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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913
+
+Author: Various
+
+Release Date: October 16, 2011 [EBook #37769]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3653 ***
+
+
+
+
+Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913
+
+AVEC CE NUMÉRO
+La Petite Illustration
+CONTENANT
+LES ANGES GARDIENS
+Roman par MARCEL PRÉVOST
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
+
+
+
+Ce numéro comprend VINGT-QUATRE PAGES, dont quatre en couleurs. Il est
+accompagné de LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Roman n° 1, contenant la
+première partie du roman de M. Marcel Prévost: LES ANGES GARDIENS.
+
+[Illustration: L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 1er
+MARS 1913 _71e Année.--Nº 3653._]
+
+[Illustration: ARMÉE NOIRE La grappe humaine: un débarquement de
+tirailleurs sénégalais, avec armes et bagages, à Grand-Bassam. _Voir
+l'article, page 192._]
+
+
+
+LA PETITE ILLUSTRATION
+
+_Le numéro prochain de_ La Petite Illustration _(n° 2--8 mars) contiendra
+une pièce de théâtre:_
+_Alsace_
+_de_ MM. GASTON LEROUX ET LUCIEN CAMILLE, _dont le retentissement a été
+si grand et dont la carrière se poursuit avec tant de succès au théâtre
+Réjane; le numéro suivant (n° 3--15 mars) contiendra la seconde partie
+du roman de_ M. MARCEL PRÉVOST:
+_Les Anges gardiens._
+
+
+
+COURRIER DE PARIS
+
+LE THÉ
+
+Il a fait beau tout le jour. Ainsi qu'un gardien pressé qui rabat des
+visiteurs, le Soir chasse devant lui les derniers rayons du soleil qui
+se retirent à regret. Le ciel, en même temps que les musées, a l'air de
+fermer. Partout on allume. Voici l'heure aimable et brune du thé. Où le
+prendrons-nous? Je suis bien embarrassé. Dans les Ritz et les Palace
+étincelants de luxe et de feux? Dans les cosmopolites Rumpel évoquant la
+_Riviera_? Dans les Colombin de bonne tenue?... Tant de thés divers nous
+sollicitent, nous font signe. Il y a les thés du boulevard, de la rue de
+Rivoli, de la place Vendôme, des Champs-Elysées, les thés à musique et à
+tziganes, si brillants, si montés d'allure, tout fumants d'animation et
+de vie heureuse. Il y a les thés, calmes et ramassés, de la rive gauche,
+où l'on trouve toujours de la place, les thés du silence où viennent
+décemment s'asseoir des gens âgés et très comme il faut, des dames du
+faubourg à bandeaux gris qui sortent avec peine de vastes voitures très
+basses. Dans ces thés-là, de décor balzacien, on parle à voix de
+confesse et on est servi par un glissant maître d'hôtel qui a des façons
+de valet d'évêque. Et les petites cuillers sont de vermeil dans des
+tasses à fleurs 1840 à bordure un peu dédorée... On pense, en les
+voyant, à de vieux sucriers de famille...
+
+Et il y a, dans des rues peu passantes, les thés discrets et voilés de
+guipures, qui ont je ne sais quelle apparence de thés mystérieux...
+
+Il y a les thés exotiques, les thés russes, tout bardés de samovars, qui
+font songer à Tourgueneff, à Tolstoï, à Gogol, à toutes les héroïnes en
+offna et en ova de nos anciennes lectures,... et les thés indiens où des
+Cinghalais mordorés aux tailles de bambou, au chignon en crin d'onagre
+et le peigne crevant les tresses bleues, vous toisent d'un oeil trop
+noir sous un plumait de cils... Et il y a les thés traditionnels, dans
+les sages magasins sans amusettes ni babioles, où sur des rayons de
+bibliothèque sont uniquement rangées les grandes boîtes sombres et
+carrées, aux goulots forts et ronds, qui ressemblent à des lanternes
+magiques peintes en noir. Une odeur d'épice et de fer-blanc, de tôle
+vernie et de vapeur parfumée, flotte dans l'honnête salle que l'on
+quitte plus d'une fois, avec un sac d'une livre à la main, un petit sac
+vite fait et ficelé «pendant que ça refroidit».
+
+Il y a le thé anglais, dressé à l'anglaise dans toute sa rigueur
+britannique, et pris à l'anglaise par des Anglais, _des vrais_, qui ne
+parlent pas le français, même et surtout s'ils le savent, et qui opèrent
+dignement comme s'ils étaient en bateau et sur un des _leurs_. Il y a le
+thé chez le grand pâtissier, dans une pièce en glaces, une pièce voisine
+et réservée, et ce n'est déjà plus le thé proprement dit, le véritable
+thé. C'est un thé mou, impersonnel et dénué de saveur, un thé banal et
+qui sent la province, presque un thé de table d'hôte. Et, en dessous,
+nous avons le thé touchant et qui déchaîne la pitié, celui du petit
+pâtissier, où une seule table ronde de jardin, deux au plus, deux
+guéridons de fer, qui donnent froid aux doigts, sont destinés aux
+consommateurs assez opulents pour réclamer le coûteux breuvage. C'est un
+thé, quand par hasard il est demandé par le client riche, _qui a le
+droit de s'asseoir_... ah! c'est un thé qui bouleverse la maison «fondée
+en 1875»! Les trois jeunes demoiselles en tablier blanc sont sens dessus
+dessous, la dame du comptoir sonne plusieurs fois de suite d'un petit
+timbre qui a exactement le son des timbres de lapin blanc des bazars, le
+patron se montre en tourte de toile, au seuil de l'arrière-boutique,
+toutes manches relevées sur ses poignets, comme s'il se battait avec un
+dîner de trente couverts. Enfin, après de longues allées et venues, il
+est apporté, servi petit à petit, avec des sourires qui signifient: «On
+vous gâte!» Et quand il est bu, que la tasse ébréchée est vide, il faut
+voir l'air de satisfaction de la patronne qui, le porte-plume au long
+des phalanges, interroge de loin: «Eh bien, mesdemoiselles, annoncez!»,
+tandis que, toutes les trois ensemble, à qui arrivera la première, elles
+proclament vivement: «_In_ thé.»
+
+Il y a le thé en visite, pris chez l'une ou chez l'autre, quelquefois
+chez les deux, dans lequel on ne manque pas de beurrer la médisance et
+de sucrer la calomnie. C'est à ce thé-là que se pratiquent savamment les
+variations de la crème, et les manières du lait, depuis le _nuage_ et le
+_doigt_ jusqu'à la _larme_ et au _soupçon_. Un soin particulier préside
+à la cérémonie. Rien n'est laissé au hasard. Tout a une importance
+prévue, calculée; la forme des tasses, leur transparence et leur
+fragilité, leur couleur, le choix de la théière, porcelaine, métal ou
+bien terre rouge... l'assortiment des toasts, des gâteaux et des menues
+friandises. Le plus souvent, professe à ces thés la personne qui, mieux
+que toute autre, a la prétention de savoir comment on le fait et qui
+opère en démontrant, qui n'hésite pas sur la seconde où l'eau se décide
+à bouillir, la façon de la mêler aux feuilles, le temps qu'elles doivent
+tremper... Et elle possède aussi, cette artiste merveilleuse, le tour de
+main pour verser, jouer de la passoire, et sucrer à point... se révéler,
+en un mot, théiste impeccable.
+
+Et il y a, enfin, le thé modeste et sans apparat, l'égoïste thé que l'on
+prend chez soi, tout seul, au coin du feu, pour se mettre en train,
+avant de lire ou de travailler. Le chat, à même la table, vient du bout
+de son nez gris, ventre de souris, tâter les tartines de pain un peu
+trop grillé... et l'on boit à petites gorgées, pensif, en regardant les
+toits qui ont l'air du paysage inégal et profond de notre passé...
+
+...Non, mais dites-moi d'où vient ce besoin, ce tenace engouement, cette
+mode, cette exigence quotidienne du thé, qui parle en nous à la même
+heure?
+
+Je crois que c'est un instinctif désir de repos, de réconfort léger.
+Nous voulons stationner un instant, entre deux courses rapides, et
+prendre une boisson tonifiante, utile, capiteuse, et courte, concentrée,
+qui tiendra peu de place, et nous l'aimons volontiers brûlante pour y
+tremper sans déception nos lèvres plus chaudes qu'elle.
+
+Et puis, le thé pris en commun dans tous les endroits bien machinés où
+l'on a coutume de l'aller quérir, ce thé prompt, vif et volant, aussitôt
+servi que desservi, nous procure l'illusion du voyage, et de l'hôtel à
+l'étranger. Il est l'occasion d'une halte. Nous nous, figurons, en
+l'absorbant, revenir de quelque part où nous n'étions encore jamais
+allés, d'un musée, d'une promenade, d'une excursion. Le thé semble fait
+pour classer et mettre en ordre des tout récents souvenirs qu'il aide à
+_déposer_ en nous. Il nous donne aussi, avec quelques gouttes d'eau
+bouillie qui tiendraient dans le creux de la main, la trompeuse et
+artificielle conviction que l'existence est une chose agréable, aisée,
+une boisson facile qui s'avale à petits coups en entendant rire une
+femme et soupirer des violons. Du thé gracieux et de parade, du thé
+public et frivole, tout est charmant, pour la jeunesse comme pour la
+beauté: l'entrée, la pose, la sortie. C'est un plaisir de Paris, d'une
+seconde, de moins que rien, mais un amusement féminin, si intense dans
+sa gentille fièvre, que d'arriver, de voir, d'être vue, arrêtée, dévorée
+au passage par l'admiration, ou l'envie... On est comme en gare, en
+aimable salle d'attente, sans se demander si l'on va partir, ou si l'on
+revient... Watteau, ramené parmi nous, ne manquerait pas de peindre des
+_thés_, des thés animés, chuchotants, gais et mélancoliques, pleins du
+murmure et du frisson des belles savoureuses... Il exprimerait la brève
+détente et la fugitive fatigue qui passent dans les regards et dans les
+traits, sur les impénétrables fronts, dans l'abandon des corps lassés
+mais non vaincus. A défaut du philosophe bleu, du tendre et déchirant
+poète de l'_Embarquement_, qui donc, en ces jours étonnants de
+sensibilité si complexe et si fine, quel artiste à la fois nonchalant et
+profond, mondain et humain, dominateur de soi-même et passionné,
+pourrait se sentir attiré par l'idée séduisante, et d'une élégance
+amère, d'être le peintre des femmes de «quatre à six», des goûteuses de
+notre temps, de cette heure spéciale de notre histoire, pour mériter
+qu'on l'appelât plus tard le Watteau des buveuses de thé?
+
+HENRI LAVEDAN.
+
+_(Reproduction et traduction réservées.)_
+
+
+
+UN ROMANCIER ÉDUCATEUR
+
+MARCEL PRÉVOST
+
+A l'heure où sévit la fièvre du théâtre, Marcel Prévost, plus confiant
+dans le livre, est certainement le romancier dont les oeuvres nouvelles
+sont attendues avec la ferveur la plus passionnée: ce sont celles aussi
+qui touchent le public le plus large, exercent sur ce public l'influence
+la plus forte et la plus personnelle. D'une situation si privilégiée et
+toujours grandissante, ce n'est point le lieu de chercher ici toutes les
+raisons, non plus que de résumer une oeuvre familière à tant de milliers
+de lecteurs et de lectrices. Seulement, voici plusieurs années que
+Marcel Prévost n'avait point publié de roman: il était tout entier aux
+enfants de Françoise et penché sur «la nouvelle couvée», discutant des
+programmes. Par sa date même dans la carrière de son célèbre auteur, le
+roman qui inaugure le premier numéro de _La Petite Illustration_
+apparaît ainsi avec un caractère bien particulier et, en quelque sorte,
+historique: c'est le retour du maître prodigue!... De plus, ce silence
+du romancier, dans le recueillement de l'éducateur, n'est-il point
+profondément significatif? N'est-ce point la révélation même de l'esprit
+secret qui a inspiré toute l'oeuvre et qui, aujourd'hui, avec _les Anges
+gardiens_, va se manifester si clairement?
+
+Il y a un peu plus d'un an, je me trouvais un matin chez Marcel Prévost.
+
+C'était sur le bord de ce jardin si frais au printemps, avec son petit
+perron chargé de fleurs, qui éloigne Paris, transfigure le Trocadéro, et
+où se pressent, le dimanche, les amis de la verdure et du maître de la
+maison. Près de la porte ouverte, recevant toute la lumière et toute la
+gaieté, se dressait la petite table d'acajou brillant, où, chaque jour,
+sa montre sous les yeux, s'assied à la même heure et pour le même temps
+le méthodique romancier du caprice féminin. Là, en vérité, la création
+littéraire ne semble avoir rien de mystérieux: c'est un travail pareil à
+tous ceux auxquels peut s'adonner heureusement une intelligence lucide
+et disciplinée. Lorsque, jadis, Marcel Prévost se présenta à l'École
+polytechnique pour s'assurer devant sa famille la liberté d'écrire, il
+n'apportait aucune aptitude particulière aux mathématiques que celle de
+son extrême intelligence. Et c'est par là, en souvenir de ce succès
+facile, qu'il est demeuré si confiant dans l'effort de l'esprit,
+persuadé que tout est aisé, science ou art, à un cerveau qui se
+gouverne. Cette foi positive en la vie bien conduite, cet optimisme de
+volonté clairvoyante, on les sent dans toute sa personne, dans son
+regard bleu, réfléchi et accueillant, dans l'équilibre de sa carrure, sa
+sûre cordialité, ses amitiés éprouvées, jusque dans la bonne grâce et la
+précision avec laquelle il explique lui-même son mécanisme intellectuel.
+Il est un organisateur incomparable, dont l'activité prodigieuse est
+tout naturellement ordonnatrice. Il veut de l'ordre aussi dans la
+société, dans la famille, dans l'amour. Il n'écrit que pour en mettre
+partout, le plus possible, par les moyens les plus sûrs.
+
+--Vous voyez, dit-il, je suis tout entier dans la pédagogie.
+
+Sur la petite table, en effet, à côté de textes grecs et de
+dictionnaires latins (Marcel Prévost est un humaniste de tous les
+jours), il y avait un grand cahier cartonné. Ce cahier, qui est toujours
+là, sous la main, sert à tout. Marcel Prévost y note pêle-mêle ses
+lectures, des adresses de chauffeur, des comptes, ses plans de roman.
+Ces plans sont aussi développés que le roman lui-même. Marcel Prévost
+estime qu'il n'a l'esprit net que la plume à la main: habitude
+d'algébriste. Sur le papier, il discute avec lui-même, se formule des
+objections, et y répond. Quelquefois, il écrit le lendemain en face de
+ce qu'il avait consigné la veille: «idiot!» Or, sur ce cahier à tout
+penser, fraternisaient, avec les derniers conseils à Françoise, les
+premières notes sur _les Anges gardiens_.
+
+Certes, je ne dis point que ce roman d'aujourd'hui soit exactement
+contemporain du beau traité d'hier. Je crois même le contraire, et ce
+n'est point là une oeuvre de quelques mois. Marcel Prévost travaille en
+mathématicien et raisonne en philosophe. Il conçoit d'abord, à propos
+d'une observation, une vue morale, un principe directeur. Mais il en
+demeure là parfois très longtemps, presque inquiet, attendant
+l'involontaire trouvaille, l'imprévisible trait d'imagination qui lui
+permettra de composer une histoire, d'animer son ensemble, de faire
+vivre ses personnages. Dix années durant, il a songé à écrire son livre
+sur l'Allemagne et n'a dû le thème romanesque de _Monsieur et Madame
+Moloch_ qu'aux frasques retentissantes de certaine princesse. C'est
+seulement lorsqu'il possède ainsi les deux éléments d'une oeuvre, l'idée
+qui vient de lui, le fait qui vient de n'importe où, qu'il écrit ses
+trois cents pages. Ce travail, alors, il l'exécute très vite et fort
+ponctuellement, parce qu'il est né romancier et qu'il sait où il va. Tel
+est le cas des _Anges gardiens_. Conçus depuis longtemps à propos
+d'articles de journal, esquissés dans la délicieuse _Missette_, appelés
+enfin à la vie mystérieuse par l'influence secrète de Françoise maman,
+ils sont le début d'une série sur les personnages et les caractères les
+plus nouveaux, non pas même de l'heure, mais de l'instant présent.
+
+Attiré, dès qu'il a commencé d'écrire, par les femmes, ayant décidé tout
+à la fois de les prendre pour modèles, pour lectrices, et quasi pour
+pénitentes, Marcel Prévost a surtout été frappé, en une époque qui se
+démène, par leurs agitations. Le caractère dominant de «ce temps-ci»
+(c'est le sous-titre de la nouvelle série) lui parut être l'avènement du
+féminisme,--non pas d'un féminisme théorique, doctrinaire et
+propagandiste, mais d'un féminisme instinctif, multiple, partout
+présent, et bien souvent inaperçu. Or, ce féminisme, qui n'est point de
+la littérature, n'a en réalité pour les femmes qu'un seul sens: faire la
+même chose que les hommes. C'est un cas particulier de ce que les
+naturalistes appellent chez certains papillons qui prennent la couleur
+des feuilles qu'ils habitent le «mimétisme». Nos contemporaines ont
+d'abord imité notre littérature, puis elles ont revendiqué nos droits,
+emprunté nos libertés, nos carrières. Elles devaient en venir jusqu'à
+prétendre s'approprier nos sentiments, nos instincts, nos amours, nos
+expédients et nos intrigues. C'est là, si je puis dire, la vue
+d'ensemble de Marcel Prévost, sa philosophie générale des moeurs
+actuelles. Qu'était-ce que la demi-vierge? Une demoiselle qui
+contrefaisait le jeune homme. Que sera demain «la Don Juane»? Une jeune
+femme qui contrefait le vieux monsieur. Qu'est-ce aujourd'hui que
+«l'Ange gardien»? Une aventurière du préceptorat, une déracinée qui joue
+les Julien Sorel, à la Stendhal. Sainte-Beuve se plaisait à reconnaître
+des espèces d'esprits, comme des espèces d'animaux. Il y a ainsi,
+beaucoup plus que des classes, des espèces sociales, et particulièrement
+des espèces féminines. L'instabilité de ce temps-ci, la multiplicité et
+l'incohérence des forces qui l'agitent, favorisent et hâtent la
+production de ces espèces féminines. Marcel Prévost en est le
+naturaliste diligent: il les baptise heureusement dès qu'il les a
+découvertes.
+
+[Illustration: M. Marcel Prévost.]
+
+Mais toute observation de moeurs un peu vigoureuse se dépasse elle-même.
+Épris d'ordre, d'ordre quasi géométrique, né administrateur, ayant
+besoin de voir toute chose en sa place, Marcel Prévost est attaché, avec
+autant de mesure que de force, à la famille, au mariage, à tout ce qui
+lui paraît un principe de bon rangement dans la société. Il sait que
+l'affaiblissement des croyances religieuses a désemparé beaucoup de
+femmes, et il espère dans l'éducation où il voit le problème essentiel
+du moment, dont il attend tout salut. Là est le sens profond de sa
+pensée, la portée la plus haute de ses livres les meilleurs, sa
+hardiesse véritable.
+
+La vive étude que nous allons lire apparaît ainsi comme une suite
+naturelle de cette oeuvre pédagogique à laquelle, depuis quelque temps,
+il s'est consacré avec tant de goût et de succès. Les anges gardiens--la
+variété féminine de l'année--ce sont, non seulement ces étrangères, mais
+ces inconnues auxquelles la manie des langues ouvre si légèrement la
+porte du foyer. L'intention de Marcel Prévost a été de nous présenter,
+en les groupant, quatre institutrices, Allemande, Anglaise, Italienne,
+Luxembourgeoise. Elles diffèrent d'âge, de tempérament, d'ambition et de
+dévergondage, n'ayant en commun que l'obscurité qui les entoure, ce qui
+persiste en elles d'ignoré, d'inexplicable, parfois même
+d'incompréhensible à elles-mêmes et d'involontaire. Chacune suit son
+intrigue. Elles font toutes les quatre beaucoup de mal: en sont-elles
+absolument responsables elles-mêmes? Loin de leur patrie, loin des
+leurs, sans milieu naturel, elles en improvisent un factice, où elles se
+fréquentent toutes, où la meilleure et la dernière venue est bien vite
+prise à cette contagion de l'exil. Admises dans l'intimité même des
+ménages, elles en voient les désordres, les faiblesses, les tares:
+comment ne seraient-elles point tentées d'en profiter...?
+
+Qu'on s'attende donc à trouver ici un type de femme aussi inédit que
+mystérieux. Qu'on s'attende aussi à trouver une forte et même assez
+sévère leçon.
+
+Avec une force, un éclat, une autorité qu'on n'oubliera plus, Marcel
+Prévost a voulu signaler un danger qu'on négligeait par paresse et
+dénoncer aux plus coupables leur faute. Trop volontiers absentes de chez
+elles, en effet, prises à leurs propres frivolités, les mères
+d'aujourd'hui délèguent à peu près au hasard leur devoir essentiel. Ne
+cherchons pas ailleurs la cause première du mal, car on n'élève pas une
+âme par procuration et l'illusion de lui faire apprendre une langue
+vivante ne justifie point que l'on abandonne un enfant à une bonne, ni
+surtout une jeune fille à une étrangère, recrutée dans une agence, dont
+on ignore le passé, la famille, le plus souvent même jusqu'à l'identité.
+
+Telle s'annonce, dans son inspiration morale et son actualité
+pittoresque, l'oeuvre dont voici le premier fascicule, déjà si
+captivant. Peinture vigoureuse et poussée, elle s'adressera sans doute
+bien plus aux mères qu'aux jeunes filles elles-mêmes, car Marcel Prévost
+n'est pas un doctrinaire qui ne conte une histoire que pour nous
+édifier. Il dit tout ce qu'il voit, comme il le voit: ses livres
+l'intéressent le premier et je devine dans celui-ci parfois de la
+rudesse, même de l'âpreté, de courageuses audaces. Dès le début, on sent
+qu'ayant abordé une question qui lui tenait à coeur, il a résolu de la
+traiter jusqu'au bout, en force et à fond. Peut-être même, si je m'en
+fie à un regard indiscret jeté sur quelques pages d'épreuves,
+découvrira-t-on jusque dans l'exécution des qualités qui ne s'étaient
+pas encore affirmées à ce degré et un élargissement singulier de la
+manière. J'ai l'impression qu'ici Marcel Prévost a composé en grand, et
+du dehors, à la Balzac, qu'il procède par touches puissantes et massées,
+avec des raccourcis sur les caractères et les existences. Chacune de ses
+quatre héroïnes a son aventure dans une famille distincte, et comment
+ces quatre histoires, dont une seule aurait suffi à motiver une étude
+ordinaire, s'harmonisent, s'ajustent, se pénètrent et se complètent, ce
+sera la surprise du lecteur. En tout cas, on sait que Marcel Prévost a
+pris récemment la direction littéraire de la _Revue de Paris_; peut-être
+sait-on moins l'assujettissement et les soins d'une telle fonction. Ce
+n'est là qu'un jeu, semble-t-il, pour l'actif écrivain et, l'année même
+où ses nouveaux devoirs et ses premiers succès auraient pu le distraire
+quelque peu, on dirait qu'il a mis comme une secrète coquetterie à
+publier justement son ouvrage le plus abondant, celui dont on admirera
+le plus sûrement la force, la richesse, la variété et l'éblouissante
+ordonnance.
+
+GASTON RAGEOT.
+
+
+
+[Illustration: Le colonel-bandit, fait depuis général, Pancho Villa, et
+son état-major.--_Phot. N.-C. Adossidès._]
+
+LA TRAGÉDIE MEXICAINE
+
+UN TYPE DE GÉNÉRAL DE GUERRE CIVILE
+
+_La lutte engagée, au Mexique, entre le président Madero et le parti
+révolutionnaire dirigé par le «général» Félix Biaz (voir notre numéro du
+15 février), vient de se terminer par une violente tragédie, avec
+guet-apens, assassinats, agrémentés encore de raffinements d'hypocrisie
+et de duplicité._
+
+_Après une lutte atroce de dix à douze jours dans la ville, l'avantage
+resta aux révolutionnaires. Alors, ce furent des arrestations en masse.
+Le président Madero--mal défendu dans son palais par les troupes
+gouvernementales, sous les ordres des généraux Huerta et Blanquet--son
+frère Gustave, le vice-président Pino Suarez, les premiers, furent
+emprisonnés. Combien d'autres avec eux!_
+
+_Pour Gustave Madero, la détention ne fut pas longue, et, dès le
+lendemain, les généraux Huerta et Félix Diaz, qui s'étaient mis
+d'accord, pouvaient télégraphier à l'ex-président Porfirio Diaz, au
+Caire: «Vous êtes vengé. Gustave est mort.» On l'aurait fusillé sur
+l'une des positions mêmes qu'occupaient les insurgés._
+
+_Le président lui-même et le vice-président lui survécurent à peine
+quelques heures._
+
+_Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, Francisco Madero, que Huerta
+gardait comme prisonnier au palais, était conduit en automobile avec le
+vice-président Suarez vers le pénitencier où il devait être incarcéré.
+Une escorte les accompagnait._
+
+_D'après la version officielle, la petite troupe aurait été attaquée par
+des partisans de Madero, résolus à enlever l'ex-président. Il y eut un
+combat de vingt minutes. Après quoi on retrouva morts et Francisco
+Madero et Pino Suarez._
+
+_On n'ajoute guère foi à cette version. Il est plus probable que les
+deux malheureux ont été tués par les officiers chargés de leur garde. Et
+l'on soupçonne fort aussi l'agression prétendue d'avoir été simulée afin
+qu'on pût appliquer aux prisonniers ce qu'on appelle là-bas, la_ ley de
+fuga, _la loi de fuite._
+
+_Quoi qu'il en soit, c'est le général Huerta qui a pris la présidence
+provisoire, et le général Félix Diaz semble avoir été proprement joué.
+D'autre part, Zapata et ses partisans continueraient la lutte dans les
+provinces du Sud. Un autre président, M. Francisco Gomez, aurait été
+proclamé dans le Nord..._
+
+_Mais il est bien difficile de se reconnaître au milieu de l'amas des
+nouvelles contradictoires. Plutôt que de nous y risquer, il nous semble
+préférable de donner ici le portrait d'un des «héros» de l'anarchie
+mexicaine. Cette curieuse silhouette, campée par l'ancien correspondant
+de l'un des grands journaux californiens, qui suivit, il y a quelques
+mois, les péripéties de la lutte entre les «maderistes», alors
+triomphants, et les «orozquistes», partisans de Diaz, aidera peut-être à
+comprendre mieux que ne pourraient faire tous les commentaires les
+hommes de là-bas et les événements qu'ils conduisent:_
+
+Ce fut dans une petite ville minière de l'État de Durango, à Mapimi, que
+je fis la connaissance du «général» Pancho Villa.
+
+Déjà, comme à présent, mi-guerrier, mi-bandit, chef de partisans et
+détrousseur de grands chemins, il n'arborait encore que le grade de
+colonel. C'était au temps de la dernière révolution,--je veux dire de la
+précédente, celle qui aboutit à l'échec et à l'incarcération à Mexico du
+triomphateur d'aujourd'hui, Félix Diaz.
+
+Les forces «fédérales» s'étaient concentrées à Mapimi, dans un pays
+montagneux, merveilleusement propre aux embuscades de la _guérilla_.
+Elles n'attendaient, pour se mettre en campagne, que l'arrivée de
+renforts, du «régiment» qu'allait leur amener Pancho Villa. Après quoi,
+elles s'aventureraient à travers le désert septentrional, à la rencontre
+de l'armée d'Orozco qui, elle-même, se dirigeait vers le Sud, cherchant,
+pour leur livrer bataille, les troupes de Francisco Madero, acharné à la
+conquête du pouvoir qui vient de lui être si brutalement enlevé.
+
+L'état-major fédéral, parmi lequel se trouvait le colonel Raoul Madero,
+le frère cadet du nouveau président, grand admirateur de Villa, n'était
+pas sans alarmes touchant le sort de celui-ci.
+
+Quelques jours auparavant, en effet, Pancho Villa s'était, par un
+audacieux coup de force, emparé de la ville de Parral. Mais le bruit
+s'était répandu que bien vite les troupes gouvernementales avaient pris
+sur lui une éclatante revanche, et que sa colonne, lui en tête, avait
+été exterminée. La nouvelle inquiétait particulièrement Raoul Madero,
+navré à la pensée d'avoir perdu un ami qu'il aimait fort et, de plus, un
+précieux auxiliaire de son frère Francisco.
+
+[Illustration: Orozco.]
+
+Cependant, un beau matin, comme je me trouvais à la station du petit
+chemin de fer de Bermejillo, le général Trucy Aubert fut en mesure de
+nous rassurer tous: Villa avait réussi à s'échapper de Parral, il était
+en route vers Mapimi, suivi des restes de son «armée»,--qui, de fait,
+avait subi de graves dommages, et nous n'allions pas tarder à le voir
+apparaître.
+
+Alors je m'en revins vers Mapimi, désireux, s'il se pouvait,
+d'accompagner le groupe ami qui ne pouvait manquer de se porter
+au-devant du colonel Villa.
+
+La petite ville était en effervescence; des hommes, des femmes, des
+enfants, couraient en tous sens, gesticulant et vociférant avec passion.
+La bonne nouvelle s'était répandue; toute cette foule attendait son
+idole.
+
+Raoul Madero allait partir. Je n'eus que le temps de sauter en selle et
+de le suivre.
+
+Je l'accompagnai pendant 4 kilomètres environ. Là, une éminence se
+dressait qui allait constituer un admirable belvédère. Je l'escaladai.
+On apercevait, de cet observatoire, les avant-postes de l'armée
+fédérale, échelonnés aux flancs de la montagne voisine. Le soleil
+mexicain, intense, dévorant, dardait sur la plaine nue, déserte,
+alanguie dans la torpeur de cette belle journée. Là-bas, tout à
+l'horizon, les hautes cimes de la Sierra Durango se dressaient dans
+l'azur tiède, altières, mélancoliques.
+
+Soudain, au fond de la plaine, un nuage de poussière s'éleva: Pancho
+Villa débouchait d'une gorge rocheuse, à la tête de ce qui restait de
+ses fidèles, 300 hommes environ, tous à cheval, leurs mausers en
+bandoulière, coiffés de sombreros de tous modèles, de toutes dimensions,
+vêtus de charros multicolores, et traînant avec eux un millier,
+peut-être, de brebis blanches, tout un troupeau razzié dans une hacienda
+de la route.
+
+Pancho Villa, qui fut bientôt devant moi, n'amenait pas avec lui que ce
+butin. Il n'apportait pas à l'armée fédérale ce seul viatique. Ses
+bagages étaient alourdis encore d'une somme de 180.000 pesos (450.000
+francs) environ, raflée à Parral durant qu'il l'occupait.
+
+Ce chef de guerre--que, pour le récompenser des services rendus à la
+cause, le président Madero n'allait pas tarder à élever au grade de
+général--m'apparut sous les aspects d'un franc bandit, d'une manière de
+roi des montagnes au teint basané, à l'oeil sans douceur, rude, violent
+d'allures, inquiétant, un de ces hommes qu'il vaut mieux, comme on dit,
+avoir comme ami que comme ennemi. Et le passé de cet ancien éleveur,
+gardien de troupeaux, on ne sait trop, qui, plus tard, avait exploité,
+au pire sens du mot, des abattoirs, permettait de redouter beaucoup de
+lui dans l'avenir.
+
+Le «colonel» descendit, sans façon, à la très modeste auberge où
+nous-mêmes, mes compagnons et moi, étions venus demander à déjeuner. Sa
+chevauchée matinale avait fort aiguisé son appétit, et il fit un copieux
+repas. Quand nous eûmes fait connaissance, je l'invitai à venir, en
+compagnie de son ami Raoul Madero, passer la soirée chez moi. Il voulut
+bien accepter.
+
+Etendu sur un divan et fumant sans relâche des _cigarros de hoje_, des
+cigarettes roulées dans des feuilles de maïs, il se laissa aller aux
+confidences, évoquant pour nous quelques-uns des épisodes les plus
+marquants de sa vie mouvementée de coureur de routes, de détrousseur,
+puis de _guérillero_, de bandit pour tout dire. Et, plus encore que de
+ses récits colorés des combats de Parral et de Boquilla, où il avait été
+fort crâne, je fus frappé du calme magnifique avec lequel il nous parla
+de sa jeunesse et du drame sanglant qui avait décidé de sa carrière et
+fait de lui un _outlaw_.
+
+Pancho Villa était né dans l'État même de Durango, il y avait, quand je
+le rencontrai, trente-trois ans. Ses parents possédaient une petite
+ferme, un _rancho_, avec un troupeau dont les soins lui furent en partie
+confiés. Il grandit librement, menant la vie active et saine du paysan
+de ces pays de lutte, qui durcit les muscles et trempe la volonté. Ce
+fut un intrépide batteur de plaine.
+
+Son père mourut, et il dut assumer la charge de diriger le _rancho_ où
+il demeurait seul avec sa mère et une jeune soeur. Il dépeignait
+celle-ci comme une jolie fille aux yeux noirs, au tempérament ardent,
+vaine, un peu, de sa beauté, et encline à la coquetterie. De beaux
+garçons la remarquèrent, et même elle attira l'attention d'un des
+magistrats du district. Un beau jour, elle disparut, enlevée... avant le
+sacrement.
+
+Pancho ne chercha pas loin: le magistrat avait, du même coup, abandonné
+son poste.
+
+Le frère décida qu'une telle insulte ne pouvait être lavée que dans le
+sang. Il jeta sur son dos sa bonne carabine, enfourcha un cheval, et,
+emmenant avec lui un prêtre de ses amis, il se mit à la poursuite des
+fugitifs. Il les rejoignit bientôt.
+
+Sur son ordre, le prêtre qui l'accompagnait célébra sans délai leur
+mariage. Après quoi, Pancho ordonna au jeune marié de rédiger lui-même
+son propre acte de décès. Il n'y eut pas à discuter. Et quand ce fut
+fait, que tout fut dans les formes, d'une balle il abattit son nouveau
+frère. Le prêtre dit, sur la tombe ouverte en hâte, les prières des
+morts, puis on remonta en selle et l'on retourna au _rancho_.
+
+De telles tragédies, au Mexique, ne sont pas rares. Elles n'ont pas
+toujours de sanctions légales. Mais la disparition du magistrat ne
+pouvait passer sans attirer l'attention des rurales, les gendarmes
+chargés de la police des campagnes. Une enquête fut ouverte, qui aboutit
+à l'ordre d'arrestation de Pancho Villa. Ce fut pour le maréchal des
+logis qui s'en chargea une malheureuse mission: un coup de fusil le tua
+net.
+
+[Illustration: Comment circulent les trains, en pays insurgé, au
+Mexique: sur le toit des wagons, des soldats sont postés, prêts à
+riposter à la première attaque. _Phot. A. Hauff._]
+
+Après quoi, chargé de ce second meurtre, Villa s'en fut dans les
+montagnes.
+
+Il y vécut quinze ans, suivi toujours de deux fidèles _cowboys_, se
+dérobant à toutes les recherches, échappant à toutes les embuscades. En
+vain, sa tête avait été mise à prix à 20.000 pesos (50.000 francs). Les
+Sierras de Durango et de Chiahua lui furent de sûrs asiles. Il y vécut
+de brigandage, pillant les fermes, razziant les troupeaux, détroussant à
+main armée les voyageurs quand l'occasion s'en présentait.
+
+La gendarmerie rurale, cependant, ne lui laissait nul répit: l'appât de
+la prime surexcitait son zèle. En ces quinze années, il y eut entre elle
+et l'audacieux bandit plus de quatre-vingts rencontres où 43 _rurales_
+trouvèrent la mort. Auprès d'un tel Fra Diavolo, les hôtes du maquis
+corse sont de bien petits compagnons.
+
+Pancho Villa lui-même fut blessé huit fois; pas une seule de ses
+blessures ne fut grave. Les balles l'effleuraient.
+
+Enfin, la politique lui offrit l'occasion d'une rentrée honorable, et
+quand Francisco Madero leva, contre Porfirio Diaz, l'avant-dernière
+année, l'étendard révolutionnaire, Pancho Villa se résolut à suivre sa
+fortune. Bien lui en prit; ce fut la réhabilitation, consacrée, comme
+j'ai dit, par l'octroi des étoiles de général! Doux pays!
+
+Mon hôte, d'ailleurs, avait conscience, fermement, d'avoir, d'un coup,
+effacé toutes les fautes d'autrefois. Et quand il eut terminé son récit,
+se recueillant un moment, il reprit la parole pour nous faire observer
+qu'en somme, et quoi que la première phase de son existence eût de
+scabreux, il n'en était pas moins devenu, pour l'heure, un héros
+national, un soutien du gouvernement légal du lendemain,--une manière de
+caractère enfin.
+
+Pourtant, il n'y avait pas quinze jours, peut-être, qu'avant
+d'abandonner la partie il venait d'accomplir un des plus beaux actes de
+banditisme de sa carrière tout entière.
+
+C'était au lendemain de la prise de Parral.
+
+Le colonel, sans doute, arrivait à ce but à bout de ressources, et il
+dut songer à s'en procurer.
+
+Donc, accompagné de sa garde du corps, sans laquelle, en cette ville
+conquise mais demeurée hostile, il n'osait faire un seul pas, il se
+dirigea, avant déjeuner, vers le _Banco Minero_ (la Banque minière). La
+caisse était ouverte. Il s'y présenta.
+
+--Je m'appelle, dit-il, Pancho Villa. Voulez-vous, Monsieur, me dire
+obligeamment quelle somme vous avez actuellement?
+
+--Cinquante mille pesos, mon colonel, répondit le caissier.
+
+Villa, très calme, alluma une cigarette, puis tira de sa gaine son
+revolver et le posa sur la table.
+
+--Très bien, Monsieur. Veuillez me remettre cette somme, dont j'ai
+besoin,--_muy pronto_ (très vite).
+
+Le dragon qui gardait ici les pommes d'or ne se fit pas répéter deux
+fois cette injonction. Il osa toutefois solliciter son courtois visiteur
+de lui donner, en échange de ses fonds, un reçu au nom du gouvernement
+fédéral.
+
+Villa dédaigna même de discuter et, saisissant la plume et le papier
+qu'on lui tendait, il écrivit:
+
+«J'ai reçu du _Banco Minero_ de Parral la somme de 50.000 pesos,
+laquelle, étant butin de guerre, ne sera pas remboursée par les
+autorités fédérales.» PANCHO VILLA.»
+
+Le caissier voulut protester, pour la forme, sans doute, mais Villa
+l'interrompit:
+
+--Votre banque a placé un emprunt en faveur de la révolution d'Orozco,
+et trop longtemps vous avez fourni de l'argent au Nord. Pour changer,
+donnez-en maintenant un peu au Midi.
+
+Et, empochant les bank-notes, il pivota en saluant l'homme ahuri d'un
+aimable: _Mucho gracias, senor!_
+
+Pancho Villa, manifestement, se complaisait au récit de cet exploit. Il
+niait, toutefois, l'avoir renouvelé au détriment de certaines autres
+maisons de commerce de Parral. Mais un officier de l'armée fédérale, un
+de ses frères d'armes, par conséquent, m'a affirmé que sa fructueuse
+promenade ne s'arrêta pas là, et que, dans la même matinée, il visita
+maints autres caissiers non moins timides. Il aurait rapporté de cette
+tournée, selon le bruit public, 186.000 pesos (465.000 francs), il en
+aurait versé au gouvernement de Madero 136.000, gardant pour lui la
+différence. Mais allez donc vérifier ces choses, en ce pays!
