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+Project Gutenberg's Les pianistes célèbres, by Antoine François Marmontel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les pianistes célèbres
+ silhouettes & médaillons
+
+Author: Antoine François Marmontel
+
+Release Date: October 7, 2011 [EBook #37654]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES ***
+
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
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+Silhouettes et Médaillons
+
+LES
+
+PIANISTES CÉLÈBRES
+
+PAR
+
+A. MARMONTEL
+
+CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
+
+OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, CHEVALIER DE SAINT-JACQUES
+
+COMMANDEUR DE L'ORDRE DU CHRIST
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+
+AU MÉNESTREL, 2 _bis_, RUE VIVIENNE
+
+HENRI HEUGEL
+
+ÉDITEUR DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE
+
+1888
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+_Symphonistes et Virtuoses_, 1 volume.
+
+_Virtuoses contemporains_, 1 volume.
+
+_Esthétique musicale_, 1 volume.
+
+_Histoire du Piano et de ses origines_, 1 volume.
+
+
+
+
+EN PRÉPARATION:
+
+_Études biographiques sur les Maîtres de l'art dramatique musical_, 1
+volume.
+
+
+
+
+LES PIANISTES CÉLÈBRES
+
+_AU MÉNESTREL, 2 bis_, RUE VIVIENNE
+
+HEUGEL ET FILS
+
+ÉDITEURS DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE
+
+
+LES
+
+PIANISTES CÉLÈBRES
+
+SILHOUETTES & MÉDAILLONS
+
+PAR
+
+A. MARMONTEL
+
+CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
+
+OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, ETC., ETC.
+
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+TOURS
+
+IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ
+
+1887
+
+
+
+
+PROPRIÉTÉ POUR TOUS PAYS
+
+DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+L'accueil bienveillant fait par le public à mes études sur les pianistes
+célèbres, m'a décidé à réunir en un volume cette première série de
+trente esquisses. J'ose espérer qu'en changeant de publicité, ils ne
+changeront pas de fortune et que, sous une forme en quelque sorte plus
+reposée, le livre trouvera les mêmes encouragements que les articles du
+_Ménestrel_.
+
+Quant à l'œuvre prise en elle-même, je n'ai rien voulu y changer
+avant de lui donner ce cadre définitif. J'y avais mis, dès la première
+heure, le meilleur de ma pensée, de mes souvenirs,--de ma bonne foi. J'y
+ai tour à tour raconté et expliqué, montré les hommes et démontré les
+talents; mais, si l'on trouve dans ces commentaires indispensables, de
+constantes préoccupations esthéticales, on n'y rencontrera, en revanche,
+aucune critique de parti pris, aucune intention malveillante. J'ai
+travaillé pour la vérité seule,--et à la seule lumière de cet idéal qui
+ne disparaît jamais du ciel artistique.
+
+Mes collègues pourront s'étonner de ne pas trouver dans ce premier
+recueil, les noms des grands symphonistes et compositeurs dramatiques
+qui ont doté l'orgue, le clavecin, le piano, de nombreux
+chefs-d'œuvre, et illustré tout particulièrement la musique
+instrumentale. J'ai préféré garder pour une série intermédiaire les
+études spéciales réservées à ces grands maîtres de l'art ancien et
+moderne. Je reviendrai plus tard aux pianistes en m'occupant des
+virtuoses contemporains, des compositeurs et des professeurs qui
+méritent une place spéciale, mais importante dans la galerie des
+musiciens célèbres.
+
+Ce volume est donc à la fois un témoignage de bon vouloir et une
+promesse. A ce double titre, je le livre au public en toute sécurité de
+conscience, m'estimant heureux si j'ai pu mieux faire connaître dans
+leur sentiment intime et avec leur cachet personnel, des maîtres dont le
+nom est inséparable de l'histoire et des progrès de l'art musical.
+
+MARMONTEL.
+
+
+
+
+LES
+
+PIANISTES CÉLÈBRES
+
+
+
+
+I
+
+F. CHOPIN
+
+
+C'est par ce nom, qui rappelle tant de doux et touchants souvenirs, tant
+de grandes et nobles inspirations, qui a gardé à travers les années la
+double auréole de la poésie et de la souffrance, qu'il convient d'ouvrir
+cette galerie. Physionomie touchée du rayon divin et pourtant si
+profondément humaine, nature supérieure éprise de l'idéal, marquée du
+sceau du génie, mais rendue plus attrayante et plus sympathique par ses
+épreuves mêmes, par les affinités d'angoisses et de tristesses qui la
+rattachent à la terre.
+
+Frédéric-François Chopin est né le 8 février 1808, à Zelazowa-Wola, près
+de Varsovie. Sa famille, d'origine française, était peu fortunée; quant
+à lui, d'une complexion très délicate, faible même et débile, il
+traversa une enfance pénible et donna souvent de vives inquiétudes; mais
+sa gentillesse, sa grande douceur, ses traits fins et distingués lui
+attiraient déjà toutes les sympathies. A l'âge de neuf ans, sa santé
+s'étant un peu fortifiée, ses parents se décidèrent à lui faire
+commencer la musique et le piano. Ses progrès furent rapides; quelques
+années suffirent pour donner le premier relief aux qualités
+individuelles qui devaient s'affirmer plus tard avec tant d'éclat: la
+délicatesse, la sensibilité et cette exquise morbidesse, l'essence même
+de la nature de Chopin.
+
+Cette distinction extraordinaire du grand artiste, qui devait
+s'accroître avec le temps, mais qui déjà s'accusait assez pour attirer
+l'attention et charmer l'oreille des connaisseurs, tenait à la fois à
+son organisation et à une éducation première très soignée, grâce à la
+protection généreuse du prince Radziwil. Il avait fait placer son petit
+protégé dans le meilleur collège de Varsovie, et n'avait cessé de suivre
+ses progrès avec la plus vive sollicitude. Ce milieu où Chopin passa sa
+première jeunesse devait exercer une précieuse influence sur son
+tempérament impressionnable. Ses relations constantes avec une société
+d'élite appartenant aux sommités des sciences, des lettres et des arts,
+l'initièrent aux charmes poétiques des chefs-d'œuvre de
+l'imagination. Plus tard, lorsque les malheurs de sa patrie le
+conduisirent à Paris,--où il ne devait que passer cette fois, mais où il
+vécut les dix-sept années qui précédèrent sa mort,--Chopin y retrouva
+cette brillante aristocratie, la fleur de cette émigration polonaise qui
+avait protégé son enfance et deviné son génie. Ce fut là, au milieu de
+l'empressement général, dans une atmosphère douce, faite d'affection et
+de dilettantisme intelligent, qu'il perfectionna son goût exquis, mais
+un peu raffiné pour les œuvres d'imagination, pour les poèmes chastes
+et passionnés, pour les chants d'amour et d'héroïsme, suaves parfums
+poétiques de la race slave, alors aussi souvenirs de la patrie absente.
+
+En 1832, Chopin vint à Paris et se produisit dans le monde artiste.
+Cette même année, date mémorable pour moi à plus d'un titre, j'obtenais
+le premier prix dans la classe de Zimmermann. J'eus l'honneur d'être
+présenté à Chopin et à Liszt dans la même soirée musicale, de jouer
+devant ces deux grands artistes avec toute l'audace du jeune âge, et
+d'apprécier pour la première fois leur merveilleux talent. Sous les
+doigts agiles et nerveux de Chopin, les traits les plus ardus, les plus
+subtils, les contours les plus fins, étaient nuancés, modulés avec une
+exquise délicatesse. Sous sa main, à la fois émue et savante, les
+phrases de chant élégantes ou expressives se détachaient, lumineuses,
+colorées; en l'écoutant, on restait sous le charme d'une émotion
+communicative, qui prenait sa source dans l'organisation délicate, le
+tempérament maladif et impressionnable de l'artiste: véritable sensitive
+musicale, qu'Auber définissait d'un mot en disant «qu'il se mourait
+toute sa vie».
+
+Le talent de virtuose de Chopin s'était formé dans le principe aux
+excellentes leçons d'un musicien bohême, Zywony, admirateur passionné de
+Bach. Grâce à l'habile direction donnée aux études de piano du jeune
+virtuose, grâce surtout à sa nature délicate et sentimentale,
+l'exécution de Chopin offrit dès le début ce charme original, ce cachet
+individuel de rare élégance qui devaient affirmer si triomphalement sa
+supériorité dans le genre expressif. Elsner, savant musicien et
+directeur du Conservatoire de Varsovie, enseigna à Chopin, alors âgé de
+seize ans, la théorie de l'harmonie et l'art d'écrire. Nous parlerons
+bientôt du compositeur; revenons d'abord au grand virtuose.
+
+Comme égalité de doigts, délicatesse, indépendance parfaite des deux
+mains, Chopin procédait évidemment de l'école de Clementi, maître dont
+il a toujours recommandé et apprécié les excellentes études. Mais où
+Chopin était tout à fait lui-même, c'était dans l'art merveilleux de
+conduire et de moduler le son, dans la manière expressive, mélancolique
+de le nuancer. Chopin avait une façon toute personnelle d'attaquer le
+clavier, un toucher souple, moelleux, des effets de sonorité d'une
+fluidité vaporeuse dont lui seul connaissait le secret.
+
+Nul pianiste avant lui n'a employé les pédales alternativement ou
+réunies avec autant de tact et d'habileté. Chez la plupart des virtuoses
+modernes, l'usage immodéré, permanent des pédales est un défaut capital,
+un effet de sonorité qui produit sur les oreilles délicates la fatigue
+ou l'énervement. Chopin, au contraire, en se servant constamment de la
+pédale, obtenait des harmonies ravissantes, des bruissements mélodiques
+qui étonnaient et charmaient. Poète merveilleux du piano, il avait une
+manière de comprendre, de sentir et d'exprimer sa pensée que, à de rares
+exceptions près, on a souvent essayé d'imiter, sans réaliser autre chose
+que de maladroits pastiches[1].
+
+Si nous cherchons un point de comparaison entre les effets de sonorité
+de Chopin et certains procédés de peinture, nous dirons que ce grand
+virtuose modulait le son comme les peintres habiles traitent la lumière
+et l'air ambiant. Envelopper les phrases de chant, les arabesques
+ingénieuses des traits dans une demi-teinte qui tient du rêve et de la
+réalité, c'est le comble de l'art, et c'était l'art de Chopin.
+
+Romanesque et impressionnable à l'excès, l'imagination de Chopin aimait
+à hanter le monde des esprits, à évoquer les pâles fantômes, les
+chimères effrayantes. Le poète-musicien se complaisait à improviser dans
+une pénombre dont les lueurs indécises ajoutaient un élément plus
+saisissant à ses pensées rêveuses, plaintes élégiaques, soupirs de la
+brise, sombres terreurs de la nuit.
+
+La mort, souvent si prompte à briser les plus fortes organisations, mit
+douze ans à détruire fibre à fibre, la frêle nature de Chopin. Dès 1837,
+l'illustre artiste fut atteint d'une maladie de poitrine. Les soins
+empressés de ses amis et de ses élèves de prédilection conjurèrent un
+instant les progrès du mal; puis il fallut, sous le coup de crises
+nouvelles, quitter la France pour un climat plus égal. Mme Georges
+Sand, la femme de génie et de grand cœur, qui fut pour Chopin une
+amie dévouée, l'accompagna à Majorque, dont les médecins recommandaient
+le douce atmosphère. Une amélioration sensible se produisit, mais ce fut
+seulement une étape marquée dans l'inévitable destruction. A partir de
+1840, les symptômes du mal reparurent, plus intenses; la phtisie
+continua son œuvre en ruinant chaque jour davantage l'énergique
+volonté et les forces vitales du grand artiste.
+
+Pendant cette longue période des dernières années, de 1845 à 1848, les
+souffrances de Chopin devinrent plus vives, les étouffements presque
+incessants; et pourtant je me rappelle l'enthousiasme indescriptible
+produit par ses dernières auditions à la salle Pleyel. Franchomme et
+Allard, ses amis, ses fervents admirateurs, prêtèrent leur concours à
+ces mémorables soirées. Chopin, surexcité par la présence de ses
+intimes, par cet entourage d'élite qui formait autour de lui un cercle
+magique, une féerie où le charme, la grâce, la beauté semblaient réunis
+pour célébrer le retour à la vie du grand artiste, fut parfait de
+sensibilité, de tendresse et de passion.
+
+Les conseils et les leçons de Chopin étaient très recherchés de la haute
+aristocratie parisienne, dont l'incomparable virtuose était l'idole. Ses
+manières distinguées, sa politesse exquise, sa recherche un peu
+précieuse, apportée en toutes choses, faisaient de Chopin le professeur
+modèle de la noblesse élégante. Il y trouvait, avec l'enthousiasme sans
+réserves, toutes les démonstrations de la plus affectueuse amitié.
+
+Malgré les tendances très accusées vers le romantisme où l'attirait sa
+personnalité rêveuse, mélancolique, malgré ses écoles buissonnières dans
+l'azur, si opposées aux allures froides et compassées de l'art
+scolastique, Chopin aimait passionnément les grands maîtres classiques:
+Mozart était son Dieu, Séb. Bach, un des maîtres préférés recommandés à
+tous ses élèves.
+
+Parmi les pianistes compositeurs qui ont eu l'immense avantage de
+prendre des leçons de Chopin, de s'imprégner de son style et de sa
+manière, nous devons citer Guttmann, Lysberg et notre cher collègue G.
+Mathias. Les princesses de Chimay, Czartoryska, les comtesses Esterhazy,
+Branicka, Potocka de Kalergis, d'Est, Mlles Muller et de Noailles
+furent ses disciples affectionnées. Mme Dubois, née O'Meara, est
+aussi une de ses élèves de prédilection, et compte au nombre de celles
+dont le talent a le mieux conservé les traditions caractéristiques, les
+procédés du maître.
+
+Les élèves de Chopin avaient pour lui plus que de l'admiration: une
+véritable idolâtrie. Dans les dernières années de sa vie si éprouvée par
+la souffrance, les femmes des plus grandes familles polonaises
+ambitionnaient d'être ses gardes-malade, et jalousaient dans leur
+admirable dévouement la tâche pénible, mais si digne de respect, des
+sœurs de charité. Aussi faut-il regarder comme inexact le jugement
+sévère de Fétis sur Chopin et son caractère, sur l'homme qui doublait
+l'artiste. Comment admettre qu'une nature capable d'inspirer de
+semblables dévouements fût fausse, égoïste, dissimulée? Chopin avait
+l'âme de son talent, le cœur, les sentiments élevés et délicats d'un
+grand artiste, et nous aimons à voir cette poétique figure briller comme
+une fine médaille d'un métal précieux, pur de tout alliage.
+
+Ce qu'il faut reconnaître c'est l'inégalité du caractère de Chopin et
+surtout son dédain prononcé pour la plèbe artiste qui n'était pas de son
+monde. Il y a loin de cette aristocratie de sentiment aux appréciations
+et aux sous-entendus de Fétis. On nous montre Chopin doucereux jusqu'à
+la dissimulation, gardant toute sa vie un masque hypocrite, entier,
+absolu, tyrannique envers ses meilleurs amis. Il serait plus simple et
+plus juste de dire que Chopin, nerveux, impressionnable, maladif,
+irritable, s'abandonnait trop facilement aux caprices fantasques d'un
+enfant gâté par les complaisances dociles d'affections trop généreuses.
+De là des boutades parfois cruelles, des amitiés sincères et profondes
+blessées dans leurs replis intimes, de justes susceptibilités vivement
+froissées. En cherchant bien dans mes souvenirs, je pourrais trouver
+deux ou trois atteintes du même genre, mais ces fâcheux mouvements
+d'humeur noire ne partaient pas du noble cœur de Chopin, et trouvent
+leur excuse naturelle dans son état chronique de souffrance aiguë.
+
+Nous avons toujours eu une profonde admiration pour le talent de Chopin,
+et, disons-le aussi, une vive sympathie pour sa personne. Aucun artiste,
+sans en excepter les disciples intimes, n'a plus étudié et fait jouer
+ses compositions; et pourtant nos relations avec ce grand musicien n'ont
+été que rares et fugitives. Chopin était entouré, adulé, gardé à vue par
+un petit cénacle d'amis enthousiastes qui le défendaient contre les
+visites importunes ou les admirations de second ordre. Son accès était
+difficile; il fallait, comme il le disait lui-même à cet autre grand
+artiste qui a nom Stephen Heller, _s'essayer_ plusieurs fois avant de
+parvenir à le rencontrer. Ces _essais_ n'étant pas plus de mon goût que
+de celui de Stephen Heller, je ne pouvais appartenir à cette petite
+église de fidèles dont le culte tournait au fanatisme.
+
+J'ai cependant assez connu Chopin pour exquisser sa physionomie; de
+plus, j'ai sous les yeux son admirable portrait par Delacroix; c'est le
+Chopin des dernières années, souffrant, brisé par la douleur; la
+physionomie déjà marquée du sceau suprême, le regard rêveur,
+mélancolique, flottant entre ciel et terre, dans les limbes du rêve et
+de l'agonie. Les traits allongés, étirés, sont fortement accentués; le
+relief ressort et s'accuse; mais les lignes du visage restent belles,
+l'ovale de la figure, le nez aquilin et sa courbe harmonieuse donnent à
+cette physionomie maladive le cachet de poétique distinction particulier
+à Chopin.
+
+Les compositions de Chopin forment un ensemble important et du plus
+grand intérêt, car ce maître, qui avait horreur du banal et peu de goût
+pour le genre populaire, n'a jamais rien écrit en vue des succès
+faciles. Sa musique, pensée, composée avec un soin extrême, d'une
+harmonie toujours élégante touchant parfois à l'excès de recherche, ses
+traits ingénieux, admirablement ciselés, sa phrase mélodique, chantante,
+expressive d'un sentiment élevé ou mélancolique, ne pouvaient plaire
+qu'à des musiciens d'un goût raffiné, ou à des virtuoses séduits par les
+contours fins de ses traits nouveaux et ardus. D'année en année, Chopin
+a donné à son style, si personnel dès le début, plus de force, plus de
+corps, une individualité encore plus marquée, sans jamais sacrifier aux
+influences passagères, aux fluctuations de la mode. Très sensible aux
+éloges des lettrés de la musique, il se montrait indifférent aux bravos
+de la foule; un public nombreux n'avait aucun attrait pour sa nature
+aristocratique, et il restait tout à fait en dehors des succès
+populaires, maintenu d'ailleurs dans sa résolution par quelques essais
+relativement malheureux.
+
+Il y a quelque audace à tenter un choix dans l'œuvre de Chopin;
+j'aurai pourtant cette témérité nécessaire: j'indiquerai en première
+ligne ses deux belles sonates (op. 35 et 58), ses deux magnifiques
+concertos pour piano et orchestre, _mi_ mineur et _fa_ mineur (op. 11 et
+21); une polonaise pour piano et violoncelle; un trio pour piano, violon
+et violoncelle; les nombreux recueils de mazurkas (op. 6, 7, 17, 24, 30,
+33, 41, 50, 56), genre de musique nationale dans lequel Chopin amis tout
+le charme de son imagination, pièces ravissantes par l'originalité des
+rythmes, l'imprévu des modulations et les contrastes habilement ménagés.
+
+La collection des nocturnes porte aussi l'empreinte du génie tendre et
+gracieux de Chopin. Nous ne connaissons rien de comparable à ces élégies
+sentimentales. Citons les op. 9, 15, 27, 32, 37, 48, 54, 62, les grandes
+variations sur _La ci darem la mano_; les belles polonaises, op. 22, 26,
+40, 53, 61, œuvres de grande allure, où l'élégance de la forme et la
+noblesse du style se fondent dans un parfait accord, où passe, en notes
+vibrantes, l'écho des sentiments dramatiques, énergiques et sombres.
+
+Les ballades (op. 23, 38, 47, 52) sont des compositions poétiques et
+mouvementées, à grand effet. Le boléro, la barcarolle, la berceuse, la
+tarentelle, pièces caractéristiques d'un genre tout particulier,
+demeurent originales malgré le déluge des pastiches modernes. Les op.
+29, 36, 51, 1er, 2e et 3e impromptus et l'impromptu posthume,
+sont des pièces élégantes, fantaisistes et d'un sentiment exquis.
+L'allegro de concert (op. 46) a toute la noblesse de style des
+concertos. La collection des valses offre aussi dans ses détails un
+charme extrême dû au choix des idées, à la contexture des traits, à
+l'imprévu des modulations; le sourire y succède aux larmes, l'enjouement
+à la tristesse. Terminons cette liste glorieuse par les trois célèbres
+recueils d'études et de préludes qui assureraient seuls à Chopin une
+place à part dans l'art musical, et lui donneraient son véritable rang
+de compositeur inspiré, créateur _génial_, comme diraient les Allemands,
+s'il n'avait déjà conquis cette place par tant d'œuvres du plus grand
+mérite.
+
+Soit profond amour de l'art, soit excès de conscience personnelle,
+Chopin ne pouvait souffrir qu'on touchât au texte de ses œuvres. La
+plus légère modification lui semblait une faute grave qu'il ne
+pardonnait même pas à ses intimes, sans en excepter Liszt, son
+admirateur fervent. J'ai maintes fois, ainsi que mon maître Zimmermann,
+fait jouer comme pièces de concours les sonates, concertos, ballades et
+allegros de Chopin; mais, restreint à un fragment de l'œuvre, je
+souffrais à la pensée de blesser le compositeur qui considérait ces
+altérations comme un véritable sacrilège.
+
+Chopin s'est éteint, le 17 octobre 1849, dans les bras de sa sœur,
+accourue de Varsovie à son appel pour l'aider à franchir cette sombre
+porte qui s'ouvre sur le rayonnement de l'éternité. Ses funérailles
+eurent lieu à la Madeleine, le 30 octobre, devant une foule d'élite
+comprenant toutes les illustrations parisiennes et la grande famille de
+l'émigration polonaise. Malgré le temps écoulé, je me souviens encore
+avec émotion de l'impression immense produite par la messe de _Requiem_
+de Mozart et aussi par la marche funèbre de la sonate op. 35 de Chopin,
+orchestrée par Reber pour cette triste solennité. Le cœur était serré
+sous l'effet navrant du mouvement persistant de la basse contrainte à la
+première reprise; mais la phrase adorable en majeur, qui suit sous
+forme de trio, faisait oublier bien vite les poignantes douleurs de la
+réalité et rêver aux joies éternelles.
+
+Nous avons souvent, entre artistes, agité la délicate question du
+classement de l'œuvre de Chopin, comme compositeur de musique de
+chambre. L'importance et la réelle influence de son style échappaient à
+toute contestation; mais, unanimes dans notre admiration pour le
+virtuose, nous étions très divisés sur la valeur musicale de ses
+productions. Compositeur expressif, original pour beaucoup,--élégant,
+gracieux, «charmeur» pour plusieurs,--excentrique, incompréhensible pour
+les pauvres d'esprit,--Chopin restera un des maîtres les plus discutés
+de notre époque, et cependant maître de génie, dans la sérieuse
+acception du mot.
+
+Je n'entends pas établir de comparaison entre Chopin et les aigles au
+vol puissant que leurs premiers coups d'aile ont portés aux cimes les
+plus hautes. Il n'a jamais eu ni ces sublimes audaces, ni ces témérités
+heureuses. La tendresse, l'émotion, le charme intime ou poignant de ses
+compositions ne remplacent pas le grand souffle, absent ou intermittent;
+l'inspiration de Chopin s'élève parfois, mais pour retomber brisée sur
+le sol; elle n'a pas le vol égal, libre, dégagé qui, seul, peut soutenir
+dans les régions éthérées. Mais le génie ne consiste pas seulement à
+trouver des formes encore inconnues dans le domaine de l'art; il
+consiste aussi à raffiner ce métal précieux, le minerai introuvable pour
+le vulgaire, l'idée, l'inspiration avec leur enveloppe rugueuse ou
+diaphane.
+
+C'est dans ce sens que Chopin restera un compositeur de génie,--grand
+poète en de courtes strophes,--grand peintre en de petits cadres.
+
+
+
+
+II
+
+BERTINI
+
+
+La mort a ses caprices. De deux artistes presque contemporains par la
+gloire, Bertini et Chopin, c'est l'aîné qui succombe trente ans après le
+jeune. Henri Bertini, le grand artiste qui vient de mourir à
+soixante-dix-huit ans, après avoir depuis longtemps dit adieu au monde,
+ferme le livre d'or des Bertini, en y laissant la plus belle page. Il
+aura résumé, concentré sur son nom les réputations éparses de toute une
+généalogie musicale; mais cette généalogie même fait partie de son
+illustration personnelle, l'encadre et la complète.
+
+Salvator Bertini, né à Palerme en 1721, était un des plus brillants
+élèves du compositeur Léo. Célèbre en 1746, il écrivit vers cette date,
+pour le théâtre et pour l'église, un grand nombre d'ouvrages très
+appréciés du public. C'est le premier Bertini qu'ait enregistré
+l'histoire musicale. Quant au père de notre illustre pianiste, né à
+Tours en 1750, il y fit ses études musicales à la maîtrise de la
+cathédrale. Bon organiste, compositeur de musique sacrée, sa vie se
+passa à donner des leçons et à faire l'éducation de ses deux fils,
+Benoît et Henri. Le premier, virtuose très habile, devenu l'élève de
+Clementi pendant près de six ans, devait transmettre à son jeune frère
+les excellentes traditions du célèbre fondateur de l'école moderne du
+piano.
+
+Henri Bertini naquit le 28 octobre 1798, à Londres, où sa famille
+séjourna quelque temps. Ramené à Paris, il fut élevé sous les yeux de
+son père, qui lui fit commencer les études musicales dès l'âge le plus
+tendre. Les heureuses dispositions de cet enfant précoce, secondées par
+les soins assidus de son frère aîné, lui firent acquérir, tout jeune
+encore, un très remarquable talent de pianiste. Suivant la destinée
+habituelle aux petits prodiges, Henri Bertini dut voyager sous la
+tutelle de son père, qui le conduisit successivement en Belgique, en
+Hollande, en Allemagne, pour donner des concerts où sa brillante
+exécution, son goût parfait firent la plus vive impression.
+
+Après un séjour à Paris consacré aux études d'harmonie et de composition
+idéale, Bertini se rendit en Angleterre, où il habita assez longtemps.
+Ce fut seulement en 1821, à l'âge de vingt-trois ans, qu'il revint à
+Paris, qui devait être, sinon son asile définitif, du moins une grande
+étape prolongée jusqu'à l'époque de sa retraite dans le midi de la
+France, en l'année 1840.
+
+Bertini laisse une grande réputation de pianiste, et cette renommée
+était justifiée par son beau style, son exécution irréprochable et
+magistrale. Son jeu tenait de Clementi par la régularité et la clarté
+dans les traits rapides, mais la qualité du son, la manière de phraser
+et de faire chanter l'instrument participaient de l'école de Hummel et
+de Moschelès. Moins virtuose que Kalkbrenner et Henri Herz, Bertini
+avait pourtant un ensemble de procédés, une exécution toute personnelle,
+d'une rare valeur et d'un excellent modèle. C'était d'ailleurs un
+professeur hors ligne, donnant ses leçons avec un soin sévère et la plus
+vive sollicitude. Quand il a renoncé à l'enseignement, j'ai dirigé
+plusieurs de ses élèves et j'ai pu constater toute la sûreté des
+principes puisés à son école.
+
+Le vénérable Louis Adam, professeur de la classe des pianistes femmes au
+Conservatoire, avait pour Bertini une sympathie déclarée jointe à une
+très haute estime pour son mérite de compositeur. Plusieurs solos de
+concours ont été spécialement écrits pour sa classe par Bertini.
+L'œuvre du maître est considérable: près de deux cents numéros, dont
+beaucoup d'une grande importance. Par la nature et la franchise de ses
+conceptions musicales, Bertini se rattache à l'école des mélodistes.
+L'idée première, toujours distinguée, s'expose clairement et n'affecte
+jamais ces contours cherchés qui déguisent souvent les redites banales;
+rien de prétentieux ni d'affecté, l'horreur du maniérisme, le cachet
+d'un musicien maître dans l'art de bien dire, ayant la conviction
+tranquille de son talent et formulant sa pensée avec la liberté
+d'allures que peuvent seules donner la connaissance parfaite du sujet et
+la vision directe du but.
+
+Mais les compositions pour piano et les œuvres concertantes de
+Bertini, duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, nonettos, etc., ne
+sont pas seulement des œuvres mélodiques dans l'acception étroite du
+mot. Bertini a l'inspiration et la forme. Chez lui, la pensée musicale,
+naturellement heureuse, se développe dans d'habiles et sages
+proportions. Les épisodes, variés et pleins d'intérêt, montrent une
+imagination souple et féconde, appuyée sur de fortes études. Les
+harmonies chaudes et colorées de ce grand maître pourraient à la rigueur
+le faire classer parmi les romantiques modernes, s'il n'avait su
+conserver, mieux qu'eux tous, le sentiment de la tonalité, ce grand
+point de repère, cette véritable boussole, égarée par l'école dite de
+l'avenir,--et aussi cette parfaite logique dans la conduite et les
+développements des motifs choisis, tous reliés à la pensée mère, qui
+maintient à son œuvre l'unité dans la variété.
