diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 37769-8.txt | 3112 | ||||
| -rw-r--r-- | 37769-8.zip | bin | 0 -> 69365 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h.zip | bin | 0 -> 3134615 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/37769-h.htm | 3270 | ||||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/000large.png | bin | 0 -> 168519 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/000small.png | bin | 0 -> 26527 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/001.png | bin | 0 -> 8150 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/001a.png | bin | 0 -> 176594 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/002.png | bin | 0 -> 35152 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/003a.png | bin | 0 -> 45516 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/003b.png | bin | 0 -> 47810 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/004.png | bin | 0 -> 95196 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/005.png | bin | 0 -> 86140 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/006.png | bin | 0 -> 105276 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/007.png | bin | 0 -> 202580 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/008.png | bin | 0 -> 21074 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/009a.png | bin | 0 -> 74172 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/009b.png | bin | 0 -> 84994 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/010.png | bin | 0 -> 198557 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/011.png | bin | 0 -> 130857 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/012a.png | bin | 0 -> 104872 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/012b.png | bin | 0 -> 60320 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/013a.png | bin | 0 -> 46551 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/013b.png | bin | 0 -> 46290 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/013c.png | bin | 0 -> 48004 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/014.png | bin | 0 -> 160223 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/015a.png | bin | 0 -> 136877 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/015b.png | bin | 0 -> 76992 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/015c.png | bin | 0 -> 21961 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/016a.png | bin | 0 -> 60936 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/016b.png | bin | 0 -> 41025 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/017.png | bin | 0 -> 42299 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/018a.png | bin | 0 -> 51862 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/018b.png | bin | 0 -> 51642 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/019a.png | bin | 0 -> 35524 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/019b.png | bin | 0 -> 36549 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/019c.png | bin | 0 -> 19124 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/020a.png | bin | 0 -> 20031 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/020b.png | bin | 0 -> 15313 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/020c.png | bin | 0 -> 51673 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/021a.png | bin | 0 -> 63439 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/021b.png | bin | 0 -> 41607 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/022large.png | bin | 0 -> 209954 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/022small.png | bin | 0 -> 57306 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 26109 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 37769-h/images/supp1.png | bin | 0 -> 24505 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
49 files changed, 6398 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/37769-8.txt b/37769-8.txt new file mode 100644 index 0000000..b171edf --- /dev/null +++ b/37769-8.txt @@ -0,0 +1,3112 @@ +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913 + +Author: Various + +Release Date: October 16, 2011 [EBook #37769] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3653 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913 + +AVEC CE NUMÉRO +La Petite Illustration +CONTENANT +LES ANGES GARDIENS +Roman par MARCEL PRÉVOST +PREMIÈRE PARTIE + + + +LA REVUE COMIQUE, par Henriot. + + + +Ce numéro comprend VINGT-QUATRE PAGES, dont quatre en couleurs. Il est +accompagné de LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Roman n° 1, contenant la +première partie du roman de M. Marcel Prévost: LES ANGES GARDIENS. + +[Illustration: L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 1er +MARS 1913 _71e Année.--Nº 3653._] + +[Illustration: ARMÉE NOIRE La grappe humaine: un débarquement de +tirailleurs sénégalais, avec armes et bagages, à Grand-Bassam. _Voir +l'article, page 192._] + + + +LA PETITE ILLUSTRATION + +_Le numéro prochain de_ La Petite Illustration _(n° 2--8 mars) contiendra +une pièce de théâtre:_ +_Alsace_ +_de_ MM. GASTON LEROUX ET LUCIEN CAMILLE, _dont le retentissement a été +si grand et dont la carrière se poursuit avec tant de succès au théâtre +Réjane; le numéro suivant (n° 3--15 mars) contiendra la seconde partie +du roman de_ M. MARCEL PRÉVOST: +_Les Anges gardiens._ + + + +COURRIER DE PARIS + +LE THÉ + +Il a fait beau tout le jour. Ainsi qu'un gardien pressé qui rabat des +visiteurs, le Soir chasse devant lui les derniers rayons du soleil qui +se retirent à regret. Le ciel, en même temps que les musées, a l'air de +fermer. Partout on allume. Voici l'heure aimable et brune du thé. Où le +prendrons-nous? Je suis bien embarrassé. Dans les Ritz et les Palace +étincelants de luxe et de feux? Dans les cosmopolites Rumpel évoquant la +_Riviera_? Dans les Colombin de bonne tenue?... Tant de thés divers nous +sollicitent, nous font signe. Il y a les thés du boulevard, de la rue de +Rivoli, de la place Vendôme, des Champs-Elysées, les thés à musique et à +tziganes, si brillants, si montés d'allure, tout fumants d'animation et +de vie heureuse. Il y a les thés, calmes et ramassés, de la rive gauche, +où l'on trouve toujours de la place, les thés du silence où viennent +décemment s'asseoir des gens âgés et très comme il faut, des dames du +faubourg à bandeaux gris qui sortent avec peine de vastes voitures très +basses. Dans ces thés-là, de décor balzacien, on parle à voix de +confesse et on est servi par un glissant maître d'hôtel qui a des façons +de valet d'évêque. Et les petites cuillers sont de vermeil dans des +tasses à fleurs 1840 à bordure un peu dédorée... On pense, en les +voyant, à de vieux sucriers de famille... + +Et il y a, dans des rues peu passantes, les thés discrets et voilés de +guipures, qui ont je ne sais quelle apparence de thés mystérieux... + +Il y a les thés exotiques, les thés russes, tout bardés de samovars, qui +font songer à Tourgueneff, à Tolstoï, à Gogol, à toutes les héroïnes en +offna et en ova de nos anciennes lectures,... et les thés indiens où des +Cinghalais mordorés aux tailles de bambou, au chignon en crin d'onagre +et le peigne crevant les tresses bleues, vous toisent d'un oeil trop +noir sous un plumait de cils... Et il y a les thés traditionnels, dans +les sages magasins sans amusettes ni babioles, où sur des rayons de +bibliothèque sont uniquement rangées les grandes boîtes sombres et +carrées, aux goulots forts et ronds, qui ressemblent à des lanternes +magiques peintes en noir. Une odeur d'épice et de fer-blanc, de tôle +vernie et de vapeur parfumée, flotte dans l'honnête salle que l'on +quitte plus d'une fois, avec un sac d'une livre à la main, un petit sac +vite fait et ficelé «pendant que ça refroidit». + +Il y a le thé anglais, dressé à l'anglaise dans toute sa rigueur +britannique, et pris à l'anglaise par des Anglais, _des vrais_, qui ne +parlent pas le français, même et surtout s'ils le savent, et qui opèrent +dignement comme s'ils étaient en bateau et sur un des _leurs_. Il y a le +thé chez le grand pâtissier, dans une pièce en glaces, une pièce voisine +et réservée, et ce n'est déjà plus le thé proprement dit, le véritable +thé. C'est un thé mou, impersonnel et dénué de saveur, un thé banal et +qui sent la province, presque un thé de table d'hôte. Et, en dessous, +nous avons le thé touchant et qui déchaîne la pitié, celui du petit +pâtissier, où une seule table ronde de jardin, deux au plus, deux +guéridons de fer, qui donnent froid aux doigts, sont destinés aux +consommateurs assez opulents pour réclamer le coûteux breuvage. C'est un +thé, quand par hasard il est demandé par le client riche, _qui a le +droit de s'asseoir_... ah! c'est un thé qui bouleverse la maison «fondée +en 1875»! Les trois jeunes demoiselles en tablier blanc sont sens dessus +dessous, la dame du comptoir sonne plusieurs fois de suite d'un petit +timbre qui a exactement le son des timbres de lapin blanc des bazars, le +patron se montre en tourte de toile, au seuil de l'arrière-boutique, +toutes manches relevées sur ses poignets, comme s'il se battait avec un +dîner de trente couverts. Enfin, après de longues allées et venues, il +est apporté, servi petit à petit, avec des sourires qui signifient: «On +vous gâte!» Et quand il est bu, que la tasse ébréchée est vide, il faut +voir l'air de satisfaction de la patronne qui, le porte-plume au long +des phalanges, interroge de loin: «Eh bien, mesdemoiselles, annoncez!», +tandis que, toutes les trois ensemble, à qui arrivera la première, elles +proclament vivement: «_In_ thé.» + +Il y a le thé en visite, pris chez l'une ou chez l'autre, quelquefois +chez les deux, dans lequel on ne manque pas de beurrer la médisance et +de sucrer la calomnie. C'est à ce thé-là que se pratiquent savamment les +variations de la crème, et les manières du lait, depuis le _nuage_ et le +_doigt_ jusqu'à la _larme_ et au _soupçon_. Un soin particulier préside +à la cérémonie. Rien n'est laissé au hasard. Tout a une importance +prévue, calculée; la forme des tasses, leur transparence et leur +fragilité, leur couleur, le choix de la théière, porcelaine, métal ou +bien terre rouge... l'assortiment des toasts, des gâteaux et des menues +friandises. Le plus souvent, professe à ces thés la personne qui, mieux +que toute autre, a la prétention de savoir comment on le fait et qui +opère en démontrant, qui n'hésite pas sur la seconde où l'eau se décide +à bouillir, la façon de la mêler aux feuilles, le temps qu'elles doivent +tremper... Et elle possède aussi, cette artiste merveilleuse, le tour de +main pour verser, jouer de la passoire, et sucrer à point... se révéler, +en un mot, théiste impeccable. + +Et il y a, enfin, le thé modeste et sans apparat, l'égoïste thé que l'on +prend chez soi, tout seul, au coin du feu, pour se mettre en train, +avant de lire ou de travailler. Le chat, à même la table, vient du bout +de son nez gris, ventre de souris, tâter les tartines de pain un peu +trop grillé... et l'on boit à petites gorgées, pensif, en regardant les +toits qui ont l'air du paysage inégal et profond de notre passé... + +...Non, mais dites-moi d'où vient ce besoin, ce tenace engouement, cette +mode, cette exigence quotidienne du thé, qui parle en nous à la même +heure? + +Je crois que c'est un instinctif désir de repos, de réconfort léger. +Nous voulons stationner un instant, entre deux courses rapides, et +prendre une boisson tonifiante, utile, capiteuse, et courte, concentrée, +qui tiendra peu de place, et nous l'aimons volontiers brûlante pour y +tremper sans déception nos lèvres plus chaudes qu'elle. + +Et puis, le thé pris en commun dans tous les endroits bien machinés où +l'on a coutume de l'aller quérir, ce thé prompt, vif et volant, aussitôt +servi que desservi, nous procure l'illusion du voyage, et de l'hôtel à +l'étranger. Il est l'occasion d'une halte. Nous nous, figurons, en +l'absorbant, revenir de quelque part où nous n'étions encore jamais +allés, d'un musée, d'une promenade, d'une excursion. Le thé semble fait +pour classer et mettre en ordre des tout récents souvenirs qu'il aide à +_déposer_ en nous. Il nous donne aussi, avec quelques gouttes d'eau +bouillie qui tiendraient dans le creux de la main, la trompeuse et +artificielle conviction que l'existence est une chose agréable, aisée, +une boisson facile qui s'avale à petits coups en entendant rire une +femme et soupirer des violons. Du thé gracieux et de parade, du thé +public et frivole, tout est charmant, pour la jeunesse comme pour la +beauté: l'entrée, la pose, la sortie. C'est un plaisir de Paris, d'une +seconde, de moins que rien, mais un amusement féminin, si intense dans +sa gentille fièvre, que d'arriver, de voir, d'être vue, arrêtée, dévorée +au passage par l'admiration, ou l'envie... On est comme en gare, en +aimable salle d'attente, sans se demander si l'on va partir, ou si l'on +revient... Watteau, ramené parmi nous, ne manquerait pas de peindre des +_thés_, des thés animés, chuchotants, gais et mélancoliques, pleins du +murmure et du frisson des belles savoureuses... Il exprimerait la brève +détente et la fugitive fatigue qui passent dans les regards et dans les +traits, sur les impénétrables fronts, dans l'abandon des corps lassés +mais non vaincus. A défaut du philosophe bleu, du tendre et déchirant +poète de l'_Embarquement_, qui donc, en ces jours étonnants de +sensibilité si complexe et si fine, quel artiste à la fois nonchalant et +profond, mondain et humain, dominateur de soi-même et passionné, +pourrait se sentir attiré par l'idée séduisante, et d'une élégance +amère, d'être le peintre des femmes de «quatre à six», des goûteuses de +notre temps, de cette heure spéciale de notre histoire, pour mériter +qu'on l'appelât plus tard le Watteau des buveuses de thé? + +HENRI LAVEDAN. + +_(Reproduction et traduction réservées.)_ + + + +UN ROMANCIER ÉDUCATEUR + +MARCEL PRÉVOST + +A l'heure où sévit la fièvre du théâtre, Marcel Prévost, plus confiant +dans le livre, est certainement le romancier dont les oeuvres nouvelles +sont attendues avec la ferveur la plus passionnée: ce sont celles aussi +qui touchent le public le plus large, exercent sur ce public l'influence +la plus forte et la plus personnelle. D'une situation si privilégiée et +toujours grandissante, ce n'est point le lieu de chercher ici toutes les +raisons, non plus que de résumer une oeuvre familière à tant de milliers +de lecteurs et de lectrices. Seulement, voici plusieurs années que +Marcel Prévost n'avait point publié de roman: il était tout entier aux +enfants de Françoise et penché sur «la nouvelle couvée», discutant des +programmes. Par sa date même dans la carrière de son célèbre auteur, le +roman qui inaugure le premier numéro de _La Petite Illustration_ +apparaît ainsi avec un caractère bien particulier et, en quelque sorte, +historique: c'est le retour du maître prodigue!... De plus, ce silence +du romancier, dans le recueillement de l'éducateur, n'est-il point +profondément significatif? N'est-ce point la révélation même de l'esprit +secret qui a inspiré toute l'oeuvre et qui, aujourd'hui, avec _les Anges +gardiens_, va se manifester si clairement? + +Il y a un peu plus d'un an, je me trouvais un matin chez Marcel Prévost. + +C'était sur le bord de ce jardin si frais au printemps, avec son petit +perron chargé de fleurs, qui éloigne Paris, transfigure le Trocadéro, et +où se pressent, le dimanche, les amis de la verdure et du maître de la +maison. Près de la porte ouverte, recevant toute la lumière et toute la +gaieté, se dressait la petite table d'acajou brillant, où, chaque jour, +sa montre sous les yeux, s'assied à la même heure et pour le même temps +le méthodique romancier du caprice féminin. Là, en vérité, la création +littéraire ne semble avoir rien de mystérieux: c'est un travail pareil à +tous ceux auxquels peut s'adonner heureusement une intelligence lucide +et disciplinée. Lorsque, jadis, Marcel Prévost se présenta à l'École +polytechnique pour s'assurer devant sa famille la liberté d'écrire, il +n'apportait aucune aptitude particulière aux mathématiques que celle de +son extrême intelligence. Et c'est par là, en souvenir de ce succès +facile, qu'il est demeuré si confiant dans l'effort de l'esprit, +persuadé que tout est aisé, science ou art, à un cerveau qui se +gouverne. Cette foi positive en la vie bien conduite, cet optimisme de +volonté clairvoyante, on les sent dans toute sa personne, dans son +regard bleu, réfléchi et accueillant, dans l'équilibre de sa carrure, sa +sûre cordialité, ses amitiés éprouvées, jusque dans la bonne grâce et la +précision avec laquelle il explique lui-même son mécanisme intellectuel. +Il est un organisateur incomparable, dont l'activité prodigieuse est +tout naturellement ordonnatrice. Il veut de l'ordre aussi dans la +société, dans la famille, dans l'amour. Il n'écrit que pour en mettre +partout, le plus possible, par les moyens les plus sûrs. + +--Vous voyez, dit-il, je suis tout entier dans la pédagogie. + +Sur la petite table, en effet, à côté de textes grecs et de +dictionnaires latins (Marcel Prévost est un humaniste de tous les +jours), il y avait un grand cahier cartonné. Ce cahier, qui est toujours +là, sous la main, sert à tout. Marcel Prévost y note pêle-mêle ses +lectures, des adresses de chauffeur, des comptes, ses plans de roman. +Ces plans sont aussi développés que le roman lui-même. Marcel Prévost +estime qu'il n'a l'esprit net que la plume à la main: habitude +d'algébriste. Sur le papier, il discute avec lui-même, se formule des +objections, et y répond. Quelquefois, il écrit le lendemain en face de +ce qu'il avait consigné la veille: «idiot!» Or, sur ce cahier à tout +penser, fraternisaient, avec les derniers conseils à Françoise, les +premières notes sur _les Anges gardiens_. + +Certes, je ne dis point que ce roman d'aujourd'hui soit exactement +contemporain du beau traité d'hier. Je crois même le contraire, et ce +n'est point là une oeuvre de quelques mois. Marcel Prévost travaille en +mathématicien et raisonne en philosophe. Il conçoit d'abord, à propos +d'une observation, une vue morale, un principe directeur. Mais il en +demeure là parfois très longtemps, presque inquiet, attendant +l'involontaire trouvaille, l'imprévisible trait d'imagination qui lui +permettra de composer une histoire, d'animer son ensemble, de faire +vivre ses personnages. Dix années durant, il a songé à écrire son livre +sur l'Allemagne et n'a dû le thème romanesque de _Monsieur et Madame +Moloch_ qu'aux frasques retentissantes de certaine princesse. C'est +seulement lorsqu'il possède ainsi les deux éléments d'une oeuvre, l'idée +qui vient de lui, le fait qui vient de n'importe où, qu'il écrit ses +trois cents pages. Ce travail, alors, il l'exécute très vite et fort +ponctuellement, parce qu'il est né romancier et qu'il sait où il va. Tel +est le cas des _Anges gardiens_. Conçus depuis longtemps à propos +d'articles de journal, esquissés dans la délicieuse _Missette_, appelés +enfin à la vie mystérieuse par l'influence secrète de Françoise maman, +ils sont le début d'une série sur les personnages et les caractères les +plus nouveaux, non pas même de l'heure, mais de l'instant présent. + +Attiré, dès qu'il a commencé d'écrire, par les femmes, ayant décidé tout +à la fois de les prendre pour modèles, pour lectrices, et quasi pour +pénitentes, Marcel Prévost a surtout été frappé, en une époque qui se +démène, par leurs agitations. Le caractère dominant de «ce temps-ci» +(c'est le sous-titre de la nouvelle série) lui parut être l'avènement du +féminisme,--non pas d'un féminisme théorique, doctrinaire et +propagandiste, mais d'un féminisme instinctif, multiple, partout +présent, et bien souvent inaperçu. Or, ce féminisme, qui n'est point de +la littérature, n'a en réalité pour les femmes qu'un seul sens: faire la +même chose que les hommes. C'est un cas particulier de ce que les +naturalistes appellent chez certains papillons qui prennent la couleur +des feuilles qu'ils habitent le «mimétisme». Nos contemporaines ont +d'abord imité notre littérature, puis elles ont revendiqué nos droits, +emprunté nos libertés, nos carrières. Elles devaient en venir jusqu'à +prétendre s'approprier nos sentiments, nos instincts, nos amours, nos +expédients et nos intrigues. C'est là, si je puis dire, la vue +d'ensemble de Marcel Prévost, sa philosophie générale des moeurs +actuelles. Qu'était-ce que la demi-vierge? Une demoiselle qui +contrefaisait le jeune homme. Que sera demain «la Don Juane»? Une jeune +femme qui contrefait le vieux monsieur. Qu'est-ce aujourd'hui que +«l'Ange gardien»? Une aventurière du préceptorat, une déracinée qui joue +les Julien Sorel, à la Stendhal. Sainte-Beuve se plaisait à reconnaître +des espèces d'esprits, comme des espèces d'animaux. Il y a ainsi, +beaucoup plus que des classes, des espèces sociales, et particulièrement +des espèces féminines. L'instabilité de ce temps-ci, la multiplicité et +l'incohérence des forces qui l'agitent, favorisent et hâtent la +production de ces espèces féminines. Marcel Prévost en est le +naturaliste diligent: il les baptise heureusement dès qu'il les a +découvertes. + +[Illustration: M. Marcel Prévost.] + +Mais toute observation de moeurs un peu vigoureuse se dépasse elle-même. +Épris d'ordre, d'ordre quasi géométrique, né administrateur, ayant +besoin de voir toute chose en sa place, Marcel Prévost est attaché, avec +autant de mesure que de force, à la famille, au mariage, à tout ce qui +lui paraît un principe de bon rangement dans la société. Il sait que +l'affaiblissement des croyances religieuses a désemparé beaucoup de +femmes, et il espère dans l'éducation où il voit le problème essentiel +du moment, dont il attend tout salut. Là est le sens profond de sa +pensée, la portée la plus haute de ses livres les meilleurs, sa +hardiesse véritable. + +La vive étude que nous allons lire apparaît ainsi comme une suite +naturelle de cette oeuvre pédagogique à laquelle, depuis quelque temps, +il s'est consacré avec tant de goût et de succès. Les anges gardiens--la +variété féminine de l'année--ce sont, non seulement ces étrangères, mais +ces inconnues auxquelles la manie des langues ouvre si légèrement la +porte du foyer. L'intention de Marcel Prévost a été de nous présenter, +en les groupant, quatre institutrices, Allemande, Anglaise, Italienne, +Luxembourgeoise. Elles diffèrent d'âge, de tempérament, d'ambition et de +dévergondage, n'ayant en commun que l'obscurité qui les entoure, ce qui +persiste en elles d'ignoré, d'inexplicable, parfois même +d'incompréhensible à elles-mêmes et d'involontaire. Chacune suit son +intrigue. Elles font toutes les quatre beaucoup de mal: en sont-elles +absolument responsables elles-mêmes? Loin de leur patrie, loin des +leurs, sans milieu naturel, elles en improvisent un factice, où elles se +fréquentent toutes, où la meilleure et la dernière venue est bien vite +prise à cette contagion de l'exil. Admises dans l'intimité même des +ménages, elles en voient les désordres, les faiblesses, les tares: +comment ne seraient-elles point tentées d'en profiter...? + +Qu'on s'attende donc à trouver ici un type de femme aussi inédit que +mystérieux. Qu'on s'attende aussi à trouver une forte et même assez +sévère leçon. + +Avec une force, un éclat, une autorité qu'on n'oubliera plus, Marcel +Prévost a voulu signaler un danger qu'on négligeait par paresse et +dénoncer aux plus coupables leur faute. Trop volontiers absentes de chez +elles, en effet, prises à leurs propres frivolités, les mères +d'aujourd'hui délèguent à peu près au hasard leur devoir essentiel. Ne +cherchons pas ailleurs la cause première du mal, car on n'élève pas une +âme par procuration et l'illusion de lui faire apprendre une langue +vivante ne justifie point que l'on abandonne un enfant à une bonne, ni +surtout une jeune fille à une étrangère, recrutée dans une agence, dont +on ignore le passé, la famille, le plus souvent même jusqu'à l'identité. + +Telle s'annonce, dans son inspiration morale et son actualité +pittoresque, l'oeuvre dont voici le premier fascicule, déjà si +captivant. Peinture vigoureuse et poussée, elle s'adressera sans doute +bien plus aux mères qu'aux jeunes filles elles-mêmes, car Marcel Prévost +n'est pas un doctrinaire qui ne conte une histoire que pour nous +édifier. Il dit tout ce qu'il voit, comme il le voit: ses livres +l'intéressent le premier et je devine dans celui-ci parfois de la +rudesse, même de l'âpreté, de courageuses audaces. Dès le début, on sent +qu'ayant abordé une question qui lui tenait à coeur, il a résolu de la +traiter jusqu'au bout, en force et à fond. Peut-être même, si je m'en +fie à un regard indiscret jeté sur quelques pages d'épreuves, +découvrira-t-on jusque dans l'exécution des qualités qui ne s'étaient +pas encore affirmées à ce degré et un élargissement singulier de la +manière. J'ai l'impression qu'ici Marcel Prévost a composé en grand, et +du dehors, à la Balzac, qu'il procède par touches puissantes et massées, +avec des raccourcis sur les caractères et les existences. Chacune de ses +quatre héroïnes a son aventure dans une famille distincte, et comment +ces quatre histoires, dont une seule aurait suffi à motiver une étude +ordinaire, s'harmonisent, s'ajustent, se pénètrent et se complètent, ce +sera la surprise du lecteur. En tout cas, on sait que Marcel Prévost a +pris récemment la direction littéraire de la _Revue de Paris_; peut-être +sait-on moins l'assujettissement et les soins d'une telle fonction. Ce +n'est là qu'un jeu, semble-t-il, pour l'actif écrivain et, l'année même +où ses nouveaux devoirs et ses premiers succès auraient pu le distraire +quelque peu, on dirait qu'il a mis comme une secrète coquetterie à +publier justement son ouvrage le plus abondant, celui dont on admirera +le plus sûrement la force, la richesse, la variété et l'éblouissante +ordonnance. + +GASTON RAGEOT. + + + +[Illustration: Le colonel-bandit, fait depuis général, Pancho Villa, et +son état-major.--_Phot. N.-C. Adossidès._] + +LA TRAGÉDIE MEXICAINE + +UN TYPE DE GÉNÉRAL DE GUERRE CIVILE + +_La lutte engagée, au Mexique, entre le président Madero et le parti +révolutionnaire dirigé par le «général» Félix Biaz (voir notre numéro du +15 février), vient de se terminer par une violente tragédie, avec +guet-apens, assassinats, agrémentés encore de raffinements d'hypocrisie +et de duplicité._ + +_Après une lutte atroce de dix à douze jours dans la ville, l'avantage +resta aux révolutionnaires. Alors, ce furent des arrestations en masse. +Le président Madero--mal défendu dans son palais par les troupes +gouvernementales, sous les ordres des généraux Huerta et Blanquet--son +frère Gustave, le vice-président Pino Suarez, les premiers, furent +emprisonnés. Combien d'autres avec eux!_ + +_Pour Gustave Madero, la détention ne fut pas longue, et, dès le +lendemain, les généraux Huerta et Félix Diaz, qui s'étaient mis +d'accord, pouvaient télégraphier à l'ex-président Porfirio Diaz, au +Caire: «Vous êtes vengé. Gustave est mort.» On l'aurait fusillé sur +l'une des positions mêmes qu'occupaient les insurgés._ + +_Le président lui-même et le vice-président lui survécurent à peine +quelques heures._ + +_Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, Francisco Madero, que Huerta +gardait comme prisonnier au palais, était conduit en automobile avec le +vice-président Suarez vers le pénitencier où il devait être incarcéré. +Une escorte les accompagnait._ + +_D'après la version officielle, la petite troupe aurait été attaquée par +des partisans de Madero, résolus à enlever l'ex-président. Il y eut un +combat de vingt minutes. Après quoi on retrouva morts et Francisco +Madero et Pino Suarez._ + +_On n'ajoute guère foi à cette version. Il est plus probable que les +deux malheureux ont été tués par les officiers chargés de leur garde. Et +l'on soupçonne fort aussi l'agression prétendue d'avoir été simulée afin +qu'on pût appliquer aux prisonniers ce qu'on appelle là-bas, la_ ley de +fuga, _la loi de fuite._ + +_Quoi qu'il en soit, c'est le général Huerta qui a pris la présidence +provisoire, et le général Félix Diaz semble avoir été proprement joué. +D'autre part, Zapata et ses partisans continueraient la lutte dans les +provinces du Sud. Un autre président, M. Francisco Gomez, aurait été +proclamé dans le Nord..._ + +_Mais il est bien difficile de se reconnaître au milieu de l'amas des +nouvelles contradictoires. Plutôt que de nous y risquer, il nous semble +préférable de donner ici le portrait d'un des «héros» de l'anarchie +mexicaine. Cette curieuse silhouette, campée par l'ancien correspondant +de l'un des grands journaux californiens, qui suivit, il y a quelques +mois, les péripéties de la lutte entre les «maderistes», alors +triomphants, et les «orozquistes», partisans de Diaz, aidera peut-être à +comprendre mieux que ne pourraient faire tous les commentaires les +hommes de là-bas et les événements qu'ils conduisent:_ + +Ce fut dans une petite ville minière de l'État de Durango, à Mapimi, que +je fis la connaissance du «général» Pancho Villa. + +Déjà, comme à présent, mi-guerrier, mi-bandit, chef de partisans et +détrousseur de grands chemins, il n'arborait encore que le grade de +colonel. C'était au temps de la dernière révolution,--je veux dire de la +précédente, celle qui aboutit à l'échec et à l'incarcération à Mexico du +triomphateur d'aujourd'hui, Félix Diaz. + +Les forces «fédérales» s'étaient concentrées à Mapimi, dans un pays +montagneux, merveilleusement propre aux embuscades de la _guérilla_. +Elles n'attendaient, pour se mettre en campagne, que l'arrivée de +renforts, du «régiment» qu'allait leur amener Pancho Villa. Après quoi, +elles s'aventureraient à travers le désert septentrional, à la rencontre +de l'armée d'Orozco qui, elle-même, se dirigeait vers le Sud, cherchant, +pour leur livrer bataille, les troupes de Francisco Madero, acharné à la +conquête du pouvoir qui vient de lui être si brutalement enlevé. + +L'état-major fédéral, parmi lequel se trouvait le colonel Raoul Madero, +le frère cadet du nouveau président, grand admirateur de Villa, n'était +pas sans alarmes touchant le sort de celui-ci. + +Quelques jours auparavant, en effet, Pancho Villa s'était, par un +audacieux coup de force, emparé de la ville de Parral. Mais le bruit +s'était répandu que bien vite les troupes gouvernementales avaient pris +sur lui une éclatante revanche, et que sa colonne, lui en tête, avait +été exterminée. La nouvelle inquiétait particulièrement Raoul Madero, +navré à la pensée d'avoir perdu un ami qu'il aimait fort et, de plus, un +précieux auxiliaire de son frère Francisco. + +[Illustration: Orozco.] + +Cependant, un beau matin, comme je me trouvais à la station du petit +chemin de fer de Bermejillo, le général Trucy Aubert fut en mesure de +nous rassurer tous: Villa avait réussi à s'échapper de Parral, il était +en route vers Mapimi, suivi des restes de son «armée»,--qui, de fait, +avait subi de graves dommages, et nous n'allions pas tarder à le voir +apparaître. + +Alors je m'en revins vers Mapimi, désireux, s'il se pouvait, +d'accompagner le groupe ami qui ne pouvait manquer de se porter +au-devant du colonel Villa. + +La petite ville était en effervescence; des hommes, des femmes, des +enfants, couraient en tous sens, gesticulant et vociférant avec passion. +La bonne nouvelle s'était répandue; toute cette foule attendait son +idole. + +Raoul Madero allait partir. Je n'eus que le temps de sauter en selle et +de le suivre. + +Je l'accompagnai pendant 4 kilomètres environ. Là, une éminence se +dressait qui allait constituer un admirable belvédère. Je l'escaladai. +On apercevait, de cet observatoire, les avant-postes de l'armée +fédérale, échelonnés aux flancs de la montagne voisine. Le soleil +mexicain, intense, dévorant, dardait sur la plaine nue, déserte, +alanguie dans la torpeur de cette belle journée. Là-bas, tout à +l'horizon, les hautes cimes de la Sierra Durango se dressaient dans +l'azur tiède, altières, mélancoliques. + +Soudain, au fond de la plaine, un nuage de poussière s'éleva: Pancho +Villa débouchait d'une gorge rocheuse, à la tête de ce qui restait de +ses fidèles, 300 hommes environ, tous à cheval, leurs mausers en +bandoulière, coiffés de sombreros de tous modèles, de toutes dimensions, +vêtus de charros multicolores, et traînant avec eux un millier, +peut-être, de brebis blanches, tout un troupeau razzié dans une hacienda +de la route. + +Pancho Villa, qui fut bientôt devant moi, n'amenait pas avec lui que ce +butin. Il n'apportait pas à l'armée fédérale ce seul viatique. Ses +bagages étaient alourdis encore d'une somme de 180.000 pesos (450.000 +francs) environ, raflée à Parral durant qu'il l'occupait. + +Ce chef de guerre--que, pour le récompenser des services rendus à la +cause, le président Madero n'allait pas tarder à élever au grade de +général--m'apparut sous les aspects d'un franc bandit, d'une manière de +roi des montagnes au teint basané, à l'oeil sans douceur, rude, violent +d'allures, inquiétant, un de ces hommes qu'il vaut mieux, comme on dit, +avoir comme ami que comme ennemi. Et le passé de cet ancien éleveur, +gardien de troupeaux, on ne sait trop, qui, plus tard, avait exploité, +au pire sens du mot, des abattoirs, permettait de redouter beaucoup de +lui dans l'avenir. + +Le «colonel» descendit, sans façon, à la très modeste auberge où +nous-mêmes, mes compagnons et moi, étions venus demander à déjeuner. Sa +chevauchée matinale avait fort aiguisé son appétit, et il fit un copieux +repas. Quand nous eûmes fait connaissance, je l'invitai à venir, en +compagnie de son ami Raoul Madero, passer la soirée chez moi. Il voulut +bien accepter. + +Etendu sur un divan et fumant sans relâche des _cigarros de hoje_, des +cigarettes roulées dans des feuilles de maïs, il se laissa aller aux +confidences, évoquant pour nous quelques-uns des épisodes les plus +marquants de sa vie mouvementée de coureur de routes, de détrousseur, +puis de _guérillero_, de bandit pour tout dire. Et, plus encore que de +ses récits colorés des combats de Parral et de Boquilla, où il avait été +fort crâne, je fus frappé du calme magnifique avec lequel il nous parla +de sa jeunesse et du drame sanglant qui avait décidé de sa carrière et +fait de lui un _outlaw_. + +Pancho Villa était né dans l'État même de Durango, il y avait, quand je +le rencontrai, trente-trois ans. Ses parents possédaient une petite +ferme, un _rancho_, avec un troupeau dont les soins lui furent en partie +confiés. Il grandit librement, menant la vie active et saine du paysan +de ces pays de lutte, qui durcit les muscles et trempe la volonté. Ce +fut un intrépide batteur de plaine. + +Son père mourut, et il dut assumer la charge de diriger le _rancho_ où +il demeurait seul avec sa mère et une jeune soeur. Il dépeignait +celle-ci comme une jolie fille aux yeux noirs, au tempérament ardent, +vaine, un peu, de sa beauté, et encline à la coquetterie. De beaux +garçons la remarquèrent, et même elle attira l'attention d'un des +magistrats du district. Un beau jour, elle disparut, enlevée... avant le +sacrement. + +Pancho ne chercha pas loin: le magistrat avait, du même coup, abandonné +son poste. + +Le frère décida qu'une telle insulte ne pouvait être lavée que dans le +sang. Il jeta sur son dos sa bonne carabine, enfourcha un cheval, et, +emmenant avec lui un prêtre de ses amis, il se mit à la poursuite des +fugitifs. Il les rejoignit bientôt. + +Sur son ordre, le prêtre qui l'accompagnait célébra sans délai leur +mariage. Après quoi, Pancho ordonna au jeune marié de rédiger lui-même +son propre acte de décès. Il n'y eut pas à discuter. Et quand ce fut +fait, que tout fut dans les formes, d'une balle il abattit son nouveau +frère. Le prêtre dit, sur la tombe ouverte en hâte, les prières des +morts, puis on remonta en selle et l'on retourna au _rancho_. + +De telles tragédies, au Mexique, ne sont pas rares. Elles n'ont pas +toujours de sanctions légales. Mais la disparition du magistrat ne +pouvait passer sans attirer l'attention des rurales, les gendarmes +chargés de la police des campagnes. Une enquête fut ouverte, qui aboutit +à l'ordre d'arrestation de Pancho Villa. Ce fut pour le maréchal des +logis qui s'en chargea une malheureuse mission: un coup de fusil le tua +net. + +[Illustration: Comment circulent les trains, en pays insurgé, au +Mexique: sur le toit des wagons, des soldats sont postés, prêts à +riposter à la première attaque. _Phot. A. Hauff._] + +Après quoi, chargé de ce second meurtre, Villa s'en fut dans les +montagnes. + +Il y vécut quinze ans, suivi toujours de deux fidèles _cowboys_, se +dérobant à toutes les recherches, échappant à toutes les embuscades. En +vain, sa tête avait été mise à prix à 20.000 pesos (50.000 francs). Les +Sierras de Durango et de Chiahua lui furent de sûrs asiles. Il y vécut +de brigandage, pillant les fermes, razziant les troupeaux, détroussant à +main armée les voyageurs quand l'occasion s'en présentait. + +La gendarmerie rurale, cependant, ne lui laissait nul répit: l'appât de +la prime surexcitait son zèle. En ces quinze années, il y eut entre elle +et l'audacieux bandit plus de quatre-vingts rencontres où 43 _rurales_ +trouvèrent la mort. Auprès d'un tel Fra Diavolo, les hôtes du maquis +corse sont de bien petits compagnons. + +Pancho Villa lui-même fut blessé huit fois; pas une seule de ses +blessures ne fut grave. Les balles l'effleuraient. + +Enfin, la politique lui offrit l'occasion d'une rentrée honorable, et +quand Francisco Madero leva, contre Porfirio Diaz, l'avant-dernière +année, l'étendard révolutionnaire, Pancho Villa se résolut à suivre sa +fortune. Bien lui en prit; ce fut la réhabilitation, consacrée, comme +j'ai dit, par l'octroi des étoiles de général! Doux pays! + +Mon hôte, d'ailleurs, avait conscience, fermement, d'avoir, d'un coup, +effacé toutes les fautes d'autrefois. Et quand il eut terminé son récit, +se recueillant un moment, il reprit la parole pour nous faire observer +qu'en somme, et quoi que la première phase de son existence eût de +scabreux, il n'en était pas moins devenu, pour l'heure, un héros +national, un soutien du gouvernement légal du lendemain,--une manière de +caractère enfin. + +Pourtant, il n'y avait pas quinze jours, peut-être, qu'avant +d'abandonner la partie il venait d'accomplir un des plus beaux actes de +banditisme de sa carrière tout entière. + +C'était au lendemain de la prise de Parral. + +Le colonel, sans doute, arrivait à ce but à bout de ressources, et il +dut songer à s'en procurer. + +Donc, accompagné de sa garde du corps, sans laquelle, en cette ville +conquise mais demeurée hostile, il n'osait faire un seul pas, il se +dirigea, avant déjeuner, vers le _Banco Minero_ (la Banque minière). La +caisse était ouverte. Il s'y présenta. + +--Je m'appelle, dit-il, Pancho Villa. Voulez-vous, Monsieur, me dire +obligeamment quelle somme vous avez actuellement? + +--Cinquante mille pesos, mon colonel, répondit le caissier. + +Villa, très calme, alluma une cigarette, puis tira de sa gaine son +revolver et le posa sur la table. + +--Très bien, Monsieur. Veuillez me remettre cette somme, dont j'ai +besoin,--_muy pronto_ (très vite). + +Le dragon qui gardait ici les pommes d'or ne se fit pas répéter deux +fois cette injonction. Il osa toutefois solliciter son courtois visiteur +de lui donner, en échange de ses fonds, un reçu au nom du gouvernement +fédéral. + +Villa dédaigna même de discuter et, saisissant la plume et le papier +qu'on lui tendait, il écrivit: + +«J'ai reçu du _Banco Minero_ de Parral la somme de 50.000 pesos, +laquelle, étant butin de guerre, ne sera pas remboursée par les +autorités fédérales.» PANCHO VILLA.» + +Le caissier voulut protester, pour la forme, sans doute, mais Villa +l'interrompit: + +--Votre banque a placé un emprunt en faveur de la révolution d'Orozco, +et trop longtemps vous avez fourni de l'argent au Nord. Pour changer, +donnez-en maintenant un peu au Midi. + +Et, empochant les bank-notes, il pivota en saluant l'homme ahuri d'un +aimable: _Mucho gracias, senor!