+
+Toujours est-il que Francisco Madero, appréciant à sa valeur un
+auxiliaire aussi actif, récompensa comme j'ai dit tant d'éminents
+services: Pancho Villa fut promu général,--et, qui mieux est, général
+des rurales, de la bonne gendarmerie de campagne qui l'avait naguère
+traqué d'un si beau zèle. Et voilà, au moins, un chef qui doit connaître
+et estimer ses troupes. Ainsi Vidocq, jadis, devint policier après avoir
+été escarpe.
+
+Et maintenant, Pancho Villa peut bien abriter derrière de faux semblants
+de foi politique, de patriotisme, ses instincts de pillard, sa mauvaise
+foi de forban. Nous ne pouvons guère être dupes. Le jour où il fit
+alliance avec Madero, il caressait le rêve d'effacer par des services de
+guerre civile tout un passé fort regrettable à la vérité. Et si, en ces
+derniers jours, il est demeuré avec le gouvernement du défunt président,
+c'est bien moins par souci de demeurer fidèle à ses amitiés que dans
+l'espoir de trouver une occasion de se venger d'Orozco, dont il
+jalousait les lauriers conquis au cours de la précédente révolution, et
+qui luttait dans le camp adverse. Que s'il eût combattu avec celui-ci,
+il eût été éclipsé, réduit à un rôle de comparse. En face de lui, il lui
+demeurait possible de faire figure. Et puis... et puis il y a encore la
+question d'argent. Et de quel côté manipulait-on le plus facilement des
+fonds?...
+
+Enfin, jusqu'à présent, les amis de Francisco Madero semblent avoir
+perdu la partie, et Pancho Villa aurait joué là un jeu de dupe. Mais qui
+sait?
+
+La famille des Madero est nombreuse, riche. Pourquoi ne déclarerait-elle
+pas la guerre,--la _vendetta_, pour être plus exact, au général
+Victoriano Huerta, le vainqueur du moment? Raoul Madero a deux de ses
+frères à venger, et il se peut que, quelque jour prochain, nous
+revoyions Pancho Villa dans un des rôles de premier plan, le jour où
+recommencera la lutte. Du moins saurons-nous quelle étrange aventurier
+se déguise et se masque ainsi en héros.
+
+N.-C. ADOSSIDÈS.
+
+
+
+[Illustration: LES BLANCS FANTOMES DE L'HIVER EN FINLANDE _Avec ordre,
+avec méthode, sans tourbillons ni caprices, les flocons sont descendus
+tout droit du ciel sur la terre et demeurent là où ils se sont posés.
+Bientôt ils ont tout recouvert et tout fléchit sous leur poids. Les
+branches des grands sapins pendent, engourdies. Les jeunes arbres, plus
+flexibles, sommeillent, tout entiers enveloppés d'hermine. En haut, en
+bas, partout, la neige! De tous côtés, des formes bizarres de grands
+fantômes qui paraissent dormir debout dans leurs linceuls et parmi
+lesquels passent, lilliputiennes, découpées en noir sur le tapis ouaté,
+les silhouettes, seules vivantes, d'un homme et d'un traîneau. Un lourd
+fardeau de mort pèse sur les lois de la lande. La nature, appesantie
+sous sa couverture blanche est assoupie pour la nuit d'hiver._
+_Photographie Jean Bouchot._]
+
+[Illustration: L'EFFORT SUPRÊME DE LA DÉFENSE, DANS LE PROCÈS DES
+BANDITS ANARCHISTES.--Me de Moro-Giafferi plaidant pour Dieudonné.
+_Croquis d'audience de PAUL RENOUARD._]
+
+Le procès, désormais fameux, des bandits anarchistes qui, après une
+instruction géante de onze mois, a nécessité vingt-trois audiences,
+s'est achevé jeudi matin, où, à 4 heures, les jurés, qui avaient à
+répondre à 383 questions, ont fait connaître leur verdict.
+
+En son réquisitoire énergique, solide, et redoutablement documenté, M.
+le procureur général Fabre avait, au nom de la société, demandé six
+têtes, celles de Dieudonné, de Callemin, de Soudy, de Monier dit
+Simentof, de Carouy et de Medge. Il ne s'opposait pas à l'admission des
+circonstances atténuantes en ce qui concernait Gauzy. Après le chef du
+parquet, qui s'était réservé de requérir contre les grands coupables, M.
+l'avocat général Bloch-Laroque s'était chargé de demander pour les
+comparses, les treize seconds rôles aux inculpations variées, le maximum
+des pénalités encourues, c'est-à-dire les travaux forcés ou, pour le
+moins, la réclusion.
+
+... Alors, successivement, se levèrent les quatorze avocats de la
+défense. La tâche était ingrate et formidable. Elle se poursuivit avec
+courage et méthode pendant trois jours. La défense fut souvent habile et
+souvent brillante, au point de fréquemment impressionner l'auditoire. Et
+ce fut vrai surtout lorsque Me de Moro-Giafferi, plaidant pour
+Dieudonné, avec son éloquence ardente, impétueuse--dont on a dit qu'elle
+avait les beautés et les vertus mais aussi les colères et les maléfices
+de torrent qui emporte tout--souleva à diverses reprises l'émotion
+générale par la spontanéité de ses mouvements oratoires soutenus par la
+flamme de son regard, la violence passionnée de son verbe et l'élan
+irrésistible de son geste.
+
+Après leurs avocats, quelques-uns des accusés, Callemin,
+Monier-Simentof, Soudy, prirent la parole et firent un suprême effort
+pour sauver leur tête. Puis le jury se retira pour délibérer. Il entra
+dans la salle des délibérations le mercredi à 3 h. 46. Il en sortit le
+jeudi matin à 4 heures. Bien rarement, aux assises, on avait vu une
+tâche aussi formidable imposée à un jury. Le verdict qui en résulta,
+affirmatif, sans circonstances atténuantes, sur la culpabilité de
+Dieudonné, de Callemin, de Monier-Simentof et de Soudy, entraînait
+quatre condamnations à mort. Mais, lorsque, selon l'usage, le président
+demanda à chacun des accusés s'il n'avait rien à dire sur l'application
+de la peine, on vit se produire un coup de théâtre inouï. Callemin,
+dressé soudainement, déclara que Dieudonné n'était point l'assassin de
+la rue Ordener et que c'était lui, Callemin, qui, avec Garnier, avait
+fait le coup... Malgré la reconnaissance formelle de la victime, malgré
+le verdict affirmatif, malgré l'arrêt de mort, la tête de Dieudonné, le
+client de Me de Moro-Giafferi, paraît sauvée...
+
+
+
+UN MOIS A PÉKIN
+
+[Illustration: Une «foire aux puces» chinoise: le marché de Long Fou
+Sseu.]
+
+20 juin.
+
+Depuis mon arrivée à Pékin, trois ministres ont levé le pied, tels des
+banquiers, Tang Chao Yi le premier. On raconte que, se sentant menacé
+par ses ennemis, il a mieux aimé perdre la face que la tête. On raconte
+aussi sur lui des histoires d'argent, de détournements, mais rien de
+précis. Le président Yuan Chi Kaï a envoyé à sa poursuite un second
+ministre qui n'est pas revenu, puis un troisième pour ramener les deux
+autres. Ce dernier n'ayant pas encore reparu, on s'est décidé à donner
+au président du Conseil défaillant un successeur dont j'ai immédiatement
+fait le portrait, pendant que j'étais en train.
+
+Le nouveau chef du cabinet, Lou Chan Siang, faisait déjà partie du
+gouvernement actuel comme ministre des Affaires étrangères. Il est, ou
+paraît, tout jeune; il a été ministre de Chine à Bruxelles et à
+Pétersbourg, il parle très bien le français et sa femme est Belge.
+C'est, de plus, un fidèle abonné de _L'Illustration_ et un homme de
+goût, très épris de culture française.
+
+Sera-t-il encore ministre quand ces lignes seront imprimées? On ne peut
+pas savoir; cela n'a, du reste, aucune importance (1). La _Jeune Chine_
+a l'air de vouloir marcher à grands pas dans la voie républicaine et, à
+l'instar de nos aïeux de 93, dont ils font leurs dieux, les
+révolutionnaires célestes semblent décidés à faire une grosse
+consommation de politiciens.
+
+Bon appétit, messieurs!
+
+[Note 1: Lou Chan Siang a, depuis, abandonné la présidence du Conseil,
+mais a conservé le portefeuille des Affaires étrangères.]
+
+Ce personnel gouvernemental doit être intéressant à étudier pour un
+spécialiste, mais ce n'est pas mon cas; je n'ai jamais rien compris aux
+choses politiques de chez nous, comment voulez-vous que je m'y retrouve
+dans celles de Chine? Après tout, elles sont peut-être exactement
+pareilles aux nôtres: querelles d'ambitions, lattes pour la possession
+du pouvoir.
+
+LES RUES DE PÉKIN
+
+Combien plus passionnante l'observation de la rue et de la foule! Les
+marchés, les temples, les boutiques, sont d'intarissables sources de
+joie pour un artiste, et les sujets de tableaux se succèdent et se
+bousculent sous mes yeux émerveillés. Malheureusement, je n'ai pas le
+temps de faire beaucoup de croquis ou de pochades. Je vois ces choses en
+courant à des rendez-vous ministériels qui me font perdre un temps
+considérable et, si je n'avais la photographie, ce ne sont pas les
+rapides notes et indications de couleur que j'ai pu prendre qui me
+seraient d'un grand secours pour vous dépeindre tout ce que je vois. Du
+reste, dès qu'on s'arrête pour photographier, on est immédiatement
+entouré, bloqué, étreint par une foule curieuse d'amateurs qui viennent
+regarder jusque dans votre objectif; et, si on vise un peu longuement,
+si l'on hésite à déclancher, attendant que ça s'arrange mieux, on est
+sûr d'avoir au premier plan une énorme tête floue qui masque les trois
+quarts du cliché.
+
+Il serait matériellement impossible à un peintre de s'installer avec son
+chevalet et sa boîte à couleurs pour faire une étude d'un coin de rue, à
+moins qu'un service d'ordre ne soit sévèrement organisé autour de lui.
+
+Je me documente pourtant, et je serai heureux si j'arrive à vous donner
+une idée, faible, sans doute, mais consciencieuse et aussi exacte que je
+le pourrai, de cette cité miraculeuse que j'admire. Et je l'admire
+inlassablement, dans ses beautés, dans ses hideurs--ses hideurs
+chinoises, j'entends--ses ruines, ses boues, ses poussières, ses loques,
+ses ordures même, toutes choses qui semblent vouloir, au nom du passé
+féodal et farouche, protester contre l'envahissement de ce pays par la
+civilisation moderne, si inesthétique.
+
+[Illustration: Le président du second cabinet chinois: Lou Chan Siang.]
+
+Les vestiges de nos anciens temps sont inertes, désolés et muets. Ceux
+d'ici vivent toujours et grouillent; ils sont encore habités, animés par
+des êtres indubitablement pareils à ceux des autrefois les plus
+lointains. Les échoppes blotties dans l'ombre des redoutables portes de
+Pékin, les loqueteux, les rétameurs, les savetiers, les marchands de
+n'importe quoi, les installations précaires, les estropiés, les
+mendiants qui sollicitent la charité des entrants et des sortants, sont
+l'exacte réalisation de ce que j'avais imaginé du moyen âge, et les
+foules qui se meuvent dans ces décors ne sont point anachroniques. Je ne
+parle pas, bien entendu, de nos récents républicains à queues coupées, à
+casquettes, à melons, à panamas, à canotiers et à casques coloniaux,
+parcourant à pied, à bicyclette, en pousse-pousse ou en voiture les
+grands quartiers des ministères ou des légations.
+
+Et, à propos de casques, je me demande comment il se fait que ces
+malheureux, habitués depuis des siècles à promener, sous le brûlant
+soleil des étés pékinois, leurs crânes rasés, soient devenus tout d'un
+coup si sensibles aux insolations.
+
+Décidément, le costume joue un grand rôle dans les révolutions!
+
+Les bâtisses se ressentent aussi, je crois vous l'avoir déjà dit, de ce
+nouvel état d'esprit, et ces gens-là, de propos délibéré, vont
+assassiner leur ville sous le vain prétexte de l'assainir et d'en
+améliorer les conditions d'habitabilité. Les maisons à étages commencent
+à se montrer, çà et là, et les constructions les plus honteusement
+vulgaires remplacent peu à peu, systématiquement, les admirables façades
+dorées, sculptées et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes
+européennes s'accolent sans vergogne à la sublime écriture
+archi-millénaire. Il y a, dans Ha Ta Men, notamment, des «London
+Mission», des «Christian Chinese Young Men Association» et autres
+horreurs qui, insolemment, étalent leurs stupides lourdeurs et leurs
+insupportables prétentions architecturales au milieu des plus pures
+splendeurs.
+
+Quelle tristesse! Pourquoi ne pas respecter ces beautés? Qui empêchera
+ce massacre?
+
+Mais qui empêche, chez nous, les imbéciles publicités d'empoisonner,
+dans nos campagnes les plus reculées, les coins de nature les plus
+charmants?
+
+Outre ses grandes voies, orientées N.-S. et E.-O., Pékin est sillonné de
+petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractère très
+particulier de tranquillité et de paix. Mais, à la moindre averse, elles
+se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il
+devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors
+bloqués dans leurs maisons inondées. Le terrain étant plat, il n'y a
+aucun écoulement et on est obligé d'attendre que le soleil veuille bien
+sécher ces nauséabonds marécages. Des chiens, moitié renards, moitié
+loups, neurasthéniques, malpropres et xénophobes, y demeurent couchés
+toute la journée dans la poussière ou dans la boue, au beau milieu du
+chemin; ils ne se dérangent--en grognant--que si la roue d'un
+pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car
+les coolies évitent avec le plus grand soin ces hargneux fainéants,
+préférant cahoter leurs voyageurs dans une ornière en faisant un détour.
+Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutôt à portée des crocs des
+sournoises bêtes, dont la principale nourriture consiste en détritus
+péniblement découverts dans les ordures ménagères, abondantes mais peu
+substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et
+ces pauvres chiens, ni logés ni nourris, paraissent assez affamés, ce
+qui explique, jusqu'à un certain point, leur mauvaise humeur.
+
+LE «HOME» CHINOIS
+
+Le long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques
+mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue; pas de
+fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des
+portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les
+lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que
+ce sont des lions, mais je n'en suis pas très sûr) qu'on voit,
+magnifiquement sculptés ou ciselés, en marbre ou en bronze, à l'entrée
+des palais ou des temples, sont devenus, à la longue, à l'usage des
+maisons particulières, de réductions en simplifications, de simples
+formules où l'on a beaucoup de peine à reconnaître le modèle primitif.
+Il faut avouer aussi que, dans ces étroits boyaux, de pareilles bêtes
+seraient un peu encombrantes, et l'on a bien été forcé d'adopter ce
+petit modèle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux.
+
+Ces lions de garde sont souvent accompagnés de deux bornes, en pierre
+également, quelquefois sculptées, qui, elles, empiètent sans façon sur
+la voie publique, déjà si restreinte; leur utilité est d'ordre moins
+métaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propriétaire de la
+maison pour monter sur sa mule.
+
+A quelques vantaux sont collées deux images, violemment coloriées,
+représentant deux guerriers anciens, véhéments et terriblement armés,
+chargés, eux aussi, de veiller à la sécurité du foyer.
+
+Au-dessus de la porte, très souvent, les caractères «Bonheur» ou
+«Longévité» sont peints ou dorés; quelquefois, même, simplement dessinés
+en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'était un
+souhait à l'adresse des visiteurs ou une invocation spéciale en faveur
+des maîtres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des
+mules ou des ânes en liberté, faisant leur petite promenade hygiénique
+et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des piétons ou des
+pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre,
+gagne-petit, maraîchers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent
+leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments,
+gongs, crécelles, tambours, crins-crins, flûtes, cloches ou claquettes.
+Cela correspond assez exactement à nos marchands de quatre saisons,
+rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats,
+marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faïence et
+de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket
+d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le
+contrôle du fonctionnaire de quartier chargé de cet important service
+municipal.
+
+Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de
+plumeaux. L'insinuante et envahissante poussière de Pékin fait de leur
+métier un des plus lucratifs qui soient,--relativement.
+
+Tous ces fonds de commerce sont invariablement portés, sur l'épaule, aux
+deux bouts d'une perche en bambou. Ce mode de transport est appliqué, en
+Chine, à tous les fardeaux; il faut qu'un objet soit bien lourd ou bien
+invraisemblablement encombrant pour qu'on se serve d'une voiture ou
+d'une brouette. Il est, toutefois, indispensable pour l'équilibre
+d'avoir, à chaque extrémité du bambou, un poids à peu près égal; de
+sorte que le coolie qui doit transporter une charge indivisible est très
+ennuyé: il ne peut s'en tirer qu'en suspendant à l'autre bout de sa
+perche un poids équivalent en pierres ou autres matériaux. Son faix est
+doublé mais la face est sauve et les usages sont respectés. Tout est là!
+
+Par-dessus les faîtes des murs on n'aperçoit que fort peu de toitures:
+Pékin n'est qu'un vaste rez-de-chaussée. En revanche, on voit des
+arbres, beaucoup d'arbres, laissant supposer, là derrière, des jardins,
+des parcs, de frais ombrages, agréable contraste avec la rue
+poussiéreuse que le peu de hauteur des murs et des maisons livre aux
+ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. En effet, si l'on regarde
+Pékin de l'un des rares points élevés qui le dominent, la Tour du
+Tambour ou le Water Work, par exemple, on n'a sous les yeux qu'un
+immense parc où les habitations entr'aperçues ne comptent presque pas.
+Et, pourtant, il y en a, des maisons! Peut-être faut-il attribuer à
+cette énorme quantité d'arbres la salubrité relative dont jouit cette
+ville, malgré son sous-sol marécageux, sa saleté et son service de
+voirie sommaire.
+
+Dans l'une de ces ruelles se trouve la maison particulière de Yuan Chi
+Kaï. J'ai pu la visiter, l'autre jour, avec son autorisation, qu'avait
+obtenue pour moi M. Barraud, professeur du fils du Président. C'est bien
+une des paisibles retraites que j'avais soupçonnées. L'entrée, plus
+spacieuse que celle des maisons voisines, comporte, outre les attributs
+traditionnels déjà cités, un vestibule avec deux bancs où sont assis les
+serviteurs, portiers, coolies et voisins, faisant un brin de causette en
+fumant leurs pipes. L'intérieur n'est qu'une suite de cours, de
+pavillons, de passages, de galeries et de jardinets; des arbres partout,
+dans les couloirs, dans les cours où des emplacements leur sont ménagés
+entre les dalles et où des fleurs en pots leur tiennent compagnie,
+mêlées à des plantes de toute sorte, arbustes naturels ou arbres nains
+martyrisés à la mode chinoise, pins parasols de 20 centimètres de haut,
+cèdres minuscules, chênes microscopiques; dans un vase grand comme mon
+chapeau, un pied de vigne très vieux portant une quantité de grappes
+très avancées; des glycines séculaires en tonnelles, des rosiers, des
+grenadiers, des lauriers-roses, du jasmin, que sais-je encore! C'est
+délicieux de fraîcheur et de quiétude. Et comme on est bien chez soi!
+pas de voisins plongeant dans votre vie privée, les étages étant chose
+inconnue dans ce pays béni de Dieu.
+
+Les jardins sont extraordinaires de chinoiserie: dans un espace de dix
+mètres de côté il y a des montagnes, des rivières, des lacs, des
+grottes, des torrents, des routes, des ponts, des précipices, des
+prairies, des forêts, tout ça à l'échelle, truqué à plaisir, tourmenté,
+tarabiscoté et d'un enfantillage déconcertant. Des pierres bizarres de
+forme ou de couleur, dont les Chinois sont très amateurs, se dressent
+par-ci par-là, quelques-unes sur des socles très travaillés. Tout à
+coup--horreur!--on découvre, tels des scorpions, des ampoules
+électriques habilement dissimulées dans des trous de roche ou tapies
+derrière des massifs de fleurs. Et cela, c'est un coup rude!
+
+L'éclairage électrique est installé dans toutes les pièces des
+appartements et, sur un beau meuble laqué, un téléphone allemand fait
+pendant à un vase des Ming.
+
+Mais j'ai tort de m'emporter et je ne dois pas être plus chinois que les
+Chinois. Après tout, si tel est leur bon plaisir...
+
+DU MARCHÉ AU THEATRE
+
+Le marché de Long Fou Sseu a lieu, tous les dix jours, autour d'une
+vieille pagode de la ville tartare; on y vend de tout. Les Européens
+vont là pour tâcher d'y découvrir des bibelots anciens, des porcelaines
+_de l'époque_. Les bonnes occasions y sont rares, paraît-il, et les
+marchands n'offrent aux touristes que des curiosités fabriquées à leur
+intention ou des imitations de provenance japonaise. On peut trouver,
+pourtant, parmi les objets de peu de valeur, des choses intéressantes, à
+condition d'y aller souvent et d'avoir du flair.
+
+Je n'ai, pour ma part, pas récolté grand'chose, mais j'ai vu là
+d'élégantes Mandchoues faire leurs emplettes, marchander des étoffes,
+des broderies, des colifichets. L'une d'elles était en extase devant une
+pendule en faux bronze doré, à sujet Watteau, toute disloquée, qui avait
+pour voisins d'étalage un décamètre enroulé dans son étui de cuir et une
+jumelle de théâtre où quelques plaques de nacre se voyaient encore.
+
+Les Mandchoues, au contraire des Chinoises, ont des pieds comme tout le
+monde. Leurs coiffures sont extraordinaires et rappellent les nouds de
+ruban de nos Alsaciennes. C'est fabriqué avec des cheveux et ornementé
+de mosaïques en plumes de martin-pêcheur, aux reflets de turquoise.
+C'est très étrange et très archaïque. Autour de cette coiffure sont
+piquées des fleurs artificielles, aussi voyantes que possible. Les
+figures violemment fardées de rouge et de blanc, les robes claires et
+criardes jettent dans la foule environnante des notes aigres mais point
+déplaisantes.
+
+Au nombre de ses attractions, le marché de Long Fou Sseu compte des
+diseurs de bonne aventure, des jongleurs, des théâtres, des conteurs
+d'histoires ou chanteurs de complaintes, des marchands de fruits, de
+rafraîchissements, de nourriture, des bazars, des boutiques de jouets,
+des changeurs, des écrivains publics, des barbiers, de brocanteurs, des
+acrobates, enfin toutes les petites industries qu'on peut imaginer. Il y
+a aussi des phonographes. On pourrait se croire à la foire au pain
+d'épice, n'étaient les costumes, les têtes, la langue. Même poussière,
+même cohue, mêmes odeurs, même tapage.
+
+Les Chinois ont tout inventé avant nous, excepté, toutefois, la
+République. Et encore...
+
+[Illustration: Un pèlerin mongol.]
+
+Ils sont, au plus haut point, amateurs de spectacles et les théâtres
+font, toute l'année, plus que le maximum. C'est, dans les salles
+fumeuses et malodorantes, un entassement inouï de spectateurs attentifs
+et passionnés qui restent là des journées entières, car les pièces qu'on
+y joue n'ont pas de fin et les équipes d'acteurs doivent se relayer pour
+ces représentations qui durent nuit et jour. Le public, dans les petits
+théâtres, est composé de gens manifestement besogneux et je me demande
+comment ils s'arrangent pour vivre ainsi sans rien faire. Le Chinois vit
+de peu, il est vrai; mais ce peu, il faut toujours le payer.
+
+[Illustration: Les attractions du marché de Long Fou Sseu: un
+prestidigitateur en plein vent.]
+
+[Illustration: LES TENTATEURS.--Marchands de «curios» à l'Hôtel des
+Wagons-Lits de Pékin. _Étude à l'huile, d'après nature, de L.
+Sabattier._]
+
+Les pièces doivent remonter à la plus haute antiquité et il est
+impossible à un Européen de saisir une idée ou de donner la moindre
+signification aux gestes et aux cris des artistes. Tout se passe en
+hurlements, en cris aigus et en pantomimes terribles qui comblent d'aise
+les braves spectateurs.
+
+Le théâtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait,
+paraît-il, à Changhaï, quelque temps avant mon arrivée, une pièce à
+grand spectacle sur Napoléon qui, m'a-t-on dit, était une merveille.
+Elle était remplacée, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette
+ville, par un drame sur la Révolution chinoise, d'un modernisme et d'un
+réalisme à rendre jaloux Antoine lui-même. Notre excellent confrère de
+l'_Écho de Chine_, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la
+représentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur
+la scène; je pouvais très bien suivre l'action, apprécier le jeu parfait
+de certains acteurs et goûter le charme des invraisemblances dont le
+théâtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles
+admirablement agencées, des coups de canon et de fusil; les soldats
+portaient de véritables uniformes; les généraux, par exemple, n'étaient
+que théoriquement montés sur des chevaux fougueux et arrivaient devant
+la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bâton,
+cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrêtaient
+face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe
+supposée, indiquait qu'ils mettaient pied à terre; une autre enjambée
+les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voilà de la bonne
+fiction théâtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il
+est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade,
+prévienne les spectateurs que le tabouret placé à sa gauche représente
+une montagne, tandis que le bâton jeté à ses pieds figure un fleuve
+infranchissable.
+
+Qu'y a-t-il là de si ridicule, après tout? Nous en avalons bien
+d'autres, chez nous.
+
+Le phonographe plaît fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en
+renom se font, paraît-il, payer des cachets royaux pour impressionner un
+disque.
+
+TRADITIONS ET MODERNISME
+
+On ne voit plus que très rarement, dans les rues de Pékin, les chaises à
+porteurs d'autrefois. Celles que, de temps à autre, on rencontre,
+hermétiquement grillagées à la façon de nos garde-manger, escortées de
+serviteurs à cheval, contiennent de vieilles dames 1830, résolues à
+ignorer tout du progrès et protestant, du fond de leur boîte, contre
+l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident.
+
+La charrette chinoise sans ressorts, si souvent décrite, et la brouette
+sont, ici, l'équivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi
+moelleusement suspendus, où les passagers s'entassent jusqu'à
+compression et qui sont traînés par de lamentables haridelles au long
+des rues poussiéreuses. Quand il pleut, tous ces véhicules enfoncent
+dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui
+semblent fabriquées tout exprès pour creuser les ornières et défoncer
+les routes. Sur les voies dallées, dont les pierres, usées depuis de
+longs siècles, laissent entre elles des interstices considérables, ce
+sont de terribles secousses et des bruits de ferraille à vous donner la
+chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les
+pousse-pousse à roues ferrées, dont ils usent de préférence à ceux à
+pneus, sont agrémentés de garde-crotte en tôle branlante et sonore dont
+le tapage infernal semble les réjouir fort.
+
+Les chevaux et les ânes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout à
+fait en contradiction avec la beauté et la puissance des mules et des
+mulets qu'ils ont procréés. C'est encore un mystère chinois.
+
+On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse
+au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bête de proie
+encapuchonnée. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrière
+et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas
+d'atavisme, et le rapprochement est amusant à faire entre ce reste
+d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre
+à son serin ou à son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant
+avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts
+la cage dévoilée de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et
+de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le
+tendre soin qu'il met à éviter les cahots et les secousses à sa
+bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante.
+
+Ces gens sont la mansuétude même, jusqu'au jour où un vent de folie
+furieuse les soulèvera contre les étrangers, les diables d'Occident avec
+qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables!
+
+Car on continue à craindre des troubles prochains et, de temps en temps,
+des nouvelles alarmantes arrivent de l'intérieur ou des ports du Sud.
+
+Toujours des mutineries de soldats qui, lassés d'attendre leur solde,
+tirent des coups de fusil sur leurs officiers, pillent et incendient des
+magasins, des banques, des monts-de-piété, désertent et vont terroriser
+les populations des campagnes et des villages, en attendant le
+chambardement des grandes villes.
+
+Ce sont là les premiers bienfaits du modernisme.
+
+Le modernisme est la grande préoccupation de la nouvelle équipe
+gouvernementale et de ses partisans: les cantonniers continuent à
+arroser les rues principales à l'aide d'une cuillère en rotin tressé
+dont ils se servent pour lancer autour d'eux, à la volée, l'eau d'un
+grand baquet qu'ils vont remplir à la fontaine prochaine pour
+recommencer plus loin. Ce procédé doit dater de Kang Chi, mais
+aujourd'hui l'arroseur pékinois est orné d'un canotier de paille du
+dernier modèle, ainsi que son camarade le gardien de la paix. Le facteur
+a aussi son petit canotier et, en plus, un uniforme en toile bleue avec
+une large bordure blanche et des lettres brodées sur sa poitrine; il
+fait sa distribution à bicyclette.
+
+Dans le civil, les citoyens conscients qui n'ont pas complètement adopté
+le costume européen, pour des raisons financières, sans doute, se
+contentent d'afficher leurs convictions républicaines par le moyen de
+chapeaux ou de casquettes de toutes formes et de toutes provenances, le
+reste du costume, sauf quelquefois la chaussure, restant purement
+chinois.
+
+Que les parents soient ou non modernistes,
+
+ ... leurs petits sont mignons,
+ Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.
+
+Ils ont des mines éveillées et enjouées. Ceux qui gambadent par les rues
+sont, en cette saison, très sommairement habillés; quelques-uns, même,
+vont tout nus. Ils sont, en général, bien râblés et volontiers
+bedonnants. Les tout petits ont, quelquefois, des coiffures à mourir de
+rire: ce sont des mèches de cheveux tressés, ficelés avec des rubans de
+toutes couleurs, formant plusieurs pointes dirigées en l'air, en avant,
+en arrière ou sur les côtés; autour de la base de chacune de ces mèches
+le crâne est soigneusement rasé et l'on obtient ainsi autant de petits
+paratonnerres destinés à chasser les mauvais esprits en cas de maladies.
+Leur nombre, leur emplacement et leur direction sont, après mille
+cérémonies, choisis et précisés par le sorcier du quartier dont les
+ordonnances et prescriptions sont religieusement observées.
+
+Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement
+plaisants à voir que certains petits Européens fagotés à la mode
+berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promenés par leur bonne
+chinoise, dans les rues des légations ou à l'Hôtel des Wagons-Lits.
+
+[Illustration: Chinois attendant que son serin veuille bien chanter.]
+
+LES «COOK» ET LES «CURIOS»
+
+Pas banal, cet Hôtel des Wagons-Lits! C'est un véritable amusement que
+d'y voir défiler les touristes; tous les jours de nouvelles têtes. Je
+suis étonné du nombre de gens qui passent par Pékin, y restent un jour
+ou deux, font rapidement les visites ordonnées par Cook et s'en vont
+ailleurs, continuer le même métier. Moi, qui ai fait ce voyage comme on
+accomplit un pèlerinage, je considère avec beaucoup d'intérêt et de
+curiosité ces gens qui, se déplaçant apparemment pour leur plaisir, ne
+regardent rien et n'ont qu'une préoccupation: passer dans le plus
+d'endroits possible pour pouvoir dire ensuite: «_Je connais_ telle
+ville, tel monument, tel peuple, telle oeuvre d'art.» Nous voyons
+reparaître à l'hôtel nombre de nos anciens co-passagers de
+l'_Ernest-Simons_ et, parmi eux, une bande d'Allemands qui, nous ayant
+quittés à Singapour, il y a un mois, après avoir visité les Indes, ont
+_vu_, depuis, Sumatra, Java, Bornéo, le Siam, le Cambodge, l'Annam, le
+Tonkin, Hong-Kong, Canton, Changhaï, le Japon, et s'en retournent,
+maintenant, à Berlin, en passant par Pékin, Moukden, Karbine, le Baïkal,
+Moscou et Pétersbourg. Les Allemands sont passés maîtres dans l'art de
+voyager ainsi. Ils sont pires que les Anglais, car, circonstance
+aggravante, ils vont par troupe, pour l'économie, et il leur en faut
+beaucoup pour pas cher. Monuments, musées, sites, temples, palais,
+curiosités de tout genre, ils avalent ça comme des saucisses. Quels
+cerveaux! Quels estomacs!
+
+On voit aussi beaucoup de gens affairés qu'on devine être des
+financiers. Les petits emprunts, en attendant le grand, donnent beaucoup
+de mal--et de beaux bénéfices--à maint banquier, maint courtier et maint
+intermédiaire. A l'heure du thé, l'animation est grande dans le hall: au
+milieu des clients, des marchands chinois circulent, engageants,
+tentateurs, offrant des broderies, des porcelaines, des bronzes, des
+peintures, des ivoires, des jades, des bijoux, des pierres, des robes,
+des «curios» enfin, puisqu'il faut appeler toutes ces choses par le nom
+générique qu'on leur donne ici en Extrême-Orient.
+
+Ces marchands de «curios» sont là, une douzaine, installés dans les
+couloirs, leurs pacotilles par terre ou sur des banquettes de vestibule;
+ils sont complaisants, empressés, accommodants; très accommodants même:
+pour peu que l'acheteur en exprime le désir, ils consentent sur leurs
+prix des rabais considérables, et il n'est pas rare d'obtenir pour un
+dollar un objet qu'on vous avait proposé pour vingt. Et ne croyez pas
+que le vendeur y perde; il gagne un peu moins voilà tout.
+
+[Illustration: L'omnibus chinois et la charrette tartare.]
+
+Ces négociants parlent presque tous un peu d'anglais, et le marchandage
+est très amusant. En voici un qui apporte à notre table une potiche: il
+la tient avec précaution, comme une pièce de grande valeur, et la dépose
+gentiment près de votre tasse en disant: «Very old.» Vous jetez un
+regard négligent sur la chose, elle vous tente un peu, vous la prenez,
+la retournez. Le Chinois vous dit: «Very cheap.» Vous demandez combien.
+«Cinquante dollars.» A partir de ce moment, il y a deux façons de
+procéder, si vous avez envie du bibelot:
+
+Première manière: vous le reposez sur la table en disant que vous n'en
+voulez pas. Le marchand, alors, vous le remet dans la main en vous
+répétant que c'est très vieux: ça date au moins de Tien Long, si ce
+n'est des Ming. Il vous demande quel est votre dernier prix, comme si
+vous en aviez déjà proposé un premier. Vous n'en voulez toujours pas; il
+diminue ses prétentions. Quand il arrive--et ce n'est pas long--à un
+rabais de 50%, vous lui rabattez encore la moitié: neuf fois sur dix,
+le marché est conclu,--et vous êtes volé.
+
+Ou bien, croyant faire une proposition dérisoire, vous offrez, de
+vous-même, la moitié du prix demandé: l'autre se récrie, proteste qu'il
+perd de l'argent, puis vous amène à couper la poire en deux, et
+l'affaire se fait au grand contentement des deux parties.
+
+Il y a aussi celui qui remporte, d'un air indigné, son bibelot qu'il
+vous rapporte, au bout de cinq minutes, et qu'il vous laisse pour le
+prix que vous aviez, ingénument, fixé vous-même.
+
+Les robes chinoises de cérémonie, toutes magnifiquement brodées de soie,
+en point de Pékin ou tissées en _crosseu_, sont très en faveur auprès
+des dames, touristes ou résidantes. Les marchands en exhibent des
+quantités, les unes toutes neuves, d'un vilain ton, d'autres anciennes
+et délicieuses de couleur. A de certains moments, le hall ressemble à un
+salon d'essayage; les Chinois, aidant leurs clientes à passer les
+somptueux vêtements par-dessus leurs toilettes de ville, de tennis ou de
+dîner, se montrent adroits vendeurs, flatteurs astucieux et habiles à
+profiter de la coquetterie féminine. Ces robes sont très appréciées des
+Américaines qui s'en servent comme de sorties de bal.
+
+Quand vous avez séjourné quelques jours à l'hôtel, tous les marchands
+vous connaissent. Ils viennent alors, fréquemment, vous relancer jusque
+dans votre chambre; après de grandes salutations ils s'accroupissent,
+défont leurs paquets et, en un clin d'oeil, garnissent le plancher, les
+meubles, le lit et jusqu'à vos genoux de bibelots, d'étoffes, de
+porcelaines, de bouddhas, de boîtes à opium; vous avez l'air d'être dans
+une boutique de curiosités: vous commencez par envoyer promener
+l'intrus, puis, amusé, vous laissez la lettre commencée, vous palpez
+quelques soies, vous examinez un bronze, vous caressez un morceau de
+jade finement fouillé et vous finissez par acheter quelques menues
+bagatelles.
+
+Tous ces petits achats ne sont pas ruineux; mais, si l'on veut avoir
+vraiment de belles pièces, des raretés, il faut y mettre le prix; il y
+a, près du Pé Tang, un certain Paul, Chinois catholique, ancien boy de
+Mgr Favier, qui tient une boutique de curios des plus achalandées.
+L'ancien évêque de Pékin était un collectionneur enragé, paraît-il, et
+ledit Paul lui servait à la fois de limier et de rabatteur dans ses
+chasses aux bibelots. A la mort de son maître, ayant pris goût à la
+chose et ayant acquis une certaine compétence, il s'établit, marchand;
+et son magasin est, un véritable musée où tout est rangé et étiqueté par
+ordre chronologique et par spécialités. 11 est très accueillant et fait
+très gracieusement les honneurs de ses vitrines aux amateurs. Seuls, ses
+prix sont inabordables et, de plus, ils sont fixes: on n'a pas
+grand'chose chez lui pour mille dollars.
+
+Il y a, chez des collectionneurs comme MM. Vérondard ou d'Almeida, des
+peintures, des laques, des meubles ou des bronzes dont je n'ose pas vous
+dire les prix et que les amateurs s'arrachent, car, paraît-il, les
+chinoiseries vont devenir très à la mode.
+
+J'ai vu, chez le général Munthe, des peintures anciennes qui sont de
+véritables chefs-d'oeuvre et qui laissent bien loin derrière elles, à
+mon avis, les productions les plus réputées des vieux maîtres japonais.
+Ceux-ci, du reste, ne furent que des imitateurs très habiles et, en tout
+cas, se sont très visiblement inspirés des nobles artistes chinois de
+jadis.
+
+Ces belles choses que j'ai eu la bonne fortune d'admirer pourraient, si
+leurs possesseurs voulaient s'y prêter--et j'en connais plusieurs qui le
+feraient volontiers--former une exposition remarquablement intéressante
+à la suite d'un de nos nombreux salons; ce serait--au moins pour le
+public--une révélation, et beaucoup de nos chers maîtres les plus cotés
+y pourraient puiser de profitables leçons.
+
+L. Sabattier.
+
+--A suivre.--
+
+[Illustration: Un marchand d'eau]
+
+
+
+[Illustration: Les truites rivales se poursuivent en cercle, la plus
+féroce cherchant à mordre l'autre à la queue; la première, exaspérée, se
+retourne; elles se saisissent à la mâchoire et s'efforcent de se
+retourner sur le dos; elles y parviennent et la plus faible, épuisée, va
+remonter à la surface le ventre en l'air. UN COMBAT DE TRUITES]
+
+PHOTOGRAPHIES SUB-AQUATIQUES
+
+Nos lecteurs n'ont certainement pas oublié les photographies de ce
+distingué médecin d'Ipswich, le docteur Francis Ward, qui, passionné
+d'histoire naturelle, a imaginé un ingénieux moyen d'enregistrer les
+faits et gestes de la gent aquatique. Rappelons simplement qu'il a fait
+construire sur sa propriété, profondément entamée par une calanque, une
+chambre d'observation séparée de l'eau par une grande glace sans tain.