+
+Nature sobre et puissante, tempérament concentré, Bertini ne s'est
+jamais épris des abstractions, musicales; il n'a jamais vagabondé au
+pays des chimères, dans ce septième ciel du rêve, qui n'a rien de commun
+avec la patrie sévère du grand art. Intéresser, charmer, émouvoir dans
+une langue correcte, s'attacher au choix des idées et à la pureté de
+l'inspiration, telle était sa pensée dominante; amoureux du beau idéal,
+l'œil fixé sur le type qu'il s'était formé, il ne s'est jamais écarté
+de sa voie pour suivre les fluctuations du goût et de la mode.
+
+C'est surtout au genre spécial des études et caprices que se rattache
+l'immense popularité de Bertini; c'est là qu'il a pris une place à part
+et ouvert la grande route où les jeunes compositeurs devaient se
+précipiter après lui. Bertini s'est appliqué dans ses nombreux recueils
+d'études, qui embrassent tous les degrés de force, à donner à chacune de
+ses pièces, faciles ou difficiles, courtes ou développées, un type
+mélodique bien déterminé. La difficulté à vaincre se présente sous une
+forme chantante; lors même que l'étude appartient au genre plus spécial
+de la vélocité, le trait continu affecte toujours un contour mélodieux:
+première et notable cause du succès universel de ces pièces, d'un rythme
+d'ailleurs très franc et d'une harmonie très soignée.
+
+Bertini a écrit plus de vingt cahiers d'études, préludes, recueils
+spéciaux d'exercices, embrassant tous les degrés de force, du plus
+élémentaire jusqu'au transcendant. Les études caractéristiques, les
+caprices-études, les études artistiques sont des œuvres du plus grand
+mérite. Les études faciles et de moyenne force sont connues de toutes
+les personnes qui s'occupent de l'enseignement du piano; elles
+instruisent les élèves tout en les intéressant. Nous estimons beaucoup
+les études à quatre mains; les deux recueils publiés par l'éditeur
+Lemoine sont d'un charme exquis.
+
+Bertini a recommencé la collection de ses études, à tous les degrés de
+force, pour la maison Schœnenberger. Cette concurrence
+personnelle,--tentative doublement délicate,--n'a fait qu'ajouter au
+succès de l'auteur.
+
+Le célèbre compositeur a laissé encore un grand nombre de duos à quatre
+mains, qui tous ont une réelle valeur par l'habileté de l'arrangement,
+et la manière concertante dont ils sont traités. Parmi les nombreuses
+pièces de salon, rondos, nocturnes, variations, divertissements,
+caprices, fantaisies, etc., nous signalerons tout particulièrement comme
+des œuvres magistrales les deux solos de concours spécialement écrits
+pour le Conservatoire, la grande polonaise (op. 93), les variations de
+concert (op. 69), le rondo de concert (op. 105), la fantaisie dramatique
+(op. 118), la marche brillante (op. 161), etc. Malheureusement pour le
+succès de la musique de salon et de concert de Bertini, la popularité de
+ses études lui a créé dans l'esprit routinier du public une spécialité à
+la fois brillante et dangereuse. Les nombreux admirateurs de ce genre de
+compositions ont fermé les yeux et les oreilles à l'appréciation
+d'œuvres de plus grand mérite.
+
+La musique concertante de Bertini, trios, quatuors, sextuors et
+nonettos, n'indique pas seulement un compositeur à la main ferme, habile
+dans l'art de bien écrire, mais un maître au style élevé, un mélodiste
+dans la belle acception du mot: car, il faut bien le répéter, Bertini,
+musicien d'imagination et de savoir, ne s'est jamais jeté dans les
+recherches de l'impossible; il s'est contenté d'écrire des œuvres
+distinguées par le choix des idées, bien conduites, de proportions
+parfaites, aux harmonies saines et vigoureuses. Nous ne craignons pas
+d'affirmer que sa musique de chambre soutient vaillamment la comparaison
+avec celle des maîtres.
+
+Bertini a publié une grande méthode de piano où les principes de son
+enseignement sont coordonnés avec un rare esprit de logique. Chaque fait
+nouveau est présenté au moment voulu, expliqué avec une grande clarté.
+Tout s'enchaîne dans un sentiment progressif parfait, et nous tenons cet
+important ouvrage pour l'une des méthodes les plus complètes et les
+mieux réussies de l'art moderne du piano.
+
+Fuyant le monde, ayant peu de goût pour les amitiés banales, quelque peu
+misanthrope, Bertini a trouvé au déclin de sa vie, dans l'affection
+éprouvée de quelques intimes, les trésors d'attachement et de tendresse
+dont son cœur no pouvait se rassasier. Le grand musicien, que nous
+avons eu l'honneur de connaître dès le début de notre carrière, il y a
+quarante-cinq ans, était alors une nature vaillante, enthousiaste,
+occupant dignement sa place dans cette nombreuse pléïade de poètes et
+d'artistes, qui représente la forte génération de 1830. On se rappelle
+quelle fièvre généreuse avait envahi la société tout entière. C'était
+l'époque glorieuse, l'apogée triomphante de Lamartine, d'Hugo, de
+Musset, d'Eugène Delacroix, de Lamennais, de Lacordaire, d'Hérold,
+d'Auber, d'Halévy, etc. On croyait voir l'aurore d'une grande rénovation
+artistique, illuminant les merveilles d'une vaste réforme politique et
+sociale. Splendeurs éteintes, tentatives audacieuses; il n'en est pas
+moins resté quelques idées nouvelles et surtout de nobles souvenirs.
+
+Il y a près de trente ans que Bertini, las des agitations de la vie,
+désireux d'un repos qui semblait incompatible avec sa nature inquiète,
+s'était fixé à Meylan, près d'amis chers à son cœur. Depuis longtemps
+déjà il se tenait pour ainsi dire sur le seuil de l'éternité, et
+s'absorbait dans la contemplation de ses horizons infinis; il aimait à
+en sonder les mystères, il voyait venir la mort avec le calme de la foi,
+trouvant aux souvenirs du passé une sorte de mélancolique amertume et se
+reposant d'avance dans la lumière éternelle; revenu, en un mot, à
+l'extrême limite de l'existence, à ces croyances, à ces aspirations des
+jeunes années, à cette exaltation de l'âme, à cette philosophie
+chrétienne plus indispensables peut-être aux natures artistiques qu'à
+tous les autres tempéraments. Les agitations de la vie, les déceptions
+qui brisent leurs rêves de gloire et de bonheur, les soumettent en effet
+à de fréquentes et dures épreuves; il leur faut une patrie plus haute,
+devinée ou rêvée, qui leur serve de consolation et de retraite.
+
+Dans ses dernières années, Bertini aimait à visiter la Grande-Chartreuse
+de Grenoble; il y improvisait à l'orgue des mélodies inspirées du
+sentiment religieux, et offrait à Dieu les vœux d'un cœur confiant
+en sa miséricorde. Ce long recueillement a duré jusqu'à
+soixante-dix-huit ans, sans que rien en vînt démentir le calme et la
+sérénité.
+
+J'ai vu Bertini dans la force de l'âge: belle et noble figure, profil
+énergique de penseur, front vaste et découvert, regard profond et
+méditatif. De fortes moustaches et un bouquet de barbe donnaient à
+cette physionomie virile, un caractère décidé en harmonie avec le moral.
+C'est qu'en effet, sous des dehors de réserve correcte, Bertini cachait
+un fonds d'exaltation qui s'épanchait dans l'intimité, lorsqu'on parlait
+d'art ou de politique. Esprit droit mais nature nerveuse, il rendait
+hommage au talent des artistes célèbres, virtuoses ou compositeurs; mais
+le bruit des applaudissements l'affectait péniblement; il lui arrivait
+alors de quitter la salle de concert; j'ai pu constater maintes fois ce
+fait singulier qu'il faut attribuer à l'impressionabilité du système
+nerveux et non à un mesquin sentiment de jalousie. A peu près vers la
+même époque, n'avons-nous pas été témoins du jugement peu bienveillant
+porté par Liszt sur son émule en succès, L. Thalberg? Faiblesse
+regrettable, mais phénomène commun, concevable chez les grands artistes,
+dont l'amour-propre surexcité acquiert une sorte de sensibilité morbide,
+irritable.
+
+Bertini laisse un nom glorieux dans l'histoire de l'art. Son œuvre
+considérable restera comme un des monuments caractéristiques de la
+génération qui nous a précédés. Les compositeurs modernes font
+autrement, mais ne font pas mieux que lui, et tous, maîtres ou
+disciples, nous devons nous incliner devant la supériorité de ce grand
+musicien.
+
+Bertini est mort à soixante-dix-huit ans, sans avoir été décoré: mystère
+difficile à pénétrer, énigme qu'il convient sans doute de laisser sans
+réponse, mais fait que l'on constate avec tristesse, surtout en
+réfléchissant que nous sommes à une époque où l'on est bien prodigue de
+ces sortes de faveurs. Disons d'ailleurs que, si cette juste récompense
+du talent n'est pas venue réconforter le cœur du célèbre pianiste,
+Bertini aura du moins emporté en mourant la certitude d'avoir utilement
+rempli une belle et laborieuse carrière. Glorifions donc l'artiste, et
+disons, sur le bord du tombeau, un dernier adieu à l'homme de bonne
+volonté.
+
+
+
+
+III
+
+STEPHEN HELLER
+
+
+Envers toutes les figures éminentes qui dominent l'école contemporaine
+et qui s'imposent par la puissance du talent, par la hauteur de la
+situation, à l'estime et à l'admiration de leurs émules, la justice est
+un devoir. Envers les physionomies particulièrement sympathiques qui
+ajoutent, comme Stephen Heller, tous les charmes du souvenir personnel à
+la vivacité de l'impression artistique, c'est plus qu'un devoir, c'est
+un plaisir. Mais celui-ci se complique de quelque embarras, si l'on veut
+échapper au plus léger reproche de partialité, paraître ne pas céder aux
+influences d'école, dégager en un mot le portraitiste de l'artiste
+lui-même et de ses préférences intimes.
+
+Voilà le côté délicat de la tâche, quand on veut toucher, comme nous
+allons le faire, à un nom qui réveille nécessairement tant d'échos
+personnels et tant d'impressions ineffaçables. On peut, il est vrai,
+s'en tirer comme Berlioz le fit un jour à l'égard d'un compositeur ami,
+en accentuant dans le sens de l'impartialité... sévère, en malmenant à
+plaisir son modèle, et en répondant, comme il n'hésita pas à le faire:
+«Il n'y a plus de critique possible, s'il faut se gêner avec ses amis».
+C'est le paradoxe et c'est aussi l'excès contraire. Tels sont les deux
+écueils difficiles à éviter. J'entreprends cependant avec confiance ce
+crayon rapide d'un grand artiste ami, rassuré contre mes propres
+entraînements par la haute valeur et la franche célébrité du maître, à
+la fois le plus modeste et le moins contesté de notre époque.
+
+Stephen Heller est né le 15 mai 1814, à Pesth, en Hongrie. Comme
+certaines natures, exceptionnellement douées, il devait être enfant
+précoce et virtuose remarquable, à l'âge où tant d'autres épèlent encore
+l'alphabet de l'art. Ses progrès furent si rapides qu'ils décidèrent son
+père à dominer ses goûts personnels pour lui laisser entreprendre la
+carrière musicale et obéir à une vocation irrésistible. Nous ne suivrons
+pas le jeune pianiste dans ses nombreux concerts, nous contentant de
+rappeler que ses brillantes qualités d'exécution furent appréciées dès
+ses premiers débuts dans la vie militante du virtuose, à l'âge de neuf
+ans.
+
+Les professeurs de piano de Stephen Heller furent Bauer, à Pesth, et
+plus tard Czerny et A. Halm, à Vienne. Chelard et un vieil organiste, du
+nom de Cibulska, initièrent le jeune artiste aux études d'harmonie et de
+composition; mais c'est surtout par la lecture attentive des maîtres,
+par l'analyse réfléchie de leurs œuvres, la comparaison des styles et
+des inspirations dominantes, c'est en creusant profondément la pensée
+qui a guidé leur génie, que Stephen Heller a pu acquérir cette sûreté de
+main, cette expérience dans l'art de formuler et de développer l'idée
+première, un des caractères distinctifs de son talent de compositeur.
+
+Stephen Heller a, pendant dix années consécutives, dépensé sa jeunesse
+et son énergie à donner des concerts dans toutes les villes importantes
+de Hongrie, de Pologne et d'Allemagne. Mais, en dépit des
+applaudissements et des ovations, ces pérégrinations incessantes, cette
+vie nomade, contrastaient avec la nature calme, tranquille méditative de
+l'artiste. Il avait besoin d'un écho plus fort et d'un milieu plus
+tranquille. Le désir de connaître Paris, d'y faire consacrer sa
+réputation de compositeur, le décida, en 1838, à quitter Augsbourg, sa
+ville préférée, remplie des plus chers souvenirs.
+
+Il entreprenait une nouvelle lutte, pleine de fatigues et de périls,
+dans notre Paris, centre de la civilisation, foyer de lumière et
+d'intelligence, patrie de la gloire définitive, mais aussi asile de la
+vogue et des modes passagères, la ville du monde où s'affiche le plus
+audacieusement le mauvais goût, où le succès n'est pas toujours la
+récompense du talent, mais le résultat de l'intrigue. Heller, confiant
+en sa force, a courageusement lutté, travaillé sans relâche, et s'est
+imposé, par un ensemble d'œuvres transcendantes, à la foule même des
+indifférents. Double succès pour l'artiste et pour l'art, qui a fait
+ainsi un pas considérable. En aidant à faire connaître, apprécier, aimer
+les compositions de Stephen Heller, nous pensons avoir nous-même
+sérieusement contribué à élever le goût musical et à compléter
+l'éducation des générations contemporaines.
+
+Stephen Heller appartient à cette race d'artistes vaillants, aux
+sentiments élevés, à la conscience prédominante, ayant un profond
+respect pour l'art et une rare dignité personnelle, âmes fortement
+trempées, intelligences d'élite, faisant leur loi suprême du culte de
+l'idéal. Qu'importent pour elles le succès et la popularité éphémères,
+s'il faut les acheter aux prix de défaillances ou de compromissions et
+sacrifier au mauvais goût en poursuivant la vogue? Les artistes qui
+aiment l'art pour ses jouissances intellectuelles et morales, se
+préoccupent peu de la foule; ils ont un but plus élevé, ils poursuivent
+sans cesse la pureté de l'inspiration, et le charme de la forme. Stephen
+Heller est de ce petit groupe de chercheurs consciencieux et
+infatigables. La fermeté de style, la forme naturelle et saine, qui
+caractérisent ses compositions, tiennent d'abord à sa probité
+intellectuelle, à cette rare et sereine loyauté qu'on ne saurait trop
+applaudir en ce temps de productions faciles. Elles tiennent aussi à son
+étude assidue des grands maîtres anciens et modernes, à ses habitudes de
+méditation profonde et de puissante concentration. Voilà les causes
+multiples auxquelles les compositions de Heller doivent ce cachet de
+distinction et de noblesse qui est le véritable passe-port des œuvres
+d'imagination auprès de la postérité.
+
+Stephen Heller a toujours eu pour son art l'amour pur et désintéressé,
+la passion à la fois fertile et chaste d'un travailleur infatigable,
+n'ayant au cœur que de hautes pensées; il a marché convaincu dans sa
+voie, négligeant les inspirations banales, les effets faciles et
+vulgaires; et c'est ainsi qu'il a pu réaliser cet ensemble de
+compositions originales, poétiques, d'un charme pénétrant et individuel,
+où passe seulement, comme un parfum délicat et subtil, l'écho des
+maîtres préférés, Schumann, Mendelssohn et Chopin. Tel est en effet ce
+qu'on peut appeler le culte intime de Stephen Heller. Il n'en a pas
+moins pour les dieux de la musique, Bach, Haydn, Mozart, Gluck, Weber et
+Beethoven, une passion et un respect qui égalent l'admiration de Ingres
+pour ces hommes de génie.
+
+Ses compositions pour le piano forment un ensemble considérable. Toutes
+offrent un mérite supérieur de facture; les idées distinguées, d'un
+sentiment élevé, sont présentées et développées avec un rare talent; on
+y retrouve la main d'un symphoniste plus encore que celle d'un virtuose.
+Heller a des rythmes à lui, une façon toute personnelle d'encadrer la
+phrase musicale avec des traits ingénieux, brillants ou légers. Ses
+harmonies sont irréprochables jusque dans leurs recherches les plus
+grandes; on sent une nature saine, une inspiration franche, loyale,
+exempte des mièvreries et de la préciosité, un tempérament sobre,
+puissant, craignant l'emphase et pouvant se passer de la déclamation.
+
+Heller, ainsi que Mendelssohn, Chopin et Field, a créé un moule nouveau
+pour les pièces caractéristiques. Ses _Promenades d'un solitaire_,
+_Dans les bois_, ses _Nuits blanches_, son _Voyage autour de ma chambre_
+sont de véritables poèmes exquis et sobres, où l'inspiration musicale,
+d'une incomparable élévation, rivalise avec la poésie et la peinture de
+genre. Plusieurs de ces pièces sont de petits chefs-d'œuvre de
+sentiments variés et de caractères différents. Vibrations sonores, où
+toutes les cordes de l'âme donnent leur note tendre, mélancolique, émue;
+décor profond où passe le monde fantastique des esprits. Grâce, énergie,
+tendresse, douleur, calme, désespoir, toutes les fièvres du cœur,
+toutes les antithèses de la passion, tous les tons qui constituent la
+gamme immense de nos sensations, trouvent leur écho rapide ou prolongé
+dans ces œuvres saisissantes, dont l'inspiration ne s'égare jamais et
+se domine elle-même, tout en planant à d'incomparables hauteurs.
+
+_Les Arabesques_, _Scènes vénitiennes_, _la Sérénade_, _le Boléro_, sont
+des pièces caractéristiques très originales. Quant aux nombreux
+_recueils d'études_ et aux _préludes_ de Stephen Heller, ils ont leur
+place à part dans l'enseignement. Les _Études préparatoires à l'art de
+phraser_, _l'Art de phraser_ (_nouvelles études_), sont des merveilles
+de goût et de style. Il s'est produit depuis quarante ans, à la suite du
+succès considérable des recueils de Bertini, un si grand nombre d'études
+de salon, de genre, d'expression, de vélocité, qu'il faudrait un volume
+pour classer ces œuvres plus ou moins musicales. Mais on doit
+distinguer au milieu de ce déluge les compositions de valeur
+transcendante. L'énergique individualité d'Heller n'a pu que gagner à
+ces rivalités; elle se détache en relief plus puissant sur le fond des
+médiocrités contemporaines.
+
+La supériorité du compositeur devait s'affirmer avec une force nouvelle
+dans ses trois grandes sonates, œuvres magistrales où l'on ne peut
+saisir une seule défaillance d'inspiration ni dans l'ensemble, ni dans
+les détails. L'originalité n'en est pas moins incontestable; ces belles
+compositions, largement développées, appartiennent entièrement par la
+nature des idées, les rythmes et la contexture des traits, au style
+personnel de Stephen Heller. Le compositeur n'y relève que de lui-même,
+ne procède directement d'aucun des grands modèles, Beethoven, Weber,
+Schumann. Mendelssohn; mais il a su les égaler tout en restant lui.
+
+Les Scherzi (op. 7, 24), et tout particulièrement celui qui est dédié à
+Liszt (op. 57), sont des œuvres de la plus grande valeur et d'un type
+très original. Le caprice symphonique se distingue par la vigueur et
+l'entrain; les Tarentelles (op. 53, 61, 85) ont un brio, un éclat, une
+verve toute napolitaine; les valses (op. 43, 44, 93) sont des bijoux
+ciselés par la main d'un grand artiste. Tout en appréciant le mérite de
+facture des trois ouvertures pour une pastorale, pour un drame, pour un
+opéra comique, nous en aimons moins le parti pris. Les grandes études
+sur le _Freyschutz_ montrent sous un nouveau jour le talent si varié
+d'Heller. Ces sortes de paraphrases sur la pensée de Weber sont du plus
+vif intérêt; les variations sur un thème de Beethoven et celles sur un
+thème de Schumann sont des œuvres magistrales; les caprices
+populaires sur _la Truite_, _l'Allouette_, _la Vallée d'amour_, _la
+Poste_, _la Fontaine_, ont aussi un cachet particulier. _Improvisata_
+(op. 18 et 98) sont deux compositions ravissantes.
+
+On a souvent comparé et opposé l'une à l'autre les belles et riches
+organisations musicales de Chopin et d'Heller; on a, suivant la
+sympathie du critique, accordé tantôt à l'un, tantôt à l'autre, la
+première place dans ce classement. Nous aimons peu les comparaisons,
+presque toujours à côté de la vérité; nous ne voulons pas savoir qui, de
+Chopin ou d'Heller, a plus de droits à notre admiration; tous deux ont
+notre plus vive sympathie. Mais, sans amoindrir la gloire de Chopin,
+nous croyons être juste en disant que ces deux grands artistes, poètes
+tous les deux, ayant les mêmes aspirations vers les sublimités de l'art,
+représentent deux natures différentes, deux tempéraments essentiellement
+distincts. Heller et Chopin n'en doivent pas moins se donner la main
+dans l'histoire de l'art musical: ils sont frères par la hauteur du
+génie et la fécondité de l'inspiration.
+
+Stephen Heller, dont la modestie égale le talent, ne veut plus se
+reconnaître virtuose; il l'a été pourtant dans la plus belle acception
+du mot; il l'est encore, quoiqu'il s'en défende. Nous avons plus d'une
+fois entendu Heller nous donner dans l'intimité les prémices de ses
+œuvres inédites. Son jeu fin, délicat, sa manière naturelle et simple
+de phraser nous ont toujours charmé. Il procède des grands maîtres
+allemands, Hummel et Moschelès; il serre de près le clavier; la
+sonorité douce, harmonieuse ne vise jamais aux effets de force, aux
+exagérations, mais intéresse, captive, attache par des qualités plus
+intimes.
+
+Les leçons d'Heller sont très recherchées des amateurs de goût et des
+artistes qui apprécient à sa juste valeur l'immense mérite de ses
+œuvres. De plus, ses compositions éminemment originales ont, dans
+leur interprétation, certains côtés individuels que l'auteur seul peut
+indiquer et détailler avec tout leur relief. Heller, d'ailleurs,
+n'accepte pour élèves que les musiciens capables de comprendre et
+d'interpréter ses œuvres dans le sentiment voulu; il n'a ni l'amour
+du gain, ni la passion matérielle de l'enseignement. En échappant à la
+tâche aride et quelquefois ingrate du professorat, il aura privé bon
+nombre de ses admirateurs de conseils précieux, mais l'art a bénéficié
+de productions nouvelles, et c'est là un résultat plus conforme aux vues
+de Stephen Heller, nature désintéressée, n'ambitionnant pas la fortune,
+mais voulant avant tout continuer en paix sa carrière de compositeur.
+
+Stephen Heller est un lettré dont la mémoire richement meublée, l'esprit
+fin et délicat s'intéressent vivement à toutes les questions d'art, et
+n'ignorent rien du monde littéraire. Sa conversation est attachante,
+pleine de saillies heureuses, dès que l'intimité est assez complète pour
+qu'il parle avec abandon et laisse lire au fond de sa pensée. Sa vie,
+très solitaire, s'est passée dans le travail et la lecture; son abord
+est poli mais réservé, il accueille toujours les jeunes artistes avec
+bienveillance et ses amis avec une cordialité dont personne n'ignore le
+prix. Je ne l'ai jamais entendu parler avec sévérité ou amertume des
+artistes que la vogue ou le caprice de la foule ont paru favoriser.
+D'une modestie réelle qui n'exclut pas le sentiment de sa valeur, Heller
+reçoit avec satisfaction les compliments motivés de ses amis, mais un
+éloge fade et banal lui est antipathique et le déconcerte comme une
+sorte d'injure.
+
+Voilà l'esquisse de l'artiste et du compositeur. Quelques traits
+suffiront pour peindre l'homme: figure aux lignes distinguées, traits
+réguliers, d'un dessin large et puissant. Le front est découvert, le nez
+fin, la bouche sourit avec bonté. Les yeux saillants, au regard profond,
+se voilent souvent sous la paupière, s'estompent dans une lueur rêveuse
+et mélancolique où passe de temps en temps un rayon doucement moqueur.
+Les années ont argenté une chevelure abondante et soyeuse qui encadre le
+vaste développement des tempes.
+
+Tel est Stephen Heller, une des belles figures de l'époque, le frère de
+Chopin en poésie musicale, et aussi le proche parent des grands maîtres
+de la symphonie, de Mendelssohn et de Schumann, par la nature des idées,
+l'art parfait de l'exposition et la science du détail.
+
+
+
+
+IV
+
+HENRI HERZ
+
+
+Voici un artiste qui compte parmi les plus sympathiques, les plus grands
+et aussi les plus utiles: c'est un doyen et c'est toujours un maître.
+L'immense succès de ses œuvres, si françaises par la grâce et
+l'esprit, a puissamment contribué à répandre le goût musical, à
+populariser les motifs heureux de nos opéras. Virtuose et compositeur
+éminent, Henri Herz aura été encore un vulgarisateur dans le sens élevé
+du mot. En vain, certains pianistes modernes, injustes envers un passé
+dont le plus grand tort, à leurs yeux, est de ne les avoir pas connus,
+traitent-ils Henri Herz et ses disciples de compositeurs démodés,
+frivoles et de valeur superficielle: Henri Herz et son vaillant frère,
+Jacques, n'en restent pas moins deux personnalités hors ligne, deux
+maîtres dans l'art de bien dire, deux compositeurs de premier ordre,
+qu'il est absolument interdit de comparer à la foule des arrangeurs
+actuels.
+
+Henri Herz est né, dit Fétis, à Vienne (Autriche), le 6 janvier 1806.
+Nous mentionnons la date sans en discuter l'authenticité.
+Merveilleusement doué pour la musique, Henri Herz affirma ses
+dispositions tout enfant. Cette nature précoce devait rapidement
+s'élever dans un milieu propice au sein d'une famille d'artistes. Comme
+Mozart, Henri Herz écrivait des sonates dès l'âge de huit ans, et se
+faisait applaudir dans les concerts. Mais son père, musicien de bon
+sens, sinon grand musicien, eut l'heureuse inspiration de venir
+s'établir à Paris, pour faire donner à son fils une forte éducation
+technique et développer ses brillantes facultés dans le sens d'une
+méthode sérieuse. Admis, à dix ans, au Conservatoire, Henri Herz obtint
+rapidement un brillant premier prix dans la classe de Pradher, qui,
+malgré sa grande sévérité, témoignait une vive sympathie, un intérêt
+tout paternel à son merveilleux élève. Le jeune virtuose continua, sous
+la direction de Dourlen et de Reicha, ses études d'harmonie et de
+contre-point, déjà ébauchées à Vienne sous la tutelle de l'organiste
+Hunten.
+
+Nous n'avons pas à faire ici la biographie du célèbre pianiste, à suivre
+pas à pas cette existence si laborieuse et si bien remplie; nous
+laisserons à d'autres le soin d'écrire cette intéressante monographie,
+d'un grand exemple pour les jeunes artistes si désireux de succès, mais
+trop souvent négligents de l'étude. C'est par un travail journalier,
+incessant, qu'Henri Herz s'est élevé au rang de grand maître; la volonté
+a joué un rôle capital dans l'inspiration première de ses compositions
+si originales, si variées de caractère et de forme, mais toutes marquées
+d'un cachet d'élégance et de distinction, que bien peu de pianistes
+possèdent au même titre. Nul virtuose compositeur n'a conquis aussi
+jeune une popularité aussi légitime, et pourtant, disons-le bien haut,
+jamais l'artiste n'a sacrifié ses convictions musicales, altéré son
+style pour flatter le mauvais goût, complaire à la mode, entrer plus
+avant dans la voie du succès. Si Henri Herz, dans la maturité de son
+talent, a légèrement modifié sa manière, s'il a élargi son cadre, il est
+resté fidèle à ses principes de compositeur, tout en suivant ses modèles
+préférés, Moschelès, Field, Hummel.
+
+Revenons maintenant au portrait de l'artiste célèbre, et laissons aux
+biographes le soin d'écrire la vie du musicien. La physionomie d'Henri
+Herz appartient au type israélite; le front est proéminent, le nez
+aquilin; les yeux, clairs et bien ouverts, indiquent la lucidité et la
+bienveillance. La bouche est accentuée, encadrée de lèvres fortes, le
+menton arrondi. Rien que de simple et de franc dans cette figure aux
+lignes arrêtées; aucun signe particulier, si ce n'est l'habitude de
+tenir la tête légèrement penchée et d'interroger du regard. La taille
+est un peu au-dessus de la moyenne; la démarche cadencée accuse une
+légère oscillation traînante.
+
+Henri Herz a voulu justifier jusque dans la dernière période de sa
+longue et brillante carrière musicale son titre d'Henri Herz jeune. Les
+années semblent n'avoir eu aucune prise sur cette nature active, sur
+cette organisation vaillante. Ici encore la volonté n'a pas faibli, et a
+pour ainsi dire vaincu la nature. Comme notre regretté marquis de
+Saint-Georges, Henri Herz s'est, pour ainsi dire, condamné à l'éternelle
+jeunesse, et il la maintient de gré ou de force. Et nous parlons moins
+encore de l'homme que de l'artiste. Le compositeur a conservé vivaces
+ses facultés créatrices; le talent de virtuose n'a rien perdu de sa
+grâce et de son éclat; le brillant causeur est resté, comme par le
+passé, prompt à l'attaque, prompt à la riposte, fécond en répliques
+fines et délicates. Il demeure, dans sa manière d'être, dans l'habitude
+de sa vie, le parfait gentleman, correct, soigné dans sa tenue, qui a
+traversé deux générations sans rien perdre de sa distinction élégante.