_ + +Pancho Villa, manifestement, se complaisait au récit de cet exploit. Il +niait, toutefois, l'avoir renouvelé au détriment de certaines autres +maisons de commerce de Parral. Mais un officier de l'armée fédérale, un +de ses frères d'armes, par conséquent, m'a affirmé que sa fructueuse +promenade ne s'arrêta pas là, et que, dans la même matinée, il visita +maints autres caissiers non moins timides. Il aurait rapporté de cette +tournée, selon le bruit public, 186.000 pesos (465.000 francs), il en +aurait versé au gouvernement de Madero 136.000, gardant pour lui la +différence. Mais allez donc vérifier ces choses, en ce pays! + +Toujours est-il que Francisco Madero, appréciant à sa valeur un +auxiliaire aussi actif, récompensa comme j'ai dit tant d'éminents +services: Pancho Villa fut promu général,--et, qui mieux est, général +des rurales, de la bonne gendarmerie de campagne qui l'avait naguère +traqué d'un si beau zèle. Et voilà, au moins, un chef qui doit connaître +et estimer ses troupes. Ainsi Vidocq, jadis, devint policier après avoir +été escarpe. + +Et maintenant, Pancho Villa peut bien abriter derrière de faux semblants +de foi politique, de patriotisme, ses instincts de pillard, sa mauvaise +foi de forban. Nous ne pouvons guère être dupes. Le jour où il fit +alliance avec Madero, il caressait le rêve d'effacer par des services de +guerre civile tout un passé fort regrettable à la vérité. Et si, en ces +derniers jours, il est demeuré avec le gouvernement du défunt président, +c'est bien moins par souci de demeurer fidèle à ses amitiés que dans +l'espoir de trouver une occasion de se venger d'Orozco, dont il +jalousait les lauriers conquis au cours de la précédente révolution, et +qui luttait dans le camp adverse. Que s'il eût combattu avec celui-ci, +il eût été éclipsé, réduit à un rôle de comparse. En face de lui, il lui +demeurait possible de faire figure. Et puis... et puis il y a encore la +question d'argent. Et de quel côté manipulait-on le plus facilement des +fonds?... + +Enfin, jusqu'à présent, les amis de Francisco Madero semblent avoir +perdu la partie, et Pancho Villa aurait joué là un jeu de dupe. Mais qui +sait? + +La famille des Madero est nombreuse, riche. Pourquoi ne déclarerait-elle +pas la guerre,--la _vendetta_, pour être plus exact, au général +Victoriano Huerta, le vainqueur du moment? Raoul Madero a deux de ses +frères à venger, et il se peut que, quelque jour prochain, nous +revoyions Pancho Villa dans un des rôles de premier plan, le jour où +recommencera la lutte. Du moins saurons-nous quelle étrange aventurier +se déguise et se masque ainsi en héros. + +N.-C. ADOSSIDÈS. + + + +[Illustration: LES BLANCS FANTOMES DE L'HIVER EN FINLANDE _Avec ordre, +avec méthode, sans tourbillons ni caprices, les flocons sont descendus +tout droit du ciel sur la terre et demeurent là où ils se sont posés. +Bientôt ils ont tout recouvert et tout fléchit sous leur poids. Les +branches des grands sapins pendent, engourdies. Les jeunes arbres, plus +flexibles, sommeillent, tout entiers enveloppés d'hermine. En haut, en +bas, partout, la neige! De tous côtés, des formes bizarres de grands +fantômes qui paraissent dormir debout dans leurs linceuls et parmi +lesquels passent, lilliputiennes, découpées en noir sur le tapis ouaté, +les silhouettes, seules vivantes, d'un homme et d'un traîneau. Un lourd +fardeau de mort pèse sur les lois de la lande. La nature, appesantie +sous sa couverture blanche est assoupie pour la nuit d'hiver._ +_Photographie Jean Bouchot._] + +[Illustration: L'EFFORT SUPRÊME DE LA DÉFENSE, DANS LE PROCÈS DES +BANDITS ANARCHISTES.--Me de Moro-Giafferi plaidant pour Dieudonné. +_Croquis d'audience de PAUL RENOUARD._] + +Le procès, désormais fameux, des bandits anarchistes qui, après une +instruction géante de onze mois, a nécessité vingt-trois audiences, +s'est achevé jeudi matin, où, à 4 heures, les jurés, qui avaient à +répondre à 383 questions, ont fait connaître leur verdict. + +En son réquisitoire énergique, solide, et redoutablement documenté, M. +le procureur général Fabre avait, au nom de la société, demandé six +têtes, celles de Dieudonné, de Callemin, de Soudy, de Monier dit +Simentof, de Carouy et de Medge. Il ne s'opposait pas à l'admission des +circonstances atténuantes en ce qui concernait Gauzy. Après le chef du +parquet, qui s'était réservé de requérir contre les grands coupables, M. +l'avocat général Bloch-Laroque s'était chargé de demander pour les +comparses, les treize seconds rôles aux inculpations variées, le maximum +des pénalités encourues, c'est-à-dire les travaux forcés ou, pour le +moins, la réclusion. + +... Alors, successivement, se levèrent les quatorze avocats de la +défense. La tâche était ingrate et formidable. Elle se poursuivit avec +courage et méthode pendant trois jours. La défense fut souvent habile et +souvent brillante, au point de fréquemment impressionner l'auditoire. Et +ce fut vrai surtout lorsque Me de Moro-Giafferi, plaidant pour +Dieudonné, avec son éloquence ardente, impétueuse--dont on a dit qu'elle +avait les beautés et les vertus mais aussi les colères et les maléfices +de torrent qui emporte tout--souleva à diverses reprises l'émotion +générale par la spontanéité de ses mouvements oratoires soutenus par la +flamme de son regard, la violence passionnée de son verbe et l'élan +irrésistible de son geste. + +Après leurs avocats, quelques-uns des accusés, Callemin, +Monier-Simentof, Soudy, prirent la parole et firent un suprême effort +pour sauver leur tête. Puis le jury se retira pour délibérer. Il entra +dans la salle des délibérations le mercredi à 3 h. 46. Il en sortit le +jeudi matin à 4 heures. Bien rarement, aux assises, on avait vu une +tâche aussi formidable imposée à un jury. Le verdict qui en résulta, +affirmatif, sans circonstances atténuantes, sur la culpabilité de +Dieudonné, de Callemin, de Monier-Simentof et de Soudy, entraînait +quatre condamnations à mort. Mais, lorsque, selon l'usage, le président +demanda à chacun des accusés s'il n'avait rien à dire sur l'application +de la peine, on vit se produire un coup de théâtre inouï. Callemin, +dressé soudainement, déclara que Dieudonné n'était point l'assassin de +la rue Ordener et que c'était lui, Callemin, qui, avec Garnier, avait +fait le coup... Malgré la reconnaissance formelle de la victime, malgré +le verdict affirmatif, malgré l'arrêt de mort, la tête de Dieudonné, le +client de Me de Moro-Giafferi, paraît sauvée... + + + +UN MOIS A PÉKIN + +[Illustration: Une «foire aux puces» chinoise: le marché de Long Fou +Sseu.] + +20 juin. + +Depuis mon arrivée à Pékin, trois ministres ont levé le pied, tels des +banquiers, Tang Chao Yi le premier. On raconte que, se sentant menacé +par ses ennemis, il a mieux aimé perdre la face que la tête. On raconte +aussi sur lui des histoires d'argent, de détournements, mais rien de +précis. Le président Yuan Chi Kaï a envoyé à sa poursuite un second +ministre qui n'est pas revenu, puis un troisième pour ramener les deux +autres. Ce dernier n'ayant pas encore reparu, on s'est décidé à donner +au président du Conseil défaillant un successeur dont j'ai immédiatement +fait le portrait, pendant que j'étais en train. + +Le nouveau chef du cabinet, Lou Chan Siang, faisait déjà partie du +gouvernement actuel comme ministre des Affaires étrangères. Il est, ou +paraît, tout jeune; il a été ministre de Chine à Bruxelles et à +Pétersbourg, il parle très bien le français et sa femme est Belge. +C'est, de plus, un fidèle abonné de _L'Illustration_ et un homme de +goût, très épris de culture française. + +Sera-t-il encore ministre quand ces lignes seront imprimées? On ne peut +pas savoir; cela n'a, du reste, aucune importance (1). La _Jeune Chine_ +a l'air de vouloir marcher à grands pas dans la voie républicaine et, à +l'instar de nos aïeux de 93, dont ils font leurs dieux, les +révolutionnaires célestes semblent décidés à faire une grosse +consommation de politiciens. + +Bon appétit, messieurs! + +[Note 1: Lou Chan Siang a, depuis, abandonné la présidence du Conseil, +mais a conservé le portefeuille des Affaires étrangères.] + +Ce personnel gouvernemental doit être intéressant à étudier pour un +spécialiste, mais ce n'est pas mon cas; je n'ai jamais rien compris aux +choses politiques de chez nous, comment voulez-vous que je m'y retrouve +dans celles de Chine? Après tout, elles sont peut-être exactement +pareilles aux nôtres: querelles d'ambitions, lattes pour la possession +du pouvoir. + +LES RUES DE PÉKIN + +Combien plus passionnante l'observation de la rue et de la foule! Les +marchés, les temples, les boutiques, sont d'intarissables sources de +joie pour un artiste, et les sujets de tableaux se succèdent et se +bousculent sous mes yeux émerveillés. Malheureusement, je n'ai pas le +temps de faire beaucoup de croquis ou de pochades. Je vois ces choses en +courant à des rendez-vous ministériels qui me font perdre un temps +considérable et, si je n'avais la photographie, ce ne sont pas les +rapides notes et indications de couleur que j'ai pu prendre qui me +seraient d'un grand secours pour vous dépeindre tout ce que je vois. Du +reste, dès qu'on s'arrête pour photographier, on est immédiatement +entouré, bloqué, étreint par une foule curieuse d'amateurs qui viennent +regarder jusque dans votre objectif; et, si on vise un peu longuement, +si l'on hésite à déclancher, attendant que ça s'arrange mieux, on est +sûr d'avoir au premier plan une énorme tête floue qui masque les trois +quarts du cliché. + +Il serait matériellement impossible à un peintre de s'installer avec son +chevalet et sa boîte à couleurs pour faire une étude d'un coin de rue, à +moins qu'un service d'ordre ne soit sévèrement organisé autour de lui. + +Je me documente pourtant, et je serai heureux si j'arrive à vous donner +une idée, faible, sans doute, mais consciencieuse et aussi exacte que je +le pourrai, de cette cité miraculeuse que j'admire. Et je l'admire +inlassablement, dans ses beautés, dans ses hideurs--ses hideurs +chinoises, j'entends--ses ruines, ses boues, ses poussières, ses loques, +ses ordures même, toutes choses qui semblent vouloir, au nom du passé +féodal et farouche, protester contre l'envahissement de ce pays par la +civilisation moderne, si inesthétique. + +[Illustration: Le président du second cabinet chinois: Lou Chan Siang.] + +Les vestiges de nos anciens temps sont inertes, désolés et muets. Ceux +d'ici vivent toujours et grouillent; ils sont encore habités, animés par +des êtres indubitablement pareils à ceux des autrefois les plus +lointains. Les échoppes blotties dans l'ombre des redoutables portes de +Pékin, les loqueteux, les rétameurs, les savetiers, les marchands de +n'importe quoi, les installations précaires, les estropiés, les +mendiants qui sollicitent la charité des entrants et des sortants, sont +l'exacte réalisation de ce que j'avais imaginé du moyen âge, et les +foules qui se meuvent dans ces décors ne sont point anachroniques. Je ne +parle pas, bien entendu, de nos récents républicains à queues coupées, à +casquettes, à melons, à panamas, à canotiers et à casques coloniaux, +parcourant à pied, à bicyclette, en pousse-pousse ou en voiture les +grands quartiers des ministères ou des légations. + +Et, à propos de casques, je me demande comment il se fait que ces +malheureux, habitués depuis des siècles à promener, sous le brûlant +soleil des étés pékinois, leurs crânes rasés, soient devenus tout d'un +coup si sensibles aux insolations. + +Décidément, le costume joue un grand rôle dans les révolutions! + +Les bâtisses se ressentent aussi, je crois vous l'avoir déjà dit, de ce +nouvel état d'esprit, et ces gens-là, de propos délibéré, vont +assassiner leur ville sous le vain prétexte de l'assainir et d'en +améliorer les conditions d'habitabilité. Les maisons à étages commencent +à se montrer, çà et là, et les constructions les plus honteusement +vulgaires remplacent peu à peu, systématiquement, les admirables façades +dorées, sculptées et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes +européennes s'accolent sans vergogne à la sublime écriture +archi-millénaire. Il y a, dans Ha Ta Men, notamment, des «London +Mission», des «Christian Chinese Young Men Association» et autres +horreurs qui, insolemment, étalent leurs stupides lourdeurs et leurs +insupportables prétentions architecturales au milieu des plus pures +splendeurs. + +Quelle tristesse! Pourquoi ne pas respecter ces beautés? Qui empêchera +ce massacre? + +Mais qui empêche, chez nous, les imbéciles publicités d'empoisonner, +dans nos campagnes les plus reculées, les coins de nature les plus +charmants? + +Outre ses grandes voies, orientées N.-S. et E.-O., Pékin est sillonné de +petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractère très +particulier de tranquillité et de paix. Mais, à la moindre averse, elles +se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il +devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors +bloqués dans leurs maisons inondées. Le terrain étant plat, il n'y a +aucun écoulement et on est obligé d'attendre que le soleil veuille bien +sécher ces nauséabonds marécages. Des chiens, moitié renards, moitié +loups, neurasthéniques, malpropres et xénophobes, y demeurent couchés +toute la journée dans la poussière ou dans la boue, au beau milieu du +chemin; ils ne se dérangent--en grognant--que si la roue d'un +pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car +les coolies évitent avec le plus grand soin ces hargneux fainéants, +préférant cahoter leurs voyageurs dans une ornière en faisant un détour. +Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutôt à portée des crocs des +sournoises bêtes, dont la principale nourriture consiste en détritus +péniblement découverts dans les ordures ménagères, abondantes mais peu +substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et +ces pauvres chiens, ni logés ni nourris, paraissent assez affamés, ce +qui explique, jusqu'à un certain point, leur mauvaise humeur. + +LE «HOME» CHINOIS + +Le long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques +mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue; pas de +fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des +portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les +lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que +ce sont des lions, mais je n'en suis pas très sûr) qu'on voit, +magnifiquement sculptés ou ciselés, en marbre ou en bronze, à l'entrée +des palais ou des temples, sont devenus, à la longue, à l'usage des +maisons particulières, de réductions en simplifications, de simples +formules où l'on a beaucoup de peine à reconnaître le modèle primitif. +Il faut avouer aussi que, dans ces étroits boyaux, de pareilles bêtes +seraient un peu encombrantes, et l'on a bien été forcé d'adopter ce +petit modèle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux. + +Ces lions de garde sont souvent accompagnés de deux bornes, en pierre +également, quelquefois sculptées, qui, elles, empiètent sans façon sur +la voie publique, déjà si restreinte; leur utilité est d'ordre moins +métaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propriétaire de la +maison pour monter sur sa mule. + +A quelques vantaux sont collées deux images, violemment coloriées, +représentant deux guerriers anciens, véhéments et terriblement armés, +chargés, eux aussi, de veiller à la sécurité du foyer. + +Au-dessus de la porte, très souvent, les caractères «Bonheur» ou +«Longévité» sont peints ou dorés; quelquefois, même, simplement dessinés +en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'était un +souhait à l'adresse des visiteurs ou une invocation spéciale en faveur +des maîtres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des +mules ou des ânes en liberté, faisant leur petite promenade hygiénique +et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des piétons ou des +pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre, +gagne-petit, maraîchers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent +leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments, +gongs, crécelles, tambours, crins-crins, flûtes, cloches ou claquettes. +Cela correspond assez exactement à nos marchands de quatre saisons, +rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats, +marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faïence et +de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket +d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le +contrôle du fonctionnaire de quartier chargé de cet important service +municipal. + +Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de +plumeaux. L'insinuante et envahissante poussière de Pékin fait de leur +métier un des plus lucratifs qui soient,--relativement. + +Tous ces fonds de commerce sont invariablement portés, sur l'épaule, aux +deux bouts d'une perche en bambou. Ce mode de transport est appliqué, en +Chine, à tous les fardeaux; il faut qu'un objet soit bien lourd ou bien +invraisemblablement encombrant pour qu'on se serve d'une voiture ou +d'une brouette. Il est, toutefois, indispensable pour l'équilibre +d'avoir, à chaque extrémité du bambou, un poids à peu près égal; de +sorte que le coolie qui doit transporter une charge indivisible est très +ennuyé: il ne peut s'en tirer qu'en suspendant à l'autre bout de sa +perche un poids équivalent en pierres ou autres matériaux. Son faix est +doublé mais la face est sauve et les usages sont respectés. Tout est là! + +Par-dessus les faîtes des murs on n'aperçoit que fort peu de toitures: +Pékin n'est qu'un vaste rez-de-chaussée. En revanche, on voit des +arbres, beaucoup d'arbres, laissant supposer, là derrière, des jardins, +des parcs, de frais ombrages, agréable contraste avec la rue +poussiéreuse que le peu de hauteur des murs et des maisons livre aux +ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. En effet, si l'on regarde +Pékin de l'un des rares points élevés qui le dominent, la Tour du +Tambour ou le Water Work, par exemple, on n'a sous les yeux qu'un +immense parc où les habitations entr'aperçues ne comptent presque pas. +Et, pourtant, il y en a, des maisons! Peut-être faut-il attribuer à +cette énorme quantité d'arbres la salubrité relative dont jouit cette +ville, malgré son sous-sol marécageux, sa saleté et son service de +voirie sommaire. + +Dans l'une de ces ruelles se trouve la maison particulière de Yuan Chi +Kaï. J'ai pu la visiter, l'autre jour, avec son autorisation, qu'avait +obtenue pour moi M. Barraud, professeur du fils du Président. C'est bien +une des paisibles retraites que j'avais soupçonnées. L'entrée, plus +spacieuse que celle des maisons voisines, comporte, outre les attributs +traditionnels déjà cités, un vestibule avec deux bancs où sont assis les +serviteurs, portiers, coolies et voisins, faisant un brin de causette en +fumant leurs pipes. L'intérieur n'est qu'une suite de cours, de +pavillons, de passages, de galeries et de jardinets; des arbres partout, +dans les couloirs, dans les cours où des emplacements leur sont ménagés +entre les dalles et où des fleurs en pots leur tiennent compagnie, +mêlées à des plantes de toute sorte, arbustes naturels ou arbres nains +martyrisés à la mode chinoise, pins parasols de 20 centimètres de haut, +cèdres minuscules, chênes microscopiques; dans un vase grand comme mon +chapeau, un pied de vigne très vieux portant une quantité de grappes +très avancées; des glycines séculaires en tonnelles, des rosiers, des +grenadiers, des lauriers-roses, du jasmin, que sais-je encore! C'est +délicieux de fraîcheur et de quiétude. Et comme on est bien chez soi! +pas de voisins plongeant dans votre vie privée, les étages étant chose +inconnue dans ce pays béni de Dieu. + +Les jardins sont extraordinaires de chinoiserie: dans un espace de dix +mètres de côté il y a des montagnes, des rivières, des lacs, des +grottes, des torrents, des routes, des ponts, des précipices, des +prairies, des forêts, tout ça à l'échelle, truqué à plaisir, tourmenté, +tarabiscoté et d'un enfantillage déconcertant. Des pierres bizarres de +forme ou de couleur, dont les Chinois sont très amateurs, se dressent +par-ci par-là, quelques-unes sur des socles très travaillés. Tout à +coup--horreur!--on découvre, tels des scorpions, des ampoules +électriques habilement dissimulées dans des trous de roche ou tapies +derrière des massifs de fleurs. Et cela, c'est un coup rude! + +L'éclairage électrique est installé dans toutes les pièces des +appartements et, sur un beau meuble laqué, un téléphone allemand fait +pendant à un vase des Ming. + +Mais j'ai tort de m'emporter et je ne dois pas être plus chinois que les +Chinois. Après tout, si tel est leur bon plaisir... + +DU MARCHÉ AU THEATRE + +Le marché de Long Fou Sseu a lieu, tous les dix jours, autour d'une +vieille pagode de la ville tartare; on y vend de tout. Les Européens +vont là pour tâcher d'y découvrir des bibelots anciens, des porcelaines +_de l'époque_. Les bonnes occasions y sont rares, paraît-il, et les +marchands n'offrent aux touristes que des curiosités fabriquées à leur +intention ou des imitations de provenance japonaise. On peut trouver, +pourtant, parmi les objets de peu de valeur, des choses intéressantes, à +condition d'y aller souvent et d'avoir du flair. + +Je n'ai, pour ma part, pas récolté grand'chose, mais j'ai vu là +d'élégantes Mandchoues faire leurs emplettes, marchander des étoffes, +des broderies, des colifichets. L'une d'elles était en extase devant une +pendule en faux bronze doré, à sujet Watteau, toute disloquée, qui avait +pour voisins d'étalage un décamètre enroulé dans son étui de cuir et une +jumelle de théâtre où quelques plaques de nacre se voyaient encore. + +Les Mandchoues, au contraire des Chinoises, ont des pieds comme tout le +monde. Leurs coiffures sont extraordinaires et rappellent les nouds de +ruban de nos Alsaciennes. C'est fabriqué avec des cheveux et ornementé +de mosaïques en plumes de martin-pêcheur, aux reflets de turquoise. +C'est très étrange et très archaïque. Autour de cette coiffure sont +piquées des fleurs artificielles, aussi voyantes que possible. Les +figures violemment fardées de rouge et de blanc, les robes claires et +criardes jettent dans la foule environnante des notes aigres mais point +déplaisantes. + +Au nombre de ses attractions, le marché de Long Fou Sseu compte des +diseurs de bonne aventure, des jongleurs, des théâtres, des conteurs +d'histoires ou chanteurs de complaintes, des marchands de fruits, de +rafraîchissements, de nourriture, des bazars, des boutiques de jouets, +des changeurs, des écrivains publics, des barbiers, de brocanteurs, des +acrobates, enfin toutes les petites industries qu'on peut imaginer. Il y +a aussi des phonographes. On pourrait se croire à la foire au pain +d'épice, n'étaient les costumes, les têtes, la langue. Même poussière, +même cohue, mêmes odeurs, même tapage. + +Les Chinois ont tout inventé avant nous, excepté, toutefois, la +République. Et encore... + +[Illustration: Un pèlerin mongol.] + +Ils sont, au plus haut point, amateurs de spectacles et les théâtres +font, toute l'année, plus que le maximum. C'est, dans les salles +fumeuses et malodorantes, un entassement inouï de spectateurs attentifs +et passionnés qui restent là des journées entières, car les pièces qu'on +y joue n'ont pas de fin et les équipes d'acteurs doivent se relayer pour +ces représentations qui durent nuit et jour. Le public, dans les petits +théâtres, est composé de gens manifestement besogneux et je me demande +comment ils s'arrangent pour vivre ainsi sans rien faire. Le Chinois vit +de peu, il est vrai; mais ce peu, il faut toujours le payer. + +[Illustration: Les attractions du marché de Long Fou Sseu: un +prestidigitateur en plein vent.] + +[Illustration: LES TENTATEURS.--Marchands de «curios» à l'Hôtel des +Wagons-Lits de Pékin. _Étude à l'huile, d'après nature, de L. +Sabattier._] + +Les pièces doivent remonter à la plus haute antiquité et il est +impossible à un Européen de saisir une idée ou de donner la moindre +signification aux gestes et aux cris des artistes. Tout se passe en +hurlements, en cris aigus et en pantomimes terribles qui comblent d'aise +les braves spectateurs. + +Le théâtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait, +paraît-il, à Changhaï, quelque temps avant mon arrivée, une pièce à +grand spectacle sur Napoléon qui, m'a-t-on dit, était une merveille. +Elle était remplacée, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette +ville, par un drame sur la Révolution chinoise, d'un modernisme et d'un +réalisme à rendre jaloux Antoine lui-même. Notre excellent confrère de +l'_Écho de Chine_, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la +représentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur +la scène; je pouvais très bien suivre l'action, apprécier le jeu parfait +de certains acteurs et goûter le charme des invraisemblances dont le +théâtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles +admirablement agencées, des coups de canon et de fusil; les soldats +portaient de véritables uniformes; les généraux, par exemple, n'étaient +que théoriquement montés sur des chevaux fougueux et arrivaient devant +la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bâton, +cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrêtaient +face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe +supposée, indiquait qu'ils mettaient pied à terre; une autre enjambée +les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voilà de la bonne +fiction théâtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il +est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade, +prévienne les spectateurs que le tabouret placé à sa gauche représente +une montagne, tandis que le bâton jeté à ses pieds figure un fleuve +infranchissable. + +Qu'y a-t-il là de si ridicule, après tout? Nous en avalons bien +d'autres, chez nous. + +Le phonographe plaît fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en +renom se font, paraît-il, payer des cachets royaux pour impressionner un +disque. + +TRADITIONS ET MODERNISME + +On ne voit plus que très rarement, dans les rues de Pékin, les chaises à +porteurs d'autrefois. Celles que, de temps à autre, on rencontre, +hermétiquement grillagées à la façon de nos garde-manger, escortées de +serviteurs à cheval, contiennent de vieilles dames 1830, résolues à +ignorer tout du progrès et protestant, du fond de leur boîte, contre +l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident. + +La charrette chinoise sans ressorts, si souvent décrite, et la brouette +sont, ici, l'équivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi +moelleusement suspendus, où les passagers s'entassent jusqu'à +compression et qui sont traînés par de lamentables haridelles au long +des rues poussiéreuses. Quand il pleut, tous ces véhicules enfoncent +dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui +semblent fabriquées tout exprès pour creuser les ornières et défoncer +les routes. Sur les voies dallées, dont les pierres, usées depuis de +longs siècles, laissent entre elles des interstices considérables, ce +sont de terribles secousses et des bruits de ferraille à vous donner la +chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les +pousse-pousse à roues ferrées, dont ils usent de préférence à ceux à +pneus, sont agrémentés de garde-crotte en tôle branlante et sonore dont +le tapage infernal semble les réjouir fort. + +Les chevaux et les ânes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout à +fait en contradiction avec la beauté et la puissance des mules et des +mulets qu'ils ont procréés. C'est encore un mystère chinois. + +On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse +au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bête de proie +encapuchonnée. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrière +et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas +d'atavisme, et le rapprochement est amusant à faire entre ce reste +d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre +à son serin ou à son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant +avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts +la cage dévoilée de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et +de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le +tendre soin qu'il met à éviter les cahots et les secousses à sa +bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante. + +Ces gens sont la mansuétude même, jusqu'au jour où un vent de folie +furieuse les soulèvera contre les étrangers, les diables d'Occident avec +qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables! + +Car on continue à craindre des troubles prochains et, de temps en temps, +des nouvelles alarmantes arrivent de l'intérieur ou des ports du Sud. + +Toujours des mutineries de soldats qui, lassés d'attendre leur solde, +tirent des coups de fusil sur leurs officiers, pillent et incendient des +magasins, des banques, des monts-de-piété, désertent et vont terroriser +les populations des campagnes et des villages, en attendant le +chambardement des grandes villes. + +Ce sont là les premiers bienfaits du modernisme. + +Le modernisme est la grande préoccupation de la nouvelle équipe +gouvernementale et de ses partisans: les cantonniers continuent à +arroser les rues principales à l'aide d'une cuillère en rotin tressé +dont ils se servent pour lancer autour d'eux, à la volée, l'eau d'un +grand baquet qu'ils vont remplir à la fontaine prochaine pour +recommencer plus loin. Ce procédé doit dater de Kang Chi, mais +aujourd'hui l'arroseur pékinois est orné d'un canotier de paille du +dernier modèle, ainsi que son camarade le gardien de la paix. Le facteur +a aussi son petit canotier et, en plus, un uniforme en toile bleue avec +une large bordure blanche et des lettres brodées sur sa poitrine; il +fait sa distribution à bicyclette. + +Dans le civil, les citoyens conscients qui n'ont pas complètement adopté +le costume européen, pour des raisons financières, sans doute, se +contentent d'afficher leurs convictions républicaines par le moyen de +chapeaux ou de casquettes de toutes formes et de toutes provenances, le +reste du costume, sauf quelquefois la chaussure, restant purement +chinois. + +Que les parents soient ou non modernistes, + + ... leurs petits sont mignons, + Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons. + +Ils ont des mines éveillées et enjouées. Ceux qui gambadent par les rues +sont, en cette saison, très sommairement habillés; quelques-uns, même, +vont tout nus. Ils sont, en général, bien râblés et volontiers +bedonnants. Les tout petits ont, quelquefois, des coiffures à mourir de +rire: ce sont des mèches de cheveux tressés, ficelés avec des rubans de +toutes couleurs, formant plusieurs pointes dirigées en l'air, en avant, +en arrière ou sur les côtés; autour de la base de chacune de ces mèches +le crâne est soigneusement rasé et l'on obtient ainsi autant de petits +paratonnerres destinés à chasser les mauvais esprits en cas de maladies. +Leur nombre, leur emplacement et leur direction sont, après mille +cérémonies, choisis et précisés par le sorcier du quartier dont les +ordonnances et prescriptions sont religieusement observées. + +Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement +plaisants à voir que certains petits Européens fagotés à la mode +berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promenés par leur bonne +chinoise, dans les rues des légations ou à l'Hôtel des Wagons-Lits. + +[Illustration: Chinois attendant que son serin veuille bien chanter.] + +LES «COOK» ET LES «CURIOS» + +Pas banal, cet Hôtel des Wagons-Lits! C'est un véritable amusement que +d'y voir défiler les touristes; tous les jours de nouvelles têtes. Je +suis étonné du nombre de gens qui passent par Pékin, y restent un jour +ou deux, font rapidement les visites ordonnées par Cook et s'en vont +ailleurs, continuer le même métier. Moi, qui ai fait ce voyage comme on +accomplit un pèlerinage, je considère avec beaucoup d'intérêt et de +curiosité ces gens qui, se déplaçant apparemment pour leur plaisir, ne +regardent rien et n'ont qu'une préoccupation: passer dans le plus +d'endroits possible pour pouvoir dire ensuite: «_Je connais_ telle +ville, tel monument, tel peuple, telle oeuvre d'art.» Nous voyons +reparaître à l'hôtel nombre de nos anciens co-passagers de +l'_Ernest-Simons_ et, parmi eux, une bande d'Allemands qui, nous ayant +quittés à Singapour, il y a un mois, après avoir visité les Indes, ont +_vu_, depuis, Sumatra, Java, Bornéo, le Siam, le Cambodge, l'Annam, le +Tonkin, Hong-Kong, Canton, Changhaï, le Japon, et s'en retournent, +maintenant, à Berlin, en passant par Pékin, Moukden, Karbine, le Baïkal, +Moscou et Pétersbourg. Les Allemands sont passés maîtres dans l'art de +voyager ainsi. Ils sont pires que les Anglais, car, circonstance +aggravante, ils vont par troupe, pour l'économie, et il leur en faut +beaucoup pour pas cher. Monuments, musées, sites, temples, palais, +curiosités de tout genre, ils avalent ça comme des saucisses. Quels +cerveaux! Quels estomacs! + +On voit aussi beaucoup de gens affairés qu'on devine être des +financiers. Les petits emprunts, en attendant le grand, donnent beaucoup +de mal--et de beaux bénéfices--à maint banquier, maint courtier et maint +intermédiaire. A l'heure du thé, l'animation est grande dans le hall: au +milieu des clients, des marchands chinois circulent, engageants, +tentateurs, offrant des broderies, des porcelaines, des bronzes, des +peintures, des ivoires, des jades, des bijoux, des pierres, des robes, +des «curios» enfin, puisqu'il faut appeler toutes ces choses par le nom +générique qu'on leur donne ici en Extrême-Orient. + +Ces marchands de «curios» sont là, une douzaine, installés dans les +couloirs, leurs pacotilles par terre ou sur des banquettes de vestibule; +ils sont complaisants, empressés, accommodants; très accommodants même: +pour peu que l'acheteur en exprime le désir, ils consentent sur leurs +prix des rabais considérables, et il n'est pas rare d'obtenir pour un +dollar un objet qu'on vous avait proposé pour vingt. Et ne croyez pas +que le vendeur y perde; il gagne un peu moins voilà tout. + +[Illustration: L'omnibus chinois et la charrette tartare.] + +Ces négociants parlent presque tous un peu d'anglais, et le marchandage +est très amusant. En voici un qui apporte à notre table une potiche: il +la tient avec précaution, comme une pièce de grande valeur, et la dépose +gentiment près de votre tasse en disant: «Very old.» Vous jetez un +regard négligent sur la chose, elle vous tente un peu, vous la prenez, +la retournez. Le Chinois vous dit: «Very cheap.» Vous demandez combien. +«Cinquante dollars.» A partir de ce moment, il y a deux façons de +procéder, si vous avez envie du bibelot: + +Première manière: vous le reposez sur la table en disant que vous n'en +voulez pas. Le marchand, alors, vous le remet dans la main en vous +répétant que c'est très vieux: ça date au moins de Tien Long, si ce +n'est des Ming. Il vous demande quel est votre dernier prix, comme si +vous en aviez déjà proposé un premier. Vous n'en voulez toujours pas; il +diminue ses prétentions. Quand il arrive--et ce n'est pas long--à un +rabais de 50%, vous lui rabattez encore la moitié: neuf fois sur dix, +le marché est conclu,--et vous êtes volé. + +Ou bien, croyant faire une proposition dérisoire, vous offrez, de +vous-même, la moitié du prix demandé: l'autre se récrie, proteste qu'il +perd de l'argent, puis vous amène à couper la poire en deux, et +l'affaire se fait au grand contentement des deux parties. + +Il y a aussi celui qui remporte, d'un air indigné, son bibelot qu'il +vous rapporte, au bout de cinq minutes, et qu'il vous laisse pour le +prix que vous aviez, ingénument, fixé vous-même. + +Les robes chinoises de cérémonie, toutes magnifiquement brodées de soie, +en point de Pékin ou tissées en _crosseu_, sont très en faveur auprès +des dames, touristes ou résidantes. Les marchands en exhibent des +quantités, les unes toutes neuves, d'un vilain ton, d'autres anciennes +et délicieuses de couleur. A de certains moments, le hall ressemble à un +salon d'essayage; les Chinois, aidant leurs clientes à passer les +somptueux vêtements par-dessus leurs toilettes de ville, de tennis ou de +dîner, se montrent adroits vendeurs, flatteurs astucieux et habiles à +profiter de la coquetterie féminine. Ces robes sont très appréciées des +Américaines qui s'en servent comme de sorties de bal. + +Quand vous avez séjourné quelques jours à l'hôtel, tous les marchands +vous connaissent. Ils viennent alors, fréquemment, vous relancer jusque +dans votre chambre; après de grandes salutations ils s'accroupissent, +défont leurs paquets et, en un clin d'oeil, garnissent le plancher, les +meubles, le lit et jusqu'à vos genoux de bibelots, d'étoffes, de +porcelaines, de bouddhas, de boîtes à opium; vous avez l'air d'être dans +une boutique de curiosités: vous commencez par envoyer promener +l'intrus, puis, amusé, vous laissez la lettre commencée, vous palpez +quelques soies, vous examinez un bronze, vous caressez un morceau de +jade finement fouillé et vous finissez par acheter quelques menues +bagatelles. + +Tous ces petits achats ne sont pas ruineux; mais, si l'on veut avoir +vraiment de belles pièces, des raretés, il faut y mettre le prix; il y +a, près du Pé Tang, un certain Paul, Chinois catholique, ancien boy de +Mgr Favier, qui tient une boutique de curios des plus achalandées. +L'ancien évêque de Pékin était un collectionneur enragé, paraît-il, et +ledit Paul lui servait à la fois de limier et de rabatteur dans ses +chasses aux bibelots. A la mort de son maître, ayant pris goût à la +chose et ayant acquis une certaine compétence, il s'établit, marchand; +et son magasin est, un véritable musée où tout est rangé et étiqueté par +ordre chronologique et par spécialités. 