analogue à celui que présentent les cartes
+ordinaires où l'on emploie, en général, la projection orthogonale,
+c'est-à-dire une représentation aussi semblable que possible à la vue
+que l'on aurait en regardant verticalement le sol d'un point quelconque
+de l'atmosphère.</p>
+
+<p>Alors que l'art de la navigation aérienne était encore peu avancé, un
+officier de l'armée autrichienne, le capitaine Scheimpflug, tenta de
+résoudre le problème au moyen de cerfs-volants spéciaux, munis d'un
+appareil photographique qu'on déclanche à l'aide du courant électrique.
+Le résultat est satisfaisant au point de vue photographique, mais deux
+graves inconvénients se présentent pour l'utilisation cartographique du
+cliché:</p>
+
+<p>1° L'horizontalité de l'appareil ne s'obtient pas avec la précision
+nécessaire pour que l'axe optique se trouve exactement vertical au
+moment du déclanchement, d'où déformation de la perspective;</p>
+
+<p>2° Le peu d'ouverture de l'angle embrassé par un appareil simple oblige
+à prendre un grand nombre de vues pour couvrir le terrain à relever.</p>
+
+<p>Après de longues recherches, le capitaine Scheimpflug semble avoir
+réussi à supprimer ces inconvénients.</p>
+
+<p>Un appareil spécial, le photoperspectographe, permet de transformer les
+vues obliques en vues parfaitement horizontales, par un procédé
+exclusivement photographique. Cet appareil, fort bien combiné, ne semble
+d'ailleurs basé que sur des lois d'optique bien connues, et il est
+facile d'en comprendre le fonctionnement.</p>
+
+<p>Supposons le cliché d'une vue prise obliquement: la perspective est
+déformée, et les proportions sont différentes de celles que présenterait
+une vue prise sur une plaque parallèle au plan du terrain, c'est-à-dire,
+dans notre cas, sur une plaque horizontale. Mais tous les points que
+l'on trouverait sur la plaque horizontale existent également sur la
+plaque oblique.</p>
+
+<p>Dès lors, si nous photographions notre cliché sur une autre plaque en
+inclinant la plaque, ou le cliché, d'un angle convenable, nous
+redresserons la perspective et nous obtiendrons une image semblable à
+celle que nous aurions obtenue primitivement sur une plaque horizontale.</p>
+
+<p>Il semble, au premier abord, qu'on doive rencontrer une sérieuse
+difficulté pour la mise au point de l'image redressée. Le cliché
+original ayant été pris à une distance de 100, 500 mètres, ou davantage,
+toutes les parties de l'image se trouvent au point et présentent une
+netteté égale. Dans la chambre noire de redressement, au contraire, ce
+cliché et la nouvelle plaque sont faiblement distants, et leur défaut de
+parallélisme rend la netteté plus difficile à obtenir sur toute la
+surface. On résout la difficulté en employant un objectif minuscule de
+très court foyer, ou même en le supprimant complètement et en le
+remplaçant par un simple trou de quelques dixièmes de millimètre de
+diamètre. On en est quitte alors pour augmenter considérablement le
+temps de pose.</p>
+
+<p>D'autre part, pour réduire dans une large mesure le nombre de vues à
+prendre, le capitaine Scheimpflug a construit un appareil multiple
+composé d'une chambre centrale qu'entoure un polygone de chambres
+inclinées. Grâce au système de suspension, la chambre centrale est
+horizontale au moment du déclanchement; son axe optique se trouve alors
+dans la position verticale, alors que celui des chambres adjacentes est
+incliné à 45 degrés.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="12" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016a.png"><br><b>L'appareil photographique multiple accroché à la nacelle
+d'un aérostat.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016b.png"><br><b>L'appareil vu d'en dessous.</b></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>En suspendant l'appareil à la nacelle d'un aérostat, on photographie
+d'un seul coup un heptagone de terrain d'un diamètre égal à cinq fois la
+hauteur de l'appareil au-dessus du sol. Mais, en raison des espaces
+perdus, il faut déclancher à des distances à peu près égales à trois
+fois et demie cette hauteur pour couvrir complètement un terrain.</p>
+
+<p>Nous avons dit que l'échelle est donnée par le rapport entre la distance
+focale et la hauteur de l'appareil. Dès lors, en supposant des objectifs
+ayant 100 millimètres de distance focale, les vues seront aux échelles
+suivantes:</p>
+
+<pre>
+ 1/5.000 si elles sont prises de 500 mètres.
+ 1/10.000 1.000 mètres.
+ 1/20.000 2.000 mètres.