+
+A l'égard du poisson ou de la créature amphibie qui nage dans la
+calanque, cette glace joue le rôle d'une muraille opaque: le nageur,
+même en s'approchant jusqu'à la toucher, ne voit rien de ce qui se passe
+de l'autre côté de la glace, et n'aperçoit donc pas l'observateur,
+plongé _pour lui_ dans les ténèbres. Au contraire, cet observateur
+aperçoit si nettement les plus petits poissons qui vont et viennent à
+quelques mètres de lui qu'il en oublie parfois l'existence même de cette
+glace!
+
+Grâce aux dernières photographies prises par le docteur Ward dans son
+laboratoire sous-marin, grâce aussi aux notes que notre savant
+collaborateur a bien voulu nous adresser, il nous est possible de
+reconstituer certaines phases de l'existence de la truite.
+
+Par exemple, on croyait jusqu'ici que la femelle creusait un trou dans
+le gravier, y déposait ses oeufs, et les recouvrait soigneusement en
+repoussant le sable avec son museau. Le docteur Ward nous décrit
+l'opération d'une tout autre façon.
+
+La truite, couchée sur le flanc, écarte sous elle les grains de gravier
+et creuse ainsi une sorte de tranchée où se déposent les oeufs. Elle se
+traîne un peu plus loin et répète l'opération; et, tandis qu'elle dépose
+une nouvelle quantité d'oeufs dans le prolongement de la tranchée, sa
+queue, en s'agitant, ramène le gravier sur le sillon labouré à
+l'instant.
+
+C'est à cette époque que les mâles se livrent de terribles combats, dont
+les photographies du docteur Ward retracent les principales péripéties.
+
+«J'avais déposé dans mon bassin, nous a-t-il raconté, trois grandes
+truites arc-en-ciel, dont une femelle. Un matin, je remarquai que la
+surface était très agitée, et, comprenant que les deux mâles se
+querellaient, je m'empressai de descendre dans ma chambre d'observation.
+Ce fut ainsi que je pus assister à un duel qui dura vingt minutes.
+
+» Les deux truites se poursuivaient en cercle tout autour du bassin, la
+plus féroce réussissant parfois à mordre l'autre aux filaments de la
+queue. Soudain, celui des deux mâles qui s'était tenu jusqu'alors sur la
+défensive se retournait, exaspéré, et s'élançait sur son ennemi, et le
+duel s'engageait.
+
+» Après de rapides passes, les deux rivaux se saisissaient mutuellement
+par les mâchoires et s'efforçaient de se retourner l'un l'autre sur le
+dos. Au bout de deux minutes, l'un faiblissait visiblement, et l'autre
+commençait à le secouer, comme un terrier fait d'un rat. Puis, ainsi que
+deux boxeurs aux sons du gong, ils se séparaient brusquement, faisaient
+quelques tours dans le bassin, comme pour reprendre haleine, et
+retournaient au combat avec plus de rage.
+
+» Après plusieurs reprises, le plus fort réussissait à saisir le plus
+faible plus profondément entre les mâchoires, et, le secouant avec une
+extrême violence, il le retournait sur le dos et commençait à tournoyer
+avec lui. Épuisé, il lâchait enfin prise, et le vaincu remontait
+lentement à la surface, le ventre en l'air, prêt à exhaler son dernier
+soupir, tandis que le vainqueur allait rejoindre la femelle, cause et
+objet de ce duel à mort.»
+
+Comme nous l'a fait remarquer l'auteur, dans la première des trois
+photographies consacrées à ce combat, les deux images supérieures sont
+les réflexions des poissons, reflétés par la surface de l'eau, formant
+miroir. Dans la deuxième, les combattants sont si près de la surface
+qu'elle est troublée, et n'offre conséquemment qu'une réflexion
+imparfaite. Dans la troisième, qui représente la fin du duel, nous
+distinguons à l'arrière-plan de petits poissons qui s'enfuient,
+épouvantés par l'ardeur des combattants.
+
+Quant aux photographies ci-dessous, qui nous montrent à nouveau les
+curieux mouvements des oiseaux plongeurs, déjà traités dans un précédent
+article, elles font partie de la documentation d'un livre que le docteur
+Francis Ward prépare sur la photographie sous-marine.
+
+V. FORBIN.
+
+[Illustration: Le pingouin plonge à la recherche d'un poisson, l'attrape
+par la queue, puis par la tête, et remonte à la surface.]
+
+[Illustration: Poule d'eau plongeant dans un sillage de bulles d'air:
+elle rabat les ailes sur ses flancs, tend le cou, file à travers la
+profondeur et remonte à grands coups de patte.--_Photographies du Dr
+Francis Ward._]
+
+DEUX PLONGÉES D'OISEAUX AQUATIQUES SURPRISES PAR L'INSTANTANÉ
+
+
+
+[Illustration: L'EAU JAILLISSANTE AU PAYS DU SABLE ET DU
+SOLEIL.--Percement du plus abondant des puits artésiens du monde (30.000
+litres à la minute), à Tolga, dans le Sud-Algérien.--_Phot. A.
+Bougault._]
+
+_En même temps que cette belle photographie de notre correspondant de
+Biskra, nous avons reçu du lieutenant de Saint-Germain, chef du service
+des Forages artésiens des territoires du sud de l'Algérie, les lignes
+suivantes qui l'expliquent et la commentent éloquemment:_
+
+Le Sahara, selon l'opinion généralement admise, est un pays absolument
+privé d'eau; cette affirmation est bien loin de la vérité; dans toutes
+les parties du Sahara habitées, l'eau existe en abondance; seulement
+elle n'est pas à la surface, il faut l'aller chercher plus ou moins
+profondément selon les régions; c'est dans ce but qu'a été créé, par les
+soins du gouvernement général de l'Algérie, un service des Forages
+artésiens des territoires du Sud, chargé de découvrir l'eau, de l'amener
+à la surface et de permettre la mise en valeur progressive de régions
+d'une étendue considérable.
+
+Le 9 février dernier, un des ateliers de ce service a mis à jour à
+Tolga, oasis située à 36 kilomètres de Biskra, une nappe artésienne
+débitant 500 litres à la seconde, soit 30.000 litres à la minute. Comme
+on peut s'en rendre compte par la photographie, c'est une véritable
+rivière qui vient de jaillir, apportant la richesse dans les oasis de
+l'ouest de Biskra et permettant la mise en valeur de plus de 3.000
+hectares.
+
+Ce débit est de beaucoup le plus important obtenu jusqu'à ce jour dans
+le monde entier par un atelier de forages artésiens; le record antérieur
+appartenait, avec 12.500 litres à la minute, au puits dit Aïn Tarfount
+S'rira, foré on 1907 dans l'oasis de Tamerna (Touggourt) par un autre
+atelier du service des Forages artésiens des territoires du Sud.
+
+Ces heureux succès ne doivent pas être considérés comme des faits
+isolés, à côté il en est de moins éclatants mais dont le nombre
+considérable a permis la mise en valeur et l'extension des oasis de
+l'oued Rhir, de Touggourt, d'Ouargha, El Golea, In Salah.
+
+De 1854 à 1904, le débit total
+des puits forés atteint. 276.000
+litres à la minute.
+De 1904 au 1er mars 1913 183.000
+Soit au total. 459.000
+permettant d'irriguer 1.800.000 palmiers, représentant un revenu annuel
+de près de 9 millions de francs et sous lesquels les indigènes peuvent
+se livrer aux cultures les plus variées.
+
+En présence de ces résultats, il est inutile d'insister sur l'intérêt
+capital que présente pour l'Algérie la continuation méthodique de
+l'oeuvre entreprise et son extension progressive à toutes les régions
+encore déshéritées, où cependant la découverte de l'eau artésienne est
+probable.
+
+
+
+[Illustration: Le général Joffre donnant l'accolade au colonel Teyssier,
+le défenseur de Bitche, promu grand officier de la Légion d'honneur.]
+
+UN DOYEN DE L'ARMÉE FRANÇAISE
+
+La défense de Bitche qui, de juillet 1870, tint bon jusqu'à, la paix
+signée, fut un des faits d'armes admirables qui consolèrent de ses
+deuils la patrie cruellement blessée.
+
+Le colonel Teyssier commandait la place, à la tête de 2.400 hommes, avec
+52 canons, dont 17 seulement pouvaient servir. Contre 20.000 Bavarois,
+il tint deux cent trente jours, ayant essuyé trois bombardements
+successifs. Et, la paix signée, il sortit, emmenant ses drapeaux et ses
+pièces, enguirlandées de lauriers.
+
+Le colonel Teyssier vit encore. Il habite, vieillard de
+quatre-vingt-douze ans, universellement vénéré, Albi, la ville où il
+naquit en août 1821. Et le gouvernement de la République, en un moment
+où il convient de signaler plus que jamais à l'admiration des foules les
+grands devancier, vient de l'élever à la dignité de grand-officier de la
+Légion d'honneur.
+
+Dimanche dernier, M. le général Joffre, le généralissime, le chef
+suprême de l'armée, allait lui remettre la plaque d'argent, insigne de
+cette dignité. Ce fut une cérémonie profondément émouvante.
+
+
+
+Le glorieux défenseur de Bitche, droit encore, et bombant le torse sous
+l'habit noir et le gilet en coeur comme jadis sous la tunique de
+sous-lieu tenant, de blanc ganté, correctement, les cheveux et
+«l'impériale» pas plus que grisonnants, reçut, souriant, devant le
+Jardin national, en présence du drapeau du 15e de ligne,
+respectueusement incliné, l'accolade du général Joffre. Et le soir,
+rentré chez lui, il tenait, à sa famille et à ses amis, ce propos
+touchant, qu'a rapporté, dans le _Matin_, M. Hugues Le Roux: «Je n'ai
+connu qu'un si beau jour: quand les dames et les jeunes filles de Bitche
+m'ont apporté, sur la fin du siège, un drapeau qu'elles avaient brodé
+avec les franges d'une bannière de l'église, et auquel on avait accroché
+l'écharpe du maire de Sarreguemines. En le recevant, je leur ai dit: «Je
+demanderai que ce drapeau soit déposé au musée d'artillerie, jusqu'au
+jour où il pourra être rapporté ici par une armée française valeureuse
+et triomphante.»
+
+UN ENGAGEMENT AU MAROC
+
+C'est une affaire qui fut chaude, comme elles sont toutes au Maroc, où
+l'ennemi a toujours «un cran» extraordinaire, mais dont les journaux
+n'ont point parlé, parce que trop d'incidents, ici et là, et au Maroc
+même, sollicitent leur attention.
+
+Le 24 janvier, le colonel Reibell--qui, en l'absence du général Dalbiez,
+commande la région de Meknès--revenant de Kasbah el Hajeb, un de nos
+postes avancés en pays berbère, avec la colonne Neltner, rejoignait, à
+Aïn Marouf, une force commandée par le chef de bataillon de Laborderie,
+du 4e tirailleurs. Cette arrivée, cette jonction causèrent dans la
+région quelque effervescence. Et à peine le colonel Reibell arrivait-il
+que les crêtes, sur son passage, se garnissaient de Marocains. Peu à
+peu, on les voyait descendre, agressifs, vers le camp. C'était une harka
+des Béni M'Guild qui venait nous attaquer.
+
+Le colonel Reibell confia au commandant de Laborderie le soin de la
+tenir en respect. Un détachement de sortie, sous les ordres du capitaine
+Chardenet, fut formé, avec mission d'attirer, par une attaque simulée,
+suivie d'un mouvement en arrière, les agresseurs qu'on devait ainsi
+attirer dans la plaine. La manoeuvre s'exécuta de façon remarquable, et
+au moment où les Béni M'Guild, au nombre de plus de 2.000, croyaient
+envelopper et tenir les nôtres--trois pauvres compagnies!--ils étaient
+soudain surpris par le feu de l'artillerie, bien embusquée, silencieuse
+jusqu'alors, attaqués par les tirailleurs qui les prenaient de flanc et,
+en quelques moments, balayés, en pleine fuite.
+
+[Illustration: Le commandant de Laborderie. _Phot. Chevalier._]
+
+Ils laissèrent sur le terrain de nombreux cadavres, des armes, des
+chevaux.
+
+«L'heure avancée et la faiblesse de nos effectifs, nous écrit un témoin
+oculaire, ne nous permirent pas de les poursuivre dans leurs gorges
+montagneuses, mais leur déroute était si complète qu'ils laissèrent
+entre nos mains leurs morts et des armes en abondance et que nous pûmes
+rentrer au camp d'Aïn Marouf à la nuit tombante sans essuyer un seul
+coup de feu.»
+
+A la suite de cette brillante action, le commandant de Laborderie a été
+proposé pour le grade de lieutenant-colonel. Il vient, depuis, d'être
+appelé à Casablanca auprès du général d'Esperey, comme sous-chef
+d'état-major.
+
+
+
+[Illustration: M. Thureau-Dangin (portrait par Marcel Baschet).--_Phot.
+E. Creveaux_]
+
+UN DEUIL A L'INSTITUT: M. THUREAU-DANGIN
+
+M. Paul Thureau-Dangin, l'éminent historien qui, on 1908, avait
+remplacé, au secrétariat perpétuel de l'Académie française, le savant
+Gaston Boissier, est mort, cette semaine, à Cannes, où, après une
+maladie de plusieurs mois, il prolongeait une lente convalescence.
+
+M. Thureau-Dangin était âgé de soixante-seize ans. C'est une belle et
+digne figure qui disparaît au milieu du respect attristé de tous ceux
+qui l'approchèrent. Son oeuvre, considérable, est celle d'un monarchiste
+et d'un catholique. Son érudition, très vaste, était servie par une
+sévère méthode et un style précis.
+
+D'abord, il s'était révélé comme publiciste militant. Il avait renoncé à
+ses fonctions d'auditeur au Conseil d'État pour faire dans le
+_Correspondant_ et le _Français_--qui eut aussi pour collaborateurs Mgr
+Dupanloup et, plus tard, Mgr Delagrange--de la politique catholique et
+monarchiste libérale. Deux intéressantes études sur la Restauration:
+_Royalistes et Républicains_ (1874) et _le Parti libéral sous la
+Restauration_ (1876), furent les débuts de sa carrière d'historien. Mais
+il se fit définitivement et universellement connaître par sa grande
+histoire en sept volumes de _la Monarchie de Juillet_ (1884-1892), d'une
+grande richesse d'information, et qui, après avoir valu à son auteur le
+grand prix Gobert à l'Académie française, motiva son admission, en 1893,
+dans cette compagnie.
+
+En 1897, commença la publication du second très important ouvrage de M.
+Thureau-Dangin: _l'Histoire de la Renaissance catholique en Angleterre,
+au dix-neuvième siècle_, achevé seulement en 1906, ouvrage qui résume la
+pensée dominante des dernières années de ce catholique fervent et auquel
+fut ajouté un _Newman_ catholique, recueil, très soigneusement élaboré,
+des lettres et des notes de Newman, publiées à Londres par M. Wilfrid
+Ward.
+
+La mort de M. Thureau-Dangin a causé à l'Institut une émotion profonde,
+et la jeune littérature ne doit pas oublier que c'est à l'initiative de
+ce consciencieux et de ce bienveillant qu'est due la création du prix de
+10.000 francs réservé aux oeuvres d'un ordre élevé.
+
+«M. Thureau-Dangin, a dit excellemment, dans le _Figaro_, M. André
+Beaunier, avait un peu la figure et l'air de ces personnages qui, dans
+les anciens tableaux religieux, se tiennent à quelque distance du saint
+miraculeux ou patient et l'accompagnent d'une humble ferveur.»
+
+Le portrait que nous reproduisons ci-contre exprime toute la bonté,
+toute la clarté douce et la dignité gracieuse du visage disparu.
+
+
+
+[Illustration: Guillaume II. Phot. Y. Zelir, comm. par L. Wende.
+L'empereur d'Allemagne inspectant ses établissements agricoles, à
+Cadinen. LE SEIGLE DE L'EMPEREUR]
+
+GUILLAUME II INDUSTRIEL ET AGRICULTEUR
+
+Il y a quelques jours, l'empereur d'Allemagne, par un discours qui a
+fait grand bruit, ajoutait une figure nouvelle à celles qu'on
+connaissait déjà de lui: Guillaume II propriétaire foncier et, qui plus
+est, d'un domaine modèle auquel il donne ses soins. C'était à une séance
+du Conseil d'agriculture que l'empereur a présenté ses fermes, ses
+champs et ses bestiaux de Cadinen comme le type de ce que peut faire un
+propriétaire entendu qui a la passion des choses de la terre et de
+l'élevage.
+
+Avec la rondeur humoristique qui convient au sujet et qui est,
+d'ailleurs, dans sa nature, Guillaume II a voulu donner à son discours
+la portée d'une leçon générale à l'agriculture allemande. Il a fait
+l'énumération homérique et en même temps statistique exactement, à une
+tête près, des boeufs, vaches, veaux et porcs de ses étables et loué,
+avec un lyrisme spécifiquement prussien, son seigle, le seigle de
+l'espèce Petkus, qu'il était, disait-il, le premier à avoir cultivé dans
+le pays et qui avait résisté victorieusement aux épreuves du dernier
+été, exceptionnellement pluvieux; si bien que, tandis que les autres
+espèces de seigle étaient versées et penchaient tristement la tête, le
+seigle des emblavures impériales «dressait ses épis comme des lances de
+uhlans».
+
+Ce n'est pas la première fois que le nom de Cadinen occupe le public et
+la presse. A peu de distance du domaine dont Guillaume II est si fier,
+il y a une fabrique de majoliques et céramiques en tout genre dont
+l'empereur, depuis longtemps, s'occupe avec l'activité qu'il met à tout
+ce qui l'intéresse. Les poteries de Cadinen étaient une industrie
+locale; il s'est appliqué à la pousser, à l'agrandir, à la lancer. Il a
+demandé des modèles à des artistes et professeurs de Berlin, des
+ouvriers d'art à la fabrique royale. Il a fait de Cadinen une
+fabrication d'art et une fabrication de rapport. On y a ressuscité l'art
+des Lucca et Andréa della Robbia, des terres cuites avec couverte
+émaillée; plus d'une sainte Cécile, d'après Donatello, qui décore les
+intérieurs d'Italie ou d'Angleterre, provient des ateliers de Cadinen.
+La fabrique fournit également des statues de sainteté, bustes,
+plaquettes, sans préjudice de milliers de tuiles vernissées qui
+proviennent d'une briqueterie voisine. L'empereur a donc fait, d'abord,
+brillamment ses preuves d'industriel et de protecteur d'art. Et avec
+quel zèle il a assuré la diffusion commerciale de ses céramiques! Les
+souverains auxquels la couronne de Prusse devait des cadeaux ont reçu
+des produits de Cadinen. Un magasin, ouvert dans un des quartiers les
+plus en vue de Berlin, expose les poteries et céramiques de Cadinen.
+Guillaume II ne laisse échapper aucune occasion de parler de Cadinen. Il
+lui a fait, comme le plus actif des représentants, une clientèle.
+
+Dans son domaine voisin, il est un nouveau personnage, le propriétaire
+foncier. Il a l'oeil à tout. Depuis 1899, il est devenu propriétaire de
+ce bien, qui était fort hypothéqué et que ses précédents possesseurs
+avaient surtout traité en propriété d'agrément. Il s'est piqué d'en
+faire un domaine de rapport. Lors de sa première visite, il avait dit,
+en faisant la moue: «Vraiment les étables à porc, ici, sont mieux que
+les maisons d'habitation des ouvriers agricoles.» Il a voulu que cela
+changeât et, il a aussi prétendu montrer «comment l'Allemagne peut faire
+pour s'affranchir du tribut qu'elle paie au bétail et aux céréales de
+l'étranger et fournir tout ce qu'il faut pour nourrir son peuple».
+Guillaume II a entrepris en même temps toutes les améliorations qui
+constituent le domaine modèle. Les journaliers attachés à la propriété
+impériale sont logés dans des maisons neuves construites sur le modèle
+des cottages rustiques anglais. Chacun de ces cottages est aménagé pour
+quatre familles.
+
+C'est, à vrai dire, toute une colonie que Cadinen. Cette petite
+agglomération de fermes, de cultures, de briqueterie et d'ateliers de
+céramiques, située dans un pays aussi lointain que l'ouest-Prusse, jouit
+de tous les autres avantages d'une commune qui serait proche d'un grand
+centre: elle a ses canalisations, une poste, une école, des pompiers,
+tout,--jusqu'au luxe un peu macabre et qui manque à des villes très
+importantes: celui d'un dépôt mortuaire...
+
+Ce n'est pas impunément que le propriétaire de Cadinen a déclaré être le
+premier à avoir cultivé dans le pays le seigle dit seigle Petkus, cette
+magnifique céréale qui se dresse «comme des lances de uhlans».--Mais
+point du tout, protestent les autres agriculteurs de la région d'Elbing,
+ce seigle nous est bien connu; voilà vingt ans que nous le cultivons
+nous-mêmes. Dans son entrain, Guillaume II a mis le pied sur une
+fourmilière, et les protestations ne manquent pas.
+
+Une autre réflexion de son discours a soulevé plus de commentaires
+encore: «Mon fermier n'était pas à la hauteur, avait dit l'empereur; je
+l'ai mis à la porte et je pense à régir moi-même ma propriété.»
+
+Cela n'a l'air de rien, ce changement de fermier. Or, plus que tout le
+reste, cela fait le bruit d'une affaire d'État. La Société
+d'agriculture, dont le fermier congédié est membre, s'est réunie en
+délibération solennelle et a voté une résolution regrettant la décision
+du souverain et en appelant de l'empereur mal informé à l'empereur mieux
+informé. Ce fermier avait succédé sur le domaine à son père qui l'avait
+administré pendant dix-huit ans. Il est considéré par ses pairs comme un
+homme très capable. Ses pairs le défendent contre l'empereur même.
+Seulement il était en litige, voire en procès, avec le souverain pour un
+bâtiment agricole dont il devait faire en partie les frais. Le tribunal
+d'Elbing avait condamné le fermier; la cour d'appel de Marienwerder a
+condamné l'empereur, et le tribunal suprême de Leipzig l'a également
+débouté, car l'empereur--ou le roi--peut perdre un procès en Prusse, et
+ce pendant à l'affaire du meunier de Sans-Souci et du grand Frédéric est
+la grande curiosité du jour, celle qui alimente la chronique.
+
+Il y a deux choses en Allemagne auxquelles il ne faut pas toucher:
+l'amour-propre professionnel et la solidarité corporative. Telle est la
+morale de cette petite histoire de l'empereur et de son fermier.
+
+[Illustration: La résidence du propriétaire impérial dans le domaine de
+Cadinen.--_Phot. W. Zehr, comm. par L. Wende._]
+
+
+
+LES PROGRÈS DE L'ARMÉE TURQUE A TCHATALDJA
+
+_Un lourd silence, à peine rompu par quelques dépêches officielles, pèse
+sur les opérations des armées bulgares et turques, d'où sont écartés les
+correspondants de guerre. Notre envoyé spécial Georges Rémond a pu
+cependant se rendre sur le front, au camp de Tchataldja, que défendent
+toujours les principales forces ottomanes, en progrès de ce côté. Voici
+les impressions, consignées au jour le jour, qu'il en a rapportées sur
+l'état moral des officiers et de la troupe, et sur la situation
+militaire:_
+
+Quartier général de l'armée de l'Est à Hademkeui, 18 février 1913.
+
+_Jeudi 13 février_--Je suis parti ce matin, à 3 h. 50, de la gare de
+Sirkedji pour Hademkeui, où se trouve le quartier général du commandant
+en chef Izzet pacha. Bulgares et Turcs, d'accord sur ce point, ont
+refusé aux correspondants étrangers la permission d'assister à cette
+deuxième partie de la guerre. Mais, le colonel Djemal bey, gouverneur de
+Constantinople, a bien voulu demander au généralissime qu'une exception
+fût faite pour l'envoyé de _L'Illustration_; Enver bey lui-même a parlé
+en ma faveur, et j'ai été définitivement admis à suivre les opérations
+de l'armée de l'Est.
+
+Un officier, le capitaine Alid bey, est chargé de me conduire à
+Hademkeui. Il s'acquitte de cette mission avec la courtoisie que je n'ai
+jamais cessé de rencontrer ici.
+
+On a ajouté au long train de marchandises un wagon de voyageurs où nous
+prenons place, en compagnie de quelques officiers. Le temps, très beau
+depuis quelques jours, a soudain changé; des rafales de pluie et de
+neige battent aux vitres, et nous arrivons à Hademkeui au jour--un jour
+si gris, si sombre, qu'il se distingue à peine de la nuit--et par la
+tempête.
+
+Le généralissime habite dans un train spécial qui stationne devant la
+gare. Le capitaine Rechid bey, fils du maréchal Fuad, m'offre asile dans
+son compartiment. Je l'ai connu à Derna. Il a repris le poste d'officier
+d'ordonnance d'Izzet pacha qu'il occupait durant la campagne du Yémen.
+Une heure après, il me présente à lui: c'est une superbe figure de
+soldat, mâle, puissante, à l'expression ouverte, aux yeux clairs qui ne
+cachent rien; le corps est comme un bloc, mais sans rien d'alourdi ou de
+lassé; tout l'ensemble respire la force, la confiance en soi, une
+surabondante vitalité.
+
+... L'armée turque a profité du beau temps des jours précédents pour
+occuper les positions abandonnées par les Bulgares. Ses avant-gardes
+avaient atteint hier, du nord au sud de la presqu'île, Ormanli, Safas,
+Kalfakeui, Akalan, Indzegiz, Kadikeui. Elles auraient devant elles
+seulement une division bulgare gardant le contact et couvrant la
+retraite du reste de l'armée.
+
+Il pleut et il neige en même temps; les rafales de vent secouent les
+toiles des tentes, traversent les planches mal jointes des hangars, des
+baraquements où les soldats se sont entassés. Depuis quatre mois qu'ils
+vivent à demi ensevelis dans la boue, imbibés de pluie, ayant perdu
+l'habitude de voir leurs pieds et de se sentir le poil sec, ils semblent
+s'y être accoutumés, tant la matière humaine est éminemment plastique;
+il est vrai qu'ils sont maintenant nourris, qu'ils ont de la soupe
+chaude, de la viande, et qu'un tel ordinaire peut passer pour
+extravagant aux yeux et surtout aux ventres des soldats faméliques de
+Loule-Bourgas et de Viza...
+
+L'UNION DES OFFICIERS
+
+_Vendredi 14_.--Je rends visite au général Ahmed Abouk pacha, commandant
+l'armée de Tchataldja, qui m'avait reçu une première fois lors de ma
+tentative de voyage à travers les lignes bulgares vers Andrinople, et
+dont on a tant parlé depuis, au moment du coup d'État jeune-turc. Ne
+prétendait-on pas que, Tcherkesse d'origine comme Nazim pacha, lié
+d'amitié avec celui-ci, il marchait sur Constantinople à la tête de ses
+troupes, avec la ferme intention de le venger d'une façon terrible? Le
+voici, fort calme et tel que je l'ai vu à ma précédente visite, dans sa
+petite maison d'Hademkeui aux murs couverts de peintures décoratives à
+l'italienne représentant les paysages du Bosphore, le voici, gros,
+débonnaire, d'aspect puissant lui aussi, avec un fin sourire qui plisse
+le coin des paupières et rapetisse les yeux.
+
+Ahmed Abouk pacha est un gentilhomme accompli, d'éducation parfaite. Il
+m'accueille avec la plus grande bienveillance et s'entretient volontiers
+avec moi des événements récents, «L'armée est prête, m'assure-t-il, en
+meilleur état que jamais; la difficulté, c'est de faire la guerre. Nous
+avons contre nous le général Hiver; vous savez quels marécages et quels
+bourbiers nous séparent des Bulgares!» Nous causons longuement. Ahmed
+Abouk est un lettré, un esprit délicat, et surtout réfléchi,
+pondéré,--tout le contraire, je vous assure, de l'aventurier que les
+journaux européens représentaient comme abandonnant son poste devant
+l'ennemi pour marcher à l'assaut de Constantinople.
+
+Et de ces mêmes événements, je m'entretiens avec tous les officiers
+d'Hademkeui, officiers du vieux comme du jeune parti, anciens aides de
+camp de Nazim pacha, avec certains dont la parenté avec les ministres
+d'hier, les conversations que j'ai eues précédemment avec eux, me
+persuadent qu'ils désapprouvent évidemment, dans le fond du coeur, le
+coup d'État de Talaat et d'Enver bey. Ils ne le cachent pas, du reste,
+mais affirment non moins hautement qu'à la guerre le premier devoir d'un
+soldat est de faire abstraction de ses idées personnelles, de ses
+sentiments, fussent-ils les plus chers. Je ne puis vous répéter tous
+leurs propos. En voici quelques-uns qui me semblent particulièrement
+significatifs, étant donné la personne qui les a tenus: c'est le
+commandant Nadji bey, officier d'état-major d'Izzet pacha et gendre de
+Kiamil pacha, le grand vizir qui vient d'être renversé.
+
+--«J'ai été prévenu, me dit-il, de la révolution du 23 une demi-heure
+après qu'elle fut accomplie. Je pris mon sabre et courus immédiatement à
+la Sublime-Porte pour protéger mon beau-père. Je vis Nazim pacha tué de
+deux balles dans la tête qui s'étaient entre-croisées. Tout honnête Turc
+doit pleurer la mort de ce très valeureux soldat qui, toujours et en
+toute circonstance, a accompli son devoir; cette mort, je connais trop
+Enver pour croire qu'elle ait été préméditée par lui. Quant au grand
+vizir, on a assuré qu'on lui avait arraché sa démission le revolver au
+poing; c'est une erreur: on lui a dit seulement que Nazim était déjà
+mort, et sans doute était-ce par là le menacer suffisamment. A partir du
+moment où j'arrivai auprès de lui, il ne fut plus inquiété. Nul ne peut
+soupçonner la bonne foi et le patriotisme d'hommes comme Kiamil pacha et
+Noradounghian effendi. Mais ils étaient persuadés de la nécessité de la
+paix. Et aussi le terrain sur lequel ils voulaient s'appuyer leur a
+manqué. Ils comptaient, mon beau-père tout particulièrement, sur
+l'Angleterre et sur la France; elles n'ont rien voulu faire, pas un
+mouvement, pas un pas, pas dire un mot pour nous... Mais cela, c'est le
+passé. Aujourd'hui, vous ne verrez dans toute l'armée turque que des
+officiers unis par une seule pensée, celle de combattre et de vaincre
+les ennemis de la patrie.»
+
+Ces déclarations me sont faites avec un tel accent de gravité et de
+sincérité, par un officier attaché de si près à l'ancien gouvernement,
+que je ne puis les mettre en doute. Plus de cinquante autres du même
+genre sont venues les confirmer; je pense que, s'il y a eu quelques
+troubles ou quelques incidents, ils ont dû être tout à fait isolés et de
+peu d'importance. Je dois dire encore que de telles déclarations n'ont
+pas été provoquées dans une sorte d'interview, où la personne interrogée
+se tient en défense, mesure ses mots, et ne livre que ce qui lui paraît
+convenable, mais m'ont été faites au cours de la conversation, dans
+l'intimité, la familiarité et le laisser-aller de la vie d'un camp.
+
+Le commandant Nadji bey est l'une des figures les plus attachantes
+d'officiers turcs que j'aie connues. Tandis que la pluie tombe
+torrentiellement, que les fondrières se creusent de plus en plus,
+rendant tout mouvement impossible, nous conversons durant de longues
+heures. C'est un patriote passionné. Il me parle de la France avec une
+ardente sympathie. «Qu'avez-vous eu jamais à nous reprocher de sérieux?
+Nous sommes allés, il est vrai, à l'école de l'armée allemande; mais nos
+sentiments étaient turcs et français, nous avons appris à lire, à
+sentir, à penser, dans vos livres.» Et, feuilletant _L'Illustration_, le
+commandant Nadji tombe sur la belle photographie qui représente «le
+meunier, son fils et l'âne», transportés à Bokhara, et, tout dùdong, il
+me récite la fable, avec un ton parfait; et il m'en récite d'autres
+encore à n'en plus finir, et s'il a oublié un mot, auprès de lui le
+docteur Oraan Abdi ou Rechid bey le lui soufflent. Puis il dit aussi à
+mi-voix, comme pour lui-même, des poésies patriotiques apprises à
+l'école, l'une, le Soldat, dont il ne se rappelle plus l'auteur, et qui
+se termine par ce beau vers:
+
+_Dis que morts pour la France, ils l'ont faite immortelle!_
+
+--tout cela sans emphase, d'une voix émue, d'une diction très juste et
+touchante: «Hélas! nous ne sommes pas morts, nous autres, nous sommes
+encore ici!»
+
+DANS LES MARÉCAGES DU KARASOU
+
+_Dimanche 16_.--Hier, les Turcs ont avancé jusqu'à Kabatchekeui, à
+quinze kilomètres en avant de Tchataldja.
+
+Dans la nuit de samedi à dimanche, il a gelé; la neige a remplacé la
+boue. Nous en profitons pour partir dès le matin pour Tchataldja. La
+bise du nord coupe les lèvres, gèle les mains sur les brides et les
+pieds sur le fer des étriers. La route est encombrée de voitures, de
+chariots à boeufs portant munitions et vivres, de soldats allant et
+venant. Une file de voitures amène des avant-postes et des campements
+éloignés les malades que l'on évacue sur les hôpitaux du Croissant-Rouge
+et de San Stéfano. Quand je pense au sinistre convoi des cholériques,
+aux spectres bleus en procession des journées de novembre, ceux-ci font
+presque plaisir à voir: voilà de bonnes figures rassurantes de malades
+de droit commun, blessés, rhumatisants, enrhumés, catarrheux; on peut
+les regarder, les frôler, les toucher, sans prendre peur.
+
+
+[Illustration: Sur la rive du Karasou débordé, près de Bachtchekeui: au
+premier plan, le capitaine Rechid bey.]
+
+[Illustration: Le pont en pierre de Tchataldja, détruit par les Bulgares
+et provisoirement réparé par les Turcs.]
+
+[Illustration: Le quartier musulman de Tchataldja ruiné de fond en
+comble par les Bulgares avant leur retraite.]
+
+[Illustration: Dans la même ville, le quartier grec et bulgare respecté
+par les Turcs à leur retour.]
+
+Les chevaux glissent sur la terre gelée, trébuchent dans la boue durcie;
+nous suivons la voie du chemin de fer, puis traversons les lignes
+successives de défense. On a prodigieusement travaillé depuis un mois:
+tranchées, fils de fer, abris pour l'artillerie, tout cela se développe,
+s'entremêle en un réseau qu'aucun ennemi, si sagace et si entreprenant
+soit-il, ne débrouillera à coup sûr.
+
+Maintenant, c'est aux Turcs d'en sortir, et de faire traverser de
+nouveau à leurs troupes les marécages du Karasou où s'enlisent hommes et
+chevaux. Lentement, méthodiquement, ne se risquant plus à l'imprudente
+offensive du début de la guerre, ils avancent, reconstruisant à mesure
+la ligne du chemin de fer, les chaussées, les ponts détruits par les
+Bulgares dans leur retraite.
+
+A Bachtchekeui, je repasse, sur un pont cette fois, le Karasou débordé
+où je pris, en décembre dernier, un bain involontaire. Ce serait plus
+grave aujourd'hui: les eaux roulent profondes et jaunes, toute la plaine
+est inondée, à demi recouverte d'une légère couche de glace. Au delà,
+nous suivons de nouveau la voie du chemin de fer. Voici le point où je
+fus accueilli par les officiers bulgares. Des Turcs y travaillent à
+rétablir un pont démoli par l'ennemi.
+
+Sur cette plaine que j'avais vue silencieuse, sinistre, entre les deux
+armées, marquée de petits drapeaux rouges et blancs signalant les
+frontières qu'il ne fallait pas franchir, habitée seulement par quelques
+centaines de cadavres, et par les charognards, chiens et corbeaux, tout
+s'agite, maintenant, tout s'efforce pour la marche en avant. Au loin,
+de-ci de-là, partout, des files de petits hommes se dépêtrent comme ils
+peuvent, penchés en avant, luttant avec les épaules autant qu'avec les
+pieds...
+
+Quels beaux dessins, quels tableaux rapporterait d'ici un peintre ayant
+à la fois le sens du pittoresque et du grand style! Cet horizon infini
+de plaine et de grands mouvements de collines, cette terre comprimée
+sous un ciel, bas où roulent les uns sur les autres, charriés par le
+vent du nord, les gros nuages de tempête et de bourrasque venus de la
+mer Noire; et, dans ce vaste décor, ce spectacle de guerre pauvre, ces
+soldats caparaçonnés de boue jusqu'au visage, ayant la couleur du ciel
+et de la terre, ces bonshommes Janvier et ces pères Noël dérisoires sous
+leur capuchon pointu, emmitouflés dans leurs loques, et se désolant de
+ne jamais apercevoir leurs pieds, ces cadavres souillés que lave
+incessamment l'eau du ciel et celle qui roule des talus, ce régiment qui
+se démène péniblement dans le marécage et déplace lentement ses anneaux
+comme un énorme serpent, ces ouvriers assis en rond, les fesses dans
+l'eau, et qui se chauffent autour d'un feu de bois allumé je ne sais
+comme, et portent maladroitement à leur bouche avec leurs mains
+engourdies un gros quignon de pain où ils mordent à même,--quelle toile
+de misère, quel fond grandiose, quelle quantité de détails grotesques ou
+magnifiques, quelle unité dans la couleur, la composition, le mouvement!
+
+Et pourquoi tout cela, pour quel bénéfice tant de morts, tant de
+souffrance, tant d'efforts? Qu'en retirera cette terre je ne sais
+combien de fois ravagée par les deux armées? Pourquoi ont combattu ceux
+qui sont là couchés et ne finissent pas de pourrir dans ces boues de la
+plaine inondée du Karasou? Je me rappelle le mot sinistre, désespérant,
+de Renan: «Les seuls vaincus d'une guerre, ce sont les morts.» Alors,
+pourquoi se battre? La seule chose importante, c'est de ne pas se faire
+tuer. Et je m'arrêterais à cette pensée, si je n'entendais en réponse
+les mots que me disait hier le commandant Nadji bey: «Pourquoi ne
+sommes-nous pas morts aussi pour notre pays?» Qui sait? des hommes qui
+auraient renoncé à la guerre, renoncé au risque de se faire tuer pour
+quelqu'un ou quelque chose, seraient sans doute incapables d'aimer, de
+jouir, de goûter quelque plaisir de la vie. Il faut le condiment de la
+mort à n'importe quelle haute joie de l'intelligence ou des sens, et cet
+engrais à la plante de n'importe quelle civilisation.
+
+CE QUI A ÉTÉ DÉTRUIT ET CE QUI SUBSISTE A TCHATALDJA
+
+... Le pont de pierre sur la route de Tchataldja est déjà réparé.
+Bientôt nous arrivons à la ville. Du quartier musulman qui comptait
+environ trois mille habitants, pas une maison n'est restée debout. Avant
+de se retirer, les Bulgares ont tout incendié, tout détruit
+systématiquement; à peine quelques pans de mur, quelques cloisons de
+bois, se dressent encore; deux mosquées ont été à peu près épargnées,
+mais transformées en étables, souillées, emplies de fumier, et les
+tombes ont été brisées une par une. Rien, me semble-t-il, ni raison
+stratégique, ni autre, ne justifie cette sauvagerie. La destruction
+s'arrête géométriquement aux premières maisons grecques et bulgares; de
+ce côté, la ville n'a pas été touchée, et les Turcs, en en prenant
+possession de nouveau, et après avoir traversé les débris de ce
+qu'avaient été les demeures de leurs frères musulmans, n'y ont pas brisé
+une seule vitre: écoles, églises grecques sont intactes. Il faut louer
+cette douceur, ou cette discipline, ou cette apathie, comme vous voudrez
+l'appeler; je l'admire; mais, dans le fond de mon coeur, il me semble
+que c'est là l'effet d'une vertu passive et que je ne sens point.