11 est très accueillant et fait +très gracieusement les honneurs de ses vitrines aux amateurs. Seuls, ses +prix sont inabordables et, de plus, ils sont fixes: on n'a pas +grand'chose chez lui pour mille dollars. + +Il y a, chez des collectionneurs comme MM. Vérondard ou d'Almeida, des +peintures, des laques, des meubles ou des bronzes dont je n'ose pas vous +dire les prix et que les amateurs s'arrachent, car, paraît-il, les +chinoiseries vont devenir très à la mode. + +J'ai vu, chez le général Munthe, des peintures anciennes qui sont de +véritables chefs-d'oeuvre et qui laissent bien loin derrière elles, à +mon avis, les productions les plus réputées des vieux maîtres japonais. +Ceux-ci, du reste, ne furent que des imitateurs très habiles et, en tout +cas, se sont très visiblement inspirés des nobles artistes chinois de +jadis. + +Ces belles choses que j'ai eu la bonne fortune d'admirer pourraient, si +leurs possesseurs voulaient s'y prêter--et j'en connais plusieurs qui le +feraient volontiers--former une exposition remarquablement intéressante +à la suite d'un de nos nombreux salons; ce serait--au moins pour le +public--une révélation, et beaucoup de nos chers maîtres les plus cotés +y pourraient puiser de profitables leçons. + +L. Sabattier. + +--A suivre.-- + +[Illustration: Un marchand d'eau] + + + +[Illustration: Les truites rivales se poursuivent en cercle, la plus +féroce cherchant à mordre l'autre à la queue; la première, exaspérée, se +retourne; elles se saisissent à la mâchoire et s'efforcent de se +retourner sur le dos; elles y parviennent et la plus faible, épuisée, va +remonter à la surface le ventre en l'air. UN COMBAT DE TRUITES] + +PHOTOGRAPHIES SUB-AQUATIQUES + +Nos lecteurs n'ont certainement pas oublié les photographies de ce +distingué médecin d'Ipswich, le docteur Francis Ward, qui, passionné +d'histoire naturelle, a imaginé un ingénieux moyen d'enregistrer les +faits et gestes de la gent aquatique. Rappelons simplement qu'il a fait +construire sur sa propriété, profondément entamée par une calanque, une +chambre d'observation séparée de l'eau par une grande glace sans tain. + +A l'égard du poisson ou de la créature amphibie qui nage dans la +calanque, cette glace joue le rôle d'une muraille opaque: le nageur, +même en s'approchant jusqu'à la toucher, ne voit rien de ce qui se passe +de l'autre côté de la glace, et n'aperçoit donc pas l'observateur, +plongé _pour lui_ dans les ténèbres. Au contraire, cet observateur +aperçoit si nettement les plus petits poissons qui vont et viennent à +quelques mètres de lui qu'il en oublie parfois l'existence même de cette +glace! + +Grâce aux dernières photographies prises par le docteur Ward dans son +laboratoire sous-marin, grâce aussi aux notes que notre savant +collaborateur a bien voulu nous adresser, il nous est possible de +reconstituer certaines phases de l'existence de la truite. + +Par exemple, on croyait jusqu'ici que la femelle creusait un trou dans +le gravier, y déposait ses oeufs, et les recouvrait soigneusement en +repoussant le sable avec son museau. Le docteur Ward nous décrit +l'opération d'une tout autre façon. + +La truite, couchée sur le flanc, écarte sous elle les grains de gravier +et creuse ainsi une sorte de tranchée où se déposent les oeufs. Elle se +traîne un peu plus loin et répète l'opération; et, tandis qu'elle dépose +une nouvelle quantité d'oeufs dans le prolongement de la tranchée, sa +queue, en s'agitant, ramène le gravier sur le sillon labouré à +l'instant. + +C'est à cette époque que les mâles se livrent de terribles combats, dont +les photographies du docteur Ward retracent les principales péripéties. + +«J'avais déposé dans mon bassin, nous a-t-il raconté, trois grandes +truites arc-en-ciel, dont une femelle. Un matin, je remarquai que la +surface était très agitée, et, comprenant que les deux mâles se +querellaient, je m'empressai de descendre dans ma chambre d'observation. +Ce fut ainsi que je pus assister à un duel qui dura vingt minutes. + +» Les deux truites se poursuivaient en cercle tout autour du bassin, la +plus féroce réussissant parfois à mordre l'autre aux filaments de la +queue. Soudain, celui des deux mâles qui s'était tenu jusqu'alors sur la +défensive se retournait, exaspéré, et s'élançait sur son ennemi, et le +duel s'engageait. + +» Après de rapides passes, les deux rivaux se saisissaient mutuellement +par les mâchoires et s'efforçaient de se retourner l'un l'autre sur le +dos. Au bout de deux minutes, l'un faiblissait visiblement, et l'autre +commençait à le secouer, comme un terrier fait d'un rat. Puis, ainsi que +deux boxeurs aux sons du gong, ils se séparaient brusquement, faisaient +quelques tours dans le bassin, comme pour reprendre haleine, et +retournaient au combat avec plus de rage. + +» Après plusieurs reprises, le plus fort réussissait à saisir le plus +faible plus profondément entre les mâchoires, et, le secouant avec une +extrême violence, il le retournait sur le dos et commençait à tournoyer +avec lui. Épuisé, il lâchait enfin prise, et le vaincu remontait +lentement à la surface, le ventre en l'air, prêt à exhaler son dernier +soupir, tandis que le vainqueur allait rejoindre la femelle, cause et +objet de ce duel à mort.» + +Comme nous l'a fait remarquer l'auteur, dans la première des trois +photographies consacrées à ce combat, les deux images supérieures sont +les réflexions des poissons, reflétés par la surface de l'eau, formant +miroir. Dans la deuxième, les combattants sont si près de la surface +qu'elle est troublée, et n'offre conséquemment qu'une réflexion +imparfaite. Dans la troisième, qui représente la fin du duel, nous +distinguons à l'arrière-plan de petits poissons qui s'enfuient, +épouvantés par l'ardeur des combattants. + +Quant aux photographies ci-dessous, qui nous montrent à nouveau les +curieux mouvements des oiseaux plongeurs, déjà traités dans un précédent +article, elles font partie de la documentation d'un livre que le docteur +Francis Ward prépare sur la photographie sous-marine. + +V. FORBIN. + +[Illustration: Le pingouin plonge à la recherche d'un poisson, l'attrape +par la queue, puis par la tête, et remonte à la surface.] + +[Illustration: Poule d'eau plongeant dans un sillage de bulles d'air: +elle rabat les ailes sur ses flancs, tend le cou, file à travers la +profondeur et remonte à grands coups de patte.--_Photographies du Dr +Francis Ward._] + +DEUX PLONGÉES D'OISEAUX AQUATIQUES SURPRISES PAR L'INSTANTANÉ + + + +[Illustration: L'EAU JAILLISSANTE AU PAYS DU SABLE ET DU +SOLEIL.--Percement du plus abondant des puits artésiens du monde (30.000 +litres à la minute), à Tolga, dans le Sud-Algérien.--_Phot. A. +Bougault._] + +_En même temps que cette belle photographie de notre correspondant de +Biskra, nous avons reçu du lieutenant de Saint-Germain, chef du service +des Forages artésiens des territoires du sud de l'Algérie, les lignes +suivantes qui l'expliquent et la commentent éloquemment:_ + +Le Sahara, selon l'opinion généralement admise, est un pays absolument +privé d'eau; cette affirmation est bien loin de la vérité; dans toutes +les parties du Sahara habitées, l'eau existe en abondance; seulement +elle n'est pas à la surface, il faut l'aller chercher plus ou moins +profondément selon les régions; c'est dans ce but qu'a été créé, par les +soins du gouvernement général de l'Algérie, un service des Forages +artésiens des territoires du Sud, chargé de découvrir l'eau, de l'amener +à la surface et de permettre la mise en valeur progressive de régions +d'une étendue considérable. + +Le 9 février dernier, un des ateliers de ce service a mis à jour à +Tolga, oasis située à 36 kilomètres de Biskra, une nappe artésienne +débitant 500 litres à la seconde, soit 30.000 litres à la minute. Comme +on peut s'en rendre compte par la photographie, c'est une véritable +rivière qui vient de jaillir, apportant la richesse dans les oasis de +l'ouest de Biskra et permettant la mise en valeur de plus de 3.000 +hectares. + +Ce débit est de beaucoup le plus important obtenu jusqu'à ce jour dans +le monde entier par un atelier de forages artésiens; le record antérieur +appartenait, avec 12.500 litres à la minute, au puits dit Aïn Tarfount +S'rira, foré on 1907 dans l'oasis de Tamerna (Touggourt) par un autre +atelier du service des Forages artésiens des territoires du Sud. + +Ces heureux succès ne doivent pas être considérés comme des faits +isolés, à côté il en est de moins éclatants mais dont le nombre +considérable a permis la mise en valeur et l'extension des oasis de +l'oued Rhir, de Touggourt, d'Ouargha, El Golea, In Salah. + +De 1854 à 1904, le débit total +des puits forés atteint. 276.000 +litres à la minute. +De 1904 au 1er mars 1913 183.000 +Soit au total. 459.000 +permettant d'irriguer 1.800.000 palmiers, représentant un revenu annuel +de près de 9 millions de francs et sous lesquels les indigènes peuvent +se livrer aux cultures les plus variées. + +En présence de ces résultats, il est inutile d'insister sur l'intérêt +capital que présente pour l'Algérie la continuation méthodique de +l'oeuvre entreprise et son extension progressive à toutes les régions +encore déshéritées, où cependant la découverte de l'eau artésienne est +probable. + + + +[Illustration: Le général Joffre donnant l'accolade au colonel Teyssier, +le défenseur de Bitche, promu grand officier de la Légion d'honneur.] + +UN DOYEN DE L'ARMÉE FRANÇAISE + +La défense de Bitche qui, de juillet 1870, tint bon jusqu'à, la paix +signée, fut un des faits d'armes admirables qui consolèrent de ses +deuils la patrie cruellement blessée. + +Le colonel Teyssier commandait la place, à la tête de 2.400 hommes, avec +52 canons, dont 17 seulement pouvaient servir. Contre 20.000 Bavarois, +il tint deux cent trente jours, ayant essuyé trois bombardements +successifs. Et, la paix signée, il sortit, emmenant ses drapeaux et ses +pièces, enguirlandées de lauriers. + +Le colonel Teyssier vit encore. Il habite, vieillard de +quatre-vingt-douze ans, universellement vénéré, Albi, la ville où il +naquit en août 1821. Et le gouvernement de la République, en un moment +où il convient de signaler plus que jamais à l'admiration des foules les +grands devancier, vient de l'élever à la dignité de grand-officier de la +Légion d'honneur. + +Dimanche dernier, M. le général Joffre, le généralissime, le chef +suprême de l'armée, allait lui remettre la plaque d'argent, insigne de +cette dignité. Ce fut une cérémonie profondément émouvante. + + + +Le glorieux défenseur de Bitche, droit encore, et bombant le torse sous +l'habit noir et le gilet en coeur comme jadis sous la tunique de +sous-lieu tenant, de blanc ganté, correctement, les cheveux et +«l'impériale» pas plus que grisonnants, reçut, souriant, devant le +Jardin national, en présence du drapeau du 15e de ligne, +respectueusement incliné, l'accolade du général Joffre. Et le soir, +rentré chez lui, il tenait, à sa famille et à ses amis, ce propos +touchant, qu'a rapporté, dans le _Matin_, M. Hugues Le Roux: «Je n'ai +connu qu'un si beau jour: quand les dames et les jeunes filles de Bitche +m'ont apporté, sur la fin du siège, un drapeau qu'elles avaient brodé +avec les franges d'une bannière de l'église, et auquel on avait accroché +l'écharpe du maire de Sarreguemines. En le recevant, je leur ai dit: «Je +demanderai que ce drapeau soit déposé au musée d'artillerie, jusqu'au +jour où il pourra être rapporté ici par une armée française valeureuse +et triomphante.» + +UN ENGAGEMENT AU MAROC + +C'est une affaire qui fut chaude, comme elles sont toutes au Maroc, où +l'ennemi a toujours «un cran» extraordinaire, mais dont les journaux +n'ont point parlé, parce que trop d'incidents, ici et là, et au Maroc +même, sollicitent leur attention. + +Le 24 janvier, le colonel Reibell--qui, en l'absence du général Dalbiez, +commande la région de Meknès--revenant de Kasbah el Hajeb, un de nos +postes avancés en pays berbère, avec la colonne Neltner, rejoignait, à +Aïn Marouf, une force commandée par le chef de bataillon de Laborderie, +du 4e tirailleurs. Cette arrivée, cette jonction causèrent dans la +région quelque effervescence. Et à peine le colonel Reibell arrivait-il +que les crêtes, sur son passage, se garnissaient de Marocains. Peu à +peu, on les voyait descendre, agressifs, vers le camp. C'était une harka +des Béni M'Guild qui venait nous attaquer. + +Le colonel Reibell confia au commandant de Laborderie le soin de la +tenir en respect. Un détachement de sortie, sous les ordres du capitaine +Chardenet, fut formé, avec mission d'attirer, par une attaque simulée, +suivie d'un mouvement en arrière, les agresseurs qu'on devait ainsi +attirer dans la plaine. La manoeuvre s'exécuta de façon remarquable, et +au moment où les Béni M'Guild, au nombre de plus de 2.000, croyaient +envelopper et tenir les nôtres--trois pauvres compagnies!--ils étaient +soudain surpris par le feu de l'artillerie, bien embusquée, silencieuse +jusqu'alors, attaqués par les tirailleurs qui les prenaient de flanc et, +en quelques moments, balayés, en pleine fuite. + +[Illustration: Le commandant de Laborderie. _Phot. Chevalier._] + +Ils laissèrent sur le terrain de nombreux cadavres, des armes, des +chevaux. + +«L'heure avancée et la faiblesse de nos effectifs, nous écrit un témoin +oculaire, ne nous permirent pas de les poursuivre dans leurs gorges +montagneuses, mais leur déroute était si complète qu'ils laissèrent +entre nos mains leurs morts et des armes en abondance et que nous pûmes +rentrer au camp d'Aïn Marouf à la nuit tombante sans essuyer un seul +coup de feu.» + +A la suite de cette brillante action, le commandant de Laborderie a été +proposé pour le grade de lieutenant-colonel. Il vient, depuis, d'être +appelé à Casablanca auprès du général d'Esperey, comme sous-chef +d'état-major. + + + +[Illustration: M. Thureau-Dangin (portrait par Marcel Baschet).--_Phot. +E. Creveaux_] + +UN DEUIL A L'INSTITUT: M. THUREAU-DANGIN + +M. Paul Thureau-Dangin, l'éminent historien qui, on 1908, avait +remplacé, au secrétariat perpétuel de l'Académie française, le savant +Gaston Boissier, est mort, cette semaine, à Cannes, où, après une +maladie de plusieurs mois, il prolongeait une lente convalescence. + +M. Thureau-Dangin était âgé de soixante-seize ans. C'est une belle et +digne figure qui disparaît au milieu du respect attristé de tous ceux +qui l'approchèrent. Son oeuvre, considérable, est celle d'un monarchiste +et d'un catholique. Son érudition, très vaste, était servie par une +sévère méthode et un style précis. + +D'abord, il s'était révélé comme publiciste militant. Il avait renoncé à +ses fonctions d'auditeur au Conseil d'État pour faire dans le +_Correspondant_ et le _Français_--qui eut aussi pour collaborateurs Mgr +Dupanloup et, plus tard, Mgr Delagrange--de la politique catholique et +monarchiste libérale. Deux intéressantes études sur la Restauration: +_Royalistes et Républicains_ (1874) et _le Parti libéral sous la +Restauration_ (1876), furent les débuts de sa carrière d'historien. Mais +il se fit définitivement et universellement connaître par sa grande +histoire en sept volumes de _la Monarchie de Juillet_ (1884-1892), d'une +grande richesse d'information, et qui, après avoir valu à son auteur le +grand prix Gobert à l'Académie française, motiva son admission, en 1893, +dans cette compagnie. + +En 1897, commença la publication du second très important ouvrage de M. +Thureau-Dangin: _l'Histoire de la Renaissance catholique en Angleterre, +au dix-neuvième siècle_, achevé seulement en 1906, ouvrage qui résume la +pensée dominante des dernières années de ce catholique fervent et auquel +fut ajouté un _Newman_ catholique, recueil, très soigneusement élaboré, +des lettres et des notes de Newman, publiées à Londres par M. Wilfrid +Ward. + +La mort de M. Thureau-Dangin a causé à l'Institut une émotion profonde, +et la jeune littérature ne doit pas oublier que c'est à l'initiative de +ce consciencieux et de ce bienveillant qu'est due la création du prix de +10.000 francs réservé aux oeuvres d'un ordre élevé. + +«M. Thureau-Dangin, a dit excellemment, dans le _Figaro_, M. André +Beaunier, avait un peu la figure et l'air de ces personnages qui, dans +les anciens tableaux religieux, se tiennent à quelque distance du saint +miraculeux ou patient et l'accompagnent d'une humble ferveur.» + +Le portrait que nous reproduisons ci-contre exprime toute la bonté, +toute la clarté douce et la dignité gracieuse du visage disparu. + + + +[Illustration: Guillaume II. Phot. Y. Zelir, comm. par L. Wende. +L'empereur d'Allemagne inspectant ses établissements agricoles, à +Cadinen. LE SEIGLE DE L'EMPEREUR] + +GUILLAUME II INDUSTRIEL ET AGRICULTEUR + +Il y a quelques jours, l'empereur d'Allemagne, par un discours qui a +fait grand bruit, ajoutait une figure nouvelle à celles qu'on +connaissait déjà de lui: Guillaume II propriétaire foncier et, qui plus +est, d'un domaine modèle auquel il donne ses soins. C'était à une séance +du Conseil d'agriculture que l'empereur a présenté ses fermes, ses +champs et ses bestiaux de Cadinen comme le type de ce que peut faire un +propriétaire entendu qui a la passion des choses de la terre et de +l'élevage. + +Avec la rondeur humoristique qui convient au sujet et qui est, +d'ailleurs, dans sa nature, Guillaume II a voulu donner à son discours +la portée d'une leçon générale à l'agriculture allemande. Il a fait +l'énumération homérique et en même temps statistique exactement, à une +tête près, des boeufs, vaches, veaux et porcs de ses étables et loué, +avec un lyrisme spécifiquement prussien, son seigle, le seigle de +l'espèce Petkus, qu'il était, disait-il, le premier à avoir cultivé dans +le pays et qui avait résisté victorieusement aux épreuves du dernier +été, exceptionnellement pluvieux; si bien que, tandis que les autres +espèces de seigle étaient versées et penchaient tristement la tête, le +seigle des emblavures impériales «dressait ses épis comme des lances de +uhlans». + +Ce n'est pas la première fois que le nom de Cadinen occupe le public et +la presse. A peu de distance du domaine dont Guillaume II est si fier, +il y a une fabrique de majoliques et céramiques en tout genre dont +l'empereur, depuis longtemps, s'occupe avec l'activité qu'il met à tout +ce qui l'intéresse. Les poteries de Cadinen étaient une industrie +locale; il s'est appliqué à la pousser, à l'agrandir, à la lancer. Il a +demandé des modèles à des artistes et professeurs de Berlin, des +ouvriers d'art à la fabrique royale. Il a fait de Cadinen une +fabrication d'art et une fabrication de rapport. On y a ressuscité l'art +des Lucca et Andréa della Robbia, des terres cuites avec couverte +émaillée; plus d'une sainte Cécile, d'après Donatello, qui décore les +intérieurs d'Italie ou d'Angleterre, provient des ateliers de Cadinen. +La fabrique fournit également des statues de sainteté, bustes, +plaquettes, sans préjudice de milliers de tuiles vernissées qui +proviennent d'une briqueterie voisine. L'empereur a donc fait, d'abord, +brillamment ses preuves d'industriel et de protecteur d'art. Et avec +quel zèle il a assuré la diffusion commerciale de ses céramiques! Les +souverains auxquels la couronne de Prusse devait des cadeaux ont reçu +des produits de Cadinen. Un magasin, ouvert dans un des quartiers les +plus en vue de Berlin, expose les poteries et céramiques de Cadinen. +Guillaume II ne laisse échapper aucune occasion de parler de Cadinen. Il +lui a fait, comme le plus actif des représentants, une clientèle. + +Dans son domaine voisin, il est un nouveau personnage, le propriétaire +foncier. Il a l'oeil à tout. Depuis 1899, il est devenu propriétaire de +ce bien, qui était fort hypothéqué et que ses précédents possesseurs +avaient surtout traité en propriété d'agrément. Il s'est piqué d'en +faire un domaine de rapport. Lors de sa première visite, il avait dit, +en faisant la moue: «Vraiment les étables à porc, ici, sont mieux que +les maisons d'habitation des ouvriers agricoles.» Il a voulu que cela +changeât et, il a aussi prétendu montrer «comment l'Allemagne peut faire +pour s'affranchir du tribut qu'elle paie au bétail et aux céréales de +l'étranger et fournir tout ce qu'il faut pour nourrir son peuple». +Guillaume II a entrepris en même temps toutes les améliorations qui +constituent le domaine modèle. Les journaliers attachés à la propriété +impériale sont logés dans des maisons neuves construites sur le modèle +des cottages rustiques anglais. Chacun de ces cottages est aménagé pour +quatre familles. + +C'est, à vrai dire, toute une colonie que Cadinen. Cette petite +agglomération de fermes, de cultures, de briqueterie et d'ateliers de +céramiques, située dans un pays aussi lointain que l'ouest-Prusse, jouit +de tous les autres avantages d'une commune qui serait proche d'un grand +centre: elle a ses canalisations, une poste, une école, des pompiers, +tout,--jusqu'au luxe un peu macabre et qui manque à des villes très +importantes: celui d'un dépôt mortuaire... + +Ce n'est pas impunément que le propriétaire de Cadinen a déclaré être le +premier à avoir cultivé dans le pays le seigle dit seigle Petkus, cette +magnifique céréale qui se dresse «comme des lances de uhlans».--Mais +point du tout, protestent les autres agriculteurs de la région d'Elbing, +ce seigle nous est bien connu; voilà vingt ans que nous le cultivons +nous-mêmes. Dans son entrain, Guillaume II a mis le pied sur une +fourmilière, et les protestations ne manquent pas. + +Une autre réflexion de son discours a soulevé plus de commentaires +encore: «Mon fermier n'était pas à la hauteur, avait dit l'empereur; je +l'ai mis à la porte et je pense à régir moi-même ma propriété.» + +Cela n'a l'air de rien, ce changement de fermier. Or, plus que tout le +reste, cela fait le bruit d'une affaire d'État. La Société +d'agriculture, dont le fermier congédié est membre, s'est réunie en +délibération solennelle et a voté une résolution regrettant la décision +du souverain et en appelant de l'empereur mal informé à l'empereur mieux +informé. Ce fermier avait succédé sur le domaine à son père qui l'avait +administré pendant dix-huit ans. Il est considéré par ses pairs comme un +homme très capable. Ses pairs le défendent contre l'empereur même. +Seulement il était en litige, voire en procès, avec le souverain pour un +bâtiment agricole dont il devait faire en partie les frais. Le tribunal +d'Elbing avait condamné le fermier; la cour d'appel de Marienwerder a +condamné l'empereur, et le tribunal suprême de Leipzig l'a également +débouté, car l'empereur--ou le roi--peut perdre un procès en Prusse, et +ce pendant à l'affaire du meunier de Sans-Souci et du grand Frédéric est +la grande curiosité du jour, celle qui alimente la chronique. + +Il y a deux choses en Allemagne auxquelles il ne faut pas toucher: +l'amour-propre professionnel et la solidarité corporative. Telle est la +morale de cette petite histoire de l'empereur et de son fermier. + +[Illustration: La résidence du propriétaire impérial dans le domaine de +Cadinen.--_Phot. W. Zehr, comm. par L. Wende._] + + + +LES PROGRÈS DE L'ARMÉE TURQUE A TCHATALDJA + +_Un lourd silence, à peine rompu par quelques dépêches officielles, pèse +sur les opérations des armées bulgares et turques, d'où sont écartés les +correspondants de guerre. Notre envoyé spécial Georges Rémond a pu +cependant se rendre sur le front, au camp de Tchataldja, que défendent +toujours les principales forces ottomanes, en progrès de ce côté. Voici +les impressions, consignées au jour le jour, qu'il en a rapportées sur +l'état moral des officiers et de la troupe, et sur la situation +militaire:_ + +Quartier général de l'armée de l'Est à Hademkeui, 18 février 1913. + +_Jeudi 13 février_--Je suis parti ce matin, à 3 h. 50, de la gare de +Sirkedji pour Hademkeui, où se trouve le quartier général du commandant +en chef Izzet pacha. Bulgares et Turcs, d'accord sur ce point, ont +refusé aux correspondants étrangers la permission d'assister à cette +deuxième partie de la guerre. Mais, le colonel Djemal bey, gouverneur de +Constantinople, a bien voulu demander au généralissime qu'une exception +fût faite pour l'envoyé de _L'Illustration_; Enver bey lui-même a parlé +en ma faveur, et j'ai été définitivement admis à suivre les opérations +de l'armée de l'Est. + +Un officier, le capitaine Alid bey, est chargé de me conduire à +Hademkeui. Il s'acquitte de cette mission avec la courtoisie que je n'ai +jamais cessé de rencontrer ici. + +On a ajouté au long train de marchandises un wagon de voyageurs où nous +prenons place, en compagnie de quelques officiers. Le temps, très beau +depuis quelques jours, a soudain changé; des rafales de pluie et de +neige battent aux vitres, et nous arrivons à Hademkeui au jour--un jour +si gris, si sombre, qu'il se distingue à peine de la nuit--et par la +tempête. + +Le généralissime habite dans un train spécial qui stationne devant la +gare. Le capitaine Rechid bey, fils du maréchal Fuad, m'offre asile dans +son compartiment. Je l'ai connu à Derna. Il a repris le poste d'officier +d'ordonnance d'Izzet pacha qu'il occupait durant la campagne du Yémen. +Une heure après, il me présente à lui: c'est une superbe figure de +soldat, mâle, puissante, à l'expression ouverte, aux yeux clairs qui ne +cachent rien; le corps est comme un bloc, mais sans rien d'alourdi ou de +lassé; tout l'ensemble respire la force, la confiance en soi, une +surabondante vitalité. + +... L'armée turque a profité du beau temps des jours précédents pour +occuper les positions abandonnées par les Bulgares. Ses avant-gardes +avaient atteint hier, du nord au sud de la presqu'île, Ormanli, Safas, +Kalfakeui, Akalan, Indzegiz, Kadikeui. Elles auraient devant elles +seulement une division bulgare gardant le contact et couvrant la +retraite du reste de l'armée. + +Il pleut et il neige en même temps; les rafales de vent secouent les +toiles des tentes, traversent les planches mal jointes des hangars, des +baraquements où les soldats se sont entassés. Depuis quatre mois qu'ils +vivent à demi ensevelis dans la boue, imbibés de pluie, ayant perdu +l'habitude de voir leurs pieds et de se sentir le poil sec, ils semblent +s'y être accoutumés, tant la matière humaine est éminemment plastique; +il est vrai qu'ils sont maintenant nourris, qu'ils ont de la soupe +chaude, de la viande, et qu'un tel ordinaire peut passer pour +extravagant aux yeux et surtout aux ventres des soldats faméliques de +Loule-Bourgas et de Viza... + +L'UNION DES OFFICIERS + +_Vendredi 14_.--Je rends visite au général Ahmed Abouk pacha, commandant +l'armée de Tchataldja, qui m'avait reçu une première fois lors de ma +tentative de voyage à travers les lignes bulgares vers Andrinople, et +dont on a tant parlé depuis, au moment du coup d'État jeune-turc. Ne +prétendait-on pas que, Tcherkesse d'origine comme Nazim pacha, lié +d'amitié avec celui-ci, il marchait sur Constantinople à la tête de ses +troupes, avec la ferme intention de le venger d'une façon terrible? Le +voici, fort calme et tel que je l'ai vu à ma précédente visite, dans sa +petite maison d'Hademkeui aux murs couverts de peintures décoratives à +l'italienne représentant les paysages du Bosphore, le voici, gros, +débonnaire, d'aspect puissant lui aussi, avec un fin sourire qui plisse +le coin des paupières et rapetisse les yeux. + +Ahmed Abouk pacha est un gentilhomme accompli, d'éducation parfaite. Il +m'accueille avec la plus grande bienveillance et s'entretient volontiers +avec moi des événements récents, «L'armée est prête, m'assure-t-il, en +meilleur état que jamais; la difficulté, c'est de faire la guerre. Nous +avons contre nous le général Hiver; vous savez quels marécages et quels +bourbiers nous séparent des Bulgares!» Nous causons longuement. Ahmed +Abouk est un lettré, un esprit délicat, et surtout réfléchi, +pondéré,--tout le contraire, je vous assure, de l'aventurier que les +journaux européens représentaient comme abandonnant son poste devant +l'ennemi pour marcher à l'assaut de Constantinople. + +Et de ces mêmes événements, je m'entretiens avec tous les officiers +d'Hademkeui, officiers du vieux comme du jeune parti, anciens aides de +camp de Nazim pacha, avec certains dont la parenté avec les ministres +d'hier, les conversations que j'ai eues précédemment avec eux, me +persuadent qu'ils désapprouvent évidemment, dans le fond du coeur, le +coup d'État de Talaat et d'Enver bey. Ils ne le cachent pas, du reste, +mais affirment non moins hautement qu'à la guerre le premier devoir d'un +soldat est de faire abstraction de ses idées personnelles, de ses +sentiments, fussent-ils les plus chers. Je ne puis vous répéter tous +leurs propos. En voici quelques-uns qui me semblent particulièrement +significatifs, étant donné la personne qui les a tenus: c'est le +commandant Nadji bey, officier d'état-major d'Izzet pacha et gendre de +Kiamil pacha, le grand vizir qui vient d'être renversé. + +--«J'ai été prévenu, me dit-il, de la révolution du 23 une demi-heure +après qu'elle fut accomplie. Je pris mon sabre et courus immédiatement à +la Sublime-Porte pour protéger mon beau-père. Je vis Nazim pacha tué de +deux balles dans la tête qui s'étaient entre-croisées. Tout honnête Turc +doit pleurer la mort de ce très valeureux soldat qui, toujours et en +toute circonstance, a accompli son devoir; cette mort, je connais trop +Enver pour croire qu'elle ait été préméditée par lui. Quant au grand +vizir, on a assuré qu'on lui avait arraché sa démission le revolver au +poing; c'est une erreur: on lui a dit seulement que Nazim était déjà +mort, et sans doute était-ce par là le menacer suffisamment. A partir du +moment où j'arrivai auprès de lui, il ne fut plus inquiété. Nul ne peut +soupçonner la bonne foi et le patriotisme d'hommes comme Kiamil pacha et +Noradounghian effendi. Mais ils étaient persuadés de la nécessité de la +paix. Et aussi le terrain sur lequel ils voulaient s'appuyer leur a +manqué. Ils comptaient, mon beau-père tout particulièrement, sur +l'Angleterre et sur la France; elles n'ont rien voulu faire, pas un +mouvement, pas un pas, pas dire un mot pour nous... Mais cela, c'est le +passé. Aujourd'hui, vous ne verrez dans toute l'armée turque que des +officiers unis par une seule pensée, celle de combattre et de vaincre +les ennemis de la patrie.» + +Ces déclarations me sont faites avec un tel accent de gravité et de +sincérité, par un officier attaché de si près à l'ancien gouvernement, +que je ne puis les mettre en doute. Plus de cinquante autres du même +genre sont venues les confirmer; je pense que, s'il y a eu quelques +troubles ou quelques incidents, ils ont dû être tout à fait isolés et de +peu d'importance. Je dois dire encore que de telles déclarations n'ont +pas été provoquées dans une sorte d'interview, où la personne interrogée +se tient en défense, mesure ses mots, et ne livre que ce qui lui paraît +convenable, mais m'ont été faites au cours de la conversation, dans +l'intimité, la familiarité et le laisser-aller de la vie d'un camp. + +Le commandant Nadji bey est l'une des figures les plus attachantes +d'officiers turcs que j'aie connues. Tandis que la pluie tombe +torrentiellement, que les fondrières se creusent de plus en plus, +rendant tout mouvement impossible, nous conversons durant de longues +heures. C'est un patriote passionné. Il me parle de la France avec une +ardente sympathie. «Qu'avez-vous eu jamais à nous reprocher de sérieux? +Nous sommes allés, il est vrai, à l'école de l'armée allemande; mais nos +sentiments étaient turcs et français, nous avons appris à lire, à +sentir, à penser, dans vos livres.» Et, feuilletant _L'Illustration_, le +commandant Nadji tombe sur la belle photographie qui représente «le +meunier, son fils et l'âne», transportés à Bokhara, et, tout dùdong, il +me récite la fable, avec un ton parfait; et il m'en récite d'autres +encore à n'en plus finir, et s'il a oublié un mot, auprès de lui le +docteur Oraan Abdi ou Rechid bey le lui soufflent. Puis il dit aussi à +mi-voix, comme pour lui-même, des poésies patriotiques apprises à +l'école, l'une, le Soldat, dont il ne se rappelle plus l'auteur, et qui +se termine par ce beau vers: + +_Dis que morts pour la France, ils l'ont faite immortelle!_ + +--tout cela sans emphase, d'une voix émue, d'une diction très juste et +touchante: «Hélas! nous ne sommes pas morts, nous autres, nous sommes +encore ici!» + +DANS LES MARÉCAGES DU KARASOU + +_Dimanche 16_.--Hier, les Turcs ont avancé jusqu'à Kabatchekeui, à +quinze kilomètres en avant de Tchataldja. + +Dans la nuit de samedi à dimanche, il a gelé; la neige a remplacé la +boue. Nous en profitons pour partir dès le matin pour Tchataldja. La +bise du nord coupe les lèvres, gèle les mains sur les brides et les +pieds sur le fer des étriers. La route est encombrée de voitures, de +chariots à boeufs portant munitions et vivres, de soldats allant et +venant. Une file de voitures amène des avant-postes et des campements +éloignés les malades que l'on évacue sur les hôpitaux du Croissant-Rouge +et de San Stéfano. Quand je pense au sinistre convoi des cholériques, +aux spectres bleus en procession des journées de novembre, ceux-ci font +presque plaisir à voir: voilà de bonnes figures rassurantes de malades +de droit commun, blessés, rhumatisants, enrhumés, catarrheux; on peut +les regarder, les frôler, les toucher, sans prendre peur. + + +[Illustration: Sur la rive du Karasou débordé, près de Bachtchekeui: au +premier plan, le capitaine Rechid bey.] + +[Illustration: Le pont en pierre de Tchataldja, détruit par les Bulgares +et provisoirement réparé par les Turcs.] + +[Illustration: Le quartier musulman de Tchataldja ruiné de fond en +comble par les Bulgares avant leur retraite.] + +[Illustration: Dans la même ville, le quartier grec et bulgare respecté +par les Turcs à leur retour.] + +Les chevaux glissent sur la terre gelée, trébuchent dans la boue durcie; +nous suivons la voie du chemin de fer, puis traversons les lignes +successives de défense. On a prodigieusement travaillé depuis un mois: +tranchées, fils de fer, abris pour l'artillerie, tout cela se développe, +s'entremêle en un réseau qu'aucun ennemi, si sagace et si entreprenant +soit-il, ne débrouillera à coup sûr. + +Maintenant, c'est aux Turcs d'en sortir, et de faire traverser de +nouveau à leurs troupes les marécages du Karasou où s'enlisent hommes et +chevaux. Lentement, méthodiquement, ne se risquant plus à l'imprudente +offensive du début de la guerre, ils avancent, reconstruisant à mesure +la ligne du chemin de fer, les chaussées, les ponts détruits par les +Bulgares dans leur retraite. + +A Bachtchekeui, je repasse, sur un pont cette fois, le Karasou débordé +où je pris, en décembre dernier, un bain involontaire. Ce serait plus +grave aujourd'hui: les eaux roulent profondes et jaunes, toute la plaine +est inondée, à demi recouverte d'une légère couche de glace. Au delà, +nous suivons de nouveau la voie du chemin de fer. Voici le point où je +fus accueilli par les officiers bulgares. Des Turcs y travaillent à +rétablir un pont démoli par l'ennemi. + +Sur cette plaine que j'avais vue silencieuse, sinistre, entre les deux +armées, marquée de petits drapeaux rouges et blancs signalant les +frontières qu'il ne fallait pas franchir, habitée seulement par quelques +centaines de cadavres, et par les charognards, chiens et corbeaux, tout +s'agite, maintenant, tout s'efforce pour la marche en avant. Au loin, +de-ci de-là, partout, des files de petits hommes se dépêtrent comme ils +peuvent, penchés en avant, luttant avec les épaules autant qu'avec les +pieds... + +Quels beaux dessins, quels tableaux rapporterait d'ici un peintre ayant +à la fois le sens du pittoresque et du grand style! Cet horizon infini +de plaine et de grands mouvements de collines, cette terre comprimée +sous un ciel, bas où roulent les uns sur les autres, charriés par le +vent du nord, les gros nuages de tempête et de bourrasque venus de la +mer Noire; et, dans ce vaste décor, ce spectacle de guerre pauvre, ces +soldats caparaçonnés de boue jusqu'au visage, ayant la couleur du ciel +et de la terre, ces bonshommes Janvier et ces pères Noël dérisoires sous +leur capuchon pointu, emmitouflés dans leurs loques, et se désolant de +ne jamais apercevoir leurs pieds, ces cadavres souillés que lave +incessamment l'eau du ciel et celle qui roule des talus, ce régiment qui +se démène péniblement dans le marécage et déplace lentement ses anneaux +comme un énorme serpent, ces ouvriers assis en rond, les fesses dans +l'eau, et qui se chauffent autour d'un feu de bois allumé je ne sais +comme, et portent maladroitement à leur bouche avec leurs mains +engourdies un gros quignon de pain où ils mordent à même,--quelle toile +de misère, quel fond grandiose, quelle quantité de détails grotesques ou +magnifiques, quelle unité dans la couleur, la composition, le mouvement! + +Et pourquoi tout cela, pour quel bénéfice tant de morts, tant de +souffrance, tant d'efforts? Qu'en retirera cette terre je ne sais +combien de fois ravagée par les deux armées? Pourquoi ont combattu ceux +qui sont là couchés et ne finissent pas de pourrir dans ces boues de la +plaine inondée du Karasou? Je me rappelle le mot sinistre, désespérant, +de Renan: «Les seuls vaincus d'une guerre, ce sont les morts.» Alors, +pourquoi se battre? La seule chose importante, c'est de ne pas se faire +tuer. Et je m'arrêterais à cette pensée, si je n'entendais en réponse +les mots que me disait hier le commandant Nadji bey: «Pourquoi ne +sommes-nous pas morts aussi pour notre pays?» Qui sait? des hommes qui +auraient renoncé à la guerre, renoncé au risque de se faire tuer pour +quelqu'un ou quelque chose, seraient sans doute incapables d'aimer, de +jouir, de goûter quelque plaisir de la vie. Il faut le condiment de la +mort à n'importe quelle haute joie de l'intelligence ou des sens, et cet +engrais à la plante de n'importe quelle civilisation. + +CE QUI A ÉTÉ DÉTRUIT ET CE QUI SUBSISTE A TCHATALDJA + +... Le pont de pierre sur la route de Tchataldja est déjà réparé. +Bientôt nous arrivons à la ville. Du quartier musulman qui comptait +environ trois mille habitants, pas une maison n'est restée debout. Avant +de se retirer, les Bulgares ont tout incendié, tout détruit +systématiquement; à peine quelques pans de mur, quelques cloisons de +bois, se dressent encore; deux mosquées ont été à peu près épargnées, +mais transformées en étables, souillées, emplies de fumier, et les +tombes ont été brisées une par une. Rien, me semble-t-il, ni raison +stratégique, ni autre, ne justifie cette sauvagerie. La destruction +s'arrête géométriquement aux premières maisons grecques et bulgares; de +ce côté, la ville n'a pas été touchée, et les Turcs, en en prenant +possession de nouveau, et après avoir traversé les débris de ce +qu'avaient été les demeures de leurs frères musulmans, n'y ont pas brisé +une seule vitre: écoles, églises grecques sont intactes. Il faut louer +cette douceur, ou cette discipline, ou cette apathie, comme vous voudrez +l'appeler; je l'admire; mais, dans le fond de mon coeur, il me semble +que c'est là l'effet d'une vertu passive et que je ne sens point. + +L'été, en temps de paix, cette petite ville, avec ses maisons menues, +ses beaux arbres épais, les taches noires des cyprès, les jolies +mosquées, les fontaines, les jardins, adossée à la haute colline, devait +être charmante. Nous parcourons les rues; les autorités civiles ont +repris leur poste; les services se réorganisent, la gendarmerie s'est +réinstallée. + +Cependant le soir tombe. Il nous faut regagner Hademkeni par les mêmes +chemins embourbés, et nous y arrivons à la nuit. + +_Mardi 18_.