+
+Ce décorum aristocratique, ce «comme il faut» particulier, qui
+caractérise les Anglais de race, Henri Herz semble l'avoir acquis dans
+ses nombreuses relations avec nos voisins d'outre-Manche. Mais le
+naturel affectueux et bienveillant de l'artiste en a corrigé les côtés
+froids et guindés. Henri Herz a fait aussi un long séjour en Amérique;
+c'est à ce voyage, qui devait durer six mois et qui s'est prolongé
+quatre ans, que je dois l'honneur d'avoir suppléé Henri Herz à sa classe
+du Conservatoire, en 1845. Confiant dans mon amitié et fort de
+l'assentiment d'Auber, Henri Herz me laissa le soin de maintenir ses
+élèves dans les données habituelles de son enseignement, jusqu'en 1848,
+où je succédai à mon maître Zimmermann.
+
+Il faut lire, à propos de ce voyage, le charmant ouvrage d'Henri Herz
+sur ses souvenirs d'Amérique, pour apprécier sous un jour tout spécial
+cet esprit fin, humoristique, cette entière bonne foi, cette sincérité
+rare dans la manière de conter. L'œuvre a une véritable valeur
+littéraire, comme étude de mœurs, comme album de croquis, pris sur le
+vif, comme ensemble de types tour à tour amusants et étranges, depuis le
+chef de bande, voleur mélomane, détroussant les voyageurs en dilettante,
+enlevant les onces d'or, mais respectant la montre d'Henri Herz par
+amour de l'art, jusqu'aux missionnaires patronant et honorant de leur
+présence des concerts où les fantaisies et les airs variés du virtuose
+tenaient lieu de cantiques.
+
+Henri Herz a parcouru à plusieurs reprises et dans tous les sens
+l'Amérique du Nord et celle du Sud, le Mexique, le Pérou, le Chili, le
+Brésil, la Californie, la Havane, la Jamaïque, New-York, la
+Nouvelle-Orléans, Baltimore, Philadelphie, la Vera-Cruz. Il a donné plus
+de quatre cents concerts, sans épuiser l'enthousiasme des auditeurs,
+partout acclamé et regretté partout. Succès incomparables dont nous
+avons le droit d'être fiers, car il n'est pas d'artistes plus français
+que Henri Herz par le cœur, l'esprit, la nature fine et distinguée du
+talent.
+
+Le temps est encore proche où Henri Herz, revenu de ses grands voyages,
+consacrait ses journées à l'enseignement, et ses veilles à la
+composition. De nombreux élèves sollicitaient ses conseils; il fallait
+se faire inscrire longtemps à l'avance pour obtenir la faveur de
+quelques leçons. Quelle joie pour les jeunes filles qui se croyaient
+appelées à devenir virtuoses, de se dire les élèves préférées du
+professeur en renom! et pourtant ce n'était pas sans un certain
+sentiment de crainte et d'émotion qu'elles se rendaient à la leçon du
+maître; non que Henri Herz fût redouté pour sa sévérité, sa trop grande
+exigence, mais, sous les dehors d'une politesse exquise, d'une tenue
+réservée, le professeur cachait une pointe de fine et malicieuse
+raillerie, un trait caustique à l'égard des défauts mignons de ses
+disciples. Légères atteintes, malices ironiques qui ne manquaient jamais
+leur but, et faisaient, sinon de cruelles blessures, du moins des
+brûlures longtemps cuisantes.
+
+Le nombre des pianistes femmes formées à l'école de Henri Herz est
+considérable et compose une phalange brillante. Malheureusement pour
+l'art, la plupart des jeunes filles qui se vouent à la virtuosité y
+renoncent un peu plus tard pour les devoirs austères de la famille.
+MMmes Jaell, Montigny, Szarvady, Massart, Pleyel, Joséphine Martin,
+sont de grandes individualités, de brillantes exceptions, mais
+confirment la règle générale.
+
+Il y a quelques années, Henri Herz, fatigué du professorat, a pris sa
+retraite et quitté sa classe du Conservatoire, en laissant dans cette
+école, témoin de ses premiers succès, de brillants souvenirs et de
+précieuses traditions que Mme Massart a su continuer. Depuis sa
+retraite, l'artiste éminent a consacrée son activité et son expérience
+éprouvée à la direction de son importante manufacture de pianos. Cette
+maison, dont la fondation date de plus de quarante ans, a eu des
+fortunes diverses: malheureuse à son début, elle a conquis
+progressivement le premier rang dans la facture française. C'était pour
+réparer les revers dus à des causes diverses que Henri Herz avait quitté
+la France en 1845. Enfin, grâce à une direction bien entendue, à
+l'adjonction d'ouvriers habiles, de mécaniciens ingénieux, grâce surtout
+aux soins minutieux, incessants, apportés aux perfectionnements divers
+de la facture, la maison Henri Herz se trouve maintenant placée à la
+tête de cette brillante industrie artistique. Les pianos qui sortent des
+ateliers de Henri Herz peuvent soutenir la comparaison avec les
+instruments français et étrangers provenant des maisons les plus en
+renom; ils ont obtenu successivement aux expositions universelles toute
+l'échelle des récompenses, jusqu'à la mise hors concours, comme ceux des
+maisons Érard et Pleyel.
+
+Ajoutons à l'actif du grand artiste et du célèbre facteur, l'initiative
+prise par lui dans la création d'une salle de concerts, type d'élégance
+et d'intelligente appropriation aux auditions musicales. L'artiste
+éminent, le chef apprécié d'une grande industrie, a été justement
+récompensé par la croix d'officier de Légion d'honneur.
+
+Les compositions de Henri Herz sont nombreuses, très variées de style,
+et embrassent tous les degrés de force. Il faudrait un long catalogue
+pour énumérer celles qui méritent d'être signalées plus
+particulièrement. L'œuvre du maître comprend deux cent cinquante
+numéros; tout choix dans cette immense collection nécessite
+d'inévitables et douloureux sacrifices. Signalons, parmi les morceaux
+les plus populaires, des variations sur _la Cenerentola_, sur _la
+Violette_, sur _ma Fanchette_, sur la romance de _Joseph_, _le Petit
+Tambour_, _la Famille suisse_, _le Siège de Corinthe_, les fantaisies
+sur _l'Ambassadrice_, sur _le Domino_, _la Fille du régiment_, _Otello_,
+_le Pré aux Clercs_, _le Landler viennois_, etc. Les huit concertos sont
+une œuvre considérable, où la noblesse du style s'unit à une grande
+habileté de facture. Les traits, distingués et variés de forme, sont
+toujours brillants et de belle allure; la sonate dédiée à Auber est
+aussi une composition magistrale. Henri Herz a écrit huit cahiers
+d'études depuis le degré très facile jusqu'à la difficulté
+transcendante; ses dix-huit dernières grandes études, resteront comme un
+modèle de goût et de grande bravoure. Il a également composé plusieurs
+duos concertants pour piano et violon, en collaboration avec Lafont.
+
+J'ai souvent entendu Henri Herz à l'apogée de sa popularité de virtuose;
+j'ai même essayé de m'approprier, par l'audition attentive de ses
+œuvres, quelques-unes des qualités caractéristiques de son école, et
+l'on m'a souvent cru son élève. Je puis donc apprécier en pleine
+connaissance de cause la manière et le style de ce maître, le plus
+populaire des pianistes compositeurs, celui dont on a dit, avec raison,
+qu'il était l'Auber du piano.
+
+Mme de Girardin, dans un des spirituels feuilletons du vicomte de
+Launay, s'est appliquée à chercher des points de comparaison entre les
+pianistes célèbres et certaines positions sociales. Le type choisi pour
+Henri Herz était celui d'avocat pianiste, brillant causeur musical,
+brodant à volonté, sur tous les thèmes, d'incessantes variations.
+Appréciation plus spécieuse que juste. Henri Herz n'est pas un causeur
+superficiel, un avocat à l'heure, mais un brillant improvisateur,
+parlant avec une merveilleuse facilité et une incomparable élégance la
+belle langue musicale, l'idiome des grands maîtres. Son style, toujours
+correct et brillant, atteint sans peine la noblesse et souvent
+l'élévation. Les andantes de ses concertos renferment de très belles
+pages, où passe le souffle inspiré d'un compositeur de premier ordre.
+
+L'individualité d'exécution de Henri Herz a toujours consisté dans
+l'élégance, l'esprit, une grande distinction, une expression contenue.
+Sa virtuosité irréprochable a pu aborder les difficultés transcendantes
+sans rien perdre de cette netteté merveilleuse, de cette clarté dans les
+traits les plus ardus, qualités indispensables aux grands exécutants.
+Henri Herz a une excellente main gauche, qui prend une part active et
+très intéressante au discours musical. De nos jours, beaucoup de
+pianistes négligent, et pour cause, cette main gauche, sœur jumelle
+et auxiliaire naturel de la main droite.
+
+Comme exécutant et compositeur, Henri Herz procède bien certainement de
+la grande école de Clementi, Hummel, Moschelès; il exécute avec une rare
+perfection, un grand fini de détails les fugues de Bach et Hændel, les
+élèves de sa classe pourraient affirmer sa prédilection marquée pour ces
+grands maîtres. Ses nombreuses compositions de salon et de concert
+semblent au premier abord en contradiction marquée avec cette forte et
+sévère musique; mais un lecteur attentif qui voudra approfondir
+l'œuvre entier de Henri Herz retrouvera dans le tissu harmonique de
+ces compositions, d'apparence légère, la forte trame du contre-pointiste
+formé aux grandes traditions de l'art.
+
+La sonate, le thème varié et les grandes fantaisies ont vécu; les
+nocturnes, paraphrases, etc., commencent à dater. Seul, un petit groupe
+d'artistes vaillants cherche l'expression et le grand style dans le
+concerto symphonique. La mode est à la musique dite de genre, aux pièces
+caractéristiques, expressives, imitatives, etc., et aussi aux
+transcriptions vocales et orchestrales. On veut l'idée pure, dégagée
+d'ornements. L'art a-t-il réellement gagné à cette modification du goût,
+à ce changement dans la forme adoptée? En fait, à part quelques rares et
+puissantes individualités qui ont su conserver la pureté et l'élévation
+du style, unir le genre pittoresque et descriptif aux traditions de
+l'école, l'art du compositeur a subi une décadence marquée. Les
+musiciens de tout ordre, ceux-là même qui ignorent l'orthographe de
+notre langue, s'évertuent à chercher des titres pompeux, prétentieux,
+ridicules, pour servir d'étiquettes à des pauvretés musicales dénuées de
+sens et d'intérêt, écrites dans un idiome incorrect qui outrage la
+grammaire et le bon goût.
+
+Quant à Henri Herz, il n'a pas sacrifié aux modes nouvelles, et en même
+temps, il a échappé au reproche mérité par tant d'artistes, d'avoir
+toute la vie refait les mêmes variations, fondu les mêmes sujets et les
+mêmes thèmes dans un moule invariable. Aucun compositeur n'a plus
+inventé, ne s'est plus consciencieusement appliqué à innover dans ce
+genre, et nous pourrons un jour, dans un traité spécial, passer en revue
+les broderies variées, les mille traits ingénieux créés par Henri Herz
+et tombés dans le domaine public, où sont allés les prendre
+d'innombrables _pasticheurs_. Les grands artistes inventent et les gens
+de métier exploitent. C'est la loi commune, mais une loi qui aide au
+progrès et dont les esprits supérieurs ne daignent pas se plaindre.
+
+Henri Herz appartient à cette grande famille des initiateurs qui
+trouvent leur récompense dans l'œuvre même et dans ses résultats.
+Tant d'honneurs réunis, le succès international du virtuose, la
+popularité du compositeur, la haute considération du chef d'industrie,
+une fortune importante laborieusement acquise, l'estime de tous,
+l'admiration des connaisseurs, une place à part dans le monde des arts,
+ont laissé Henri Herz simple, modeste, bienveillant comme par le passé.
+Cette belle et intelligente figure d'artiste a résisté aux épreuves de
+la bonne fortune comme aux atteintes du temps; elle a gardé ses lignes
+sobres et sévères, mais d'une franchise toute sympathique, et la pureté
+de profil qui en fait une des physionomies les plus hautes et en même
+temps les plus aimées de notre temps.
+
+
+
+
+V
+
+CLEMENTI
+
+
+La galerie des pianistes qui ont illustré leur art contient des
+physionomies plus attrayantes et plus sympathiques; elle n'offre pas de
+personnalité plus complexe, de tempérament plus riche, d'influence plus
+haute et plus indiscutable. Compositeur de premier ordre, virtuose
+incomparable, chef d'école, industriel, mécanicien, Clementi a tenu tous
+ces rôles avec une égale supériorité; il a su pendant sa longue et
+laborieuse existence, acquérir l'admiration des dilettantes et la vogue
+du public, faire entrer l'art dans une voie nouvelle, et,--fortune
+rarement réservée aux inventeurs,--atteindre la richesse, sans rien
+laisser de son cœur aux broussailles du chemin. Il a eu tout à la
+fois l'imagination et le savoir, l'inspiration et la volonté
+persévérante, l'originalité et la souplesse. Et si la gloire du chef
+d'école lui assure le premier rang dans l'histoire du piano, cet
+ensemble de qualités spéciales, cet assemblage merveilleux font de
+l'homme un type absolument à part, une figure curieuse et instructive
+entre toutes.
+
+Muzio Clementi naquit à Rome en 1752. Son père était un orfèvre
+passionné pour la musique. Dès l'âge de six ans, il faisait commencer à
+son fils l'école du solfège et du clavecin. Les grandes dispositions du
+jeune Clementi activèrent ses progrès et l'amenèrent bientôt à une
+virtuosité remarquable. Suivant la méthode italienne, il étudiait les
+_partimenti_ et l'accompagnement de la basse chiffrée en même temps que
+les pièces spéciales de clavecin. Son maître d'harmonie, de contre-point
+et de clavecin fut un organiste, du nom de Cordicelli. A quatorze ans,
+Clementi était en pleine possession d'un talent hors ligne et d'une
+forte éducation musicale basée sur les traditions des grands maîtres. Un
+amateur enthousiaste, sir Beckfort eut alors occasion de l'entendre et
+offrit sur-le-champ au père du jeune virtuose d'emmener son fils en
+Angleterre et d'assurer son avenir.
+
+Installé dans un domaine du Devonshire, Clementi, qui avait pour l'étude
+une ardeur infatigable, put se consacrer au travail et à la lecture des
+œuvres classiques. Entouré de soins, d'égards, d'affections, traité
+en fils adoptif, trouvant dans une riche bibliothèque, littéraire et
+musicale, tous les éléments d'instruction que n'aurait pu lui offrir la
+maison paternelle, assuré non seulement du confort de l'existence, mais
+aussi de ses libres entrées dans le monde aristocratique, Clementi avait
+la plus brillante et la plus féconde des indépendances.
+
+Comme certaines plantes rares, transplantées dans un terrain spécial,
+son organisation s'épanouit au chaud rayonnement de cette vie nouvelle,
+faite de tendresse et de dévouement. Mélodiste par sentiment, Clementi
+put allier, grâce à une constante étude des grands maîtres, le génie
+italien aux harmonies colorées et puissantes de l'art allemand.
+Sébastien Bach, Hændel, Scarlatti étaient ses auteurs favoris, ceux
+qu'il étudiait chaque jour avec une ferveur qui devait rester entière
+jusque dans sa vieillesse. Son exactitude laborieuse et son emploi
+raisonné du temps étaient tels, qu'il s'imposait l'obligation rigoureuse
+de remplacer par des heures supplémentaires celles que les devoirs de
+société le forçaient à distraire du programme quotidien. Il soignait en
+même temps son instruction littéraire, remplaçant l'éducation du collège
+par des lectures choisies et répétées.
+
+Ce fut ainsi que, grâce à sir Beckfort, à cette vie de famille toute
+patriarcale et à ses relations avec le monde aristocratique, Clementi
+devint un gentleman accompli en même temps qu'il atteignait les
+dernières limites de la virtuosité. Aucun artiste ne possédait au même
+degré cette égalité merveilleuse des deux mains, cette clarté et ce fini
+dans l'art d'exécuter les pièces fuguées, d'en faire valoir les détails
+ingénieux. Le jeune maître pouvait sans crainte, sinon sans hésitation,
+aborder l'existence militante de compositeur et de virtuose.
+
+Bien peu d'artistes de la génération contemporaine ont eu le bonheur
+d'entendre Clementi: pourtant j'ai pu me renseigner exactement près de
+plusieurs de mes devanciers sur les qualités d'exécution de ce maître
+illustre. Son mécanisme merveilleux de correction et de régularité,
+laissait la main immobile; les doigts seuls, souples, agiles
+indépendants, d'une égalité incomparable, tiraient du clavier une
+sonorité harmonieuse et d'un charme exquis. Personne n'exécutait avec
+cette perfection idéale les œuvres de Bach, Hændel, Martini,
+Marcello, Scarlatti; la clarté exceptionnelle de son jeu et la variété
+de ses nuances mettaient en lumière, avec une finesse d'intention sans
+pareille, tous les détails de ces belles pièces fuguées. John Field et
+Cramer, les deux élèves de prédilection de Clementi, que j'ai souvent
+entendus, possédaient au suprême degré la diction de leur maître; ils
+détaillaient, comme lui, les fugues de Bach; chaque partie distincte
+avait la sonorité, l'accent, le timbre correspondant à son degré
+d'importance et d'intérêt dans le discours musical.
+
+C'était par l'étude approfondie du style sévère que Clementi avait su
+acquérir cette indépendance de doigts, cette égalité parfaite, ce jeu
+lié, serré, harmonieux qui faisaient de lui le maître des maîtres. Homme
+d'invention et même de génie, Clementi a pu dégager sa riche
+individualité des formules scolastiques, de tout le bagage personnel des
+grands compositeurs qu'il avait pris pour modèles. Avec lui, comme avec
+Em. Bach, le cadre de la sonate s'est élargi; l'élément mélodique,
+expressif et vocal a pris forme dans ses nombreuses œuvres de piano;
+enfin Clementi est devenu à son tour chef d'école en unissant l'art
+ancien à l'art moderne.
+
+Transformation féconde, qui ne s'est opérée, du reste, ni en un jour, ni
+par la seule influence de Clementi. Haydn, Mozart, Dussek, ont aussi
+leur part glorieuse dans cette période de transition; mais Clementi, par
+ses nombreuses compositions, par les virtuoses qu'il a formés et qui ont
+perpétué ses traditions, garde encore la plus belle part, et l'on peut,
+à juste titre, lui donner le nom de fondateur de l'école moderne du
+piano.
+
+A dix-huit ans, Muzio Clementi publia sa première sonate (op. 2). Le
+succès fut immense, et décida le jeune compositeur à s'établir à
+Londres; on l'y appelait pour tenir le piano d'accompagnement du
+Théâtre-Italien. Il quitta donc ses bienfaiteurs, pour qui il devait
+garder une reconnaissance aussi durable que la vie. Ce poste important
+d'accompagnateur dirigeant permit à Clementi d'accroître ses
+connaissances musicales, d'entendre les plus célèbres chanteurs, et de
+perfectionner son style par l'étude des grands modèles de l'art vocal.
+Les oratorios de Hændel, les opéras de Porpora, Sacchini, Pergolèse
+germèrent dans son imagination; et, sans élever son inspiration aux
+sublimes hauteurs atteintes par ces génies, il eut du moins l'heureuse
+pensée de conserver à ses œuvres spéciales de musique de chambre, les
+belles formes mélodiques dont il avait gardé l'empreinte. Il put ainsi
+continuer à allier le sentiment naturel du mélodiste italien au tissu
+harmonique qui caractérise plus particulièrement le génie allemand.
+Comme l'illustre Haydn, Clementi a étudié à fond, analysé avec un soin
+minutieux les œuvres d'Emmanuel Bach, ce grand artiste dont la vie
+modeste, calme, recueillie, n'a jamais eu l'éblouissement du succès,
+mais que l'élégance des idées, la forme neuve donnée aux œuvres
+scolastiques, l'ingéniosité de ses traits légers, brillants, mettent au
+rang des créateurs de la musique moderne.
+
+Le premier recueil de sonates (op. 2) publié par Clementi en 1770,
+produisit une grande sensation dans le monde dilettante de l'époque. Ces
+pièces étaient écrites pour clavecin ou piano-forte; le nouvel
+instrument introduit en Angleterre par le facteur Zumpe, en 1760,
+n'avait pas encore détrôné les clavecins et les clavicordes. Ces
+instruments, chers à nos ancêtres, gardaient de nombreux admirateurs.
+
+Il faut le reconnaître: le clavecin, sous les doigts habiles des
+virtuoses harmonistes du temps, produisait des effets charmants;
+aujourd'hui les amateurs de curiosités artistiques s'intéressent seuls à
+ces merveilles d'une autre époque, et pourtant il y a un grand plaisir,
+une sensation toute particulière à interroger ces instruments délicats,
+qui parlent avec tant de précision et de netteté, ont des timbres si
+charmants et si clairs. Mais il faut comprendre la langue figurée du
+temps, oublier les effets modernes de sonorité, de puissance, les
+contrastes de force et de douceur, suppléer à l'absence complète de la
+prolongation du son par des harmonies très-serrées et une ornementation
+incessante de la phrase.
+
+L'idée première du marteau substitué au bec de plume ou de métal
+pinçant la corde, doit être attribuée au Florentin Bartolomeo
+Chistofori, mais, l'essai ne donnant que des résultats incomplets, les
+clavecins conservèrent leur suprématie. En 1716, un facteur français,
+Marius, et un Allemand, Schroler, firent une nouvelle tentative
+infructueuse; mais de plus habiles mécaniciens finirent par appliquer
+d'une façon pratique les découvertes de leurs devanciers. Zumpe en
+Angleterre, Silbermann en Allemagne, Sébastien et Jean-Baptiste Érard en
+France, fondèrent d'importantes fabriques de pianos qui assurèrent la
+défaite du clavecin. La faculté de modifier le son par la diversité de
+l'attaque du clavier, de rendre la touche sensible à l'action du doigt
+en transmettant au marteau la volonté intelligente de l'artiste, était
+une invention souverainement ingénieuse. L'étendue du clavier s'accrut
+en même temps que la puissance de sonorité[2].
+
+En 1780, Clementi fit un premier voyage à Paris. L'accueil qu'il y reçut
+fut assez chaleureux pour lui rappeler l'enthousiasme italien et lui
+rendre un reflet de sa patrie, toujours vivante dans son cœur. Admis
+à se faire entendre à la cour, la perfection de son jeu charma la reine
+Marie-Antoinette, qui lui témoigna une bienveillante sympathie, et
+l'engagea à visiter Vienne, en l'assurant de sa protection auprès de
+son frère, l'empereur Joseph, le célèbre mélomane. En 1781, Clementi se
+rendit à Munich, puis à Vienne, où il se lia avec Haydn, son aîné de
+vingt ans, et Mozart, plus jeune que lui de quatre ans. Ces hommes de
+génie apprécièrent les rares qualités du compositeur virtuose, et les
+dilettantes allemands firent à l'artiste de véritables ovations.
+
+L'empereur Joseph, qui aimait les soirées intimes, prenait le plus vif
+plaisir à entendre alternativement Mozart et Clementi. Nous
+n'établissons aucun parallèle entre le génie puissant du premier et le
+rare talent de compositeur du second; mais Mozart, merveilleux
+improvisateur, claveciniste hors ligne, n'avait pas la sûreté de main,
+la virtuosité transcendante si patiemment cherchées par Clementi.
+Italiens tous deux par leur tempérament mélodiste, ils suivaient des
+routes différentes: Mozart planait déjà dans les hautes sphères et
+pouvait abandonner à son émule les palmes de l'exécution.
+
+Ce séjour en Allemagne fut pour Clementi une suite de triomphes. Il
+revint à Londres en 1782, pour entreprendre bientôt une nouvelle
+excursion à Paris, où il retrouva le même enthousiasme; mais son voyage
+en Allemagne resta le plus profitable au point de vue de l'art; ses
+relations directes avec les grands maîtres, dont il appréciait le génie,
+ne pouvaient manquer d'exercer une salutaire influence sur le style du
+compositeur. En étudiant attentivement et chronologiquement les
+œuvres de Clementi et la date de leur publication, on peut facilement
+contrôler notre pensée à cet égard et constater les modifications
+progressives apportées dans sa manière d'écrire.
+
+De 1781 à 1802, Clementi ne quitta pas l'Angleterre, où son activité
+prodigieuse se dépensait soit à composer, soit à donner de nombreuses
+leçons, très recherchées et rétribuées à haut prix. Victime d'une
+banqueroute qui lui enleva une somme considérable, fruit de ses
+économies, Clementi, vivement encouragé par ses amis, aidé de leurs
+capitaux, fonda une importante fabrique de pianos, à laquelle il
+consacra son expérience, ses soins et les connaissances spéciales de
+mécanique qu'il eut la courageuse volonté d'acquérir. Cette maison de
+facteur, à laquelle Clementi devait associer plus tard son ami Collard,
+acquit, grâce à son activité, une renommée européenne, et fut pour lui
+la source d'une nouvelle fortune, d'autant plus précieuse qu'elle
+faisait faire à l'art du piano un pas considérable, en fournissant aux
+artistes, avec des instruments plus parfaits, la possibilité d'en tirer
+des effets variés répondant à toutes les exigences du toucher, à toutes
+les modifications du son.
+
+En 1802, Clementi fit son troisième voyage à Paris avec son élève
+préféré, John Field, qu'il produisit dans de nombreux concerts. Le
+disciple était digne du maître et fut admiré. Auber, dont les souvenirs
+étaient si riches et si précieux à recueillir, m'a dit avoir entendu
+Clementi à chacun de ses voyages en France, de ses séjours dans ce Paris
+qu'il aimait, et où il reçut toujours le même accueil enthousiaste. Il y
+fit exécuter plusieurs symphonies qu'il dirigea au piano. Le succès du
+virtuose ne pouvait diminuer, mais le symphoniste ne fut pas classé
+parmi les maîtres du genre. Haydn et Mozart le primaient de toute la
+puissance de leur génie. Clementi était très lié avec le célèbre
+harpiste Nadermann, qui fut un des protecteurs de mon enfance. Nadermann
+dirigeait aussi une importante maison de commerce de musique et de
+facture, et Clementi lui vendit la propriété de plusieurs de ses
+œuvres. J'ai donné, il y a quelques années, des leçons à l'une des
+filles de Nadermann sur un exemplaire du _Gradus_ enrichi des nombreux
+doigtés de Clementi.
+
+John Field, Cramer, Zeuner, Kleugel, Bertini, Kalkbrenner furent les
+élèves favoris du célèbre fondateur de l'école moderne du piano; mais
+les virtuoses du siècle qui avaient pu connaître Clementi et lui
+demander ses conseils, se comptaient par centaines. Nul professeur n'a
+été aussi recherché, Henri Herz a pris lui aussi quelques-unes de ses
+leçons; Méreaux nous a souvent parlé avec une admiration reconnaissante
+de plusieurs heures passées dans l'intimité de l'illustre maître; mais
+c'est John Field qui doit rester une des expressions les plus parfaites
+de l'école. Clementi l'emmena avec lui, donner des concerts à travers
+l'Allemagne et la Russie. De 1802 à 1810, Clementi parcourut ainsi
+l'Europe, acclamé comme compositeur et comme virtuose, recherché comme
+professeur, vivant au sein d'une atmosphère fébrile avec une force de
+volonté que rien ne pouvait abattre.
+
+Emmanuel Bach et Muzio Clementi, en modifiant le caractère
+rigoureusement scientifique de la sonate, en transformant les formules
+en traits mélodiques, en substituant l'inspiration idéale aux recherches
+exclusivement harmoniques, en mettant en œuvre des pensées musicales,
+réservées jusque-là aux compositions dramatiques, ont créé, pour la
+musique de chambre, et tout particulièrement pour le piano, un art
+nouveau, procédant, à vrai dire, des maîtres anciens, mais où
+l'inspiration musicale émancipée des formules scolastiques, se meut
+librement, affirme victorieusement son individualité par la souveraine
+variété des formes.
+
+Compositeur au style correct et très mélodiste, inspiré, mais toujours
+maître de lui, Clementi a écrit toutes ses œuvres, depuis les petites
+sonatines pour les commençants jusqu'aux grandes et belles sonates (op.
+42, 48, 50), depuis les formules mesurées sur les gammes, les préludes
+et points d'orgue, jusqu'au _Gradus ad Parnassum_, avec un soin, une
+conscience, un art incomparable. Le _Gradus_ reste le plus parfait
+ouvrage d'enseignement écrit jusqu'à ce jour. L'art de jouer du piano y
+est démontré en cent études dont le plus grand nombre sont de véritables
+chefs-d'œuvre, tant comme études spéciales de mécanisme,
+d'indépendance de doigts, que comme modèles de goût et de style. Le
+_Gradus_ est un monument musical, la clef de voûte du temple consacré à
+l'art moderne du piano.