+</pre>
+
+<p>A une hauteur de 500 mètres, une bande de terrain d'un kilomètre de
+largeur sera donc représentée par une bande de 20 centimètres; une route
+large de 10 mètres formera un trait de 2 millimètres.</p>
+
+
+
+<p>Pour les terrains accidentés on photographie une même tranche en se
+plaçant à deux points différents, de manière à avoir des vues
+chevauchantes ou stéréoscopiques. Avec quelques points de repère
+déterminés par les procédés ordinaires de la géodésie, on peut mesurer
+sur ces vues les différences de niveau.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016c.png"><br><b>Vues originales prises avec l'appareil multiple du<br>
+capitaine autrichien Scheimpflug.</b></p>
+
+<p>Le photoperspectographe transforme les sept vues obliques en vues
+horizontales; un autre appareil réunit photographiquement ces dernières
+à la vue centrale.</p>
+
+<p>On relève ensuite sur le terrain les documents qui manquent encore:
+routes ou cours d'eau à travers les forêts, catégories des routes,
+délimitations politiques ou administratives, noms de lieux, etc. Après
+quoi on établit la carte suivant les procédés ordinaires.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, le travail sur le terrain se trouve
+considérablement diminué pour le cartographe. Le travail subséquent
+l'est-il dans la même mesure? C'est un point assez discuté.</p>
+
+<p>En tout cas, il paraît évident que l'appareil du capitaine Scheimpflug
+est susceptible de rendre de grands services pour dresser rapidement des
+cartes d'ensemble des pays neufs; il peut être aussi fort utile pour les
+reconnaissances militaires. En admettant qu'il ne puisse s'appliquer
+pratiquement à tous les cas, il constitue un système d'une élégante
+ingéniosité dont témoignent nos photographies.</p>
+
+<p><span class="sc">F. Honoré.</span></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016d.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Vue d'ensemble déduite des vues originales, après
+redressement de celles de la périphérie prises obliquement.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>La carte correspondante, achevée après relèvement sur le
+terrain des renseignements que ne fournit pas la photographie.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<h4>L'ÉTABLISSEMENT D'UNE CARTE GÉOGRAPHIQUE AU MOYEN DE L'APPAREIL
+PHOTOGRAPHIQUE MULTIPLE</h4>
+
+<br><br>
+
+<h3>CE QU'IL FAUT VOIR</h3>
+
+<h4><span class="sc">guide de l'étranger à paris.</span></h4>
+
+<p>Un vieux diplomate, qui adore Paris et qui le connaît assez bien, me
+disait un jour:</p>
+
+<p>--Ce qui m'enchante dans cette ville-ci, ce n'est pas seulement la
+qualité des spectacles qu'on y rencontre; c'est la façon dont ces
+spectacles s'offrent à nous; c'est le charme du décor où la plupart de
+vos nouveautés s'encadrent.</p>
+
+<p>Il a raison, cet étranger, et vous sentirez la justesse de sa remarque
+en allant visiter cette délicieuse exposition bouddhique que viennent
+d'installer au musée Cernuschi quelques dévots des arts de l'antique
+Asie. Le paysage, c'est une courte avenue silencieuse, où s'alignent les
+façades élégantes de quelques hôtels particuliers; et c'est le parc
+Monceau, avec ses ruines souriantes, ses verdures d'avril, ses jolies
+allées tranquilles où s'ébattent des petites filles et des petits
+garçons très bien mis... La maison même n'a pas la majesté un peu
+intimidante des musées ordinaires; elle est restée ce qu'elle fut
+autrefois: le logis charmant d'un «amateur» très distingué. Il y fait
+bon. On s'y promène avec plaisir au milieu de vieilleries vénérables; on
+y vit, dans l'intimité d'un passé très lointain, de reposantes minutes.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>C'est un passé plus voisin de nous qu'évoque l'exposition, inaugurée il
+y a quelques jours, au Petit Palais, de «David et ses élèves». Le palais
+de Girault! le plus joli souvenir d'architecture que nous ait, je crois,
+laissé 1900; et dans quel paysage encore! un des mieux <i>composés</i> dont
+une ville puisse offrir la vision aux étrangers qui s'y promènent. Il
+faut aller voir l'exposition de «David et ses élèves». Entre l'instant
+de l'année où ferme le Salon des Indépendants et celui où s'ouvre le
+Salon d'automne, il est bon que l'étranger mette à profit les occasions
+qui lui sont offertes de se renseigner sur le passé de nos arts; de
+connaître et de voir d'un peu près nos <i>vieux</i>, ceux qu'on «blaguait»
+hier, et vers lesquels on reviendra demain. Quelques esthètes
+d'avant-garde ne se sont-ils pas avisés de découvrir et de nous
+présenter en plein Salon d'automne, il y a deux ou trois ans, monsieur
+Ingres?</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Mais voici du très moderne; voici du contemporain, même, à foison.
+Traversons l'avenue Nicolas-II, contournons le Grand Palais qu'animait
+encore, il y a huit jours, l'élégant remue-ménage du Concours hippique,
+et gagnons l'avenue d'Antin. La <i>Nationale</i>, ouverte il y a cinq jours,
+nous convie à son spectacle annuel, à son grand marché. (Si nous étions
+à Leipzig ou à Nijni Novgorod, j'oserais dire: à sa foire, et cela
+n'aurait rien de désobligeant pour personne.) Il faut aller à ce marché.
+Un étranger n'a pas le droit d'avoir, durant cette quinzaine d'avril,
+traversé Paris sans en rapporter le <i>livret</i> de la <i>Nationale</i> et
+quelques impressions personnelles sur les oeuvres signalées par les
+louanges éperdues ou par les éreintements de la Critique, et autour
+desquelles s'entasse la foule des dimanches, pendant deux mois. Il devra
+avoir vu <i>l'Apothéose</i> de Roll, les trois tableaux de Lucien Simon, les
+portraits de Gervex, les Raffaëlli; les envois de Friant et de La
+Gandara, de Dinet, Guiguet, Marie Cazin, Louise Breslau et Raymond Woog;
+d'Aman-Jean, de Rusinol, de Lepère et de Lebourg; de Madeleine Lemaire,
+de Séon, de Prinet, de Willette, de Cottet, de Lévy-Dhurmer; de Le
+Sidaner, Lhermitte et Dagnan; et il faut avoir vu aussi les Boldini, le
+Besnard et le Béraud, les envois de Meunier, Dauphin, Carolus Duran, La
+Touche et Karbowski; les dessins de Paul Renouard et de Kaufmann, et que
+de choses encore! A la sculpture, la statue de José Clara, les envois de
+Saint-Marceaux, d'Andreotti, Dejean, de Monard, Escoula, J.