--Depuis deux jours, il neige. La terre semble tout près du +ciel blanc, puis le vent tourne au sud, tout fond, tout se décompose en +une inexprimable marmelade. Aucune opération militaire ne pouvant avoir +lieu par un temps pareil, je laisse mes bagages ici et je vais passer +quelques jours à Constantinople. On m'avertira dès que la marche en +avant reprendra. + +OPÉRATIONS A GALLIPOLI ET MOUVEMENTS DE TROUPES + +Constantinople, vendredi 21 février. + +J'apprends, à mon retour, les dernières nouvelles des opérations à +Gallipoli. La situation ne s'est pas modifiée depuis le 8 à Boulaïr. +Mais à cette date les Turcs ont subi un gros échec lors de leur +tentative de débarquement à Charkeui; c'est ce qu'avaient bien vu les +marins italiens des vaisseaux de guerre en franchissant les Dardanelles. +Les Turcs avaient voulu combiner une offensive en dehors des lignes de +Boulaïr et un débarquement à Charkeui; tous deux ont échoué. +Officiellement on avoue 1.200 morts, officieusement 3.000, les Bulgares +disent 6.000. A Tchataldja, il n'y a eu que quelques escarmouches à +Akalan et à Kalfakeui, avec quelques douzaines de morts de côté et +d'autre. + +Khalil bey, qui commandait en Tripolitaine devant Homs, a pris la +direction d'un régiment de volontaires et bataille avec les Bulgares +entre Bogados et Silivri. + +C'était le 10e corps (Hourchid pacha et Enver bey) qui devait être +employé aux débarquements. La 30e division, qui était à Kartal sur la +Marmara, aurait été transportée en partie à Chilé sur la mer Noire. La +31e division aurait en partie quitté Ismidt; il resterait à Panderma +deux divisions, celle de Siwas et celle de Karpout; et la division de +cavalerie kurde et arabe est toujours immobile à Seutari. + +Je crois que l'idée de débarquements partiels à Rodosto, Silivri, +Eregli, a été abandonnée, et que toutes les troupes disponibles ont été +envoyées à Gallipoli où l'on craint un débarquement des Grecs à revers +des positions turques et où l'attaque des Bulgares se fait pressante. Il +y avait devant Gallipoli, il y a trois jours, 20 grands transports et 19 +petits. + +... Après deux jours passés ici, comme le temps s'est remis au beau et +au froid, je repars cette nuit pour Tchataldja. + +_Georges Rémond._ + +_Une mosquée incendiée par les Bulgares, à Tchataldja._ + + + +LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS + +_Littérature militaire._ + +Le général Maitrot a réuni les articles qu'il publia en 1911 et 1912 +dans le _Correspondant_ en un volume intitulé _Nos Frontières de l'Est +et du Nord_ (Berger-Levrault, 3 fr. 50), où il étudie la physionomie +probable d'une attaque allemande et les questions qui s'y rattachent: +neutralité de la Belgique et de la Suisse, troupes de couverture, etc. +On a plaisir à voir le général Maitrot, qui a accompli toute sa carrière +au 6e corps, dont il a été pendant plusieurs années le chef +d'état-major, se dégager des réticences et des sous-entendus dont la +plupart des écrivains s'embarrassent lorsqu'ils discutent les +éventualités d'une guerre future; il aborde le problème de front, sans +optimisme de commande et sans noyer les données dans le vague. +Exposition nette, discussion serrée, conclusions logiques. Celles-ci +sont souvent assez peu réconfortantes, du moins sur certains points. Ce +n'est pas sans inquiétude, j'allais dire sans angoisse, qu'on lit la +description vivante de l'invasion de la Woëvre par les unités de +couverture du XVIe corps allemand, passant presque sans opposition au +nord et au sud de Verdun pour détruire la ligne ferrée +Mézières-Commercy, où s'effectuera notre concentration. + +Nous regrettons de ne pouvoir énumérer toutes les conclusions que +contient cet intéressant ouvrage. En voici les principales: le général +Maitrot estime que l'offensive allemande consistera en un combat +démonstratif partant du front Metz-Donon, tandis qu'elle cherchera la +décision par un mouvement débordant notre gauche. Cette opération serait +confiée à cinq corps d'armée concentrés entre Trèves et Saint-With, +tandis que deux autres corps d'armée feraient face aux troupes belges, +plus au nord. Ainsi, la neutralité de la Belgique sera violée, car les +forces militaires de cette puissance ne sont pas, dans leur état actuel, +capables de la faire respecter. + +Pour y parvenir, il faudrait, d'après l'auteur, porter l'effectif de +paix de 45.000 à 100.000 hommes et celui de guerre de 180.000 à 300.000. +La Suisse, donnant l'exemple à son émule septentrionale, a su former une +armée assez forte pour enlever à chacun le désir d'utiliser son +territoire en cas de conflit. + +Examinant le rôle de nos alliés, le général Maitrot nous engage à ne pas +compter sur eux et à ne faire fond que sur nous-mêmes. Excellent +conseil. L'auteur montre clairement comment la Russie, en éloignant une +grande partie de ses troupes actives de sa frontière occidentale, a +singulièrement diminué la valeur de sa coopération. La lenteur de sa +mobilisation et de sa concentration permettent ainsi aux Allemands +d'employer contre nous, dès le début des hostilités, la presque totalité +de leurs forces. Selon le général Maitrot l'appui de l'Angleterre serait +encore plus problématique: elle ne se démunirait pas de ses troupes pour +combattre l'ennemi sur le continent. Cette opinion nous paraît +discutable. L'Angleterre, dont la politique a généralement consisté à se +servir des armées des autres puissances, n'a cependant jamais hésité, au +moment du péril, à employer la sienne. Les efforts de M. Haldane ont +précisément tendu à libérer l'armée active, grossie de sa réserve et de +l'ancienne milice, de la défense du royaume, pour pouvoir l'utiliser à +l'extérieur. + +Cette réserve faite, on ne peut que souscrire à la plupart des +desiderata de l'auteur, y compris ceux qu'il exprime au sujet de notre +loi de recrutement «plus politique que militaire», dont le rendement +reste insuffisant. + +[Illustration: L'antenne. Le poste. Le nouveau poste de T. S. F. à +Bac-Mai (près Hanoï).] + +C'est également la question des effectifs, surtout de ceux de +l'infanterie, dont s'occupe le capitaine Le Français, dans _Une réponse +française au programme militaire allemand_ (Berger-Levrault, 2 fr. 50). +Sans modifier sensiblement le mode de service actuel, l'auteur espère +remédier à la diminution de la natalité par la réorganisation des unités +et la formation d'un grand nombre de bataillons arabes et noirs. Il +désire qu'on porte le nombre des bataillons algéro-tunisiens à 68, des +sénégalais à 72. Malgré l'introduction du service obligatoire pour les +indigènes, mesure qui nous semble très malheureuse, il est douteux qu'on +puisse obtenir cette considérable augmentation d'effectifs sans nuire à +la qualité des troupes. En Europe, le capitaine Le Français croit +pouvoir créer un nouveau corps d'armée et améliorer la valeur des +compagnies en réduisant l'une d'elles par bataillon au rôle de +compagnie-cadre. Il y a dans cet ouvrage des idées nouvelles et hardies, +une documentation étendue, des projets élaborés avec soin et formulés +avec précision. + +R. K. + +_Nos lecteurs trouveront dans le numéro de cette semaine de_ La Petite +Illustration, _et sous le même titre de rubrique: «Les Livres et les +Ecrivains», une autre partie de notre revue des livres nouveaux._ + + + +M. HENRI GOUNOUILHOU + +Le directeur de la _Gironde_ et de la _Petite Gironde_, les deux grands +journaux bordelais qui comptent parmi les mieux rédigés et les plus +influents du Sud-Ouest, M. Henri Gounouilhou, est mort, la semaine +passée, âgé de cinquante-neuf ans à peine. + +[Illustration: M. Henri Gounouilhou.--_Phot. Terpereau._] + +Il appartenait à une famille de journalistes en qui les vertus +professionnelles sont de tradition. Très jeune, il avait été associé à +l'oeuvre de son père, le fondateur des deux quotidiens dont, après sa +mort, survenue au mois de mars de l'an passé, il prit la direction, et +qu'il sut, à son tour, faire prospérer. Il partageait lui-même, depuis +quelques années, la conduite d'une entreprise devenue considérable avec +son fils, M. Marcel Gounouilhou, et son neveu, M. Custave Chapon, qui +lui succèdent aujourd'hui. + +La presse française perd en ce journaliste excellent, dont toute +l'activité, tout le talent furent consacrés à la même cause, un de ses +représentants les plus respectés. + +La situation importante qu'il y occupait, les sympathies dont, de tous +côtés, il était entouré, l'estime attachée à son nom, ont assuré à ses +obsèques, célébrées à Bordeaux, un caractère de grande solennité. Dès la +nouvelle de sa mort, M. Fallières et M. Poincaré, ainsi que plusieurs +membres du gouvernement, avaient tenu à exprimer par télégrammes à Mme +Gounouilhou et à sa famille leurs regrets personnels. M. Chaumet, +sous-secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes, les autorités +bordelaises et une foule d'amis et de collaborateurs, assistaient au +service funèbre. Et, après la cérémonie religieuse à la cathédrale +Saint-André, des discours évoquèrent, devant la tombe, la noble figure +du disparu. + + + +UN GRAND BATISSEUR + +Une bien intéressante et sympathique figure vient, de disparaître en la +personne de M. Eugène Thome qui fut, avec son père, le grand +collaborateur et l'homme de confiance d'Haussmann et d'Alphand dans les +grands travaux qui, sous le second Empire, ont transformé Paris. + +Le chef de la dynastie, Joseph Thome, né en 1809, dans une petite +commune du Gard, vint à Paris «en sabots», simple tailleur de pierres. +Par son intelligence des affaires et par sa probité, il conquit des +sympathies nombreuses et devint le grand bâtisseur du quartier de +Chaillot. + +On le vit bientôt percer puis amorcer par des constructions relativement +cossues tous les nouveaux quartiers: boulevard Saint-Denis, rue +Neuve-des-Petits-Champs, rue du Havre, avenue Gabrielle, avenue de +l'Aima, avenue d'Iéna, rue de Lubeck, avenue Bosquet, rue de Rennes, +etc. Ces immeubles, construits de 1800 à 1880, nous semblent aujourd'hui +de style un peu terne; c'étaient des palais à côté des maisons basses +qu'ils remplaçaient. Le grand entrepreneur inspirait une confiance +illimitée; on raconte qu'un soir le duc de Galliera lui avança 20 +millions, demandés à l'improviste et nécessaires pour un cautionnement à +verser le lendemain. + +[Illustration: M. Eugène Thome.--_Phot. Mathieu-Deroche._] + +M. Eugène Thome, qui vient de mourir, était né à Paris en 1843. Pendant +vingt ans il fut le collaborateur de son père qu'il aida à consolider +une fortune, honnêtement gagnée, d'environ 40 millions. Retiré des +affaires, il s'était adonné à l'agriculture. Ayant acheté, il y a +quelques années, le domaine de Pinceloup, près de Rambouillet, il avait +restauré et transformé cette demeure avec un goût judicieux, s'amusant à +sélectionner et à perfectionner le bétail de la ferme, en même temps +qu'il préparait des chasses princières auxquelles il conviait l'élite de +la société parisienne. M. Eugène Thome était l'oncle de MM. Ernest et +François Carnot. + + + +DOCUMENTS et INFORMATIONS + +LA T. S. F. À HANOÏ. + +Le gouverneur de l'Indo-Chine vient d'inaugurer le poste de télégraphie +sans fil récemment installé à Bac-Mai, à 3 kilomètres d'Hanoï. + +Cette station est actuellement la plus puissante de l'Extrême-Orient; +elle fait partie du réseau local de l'Indo-Chine qui comprend déjà trois +autres postes, cap Saint-Jacques (Cochinchine), Kien-An (Haïphong), +Quang-Tchéou-Wan (Chine), et qui doit être relié au grand réseau +intercolonial par la station centrale de Saïgon dont la construction va +être commencée. + +Le poste de Bac-Mai dispose d'une puissance de 35 kilowatts et emploie +l'étincelle musicale. L'antenne comprend deux éléments: + +Une nappe horizontale formée par 10 fils bimétalliques que supportent 4 +pylônes en acier, de 75 mètres de hauteur, disposés aux angles d'un +rectangle de 150 mètres de longueur sur 50 mètres de largeur. + +Deux parties inclinées, l'une vers le poste, l'autre vers le bout libre +de l'antenne, soutenues par deux petits pylônes placés respectivement à +80 et à 220 mètres des pylônes principaux. + +Ce système d'antenne a une longueur totale de 480 mètres et couvre une +surface totale de 15.000 mètres. + +Avec le tiers de la puissance disponible, Bac-Mai a été entendu par le +petit poste du cap Saint-Jacques, situé à 1.200 kilomètres dont 1.000 +kilomètres de forêts et de montagnes élevées; ses signaux ont été reçus, +le jour, par des navires se trouvant à plus de 2.600 kilomètres. La +portée nocturne n'a pas encore été déterminée, elle atteindra +probablement 4.000 à 4.500 kilomètres. + +Tous les appareils, de construction exclusivement française, ont été +installés sous la direction du capitaine Péri, chef du service +radiotélégraphique de l'Indo-Chine. Ces résultats prouvent une fois de +plus que, malgré les allégations contraires, notre matériel technique de +T. S. F. vaut largement celui de l'étranger; ils confirment en outre la +compétence des officiers chargés d'établir notre réseau intercolonial. + +FLORAISON EXCEPTIONNELLE DE L'AMANDIER. + +La douceur extraordinaire de la température dont nous avons joui +jusqu'en ces jours derniers a provoqué des avances de végétation tout à +fait anormales; on a pu cueillir des roses superbes, pendant le mois de +décembre, dans les jardins de M. Cochet-Cochet, à Coubert +(Seine-et-Marne). + +Mais il est particulièrement curieux de comparer quelques dates de +floraison de l'amandier, depuis huit ou dix ans: 25 janvier en 1913, 24 +février en 1912, 28 février en 1906, 7 mars en 1905, 11 mars en 1911, 12 +mars en 1910, 20 mars en 1907, 23 mars en 1908. + +L'hiver 1912-1913 apparaît donc comme beaucoup plus doux que les hivers +bénins auxquels nous sommes habitués. Les froids récents ont arrêté la +végétation sans grand dommage pour l'agriculture; la vigne, notamment, +n'était pas encore assez avancée pour souffrir de cette modification +brusque de l'état atmosphérique. + +LE PLUS GRAND AQUEDUC DU MONDE. + +On vient d'achever aux États-Unis un aqueduc qui, par la longueur du +parcours autant que par les difficultés et la rapidité de construction, +semble l'emporter de beaucoup sur tous les travaux exécutés jusqu'ici. + +Cet aqueduc est destiné à alimenter en eau potable Los Angeles, une des +principales villes de Californie. Mesurant 235 milles de longueur, soit +376 kilomètres, il peut actuellement amener chaque jour un million de +litres d'eau répartis en cinq réservoirs. Partant des montagnes de la +Sierra Nevada, il traverse le désert de Mojave et atteint la vallée de +San Fernando où la conduite en maçonnerie est remplacée par des tubes en +acier de 6 pieds de diamètre. + +Les travaux furent commencés en 1905, et, à partir de 1908, ils +occupèrent une armée de 5.000 ouvriers. On se trouva en présence de +difficultés considérables pour l'approvisionnement en eau et en vivres, +la distance des chantiers à une voie ferrée variant de 5 à 35 milles. Il +fallut, dès le début, créer 390 milles de chemins, poser 120 milles de +rails dans le désert et installer 350 milles de lignes téléphoniques. Au +cours de l'été, la température atteignait 49 degrés centigrades. Sur une +longueur de 53 milles l'aqueduc est formé par un tunnel creusé dans le +granit. + +L'eau suit la pente naturelle du sol, partant de l'altitude de 3.812 +pieds pour arriver à celle de 276 pieds à Los Angeles. + +Ce travail gigantesque a coûté 125 millions; sauf sur un parcours de 9 +milles, il a été entièrement dirigé par l'administration municipale. + +LE RÉSEAU + +DES PRIMEURS ET DES FLEURS + +A l'occasion du concours général agricole qui vient de se tenir au Grand +Palais, la Compagnie P.-L.-M. nous a présenté, en cet aride mois de +février, un hall fleuri rappelant par l'abondance, la fraîcheur et la +variété des coloris, les plus jolis décors de l'horticulture française +aux expositions de printemps. A côté des roses, des anémones, des +giroflées, des oeillets cueillis dans les jardins de la Méditerranée, les +légumes de Provence ou d'Algérie faisaient ressortir l'or des oranges et +des citrons récoltés à Nice, à Blida, au Maroc, chantant aux Parisiennes +encadrées de fourrures les bienfaits du soleil. Une telle exposition, +irréalisable il y a une vingtaine d'années seulement, apparaît +aujourd'hui comme une chose toute simple. Nous sommes, en effet, +habitués à fleurir nos salons hiver comme été; les fraises embaument nos +tables avant que les marronniers aient achevé leur feuillaison, nous +savourons les petits pois d'Algérie quand ceux de Clamart sont à peine +sortis de terre. Ces résultats, dont le réseau P.-L.-M. a voulu nous +offrir une synthèse amusante, ont, pourtant, nécessité un effort +considérable et un grand esprit de suite. + +Les Compagnies du Midi et d'Orléans ont montré un zèle louable; mais la +question a été résolue avec une ampleur exceptionnelle par la Compagnie +P.-L.-M., dont le réseau court sous tous les climats, depuis les plaines +de la Beauce et les hautes vallées alpestres jusqu'aux rives africaines +de la Méditerranée. + +Il fallait, avant tout, assurer la rapidité de transport, problème que +rendent particulièrement ardu l'affluence des voyageurs hivernaux, la +longueur du parcours entre la région de Nice et Paris, la nécessité +d'arrêts fréquents pour recueillir les colis amenés sur des points +multiples de la grande artère. + +Naguère encore, les fleurs expédiées de Nice étaient remises, dans la +mesure du poids disponible, à certains trains de voyageurs, à +l'exclusion des grands rapides. Devant l'accroissement du trafic, la +Compagnie n'a pas hésité à créer un train spécial, à marche accélérée, +qui ramasse les colis de fleurs dans tous les centres d'expédition +situés entre Nice et Marseille. De cette dernière gare les fourgons sont +acheminés par des trains rapides ou express sur leurs différentes +destinations: Paris; Londres, via Boulogne; la Belgique, la Hollande, +l'Allemagne, via Jeumont et Petit-Croix; la Suisse, via Genève, etc. + +[Illustration: Graphiques montrant la progression du trafic des fleurs +et des primeurs, en grande vitesse, sur le réseau P.-L.-M.] + +Dans ces conditions, les fleurs cueillies à Nice le matin et expédiées +à une heure du soir parviennent à: + Durée + de transport. +Paris, le lendemain à 10 h. 30 matin. 21 h. 30 +Boulogne, 6 h. 30 soir. 29 h. 30 +Francfort-sur-Mein, 1 h. 01 soir. 33 h. +Londres, surlendemain 4 h. 30 matin. 39 h. 30 +Bruxelles, 5 h. 06 matin. 40 h. +Cologne, 6 h. 58 matin. 40 h. 58 +Berlin, 8 h. 06 matin. 42 h. + +Pour les fruits et primeurs, l'organisation est plus complexe. + +Indépendamment des trains de messagerie habituels, la Compagnie met en +marche, chaque jour, de six à dix trains spéciaux de denrées qui +assurent le transport rapide des fruits et primeurs en provenance de +l'Algérie ou du midi de la France, à destination de Paris, de +l'Angleterre, de l'Allemagne et de la Suisse. La vitesse moyenne atteint +60 et 65 kilomètres à l'heure sur la majeure partie du parcours, et la +durée totale du trajet Marseille-Paris varie de 22 à 24 heures. + +La région d'Avignon et de Barbentane, centre de production le plus +important du réseau, est desservie par trois groupes de trains qui +partent respectivement d'Avignon entre 2 heures et 4 heures de +l'après-midi, entre 7 heures et 9 heures du soir, entre 1 heure et 4 +heures du matin. Ces trains arrivent à Paris le lendemain entre 10 +heures du matin et 1 heure, entre 3 heures et 5 heures de l'après-midi, +ou le jour même entre 7 heures et 11 heures du soir. + +Des services de correspondance rapides, créés par les Compagnies du Nord +et de l'Est et par les chemins de fer allemands permettent aux fruits et +légumes expédiés d'Avignon d'arriver à Londres en 37 heures, à Cologne +en 40 heures, à Berlin en 68 ou 72 heures. + +Pour éviter les effets de la chaleur et de la fermentation en cours de +route, le P.-L.-M. a fait construire des wagons spéciaux, largement +aérés, avec caisse et toiture à doubles parois, admis à franchir la +frontière sans transbordement; 2.900 voitures de ce type sont +actuellement en service. + +En même temps qu'elle doublait presque la rapidité du transport, la +Compagnie réduisait les tarifs dans des proportions dépassant souvent +60% et dont le tableau ci-dessous fait ressortir l'importance. + +[Illustration: _Tableau montrant un exemple des réductions de tarifs +appliqués par le P.-L.-M. au transport en grande vitesse des fruits et +légumes frais. (On a négligé les centimes.)_] + +Dans ces conditions, le trafic intérieur, le trafic international et le +trafic franco-algérien devaient suivre une marche ascensionnelle +constante que résument les graphiques ci-dessus. (Les périodes de baisse +correspondent, en général, à des années de mauvaise récolte.) + +Enfin, l'administration du P.-L.-M. ne s'est point seulement préoccupée +de diminuer le temps et le prix du transport; elle a encore envisagé la +question de l'emballage qui joue un grand rôle dans le commerce des +fruits et des primeurs. Elle a établi des concours d'emballage dans +toutes les régions desservies par son réseau: à Marseille à Digne, à +Bastia, à Avignon, à Lyon, à Auxerre, à Beaune, à Nice, à Antibes, à +Tunis, à Bizerte, etc. Cette initiative a produit d'excellents +résultats, car les fruits du Midi nous arrivent plus frais et plus beaux +qu'il y a dix ans. + +Ils nous arrivent également meilleurs, car la Compagnie a distribué +gratuitement dans nos départements méridionaux et en Corse une quantité +considérable de boutures de vignes, des milliers de plants de fraises, +des semences de tomates et de pommes de terre très appréciées sur +certains marchés: elle a encouragé la production de la prune +«reine-Claude verte» et de la mirabelle, en donnant un grand nombre de +beaux plants de ces deux variétés dans les régions convenant le mieux à +la culture du fruit. + +Notons enfin que la Compagnie a institué en Angleterre, en Allemagne, en +Belgique, en Suisse, des représentants et des agents commerciaux +destinés à servir de trait d'union entre la clientèle étrangère et les +producteurs de Provence. Ces agents font connaître à nos cultivateurs +les goûts des acheteurs, et, d'autre part, ils indiquent aux marchands +de Londres ou de Berlin, par exemple, les sources d'approvisionnement. + +Il y a là un ensemble d'efforts admirablement raisonné et un esprit +d'initiative qui font le plus grand honneur à la Compagnie P.-L.-M. et +dont profitent également le producteur et le consommateur. + +F. HONORÉ. + +[Illustration: Les oeillets de la Côte d'Azur.] + +[Illustration: Bouquetières niçoises en costume du pays.] + +LE STAND DU P.-L.-M. AU CONCOURS GÉNÉRAL AGRICOLE DE PARIS + + + +NOTRE ARMÉE NOIRE + +_(Voir la gravure de première page.)_ + +Au moment où se pose, de façon impérieuse, la question de l'augmentation +de nos effectifs militaires, on va fatalement être amenés à se +préoccuper de l'utilisation, meilleure et plus complète, des troupes +africaines, de ces tirailleurs sénégalais, qui rendent déjà, au Maroc, +de signalés services. + +La souplesse merveilleuse avec laquelle ces soldats excellents +s'adaptent aux nécessités de leur métier les rend précieux, en campagne. +Nuls autres ne sont plus «débrouillards»; et ceux qui, dans les camps +marocains les plus inhospitaliers les ont vus entre deux de ces combats +où ils montrèrent toujours une si belle crânerie, s'organiser, bâtir +leurs cases, toujours les premiers et les plus confortablement +installés, ingénieux à découvrir partout d'inattendues ressources, +ceux-là conservent d'eux un amusant et bien sympathique souvenir. + +Le cliché qui nous a fourni l'illustration de notre première page montre +un épisode très particulier de leur existence aventureuse: c'est un +débarquement en rade, dans des conditions qui mettent à une rude épreuve +leur agilité et leur entrain, et surtout la bonne humeur résignée de +leurs inséparables compagnes. + +Dans un filet, on a entassé les bagages les plus baroques, hardes, +ustensiles de cuisine où le bidon à pétrole, détrônant la classique +calebasse, tient une place si importante. Et les tirailleurs se sont +hissés sur le tout, s'agrippant aux câbles du palan. Leurs femmes, tout +à l'heure, devront se livrer à la même gymnastique, leurs petits au dos. +Puis le treuil est mis en marche et descend, plus ou moins doucement, +cette grappe humaine dans les embarcations roulant et tanguant le long +du bord. Mais plus d'une fois, une houle un peu forte s'élevant +brutalement au mauvais moment, bagages et gens sont projetés sans +ménagement au fond de la chaloupe,--à moins qu'ils ne prennent une +intempestive douche. Et ce sont alors de grands cris, auxquels +répondent, sur le pont, les éclats de rire des camarades attendant leur +tour de descendre par la même voie. + + + +LA FINLANDE SOUS LA NEIGE + +_(Voir la gravure de double page, pages 186, 187.)_ + +_M. Jean Bouchot, qui est un ami passionné de la Finlande, nous adresse, +avec la merveilleuse photographie que nous donnons en double page dans +ce numéro, ces jolies notes sur l'hiver finlandais. Et, comme M. Jean +Bouchot est également un fervent de la conquête de Vair, il nous dit les +conditions favorables que les plaines de neige et les lacs glacés +offrent aux expériences de l'aviation:_ + +La douce Finlande, le «Pays des mille lacs», occupe une situation très +septentrionale puisqu'elle est comprise tout entière entre le 60° et le +70° de latitude nord. Si nous faisons le tour du monde sur la carte, +nous voyons que ce 60° est celui de la Sibérie, de l'Alaska, du Labrador +et du Groenland, déserts de glaces et de neige d'où la vie s'est enfuie +en partie. Et cependant la Finlande n'est ni le Labrador ni le +Groenland, et si la nuit d'hiver, longue de six mois presque, est +enfouie sous la neige, le jour étincelant de l'été fait du pays le rival +de nos plus riants climats: ce sont les effets du coup de baguette +magique du Gulf-Stream. + +Si «la Noël sans neige n'est pas une rareté», c'est en ces jours de la +fin de février et du début de mars que la couche blanche atteint sa plus +grande épaisseur: 70 centimètres, 80 et parfois même un mètre. En ce +moment, par exemple, le moelleux tapis revêt toute la terre jusqu'à +quelque distance des côtes. C'est encore la nuit d'hiver, la longue nuit +qui arrête tout: venue en novembre elle ne cédera sa place qu'aux +premiers jours du mois d'avril et pendant tout ce temps les ténèbres +dureront dix-huit heures sur vingt-quatre. + +Sur la terre, c'est toute une symphonie en noir et blanc. Ici, nous +avons le manteau épais, fourré; là, c'est la mantille aux dentelles +délicates. Voici des branches qui ploient sous le faix et réalisent +l'architecture puissante du climat. Puis voilà des rameaux qui ne sont +plus enfouis, mais seulement soulignés: la Nature poudrée à frimas pour +les fêtes du grand hiver, la fine verrière gothique près de la +conception massive, la toilette de soirée dépouillée de la «sortie de +bal». + + + +[Illustration: M. A. Pichon, secrétaire général civil.] + +[Illustration: Le général Beaudemoulin, secrétaire général, chef de la +maison militaire.] + +[Illustration: M. Marcel Gras, chef du secrétariat particulier.] + +LES CHEFS DES MAISONS CIVILE ET MILITAIRE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE + +Cette neige pourtant ne terrasse pas ce qu'elle couvre; elle protège le +sol contre le froid dévastateur, et quand, au printemps, le soleil fait +fondre la couche blanche, la vie qui s'éveille est intense. Le paysan +finlandais, qui est très souvent un poète, dit fort exactement qu'on +«entend» croître les pousses nouvelles. + +Et voici que cette neige, qu'on redoute depuis les temps primitifs parce +qu'elle est un peu l'image d'un linceul, va devenir sans doute la +providence d'une nouvelle science, l'auxiliaire des derniers +perfectionnements de l'aviation. + +Des pilotes militaires suédois, le lieutenant Junger entre autres, ont +imaginé un appareil d'aviation muni dé ski et de patins, qui peut se +poser sur la neige et sur la glace. On l'expérimente en ces jours à +Askrike, en Suède. Que ce soit la rivière d'Uleo, le patinoir +d'Helsingfors ou les plateaux de Maanselka le point de contact est si +nivelé qu'il paraît idéal et ce sont toujours de merveilleux ports +aériens pendant six mois de l'année. L'hiver est la saison rêvée pour le +vol «parce que, dit le lieutenant Junger, les surfaces propices à +l'atterrissage doublent leur superficie; la neige comble les trous, +nivelle les bosses, égalise ce sol, en un mot, tandis que les lacs et +les rivières présentent, à perte de vue, une glace libre d'obstacles.» + +JEAN BOUCHOT. + + + +LA MAISON + +DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE + +L'un des premiers soins de M. Raymond Poincaré, en s'installant à +l'Elysée, a été de constituer ses maisons civile et militaire. + +Tout d'abord, le nouveau président a eu l'excellente idée de rétablir le +poste de secrétaire général, chef de la maison militaire, supprimé par +son prédécesseur, et de confier à un général ces délicates fonctions: le +général Antoine Beaudemoulin, sur la désignation du ministère de la +Guerre, recueille, après un long interrègne, la succession des généraux +Brugère, Hagron, Bailloud, Tournier, etc., qui avaient laissé aux vieux +familiers du palais présidentiel de si parfaits souvenirs. + +Le général Beaudemoulin, Limousin d'origine, appartient à la cavalerie. +Général de brigade du 23 mars 1911, il commandait, avant d'être appelé +auprès du chef de l'État, la 7e brigade de dragons, à Epernay. Il a, +dans l'arme, la réputation d'un cavalier des plus brillants. + +Le secrétaire général civil de la présidence est M. A. Pichon, maître +des requêtes au Conseil d'État, qui était déjà, depuis un an, chef du +cabinet de M. Raymond Poincaré au quai d'Orsay. M. Pichon a déjà une +longue expérience des devoirs qui lui incombent, ayant été précédemment +chef adjoint, puis chef de cabinet des ministres du Commerce, des +Travaux publics, et de la Justice, avant de passer aux Affaires +étrangères, où sa bonne grâce, sa parfaite urbanité lui avaient conquis +l'universelle sympathie. + +[Illustration: Le comte Isvolsky, ambassadeur de Russie, et le baron +Schilling, envoyé extraordinaire, se rendant à l'Elysée pour remettre au +nouveau Président les insignes de l'ordre de Saint-André et une lettre +autographe du tsar.] + +Enfin, M. Marcel Gras, qui remplissait auprès de M. Raymond Poincaré, au +cabinet du quai d'Orsay, les fonctions de haute confiance de chef du +secrétariat particulier, les conserve auprès du nouveau président. M. +Marcel Gras est docteur en droit et diplômé de l'École des sciences +politiques. Il a été, l'an dernier, lauréat de l'Académie des sciences, +qui lui décerna le prix Audiffred. Il y a cinq ans déjà qu'il est le +collaborateur de M. Raymond Poincaré, comme secrétaire, d'abord, et tous +ceux qui ont pu éprouver naguère l'amabilité de son accueil, son tact +parfait, se félicitent de le retrouver à l'Elysée. + + + +UNE LETTRE DU TSAR + +A M. RAYMOND POINCARÉ + +La remise au président de la République de l'ordre impérial russe de +Saint-André, qui a eu lieu cette semaine, a revêtu un caractère et une +signification que n'ont point, à l'habitude, les cérémonies de ce genre; +on doit lui attribuer l'importance d'une manifestation, entre toutes +précieuse et éclatante, de l'alliance franco-russe. En conférant à M. +Raymond Poincaré la décoration la plus ancienne et la plus illustre de +l'Empire, réservée presque exclusivement aux souverains et aux membres +des familles régnantes, le tsar Nicolas II avait donné au chef de l'État +une haute marque d'estime et d'attachement, qui était allée au coeur +même de la nation: il a voulu spontanément lui ajouter encore un +témoignage personnel d'ardente sympathie, par une lettre autographe +qu'il lui a fait remettre, en même temps que les insignes. + +Les mots affectueux, bien éloignés des formules protocolaires, par +lesquels débute cette lettre, montrent tout aussitôt les sentiments de +particulière cordialité qui l'ont inspirée: «Monsieur le Président, +Grand et Bon Ami, écrit le souverain, je viens vous adresser mes +félicitations et mes meilleurs voeux à l'occasion de votre élection à la +présidence et de votre entrée dans l'exercice de vos hautes fonctions.» +Puis, avec une sincérité frappante, et, si l'on peut dire, une vivacité, +qui apparaît à chaque phrase, le tsar, se félicitant de la durée de +l'alliance, «consacrée par vingt ans d'existence féconde», déclare qu' +«elle constitue la base de la politique étrangère qu'il a tracée à son +gouvernement». + +Cette lettre, qui devait avoir un si profond retentissement dans toute +la France a été portée, le mardi de cette semaine, à M. Poincaré, par M. +le baron Schilling, directeur de la chancellerie du ministère des +Affaires étrangères, que le tsar avait envoyé spécialement pour cette +mission, et par M. Isvolsky, ambassadeur de Russie. Tous deux furent +introduits auprès du chef de l'État, qu'entouraient M. Briand et M. +Jonnart. M. Isvolsky remit à M, Poincaré le collier et la croix de +Saint-André et prononça une allocution chaleureuse, à laquelle le +président répondit en affirmant qu'il «veillerait soigneusement, durant +sa magistrature, à maintenir et à resserrer l'alliance entre les deux +pays». + + + +[Illustration: QUESTIONS SOCIALES: ÉCONOMIE PRIVÉE, par Henriot.] + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3653 *** + +***** This file should be named 37769-8.txt or 37769-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/7/6/37769/ + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37769-8.zip b/37769-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..072851c --- /dev/null +++ b/37769-8.zip diff --git a/37769-h.zip b/37769-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d04c4f8 --- /dev/null +++ b/37769-h.zip diff --git a/37769-h/37769-h.htm b/37769-h/37769-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8944438 --- /dev/null +++ b/37769-h/37769-h.htm @@ -0,0 +1,3270 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913 + +Author: Various + +Release Date: October 16, 2011 [EBook #37769] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3653 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + +<p>L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p> +<br><br> + +<p class="mid">Ce numéro comprend <span class="sc">vingt-quatre pages</span>, dont quatre en couleurs. Il est +accompagné de <span class="sc">La Petite Illustration</span>, Série-Roman n° 1, contenant la +première partie du roman de M. Marcel Prévost: <span class="sc">Les Anges gardiens.</span></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>ARMÉE NOIRE<br>La grappe humaine: un débarquement de<br> +tirailleurs sénégalais, avec armes et bagages, à Grand-Bassam.</b><br> <i>Voir l'article, +page 192.</i></p> + + +<div class="somm"> +<h3>LA PETITE ILLUSTRATION</h3> + +<p><i>Le numéro prochain de</i> La Petite Illustration <i>(n° 2, 8 mars) contiendra +une pièce de théâtre:</i></p> + +<p><b><i>Alsace</i></b></p> + +<p><i>de</i> <span class="sc">MM. Gaston Leroux et Lucien Camille</span>, <i>dont le retentissement a été +si grand et dont la carrière se poursuit avec tant de succès au théâtre +Réjane; le numéro suivant (n° 3--15 mars) contiendra la seconde partie +du roman de</i> <span class="sc">M. Marcel Prévost</span>:</p> + +<p><b><i>Les Anges gardiens.</i></b></p> +</div> +<br> + +<h3>COURRIER DE PARIS</h3> + +<h4>LE THÉ</h4> + +<p>Il a fait beau tout le jour. Ainsi qu'un gardien pressé qui rabat des +visiteurs, le Soir chasse devant lui les derniers rayons du soleil qui +se retirent à regret. Le ciel, en même temps que les musées, a l'air de +fermer. Partout on allume. Voici l'heure aimable et brune du thé. Où le +prendrons-nous? Je suis bien embarrassé. Dans les Ritz et les Palace +étincelants de luxe et de feux? Dans les cosmopolites Rumpel évoquant la +<i>Riviera</i>? Dans les Colombin de bonne tenue?... Tant de thés divers nous +sollicitent, nous font signe. Il y a les thés du boulevard, de la rue de +Rivoli, de la place Vendôme, des Champs-Elysées, les thés à musique et à +tziganes, si brillants, si montés d'allure, tout fumants d'animation et +de vie heureuse. Il y a les thés, calmes et ramassés, de la rive gauche, +où l'on trouve toujours de la place, les thés du silence où viennent +décemment s'asseoir des gens âgés et très comme il faut, des dames du +faubourg à bandeaux gris qui sortent avec peine de vastes voitures très +basses. Dans ces thés-là, de décor balzacien, on parle à voix de +confesse et on est servi par un glissant maître d'hôtel qui a des façons +de valet d'évêque. Et les petites cuillers sont de vermeil dans des +tasses à fleurs 1840 à bordure un peu dédorée... On pense, en les +voyant, à de vieux sucriers de famille...</p> + +<p>Et il y a, dans des rues peu passantes, les thés discrets et voilés de +guipures, qui ont je ne sais quelle apparence de thés mystérieux...</p> + +<p>Il y a les thés exotiques, les thés russes, tout bardés de samovars, qui +font songer à Tourgueneff, à Tolstoï, à Gogol, à toutes les héroïnes en +offna et en ova de nos anciennes lectures,... et les thés indiens où des +Cinghalais mordorés aux tailles de bambou, au chignon en crin d'onagre +et le peigne crevant les tresses bleues, vous toisent d'un oeil trop +noir sous un plumait de cils... Et il y a les thés traditionnels, dans +les sages magasins sans amusettes ni babioles, où sur des rayons de +bibliothèque sont uniquement rangées les grandes boîtes sombres et +carrées, aux goulots forts et ronds, qui ressemblent à des lanternes +magiques peintes en noir. Une odeur d'épice et de fer-blanc, de tôle +vernie et de vapeur parfumée, flotte dans l'honnête salle que l'on +quitte plus d'une fois, avec un sac d'une livre à la main, un petit sac +vite fait et ficelé «pendant que ça refroidit».