+
+Des biographes, reprochent à Clementi des incorrections de style et un
+excès de recherche dans les idées. Mélodiste pur et de la famille des
+grands maîtres, Clementi, dans la généralité de ses œuvres, allie la
+sûreté de main au style élevé, à l'inspiration saine, à la verve et à
+l'entrain d'Haydn et de Mozart. Son œuvre est considérable et d'une
+valeur indiscutable, quand on tient compte de l'époque de transition où
+il a écrit. Sans pouvoir se comparer et sans avoir voulu, en aucun cas,
+s'égaler aux grands musiciens ses contemporains, Clementi occupe la
+première place parmi les pianistes compositeurs. Il est, avec Emmanuel
+Bach, le créateur de la sonate moderne, le fondateur de la grande école
+de piano dont Field, Cramer, Hummel, Moschelès, Kalkbrenner et les
+frères Herz ont continué après lui les glorieuses traditions.
+
+Le catalogue des œuvres de Clementi comprend cent sonates dont
+quarante et quelques avec accompagnement de violon, flûte et
+violoncelle, un grand duo à deux pianos, quatre duos à quatre mains.
+Nous citerons parmi les nombreuses sonates les op. 2, 7, 8, 9, 10, 11,
+14, 17, 22, 26, 33, 40, 42, 46. Si l'on se reporte à l'époque où ces
+œuvres ont été écrites, on reconnaîtra dans presque toutes ces
+compositions un grand mérite de facture, beaucoup de fraîcheur
+d'imagination, une grande diversité d'idées mélodiques, enfin un arsenal
+de traits brillants, parcourant le clavier dans toute son étendue,
+disposant la sonorité d'une façon ingénieuse, abandonnant les vieux
+errements, non par mépris de la forme, mais pour adopter à un instrument
+nouveau, le piano, les progrès réalisés par les clavecinistes célèbres.
+
+Clementi peut donc passer à juste titre pour le grand promoteur de l'art
+moderne du piano, Kimberger, Steibelt, Dussek, Cramer, etc., ont suivi
+la voie tracée, mais c'est à lui que revient l'honneur d'avoir changé le
+courant musical qui depuis cent ans se renfermait presque exclusivement
+dans le genre fugué, airs de danse à fioritures, variations, préludes,
+ouvertures d'un tissu harmonique très-serré, très-ferme, très riche,
+mais d'une grande uniformité, où l'accent vocal et la phrase mélodique
+pure tenaient une place très-minime. Il va sans dire que nous exceptons
+de cette nomenclature les œuvres de Bach, de Hændel, Scarlatti,
+Couperin, Rameau, Martini. Ces grands inventeurs ont tout essayé, tout
+osé. En lisant attentivement leurs œuvres, on retrouve, non seulement
+en germe, mais plus souvent encore en entier des phrases, des mélodies,
+des récits colorés et dramatiques que les habiles se sont appropriés.
+
+Citons encore une sonate devenue célèbre (op. 50), un thème varié
+ravissant sur l'air: _J'ai vu Lise_, une fantaisie sur le thème
+populaire: _Au claire de la lune_; plusieurs pièces caractéristiques
+dans le style des maîtres célèbres, vingt-quatre valses et douze
+montférines, préludes et excercices, enfin l'_Introduction à l'art de
+jouer du piano_ (le _Gradus_). Cet ouvrage, véritable monument
+artistique, nous le répétons, suffirait à lui seul pour rendre
+impérissable le nom de Clementi. C'est le résumé le plus complet qu'on
+puisse imaginer du style moderne. La pensée mélodique, au contour plus
+vocal, se présente colorée, s'accuse franchement sans l'accompagnement
+incessant des fioriture si chères aux clavecinistes. Le _Gradus_ offre
+aux élèves sérieux, à tous les artistes amoureux du grand art, les plus
+beaux modèles de goût, les exemples les mieux choisis dans tous les
+genres, style noble, sévère, gracieux, expressif, pathétique. Les études
+plus spéciales de mécanisme, de rythme ou d'ornementation sont aussi
+admirablement conçues pour donner aux deux mains cette indépendance des
+doigts, cette liberté d'allures dont Clementi a formulé les règles avec
+tant de précision.
+
+Clementi a publié en quatre volumes in-8º une précieuse collection des
+chefs-d'œuvre des grands maîtres du clavecin: cet ouvrage est devenu
+très-rare. Quant aux symphonies et ouvertures de Clementi, je n'ai pas
+eu l'occasion de les entendre, mais Aubert m'a affirmé que ces œuvres
+orchestrales n'avaient qu'un mérite relatif, manquaient d'originalité et
+paraissaient très-pâles à côté des œuvres colorées, ingénieuses,
+mouvementées de Haydn et de Mozart. Laissons donc à Clementi sa grande
+et belle physionomie de compositeur virtuose: il est le premier du
+genre, celui qui en a écrit les lois, formulé le code, et les pianistes
+modernes sont les disciples de sa grande école.
+
+Clementi avait un désir immodéré de la richesse; pour conquérir la
+fortune et réparer les pertes considérables que lui avait subir, au
+milieu de sa carrière, la faillite où s'étaient englouties ses
+importantes économies, aucun sacrifice ne lui coûtait. Travailleur
+infatigable, il donnait quinze heures de leçons par jour à des prix très
+élevés, trouvant le temps de composer dans les intervalles et de
+surveiller sa fabrique de piano. Il capitalisait avec une joie peu
+dissimulée les recettes des nombreux concerts donnés en France, en
+Allemagne, en Russie. Ses voyages lui étaient d'autant plus productifs
+qu'il évitait avec un soin rigoureux toute dépense personnelle,
+économisait la table, le logement et le feu, et poussait même la
+parcimonie jusqu'à faire sa correspondance chez des intimes pour éviter
+les menus frais d'achat de papier. Henri Herz m'a dit avoir été témoin
+de ce fait amusant: Clementi arrivant à l'hôtel du Petit-Carreau, où
+déjà l'attendaient des élèves fanatiques de son talent, et remettant au
+commissionnaire, chargé de monter ses malles au troisième étage, dix
+centimes pour tout salaire.
+
+On a expliqué diversement cette étroitesse d'esprit, ce travers d'une
+belle intelligence. La jeunesse de Clementi passée chez son père, habile
+orfèvre, avait sans doute développé chez l'enfant l'amour de l'or et des
+métaux précieux. Adolescent, la vie confortable de la maison de sir
+Beckford avait dû lui donner le goût et le désir de continuer cette
+existence large et aussi de se ménager une vieillesse dorée. Telles sont
+les influences auxquelles on attribue cette âpre manie du gain que nul
+artiste, Paganini excepté, n'a poussée aussi loin que Clementi.
+
+Né à Rome en 1752, Muzio Clementi est mort à Londres le 10 mars 1832.
+La fortune lui était venue, du reste, plus considérable encore qu'il ne
+pouvait l'espérer, grâce à sa fabrique de pianos, dont Collard, son
+associé, avait pris la direction; Clementi devait laisser en mourant un
+avoir de plusieurs millions. Sur la fin de sa carrière, il avait
+recherché les conditions d'existence de sa jeunesse; il s'était retiré à
+la campagne, près de Londres, dans une de ses propriétés, au sein d'un
+confort très sérieux, entouré d'hommages et de respect, vénéré comme un
+des patriarches de la musique. Il recevait dans l'intimité ses amis et
+ses admirateurs, mais ne se faisait pas entendre; pourtant il conserva
+jusqu'au dernier jour cette saine habitude du travail qui fait seule les
+grands artistes.
+
+Les biographes citent une anecdote touchante de la dernière période
+d'existence de Clementi. Dans une de ses rares apparitions à Londres, un
+banquet lui fut offert par Cramer, Moschelès et plusieurs autres
+célébrités musicales. A l'issue du repas, Clementi fut prié de se faire
+entendre, et, malgré ses quatre-vingts ans, émerveilla l'auditoire par
+des improvisations où la jeunesse des idées, les audaces du virtuose, la
+couleur et la fermeté de son style s'affirmaient comme à l'apogée de ses
+grands succès. Véritable fête des adieux, car Clementi mourut peu de
+temps après, le 10 mars 1832.
+
+
+
+
+VI
+
+E. PRUDENT
+
+
+La première enfance de Prudent n'offre aucune particularité saillante:
+rien en lui ne faisait présager une de ces natures privilégiées,
+appelées à prendre rang parmi les artistes célèbres. Prudent (Émile
+Beunier) naquit à Angoulême le 4 avril 1817. Admis comme élève de
+solfège au Conservatoire de Paris, il entra, le 12 juillet 1826, dans la
+classe de Larivière, et y obtint un deuxième prix. Il ne fit que passer
+dans la classe de Laurent, alors professeur-adjoint, pour être ensuite
+admis dans la classe de piano de Zimmermann. Notre maître regretté avait
+la main heureuse dans le choix de ses élèves, et, du premier coup
+d'œil, il avait reconnu chez Émile Prudent un pianiste d'avenir.
+
+J'étais alors le camarade et l'émule de Prudent. Nous avions pour
+condisciples notre futur directeur Ambroise Thomas, Potier, le
+petit-fils de Piccini, Ravina, Codine, Besozzi, Lacombe. Prudent obtint
+un second prix en 1831 et le premier en 1833. Après ce succès, il entra
+dans la vie militante d'artiste et y eut de pénibles débuts, ne comptant
+qu'un petit nombre d'élèves, souvent forcé de «faire des bals»,
+d'exécuter des quadrilles pour éviter d'être trop à charge à ses
+parents. Prudent eut occasion d'entendre plusieurs fois Thalberg en
+1836; comme tous les pianistes de notre génération, il fut frappé des
+qualités de cette nouvelle école, émerveillé des effets produits, et
+n'eut plus qu'une pensée, qu'un désir, s'assimiler les procédés du
+célèbre pianiste-compositeur.
+
+Tous les artistes qui ont entendu Thalberg, ont pu apprécier sa large et
+belle sonorité, sa manière toute particulière de disposer les phrases de
+chant dans le médium du piano, de diviser souvent la mélodie aux deux
+mains en confiant l'accentuation aux pouces, enfin cet admirable arsenal
+de traits nouveaux, brillants, légers, tantôt s'élançant en fines
+arabesques, en fusées sonores, éclatantes, tantôt parcourant dans toute
+son étendue l'échelle musicale du clavier, enveloppant l'idée principale
+comme d'un réseau harmonieux, brillant et diaphane. Cet art merveilleux
+de faire chanter le piano, soit par la belle conduite du son, soit en
+tirant de l'instrument des effets de sonorité inconnus jusque-là, toutes
+ces qualités réunies éblouirent, subjuguèrent amateurs et artistes.
+
+L'influence fut naturellement considérable sur la manière d'exécuter et
+d'écrire du groupe des jeunes pianistes français. Prudent, Goria,
+Gottschalk, Osborne, etc., s'éprirent de ces formes nouvelles, et leurs
+œuvres de cette époque procèdent directement du maître viennois. Ces
+imitations, souvent très réussies, ne sont pourtant pas des copies dans
+le sens absolu du mot; ces pastiches ne manquaient pas d'habileté et
+d'ingéniosité, mais l'influence du maître à la mode s'y fait trop
+vivement sentir. Plus tard, quand cette fièvre d'imitation fut passée,
+quand l'inventeur eut délaissé lui-même cette forme, la jeune école
+française, Prudent en tête, revint à la musique de piano, sans parti
+pris d'arrangements en arpèges et en accords brisés.
+
+Ce fut à l'époque de l'enthousiasme excité par Thalberg, à l'époque de
+ses grands succès, que Prudent eut le courage de se retirer en province
+afin de s'y livrer dans le recueillement à un travail persévérant pour y
+acquérir la sûreté de mécanisme, l'exécution chaleureuse et colorée,
+qui, depuis, ont caractérisé son jeu, et aussi, disons-le, pour
+s'approprier les qualités séduisantes du maître nouveau qu'il avait pris
+pour modèle. Après plusieurs années d'un rude labeur, Prudent sortit de
+sa retraite et renonça à sa vie d'isolement, pour se produire dans
+quelques concerts de province. Les succès qu'il obtint lui donnèrent
+confiance, et, désormais sûr de son avenir, il revint à Paris conquérir
+la célébrité, juste récompense de ses prodigieux efforts. Il se fit
+entendre d'abord chez Zimmermann, puis dans la maison Pleyel. Fêté,
+applaudi, acclamé, Prudent eut enfin la conscience de sa valeur et la
+certitude indiscutable des immenses progrès réalisés; mais ce fut
+seulement dans un concert donné au Théâtre-Italien par Thalberg, alors
+dans tout l'éclat de sa réputation, dans le rayonnement de son
+merveilleux talent, qu'il fit sa rentrée véritable dans la carrière de
+virtuose.
+
+Cette présentation du jeune pianiste français faite d'une façon si
+délicate, si gracieuse par l'illustre bénéficiaire, fut très appréciée
+du public d'élite qui venait surtout entendre Thalberg en possession de
+la faveur générale. Les deux artistes firent merveille dans le duo pour
+deux pianos sur _la Norma_ de Thalberg; ils furent chaleureusement
+applaudis. Prudent, rappelé par de nombreux amis, devenus ses
+admirateurs, dut, à la demande des spectateurs enthousiastes, exécuter
+sa fantaisie déjà célèbre de _Lucie_.
+
+A partir de cette soirée, la réputation et les succès de Prudent
+allèrent chaque jour en grandissant. Le jeune compositeur eut aussi la
+bonne fortune de trouver des éditeurs habiles, intelligents, dévoués,
+qui consacrèrent leur influence à produire et à faire valoir ses
+œuvres de piano. Le succès fut grand et mérité. Les facteurs en renom
+se disputèrent l'honneur de mettre les pianos sous le patronage du
+talent sympathique de Prudent, et les sociétés philharmoniques
+réclamèrent, à l'envi, son concours dans leurs solennités musicales.
+
+Prudent a donné de très nombreux concerts en France et à l'étranger; ses
+succès, comme virtuose et compositeur, lui firent obtenir, jeune encore,
+la croix de la Légion d'honneur. Quand, pour se reposer de ses fréquents
+voyages, d'un rapport fructueux pour son bien-être et la popularité de
+ses œuvres, Émile Prudent revenait à Paris, il y retrouvait toujours
+un groupe nombreux d'élèves empressés à recevoir ses conseils. J'ai eu,
+dans ma longue carrière de professeur, plusieurs élèves formés à son
+école, et j'ai pu constater que son enseignement, basé sur les saines
+doctrines de l'art, visait un idéal très élevé. Si Prudent avait été
+plus sédentaire, nul doute qu'il ne fût devenu professeur au
+Conservatoire. Sa place y était marquée; ses leçons et ses conseils
+auraient ajouté un élément de plus au progrès musical.
+
+Les détracteurs de Prudent,--et quel est l'artiste en évidence qui n'a
+pas ses envieux?--reprochaient au virtuose l'habitude de «poser» en
+public et aussi une certaine manière affectée de provoquer les
+applaudissements aux fins de phrase, ou à certains passages _soulignés à
+l'avance_.--Nous pensons que ce jugement repose sur une interprétation
+fâcheuse et une évidente exagération. Le virtuose qui, chaque jour, se
+trouve en contact avec le public, qui connaît sa bienveillance et se
+croit sûr de sa sympathie, peut bien, dans un sentiment de naïve
+confiance, lui demander du regard ou du geste si l'œuvre exécutée
+répond à tout ce qu'il attend de lui. Voilà, croyons-nous, la véritable
+explication de ces effets de tête et mouvements de mains au-dessus du
+clavier reprochés à Prudent; mais, les critiques n'ayant rien à
+reprendre à l'exécution correcte et brillante de l'artiste, à sa
+puissante sonorité, à la belle ordonnance de ses compositions
+distinguées, élégantes, à effet, il a bien fallu chercher et trouver de
+petites taches, de légères défectuosités, ou tout au moins certaines
+manies ou faiblesses d'artiste. Thème banal et inépuisable. Que de
+longues pages à écrire sur les excentricités de Paganini, de Servais ou
+de Liszt!
+
+Nature énergique, Prudent, devenu homme, avait conservé les allures un
+peu brusques et sans façon de sa première jeunesse; mais, sous ces
+dehors familiers, on reconnaissait vite un esprit, sinon cultivé, dans
+le sens habituel du mot, du moins fin, réfléchi, cherchant à s'assimiler
+par la lecture et l'observation les connaissances qui avaient manqué à
+sa première éducation. Prudent avait la figure régulière dans l'ensemble
+et dans les détails: la bouche petite, les yeux bien fendus; la barbe
+châtain, abondante et touffue, estompait fortement le visage; les
+cheveux soyeux, longs, mais rebelles, donnaient souvent au virtuose
+l'occasion de les rejeter en arrière par un mouvement de tête. Ce tic
+était très habituel à Prudent pendant l'exécution des pièces de bravoure
+qui l'obligeaient à des traits un peu brusques.
+
+Adolescent, j'ai beaucoup connu Prudent comme camarade de classe, émule
+généreux, nullement accessible à ces abominables défauts: l'envie, la
+jalousie, qui trop souvent gâtent le cœur des artistes. Dans deux
+circonstances importantes de ma vie, j'ai pu juger de l'excellente
+nature de Prudent. En 1832, je concourais avec lui pour le premier prix;
+tous les deux nous avions déjà le deuxième prix. J'obtins le premier
+prix seul et à l'unanimité. Prudent me sauta au cou et m'embrassa sans
+le moindre dépit. En 1848, époque de ma nomination comme professeur de
+piano au Conservatoire, Émile Prudent et Valentin Alkan étaient avec moi
+sur la liste des candidats présentés au choix du ministre. Mes deux
+rivaux avaient une supériorité relative incontestable, Prudent comme
+virtuose et compositeur déjà célèbre, Alkan comme pianiste de grand
+style et compositeur éminemment original; mes succès dans
+l'enseignement, ma notoriété de professeur et les services rendus à
+l'école me firent choisir par le ministre. Je rencontrai Prudent le jour
+même de ma nomination, et, me serrant affectueusement la main, il me dit
+avec sa brusque franchise: «Je regrette de ne pas avoir été nommé, mais,
+puisque je ne suis pas le candidat préféré, je suis heureux du choix.»
+
+Quant aux particularités caractéristiques, au petit grain de folie
+auquel, d'après Auber, pas un artiste n'échapperait, la manie spéciale
+de Prudent était de traiter les questions sociales. Fourrier,
+Saint-Simon étaient ses prophètes. Esprit intelligent, chercheur
+amoureux de la science, croyant aux idées nouvelles, Prudent, comme
+toute la jeunesse de 1830, s'était éveillé à la vie morale au milieu du
+grand courant qui entraînait l'humanité vers des voies inconnues, et ce
+premier mirage l'avait impressionné fortement.
+
+Prudent nous a quittés encore jeune, mais déjà en pleine possession
+d'une incontestable célébrité conquise par un long travail. L'œuvre
+de compositeur de Prudent est considérable. Nous citerons seulement les
+morceaux les plus connus des pianistes. Les fantaisies sur _Lucie_, _la
+Juive_, _les Huguenots_, _la Dame blanche_, _le Domino_, sont de grands
+morceaux de concert; les caprices sur _Rigoletto_, _Don Pasquale_, _le
+Trovatore_, _Ernani_, _la Donna e mobile_ sont aussi des morceaux à
+grand effet et parfaitement écrits. _La Farandole_, _Séguidille_, _la
+Danse des fées_, _le Rêve d'Ariel_, de brillants morceaux de salon. Le
+concerto symphonique, _les Trois Rêves_, sont des œuvres de grand
+style ou l'orchestre est traité de main de maître. Le cahier des études
+_Lieder_, _l'Hirondelle_, _la Ronde de nuit_, _Feu follet_, offrent tout
+à la fois d'excellentes formules de légèretés et des idées gracieuses et
+pleines de charme.
+
+Nous ne pouvons passer sous silence les remarquables transcriptions des
+trios de _Guillaume Tell_ et de _Robert_, du _Lac_ et de l'air de
+_Grâce_, les études-caprices des _Puritains_ et de _la Somnambule_.
+C'est dans les pièces caractéristiques que Prudent a plus
+particulièrement affirmé son individualité. La musique descriptive et
+les tableaux de genre plaisaient surtout à son tempérament de poète
+musicien. Amant passionné de la nature dans le domaine du rêve, Prudent
+s'est souvent et très heureusement inspiré de sujets champêtres,
+idylles, églogues. Les titres de ses compositions: _le Ruisseau_, _la
+Prairie_, _les Champs_, _les Bois_, _le Retour des bergers_, _les
+Naïades_, _Adieu printemps_, _Solitude_, accusent le sentiment dominant
+de l'artiste, les prédilections du compositeur et sa réelle supériorité
+dans le genre pastoral.
+
+Prudent affectionnait ces petits poèmes au tour simple et naïf, où
+domine le naturel, où la phrase musicale n'est jamais prétentieuse ni
+emphatique; pourtant, contradiction singulière, que je tiens de
+l'artiste lui-même dans un moment de causerie intime, d'épanchement
+musical, Prudent n'aimait pas les paysagistes et comptait parmi les très
+médiocres admirateurs des grands horizons. Les belles harmonies
+imitatives, les doux bruissements de la nature vibraient en lui; son
+imagination de compositeur les évoquait aux heures de l'inspiration,
+mais l'homme n'éprouvait aucun désir de contempler en réalité, ces
+merveilles de la création divine. Pour Prudent, l'idéal du bonheur
+champêtre était la pêche à la ligne. Sans doute, cet innocent
+passe-temps lui permettait de rêver à loisir à de plus séduisants
+mirages; _les Naïades_, _la Danse des fées_, _Feu follet_, _les Trois
+Rêves_ sont probablement sortis tout ailés du cerveau de l'artiste,
+tandis que son regard suivait attentivement les ondulations de la ligne
+et les mouvements de la mouche artificielle qui fascine le poisson.
+
+La mort est venue surprendre Prudent, le 5 juin 1863, au milieu de ses
+succès, lorsqu'il commençait à récolter les fruits de son rude et
+persévérant travail. Alité seulement quelques jours, Prudent à succombé
+aux atteintes d'un mal qui pardonne rarement, l'angine couenneuse. Cette
+maladie, rapide comme un accident, a privé les nombreux amis de Prudent
+de la satisfaction de lui dire adieu avant l'heure suprême du départ.
+Saluons dans l'éternité l'excellent camarade, l'ami d'enfance sitôt ravi
+à notre affection. C'est une belle mort, celle qui saisit l'artiste et
+le soldat en pleine mêlée, au seuil même de la victoire et dans son
+premier enivrement.
+
+
+
+
+VII
+
+MADAME PLEYEL
+
+
+Un préjugé trop généralement répandu n'accorde aux femmes que des
+aptitudes relatives et d'un ordre secondaire pour tous les travaux de
+l'esprit qui veulent une réflexion soutenue, une volonté énergique, des
+études persévérantes et des connaissances multiples. Cette assertion,
+peut-être admissible pour les sciences abstraites ou positives, se
+rapproche davantage du paradoxe dès qu'il s'agit des œuvres d'esprit,
+d'imagination, et surtout des arts où le sentiment prédomine. Du reste,
+de puissantes individualités féminines contrediront victorieusement
+cette prétendue suprématie universelle d'un sexe sur l'autre. Pour nous
+borner à ce siècle, combien peu de célébrités viriles peuvent primer les
+noms glorieux de Mme de Staël, de George Sand, de Rosa Bonheur, de
+Mlle Jacquemart, de la Malibran, de Mlle Mars, de Rachel? A ces
+illustrations féminines qui, chacune dans sa sphère, ont ajouté un rayon
+à l'éclat littéraire ou artistique du siècle, il convient d'ajouter le
+nom de Mme Pleyel.
+
+Physionomie sympathique et charmante, aux traits spirituels, aux
+contours séduisants, dont la silhouette est restée dans la mémoire de
+tous ceux qui l'ont connue, mais dont aucune plume ne saurait retracer
+la grâce rapide et légère, dont aucun souvenir ne saurait rendre
+l'animation et la vie débordante. Elle avait tout: charme,
+bienveillance, sensibilité; et ces qualités de la femme,--ces véritables
+séductions de l'artiste,--ont disparu avec elle. Il ne reste plus qu'un
+nom justement célèbre et une page ineffaçable dans l'histoire de l'art.
+
+Marie Moke, la future Mme Pleyel, naquit d'un père belge et d'une
+mère allemande; tout enfant, elle annonça une vocation très prononcée
+pour la musique, et ses parents, suivant son goût naturel, confièrent sa
+première éducation artistique à un maître habile. Quatre périodes très
+distinctes ont marqué la progression du talent de virtuose de Mme
+Pleyel. Enfant prodige, la gentille Mlle Moke, la ravissante petite
+élève de Jacques Herz, émerveillait tout le monde par sa précoce
+habileté et ses audaces enfantines. Un peu plus tard, la jeune fille,
+après avoir reçu quelque temps les conseils de Moschelès, devint l'élève
+de prédilection de Kalkbrenner, l'illustre continuateur de l'école de
+Clementi. Sous la direction ferme et affectueuse de ce maître, Mlle
+Moke devint virtuose brillante et correcte, et fit souvent applaudir ses
+qualités d'exécution, et son beau style.
+
+Quand Mlle Moke fut devenue Mme Pleyel, le jeu fin, délicat,
+indépendant de la jeune femme se modifia d'une façon sensible; son
+exécution parut plus colorée, plus expressive, et les côtés féminins,
+la douceur, la grâce, l'expansion, s'accusèrent plus fortement, mais
+sans diminuer cette réserve de bon goût qui est la chasteté de l'art.
+Transfiguration charmante, due bien certainement aux conseils de son
+mari et de Chopin, développement nouveau d'une riche et exubérante
+nature, d'un talent plein de sève, ayant toutes les séductions de la
+jeunesse et de la beauté.
+
+Cet ensemble merveilleux de grâce et de force, cette rare organisation
+musicale devaient subir encore des transformations nouvelles, sous
+l'action vivace et puissante des émotions intimes, sous le contre-coup
+des péripéties de l'existence. Tous les virtuoses qui veulent
+perfectionner leur talent et atteindre les dernières limites de l'art
+savent qu'un travail opiniâtre, persévérant, de tous les jours, est le
+levier indispensable pour marcher en avant et développer les qualités
+acquises; mais, pour s'élever jusqu'à l'expression, pour atteindre à la
+poésie de l'art, il faut suivre parfois des sentiers périlleux,
+escarpés, se lancer dans l'aventure, à la merci même des accidents; pour
+parler sans métaphore, c'est une vérité vieille comme l'âme humaine, que
+presque tous les grands artistes n'ont atteint la perfection, n'ont
+puisé aux sources vives du sentiment expressif qu'à travers la dure,
+mais précieuse épreuve des grandes douleurs.
+
+Mme Pleyel a connu ces amertumes, l'artiste y a trouvé en
+inspirations tout ce que la femme y laissait en souffrances. Elle a
+connu aussi les lentes fatigues, les tristes énervements de l'exil
+volontaire, et cette existence nomade, loin de ses affections, a dû bien
+des fois lui donner le mal du pays, la fièvre du retour. Le sort en
+avait décidé autrement, et, pendant la plus grande partie de son
+existence, Mme Pleyel a eu la destinée habituelle des virtuoses
+célèbres; elle a parcouru l'Europe, donnant partout des concerts,
+excitant l'enthousiasme, fanatisant la foule des amateurs grâce à
+l'immense supériorité de son talent. Vienne, Dresde, Prague,
+Saint-Pétersbourg, Londres, acclamèrent avec délire la grande artiste.
+Mendelssohn et Liszt se firent les champions de Mme Pleyel; on les
+vit applaudir les premiers, et concourir à la série de ses triomphes.
+
+Pendant la longue période de ses voyages en Allemagne et en Russie,
+l'audition fréquente de Liszt et de Thalberg exerça une action décisive
+sur son style et sur certains effets de haute virtuosité. Les traits de
+bravoure de Liszt, la belle et puissante sonorité de Thalberg fournirent
+à Mme Pleyel de nouveaux sujets d'étude. Fanatique de son art, elle
+eut l'énergique volonté de se recueillir pendant plusieurs années pour
+s'assimiler par un travail incessant les qualités transcendantes de ces
+maîtres de la virtuosité moderne.
+
+C'est à cette époque, à l'un de ses voyages à Paris, que j'eus le
+plaisir de recevoir la grande artiste et de la faire entendre à mes
+invités. Mme Pleyel, avec une grâce parfaite, joua un trio de
+Mendelssohn, un andante de Hummel, une étude de Jules Cohen, une
+fantaisie de Liszt et la tarentelle des Soirées de Rossini. Ce soir-là,
+son magnifique talent me parut réaliser toutes les perfections rêvées:
+expression, puissance, délicatesse exquise, sensibilité, passion, et,
+par-dessus tout, une pureté d'exécution incomparable. Je me rappelle
+encore un détail typique et qui prouve la toute-puissance du talent.
+J'avais près de moi la marquise de Saint-Aulaire qui avait déjà
+rencontré Mme Pleyel à Vienne et m'avait prié, pour un motif resté
+ignoré, d'éviter une présentation. Eh bien, ce fut la grande dame qui,
+sous le charme irrésistible, sous l'invincible fascination, se leva la
+première pour donner la main à l'incomparable virtuose et la
+complimenter chaleureusement.