+Froment-Meurice, Injalbert... Un étranger s'arrête aussi volontiers que
+nous devant les portraits des «célébrités». Cette curiosité très
+légitime est satisfaite, à la <i>Nationale</i>, par d'intéressants envois: je
+signale, entre autres, le <i>Léon Bourgeois</i> de Roll; le <i>Jules Lemaître</i>
+et le <i>Forain</i> de Saint-Marceaux; le portrait de Mme <i>Raymond Poincaré</i>,
+par Georges Bertrand,--devant lequel on s'écrasait de la belle façon, le
+jour du vernissage!</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>On s'écrasait presque autant, hier, à la deuxième conférence de Mgr
+Bolo, et rarement vit-on, entre les quatre murs de la salle austère où
+la Société de Géographie tient ses séances, tant de plumes et de fleurs
+rassemblées sur tant de chapeaux! Ce n'est pourtant pas à la flagornerie
+que Mgr Bolo doit son succès, car il est impossible à un prédicateur de
+traiter les femmes de son temps avec plus de cinglante sévérité que ne
+fait celui-là. Mais il est évident qu'il y a une manière... acceptable,
+agréable même, de dire aux femmes leurs vérités, et Mgr Bolo a la
+manière. Plus il les rudoie, plus elles sont contentes; la semonce
+devient-elle par trop vive? Elles rient.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il rit aussi. Et c'est là, sans doute, une des raisons de
+la sympathie que cet orateur inspire. <i>Castigat ridendo...</i> La figure
+est ronde, joviale, et, derrière le verre du binocle, l'oeil brille
+d'une satisfaction malicieuse. Et puis Mgr Bolo a beaucoup d'esprit,
+parle une jolie langue, enveloppe les choses qu'il dit de gestes adroits
+et qui ont de la grâce. Ajoutez à cela, enfin, que, en qualité de
+protonotaire apostolique, Mgr Bolo porte l'habit d'évêque, et
+qu'entendre un orateur se moquer, sous cet habit-là, du bridge, du
+flirt, des pianos à queue et des instituts de beauté, c'est un régal
+dont les Parisiennes elles-mêmes ne jouissent pas tous les jours. Aussi
+pardonnent-elles à Mgr Bolo de dire beaucoup de mal de leurs salons...
+Ce moraliste serait tellement moins amusant, s'il était moins
+réactionnaire! Mgr Bolo fera deux conférences encore; et, dans trois
+mois, le souvenir de ces causeries fournira, sur les plages, un sujet de
+conversation de plus:</p>
+
+<p>--Vous avez entendu Mgr Bolo?</p>
+
+<p>Et l'on discutera...<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Un Parisien.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>LES LIVRES &amp; LES ÉCRIVAINS</h3>
+
+<h4>«LA MAISON»</h4>
+
+<p>M. Henry Bordeaux publie le livre de la Maison (1). Est-ce le roman ou
+le poème de la Maison? Sans doute, l'un et l'autre à la fois. Mais
+surtout c'est une étude d'âme, cette âme profonde, incorporée à toutes
+choses du premier décor de notre vie, que nous trouvons installée dans
+l'âtre de notre enfance et qui demeure toujours immédiate et sensible
+parmi les générations qui passent et les pierres qui s'usent. C'est
+l'âme domestique, divinisée par les anciens pour qui chaque foyer était
+un autel. Bicoque, villa, hôtel, château, palais, comme tous ces termes
+prestigieux sont incolores. La maison, cela suffit. La maison, cela dit
+tout. Il nous fallait, en ce moment opportun où la sensibilité triomphe
+à nouveau du scepticisme, un romancier, un poète, un psychologue de la
+maison, et ce psychologue, ce poète, ce romancier, ne pouvait être que
+l'auteur des <i>Roquevillard</i>, du <i>Pays natal</i>, de <i>la Croisée des
+chemins</i>, de <i>la Neige sur les pas</i>.</p>
+
+<blockquote>Note 1: <i>La Maison</i>, par Henry Bordeaux, librairie Plon, 3 fr. 50.</blockquote>
+
+<p>Dans la demeure ancestrale que, du jardin au grenier, et avec tant
+d'émotion descriptive, nous présente M. Henry Bordeaux, trois
+générations coexistent et s'opposent. Elles forment non point une ligne
+droite continue, mais une ligne brisée. Qui, de l'aïeul, du père, ou de
+l'enfant dont la conscience est encore à former, a brisé cette ligne?
+Qui est l'auteur de la cassure? Qui a rompu la tradition? Le père,
+évidemment, serait-on tenté de répondre, car cela paraîtrait le plus
+normal et le plus commode pour l'agencement romanesque. On penserait
+encore à l'enfant, entraîné par un sang neuf dans les chemins de
+traverse. Mais qui songerait à l'aïeul? Eh bien, dans le livre de M.
+Henry Bordeaux, c'est l'aïeul qui défait l'oeuvre du passé, qui raille
+le souvenir, qui abandonne la tâche conservatrice léguée par ceux qui,
+avant lui, édifient la maison pour leur race. Non point que le vieillard
+ait ces exaltations ou ces défaillances morales, qui aliènent l'énergie.