</p> + +<p>Il y a le thé anglais, dressé à l'anglaise dans toute sa rigueur +britannique, et pris à l'anglaise par des Anglais, <i>des vrais</i>, qui ne +parlent pas le français, même et surtout s'ils le savent, et qui opèrent +dignement comme s'ils étaient en bateau et sur un des <i>leurs</i>. Il y a le +thé chez le grand pâtissier, dans une pièce en glaces, une pièce voisine +et réservée, et ce n'est déjà plus le thé proprement dit, le véritable +thé. C'est un thé mou, impersonnel et dénué de saveur, un thé banal et +qui sent la province, presque un thé de table d'hôte. Et, en dessous, +nous avons le thé touchant et qui déchaîne la pitié, celui du petit +pâtissier, où une seule table ronde de jardin, deux au plus, deux +guéridons de fer, qui donnent froid aux doigts, sont destinés aux +consommateurs assez opulents pour réclamer le coûteux breuvage. C'est un +thé, quand par hasard il est demandé par le client riche, <i>qui a le +droit de s'asseoir</i>... ah! c'est un thé qui bouleverse la maison «fondée +en 1875»! Les trois jeunes demoiselles en tablier blanc sont sens dessus +dessous, la dame du comptoir sonne plusieurs fois de suite d'un petit +timbre qui a exactement le son des timbres de lapin blanc des bazars, le +patron se montre en tourte de toile, au seuil de l'arrière-boutique, +toutes manches relevées sur ses poignets, comme s'il se battait avec un +dîner de trente couverts. Enfin, après de longues allées et venues, il +est apporté, servi petit à petit, avec des sourires qui signifient: «On +vous gâte!» Et quand il est bu, que la tasse ébréchée est vide, il faut +voir l'air de satisfaction de la patronne qui, le porte-plume au long +des phalanges, interroge de loin: «Eh bien, mesdemoiselles, annoncez!», +tandis que, toutes les trois ensemble, à qui arrivera la première, elles +proclament vivement: «<i>In</i> thé.»</p> + +<p>Il y a le thé en visite, pris chez l'une ou chez l'autre, quelquefois +chez les deux, dans lequel on ne manque pas de beurrer la médisance et +de sucrer la calomnie. C'est à ce thé-là que se pratiquent savamment les +variations de la crème, et les manières du lait, depuis le <i>nuage</i> et le +<i>doigt</i> jusqu'à la <i>larme</i> et au <i>soupçon</i>. Un soin particulier préside +à la cérémonie. Rien n'est laissé au hasard. Tout a une importance +prévue, calculée; la forme des tasses, leur transparence et leur +fragilité, leur couleur, le choix de la théière, porcelaine, métal ou +bien terre rouge... l'assortiment des toasts, des gâteaux et des menues +friandises. Le plus souvent, professe à ces thés la personne qui, mieux +que toute autre, a la prétention de savoir comment on le fait et qui +opère en démontrant, qui n'hésite pas sur la seconde où l'eau se décide +à bouillir, la façon de la mêler aux feuilles, le temps qu'elles doivent +tremper... Et elle possède aussi, cette artiste merveilleuse, le tour de +main pour verser, jouer de la passoire, et sucrer à point... se révéler, +en un mot, théiste impeccable.</p> + +<p>Et il y a, enfin, le thé modeste et sans apparat, l'égoïste thé que l'on +prend chez soi, tout seul, au coin du feu, pour se mettre en train, +avant de lire ou de travailler. Le chat, à même la table, vient du bout +de son nez gris, ventre de souris, tâter les tartines de pain un peu +trop grillé... et l'on boit à petites gorgées, pensif, en regardant les +toits qui ont l'air du paysage inégal et profond de notre passé...</p> + +<p>...Non, mais dites-moi d'où vient ce besoin, ce tenace engouement, cette +mode, cette exigence quotidienne du thé, qui parle en nous à la même +heure?</p> + +<p>Je crois que c'est un instinctif désir de repos, de réconfort léger. +Nous voulons stationner un instant, entre deux courses rapides, et +prendre une boisson tonifiante, utile, capiteuse, et courte, concentrée, +qui tiendra peu de place, et nous l'aimons volontiers brûlante pour y +tremper sans déception nos lèvres plus chaudes qu'elle.</p> + +<p>Et puis, le thé pris en commun dans tous les endroits bien machinés où +l'on a coutume de l'aller quérir, ce thé prompt, vif et volant, aussitôt +servi que desservi, nous procure l'illusion du voyage, et de l'hôtel à +l'étranger. Il est l'occasion d'une halte. Nous nous, figurons, en +l'absorbant, revenir de quelque part où nous n'étions encore jamais +allés, d'un musée, d'une promenade, d'une excursion. Le thé semble fait +pour classer et mettre en ordre des tout récents souvenirs qu'il aide à +<i>déposer</i> en nous. Il nous donne aussi, avec quelques gouttes d'eau +bouillie qui tiendraient dans le creux de la main, la trompeuse et +artificielle conviction que l'existence est une chose agréable, aisée, +une boisson facile qui s'avale à petits coups en entendant rire une +femme et soupirer des violons. Du thé gracieux et de parade, du thé +public et frivole, tout est charmant, pour la jeunesse comme pour la +beauté: l'entrée, la pose, la sortie. C'est un plaisir de Paris, d'une +seconde, de moins que rien, mais un amusement féminin, si intense dans +sa gentille fièvre, que d'arriver, de voir, d'être vue, arrêtée, dévorée +au passage par l'admiration, ou l'envie... On est comme en gare, en +aimable salle d'attente, sans se demander si l'on va partir, ou si l'on +revient... Watteau, ramené parmi nous, ne manquerait pas de peindre des +<i>thés</i>, des thés animés, chuchotants, gais et mélancoliques, pleins du +murmure et du frisson des belles savoureuses... Il exprimerait la brève +détente et la fugitive fatigue qui passent dans les regards et dans les +traits, sur les impénétrables fronts, dans l'abandon des corps lassés +mais non vaincus. A défaut du philosophe bleu, du tendre et déchirant +poète de l'<i>Embarquement</i>, qui donc, en ces jours étonnants de +sensibilité si complexe et si fine, quel artiste à la fois nonchalant et +profond, mondain et humain, dominateur de soi-même et passionné, +pourrait se sentir attiré par l'idée séduisante, et d'une élégance +amère, d'être le peintre des femmes de «quatre à six», des goûteuses de +notre temps, de cette heure spéciale de notre histoire, pour mériter +qu'on l'appelât plus tard le Watteau des buveuses de thé?<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span><br> + +<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br> + +<h3>UN ROMANCIER ÉDUCATEUR</h3> + +<h4>MARCEL PRÉVOST</h4> + +<p>A l'heure où sévit la fièvre du théâtre, Marcel Prévost, plus confiant +dans le livre, est certainement le romancier dont les oeuvres nouvelles +sont attendues avec la ferveur la plus passionnée: ce sont celles aussi +qui touchent le public le plus large, exercent sur ce public l'influence +la plus forte et la plus personnelle. D'une situation si privilégiée et +toujours grandissante, ce n'est point le lieu de chercher ici toutes les +raisons, non plus que de résumer une oeuvre familière à tant de milliers +de lecteurs et de lectrices. Seulement, voici plusieurs années que +Marcel Prévost n'avait point publié de roman: il était tout entier aux +enfants de Françoise et penché sur «la nouvelle couvée», discutant des +programmes. Par sa date même dans la carrière de son célèbre auteur, le +roman qui inaugure le premier numéro de <i>La Petite Illustration</i> +apparaît ainsi avec un caractère bien particulier et, en quelque sorte, +historique: c'est le retour du maître prodigue!... De plus, ce silence +du romancier, dans le recueillement de l'éducateur, n'est-il point +profondément significatif? N'est-ce point la révélation même de l'esprit +secret qui a inspiré toute l'oeuvre et qui, aujourd'hui, avec <i>les Anges +gardiens</i>, va se manifester si clairement?</p> + +<p>Il y a un peu plus d'un an, je me trouvais un matin chez Marcel Prévost.</p> + +<p>C'était sur le bord de ce jardin si frais au printemps, avec son petit +perron chargé de fleurs, qui éloigne Paris, transfigure le Trocadéro, et +où se pressent, le dimanche, les amis de la verdure et du maître de la +maison. Près de la porte ouverte, recevant toute la lumière et toute la +gaieté, se dressait la petite table d'acajou brillant, où, chaque jour, +sa montre sous les yeux, s'assied à la même heure et pour le même temps +le méthodique romancier du caprice féminin. Là, en vérité, la création +littéraire ne semble avoir rien de mystérieux: c'est un travail pareil à +tous ceux auxquels peut s'adonner heureusement une intelligence lucide +et disciplinée. Lorsque, jadis, Marcel Prévost se présenta à l'École +polytechnique pour s'assurer devant sa famille la liberté d'écrire, il +n'apportait aucune aptitude particulière aux mathématiques que celle de +son extrême intelligence. Et c'est par là, en souvenir de ce succès +facile, qu'il est demeuré si confiant dans l'effort de l'esprit, +persuadé que tout est aisé, science ou art, à un cerveau qui se +gouverne. Cette foi positive en la vie bien conduite, cet optimisme de +volonté clairvoyante, on les sent dans toute sa personne, dans son +regard bleu, réfléchi et accueillant, dans l'équilibre de sa carrure, sa +sûre cordialité, ses amitiés éprouvées, jusque dans la bonne grâce et la +précision avec laquelle il explique lui-même son mécanisme intellectuel. +Il est un organisateur incomparable, dont l'activité prodigieuse est +tout naturellement ordonnatrice. Il veut de l'ordre aussi dans la +société, dans la famille, dans l'amour. Il n'écrit que pour en mettre +partout, le plus possible, par les moyens les plus sûrs.</p> + +<p>--Vous voyez, dit-il, je suis tout entier dans la pédagogie.</p> + +<p>Sur la petite table, en effet, à côté de textes grecs et de +dictionnaires latins (Marcel Prévost est un humaniste de tous les +jours), il y avait un grand cahier cartonné. Ce cahier, qui est toujours +là, sous la main, sert à tout. Marcel Prévost y note pêle-mêle ses +lectures, des adresses de chauffeur, des comptes, ses plans de roman. +Ces plans sont aussi développés que le roman lui-même. Marcel Prévost +estime qu'il n'a l'esprit net que la plume à la main: habitude +d'algébriste. Sur le papier, il discute avec lui-même, se formule des +objections, et y répond. Quelquefois, il écrit le lendemain en face de +ce qu'il avait consigné la veille: «idiot!» Or, sur ce cahier à tout +penser, fraternisaient, avec les derniers conseils à Françoise, les +premières notes sur <i>les Anges gardiens</i>.</p> + +<p>Certes, je ne dis point que ce roman d'aujourd'hui soit exactement +contemporain du beau traité d'hier. Je crois même le contraire, et ce +n'est point là une oeuvre de quelques mois. Marcel Prévost travaille en +mathématicien et raisonne en philosophe. Il conçoit d'abord, à propos +d'une observation, une vue morale, un principe directeur. Mais il en +demeure là parfois très longtemps, presque inquiet, attendant +l'involontaire trouvaille, l'imprévisible trait d'imagination qui lui +permettra de composer une histoire, d'animer son ensemble, de faire +vivre ses personnages. Dix années durant, il a songé à écrire son livre +sur l'Allemagne et n'a dû le thème romanesque de <i>Monsieur et Madame +Moloch</i> qu'aux frasques retentissantes de certaine princesse. C'est +seulement lorsqu'il possède ainsi les deux éléments d'une oeuvre, l'idée +qui vient de lui, le fait qui vient de n'importe où, qu'il écrit ses +trois cents pages. Ce travail, alors, il l'exécute très vite et fort +ponctuellement, parce qu'il est né romancier et qu'il sait où il va. Tel +est le cas des <i>Anges gardiens</i>. Conçus depuis longtemps à propos +d'articles de journal, esquissés dans la délicieuse <i>Missette</i>, appelés +enfin à la vie mystérieuse par l'influence secrète de Françoise maman, +ils sont le début d'une série sur les personnages et les caractères les +plus nouveaux, non pas même de l'heure, mais de l'instant présent.</p> + +<p>Attiré, dès qu'il a commencé d'écrire, par les femmes, ayant décidé tout +à la fois de les prendre pour modèles, pour lectrices, et quasi pour +pénitentes, Marcel Prévost a surtout été frappé, en une époque qui se +démène, par leurs agitations. Le caractère dominant de «ce temps-ci» +(c'est le sous-titre de la nouvelle série) lui parut être l'avènement du +féminisme,--non pas d'un féminisme théorique, doctrinaire et +propagandiste, mais d'un féminisme instinctif, multiple, partout +présent, et bien souvent inaperçu. Or, ce féminisme, qui n'est point de +la littérature, n'a en réalité pour les femmes qu'un seul sens: faire la +même chose que les hommes. C'est un cas particulier de ce que les +naturalistes appellent chez certains papillons qui prennent la couleur +des feuilles qu'ils habitent le «mimétisme». Nos contemporaines ont +d'abord imité notre littérature, puis elles ont revendiqué nos droits, +emprunté nos libertés, nos carrières. Elles devaient en venir jusqu'à +prétendre s'approprier nos sentiments, nos instincts, nos amours, nos +expédients et nos intrigues. C'est là, si je puis dire, la vue +d'ensemble de Marcel Prévost, sa philosophie générale des moeurs +actuelles. Qu'était-ce que la demi-vierge? Une demoiselle qui +contrefaisait le jeune homme. Que sera demain «la Don Juane»? Une jeune +femme qui contrefait le vieux monsieur. Qu'est-ce aujourd'hui que +«l'Ange gardien»? Une aventurière du préceptorat, une déracinée qui joue +les Julien Sorel, à la Stendhal. Sainte-Beuve se plaisait à reconnaître +des espèces d'esprits, comme des espèces d'animaux. Il y a ainsi, +beaucoup plus que des classes, des espèces sociales, et particulièrement +des espèces féminines. L'instabilité de ce temps-ci, la multiplicité et +l'incohérence des forces qui l'agitent, favorisent et hâtent la +production de ces espèces féminines. Marcel Prévost en est le +naturaliste diligent: il les baptise heureusement dès qu'il les a +découvertes.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/002.png"><br><b> M. Marcel Prévost.</b></p> + +<p>Mais toute observation de moeurs un peu vigoureuse se dépasse elle-même. +Épris d'ordre, d'ordre quasi géométrique, né administrateur, ayant +besoin de voir toute chose en sa place, Marcel Prévost est attaché, avec +autant de mesure que de force, à la famille, au mariage, à tout ce qui +lui paraît un principe de bon rangement dans la société. Il sait que +l'affaiblissement des croyances religieuses a désemparé beaucoup de +femmes, et il espère dans l'éducation où il voit le problème essentiel +du moment, dont il attend tout salut. Là est le sens profond de sa +pensée, la portée la plus haute de ses livres les meilleurs, sa +hardiesse véritable.</p> + +<p>La vive étude que nous allons lire apparaît ainsi comme une suite +naturelle de cette oeuvre pédagogique à laquelle, depuis quelque temps, +il s'est consacré avec tant de goût et de succès. Les anges gardiens--la +variété féminine de l'année--ce sont, non seulement ces étrangères, mais +ces inconnues auxquelles la manie des langues ouvre si légèrement la +porte du foyer. L'intention de Marcel Prévost a été de nous présenter, +en les groupant, quatre institutrices, Allemande, Anglaise, Italienne, +Luxembourgeoise. Elles diffèrent d'âge, de tempérament, d'ambition et de +dévergondage, n'ayant en commun que l'obscurité qui les entoure, ce qui +persiste en elles d'ignoré, d'inexplicable, parfois même +d'incompréhensible à elles-mêmes et d'involontaire. Chacune suit son +intrigue. Elles font toutes les quatre beaucoup de mal: en sont-elles +absolument responsables elles-mêmes? Loin de leur patrie, loin des +leurs, sans milieu naturel, elles en improvisent un factice, où elles se +fréquentent toutes, où la meilleure et la dernière venue est bien vite +prise à cette contagion de l'exil. Admises dans l'intimité même des +ménages, elles en voient les désordres, les faiblesses, les tares: +comment ne seraient-elles point tentées d'en profiter...?</p> + +<p>Qu'on s'attende donc à trouver ici un type de femme aussi inédit que +mystérieux. Qu'on s'attende aussi à trouver une forte et même assez +sévère leçon.</p> + +<p>Avec une force, un éclat, une autorité qu'on n'oubliera plus, Marcel +Prévost a voulu signaler un danger qu'on négligeait par paresse et +dénoncer aux plus coupables leur faute. Trop volontiers absentes de chez +elles, en effet, prises à leurs propres frivolités, les mères +d'aujourd'hui délèguent à peu près au hasard leur devoir essentiel. Ne +cherchons pas ailleurs la cause première du mal, car on n'élève pas une +âme par procuration et l'illusion de lui faire apprendre une langue +vivante ne justifie point que l'on abandonne un enfant à une bonne, ni +surtout une jeune fille à une étrangère, recrutée dans une agence, dont +on ignore le passé, la famille, le plus souvent même jusqu'à l'identité.</p> + +<p>Telle s'annonce, dans son inspiration morale et son actualité +pittoresque, l'oeuvre dont voici le premier fascicule, déjà si +captivant. Peinture vigoureuse et poussée, elle s'adressera sans doute +bien plus aux mères qu'aux jeunes filles elles-mêmes, car Marcel Prévost +n'est pas un doctrinaire qui ne conte une histoire que pour nous +édifier. Il dit tout ce qu'il voit, comme il le voit: ses livres +l'intéressent le premier et je devine dans celui-ci parfois de la +rudesse, même de l'âpreté, de courageuses audaces. Dès le début, on sent +qu'ayant abordé une question qui lui tenait à coeur, il a résolu de la +traiter jusqu'au bout, en force et à fond. Peut-être même, si je m'en +fie à un regard indiscret jeté sur quelques pages d'épreuves, +découvrira-t-on jusque dans l'exécution des qualités qui ne s'étaient +pas encore affirmées à ce degré et un élargissement singulier de la +manière. J'ai l'impression qu'ici Marcel Prévost a composé en grand, et +du dehors, à la Balzac, qu'il procède par touches puissantes et massées, +avec des raccourcis sur les caractères et les existences. Chacune de ses +quatre héroïnes a son aventure dans une famille distincte, et comment +ces quatre histoires, dont une seule aurait suffi à motiver une étude +ordinaire, s'harmonisent, s'ajustent, se pénètrent et se complètent, ce +sera la surprise du lecteur. En tout cas, on sait que Marcel Prévost a +pris récemment la direction littéraire de la <i>Revue de Paris</i>; peut-être +sait-on moins l'assujettissement et les soins d'une telle fonction. Ce +n'est là qu'un jeu, semble-t-il, pour l'actif écrivain et, l'année même +où ses nouveaux devoirs et ses premiers succès auraient pu le distraire +quelque peu, on dirait qu'il a mis comme une secrète coquetterie à +publier justement son ouvrage le plus abondant, celui dont on admirera +le plus sûrement la force, la richesse, la variété et l'éblouissante +ordonnance.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Gaston Rageot.</span></span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b> +Le colonel-bandit, fait depuis général, Pancho Villa, et<br> +son état-major.</b>--<i>Phot. N.-C. Adossidès.</i></p> + +<h3>LA TRAGÉDIE MEXICAINE</h3> + +<h4>UN TYPE DE GÉNÉRAL DE GUERRE CIVILE</h4> + +<p><i>La lutte engagée, au Mexique, entre le président Madero et le parti +révolutionnaire dirigé par le «général» Félix Biaz (voir notre numéro du +15 février), vient de se terminer par une violente tragédie, avec +guet-apens, assassinats, agrémentés encore de raffinements d'hypocrisie +et de duplicité.</i></p> + +<p><i>Après une lutte atroce de dix à douze jours dans la ville, l'avantage +resta aux révolutionnaires. Alors, ce furent des arrestations en masse. +Le président Madero--mal défendu dans son palais par les troupes +gouvernementales, sous les ordres des généraux Huerta et Blanquet--son +frère Gustave, le vice-président Pino Suarez, les premiers, furent +emprisonnés. Combien d'autres avec eux!</i></p> + +<p><i>Pour Gustave Madero, la détention ne fut pas longue, et, dès le +lendemain, les généraux Huerta et Félix Diaz, qui s'étaient mis +d'accord, pouvaient télégraphier à l'ex-président Porfirio Diaz, au +Caire: «Vous êtes vengé. Gustave est mort.» On l'aurait fusillé sur +l'une des positions mêmes qu'occupaient les insurgés.</i></p> + +<p><i>Le président lui-même et le vice-président lui survécurent à peine +quelques heures.</i></p> + +<p><i>Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, Francisco Madero, que Huerta +gardait comme prisonnier au palais, était conduit en automobile avec le +vice-président Suarez vers le pénitencier où il devait être incarcéré. +Une escorte les accompagnait.</i></p> + +<p><i>D'après la version officielle, la petite troupe aurait été attaquée par +des partisans de Madero, résolus à enlever l'ex-président. Il y eut un +combat de vingt minutes. Après quoi on retrouva morts et Francisco +Madero et Pino Suarez.</i></p> + +<p><i>On n'ajoute guère foi à cette version. Il est plus probable que les +deux malheureux ont été tués par les officiers chargés de leur garde. Et +l'on soupçonne fort aussi l'agression prétendue d'avoir été simulée afin +qu'on pût appliquer aux prisonniers ce qu'on appelle là-bas, la</i> ley de +fuga, <i>la loi de fuite.</i></p> + +<p><i>Quoi qu'il en soit, c'est le général Huerta qui a pris la présidence +provisoire, et le général Félix Diaz semble avoir été proprement joué. +D'autre part, Zapata et ses partisans continueraient la lutte dans les +provinces du Sud. Un autre président, M. Francisco Gomez, aurait été +proclamé dans le Nord...</i></p> + +<p><i>Mais il est bien difficile de se reconnaître au milieu de l'amas des +nouvelles contradictoires. Plutôt que de nous y risquer, il nous semble +préférable de donner ici le portrait d'un des «héros» de l'anarchie +mexicaine. Cette curieuse silhouette, campée par l'ancien correspondant +de l'un des grands journaux californiens, qui suivit, il y a quelques +mois, les péripéties de la lutte entre les «maderistes», alors +triomphants, et les «orozquistes», partisans de Diaz, aidera peut-être à +comprendre mieux que ne pourraient faire tous les commentaires les +hommes de là-bas et les événements qu'ils conduisent:</i></p> + +<p>Ce fut dans une petite ville minière de l'État de Durango, à Mapimi, que +je fis la connaissance du «général» Pancho Villa.</p> + +<p>Déjà, comme à présent, mi-guerrier, mi-bandit, chef de partisans et +détrousseur de grands chemins, il n'arborait encore que le grade de +colonel. C'était au temps de la dernière révolution,--je veux dire de la +précédente, celle qui aboutit à l'échec et à l'incarcération à Mexico du +triomphateur d'aujourd'hui, Félix Diaz.</p> + +<p>Les forces «fédérales» s'étaient concentrées à Mapimi, dans un pays +montagneux, merveilleusement propre aux embuscades de la <i>guérilla</i>. +Elles n'attendaient, pour se mettre en campagne, que l'arrivée de +renforts, du «régiment» qu'allait leur amener Pancho Villa. Après quoi, +elles s'aventureraient à travers le désert septentrional, à la rencontre +de l'armée d'Orozco qui, elle-même, se dirigeait vers le Sud, cherchant, +pour leur livrer bataille, les troupes de Francisco Madero, acharné à la +conquête du pouvoir qui vient de lui être si brutalement enlevé.</p> + +<p>L'état-major fédéral, parmi lequel se trouvait le colonel Raoul Madero, +le frère cadet du nouveau président, grand admirateur de Villa, n'était +pas sans alarmes touchant le sort de celui-ci.</p> + +<p>Quelques jours auparavant, en effet, Pancho Villa s'était, par un +audacieux coup de force, emparé de la ville de Parral. Mais le bruit +s'était répandu que bien vite les troupes gouvernementales avaient pris +sur lui une éclatante revanche, et que sa colonne, lui en tête, avait +été exterminée. La nouvelle inquiétait particulièrement Raoul Madero, +navré à la pensée d'avoir perdu un ami qu'il aimait fort et, de plus, un +précieux auxiliaire de son frère Francisco.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b> + Orozco.</b></p> + +<p>Cependant, un beau matin, comme je me trouvais à la station du petit +chemin de fer de Bermejillo, le général Trucy Aubert fut en mesure de +nous rassurer tous: Villa avait réussi à s'échapper de Parral, il était +en route vers Mapimi, suivi des restes de son «armée»,--qui, de fait, +avait subi de graves dommages, et nous n'allions pas tarder à le voir +apparaître.</p> + +<p>Alors je m'en revins vers Mapimi, désireux, s'il se pouvait, +d'accompagner le groupe ami qui ne pouvait manquer de se porter +au-devant du colonel Villa.</p> + +<p>La petite ville était en effervescence; des hommes, des femmes, des +enfants, couraient en tous sens, gesticulant et vociférant avec passion. +La bonne nouvelle s'était répandue; toute cette foule attendait son +idole.</p> + +<p>Raoul Madero allait partir. Je n'eus que le temps de sauter en selle et +de le suivre.</p> + +<p>Je l'accompagnai pendant 4 kilomètres environ. Là, une éminence se +dressait qui allait constituer un admirable belvédère. Je l'escaladai. +On apercevait, de cet observatoire, les avant-postes de l'armée +fédérale, échelonnés aux flancs de la montagne voisine. Le soleil +mexicain, intense, dévorant, dardait sur la plaine nue, déserte, +alanguie dans la torpeur de cette belle journée. Là-bas, tout à +l'horizon, les hautes cimes de la Sierra Durango se dressaient dans +l'azur tiède, altières, mélancoliques.</p> + +<p>Soudain, au fond de la plaine, un nuage de poussière s'éleva: Pancho +Villa débouchait d'une gorge rocheuse, à la tête de ce qui restait de +ses fidèles, 300 hommes environ, tous à cheval, leurs mausers en +bandoulière, coiffés de sombreros de tous modèles, de toutes dimensions, +vêtus de charros multicolores, et traînant avec eux un millier, +peut-être, de brebis blanches, tout un troupeau razzié dans une hacienda +de la route.</p> + +<p>Pancho Villa, qui fut bientôt devant moi, n'amenait pas avec lui que ce +butin. Il n'apportait pas à l'armée fédérale ce seul viatique. Ses +bagages étaient alourdis encore d'une somme de 180.000 pesos (450.000 +francs) environ, raflée à Parral durant qu'il l'occupait.</p> + +<p>Ce chef de guerre--que, pour le récompenser des services rendus à la +cause, le président Madero n'allait pas tarder à élever au grade de +général--m'apparut sous les aspects d'un franc bandit, d'une manière de +roi des montagnes au teint basané, à l'oeil sans douceur, rude, violent +d'allures, inquiétant, un de ces hommes qu'il vaut mieux, comme on dit, +avoir comme ami que comme ennemi. Et le passé de cet ancien éleveur, +gardien de troupeaux, on ne sait trop, qui, plus tard, avait exploité, +au pire sens du mot, des abattoirs, permettait de redouter beaucoup de +lui dans l'avenir.</p> + +<p>Le «colonel» descendit, sans façon, à la très modeste auberge où +nous-mêmes, mes compagnons et moi, étions venus demander à déjeuner. Sa +chevauchée matinale avait fort aiguisé son appétit, et il fit un copieux +repas. Quand nous eûmes fait connaissance, je l'invitai à venir, en +compagnie de son ami Raoul Madero, passer la soirée chez moi. Il voulut +bien accepter.</p> + +<p>Etendu sur un divan et fumant sans relâche des <i>cigarros de hoje</i>, des +cigarettes roulées dans des feuilles de maïs, il se laissa aller aux +confidences, évoquant pour nous quelques-uns des épisodes les plus +marquants de sa vie mouvementée de coureur de routes, de détrousseur, +puis de <i>guérillero</i>, de bandit pour tout dire. Et, plus encore que de +ses récits colorés des combats de Parral et de Boquilla, où il avait été +fort crâne, je fus frappé du calme magnifique avec lequel il nous parla +de sa jeunesse et du drame sanglant qui avait décidé de sa carrière et +fait de lui un <i>outlaw</i>.</p> + +<p>Pancho Villa était né dans l'État même de Durango, il y avait, quand je +le rencontrai, trente-trois ans. Ses parents possédaient une petite +ferme, un <i>rancho</i>, avec un troupeau dont les soins lui furent en partie +confiés. Il grandit librement, menant la vie active et saine du paysan +de ces pays de lutte, qui durcit les muscles et trempe la volonté. Ce +fut un intrépide batteur de plaine.</p> + +<p>Son père mourut, et il dut assumer la charge de diriger le <i>rancho</i> où +il demeurait seul avec sa mère et une jeune soeur. Il dépeignait +celle-ci comme une jolie fille aux yeux noirs, au tempérament ardent, +vaine, un peu, de sa beauté, et encline à la coquetterie. De beaux +garçons la remarquèrent, et même elle attira l'attention d'un des +magistrats du district. Un beau jour, elle disparut, enlevée... avant le +sacrement.</p> + +<p>Pancho ne chercha pas loin: le magistrat avait, du même coup, abandonné +son poste.</p> + +<p>Le frère décida qu'une telle insulte ne pouvait être lavée que dans le +sang. Il jeta sur son dos sa bonne carabine, enfourcha un cheval, et, +emmenant avec lui un prêtre de ses amis, il se mit à la poursuite des +fugitifs. Il les rejoignit bientôt.</p> + +<p>Sur son ordre, le prêtre qui l'accompagnait célébra sans délai leur +mariage. Après quoi, Pancho ordonna au jeune marié de rédiger lui-même +son propre acte de décès. Il n'y eut pas à discuter. Et quand ce fut +fait, que tout fut dans les formes, d'une balle il abattit son nouveau +frère. Le prêtre dit, sur la tombe ouverte en hâte, les prières des +morts, puis on remonta en selle et l'on retourna au <i>rancho</i>.</p> + +<p>De telles tragédies, au Mexique, ne sont pas rares. Elles n'ont pas +toujours de sanctions légales. Mais la disparition du magistrat ne +pouvait passer sans attirer l'attention des rurales, les gendarmes +chargés de la police des campagnes. Une enquête fut ouverte, qui aboutit +à l'ordre d'arrestation de Pancho Villa. Ce fut pour le maréchal des +logis qui s'en chargea une malheureuse mission: un coup de fusil le tua +net.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"><br><b> +Comment circulent les trains, en pays insurgé, au<br> +Mexique: sur le toit des wagons, des soldats sont postés, prêts à<br> +riposter à la première attaque.</b> <i>Phot. A. Hauff.</i></p> + +<p>Après quoi, chargé de ce second meurtre, Villa s'en fut dans les +montagnes.</p> + +<p>Il y vécut quinze ans, suivi toujours de deux fidèles <i>cowboys</i>, se +dérobant à toutes les recherches, échappant à toutes les embuscades. En +vain, sa tête avait été mise à prix à 20.000 pesos (50.000 francs). Les +Sierras de Durango et de Chiahua lui furent de sûrs asiles. Il y vécut +de brigandage, pillant les fermes, razziant les troupeaux, détroussant à +main armée les voyageurs quand l'occasion s'en présentait.</p> + +<p>La gendarmerie rurale, cependant, ne lui laissait nul répit: l'appât de +la prime surexcitait son zèle. En ces quinze années, il y eut entre elle +et l'audacieux bandit plus de quatre-vingts rencontres où 43 <i>rurales</i> +trouvèrent la mort. Auprès d'un tel Fra Diavolo, les hôtes du maquis +corse sont de bien petits compagnons.</p> + +<p>Pancho Villa lui-même fut blessé huit fois; pas une seule de ses +blessures ne fut grave. Les balles l'effleuraient.</p> + +<p>Enfin, la politique lui offrit l'occasion d'une rentrée honorable, et +quand Francisco Madero leva, contre Porfirio Diaz, l'avant-dernière +année, l'étendard révolutionnaire, Pancho Villa se résolut à suivre sa +fortune. Bien lui en prit; ce fut la réhabilitation, consacrée, comme +j'ai dit, par l'octroi des étoiles de général! Doux pays!</p> + +<p>Mon hôte, d'ailleurs, avait conscience, fermement, d'avoir, d'un coup, +effacé toutes les fautes d'autrefois. Et quand il eut terminé son récit, +se recueillant un moment, il reprit la parole pour nous faire observer +qu'en somme, et quoi que la première phase de son existence eût de +scabreux, il n'en était pas moins devenu, pour l'heure, un héros +national, un soutien du gouvernement légal du lendemain,--une manière de +caractère enfin.</p> + +<p>Pourtant, il n'y avait pas quinze jours, peut-être, qu'avant +d'abandonner la partie il venait d'accomplir un des plus beaux actes de +banditisme de sa carrière tout entière.</p> + +<p>C'était au lendemain de la prise de Parral.</p> + +<p>Le colonel, sans doute, arrivait à ce but à bout de ressources, et il +dut songer à s'en procurer.</p> + +<p>Donc, accompagné de sa garde du corps, sans laquelle, en cette ville +conquise mais demeurée hostile, il n'osait faire un seul pas, il se +dirigea, avant déjeuner, vers le <i>Banco Minero</i> (la Banque minière). La +caisse était ouverte. Il s'y présenta.</p> + +<p>--Je m'appelle, dit-il, Pancho Villa. Voulez-vous, Monsieur, me dire +obligeamment quelle somme vous avez actuellement?</p> + +<p>--Cinquante mille pesos, mon colonel, répondit le caissier.</p> + +<p>Villa, très calme, alluma une cigarette, puis tira de sa gaine son +revolver et le posa sur la table.</p> + +<p>--Très bien, Monsieur. Veuillez me remettre cette somme, dont j'ai +besoin,--<i>muy pronto</i> (très vite).</p> + +<p>Le dragon qui gardait ici les pommes d'or ne se fit pas répéter deux +fois cette injonction. Il osa toutefois solliciter son courtois visiteur +de lui donner, en échange de ses fonds, un reçu au nom du gouvernement +fédéral.</p> + +<p>Villa dédaigna même de discuter et, saisissant la plume et le papier +qu'on lui tendait, il écrivit:</p> + +<p>«J'ai reçu du <i>Banco Minero</i> de Parral la somme de 50.000 pesos, +laquelle, étant butin de guerre, ne sera pas remboursée par les +autorités fédérales.» <span class="sc">Pancho Villa</span>.»</p> + +<p>Le caissier voulut protester, pour la forme, sans doute, mais Villa +l'interrompit:</p> + +<p>--Votre banque a placé un emprunt en faveur de la révolution d'Orozco, +et trop longtemps vous avez fourni de l'argent au Nord. Pour changer, +donnez-en maintenant un peu au Midi.</p> + +<p>Et, empochant les bank-notes, il pivota en saluant l'homme ahuri d'un +aimable: <i>Mucho gracias, senor!</i></p> + +<p>Pancho Villa, manifestement, se complaisait au récit de cet exploit. Il +niait, toutefois, l'avoir renouvelé au détriment de certaines autres +maisons de commerce de Parral. Mais un officier de l'armée fédérale, un +de ses frères d'armes, par conséquent, m'a affirmé que sa fructueuse +promenade ne s'arrêta pas là, et que, dans la même matinée, il visita +maints autres caissiers non moins timides. Il aurait rapporté de cette +tournée, selon le bruit public, 186.000 pesos (465.000 francs), il en +aurait versé au gouvernement de Madero 136.000, gardant pour lui la +différence. Mais allez donc vérifier ces choses, en ce pays!</p> + +<p>Toujours est-il que Francisco Madero, appréciant à sa valeur un +auxiliaire aussi actif, récompensa comme j'ai dit tant d'éminents +services: Pancho Villa fut promu général,--et, qui mieux est, général +des rurales, de la bonne gendarmerie de campagne qui l'avait naguère +traqué d'un si beau zèle. Et voilà, au moins, un chef qui doit connaître +et estimer ses troupes. Ainsi Vidocq, jadis, devint policier après avoir +été escarpe.</p> + +<p>Et maintenant, Pancho Villa peut bien abriter derrière de faux semblants +de foi politique, de patriotisme, ses instincts de pillard, sa mauvaise +foi de forban. Nous ne pouvons guère être dupes. Le jour où il fit +alliance avec Madero, il caressait le rêve d'effacer par des services de +guerre civile tout un passé fort regrettable à la vérité. Et si, en ces +derniers jours, il est demeuré avec le gouvernement du défunt président, +c'est bien moins par souci de demeurer fidèle à ses amitiés que dans +l'espoir de trouver une occasion de se venger d'Orozco, dont il +jalousait les lauriers conquis au cours de la précédente révolution, et +qui luttait dans le camp adverse. Que s'il eût combattu avec celui-ci, +il eût été éclipsé, réduit à un rôle de comparse. En face de lui, il lui +demeurait possible de faire figure. Et puis... et puis il y a encore la +question d'argent. Et de quel côté manipulait-on le plus facilement des +fonds?...</p> + +<p>Enfin, jusqu'à présent, les amis de Francisco Madero semblent avoir +perdu la partie, et Pancho Villa aurait joué là un jeu de dupe. Mais qui +sait?</p> + +<p>La famille des Madero est nombreuse, riche. Pourquoi ne déclarerait-elle +pas la guerre,--la <i>vendetta</i>, pour être plus exact, au général +Victoriano Huerta, le vainqueur du moment? Raoul Madero a deux de ses +frères à venger, et il se peut que, quelque jour prochain, nous +revoyions Pancho Villa dans un des rôles de premier plan, le jour où +recommencera la lutte. Du moins saurons-nous quelle étrange aventurier +se déguise et se masque ainsi en héros.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">N.-C. Adossidès.</span></span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>LES BLANCS FANTOMES DE L'HIVER EN FINLANDE</b><br> <i>Avec ordre, +avec méthode, sans tourbillons ni caprices, les flocons sont descendus +tout droit du ciel sur la terre et demeurent là où ils se sont posés. +Bientôt ils ont tout recouvert et tout fléchit sous leur poids. Les +branches des grands sapins pendent, engourdies. Les jeunes arbres, plus +flexibles, sommeillent, tout entiers enveloppés d'hermine. En haut, en +bas, partout, la neige! De tous côtés, des formes bizarres de grands +fantômes qui paraissent dormir debout dans leurs linceuls et parmi +lesquels passent, lilliputiennes, découpées en noir sur le tapis ouaté, +les silhouettes, seules vivantes, d'un homme et d'un traîneau. Un lourd +fardeau de mort pèse sur les lois de la lande. La nature, appesantie +sous sa couverture blanche est assoupie pour la nuit d'hiver.</i> +<i>Photographie Jean Bouchot.</i></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br> +<b>L'EFFORT SUPRÊME DE LA DÉFENSE, DANS LE PROCÈS DES +BANDITS ANARCHISTES.--Me de Moro-Giafferi plaidant pour Dieudonné.</b><br> +<i>Croquis d'audience de <span class="sc">Paul Renouard</span>.</i></p> + +<p>Le procès, désormais fameux, des bandits anarchistes qui, après une +instruction géante de onze mois, a nécessité vingt-trois audiences, +s'est achevé jeudi matin, où, à 4 heures, les jurés, qui avaient à +répondre à 383 questions, ont fait connaître leur verdict.</p> + +<p>En son réquisitoire énergique, solide, et redoutablement documenté, M. +le procureur général Fabre avait, au nom de la société, demandé six +têtes, celles de Dieudonné, de Callemin, de Soudy, de Monier dit +Simentof, de Carouy et de Medge. Il ne s'opposait pas à l'admission des +circonstances atténuantes en ce qui concernait Gauzy. Après le chef du +parquet, qui s'était réservé de requérir contre les grands coupables, M. +l'avocat général Bloch-Laroque s'était chargé de demander pour les +comparses, les treize seconds rôles aux inculpations variées, le maximum +des pénalités encourues, c'est-à-dire les travaux forcés ou, pour le +moins, la réclusion.</p> + +<p>... Alors, successivement, se levèrent les quatorze avocats de la +défense. La tâche était ingrate et formidable. Elle se poursuivit avec +courage et méthode pendant trois jours. La défense fut souvent habile et +souvent brillante, au point de fréquemment impressionner l'auditoire. Et +ce fut vrai surtout lorsque Me de Moro-Giafferi, plaidant pour +Dieudonné, avec son éloquence ardente, impétueuse--dont on a dit qu'elle +avait les beautés et les vertus mais aussi les colères et les maléfices +de torrent qui emporte tout--souleva à diverses reprises l'émotion +générale par la spontanéité de ses mouvements oratoires soutenus par la +flamme de son regard, la violence passionnée de son verbe et l'élan +irrésistible de son geste.</p> + +<p>Après leurs avocats, quelques-uns des accusés, Callemin, +Monier-Simentof, Soudy, prirent la parole et firent un suprême effort +pour sauver leur tête. Puis le jury se retira pour délibérer. Il entra +dans la salle des délibérations le mercredi à 3 h. 46. Il en sortit le +jeudi matin à 4 heures. Bien rarement, aux assises, on avait vu une +tâche aussi formidable imposée à un jury. Le verdict qui en résulta, +affirmatif, sans circonstances atténuantes, sur la culpabilité de +Dieudonné, de Callemin, de Monier-Simentof et de Soudy, entraînait +quatre condamnations à mort. Mais, lorsque, selon l'usage, le président +demanda à chacun des accusés s'il n'avait rien à dire sur l'application +de la peine, on vit se produire un coup de théâtre inouï. Callemin, +dressé soudainement, déclara que Dieudonné n'était point l'assassin de +la rue Ordener et que c'était lui, Callemin, qui, avec Garnier, avait +fait le coup... Malgré la reconnaissance formelle de la victime, malgré +le verdict affirmatif, malgré l'arrêt de mort, la tête de Dieudonné, le +client de Me de Moro-Giafferi, paraît sauvée...