+
+L'été, en temps de paix, cette petite ville, avec ses maisons menues,
+ses beaux arbres épais, les taches noires des cyprès, les jolies
+mosquées, les fontaines, les jardins, adossée à la haute colline, devait
+être charmante. Nous parcourons les rues; les autorités civiles ont
+repris leur poste; les services se réorganisent, la gendarmerie s'est
+réinstallée.
+
+Cependant le soir tombe. Il nous faut regagner Hademkeni par les mêmes
+chemins embourbés, et nous y arrivons à la nuit.
+
+_Mardi 18_.--Depuis deux jours, il neige. La terre semble tout près du
+ciel blanc, puis le vent tourne au sud, tout fond, tout se décompose en
+une inexprimable marmelade. Aucune opération militaire ne pouvant avoir
+lieu par un temps pareil, je laisse mes bagages ici et je vais passer
+quelques jours à Constantinople. On m'avertira dès que la marche en
+avant reprendra.
+
+OPÉRATIONS A GALLIPOLI ET MOUVEMENTS DE TROUPES
+
+Constantinople, vendredi 21 février.
+
+J'apprends, à mon retour, les dernières nouvelles des opérations à
+Gallipoli. La situation ne s'est pas modifiée depuis le 8 à Boulaïr.
+Mais à cette date les Turcs ont subi un gros échec lors de leur
+tentative de débarquement à Charkeui; c'est ce qu'avaient bien vu les
+marins italiens des vaisseaux de guerre en franchissant les Dardanelles.
+Les Turcs avaient voulu combiner une offensive en dehors des lignes de
+Boulaïr et un débarquement à Charkeui; tous deux ont échoué.
+Officiellement on avoue 1.200 morts, officieusement 3.000, les Bulgares
+disent 6.000. A Tchataldja, il n'y a eu que quelques escarmouches à
+Akalan et à Kalfakeui, avec quelques douzaines de morts de côté et
+d'autre.
+
+Khalil bey, qui commandait en Tripolitaine devant Homs, a pris la
+direction d'un régiment de volontaires et bataille avec les Bulgares
+entre Bogados et Silivri.
+
+C'était le 10e corps (Hourchid pacha et Enver bey) qui devait être
+employé aux débarquements. La 30e division, qui était à Kartal sur la
+Marmara, aurait été transportée en partie à Chilé sur la mer Noire. La
+31e division aurait en partie quitté Ismidt; il resterait à Panderma
+deux divisions, celle de Siwas et celle de Karpout; et la division de
+cavalerie kurde et arabe est toujours immobile à Seutari.
+
+Je crois que l'idée de débarquements partiels à Rodosto, Silivri,
+Eregli, a été abandonnée, et que toutes les troupes disponibles ont été
+envoyées à Gallipoli où l'on craint un débarquement des Grecs à revers
+des positions turques et où l'attaque des Bulgares se fait pressante. Il
+y avait devant Gallipoli, il y a trois jours, 20 grands transports et 19
+petits.
+
+... Après deux jours passés ici, comme le temps s'est remis au beau et
+au froid, je repars cette nuit pour Tchataldja.
+
+_Georges Rémond._
+
+_Une mosquée incendiée par les Bulgares, à Tchataldja._
+
+
+
+LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
+
+_Littérature militaire._
+
+Le général Maitrot a réuni les articles qu'il publia en 1911 et 1912
+dans le _Correspondant_ en un volume intitulé _Nos Frontières de l'Est
+et du Nord_ (Berger-Levrault, 3 fr. 50), où il étudie la physionomie
+probable d'une attaque allemande et les questions qui s'y rattachent:
+neutralité de la Belgique et de la Suisse, troupes de couverture, etc.
+On a plaisir à voir le général Maitrot, qui a accompli toute sa carrière
+au 6e corps, dont il a été pendant plusieurs années le chef
+d'état-major, se dégager des réticences et des sous-entendus dont la
+plupart des écrivains s'embarrassent lorsqu'ils discutent les
+éventualités d'une guerre future; il aborde le problème de front, sans
+optimisme de commande et sans noyer les données dans le vague.
+Exposition nette, discussion serrée, conclusions logiques. Celles-ci
+sont souvent assez peu réconfortantes, du moins sur certains points. Ce
+n'est pas sans inquiétude, j'allais dire sans angoisse, qu'on lit la
+description vivante de l'invasion de la Woëvre par les unités de
+couverture du XVIe corps allemand, passant presque sans opposition au
+nord et au sud de Verdun pour détruire la ligne ferrée
+Mézières-Commercy, où s'effectuera notre concentration.
+
+Nous regrettons de ne pouvoir énumérer toutes les conclusions que
+contient cet intéressant ouvrage. En voici les principales: le général
+Maitrot estime que l'offensive allemande consistera en un combat
+démonstratif partant du front Metz-Donon, tandis qu'elle cherchera la
+décision par un mouvement débordant notre gauche. Cette opération serait
+confiée à cinq corps d'armée concentrés entre Trèves et Saint-With,
+tandis que deux autres corps d'armée feraient face aux troupes belges,
+plus au nord. Ainsi, la neutralité de la Belgique sera violée, car les
+forces militaires de cette puissance ne sont pas, dans leur état actuel,
+capables de la faire respecter.
+
+Pour y parvenir, il faudrait, d'après l'auteur, porter l'effectif de
+paix de 45.000 à 100.000 hommes et celui de guerre de 180.000 à 300.000.
+La Suisse, donnant l'exemple à son émule septentrionale, a su former une
+armée assez forte pour enlever à chacun le désir d'utiliser son
+territoire en cas de conflit.
+
+Examinant le rôle de nos alliés, le général Maitrot nous engage à ne pas
+compter sur eux et à ne faire fond que sur nous-mêmes. Excellent
+conseil. L'auteur montre clairement comment la Russie, en éloignant une
+grande partie de ses troupes actives de sa frontière occidentale, a
+singulièrement diminué la valeur de sa coopération. La lenteur de sa
+mobilisation et de sa concentration permettent ainsi aux Allemands
+d'employer contre nous, dès le début des hostilités, la presque totalité
+de leurs forces. Selon le général Maitrot l'appui de l'Angleterre serait
+encore plus problématique: elle ne se démunirait pas de ses troupes pour
+combattre l'ennemi sur le continent. Cette opinion nous paraît
+discutable. L'Angleterre, dont la politique a généralement consisté à se
+servir des armées des autres puissances, n'a cependant jamais hésité, au
+moment du péril, à employer la sienne. Les efforts de M. Haldane ont
+précisément tendu à libérer l'armée active, grossie de sa réserve et de
+l'ancienne milice, de la défense du royaume, pour pouvoir l'utiliser à
+l'extérieur.
+
+Cette réserve faite, on ne peut que souscrire à la plupart des
+desiderata de l'auteur, y compris ceux qu'il exprime au sujet de notre
+loi de recrutement «plus politique que militaire», dont le rendement
+reste insuffisant.
+
+[Illustration: L'antenne. Le poste. Le nouveau poste de T. S. F. à
+Bac-Mai (près Hanoï).]
+
+C'est également la question des effectifs, surtout de ceux de
+l'infanterie, dont s'occupe le capitaine Le Français, dans _Une réponse
+française au programme militaire allemand_ (Berger-Levrault, 2 fr. 50).
+Sans modifier sensiblement le mode de service actuel, l'auteur espère
+remédier à la diminution de la natalité par la réorganisation des unités
+et la formation d'un grand nombre de bataillons arabes et noirs. Il
+désire qu'on porte le nombre des bataillons algéro-tunisiens à 68, des
+sénégalais à 72. Malgré l'introduction du service obligatoire pour les
+indigènes, mesure qui nous semble très malheureuse, il est douteux qu'on
+puisse obtenir cette considérable augmentation d'effectifs sans nuire à
+la qualité des troupes. En Europe, le capitaine Le Français croit
+pouvoir créer un nouveau corps d'armée et améliorer la valeur des
+compagnies en réduisant l'une d'elles par bataillon au rôle de
+compagnie-cadre. Il y a dans cet ouvrage des idées nouvelles et hardies,
+une documentation étendue, des projets élaborés avec soin et formulés
+avec précision.
+
+R. K.
+
+_Nos lecteurs trouveront dans le numéro de cette semaine de_ La Petite
+Illustration, _et sous le même titre de rubrique: «Les Livres et les
+Ecrivains», une autre partie de notre revue des livres nouveaux._
+
+
+
+M. HENRI GOUNOUILHOU
+
+Le directeur de la _Gironde_ et de la _Petite Gironde_, les deux grands
+journaux bordelais qui comptent parmi les mieux rédigés et les plus
+influents du Sud-Ouest, M. Henri Gounouilhou, est mort, la semaine
+passée, âgé de cinquante-neuf ans à peine.
+
+[Illustration: M. Henri Gounouilhou.--_Phot. Terpereau._]
+
+Il appartenait à une famille de journalistes en qui les vertus
+professionnelles sont de tradition. Très jeune, il avait été associé à
+l'oeuvre de son père, le fondateur des deux quotidiens dont, après sa
+mort, survenue au mois de mars de l'an passé, il prit la direction, et
+qu'il sut, à son tour, faire prospérer. Il partageait lui-même, depuis
+quelques années, la conduite d'une entreprise devenue considérable avec
+son fils, M. Marcel Gounouilhou, et son neveu, M. Custave Chapon, qui
+lui succèdent aujourd'hui.
+
+La presse française perd en ce journaliste excellent, dont toute
+l'activité, tout le talent furent consacrés à la même cause, un de ses
+représentants les plus respectés.
+
+La situation importante qu'il y occupait, les sympathies dont, de tous
+côtés, il était entouré, l'estime attachée à son nom, ont assuré à ses
+obsèques, célébrées à Bordeaux, un caractère de grande solennité. Dès la
+nouvelle de sa mort, M. Fallières et M. Poincaré, ainsi que plusieurs
+membres du gouvernement, avaient tenu à exprimer par télégrammes à Mme
+Gounouilhou et à sa famille leurs regrets personnels. M. Chaumet,
+sous-secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes, les autorités
+bordelaises et une foule d'amis et de collaborateurs, assistaient au
+service funèbre. Et, après la cérémonie religieuse à la cathédrale
+Saint-André, des discours évoquèrent, devant la tombe, la noble figure
+du disparu.
+
+
+
+UN GRAND BATISSEUR
+
+Une bien intéressante et sympathique figure vient, de disparaître en la
+personne de M. Eugène Thome qui fut, avec son père, le grand
+collaborateur et l'homme de confiance d'Haussmann et d'Alphand dans les
+grands travaux qui, sous le second Empire, ont transformé Paris.
+
+Le chef de la dynastie, Joseph Thome, né en 1809, dans une petite
+commune du Gard, vint à Paris «en sabots», simple tailleur de pierres.
+Par son intelligence des affaires et par sa probité, il conquit des
+sympathies nombreuses et devint le grand bâtisseur du quartier de
+Chaillot.
+
+On le vit bientôt percer puis amorcer par des constructions relativement
+cossues tous les nouveaux quartiers: boulevard Saint-Denis, rue
+Neuve-des-Petits-Champs, rue du Havre, avenue Gabrielle, avenue de
+l'Aima, avenue d'Iéna, rue de Lubeck, avenue Bosquet, rue de Rennes,
+etc. Ces immeubles, construits de 1800 à 1880, nous semblent aujourd'hui
+de style un peu terne; c'étaient des palais à côté des maisons basses
+qu'ils remplaçaient. Le grand entrepreneur inspirait une confiance
+illimitée; on raconte qu'un soir le duc de Galliera lui avança 20
+millions, demandés à l'improviste et nécessaires pour un cautionnement à
+verser le lendemain.
+
+[Illustration: M. Eugène Thome.--_Phot. Mathieu-Deroche._]
+
+M. Eugène Thome, qui vient de mourir, était né à Paris en 1843. Pendant
+vingt ans il fut le collaborateur de son père qu'il aida à consolider
+une fortune, honnêtement gagnée, d'environ 40 millions. Retiré des
+affaires, il s'était adonné à l'agriculture. Ayant acheté, il y a
+quelques années, le domaine de Pinceloup, près de Rambouillet, il avait
+restauré et transformé cette demeure avec un goût judicieux, s'amusant à
+sélectionner et à perfectionner le bétail de la ferme, en même temps
+qu'il préparait des chasses princières auxquelles il conviait l'élite de
+la société parisienne. M. Eugène Thome était l'oncle de MM. Ernest et
+François Carnot.
+
+
+
+DOCUMENTS et INFORMATIONS
+
+LA T. S. F. À HANOÏ.
+
+Le gouverneur de l'Indo-Chine vient d'inaugurer le poste de télégraphie
+sans fil récemment installé à Bac-Mai, à 3 kilomètres d'Hanoï.
+
+Cette station est actuellement la plus puissante de l'Extrême-Orient;
+elle fait partie du réseau local de l'Indo-Chine qui comprend déjà trois
+autres postes, cap Saint-Jacques (Cochinchine), Kien-An (Haïphong),
+Quang-Tchéou-Wan (Chine), et qui doit être relié au grand réseau
+intercolonial par la station centrale de Saïgon dont la construction va
+être commencée.
+
+Le poste de Bac-Mai dispose d'une puissance de 35 kilowatts et emploie
+l'étincelle musicale. L'antenne comprend deux éléments:
+
+Une nappe horizontale formée par 10 fils bimétalliques que supportent 4
+pylônes en acier, de 75 mètres de hauteur, disposés aux angles d'un
+rectangle de 150 mètres de longueur sur 50 mètres de largeur.
+
+Deux parties inclinées, l'une vers le poste, l'autre vers le bout libre
+de l'antenne, soutenues par deux petits pylônes placés respectivement à
+80 et à 220 mètres des pylônes principaux.
+
+Ce système d'antenne a une longueur totale de 480 mètres et couvre une
+surface totale de 15.000 mètres.
+
+Avec le tiers de la puissance disponible, Bac-Mai a été entendu par le
+petit poste du cap Saint-Jacques, situé à 1.200 kilomètres dont 1.000
+kilomètres de forêts et de montagnes élevées; ses signaux ont été reçus,
+le jour, par des navires se trouvant à plus de 2.600 kilomètres. La
+portée nocturne n'a pas encore été déterminée, elle atteindra
+probablement 4.000 à 4.500 kilomètres.
+
+Tous les appareils, de construction exclusivement française, ont été
+installés sous la direction du capitaine Péri, chef du service
+radiotélégraphique de l'Indo-Chine. Ces résultats prouvent une fois de
+plus que, malgré les allégations contraires, notre matériel technique de
+T. S. F. vaut largement celui de l'étranger; ils confirment en outre la
+compétence des officiers chargés d'établir notre réseau intercolonial.
+
+FLORAISON EXCEPTIONNELLE DE L'AMANDIER.
+
+La douceur extraordinaire de la température dont nous avons joui
+jusqu'en ces jours derniers a provoqué des avances de végétation tout à
+fait anormales; on a pu cueillir des roses superbes, pendant le mois de
+décembre, dans les jardins de M. Cochet-Cochet, à Coubert
+(Seine-et-Marne).
+
+Mais il est particulièrement curieux de comparer quelques dates de
+floraison de l'amandier, depuis huit ou dix ans: 25 janvier en 1913, 24
+février en 1912, 28 février en 1906, 7 mars en 1905, 11 mars en 1911, 12
+mars en 1910, 20 mars en 1907, 23 mars en 1908.
+
+L'hiver 1912-1913 apparaît donc comme beaucoup plus doux que les hivers
+bénins auxquels nous sommes habitués. Les froids récents ont arrêté la
+végétation sans grand dommage pour l'agriculture; la vigne, notamment,
+n'était pas encore assez avancée pour souffrir de cette modification
+brusque de l'état atmosphérique.
+
+LE PLUS GRAND AQUEDUC DU MONDE.
+
+On vient d'achever aux États-Unis un aqueduc qui, par la longueur du
+parcours autant que par les difficultés et la rapidité de construction,
+semble l'emporter de beaucoup sur tous les travaux exécutés jusqu'ici.
+
+Cet aqueduc est destiné à alimenter en eau potable Los Angeles, une des
+principales villes de Californie. Mesurant 235 milles de longueur, soit
+376 kilomètres, il peut actuellement amener chaque jour un million de
+litres d'eau répartis en cinq réservoirs. Partant des montagnes de la
+Sierra Nevada, il traverse le désert de Mojave et atteint la vallée de
+San Fernando où la conduite en maçonnerie est remplacée par des tubes en
+acier de 6 pieds de diamètre.
+
+Les travaux furent commencés en 1905, et, à partir de 1908, ils
+occupèrent une armée de 5.000 ouvriers. On se trouva en présence de
+difficultés considérables pour l'approvisionnement en eau et en vivres,
+la distance des chantiers à une voie ferrée variant de 5 à 35 milles. Il
+fallut, dès le début, créer 390 milles de chemins, poser 120 milles de
+rails dans le désert et installer 350 milles de lignes téléphoniques. Au
+cours de l'été, la température atteignait 49 degrés centigrades. Sur une
+longueur de 53 milles l'aqueduc est formé par un tunnel creusé dans le
+granit.
+
+L'eau suit la pente naturelle du sol, partant de l'altitude de 3.812
+pieds pour arriver à celle de 276 pieds à Los Angeles.
+
+Ce travail gigantesque a coûté 125 millions; sauf sur un parcours de 9
+milles, il a été entièrement dirigé par l'administration municipale.
+
+LE RÉSEAU
+
+DES PRIMEURS ET DES FLEURS
+
+A l'occasion du concours général agricole qui vient de se tenir au Grand
+Palais, la Compagnie P.-L.-M. nous a présenté, en cet aride mois de
+février, un hall fleuri rappelant par l'abondance, la fraîcheur et la
+variété des coloris, les plus jolis décors de l'horticulture française
+aux expositions de printemps. A côté des roses, des anémones, des
+giroflées, des oeillets cueillis dans les jardins de la Méditerranée, les
+légumes de Provence ou d'Algérie faisaient ressortir l'or des oranges et
+des citrons récoltés à Nice, à Blida, au Maroc, chantant aux Parisiennes
+encadrées de fourrures les bienfaits du soleil. Une telle exposition,
+irréalisable il y a une vingtaine d'années seulement, apparaît
+aujourd'hui comme une chose toute simple. Nous sommes, en effet,
+habitués à fleurir nos salons hiver comme été; les fraises embaument nos
+tables avant que les marronniers aient achevé leur feuillaison, nous
+savourons les petits pois d'Algérie quand ceux de Clamart sont à peine
+sortis de terre. Ces résultats, dont le réseau P.-L.-M. a voulu nous
+offrir une synthèse amusante, ont, pourtant, nécessité un effort
+considérable et un grand esprit de suite.
+
+Les Compagnies du Midi et d'Orléans ont montré un zèle louable; mais la
+question a été résolue avec une ampleur exceptionnelle par la Compagnie
+P.-L.-M., dont le réseau court sous tous les climats, depuis les plaines
+de la Beauce et les hautes vallées alpestres jusqu'aux rives africaines
+de la Méditerranée.
+
+Il fallait, avant tout, assurer la rapidité de transport, problème que
+rendent particulièrement ardu l'affluence des voyageurs hivernaux, la
+longueur du parcours entre la région de Nice et Paris, la nécessité
+d'arrêts fréquents pour recueillir les colis amenés sur des points
+multiples de la grande artère.
+
+Naguère encore, les fleurs expédiées de Nice étaient remises, dans la
+mesure du poids disponible, à certains trains de voyageurs, à
+l'exclusion des grands rapides. Devant l'accroissement du trafic, la
+Compagnie n'a pas hésité à créer un train spécial, à marche accélérée,
+qui ramasse les colis de fleurs dans tous les centres d'expédition
+situés entre Nice et Marseille. De cette dernière gare les fourgons sont
+acheminés par des trains rapides ou express sur leurs différentes
+destinations: Paris; Londres, via Boulogne; la Belgique, la Hollande,
+l'Allemagne, via Jeumont et Petit-Croix; la Suisse, via Genève, etc.
+
+[Illustration: Graphiques montrant la progression du trafic des fleurs
+et des primeurs, en grande vitesse, sur le réseau P.-L.-M.]
+
+Dans ces conditions, les fleurs cueillies à Nice le matin et expédiées
+à une heure du soir parviennent à:
+ Durée
+ de transport.
+Paris, le lendemain à 10 h. 30 matin. 21 h. 30
+Boulogne, 6 h. 30 soir. 29 h. 30
+Francfort-sur-Mein, 1 h. 01 soir. 33 h.
+Londres, surlendemain 4 h. 30 matin. 39 h. 30
+Bruxelles, 5 h. 06 matin. 40 h.
+Cologne, 6 h. 58 matin. 40 h. 58
+Berlin, 8 h. 06 matin. 42 h.
+
+Pour les fruits et primeurs, l'organisation est plus complexe.
+
+Indépendamment des trains de messagerie habituels, la Compagnie met en
+marche, chaque jour, de six à dix trains spéciaux de denrées qui
+assurent le transport rapide des fruits et primeurs en provenance de
+l'Algérie ou du midi de la France, à destination de Paris, de
+l'Angleterre, de l'Allemagne et de la Suisse. La vitesse moyenne atteint
+60 et 65 kilomètres à l'heure sur la majeure partie du parcours, et la
+durée totale du trajet Marseille-Paris varie de 22 à 24 heures.
+
+La région d'Avignon et de Barbentane, centre de production le plus
+important du réseau, est desservie par trois groupes de trains qui
+partent respectivement d'Avignon entre 2 heures et 4 heures de
+l'après-midi, entre 7 heures et 9 heures du soir, entre 1 heure et 4
+heures du matin. Ces trains arrivent à Paris le lendemain entre 10
+heures du matin et 1 heure, entre 3 heures et 5 heures de l'après-midi,
+ou le jour même entre 7 heures et 11 heures du soir.
+
+Des services de correspondance rapides, créés par les Compagnies du Nord
+et de l'Est et par les chemins de fer allemands permettent aux fruits et
+légumes expédiés d'Avignon d'arriver à Londres en 37 heures, à Cologne
+en 40 heures, à Berlin en 68 ou 72 heures.
+
+Pour éviter les effets de la chaleur et de la fermentation en cours de
+route, le P.-L.-M. a fait construire des wagons spéciaux, largement
+aérés, avec caisse et toiture à doubles parois, admis à franchir la
+frontière sans transbordement; 2.900 voitures de ce type sont
+actuellement en service.
+
+En même temps qu'elle doublait presque la rapidité du transport, la
+Compagnie réduisait les tarifs dans des proportions dépassant souvent
+60% et dont le tableau ci-dessous fait ressortir l'importance.
+
+[Illustration: _Tableau montrant un exemple des réductions de tarifs
+appliqués par le P.-L.-M. au transport en grande vitesse des fruits et
+légumes frais. (On a négligé les centimes.)_]
+
+Dans ces conditions, le trafic intérieur, le trafic international et le
+trafic franco-algérien devaient suivre une marche ascensionnelle
+constante que résument les graphiques ci-dessus. (Les périodes de baisse
+correspondent, en général, à des années de mauvaise récolte.)
+
+Enfin, l'administration du P.-L.-M. ne s'est point seulement préoccupée
+de diminuer le temps et le prix du transport; elle a encore envisagé la
+question de l'emballage qui joue un grand rôle dans le commerce des
+fruits et des primeurs. Elle a établi des concours d'emballage dans
+toutes les régions desservies par son réseau: à Marseille à Digne, à
+Bastia, à Avignon, à Lyon, à Auxerre, à Beaune, à Nice, à Antibes, à
+Tunis, à Bizerte, etc. Cette initiative a produit d'excellents
+résultats, car les fruits du Midi nous arrivent plus frais et plus beaux
+qu'il y a dix ans.
+
+Ils nous arrivent également meilleurs, car la Compagnie a distribué
+gratuitement dans nos départements méridionaux et en Corse une quantité
+considérable de boutures de vignes, des milliers de plants de fraises,
+des semences de tomates et de pommes de terre très appréciées sur
+certains marchés: elle a encouragé la production de la prune
+«reine-Claude verte» et de la mirabelle, en donnant un grand nombre de
+beaux plants de ces deux variétés dans les régions convenant le mieux à
+la culture du fruit.
+
+Notons enfin que la Compagnie a institué en Angleterre, en Allemagne, en
+Belgique, en Suisse, des représentants et des agents commerciaux
+destinés à servir de trait d'union entre la clientèle étrangère et les
+producteurs de Provence. Ces agents font connaître à nos cultivateurs
+les goûts des acheteurs, et, d'autre part, ils indiquent aux marchands
+de Londres ou de Berlin, par exemple, les sources d'approvisionnement.
+
+Il y a là un ensemble d'efforts admirablement raisonné et un esprit
+d'initiative qui font le plus grand honneur à la Compagnie P.-L.-M. et
+dont profitent également le producteur et le consommateur.
+
+F. HONORÉ.
+
+[Illustration: Les oeillets de la Côte d'Azur.]
+
+[Illustration: Bouquetières niçoises en costume du pays.]
+
+LE STAND DU P.-L.-M. AU CONCOURS GÉNÉRAL AGRICOLE DE PARIS
+
+
+
+NOTRE ARMÉE NOIRE
+
+_(Voir la gravure de première page.)_
+
+Au moment où se pose, de façon impérieuse, la question de l'augmentation
+de nos effectifs militaires, on va fatalement être amenés à se
+préoccuper de l'utilisation, meilleure et plus complète, des troupes
+africaines, de ces tirailleurs sénégalais, qui rendent déjà, au Maroc,
+de signalés services.
+
+La souplesse merveilleuse avec laquelle ces soldats excellents
+s'adaptent aux nécessités de leur métier les rend précieux, en campagne.
+Nuls autres ne sont plus «débrouillards»; et ceux qui, dans les camps
+marocains les plus inhospitaliers les ont vus entre deux de ces combats
+où ils montrèrent toujours une si belle crânerie, s'organiser, bâtir
+leurs cases, toujours les premiers et les plus confortablement
+installés, ingénieux à découvrir partout d'inattendues ressources,
+ceux-là conservent d'eux un amusant et bien sympathique souvenir.
+
+Le cliché qui nous a fourni l'illustration de notre première page montre
+un épisode très particulier de leur existence aventureuse: c'est un
+débarquement en rade, dans des conditions qui mettent à une rude épreuve
+leur agilité et leur entrain, et surtout la bonne humeur résignée de
+leurs inséparables compagnes.
+
+Dans un filet, on a entassé les bagages les plus baroques, hardes,
+ustensiles de cuisine où le bidon à pétrole, détrônant la classique
+calebasse, tient une place si importante. Et les tirailleurs se sont
+hissés sur le tout, s'agrippant aux câbles du palan. Leurs femmes, tout
+à l'heure, devront se livrer à la même gymnastique, leurs petits au dos.
+Puis le treuil est mis en marche et descend, plus ou moins doucement,
+cette grappe humaine dans les embarcations roulant et tanguant le long
+du bord. Mais plus d'une fois, une houle un peu forte s'élevant
+brutalement au mauvais moment, bagages et gens sont projetés sans
+ménagement au fond de la chaloupe,--à moins qu'ils ne prennent une
+intempestive douche. Et ce sont alors de grands cris, auxquels
+répondent, sur le pont, les éclats de rire des camarades attendant leur
+tour de descendre par la même voie.
+
+
+
+LA FINLANDE SOUS LA NEIGE
+
+_(Voir la gravure de double page, pages 186, 187.)_
+
+_M. Jean Bouchot, qui est un ami passionné de la Finlande, nous adresse,
+avec la merveilleuse photographie que nous donnons en double page dans
+ce numéro, ces jolies notes sur l'hiver finlandais. Et, comme M. Jean
+Bouchot est également un fervent de la conquête de Vair, il nous dit les
+conditions favorables que les plaines de neige et les lacs glacés
+offrent aux expériences de l'aviation:_
+
+La douce Finlande, le «Pays des mille lacs», occupe une situation très
+septentrionale puisqu'elle est comprise tout entière entre le 60° et le
+70° de latitude nord. Si nous faisons le tour du monde sur la carte,
+nous voyons que ce 60° est celui de la Sibérie, de l'Alaska, du Labrador
+et du Groenland, déserts de glaces et de neige d'où la vie s'est enfuie
+en partie. Et cependant la Finlande n'est ni le Labrador ni le
+Groenland, et si la nuit d'hiver, longue de six mois presque, est
+enfouie sous la neige, le jour étincelant de l'été fait du pays le rival
+de nos plus riants climats: ce sont les effets du coup de baguette
+magique du Gulf-Stream.
+
+Si «la Noël sans neige n'est pas une rareté», c'est en ces jours de la
+fin de février et du début de mars que la couche blanche atteint sa plus
+grande épaisseur: 70 centimètres, 80 et parfois même un mètre. En ce
+moment, par exemple, le moelleux tapis revêt toute la terre jusqu'à
+quelque distance des côtes. C'est encore la nuit d'hiver, la longue nuit
+qui arrête tout: venue en novembre elle ne cédera sa place qu'aux
+premiers jours du mois d'avril et pendant tout ce temps les ténèbres
+dureront dix-huit heures sur vingt-quatre.
+
+Sur la terre, c'est toute une symphonie en noir et blanc. Ici, nous
+avons le manteau épais, fourré; là, c'est la mantille aux dentelles
+délicates. Voici des branches qui ploient sous le faix et réalisent
+l'architecture puissante du climat. Puis voilà des rameaux qui ne sont
+plus enfouis, mais seulement soulignés: la Nature poudrée à frimas pour
+les fêtes du grand hiver, la fine verrière gothique près de la
+conception massive, la toilette de soirée dépouillée de la «sortie de
+bal».
+
+
+
+[Illustration: M. A. Pichon, secrétaire général civil.]
+
+[Illustration: Le général Beaudemoulin, secrétaire général, chef de la
+maison militaire.]
+
+[Illustration: M. Marcel Gras, chef du secrétariat particulier.]
+
+LES CHEFS DES MAISONS CIVILE ET MILITAIRE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
+
+Cette neige pourtant ne terrasse pas ce qu'elle couvre; elle protège le
+sol contre le froid dévastateur, et quand, au printemps, le soleil fait
+fondre la couche blanche, la vie qui s'éveille est intense. Le paysan
+finlandais, qui est très souvent un poète, dit fort exactement qu'on
+«entend» croître les pousses nouvelles.
+
+Et voici que cette neige, qu'on redoute depuis les temps primitifs parce
+qu'elle est un peu l'image d'un linceul, va devenir sans doute la
+providence d'une nouvelle science, l'auxiliaire des derniers
+perfectionnements de l'aviation.
+
+Des pilotes militaires suédois, le lieutenant Junger entre autres, ont
+imaginé un appareil d'aviation muni dé ski et de patins, qui peut se
+poser sur la neige et sur la glace. On l'expérimente en ces jours à
+Askrike, en Suède. Que ce soit la rivière d'Uleo, le patinoir
+d'Helsingfors ou les plateaux de Maanselka le point de contact est si
+nivelé qu'il paraît idéal et ce sont toujours de merveilleux ports
+aériens pendant six mois de l'année. L'hiver est la saison rêvée pour le
+vol «parce que, dit le lieutenant Junger, les surfaces propices à
+l'atterrissage doublent leur superficie; la neige comble les trous,
+nivelle les bosses, égalise ce sol, en un mot, tandis que les lacs et
+les rivières présentent, à perte de vue, une glace libre d'obstacles.»
+
+JEAN BOUCHOT.
+
+
+
+LA MAISON
+
+DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
+
+L'un des premiers soins de M. Raymond Poincaré, en s'installant à
+l'Elysée, a été de constituer ses maisons civile et militaire.
+
+Tout d'abord, le nouveau président a eu l'excellente idée de rétablir le
+poste de secrétaire général, chef de la maison militaire, supprimé par
+son prédécesseur, et de confier à un général ces délicates fonctions: le
+général Antoine Beaudemoulin, sur la désignation du ministère de la
+Guerre, recueille, après un long interrègne, la succession des généraux
+Brugère, Hagron, Bailloud, Tournier, etc., qui avaient laissé aux vieux
+familiers du palais présidentiel de si parfaits souvenirs.
+
+Le général Beaudemoulin, Limousin d'origine, appartient à la cavalerie.
+Général de brigade du 23 mars 1911, il commandait, avant d'être appelé
+auprès du chef de l'État, la 7e brigade de dragons, à Epernay. Il a,
+dans l'arme, la réputation d'un cavalier des plus brillants.
+
+Le secrétaire général civil de la présidence est M. A. Pichon, maître
+des requêtes au Conseil d'État, qui était déjà, depuis un an, chef du
+cabinet de M. Raymond Poincaré au quai d'Orsay. M. Pichon a déjà une
+longue expérience des devoirs qui lui incombent, ayant été précédemment
+chef adjoint, puis chef de cabinet des ministres du Commerce, des
+Travaux publics, et de la Justice, avant de passer aux Affaires
+étrangères, où sa bonne grâce, sa parfaite urbanité lui avaient conquis
+l'universelle sympathie.
+
+[Illustration: Le comte Isvolsky, ambassadeur de Russie, et le baron
+Schilling, envoyé extraordinaire, se rendant à l'Elysée pour remettre au
+nouveau Président les insignes de l'ordre de Saint-André et une lettre
+autographe du tsar.]
+
+Enfin, M. Marcel Gras, qui remplissait auprès de M. Raymond Poincaré, au
+cabinet du quai d'Orsay, les fonctions de haute confiance de chef du
+secrétariat particulier, les conserve auprès du nouveau président. M.
+Marcel Gras est docteur en droit et diplômé de l'École des sciences
+politiques. Il a été, l'an dernier, lauréat de l'Académie des sciences,
+qui lui décerna le prix Audiffred. Il y a cinq ans déjà qu'il est le
+collaborateur de M. Raymond Poincaré, comme secrétaire, d'abord, et tous
+ceux qui ont pu éprouver naguère l'amabilité de son accueil, son tact
+parfait, se félicitent de le retrouver à l'Elysée.
+
+
+
+UNE LETTRE DU TSAR
+
+A M. RAYMOND POINCARÉ
+
+La remise au président de la République de l'ordre impérial russe de
+Saint-André, qui a eu lieu cette semaine, a revêtu un caractère et une
+signification que n'ont point, à l'habitude, les cérémonies de ce genre;
+on doit lui attribuer l'importance d'une manifestation, entre toutes
+précieuse et éclatante, de l'alliance franco-russe. En conférant à M.
+Raymond Poincaré la décoration la plus ancienne et la plus illustre de
+l'Empire, réservée presque exclusivement aux souverains et aux membres
+des familles régnantes, le tsar Nicolas II avait donné au chef de l'État
+une haute marque d'estime et d'attachement, qui était allée au coeur
+même de la nation: il a voulu spontanément lui ajouter encore un
+témoignage personnel d'ardente sympathie, par une lettre autographe
+qu'il lui a fait remettre, en même temps que les insignes.
+
+Les mots affectueux, bien éloignés des formules protocolaires, par
+lesquels débute cette lettre, montrent tout aussitôt les sentiments de
+particulière cordialité qui l'ont inspirée: «Monsieur le Président,
+Grand et Bon Ami, écrit le souverain, je viens vous adresser mes
+félicitations et mes meilleurs voeux à l'occasion de votre élection à la
+présidence et de votre entrée dans l'exercice de vos hautes fonctions.»
+Puis, avec une sincérité frappante, et, si l'on peut dire, une vivacité,
+qui apparaît à chaque phrase, le tsar, se félicitant de la durée de
+l'alliance, «consacrée par vingt ans d'existence féconde», déclare qu'
+«elle constitue la base de la politique étrangère qu'il a tracée à son
+gouvernement».
+
+Cette lettre, qui devait avoir un si profond retentissement dans toute
+la France a été portée, le mardi de cette semaine, à M. Poincaré, par M.
+le baron Schilling, directeur de la chancellerie du ministère des
+Affaires étrangères, que le tsar avait envoyé spécialement pour cette
+mission, et par M. Isvolsky, ambassadeur de Russie. Tous deux furent
+introduits auprès du chef de l'État, qu'entouraient M. Briand et M.
+Jonnart. M. Isvolsky remit à M, Poincaré le collier et la croix de
+Saint-André et prononça une allocution chaleureuse, à laquelle le
+président répondit en affirmant qu'il «veillerait soigneusement, durant
+sa magistrature, à maintenir et à resserrer l'alliance entre les deux
+pays».