+Il n'a point des égarements de jeune homme. Il n'est pas instinctif. Il
+demeure dogmatique, et il reste vieux, très vieux, puisqu'il croit en
+Jean-Jacques. Ce démolisseur n'est pas un homme d'aujourd'hui, et c'est
+pourquoi sans doute, et malgré tout, en dépit des ruines qu'il provoque,
+ingénument, inconsciemment, avec une angoissante indifférence, ce
+vieillard aux traits fins, presque féminins, aux yeux toujours un peu
+noyés de brume, ne nous est point antipathique. Avec lui, son
+fils--l'homme aux multiples énergies, le médecin, que sa profession, à
+chaque minute, penche sur l'humanité--forme une rude antithèse. Le
+docteur Rambert, qui une première fois déjà a réparé les erreurs du
+vieillard et relevé la maison chancelante, est le vrai chef des trois
+générations. Il répand autour de lui la paix et l'ordre. Il est le
+chaînon solide qui renoue avec le passé.</p>
+
+<p>Reste le petit-fils, le chef de famille du lendemain, l'avenir qui se
+prépare et se précise pour la maison. Et c'est là tout le sujet du
+drame. Oh! c'est un drame, sans geste et sans éclat, un drame muet, mais
+combien poignant. L'enfant, placé entre deux directions, se trouve, par
+les circonstances--une maladie qui arrête ses études et l'oblige à la
+vie des bois et des champs--soumis presque exclusivement à l'influence
+du grand-père, l'homme qui continue de voir la vie à travers les
+<i>Confessions</i>. Et voici Jean-Jacques, réincarné, qui éduque l'<i>Émile</i>.
+Au moment du grand combat «qui se livre dans toute existence humaine
+entre la liberté et l'acceptation, entre l'horreur de la servitude et
+les sacrifices exigés pour durer», un précepteur dangereux révèle à
+l'enfant le charme miraculeux de la nature, de l'amour et de l'orgueil
+même qui croit nous soumettre la terre. Il dit: la forêt est à toi, le
+lac est à toi, le ciel est à toi. Crois à la vie libre et heureuse dans
+la nature, et laisse là l'enseignement des biographies héroïques, des
+récits d'épopée, de toute l'histoire menteuse de l'énergie humaine. Il
+n'y a rien de plus facile que la vie.</p>
+
+<p>Les pages où nous suivons ce vagabondage d'âmes sont d'une bien grande
+séduction. Elles évoquent tous les éveils ardents de notre adolescence,
+ces éclats soudains de lumière et de bonheur si vifs que toute notre
+vie, par la suite, en demeure irradiée. Et rien n'est plus joli que
+l'idylle si timidement ingénue de l'enfant et de la petite bohémienne
+Nazzarena qui s'en va, un matin, sans se retourner, sur la, route, dans
+un soleil qui ne s'oubliera plus. On croirait lire un chapitre inédit
+des <i>Confessions</i>, retrouvé, reconstitué dans toute sa limpide
+fraîcheur.</p>
+
+<p>Mais revenons au drame. L'oeuvre est réalisée. L'enfant est maintenant
+converti à l'évangile du grand-père. Après l'ivresse de la vie libre, il
+connaît les lendemains d'angoisse et de révolte. «J'étais né, dit-il, au
+sentiment de la liberté et partant à la notion d'esclavage. Je m'exerçai
+donc à me trouver malheureux.» Malheureux et persécuté. Et il en arrive
+à discuter et à haïr l'autorité nécessaire du père, du maître de la
+maison et de la famille. Pour reprendre cette âme de son enfant, cette
+conscience qui erre dans les mirages, pour réintégrer cette imagination
+en folie dans les réalités graves du foyer, pour redonner comme but
+précis à cette énergie errante la défense de la maison, il faudra,
+désormais, un long et désolant travail, toute une lutte ingrate, et plus
+encore: une crise terrible du foyer, la mort du chef, du maître,
+succombant à la peine, en beauté, en grandeur, admirable vaincu, qui
+lègue à celui qui le suit la mission de continuer la tâche héréditaire.</p>
+
+<p>--Ton tour est venu.</p>
+
+<p>Et, dans la chambre d'agonie, soudainement, l'enfant égaré rentre dans
+l'ordre, «comme un soldat prêt à déserter reprend sa place dans le rang,
+sous l'oeil de son chef». Désormais, sa vie est fixée à un anneau de
+fer. Il ne tendra plus vers les mirages du bonheur que des mains
+enchaînées. «Mais ces chaînes-là tout homme les reçoit un jour, qu'il
+monte sur un trône ou que son empire ne soit que d'un arpent ou que d'un
+nom.»</p>
+
+<p>Tel est le livre, en ses conclusions. Nous avons dit le charme de son
+détail. Nous avons laissé de côté ses directions, politique ou
+religieuse,--dont chacun pourra discuter. Il nous a suffi de dégager
+l'essence pure, et accessible à tous, de son enseignement.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet</span>.</span></p><br>
+
+<p class="mid">Voir dans <i>La Petite Illustration</i> le compte rendu des autres livres
+nouveaux.</p><br><br>
+
+<h3>LES THÉÂTRES</h3>
+
+<p>L'Odéon, abandonnant, après s'y être longtemps voué, les drames à
+costumes historiques ou exotiques et à décors pittoresques ou fastueux,
+vient de représenter une «comédie bourgeoise» de MM. Pierre Decourcelle
+et André Maurel: <i>la Rue du Sentier</i>. Deux mondes y sont mis en