+
+Quant à Mme Pleyel, elle jouit modestement de ce triomphe: simple,
+naturelle, sans prétention à l'effet, elle quittait la conversation pour
+se mettre d'elle-même au piano, s'offrant, avec une grâce parfaite, à
+nous faire entendre les plus jolies pièces de son répertoire, et passant
+avec une souplesse merveilleuse de style, d'une œuvre sérieuse à une
+fantaisie échevelée, jouant tour à tour Beethoven, Weber, Chopin,
+Mendelssohn et Liszt.
+
+Nature impressionnable, ardente, exaltée s'abandonnant sans réflexion à
+ses enthousiasmes, elle glissait du rêve à la réalité, sans se douter
+qu'elle changeait de domaine. Mme Pleyel cachait sous un esprit
+charmant un fond de fièvre, de mélancolie, de tristesse que déguisaient
+mal ses éclairs de gaieté. Sa distinction n'avait rien d'affecté; sa
+conversation était pleine de saillies heureuses. Enfin, l'âme de la
+grande artiste était ouverte aux sentiments les plus généreux comme aux
+sensations les plus délicates. Mme Pleyel est demeurée jeune en ses
+années de maturité comme dans le rayonnement de ses succès: amoureuse de
+son art, elle restait la muse inspirée du piano, quand elle voulait bien
+s'abandonner aux élans passionnés de sa merveilleuse exécution. En
+l'écoutant, il était impossible de résister à l'ascendant de son talent,
+et nous ne pouvons en fournir de preuve plus éclatante que le succès
+triomphal obtenu par l'incomparable virtuose au premier concert donné au
+Théâtre-Italien, lors de sa réapparition à Paris, après l'exil qu'elle
+s'était imposé.
+
+Le public, si souvent oublieux, avait gardé souvenir du côté aventureux
+de son existence; aussi l'accueil fut-il glacial. Je redoutais plus
+encore; j'avais le cœur serré en pensant que cette jeune femme, cette
+artiste si admirablement douée, se trouvait exposée à l'affront d'un
+sifflet. Heureusement, il n'en fut rien; Mme Pleyel obtint même un
+succès sans précédent. La grande charmeuse eut la joie de voir le
+public, froid jusqu'à la malveillance, s'animer par degrés et
+l'applaudir avec frénésie. Mais aussi quelle idéale perfection! quelle
+maestria inspirée dans l'exécution des concertos de Weber et de
+Mendelssohn! quelle grâce, quel charme inépuisable dans l'andante de
+l'op. 18 de Hummel! et cette tarentelle de Rossini, fut-elle jamais dite
+avec un brio pareil, avec ce je ne sais quoi d'endiablé, de fantaisiste,
+d'imprévu, qui rappelait les improvisateurs italiens?
+
+A cette époque de sa vie, Mme Pleyel avait au suprême degré le génie
+de l'interprétation. Sous ses doigts magiques, toute composition
+acquérait une valeur, prenait une importance auxquelles les compositeurs
+eux-mêmes n'avaient pas songé. La merveilleuse virtuose réunissait dans
+son jeu toutes les perfections des chefs d'école; son exécution avait la
+netteté de Kalkbrenner, la sensibilité exquise de Chopin, la spirituelle
+élégance de Herz, la belle et puissante sonorité de Thalberg, les
+audaces heureuses de Liszt.
+
+Le deuxième concert excita le même enthousiasme; jamais virtuose n'avait
+produit une sensation si profonde, si complètement électrisé le public.
+L'année suivante, Mme Pleyel récolta les mêmes ovations, puis revint
+à Bruxelles, cercle artistique où l'attiraient des rapports d'amitié et
+des liens de famille. Elle s'y fixa dès 1848; sa mère y vivait retirée
+depuis longtemps; son vieil ami Fétis, le savant directeur du
+Conservatoire royal de musique, admirateur passionné de son talent,
+désirait vivement l'attacher comme professeur de piano à cette
+importante école. Mme Pleyel se rendit à ses instances, et fut nommée
+en 1848. Grâce à l'éclectisme de son enseignement qui résumait et
+condensait tout ce que les méthodes de ses différents maîtres avaient de
+remarquable, l'illustre artiste put organiser une classe très suivie,
+très appréciée, qui obtint en peu d'années les plus brillants succès.
+
+J'ai eu le plaisir de continuer l'éducation musicale de plusieurs de ses
+élèves et j'ai reconnu l'excellence de son école, véritable synthèse de
+l'art, résumant dans un corps de doctrines, tous les principes qui
+constituent les éléments du beau en musique. Les continuateurs de son
+enseignement, Dupont et Brassin, ont tenu à honneur de conserver à
+l'école belge du piano le rang élevé où l'avait placée leur devancière.
+
+Mme Pleyel n'était pas compositeur, mais ornemaniste très ingénieuse,
+brodant sur la phrase de chant des arabesques gracieuses, aux contours
+fins et délicats. Nous en donnerons comme exemple l'andante de Hummel
+(op. 18), publié par les éditeurs du _Ménestrel_, d'après les variantes
+charmantes qu'y avait ajoutées la célèbre virtuose. Dans ce genre
+d'ornementation, Mme Pleyel procédait beaucoup de Chopin, dont elle
+excellait à interpréter les œuvres. Ses doigts légers, souples,
+improvisaient, pour ainsi dire d'eux-mêmes et sans l'effort de la
+moindre réflexion, ces traits aériens, aux allures vives, d'une ténuité
+transparente, que Chopin aimait à placer dans ses nocturnes, ses
+ballades et ses impromptus.
+
+Les biographes spéciaux, par excès de galanterie sans doute, sont
+presque tous muets sur l'acte de naissance et la date précise de la mort
+de Mme Pleyel. Fétis, par un soin de délicate courtoisie, se contente
+de dire que Mme Pleyel est née à Paris. Il n'y a plus aucune raison
+pour imiter cette prudente réserve. Nous dirons donc que Marie-Félicité
+Moke, née à Paris le 4 juillet 1811, est morte le 30 mars 1875 à
+Saint-Josseten-Noode (Bruxelles). La grande artiste, lasse des stériles
+agitations de la vie, blasée des succès, aimée de ses intimes, adorée de
+ses élèves, nous a quittés, calme recueillie, pour goûter le dernier
+repos.
+
+Mme Pleyel a laissé dans le monde musical une trace profonde, un
+rayonnement d'un grand éclat, mais n'ayant rien écrit qui touche à son
+art de virtuose, la tradition seule peut en conserver les secrets. Nous
+nous estimerons donc heureux si notre modeste pastel de cette belle et
+séduisante individualité peut aider à faire revivre l'ensemble des
+qualités réunies dans cette riche organisation. Les artistes qui auront
+l'ambition louable de suivre les traces de la grande virtuose, éviteront
+les redoutables écueils où son bonheur a sombré, mais s'efforceront de
+retrouver la perfection idéale de son exécution, en cherchant toujours,
+comme elle, la vérité d'expression dans tous les genres, dans tous les
+styles.
+
+
+
+
+VIII
+
+AMÉDÉE DE MÉREAUX
+
+
+Ce n'est pas sans une émotion légitime que j'écris le nom de l'homme
+éminent, du rude travailleur, du critique hors ligne dont je vais
+esquisser le portrait. A ma sympathie confraternelle pour l'artiste, se
+joint ici un souvenir tout personnel, celui d'une coïncidence singulière
+qui a fait un instant se croiser nos deux existences à la même
+bifurcation de la route. Il y a quarante ans j'ai été sur le point de me
+fixer à Rouen, et, en définitive, ce fut Amédée de Méreaux qui, las de
+ses voyages de virtuose nomade, prit la résolution de s'établir dans la
+grande cité normande. Nous nous sommes rencontrés ce jour-là au même
+tournant de la carrière, et maintenant je me trouve seul devant une
+tombe pour rendre un dernier hommage à l'émule, au compagnon qui n'est
+plus.
+
+Jean-Amédée Lefroid de Méreaux, né à Paris, le 18 septembre 1802,
+appartenait à une famille d'artistes; son père, organiste à l'Oratoire,
+était un professeur de mérite, en relations suivies avec toutes les
+célébrités musicales de l'époque; il a écrit des œuvres nombreuses
+pour l'orgue et le piano. Le grand-père d'Amédée de Méreaux, né à Paris
+en 1745, était également un compositeur de haute valeur dont la carrière
+musicale va de 1767 à 1793; on lui doit les oratorios d'_Esther_ et de
+_Samson_, des cantates, des opéras comiques et plusieurs grands opéras;
+il fut professeur à l'Institut national de musique, premier type du
+Conservatoire. Quand à la mère d'Amédée de Méreaux, c'était la fille du
+président Blondel, qui, à ses débuts d'avocat, plaida dans le procès du
+Collier de la reine et devint plus tard secrétaire des sceaux sous
+Lamoignon de Malesherbes.
+
+Amédée de Méreaux, que ses parents destinaient au barreau, reçut une
+éducation littéraire très soignée, tout en commençant le piano avec son
+père et en prenant, dès l'âge de dix ans, les leçons d'harmonie de
+Reicha. Clementi, pendant son séjour à Paris, lui donna aussi des
+conseils. Le goût prédominant du jeune de Méreaux pour la musique
+s'affirmait chaque jour davantage; mais ses parents surent conduire de
+front l'instruction classique et les études spéciales. Un jour de
+distribution de prix au grand concours, le collégien de Charlemagne
+attardé et refusé à la porte par une consigne rigoureuse, dut s'abriter
+sous la robe doctorale de Villemain pour passer et recevoir son prix.
+
+Après avoir terminé ses classes, de Méreaux reprit le contre-point et la
+fugue avec Reicha, et sa jeune imagination eut occasion de s'affirmer
+par la publication de plusieurs œuvres chez Richault père: une
+polonaise (op. 3) eut plusieurs éditions. Les premiers succès de
+Méreaux comme virtuose et professeur, permirent à son ami et camarade de
+collège, Charles Lenormant, l'archéologue célèbre, de lui faire obtenir
+le titre honorifique de professeur de musique du duc de Bordeaux.
+Pianiste aimé de l'aristocratie, de Méreaux eut l'honneur d'être admis
+aux réunions si recherchées de Mme Recamier; il fut même le
+professeur de la reine de l'Abbaye-au-Bois. La révolution de 1830 mit
+fin à ces relations. La noblesse du faubourg Saint-Germain dit adieu
+pour longtemps à Paris, se retira dans ses terres, et Méreaux, comme
+beaucoup d'artistes dont la clientèle avait été dispersée par la
+tourmente politique, abandonna la capitale pour voyager en Belgique et
+en Angleterre.
+
+Pendant son séjour sur le sol anglais, de Méreaux fit deux saisons de
+concert avec Mmes Malibran et Damoreau. En 1832, il eut occasion
+d'exécuter plusieurs fois avec Chopin un duo de sa composition sur le
+_Pré aux Clercs_; c'est également à cette époque qu'il m'arriva
+d'entendre le virtuose éminent et d'entrer en relations avec lui. Son
+jeu, brillant et très correct, tenait plus de l'école allemande que de
+l'école française, dont Henri Herz était alors la plus élégante
+expression. De Méreaux, classique pur, ne faisait pas cortège aux
+romantiques, dont Liszt était déjà le prophète. A Londres, de Méreaux
+eut pour élève miss Clara Loveday, dont le séjour à Paris a laissé dans
+le monde artistique de brillants souvenirs.
+
+En 1835, de Méreaux renonça à sa vie mouvementée de virtuose pour se
+fixer à Rouen, où il conquit rapidement la sympathie universelle. Sa
+première pensée fut un hommage à la mémoire de Boieldieu, dont il avait
+été l'ami et dont il était resté le fervent admirateur; sous son
+inspiration, une pieuse cérémonie et une grande manifestation furent
+organisées pour enterrer le cœur du célèbre Rouennais. Lié d'amitié
+avec Hummel, Field, Moschelès, Kalkbrenner, de Méreaux était estimé non
+seulement pour ses qualités de pianiste, sa haute valeur de compositeur,
+mais aussi pour son érudition de musicographe, de bibliophile, pour ses
+connaissances multiples de littérateur et de savant musicien. Il sut en
+fournir des preuves irrécusables aux séances spéciales données au
+Conservatoire, où il traita de la musique historique et dont le souvenir
+est resté dans la mémoire des dilettantes de l'époque. Appelé plus tard
+à diriger le feuilleton du _Journal de Rouen_, de Méreaux donna à cette
+revue spéciale une importance, une autorité toutes nouvelles. Ses
+critiques ou ses éloges étaient d'un grand poids auprès des artistes,
+dont il se trouvait le juge à peu près souverain.
+
+De Méreaux avait un goût très prononcé pour l'enseignement, non par
+pédantisme, mais par intérêt au progrès de l'art. Sa grande expérience,
+ses souvenirs, sa profonde érudition, la connaissance raisonnée des
+différents styles, des diverses écoles, faisaient de lui un maître
+précieux à consulter. Il a laissé une nombreuse phalange d'artistes qui
+tous ont conservé les belles et sérieuses qualités de leur professeur.
+Plusieurs noms me sont particulièrement connus: Mme Tardieu, née
+Charlotte de Malleville, Mlles Clara Loveday, Charité, Lecomte,
+Vézinet, Mme Samson, Mme A. de Méreaux, l'artiste de talent et de
+cœur, l'amie tendre et dévouée, qui a entouré de soins si délicats
+les dernières années de sa vie. MM. Maillot, Madoulé, Caron, Klein,
+Henri Martin, Lucien Dautresme, etc., ont également reçu les leçons de
+piano et de composition de de Méreaux.
+
+J'ai bien des fois entendu déplorer que la critique d'art fût confiée à
+des gens du métier, trop enclins, dit une partie du public, à préconiser
+une école au détriment d'une autre. On redoute l'influence, l'autorité
+prédominante que ces spécialistes peuvent acquérir à l'égard ou à
+l'encontre de leurs émules, parfois de leurs rivaux. Et cependant si le
+premier devoir d'un critique est d'être juste, bienveillant, de
+n'appartenir exclusivement à aucune école, ne faut-il pas encore que les
+critiques chargés de former ou de réformer le goût du public aient assez
+de connaissances pratiques et techniques pour donner la raison de leurs
+jugements et les baser sur des exemples indiscutables? L'appréciation
+des œuvres de l'esprit est généralement confiée à des littérateurs
+érudits; les œuvres d'art demandent également à être jugées par des
+artistes expérimentés, dont les appréciations seront toujours
+préférables à celles des critiques superficiels plus disposés à juger
+avec leur esprit qu'avec le goût éprouvé et l'expérience acquise.
+
+De Méreaux aura été un des rares et excellents modèles du critique
+idéal, érudit sans pédantisme, savant sans affectation, appuyant
+toujours ses jugements sur des comparaisons concluantes. Écrivain à la
+fois spirituel et consciencieux, placé au-dessus des influences
+étrangères à l'art, il n'a jamais fait de compromis avec ses opinions,
+marchandé ses éloges, ni poursuivi certains artistes de son antipathie.
+Son nom, comme critique, prend place à côté de ceux d'Halévy, d'Adam, de
+Berlioz. De nos jours, la critique musicale compte aussi des
+spécialistes éminents: E. Reyer, Saint-Saëns, Joncières, Soubies (de
+Lomagne), Gautier, Comettant, d'autres encore qui tous appartiennent, on
+peut le dire, à la filiation de Méreaux et traitent les questions
+techniques avec l'autorité, l'impartialité nécessaires, sans tomber dans
+les excès, dans le parti pris d'Azevedo, de Fiorentino, de Scudo. On ne
+peut donc voir aucun inconvénient à ce que des artistes de talent, de
+savoir et de conscience traitent les questions d'esthétique se
+rattachant à leur art. Ingres, Delacroix, Fromentin, Rousseau ont, eux
+aussi, discuté _ex professo_ les grands principes de la peinture. S'il y
+avait excès ou abus dans ce sens, le mal serait toujours moins grave que
+l'excès ou l'abus dans le sens contraire, le fait trop commun de
+dogmatiser sur un art dont on ignore les premiers éléments et les règles
+les plus simples.
+
+De Méreaux était, du reste, non seulement un musicien lettré, mais un
+érudit dans toute l'acception du terme; il avait cette culture
+intellectuelle qui manque à trop d'artistes, et dont l'absence nuit à
+l'élévation de leur style, alors qu'il n'est plus question des procédés
+de mécanisme, mais des sentiments qui constituent le beau idéal. De
+Méreaux a traité avec une grande supériorité toutes les questions qui
+se rattachent à l'esthétique musicale. Ses considérations sur l'art, sur
+l'influence que la musique doit exercer à l'égard des mœurs et son
+action sensible sur le progrès social, ont été formulées dans plusieurs
+discours et brochures qu'il est bon de connaître pour bien saisir les
+hautes tendances du critique et du penseur.
+
+Admis à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, en
+1858, il fut nommé président de cette Société en 1865; cet honneur très
+rarement accordé à un musicien, était un double hommage rendu au
+caractère comme à l'érudition de l'artiste.
+
+Les travaux littéraires et techniques de Méreaux sont nombreux et très
+variés; ils prouvent ses connaissances multiples et sa grande fermeté de
+jugement. Ses compositions comprennent plus de 120 numéros d'œuvres
+de caractères et de styles différents; une messe solennelle, des
+cantates, un trio, un quatuor, plusieurs concertos, des chœurs pour
+l'Orphéon, plusieurs thèmes variés, des polonaises, des fantaisies, une
+belle sonate élégiaque, enfin les grandes études de piano, œuvre
+considérable que l'on peut placer comme importance et valeur musicale à
+côté du _Gradus ad Parnassum_ de Clementi. De Méreaux est d'ailleurs
+resté toute sa vie un classique pur. Jusque dans ses heures d'audace et
+d'exubérance harmonique, on sent en lui un élève fidèle de Clementi, de
+Cramer, d'Hummel et de Moschelès.
+
+J'arrive maintenant à la publication des _Clavecinistes_, ce monument
+d'archéologie musicale élevé au grand art et d'un intérêt de premier
+ordre qui comprend les clavecinistes de 1637 à 1790. Cette étude
+rétrospective des formules et du langage musical des maîtres ingénieux
+et de génie qui ont frayé la route aux pianistes modernes, était une
+œuvre nécessaire et reste une belle œuvre. On suit
+chronologiquement et, pour ainsi dire, pas à pas les transformations
+progressives du style, et, en analysant avec soin ces compositions aux
+mélodies naïves, mais au fort tissu harmonique, on retrouve, non
+seulement la génération des idées, mais encore les ornements si fort à
+la mode dans un siècle qu'il est utile de bien connaître.
+
+La traduction en caractères usuels et en valeurs mesurées suivant
+l'usage de la notation moderne a été accomplie par Méreaux avec un soin
+minutieux. Cette patience infatigable, ce respect des règles
+traditionnelles dans un travail aussi délicat, font le plus grand
+honneur à l'artiste qui a su mettre en lumière cette belle langue
+presque oubliée, ou connue seulement des érudits. Il fallait un homme à
+la fois de science profonde et d'énergique volonté pour terminer une
+entreprise aussi considérable. De Méreaux a accompli cette tâche en
+grand musicien. Les notices biographiques et historiques, les
+considérations sur le style des différents maîtres, les comparaisons
+judicieuses établies entre les procédés et les formules de chacun d'eux,
+font de ces volumes précieux une véritable histoire du clavecin et du
+forte-piano, et constituent un cours de haute littérature musicale que
+tous les artistes doivent connaître et s'assimiler dans la mesure du
+possible.
+
+Je vois encore cette figure sympathique d'Amédée de Méreaux où
+s'épanouissaient la force et la bonté, physionomie à la fois énergique
+et affectueuse, aux traits nettement dessinés, au regard ferme et
+clairvoyant, mais plein de bienveillance, et qui était le véritable
+reflet de cette âme vaillante. C'est le 25 avril 1874 que Méreaux fut
+enlevé à ses nombreux amis, à l'affection de ses élèves, à l'attachement
+profond d'une femme qu'il aimait avec passion. Une angine de poitrine
+minait depuis trois ans sa robuste constitution, mais il s'attachait à
+cacher à ses proches les progrès de la redoutable maladie. Toujours bon,
+aimable, souriant, il supportait avec un véritable stoïcisme les crises
+fréquentes du mal, et avait des paroles rassurantes pour ceux qui
+l'entouraient.
+
+Cette mort fut un deuil pour la ville de Rouen. L'artiste aimé était
+devenu un fils adoptif de la cité normande, et l'Académie, en le
+choisissant pour son président, lui avait conféré le titre officiel de
+haute bourgeoisie. Tous les artistes rouennais s'unirent dans une
+fraternelle pensée pour faire à de Méreaux les funérailles d'un grand
+musicien. Heureux ceux qui groupent de semblables affections autour de
+leur tombe et dont la mort semble une exaltation!
+
+Les discours prononcés sur la tombe de Méreaux rendent un hommage
+éclatant au virtuose, au compositeur éminent et à l'écrivain distingué,
+triple et précieuse auréole; mais ce que nous voulons redire encore une
+fois, c'est qu'à toutes ces qualités qui font la célébrité, de Méreaux
+ajoutait la droiture de cœur, une conscience ferme, l'amour vivace de
+son art, une âme virile avec toutes les délicatesses du sentiment. Aussi
+son nom mérite-t-il de rester parmi ceux des maîtres dont la vie entière
+est un long exemple, un noble enseignement.
+
+
+
+
+IX
+
+JOHN FIELD
+
+
+L'individualité musicale de John Field est trop importante, son
+originalité trop accusée, l'influence de son style et de sa manière trop
+évidente pour que nous passions sous silence, dans cette revue sommaire,
+l'action de ce maître sur les progrès de l'art musical et
+particulièrement sur l'école moderne du piano. Nous allons donc
+esquisser la curieuse physionomie du grand musicien, qui eut son heure
+de célébrité et dont l'impression profonde, comme virtuose, est restée
+dans notre souvenir.
+
+John Field, fils d'un musicien, attaché à l'orchestre du théâtre de
+Dublin, naquit dans cette ville en 1782. Son grand-père, organiste dans
+la même ville, l'initia tout enfant aux principes de la musique, mais la
+sévérité et la rudesse de ce vieillard lui rendirent peu attrayantes les
+premières études, si arides quand le professeur n'a pas l'affection de
+son élève. Une escapade de jeunesse l'éloigna un instant de sa famille,
+mais l'impérieux besoin de vivre l'y ramena bien vite; il avait alors
+seize ans. Quelques années plus tard, son père ayant obtenu une place
+dans un orchestre de Londres, il l'y accompagna, fut présenté à
+Clementi et devint son élève préféré. Ce maître illustre emmena avec lui
+son disciple favori dans les voyages successifs qu'il fit à Paris, en
+Allemagne et en Russie. L'audition de Field dans les concerts de
+Clementi produisit le plus grand effet. On admirait, chez ce virtuose de
+vingt ans, les brillantes et magistrales qualités du célèbre chef
+d'école, et l'on s'extasiait surtout sur son beau style dans l'exécution
+des œuvres de Sébastien Bach et de Hændel. Ces grands maîtres, si
+populaires en Angleterre et en Allemagne, n'occupaient pas encore chez
+nous la place à part qu'on devait donner plus tard à leur puissant
+génie.
+
+Field reçut à Vienne, pendant le séjour qu'il y fit avec Clementi, les
+leçons du grand contre-pointiste Albrechtsberger; il accompagna ensuite
+Clementi à Saint-Pétersbourg, se fit entendre dans plusieurs concerts
+avec son succès accoutumé, et prit enfin le parti de se fixer en Russie,
+lorsque Clementi songea à retourner à Londres au printemps de 1805.
+Field, maître à son tour, libre de toute tutelle, en pleine possession
+de la renommée, devint le professeur en vogue et le virtuose préféré à
+tous. Il donna de nombreux et fructueux concerts dans les grands centres
+de Russie, en Courlande, en Lithuanie, à Pétersbourg, à Moscou; il
+séjourna plusieurs années dans chacune de ces deux villes.
+Malheureusement, enclin à la paresse, ayant un goût prononcé pour la
+bonne chère, aimant outre mesure les vins capiteux, inexact dans ses
+leçons, prodigue de ses gains faciles, prêtant à tous venants, John
+Field ne sut tirer aucun parti de sa brillante position, et n'économisa
+rien des sommes considérables gagnées en Russie.
+
+John Field retourna à Londres en 1831, et fut applaudi avec enthousiasme
+dans les soirées et les concerts. Les admirateurs du jeune artiste de
+1801 trouvèrent leur virtuose bien transformé. L'expression suave,
+tendre et pathétique était venue s'ajouter aux brillantes qualités des
+débuts. En 1832, John Field revint à Paris, témoin de ses premiers
+succès. J'avais seize ans à cette époque, et avec mes illusions
+d'enfance, j'idéalisais dans ma pensée les physionomies que je donnais
+aux maîtres préférés; j'avais notamment créé dans mon imagination un
+Field de fantaisie, tel que pouvaient me le faire supposer ses
+charmantes et poétiques compositions, œuvres mélodiques aux contours
+fins et délicats, aux traits légers, aériens, filtrant comme des rayons
+lumineux à travers les sinuosités de la mélodie. Enfin j'aimais à voir
+en Field un précurseur de Chopin, moins la passion, les sombres
+rêveries, les déchirements du cœur et le côté morbide. J'étais élève
+de la classe de Zimmermann, toujours empressé de nous faire connaître
+les artistes étrangers de passage à Paris. Muni d'une lettre
+d'introduction, je me rendis à l'hôtel habité par John Field, avec mes
+camarades, Prudent, A. Petit et F. Chollet. Quels ne furent pas notre
+étonnement et notre désillusion, lorsqu'en entrant dans la chambre
+enfumée du célèbre pianiste, nous trouvâmes le maître assis dans son
+fauteuil, une énorme pipe aux lèvres, entouré de chopes et de
+bouteilles de toutes provenances! Sa tête un peu forte, ses joues
+colorées, ses traits alourdis donnaient à sa physionomie un faux air de
+Falstaff.
+
+Pourtant, je dois le dire, malgré cette ébriété matinale, Field nous fit
+bon accueil, lut la lettre de Zimmermann et s'offrit très gracieusement
+à nous jouer quelques pièces; deux études de Cramer et de Clementi
+exécutées avec une rare perfection, un fini admirable, nous permirent
+d'apprécier la merveilleuse agilité des doigts et la délicatesse exquise
+de toucher du grand virtuose. En nous disant adieu, il nous remit
+plusieurs entrées pour un prochain concert à la salle du Conservatoire.
+Nous nous retirâmes, enchantés de l'artiste, mais tristement
+impressionnés par l'homme.
+
+C'est en Russie, croyons-nous, pendant la longue période de son séjour à
+Pétersbourg et à Moscou, que John Field contracta sa funeste habitude
+d'intempérance. Les spiritueux et le champagne, qu'il buvait avec excès,
+minèrent sa robuste santé en détruisant peu à peu ses belles qualités
+d'exécution.
+
+La nature fruste et les dehors vulgaires de John Field contrastaient
+péniblement avec ses brillantes qualités de compositeur virtuose. En
+l'écoutant sans le voir, on était sous le charme de ses pensées
+gracieuses, élégantes, parfois même d'un haut style. Mais en ouvrant les
+yeux, on était tout surpris de rapporter cette exécution fine, délicate,
+cette sonorité moelleuse, vaporeuse, à un artiste d'apparence si lourde.
+Cela semblait une anomalie et comme un démenti à la réalité. En
+évoquant le souvenir de ce grand pianiste, d'un extérieur si compacte,
+je pense malgré moi au mot de Rossini sur une célèbre diva: «Elle a
+l'air d'un éléphant qui aurait avalé un rossignol.» L'artiste visée par
+ce trait malicieux était en effet de forte corpulence; mais elle avait
+en plus que John Field, la distinction, l'esprit et ces délicatesses de
+cœur qui font oublier les défectuosités physiques.
+
+Les disgrâces corporelles sont d'une importance secondaire; en revanche,
+il est capital pour l'artiste appelé par son talent et ses relations à
+vivre dans une société d'élite, d'avoir, au moins en public, la tenue et
+la distinction d'un homme de bonne compagnie. Il n'en était
+malheureusement pas ainsi pour John Field; un fait entre mille donnera
+la mesure de son peu de savoir-vivre. Lors de son dernier séjour à
+Paris, John Field reçut une invitation de Mme la duchesse Decazes,
+pour une soirée musicale d'apparat. Field se rendit exactement à cet
+appel, qui avait pour lui un intérêt palpable. Seulement il arriva avec
+des gants trop longs et des chaussures trop étroites, double embarras.
+La fleur du faubourg Saint-Germain remplissait le salon, mais la chaleur
+était si grande que le célèbre virtuose sentit sa gêne s'accroître, et,
+pressé de se soustraire à ce supplice, il eut l'ingénieuse idée de se
+mettre publiquement en pantoufles. Amédée de Méreaux, témoin de ce fait,
+et comme moi grand admirateur du talent de Field, se hasarda à présenter
+au grand pianiste une observation sur cette distraction un peu trop
+forte; mais sa bonne intention fut mal comprise; il n'était plus temps,
+du reste. La duchesse offrit son bras à Field et le conduisit au piano,
+où, malgré les sourires et les chuchotements des invités trop
+clairvoyants, que scandalisait le sans-gêne de l'artiste, il fit
+chaleureusement applaudir plusieurs de ses ravissants nocturnes, une
+polonaise et son troisième concerto.