+
+
+
+[Illustration: QUESTIONS SOCIALES: ÉCONOMIE PRIVÉE, par Henriot.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913, by Various
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913, by Various
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+Title: L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913
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+Author: Various
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+Release Date: October 16, 2011 [EBook #37769]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3653 ***
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+
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+Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid">Ce numéro comprend <span class="sc">vingt-quatre pages</span>, dont quatre en couleurs. Il est
+accompagné de <span class="sc">La Petite Illustration</span>, Série-Roman n° 1, contenant la
+première partie du roman de M. Marcel Prévost: <span class="sc">Les Anges gardiens.</span></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>ARMÉE NOIRE<br>La grappe humaine: un débarquement de<br>
+tirailleurs sénégalais, avec armes et bagages, à Grand-Bassam.</b><br> <i>Voir l'article,
+page 192.</i></p>
+
+
+<div class="somm">
+<h3>LA PETITE ILLUSTRATION</h3>
+
+<p><i>Le numéro prochain de</i> La Petite Illustration <i>(n° 2, 8 mars) contiendra
+une pièce de théâtre:</i></p>
+
+<p><b><i>Alsace</i></b></p>
+
+<p><i>de</i> <span class="sc">MM. Gaston Leroux et Lucien Camille</span>, <i>dont le retentissement a été
+si grand et dont la carrière se poursuit avec tant de succès au théâtre
+Réjane; le numéro suivant (n° 3--15 mars) contiendra la seconde partie
+du roman de</i> <span class="sc">M. Marcel Prévost</span>:</p>
+
+<p><b><i>Les Anges gardiens.</i></b></p>
+</div>
+<br>
+
+<h3>COURRIER DE PARIS</h3>
+
+<h4>LE THÉ</h4>
+
+<p>Il a fait beau tout le jour. Ainsi qu'un gardien pressé qui rabat des
+visiteurs, le Soir chasse devant lui les derniers rayons du soleil qui
+se retirent à regret. Le ciel, en même temps que les musées, a l'air de
+fermer. Partout on allume. Voici l'heure aimable et brune du thé. Où le
+prendrons-nous? Je suis bien embarrassé. Dans les Ritz et les Palace
+étincelants de luxe et de feux? Dans les cosmopolites Rumpel évoquant la
+<i>Riviera</i>? Dans les Colombin de bonne tenue?... Tant de thés divers nous
+sollicitent, nous font signe. Il y a les thés du boulevard, de la rue de
+Rivoli, de la place Vendôme, des Champs-Elysées, les thés à musique et à
+tziganes, si brillants, si montés d'allure, tout fumants d'animation et
+de vie heureuse. Il y a les thés, calmes et ramassés, de la rive gauche,
+où l'on trouve toujours de la place, les thés du silence où viennent
+décemment s'asseoir des gens âgés et très comme il faut, des dames du
+faubourg à bandeaux gris qui sortent avec peine de vastes voitures très
+basses. Dans ces thés-là, de décor balzacien, on parle à voix de
+confesse et on est servi par un glissant maître d'hôtel qui a des façons
+de valet d'évêque. Et les petites cuillers sont de vermeil dans des
+tasses à fleurs 1840 à bordure un peu dédorée... On pense, en les
+voyant, à de vieux sucriers de famille...</p>
+
+<p>Et il y a, dans des rues peu passantes, les thés discrets et voilés de
+guipures, qui ont je ne sais quelle apparence de thés mystérieux...</p>
+
+<p>Il y a les thés exotiques, les thés russes, tout bardés de samovars, qui
+font songer à Tourgueneff, à Tolstoï, à Gogol, à toutes les héroïnes en
+offna et en ova de nos anciennes lectures,... et les thés indiens où des
+Cinghalais mordorés aux tailles de bambou, au chignon en crin d'onagre
+et le peigne crevant les tresses bleues, vous toisent d'un oeil trop
+noir sous un plumait de cils... Et il y a les thés traditionnels, dans
+les sages magasins sans amusettes ni babioles, où sur des rayons de
+bibliothèque sont uniquement rangées les grandes boîtes sombres et
+carrées, aux goulots forts et ronds, qui ressemblent à des lanternes
+magiques peintes en noir. Une odeur d'épice et de fer-blanc, de tôle
+vernie et de vapeur parfumée, flotte dans l'honnête salle que l'on
+quitte plus d'une fois, avec un sac d'une livre à la main, un petit sac
+vite fait et ficelé «pendant que ça refroidit».</p>
+
+<p>Il y a le thé anglais, dressé à l'anglaise dans toute sa rigueur
+britannique, et pris à l'anglaise par des Anglais, <i>des vrais</i>, qui ne
+parlent pas le français, même et surtout s'ils le savent, et qui opèrent
+dignement comme s'ils étaient en bateau et sur un des <i>leurs</i>. Il y a le
+thé chez le grand pâtissier, dans une pièce en glaces, une pièce voisine
+et réservée, et ce n'est déjà plus le thé proprement dit, le véritable
+thé. C'est un thé mou, impersonnel et dénué de saveur, un thé banal et
+qui sent la province, presque un thé de table d'hôte. Et, en dessous,
+nous avons le thé touchant et qui déchaîne la pitié, celui du petit
+pâtissier, où une seule table ronde de jardin, deux au plus, deux
+guéridons de fer, qui donnent froid aux doigts, sont destinés aux
+consommateurs assez opulents pour réclamer le coûteux breuvage. C'est un
+thé, quand par hasard il est demandé par le client riche, <i>qui a le
+droit de s'asseoir</i>... ah! c'est un thé qui bouleverse la maison «fondée
+en 1875»! Les trois jeunes demoiselles en tablier blanc sont sens dessus
+dessous, la dame du comptoir sonne plusieurs fois de suite d'un petit
+timbre qui a exactement le son des timbres de lapin blanc des bazars, le
+patron se montre en tourte de toile, au seuil de l'arrière-boutique,
+toutes manches relevées sur ses poignets, comme s'il se battait avec un
+dîner de trente couverts. Enfin, après de longues allées et venues, il
+est apporté, servi petit à petit, avec des sourires qui signifient: «On
+vous gâte!» Et quand il est bu, que la tasse ébréchée est vide, il faut
+voir l'air de satisfaction de la patronne qui, le porte-plume au long
+des phalanges, interroge de loin: «Eh bien, mesdemoiselles, annoncez!»,
+tandis que, toutes les trois ensemble, à qui arrivera la première, elles
+proclament vivement: «<i>In</i> thé.»</p>
+
+<p>Il y a le thé en visite, pris chez l'une ou chez l'autre, quelquefois
+chez les deux, dans lequel on ne manque pas de beurrer la médisance et
+de sucrer la calomnie. C'est à ce thé-là que se pratiquent savamment les
+variations de la crème, et les manières du lait, depuis le <i>nuage</i> et le
+<i>doigt</i> jusqu'à la <i>larme</i> et au <i>soupçon</i>. Un soin particulier préside
+à la cérémonie. Rien n'est laissé au hasard. Tout a une importance
+prévue, calculée; la forme des tasses, leur transparence et leur
+fragilité, leur couleur, le choix de la théière, porcelaine, métal ou
+bien terre rouge... l'assortiment des toasts, des gâteaux et des menues
+friandises. Le plus souvent, professe à ces thés la personne qui, mieux
+que toute autre, a la prétention de savoir comment on le fait et qui
+opère en démontrant, qui n'hésite pas sur la seconde où l'eau se décide
+à bouillir, la façon de la mêler aux feuilles, le temps qu'elles doivent
+tremper... Et elle possède aussi, cette artiste merveilleuse, le tour de
+main pour verser, jouer de la passoire, et sucrer à point... se révéler,
+en un mot, théiste impeccable.</p>
+
+<p>Et il y a, enfin, le thé modeste et sans apparat, l'égoïste thé que l'on
+prend chez soi, tout seul, au coin du feu, pour se mettre en train,
+avant de lire ou de travailler. Le chat, à même la table, vient du bout
+de son nez gris, ventre de souris, tâter les tartines de pain un peu
+trop grillé... et l'on boit à petites gorgées, pensif, en regardant les
+toits qui ont l'air du paysage inégal et profond de notre passé...</p>
+
+<p>...Non, mais dites-moi d'où vient ce besoin, ce tenace engouement, cette
+mode, cette exigence quotidienne du thé, qui parle en nous à la même
+heure?</p>
+
+<p>Je crois que c'est un instinctif désir de repos, de réconfort léger.
+Nous voulons stationner un instant, entre deux courses rapides, et
+prendre une boisson tonifiante, utile, capiteuse, et courte, concentrée,
+qui tiendra peu de place, et nous l'aimons volontiers brûlante pour y
+tremper sans déception nos lèvres plus chaudes qu'elle.</p>
+
+<p>Et puis, le thé pris en commun dans tous les endroits bien machinés où
+l'on a coutume de l'aller quérir, ce thé prompt, vif et volant, aussitôt
+servi que desservi, nous procure l'illusion du voyage, et de l'hôtel à
+l'étranger. Il est l'occasion d'une halte. Nous nous, figurons, en
+l'absorbant, revenir de quelque part où nous n'étions encore jamais
+allés, d'un musée, d'une promenade, d'une excursion. Le thé semble fait
+pour classer et mettre en ordre des tout récents souvenirs qu'il aide à
+<i>déposer</i> en nous. Il nous donne aussi, avec quelques gouttes d'eau
+bouillie qui tiendraient dans le creux de la main, la trompeuse et
+artificielle conviction que l'existence est une chose agréable, aisée,
+une boisson facile qui s'avale à petits coups en entendant rire une
+femme et soupirer des violons. Du thé gracieux et de parade, du thé
+public et frivole, tout est charmant, pour la jeunesse comme pour la
+beauté: l'entrée, la pose, la sortie. C'est un plaisir de Paris, d'une
+seconde, de moins que rien, mais un amusement féminin, si intense dans
+sa gentille fièvre, que d'arriver, de voir, d'être vue, arrêtée, dévorée
+au passage par l'admiration, ou l'envie... On est comme en gare, en
+aimable salle d'attente, sans se demander si l'on va partir, ou si l'on
+revient... Watteau, ramené parmi nous, ne manquerait pas de peindre des
+<i>thés</i>, des thés animés, chuchotants, gais et mélancoliques, pleins du
+murmure et du frisson des belles savoureuses... Il exprimerait la brève
+détente et la fugitive fatigue qui passent dans les regards et dans les
+traits, sur les impénétrables fronts, dans l'abandon des corps lassés
+mais non vaincus. A défaut du philosophe bleu, du tendre et déchirant
+poète de l'<i>Embarquement</i>, qui donc, en ces jours étonnants de
+sensibilité si complexe et si fine, quel artiste à la fois nonchalant et
+profond, mondain et humain, dominateur de soi-même et passionné,
+pourrait se sentir attiré par l'idée séduisante, et d'une élégance
+amère, d'être le peintre des femmes de «quatre à six», des goûteuses de
+notre temps, de cette heure spéciale de notre histoire, pour mériter
+qu'on l'appelât plus tard le Watteau des buveuses de thé?<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span><br>
+
+<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br>
+
+<h3>UN ROMANCIER ÉDUCATEUR</h3>
+
+<h4>MARCEL PRÉVOST</h4>
+
+<p>A l'heure où sévit la fièvre du théâtre, Marcel Prévost, plus confiant
+dans le livre, est certainement le romancier dont les oeuvres nouvelles
+sont attendues avec la ferveur la plus passionnée: ce sont celles aussi
+qui touchent le public le plus large, exercent sur ce public l'influence
+la plus forte et la plus personnelle. D'une situation si privilégiée et
+toujours grandissante, ce n'est point le lieu de chercher ici toutes les
+raisons, non plus que de résumer une oeuvre familière à tant de milliers
+de lecteurs et de lectrices. Seulement, voici plusieurs années que
+Marcel Prévost n'avait point publié de roman: il était tout entier aux
+enfants de Françoise et penché sur «la nouvelle couvée», discutant des
+programmes. Par sa date même dans la carrière de son célèbre auteur, le
+roman qui inaugure le premier numéro de <i>La Petite Illustration</i>
+apparaît ainsi avec un caractère bien particulier et, en quelque sorte,
+historique: c'est le retour du maître prodigue!... De plus, ce silence
+du romancier, dans le recueillement de l'éducateur, n'est-il point
+profondément significatif? N'est-ce point la révélation même de l'esprit
+secret qui a inspiré toute l'oeuvre et qui, aujourd'hui, avec <i>les Anges
+gardiens</i>, va se manifester si clairement?</p>
+
+<p>Il y a un peu plus d'un an, je me trouvais un matin chez Marcel Prévost.</p>
+
+<p>C'était sur le bord de ce jardin si frais au printemps, avec son petit
+perron chargé de fleurs, qui éloigne Paris, transfigure le Trocadéro, et
+où se pressent, le dimanche, les amis de la verdure et du maître de la
+maison. Près de la porte ouverte, recevant toute la lumière et toute la
+gaieté, se dressait la petite table d'acajou brillant, où, chaque jour,
+sa montre sous les yeux, s'assied à la même heure et pour le même temps
+le méthodique romancier du caprice féminin. Là, en vérité, la création
+littéraire ne semble avoir rien de mystérieux: c'est un travail pareil à
+tous ceux auxquels peut s'adonner heureusement une intelligence lucide
+et disciplinée. Lorsque, jadis, Marcel Prévost se présenta à l'École
+polytechnique pour s'assurer devant sa famille la liberté d'écrire, il
+n'apportait aucune aptitude particulière aux mathématiques que celle de
+son extrême intelligence. Et c'est par là, en souvenir de ce succès
+facile, qu'il est demeuré si confiant dans l'effort de l'esprit,
+persuadé que tout est aisé, science ou art, à un cerveau qui se
+gouverne. Cette foi positive en la vie bien conduite, cet optimisme de
+volonté clairvoyante, on les sent dans toute sa personne, dans son
+regard bleu, réfléchi et accueillant, dans l'équilibre de sa carrure, sa
+sûre cordialité, ses amitiés éprouvées, jusque dans la bonne grâce et la
+précision avec laquelle il explique lui-même son mécanisme intellectuel.
+Il est un organisateur incomparable, dont l'activité prodigieuse est
+tout naturellement ordonnatrice. Il veut de l'ordre aussi dans la
+société, dans la famille, dans l'amour. Il n'écrit que pour en mettre
+partout, le plus possible, par les moyens les plus sûrs.</p>
+
+<p>--Vous voyez, dit-il, je suis tout entier dans la pédagogie.</p>
+
+<p>Sur la petite table, en effet, à côté de textes grecs et de
+dictionnaires latins (Marcel Prévost est un humaniste de tous les
+jours), il y avait un grand cahier cartonné. Ce cahier, qui est toujours
+là, sous la main, sert à tout. Marcel Prévost y note pêle-mêle ses
+lectures, des adresses de chauffeur, des comptes, ses plans de roman.
+Ces plans sont aussi développés que le roman lui-même. Marcel Prévost
+estime qu'il n'a l'esprit net que la plume à la main: habitude
+d'algébriste. Sur le papier, il discute avec lui-même, se formule des
+objections, et y répond. Quelquefois, il écrit le lendemain en face de
+ce qu'il avait consigné la veille: «idiot!» Or, sur ce cahier à tout
+penser, fraternisaient, avec les derniers conseils à Françoise, les
+premières notes sur <i>les Anges gardiens</i>.</p>
+
+<p>Certes, je ne dis point que ce roman d'aujourd'hui soit exactement
+contemporain du beau traité d'hier. Je crois même le contraire, et ce
+n'est point là une oeuvre de quelques mois. Marcel Prévost travaille en
+mathématicien et raisonne en philosophe. Il conçoit d'abord, à propos
+d'une observation, une vue morale, un principe directeur. Mais il en
+demeure là parfois très longtemps, presque inquiet, attendant
+l'involontaire trouvaille, l'imprévisible trait d'imagination qui lui
+permettra de composer une histoire, d'animer son ensemble, de faire
+vivre ses personnages. Dix années durant, il a songé à écrire son livre
+sur l'Allemagne et n'a dû le thème romanesque de <i>Monsieur et Madame
+Moloch</i> qu'aux frasques retentissantes de certaine princesse. C'est
+seulement lorsqu'il possède ainsi les deux éléments d'une oeuvre, l'idée
+qui vient de lui, le fait qui vient de n'importe où, qu'il écrit ses
+trois cents pages. Ce travail, alors, il l'exécute très vite et fort
+ponctuellement, parce qu'il est né romancier et qu'il sait où il va. Tel
+est le cas des <i>Anges gardiens</i>. Conçus depuis longtemps à propos
+d'articles de journal, esquissés dans la délicieuse <i>Missette</i>, appelés
+enfin à la vie mystérieuse par l'influence secrète de Françoise maman,
+ils sont le début d'une série sur les personnages et les caractères les
+plus nouveaux, non pas même de l'heure, mais de l'instant présent.</p>
+
+<p>Attiré, dès qu'il a commencé d'écrire, par les femmes, ayant décidé tout
+à la fois de les prendre pour modèles, pour lectrices, et quasi pour
+pénitentes, Marcel Prévost a surtout été frappé, en une époque qui se
+démène, par leurs agitations. Le caractère dominant de «ce temps-ci»
+(c'est le sous-titre de la nouvelle série) lui parut être l'avènement du
+féminisme,--non pas d'un féminisme théorique, doctrinaire et
+propagandiste, mais d'un féminisme instinctif, multiple, partout
+présent, et bien souvent inaperçu. Or, ce féminisme, qui n'est point de
+la littérature, n'a en réalité pour les femmes qu'un seul sens: faire la
+même chose que les hommes. C'est un cas particulier de ce que les
+naturalistes appellent chez certains papillons qui prennent la couleur
+des feuilles qu'ils habitent le «mimétisme». Nos contemporaines ont
+d'abord imité notre littérature, puis elles ont revendiqué nos droits,
+emprunté nos libertés, nos carrières. Elles devaient en venir jusqu'à
+prétendre s'approprier nos sentiments, nos instincts, nos amours, nos
+expédients et nos intrigues. C'est là, si je puis dire, la vue
+d'ensemble de Marcel Prévost, sa philosophie générale des moeurs
+actuelles. Qu'était-ce que la demi-vierge? Une demoiselle qui
+contrefaisait le jeune homme. Que sera demain «la Don Juane»? Une jeune
+femme qui contrefait le vieux monsieur. Qu'est-ce aujourd'hui que
+«l'Ange gardien»? Une aventurière du préceptorat, une déracinée qui joue
+les Julien Sorel, à la Stendhal. Sainte-Beuve se plaisait à reconnaître
+des espèces d'esprits, comme des espèces d'animaux. Il y a ainsi,
+beaucoup plus que des classes, des espèces sociales, et particulièrement
+des espèces féminines. L'instabilité de ce temps-ci, la multiplicité et
+l'incohérence des forces qui l'agitent, favorisent et hâtent la
+production de ces espèces féminines. Marcel Prévost en est le
+naturaliste diligent: il les baptise heureusement dès qu'il les a
+découvertes.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;M. Marcel Prévost.</b></p>
+
+<p>Mais toute observation de moeurs un peu vigoureuse se dépasse elle-même.
+Épris d'ordre, d'ordre quasi géométrique, né administrateur, ayant
+besoin de voir toute chose en sa place, Marcel Prévost est attaché, avec
+autant de mesure que de force, à la famille, au mariage, à tout ce qui
+lui paraît un principe de bon rangement dans la société. Il sait que
+l'affaiblissement des croyances religieuses a désemparé beaucoup de
+femmes, et il espère dans l'éducation où il voit le problème essentiel
+du moment, dont il attend tout salut. Là est le sens profond de sa
+pensée, la portée la plus haute de ses livres les meilleurs, sa
+hardiesse véritable.</p>
+
+<p>La vive étude que nous allons lire apparaît ainsi comme une suite
+naturelle de cette oeuvre pédagogique à laquelle, depuis quelque temps,
+il s'est consacré avec tant de goût et de succès. Les anges gardiens--la
+variété féminine de l'année--ce sont, non seulement ces étrangères, mais
+ces inconnues auxquelles la manie des langues ouvre si légèrement la
+porte du foyer. L'intention de Marcel Prévost a été de nous présenter,
+en les groupant, quatre institutrices, Allemande, Anglaise, Italienne,
+Luxembourgeoise. Elles diffèrent d'âge, de tempérament, d'ambition et de
+dévergondage, n'ayant en commun que l'obscurité qui les entoure, ce qui
+persiste en elles d'ignoré, d'inexplicable, parfois même
+d'incompréhensible à elles-mêmes et d'involontaire. Chacune suit son
+intrigue. Elles font toutes les quatre beaucoup de mal: en sont-elles
+absolument responsables elles-mêmes? Loin de leur patrie, loin des
+leurs, sans milieu naturel, elles en improvisent un factice, où elles se
+fréquentent toutes, où la meilleure et la dernière venue est bien vite
+prise à cette contagion de l'exil. Admises dans l'intimité même des
+ménages, elles en voient les désordres, les faiblesses, les tares:
+comment ne seraient-elles point tentées d'en profiter...?</p>
+
+<p>Qu'on s'attende donc à trouver ici un type de femme aussi inédit que
+mystérieux. Qu'on s'attende aussi à trouver une forte et même assez
+sévère leçon.</p>
+
+<p>Avec une force, un éclat, une autorité qu'on n'oubliera plus, Marcel
+Prévost a voulu signaler un danger qu'on négligeait par paresse et
+dénoncer aux plus coupables leur faute. Trop volontiers absentes de chez
+elles, en effet, prises à leurs propres frivolités, les mères
+d'aujourd'hui délèguent à peu près au hasard leur devoir essentiel. Ne
+cherchons pas ailleurs la cause première du mal, car on n'élève pas une
+âme par procuration et l'illusion de lui faire apprendre une langue
+vivante ne justifie point que l'on abandonne un enfant à une bonne, ni
+surtout une jeune fille à une étrangère, recrutée dans une agence, dont
+on ignore le passé, la famille, le plus souvent même jusqu'à l'identité.</p>
+
+<p>Telle s'annonce, dans son inspiration morale et son actualité
+pittoresque, l'oeuvre dont voici le premier fascicule, déjà si
+captivant. Peinture vigoureuse et poussée, elle s'adressera sans doute
+bien plus aux mères qu'aux jeunes filles elles-mêmes, car Marcel Prévost
+n'est pas un doctrinaire qui ne conte une histoire que pour nous
+édifier. Il dit tout ce qu'il voit, comme il le voit: ses livres
+l'intéressent le premier et je devine dans celui-ci parfois de la
+rudesse, même de l'âpreté, de courageuses audaces. Dès le début, on sent
+qu'ayant abordé une question qui lui tenait à coeur, il a résolu de la
+traiter jusqu'au bout, en force et à fond. Peut-être même, si je m'en
+fie à un regard indiscret jeté sur quelques pages d'épreuves,
+découvrira-t-on jusque dans l'exécution des qualités qui ne s'étaient
+pas encore affirmées à ce degré et un élargissement singulier de la
+manière. J'ai l'impression qu'ici Marcel Prévost a composé en grand, et
+du dehors, à la Balzac, qu'il procède par touches puissantes et massées,
+avec des raccourcis sur les caractères et les existences. Chacune de ses
+quatre héroïnes a son aventure dans une famille distincte, et comment
+ces quatre histoires, dont une seule aurait suffi à motiver une étude
+ordinaire, s'harmonisent, s'ajustent, se pénètrent et se complètent, ce
+sera la surprise du lecteur. En tout cas, on sait que Marcel Prévost a
+pris récemment la direction littéraire de la <i>Revue de Paris</i>; peut-être
+sait-on moins l'assujettissement et les soins d'une telle fonction. Ce
+n'est là qu'un jeu, semble-t-il, pour l'actif écrivain et, l'année même
+où ses nouveaux devoirs et ses premiers succès auraient pu le distraire
+quelque peu, on dirait qu'il a mis comme une secrète coquetterie à
+publier justement son ouvrage le plus abondant, celui dont on admirera
+le plus sûrement la force, la richesse, la variété et l'éblouissante
+ordonnance.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Gaston Rageot.</span></span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>
+Le colonel-bandit, fait depuis général, Pancho Villa, et<br>
+son état-major.</b>--<i>Phot. N.-C. Adossidès.</i></p>
+
+<h3>LA TRAGÉDIE MEXICAINE</h3>
+
+<h4>UN TYPE DE GÉNÉRAL DE GUERRE CIVILE</h4>
+
+<p><i>La lutte engagée, au Mexique, entre le président Madero et le parti
+révolutionnaire dirigé par le «général» Félix Biaz (voir notre numéro du
+15 février), vient de se terminer par une violente tragédie, avec
+guet-apens, assassinats, agrémentés encore de raffinements d'hypocrisie
+et de duplicité.</i></p>
+
+<p><i>Après une lutte atroce de dix à douze jours dans la ville, l'avantage
+resta aux révolutionnaires. Alors, ce furent des arrestations en masse.
+Le président Madero--mal défendu dans son palais par les troupes
+gouvernementales, sous les ordres des généraux Huerta et Blanquet--son
+frère Gustave, le vice-président Pino Suarez, les premiers, furent
+emprisonnés. Combien d'autres avec eux!</i></p>
+
+<p><i>Pour Gustave Madero, la détention ne fut pas longue, et, dès le
+lendemain, les généraux Huerta et Félix Diaz, qui s'étaient mis
+d'accord, pouvaient télégraphier à l'ex-président Porfirio Diaz, au
+Caire: «Vous êtes vengé. Gustave est mort.» On l'aurait fusillé sur
+l'une des positions mêmes qu'occupaient les insurgés.</i></p>
+
+<p><i>Le président lui-même et le vice-président lui survécurent à peine
+quelques heures.</i></p>
+
+<p><i>Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, Francisco Madero, que Huerta
+gardait comme prisonnier au palais, était conduit en automobile avec le
+vice-président Suarez vers le pénitencier où il devait être incarcéré.
+Une escorte les accompagnait.</i></p>
+
+<p><i>D'après la version officielle, la petite troupe aurait été attaquée par
+des partisans de Madero, résolus à enlever l'ex-président. Il y eut un
+combat de vingt minutes. Après quoi on retrouva morts et Francisco
+Madero et Pino Suarez.</i></p>
+
+<p><i>On n'ajoute guère foi à cette version. Il est plus probable que les
+deux malheureux ont été tués par les officiers chargés de leur garde. Et
+l'on soupçonne fort aussi l'agression prétendue d'avoir été simulée afin
+qu'on pût appliquer aux prisonniers ce qu'on appelle là-bas, la</i> ley de
+fuga, <i>la loi de fuite.</i></p>
+
+<p><i>Quoi qu'il en soit, c'est le général Huerta qui a pris la présidence
+provisoire, et le général Félix Diaz semble avoir été proprement joué.
+D'autre part, Zapata et ses partisans continueraient la lutte dans les
+provinces du Sud. Un autre président, M. Francisco Gomez, aurait été
+proclamé dans le Nord...</i></p>
+
+<p><i>Mais il est bien difficile de se reconnaître au milieu de l'amas des
+nouvelles contradictoires. Plutôt que de nous y risquer, il nous semble
+préférable de donner ici le portrait d'un des «héros» de l'anarchie
+mexicaine. Cette curieuse silhouette, campée par l'ancien correspondant
+de l'un des grands journaux californiens, qui suivit, il y a quelques
+mois, les péripéties de la lutte entre les «maderistes», alors
+triomphants, et les «orozquistes», partisans de Diaz, aidera peut-être à
+comprendre mieux que ne pourraient faire tous les commentaires les
+hommes de là-bas et les événements qu'ils conduisent:</i></p>
+
+<p>Ce fut dans une petite ville minière de l'État de Durango, à Mapimi, que
+je fis la connaissance du «général» Pancho Villa.</p>
+
+<p>Déjà, comme à présent, mi-guerrier, mi-bandit, chef de partisans et
+détrousseur de grands chemins, il n'arborait encore que le grade de
+colonel. C'était au temps de la dernière révolution,--je veux dire de la
+précédente, celle qui aboutit à l'échec et à l'incarcération à Mexico du
+triomphateur d'aujourd'hui, Félix Diaz.</p>
+
+<p>Les forces «fédérales» s'étaient concentrées à Mapimi, dans un pays
+montagneux, merveilleusement propre aux embuscades de la <i>guérilla</i>.
+Elles n'attendaient, pour se mettre en campagne, que l'arrivée de
+renforts, du «régiment» qu'allait leur amener Pancho Villa. Après quoi,
+elles s'aventureraient à travers le désert septentrional, à la rencontre
+de l'armée d'Orozco qui, elle-même, se dirigeait vers le Sud, cherchant,
+pour leur livrer bataille, les troupes de Francisco Madero, acharné à la
+conquête du pouvoir qui vient de lui être si brutalement enlevé.</p>
+
+<p>L'état-major fédéral, parmi lequel se trouvait le colonel Raoul Madero,
+le frère cadet du nouveau président, grand admirateur de Villa, n'était
+pas sans alarmes touchant le sort de celui-ci.</p>
+
+<p>Quelques jours auparavant, en effet, Pancho Villa s'était, par un
+audacieux coup de force, emparé de la ville de Parral. Mais le bruit
+s'était répandu que bien vite les troupes gouvernementales avaient pris
+sur lui une éclatante revanche, et que sa colonne, lui en tête, avait
+été exterminée. La nouvelle inquiétait particulièrement Raoul Madero,
+navré à la pensée d'avoir perdu un ami qu'il aimait fort et, de plus, un
+précieux auxiliaire de son frère Francisco.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Orozco.</b></p>
+
+<p>Cependant, un beau matin, comme je me trouvais à la station du petit
+chemin de fer de Bermejillo, le général Trucy Aubert fut en mesure de
+nous rassurer tous: Villa avait réussi à s'échapper de Parral, il était
+en route vers Mapimi, suivi des restes de son «armée»,--qui, de fait,
+avait subi de graves dommages, et nous n'allions pas tarder à le voir
+apparaître.</p>
+
+<p>Alors je m'en revins vers Mapimi, désireux, s'il se pouvait,
+d'accompagner le groupe ami qui ne pouvait manquer de se porter
+au-devant du colonel Villa.</p>
+
+<p>La petite ville était en effervescence; des hommes, des femmes, des
+enfants, couraient en tous sens, gesticulant et vociférant avec passion.
+La bonne nouvelle s'était répandue; toute cette foule attendait son
+idole.</p>
+
+<p>Raoul Madero allait partir. Je n'eus que le temps de sauter en selle et
+de le suivre.</p>
+
+<p>Je l'accompagnai pendant 4 kilomètres environ. Là, une éminence se
+dressait qui allait constituer un admirable belvédère. Je l'escaladai.
+On apercevait, de cet observatoire, les avant-postes de l'armée
+fédérale, échelonnés aux flancs de la montagne voisine. Le soleil
+mexicain, intense, dévorant, dardait sur la plaine nue, déserte,
+alanguie dans la torpeur de cette belle journée. Là-bas, tout à
+l'horizon, les hautes cimes de la Sierra Durango se dressaient dans
+l'azur tiède, altières, mélancoliques.</p>
+
+<p>Soudain, au fond de la plaine, un nuage de poussière s'éleva: Pancho
+Villa débouchait d'une gorge rocheuse, à la tête de ce qui restait de
+ses fidèles, 300 hommes environ, tous à cheval, leurs mausers en
+bandoulière, coiffés de sombreros de tous modèles, de toutes dimensions,
+vêtus de charros multicolores, et traînant avec eux un millier,
+peut-être, de brebis blanches, tout un troupeau razzié dans une hacienda
+de la route.</p>
+
+<p>Pancho Villa, qui fut bientôt devant moi, n'amenait pas avec lui que ce
+butin. Il n'apportait pas à l'armée fédérale ce seul viatique. Ses
+bagages étaient alourdis encore d'une somme de 180.000 pesos (450.000
+francs) environ, raflée à Parral durant qu'il l'occupait.</p>
+
+<p>Ce chef de guerre--que, pour le récompenser des services rendus à la
+cause, le président Madero n'allait pas tarder à élever au grade de
+général--m'apparut sous les aspects d'un franc bandit, d'une manière de
+roi des montagnes au teint basané, à l'oeil sans douceur, rude, violent
+d'allures, inquiétant, un de ces hommes qu'il vaut mieux, comme on dit,
+avoir comme ami que comme ennemi. Et le passé de cet ancien éleveur,
+gardien de troupeaux, on ne sait trop, qui, plus tard, avait exploité,
+au pire sens du mot, des abattoirs, permettait de redouter beaucoup de
+lui dans l'avenir.</p>
+
+<p>Le «colonel» descendit, sans façon, à la très modeste auberge où
+nous-mêmes, mes compagnons et moi, étions venus demander à déjeuner. Sa
+chevauchée matinale avait fort aiguisé son appétit, et il fit un copieux
+repas. Quand nous eûmes fait connaissance, je l'invitai à venir, en
+compagnie de son ami Raoul Madero, passer la soirée chez moi. Il voulut
+bien accepter.</p>
+
+<p>Etendu sur un divan et fumant sans relâche des <i>cigarros de hoje</i>, des
+cigarettes roulées dans des feuilles de maïs, il se laissa aller aux
+confidences, évoquant pour nous quelques-uns des épisodes les plus
+marquants de sa vie mouvementée de coureur de routes, de détrousseur,
+puis de <i>guérillero</i>, de bandit pour tout dire. Et, plus encore que de
+ses récits colorés des combats de Parral et de Boquilla, où il avait été
+fort crâne, je fus frappé du calme magnifique avec lequel il nous parla
+de sa jeunesse et du drame sanglant qui avait décidé de sa carrière et
+fait de lui un <i>outlaw</i>.</p>
+
+<p>Pancho Villa était né dans l'État même de Durango, il y avait, quand je
+le rencontrai, trente-trois ans. Ses parents possédaient une petite
+ferme, un <i>rancho</i>, avec un troupeau dont les soins lui furent en partie
+confiés. Il grandit librement, menant la vie active et saine du paysan
+de ces pays de lutte, qui durcit les muscles et trempe la volonté. Ce
+fut un intrépide batteur de plaine.</p>
+
+<p>Son père mourut, et il dut assumer la charge de diriger le <i>rancho</i> où
+il demeurait seul avec sa mère et une jeune soeur. Il dépeignait
+celle-ci comme une jolie fille aux yeux noirs, au tempérament ardent,
+vaine, un peu, de sa beauté, et encline à la coquetterie. De beaux
+garçons la remarquèrent, et même elle attira l'attention d'un des
+magistrats du district. Un beau jour, elle disparut, enlevée... avant le
+sacrement.</p>
+
+<p>Pancho ne chercha pas loin: le magistrat avait, du même coup, abandonné
+son poste.</p>
+
+<p>Le frère décida qu'une telle insulte ne pouvait être lavée que dans le
+sang. Il jeta sur son dos sa bonne carabine, enfourcha un cheval, et,
+emmenant avec lui un prêtre de ses amis, il se mit à la poursuite des
+fugitifs. Il les rejoignit bientôt.</p>
+
+<p>Sur son ordre, le prêtre qui l'accompagnait célébra sans délai leur
+mariage. Après quoi, Pancho ordonna au jeune marié de rédiger lui-même
+son propre acte de décès. Il n'y eut pas à discuter. Et quand ce fut
+fait, que tout fut dans les formes, d'une balle il abattit son nouveau
+frère. Le prêtre dit, sur la tombe ouverte en hâte, les prières des
+morts, puis on remonta en selle et l'on retourna au <i>rancho</i>.</p>
+
+<p>De telles tragédies, au Mexique, ne sont pas rares. Elles n'ont pas
+toujours de sanctions légales. Mais la disparition du magistrat ne
+pouvait passer sans attirer l'attention des rurales, les gendarmes
+chargés de la police des campagnes. Une enquête fut ouverte, qui aboutit
+à l'ordre d'arrestation de Pancho Villa. Ce fut pour le maréchal des
+logis qui s'en chargea une malheureuse mission: un coup de fusil le tua
+net.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"><br><b>
+Comment circulent les trains, en pays insurgé, au<br>
+Mexique: sur le toit des wagons, des soldats sont postés, prêts à<br>
+riposter à la première attaque.</b> <i>Phot. A. Hauff.</i></p>
+
+<p>Après quoi, chargé de ce second meurtre, Villa s'en fut dans les
+montagnes.</p>
+
+<p>Il y vécut quinze ans, suivi toujours de deux fidèles <i>cowboys</i>, se
+dérobant à toutes les recherches, échappant à toutes les embuscades. En
+vain, sa tête avait été mise à prix à 20.000 pesos (50.000 francs). Les
+Sierras de Durango et de Chiahua lui furent de sûrs asiles. Il y vécut
+de brigandage, pillant les fermes, razziant les troupeaux, détroussant à
+main armée les voyageurs quand l'occasion s'en présentait.</p>
+
+<p>La gendarmerie rurale, cependant, ne lui laissait nul répit: l'appât de
+la prime surexcitait son zèle. En ces quinze années, il y eut entre elle
+et l'audacieux bandit plus de quatre-vingts rencontres où 43 <i>rurales</i>
+trouvèrent la mort. Auprès d'un tel Fra Diavolo, les hôtes du maquis
+corse sont de bien petits compagnons.</p>
+
+<p>Pancho Villa lui-même fut blessé huit fois; pas une seule de ses
+blessures ne fut grave. Les balles l'effleuraient.</p>
+
+<p>Enfin, la politique lui offrit l'occasion d'une rentrée honorable, et
+quand Francisco Madero leva, contre Porfirio Diaz, l'avant-dernière
+année, l'étendard révolutionnaire, Pancho Villa se résolut à suivre sa
+fortune. Bien lui en prit; ce fut la réhabilitation, consacrée, comme
+j'ai dit, par l'octroi des étoiles de général! Doux pays!</p>
+
+<p>Mon hôte, d'ailleurs, avait conscience, fermement, d'avoir, d'un coup,
+effacé toutes les fautes d'autrefois. Et quand il eut terminé son récit,
+se recueillant un moment, il reprit la parole pour nous faire observer
+qu'en somme, et quoi que la première phase de son existence eût de
+scabreux, il n'en était pas moins devenu, pour l'heure, un héros
+national, un soutien du gouvernement légal du lendemain,--une manière de
+caractère enfin.</p>
+
+<p>Pourtant, il n'y avait pas quinze jours, peut-être, qu'avant
+d'abandonner la partie il venait d'accomplir un des plus beaux actes de
+banditisme de sa carrière tout entière.</p>
+
+<p>C'était au lendemain de la prise de Parral.</p>
+
+<p>Le colonel, sans doute, arrivait à ce but à bout de ressources, et il
+dut songer à s'en procurer.</p>
+
+<p>Donc, accompagné de sa garde du corps, sans laquelle, en cette ville
+conquise mais demeurée hostile, il n'osait faire un seul pas, il se
+dirigea, avant déjeuner, vers le <i>Banco Minero</i> (la Banque minière). La
+caisse était ouverte. Il s'y présenta.</p>
+
+<p>--Je m'appelle, dit-il, Pancho Villa. Voulez-vous, Monsieur, me dire
+obligeamment quelle somme vous avez actuellement?</p>
+
+<p>--Cinquante mille pesos, mon colonel, répondit le caissier.</p>
+
+<p>Villa, très calme, alluma une cigarette, puis tira de sa gaine son
+revolver et le posa sur la table.</p>
+
+<p>--Très bien, Monsieur. Veuillez me remettre cette somme, dont j'ai
+besoin,--<i>muy pronto</i> (très vite).</p>
+
+<p>Le dragon qui gardait ici les pommes d'or ne se fit pas répéter deux
+fois cette injonction. Il osa toutefois solliciter son courtois visiteur
+de lui donner, en échange de ses fonds, un reçu au nom du gouvernement
+fédéral.</p>
+
+<p>Villa dédaigna même de discuter et, saisissant la plume et le papier
+qu'on lui tendait, il écrivit:</p>
+
+<p>«J'ai reçu du <i>Banco Minero</i> de Parral la somme de 50.000 pesos,
+laquelle, étant butin de guerre, ne sera pas remboursée par les
+autorités fédérales.» <span class="sc">Pancho Villa</span>.»</p>
+
+<p>Le caissier voulut protester, pour la forme, sans doute, mais Villa
+l'interrompit:</p>
+
+<p>--Votre banque a placé un emprunt en faveur de la révolution d'Orozco,
+et trop longtemps vous avez fourni de l'argent au Nord. Pour changer,
+donnez-en maintenant un peu au Midi.</p>
+
+<p>Et, empochant les bank-notes, il pivota en saluant l'homme ahuri d'un
+aimable: <i>Mucho gracias, senor!</i></p>
+
+<p>Pancho Villa, manifestement, se complaisait au récit de cet exploit. Il
+niait, toutefois, l'avoir renouvelé au détriment de certaines autres
+maisons de commerce de Parral. Mais un officier de l'armée fédérale, un
+de ses frères d'armes, par conséquent, m'a affirmé que sa fructueuse
+promenade ne s'arrêta pas là, et que, dans la même matinée, il visita
+maints autres caissiers non moins timides. Il aurait rapporté de cette
+tournée, selon le bruit public, 186.000 pesos (465.000 francs), il en
+aurait versé au gouvernement de Madero 136.000, gardant pour lui la
+différence. Mais allez donc vérifier ces choses, en ce pays!</p>
+
+<p>Toujours est-il que Francisco Madero, appréciant à sa valeur un
+auxiliaire aussi actif, récompensa comme j'ai dit tant d'éminents
+services: Pancho Villa fut promu général,--et, qui mieux est, général
+des rurales, de la bonne gendarmerie de campagne qui l'avait naguère
+traqué d'un si beau zèle. Et voilà, au moins, un chef qui doit connaître
+et estimer ses troupes. Ainsi Vidocq, jadis, devint policier après avoir
+été escarpe.</p>
+
+<p>Et maintenant, Pancho Villa peut bien abriter derrière de faux semblants
+de foi politique, de patriotisme, ses instincts de pillard, sa mauvaise
+foi de forban. Nous ne pouvons guère être dupes. Le jour où il fit
+alliance avec Madero, il caressait le rêve d'effacer par des services de
+guerre civile tout un passé fort regrettable à la vérité. Et si, en ces
+derniers jours, il est demeuré avec le gouvernement du défunt président,
+c'est bien moins par souci de demeurer fidèle à ses amitiés que dans
+l'espoir de trouver une occasion de se venger d'Orozco, dont il
+jalousait les lauriers conquis au cours de la précédente révolution, et
+qui luttait dans le camp adverse. Que s'il eût combattu avec celui-ci,
+il eût été éclipsé, réduit à un rôle de comparse. En face de lui, il lui
+demeurait possible de faire figure. Et puis... et puis il y a encore la
+question d'argent. Et de quel côté manipulait-on le plus facilement des
+fonds?...</p>
+
+<p>Enfin, jusqu'à présent, les amis de Francisco Madero semblent avoir
+perdu la partie, et Pancho Villa aurait joué là un jeu de dupe. Mais qui
+sait?</p>
+
+<p>La famille des Madero est nombreuse, riche. Pourquoi ne déclarerait-elle
+pas la guerre,--la <i>vendetta</i>, pour être plus exact, au général
+Victoriano Huerta, le vainqueur du moment? Raoul Madero a deux de ses
+frères à venger, et il se peut que, quelque jour prochain, nous
+revoyions Pancho Villa dans un des rôles de premier plan, le jour où
+recommencera la lutte. Du moins saurons-nous quelle étrange aventurier
+se déguise et se masque ainsi en héros.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">N.-C. Adossidès.</span></span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>LES BLANCS FANTOMES DE L'HIVER EN FINLANDE</b><br> <i>Avec ordre,
+avec méthode, sans tourbillons ni caprices, les flocons sont descendus
+tout droit du ciel sur la terre et demeurent là où ils se sont posés.