</p> +<br><br> + +<h3>UN MOIS A PÉKIN</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Une «foire aux puces» chinoise: le marché de Long Fou +Sseu.</b></p> + +<p>20 juin.</p> + +<p>Depuis mon arrivée à Pékin, trois ministres ont levé le pied, tels des +banquiers, Tang Chao Yi le premier. On raconte que, se sentant menacé +par ses ennemis, il a mieux aimé perdre la face que la tête. On raconte +aussi sur lui des histoires d'argent, de détournements, mais rien de +précis. Le président Yuan Chi Kaï a envoyé à sa poursuite un second +ministre qui n'est pas revenu, puis un troisième pour ramener les deux +autres. Ce dernier n'ayant pas encore reparu, on s'est décidé à donner +au président du Conseil défaillant un successeur dont j'ai immédiatement +fait le portrait, pendant que j'étais en train.</p> + +<p>Le nouveau chef du cabinet, Lou Chan Siang, faisait déjà partie du +gouvernement actuel comme ministre des Affaires étrangères. Il est, ou +paraît, tout jeune; il a été ministre de Chine à Bruxelles et à +Pétersbourg, il parle très bien le français et sa femme est Belge. +C'est, de plus, un fidèle abonné de <i>L'Illustration</i> et un homme de +goût, très épris de culture française.</p> + +<p>Sera-t-il encore ministre quand ces lignes seront imprimées? On ne peut +pas savoir; cela n'a, du reste, aucune importance (1). La <i>Jeune Chine</i> +a l'air de vouloir marcher à grands pas dans la voie républicaine et, à +l'instar de nos aïeux de 93, dont ils font leurs dieux, les +révolutionnaires célestes semblent décidés à faire une grosse +consommation de politiciens.</p> + +<p>Bon appétit, messieurs!</p> + +<blockquote>Note 1: Lou Chan Siang a, depuis, abandonné la présidence du Conseil, +mais a conservé le portefeuille des Affaires étrangères.</blockquote> + +<p>Ce personnel gouvernemental doit être intéressant à étudier pour un +spécialiste, mais ce n'est pas mon cas; je n'ai jamais rien compris aux +choses politiques de chez nous, comment voulez-vous que je m'y retrouve +dans celles de Chine? Après tout, elles sont peut-être exactement +pareilles aux nôtres: querelles d'ambitions, lattes pour la possession +du pouvoir.</p> + +<h4>LES RUES DE PÉKIN</h4> + +<p>Combien plus passionnante l'observation de la rue et de la foule! Les +marchés, les temples, les boutiques, sont d'intarissables sources de +joie pour un artiste, et les sujets de tableaux se succèdent et se +bousculent sous mes yeux émerveillés. Malheureusement, je n'ai pas le +temps de faire beaucoup de croquis ou de pochades. Je vois ces choses en +courant à des rendez-vous ministériels qui me font perdre un temps +considérable et, si je n'avais la photographie, ce ne sont pas les +rapides notes et indications de couleur que j'ai pu prendre qui me +seraient d'un grand secours pour vous dépeindre tout ce que je vois. Du +reste, dès qu'on s'arrête pour photographier, on est immédiatement +entouré, bloqué, étreint par une foule curieuse d'amateurs qui viennent +regarder jusque dans votre objectif; et, si on vise un peu longuement, +si l'on hésite à déclancher, attendant que ça s'arrange mieux, on est +sûr d'avoir au premier plan une énorme tête floue qui masque les trois +quarts du cliché.</p> + +<p>Il serait matériellement impossible à un peintre de s'installer avec son +chevalet et sa boîte à couleurs pour faire une étude d'un coin de rue, à +moins qu'un service d'ordre ne soit sévèrement organisé autour de lui.</p> + +<p>Je me documente pourtant, et je serai heureux si j'arrive à vous donner +une idée, faible, sans doute, mais consciencieuse et aussi exacte que je +le pourrai, de cette cité miraculeuse que j'admire. Et je l'admire +inlassablement, dans ses beautés, dans ses hideurs--ses hideurs +chinoises, j'entends--ses ruines, ses boues, ses poussières, ses loques, +ses ordures même, toutes choses qui semblent vouloir, au nom du passé +féodal et farouche, protester contre l'envahissement de ce pays par la +civilisation moderne, si inesthétique.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/008.png"><br><b> Le président du second cabinet chinois:<br> Lou Chan Siang.</b></p> + +<p>Les vestiges de nos anciens temps sont inertes, désolés et muets. Ceux +d'ici vivent toujours et grouillent; ils sont encore habités, animés par +des êtres indubitablement pareils à ceux des autrefois les plus +lointains. Les échoppes blotties dans l'ombre des redoutables portes de +Pékin, les loqueteux, les rétameurs, les savetiers, les marchands de +n'importe quoi, les installations précaires, les estropiés, les +mendiants qui sollicitent la charité des entrants et des sortants, sont +l'exacte réalisation de ce que j'avais imaginé du moyen âge, et les +foules qui se meuvent dans ces décors ne sont point anachroniques. Je ne +parle pas, bien entendu, de nos récents républicains à queues coupées, à +casquettes, à melons, à panamas, à canotiers et à casques coloniaux, +parcourant à pied, à bicyclette, en pousse-pousse ou en voiture les +grands quartiers des ministères ou des légations.</p> + +<p>Et, à propos de casques, je me demande comment il se fait que ces +malheureux, habitués depuis des siècles à promener, sous le brûlant +soleil des étés pékinois, leurs crânes rasés, soient devenus tout d'un +coup si sensibles aux insolations.</p> + +<p>Décidément, le costume joue un grand rôle dans les révolutions!</p> + +<p>Les bâtisses se ressentent aussi, je crois vous l'avoir déjà dit, de ce +nouvel état d'esprit, et ces gens-là, de propos délibéré, vont +assassiner leur ville sous le vain prétexte de l'assainir et d'en +améliorer les conditions d'habitabilité. Les maisons à étages commencent +à se montrer, çà et là, et les constructions les plus honteusement +vulgaires remplacent peu à peu, systématiquement, les admirables façades +dorées, sculptées et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes +européennes s'accolent sans vergogne à la sublime écriture +archi-millénaire. Il y a, dans Ha Ta Men, notamment, des «London +Mission», des «Christian Chinese Young Men Association» et autres +horreurs qui, insolemment, étalent leurs stupides lourdeurs et leurs +insupportables prétentions architecturales au milieu des plus pures +splendeurs.</p> + +<p>Quelle tristesse! Pourquoi ne pas respecter ces beautés? Qui empêchera +ce massacre?</p> + +<p>Mais qui empêche, chez nous, les imbéciles publicités d'empoisonner, +dans nos campagnes les plus reculées, les coins de nature les plus +charmants?</p> + +<p>Outre ses grandes voies, orientées N.-S. et E.-O., Pékin est sillonné de +petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractère très +particulier de tranquillité et de paix. Mais, à la moindre averse, elles +se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il +devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors +bloqués dans leurs maisons inondées. Le terrain étant plat, il n'y a +aucun écoulement et on est obligé d'attendre que le soleil veuille bien +sécher ces nauséabonds marécages. Des chiens, moitié renards, moitié +loups, neurasthéniques, malpropres et xénophobes, y demeurent couchés +toute la journée dans la poussière ou dans la boue, au beau milieu du +chemin; ils ne se dérangent--en grognant--que si la roue d'un +pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car +les coolies évitent avec le plus grand soin ces hargneux fainéants, +préférant cahoter leurs voyageurs dans une ornière en faisant un détour. +Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutôt à portée des crocs des +sournoises bêtes, dont la principale nourriture consiste en détritus +péniblement découverts dans les ordures ménagères, abondantes mais peu +substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et +ces pauvres chiens, ni logés ni nourris, paraissent assez affamés, ce +qui explique, jusqu'à un certain point, leur mauvaise humeur.</p> + +<h4>LE «HOME» CHINOIS</h4> + +<p>Le long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques +mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue; pas de +fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des +portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les +lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que +ce sont des lions, mais je n'en suis pas très sûr) qu'on voit, +magnifiquement sculptés ou ciselés, en marbre ou en bronze, à l'entrée +des palais ou des temples, sont devenus, à la longue, à l'usage des +maisons particulières, de réductions en simplifications, de simples +formules où l'on a beaucoup de peine à reconnaître le modèle primitif. +Il faut avouer aussi que, dans ces étroits boyaux, de pareilles bêtes +seraient un peu encombrantes, et l'on a bien été forcé d'adopter ce +petit modèle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux.</p> + +<p>Ces lions de garde sont souvent accompagnés de deux bornes, en pierre +également, quelquefois sculptées, qui, elles, empiètent sans façon sur +la voie publique, déjà si restreinte; leur utilité est d'ordre moins +métaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propriétaire de la +maison pour monter sur sa mule.</p> + +<p>A quelques vantaux sont collées deux images, violemment coloriées, +représentant deux guerriers anciens, véhéments et terriblement armés, +chargés, eux aussi, de veiller à la sécurité du foyer.</p> + +<p>Au-dessus de la porte, très souvent, les caractères «Bonheur» ou +«Longévité» sont peints ou dorés; quelquefois, même, simplement dessinés +en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'était un +souhait à l'adresse des visiteurs ou une invocation spéciale en faveur +des maîtres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des +mules ou des ânes en liberté, faisant leur petite promenade hygiénique +et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des piétons ou des +pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre, +gagne-petit, maraîchers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent +leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments, +gongs, crécelles, tambours, crins-crins, flûtes, cloches ou claquettes. +Cela correspond assez exactement à nos marchands de quatre saisons, +rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats, +marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faïence et +de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket +d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le +contrôle du fonctionnaire de quartier chargé de cet important service +municipal.</p> + +<p>Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de +plumeaux. L'insinuante et envahissante poussière de Pékin fait de leur +métier un des plus lucratifs qui soient,--relativement.</p> + +<p>Tous ces fonds de commerce sont invariablement portés, sur l'épaule, aux +deux bouts d'une perche en bambou. Ce mode de transport est appliqué, en +Chine, à tous les fardeaux; il faut qu'un objet soit bien lourd ou bien +invraisemblablement encombrant pour qu'on se serve d'une voiture ou +d'une brouette. Il est, toutefois, indispensable pour l'équilibre +d'avoir, à chaque extrémité du bambou, un poids à peu près égal; de +sorte que le coolie qui doit transporter une charge indivisible est très +ennuyé: il ne peut s'en tirer qu'en suspendant à l'autre bout de sa +perche un poids équivalent en pierres ou autres matériaux. Son faix est +doublé mais la face est sauve et les usages sont respectés. Tout est là!</p> + +<p>Par-dessus les faîtes des murs on n'aperçoit que fort peu de toitures: +Pékin n'est qu'un vaste rez-de-chaussée. En revanche, on voit des +arbres, beaucoup d'arbres, laissant supposer, là derrière, des jardins, +des parcs, de frais ombrages, agréable contraste avec la rue +poussiéreuse que le peu de hauteur des murs et des maisons livre aux +ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. En effet, si l'on regarde +Pékin de l'un des rares points élevés qui le dominent, la Tour du +Tambour ou le Water Work, par exemple, on n'a sous les yeux qu'un +immense parc où les habitations entr'aperçues ne comptent presque pas. +Et, pourtant, il y en a, des maisons! Peut-être faut-il attribuer à +cette énorme quantité d'arbres la salubrité relative dont jouit cette +ville, malgré son sous-sol marécageux, sa saleté et son service de +voirie sommaire.</p> + +<p>Dans l'une de ces ruelles se trouve la maison particulière de Yuan Chi +Kaï. J'ai pu la visiter, l'autre jour, avec son autorisation, qu'avait +obtenue pour moi M. Barraud, professeur du fils du Président. C'est bien +une des paisibles retraites que j'avais soupçonnées. L'entrée, plus +spacieuse que celle des maisons voisines, comporte, outre les attributs +traditionnels déjà cités, un vestibule avec deux bancs où sont assis les +serviteurs, portiers, coolies et voisins, faisant un brin de causette en +fumant leurs pipes. L'intérieur n'est qu'une suite de cours, de +pavillons, de passages, de galeries et de jardinets; des arbres partout, +dans les couloirs, dans les cours où des emplacements leur sont ménagés +entre les dalles et où des fleurs en pots leur tiennent compagnie, +mêlées à des plantes de toute sorte, arbustes naturels ou arbres nains +martyrisés à la mode chinoise, pins parasols de 20 centimètres de haut, +cèdres minuscules, chênes microscopiques; dans un vase grand comme mon +chapeau, un pied de vigne très vieux portant une quantité de grappes +très avancées; des glycines séculaires en tonnelles, des rosiers, des +grenadiers, des lauriers-roses, du jasmin, que sais-je encore! C'est +délicieux de fraîcheur et de quiétude. Et comme on est bien chez soi! +pas de voisins plongeant dans votre vie privée, les étages étant chose +inconnue dans ce pays béni de Dieu.</p> + +<p>Les jardins sont extraordinaires de chinoiserie: dans un espace de dix +mètres de côté il y a des montagnes, des rivières, des lacs, des +grottes, des torrents, des routes, des ponts, des précipices, des +prairies, des forêts, tout ça à l'échelle, truqué à plaisir, tourmenté, +tarabiscoté et d'un enfantillage déconcertant. Des pierres bizarres de +forme ou de couleur, dont les Chinois sont très amateurs, se dressent +par-ci par-là, quelques-unes sur des socles très travaillés. Tout à +coup--horreur!--on découvre, tels des scorpions, des ampoules +électriques habilement dissimulées dans des trous de roche ou tapies +derrière des massifs de fleurs. Et cela, c'est un coup rude!</p> + +<p>L'éclairage électrique est installé dans toutes les pièces des +appartements et, sur un beau meuble laqué, un téléphone allemand fait +pendant à un vase des Ming.</p> + +<p>Mais j'ai tort de m'emporter et je ne dois pas être plus chinois que les +Chinois. Après tout, si tel est leur bon plaisir...</p> + +<h4>DU MARCHÉ AU THEATRE</h4> + +<p>Le marché de Long Fou Sseu a lieu, tous les dix jours, autour d'une +vieille pagode de la ville tartare; on y vend de tout. Les Européens +vont là pour tâcher d'y découvrir des bibelots anciens, des porcelaines +<i>de l'époque</i>. Les bonnes occasions y sont rares, paraît-il, et les +marchands n'offrent aux touristes que des curiosités fabriquées à leur +intention ou des imitations de provenance japonaise. On peut trouver, +pourtant, parmi les objets de peu de valeur, des choses intéressantes, à +condition d'y aller souvent et d'avoir du flair.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b> Un pèlerin mongol.</b></p> + +<p>Je n'ai, pour ma part, pas récolté grand'chose, mais j'ai vu là +d'élégantes Mandchoues faire leurs emplettes, marchander des étoffes, +des broderies, des colifichets. L'une d'elles était en extase devant une +pendule en faux bronze doré, à sujet Watteau, toute disloquée, qui avait +pour voisins d'étalage un décamètre enroulé dans son étui de cuir et une +jumelle de théâtre où quelques plaques de nacre se voyaient encore.</p> + +<p>Les Mandchoues, au contraire des Chinoises, ont des pieds comme tout le +monde. Leurs coiffures sont extraordinaires et rappellent les nouds de +ruban de nos Alsaciennes. C'est fabriqué avec des cheveux et ornementé +de mosaïques en plumes de martin-pêcheur, aux reflets de turquoise. +C'est très étrange et très archaïque. Autour de cette coiffure sont +piquées des fleurs artificielles, aussi voyantes que possible. Les +figures violemment fardées de rouge et de blanc, les robes claires et +criardes jettent dans la foule environnante des notes aigres mais point +déplaisantes.</p> + +<p>Au nombre de ses attractions, le marché de Long Fou Sseu compte des +diseurs de bonne aventure, des jongleurs, des théâtres, des conteurs +d'histoires ou chanteurs de complaintes, des marchands de fruits, de +rafraîchissements, de nourriture, des bazars, des boutiques de jouets, +des changeurs, des écrivains publics, des barbiers, de brocanteurs, des +acrobates, enfin toutes les petites industries qu'on peut imaginer. Il y +a aussi des phonographes. On pourrait se croire à la foire au pain +d'épice, n'étaient les costumes, les têtes, la langue. Même poussière, +même cohue, mêmes odeurs, même tapage.</p> + +<p>Les Chinois ont tout inventé avant nous, excepté, toutefois, la +République. Et encore...</p> + + + +<p>Ils sont, au plus haut point, amateurs de spectacles et les théâtres +font, toute l'année, plus que le maximum. C'est, dans les salles +fumeuses et malodorantes, un entassement inouï de spectateurs attentifs +et passionnés qui restent là des journées entières, car les pièces qu'on +y joue n'ont pas de fin et les équipes d'acteurs doivent se relayer pour +ces représentations qui durent nuit et jour. Le public, dans les petits +théâtres, est composé de gens manifestement besogneux et je me demande +comment ils s'arrangent pour vivre ainsi sans rien faire. Le Chinois vit +de peu, il est vrai; mais ce peu, il faut toujours le payer.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>Les attractions du marché de Long Fou Sseu: un<br> +prestidigitateur en plein vent.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br><b>LES TENTATEURS.--Marchands de «curios» à l'Hôtel des<br> +Wagons-Lits de Pékin.</b> <i>Étude à l'huile, d'après nature, de L. +Sabattier.</i></p> + +<p>Les pièces doivent remonter à la plus haute antiquité et il est +impossible à un Européen de saisir une idée ou de donner la moindre +signification aux gestes et aux cris des artistes. Tout se passe en +hurlements, en cris aigus et en pantomimes terribles qui comblent d'aise +les braves spectateurs.</p> + +<p>Le théâtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait, +paraît-il, à Changhaï, quelque temps avant mon arrivée, une pièce à +grand spectacle sur Napoléon qui, m'a-t-on dit, était une merveille. +Elle était remplacée, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette +ville, par un drame sur la Révolution chinoise, d'un modernisme et d'un +réalisme à rendre jaloux Antoine lui-même. Notre excellent confrère de +l'<i>Écho de Chine</i>, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la +représentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur +la scène; je pouvais très bien suivre l'action, apprécier le jeu parfait +de certains acteurs et goûter le charme des invraisemblances dont le +théâtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles +admirablement agencées, des coups de canon et de fusil; les soldats +portaient de véritables uniformes; les généraux, par exemple, n'étaient +que théoriquement montés sur des chevaux fougueux et arrivaient devant +la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bâton, +cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrêtaient +face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe +supposée, indiquait qu'ils mettaient pied à terre; une autre enjambée +les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voilà de la bonne +fiction théâtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il +est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade, +prévienne les spectateurs que le tabouret placé à sa gauche représente +une montagne, tandis que le bâton jeté à ses pieds figure un fleuve +infranchissable.</p> + +<p>Qu'y a-t-il là de si ridicule, après tout? Nous en avalons bien +d'autres, chez nous.</p> + +<p>Le phonographe plaît fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en +renom se font, paraît-il, payer des cachets royaux pour impressionner un +disque.</p> + +<h4>TRADITIONS ET MODERNISME</h4> + +<p>On ne voit plus que très rarement, dans les rues de Pékin, les chaises à +porteurs d'autrefois. Celles que, de temps à autre, on rencontre, +hermétiquement grillagées à la façon de nos garde-manger, escortées de +serviteurs à cheval, contiennent de vieilles dames 1830, résolues à +ignorer tout du progrès et protestant, du fond de leur boîte, contre +l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident.</p> + +<p>La charrette chinoise sans ressorts, si souvent décrite, et la brouette +sont, ici, l'équivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi +moelleusement suspendus, où les passagers s'entassent jusqu'à +compression et qui sont traînés par de lamentables haridelles au long +des rues poussiéreuses. Quand il pleut, tous ces véhicules enfoncent +dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui +semblent fabriquées tout exprès pour creuser les ornières et défoncer +les routes. Sur les voies dallées, dont les pierres, usées depuis de +longs siècles, laissent entre elles des interstices considérables, ce +sont de terribles secousses et des bruits de ferraille à vous donner la +chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les +pousse-pousse à roues ferrées, dont ils usent de préférence à ceux à +pneus, sont agrémentés de garde-crotte en tôle branlante et sonore dont +le tapage infernal semble les réjouir fort.</p> + +<p>Les chevaux et les ânes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout à +fait en contradiction avec la beauté et la puissance des mules et des +mulets qu'ils ont procréés. C'est encore un mystère chinois.</p> + +<p>On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse +au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bête de proie +encapuchonnée. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrière +et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas +d'atavisme, et le rapprochement est amusant à faire entre ce reste +d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre +à son serin ou à son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant +avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts +la cage dévoilée de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et +de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le +tendre soin qu'il met à éviter les cahots et les secousses à sa +bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante.</p> + +<p>Ces gens sont la mansuétude même, jusqu'au jour où un vent de folie +furieuse les soulèvera contre les étrangers, les diables d'Occident avec +qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables!</p> + +<p>Car on continue à craindre des troubles prochains et, de temps en temps, +des nouvelles alarmantes arrivent de l'intérieur ou des ports du Sud.</p> + +<p>Toujours des mutineries de soldats qui, lassés d'attendre leur solde, +tirent des coups de fusil sur leurs officiers, pillent et incendient des +magasins, des banques, des monts-de-piété, désertent et vont terroriser +les populations des campagnes et des villages, en attendant le +chambardement des grandes villes.</p> + +<p>Ce sont là les premiers bienfaits du modernisme.</p> + +<p>Le modernisme est la grande préoccupation de la nouvelle équipe +gouvernementale et de ses partisans: les cantonniers continuent à +arroser les rues principales à l'aide d'une cuillère en rotin tressé +dont ils se servent pour lancer autour d'eux, à la volée, l'eau d'un +grand baquet qu'ils vont remplir à la fontaine prochaine pour +recommencer plus loin. Ce procédé doit dater de Kang Chi, mais +aujourd'hui l'arroseur pékinois est orné d'un canotier de paille du +dernier modèle, ainsi que son camarade le gardien de la paix. Le facteur +a aussi son petit canotier et, en plus, un uniforme en toile bleue avec +une large bordure blanche et des lettres brodées sur sa poitrine; il +fait sa distribution à bicyclette.</p> + +<p>Dans le civil, les citoyens conscients qui n'ont pas complètement adopté +le costume européen, pour des raisons financières, sans doute, se +contentent d'afficher leurs convictions républicaines par le moyen de +chapeaux ou de casquettes de toutes formes et de toutes provenances, le +reste du costume, sauf quelquefois la chaussure, restant purement +chinois.</p> + +<p>Que les parents soient ou non modernistes,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> ... leurs petits sont mignons,</p> +<p class="i14"> Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.</p> +</div></div> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/011.png"><br><b> + Chinois attendant que son<br> + serin veuille bien chanter.</b></p> + +<p>Ils ont des mines éveillées et enjouées. Ceux qui gambadent par les rues +sont, en cette saison, très sommairement habillés; quelques-uns, même, +vont tout nus. Ils sont, en général, bien râblés et volontiers +bedonnants. Les tout petits ont, quelquefois, des coiffures à mourir de +rire: ce sont des mèches de cheveux tressés, ficelés avec des rubans de +toutes couleurs, formant plusieurs pointes dirigées en l'air, en avant, +en arrière ou sur les côtés; autour de la base de chacune de ces mèches +le crâne est soigneusement rasé et l'on obtient ainsi autant de petits +paratonnerres destinés à chasser les mauvais esprits en cas de maladies. +Leur nombre, leur emplacement et leur direction sont, après mille +cérémonies, choisis et précisés par le sorcier du quartier dont les +ordonnances et prescriptions sont religieusement observées.</p> + +<p>Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement +plaisants à voir que certains petits Européens fagotés à la mode +berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promenés par leur bonne +chinoise, dans les rues des légations ou à l'Hôtel des Wagons-Lits.</p> + + + +<h4>LES «COOK» ET LES «CURIOS»</h4> + +<p>Pas banal, cet Hôtel des Wagons-Lits! C'est un véritable amusement que +d'y voir défiler les touristes; tous les jours de nouvelles têtes. Je +suis étonné du nombre de gens qui passent par Pékin, y restent un jour +ou deux, font rapidement les visites ordonnées par Cook et s'en vont +ailleurs, continuer le même métier. Moi, qui ai fait ce voyage comme on +accomplit un pèlerinage, je considère avec beaucoup d'intérêt et de +curiosité ces gens qui, se déplaçant apparemment pour leur plaisir, ne +regardent rien et n'ont qu'une préoccupation: passer dans le plus +d'endroits possible pour pouvoir dire ensuite: «<i>Je connais</i> telle +ville, tel monument, tel peuple, telle oeuvre d'art.» Nous voyons +reparaître à l'hôtel nombre de nos anciens co-passagers de +l'<i>Ernest-Simons</i> et, parmi eux, une bande d'Allemands qui, nous ayant +quittés à Singapour, il y a un mois, après avoir visité les Indes, ont +<i>vu</i>, depuis, Sumatra, Java, Bornéo, le Siam, le Cambodge, l'Annam, le +Tonkin, Hong-Kong, Canton, Changhaï, le Japon, et s'en retournent, +maintenant, à Berlin, en passant par Pékin, Moukden, Karbine, le Baïkal, +Moscou et Pétersbourg. Les Allemands sont passés maîtres dans l'art de +voyager ainsi. Ils sont pires que les Anglais, car, circonstance +aggravante, ils vont par troupe, pour l'économie, et il leur en faut +beaucoup pour pas cher. Monuments, musées, sites, temples, palais, +curiosités de tout genre, ils avalent ça comme des saucisses. Quels +cerveaux! Quels estomacs!</p> + +<p>On voit aussi beaucoup de gens affairés qu'on devine être des +financiers. Les petits emprunts, en attendant le grand, donnent beaucoup +de mal--et de beaux bénéfices--à maint banquier, maint courtier et maint +intermédiaire. A l'heure du thé, l'animation est grande dans le hall: au +milieu des clients, des marchands chinois circulent, engageants, +tentateurs, offrant des broderies, des porcelaines, des bronzes, des +peintures, des ivoires, des jades, des bijoux, des pierres, des robes, +des «curios» enfin, puisqu'il faut appeler toutes ces choses par le nom +générique qu'on leur donne ici en Extrême-Orient.</p> + +<p>Ces marchands de «curios» sont là, une douzaine, installés dans les +couloirs, leurs pacotilles par terre ou sur des banquettes de vestibule; +ils sont complaisants, empressés, accommodants; très accommodants même: +pour peu que l'acheteur en exprime le désir, ils consentent sur leurs +prix des rabais considérables, et il n'est pas rare d'obtenir pour un +dollar un objet qu'on vous avait proposé pour vingt. Et ne croyez pas +que le vendeur y perde; il gagne un peu moins voilà tout.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>L'omnibus chinois et la charrette tartare.</b></p> + +<p>Ces négociants parlent presque tous un peu d'anglais, et le marchandage +est très amusant. En voici un qui apporte à notre table une potiche: il +la tient avec précaution, comme une pièce de grande valeur, et la dépose +gentiment près de votre tasse en disant: «Very old.» Vous jetez un +regard négligent sur la chose, elle vous tente un peu, vous la prenez, +la retournez. Le Chinois vous dit: «Very cheap.» Vous demandez combien. +«Cinquante dollars.» A partir de ce moment, il y a deux façons de +procéder, si vous avez envie du bibelot:</p> + +<p>Première manière: vous le reposez sur la table en disant que vous n'en +voulez pas. Le marchand, alors, vous le remet dans la main en vous +répétant que c'est très vieux: ça date au moins de Tien Long, si ce +n'est des Ming. Il vous demande quel est votre dernier prix, comme si +vous en aviez déjà proposé un premier. Vous n'en voulez toujours pas; il +diminue ses prétentions. Quand il arrive--et ce n'est pas long--à un +rabais de 50%, vous lui rabattez encore la moitié: neuf fois sur dix, +le marché est conclu,--et vous êtes volé.</p> + +<p>Ou bien, croyant faire une proposition dérisoire, vous offrez, de +vous-même, la moitié du prix demandé: l'autre se récrie, proteste qu'il +perd de l'argent, puis vous amène à couper la poire en deux, et +l'affaire se fait au grand contentement des deux parties.</p> + +<p>Il y a aussi celui qui remporte, d'un air indigné, son bibelot qu'il +vous rapporte, au bout de cinq minutes, et qu'il vous laisse pour le +prix que vous aviez, ingénument, fixé vous-même.</p> + +<p>Les robes chinoises de cérémonie, toutes magnifiquement brodées de soie, +en point de Pékin ou tissées en <i>crosseu</i>, sont très en faveur auprès +des dames, touristes ou résidantes. Les marchands en exhibent des +quantités, les unes toutes neuves, d'un vilain ton, d'autres anciennes +et délicieuses de couleur. A de certains moments, le hall ressemble à un +salon d'essayage; les Chinois, aidant leurs clientes à passer les +somptueux vêtements par-dessus leurs toilettes de ville, de tennis ou de +dîner, se montrent adroits vendeurs, flatteurs astucieux et habiles à +profiter de la coquetterie féminine. Ces robes sont très appréciées des +Américaines qui s'en servent comme de sorties de bal.</p> + +<p>Quand vous avez séjourné quelques jours à l'hôtel, tous les marchands +vous connaissent. Ils viennent alors, fréquemment, vous relancer jusque +dans votre chambre; après de grandes salutations ils s'accroupissent, +défont leurs paquets et, en un clin d'oeil, garnissent le plancher, les +meubles, le lit et jusqu'à vos genoux de bibelots, d'étoffes, de +porcelaines, de bouddhas, de boîtes à opium; vous avez l'air d'être dans +une boutique de curiosités: vous commencez par envoyer promener +l'intrus, puis, amusé, vous laissez la lettre commencée, vous palpez +quelques soies, vous examinez un bronze, vous caressez un morceau de +jade finement fouillé et vous finissez par acheter quelques menues +bagatelles.</p> + +<p>Tous ces petits achats ne sont pas ruineux; mais, si l'on veut avoir +vraiment de belles pièces, des raretés, il faut y mettre le prix; il y +a, près du Pé Tang, un certain Paul, Chinois catholique, ancien boy de +Mgr Favier, qui tient une boutique de curios des plus achalandées. +L'ancien évêque de Pékin était un collectionneur enragé, paraît-il, et +ledit Paul lui servait à la fois de limier et de rabatteur dans ses +chasses aux bibelots. A la mort de son maître, ayant pris goût à la +chose et ayant acquis une certaine compétence, il s'établit, marchand; +et son magasin est, un véritable musée où tout est rangé et étiqueté par +ordre chronologique et par spécialités. 11 est très accueillant et fait +très gracieusement les honneurs de ses vitrines aux amateurs. Seuls, ses +prix sont inabordables et, de plus, ils sont fixes: on n'a pas +grand'chose chez lui pour mille dollars.</p> + +<p>Il y a, chez des collectionneurs comme MM. Vérondard ou d'Almeida, des +peintures, des laques, des meubles ou des bronzes dont je n'ose pas vous +dire les prix et que les amateurs s'arrachent, car, paraît-il, les +chinoiseries vont devenir très à la mode.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"><br><b>Un marchand d'eau.</b></p> + +<p>J'ai vu, chez le général Munthe, des peintures anciennes qui sont de +véritables chefs-d'oeuvre et qui laissent bien loin derrière elles, à +mon avis, les productions les plus réputées des vieux maîtres japonais. +Ceux-ci, du reste, ne furent que des imitateurs très habiles et, en tout +cas, se sont très visiblement inspirés des nobles artistes chinois de +jadis.</p> + +<p>Ces belles choses que j'ai eu la bonne fortune d'admirer pourraient, si +leurs possesseurs voulaient s'y prêter--et j'en connais plusieurs qui le +feraient volontiers--former une exposition remarquablement intéressante +à la suite d'un de nos nombreux salons; ce serait--au moins pour le +public--une révélation, et beaucoup de nos chers maîtres les plus cotés +y pourraient puiser de profitables leçons.<br> + +<span class="rig">L. Sabattier.</span><br> + +--A suivre.--</p><br><br> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"><br><b>Les truites rivales se poursuivent en cercle, la plus +féroce cherchant à mordre l'autre à la queue; la première, exaspérée, se +retourne; elles se saisissent à la mâchoire et s'efforcent de se +retourner sur le dos; elles y parviennent et la plus faible, épuisée, va +remonter à la surface le ventre en l'air.</b></p> + +<h3>UN COMBAT DE TRUITES]</h3> + +<h4>PHOTOGRAPHIES SUB-AQUATIQUES</h4> + +<p>Nos lecteurs n'ont certainement pas oublié les photographies de ce +distingué médecin d'Ipswich, le docteur Francis Ward, qui, passionné +d'histoire naturelle, a imaginé un ingénieux moyen d'enregistrer les +faits et gestes de la gent aquatique. Rappelons simplement qu'il a fait +construire sur sa propriété, profondément entamée par une calanque, une +chambre d'observation séparée de l'eau par une grande glace sans tain.</p> + +<p>A l'égard du poisson ou de la créature amphibie qui nage dans la +calanque, cette glace joue le rôle d'une muraille opaque: le nageur, +même en s'approchant jusqu'à la toucher, ne voit rien de ce qui se passe +de l'autre côté de la glace, et n'aperçoit donc pas l'observateur, +plongé <i>pour lui</i> dans les ténèbres. Au contraire, cet observateur +aperçoit si nettement les plus petits poissons qui vont et viennent à +quelques mètres de lui qu'il en oublie parfois l'existence même de cette +glace!</p> + +<p>Grâce aux dernières photographies prises par le docteur Ward dans son +laboratoire sous-marin, grâce aussi aux notes que notre savant +collaborateur a bien voulu nous adresser, il nous est possible de +reconstituer certaines phases de l'existence de la truite.</p> + +<p>Par exemple, on croyait jusqu'ici que la femelle creusait un trou dans +le gravier, y déposait ses oeufs, et les recouvrait soigneusement en +repoussant le sable avec son museau. Le docteur Ward nous décrit +l'opération d'une tout autre façon.</p> + +<p>La truite, couchée sur le flanc, écarte sous elle les grains de gravier +et creuse ainsi une sorte de tranchée où se déposent les oeufs. Elle se +traîne un peu plus loin et répète l'opération; et, tandis qu'elle dépose +une nouvelle quantité d'oeufs dans le prolongement de la tranchée, sa +queue, en s'agitant, ramène le gravier sur le sillon labouré à +l'instant.</p> + +<p>C'est à cette époque que les mâles se livrent de terribles combats, dont +les photographies du docteur Ward retracent les principales péripéties.</p> + +<p>«J'avais déposé dans mon bassin, nous a-t-il raconté, trois grandes +truites arc-en-ciel, dont une femelle. Un matin, je remarquai que la +surface était très agitée, et, comprenant que les deux mâles se +querellaient, je m'empressai de descendre dans ma chambre d'observation. +Ce fut ainsi que je pus assister à un duel qui dura vingt minutes.</p> + +<p>» Les deux truites se poursuivaient en cercle tout autour du bassin, la +plus féroce réussissant parfois à mordre l'autre aux filaments de la +queue. Soudain, celui des deux mâles qui s'était tenu jusqu'alors sur la +défensive se retournait, exaspéré, et s'élançait sur son ennemi, et le +duel s'engageait.</p> + +<p>» Après de rapides passes, les deux rivaux se saisissaient mutuellement +par les mâchoires et s'efforçaient de se retourner l'un l'autre sur le +dos. Au bout de deux minutes, l'un faiblissait visiblement, et l'autre +commençait à le secouer, comme un terrier fait d'un rat. Puis, ainsi que +deux boxeurs aux sons du gong, ils se séparaient brusquement, faisaient +quelques tours dans le bassin, comme pour reprendre haleine, et +retournaient au combat avec plus de rage.</p> + +<p>» Après plusieurs reprises, le plus fort réussissait à saisir le plus +faible plus profondément entre les mâchoires, et, le secouant avec une +extrême violence, il le retournait sur le dos et commençait à tournoyer +avec lui. Épuisé, il lâchait enfin prise, et le vaincu remontait +lentement à la surface, le ventre en l'air, prêt à exhaler son dernier +soupir, tandis que le vainqueur allait rejoindre la femelle, cause et +objet de ce duel à mort.»</p> + +<p>Comme nous l'a fait remarquer l'auteur, dans la première des trois +photographies consacrées à ce combat, les deux images supérieures sont +les réflexions des poissons, reflétés par la surface de l'eau, formant +miroir. Dans la deuxième, les combattants sont si près de la surface +qu'elle est troublée, et n'offre conséquemment qu'une réflexion +imparfaite. Dans la troisième, qui représente la fin du duel, nous +distinguons à l'arrière-plan de petits poissons qui s'enfuient, +épouvantés par l'ardeur des combattants.</p> + +<p>Quant aux photographies ci-dessous, qui nous montrent à nouveau les +curieux mouvements des oiseaux plongeurs, déjà traités dans un précédent +article, elles font partie de la documentation d'un livre que le docteur +Francis Ward prépare sur la photographie sous-marine.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">V. Forbin.</span></span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"><br><b>Le pingouin plonge à la recherche d'un poisson, l'attrape<br> +par la queue, puis par la tête, et remonte à la surface.