+présence; le monde des artistes et des comédiens, le monde des
+commerçants; la jonction et le heurt se produisent entre eux par le
+mariage du fils d'une «grande patronne» de la rue du Sentier, négociante
+à l'esprit rigide, impérieux, avec une jeune élève du Conservatoire,
+riche seulement de sa grâce et de son talent. Cela nous vaut une étude
+et un exposé tantôt émouvants, tantôt amusants, des moeurs et des usages
+de ces personnages et de ces milieux si différents. On a vivement
+applaudi cette comédie, d'une si jolie tenue, interprétée avec talent
+par MM. Vargas, Grétillat, Denis d'Inès, Desfontaines et Mmes Alice Nory
+et Grumbach.</p>
+
+<p>Le spectacle que le théâtre Antoine nous offre depuis quelques jours,
+<i>le Chevalier au masque</i>, appartient, par le milieu où se développe son
+action et par quelques-uns de ses personnages,'au drame historique;
+mais, par la libre fantaisie de son affabulation enchevêtrée et
+romanesque, il relève de la pièce d'aventures policières; seulement la
+scène se passe en 1802 et Sherlock Holmes s'appelle Fouché. Les auteurs,
+MM. Paul Armont et Jean Manoussi ont très ingénieusement mélangé et dosé
+les deux genres. M. Qémier a donné un relief étonnant au personnage
+épisodique de Pouché; Mmes Dermoz, Jeanne Fusier, MM. Candé, Saillard,
+Lluis, Escoffier, sont les autres excellents interprètes de cette pièce
+divertissante.</p>
+
+<p>Sur un curieux livret de M. Charles Le Goffic intitulé <i>le Pays</i>, et qui
+est une sorte de poème de la nostalgie, M. Guy Ropartz a écrit une
+partition émouvante; l'Opéra-Comique vient de représenter avec le plus
+vif succès le «drame en musique» de ces deux artistes. C'est l'histoire
+d'un marin breton hanté du mal du pays sur la terre d'Islande où il a
+fondé son foyer. Le spectacle se complète par un «conte mélodique»,
+gracieux et joli, que M. Lattes a tiré de <i>Il était une bergère</i>, de M.
+André Rivoire. La musique s'est heureusement inspirée du poème si
+souvent applaudi à la Comédie-Française. On a fêté les interprètes de
+ces deux ouvrages Mlles Lubin, Mathieu-Lutz, Nicot-Vauchelet, MM.
+Salignac, Foix, Vieuille.</p>
+
+<p>Le théâtre de l'Oeuvre a représenté une pièce de M. Francis Jammes, <i>la
+Brebis égarée</i>. Le poète des Géorgiques chrétiennes abordait la scène
+pour la première fois. A la vérité, sa pièce n'a pas été écrite pour le
+théâtre; elle s'adresse davantage aux lecteurs qu'aux spectateurs.
+L'action y est à peu près nulle. La brebis égarée, et qui se retrouve,
+c'est la femme coupable. Le public habituel de l'Oeuvre a écouté
+religieusement les longues récitations de prose rythmée et de vers
+blancs par quoi les personnages expriment les émois de leurs âmes dans
+des décors simplifiés et non sans charme. Ce poème dialogué a eu pour
+interprètes MM. Lugné Poe, Dhurtal, Jarvy et Mlles Gladys Maxhence et
+Sephora Mossé.</p>
+
+<p>Le théâtre des Arts représente une originale pièce de M. W. V. Moody.
+C'est un drame d'Amérique, et nous ne pouvons le goûter que dans sa
+traduction. Néanmoins il a paru plaire. Un cow-boy de l'Ouest rencontre
+une jeune fille de l'Est et ces deux êtres de races presque différentes
+s'aiment. Mais leur conception de la vie, leurs instincts, leurs
+caractères se heurtent; ils ne pourront être heureux ensemble que plus
+tard, après s'être fait réciproquement souffrir. Les décors et les
+costumes sont dus à M. Maxime Dethomas.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3>
+
+<h4><span class="sc">La vaccination contre le charbon symptomatique.</span></h4>
+
+<p>Depuis douze ans, MM. Leclainche et Vallée s'occupent systématiquement
+de la vaccination contre le charbon symptomatique, maladie si redoutée
+des éleveurs. Ils viennent de faire connaître à l'Académie des sciences
+un procédé perfectionné qui leur permet d'obtenir des races microbiennes
+véritablement atténuées. On n'avait pu, jusqu'ici, produire ces races
+atténuées du bacille de Chauveau. Elles étaient indispensables à
+l'obtention d'un vaccin sur lequel on pût compter. Actuellement, grâce à
+ces races, MM. Leclainche et Vallée produisent des vaccins qui, par une
+seule injection, et sans aucun risque, déterminent une immunisation
+parfaite.</p>
+
+<p>Depuis trois ans, il a été vacciné 345.000 bovidés en France, Allemagne,
+etc., par la nouvelle méthode, avec un succès complet. Aussi les auteurs
+considèrent-ils le problème de la vaccination contre le charbon
+symptomatique comme complètement résolu.</p>
+
+<h4><span class="sc">Un mode de classification des hivers.</span></h4>
+
+<p>Le système des moyennes, si souvent trompeur, semble particulièrement
+défectueux quand on l'applique à la comparaison des diverses saisons.</p>
+
+<p>M. Angot, directeur du bureau central météorologique, propose donc une
+nouvelle méthode pour comparer les températures des différents hivers,
+surtout au point de vue de leur influence sur les phénomènes agricoles.