+Bientôt ils ont tout recouvert et tout fléchit sous leur poids. Les
+branches des grands sapins pendent, engourdies. Les jeunes arbres, plus
+flexibles, sommeillent, tout entiers enveloppés d'hermine. En haut, en
+bas, partout, la neige! De tous côtés, des formes bizarres de grands
+fantômes qui paraissent dormir debout dans leurs linceuls et parmi
+lesquels passent, lilliputiennes, découpées en noir sur le tapis ouaté,
+les silhouettes, seules vivantes, d'un homme et d'un traîneau. Un lourd
+fardeau de mort pèse sur les lois de la lande. La nature, appesantie
+sous sa couverture blanche est assoupie pour la nuit d'hiver.</i>
+<i>Photographie Jean Bouchot.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br>
+<b>L'EFFORT SUPRÊME DE LA DÉFENSE, DANS LE PROCÈS DES
+BANDITS ANARCHISTES.--Me de Moro-Giafferi plaidant pour Dieudonné.</b><br>
+<i>Croquis d'audience de <span class="sc">Paul Renouard</span>.</i></p>
+
+<p>Le procès, désormais fameux, des bandits anarchistes qui, après une
+instruction géante de onze mois, a nécessité vingt-trois audiences,
+s'est achevé jeudi matin, où, à 4 heures, les jurés, qui avaient à
+répondre à 383 questions, ont fait connaître leur verdict.</p>
+
+<p>En son réquisitoire énergique, solide, et redoutablement documenté, M.
+le procureur général Fabre avait, au nom de la société, demandé six
+têtes, celles de Dieudonné, de Callemin, de Soudy, de Monier dit
+Simentof, de Carouy et de Medge. Il ne s'opposait pas à l'admission des
+circonstances atténuantes en ce qui concernait Gauzy. Après le chef du
+parquet, qui s'était réservé de requérir contre les grands coupables, M.
+l'avocat général Bloch-Laroque s'était chargé de demander pour les
+comparses, les treize seconds rôles aux inculpations variées, le maximum
+des pénalités encourues, c'est-à-dire les travaux forcés ou, pour le
+moins, la réclusion.</p>
+
+<p>... Alors, successivement, se levèrent les quatorze avocats de la
+défense. La tâche était ingrate et formidable. Elle se poursuivit avec
+courage et méthode pendant trois jours. La défense fut souvent habile et
+souvent brillante, au point de fréquemment impressionner l'auditoire. Et
+ce fut vrai surtout lorsque Me de Moro-Giafferi, plaidant pour
+Dieudonné, avec son éloquence ardente, impétueuse--dont on a dit qu'elle
+avait les beautés et les vertus mais aussi les colères et les maléfices
+de torrent qui emporte tout--souleva à diverses reprises l'émotion
+générale par la spontanéité de ses mouvements oratoires soutenus par la
+flamme de son regard, la violence passionnée de son verbe et l'élan
+irrésistible de son geste.</p>
+
+<p>Après leurs avocats, quelques-uns des accusés, Callemin,
+Monier-Simentof, Soudy, prirent la parole et firent un suprême effort
+pour sauver leur tête. Puis le jury se retira pour délibérer. Il entra
+dans la salle des délibérations le mercredi à 3 h. 46. Il en sortit le
+jeudi matin à 4 heures. Bien rarement, aux assises, on avait vu une
+tâche aussi formidable imposée à un jury. Le verdict qui en résulta,
+affirmatif, sans circonstances atténuantes, sur la culpabilité de
+Dieudonné, de Callemin, de Monier-Simentof et de Soudy, entraînait
+quatre condamnations à mort. Mais, lorsque, selon l'usage, le président
+demanda à chacun des accusés s'il n'avait rien à dire sur l'application
+de la peine, on vit se produire un coup de théâtre inouï. Callemin,
+dressé soudainement, déclara que Dieudonné n'était point l'assassin de
+la rue Ordener et que c'était lui, Callemin, qui, avec Garnier, avait
+fait le coup... Malgré la reconnaissance formelle de la victime, malgré
+le verdict affirmatif, malgré l'arrêt de mort, la tête de Dieudonné, le
+client de Me de Moro-Giafferi, paraît sauvée...</p>
+<br><br>
+
+<h3>UN MOIS A PÉKIN</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Une «foire aux puces» chinoise: le marché de Long Fou
+Sseu.</b></p>
+
+<p>20 juin.</p>
+
+<p>Depuis mon arrivée à Pékin, trois ministres ont levé le pied, tels des
+banquiers, Tang Chao Yi le premier. On raconte que, se sentant menacé
+par ses ennemis, il a mieux aimé perdre la face que la tête. On raconte
+aussi sur lui des histoires d'argent, de détournements, mais rien de
+précis. Le président Yuan Chi Kaï a envoyé à sa poursuite un second
+ministre qui n'est pas revenu, puis un troisième pour ramener les deux
+autres. Ce dernier n'ayant pas encore reparu, on s'est décidé à donner
+au président du Conseil défaillant un successeur dont j'ai immédiatement
+fait le portrait, pendant que j'étais en train.</p>
+
+<p>Le nouveau chef du cabinet, Lou Chan Siang, faisait déjà partie du
+gouvernement actuel comme ministre des Affaires étrangères. Il est, ou
+paraît, tout jeune; il a été ministre de Chine à Bruxelles et à
+Pétersbourg, il parle très bien le français et sa femme est Belge.
+C'est, de plus, un fidèle abonné de <i>L'Illustration</i> et un homme de
+goût, très épris de culture française.</p>
+
+<p>Sera-t-il encore ministre quand ces lignes seront imprimées? On ne peut
+pas savoir; cela n'a, du reste, aucune importance (1). La <i>Jeune Chine</i>
+a l'air de vouloir marcher à grands pas dans la voie républicaine et, à
+l'instar de nos aïeux de 93, dont ils font leurs dieux, les
+révolutionnaires célestes semblent décidés à faire une grosse
+consommation de politiciens.</p>
+
+<p>Bon appétit, messieurs!</p>
+
+<blockquote>Note 1: Lou Chan Siang a, depuis, abandonné la présidence du Conseil,
+mais a conservé le portefeuille des Affaires étrangères.</blockquote>
+
+<p>Ce personnel gouvernemental doit être intéressant à étudier pour un
+spécialiste, mais ce n'est pas mon cas; je n'ai jamais rien compris aux
+choses politiques de chez nous, comment voulez-vous que je m'y retrouve
+dans celles de Chine? Après tout, elles sont peut-être exactement
+pareilles aux nôtres: querelles d'ambitions, lattes pour la possession
+du pouvoir.</p>
+
+<h4>LES RUES DE PÉKIN</h4>
+
+<p>Combien plus passionnante l'observation de la rue et de la foule! Les
+marchés, les temples, les boutiques, sont d'intarissables sources de
+joie pour un artiste, et les sujets de tableaux se succèdent et se
+bousculent sous mes yeux émerveillés. Malheureusement, je n'ai pas le
+temps de faire beaucoup de croquis ou de pochades. Je vois ces choses en
+courant à des rendez-vous ministériels qui me font perdre un temps
+considérable et, si je n'avais la photographie, ce ne sont pas les
+rapides notes et indications de couleur que j'ai pu prendre qui me
+seraient d'un grand secours pour vous dépeindre tout ce que je vois. Du
+reste, dès qu'on s'arrête pour photographier, on est immédiatement
+entouré, bloqué, étreint par une foule curieuse d'amateurs qui viennent
+regarder jusque dans votre objectif; et, si on vise un peu longuement,
+si l'on hésite à déclancher, attendant que ça s'arrange mieux, on est
+sûr d'avoir au premier plan une énorme tête floue qui masque les trois
+quarts du cliché.</p>
+
+<p>Il serait matériellement impossible à un peintre de s'installer avec son
+chevalet et sa boîte à couleurs pour faire une étude d'un coin de rue, à
+moins qu'un service d'ordre ne soit sévèrement organisé autour de lui.</p>
+
+<p>Je me documente pourtant, et je serai heureux si j'arrive à vous donner
+une idée, faible, sans doute, mais consciencieuse et aussi exacte que je
+le pourrai, de cette cité miraculeuse que j'admire. Et je l'admire
+inlassablement, dans ses beautés, dans ses hideurs--ses hideurs
+chinoises, j'entends--ses ruines, ses boues, ses poussières, ses loques,
+ses ordures même, toutes choses qui semblent vouloir, au nom du passé
+féodal et farouche, protester contre l'envahissement de ce pays par la
+civilisation moderne, si inesthétique.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le président du second cabinet chinois:<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Lou Chan Siang.</b></p>
+
+<p>Les vestiges de nos anciens temps sont inertes, désolés et muets. Ceux
+d'ici vivent toujours et grouillent; ils sont encore habités, animés par
+des êtres indubitablement pareils à ceux des autrefois les plus
+lointains. Les échoppes blotties dans l'ombre des redoutables portes de
+Pékin, les loqueteux, les rétameurs, les savetiers, les marchands de
+n'importe quoi, les installations précaires, les estropiés, les
+mendiants qui sollicitent la charité des entrants et des sortants, sont
+l'exacte réalisation de ce que j'avais imaginé du moyen âge, et les
+foules qui se meuvent dans ces décors ne sont point anachroniques. Je ne
+parle pas, bien entendu, de nos récents républicains à queues coupées, à
+casquettes, à melons, à panamas, à canotiers et à casques coloniaux,
+parcourant à pied, à bicyclette, en pousse-pousse ou en voiture les
+grands quartiers des ministères ou des légations.</p>
+
+<p>Et, à propos de casques, je me demande comment il se fait que ces
+malheureux, habitués depuis des siècles à promener, sous le brûlant
+soleil des étés pékinois, leurs crânes rasés, soient devenus tout d'un
+coup si sensibles aux insolations.</p>
+
+<p>Décidément, le costume joue un grand rôle dans les révolutions!</p>
+
+<p>Les bâtisses se ressentent aussi, je crois vous l'avoir déjà dit, de ce
+nouvel état d'esprit, et ces gens-là, de propos délibéré, vont
+assassiner leur ville sous le vain prétexte de l'assainir et d'en
+améliorer les conditions d'habitabilité. Les maisons à étages commencent
+à se montrer, çà et là, et les constructions les plus honteusement
+vulgaires remplacent peu à peu, systématiquement, les admirables façades
+dorées, sculptées et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes
+européennes s'accolent sans vergogne à la sublime écriture
+archi-millénaire. Il y a, dans Ha Ta Men, notamment, des «London
+Mission», des «Christian Chinese Young Men Association» et autres
+horreurs qui, insolemment, étalent leurs stupides lourdeurs et leurs
+insupportables prétentions architecturales au milieu des plus pures
+splendeurs.</p>
+
+<p>Quelle tristesse! Pourquoi ne pas respecter ces beautés? Qui empêchera
+ce massacre?</p>
+
+<p>Mais qui empêche, chez nous, les imbéciles publicités d'empoisonner,
+dans nos campagnes les plus reculées, les coins de nature les plus
+charmants?</p>
+
+<p>Outre ses grandes voies, orientées N.-S. et E.-O., Pékin est sillonné de
+petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractère très
+particulier de tranquillité et de paix. Mais, à la moindre averse, elles
+se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il
+devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors
+bloqués dans leurs maisons inondées. Le terrain étant plat, il n'y a
+aucun écoulement et on est obligé d'attendre que le soleil veuille bien
+sécher ces nauséabonds marécages. Des chiens, moitié renards, moitié
+loups, neurasthéniques, malpropres et xénophobes, y demeurent couchés
+toute la journée dans la poussière ou dans la boue, au beau milieu du
+chemin; ils ne se dérangent--en grognant--que si la roue d'un
+pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car
+les coolies évitent avec le plus grand soin ces hargneux fainéants,
+préférant cahoter leurs voyageurs dans une ornière en faisant un détour.
+Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutôt à portée des crocs des
+sournoises bêtes, dont la principale nourriture consiste en détritus
+péniblement découverts dans les ordures ménagères, abondantes mais peu
+substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et
+ces pauvres chiens, ni logés ni nourris, paraissent assez affamés, ce
+qui explique, jusqu'à un certain point, leur mauvaise humeur.</p>
+
+<h4>LE «HOME» CHINOIS</h4>
+
+<p>Le long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques
+mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue; pas de
+fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des
+portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les
+lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que
+ce sont des lions, mais je n'en suis pas très sûr) qu'on voit,
+magnifiquement sculptés ou ciselés, en marbre ou en bronze, à l'entrée
+des palais ou des temples, sont devenus, à la longue, à l'usage des
+maisons particulières, de réductions en simplifications, de simples
+formules où l'on a beaucoup de peine à reconnaître le modèle primitif.
+Il faut avouer aussi que, dans ces étroits boyaux, de pareilles bêtes
+seraient un peu encombrantes, et l'on a bien été forcé d'adopter ce
+petit modèle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux.</p>
+
+<p>Ces lions de garde sont souvent accompagnés de deux bornes, en pierre
+également, quelquefois sculptées, qui, elles, empiètent sans façon sur
+la voie publique, déjà si restreinte; leur utilité est d'ordre moins
+métaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propriétaire de la
+maison pour monter sur sa mule.</p>
+
+<p>A quelques vantaux sont collées deux images, violemment coloriées,
+représentant deux guerriers anciens, véhéments et terriblement armés,
+chargés, eux aussi, de veiller à la sécurité du foyer.</p>
+
+<p>Au-dessus de la porte, très souvent, les caractères «Bonheur» ou
+«Longévité» sont peints ou dorés; quelquefois, même, simplement dessinés
+en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'était un
+souhait à l'adresse des visiteurs ou une invocation spéciale en faveur
+des maîtres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des
+mules ou des ânes en liberté, faisant leur petite promenade hygiénique
+et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des piétons ou des
+pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre,
+gagne-petit, maraîchers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent
+leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments,
+gongs, crécelles, tambours, crins-crins, flûtes, cloches ou claquettes.
+Cela correspond assez exactement à nos marchands de quatre saisons,
+rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats,
+marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faïence et
+de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket
+d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le
+contrôle du fonctionnaire de quartier chargé de cet important service
+municipal.</p>
+
+<p>Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de
+plumeaux. L'insinuante et envahissante poussière de Pékin fait de leur
+métier un des plus lucratifs qui soient,--relativement.</p>
+
+<p>Tous ces fonds de commerce sont invariablement portés, sur l'épaule, aux
+deux bouts d'une perche en bambou. Ce mode de transport est appliqué, en
+Chine, à tous les fardeaux; il faut qu'un objet soit bien lourd ou bien
+invraisemblablement encombrant pour qu'on se serve d'une voiture ou
+d'une brouette. Il est, toutefois, indispensable pour l'équilibre
+d'avoir, à chaque extrémité du bambou, un poids à peu près égal; de
+sorte que le coolie qui doit transporter une charge indivisible est très
+ennuyé: il ne peut s'en tirer qu'en suspendant à l'autre bout de sa
+perche un poids équivalent en pierres ou autres matériaux. Son faix est
+doublé mais la face est sauve et les usages sont respectés. Tout est là!</p>
+
+<p>Par-dessus les faîtes des murs on n'aperçoit que fort peu de toitures:
+Pékin n'est qu'un vaste rez-de-chaussée. En revanche, on voit des
+arbres, beaucoup d'arbres, laissant supposer, là derrière, des jardins,
+des parcs, de frais ombrages, agréable contraste avec la rue
+poussiéreuse que le peu de hauteur des murs et des maisons livre aux
+ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. En effet, si l'on regarde
+Pékin de l'un des rares points élevés qui le dominent, la Tour du
+Tambour ou le Water Work, par exemple, on n'a sous les yeux qu'un
+immense parc où les habitations entr'aperçues ne comptent presque pas.
+Et, pourtant, il y en a, des maisons! Peut-être faut-il attribuer à
+cette énorme quantité d'arbres la salubrité relative dont jouit cette
+ville, malgré son sous-sol marécageux, sa saleté et son service de
+voirie sommaire.</p>
+
+<p>Dans l'une de ces ruelles se trouve la maison particulière de Yuan Chi
+Kaï. J'ai pu la visiter, l'autre jour, avec son autorisation, qu'avait
+obtenue pour moi M. Barraud, professeur du fils du Président. C'est bien
+une des paisibles retraites que j'avais soupçonnées. L'entrée, plus
+spacieuse que celle des maisons voisines, comporte, outre les attributs
+traditionnels déjà cités, un vestibule avec deux bancs où sont assis les
+serviteurs, portiers, coolies et voisins, faisant un brin de causette en
+fumant leurs pipes. L'intérieur n'est qu'une suite de cours, de
+pavillons, de passages, de galeries et de jardinets; des arbres partout,
+dans les couloirs, dans les cours où des emplacements leur sont ménagés
+entre les dalles et où des fleurs en pots leur tiennent compagnie,
+mêlées à des plantes de toute sorte, arbustes naturels ou arbres nains
+martyrisés à la mode chinoise, pins parasols de 20 centimètres de haut,
+cèdres minuscules, chênes microscopiques; dans un vase grand comme mon
+chapeau, un pied de vigne très vieux portant une quantité de grappes
+très avancées; des glycines séculaires en tonnelles, des rosiers, des
+grenadiers, des lauriers-roses, du jasmin, que sais-je encore! C'est
+délicieux de fraîcheur et de quiétude. Et comme on est bien chez soi!
+pas de voisins plongeant dans votre vie privée, les étages étant chose
+inconnue dans ce pays béni de Dieu.</p>
+
+<p>Les jardins sont extraordinaires de chinoiserie: dans un espace de dix
+mètres de côté il y a des montagnes, des rivières, des lacs, des
+grottes, des torrents, des routes, des ponts, des précipices, des
+prairies, des forêts, tout ça à l'échelle, truqué à plaisir, tourmenté,
+tarabiscoté et d'un enfantillage déconcertant. Des pierres bizarres de
+forme ou de couleur, dont les Chinois sont très amateurs, se dressent
+par-ci par-là, quelques-unes sur des socles très travaillés. Tout à
+coup--horreur!--on découvre, tels des scorpions, des ampoules
+électriques habilement dissimulées dans des trous de roche ou tapies
+derrière des massifs de fleurs. Et cela, c'est un coup rude!</p>
+
+<p>L'éclairage électrique est installé dans toutes les pièces des
+appartements et, sur un beau meuble laqué, un téléphone allemand fait
+pendant à un vase des Ming.</p>
+
+<p>Mais j'ai tort de m'emporter et je ne dois pas être plus chinois que les
+Chinois. Après tout, si tel est leur bon plaisir...</p>
+
+<h4>DU MARCHÉ AU THEATRE</h4>
+
+<p>Le marché de Long Fou Sseu a lieu, tous les dix jours, autour d'une
+vieille pagode de la ville tartare; on y vend de tout. Les Européens
+vont là pour tâcher d'y découvrir des bibelots anciens, des porcelaines
+<i>de l'époque</i>. Les bonnes occasions y sont rares, paraît-il, et les
+marchands n'offrent aux touristes que des curiosités fabriquées à leur
+intention ou des imitations de provenance japonaise. On peut trouver,
+pourtant, parmi les objets de peu de valeur, des choses intéressantes, à
+condition d'y aller souvent et d'avoir du flair.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Un pèlerin mongol.</b></p>
+
+<p>Je n'ai, pour ma part, pas récolté grand'chose, mais j'ai vu là
+d'élégantes Mandchoues faire leurs emplettes, marchander des étoffes,
+des broderies, des colifichets. L'une d'elles était en extase devant une
+pendule en faux bronze doré, à sujet Watteau, toute disloquée, qui avait
+pour voisins d'étalage un décamètre enroulé dans son étui de cuir et une
+jumelle de théâtre où quelques plaques de nacre se voyaient encore.</p>
+
+<p>Les Mandchoues, au contraire des Chinoises, ont des pieds comme tout le
+monde. Leurs coiffures sont extraordinaires et rappellent les nouds de
+ruban de nos Alsaciennes. C'est fabriqué avec des cheveux et ornementé
+de mosaïques en plumes de martin-pêcheur, aux reflets de turquoise.
+C'est très étrange et très archaïque. Autour de cette coiffure sont
+piquées des fleurs artificielles, aussi voyantes que possible. Les
+figures violemment fardées de rouge et de blanc, les robes claires et
+criardes jettent dans la foule environnante des notes aigres mais point
+déplaisantes.</p>
+
+<p>Au nombre de ses attractions, le marché de Long Fou Sseu compte des
+diseurs de bonne aventure, des jongleurs, des théâtres, des conteurs
+d'histoires ou chanteurs de complaintes, des marchands de fruits, de
+rafraîchissements, de nourriture, des bazars, des boutiques de jouets,
+des changeurs, des écrivains publics, des barbiers, de brocanteurs, des
+acrobates, enfin toutes les petites industries qu'on peut imaginer. Il y
+a aussi des phonographes. On pourrait se croire à la foire au pain
+d'épice, n'étaient les costumes, les têtes, la langue. Même poussière,
+même cohue, mêmes odeurs, même tapage.</p>
+
+<p>Les Chinois ont tout inventé avant nous, excepté, toutefois, la
+République. Et encore...</p>
+
+
+
+<p>Ils sont, au plus haut point, amateurs de spectacles et les théâtres
+font, toute l'année, plus que le maximum. C'est, dans les salles
+fumeuses et malodorantes, un entassement inouï de spectateurs attentifs
+et passionnés qui restent là des journées entières, car les pièces qu'on
+y joue n'ont pas de fin et les équipes d'acteurs doivent se relayer pour
+ces représentations qui durent nuit et jour. Le public, dans les petits
+théâtres, est composé de gens manifestement besogneux et je me demande
+comment ils s'arrangent pour vivre ainsi sans rien faire. Le Chinois vit
+de peu, il est vrai; mais ce peu, il faut toujours le payer.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>Les attractions du marché de Long Fou Sseu: un<br>
+prestidigitateur en plein vent.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br><b>LES TENTATEURS.--Marchands de «curios» à l'Hôtel des<br>
+Wagons-Lits de Pékin.</b> <i>Étude à l'huile, d'après nature, de L.
+Sabattier.</i></p>
+
+<p>Les pièces doivent remonter à la plus haute antiquité et il est
+impossible à un Européen de saisir une idée ou de donner la moindre
+signification aux gestes et aux cris des artistes. Tout se passe en
+hurlements, en cris aigus et en pantomimes terribles qui comblent d'aise
+les braves spectateurs.</p>
+
+<p>Le théâtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait,
+paraît-il, à Changhaï, quelque temps avant mon arrivée, une pièce à
+grand spectacle sur Napoléon qui, m'a-t-on dit, était une merveille.
+Elle était remplacée, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette
+ville, par un drame sur la Révolution chinoise, d'un modernisme et d'un
+réalisme à rendre jaloux Antoine lui-même. Notre excellent confrère de
+l'<i>Écho de Chine</i>, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la
+représentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur
+la scène; je pouvais très bien suivre l'action, apprécier le jeu parfait
+de certains acteurs et goûter le charme des invraisemblances dont le
+théâtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles
+admirablement agencées, des coups de canon et de fusil; les soldats
+portaient de véritables uniformes; les généraux, par exemple, n'étaient
+que théoriquement montés sur des chevaux fougueux et arrivaient devant
+la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bâton,
+cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrêtaient
+face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe
+supposée, indiquait qu'ils mettaient pied à terre; une autre enjambée
+les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voilà de la bonne
+fiction théâtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il
+est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade,
+prévienne les spectateurs que le tabouret placé à sa gauche représente
+une montagne, tandis que le bâton jeté à ses pieds figure un fleuve
+infranchissable.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il là de si ridicule, après tout? Nous en avalons bien
+d'autres, chez nous.</p>
+
+<p>Le phonographe plaît fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en
+renom se font, paraît-il, payer des cachets royaux pour impressionner un
+disque.</p>
+
+<h4>TRADITIONS ET MODERNISME</h4>
+
+<p>On ne voit plus que très rarement, dans les rues de Pékin, les chaises à
+porteurs d'autrefois. Celles que, de temps à autre, on rencontre,
+hermétiquement grillagées à la façon de nos garde-manger, escortées de
+serviteurs à cheval, contiennent de vieilles dames 1830, résolues à
+ignorer tout du progrès et protestant, du fond de leur boîte, contre
+l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident.</p>
+
+<p>La charrette chinoise sans ressorts, si souvent décrite, et la brouette
+sont, ici, l'équivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi
+moelleusement suspendus, où les passagers s'entassent jusqu'à
+compression et qui sont traînés par de lamentables haridelles au long
+des rues poussiéreuses. Quand il pleut, tous ces véhicules enfoncent
+dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui
+semblent fabriquées tout exprès pour creuser les ornières et défoncer
+les routes. Sur les voies dallées, dont les pierres, usées depuis de
+longs siècles, laissent entre elles des interstices considérables, ce
+sont de terribles secousses et des bruits de ferraille à vous donner la
+chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les
+pousse-pousse à roues ferrées, dont ils usent de préférence à ceux à
+pneus, sont agrémentés de garde-crotte en tôle branlante et sonore dont
+le tapage infernal semble les réjouir fort.</p>
+
+<p>Les chevaux et les ânes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout à
+fait en contradiction avec la beauté et la puissance des mules et des
+mulets qu'ils ont procréés. C'est encore un mystère chinois.</p>
+
+<p>On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse
+au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bête de proie
+encapuchonnée. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrière
+et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas
+d'atavisme, et le rapprochement est amusant à faire entre ce reste
+d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre
+à son serin ou à son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant
+avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts
+la cage dévoilée de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et
+de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le
+tendre soin qu'il met à éviter les cahots et les secousses à sa
+bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante.</p>
+
+<p>Ces gens sont la mansuétude même, jusqu'au jour où un vent de folie
+furieuse les soulèvera contre les étrangers, les diables d'Occident avec
+qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables!</p>
+
+<p>Car on continue à craindre des troubles prochains et, de temps en temps,
+des nouvelles alarmantes arrivent de l'intérieur ou des ports du Sud.</p>
+
+<p>Toujours des mutineries de soldats qui, lassés d'attendre leur solde,
+tirent des coups de fusil sur leurs officiers, pillent et incendient des
+magasins, des banques, des monts-de-piété, désertent et vont terroriser
+les populations des campagnes et des villages, en attendant le
+chambardement des grandes villes.</p>
+
+<p>Ce sont là les premiers bienfaits du modernisme.</p>
+
+<p>Le modernisme est la grande préoccupation de la nouvelle équipe
+gouvernementale et de ses partisans: les cantonniers continuent à
+arroser les rues principales à l'aide d'une cuillère en rotin tressé
+dont ils se servent pour lancer autour d'eux, à la volée, l'eau d'un
+grand baquet qu'ils vont remplir à la fontaine prochaine pour
+recommencer plus loin. Ce procédé doit dater de Kang Chi, mais
+aujourd'hui l'arroseur pékinois est orné d'un canotier de paille du
+dernier modèle, ainsi que son camarade le gardien de la paix. Le facteur
+a aussi son petit canotier et, en plus, un uniforme en toile bleue avec
+une large bordure blanche et des lettres brodées sur sa poitrine; il
+fait sa distribution à bicyclette.</p>
+
+<p>Dans le civil, les citoyens conscients qui n'ont pas complètement adopté
+le costume européen, pour des raisons financières, sans doute, se
+contentent d'afficher leurs convictions républicaines par le moyen de
+chapeaux ou de casquettes de toutes formes et de toutes provenances, le
+reste du costume, sauf quelquefois la chaussure, restant purement
+chinois.</p>
+
+<p>Que les parents soient ou non modernistes,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> ... leurs petits sont mignons,</p>
+<p class="i14"> Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.</p>
+</div></div>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/011.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Chinois attendant que son<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;serin veuille bien chanter.</b></p>
+
+<p>Ils ont des mines éveillées et enjouées. Ceux qui gambadent par les rues
+sont, en cette saison, très sommairement habillés; quelques-uns, même,
+vont tout nus. Ils sont, en général, bien râblés et volontiers
+bedonnants. Les tout petits ont, quelquefois, des coiffures à mourir de
+rire: ce sont des mèches de cheveux tressés, ficelés avec des rubans de
+toutes couleurs, formant plusieurs pointes dirigées en l'air, en avant,
+en arrière ou sur les côtés; autour de la base de chacune de ces mèches
+le crâne est soigneusement rasé et l'on obtient ainsi autant de petits
+paratonnerres destinés à chasser les mauvais esprits en cas de maladies.
+Leur nombre, leur emplacement et leur direction sont, après mille
+cérémonies, choisis et précisés par le sorcier du quartier dont les
+ordonnances et prescriptions sont religieusement observées.</p>
+
+<p>Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement
+plaisants à voir que certains petits Européens fagotés à la mode
+berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promenés par leur bonne
+chinoise, dans les rues des légations ou à l'Hôtel des Wagons-Lits.</p>
+
+
+
+<h4>LES «COOK» ET LES «CURIOS»</h4>
+
+<p>Pas banal, cet Hôtel des Wagons-Lits! C'est un véritable amusement que
+d'y voir défiler les touristes; tous les jours de nouvelles têtes. Je
+suis étonné du nombre de gens qui passent par Pékin, y restent un jour
+ou deux, font rapidement les visites ordonnées par Cook et s'en vont
+ailleurs, continuer le même métier. Moi, qui ai fait ce voyage comme on
+accomplit un pèlerinage, je considère avec beaucoup d'intérêt et de
+curiosité ces gens qui, se déplaçant apparemment pour leur plaisir, ne
+regardent rien et n'ont qu'une préoccupation: passer dans le plus
+d'endroits possible pour pouvoir dire ensuite: «<i>Je connais</i> telle
+ville, tel monument, tel peuple, telle oeuvre d'art.» Nous voyons
+reparaître à l'hôtel nombre de nos anciens co-passagers de
+l'<i>Ernest-Simons</i> et, parmi eux, une bande d'Allemands qui, nous ayant
+quittés à Singapour, il y a un mois, après avoir visité les Indes, ont
+<i>vu</i>, depuis, Sumatra, Java, Bornéo, le Siam, le Cambodge, l'Annam, le
+Tonkin, Hong-Kong, Canton, Changhaï, le Japon, et s'en retournent,
+maintenant, à Berlin, en passant par Pékin, Moukden, Karbine, le Baïkal,
+Moscou et Pétersbourg. Les Allemands sont passés maîtres dans l'art de
+voyager ainsi. Ils sont pires que les Anglais, car, circonstance
+aggravante, ils vont par troupe, pour l'économie, et il leur en faut
+beaucoup pour pas cher. Monuments, musées, sites, temples, palais,
+curiosités de tout genre, ils avalent ça comme des saucisses. Quels
+cerveaux! Quels estomacs!</p>
+
+<p>On voit aussi beaucoup de gens affairés qu'on devine être des
+financiers. Les petits emprunts, en attendant le grand, donnent beaucoup
+de mal--et de beaux bénéfices--à maint banquier, maint courtier et maint
+intermédiaire. A l'heure du thé, l'animation est grande dans le hall: au
+milieu des clients, des marchands chinois circulent, engageants,
+tentateurs, offrant des broderies, des porcelaines, des bronzes, des
+peintures, des ivoires, des jades, des bijoux, des pierres, des robes,
+des «curios» enfin, puisqu'il faut appeler toutes ces choses par le nom
+générique qu'on leur donne ici en Extrême-Orient.</p>
+
+<p>Ces marchands de «curios» sont là, une douzaine, installés dans les
+couloirs, leurs pacotilles par terre ou sur des banquettes de vestibule;
+ils sont complaisants, empressés, accommodants; très accommodants même:
+pour peu que l'acheteur en exprime le désir, ils consentent sur leurs
+prix des rabais considérables, et il n'est pas rare d'obtenir pour un
+dollar un objet qu'on vous avait proposé pour vingt. Et ne croyez pas
+que le vendeur y perde; il gagne un peu moins voilà tout.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>L'omnibus chinois et la charrette tartare.</b></p>
+
+<p>Ces négociants parlent presque tous un peu d'anglais, et le marchandage
+est très amusant. En voici un qui apporte à notre table une potiche: il
+la tient avec précaution, comme une pièce de grande valeur, et la dépose
+gentiment près de votre tasse en disant: «Very old.» Vous jetez un
+regard négligent sur la chose, elle vous tente un peu, vous la prenez,
+la retournez. Le Chinois vous dit: «Very cheap.» Vous demandez combien.
+«Cinquante dollars.» A partir de ce moment, il y a deux façons de
+procéder, si vous avez envie du bibelot:</p>
+
+<p>Première manière: vous le reposez sur la table en disant que vous n'en
+voulez pas. Le marchand, alors, vous le remet dans la main en vous
+répétant que c'est très vieux: ça date au moins de Tien Long, si ce
+n'est des Ming. Il vous demande quel est votre dernier prix, comme si
+vous en aviez déjà proposé un premier. Vous n'en voulez toujours pas; il
+diminue ses prétentions. Quand il arrive--et ce n'est pas long--à un
+rabais de 50%, vous lui rabattez encore la moitié: neuf fois sur dix,
+le marché est conclu,--et vous êtes volé.</p>
+
+<p>Ou bien, croyant faire une proposition dérisoire, vous offrez, de
+vous-même, la moitié du prix demandé: l'autre se récrie, proteste qu'il
+perd de l'argent, puis vous amène à couper la poire en deux, et
+l'affaire se fait au grand contentement des deux parties.</p>
+
+<p>Il y a aussi celui qui remporte, d'un air indigné, son bibelot qu'il
+vous rapporte, au bout de cinq minutes, et qu'il vous laisse pour le
+prix que vous aviez, ingénument, fixé vous-même.</p>
+
+<p>Les robes chinoises de cérémonie, toutes magnifiquement brodées de soie,
+en point de Pékin ou tissées en <i>crosseu</i>, sont très en faveur auprès
+des dames, touristes ou résidantes. Les marchands en exhibent des
+quantités, les unes toutes neuves, d'un vilain ton, d'autres anciennes
+et délicieuses de couleur. A de certains moments, le hall ressemble à un
+salon d'essayage; les Chinois, aidant leurs clientes à passer les
+somptueux vêtements par-dessus leurs toilettes de ville, de tennis ou de
+dîner, se montrent adroits vendeurs, flatteurs astucieux et habiles à
+profiter de la coquetterie féminine. Ces robes sont très appréciées des
+Américaines qui s'en servent comme de sorties de bal.</p>
+
+<p>Quand vous avez séjourné quelques jours à l'hôtel, tous les marchands
+vous connaissent. Ils viennent alors, fréquemment, vous relancer jusque
+dans votre chambre; après de grandes salutations ils s'accroupissent,
+défont leurs paquets et, en un clin d'oeil, garnissent le plancher, les
+meubles, le lit et jusqu'à vos genoux de bibelots, d'étoffes, de
+porcelaines, de bouddhas, de boîtes à opium; vous avez l'air d'être dans
+une boutique de curiosités: vous commencez par envoyer promener
+l'intrus, puis, amusé, vous laissez la lettre commencée, vous palpez
+quelques soies, vous examinez un bronze, vous caressez un morceau de
+jade finement fouillé et vous finissez par acheter quelques menues
+bagatelles.</p>
+
+<p>Tous ces petits achats ne sont pas ruineux; mais, si l'on veut avoir
+vraiment de belles pièces, des raretés, il faut y mettre le prix; il y
+a, près du Pé Tang, un certain Paul, Chinois catholique, ancien boy de
+Mgr Favier, qui tient une boutique de curios des plus achalandées.
+L'ancien évêque de Pékin était un collectionneur enragé, paraît-il, et
+ledit Paul lui servait à la fois de limier et de rabatteur dans ses
+chasses aux bibelots. A la mort de son maître, ayant pris goût à la
+chose et ayant acquis une certaine compétence, il s'établit, marchand;
+et son magasin est, un véritable musée où tout est rangé et étiqueté par
+ordre chronologique et par spécialités. 11 est très accueillant et fait
+très gracieusement les honneurs de ses vitrines aux amateurs. Seuls, ses
+prix sont inabordables et, de plus, ils sont fixes: on n'a pas
+grand'chose chez lui pour mille dollars.</p>
+
+<p>Il y a, chez des collectionneurs comme MM. Vérondard ou d'Almeida, des
+peintures, des laques, des meubles ou des bronzes dont je n'ose pas vous
+dire les prix et que les amateurs s'arrachent, car, paraît-il, les
+chinoiseries vont devenir très à la mode.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"><br><b>Un marchand d'eau.</b></p>
+
+<p>J'ai vu, chez le général Munthe, des peintures anciennes qui sont de
+véritables chefs-d'oeuvre et qui laissent bien loin derrière elles, à
+mon avis, les productions les plus réputées des vieux maîtres japonais.
+Ceux-ci, du reste, ne furent que des imitateurs très habiles et, en tout
+cas, se sont très visiblement inspirés des nobles artistes chinois de
+jadis.</p>
+
+<p>Ces belles choses que j'ai eu la bonne fortune d'admirer pourraient, si
+leurs possesseurs voulaient s'y prêter--et j'en connais plusieurs qui le
+feraient volontiers--former une exposition remarquablement intéressante
+à la suite d'un de nos nombreux salons; ce serait--au moins pour le
+public--une révélation, et beaucoup de nos chers maîtres les plus cotés
+y pourraient puiser de profitables leçons.<br>
+
+<span class="rig">L. Sabattier.</span><br>
+
+--A suivre.--</p><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"><br><b>Les truites rivales se poursuivent en cercle, la plus
+féroce cherchant à mordre l'autre à la queue; la première, exaspérée, se
+retourne; elles se saisissent à la mâchoire et s'efforcent de se
+retourner sur le dos; elles y parviennent et la plus faible, épuisée, va
+remonter à la surface le ventre en l'air.</b></p>
+
+<h3>UN COMBAT DE TRUITES]</h3>
+
+<h4>PHOTOGRAPHIES SUB-AQUATIQUES</h4>
+
+<p>Nos lecteurs n'ont certainement pas oublié les photographies de ce
+distingué médecin d'Ipswich, le docteur Francis Ward, qui, passionné
+d'histoire naturelle, a imaginé un ingénieux moyen d'enregistrer les
+faits et gestes de la gent aquatique. Rappelons simplement qu'il a fait
+construire sur sa propriété, profondément entamée par une calanque, une
+chambre d'observation séparée de l'eau par une grande glace sans tain.</p>
+
+<p>A l'égard du poisson ou de la créature amphibie qui nage dans la
+calanque, cette glace joue le rôle d'une muraille opaque: le nageur,
+même en s'approchant jusqu'à la toucher, ne voit rien de ce qui se passe
+de l'autre côté de la glace, et n'aperçoit donc pas l'observateur,
+plongé <i>pour lui</i> dans les ténèbres. Au contraire, cet observateur
+aperçoit si nettement les plus petits poissons qui vont et viennent à
+quelques mètres de lui qu'il en oublie parfois l'existence même de cette
+glace!</p>
+
+<p>Grâce aux dernières photographies prises par le docteur Ward dans son
+laboratoire sous-marin, grâce aussi aux notes que notre savant
+collaborateur a bien voulu nous adresser, il nous est possible de
+reconstituer certaines phases de l'existence de la truite.</p>
+
+<p>Par exemple, on croyait jusqu'ici que la femelle creusait un trou dans
+le gravier, y déposait ses oeufs, et les recouvrait soigneusement en
+repoussant le sable avec son museau. Le docteur Ward nous décrit
+l'opération d'une tout autre façon.</p>
+
+<p>La truite, couchée sur le flanc, écarte sous elle les grains de gravier
+et creuse ainsi une sorte de tranchée où se déposent les oeufs. Elle se
+traîne un peu plus loin et répète l'opération; et, tandis qu'elle dépose
+une nouvelle quantité d'oeufs dans le prolongement de la tranchée, sa
+queue, en s'agitant, ramène le gravier sur le sillon labouré à
+l'instant.</p>
+
+<p>C'est à cette époque que les mâles se livrent de terribles combats, dont
+les photographies du docteur Ward retracent les principales péripéties.</p>
+
+<p>«J'avais déposé dans mon bassin, nous a-t-il raconté, trois grandes
+truites arc-en-ciel, dont une femelle. Un matin, je remarquai que la
+surface était très agitée, et, comprenant que les deux mâles se
+querellaient, je m'empressai de descendre dans ma chambre d'observation.