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013c.png"><br><b>Poule d'eau plongeant dans un sillage de bulles d'air: +elle rabat les ailes sur ses flancs, tend le cou, file à travers la +profondeur et remonte à grands coups de patte.</b><br>--<i>Photographies du Dr +Francis Ward.</i></p> + +<h4>DEUX PLONGÉES D'OISEAUX AQUATIQUES SURPRISES PAR L'INSTANTANÉ</h4> + + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"><br><b> +L'EAU JAILLISSANTE AU PAYS DU SABLE ET DU +SOLEIL.<br>--Percement du plus abondant des puits artésiens du monde (30.000 +litres à la minute),<br>à Tolga, dans le Sud-Algérien.</b>--<i>Phot. A. +Bougault.</i></p> + +<p><i>En même temps que cette belle photographie de notre correspondant de +Biskra, nous avons reçu du lieutenant de Saint-Germain, chef du service +des Forages artésiens des territoires du sud de l'Algérie, les lignes +suivantes qui l'expliquent et la commentent éloquemment:</i></p> + +<p>Le Sahara, selon l'opinion généralement admise, est un pays absolument +privé d'eau; cette affirmation est bien loin de la vérité; dans toutes +les parties du Sahara habitées, l'eau existe en abondance; seulement +elle n'est pas à la surface, il faut l'aller chercher plus ou moins +profondément selon les régions; c'est dans ce but qu'a été créé, par les +soins du gouvernement général de l'Algérie, un service des Forages +artésiens des territoires du Sud, chargé de découvrir l'eau, de l'amener +à la surface et de permettre la mise en valeur progressive de régions +d'une étendue considérable.</p> + +<p>Le 9 février dernier, un des ateliers de ce service a mis à jour à +Tolga, oasis située à 36 kilomètres de Biskra, une nappe artésienne +débitant 500 litres à la seconde, soit 30.000 litres à la minute. Comme +on peut s'en rendre compte par la photographie, c'est une véritable +rivière qui vient de jaillir, apportant la richesse dans les oasis de +l'ouest de Biskra et permettant la mise en valeur de plus de 3.000 +hectares.</p> + +<p>Ce débit est de beaucoup le plus important obtenu jusqu'à ce jour dans +le monde entier par un atelier de forages artésiens; le record antérieur +appartenait, avec 12.500 litres à la minute, au puits dit Aïn Tarfount +S'rira, foré on 1907 dans l'oasis de Tamerna (Touggourt) par un autre +atelier du service des Forages artésiens des territoires du Sud.</p> + +<p>Ces heureux succès ne doivent pas être considérés comme des faits +isolés, à côté il en est de moins éclatants mais dont le nombre +considérable a permis la mise en valeur et l'extension des oasis de +l'oued Rhir, de Touggourt, d'Ouargha, El Golea, In Salah.</p> + + +<p>De 1854 à 1904, le débit total des puits forés atteint. 276.000 litres à +la minute.<br> + De 1904 au 1er mars 1913...................................... 183.000</p> + +<p>Soit au total............................................................. 459.000</p> + +<p>permettant d'irriguer 1.800.000 palmiers, représentant un revenu annuel +de près de 9 millions de francs et sous lesquels les indigènes peuvent +se livrer aux cultures les plus variées.</p> + +<p>En présence de ces résultats, il est inutile d'insister sur l'intérêt +capital que présente pour l'Algérie la continuation méthodique de +l'oeuvre entreprise et son extension progressive à toutes les régions +encore déshéritées, où cependant la découverte de l'eau artésienne est +probable.</p> + +<br><br> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/015a.png"><br><b> + Le général Joffre donnant l'accolade au colonel Teyssier,<br> + le défenseur de Bitche, promu grand officier de la Légion<br> + d'honneur.</b></p> + +<h3>UN DOYEN DE L'ARMÉE FRANÇAISE</h3> + +<p>La défense de Bitche qui, de juillet 1870, tint bon jusqu'à, la paix +signée, fut un des faits d'armes admirables qui consolèrent de ses +deuils la patrie cruellement blessée.</p> + +<p>Le colonel Teyssier commandait la place, à la tête de 2.400 hommes, avec +52 canons, dont 17 seulement pouvaient servir. Contre 20.000 Bavarois, +il tint deux cent trente jours, ayant essuyé trois bombardements +successifs. Et, la paix signée, il sortit, emmenant ses drapeaux et ses +pièces, enguirlandées de lauriers.</p> + +<p>Le colonel Teyssier vit encore. Il habite, vieillard de +quatre-vingt-douze ans, universellement vénéré, Albi, la ville où il +naquit en août 1821. Et le gouvernement de la République, en un moment +où il convient de signaler plus que jamais à l'admiration des foules les +grands devancier, vient de l'élever à la dignité de grand-officier de la +Légion d'honneur.</p> + + + +<p>Dimanche dernier, M. le général Joffre, le généralissime, le chef +suprême de l'armée, allait lui remettre la plaque d'argent, insigne de +cette dignité. Ce fut une cérémonie profondément émouvante.</p> + +<p>Le glorieux défenseur de Bitche, droit encore, et bombant le torse sous +l'habit noir et le gilet en coeur comme jadis sous la tunique de +sous-lieu tenant, de blanc ganté, correctement, les cheveux et +«l'impériale» pas plus que grisonnants, reçut, souriant, devant le +Jardin national, en présence du drapeau du 15e de ligne, +respectueusement incliné, l'accolade du général Joffre. Et le soir, +rentré chez lui, il tenait, à sa famille et à ses amis, ce propos +touchant, qu'a rapporté, dans le <i>Matin</i>, M. Hugues Le Roux: «Je n'ai +connu qu'un si beau jour: quand les dames et les jeunes filles de Bitche +m'ont apporté, sur la fin du siège, un drapeau qu'elles avaient brodé +avec les franges d'une bannière de l'église, et auquel on avait accroché +l'écharpe du maire de Sarreguemines. En le recevant, je leur ai dit: «Je +demanderai que ce drapeau soit déposé au musée d'artillerie, jusqu'au +jour où il pourra être rapporté ici par une armée française valeureuse +et triomphante.»</p> +<br><br> + +<h3>UN ENGAGEMENT AU MAROC</h3> + +<p>C'est une affaire qui fut chaude, comme elles sont toutes au Maroc, où +l'ennemi a toujours «un cran» extraordinaire, mais dont les journaux +n'ont point parlé, parce que trop d'incidents, ici et là, et au Maroc +même, sollicitent leur attention.</p> + +<p>Le 24 janvier, le colonel Reibell--qui, en l'absence du général Dalbiez, +commande la région de Meknès--revenant de Kasbah el Hajeb, un de nos +postes avancés en pays berbère, avec la colonne Neltner, rejoignait, à +Aïn Marouf, une force commandée par le chef de bataillon de Laborderie, +du 4e tirailleurs. Cette arrivée, cette jonction causèrent dans la +région quelque effervescence. Et à peine le colonel Reibell arrivait-il +que les crêtes, sur son passage, se garnissaient de Marocains. Peu à +peu, on les voyait descendre, agressifs, vers le camp. C'était une harka +des Béni M'Guild qui venait nous attaquer.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/015c.png"><br><b> Le commandant de Laborderie.</b><br> <i>Phot. Chevalier.</i></p> + +<p>Le colonel Reibell confia au commandant de Laborderie le soin de la +tenir en respect. Un détachement de sortie, sous les ordres du capitaine +Chardenet, fut formé, avec mission d'attirer, par une attaque simulée, +suivie d'un mouvement en arrière, les agresseurs qu'on devait ainsi +attirer dans la plaine. La manoeuvre s'exécuta de façon remarquable, et +au moment où les Béni M'Guild, au nombre de plus de 2.000, croyaient +envelopper et tenir les nôtres--trois pauvres compagnies!--ils étaient +soudain surpris par le feu de l'artillerie, bien embusquée, silencieuse +jusqu'alors, attaqués par les tirailleurs qui les prenaient de flanc et, +en quelques moments, balayés, en pleine fuite.</p> + +<p>Ils laissèrent sur le terrain de nombreux cadavres, des armes, des +chevaux.</p> + +<p>«L'heure avancée et la faiblesse de nos effectifs, nous écrit un témoin +oculaire, ne nous permirent pas de les poursuivre dans leurs gorges +montagneuses, mais leur déroute était si complète qu'ils laissèrent +entre nos mains leurs morts et des armes en abondance et que nous pûmes +rentrer au camp d'Aïn Marouf à la nuit tombante sans essuyer un seul +coup de feu.»</p> + +<p>A la suite de cette brillante action, le commandant de Laborderie a été +proposé pour le grade de lieutenant-colonel. Il vient, depuis, d'être +appelé à Casablanca auprès du général d'Esperey, comme sous-chef +d'état-major.</p> + +<h3>UN DEUIL A L'INSTITUT: M. THUREAU-DANGIN</h3> + +<p>M. Paul Thureau-Dangin, l'éminent historien qui, on 1908, avait +remplacé, au secrétariat perpétuel de l'Académie française, le savant +Gaston Boissier, est mort, cette semaine, à Cannes, où, après une +maladie de plusieurs mois, il prolongeait une lente convalescence.</p> + +<p>M. Thureau-Dangin était âgé de soixante-seize ans. C'est une belle et +digne figure qui disparaît au milieu du respect attristé de tous ceux +qui l'approchèrent. Son oeuvre, considérable, est celle d'un monarchiste +et d'un catholique. Son érudition, très vaste, était servie par une +sévère méthode et un style précis.</p> + +<p>D'abord, il s'était révélé comme publiciste militant. Il avait renoncé à +ses fonctions d'auditeur au Conseil d'État pour faire dans le +<i>Correspondant</i> et le <i>Français</i>--qui eut aussi pour collaborateurs Mgr +Dupanloup et, plus tard, Mgr Delagrange--de la politique catholique et +monarchiste libérale. Deux intéressantes études sur la Restauration: +<i>Royalistes et Républicains</i> (1874) et <i>le Parti libéral sous la +Restauration</i> (1876), furent les débuts de sa carrière d'historien. Mais +il se fit définitivement et universellement connaître par sa grande +histoire en sept volumes de <i>la Monarchie de Juillet</i> (1884-1892), d'une +grande richesse d'information, et qui, après avoir valu à son auteur le +grand prix Gobert à l'Académie française, motiva son admission, en 1893, +dans cette compagnie.</p> + + + +<p>En 1897, commença la publication du second très important ouvrage de M. +Thureau-Dangin: <i>l'Histoire de la Renaissance catholique en Angleterre, +au dix-neuvième siècle</i>, achevé seulement en 1906, ouvrage qui résume la +pensée dominante des dernières années de ce catholique fervent et auquel +fut ajouté un <i>Newman</i> catholique, recueil, très soigneusement élaboré, +des lettres et des notes de Newman, publiées à Londres par M. Wilfrid +Ward.</p> + +<span class="lef"><img alt="" src="images/015b.png"><br> +<b> M. Thureau-Dangin (portrait<br> par Marcel Baschet)</b>.<br> + --<i>Phot. E. Creveaux</i></span> + +<p>La mort de M. Thureau-Dangin a causé à l'Institut une émotion profonde, +et la jeune littérature ne doit pas oublier que c'est à l'initiative de +ce consciencieux et de ce bienveillant qu'est due la création du prix de +10.000 francs réservé aux oeuvres d'un ordre élevé.</p> + +<p>«M. Thureau-Dangin, a dit excellemment, dans le <i>Figaro</i>, M. André +Beaunier, avait un peu la figure et l'air de ces personnages qui, dans +les anciens tableaux religieux, se tiennent à quelque distance du saint +miraculeux ou patient et l'accompagnent d'une humble ferveur.»</p> + +<p>Le portrait que nous reproduisons ci-contre exprime toute la bonté, +toute la clarté douce et la dignité gracieuse du visage disparu.</p> + +<br><br><br><br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/016a.png"><br><span class="sml"> Guillaume II. <span class="rig">Phot. Y. Zelir, comm. par L. Wende.</span></span><br> +<b>L'empereur d'Allemagne inspectant ses établissements agricoles, à +Cadinen.</b></p> + + +<h3>LE SEIGLE DE L'EMPEREUR</h3> +<h4>GUILLAUME II INDUSTRIEL ET AGRICULTEUR</h4> + +<p>Il y a quelques jours, l'empereur d'Allemagne, par un discours qui a +fait grand bruit, ajoutait une figure nouvelle à celles qu'on +connaissait déjà de lui: Guillaume II propriétaire foncier et, qui plus +est, d'un domaine modèle auquel il donne ses soins. C'était à une séance +du Conseil d'agriculture que l'empereur a présenté ses fermes, ses +champs et ses bestiaux de Cadinen comme le type de ce que peut faire un +propriétaire entendu qui a la passion des choses de la terre et de +l'élevage.</p> + +<p>Avec la rondeur humoristique qui convient au sujet et qui est, +d'ailleurs, dans sa nature, Guillaume II a voulu donner à son discours +la portée d'une leçon générale à l'agriculture allemande. Il a fait +l'énumération homérique et en même temps statistique exactement, à une +tête près, des boeufs, vaches, veaux et porcs de ses étables et loué, +avec un lyrisme spécifiquement prussien, son seigle, le seigle de +l'espèce Petkus, qu'il était, disait-il, le premier à avoir cultivé dans +le pays et qui avait résisté victorieusement aux épreuves du dernier +été, exceptionnellement pluvieux; si bien que, tandis que les autres +espèces de seigle étaient versées et penchaient tristement la tête, le +seigle des emblavures impériales «dressait ses épis comme des lances de +uhlans».</p> + +<p>Ce n'est pas la première fois que le nom de Cadinen occupe le public et +la presse. A peu de distance du domaine dont Guillaume II est si fier, +il y a une fabrique de majoliques et céramiques en tout genre dont +l'empereur, depuis longtemps, s'occupe avec l'activité qu'il met à tout +ce qui l'intéresse. Les poteries de Cadinen étaient une industrie +locale; il s'est appliqué à la pousser, à l'agrandir, à la lancer. Il a +demandé des modèles à des artistes et professeurs de Berlin, des +ouvriers d'art à la fabrique royale. Il a fait de Cadinen une +fabrication d'art et une fabrication de rapport. On y a ressuscité l'art +des Lucca et Andréa della Robbia, des terres cuites avec couverte +émaillée; plus d'une sainte Cécile, d'après Donatello, qui décore les +intérieurs d'Italie ou d'Angleterre, provient des ateliers de Cadinen. +La fabrique fournit également des statues de sainteté, bustes, +plaquettes, sans préjudice de milliers de tuiles vernissées qui +proviennent d'une briqueterie voisine. L'empereur a donc fait, d'abord, +brillamment ses preuves d'industriel et de protecteur d'art. Et avec +quel zèle il a assuré la diffusion commerciale de ses céramiques! Les +souverains auxquels la couronne de Prusse devait des cadeaux ont reçu +des produits de Cadinen. Un magasin, ouvert dans un des quartiers les +plus en vue de Berlin, expose les poteries et céramiques de Cadinen. +Guillaume II ne laisse échapper aucune occasion de parler de Cadinen. Il +lui a fait, comme le plus actif des représentants, une clientèle.</p> + +<p>Dans son domaine voisin, il est un nouveau personnage, le propriétaire +foncier. Il a l'oeil à tout. Depuis 1899, il est devenu propriétaire de +ce bien, qui était fort hypothéqué et que ses précédents possesseurs +avaient surtout traité en propriété d'agrément. Il s'est piqué d'en +faire un domaine de rapport. Lors de sa première visite, il avait dit, +en faisant la moue: «Vraiment les étables à porc, ici, sont mieux que +les maisons d'habitation des ouvriers agricoles.» Il a voulu que cela +changeât et, il a aussi prétendu montrer «comment l'Allemagne peut faire +pour s'affranchir du tribut qu'elle paie au bétail et aux céréales de +l'étranger et fournir tout ce qu'il faut pour nourrir son peuple». +Guillaume II a entrepris en même temps toutes les améliorations qui +constituent le domaine modèle. Les journaliers attachés à la propriété +impériale sont logés dans des maisons neuves construites sur le modèle +des cottages rustiques anglais. Chacun de ces cottages est aménagé pour +quatre familles.</p> + +<p>C'est, à vrai dire, toute une colonie que Cadinen. Cette petite +agglomération de fermes, de cultures, de briqueterie et d'ateliers de +céramiques, située dans un pays aussi lointain que l'ouest-Prusse, jouit +de tous les autres avantages d'une commune qui serait proche d'un grand +centre: elle a ses canalisations, une poste, une école, des pompiers, +tout,--jusqu'au luxe un peu macabre et qui manque à des villes très +importantes: celui d'un dépôt mortuaire...</p> + +<p>Ce n'est pas impunément que le propriétaire de Cadinen a déclaré être le +premier à avoir cultivé dans le pays le seigle dit seigle Petkus, cette +magnifique céréale qui se dresse «comme des lances de uhlans».--Mais +point du tout, protestent les autres agriculteurs de la région d'Elbing, +ce seigle nous est bien connu; voilà vingt ans que nous le cultivons +nous-mêmes. Dans son entrain, Guillaume II a mis le pied sur une +fourmilière, et les protestations ne manquent pas.</p> + +<p>Une autre réflexion de son discours a soulevé plus de commentaires +encore: «Mon fermier n'était pas à la hauteur, avait dit l'empereur; je +l'ai mis à la porte et je pense à régir moi-même ma propriété.»</p> + +<p>Cela n'a l'air de rien, ce changement de fermier. Or, plus que tout le +reste, cela fait le bruit d'une affaire d'État. La Société +d'agriculture, dont le fermier congédié est membre, s'est réunie en +délibération solennelle et a voté une résolution regrettant la décision +du souverain et en appelant de l'empereur mal informé à l'empereur mieux +informé. Ce fermier avait succédé sur le domaine à son père qui l'avait +administré pendant dix-huit ans. Il est considéré par ses pairs comme un +homme très capable. Ses pairs le défendent contre l'empereur même. +Seulement il était en litige, voire en procès, avec le souverain pour un +bâtiment agricole dont il devait faire en partie les frais. Le tribunal +d'Elbing avait condamné le fermier; la cour d'appel de Marienwerder a +condamné l'empereur, et le tribunal suprême de Leipzig l'a également +débouté, car l'empereur--ou le roi--peut perdre un procès en Prusse, et +ce pendant à l'affaire du meunier de Sans-Souci et du grand Frédéric est +la grande curiosité du jour, celle qui alimente la chronique.</p> + +<p>Il y a deux choses en Allemagne auxquelles il ne faut pas toucher: +l'amour-propre professionnel et la solidarité corporative. Telle est la +morale de cette petite histoire de l'empereur et de son fermier.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/016b.png"><br><b> +La résidence du propriétaire impérial dans le domaine de<br> +Cadinen.</b>--<i>Phot. W. Zehr, comm. par L. Wende.</i></p><br><br> + +<h3>LES PROGRÈS DE L'ARMÉE TURQUE A TCHATALDJA</h3> + +<p><i>Un lourd silence, à peine rompu par quelques dépêches officielles, pèse +sur les opérations des armées bulgares et turques, d'où sont écartés les +correspondants de guerre. Notre envoyé spécial Georges Rémond a pu +cependant se rendre sur le front, au camp de Tchataldja, que défendent +toujours les principales forces ottomanes, en progrès de ce côté. Voici +les impressions, consignées au jour le jour, qu'il en a rapportées sur +l'état moral des officiers et de la troupe, et sur la situation +militaire:</i></p> + +<p>Quartier général de l'armée de l'Est à Hademkeui, 18 février 1913.</p> + +<p><i>Jeudi 13 février</i>--Je suis parti ce matin, à 3 h. 50, de la gare de +Sirkedji pour Hademkeui, où se trouve le quartier général du commandant +en chef Izzet pacha. Bulgares et Turcs, d'accord sur ce point, ont +refusé aux correspondants étrangers la permission d'assister à cette +deuxième partie de la guerre. Mais, le colonel Djemal bey, gouverneur de +Constantinople, a bien voulu demander au généralissime qu'une exception +fût faite pour l'envoyé de <i>L'Illustration</i>; Enver bey lui-même a parlé +en ma faveur, et j'ai été définitivement admis à suivre les opérations +de l'armée de l'Est.</p> + +<p>Un officier, le capitaine Alid bey, est chargé de me conduire à +Hademkeui. Il s'acquitte de cette mission avec la courtoisie que je n'ai +jamais cessé de rencontrer ici.</p> + +<p>On a ajouté au long train de marchandises un wagon de voyageurs où nous +prenons place, en compagnie de quelques officiers. Le temps, très beau +depuis quelques jours, a soudain changé; des rafales de pluie et de +neige battent aux vitres, et nous arrivons à Hademkeui au jour--un jour +si gris, si sombre, qu'il se distingue à peine de la nuit--et par la +tempête.</p> + +<p>Le généralissime habite dans un train spécial qui stationne devant la +gare. Le capitaine Rechid bey, fils du maréchal Fuad, m'offre asile dans +son compartiment. Je l'ai connu à Derna. Il a repris le poste d'officier +d'ordonnance d'Izzet pacha qu'il occupait durant la campagne du Yémen. +Une heure après, il me présente à lui: c'est une superbe figure de +soldat, mâle, puissante, à l'expression ouverte, aux yeux clairs qui ne +cachent rien; le corps est comme un bloc, mais sans rien d'alourdi ou de +lassé; tout l'ensemble respire la force, la confiance en soi, une +surabondante vitalité.</p> + +<p>... L'armée turque a profité du beau temps des jours précédents pour +occuper les positions abandonnées par les Bulgares. Ses avant-gardes +avaient atteint hier, du nord au sud de la presqu'île, Ormanli, Safas, +Kalfakeui, Akalan, Indzegiz, Kadikeui. Elles auraient devant elles +seulement une division bulgare gardant le contact et couvrant la +retraite du reste de l'armée.</p> + +<p>Il pleut et il neige en même temps; les rafales de vent secouent les +toiles des tentes, traversent les planches mal jointes des hangars, des +baraquements où les soldats se sont entassés. Depuis quatre mois qu'ils +vivent à demi ensevelis dans la boue, imbibés de pluie, ayant perdu +l'habitude de voir leurs pieds et de se sentir le poil sec, ils semblent +s'y être accoutumés, tant la matière humaine est éminemment plastique; +il est vrai qu'ils sont maintenant nourris, qu'ils ont de la soupe +chaude, de la viande, et qu'un tel ordinaire peut passer pour +extravagant aux yeux et surtout aux ventres des soldats faméliques de +Loule-Bourgas et de Viza...</p> + +<h4>L'UNION DES OFFICIERS</h4> + +<p><i>Vendredi 14</i>.--Je rends visite au général Ahmed Abouk pacha, commandant +l'armée de Tchataldja, qui m'avait reçu une première fois lors de ma +tentative de voyage à travers les lignes bulgares vers Andrinople, et +dont on a tant parlé depuis, au moment du coup d'État jeune-turc. Ne +prétendait-on pas que, Tcherkesse d'origine comme Nazim pacha, lié +d'amitié avec celui-ci, il marchait sur Constantinople à la tête de ses +troupes, avec la ferme intention de le venger d'une façon terrible? Le +voici, fort calme et tel que je l'ai vu à ma précédente visite, dans sa +petite maison d'Hademkeui aux murs couverts de peintures décoratives à +l'italienne représentant les paysages du Bosphore, le voici, gros, +débonnaire, d'aspect puissant lui aussi, avec un fin sourire qui plisse +le coin des paupières et rapetisse les yeux.</p> + +<p>Ahmed Abouk pacha est un gentilhomme accompli, d'éducation parfaite. Il +m'accueille avec la plus grande bienveillance et s'entretient volontiers +avec moi des événements récents, «L'armée est prête, m'assure-t-il, en +meilleur état que jamais; la difficulté, c'est de faire la guerre. Nous +avons contre nous le général Hiver; vous savez quels marécages et quels +bourbiers nous séparent des Bulgares!» Nous causons longuement. Ahmed +Abouk est un lettré, un esprit délicat, et surtout réfléchi, +pondéré,--tout le contraire, je vous assure, de l'aventurier que les +journaux européens représentaient comme abandonnant son poste devant +l'ennemi pour marcher à l'assaut de Constantinople.</p> + +<p>Et de ces mêmes événements, je m'entretiens avec tous les officiers +d'Hademkeui, officiers du vieux comme du jeune parti, anciens aides de +camp de Nazim pacha, avec certains dont la parenté avec les ministres +d'hier, les conversations que j'ai eues précédemment avec eux, me +persuadent qu'ils désapprouvent évidemment, dans le fond du coeur, le +coup d'État de Talaat et d'Enver bey. Ils ne le cachent pas, du reste, +mais affirment non moins hautement qu'à la guerre le premier devoir d'un +soldat est de faire abstraction de ses idées personnelles, de ses +sentiments, fussent-ils les plus chers. Je ne puis vous répéter tous +leurs propos. En voici quelques-uns qui me semblent particulièrement +significatifs, étant donné la personne qui les a tenus: c'est le +commandant Nadji bey, officier d'état-major d'Izzet pacha et gendre de +Kiamil pacha, le grand vizir qui vient d'être renversé.</p> + +<p>--«J'ai été prévenu, me dit-il, de la révolution du 23 une demi-heure +après qu'elle fut accomplie. Je pris mon sabre et courus immédiatement à +la Sublime-Porte pour protéger mon beau-père. Je vis Nazim pacha tué de +deux balles dans la tête qui s'étaient entre-croisées. Tout honnête Turc +doit pleurer la mort de ce très valeureux soldat qui, toujours et en +toute circonstance, a accompli son devoir; cette mort, je connais trop +Enver pour croire qu'elle ait été préméditée par lui. Quant au grand +vizir, on a assuré qu'on lui avait arraché sa démission le revolver au +poing; c'est une erreur: on lui a dit seulement que Nazim était déjà +mort, et sans doute était-ce par là le menacer suffisamment. A partir du +moment où j'arrivai auprès de lui, il ne fut plus inquiété. Nul ne peut +soupçonner la bonne foi et le patriotisme d'hommes comme Kiamil pacha et +Noradounghian effendi. Mais ils étaient persuadés de la nécessité de la +paix. Et aussi le terrain sur lequel ils voulaient s'appuyer leur a +manqué. Ils comptaient, mon beau-père tout particulièrement, sur +l'Angleterre et sur la France; elles n'ont rien voulu faire, pas un +mouvement, pas un pas, pas dire un mot pour nous... Mais cela, c'est le +passé. Aujourd'hui, vous ne verrez dans toute l'armée turque que des +officiers unis par une seule pensée, celle de combattre et de vaincre +les ennemis de la patrie.»</p> + +<p>Ces déclarations me sont faites avec un tel accent de gravité et de +sincérité, par un officier attaché de si près à l'ancien gouvernement, +que je ne puis les mettre en doute. Plus de cinquante autres du même +genre sont venues les confirmer; je pense que, s'il y a eu quelques +troubles ou quelques incidents, ils ont dû être tout à fait isolés et de +peu d'importance. Je dois dire encore que de telles déclarations n'ont +pas été provoquées dans une sorte d'interview, où la personne interrogée +se tient en défense, mesure ses mots, et ne livre que ce qui lui paraît +convenable, mais m'ont été faites au cours de la conversation, dans +l'intimité, la familiarité et le laisser-aller de la vie d'un camp.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Sur la rive du Karasou débordé, près de Bachtchekeui: au +premier plan, le capitaine Rechid bey.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Le pont en pierre de Tchataldja, détruit par les Bulgares +et provisoirement réparé par les Turcs.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Le commandant Nadji bey est l'une des figures les plus attachantes +d'officiers turcs que j'aie connues. Tandis que la pluie tombe +torrentiellement, que les fondrières se creusent de plus en plus, +rendant tout mouvement impossible, nous conversons durant de longues +heures. C'est un patriote passionné. Il me parle de la France avec une +ardente sympathie. «Qu'avez-vous eu jamais à nous reprocher de sérieux? +Nous sommes allés, il est vrai, à l'école de l'armée allemande; mais nos +sentiments étaient turcs et français, nous avons appris à lire, à +sentir, à penser, dans vos livres.» Et, feuilletant <i>L'Illustration</i>, le +commandant Nadji tombe sur la belle photographie qui représente «le +meunier, son fils et l'âne», transportés à Bokhara, et, tout dùdong, il +me récite la fable, avec un ton parfait; et il m'en récite d'autres +encore à n'en plus finir, et s'il a oublié un mot, auprès de lui le +docteur Oraan Abdi ou Rechid bey le lui soufflent. Puis il dit aussi à +mi-voix, comme pour lui-même, des poésies patriotiques apprises à +l'école, l'une, le Soldat, dont il ne se rappelle plus l'auteur, et qui +se termine par ce beau vers:</p> + +<p><i>Dis que morts pour la France, ils l'ont faite immortelle!</i></p> + +<p>--tout cela sans emphase, d'une voix émue, d'une diction très juste et +touchante: «Hélas! nous ne sommes pas morts, nous autres, nous sommes +encore ici!»</p> + +<h4>DANS LES MARÉCAGES DU KARASOU</h4> + +<p><i>Dimanche 16</i>.--Hier, les Turcs ont avancé jusqu'à Kabatchekeui, à +quinze kilomètres en avant de Tchataldja.</p> + +<p>Dans la nuit de samedi à dimanche, il a gelé; la neige a remplacé la +boue. Nous en profitons pour partir dès le matin pour Tchataldja. La +bise du nord coupe les lèvres, gèle les mains sur les brides et les +pieds sur le fer des étriers. La route est encombrée de voitures, de +chariots à boeufs portant munitions et vivres, de soldats allant et +venant. Une file de voitures amène des avant-postes et des campements +éloignés les malades que l'on évacue sur les hôpitaux du Croissant-Rouge +et de San Stéfano. Quand je pense au sinistre convoi des cholériques, +aux spectres bleus en procession des journées de novembre, ceux-ci font +presque plaisir à voir: voilà de bonnes figures rassurantes de malades +de droit commun, blessés, rhumatisants, enrhumés, catarrheux; on peut +les regarder, les frôler, les toucher, sans prendre peur.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/018a.png"><br> + +<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Le quartier musulman de Tchataldja ruiné de fond en +comble par les Bulgares avant leur retraite.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Dans la même ville, le quartier grec et bulgare respecté +par les Turcs à leur retour.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Les chevaux glissent sur la terre gelée, trébuchent dans la boue durcie; +nous suivons la voie du chemin de fer, puis traversons les lignes +successives de défense. On a prodigieusement travaillé depuis un mois: +tranchées, fils de fer, abris pour l'artillerie, tout cela se développe, +s'entremêle en un réseau qu'aucun ennemi, si sagace et si entreprenant +soit-il, ne débrouillera à coup sûr.</p> + +<p>Maintenant, c'est aux Turcs d'en sortir, et de faire traverser de +nouveau à leurs troupes les marécages du Karasou où s'enlisent hommes et +chevaux. Lentement, méthodiquement, ne se risquant plus à l'imprudente +offensive du début de la guerre, ils avancent, reconstruisant à mesure +la ligne du chemin de fer, les chaussées, les ponts détruits par les +Bulgares dans leur retraite.</p> + +<p>A Bachtchekeui, je repasse, sur un pont cette fois, le Karasou débordé +où je pris, en décembre dernier, un bain involontaire. Ce serait plus +grave aujourd'hui: les eaux roulent profondes et jaunes, toute la plaine +est inondée, à demi recouverte d'une légère couche de glace. Au delà, +nous suivons de nouveau la voie du chemin de fer. Voici le point où je +fus accueilli par les officiers bulgares. Des Turcs y travaillent à +rétablir un pont démoli par l'ennemi.</p> + +<p>Sur cette plaine que j'avais vue silencieuse, sinistre, entre les deux +armées, marquée de petits drapeaux rouges et blancs signalant les +frontières qu'il ne fallait pas franchir, habitée seulement par quelques +centaines de cadavres, et par les charognards, chiens et corbeaux, tout +s'agite, maintenant, tout s'efforce pour la marche en avant. Au loin, +de-ci de-là, partout, des files de petits hommes se dépêtrent comme ils +peuvent, penchés en avant, luttant avec les épaules autant qu'avec les +pieds...</p> + +<p>Quels beaux dessins, quels tableaux rapporterait d'ici un peintre ayant +à la fois le sens du pittoresque et du grand style! Cet horizon infini +de plaine et de grands mouvements de collines, cette terre comprimée +sous un ciel, bas où roulent les uns sur les autres, charriés par le +vent du nord, les gros nuages de tempête et de bourrasque venus de la +mer Noire; et, dans ce vaste décor, ce spectacle de guerre pauvre, ces +soldats caparaçonnés de boue jusqu'au visage, ayant la couleur du ciel +et de la terre, ces bonshommes Janvier et ces pères Noël dérisoires sous +leur capuchon pointu, emmitouflés dans leurs loques, et se désolant de +ne jamais apercevoir leurs pieds, ces cadavres souillés que lave +incessamment l'eau du ciel et celle qui roule des talus, ce régiment qui +se démène péniblement dans le marécage et déplace lentement ses anneaux +comme un énorme serpent, ces ouvriers assis en rond, les fesses dans +l'eau, et qui se chauffent autour d'un feu de bois allumé je ne sais +comme, et portent maladroitement à leur bouche avec leurs mains +engourdies un gros quignon de pain où ils mordent à même,--quelle toile +de misère, quel fond grandiose, quelle quantité de détails grotesques ou +magnifiques, quelle unité dans la couleur, la composition, le mouvement!</p> + +<p>Et pourquoi tout cela, pour quel bénéfice tant de morts, tant de +souffrance, tant d'efforts? Qu'en retirera cette terre je ne sais +combien de fois ravagée par les deux armées? Pourquoi ont combattu ceux +qui sont là couchés et ne finissent pas de pourrir dans ces boues de la +plaine inondée du Karasou? Je me rappelle le mot sinistre, désespérant, +de Renan: «Les seuls vaincus d'une guerre, ce sont les morts.» Alors, +pourquoi se battre? La seule chose importante, c'est de ne pas se faire +tuer. Et je m'arrêterais à cette pensée, si je n'entendais en réponse +les mots que me disait hier le commandant Nadji bey: «Pourquoi ne +sommes-nous pas morts aussi pour notre pays?» Qui sait? des hommes qui +auraient renoncé à la guerre, renoncé au risque de se faire tuer pour +quelqu'un ou quelque chose, seraient sans doute incapables d'aimer, de +jouir, de goûter quelque plaisir de la vie. Il faut le condiment de la +mort à n'importe quelle haute joie de l'intelligence ou des sens, et cet +engrais à la plante de n'importe quelle civilisation.</p> + +<h4>CE QUI A ÉTÉ DÉTRUIT ET CE QUI SUBSISTE A TCHATALDJA</h4> + +<p>... Le pont de pierre sur la route de Tchataldja est déjà réparé. +Bientôt nous arrivons à la ville. Du quartier musulman qui comptait +environ trois mille habitants, pas une maison n'est restée debout. Avant +de se retirer, les Bulgares ont tout incendié, tout détruit +systématiquement; à peine quelques pans de mur, quelques cloisons de +bois, se dressent encore; deux mosquées ont été à peu près épargnées, +mais transformées en étables, souillées, emplies de fumier, et les +tombes ont été brisées une par une. Rien, me semble-t-il, ni raison +stratégique, ni autre, ne justifie cette sauvagerie. La destruction +s'arrête géométriquement aux premières maisons grecques et bulgares; de +ce côté, la ville n'a pas été touchée, et les Turcs, en en prenant +possession de nouveau, et après avoir traversé les débris de ce +qu'avaient été les demeures de leurs frères musulmans, n'y ont pas brisé +une seule vitre: écoles, églises grecques sont intactes. Il faut louer +cette douceur, ou cette discipline, ou cette apathie, comme vous voudrez +l'appeler; je l'admire; mais, dans le fond de mon coeur, il me semble +que c'est là l'effet d'une vertu passive et que je ne sens point.</p> + +<p>L'été, en temps de paix, cette petite ville, avec ses maisons menues, +ses beaux arbres épais, les taches noires des cyprès, les jolies +mosquées, les fontaines, les jardins, adossée à la haute colline, devait +être charmante. Nous parcourons les rues; les autorités civiles ont +repris leur poste; les services se réorganisent, la gendarmerie s'est +réinstallée.</p> + +<p>Cependant le soir tombe. Il nous faut regagner Hademkeni par les mêmes +chemins embourbés, et nous y arrivons à la nuit.</p> + +<p><i>Mardi 18</i>.--Depuis deux jours, il neige. La terre semble tout près du +ciel blanc, puis le vent tourne au sud, tout fond, tout se décompose en +une inexprimable marmelade. Aucune opération militaire ne pouvant avoir +lieu par un temps pareil, je laisse mes bagages ici et je vais passer +quelques jours à Constantinople. On m'avertira dès que la marche en +avant reprendra.</p> + +<h4>OPÉRATIONS A GALLIPOLI ET MOUVEMENTS DE TROUPES</h4> + +<p>Constantinople, vendredi 21 février.</p> + +<p>J'apprends, à mon retour, les dernières nouvelles des opérations à +Gallipoli. La situation ne s'est pas modifiée depuis le 8 à Boulaïr. +Mais à cette date les Turcs ont subi un gros échec lors de leur +tentative de débarquement à Charkeui; c'est ce qu'avaient bien vu les +marins italiens des vaisseaux de guerre en franchissant les Dardanelles. +Les Turcs avaient voulu combiner une offensive en dehors des lignes de +Boulaïr et un débarquement à Charkeui; tous deux ont échoué. +Officiellement on avoue 1.200 morts, officieusement 3.000, les Bulgares +disent 6.000. A Tchataldja, il n'y a eu que quelques escarmouches à +Akalan et à Kalfakeui, avec quelques douzaines de morts de côté et +d'autre.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/018b.png"><br><b> + Une mosquée incendiée par les Bulgares, à<br> + Tchataldja.</b></p> + +<p>Khalil bey, qui commandait en Tripolitaine devant Homs, a pris la +direction d'un régiment de volontaires et bataille avec les Bulgares +entre Bogados et Silivri.</p> + +<p>C'était le 10e corps (Hourchid pacha et Enver bey) qui devait être +employé aux débarquements. La 30e division, qui était à Kartal sur la +Marmara, aurait été transportée en partie à Chilé sur la mer Noire. La +31e division aurait en partie quitté Ismidt; il resterait à Panderma +deux divisions, celle de Siwas et celle de Karpout; et la division de +cavalerie kurde et arabe est toujours immobile à Seutari.</p> + +<p>Je crois que l'idée de débarquements partiels à Rodosto, Silivri, +Eregli, a été abandonnée, et que toutes les troupes disponibles ont été +envoyées à Gallipoli où l'on craint un débarquement des Grecs à revers +des positions turques et où l'attaque des Bulgares se fait pressante. Il +y avait devant Gallipoli, il y a trois jours, 20 grands transports et 19 +petits.</p> + +<p>... Après deux jours passés ici, comme le temps s'est remis au beau et +au froid, je repars cette nuit pour Tchataldja.<br> + +<span class="rig"><i>Georges Rémond.</i></span></p><br><br> + + + +<h3>LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS</h3> + +<p class="rig"><i>Littérature militaire.</i></p><br><br> + +<p>Le général Maitrot a réuni les articles qu'il publia en 1911 et 1912 +dans le <i>Correspondant</i> en un volume intitulé <i>Nos Frontières de l'Est +et du Nord</i> (Berger-Levrault, 3 fr. 50), où il étudie la physionomie +probable d'une attaque allemande et les questions qui s'y rattachent: +neutralité de la Belgique et de la Suisse, troupes de couverture, etc. +On a plaisir à voir le général Maitrot, qui a accompli toute sa carrière +au 6e corps, dont il a été pendant plusieurs années le chef +d'état-major, se dégager des réticences et des sous-entendus dont la +plupart des écrivains s'embarrassent lorsqu'ils discutent les +éventualités d'une guerre future; il aborde le problème de front, sans +optimisme de commande et sans noyer les données dans le vague. +Exposition nette, discussion serrée, conclusions logiques. Celles-ci +sont souvent assez peu réconfortantes, du moins sur certains points. Ce +n'est pas sans inquiétude, j'allais dire sans angoisse, qu'on lit la +description vivante de l'invasion de la Woëvre par les unités de +couverture du XVIe corps allemand, passant presque sans opposition au +nord et au sud de Verdun pour détruire la ligne ferrée +Mézières-Commercy, où s'effectuera notre concentration.