+Il fait remarquer que les moyennes mensuelles sont insuffisantes, car le
+mois de février, par exemple, peut, comme en 1913, donner une
+température moyenne à peu près normale, tout en ayant présenté deux
+parties absolument différentes, l'une chaude et humide, l'autre froide
+et sèche. De même l'examen des températures extrêmes ne permet pas de
+déductions certaines.</p>
+
+<p>L'influence des froids sur la végétation dépendant à la fois de leur
+intensité et de leur durée, M. Angot fait, pour chaque mois, la somme
+des températures minima quotidiennes inférieures à 0°. Pour huit mois de
+l'année, octobre à mai inclusivement, le total est en moyenne 198°,7,
+soit 200° en chiffres ronds. Mais, d'une année à l'autre, ce total varie
+dans des proportions considérables: 52° en 1872-1873 et 588» en
+1879-1880; il semble donc que de tels écarts permettent une
+classification assez exacte.</p>
+
+<p>M. Angot a dressé un tableau résumant les observations faites au parc
+Saint-Mauv pendant quarante ans, soit depuis l'hiver 1872-1873 jusqu'à
+1911-1912. Les quatre hivers donnant les totaux les plus forts sont les
+suivants:</p>
+
+<p>1879-1880.......--588°<br>
+1890-1891.......--447<br>
+1894-1895.......--412<br>
+1887-1888.......--323</p>
+
+<p>Les quatre hivers les moins froids ont donné des sommes très faibles:</p>
+
+<p>1872-1873........--52°<br>
+1883-1884........--59<br>
+1911-1912........--61<br>
+1876-1877........--75</p>
+
+<p>Les trente-deux autres hivers de la période considérée ont donné des
+sommes comprises entre 100° et 300°.</p>
+
+<p>L'hiver actuel 1912-1913, d'octobre à mars inclus, a donné 73°,5, ce qui
+classe l'année courante au moins au quatrième rang dans la liste des
+hivers où il y a eu le moins de gelée.</p>
+
+<h4><span class="sc">Les étudiants étrangers en France.</span></h4>
+
+<p>D'après une statistique arrêtée au début de l'année 1913, les
+Universités françaises sont actuellement fréquentées par 41.109
+étudiants ou étudiantes se répartissant ainsi:</p>
+
+<pre> Étudiants. Étudiantes.
+
+Droit............. 16.644 119
+Médecine.......... 8.687 1.057
+Sciences........... 6.056 583
+Lettres............ 4.157 2.241
+Pharmacie......... 1.509 56
+ ______ _____
+Total........ 37.053 4.056</pre>
+
+<p>Dans ces nombres, l'étranger fournit 3.819 étudiants et 1.741
+étudiantes, soit ensemble la proportion énorme de 13,5% du chiffre
+total.</p>
+
+<p>D'autre part, la moitié des étudiantes fréquentent l'Université de Paris
+où elles se répartissent ainsi:</p>
+
+<pre>
+ Françaises Étrangères.
+
+Droit............. 43 41
+Médecine.......... 229 329
+Sciences........... 130 89
+Lettres............ 36 2
+Pharmacie......... 540 629
+ ___ _____
+Total........ 978 1.090</pre>
+
+<p>Cet afflux d'étrangers dans nos Universités est très flatteur, mais,
+peut-être, dangereux au point de vue économique. En tout cas, il
+démontre la nécessité de modifier certains règlements qui mettent les
+Français et les Françaises en état d'infériorité vis-à-vis des étrangers
+pour la conquête des diplômes français.</p>
+
+<h4><span class="sc">Limite utile des dimensions des navires.</span></h4>
+
+<p>Depuis une dizaine d'années, la dimension des grands paquebots s'est
+accrue dans des proportions inattendues, passant de 10.000 tonnes à
+20.000, 30.000 et même 60.000 tonnes. A tort ou à raison, on prévoit
+l'apparition prochaine de navires encore plus gigantesques, où le
+confort moderne serait poussé à des raffinements insoupçonnés.</p>
+
+<p>L'exploitation de ces monstres flottants ne donne point toujours des
+résultats financiers brillants, et on se demande si, dans l'état actuel
+de l'art naval, il n'y a pas une limite à l'accroissement utile de la
+dimension des navires. M. Bertin, ancien directeur des Constructions
+navales, a serré le problème de très près, et les chiffres qu'il vient
+de communiquer à l'Académie des sciences sont fort curieux.</p>
+
+<p>On augmente les dimensions des paquebots en vue de réaliser soit une
+augmentation de chargement, soit une augmentation de vitesse, soit les
+deux choses à la fois.</p>
+
+<p>M. Bertin suppose d'abord que l'on vise uniquement l'augmentation de
+chargement, et il résume ses calculs dans le tableau suivant où l'on
+voit le maximum de chargement compatible avec un déplacement déterminé.</p>
+
+<pre>
+ Proportion
+ Déplacement Chargement du chargement
+ du maximum. par tonne de
+ navire. déplacement.