+
+Après un séjour de quelques mois à Paris, où il donna plusieurs concerts
+à la salle du Conservatoire, John Field reprit son existence nomade,
+aventureuse et quelque peu vagabonde. Il réalisait malheureusement par
+sa faute le type de l'artiste bohême, traînant partout avec lui la
+nécessité: il vivait déjà péniblement, luttant contre la maladie,
+n'ayant que peu d'avance, et toujours obsédé par son incurable passion
+pour l'ivresse. Nous ne suivrons pas ses pérégrinations dans le midi de
+la France, dans presque toute l'Italie, en Belgique, en Hollande, etc.
+La fortune très diverse de ses nombreux concerts fut loin de répondre à
+ses espérances. Une cruelle maladie, aggravée encore par l'intempérance,
+le retint près d'une année à Naples, où il dut entrer à l'hôpital, tant
+était grave sa détresse. Ramené en Russie par les soins d'une grande
+famille slave, que son talent avait charmée et qui fut touchée de sa
+misère morale et physique, John Field retrouva quelques mois de
+convalescence pendant lesquels il se fit entendre à Vienne, et vint
+s'éteindre à Moscou le 11 janvier 1837.
+
+Si l'on oublie les travers, les faiblesses, les torts de conduite de
+l'homme pour ne juger que l'artiste, John Field tient dans l'histoire de
+l'art et plus particulièrement dans l'école du piano une des premières
+places. Élève préféré de Clementi, il en avait toutes les belles
+qualités, la parfaite indépendance de doigts, l'égalité et le jeu lié.
+Mais son exécution offrait aussi un côté tout individuel. Par son
+toucher expressif et d'une délicatesse extrême, Field obtenait des
+sonorités d'une teinte exquise. Sa légèreté dans les traits rapides
+était incomparable; les phrases chantantes prenaient sous ses doigts un
+sentiment doux et tendre que bien peu de virtuoses ont pu retrouver.
+Sous une enveloppe rugueuse, Field devait avoir un grand fond de
+sensibilité, car sa musique est pleine de charme, de délicatesse et de
+cœur.
+
+Les leçons d'un pianiste comme Field qui possédait mieux que personne
+les traditions de Clementi, le maître des maîtres, étaient très
+recherchées; mais son inexactitude, l'état de somnolence continuelle où
+le réduisaient ses funestes habitudes éloignèrent vite la clientèle
+nombreuse qu'avait attirée son talent. Charles Meyer, le célèbre
+pianiste compositeur, était le seul virtuose qui eût réellement le droit
+de se dire le disciple de John Field.
+
+Field a été le créateur d'un genre de petites pièces caractéristiques
+désignées sous le nom générique de nocturnes, sortes de rêveries, de
+petites méditations musicales, où la pensée, d'un sentiment tendre,
+parfois un peu maniéré, est le plus souvent, chez Field, accompagnée
+d'une basse ondulée en arpèges ou en accords brisés, bercement
+harmonieux qui soutient la phrase mélodique et l'anime par l'imprévu de
+ses modulations, mais ne dialogue que très rarement avec la partie
+récitante.
+
+Field n'attachait dans le principe que peu d'importance à ces bluettes
+musicales qu'il improvisait à ses heures de poésie, et pourtant ces
+pièces expressives sont restées des modèles du genre. Nul virtuose, à
+l'exception de Chopin, ne détaillait avec plus de grâce, de sensibilité
+et de charme ces petits poèmes d'expression élégiaque, pensées intimes
+directement venues du cœur. Beaucoup de compositeurs de l'école
+moderne ont suivi l'exemple donné par Field et écrit des nocturnes
+agrémentés de broderies, mais ces imitations sont trop souvent des
+copies mal déguisées ou de lourds pastiches. Il faut pourtant ouvrir une
+large parenthèse et reconnaître l'habileté de main de plusieurs jeunes
+maîtres qui ont su, comme Field, exprimer dans un cadre restreint,
+modeste, sans prétention, de charmantes et délicates pensées au
+sentiment tendre et rêveur. Ch. Meyer, Dœlher, Gottschalk, Ravina,
+Rosenhain, Delioux, Guttman, sont de ce petit nombre. Chopin,
+Mendelssohn, Schumann, Stephen Heller ont également écrit des nocturnes,
+mais dans une autre gamme de sentiments et dans un cadre plus vaste. La
+mélancolie, la tristesse, la douleur, la résignation ou le désespoir
+donnent à ces nocturnes un caractère plus sombre et plus dramatique.
+Enfin, presque toujours deux idées principales et non une seule, comme
+dans les nocturnes de Field, y sont exposées, développées, et procèdent
+par des contrastes de sentiments, des oppositions de rythmes.
+
+Field a encore laissé dans son œuvre, en outre des 18 nocturnes, 7
+concertos pour piano et orchestre. Le premier, de force moyenne, est,
+dans son ensemble, d'un style charmant et gracieux. Les 2e, 3e,
+4e sont des compositions de grande valeur; les phrases de chant ont
+de l'inspiration et de la noblesse; les traits légers, brillants,
+offrent une grande élégance; et ces concertos peuvent se placer parmi
+les meilleurs de l'école moderne du piano; nous ne disons pas de l'école
+actuelle dont les tendances sont au concerto symphonique. Les 5e,
+6e, 7e concertos nous plaisent beaucoup moins. Il y a de belles
+pages et certaines ingéniosités, mais le style est décousu; ce sont des
+fantaisies d'un caractère indécis où le plan et la facture laissent à
+redire; les idées elles-mêmes n'ont plus le charme et la fraîcheur de
+l'inspiration.--Citons encore parmi les œuvres très réussies quatre
+sonates, les trois premières dédiées à Clementi; plusieurs
+divertissements, rondeaux, fantaisies, polonaises et des variations
+complètent l'œuvre du compositeur. Nous indiquons sommairement ces
+derniers morceaux dont plusieurs ont pourtant un réel mérite, surtout au
+point de vue de l'originalité et du fin contour des traits.
+
+Au demeurant, John Field, sans être un chef d'école, un compositeur de
+premier ordre, est un des maîtres les plus aimables du piano. Sa musique
+tendre et poétique, charme, émeut, retient. Bien rarement l'accent
+pathétique se trouve sous sa plume fine et délicate; mais, si le cœur
+n'est pas profondément remué par des élans dramatiques, passionnés, il
+reste du moins ravi par des impressions d'une exquise douceur.
+
+
+
+
+X
+
+F. KALKBRENNER
+
+
+Quelques familles privilégiées ont seules l'heureuse fortune de faire
+souche dans le monde des arts. Les Kalkbrenner ont eu ce rare bonheur de
+former une sorte de dynastie artistique. Le père du célèbre pianiste
+dont nous esquissons le portrait, Chrétien Kalkbrenner, naquit le 22
+septembre 1755 à Minden, petite ville de Hanovre, d'un père également
+musicien, Michel Kalkbrenner. La jeunesse de Chrétien Kalkbrenner fut
+très laborieuse; ses efforts, ses travaux sérieux de compositeur ne
+rencontrèrent que l'indifférence même auprès des protecteurs sur
+lesquels il croyait pouvoir compter. Pourtant sa persévérance finit par
+triompher de ce mauvais vouloir; il fut, en 1789, nommé maître de
+chapelle à Berlin, et, deux ans plus tard, choisi par le prince Henri de
+Prusse comme maître de sa chapelle à Reinsberg. Il quitta cette
+résidence pour l'Italie. Après un séjour d'un an, les faits de guerre le
+conduisirent en France, et il obtint, à Paris, la place de chef de chant
+à l'Opéra. Plusieurs ouvrages lyriques, cantates, oratorios, écrits sur
+l'histoire de la musique, forment l'œuvre relativement considérable
+du père de F. Kalkbrenner.
+
+Frédéric-Guillaume Kalkbrenner naquit à Cassel en 1784. Ses premières
+études musicales, commencées sous la direction de son père, furent
+ensuite continuées au Conservatoire de Paris. A partir de 1798, admis à
+la classe de Louis Adam, père du compositeur populaire dont nous
+applaudissons encore les charmants opéras, le jeune Kalkbrenner fit de
+rapides progrès, et obtint, grâce à sa belle organisation et aux soins
+dévoués de son maître, le deuxième prix de piano en 1800 et le premier
+prix l'année suivante. Il apprit en même temps l'harmonie et la
+composition, sous la direction de Catel, compositeur de mérite et auteur
+d'un traité très estimé.
+
+Comme tous les grands virtuoses désireux de faire apprécier leur talent
+par le continent entier, amoureux du succès, cherchant aussi le progrès
+dans l'audition et la comparaison des maîtres étrangers, Kalkbrenner
+quitta Paris vers 1803 pour habiter Vienne trois ans, jusqu'en 1806.
+Rappelé à Paris par la mort de son père, il quittait de nouveau la
+France pour s'établir à Londres, où il se fixa pendant une période de
+dix ans, fêté par les grandes familles anglaises qui lui confiaient
+l'éducation musicale de leurs enfants. Kalkbrenner n'oubliait cependant
+pas notre pays et y revenait assez régulièrement, chaque année, voir ses
+amis. En 1817, il fit une tournée artistique à travers l'Allemagne et
+donna un grand nombre de concerts, où il fit admirer son rare talent de
+virtuose, et par-dessus tout la merveilleuse égalité de son jeu. Enfin,
+il se décida, en 1826, à se fixer à Paris, où l'attendait la plus
+brillante clientèle et cette haute considération qui accompagne toujours
+un grand artiste dont la distinction personnelle égale le talent.
+
+F. Kalkbrenner était un virtuose exceptionnel, et sa double réputation
+de pianiste et de professeur se justifiait par de nombreuses qualités.
+Continuateur de Clementi, le créateur de l'école moderne du piano,
+Kalkbrenner prit comme modèle à suivre et comme type idéal de
+l'exécution, l'admirable mécanisme de ce maître, qu'il avait souvent
+entendu à Vienne en 1803 et dont il avait même été le disciple. Le jeu
+du célèbre pianiste se modifia sous la puissante influence de Clementi,
+et Kalkbrenner devint bientôt lui-même un chef d'école, le maître le
+plus autorisé dans l'art d'enseigner. Le piano, sous ses doigts, prenait
+une sonorité merveilleuse et jamais stridente, car il ne cherchait pas
+les effets de force. Son jeu, lié, soutenu, harmonieux, d'une égalité
+parfaite, charmait plus encore qu'il n'étonnait; enfin, une netteté
+irréprochable dans les traits les plus ardus, une main gauche d'une
+bravoure sans pareille, faisaient de Kalkbrenner un virtuose hors ligne.
+Ajoutons que l'indépendance parfaite des doigts, l'absence des
+mouvements de bras, si fréquents de nos jours, nulle agitation de la
+tête ni du corps, une tenue parfaite, toutes ces qualités réunies, et
+bien d'autres que nous oublions, laissaient l'auditeur tout au plaisir
+d'écouter, sans le distraire par une gymnastique fatigante. La manière
+de phraser de Kalkbrenner manquait un peu d'expression et de chaleur
+communicative, mais le style était toujours noble, vrai et de grande
+école.
+
+Kalkbrenner a beaucoup écrit pour le piano. Ses compositions, d'une
+harmonie toujours très correcte, irréprochable, bien dialoguées, d'une
+valeur égale aux deux mains, sont très intéressantes à connaître et d'un
+travail fort utile. Parmi ses œuvres sérieuses nous devons signaler
+deux quintettes, l'un pour piano et instruments à cordes, des duos pour
+piano et violon, alto ou violoncelle; plusieurs sonates et pièces à
+quatre mains, des sonates pour piano seul, une pour la main gauche
+principale, cinq concertos avec orchestre d'ordre (le premier surtout
+est une œuvre supérieure); grand nombre de rondos, fantaisies, thèmes
+variés, caprices, plusieurs fugues, d'importants recueils d'études,
+enfin la grande méthode théorique et pratique à l'aide du guide-mains.
+
+L'immense succès de cet ouvrage est dû surtout, nous le croyons du
+moins, aux excellents préceptes de mécanisme si bien formulés par F.
+Kalkbrenner. L'autorité du nom de l'auteur et les bonnes études placées
+à la fin de son œuvre ont aussi puissamment aidé à sa popularité.
+Mais, si par méthode on entend un enseignement progressif et bien
+gradué, s'élevant lentement des principes élémentaires aux conditions
+supérieures de l'art, nous sommes forcé d'avouer, en toute conscience,
+que cette progression n'existe pas, que l'œuvre n'est pas une
+méthode, mais bien un excellent recueil de conseils à l'usage d'élèves
+avancés.
+
+Si l'on considère l'importance et le grand nombre des compositions de
+Kalkbrenner, on doit reconnaître en lui un maître de premier ordre;
+toutes ses compositions affirment des tendances très hautes, une grande
+variété de style et de forme, souvent de l'inspiration et toujours une
+main ferme, sûre d'elle-même, traduisant la pensée dans la langue
+musicale la plus correcte. Mais il faut bien le dire: malgré toutes
+leurs qualités et un mérite réel de facture, les compositions de F.
+Kalkbrenner ont vieilli. Le style en paraît démodé et poncif.
+
+Camille Pleyel, musicien d'imagination et de savoir, pianiste de goût,
+au toucher fin et délicat, cœur d'or, esprit d'élite, s'associa en
+1824 à Kalkbrenner pour la fabrication des pianos. Grâce à la volonté
+intelligente des directeurs, aux améliorations incessantes apportées à
+la facture, la maison Pleyel qui d'abord avait pris pour modèles les
+instruments du célèbre facteur anglais Broadwood, conquit une
+individualité qu'elle a su garder. Les soins constants, les conseils
+incessants de Kalkbrenner, sa haute influence d'artiste, enfin les
+sommes relativement considérables versées par lui dans la fabrique
+aidèrent puissamment son associé à élever la maison Pleyel au premier
+rang qu'elle conserve sous l'habile direction de A. Wolff.
+
+Fait à noter: Clementi, Kalkbrenner et Herz ont été à la fois d'éminents
+musiciens et de célèbres facteurs. Le flûtiste Tulou et Wogt,
+l'hautboïste, étaient, eux aussi, des luthiers célèbres, ou, pour
+parler plus correctement, des chefs d'industrie artistique comme leurs
+amis et collègues les maîtres du piano.
+
+Indépendamment de ses nombreuses leçons particulières, Kalkbrenner avait
+des cours très suivis où il était difficile de se faire admettre si l'on
+ne possédait déjà les prémices du talent, et si l'on ne s'engageait à
+une soumission absolue aux exigences du maître. L'élève la plus
+brillante formée à l'école de Kalkbrenner fut, sans contredit, Mlle
+Moke, depuis Mme Camille Pleyel. Cette grande artiste, alors enfant
+prodige, avait, dans le principe, reçu les leçons de Jacques Herz, puis
+les conseils de Moschelès, de passage à Paris; mais c'est à Kalkbrenner
+qu'elle dut cette égalité parfaite des deux mains, cette clarté
+merveilleuse d'exécution qui caractérisent la méthode de Clementi et de
+son illustre continuateur. Plus tard, vinrent s'ajouter le charme, la
+sensibilité et la poésie, troisième et dernière transformation de son
+talent qu'elle dut à l'influence des nouveaux procédés de Thalberg et
+aux conseils de son mari. Stamaty eut également l'honneur d'être le
+disciple affectionné de Kalkbrenner et de suivre la tradition de son
+enseignement basé sur l'indépendance rythmique des doigts. Notre
+illustre directeur, M. Ambroise Thomas, élève de la classe Zimmermann,
+reçut aussi ses précieux conseils.
+
+Kalkbrenner mourut le 11 juin 1849, à l'âge de soixante-cinq ans,
+laissant la maison Pleyel dans une grande prospérité. Musicien de
+premier ordre, compositeur remarquable, modèle à suivre comme virtuose,
+chef d'école et professeur transcendant, ce grand artiste avait
+certaines étroitesses de caractère. Tout succès devait lui revenir de
+droit, et, comme les gens à système, il ne reconnaissait de mérite
+qu'aux artistes formés par sa méthode ou tout au moins disposés à en
+proclamer la supériorité. Nous sommes des premiers à reconnaître
+l'excellence du principe qui vise la parfaite indépendance des doigts et
+leur action prépondérante comme articulation, attaque du clavier, jeu
+lié, égal, soutenu; mais, ce principe posé et bien formulé dans ses
+conséquences immédiates, l'exécutant ne doit nullement se priver, dans
+les accents de légèreté, d'expression et de force, de l'action du
+poignet, de l'avant-bras et du bras. Affirmer le contraire est une
+erreur grave, que tous les virtuoses sans parti pris reconnaissent.
+
+J'ai dit que Kalkbrenner avait la faiblesse de se préférer à tout autre
+artiste, en voici une preuve entre mille: Moschelès, de passage à Paris,
+dînait chez son ami Kalkbrenner, qu'il avait beaucoup connu à Londres.
+Une réunion musicale suivit le repas. Le maître de la maison offrit à
+Moschelès de faire l'essai, à première vue, d'une sonate à quatre mains
+encore manuscrite. Moschelès, en galant homme et aussi en grand
+musicien, déchiffra très habilement le manuscrit de son hôte. Les amis
+présents prièrent alors l'illustre visiteur de se faire entendre seul et
+de dire quelques-unes de ses admirables études; mais cela ne faisait
+plus le compte du maître de la maison, et il se hâta de fermer le
+piano, sous prétexte de discrétion, heureux de laisser l'auditoire sous
+l'impression des hésitations inévitables d'une exécution à première vue.
+
+Kalkbrenner, homme d'ailleurs distingué, de belles manières, avait
+encore une faiblesse, celle de se croire un grand seigneur. L'habitude
+de frayer avec la noblesse anglaise et française lui avait fait comme
+une seconde nature; il en parlait avec la familiarité la plus
+surprenante: à l'en croire, il était l'ami intime des Larochefoucauld,
+le commensal journalier du duc de Caraman; lord X..., l'attendait pour
+ouvrir ses chasses; le prince de Beauveau l'avait prié à déjeuner; «mais
+un des invités me déplaisait, et j'ai fait savoir au prince qu'on n'eût
+pas à mettre mon couvert.» Ou bien encore: «Vous savez, mon cher, que
+Louis-Philippe m'a fait demander s'il était à ma convenance d'accepter
+la pairie: j'ai remercié et cru sage de refuser, n'étant pas homme
+politique et tenant à conserver ma parfaite indépendance. Le roi m'a
+fait témoigner tous ses regrets.»
+
+Cette folle vanité était devenue chez Kalkbrenner une véritable
+monomanie, se traduisant jusque dans les actes insignifiants de la vie.
+Nous pouvons raconter comme authentique le fait suivant vraiment
+caractéristique. Kalkbrenner donnait un dîner d'apparat à d'illustres
+personnages et à quelques artistes célèbres. Au premier service, un
+poisson magnifique, digne de figurer sur la table d'un souverain, fit
+l'admiration des invités, et Kalkbrenner partit de là pour conter cette
+historiette: «Mesdames et Messieurs, ce poisson ne me coûte rien et
+voici comment: je suis allé moi-même ce matin à la halle pour trouver
+une pièce de choix. Celle-ci m'a paru digne de mes hôtes, et sans
+discuter le prix, j'ai remis ma carte à la marchande. En voyant mon nom,
+cette femme du peuple qui, paraît-il, possède le sentiment de l'art à un
+haut degré, s'est troublée et m'a timidement demandé si j'étais le grand
+Kalkbrenner, l'illustre artiste connu de tout Paris. J'ai répondu que
+c'était moi-même. Alors j'ai été prié avec tant d'instance d'accepter le
+don de ce poisson comme témoignage d'admiration, qu'il m'a fallu céder
+et recevoir ce présent que je suis heureux de vous offrir.»
+
+La physionomie de F. Kalkbrenner était distinguée, ses traits un peu
+forts quoique réguliers. Les yeux doux, mais vagues, étaient ombragés
+d'épais sourcils. La bouche grande, souriante, avait un certain rictus
+narquois. Kalkbrenner avait la taille au-dessus de la moyenne, la
+démarche compassée, l'abord froid et cérémonieux; il affectait une
+politesse exagérée qu'il croyait un reflet des habitudes du grand monde.
+Cette tenue lui donnait à distance certaines apparences de diplomate;
+pensée intime qui était pour lui une grande joie.
+
+Kalkbrenner avait encore au suprême degré la manie du pédantisme en
+toute chose. Docteur dans l'art des belles manières, il enseignait à ses
+vieux amis comment ils devaient se tenir à table, se conduire en
+société; il se croyait encore plus habile médecin que grand artiste, ce
+qui ne l'empêchait pas de recommander, même à Chopin, l'usage du
+guide-mains et les exercices de sa méthode. Oublions ces petits travers
+pour admirer les belles qualités du compositeur éminent, du virtuose
+exceptionnel, du professeur hors ligne, chef d'une école célèbre et
+fondateur d'une grande industrie.
+
+
+
+
+XI
+
+DUSSEK
+
+
+Il y aurait pour un biographe doublé d'un statisticien patient, une
+curieuse étude à faire sur la grande famille, j'allais dire sur la race
+d'artistes produits par l'ancien royaume de Bohême et par la Hongrie,
+contrée bénie, pays élu, terrain fertile, d'une fécondité tout
+spécialement musicale. Il serait intéressant de remonter aux causes
+premières et de chercher à pénétrer les origines de ce mouvement
+artistique spontané en apparence, et continu comme un phénomène naturel.
+Est-ce au ciel ou à la nationalité, au sang ou à l'influence du milieu
+qu'on doit attribuer la formation de cette pléïade d'individualités
+brillantes, dont toutes ont laissé une trace durable dans le domaine de
+la virtuosité, de la composition ou de l'enseignement.
+
+Dussek est un des ancêtres de cette sorte de féodalité artistique
+tchèque et slave. Fils d'un musicien distingué, organiste et maître de
+chapelle de l'église collégiale de Craslau en Bohême, il naquit dans
+cette ville, le 9 février 1761. Son père l'initia, dès l'âge de cinq
+ans, à l'étude de la langue musicale; à neuf ans, sa précocité
+s'accusait déjà par d'intéressants préludes, d'ingénieux
+accompagnements réalisés à l'orgue. Notre cher et regretté Lefébure-Wély
+qui, lui aussi, était enfant prodige, improvisait d'une façon
+surprenante dans un âge aussi tendre; comme Dussek, Lefébure-Wély était
+fils d'un très habile organiste, et son instruction musicale était assez
+avancée pour lui permettre de suppléer, à l'âge de huit ans, son père
+frappé de paralysie.
+
+Dussek entra bientôt, comme enfant de chœur sopraniste, au couvent
+d'Iglau où ses études littéraires et musicales furent dirigées avec
+habileté; les pères jésuites, très justes appréciateurs des dispositions
+et de l'intelligence de leurs élèves, l'avaient en grande affection.
+Dussek acheva ses humanités à Kuttenberg, et fit son cours de
+philosophie à Prague, où il eut l'honneur de soutenir brillamment sa
+thèse de bachelier. Heureuse combinaison des études artistiques et
+littéraires, qui rentre dans le programme de l'enseignement germanique
+et dont l'application constitue pour les Allemands une supériorité qu'on
+aurait mauvaise grâce à leur contester, ainsi qu'une préparation plus
+complète au véritable sentiment du grand art, exemple trop peu suivi
+sinon peu compris en France.
+
+Après sa thèse, Dussek quitta la Bohême pour suivre, en Belgique et en
+Hollande, son protecteur le comte de Mœnner. Il passa une couple
+d'années à Malines, Amsterdam et la Haye; il fut attaché comme organiste
+à plusieurs églises importantes, mais déjà sa réputation de pianiste et
+de grand virtuose lui avait valu l'honneur d'être choisi comme
+professeur des enfants du Stathouder. En 1783, Dussek se rendit à
+Hambourg pour consulter le célèbre et modeste grand artiste, Emmanuel
+Bach, le créateur de la sonate moderne, celui qui en a fondu le moule
+nouveau et a, le premier, rompu avec les formules harmoniques, les
+procédés scolastiques usités jusque-là, système musical abandonné dans
+la musique dramatique, mais qui semblait vouloir s'éterniser dans la
+musique instrumentale. Encouragé et guidé par cet homme de génie, Dussek
+eut enfin le sentiment de sa force, et se rendit à Berlin, où son double
+talent de compositeur et de virtuose excita l'admiration générale.
+
+De Berlin, Dussek partit pour Saint-Pétersbourg, d'où le prince Radziwil
+l'enmena deux ans dans ses terres de Lithuanie. En 1786 et en 1788,
+Dussek vint à Paris, et se fit entendre à la cour. La reine
+Marie-Antoinette l'accueillit avec beaucoup de bienveillance. En
+quittant Paris, il se rendit en Italie et donna plusieurs concerts à
+Milan. Les Italiens lui firent une réception chaleureuse et acclamèrent
+le célèbre virtuose à l'égal d'un grand chanteur. En 1788, Dussek
+séjourna quelque temps à Paris, mais les sourds grondements de la
+Révolution, les agitations de la rue, l'imminence d'une commotion
+sociale, l'engagèrent à chercher un refuge en Angleterre.
+
+Il y trouva le même enthousiasme, mais il eut la malencontreuse pensée
+de s'improviser négociant, comme Clementi, dont il n'avait pas les
+habitudes d'ordre ni rigoureuse économie. Passionné pour son art, mais
+amoureux du plaisir, joyeux convive, aimable causeur, comprenant la vie
+en véritable épicurien, l'insoucieux artiste ne possédait aucune des
+qualités qui font le spéculateur; il n'apportait dans son commerce de
+musique ni l'activité, ni la suite dans les idées, ni l'intelligence
+spéciale nécessaires à une bonne gestion. Cette tentative fut pour
+Dussek la cause de sérieux embarras financiers, qui l'amenèrent à
+quitter Londres afin de se soustraire aux poursuites de ses nombreux
+créanciers. Il se réfugia à Hambourg en 1800.
+
+On voit par cette rapide esquisse le côté un peu vagabond et toujours
+agité de l'existence de Dussek. Elle eut aussi son côté romanesque. Au
+milieu de ces voyages incessants où les succès les plus justifiés
+accompagnaient le brillant et sympathique pianiste, son instruction
+solide, ses manières polies, distinguées, son immense talent, sa belle
+prestance, valaient à Dussek des triomphes de plus d'un genre. Bien
+souvent le génie et la virtuosité exercent autant de séduction que
+l'esprit et la beauté; surexcitation, sensibilité excessive ou vanité
+inconsciente, on voit souvent les natures féminines s'éprendre de
+passions irrésistibles pour les artistes qui ont conquis la faveur
+publique.
+
+Dussek a exercé une semblable fascination; honoré de la tendre affection
+d'une princesse russe, il fut, comme plus tard Chopin, Liszt et
+Dœlher, et tant d'autres victimes plus ou moins volontaires de
+l'amour, enlevé à l'admiration des dilettantes pour vivre deux ans sous
+la loi et dans les domaines de la noble dame que son talent avait si
+complètement charmée. Mais les plus beaux romans ont une fin, et il faut
+toujours tourner la dernière page. Soit lassitude réciproque, soit
+retour à la saine raison, la nouvelle Armide laissa partir son
+prisonnier, et l'enfant prodigue retourna embrasser son père, qu'il
+n'avait pas vu depuis vingt ans.
+
+C'était en 1802. Pendant les années qui suivirent, Dussek fut
+successivement attaché comme directeur de la musique et virtuose au
+prince Ferdinand de Prusse, puis, à sa mort, en 1808, au prince
+d'Ysembourg. Mais à cette terrible époque de l'épopée et de la
+centralisation impériales, les œuvres d'art et les artistes prenaient
+de gré ou de force la route de Paris, et Dussek qui, en 1788, avait
+décliné les gracieuses instances de Marie-Antoinette voulant le retenir
+en France, accepta l'engagement que lui fit offrir le prince de
+Talleyrand, à la fin de 1808. Il devint l'organisateur et le directeur
+de ses soirées musicales. Dussek a donc passé à Paris au service de
+l'ancien évêque d'Autun les dernières années de sa fiévreuse existence.
+Cet engagement, qui lui laissait de grands loisirs, fut une cause de
+ruine pour sa santé; le célèbre pianiste avait pris un embonpoint
+excessif, véritable infirmité qu'il aurait fallu combattre par une vie
+active; mais Dussek, soit fatigue des agitations de la vie, soit
+lassitude morbide, voulait un repos absolu; le _farniente_ était devenu
+son programme et il passait au lit la majeure partie de sa journée.
+D'autre part, pour combattre ce marasme et cette torpeur, Dussek
+contracta la funeste habitude de boire des spiritueux.
+
+Le remède, combiné avec le mal, hâta sa fin, et il mourut à Paris, le 20
+mars 1812, à l'âge de cinquante et un ans.
+
+Les compositions de Dussek se chiffrent par quatre-vingts numéros
+d'œuvres: douze concertos avec orchestre, une symphonie concertante
+pour deux pianos, un quintette et un quatuor pour piano et instruments à
+cordes, de nombreuses sonates concertantes ou avec accompagnement de
+violon, flûte et violoncelle, neuf duos à quatre mains, trois fugues à
+quatre mains, une grande fantaisie suivie d'une fugue, cinquante-trois
+sonates pour piano seul. Fétis cite encore, dans sa biographie, deux
+opéras exécutés à Londres, une messe solennelle, plusieurs oratorios
+allemands et de nombreuses pièces vocales et religieuses.