</p> + +<p>Nous regrettons de ne pouvoir énumérer toutes les conclusions que +contient cet intéressant ouvrage. En voici les principales: le général +Maitrot estime que l'offensive allemande consistera en un combat +démonstratif partant du front Metz-Donon, tandis qu'elle cherchera la +décision par un mouvement débordant notre gauche. Cette opération serait +confiée à cinq corps d'armée concentrés entre Trèves et Saint-With, +tandis que deux autres corps d'armée feraient face aux troupes belges, +plus au nord. Ainsi, la neutralité de la Belgique sera violée, car les +forces militaires de cette puissance ne sont pas, dans leur état actuel, +capables de la faire respecter.</p> + +<p>Pour y parvenir, il faudrait, d'après l'auteur, porter l'effectif de +paix de 45.000 à 100.000 hommes et celui de guerre de 180.000 à 300.000. +La Suisse, donnant l'exemple à son émule septentrionale, a su former une +armée assez forte pour enlever à chacun le désir d'utiliser son +territoire en cas de conflit.</p> + +<p>Examinant le rôle de nos alliés, le général Maitrot nous engage à ne pas +compter sur eux et à ne faire fond que sur nous-mêmes. Excellent +conseil. L'auteur montre clairement comment la Russie, en éloignant une +grande partie de ses troupes actives de sa frontière occidentale, a +singulièrement diminué la valeur de sa coopération. La lenteur de sa +mobilisation et de sa concentration permettent ainsi aux Allemands +d'employer contre nous, dès le début des hostilités, la presque totalité +de leurs forces. Selon le général Maitrot l'appui de l'Angleterre serait +encore plus problématique: elle ne se démunirait pas de ses troupes pour +combattre l'ennemi sur le continent. Cette opinion nous paraît +discutable. L'Angleterre, dont la politique a généralement consisté à se +servir des armées des autres puissances, n'a cependant jamais hésité, au +moment du péril, à employer la sienne. Les efforts de M. Haldane ont +précisément tendu à libérer l'armée active, grossie de sa réserve et de +l'ancienne milice, de la défense du royaume, pour pouvoir l'utiliser à +l'extérieur.</p> + +<p>Cette réserve faite, on ne peut que souscrire à la plupart des +desiderata de l'auteur, y compris ceux qu'il exprime au sujet de notre +loi de recrutement «plus politique que militaire», dont le rendement +reste insuffisant.</p> + + + +<p>C'est également la question des effectifs, surtout de ceux de +l'infanterie, dont s'occupe le capitaine Le Français, dans <i>Une réponse +française au programme militaire allemand</i> (Berger-Levrault, 2 fr. 50). +Sans modifier sensiblement le mode de service actuel, l'auteur espère +remédier à la diminution de la natalité par la réorganisation des unités +et la formation d'un grand nombre de bataillons arabes et noirs. Il +désire qu'on porte le nombre des bataillons algéro-tunisiens à 68, des +sénégalais à 72. Malgré l'introduction du service obligatoire pour les +indigènes, mesure qui nous semble très malheureuse, il est douteux qu'on +puisse obtenir cette considérable augmentation d'effectifs sans nuire à +la qualité des troupes. En Europe, le capitaine Le Français croit +pouvoir créer un nouveau corps d'armée et améliorer la valeur des +compagnies en réduisant l'une d'elles par bataillon au rôle de +compagnie-cadre. Il y a dans cet ouvrage des idées nouvelles et hardies, +une documentation étendue, des projets élaborés avec soin et formulés +avec précision.<br> + +<span class="rig">R. K.</span></p><br><br> + +<p><i>Nos lecteurs trouveront dans le numéro de cette semaine de</i> La Petite +Illustration, <i>et sous le même titre de rubrique: «Les Livres et les +Ecrivains», une autre partie de notre revue des livres nouveaux.</i></p> + +<br><br> + +<p>M. HENRI GOUNOUILHOU</p> + +<p>Le directeur de la <i>Gironde</i> et de la <i>Petite Gironde</i>, les deux grands +journaux bordelais qui comptent parmi les mieux rédigés et les plus +influents du Sud-Ouest, M. Henri Gounouilhou, est mort, la semaine +passée, âgé de cinquante-neuf ans à peine.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/019b.png"><br><b> + M. Henri Gounouilhou.</b><br> + --<i>Phot. Terpereau.</i></p> + +<p>Il appartenait à une famille de journalistes en qui les vertus +professionnelles sont de tradition. Très jeune, il avait été associé à +l'oeuvre de son père, le fondateur des deux quotidiens dont, après sa +mort, survenue au mois de mars de l'an passé, il prit la direction, et +qu'il sut, à son tour, faire prospérer. Il partageait lui-même, depuis +quelques années, la conduite d'une entreprise devenue considérable avec +son fils, M. Marcel Gounouilhou, et son neveu, M. Custave Chapon, qui +lui succèdent aujourd'hui.</p> + +<p>La presse française perd en ce journaliste excellent, dont toute +l'activité, tout le talent furent consacrés à la même cause, un de ses +représentants les plus respectés.</p> + +<p>La situation importante qu'il y occupait, les sympathies dont, de tous +côtés, il était entouré, l'estime attachée à son nom, ont assuré à ses +obsèques, célébrées à Bordeaux, un caractère de grande solennité. Dès la +nouvelle de sa mort, M. Fallières et M. Poincaré, ainsi que plusieurs +membres du gouvernement, avaient tenu à exprimer par télégrammes à Mme +Gounouilhou et à sa famille leurs regrets personnels. M. Chaumet, +sous-secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes, les autorités +bordelaises et une foule d'amis et de collaborateurs, assistaient au +service funèbre. Et, après la cérémonie religieuse à la cathédrale +Saint-André, des discours évoquèrent, devant la tombe, la noble figure +du disparu.</p> + +<h3>UN GRAND BATISSEUR</h3> + +<p>Une bien intéressante et sympathique figure vient, de disparaître en la +personne de M. Eugène Thome qui fut, avec son père, le grand +collaborateur et l'homme de confiance d'Haussmann et d'Alphand dans les +grands travaux qui, sous le second Empire, ont transformé Paris.</p> + +<p>Le chef de la dynastie, Joseph Thome, né en 1809, dans une petite +commune du Gard, vint à Paris «en sabots», simple tailleur de pierres. +Par son intelligence des affaires et par sa probité, il conquit des +sympathies nombreuses et devint le grand bâtisseur du quartier de +Chaillot.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/019c.png"><br><b> + M. Eugène Thome.</b><br> + --<i>Phot. Mathieu-Deroche.</i></p> + +<p>On le vit bientôt percer puis amorcer par des constructions relativement +cossues tous les nouveaux quartiers: boulevard Saint-Denis, rue +Neuve-des-Petits-Champs, rue du Havre, avenue Gabrielle, avenue de +l'Aima, avenue d'Iéna, rue de Lubeck, avenue Bosquet, rue de Rennes, +etc. Ces immeubles, construits de 1800 à 1880, nous semblent aujourd'hui +de style un peu terne; c'étaient des palais à côté des maisons basses +qu'ils remplaçaient. Le grand entrepreneur inspirait une confiance +illimitée; on raconte qu'un soir le duc de Galliera lui avança 20 +millions, demandés à l'improviste et nécessaires pour un cautionnement à +verser le lendemain.</p> + +<p>M. Eugène Thome, qui vient de mourir, était né à Paris en 1843. Pendant +vingt ans il fut le collaborateur de son père qu'il aida à consolider +une fortune, honnêtement gagnée, d'environ 40 millions. Retiré des +affaires, il s'était adonné à l'agriculture. Ayant acheté, il y a +quelques années, le domaine de Pinceloup, près de Rambouillet, il avait +restauré et transformé cette demeure avec un goût judicieux, s'amusant à +sélectionner et à perfectionner le bétail de la ferme, en même temps +qu'il préparait des chasses princières auxquelles il conviait l'élite de +la société parisienne. M. Eugène Thome était l'oncle de MM. Ernest et +François Carnot.</p> + +<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3> + +<p class="rig"><span class="sc">La T. S. F. à Hanoï.</span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/019a.png"><br> +L'antenne. Le poste.<br> +<b>Le nouveau poste de T. S. F. à Bac-Mai (près Hanoï).</b></p> + +<p>Le gouverneur de l'Indo-Chine vient d'inaugurer le poste de télégraphie +sans fil récemment installé à Bac-Mai, à 3 kilomètres d'Hanoï.</p> + +<p>Cette station est actuellement la plus puissante de l'Extrême-Orient; +elle fait partie du réseau local de l'Indo-Chine qui comprend déjà trois +autres postes, cap Saint-Jacques (Cochinchine), Kien-An (Haïphong), +Quang-Tchéou-Wan (Chine), et qui doit être relié au grand réseau +intercolonial par la station centrale de Saïgon dont la construction va +être commencée.</p> + +<p>Le poste de Bac-Mai dispose d'une puissance de 35 kilowatts et emploie +l'étincelle musicale. L'antenne comprend deux éléments:</p> + +<p>Une nappe horizontale formée par 10 fils bimétalliques que supportent 4 +pylônes en acier, de 75 mètres de hauteur, disposés aux angles d'un +rectangle de 150 mètres de longueur sur 50 mètres de largeur.</p> + +<p>Deux parties inclinées, l'une vers le poste, l'autre vers le bout libre +de l'antenne, soutenues par deux petits pylônes placés respectivement à +80 et à 220 mètres des pylônes principaux.</p> + +<p>Ce système d'antenne a une longueur totale de 480 mètres et couvre une +surface totale de 15.000 mètres.</p> + +<p>Avec le tiers de la puissance disponible, Bac-Mai a été entendu par le +petit poste du cap Saint-Jacques, situé à 1.200 kilomètres dont 1.000 +kilomètres de forêts et de montagnes élevées; ses signaux ont été reçus, +le jour, par des navires se trouvant à plus de 2.600 kilomètres. La +portée nocturne n'a pas encore été déterminée, elle atteindra +probablement 4.000 à 4.500 kilomètres.</p> + +<p>Tous les appareils, de construction exclusivement française, ont été +installés sous la direction du capitaine Péri, chef du service +radiotélégraphique de l'Indo-Chine. Ces résultats prouvent une fois de +plus que, malgré les allégations contraires, notre matériel technique de +T. S. F. vaut largement celui de l'étranger; ils confirment en outre la +compétence des officiers chargés d'établir notre réseau intercolonial.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Floraison exceptionnelle de l'amandier.</span></p><br><br> + +<p>La douceur extraordinaire de la température dont nous avons joui +jusqu'en ces jours derniers a provoqué des avances de végétation tout à +fait anormales; on a pu cueillir des roses superbes, pendant le mois de +décembre, dans les jardins de M. Cochet-Cochet, à Coubert +(Seine-et-Marne).</p> + +<p>Mais il est particulièrement curieux de comparer quelques dates de +floraison de l'amandier, depuis huit ou dix ans: 25 janvier en 1913, 24 +février en 1912, 28 février en 1906, 7 mars en 1905, 11 mars en 1911, 12 +mars en 1910, 20 mars en 1907, 23 mars en 1908.</p> + +<p>L'hiver 1912-1913 apparaît donc comme beaucoup plus doux que les hivers +bénins auxquels nous sommes habitués. Les froids récents ont arrêté la +végétation sans grand dommage pour l'agriculture; la vigne, notamment, +n'était pas encore assez avancée pour souffrir de cette modification +brusque de l'état atmosphérique.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Le plus grand aqueduc du monde.</span></p><br><br> + +<p>On vient d'achever aux États-Unis un aqueduc qui, par la longueur du +parcours autant que par les difficultés et la rapidité de construction, +semble l'emporter de beaucoup sur tous les travaux exécutés jusqu'ici.</p> + +<p>Cet aqueduc est destiné à alimenter en eau potable Los Angeles, une des +principales villes de Californie. Mesurant 235 milles de longueur, soit +376 kilomètres, il peut actuellement amener chaque jour un million de +litres d'eau répartis en cinq réservoirs. Partant des montagnes de la +Sierra Nevada, il traverse le désert de Mojave et atteint la vallée de +San Fernando où la conduite en maçonnerie est remplacée par des tubes en +acier de 6 pieds de diamètre.</p> + +<p>Les travaux furent commencés en 1905, et, à partir de 1908, ils +occupèrent une armée de 5.000 ouvriers. On se trouva en présence de +difficultés considérables pour l'approvisionnement en eau et en vivres, +la distance des chantiers à une voie ferrée variant de 5 à 35 milles. Il +fallut, dès le début, créer 390 milles de chemins, poser 120 milles de +rails dans le désert et installer 350 milles de lignes téléphoniques. Au +cours de l'été, la température atteignait 49 degrés centigrades. Sur une +longueur de 53 milles l'aqueduc est formé par un tunnel creusé dans le +granit.</p> + +<p>L'eau suit la pente naturelle du sol, partant de l'altitude de 3.812 +pieds pour arriver à celle de 276 pieds à Los Angeles.</p> + +<p>Ce travail gigantesque a coûté 125 millions; sauf sur un parcours de 9 +milles, il a été entièrement dirigé par l'administration municipale.</p> +<br><br> + +<h3>LE RÉSEAU<br> + +DES PRIMEURS ET DES FLEURS</h3> + +<p>A l'occasion du concours général agricole qui vient de se tenir au Grand +Palais, la Compagnie P.-L.-M. nous a présenté, en cet aride mois de +février, un hall fleuri rappelant par l'abondance, la fraîcheur et la +variété des coloris, les plus jolis décors de l'horticulture française +aux expositions de printemps. A côté des roses, des anémones, des +giroflées, des oeillets cueillis dans les jardins de la Méditerranée, les +légumes de Provence ou d'Algérie faisaient ressortir l'or des oranges et +des citrons récoltés à Nice, à Blida, au Maroc, chantant aux Parisiennes +encadrées de fourrures les bienfaits du soleil. Une telle exposition, +irréalisable il y a une vingtaine d'années seulement, apparaît +aujourd'hui comme une chose toute simple. Nous sommes, en effet, +habitués à fleurir nos salons hiver comme été; les fraises embaument nos +tables avant que les marronniers aient achevé leur feuillaison, nous +savourons les petits pois d'Algérie quand ceux de Clamart sont à peine +sortis de terre. Ces résultats, dont le réseau P.-L.-M. a voulu nous +offrir une synthèse amusante, ont, pourtant, nécessité un effort +considérable et un grand esprit de suite.</p> + +<p>Les Compagnies du Midi et d'Orléans ont montré un zèle louable; mais la +question a été résolue avec une ampleur exceptionnelle par la Compagnie +P.-L.-M., dont le réseau court sous tous les climats, depuis les plaines +de la Beauce et les hautes vallées alpestres jusqu'aux rives africaines +de la Méditerranée.</p> + +<p>Il fallait, avant tout, assurer la rapidité de transport, problème que +rendent particulièrement ardu l'affluence des voyageurs hivernaux, la +longueur du parcours entre la région de Nice et Paris, la nécessité +d'arrêts fréquents pour recueillir les colis amenés sur des points +multiples de la grande artère.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/020a.png"><br><b>Graphiques montrant la progression du trafic des fleurs<br> +et des primeurs, en grande vitesse, sur le réseau P.-L.-M.</b></p> + +<p>Naguère encore, les fleurs expédiées de Nice étaient remises, dans la +mesure du poids disponible, à certains trains de voyageurs, à +l'exclusion des grands rapides. Devant l'accroissement du trafic, la +Compagnie n'a pas hésité à créer un train spécial, à marche accélérée, +qui ramasse les colis de fleurs dans tous les centres d'expédition +situés entre Nice et Marseille. De cette dernière gare les fourgons sont +acheminés par des trains rapides ou express sur leurs différentes +destinations: Paris; Londres, via Boulogne; la Belgique, la Hollande, +l'Allemagne, via Jeumont et Petit-Croix; la Suisse, via Genève, etc.</p> + +<p>Dans ces conditions, les fleurs cueillies à +Nice le matin et expédiées à une heure du soir parviennent à:</p> + +<pre> + Durée + de transport. + +Paris, le lendemain à 10 h. 30 matin. 21 h. 30 +Boulogne, 6 h. 30 soir. 29 h. 30 +Francfort-sur-Mein, 11 h. 01 soir. 33 h. +Londres, surlendemain 4 h. 30 matin. 39 h. 30 +Bruxelles, 5 h. 06 matin. 40 h. +Cologne, 6 h. 58 matin. 40 h. 58 +Berlin, 8 h. 06 matin. 42 h. +</pre> + +<p>Pour les fruits et primeurs, l'organisation est plus complexe.</p> + +<p>Indépendamment des trains de messagerie habituels, la Compagnie met en +marche, chaque jour, de six à dix trains spéciaux de denrées qui +assurent le transport rapide des fruits et primeurs en provenance de +l'Algérie ou du midi de la France, à destination de Paris, de +l'Angleterre, de l'Allemagne et de la Suisse. La vitesse moyenne atteint +60 et 65 kilomètres à l'heure sur la majeure partie du parcours, et la +durée totale du trajet Marseille-Paris varie de 22 à 24 heures.</p> + +<p>La région d'Avignon et de Barbentane, centre de production le plus +important du réseau, est desservie par trois groupes de trains qui +partent respectivement d'Avignon entre 2 heures et 4 heures de +l'après-midi, entre 7 heures et 9 heures du soir, entre 1 heure et 4 +heures du matin. Ces trains arrivent à Paris le lendemain entre 10 +heures du matin et 1 heure, entre 3 heures et 5 heures de l'après-midi, +ou le jour même entre 7 heures et 11 heures du soir.</p> + +<p>Des services de correspondance rapides, créés par les Compagnies du Nord +et de l'Est et par les chemins de fer allemands permettent aux fruits et +légumes expédiés d'Avignon d'arriver à Londres en 37 heures, à Cologne +en 40 heures, à Berlin en 68 ou 72 heures.</p> + +<p>Pour éviter les effets de la chaleur et de la fermentation en cours de +route, le P.-L.-M. a fait construire des wagons spéciaux, largement +aérés, avec caisse et toiture à doubles parois, admis à franchir la +frontière sans transbordement; 2.900 voitures de ce type sont +actuellement en service.</p> + +<p>En même temps qu'elle doublait presque la rapidité du transport, la +Compagnie réduisait les tarifs dans des proportions dépassant souvent +60% et dont le tableau ci-dessous fait ressortir l'importance.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/020b.png"><br><b><i> +Tableau montrant un exemple des réductions de tarifs<br> +appliqués par le P.-L.-M. au transport en grande vitesse<br> +des fruits et légumes frais. (On a négligé les centimes.)</i></b></p> + +<p>Dans ces conditions, le trafic intérieur, le trafic international et le +trafic franco-algérien devaient suivre une marche ascensionnelle +constante que résument les graphiques ci-dessus. (Les périodes de baisse +correspondent, en général, à des années de mauvaise récolte.)</p> + +<p>Enfin, l'administration du P.-L.-M. ne s'est point seulement préoccupée +de diminuer le temps et le prix du transport; elle a encore envisagé la +question de l'emballage qui joue un grand rôle dans le commerce des +fruits et des primeurs. Elle a établi des concours d'emballage dans +toutes les régions desservies par son réseau: à Marseille à Digne, à +Bastia, à Avignon, à Lyon, à Auxerre, à Beaune, à Nice, à Antibes, à +Tunis, à Bizerte, etc. Cette initiative a produit d'excellents +résultats, car les fruits du Midi nous arrivent plus frais et plus beaux +qu'il y a dix ans.</p> + +<p>Ils nous arrivent également meilleurs, car la Compagnie a distribué +gratuitement dans nos départements méridionaux et en Corse une quantité +considérable de boutures de vignes, des milliers de plants de fraises, +des semences de tomates et de pommes de terre très appréciées sur +certains marchés: elle a encouragé la production de la prune +«reine-Claude verte» et de la mirabelle, en donnant un grand nombre de +beaux plants de ces deux variétés dans les régions convenant le mieux à +la culture du fruit.</p> + +<p>Notons enfin que la Compagnie a institué en Angleterre, en Allemagne, en +Belgique, en Suisse, des représentants et des agents commerciaux +destinés à servir de trait d'union entre la clientèle étrangère et les +producteurs de Provence. Ces agents font connaître à nos cultivateurs +les goûts des acheteurs, et, d'autre part, ils indiquent aux marchands +de Londres ou de Berlin, par exemple, les sources d'approvisionnement.</p> + +<p>Il y a là un ensemble d'efforts admirablement raisonné et un esprit +d'initiative qui font le plus grand honneur à la Compagnie P.-L.-M. et +dont profitent également le producteur et le consommateur.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">F. Honoré.</span></span></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/020c.png"><br> + +<p><b> Les oeillets de la Côte d'Azur. + Bouquetières niçoises en costume du pays.</b></p> + +<h4>LE STAND DU P.-L.-M. AU CONCOURS GÉNÉRAL AGRICOLE DE PARIS</h4> +<br><br> + +<h3>NOTRE ARMÉE NOIRE</h3> + +<p class="mid"><i>(Voir la gravure de première page.)</i></p> + +<p>Au moment où se pose, de façon impérieuse, la question de l'augmentation +de nos effectifs militaires, on va fatalement être amenés à se +préoccuper de l'utilisation, meilleure et plus complète, des troupes +africaines, de ces tirailleurs sénégalais, qui rendent déjà, au Maroc, +de signalés services.</p> + +<p>La souplesse merveilleuse avec laquelle ces soldats excellents +s'adaptent aux nécessités de leur métier les rend précieux, en campagne. +Nuls autres ne sont plus «débrouillards»; et ceux qui, dans les camps +marocains les plus inhospitaliers les ont vus entre deux de ces combats +où ils montrèrent toujours une si belle crânerie, s'organiser, bâtir +leurs cases, toujours les premiers et les plus confortablement +installés, ingénieux à découvrir partout d'inattendues ressources, +ceux-là conservent d'eux un amusant et bien sympathique souvenir.</p> + +<p>Le cliché qui nous a fourni l'illustration de notre première page montre +un épisode très particulier de leur existence aventureuse: c'est un +débarquement en rade, dans des conditions qui mettent à une rude épreuve +leur agilité et leur entrain, et surtout la bonne humeur résignée de +leurs inséparables compagnes.</p> + +<p>Dans un filet, on a entassé les bagages les plus baroques, hardes, +ustensiles de cuisine où le bidon à pétrole, détrônant la classique +calebasse, tient une place si importante. Et les tirailleurs se sont +hissés sur le tout, s'agrippant aux câbles du palan. Leurs femmes, tout +à l'heure, devront se livrer à la même gymnastique, leurs petits au dos. +Puis le treuil est mis en marche et descend, plus ou moins doucement, +cette grappe humaine dans les embarcations roulant et tanguant le long +du bord. Mais plus d'une fois, une houle un peu forte s'élevant +brutalement au mauvais moment, bagages et gens sont projetés sans +ménagement au fond de la chaloupe,--à moins qu'ils ne prennent une +intempestive douche. Et ce sont alors de grands cris, auxquels +répondent, sur le pont, les éclats de rire des camarades attendant leur +tour de descendre par la même voie.</p> +<br><br> + +<h3>LA FINLANDE SOUS LA NEIGE</h3> + +<p class="mid"><i>(Voir la gravure de double page, pages 186, 187.)</i></p> + +<p><i>M. Jean Bouchot, qui est un ami passionné de la Finlande, nous adresse, +avec la merveilleuse photographie que nous donnons en double page dans +ce numéro, ces jolies notes sur l'hiver finlandais. Et, comme M. Jean +Bouchot est également un fervent de la conquête de Vair, il nous dit les +conditions favorables que les plaines de neige et les lacs glacés +offrent aux expériences de l'aviation:</i></p> + +<p>La douce Finlande, le «Pays des mille lacs», occupe une situation très +septentrionale puisqu'elle est comprise tout entière entre le 60° et le +70° de latitude nord. Si nous faisons le tour du monde sur la carte, +nous voyons que ce 60° est celui de la Sibérie, de l'Alaska, du Labrador +et du Groenland, déserts de glaces et de neige d'où la vie s'est enfuie +en partie. Et cependant la Finlande n'est ni le Labrador ni le +Groenland, et si la nuit d'hiver, longue de six mois presque, est +enfouie sous la neige, le jour étincelant de l'été fait du pays le rival +de nos plus riants climats: ce sont les effets du coup de baguette +magique du Gulf-Stream.</p> + +<p>Si «la Noël sans neige n'est pas une rareté», c'est en ces jours de la +fin de février et du début de mars que la couche blanche atteint sa plus +grande épaisseur: 70 centimètres, 80 et parfois même un mètre. En ce +moment, par exemple, le moelleux tapis revêt toute la terre jusqu'à +quelque distance des côtes. C'est encore la nuit d'hiver, la longue nuit +qui arrête tout: venue en novembre elle ne cédera sa place qu'aux +premiers jours du mois d'avril et pendant tout ce temps les ténèbres +dureront dix-huit heures sur vingt-quatre.</p> + +<p>Sur la terre, c'est toute une symphonie en noir et blanc. Ici, nous +avons le manteau épais, fourré; là, c'est la mantille aux dentelles +délicates. Voici des branches qui ploient sous le faix et réalisent +l'architecture puissante du climat. Puis voilà des rameaux qui ne sont +plus enfouis, mais seulement soulignés: la Nature poudrée à frimas pour +les fêtes du grand hiver, la fine verrière gothique près de la +conception massive, la toilette de soirée dépouillée de la «sortie de +bal».</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/021a.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<b>M. A. Pichon, secrétaire général civil.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;"> +<b>Le général Beaudemoulin, secrétaire général, chef de la +maison militaire.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<b>M. Marcel Gras, chef du secrétariat particulier.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<h3>LES CHEFS DES MAISONS CIVILE ET MILITAIRE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE</h3> + +<p>Cette neige pourtant ne terrasse pas ce qu'elle couvre; elle protège le +sol contre le froid dévastateur, et quand, au printemps, le soleil fait +fondre la couche blanche, la vie qui s'éveille est intense. Le paysan +finlandais, qui est très souvent un poète, dit fort exactement qu'on +«entend» croître les pousses nouvelles.</p> + +<p>Et voici que cette neige, qu'on redoute depuis les temps primitifs parce +qu'elle est un peu l'image d'un linceul, va devenir sans doute la +providence d'une nouvelle science, l'auxiliaire des derniers +perfectionnements de l'aviation.</p> + +<p>Des pilotes militaires suédois, le lieutenant Junger entre autres, ont +imaginé un appareil d'aviation muni dé ski et de patins, qui peut se +poser sur la neige et sur la glace. On l'expérimente en ces jours à +Askrike, en Suède. Que ce soit la rivière d'Uleo, le patinoir +d'Helsingfors ou les plateaux de Maanselka le point de contact est si +nivelé qu'il paraît idéal et ce sont toujours de merveilleux ports +aériens pendant six mois de l'année. L'hiver est la saison rêvée pour le +vol «parce que, dit le lieutenant Junger, les surfaces propices à +l'atterrissage doublent leur superficie; la neige comble les trous, +nivelle les bosses, égalise ce sol, en un mot, tandis que les lacs et +les rivières présentent, à perte de vue, une glace libre d'obstacles.»<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Jean Bouchot.</span></span></p><br><br> + +<h3>LA MAISON + +DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE</h3> + +<p>L'un des premiers soins de M. Raymond Poincaré, en s'installant à +l'Elysée, a été de constituer ses maisons civile et militaire.</p> + +<p>Tout d'abord, le nouveau président a eu l'excellente idée de rétablir le +poste de secrétaire général, chef de la maison militaire, supprimé par +son prédécesseur, et de confier à un général ces délicates fonctions: le +général Antoine Beaudemoulin, sur la désignation du ministère de la +Guerre, recueille, après un long interrègne, la succession des généraux +Brugère, Hagron, Bailloud, Tournier, etc., qui avaient laissé aux vieux +familiers du palais présidentiel de si parfaits souvenirs.</p> + +<p>Le général Beaudemoulin, Limousin d'origine, appartient à la cavalerie. +Général de brigade du 23 mars 1911, il commandait, avant d'être appelé +auprès du chef de l'État, la 7e brigade de dragons, à Epernay. Il a, +dans l'arme, la réputation d'un cavalier des plus brillants.</p> + +<p>Le secrétaire général civil de la présidence est M. A. Pichon, maître +des requêtes au Conseil d'État, qui était déjà, depuis un an, chef du +cabinet de M. Raymond Poincaré au quai d'Orsay. M. Pichon a déjà une +longue expérience des devoirs qui lui incombent, ayant été précédemment +chef adjoint, puis chef de cabinet des ministres du Commerce, des +Travaux publics, et de la Justice, avant de passer aux Affaires +étrangères, où sa bonne grâce, sa parfaite urbanité lui avaient conquis +l'universelle sympathie.</p> + + + +<p>Enfin, M. Marcel Gras, qui remplissait auprès de M. Raymond Poincaré, au +cabinet du quai d'Orsay, les fonctions de haute confiance de chef du +secrétariat particulier, les conserve auprès du nouveau président. M. +Marcel Gras est docteur en droit et diplômé de l'École des sciences +politiques. Il a été, l'an dernier, lauréat de l'Académie des sciences, +qui lui décerna le prix Audiffred. Il y a cinq ans déjà qu'il est le +collaborateur de M. Raymond Poincaré, comme secrétaire, d'abord, et tous +ceux qui ont pu éprouver naguère l'amabilité de son accueil, son tact +parfait, se félicitent de le retrouver à l'Elysée.</p> +<br><br> + +<h3>UNE LETTRE DU TSAR + +A M. RAYMOND POINCARÉ</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/021b.png"><br><b> +Le comte Isvolsky, ambassadeur de Russie, et le baron<br> +Schilling, envoyé extraordinaire, se rendant à l'Elysée pour remettre au<br> +nouveau Président les insignes de l'ordre de Saint-André et une lettre<br> +autographe du tsar.</b></p> + +<p>La remise au président de la République de l'ordre impérial russe de +Saint-André, qui a eu lieu cette semaine, a revêtu un caractère et une +signification que n'ont point, à l'habitude, les cérémonies de ce genre; +on doit lui attribuer l'importance d'une manifestation, entre toutes +précieuse et éclatante, de l'alliance franco-russe. En conférant à M. +Raymond Poincaré la décoration la plus ancienne et la plus illustre de +l'Empire, réservée presque exclusivement aux souverains et aux membres +des familles régnantes, le tsar Nicolas II avait donné au chef de l'État +une haute marque d'estime et d'attachement, qui était allée au coeur +même de la nation: il a voulu spontanément lui ajouter encore un +témoignage personnel d'ardente sympathie, par une lettre autographe +qu'il lui a fait remettre, en même temps que les insignes.</p> + +<p>Les mots affectueux, bien éloignés des formules protocolaires, par +lesquels débute cette lettre, montrent tout aussitôt les sentiments de +particulière cordialité qui l'ont inspirée: «Monsieur le Président, +Grand et Bon Ami, écrit le souverain, je viens vous adresser mes +félicitations et mes meilleurs voeux à l'occasion de votre élection à la +présidence et de votre entrée dans l'exercice de vos hautes fonctions.» +Puis, avec une sincérité frappante, et, si l'on peut dire, une vivacité, +qui apparaît à chaque phrase, le tsar, se félicitant de la durée de +l'alliance, «consacrée par vingt ans d'existence féconde», déclare qu' +«elle constitue la base de la politique étrangère qu'il a tracée à son +gouvernement».</p> + +<p>Cette lettre, qui devait avoir un si profond retentissement dans toute +la France a été portée, le mardi de cette semaine, à M. Poincaré, par M. +le baron Schilling, directeur de la chancellerie du ministère des +Affaires étrangères, que le tsar avait envoyé spécialement pour cette +mission, et par M. Isvolsky, ambassadeur de Russie. Tous deux furent +introduits auprès du chef de l'État, qu'entouraient M. Briand et M. +Jonnart. M. Isvolsky remit à M, Poincaré le collier et la croix de +Saint-André et prononça une allocution chaleureuse, à laquelle le +président répondit en affirmant qu'il «veillerait soigneusement, durant +sa magistrature, à maintenir et à resserrer l'alliance entre les deux +pays».</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/022small.png"><br><a href="images/022large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br> +Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés<br> en titre ne nous ont pas été fournis + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3653 *** + +***** This file should be named 37769-h.htm or 37769-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/7/6/37769/ + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/37769-h/images/000large.png b/37769-h/images/000large.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e773c52 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/000large.png diff --git a/37769-h/images/000small.png b/37769-h/images/000small.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f14f049 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/000small.png diff --git a/37769-h/images/001.png b/37769-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..61cd688 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/001.png diff --git a/37769-h/images/001a.png b/37769-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..995327c --- /dev/null +++ b/37769-h/images/001a.png diff --git a/37769-h/images/002.png b/37769-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6a6e85c --- /dev/null +++ b/37769-h/images/002.png diff --git a/37769-h/images/003a.png b/37769-h/images/003a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0095792 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/003a.png diff --git a/37769-h/images/003b.png b/37769-h/images/003b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3cf25cf --- /dev/null +++ b/37769-h/images/003b.png diff --git a/37769-h/images/004.png b/37769-h/images/004.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..033c4b8 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/004.png diff --git a/37769-h/images/005.png b/37769-h/images/005.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3cf9f52 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/005.png diff --git a/37769-h/images/006.png b/37769-h/images/006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9917021 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/006.png diff --git a/37769-h/images/007.png b/37769-h/images/007.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7cafaa7 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/007.png diff --git a/37769-h/images/008.png b/37769-h/images/008.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c3b9084 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/008.png diff --git a/37769-h/images/009a.png b/37769-h/images/009a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f198b53 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/009a.png diff --git a/37769-h/images/009b.png b/37769-h/images/009b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7c90c4f --- /dev/null +++ b/37769-h/images/009b.png diff --git a/37769-h/images/010.png b/37769-h/images/010.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5352420 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/010.png diff --git a/37769-h/images/011.png b/37769-h/images/011.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e40d765 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/011.png diff --git a/37769-h/images/012a.png b/37769-h/images/012a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..41aea25 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/012a.png diff --git a/37769-h/images/012b.png b/37769-h/images/012b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..69a997e --- /dev/null +++ b/37769-h/images/012b.png diff --git a/37769-h/images/013a.png b/37769-h/images/013a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ebf4cd1 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/013a.png diff --git a/37769-h/images/013b.png b/37769-h/images/013b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c7a772b --- /dev/null +++ b/37769-h/images/013b.png diff --git a/37769-h/images/013c.png b/37769-h/images/013c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..95131bc --- /dev/null +++ b/37769-h/images/013c.png diff --git a/37769-h/images/014.png b/37769-h/images/014.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d65e593 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/014.png diff --git a/37769-h/images/015a.png b/37769-h/images/015a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..15c1d48 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/015a.png diff --git a/37769-h/images/015b.png b/37769-h/images/015b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5827da9 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/015b.png diff --git a/37769-h/images/015c.png b/37769-h/images/015c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ddc5fe0 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/015c.png diff --git a/37769-h/images/016a.png b/37769-h/images/016a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9106d21 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/016a.png diff --git a/37769-h/images/016b.png b/37769-h/images/016b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f5746d1 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/016b.png diff --git a/37769-h/images/017.png b/37769-h/images/017.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1cf0aea --- /dev/null +++ b/37769-h/images/017.png diff --git a/37769-h/images/018a.png b/37769-h/images/018a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8300f1b --- /dev/null +++ b/37769-h/images/018a.png diff --git a/37769-h/images/018b.png b/37769-h/images/018b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e292af1 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/018b.png diff --git a/37769-h/images/019a.png b/37769-h/images/019a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3bfa222 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/019a.png diff --git a/37769-h/images/019b.png b/37769-h/images/019b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5e688cc --- /dev/null +++ b/37769-h/images/019b.png diff --git a/37769-h/images/019c.png b/37769-h/images/019c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e3893e1 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/019c.png diff --git a/37769-h/images/020a.png b/37769-h/images/020a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f89e1bb --- /dev/null +++ b/37769-h/images/020a.png diff --git a/37769-h/images/020b.png b/37769-h/images/020b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5ac7d7d --- /dev/null +++ b/37769-h/images/020b.png diff --git a/37769-h/images/020c.png b/37769-h/images/020c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c42676c --- /dev/null +++ b/37769-h/images/020c.png diff --git a/37769-h/images/021a.png b/37769-h/images/021a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..71ef575 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/021a.png diff --git a/37769-h/images/021b.png b/37769-h/images/021b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2ac7545 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/021b.png diff --git a/37769-h/images/022large.png b/37769-h/images/022large.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c1dc333 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/022large.png diff --git a/37769-h/images/022small.png b/37769-h/images/022small.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9c61595 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/022small.png diff --git a/37769-h/images/cover.jpg b/37769-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0150f36 --- /dev/null +++ b/37769-h/images/cover.jpg diff --git a/37769-h/images/supp1.png b/37769-h/images/supp1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cbd10eb --- /dev/null +++ b/37769-h/images/supp1.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..e47f402 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #37769 (https://www.gutenberg.org/ebooks/37769) |