+Ce fut ainsi que je pus assister à un duel qui dura vingt minutes.</p>
+
+<p>» Les deux truites se poursuivaient en cercle tout autour du bassin, la
+plus féroce réussissant parfois à mordre l'autre aux filaments de la
+queue. Soudain, celui des deux mâles qui s'était tenu jusqu'alors sur la
+défensive se retournait, exaspéré, et s'élançait sur son ennemi, et le
+duel s'engageait.</p>
+
+<p>» Après de rapides passes, les deux rivaux se saisissaient mutuellement
+par les mâchoires et s'efforçaient de se retourner l'un l'autre sur le
+dos. Au bout de deux minutes, l'un faiblissait visiblement, et l'autre
+commençait à le secouer, comme un terrier fait d'un rat. Puis, ainsi que
+deux boxeurs aux sons du gong, ils se séparaient brusquement, faisaient
+quelques tours dans le bassin, comme pour reprendre haleine, et
+retournaient au combat avec plus de rage.</p>
+
+<p>» Après plusieurs reprises, le plus fort réussissait à saisir le plus
+faible plus profondément entre les mâchoires, et, le secouant avec une
+extrême violence, il le retournait sur le dos et commençait à tournoyer
+avec lui. Épuisé, il lâchait enfin prise, et le vaincu remontait
+lentement à la surface, le ventre en l'air, prêt à exhaler son dernier
+soupir, tandis que le vainqueur allait rejoindre la femelle, cause et
+objet de ce duel à mort.»</p>
+
+<p>Comme nous l'a fait remarquer l'auteur, dans la première des trois
+photographies consacrées à ce combat, les deux images supérieures sont
+les réflexions des poissons, reflétés par la surface de l'eau, formant
+miroir. Dans la deuxième, les combattants sont si près de la surface
+qu'elle est troublée, et n'offre conséquemment qu'une réflexion
+imparfaite. Dans la troisième, qui représente la fin du duel, nous
+distinguons à l'arrière-plan de petits poissons qui s'enfuient,
+épouvantés par l'ardeur des combattants.</p>
+
+<p>Quant aux photographies ci-dessous, qui nous montrent à nouveau les
+curieux mouvements des oiseaux plongeurs, déjà traités dans un précédent
+article, elles font partie de la documentation d'un livre que le docteur
+Francis Ward prépare sur la photographie sous-marine.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">V. Forbin.</span></span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"><br><b>Le pingouin plonge à la recherche d'un poisson, l'attrape<br>
+par la queue, puis par la tête, et remonte à la surface.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013c.png"><br><b>Poule d'eau plongeant dans un sillage de bulles d'air:
+elle rabat les ailes sur ses flancs, tend le cou, file à travers la
+profondeur et remonte à grands coups de patte.</b><br>--<i>Photographies du Dr
+Francis Ward.</i></p>
+
+<h4>DEUX PLONGÉES D'OISEAUX AQUATIQUES SURPRISES PAR L'INSTANTANÉ</h4>
+
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"><br><b>
+L'EAU JAILLISSANTE AU PAYS DU SABLE ET DU
+SOLEIL.<br>--Percement du plus abondant des puits artésiens du monde (30.000
+litres à la minute),<br>à Tolga, dans le Sud-Algérien.</b>--<i>Phot. A.
+Bougault.</i></p>
+
+<p><i>En même temps que cette belle photographie de notre correspondant de
+Biskra, nous avons reçu du lieutenant de Saint-Germain, chef du service
+des Forages artésiens des territoires du sud de l'Algérie, les lignes
+suivantes qui l'expliquent et la commentent éloquemment:</i></p>
+
+<p>Le Sahara, selon l'opinion généralement admise, est un pays absolument
+privé d'eau; cette affirmation est bien loin de la vérité; dans toutes
+les parties du Sahara habitées, l'eau existe en abondance; seulement
+elle n'est pas à la surface, il faut l'aller chercher plus ou moins
+profondément selon les régions; c'est dans ce but qu'a été créé, par les
+soins du gouvernement général de l'Algérie, un service des Forages
+artésiens des territoires du Sud, chargé de découvrir l'eau, de l'amener
+à la surface et de permettre la mise en valeur progressive de régions
+d'une étendue considérable.</p>
+
+<p>Le 9 février dernier, un des ateliers de ce service a mis à jour à
+Tolga, oasis située à 36 kilomètres de Biskra, une nappe artésienne
+débitant 500 litres à la seconde, soit 30.000 litres à la minute. Comme
+on peut s'en rendre compte par la photographie, c'est une véritable
+rivière qui vient de jaillir, apportant la richesse dans les oasis de
+l'ouest de Biskra et permettant la mise en valeur de plus de 3.000
+hectares.</p>
+
+<p>Ce débit est de beaucoup le plus important obtenu jusqu'à ce jour dans
+le monde entier par un atelier de forages artésiens; le record antérieur
+appartenait, avec 12.500 litres à la minute, au puits dit Aïn Tarfount
+S'rira, foré on 1907 dans l'oasis de Tamerna (Touggourt) par un autre
+atelier du service des Forages artésiens des territoires du Sud.</p>
+
+<p>Ces heureux succès ne doivent pas être considérés comme des faits
+isolés, à côté il en est de moins éclatants mais dont le nombre
+considérable a permis la mise en valeur et l'extension des oasis de
+l'oued Rhir, de Touggourt, d'Ouargha, El Golea, In Salah.</p>
+
+
+<p>De 1854 à 1904, le débit total des puits forés atteint. 276.000 litres à
+la minute.<br>
+ De 1904 au 1er mars 1913...................................... 183.000</p>
+
+<p>Soit au total............................................................. 459.000</p>
+
+<p>permettant d'irriguer 1.800.000 palmiers, représentant un revenu annuel
+de près de 9 millions de francs et sous lesquels les indigènes peuvent
+se livrer aux cultures les plus variées.</p>
+
+<p>En présence de ces résultats, il est inutile d'insister sur l'intérêt
+capital que présente pour l'Algérie la continuation méthodique de
+l'oeuvre entreprise et son extension progressive à toutes les régions
+encore déshéritées, où cependant la découverte de l'eau artésienne est
+probable.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/015a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le général Joffre donnant l'accolade au colonel Teyssier,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;le défenseur de Bitche, promu grand officier de la Légion<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;d'honneur.</b></p>
+
+<h3>UN DOYEN DE L'ARMÉE FRANÇAISE</h3>
+
+<p>La défense de Bitche qui, de juillet 1870, tint bon jusqu'à, la paix
+signée, fut un des faits d'armes admirables qui consolèrent de ses
+deuils la patrie cruellement blessée.</p>
+
+<p>Le colonel Teyssier commandait la place, à la tête de 2.400 hommes, avec
+52 canons, dont 17 seulement pouvaient servir. Contre 20.000 Bavarois,
+il tint deux cent trente jours, ayant essuyé trois bombardements
+successifs. Et, la paix signée, il sortit, emmenant ses drapeaux et ses
+pièces, enguirlandées de lauriers.</p>
+
+<p>Le colonel Teyssier vit encore. Il habite, vieillard de
+quatre-vingt-douze ans, universellement vénéré, Albi, la ville où il
+naquit en août 1821. Et le gouvernement de la République, en un moment
+où il convient de signaler plus que jamais à l'admiration des foules les
+grands devancier, vient de l'élever à la dignité de grand-officier de la
+Légion d'honneur.</p>
+
+
+
+<p>Dimanche dernier, M. le général Joffre, le généralissime, le chef
+suprême de l'armée, allait lui remettre la plaque d'argent, insigne de
+cette dignité. Ce fut une cérémonie profondément émouvante.</p>
+
+<p>Le glorieux défenseur de Bitche, droit encore, et bombant le torse sous
+l'habit noir et le gilet en coeur comme jadis sous la tunique de
+sous-lieu tenant, de blanc ganté, correctement, les cheveux et
+«l'impériale» pas plus que grisonnants, reçut, souriant, devant le
+Jardin national, en présence du drapeau du 15e de ligne,
+respectueusement incliné, l'accolade du général Joffre. Et le soir,
+rentré chez lui, il tenait, à sa famille et à ses amis, ce propos
+touchant, qu'a rapporté, dans le <i>Matin</i>, M. Hugues Le Roux: «Je n'ai
+connu qu'un si beau jour: quand les dames et les jeunes filles de Bitche
+m'ont apporté, sur la fin du siège, un drapeau qu'elles avaient brodé
+avec les franges d'une bannière de l'église, et auquel on avait accroché
+l'écharpe du maire de Sarreguemines. En le recevant, je leur ai dit: «Je
+demanderai que ce drapeau soit déposé au musée d'artillerie, jusqu'au
+jour où il pourra être rapporté ici par une armée française valeureuse
+et triomphante.»</p>
+<br><br>
+
+<h3>UN ENGAGEMENT AU MAROC</h3>
+
+<p>C'est une affaire qui fut chaude, comme elles sont toutes au Maroc, où
+l'ennemi a toujours «un cran» extraordinaire, mais dont les journaux
+n'ont point parlé, parce que trop d'incidents, ici et là, et au Maroc
+même, sollicitent leur attention.</p>
+
+<p>Le 24 janvier, le colonel Reibell--qui, en l'absence du général Dalbiez,
+commande la région de Meknès--revenant de Kasbah el Hajeb, un de nos
+postes avancés en pays berbère, avec la colonne Neltner, rejoignait, à
+Aïn Marouf, une force commandée par le chef de bataillon de Laborderie,
+du 4e tirailleurs. Cette arrivée, cette jonction causèrent dans la
+région quelque effervescence. Et à peine le colonel Reibell arrivait-il
+que les crêtes, sur son passage, se garnissaient de Marocains. Peu à
+peu, on les voyait descendre, agressifs, vers le camp. C'était une harka
+des Béni M'Guild qui venait nous attaquer.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/015c.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le commandant de Laborderie.</b><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>Phot. Chevalier.</i></p>
+
+<p>Le colonel Reibell confia au commandant de Laborderie le soin de la
+tenir en respect. Un détachement de sortie, sous les ordres du capitaine
+Chardenet, fut formé, avec mission d'attirer, par une attaque simulée,
+suivie d'un mouvement en arrière, les agresseurs qu'on devait ainsi
+attirer dans la plaine. La manoeuvre s'exécuta de façon remarquable, et
+au moment où les Béni M'Guild, au nombre de plus de 2.000, croyaient
+envelopper et tenir les nôtres--trois pauvres compagnies!--ils étaient
+soudain surpris par le feu de l'artillerie, bien embusquée, silencieuse
+jusqu'alors, attaqués par les tirailleurs qui les prenaient de flanc et,
+en quelques moments, balayés, en pleine fuite.</p>
+
+<p>Ils laissèrent sur le terrain de nombreux cadavres, des armes, des
+chevaux.</p>
+
+<p>«L'heure avancée et la faiblesse de nos effectifs, nous écrit un témoin
+oculaire, ne nous permirent pas de les poursuivre dans leurs gorges
+montagneuses, mais leur déroute était si complète qu'ils laissèrent
+entre nos mains leurs morts et des armes en abondance et que nous pûmes
+rentrer au camp d'Aïn Marouf à la nuit tombante sans essuyer un seul
+coup de feu.»</p>
+
+<p>A la suite de cette brillante action, le commandant de Laborderie a été
+proposé pour le grade de lieutenant-colonel. Il vient, depuis, d'être
+appelé à Casablanca auprès du général d'Esperey, comme sous-chef
+d'état-major.</p>
+
+<h3>UN DEUIL A L'INSTITUT: M. THUREAU-DANGIN</h3>
+
+<p>M. Paul Thureau-Dangin, l'éminent historien qui, on 1908, avait
+remplacé, au secrétariat perpétuel de l'Académie française, le savant
+Gaston Boissier, est mort, cette semaine, à Cannes, où, après une
+maladie de plusieurs mois, il prolongeait une lente convalescence.</p>
+
+<p>M. Thureau-Dangin était âgé de soixante-seize ans. C'est une belle et
+digne figure qui disparaît au milieu du respect attristé de tous ceux
+qui l'approchèrent. Son oeuvre, considérable, est celle d'un monarchiste
+et d'un catholique. Son érudition, très vaste, était servie par une
+sévère méthode et un style précis.</p>
+
+<p>D'abord, il s'était révélé comme publiciste militant. Il avait renoncé à
+ses fonctions d'auditeur au Conseil d'État pour faire dans le
+<i>Correspondant</i> et le <i>Français</i>--qui eut aussi pour collaborateurs Mgr
+Dupanloup et, plus tard, Mgr Delagrange--de la politique catholique et
+monarchiste libérale. Deux intéressantes études sur la Restauration:
+<i>Royalistes et Républicains</i> (1874) et <i>le Parti libéral sous la
+Restauration</i> (1876), furent les débuts de sa carrière d'historien. Mais
+il se fit définitivement et universellement connaître par sa grande
+histoire en sept volumes de <i>la Monarchie de Juillet</i> (1884-1892), d'une
+grande richesse d'information, et qui, après avoir valu à son auteur le
+grand prix Gobert à l'Académie française, motiva son admission, en 1893,
+dans cette compagnie.</p>
+
+
+
+<p>En 1897, commença la publication du second très important ouvrage de M.
+Thureau-Dangin: <i>l'Histoire de la Renaissance catholique en Angleterre,
+au dix-neuvième siècle</i>, achevé seulement en 1906, ouvrage qui résume la
+pensée dominante des dernières années de ce catholique fervent et auquel
+fut ajouté un <i>Newman</i> catholique, recueil, très soigneusement élaboré,
+des lettres et des notes de Newman, publiées à Londres par M. Wilfrid
+Ward.</p>
+
+<span class="lef"><img alt="" src="images/015b.png"><br>
+<b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;M. Thureau-Dangin (portrait<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; par Marcel Baschet)</b>.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;--<i>Phot. E. Creveaux</i></span>
+
+<p>La mort de M. Thureau-Dangin a causé à l'Institut une émotion profonde,
+et la jeune littérature ne doit pas oublier que c'est à l'initiative de
+ce consciencieux et de ce bienveillant qu'est due la création du prix de
+10.000 francs réservé aux oeuvres d'un ordre élevé.</p>
+
+<p>«M. Thureau-Dangin, a dit excellemment, dans le <i>Figaro</i>, M. André
+Beaunier, avait un peu la figure et l'air de ces personnages qui, dans
+les anciens tableaux religieux, se tiennent à quelque distance du saint
+miraculeux ou patient et l'accompagnent d'une humble ferveur.»</p>
+
+<p>Le portrait que nous reproduisons ci-contre exprime toute la bonté,
+toute la clarté douce et la dignité gracieuse du visage disparu.</p>
+
+<br><br><br><br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016a.png"><br><span class="sml">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Guillaume II. <span class="rig">Phot. Y. Zelir, comm. par L. Wende.</span></span><br>
+<b>L'empereur d'Allemagne inspectant ses établissements agricoles, à
+Cadinen.</b></p>
+
+
+<h3>LE SEIGLE DE L'EMPEREUR</h3>
+<h4>GUILLAUME II INDUSTRIEL ET AGRICULTEUR</h4>
+
+<p>Il y a quelques jours, l'empereur d'Allemagne, par un discours qui a
+fait grand bruit, ajoutait une figure nouvelle à celles qu'on
+connaissait déjà de lui: Guillaume II propriétaire foncier et, qui plus
+est, d'un domaine modèle auquel il donne ses soins. C'était à une séance
+du Conseil d'agriculture que l'empereur a présenté ses fermes, ses
+champs et ses bestiaux de Cadinen comme le type de ce que peut faire un
+propriétaire entendu qui a la passion des choses de la terre et de
+l'élevage.</p>
+
+<p>Avec la rondeur humoristique qui convient au sujet et qui est,
+d'ailleurs, dans sa nature, Guillaume II a voulu donner à son discours
+la portée d'une leçon générale à l'agriculture allemande. Il a fait
+l'énumération homérique et en même temps statistique exactement, à une
+tête près, des boeufs, vaches, veaux et porcs de ses étables et loué,
+avec un lyrisme spécifiquement prussien, son seigle, le seigle de
+l'espèce Petkus, qu'il était, disait-il, le premier à avoir cultivé dans
+le pays et qui avait résisté victorieusement aux épreuves du dernier
+été, exceptionnellement pluvieux; si bien que, tandis que les autres
+espèces de seigle étaient versées et penchaient tristement la tête, le
+seigle des emblavures impériales «dressait ses épis comme des lances de
+uhlans».</p>
+
+<p>Ce n'est pas la première fois que le nom de Cadinen occupe le public et
+la presse. A peu de distance du domaine dont Guillaume II est si fier,
+il y a une fabrique de majoliques et céramiques en tout genre dont
+l'empereur, depuis longtemps, s'occupe avec l'activité qu'il met à tout
+ce qui l'intéresse. Les poteries de Cadinen étaient une industrie
+locale; il s'est appliqué à la pousser, à l'agrandir, à la lancer. Il a
+demandé des modèles à des artistes et professeurs de Berlin, des
+ouvriers d'art à la fabrique royale. Il a fait de Cadinen une
+fabrication d'art et une fabrication de rapport. On y a ressuscité l'art
+des Lucca et Andréa della Robbia, des terres cuites avec couverte
+émaillée; plus d'une sainte Cécile, d'après Donatello, qui décore les
+intérieurs d'Italie ou d'Angleterre, provient des ateliers de Cadinen.
+La fabrique fournit également des statues de sainteté, bustes,
+plaquettes, sans préjudice de milliers de tuiles vernissées qui
+proviennent d'une briqueterie voisine. L'empereur a donc fait, d'abord,
+brillamment ses preuves d'industriel et de protecteur d'art. Et avec
+quel zèle il a assuré la diffusion commerciale de ses céramiques! Les
+souverains auxquels la couronne de Prusse devait des cadeaux ont reçu
+des produits de Cadinen. Un magasin, ouvert dans un des quartiers les
+plus en vue de Berlin, expose les poteries et céramiques de Cadinen.
+Guillaume II ne laisse échapper aucune occasion de parler de Cadinen. Il
+lui a fait, comme le plus actif des représentants, une clientèle.</p>
+
+<p>Dans son domaine voisin, il est un nouveau personnage, le propriétaire
+foncier. Il a l'oeil à tout. Depuis 1899, il est devenu propriétaire de
+ce bien, qui était fort hypothéqué et que ses précédents possesseurs
+avaient surtout traité en propriété d'agrément. Il s'est piqué d'en
+faire un domaine de rapport. Lors de sa première visite, il avait dit,
+en faisant la moue: «Vraiment les étables à porc, ici, sont mieux que
+les maisons d'habitation des ouvriers agricoles.» Il a voulu que cela
+changeât et, il a aussi prétendu montrer «comment l'Allemagne peut faire
+pour s'affranchir du tribut qu'elle paie au bétail et aux céréales de
+l'étranger et fournir tout ce qu'il faut pour nourrir son peuple».
+Guillaume II a entrepris en même temps toutes les améliorations qui
+constituent le domaine modèle. Les journaliers attachés à la propriété
+impériale sont logés dans des maisons neuves construites sur le modèle
+des cottages rustiques anglais. Chacun de ces cottages est aménagé pour
+quatre familles.</p>
+
+<p>C'est, à vrai dire, toute une colonie que Cadinen. Cette petite
+agglomération de fermes, de cultures, de briqueterie et d'ateliers de
+céramiques, située dans un pays aussi lointain que l'ouest-Prusse, jouit
+de tous les autres avantages d'une commune qui serait proche d'un grand
+centre: elle a ses canalisations, une poste, une école, des pompiers,
+tout,--jusqu'au luxe un peu macabre et qui manque à des villes très
+importantes: celui d'un dépôt mortuaire...</p>
+
+<p>Ce n'est pas impunément que le propriétaire de Cadinen a déclaré être le
+premier à avoir cultivé dans le pays le seigle dit seigle Petkus, cette
+magnifique céréale qui se dresse «comme des lances de uhlans».--Mais
+point du tout, protestent les autres agriculteurs de la région d'Elbing,
+ce seigle nous est bien connu; voilà vingt ans que nous le cultivons
+nous-mêmes. Dans son entrain, Guillaume II a mis le pied sur une
+fourmilière, et les protestations ne manquent pas.</p>
+
+<p>Une autre réflexion de son discours a soulevé plus de commentaires
+encore: «Mon fermier n'était pas à la hauteur, avait dit l'empereur; je
+l'ai mis à la porte et je pense à régir moi-même ma propriété.»</p>
+
+<p>Cela n'a l'air de rien, ce changement de fermier. Or, plus que tout le
+reste, cela fait le bruit d'une affaire d'État. La Société
+d'agriculture, dont le fermier congédié est membre, s'est réunie en
+délibération solennelle et a voté une résolution regrettant la décision
+du souverain et en appelant de l'empereur mal informé à l'empereur mieux
+informé. Ce fermier avait succédé sur le domaine à son père qui l'avait
+administré pendant dix-huit ans. Il est considéré par ses pairs comme un
+homme très capable. Ses pairs le défendent contre l'empereur même.
+Seulement il était en litige, voire en procès, avec le souverain pour un
+bâtiment agricole dont il devait faire en partie les frais. Le tribunal
+d'Elbing avait condamné le fermier; la cour d'appel de Marienwerder a
+condamné l'empereur, et le tribunal suprême de Leipzig l'a également
+débouté, car l'empereur--ou le roi--peut perdre un procès en Prusse, et
+ce pendant à l'affaire du meunier de Sans-Souci et du grand Frédéric est
+la grande curiosité du jour, celle qui alimente la chronique.</p>
+
+<p>Il y a deux choses en Allemagne auxquelles il ne faut pas toucher:
+l'amour-propre professionnel et la solidarité corporative. Telle est la
+morale de cette petite histoire de l'empereur et de son fermier.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016b.png"><br><b>
+La résidence du propriétaire impérial dans le domaine de<br>
+Cadinen.</b>--<i>Phot. W. Zehr, comm. par L. Wende.</i></p><br><br>
+
+<h3>LES PROGRÈS DE L'ARMÉE TURQUE A TCHATALDJA</h3>
+
+<p><i>Un lourd silence, à peine rompu par quelques dépêches officielles, pèse
+sur les opérations des armées bulgares et turques, d'où sont écartés les
+correspondants de guerre. Notre envoyé spécial Georges Rémond a pu
+cependant se rendre sur le front, au camp de Tchataldja, que défendent
+toujours les principales forces ottomanes, en progrès de ce côté. Voici
+les impressions, consignées au jour le jour, qu'il en a rapportées sur
+l'état moral des officiers et de la troupe, et sur la situation
+militaire:</i></p>
+
+<p>Quartier général de l'armée de l'Est à Hademkeui, 18 février 1913.</p>
+
+<p><i>Jeudi 13 février</i>--Je suis parti ce matin, à 3 h. 50, de la gare de
+Sirkedji pour Hademkeui, où se trouve le quartier général du commandant
+en chef Izzet pacha. Bulgares et Turcs, d'accord sur ce point, ont
+refusé aux correspondants étrangers la permission d'assister à cette
+deuxième partie de la guerre. Mais, le colonel Djemal bey, gouverneur de
+Constantinople, a bien voulu demander au généralissime qu'une exception
+fût faite pour l'envoyé de <i>L'Illustration</i>; Enver bey lui-même a parlé
+en ma faveur, et j'ai été définitivement admis à suivre les opérations
+de l'armée de l'Est.</p>
+
+<p>Un officier, le capitaine Alid bey, est chargé de me conduire à
+Hademkeui. Il s'acquitte de cette mission avec la courtoisie que je n'ai
+jamais cessé de rencontrer ici.</p>
+
+<p>On a ajouté au long train de marchandises un wagon de voyageurs où nous
+prenons place, en compagnie de quelques officiers. Le temps, très beau
+depuis quelques jours, a soudain changé; des rafales de pluie et de
+neige battent aux vitres, et nous arrivons à Hademkeui au jour--un jour
+si gris, si sombre, qu'il se distingue à peine de la nuit--et par la
+tempête.</p>
+
+<p>Le généralissime habite dans un train spécial qui stationne devant la
+gare. Le capitaine Rechid bey, fils du maréchal Fuad, m'offre asile dans
+son compartiment. Je l'ai connu à Derna. Il a repris le poste d'officier
+d'ordonnance d'Izzet pacha qu'il occupait durant la campagne du Yémen.
+Une heure après, il me présente à lui: c'est une superbe figure de
+soldat, mâle, puissante, à l'expression ouverte, aux yeux clairs qui ne
+cachent rien; le corps est comme un bloc, mais sans rien d'alourdi ou de
+lassé; tout l'ensemble respire la force, la confiance en soi, une
+surabondante vitalité.</p>
+
+<p>... L'armée turque a profité du beau temps des jours précédents pour
+occuper les positions abandonnées par les Bulgares. Ses avant-gardes
+avaient atteint hier, du nord au sud de la presqu'île, Ormanli, Safas,
+Kalfakeui, Akalan, Indzegiz, Kadikeui. Elles auraient devant elles
+seulement une division bulgare gardant le contact et couvrant la
+retraite du reste de l'armée.</p>
+
+<p>Il pleut et il neige en même temps; les rafales de vent secouent les
+toiles des tentes, traversent les planches mal jointes des hangars, des
+baraquements où les soldats se sont entassés. Depuis quatre mois qu'ils
+vivent à demi ensevelis dans la boue, imbibés de pluie, ayant perdu
+l'habitude de voir leurs pieds et de se sentir le poil sec, ils semblent
+s'y être accoutumés, tant la matière humaine est éminemment plastique;
+il est vrai qu'ils sont maintenant nourris, qu'ils ont de la soupe
+chaude, de la viande, et qu'un tel ordinaire peut passer pour
+extravagant aux yeux et surtout aux ventres des soldats faméliques de
+Loule-Bourgas et de Viza...</p>
+
+<h4>L'UNION DES OFFICIERS</h4>
+
+<p><i>Vendredi 14</i>.--Je rends visite au général Ahmed Abouk pacha, commandant
+l'armée de Tchataldja, qui m'avait reçu une première fois lors de ma
+tentative de voyage à travers les lignes bulgares vers Andrinople, et
+dont on a tant parlé depuis, au moment du coup d'État jeune-turc. Ne
+prétendait-on pas que, Tcherkesse d'origine comme Nazim pacha, lié
+d'amitié avec celui-ci, il marchait sur Constantinople à la tête de ses
+troupes, avec la ferme intention de le venger d'une façon terrible? Le
+voici, fort calme et tel que je l'ai vu à ma précédente visite, dans sa
+petite maison d'Hademkeui aux murs couverts de peintures décoratives à
+l'italienne représentant les paysages du Bosphore, le voici, gros,
+débonnaire, d'aspect puissant lui aussi, avec un fin sourire qui plisse
+le coin des paupières et rapetisse les yeux.</p>
+
+<p>Ahmed Abouk pacha est un gentilhomme accompli, d'éducation parfaite. Il
+m'accueille avec la plus grande bienveillance et s'entretient volontiers
+avec moi des événements récents, «L'armée est prête, m'assure-t-il, en
+meilleur état que jamais; la difficulté, c'est de faire la guerre. Nous
+avons contre nous le général Hiver; vous savez quels marécages et quels
+bourbiers nous séparent des Bulgares!» Nous causons longuement. Ahmed
+Abouk est un lettré, un esprit délicat, et surtout réfléchi,
+pondéré,--tout le contraire, je vous assure, de l'aventurier que les
+journaux européens représentaient comme abandonnant son poste devant
+l'ennemi pour marcher à l'assaut de Constantinople.</p>
+
+<p>Et de ces mêmes événements, je m'entretiens avec tous les officiers
+d'Hademkeui, officiers du vieux comme du jeune parti, anciens aides de
+camp de Nazim pacha, avec certains dont la parenté avec les ministres
+d'hier, les conversations que j'ai eues précédemment avec eux, me
+persuadent qu'ils désapprouvent évidemment, dans le fond du coeur, le
+coup d'État de Talaat et d'Enver bey. Ils ne le cachent pas, du reste,
+mais affirment non moins hautement qu'à la guerre le premier devoir d'un
+soldat est de faire abstraction de ses idées personnelles, de ses
+sentiments, fussent-ils les plus chers. Je ne puis vous répéter tous
+leurs propos. En voici quelques-uns qui me semblent particulièrement
+significatifs, étant donné la personne qui les a tenus: c'est le
+commandant Nadji bey, officier d'état-major d'Izzet pacha et gendre de
+Kiamil pacha, le grand vizir qui vient d'être renversé.</p>
+
+<p>--«J'ai été prévenu, me dit-il, de la révolution du 23 une demi-heure
+après qu'elle fut accomplie. Je pris mon sabre et courus immédiatement à
+la Sublime-Porte pour protéger mon beau-père. Je vis Nazim pacha tué de
+deux balles dans la tête qui s'étaient entre-croisées. Tout honnête Turc
+doit pleurer la mort de ce très valeureux soldat qui, toujours et en
+toute circonstance, a accompli son devoir; cette mort, je connais trop
+Enver pour croire qu'elle ait été préméditée par lui. Quant au grand
+vizir, on a assuré qu'on lui avait arraché sa démission le revolver au
+poing; c'est une erreur: on lui a dit seulement que Nazim était déjà
+mort, et sans doute était-ce par là le menacer suffisamment. A partir du
+moment où j'arrivai auprès de lui, il ne fut plus inquiété. Nul ne peut
+soupçonner la bonne foi et le patriotisme d'hommes comme Kiamil pacha et
+Noradounghian effendi. Mais ils étaient persuadés de la nécessité de la
+paix. Et aussi le terrain sur lequel ils voulaient s'appuyer leur a
+manqué. Ils comptaient, mon beau-père tout particulièrement, sur
+l'Angleterre et sur la France; elles n'ont rien voulu faire, pas un
+mouvement, pas un pas, pas dire un mot pour nous... Mais cela, c'est le
+passé. Aujourd'hui, vous ne verrez dans toute l'armée turque que des
+officiers unis par une seule pensée, celle de combattre et de vaincre
+les ennemis de la patrie.»</p>
+
+<p>Ces déclarations me sont faites avec un tel accent de gravité et de
+sincérité, par un officier attaché de si près à l'ancien gouvernement,
+que je ne puis les mettre en doute. Plus de cinquante autres du même
+genre sont venues les confirmer; je pense que, s'il y a eu quelques
+troubles ou quelques incidents, ils ont dû être tout à fait isolés et de
+peu d'importance. Je dois dire encore que de telles déclarations n'ont
+pas été provoquées dans une sorte d'interview, où la personne interrogée
+se tient en défense, mesure ses mots, et ne livre que ce qui lui paraît
+convenable, mais m'ont été faites au cours de la conversation, dans
+l'intimité, la familiarité et le laisser-aller de la vie d'un camp.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Sur la rive du Karasou débordé, près de Bachtchekeui: au
+premier plan, le capitaine Rechid bey.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Le pont en pierre de Tchataldja, détruit par les Bulgares
+et provisoirement réparé par les Turcs.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Le commandant Nadji bey est l'une des figures les plus attachantes
+d'officiers turcs que j'aie connues. Tandis que la pluie tombe
+torrentiellement, que les fondrières se creusent de plus en plus,
+rendant tout mouvement impossible, nous conversons durant de longues
+heures. C'est un patriote passionné. Il me parle de la France avec une
+ardente sympathie. «Qu'avez-vous eu jamais à nous reprocher de sérieux?
+Nous sommes allés, il est vrai, à l'école de l'armée allemande; mais nos
+sentiments étaient turcs et français, nous avons appris à lire, à
+sentir, à penser, dans vos livres.» Et, feuilletant <i>L'Illustration</i>, le
+commandant Nadji tombe sur la belle photographie qui représente «le
+meunier, son fils et l'âne», transportés à Bokhara, et, tout dùdong, il
+me récite la fable, avec un ton parfait; et il m'en récite d'autres
+encore à n'en plus finir, et s'il a oublié un mot, auprès de lui le
+docteur Oraan Abdi ou Rechid bey le lui soufflent. Puis il dit aussi à
+mi-voix, comme pour lui-même, des poésies patriotiques apprises à
+l'école, l'une, le Soldat, dont il ne se rappelle plus l'auteur, et qui
+se termine par ce beau vers:</p>
+
+<p><i>Dis que morts pour la France, ils l'ont faite immortelle!</i></p>
+
+<p>--tout cela sans emphase, d'une voix émue, d'une diction très juste et
+touchante: «Hélas! nous ne sommes pas morts, nous autres, nous sommes
+encore ici!»</p>
+
+<h4>DANS LES MARÉCAGES DU KARASOU</h4>
+
+<p><i>Dimanche 16</i>.--Hier, les Turcs ont avancé jusqu'à Kabatchekeui, à
+quinze kilomètres en avant de Tchataldja.</p>
+
+<p>Dans la nuit de samedi à dimanche, il a gelé; la neige a remplacé la
+boue. Nous en profitons pour partir dès le matin pour Tchataldja. La
+bise du nord coupe les lèvres, gèle les mains sur les brides et les
+pieds sur le fer des étriers. La route est encombrée de voitures, de
+chariots à boeufs portant munitions et vivres, de soldats allant et
+venant. Une file de voitures amène des avant-postes et des campements
+éloignés les malades que l'on évacue sur les hôpitaux du Croissant-Rouge
+et de San Stéfano. Quand je pense au sinistre convoi des cholériques,
+aux spectres bleus en procession des journées de novembre, ceux-ci font
+presque plaisir à voir: voilà de bonnes figures rassurantes de malades
+de droit commun, blessés, rhumatisants, enrhumés, catarrheux; on peut
+les regarder, les frôler, les toucher, sans prendre peur.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018a.png"><br>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Le quartier musulman de Tchataldja ruiné de fond en
+comble par les Bulgares avant leur retraite.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Dans la même ville, le quartier grec et bulgare respecté
+par les Turcs à leur retour.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Les chevaux glissent sur la terre gelée, trébuchent dans la boue durcie;
+nous suivons la voie du chemin de fer, puis traversons les lignes
+successives de défense. On a prodigieusement travaillé depuis un mois:
+tranchées, fils de fer, abris pour l'artillerie, tout cela se développe,
+s'entremêle en un réseau qu'aucun ennemi, si sagace et si entreprenant
+soit-il, ne débrouillera à coup sûr.</p>
+
+<p>Maintenant, c'est aux Turcs d'en sortir, et de faire traverser de
+nouveau à leurs troupes les marécages du Karasou où s'enlisent hommes et
+chevaux. Lentement, méthodiquement, ne se risquant plus à l'imprudente
+offensive du début de la guerre, ils avancent, reconstruisant à mesure
+la ligne du chemin de fer, les chaussées, les ponts détruits par les
+Bulgares dans leur retraite.</p>
+
+<p>A Bachtchekeui, je repasse, sur un pont cette fois, le Karasou débordé
+où je pris, en décembre dernier, un bain involontaire. Ce serait plus
+grave aujourd'hui: les eaux roulent profondes et jaunes, toute la plaine
+est inondée, à demi recouverte d'une légère couche de glace. Au delà,
+nous suivons de nouveau la voie du chemin de fer. Voici le point où je
+fus accueilli par les officiers bulgares. Des Turcs y travaillent à
+rétablir un pont démoli par l'ennemi.</p>
+
+<p>Sur cette plaine que j'avais vue silencieuse, sinistre, entre les deux
+armées, marquée de petits drapeaux rouges et blancs signalant les
+frontières qu'il ne fallait pas franchir, habitée seulement par quelques
+centaines de cadavres, et par les charognards, chiens et corbeaux, tout
+s'agite, maintenant, tout s'efforce pour la marche en avant. Au loin,
+de-ci de-là, partout, des files de petits hommes se dépêtrent comme ils
+peuvent, penchés en avant, luttant avec les épaules autant qu'avec les
+pieds...</p>
+
+<p>Quels beaux dessins, quels tableaux rapporterait d'ici un peintre ayant
+à la fois le sens du pittoresque et du grand style! Cet horizon infini
+de plaine et de grands mouvements de collines, cette terre comprimée
+sous un ciel, bas où roulent les uns sur les autres, charriés par le
+vent du nord, les gros nuages de tempête et de bourrasque venus de la
+mer Noire; et, dans ce vaste décor, ce spectacle de guerre pauvre, ces
+soldats caparaçonnés de boue jusqu'au visage, ayant la couleur du ciel
+et de la terre, ces bonshommes Janvier et ces pères Noël dérisoires sous
+leur capuchon pointu, emmitouflés dans leurs loques, et se désolant de
+ne jamais apercevoir leurs pieds, ces cadavres souillés que lave
+incessamment l'eau du ciel et celle qui roule des talus, ce régiment qui
+se démène péniblement dans le marécage et déplace lentement ses anneaux
+comme un énorme serpent, ces ouvriers assis en rond, les fesses dans
+l'eau, et qui se chauffent autour d'un feu de bois allumé je ne sais
+comme, et portent maladroitement à leur bouche avec leurs mains
+engourdies un gros quignon de pain où ils mordent à même,--quelle toile
+de misère, quel fond grandiose, quelle quantité de détails grotesques ou
+magnifiques, quelle unité dans la couleur, la composition, le mouvement!</p>
+
+<p>Et pourquoi tout cela, pour quel bénéfice tant de morts, tant de
+souffrance, tant d'efforts? Qu'en retirera cette terre je ne sais
+combien de fois ravagée par les deux armées? Pourquoi ont combattu ceux
+qui sont là couchés et ne finissent pas de pourrir dans ces boues de la
+plaine inondée du Karasou? Je me rappelle le mot sinistre, désespérant,
+de Renan: «Les seuls vaincus d'une guerre, ce sont les morts.» Alors,
+pourquoi se battre? La seule chose importante, c'est de ne pas se faire
+tuer. Et je m'arrêterais à cette pensée, si je n'entendais en réponse
+les mots que me disait hier le commandant Nadji bey: «Pourquoi ne
+sommes-nous pas morts aussi pour notre pays?» Qui sait? des hommes qui
+auraient renoncé à la guerre, renoncé au risque de se faire tuer pour
+quelqu'un ou quelque chose, seraient sans doute incapables d'aimer, de
+jouir, de goûter quelque plaisir de la vie. Il faut le condiment de la
+mort à n'importe quelle haute joie de l'intelligence ou des sens, et cet
+engrais à la plante de n'importe quelle civilisation.</p>
+
+<h4>CE QUI A ÉTÉ DÉTRUIT ET CE QUI SUBSISTE A TCHATALDJA</h4>
+
+<p>... Le pont de pierre sur la route de Tchataldja est déjà réparé.