+
+Nous devons aussi mentionner, dans la nomenclature des œuvres
+légères, de nombreux rondeaux, airs variés et de charmantes rêveries:
+_l'Adieu_, _la Consolation_, _ma Barque légère_, rondo populaire, _la
+Matinée_, rondo, les variations sur _Vive Henri IV!_ _Chantons l'hymen_,
+etc. Dussek a aussi publié, en Angleterre, une méthode de piano traduite
+en France, mais cet ouvrage est devenu très rare et les planches en ont
+dû être fondues.
+
+Ces œuvres nombreuses n'ont pas toutes une égale valeur. Plusieurs
+ont singulièrement vieilli et nous semblent d'un médiocre intérêt; mais,
+tout en faisant une large part aux fluctuations du goût et de la mode,
+en tenant compte de quelques formules surannées, Dussek est un des rares
+maîtres de l'époque dont la musique soit demeurée au répertoire de
+l'enseignement classique. Les 3e, 5e, 6e, 7e et 12e concertos, les sonates:
+op. 9, 14, 35, 48, _le Retour à Paris_, _les Adieux à Clementi_,
+_Invocation_, _l'Élégie sur la mort du prince de Prusse_ sont joués
+souvent au Conservatoire à nos examens d'admission dans les classes de
+piano, particulièrement en vue des classes du second degré, qu'on a
+l'étrange habitude de désigner sous le nom de classes de clavier. Nous
+ne pouvons oublier dans cette liste de citer particulièrement les
+concertos en _sol_ mineur et en _mi_ bémol, le duo pour piano et
+violoncelle en _fa_ joué avec tant de succès à Londres par la célèbre
+pianiste Arabella Godard, Mme Davison, femme du grand critique musical.
+Mentionnons encore le quatuor en _fa_ mineur, le quatuor en _mi_ bémol
+et les trois quatuors pour instruments à cordes, violon, alto et
+violoncelle, œuvres magistrales et nullement démodées.
+
+Toutes ces compositions justifient cette préférence par la fermeté de
+leur style et leur excellente facture. Les traits brillants, bien sous
+la main, sont parfaitement écrits pour l'instrument; les phrases de
+chant ont de la noblesse, de l'accent, de la chaleur, et souvent
+l'inspiration musicale s'élève jusqu'au dramatique. Les compositions de
+piano de Kozeluch, Jadin, Hermann, Gelineck, de Pleyel même, sont
+tombées dans l'oubli le plus profond: l'œuvre de Dussek, au
+contraire, a résisté en partie à l'influence de la mode, à l'action du
+temps, parce que son style accuse une forte individualité. Ses idées
+musicales ont la sincérité et la noblesse qui font les œuvres
+durables; les phrases mélodiques se distinguent par la grâce, la
+sensibilité et l'accent venu du cœur; les traits ingénieux et
+brillants sont variés de forme; enfin l'harmonie correcte, d'un ferme et
+riche tissu, offre des effets saisissants et d'une grande hardiesse.
+
+On a souvent opposé l'un à l'autre Steibelt et Dussek, natures pourtant
+bien dissemblables de compositeurs et de virtuoses. Steibelt, doué d'une
+riche et fertile imagination, improvisait avec une merveilleuse facilité
+des pages où brillaient d'heureuses inspirations, mais dont la mise en
+œuvre, peu étudiée et diffuse, laissait à désirer. Insouciant de la
+perfection du style, n'ayant pas de plan arrêté, Steibelt a follement
+jeté au vent de charmantes idées, dont un artiste consciencieux aurait
+pu tirer un excellent parti. Dussek, au contraire, sans posséder une
+aussi féconde imagination, moins _génial_ que Steibelt, diraient les
+Allemands, sans être un pur contre-pointiste, possédait assez les
+secrets de la science harmonique pour écrire correctement et dans un
+idiome châtié la belle langue musicale.
+
+La différence entre ces deux artistes était aussi sensible au point de
+vue de leur talent de virtuoses qu'à celui de leur mérite de
+compositeurs: ajoutons même au point de vue moral. Nous retrouvons chez
+l'homme et le musicien les mêmes contrastes, les mêmes oppositions
+d'organisation et de caractère. Dussek, toujours maître de lui, correct,
+consciencieux, méthodique, exécutait avec un goût parfait et dans un
+grand style des œuvres magistrales par l'idée et par la forme. Ami
+généreux, homme du monde, instruit, spirituel, son exécution avait
+toutes les qualités de sa personne. Il faisait chanter le piano à ravir,
+et savait aussi exciter l'enthousiasme par l'audace heureuse de ses
+traits brillants et nouveaux.
+
+Steibelt, dont la délicatesse de sentiments, l'éducation et le caractère
+laissaient à désirer, conquit la faveur du public et celle de puissants
+protecteurs par les éclats et les éblouissements de sa prodigieuse
+imagination; virtuose très habile mais au style incorrect, mélodiste de
+génie, sa musique expressive, chantante, passionnée, brille par
+l'inspiration, mais les idées abondantes et variées se succèdent sans
+ordre, se relient mal, ont le décousu d'une improvisation. Steibelt
+visait toujours à l'effet, et, pour l'obtenir, sacrifiait souvent le bon
+goût, dont il avait peu souci. C'est lui qui, le premier, a mis si fort
+à la mode les passages en notes répétées, les fantaisies avec variations
+et le trémolo, qu'il excellait à faire; c'était alors un sujet
+d'étonnement et d'admiration.
+
+Steibelt éblouissait la foule des amateurs, mais sa personne était peu
+sympathique et même peu digne d'estime. Bien au contraire, Dussek, par
+son honorabilité, ses belles manières, son instruction, son esprit
+cultivé, attirait et charmait. Aimable, obligeant, dévoué, ce grand
+artiste avait encore une réputation de causeur spirituel.
+
+Dussek n'a pas fait école comme Clementi, Cramer, Kalkbrenner, Herz; on
+ne cite aucun pianiste célèbre se glorifiant de son nom, s'affirmant
+pour son disciple, et pourtant ce maître illustre a laissé comme
+compositeur et virtuose de belles traditions à suivre. J'ai pendant un
+an donné des leçons à une élève très distinguée de Dussek, Mme de B.;
+cette dame, pianiste de grand talent, plus âgée que moi de trente ans,
+m'était venue sans doute par curiosité pour se rendre compte des
+modifications apportées dans l'enseignement. Mme de B. me parlait
+avec une admiration sincère de la belle manière d'exprimer le son de
+Dussek, de son style noble et simple, de son toucher profond dans les
+phrases chantantes, de son exécution colorée, brillante; pourtant elle
+reconnaissait avec moi que les perfectionnements apportés à la facture
+moderne se prêtaient à des effets de puissance et de douceur, à des
+variétés de timbre, à des ondulations sonores, à une fluidité
+harmonieuse que ne pouvaient produire les virtuoses de la génération qui
+nous a précédés. Mais, ce sont là des lacunes et des défectuosités de
+détail, inhérentes à l'époque même où Dussek a vécu; l'éminent pianiste
+n'en reste pas moins une des figures les plus intéressantes et les plus
+sympathiques, comme un des premiers ancêtres de ce groupe brillant de
+compositeurs exotiques que continuent aujourd'hui avec tant d'éclat
+Stephen Heller, Liszt et Schulhoff.
+
+
+
+
+XII
+
+CH. VALENTIN ALKAN
+
+
+S'il est une physionomie d'artiste originale et curieuse à étudier entre
+toutes, c'est bien certainement celle de Ch.-V. Alkan, dont l'intérêt se
+double d'une sorte de mystère et d'énigme à pénétrer. Ce maître éminent,
+un des doyens de l'école française, a presque toujours vécu solitaire au
+milieu de la tourmente parisienne et du mouvement artistique, fuyant le
+bruit et la célébrité avec autant de soin que d'autres les recherchent.
+Valentin Alkan est obstinément resté loin de la foule qui fait la vogue
+et les succès éclatants, contrairement aux habitudes de tous les
+virtuoses que le double amour de la popularité et de la fortune jette
+dans le vaste courant des voyages et des concerts internationaux.
+Parisien fidèle, on pourrait dire Parisien de culte et d'attachement
+religieux, Valentin Alkan n'a rompu qu'une seule fois avec ses
+traditions sédentaires et sa vie calme, recueillie, passée tout entière
+dans l'ombre féconde du travail; il a obéi ce jour-là à des
+sollicitations pressantes, aux instances de ses amis et de notre vieux
+maître Zimmermann; mais cette excursion dans le monde militant des
+concerts n'a été qu'une échappée rapide et une brillante exception.
+L'artiste rêveur, le musicien philosophe et un peu misanthrope est
+bientôt revenu à la paix fertile de sa solitude.
+
+Valentin Alkan est l'aîné de quatre frères, tous musiciens distingués.
+Son père, homme laborieux et intelligent, tenait en 1833, lorsque je
+l'ai connu, un petit pensionnat rue des Blancs-Manteaux. De jeunes
+enfants, pour la plupart israélites, y recevaient une instruction
+musicale élémentaire et apprenaient aussi les premiers rudiments de la
+grammaire française. Valentin Alkan, né à Paris en décembre 1813, enfant
+précoce et doué de dispositions exceptionnelles, fut admis au
+Conservatoire avant l'âge réglementaire, obtint le premier prix de
+solfège à l'âge de huit ans, et le premier prix de piano à dix ans dans
+la classe de Zimmermann. Il avait en 1826, à l'âge de treize ans, le
+premier prix d'harmonie dans la classe de Dourlen, professeur excellent
+et affectueux, sous des dehors austères et froids. Conduit à Paris, en
+1827, par mon grand-père, je reçus, sur la recommandation de Zimmermann,
+quelques répétitions du jeune Alkan, mon aîné de quatre ans; mais, avec
+une aussi faible différence d'âge, ce travail ne pouvait être très
+sérieux, et nous dûmes l'interrompre au bout de quelques semaines.
+
+C'est vers cette époque que Valentin Alkan commença à se produire comme
+virtuose. Élève de prédilection de Zimmermann, il était patronné par
+lui, présenté dans toutes les soirées où sa brillante et nombreuse
+clientèle l'appelait. Grâce à cet appui donné à son jeune mais déjà
+magnifique talent, Valentin Alkan comptait, dès l'âge de dix-sept ans,
+au nombre des virtuoses célèbres.
+
+Je vois encore cette maison de M. Alkan père, ce milieu tout patriarcal
+où s'est formé le talent de Valentin Alkan et où a grandi sa jeunesse
+laborieuse. J'y ai passé quelques mois comme pensionnaire, en même temps
+que Ravina et Honoré, en compagnie d'un groupe d'enfants qui venaient y
+prendre des leçons de solfège et recevoir l'enseignement musical
+élémentaire. C'était comme une école préparatoire, une annexe juvénile
+du Conservatoire. Que de bonnes soirées passées là à peu de frais dans
+la chambre de Valentin Alkan, qui n'était pas encore le solitaire,
+l'ermite de l'âge mûr. Gai, joyeux, confiant dans la vie, il avait,
+comme nous tous, la foi, l'enthousiasme et les chères illusions de la
+jeunesse.
+
+En pleine possession déjà de sa réputation de virtuose, il ajoutait à
+ses études d'harmonie de fortes et sérieuses leçons de contre-point et
+de fugue prises avec Zimmermann, très habile contre-pointiste et
+passionné pour cet enseignement. J'ai dit que Valentin Alkan était son
+élève de prédilection: c'était aussi celui qu'il nous montrait comme
+type de l'artiste laborieux, chercheur, aimant le grand art, ne
+sacrifiant point au succès éphémère, ayant horreur du banal, suivant sa
+voie sans jamais songer à la popularité. Et, en effet, par cette probité
+chaste de l'inspiration et de la mise en œuvre, Valentin Alkan se
+place à côté d'Hiller, de Chopin et de Stephen Heller; mais, disons-le
+aussi, l'horreur des redites et des formules courantes l'a parfois
+entraîné dans l'excès contraire; il a démesurément agrandi certains
+cadres; il a transformé les concertos et les sonates en véritables
+poèmes divisés en plusieurs chants, brisant ainsi l'équilibre ordinaire
+et changeant les proportions de la charpente harmonique, sans motiver
+toujours cette révolution. Ces réserves faites, les compositions d'Alkan
+répondent bien à l'idéal et à la prophétie de Zimmermann; elles montrent
+un grand maître, dans le sens «psychique» du mot, un homme de foi
+profonde et de convictions inébranlables, dont l'œuvre considérable
+brille de beautés de premier ordre.
+
+Le groupe d'élite de littérateurs et d'artistes qui faisait cortège à
+Chopin, avait ouvert ses rangs à V. Alkan comme à un frère en poésie. Ce
+cénacle, où l'admiration mutuelle était en quelque sorte instinctive,
+exerçait une grande influence, une action directe sur le goût littéraire
+et artistique du temps. Nommer Hugo, Lamennais, Dumas, Jules Sandeau,
+George Sand, Ary Scheffer, Delacroix, c'est dire que ce centre lumineux
+appartenait à l'école romantique, cherchait une voie nouvelle, voulait
+briser avec les errements classiques. La passion de V. Alkan pour les
+formes ingénieuses, les procédés inusités, répondait à ces tendances et
+devait le faire bien accueillir de l'école. Chopin, qui n'était pas
+prodigue de son affection et n'accordait qu'à un très petit nombre
+d'artistes la faveur de pouvoir se dire ses amis, tenait du reste Alkan
+en très haute estime comme virtuose et compositeur. Une sympathie
+réciproque prenant sa source dans le culte d'une beauté supérieure au
+beau conventionnel et classique, l'horreur du vulgaire et du banal,
+unissait ces deux âmes d'élite. A la mort de Chopin, plusieurs de ses
+élèves affectionnés choisirent Alkan pour continuer les traditions du
+maître regretté.
+
+Il y avait cependant d'intimes et profondes différences entre le
+tempérament des deux maîtres; leur égale aspiration vers l'idéal s'est
+affirmée sous des formes très distinctes. Aussi bien, Valentin Alkan
+est-il une physionomie d'artiste absolument originale et personnelle.
+Pour apprécier cette nature éminente, il faut éviter de procéder par
+comparaison. Tout en se rattachant à la brillante école de Chopin,
+d'Heller, de Liszt et de Thalberg, il ne reflète directement aucun de
+ces modèles: il est lui-même et lui seul par ses qualités comme par ses
+défauts; il pense et parle une langue qui est sienne; ses idées
+distinguées ont de l'accent, du relief, et souvent l'inspiration
+musicale accuse un profond sentiment dramatique: les harmonies riches et
+colorées n'offrent jamais rien de bizarre; les traits ont une grande
+variété de formes; leurs contours sont ingénieux et habilement tracés.
+
+Il faut donc reconnaître à V. Alkan une haute valeur musicale, un
+tempérament d'artiste formé par la lecture et la méditation aux grandes
+traditions, mais ne relevant que de lui-même et faisant école à part. Il
+a cherché les sentiers solitaires et a mieux aimé gravir des pentes
+abruptes que suivre les voies tracées par ses devanciers. Conscience
+héroïque, efforts virils et constants, qui lui assurent l'admiration et
+la reconnaissance des artistes habitués à juger du mérite d'une œuvre
+non par la popularité acquise, mais par cette analyse intime, toujours
+féconde, quand il s'agit d'un compositeur comme Alkan.
+
+Il convient, cependant, nous l'avons dit, d'ouvrir une parenthèse pour
+la critique, et de constater franchement qu'on peut reprendre dans
+plusieurs compositions importantes de Valentin Alkan le développement
+anormal donné à plusieurs morceaux, sonates et concertos, où le maître
+s'est complu à noyer sa pensée dans de longues improvisations. Nous
+avouons, malgré toute l'ingéniosité des combinaisons, ne pas comprendre
+ces proportions abusives, données à des idées accessoires, ni ces
+périodes superposées qui éternisent les péroraisons sans apporter
+d'effets nouveaux. Sous ces réserves qui ne s'adressent qu'au manque de
+concision et ne visent que l'équilibre harmonique de quelques œuvres,
+Alkan reste un maître dans la plus belle acception du mot.
+
+Nous n'avons pas à donner un catalogue de l'œuvre entier de Valentin
+Alkan, mais nous devons signaler, parmi ses compositions les plus
+importantes, les 25 préludes, op. 31; 12 études dans les tons majeurs,
+op. 35; 12 études dans les tons mineurs, op. 39; l'_Amitié_, étude; 3
+grandes études à mains séparées et réunies; 3 andantes romantiques et 3
+pièces poétiques, op. 18 et 15; 3 scherzi, op. 16.--Op. 26, marche
+funèbre; op. 27, marche triomphale; saltarelle, op. 23.--Gigue, air de
+ballet, op. 29; bourrée d'Auvergne, _Minuetto alla tedesca_, op. 32; 4
+impromptus, op. 33; grande sonate, véritable poème de la vie, op. 40; 3
+marches à quatre mains, premier et deuxième concertos di camera:
+concerto-symphonie, œuvre capitale, où l'artiste résume dans une
+suite de douze numéros caractéristiques ses hautes qualités de style,
+son individualité si énergique et si originale.--_Les Mois_, douze
+morceaux poétiques, pièces charmantes, accessibles aux pianistes de
+moyenne force; variations sur un thème de Steibelt; sonatine pour piano
+seul; sonate pour piano et violoncelle, op 47; Souvenirs des concerts du
+Conservatoire, partitions réduites pour piano seul; Souvenirs de musique
+de chambre; concerto de Beethoven et concerto de Mozart, piano seul avec
+cadences; grand nombre de pièces d'orgue pour piano à pédalier.
+
+Ce résumé succinct donne un aperçu de l'importance des compositions qui
+font classer Alkan parmi les maîtres éminents de l'école moderne. Il a
+également obtenu, à l'époque de sa jeunesse et pendant la période de
+maturité, de grands succès d'exécution, tout en se tenant à l'écart du
+public proprement dit. Ses admirateurs appartiennent à la classe
+privilégiée des artistes et des amateurs qui ne se laissent pas éblouir
+par les effets ordinaires aux virtuoses de concert. Malgré ses
+soixante-quatre ans, le grand artiste a gardé un jeu magistral; ennemi
+déclaré du mauvais goût, son toucher ferme, précis, mesuré, a
+l'autorité et l'austérité qui conviennent à sa nature puritaine et
+convaincue; il fuit soigneusement les formules bruyantes, mais sait se
+plier avec un art infini aux nuances si différentes de style des
+compositeurs qu'il interprète; résultat exceptionnel qui prouve une
+étude approfondie et perpétuelle des qualités de chaque maître. Couperin
+et Rameau ne peuvent être interprétés dans leur grâce naïve comme Field
+et Chopin dans leur poésie tendre et fiévreuse; la bravoure de Scarlatti
+et de Clementi n'est pas celle de Moschelès et de Weber. Mozart, Hummel,
+Beethoven, Mendelssohn ont des qualités très distinctes, qu'un grand
+maître dans l'art de dire peut seul posséder et traduire.
+
+Rigoureux observateur de la mesure métronomique, Alkan ne fait jamais
+souffrir par les altérations fréquentes de mouvement si fort en usage
+dans l'école contemporaine. Il se sert du pédalier avec une bravoure
+transcendante que reconnaissent et admirent ses émules, maîtres aussi
+dans ce genre, Saint-Saëns, Widor, Fissot, Guilmant, Delaborde,
+organistes et pianistes célèbres; tous ont suivi l'exemple de leur
+vaillant doyen et mis en honneur les pièces de Bach, d'Hændel, de
+Mendelssohn, où le pédalier prend une part active au dialogue musical et
+complète les harmonies du piano et de l'orgue.
+
+Nous ne tracerons pas le portrait de Valentin Alkan vu de dos, comme
+certains photographes nous l'ont présenté. Son intelligente et
+originale physionomie mérite d'être regardée de profil ou de face. La
+tête est forte; le front développé est celui d'un penseur; la bouche est
+grande et souriante, le nez régulier; les années ont blanchi la barbe et
+la chevelure, sillonné les traits de quelques rides et souligné
+l'ensemble. Le regard est fin, un peu narquois. Alkan a maintenant
+soixante-quatre ans; sa démarche penchée, sa mise puritaine lui donnent
+l'aspect d'un ministre anglican ou d'un rabbin,--dont il a la science.
+
+Homme d'étude, esprit cultivé, travailleur infatigable, Alkan est une
+des plus hautes intelligences et un des esprits les plus universels du
+groupe d'artistes éminents qui tiennent la tête de l'école française du
+piano. Nous sommes d'autant plus heureux de rendre publiquement cet
+hommage à notre illustre confrère, qu'à un moment de notre carrière, en
+1848, un malentendu regrettable, dû à l'ardeur de la lutte pour la
+vacance de la classe de Zimmermann, nous a séparés, sans toutefois
+altérer notre mutuelle estime et sans diminuer chez moi l'admiration
+sincère pour l'artiste, la vive sympathie pour le chercheur laborieux et
+le producteur puissant.
+
+
+
+
+XIII
+
+CRAMER
+
+
+Jean-Baptiste Cramer, encore un nom illustre qui surgit d'une forte et
+vaillante génération d'artistes, démentant cet axiome banal que, dans le
+monde des arts, les fils héritent rarement des qualités paternelles. Le
+grand-père, et particulièrement le père du célèbre pianiste, ont été
+musiciens distingués. La généalogie des Cramer mentionne comme chef de
+cette famille Jacques Cramer, né à Sachau, en Silésie, l'année 1705. Il
+fut attaché comme flûtiste et timbalier à la musique de l'électeur
+palatin. Son fils Guillaume, né à Mannheim en 1745, devint un violoniste
+de premier ordre; enfant prodige, ce précoce virtuose, âgé de sept ans,
+émerveillait, par l'exécution magistrale d'un concerto, son protecteur,
+l'électeur palatin. Formé à l'école de maîtres habiles, il acquit tout
+jeune un talent de grand style très apprécié des connaisseurs, disent
+ses biographes, et il fut attaché à la musique particulière du souverain
+jusqu'en 1772. Mais, dans un voyage fait à Londres à cette époque, ses
+succès de virtuose eurent un tel retentissement que le roi, pour
+décider le grand artiste à se fixer en Angleterre, le nomma chef
+d'orchestre de l'Opéra avec des appointements considérables. Guillaume
+Cramer a publié sept concertos pour violon, six duos pour deux violons,
+six trios pour deux violons et basse. Musicien de haute valeur, il eut
+le bonheur d'avoir un fils digne de lui.
+
+Jean-Baptiste Cramer, le célèbre pianiste, est né à Mannheim le 24
+février 1771. Conduit tout jeune à Londres, le jeune Cramer étudia
+d'abord le violon; mais son goût prononcé, sa vocation bien apparente
+pour le clavecin et le piano, décidèrent son père à ne pas faire
+violence au désir fermement exprimé par l'enfant; son éducation fut
+confiée aux soins de Benser, de Schrœter, enfin de Clementi. Cramer
+ne fut qu'un an l'élève de ce dernier maître; mais ses conseils, ses
+exemples, ses principes invariables portèrent fruit, et nul disciple de
+Clementi n'a gardé plus profondément l'empreinte de son école et de son
+style. Un peu plus tard, en 1785, Cramer étudia la théorie de la
+musique, l'harmonie et la composition avec Charles-Frédéric Abel.
+
+La passion des voyages et le désir d'affirmer sa valeur de virtuose, lui
+firent visiter toutes les grandes villes du continent. Son exécution si
+correcte, si pure, excita partout l'admiration des musiciens de goût,
+qui apprécièrent son style simple et noble, sa belle manière de faire
+chanter le piano. De retour en Angleterre, il écrivit de nombreuses
+compositions, sonates, concertos, rondos, marches, airs variés,
+fantaisies, nocturnes, bagatelles, valses, et aussi des duos à quatre
+mains, d'autres pour piano et harpe, un quintette et un quatuor pour
+piano et instruments à cordes. L'œuvre de Cramer comprend 105
+sonates, dont beaucoup ont une grande valeur de style, un réel mérite de
+facture. Quelques années plus tard, Cramer fit encore un voyage en
+Allemagne et en Italie, puis il revint à Londres, sa patrie d'adoption.
+
+Nature très laborieuse, Cramer partageait son temps entre le professorat
+et la composition; mais ce n'est pas seulement dans les formules
+scolastiques, marches d'harmonie, divertissements, fugues, traits de
+mécanisme, etc., ni par l'ensemble parfait des deux mains,
+l'indépendance et l'égalité des doigts, que J.-B. Cramer s'est montré
+disciple fidèle de Clementi; on retrouve aussi les grands principes de
+ce maître dans l'ornementation simple et sobre, dans le contour
+mélodique et vocal des phrases chantantes: enfin, l'analogie du style et
+des procédés nous apparaît d'une manière si frappante que tout en
+admirant la forte individualité de Cramer, nous saluons en lui le fils
+aîné de Clementi, le représentant direct, le continuateur le plus
+autorisé de son école.
+
+Ce n'est pas seulement au point de vue de la virtuosité qu'il faut
+reconnaître cette filiation incontestable; on la retrouve encore, et
+très prononcée, dans toutes les compositions de Cramer, et
+particulièrement dans ses recueils d'études si justement célèbres que
+nous estimons à l'égal du _Gradus ad Parnassum_. Cette affinité nous
+paraît plus sensible, plus appréciable chez Cramer que chez John Field,
+qui fut pourtant l'élève de prédilection de Clementi. Les formules
+diatoniques par mouvement semblable aux deux mains, les traits légers et
+brillants parcourant progressivement le clavier en larges périodes de
+_crescendo_ et de _diminuendo_, se trouvent toujours, sous des formes
+variées, dans les compositions du maître et de son illustre disciple;
+tous deux ont également puisé aux sources pures de l'art et pris pour
+modèles les grands clavecinistes S. et E. Bach, Hændel et Scarlatti.
+
+Les leçons de Cramer étaient très recherchées, et l'aristocratie
+anglaise avait en haute estime le digne émule de Clementi. Mon vieil
+ami, Georges Onslow, le célèbre symphoniste, a été un de ses disciples
+favoris. Pour revenir au compositeur, les œuvres de Cramer n'ont pas
+toutes une égale valeur; l'intérêt et le style ne s'y maintiennent pas
+au même niveau: il y a même, on doit le reconnaître, bon nombre
+d'arrangements écrits à la hâte et peu dignes de la juste renommée de ce
+maître célèbre. Les œuvres dernières manquent d'inspiration; et l'on
+ne reconnaît plus l'écrivain au style châtié et sévère. La plupart des
+sonates et concertos de Cramer n'existent guère que dans les
+bibliothèques; les planches ont été fondues et les pianistes modernes ne
+connaissent que par ouï-dire la grande généralité de son œuvre.
+
+Ajoutons encore que, malgré leur mérite très réel et leur incontestable
+valeur musicale, les compositions de Cramer ont vieilli et sont bien
+plus démodées que celles de Clementi et de Dussek. Suivant le terme
+consacré, elles ont un air «poncif» qui les fait négliger malgré tout
+l'intérêt qu'elles commandent. Citons pourtant, parmi les œuvres
+restées au répertoire courant de l'enseignement scolastique, les 7
+concertos pour piano et orchestre. On ne peut refuser à ces morceaux
+d'excellente facture un style noble, une harmonie distinguée et une
+grande variété dans la contexture des traits, brillants, bien sous la
+main. Les trois duos à quatre mains méritent d'être connus et étudiés
+(op. 24, 34 et 50); de même pour les nocturnes (op. 32 et 54), et les
+sonates (op. 8, 49 et 58). Nous l'avons déjà dit: Cramer a écrit 105
+sonates, et, comme travail de lecture, nous ne connaissons rien de
+meilleur, grâce à l'intérêt soutenu et concertant des deux mains. Citons
+encore un quintette et un quatuor pour piano et instruments à cordes
+(op. 61 et 28), et trois trios.
+
+Cramer, ainsi que Clementi, a voulu élever un véritable monument à l'art
+musical en écrivant ses belles études, notamment les deux premiers
+livres, 16 études faisant suite aux deux premiers recueils, et aussi les
+caprices dédiés à Mme de Montgeroult sous ce titre _Dulce et utile_.
+Dans ces admirables petites pièces de deux ou quatre pages au plus, la
+phrase musicale serrée, correcte, dégagée de tout ornement parasite,
+condensée dans un cadre étroit, d'une harmonie pure, souvent ingénieuse
+et riche, offre les formules de mécanisme les plus utiles, pour obtenir
+l'indépendance et l'égalité des doigts, ainsi que des exemples de goût
+et de style que nul pianiste désireux d'acquérir un réel talent ne doit
+négliger.
+
+L'immense popularité de ces recueils d'études prouve victorieusement que
+presque toujours un succès durable récompense l'artiste qui sait trouver
+des formes harmonieuses pour exprimer d'utiles pensées. Chaque type
+d'étude, d'un dessin bien arrêté, d'un intérêt tout spécial, est traité
+avec une rare liberté d'allure et une concision qui n'exclut pas un
+développement bien équilibré; les deux mains prennent toujours un égal
+intérêt au discours musical, et l'idée première, modulée avec art,
+reparaît persistante pour offrir à l'attention des élèves, soit une
+difficulté de mécanisme, soit un tour de phrase mélodique présenté avec
+une grâce toute particulière.
+
+Cramer excellait dans l'interprétation des andantes, et nul virtuose ne
+disait avec plus de perfection et de charme, les adagios de Mozart. Son
+exécution se distinguait par une égalité merveilleuse, une indépendance
+parfaite des doigts aux deux mains. Sa manière de phraser et de faire
+chanter le piano était un modèle d'expression et de naturel.