+
+ 20.000 tonnes. 992 tonnes. 0,0496
+ 30.000 1.675 0,0558
+ 50.000 2.235 0,0449
+ 60.000 2.130 0,0355
+ 90.000 465 0,0052
+</pre>
+
+<p>Ainsi, le maximum <i>absolu</i> de chargement correspond au déplacement de
+50.000 tonnes; et c'est le navire de 30.000 tonnes qui permet le maximum
+de chargement <i>par tonne de déplacement</i>.</p>
+
+<p>Avec un déplacement de 100.000 tonnes, le bâtiment devient irréalisable;
+il ne pourrait même pas naviguer à vide.</p>
+
+<p>L'auteur examine ensuite le cas où l'accroissement de dimension des
+paquebots a uniquement pour but l'augmentation de la vitesse, le
+chargement restant constant. Il prend pour base un chargement de 1.675
+tonnes, maximum compatible, ainsi que nous l'indiquons plus haut, avec
+un navire déplaçant 30.000 tonnes.</p>
+
+<p>La vitesse dépendant seulement du poids du moteur, tandis que le
+chargement comprend ce poids et celui du combustible, nous considérons
+des navires approvisionnés en vue de franchir une même distance à la
+vitesse maxima; des paquebots transatlantiques, par exemple.</p>
+
+<p>Avant l'adoption des turbines, le poids du moteur de ces paquebots
+atteignait les 6/5 de celui du combustible. Ainsi, la <i>Provence</i>, avec
+son moteur de 4.200 tonnes, exigeait 3.500 tonnes de charbon pour la
+traversée du Havre à New-York. Sur la <i>France</i>, actionnée par turbines,
+les deux poids sont sensiblement égaux: 5.500 tonnes pour le moteur,
+5.000 tonnes pour le charbon.</p>
+
+
+
+<p>En tenant compte de ces divers éléments, le calcul montre que, pour tous
+les navires dérivés du type la <i>France</i>, le maximum de vitesse
+réalisable varie avec le déplacement du navire comme l'indique le
+tableau suivant:</p>
+
+<pre>
+ Vitesse maxima
+ (en noeuds)
+ Déplacement. avec un chargement
+ constant.
+
+ 20.000 tonnes 23,188
+ 30.000 24,000
+ 40.000 24,386
+ 50.000 24,346
+ 60.000 24,307
+ 70.000 24,066
+ 80.000 23,801
+ 90.000 23,482
+ 100.000 23,118
+</pre>
+
+<p>Les vitesses varient donc très peu, tantôt en croissant avec le
+déplacement, tantôt en diminuant. Elles ne conduisent jamais aux
+conditions irréalisables concernant l'augmentation du chargement.</p>
+
+<p>Le maximum de vitesse à chargement constant correspond à un déplacement
+de 40.000 tonnes, relativement peu différent du déplacement de 30.000
+tonnes auquel correspond le maximum de chargement à vitesse constante.</p>
+
+<p>D'où il résulte que la limite de l'accroissement utile des dimensions
+d'un paquebot, en vue d'augmenter soit la vitesse, soit le chargement,
+est comprise entre 30.000 et 40.000 tonnes environ. Au delà, les
+avantages escomptés sont plus qu'absorbés par le poids de la coque et du
+moteur; on perd en vitesse et en chargement. On peut simplement gagner
+de l'espace et des facilités d'aménagement.</p>
+
+<p>Toutefois, comme le fait remarquer M. Bertin, ces calculs répondent aux
+conditions actuelles de la construction des coques et des moteurs et de
+la profondeur des ports. Le jour où ces conditions changeraient, où, par
+exemple, le poids des moteurs serait fortement allégé par rapport à leur
+puissance, le maximum du tonnage utile se trouverait également modifié.</p>
+
+<h4><span class="sc">Un naufrage sur les côtes du Maroc.</span></h4>
+
+<p>Il y a quelques jours, le vapeur Agadir s'échouait sur les côtes du
+Maroc. La mer était relativement calme et le sauvetage par va-et-vient
+s'opéra dans les meilleures conditions, grâce à l'énergie du
+commandement et au sang-froid des passagers.</p>
+
+<p>Notre photographie montre un groupe de femmes, en tenue de naufrage ou
+plutôt de sauvetage. Ces dames ont simplement agrémenté leur «tailleur»
+d'une étole en liège jetée sur leurs épaules comme une étole d'hermine.
+Confiantes en la destinée et respectueuses de la discipline, elles
+attendent tranquilles, en apparence, malgré une angoisse secrète facile
+à comprendre, le moment de s'accrocher au câble qui les amènera sur le
+rivage, si rien ne casse.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017a.png"><br><b><span class="sc">Tenue de naufrage</span>.--Les passagères d'un vapeur échoué sur<br>
+la côte marocaine attendent patiemment qu'on vienne les sauver.</b></p>
+
+<h4><span class="sc">Un cyclone anormal à l'île de la Réunion.</span></h4>
+
+<p>Les cyclones de l'océan Indien, qui ravagent si fréquemment les
+Antilles, obéissent à certaines lois aujourd'hui bien connues. Ils
+prennent naissance dans les régions équatoriales, vers le 80e degré de
+longitude est, sous forme de tourbillons entourant un noyau central,
+appelé centre du cyclone, où réside un calme absolu correspondant à une
+baisse extrême de la colonne barométrique. Dans l'hémisphère sud, le
+mouvement giratoire de ces tourbillons s'effectue dans le même sens que
+le mouvement des aiguilles d'une montre; dans l'hémisphère nord, le
+mouvement est inverse.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/017b.png"><br><b>
+Marche anormale (indiquée en trait<br>
+plein) d'un cyclone, le 3 mars<br>
+dernier: le trait pointillé indique<br>
+la marche ordinaire des cyclones<br>
+observés jusqu'à présent. A, B,<br>
+centre du cyclone.</b></p>
+
+<p>Quant au mouvement de translation, ou marche du cyclone, il dessine une
+ligne parabolique s'inclinant de l'équateur vers le sud-ouest et
+revenant au sud-est après avoir atteint le sommet de sa courbe. La
+vitesse de translation, qui peut atteindre 60 kilomètres à l'heure, est,
+en moyenne, de 30 à 40 kilomètres dans les Antilles.</p>
+
+<p>La régularité de cette marche du nord-est au sud-est, en passant par
+l'ouest, fut constatée, il y a une cinquantaine d'années, par M. Bridet,
+ancien capitaine de frégate, établi à la Réunion; elle a été observée
+depuis lors par tous les navigateurs.</p>
+
+<p>Or, l'île de la Réunion a été atteinte, les 3, 4 et 5 mars dernier, par
+un cyclone qui semble avoir décrit une courbe parabolique inverse de la
+courbe usuelle.</p>
+
+<p>C'est un phénomène nouveau, tout à fait curieux, et un peu déroutant.</p>
+
+<h4><span class="sc">A propos d'un ancien portrait du roi de Grèce.</span></h4>
+
+<p>Dans notre numéro du 5 avril dernier, nous avons reproduit une ancienne
+photographie du roi Georges de Grèce, représentant le jeune souverain,
+peu après son avènement, «entouré de sa suite danoise».</p>
+
+<p>Mme de Gobineau Serpeille, fille du comte de Gobineau, le fécond
+écrivain qui, à l'époque où fut pris le curieux portrait, était ministre
+plénipotentiaire à Athènes, nous signale quelques inexactitudes dans la
+désignation des personnages qui figurent aux côtés du roi: c'est M.