+Bientôt nous arrivons à la ville. Du quartier musulman qui comptait
+environ trois mille habitants, pas une maison n'est restée debout. Avant
+de se retirer, les Bulgares ont tout incendié, tout détruit
+systématiquement; à peine quelques pans de mur, quelques cloisons de
+bois, se dressent encore; deux mosquées ont été à peu près épargnées,
+mais transformées en étables, souillées, emplies de fumier, et les
+tombes ont été brisées une par une. Rien, me semble-t-il, ni raison
+stratégique, ni autre, ne justifie cette sauvagerie. La destruction
+s'arrête géométriquement aux premières maisons grecques et bulgares; de
+ce côté, la ville n'a pas été touchée, et les Turcs, en en prenant
+possession de nouveau, et après avoir traversé les débris de ce
+qu'avaient été les demeures de leurs frères musulmans, n'y ont pas brisé
+une seule vitre: écoles, églises grecques sont intactes. Il faut louer
+cette douceur, ou cette discipline, ou cette apathie, comme vous voudrez
+l'appeler; je l'admire; mais, dans le fond de mon coeur, il me semble
+que c'est là l'effet d'une vertu passive et que je ne sens point.</p>
+
+<p>L'été, en temps de paix, cette petite ville, avec ses maisons menues,
+ses beaux arbres épais, les taches noires des cyprès, les jolies
+mosquées, les fontaines, les jardins, adossée à la haute colline, devait
+être charmante. Nous parcourons les rues; les autorités civiles ont
+repris leur poste; les services se réorganisent, la gendarmerie s'est
+réinstallée.</p>
+
+<p>Cependant le soir tombe. Il nous faut regagner Hademkeni par les mêmes
+chemins embourbés, et nous y arrivons à la nuit.</p>
+
+<p><i>Mardi 18</i>.--Depuis deux jours, il neige. La terre semble tout près du
+ciel blanc, puis le vent tourne au sud, tout fond, tout se décompose en
+une inexprimable marmelade. Aucune opération militaire ne pouvant avoir
+lieu par un temps pareil, je laisse mes bagages ici et je vais passer
+quelques jours à Constantinople. On m'avertira dès que la marche en
+avant reprendra.</p>
+
+<h4>OPÉRATIONS A GALLIPOLI ET MOUVEMENTS DE TROUPES</h4>
+
+<p>Constantinople, vendredi 21 février.</p>
+
+<p>J'apprends, à mon retour, les dernières nouvelles des opérations à
+Gallipoli. La situation ne s'est pas modifiée depuis le 8 à Boulaïr.
+Mais à cette date les Turcs ont subi un gros échec lors de leur
+tentative de débarquement à Charkeui; c'est ce qu'avaient bien vu les
+marins italiens des vaisseaux de guerre en franchissant les Dardanelles.
+Les Turcs avaient voulu combiner une offensive en dehors des lignes de
+Boulaïr et un débarquement à Charkeui; tous deux ont échoué.
+Officiellement on avoue 1.200 morts, officieusement 3.000, les Bulgares
+disent 6.000. A Tchataldja, il n'y a eu que quelques escarmouches à
+Akalan et à Kalfakeui, avec quelques douzaines de morts de côté et
+d'autre.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/018b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Une mosquée incendiée par les Bulgares, à<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Tchataldja.</b></p>
+
+<p>Khalil bey, qui commandait en Tripolitaine devant Homs, a pris la
+direction d'un régiment de volontaires et bataille avec les Bulgares
+entre Bogados et Silivri.</p>
+
+<p>C'était le 10e corps (Hourchid pacha et Enver bey) qui devait être
+employé aux débarquements. La 30e division, qui était à Kartal sur la
+Marmara, aurait été transportée en partie à Chilé sur la mer Noire. La
+31e division aurait en partie quitté Ismidt; il resterait à Panderma
+deux divisions, celle de Siwas et celle de Karpout; et la division de
+cavalerie kurde et arabe est toujours immobile à Seutari.</p>
+
+<p>Je crois que l'idée de débarquements partiels à Rodosto, Silivri,
+Eregli, a été abandonnée, et que toutes les troupes disponibles ont été
+envoyées à Gallipoli où l'on craint un débarquement des Grecs à revers
+des positions turques et où l'attaque des Bulgares se fait pressante. Il
+y avait devant Gallipoli, il y a trois jours, 20 grands transports et 19
+petits.</p>
+
+<p>... Après deux jours passés ici, comme le temps s'est remis au beau et
+au froid, je repars cette nuit pour Tchataldja.<br>
+
+<span class="rig"><i>Georges Rémond.</i></span></p><br><br>
+
+
+
+<h3>LES LIVRES &amp; LES ÉCRIVAINS</h3>
+
+<p class="rig"><i>Littérature militaire.</i></p><br><br>
+
+<p>Le général Maitrot a réuni les articles qu'il publia en 1911 et 1912
+dans le <i>Correspondant</i> en un volume intitulé <i>Nos Frontières de l'Est
+et du Nord</i> (Berger-Levrault, 3 fr. 50), où il étudie la physionomie
+probable d'une attaque allemande et les questions qui s'y rattachent:
+neutralité de la Belgique et de la Suisse, troupes de couverture, etc.
+On a plaisir à voir le général Maitrot, qui a accompli toute sa carrière
+au 6e corps, dont il a été pendant plusieurs années le chef
+d'état-major, se dégager des réticences et des sous-entendus dont la
+plupart des écrivains s'embarrassent lorsqu'ils discutent les
+éventualités d'une guerre future; il aborde le problème de front, sans
+optimisme de commande et sans noyer les données dans le vague.
+Exposition nette, discussion serrée, conclusions logiques. Celles-ci
+sont souvent assez peu réconfortantes, du moins sur certains points. Ce
+n'est pas sans inquiétude, j'allais dire sans angoisse, qu'on lit la
+description vivante de l'invasion de la Woëvre par les unités de
+couverture du XVIe corps allemand, passant presque sans opposition au
+nord et au sud de Verdun pour détruire la ligne ferrée
+Mézières-Commercy, où s'effectuera notre concentration.</p>
+
+<p>Nous regrettons de ne pouvoir énumérer toutes les conclusions que
+contient cet intéressant ouvrage. En voici les principales: le général
+Maitrot estime que l'offensive allemande consistera en un combat
+démonstratif partant du front Metz-Donon, tandis qu'elle cherchera la
+décision par un mouvement débordant notre gauche. Cette opération serait
+confiée à cinq corps d'armée concentrés entre Trèves et Saint-With,
+tandis que deux autres corps d'armée feraient face aux troupes belges,
+plus au nord. Ainsi, la neutralité de la Belgique sera violée, car les
+forces militaires de cette puissance ne sont pas, dans leur état actuel,
+capables de la faire respecter.</p>
+
+<p>Pour y parvenir, il faudrait, d'après l'auteur, porter l'effectif de
+paix de 45.000 à 100.000 hommes et celui de guerre de 180.000 à 300.000.
+La Suisse, donnant l'exemple à son émule septentrionale, a su former une
+armée assez forte pour enlever à chacun le désir d'utiliser son
+territoire en cas de conflit.</p>
+
+<p>Examinant le rôle de nos alliés, le général Maitrot nous engage à ne pas
+compter sur eux et à ne faire fond que sur nous-mêmes. Excellent
+conseil. L'auteur montre clairement comment la Russie, en éloignant une
+grande partie de ses troupes actives de sa frontière occidentale, a
+singulièrement diminué la valeur de sa coopération. La lenteur de sa
+mobilisation et de sa concentration permettent ainsi aux Allemands
+d'employer contre nous, dès le début des hostilités, la presque totalité
+de leurs forces. Selon le général Maitrot l'appui de l'Angleterre serait
+encore plus problématique: elle ne se démunirait pas de ses troupes pour
+combattre l'ennemi sur le continent. Cette opinion nous paraît
+discutable. L'Angleterre, dont la politique a généralement consisté à se
+servir des armées des autres puissances, n'a cependant jamais hésité, au
+moment du péril, à employer la sienne. Les efforts de M. Haldane ont
+précisément tendu à libérer l'armée active, grossie de sa réserve et de
+l'ancienne milice, de la défense du royaume, pour pouvoir l'utiliser à
+l'extérieur.</p>
+
+<p>Cette réserve faite, on ne peut que souscrire à la plupart des
+desiderata de l'auteur, y compris ceux qu'il exprime au sujet de notre
+loi de recrutement «plus politique que militaire», dont le rendement
+reste insuffisant.</p>
+
+
+
+<p>C'est également la question des effectifs, surtout de ceux de
+l'infanterie, dont s'occupe le capitaine Le Français, dans <i>Une réponse
+française au programme militaire allemand</i> (Berger-Levrault, 2 fr. 50).
+Sans modifier sensiblement le mode de service actuel, l'auteur espère
+remédier à la diminution de la natalité par la réorganisation des unités
+et la formation d'un grand nombre de bataillons arabes et noirs. Il
+désire qu'on porte le nombre des bataillons algéro-tunisiens à 68, des
+sénégalais à 72. Malgré l'introduction du service obligatoire pour les
+indigènes, mesure qui nous semble très malheureuse, il est douteux qu'on
+puisse obtenir cette considérable augmentation d'effectifs sans nuire à
+la qualité des troupes. En Europe, le capitaine Le Français croit
+pouvoir créer un nouveau corps d'armée et améliorer la valeur des
+compagnies en réduisant l'une d'elles par bataillon au rôle de
+compagnie-cadre. Il y a dans cet ouvrage des idées nouvelles et hardies,
+une documentation étendue, des projets élaborés avec soin et formulés
+avec précision.<br>
+
+<span class="rig">R. K.</span></p><br><br>
+
+<p><i>Nos lecteurs trouveront dans le numéro de cette semaine de</i> La Petite
+Illustration, <i>et sous le même titre de rubrique: «Les Livres et les
+Ecrivains», une autre partie de notre revue des livres nouveaux.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<p>M. HENRI GOUNOUILHOU</p>
+
+<p>Le directeur de la <i>Gironde</i> et de la <i>Petite Gironde</i>, les deux grands
+journaux bordelais qui comptent parmi les mieux rédigés et les plus
+influents du Sud-Ouest, M. Henri Gounouilhou, est mort, la semaine
+passée, âgé de cinquante-neuf ans à peine.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/019b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;M. Henri Gounouilhou.</b><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;--<i>Phot. Terpereau.</i></p>
+
+<p>Il appartenait à une famille de journalistes en qui les vertus
+professionnelles sont de tradition. Très jeune, il avait été associé à
+l'oeuvre de son père, le fondateur des deux quotidiens dont, après sa
+mort, survenue au mois de mars de l'an passé, il prit la direction, et
+qu'il sut, à son tour, faire prospérer. Il partageait lui-même, depuis
+quelques années, la conduite d'une entreprise devenue considérable avec
+son fils, M. Marcel Gounouilhou, et son neveu, M. Custave Chapon, qui
+lui succèdent aujourd'hui.</p>
+
+<p>La presse française perd en ce journaliste excellent, dont toute
+l'activité, tout le talent furent consacrés à la même cause, un de ses
+représentants les plus respectés.</p>
+
+<p>La situation importante qu'il y occupait, les sympathies dont, de tous
+côtés, il était entouré, l'estime attachée à son nom, ont assuré à ses
+obsèques, célébrées à Bordeaux, un caractère de grande solennité. Dès la
+nouvelle de sa mort, M. Fallières et M. Poincaré, ainsi que plusieurs
+membres du gouvernement, avaient tenu à exprimer par télégrammes à Mme
+Gounouilhou et à sa famille leurs regrets personnels. M. Chaumet,
+sous-secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes, les autorités
+bordelaises et une foule d'amis et de collaborateurs, assistaient au
+service funèbre. Et, après la cérémonie religieuse à la cathédrale
+Saint-André, des discours évoquèrent, devant la tombe, la noble figure
+du disparu.</p>
+
+<h3>UN GRAND BATISSEUR</h3>
+
+<p>Une bien intéressante et sympathique figure vient, de disparaître en la
+personne de M. Eugène Thome qui fut, avec son père, le grand
+collaborateur et l'homme de confiance d'Haussmann et d'Alphand dans les
+grands travaux qui, sous le second Empire, ont transformé Paris.</p>
+
+<p>Le chef de la dynastie, Joseph Thome, né en 1809, dans une petite
+commune du Gard, vint à Paris «en sabots», simple tailleur de pierres.
+Par son intelligence des affaires et par sa probité, il conquit des
+sympathies nombreuses et devint le grand bâtisseur du quartier de
+Chaillot.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/019c.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;M. Eugène Thome.</b><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;--<i>Phot. Mathieu-Deroche.</i></p>
+
+<p>On le vit bientôt percer puis amorcer par des constructions relativement
+cossues tous les nouveaux quartiers: boulevard Saint-Denis, rue
+Neuve-des-Petits-Champs, rue du Havre, avenue Gabrielle, avenue de
+l'Aima, avenue d'Iéna, rue de Lubeck, avenue Bosquet, rue de Rennes,
+etc. Ces immeubles, construits de 1800 à 1880, nous semblent aujourd'hui
+de style un peu terne; c'étaient des palais à côté des maisons basses
+qu'ils remplaçaient. Le grand entrepreneur inspirait une confiance
+illimitée; on raconte qu'un soir le duc de Galliera lui avança 20
+millions, demandés à l'improviste et nécessaires pour un cautionnement à
+verser le lendemain.</p>
+
+<p>M. Eugène Thome, qui vient de mourir, était né à Paris en 1843. Pendant
+vingt ans il fut le collaborateur de son père qu'il aida à consolider
+une fortune, honnêtement gagnée, d'environ 40 millions. Retiré des
+affaires, il s'était adonné à l'agriculture. Ayant acheté, il y a
+quelques années, le domaine de Pinceloup, près de Rambouillet, il avait
+restauré et transformé cette demeure avec un goût judicieux, s'amusant à
+sélectionner et à perfectionner le bétail de la ferme, en même temps
+qu'il préparait des chasses princières auxquelles il conviait l'élite de
+la société parisienne. M. Eugène Thome était l'oncle de MM. Ernest et
+François Carnot.</p>
+
+<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sc">La T. S. F. à Hanoï.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/019a.png"><br>
+L'antenne.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le poste.<br>
+<b>Le nouveau poste de T. S. F. à Bac-Mai (près Hanoï).</b></p>
+
+<p>Le gouverneur de l'Indo-Chine vient d'inaugurer le poste de télégraphie
+sans fil récemment installé à Bac-Mai, à 3 kilomètres d'Hanoï.</p>
+
+<p>Cette station est actuellement la plus puissante de l'Extrême-Orient;
+elle fait partie du réseau local de l'Indo-Chine qui comprend déjà trois
+autres postes, cap Saint-Jacques (Cochinchine), Kien-An (Haïphong),
+Quang-Tchéou-Wan (Chine), et qui doit être relié au grand réseau
+intercolonial par la station centrale de Saïgon dont la construction va
+être commencée.</p>
+
+<p>Le poste de Bac-Mai dispose d'une puissance de 35 kilowatts et emploie
+l'étincelle musicale. L'antenne comprend deux éléments:</p>
+
+<p>Une nappe horizontale formée par 10 fils bimétalliques que supportent 4
+pylônes en acier, de 75 mètres de hauteur, disposés aux angles d'un
+rectangle de 150 mètres de longueur sur 50 mètres de largeur.</p>
+
+<p>Deux parties inclinées, l'une vers le poste, l'autre vers le bout libre
+de l'antenne, soutenues par deux petits pylônes placés respectivement à
+80 et à 220 mètres des pylônes principaux.</p>
+
+<p>Ce système d'antenne a une longueur totale de 480 mètres et couvre une
+surface totale de 15.000 mètres.</p>
+
+<p>Avec le tiers de la puissance disponible, Bac-Mai a été entendu par le
+petit poste du cap Saint-Jacques, situé à 1.200 kilomètres dont 1.000
+kilomètres de forêts et de montagnes élevées; ses signaux ont été reçus,
+le jour, par des navires se trouvant à plus de 2.600 kilomètres. La
+portée nocturne n'a pas encore été déterminée, elle atteindra
+probablement 4.000 à 4.500 kilomètres.</p>
+
+<p>Tous les appareils, de construction exclusivement française, ont été
+installés sous la direction du capitaine Péri, chef du service
+radiotélégraphique de l'Indo-Chine. Ces résultats prouvent une fois de
+plus que, malgré les allégations contraires, notre matériel technique de
+T. S. F. vaut largement celui de l'étranger; ils confirment en outre la
+compétence des officiers chargés d'établir notre réseau intercolonial.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Floraison exceptionnelle de l'amandier.</span></p><br><br>
+
+<p>La douceur extraordinaire de la température dont nous avons joui
+jusqu'en ces jours derniers a provoqué des avances de végétation tout à
+fait anormales; on a pu cueillir des roses superbes, pendant le mois de
+décembre, dans les jardins de M. Cochet-Cochet, à Coubert
+(Seine-et-Marne).</p>
+
+<p>Mais il est particulièrement curieux de comparer quelques dates de
+floraison de l'amandier, depuis huit ou dix ans: 25 janvier en 1913, 24
+février en 1912, 28 février en 1906, 7 mars en 1905, 11 mars en 1911, 12
+mars en 1910, 20 mars en 1907, 23 mars en 1908.</p>
+
+<p>L'hiver 1912-1913 apparaît donc comme beaucoup plus doux que les hivers
+bénins auxquels nous sommes habitués. Les froids récents ont arrêté la
+végétation sans grand dommage pour l'agriculture; la vigne, notamment,
+n'était pas encore assez avancée pour souffrir de cette modification
+brusque de l'état atmosphérique.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Le plus grand aqueduc du monde.</span></p><br><br>
+
+<p>On vient d'achever aux États-Unis un aqueduc qui, par la longueur du
+parcours autant que par les difficultés et la rapidité de construction,
+semble l'emporter de beaucoup sur tous les travaux exécutés jusqu'ici.</p>
+
+<p>Cet aqueduc est destiné à alimenter en eau potable Los Angeles, une des
+principales villes de Californie. Mesurant 235 milles de longueur, soit
+376 kilomètres, il peut actuellement amener chaque jour un million de
+litres d'eau répartis en cinq réservoirs. Partant des montagnes de la
+Sierra Nevada, il traverse le désert de Mojave et atteint la vallée de
+San Fernando où la conduite en maçonnerie est remplacée par des tubes en
+acier de 6 pieds de diamètre.</p>
+
+<p>Les travaux furent commencés en 1905, et, à partir de 1908, ils
+occupèrent une armée de 5.000 ouvriers. On se trouva en présence de
+difficultés considérables pour l'approvisionnement en eau et en vivres,
+la distance des chantiers à une voie ferrée variant de 5 à 35 milles. Il
+fallut, dès le début, créer 390 milles de chemins, poser 120 milles de
+rails dans le désert et installer 350 milles de lignes téléphoniques. Au
+cours de l'été, la température atteignait 49 degrés centigrades. Sur une
+longueur de 53 milles l'aqueduc est formé par un tunnel creusé dans le
+granit.</p>
+
+<p>L'eau suit la pente naturelle du sol, partant de l'altitude de 3.812
+pieds pour arriver à celle de 276 pieds à Los Angeles.</p>
+
+<p>Ce travail gigantesque a coûté 125 millions; sauf sur un parcours de 9
+milles, il a été entièrement dirigé par l'administration municipale.</p>
+<br><br>
+
+<h3>LE RÉSEAU<br>
+
+DES PRIMEURS ET DES FLEURS</h3>
+
+<p>A l'occasion du concours général agricole qui vient de se tenir au Grand
+Palais, la Compagnie P.-L.-M. nous a présenté, en cet aride mois de
+février, un hall fleuri rappelant par l'abondance, la fraîcheur et la
+variété des coloris, les plus jolis décors de l'horticulture française
+aux expositions de printemps. A côté des roses, des anémones, des
+giroflées, des oeillets cueillis dans les jardins de la Méditerranée, les
+légumes de Provence ou d'Algérie faisaient ressortir l'or des oranges et
+des citrons récoltés à Nice, à Blida, au Maroc, chantant aux Parisiennes
+encadrées de fourrures les bienfaits du soleil. Une telle exposition,
+irréalisable il y a une vingtaine d'années seulement, apparaît
+aujourd'hui comme une chose toute simple. Nous sommes, en effet,
+habitués à fleurir nos salons hiver comme été; les fraises embaument nos
+tables avant que les marronniers aient achevé leur feuillaison, nous
+savourons les petits pois d'Algérie quand ceux de Clamart sont à peine
+sortis de terre. Ces résultats, dont le réseau P.-L.-M. a voulu nous
+offrir une synthèse amusante, ont, pourtant, nécessité un effort
+considérable et un grand esprit de suite.</p>
+
+<p>Les Compagnies du Midi et d'Orléans ont montré un zèle louable; mais la
+question a été résolue avec une ampleur exceptionnelle par la Compagnie
+P.-L.-M., dont le réseau court sous tous les climats, depuis les plaines
+de la Beauce et les hautes vallées alpestres jusqu'aux rives africaines
+de la Méditerranée.</p>
+
+<p>Il fallait, avant tout, assurer la rapidité de transport, problème que
+rendent particulièrement ardu l'affluence des voyageurs hivernaux, la
+longueur du parcours entre la région de Nice et Paris, la nécessité
+d'arrêts fréquents pour recueillir les colis amenés sur des points
+multiples de la grande artère.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/020a.png"><br><b>Graphiques montrant la progression du trafic des fleurs<br>
+et des primeurs, en grande vitesse, sur le réseau P.-L.-M.</b></p>
+
+<p>Naguère encore, les fleurs expédiées de Nice étaient remises, dans la
+mesure du poids disponible, à certains trains de voyageurs, à
+l'exclusion des grands rapides. Devant l'accroissement du trafic, la
+Compagnie n'a pas hésité à créer un train spécial, à marche accélérée,
+qui ramasse les colis de fleurs dans tous les centres d'expédition
+situés entre Nice et Marseille. De cette dernière gare les fourgons sont
+acheminés par des trains rapides ou express sur leurs différentes
+destinations: Paris; Londres, via Boulogne; la Belgique, la Hollande,
+l'Allemagne, via Jeumont et Petit-Croix; la Suisse, via Genève, etc.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, les fleurs cueillies à
+Nice le matin et expédiées à une heure du soir parviennent à:</p>
+
+<pre>
+ Durée
+ de transport.
+
+Paris, le lendemain à 10 h. 30 matin. 21 h. 30
+Boulogne, 6 h. 30 soir. 29 h. 30
+Francfort-sur-Mein, 11 h. 01 soir. 33 h.
+Londres, surlendemain 4 h. 30 matin. 39 h. 30
+Bruxelles, 5 h. 06 matin. 40 h.
+Cologne, 6 h. 58 matin. 40 h. 58
+Berlin, 8 h. 06 matin. 42 h.
+</pre>
+
+<p>Pour les fruits et primeurs, l'organisation est plus complexe.</p>
+
+<p>Indépendamment des trains de messagerie habituels, la Compagnie met en
+marche, chaque jour, de six à dix trains spéciaux de denrées qui
+assurent le transport rapide des fruits et primeurs en provenance de
+l'Algérie ou du midi de la France, à destination de Paris, de
+l'Angleterre, de l'Allemagne et de la Suisse. La vitesse moyenne atteint
+60 et 65 kilomètres à l'heure sur la majeure partie du parcours, et la
+durée totale du trajet Marseille-Paris varie de 22 à 24 heures.</p>
+
+<p>La région d'Avignon et de Barbentane, centre de production le plus
+important du réseau, est desservie par trois groupes de trains qui
+partent respectivement d'Avignon entre 2 heures et 4 heures de
+l'après-midi, entre 7 heures et 9 heures du soir, entre 1 heure et 4
+heures du matin. Ces trains arrivent à Paris le lendemain entre 10
+heures du matin et 1 heure, entre 3 heures et 5 heures de l'après-midi,
+ou le jour même entre 7 heures et 11 heures du soir.</p>
+
+<p>Des services de correspondance rapides, créés par les Compagnies du Nord
+et de l'Est et par les chemins de fer allemands permettent aux fruits et
+légumes expédiés d'Avignon d'arriver à Londres en 37 heures, à Cologne
+en 40 heures, à Berlin en 68 ou 72 heures.</p>
+
+<p>Pour éviter les effets de la chaleur et de la fermentation en cours de
+route, le P.-L.-M. a fait construire des wagons spéciaux, largement
+aérés, avec caisse et toiture à doubles parois, admis à franchir la
+frontière sans transbordement; 2.900 voitures de ce type sont
+actuellement en service.</p>
+
+<p>En même temps qu'elle doublait presque la rapidité du transport, la
+Compagnie réduisait les tarifs dans des proportions dépassant souvent
+60% et dont le tableau ci-dessous fait ressortir l'importance.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/020b.png"><br><b><i>
+Tableau montrant un exemple des réductions de tarifs<br>
+appliqués par le P.-L.-M. au transport en grande vitesse<br>
+des fruits et légumes frais. (On a négligé les centimes.)</i></b></p>
+
+<p>Dans ces conditions, le trafic intérieur, le trafic international et le
+trafic franco-algérien devaient suivre une marche ascensionnelle
+constante que résument les graphiques ci-dessus. (Les périodes de baisse
+correspondent, en général, à des années de mauvaise récolte.)</p>
+
+<p>Enfin, l'administration du P.-L.-M. ne s'est point seulement préoccupée
+de diminuer le temps et le prix du transport; elle a encore envisagé la
+question de l'emballage qui joue un grand rôle dans le commerce des
+fruits et des primeurs. Elle a établi des concours d'emballage dans
+toutes les régions desservies par son réseau: à Marseille à Digne, à
+Bastia, à Avignon, à Lyon, à Auxerre, à Beaune, à Nice, à Antibes, à
+Tunis, à Bizerte, etc. Cette initiative a produit d'excellents
+résultats, car les fruits du Midi nous arrivent plus frais et plus beaux
+qu'il y a dix ans.</p>
+
+<p>Ils nous arrivent également meilleurs, car la Compagnie a distribué
+gratuitement dans nos départements méridionaux et en Corse une quantité
+considérable de boutures de vignes, des milliers de plants de fraises,
+des semences de tomates et de pommes de terre très appréciées sur
+certains marchés: elle a encouragé la production de la prune
+«reine-Claude verte» et de la mirabelle, en donnant un grand nombre de
+beaux plants de ces deux variétés dans les régions convenant le mieux à
+la culture du fruit.</p>
+
+<p>Notons enfin que la Compagnie a institué en Angleterre, en Allemagne, en
+Belgique, en Suisse, des représentants et des agents commerciaux
+destinés à servir de trait d'union entre la clientèle étrangère et les
+producteurs de Provence. Ces agents font connaître à nos cultivateurs
+les goûts des acheteurs, et, d'autre part, ils indiquent aux marchands
+de Londres ou de Berlin, par exemple, les sources d'approvisionnement.</p>
+
+<p>Il y a là un ensemble d'efforts admirablement raisonné et un esprit
+d'initiative qui font le plus grand honneur à la Compagnie P.-L.-M. et
+dont profitent également le producteur et le consommateur.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">F. Honoré.</span></span></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/020c.png"><br>
+
+<p><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les oeillets de la Côte d'Azur.
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Bouquetières niçoises en costume du pays.</b></p>
+
+<h4>LE STAND DU P.-L.-M. AU CONCOURS GÉNÉRAL AGRICOLE DE PARIS</h4>
+<br><br>
+
+<h3>NOTRE ARMÉE NOIRE</h3>
+
+<p class="mid"><i>(Voir la gravure de première page.)</i></p>
+
+<p>Au moment où se pose, de façon impérieuse, la question de l'augmentation
+de nos effectifs militaires, on va fatalement être amenés à se
+préoccuper de l'utilisation, meilleure et plus complète, des troupes
+africaines, de ces tirailleurs sénégalais, qui rendent déjà, au Maroc,
+de signalés services.</p>
+
+<p>La souplesse merveilleuse avec laquelle ces soldats excellents
+s'adaptent aux nécessités de leur métier les rend précieux, en campagne.
+Nuls autres ne sont plus «débrouillards»; et ceux qui, dans les camps
+marocains les plus inhospitaliers les ont vus entre deux de ces combats
+où ils montrèrent toujours une si belle crânerie, s'organiser, bâtir
+leurs cases, toujours les premiers et les plus confortablement
+installés, ingénieux à découvrir partout d'inattendues ressources,
+ceux-là conservent d'eux un amusant et bien sympathique souvenir.</p>
+
+<p>Le cliché qui nous a fourni l'illustration de notre première page montre
+un épisode très particulier de leur existence aventureuse: c'est un
+débarquement en rade, dans des conditions qui mettent à une rude épreuve
+leur agilité et leur entrain, et surtout la bonne humeur résignée de
+leurs inséparables compagnes.</p>
+
+<p>Dans un filet, on a entassé les bagages les plus baroques, hardes,
+ustensiles de cuisine où le bidon à pétrole, détrônant la classique
+calebasse, tient une place si importante. Et les tirailleurs se sont
+hissés sur le tout, s'agrippant aux câbles du palan. Leurs femmes, tout
+à l'heure, devront se livrer à la même gymnastique, leurs petits au dos.
+Puis le treuil est mis en marche et descend, plus ou moins doucement,
+cette grappe humaine dans les embarcations roulant et tanguant le long
+du bord. Mais plus d'une fois, une houle un peu forte s'élevant
+brutalement au mauvais moment, bagages et gens sont projetés sans
+ménagement au fond de la chaloupe,--à moins qu'ils ne prennent une
+intempestive douche. Et ce sont alors de grands cris, auxquels
+répondent, sur le pont, les éclats de rire des camarades attendant leur
+tour de descendre par la même voie.</p>
+<br><br>
+
+<h3>LA FINLANDE SOUS LA NEIGE</h3>
+
+<p class="mid"><i>(Voir la gravure de double page, pages 186, 187.)</i></p>
+
+<p><i>M. Jean Bouchot, qui est un ami passionné de la Finlande, nous adresse,
+avec la merveilleuse photographie que nous donnons en double page dans
+ce numéro, ces jolies notes sur l'hiver finlandais. Et, comme M. Jean
+Bouchot est également un fervent de la conquête de Vair, il nous dit les
+conditions favorables que les plaines de neige et les lacs glacés
+offrent aux expériences de l'aviation:</i></p>
+
+<p>La douce Finlande, le «Pays des mille lacs», occupe une situation très
+septentrionale puisqu'elle est comprise tout entière entre le 60° et le
+70° de latitude nord. Si nous faisons le tour du monde sur la carte,
+nous voyons que ce 60° est celui de la Sibérie, de l'Alaska, du Labrador
+et du Groenland, déserts de glaces et de neige d'où la vie s'est enfuie
+en partie. Et cependant la Finlande n'est ni le Labrador ni le
+Groenland, et si la nuit d'hiver, longue de six mois presque, est
+enfouie sous la neige, le jour étincelant de l'été fait du pays le rival
+de nos plus riants climats: ce sont les effets du coup de baguette
+magique du Gulf-Stream.</p>
+
+<p>Si «la Noël sans neige n'est pas une rareté», c'est en ces jours de la
+fin de février et du début de mars que la couche blanche atteint sa plus
+grande épaisseur: 70 centimètres, 80 et parfois même un mètre. En ce
+moment, par exemple, le moelleux tapis revêt toute la terre jusqu'à
+quelque distance des côtes. C'est encore la nuit d'hiver, la longue nuit
+qui arrête tout: venue en novembre elle ne cédera sa place qu'aux
+premiers jours du mois d'avril et pendant tout ce temps les ténèbres
+dureront dix-huit heures sur vingt-quatre.</p>
+
+<p>Sur la terre, c'est toute une symphonie en noir et blanc. Ici, nous
+avons le manteau épais, fourré; là, c'est la mantille aux dentelles
+délicates. Voici des branches qui ploient sous le faix et réalisent
+l'architecture puissante du climat. Puis voilà des rameaux qui ne sont
+plus enfouis, mais seulement soulignés: la Nature poudrée à frimas pour
+les fêtes du grand hiver, la fine verrière gothique près de la
+conception massive, la toilette de soirée dépouillée de la «sortie de
+bal».</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/021a.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">
+<b>M. A. Pichon, secrétaire général civil.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;">
+<b>Le général Beaudemoulin, secrétaire général, chef de la
+maison militaire.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">
+<b>M. Marcel Gras, chef du secrétariat particulier.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<h3>LES CHEFS DES MAISONS CIVILE ET MILITAIRE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE</h3>
+
+<p>Cette neige pourtant ne terrasse pas ce qu'elle couvre; elle protège le
+sol contre le froid dévastateur, et quand, au printemps, le soleil fait
+fondre la couche blanche, la vie qui s'éveille est intense. Le paysan
+finlandais, qui est très souvent un poète, dit fort exactement qu'on
+«entend» croître les pousses nouvelles.</p>
+
+<p>Et voici que cette neige, qu'on redoute depuis les temps primitifs parce
+qu'elle est un peu l'image d'un linceul, va devenir sans doute la
+providence d'une nouvelle science, l'auxiliaire des derniers
+perfectionnements de l'aviation.</p>
+
+<p>Des pilotes militaires suédois, le lieutenant Junger entre autres, ont
+imaginé un appareil d'aviation muni dé ski et de patins, qui peut se
+poser sur la neige et sur la glace. On l'expérimente en ces jours à
+Askrike, en Suède. Que ce soit la rivière d'Uleo, le patinoir
+d'Helsingfors ou les plateaux de Maanselka le point de contact est si
+nivelé qu'il paraît idéal et ce sont toujours de merveilleux ports
+aériens pendant six mois de l'année. L'hiver est la saison rêvée pour le
+vol «parce que, dit le lieutenant Junger, les surfaces propices à
+l'atterrissage doublent leur superficie; la neige comble les trous,
+nivelle les bosses, égalise ce sol, en un mot, tandis que les lacs et
+les rivières présentent, à perte de vue, une glace libre d'obstacles.»<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Jean Bouchot.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>LA MAISON
+
+DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE</h3>
+
+<p>L'un des premiers soins de M. Raymond Poincaré, en s'installant à
+l'Elysée, a été de constituer ses maisons civile et militaire.</p>
+
+<p>Tout d'abord, le nouveau président a eu l'excellente idée de rétablir le
+poste de secrétaire général, chef de la maison militaire, supprimé par
+son prédécesseur, et de confier à un général ces délicates fonctions: le
+général Antoine Beaudemoulin, sur la désignation du ministère de la
+Guerre, recueille, après un long interrègne, la succession des généraux
+Brugère, Hagron, Bailloud, Tournier, etc., qui avaient laissé aux vieux
+familiers du palais présidentiel de si parfaits souvenirs.</p>
+
+<p>Le général Beaudemoulin, Limousin d'origine, appartient à la cavalerie.
+Général de brigade du 23 mars 1911, il commandait, avant d'être appelé
+auprès du chef de l'État, la 7e brigade de dragons, à Epernay. Il a,
+dans l'arme, la réputation d'un cavalier des plus brillants.</p>
+
+<p>Le secrétaire général civil de la présidence est M. A. Pichon, maître
+des requêtes au Conseil d'État, qui était déjà, depuis un an, chef du
+cabinet de M. Raymond Poincaré au quai d'Orsay. M. Pichon a déjà une
+longue expérience des devoirs qui lui incombent, ayant été précédemment
+chef adjoint, puis chef de cabinet des ministres du Commerce, des
+Travaux publics, et de la Justice, avant de passer aux Affaires
+étrangères, où sa bonne grâce, sa parfaite urbanité lui avaient conquis
+l'universelle sympathie.</p>
+
+
+
+<p>Enfin, M. Marcel Gras, qui remplissait auprès de M. Raymond Poincaré, au
+cabinet du quai d'Orsay, les fonctions de haute confiance de chef du
+secrétariat particulier, les conserve auprès du nouveau président. M.
+Marcel Gras est docteur en droit et diplômé de l'École des sciences
+politiques. Il a été, l'an dernier, lauréat de l'Académie des sciences,
+qui lui décerna le prix Audiffred. Il y a cinq ans déjà qu'il est le
+collaborateur de M. Raymond Poincaré, comme secrétaire, d'abord, et tous
+ceux qui ont pu éprouver naguère l'amabilité de son accueil, son tact
+parfait, se félicitent de le retrouver à l'Elysée.</p>
+<br><br>
+
+<h3>UNE LETTRE DU TSAR
+
+A M. RAYMOND POINCARÉ</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/021b.png"><br><b>
+Le comte Isvolsky, ambassadeur de Russie, et le baron<br>
+Schilling, envoyé extraordinaire, se rendant à l'Elysée pour remettre au<br>
+nouveau Président les insignes de l'ordre de Saint-André et une lettre<br>
+autographe du tsar.</b></p>
+
+<p>La remise au président de la République de l'ordre impérial russe de
+Saint-André, qui a eu lieu cette semaine, a revêtu un caractère et une
+signification que n'ont point, à l'habitude, les cérémonies de ce genre;
+on doit lui attribuer l'importance d'une manifestation, entre toutes
+précieuse et éclatante, de l'alliance franco-russe. En conférant à M.
+Raymond Poincaré la décoration la plus ancienne et la plus illustre de
+l'Empire, réservée presque exclusivement aux souverains et aux membres
+des familles régnantes, le tsar Nicolas II avait donné au chef de l'État
+une haute marque d'estime et d'attachement, qui était allée au coeur
+même de la nation: il a voulu spontanément lui ajouter encore un
+témoignage personnel d'ardente sympathie, par une lettre autographe
+qu'il lui a fait remettre, en même temps que les insignes.</p>
+
+<p>Les mots affectueux, bien éloignés des formules protocolaires, par
+lesquels débute cette lettre, montrent tout aussitôt les sentiments de
+particulière cordialité qui l'ont inspirée: «Monsieur le Président,
+Grand et Bon Ami, écrit le souverain, je viens vous adresser mes
+félicitations et mes meilleurs voeux à l'occasion de votre élection à la
+présidence et de votre entrée dans l'exercice de vos hautes fonctions.»
+Puis, avec une sincérité frappante, et, si l'on peut dire, une vivacité,
+qui apparaît à chaque phrase, le tsar, se félicitant de la durée de
+l'alliance, «consacrée par vingt ans d'existence féconde», déclare qu'
+«elle constitue la base de la politique étrangère qu'il a tracée à son
+gouvernement».</p>
+
+<p>Cette lettre, qui devait avoir un si profond retentissement dans toute
+la France a été portée, le mardi de cette semaine, à M. Poincaré, par M.
+le baron Schilling, directeur de la chancellerie du ministère des
+Affaires étrangères, que le tsar avait envoyé spécialement pour cette
+mission, et par M. Isvolsky, ambassadeur de Russie. Tous deux furent
+introduits auprès du chef de l'État, qu'entouraient M. Briand et M.
+Jonnart. M. Isvolsky remit à M, Poincaré le collier et la croix de
+Saint-André et prononça une allocution chaleureuse, à laquelle le
+président répondit en affirmant qu'il «veillerait soigneusement, durant
+sa magistrature, à maintenir et à resserrer l'alliance entre les deux
+pays».</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/022small.png"><br><a href="images/022large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br>
+Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés<br> en titre ne nous ont pas été fournis
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913, by Various
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+
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+
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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