+Rodostamos, Ionien de Corfou, maréchal du Palais, qui est assis à sa
+gauche, et c'est le baron de Guldencrone que l'on voit debout à sa
+droite.</p>
+
+<h4><span class="sc">La photographie de M. Constans.</span></h4>
+
+<p>En publiant, dans notre dernier numéro, la photographie de M. Constans,
+prise il y a quelques années à Constantinople, alors qu'il représentait
+la France auprès de la Sublime-Porte, nous avons omis d'indiquer, en bas
+de notre gravure, l'auteur de ce cliché: nous le devons à M. Meys, de
+Boulogne-sur-Mer, qui fut déjà souvent notre collaborateur.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018a.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>A DAYTON.--La fuite sur un wagonnet.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Un bateau débarquant des réfugiés près de la terre
+ferme.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"><i>Photographies C. J. Brown, publiées par arrangement spécial avec</i> The
+Chicago Daily News,</p>
+
+<h3>LES INONDATIONS EN AMÉRIQUE</h3>
+
+<p>Nous avons mentionné, la semaine dernière, le cataclysme terrible, à la
+suite de pluies diluviennes amenant le débordement du colossal
+Mississipi et de ses affluents principaux, l'Ohio, notamment, qui a
+ravagé quelques-uns des Etats les plus florissants de la grande
+république nord-américaine, Nebraska, Ohio, Indiana, Pennsylvanie,
+Virginie, Illinois, Kentucky, New-York même. Les conséquences de ce
+désastre, en ce qui concerne surtout les vies humaines anéanties, sont
+heureusement beaucoup moins graves qu'on ne l'avait redouté au premier
+abord. On avait parlé de milliers de morts. En réalité, quelques
+centaines de personnes ont trouvé la mort dans ces terribles jours.
+Beaucoup qu'on croyait disparus avaient pu trouver un asile assez sûr et
+ont peu à peu rejoint les leurs, regagné leurs foyers, ou ce qui en
+demeurait.</p>
+
+<p>Car les ravages matériels causés par le fléau sont, en revanche,
+incalculables.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018b.png"><br><b>Un vieux ménage abandonnant ses pénates.</b><br>--<i>Phot. Curtiss
+Brown, du</i> Collier's Weekly.</p>
+
+<p>Toutes ces populeuses cités américaines, si vivantes, si fébriles, ont
+été outrageusement dévastées, et les tristes spectacles qu'il nous a été
+donné de contempler voilà deux ans ne donneraient qu'une imparfaite idée
+des ruines accumulées par le sinistre dans des quartiers improvisés,
+construits en matériaux inconsistants et emportés comme des fétus par
+les eaux.</p>
+
+<p>Différente aussi, sinon plus crâne, a été l'attitude, en présence du
+fléau, des populations. La circulation sur wagonnet, que montre l'une de
+nos photographies, est à nos yeux nouvelle et assez inattendue. Par
+ailleurs, il y avait, dans l'aspect des rues sillonnées de barques,
+assez de ressemblances avec ce que nous vîmes au commencement de 1911,
+ne serait-ce que la neige qui, succédant aux ondées, avait couvert les
+toits; et le froid, dont nous souffrions aussi, dans des conditions
+pareilles, était tel, nous dit-on, qu'à Columbus (Ohio) on vit des gens
+transis sur les arbres où ils avaient dû se réfugier en hâte pour fuir
+la montée des flots, tomber, incapables de résister plus longtemps, et
+se noyer.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018c.png"><br><b>LES INONDATIONS AUX ÉTATS-UNIS.<br>--A Pérou (État
+d'Indiana): deux oubliés qui se sont réfugiés<br> sous une véranda en
+attendant l'arrivée des secours.</b><br>--<i>Phot. A. J. Miller, publiée par
+arrangement spécial avec</i> The Chicago Daily News.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/019small.png"><br><a href="images/019large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br>
+Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre<br> ne nous ont pas été fournis.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913, by Various
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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