+
+Vers 1832, Cramer a quitté l'Angleterre pour venir habiter Paris; puis
+il s'est établi à Boulogne-sur-Mer pendant plusieurs années. Il vivait
+retiré, en dehors du mouvement musical, ne recevant que quelques
+intimes, Boëly, Kalkbrenner, Pleyel. Si pourtant un jeune musicien,
+curieux de connaître le vénérable «patriarche» du piano s'aventurait
+dans son modeste intérieur et lui demandait des avis, il prenait
+plaisir à énumérer les qualités de bravoure, de sonorité, des exécutants
+modernes, vantant leur puissance, leur brio, leur souplesse, leur
+habileté de prestidigitation; puis il ajoutait avec une bonhomie
+ironique: «Cette musique est trop forte pour mes pauvres oreilles, trop
+forte pour mes doigts séniles.» Combien peu cependant, parmi les
+virtuoses contemporains, seraient capables de dire avec la perfection
+voulue les Études de Clementi et de Cramer, sans remonter aux fugues de
+Bach et de Hændel!
+
+Au demeurant Cramer, qui excellait à nuancer le son du piano, avait une
+répulsion très-naturelle pour l'école bruyante et tapageuse. Froid et
+réservé dans ses jugements, il se contentait de dire quand on
+l'obligeait à donner son avis sur le talent et la virtuosité des
+pianistes à la mode: «MM. X. Y. Z. sont très forts, leur exécution est
+éblouissante, ils me stupéfient par leur audacieuse bravoure; mais j'ai
+la faiblesse de préférer les sonorités moins éclatantes, et je n'ai pas
+de goût pour les sauts périlleux, pour la haute gymnastique musicale; je
+préfère le terre à terre de mon clavier.»
+
+Nous partageons absolument cette théorie d'un grand maître; la
+virtuosité transcendante est un moyen indispensable, mais non le but à
+viser; la loi véritable est de charmer, d'émouvoir, de captiver; la
+difficulté a sa raison d'être, mais elle doit garder sa place secondaire
+et ne pas occuper le premier plan pour exciter l'étonnement--ou
+l'appréhension.
+
+La physionomie de J.-B. Cramer était d'un aspect froid et sévère.
+L'ovale allongé de la figure, les traits réguliers, le regard ferme et
+assuré faisaient de l'ensemble un type fort distingué en harmonie avec
+sa tenue irréprochable, ses allures éminemment correctes, l'attitude
+méthodique et un peu compassée du véritable gentleman. Cramer, après un
+séjour de quelques années à Paris et à Boulogne-sur-Mer, retourna dans
+sa chère Angleterre, son pays d'adoption, qu'il aimait avec la foi
+profonde, l'ardent enthousiasme d'un patriote; c'est là qu'il mourut,
+aux environs de Londres, à l'âge de 87 ans, ayant conservé, comme
+Clementi, dans sa verte vieillesse, toutes ses facultés et ses belles
+qualités d'exécution.
+
+
+
+
+XIV
+
+GOTTSCHALK
+
+
+Les sources de l'art ont des points de départ très divers, des origines
+souvent mystérieuses et cachées, mais c'est le plus souvent dans les
+profondeurs de l'âme que se trouve le foyer vivifiant; c'est là que
+l'inspiration, l'impressionnabilité, l'imagination puisent leur éclat et
+prennent leur force d'expansion. Les compositeurs qui nous ont précédés
+et ont posé les premières assises de l'école moderne ont peu connu ou
+négligé le côté pittoresque, descriptif, imagé, si fort en vogue de nos
+jours; le caractère et la force de leur style consistaient surtout dans
+la bonne exposition, l'enchaînement et le développement parfait des
+idées: ils n'avaient aucune prétention à l'art de peindre, et se
+contentaient d'écrire purement, dans une langue musicale et châtiée.
+
+C'était l'école des logiciens. Mais actuellement l'art musical, comme la
+littérature et la peinture, a trouvé des voies nouvelles et contient des
+sectes différentes: écoles idéaliste, naturaliste, impressionaliste.
+Nous avons aussi nos représentants de l'orientalisme, Félicien David,
+Reyer et Bizet, dont les noms répondent si bien à ceux de Decamps,
+Marilhat et Fromentin; nos néo-grecs, comme Gounod, Victor Massé et
+Duprato, qui nous rappellent Hamon, Gérôme et toute l'école archaïque.
+Dans le domaine des pianistes compositeurs, il a surgi une foule de
+paysagistes proprement dits, peintres de genre, sentimentalistes ou
+amateurs du pittoresque. Mendelssohn, Liszt, Chopin, Stephen Heller,
+Prudent, Rosenhain, Wolff, Delioux, Schuloff, etc., ont composé de
+nombreuses pièces caractéristiques, véritables bijoux du genre
+descriptif. Poètes musiciens, amoureux de la nature, ils ont chanté la
+patrie absente ou le pays perdu en traduisant dans la langue des sons
+les mœurs, le caractère, le tempérament des différentes nationalités.
+
+Gottschalk mérite une place à part dans cette école par son
+individualité, sa distinction, l'originalité de ses compositions et sa
+virtuosité exceptionnelle. Louis Moreau Gottschalk naquit le 8 mai 1829
+à la Nouvelle-Orléans. Notre ami L. Escudier dans son livre des
+«virtuoses célèbres», rectifie l'erreur de Fétis faisant naître le
+célèbre artiste en 1828, et consacre à son pianiste de prédilection des
+pages pleines d'intérêt et riches de détail, dont l'émotion fait honneur
+à l'artiste enlevé si prématurément, nature sympathique, imagination de
+poète, cœur sincère et dévoué. Sans avoir été le disciple de Chopin
+ni de Liszt, Gottschalk participait beaucoup de ces maîtres illustres
+par son tempérament fin, délicat, rêveur; entouré comme Chopin, dès son
+enfance, d'affections généreuses et de soins tendres, né et grandi dans
+un milieu aristocratique, son instruction et son éducation furent très
+soignées. Je n'ai pas à raconter les épisodes attachants et romanesques
+qui amenèrent à la Nouvelle-Orléans les grands parents de Gottschalk,
+dont les aïeuls maternels étaient le comte et la comtesse de Bruslé, de
+Saint-Domingue. Louis Moreau Gottschalk eut pour père sir Édouard
+Gottschalk, un jeune touriste anglais docteur ès sciences de
+l'université de Cambridge conduit à la Louisiane par le goût des voyages
+et fixé dans ce pays après son mariage avec la jeune comtesse de Bruslé.
+Il y eut plusieurs enfants de cette union, frères et sœurs de Louis
+Gottschalk, tous heureusement doués.
+
+La famille de Gottschalk habitait une campagne isolée, au bord du lac
+Pontchartrain. Les premières impressions de jeunesse ont dû exercer une
+grande influence sur l'imagination romanesque du futur compositeur. Les
+bruits mystérieux de la forêt, les harmonies vagues, la poésie d'une
+nature sauvage, formèrent le goût et l'esprit de l'artiste et lui
+donnèrent une empreinte décisive. Les chants indiens et créoles, les
+chansons nègres aux rythmes si originaux, les mélodies locales si
+charmantes et si naïves meublèrent la mémoire du musicien, et plus tard
+tous ces matériaux se fondirent dans son cerveau pour produire un
+nouveau métal.
+
+En 1841, Gottschalk vint à Paris perfectionner son éducation musicale
+d'enfant prodige. Charles Hallé et Camille Stamaty, plus
+particulièrement, furent ses professeurs. En 1844, il donna son premier
+concert chez Pleyel, qui le prit en grande affection. Chopin également
+témoigna sa vive sympathie au jeune artiste; il se plaisait à
+reconnaître dans cette délicate nature une organisation tendre et
+sensible, sœur de la sienne. Après avoir pris les leçons d'harmonie
+de Maldent, Gottschalk commença à composer et écrivit ses ballades:
+_Ossian_, _la Bamboula_, _le Bananier_, _la Savane_, _la Danse
+ossianique_, _le Mancenillier_, etc., œuvres publiées en 1848 et
+1849, encore à l'état d'esquisse et de première ébauche.
+
+C'est en 1848 que j'ai connu Gottschalk. Camille Pleyel me l'avait
+signalé comme un virtuose de grand avenir, et sa première audition me
+prouva que ces éloges n'avaient rien d'exagéré. Sa nature distinguée et
+modeste le rendait tout d'abord sympathique; son exécution expressive,
+ses sonorités à la Chopin achevaient de séduire. Sa réputation
+commençait, et elle allait grandir rapidement, ses premières œuvres;
+gravées chez Escudier, obtenaient un succès immédiat.
+
+Il était impossible de méconnaître une individualité très accusée dans
+ces compositions, où le charme de l'idée, l'élégance des harmonies se
+marient à des rythmes d'une allure toute particulière, d'une persistance
+opiniâtre; ces langoureuses mélodies créoles, ces danses nègres d'une
+mesure cadencée donnaient aux compositions de Gottschalk un goût de
+terroir, un parfum spécial, un accent de couleur locale d'une
+authenticité incontestable.
+
+En 1849, Gottschalk fit un voyage en Savoie et en Suisse; il fut
+présenté à la grande-duchesse de Russie, qui l'accueillit avec la grâce
+et la bienveillance habituelles à la haute aristocratie russe.
+Gottschalk, très apprécié, fit acte de charité en donnant à Yverdun un
+concert de bienfaisance. De 1850 à 1851, il se fit entendre à Paris dans
+de nombreuses réunions. Sa virtuosité brillante, expressive rappelait
+les qualités de Chopin; et Camille Pleyel, si bon juge, assurait
+hautement retrouver dans son jeune ami les exquises délicatesses du
+poète du piano. A cette époque, Gottschalk me fit la gracieuseté de me
+dédier sa belle transcription de _la Chasse du jeune Henri_, qu'il
+jouait souvent à deux pianos avec mon élève et ami, Joseph Wieniawski.
+Sa fantaisie sur le _God save the Queen_ appartient à la même date.
+
+Appelé en Espagne sur le désir exprimé par la reine, Gottschalk donna, à
+Bordeaux et à Bayonne, plusieurs concerts, prélude brillant des ovations
+triomphales qui l'attendaient dans toutes les grandes villes de la
+péninsule et particulièrement à Madrid. Le célèbre virtuose excita un
+enthousiasme extraordinaire. Complimenté par les municipalités, présenté
+aux plus illustres personnages de la cour, accueilli à l'Escurial avec
+le même fanatisme d'admiration, fêté, acclamé, décoré, Gottschalk eut
+même le singulier honneur de passer une revue. Ce fut un
+_pronunciamento_ d'enthousiasme; mais Gottschalk, rappelé en Amérique à
+la demande expresse de son père, dut quitter l'Espagne, non sans
+emporter une couronne d'or offerte par les dilettantes de Madrid, avec
+cette inscription: «A Gottschalk, poète espagnol». Si on en croit la
+légende, il aurait aussi emporté le cœur d'une infante, et cette
+aventure romanesque, cessant d'être un mystère, aurait décidé le
+gouvernement espagnol à prier Gottschalk de quitter Madrid.
+
+Gottschalk traversa rapidement le Portugal et s'embarqua pour
+l'Amérique, qu'il parcourut en tous sens. Il fut non seulement prophète
+dans son pays, en dépit du proverbe, mais encore accueilli avec une
+fureur d'enthousiasme national, applaudi à l'égal de Liszt, de Henri
+Herz, de Thalberg, et sa réputation devint universelle. Au bout de
+quelque temps, il avait fait la conquête du nouveau monde. A New-York et
+à la Nouvelle-Orléans, son arrivée fut saluée par des vivats fanatiques;
+conduit par la foule à son hôtel, harangué par les magistrats, il eut un
+véritable triomphe. Quant aux recettes des concerts, elles atteignaient
+des chiffres inusités, et les belles Américaines y ajoutaient des
+boutons en diamants, comme souvenir personnel offert à leur cher
+compatriote.
+
+Gottschalk, en quittant l'Espagne, avait emporté les recommandations
+toutes particulières de la reine pour le gouverneur de Cuba. Cette
+protection jointe à sa grande réputation artistique, lui valut à la
+Havane la réception la plus chaleureuse; il devint en quelques jours
+l'idole du pays. Aussi, malgré ses habitudes nomades, fit-il un long
+séjour dans cette île enchantée, où il revenait près d'amis dévoués se
+retremper dans une existence faite d'affection, qui convenait
+merveilleusement à sa nature aimante. J'ai connu plusieurs notables de
+Havane, honorés de l'amitié de Gottschalk, et tous, comme son intime
+Espardero, avaient conçu pour lui un attachement profond et une
+admiration sans bornes.
+
+Gottschalk revint à New-York en 1853 et y donna une nombreuse série de
+concerts aussi brillants et aussi recherchés. Nous n'avons pas à le
+suivre dans ses pérégrinations à travers l'Amérique du Nord et du Sud,
+au Chili, à Lima, à Saint-Thomas, à la Trinidad, à Port-au-Prince, à
+Porto-Rico. Le célèbre impresario Strakosch et la Patti, alors âgée de
+quatorze ans, organisèrent avec lui un voyage artistique à travers le
+continent entier. Ce voyage, commencé en 1860, dura trois ans; mais
+cette série de fatigues et de triomphes, de travaux et de plaisirs, de
+brusques et continuelles émotions devait briser le plus fort
+tempérament. Gottschalk ne tarda pas à y succomber.
+
+Nature élégante, distinguée, tout à fait aristocratique, Gottschalk,
+jeune, avait une grande analogie avec Chopin: traits fins et réguliers,
+ovale allongé de la figure, regard doux, rêveur, cachet de mélancolie.
+Le moral répondait également à cette ressemblance physique:
+impressionnabilité extrême, presque maladive, nature de sensitive,
+organisation d'élite. Gottschalk avait reçu une excellente éducation,
+parlait plusieurs langues et avait fortifié ses premières connaissances
+par des études sérieuses faites avec conscience. Tout en s'élevant et en
+agrandissant le cadre de ses inspirations, il avait conservé une
+individualité très prononcée, et malgré son affinité avec Chopin, il
+puisait à des sources très différentes. Aussi ne voyons-nous pas en lui
+un pâle imitateur d'un style inimitable, mais un tempérament original,
+participant d'un maître admiré sans tendre à le continuer.
+
+Certains détails, certains contours mélodiques, certaines ondulations
+sonores pourraient faire songer à Chopin, pourtant l'ensemble garde une
+couleur toute particulière. Inspirées par d'autres sentiments, produites
+sous un autre ciel, les compositions de Gottschalk ont un éclat, un
+brio, une allure déterminée, à la fois individuelle et locale. Les
+harmonies de Gottschalk, d'une élégance exquise, offrent rarement la
+recherche précieuse de Chopin, dont le tissu serré, d'une trame très
+forte, arrive parfois jusqu'aux limites extrêmes du possible.
+
+Avec les années, la physionomie de Gottschalk s'était virilisée. Son
+teint bistré, ses fortes moustaches, sa façon de porter la tête lui
+donnaient un air martial. Il possédait un esprit fin et charmant et
+cette distinction native bien préférable à tous les faux vernis
+d'éducation. Sa conversation attrayante avait du relief; ses lettres,
+sérieusement pensées, affirmaient un sens droit, une nature réfléchie
+d'observateur habitué à rechercher la raison de chaque chose. Je me
+rappelle avoir lu avec un grand intérêt plusieurs articles de critique
+où il traitait les questions d'esthétique avec un goût parfait et à un
+point de vue très élevé. Il est regrettable que les incessants voyages
+de Gottschalk l'aient éloigné de Paris; c'était son véritable milieu,
+celui où il aurait pris tout son développement.
+
+Il avait, du reste, conservé une vive affection pour la France et
+parlait sans cesse d'y revenir; mais la mort devait l'en empêcher. Il
+succombait brusquement, au Brésil, le lendemain d'un concert, au milieu
+de nouvelles ovations, sur le point de «refaire» une grande fortune, car
+la première avait été singulièrement amoindrie par sa grande générosité
+et une mauvaise gestion. Plusieurs de ses amis d'outre-mer m'ont fait
+part des étranges péripéties de cette existence fébrile; les sommes
+considérables gagnées dans les concerts glissaient entre ses doigts sans
+y laisser de trace; et plus d'une fois des amis très dévoués ont dû
+venir en aide au célèbre virtuose pour l'aider à réparer les désastres
+de la malchance. Émule de Liszt dans ses charitables folies comme dans
+ses triomphes rapides, il a été toute sa vie aussi prodigue de sa
+fortune que de sa santé.
+
+Cette existence ardente, faite d'agitations et d'activité dévorante,
+absorba vite toutes les forces de la jeunesse; Gottschalk fut atteint de
+la fièvre jaune, et ce terrible mal acheva l'œuvre de destruction. Ce
+fut au Brésil, à Rio-de-Janeiro, qu'il subit la première atteinte du
+fléau. Il voulut lutter, donna coup sur coup concerts et festivals,
+surexcité par les ovations de ses admirateurs. Le 24 novembre, il eut un
+immense succès; le 26 il tenta, quoique à bout de forces, de donner une
+seconde audition et se rendit au Grand-Théâtre; mais à peine eut-il
+commencé sa belle élégie, _Morte!_ qu'il tomba évanoui. Trois semaines
+plus tard, il mourait en pleine connaissance, comptant lui-même les
+heures qui le séparaient de l'éternité. La population de Rio-de-Janeiro
+et les sociétés musicales lui firent d'imposantes funérailles au milieu
+d'un deuil universel.
+
+Le nom de Gottschalk vivra toujours dans le souvenir de ses amis. Son
+œuvre de compositeur le rapproche de Chopin; comme virtuose il peut
+prendre place entre Liszt et Thalberg; il obtenait du piano des effets
+tout particuliers de sonorité; son jeu, tour à tour nerveux et d'une
+délicatesse extrême, étonnait et charmait; il se servait des pédales
+avec une grande habileté, un tact parfait, mais à notre avis il usait
+peut-être trop souvent de la pédale _una corda_. Les critiques minutieux
+lui reprochaient d'écrire ses fines broderies, ses délicates arabesques
+dans les octaves suraiguës du piano. L'observation est juste, mais il
+faut remarquer que beaucoup des compositions de Gottschalk se prêtaient,
+par le rythme et la nature des idées, à ces effets de sonorité stridente
+qui scintillent dans la gamme harmonique des sons comme un jet de
+lumière électrique.
+
+D'une activité fiévreuse, ardent à écrire comme sous le pressentiment
+d'une mort prématurée, Gottschalk a publié en quelques années un nombre
+relativement considérable d'œuvres originales, ingénieuses,
+délicatement ciselées et d'un fini de travail qui affirme la rare
+conscience de l'artiste. Malgré l'engouement universel de la jeune école
+pour la puissante sonorité et les procédés de Thalberg, Gottschalk a
+fort peu sacrifié au parti pris des arpèges, qui pendant longtemps
+étaient devenus une véritable manie, au point de fatiguer l'inventeur
+lui-même. Gottschalk a su échapper à cette fièvre d'imitation et
+conserver à ses compositions cette saveur toute spéciale de rêverie
+poétique, caractère individuel éminemment original. Ses grandes
+fantaisies sur _Jérusalem_, le _God save the queen_ et le _Trovatore_
+accusent peut-être un peu l'influence de Thalberg, mais c'est une
+exception; Gottschalk ne relève le plus souvent que de son inspiration
+naturelle, de souvenirs et d'impressions locales restées stériles avant
+lui, suaves mélodies, rythmes nouveaux, bruissements harmonieux, tout un
+monde musical fécondé par l'artiste.
+
+La _Bamboula_, le _Banjo_, _Colombia_, la _Gallina_ ont le caractère
+d'airs nationaux; mais Gottschalk est poète plus large et plus complet
+dans ses nocturnes élégies. _Ossian_, _Reflets du temps passé_,
+_Dernière espérance_, _Ricordati_, _Sospiro_, berceuse. La note tendre,
+émue, passionnée, vibre délicatement dans des chastes poèmes du cœur,
+où s'épanche l'âme de l'artiste. _Chant élégiaque_, _Murmures éoliens_,
+_Chute des feuilles mortes_, _l'Extase_, _Dernier amour_, toutes ces
+pièces ont un charme infini, un grand cachet d'individualité. Gottschalk
+a encore excellé dans les caprices et airs de danse où il est peut-être
+plus absolument lui. La liberté d'allure et de rythme, l'inspiration
+franche, exempte de tout parti pris, font de ces morceaux de salon et de
+concert de vrais bijoux, finement ciselés, chatoyant comme des pierres
+précieuses aux facettes savamment éclairées. Citons encore de souvenir
+_l'Étincelle_, _les Follets_, _la Naïade_, _Danza_, _la Colombe_,
+_Printemps d'amour_, _Pasquinade_, _les Yeux créoles_; voilà de
+délicieuses œuvres de piano où l'effet n'est jamais cherché, mais
+toujours trouvé d'inspiration, où le compositeur a répandu à profusion
+son imagination et sa verve de jeunesse. Nous aimons aussi beaucoup les
+caprices sur la _Jota aragonesa_, _Bergère et Cavalier_, la _Gitanilla_,
+_Polonia_, _Charme du foyer_, _Tremolo_, _Fantôme de bonheur_, radieuses
+œuvres mélodiques, originales, aux harmonies distinguées, aux traits
+ingénieux et brillants.
+
+Ajoutons à cette rapide nomenclature, la grande marche de nuit,
+_l'Apothéose_, marche solennelle _Marche des Gibaros_, _l'Union_, grande
+marche, _Cri de délivrance_, caprice héroïque, le grand scherzo op. 57,
+toutes compositions de valeur qui affirment la fertilité d'imagination
+et la souplesse de talent du compositeur.
+
+On voit que rien ne manque dans l'œuvre de Gottschalk, ni la variété
+des sujets traités, ni l'originalité du style. Il mérite donc, comme
+compositeur et comme virtuose, une place tout à côté de celles des
+grands maîtres de l'art moderne; son individualité si tranchée a laissé
+de durables souvenirs dans la mémoire de ses contemporains, tous ceux
+qui ont apprécié Gottschalk ont gardé pour lui comme un culte de
+tendresse affectueuse; il m'est doux à moi qui fut un de ses vieux amis,
+de lui consacrer ce dernier souvenir d'une sympathique admiration.
+
+
+
+
+XV
+
+STEIBELT
+
+
+Nous avons longtemps hésité avant d'inscrire Steibelt parmi les maîtres
+célèbres qui ont illustré l'école du piano. Une réaction s'est produite
+contre ce nom applaudi par nos pères, il y a soixante-dix ans; on le
+classe aujourd'hui à un rang très secondaire. Il n'en reste pas moins
+«génial» par certains côtés, et c'est une autre considération qui nous a
+tout d'abord retenus. Si l'artiste a été grand quoique incomplet et
+inégal, l'homme privé offre une physionomie étrange, un mélange
+antipathique de facultés puissantes et de taches morales. Il y a
+cependant un enseignement utile, comme il y a une tristesse inévitable,
+dans cette biographie dont nous n'avons pas la prétention de tirer un
+portrait aimable.
+
+Daniel Steibelt, fils d'un facteur de clavecins et de pianos, naquit à
+Berlin en 1764. Telle est du moins l'opinion personnelle de Fétis, en
+contradiction avec une autre date qui serait 1755. Nous nous rangeons à
+son avis que corroborent Méreaux et Farrenc. Les biographes sont sobres
+de détails sur l'enfance du virtuose; ils mentionnent seulement la
+protection du prince royal de Prusse, Frédéric-Guillaume II, à qui le
+jeune Steibelt fut présenté et qui, charmé de ses heureuses
+dispositions, confia le soin de son éducation musicale au célèbre maître
+Kinberger; mais, élève récalcitrant, nature indisciplinable, Steibelt ne
+profita qu'incomplètement des leçons de ce professeur habile. Enfant et
+jeune homme, il ne voulut relever que de lui, il ne sut jamais se plier
+à un enseignement méthodique. Telle fut la cause première de son
+infériorité relative et de ses inégalités; la plus belle organisation ne
+peut jamais, sans guide, sans conseils, atteindre la perfection
+raisonnée, l'équilibre nécessaire; on reconnaît toujours à d'inévitables
+défectuosités les artistes qui manquent d'école.
+
+On a peu de données sur les premiers succès de Steibelt et ses débuts
+dans la virtuosité; mais cette absence de détails prouve que Steibelt
+n'a pas été forcé d'improviser son talent, qu'il a eu plusieurs années
+devant lui pour se créer un répertoire et trouver les effets nouveaux
+qui devaient le conduire à la popularité. Il a pu éviter la mésaventure
+ordinaire aux petits prodiges exploités par des parents vaniteux et
+âpres au gain. Il commença en 1789, c'est-à-dire à la suite d'une
+préparation suffisante, la série de ses interminables voyages, après
+avoir fait paraître à Munich ses premières sonates pour piano et violon.
+Sobres débuts; la fièvre ardente de la composition ne s'était pas encore
+emparée de l'artiste, plus tard si prodigue d'idées charmantes et
+originales. Après avoir donné de nombreux concerts en Saxe et en
+Hanovre, il vint enfin à Paris où il trouva chez l'éditeur Boyer,
+prédécesseur des frères Naderman, un accueil sympathique, des soins
+affectueux, une protection puissante: généreux procédés qu'il reconnut
+mal; l'artiste berlinois vendit, à cet éditeur ami, des œuvres
+précédemment publiées, à titre de compositions nouvelles. Boyer voulait
+faire un procès, mais Steibelt, pour étouffer l'affaire, lui céda, comme
+compensation, la propriété de ses deux premiers concertos.
+
+Grâce aux nombreuses relations de son éditeur, aux séductions de son
+talent de virtuose, au charme mélodique et à la nouveauté de ses
+compositions, Steibelt fut appelé à se faire entendre aux concerts de la
+cour, où était alors en grande faveur le pianiste Hermann, artiste de
+mérite, au jeu sage et correct, protégé et professeur de
+Marie-Antoinette. Hermann n'avait pas les qualités brillantes, la
+fougueuse passion, l'entrain endiablé de Steibelt; aussi la rivalité
+fut-elle de courte durée entre les deux virtuoses. Steibelt l'emporta
+par sa richesse d'imagination et la puissance des effets nouveaux, le
+_tremolo_, les _notes répétées_, qui s'imposèrent au public. Hermann, en
+homme de goût et en galant homme, n'essaya pas de lutter contre le
+courant, mais devint l'ami de son rival: dévouement aussi peu récompensé
+que l'avait été celui de l'éditeur Boyer.
+
+A cette époque, les compositions de Steibelt avaient la même vogue, la
+même popularité que la musique de chambre d'Ignace Pleyel, le
+compositeur de prédilection du public et des dilettantes, qui eut pour
+fils aîné Camille Pleyel, le fondateur de la grande manufacture de
+pianos. La sève mélodique qui affluait dans toutes les compositions de
+Steibelt charmait, éblouissait la foule des amateurs, incapables de
+saisir de sang-froid et en connaissance de cause les défectuosités de
+ces morceaux improvisés, où les idées se succédaient, miroitaient comme
+les fantaisies bizarres d'un kaléidoscope. Compositeur et virtuose
+inégal, incorrect, Steibelt s'élevait jusqu'au génie dans ses heures
+d'inspiration, et parfois restait terre à terre se traînant dans les
+bas-fonds de la médiocrité. Aussi ces trop nombreuses intermittences
+laissent-elles un champ très large au petit groupe des critiques de
+goût: ceux-ci s'indignaient du manque de style, du peu de cohésion des
+idées, de la monotonie des effets; ils reprochaient à l'exécutant une
+confusion, une inégalité de doigts et de mains absolument contraire à la
+véritable virtuosité.
+
+Ces critiques de détail n'atteignaient pas la popularité croissante de
+Steibelt. De puissants protecteurs, parmi lesquels il faut mentionner en
+première ligne M. de Ségur, séduits par la riche imagination du
+virtuose, prenaient à tâche de le produire comme compositeur dramatique.
+M. de Ségur lui confia un poème tiré de _Roméo et Juliette_; cet ouvrage
+écrit pour l'Académie royale de musique, ajourné, refusé, fut enfin
+arrangé par les auteurs pour le théâtre Feydeau. Mélodiste dans la plus
+large acception du mot, Steibelt, malgré l'insuffisance de ses études et
+son manque de science, avait une telle abondance d'idées, un sentiment
+de l'expression et des effets scéniques si justes et si vrais que sa
+partition de _Roméo et Juliette_ fut un des plus grands succès de la
+scène française. On y constatait de nombreuses défectuosités, une
+fâcheuse inexpérience de l'art vocal, une orchestration insuffisante,
+mais des mélodies originales, des accents passionnés, une couleur exacte
+et dramatique. Il faut ajouter que Mme Scio fut admirable dans
+l'interprétation de son rôle, et fanatisa le public par sa belle
+diction.
+
+D'autres succès attendaient Steibelt. Vers cette même époque il eut son
+heure de vogue comme professeur à la mode. Les élégants du Directoire,
+puis la noblesse improvisée du premier Empire, désireuse de se mettre au
+ton de l'ancienne cour, sollicitaient les leçons du célèbre virtuose.
+Mais cet engouement fut de courte durée; le manque d'éducation, les
+excentricités impertinentes, les indélicatesses de Steibelt le forcèrent
+à quitter Paris et à chercher fortune dans une suite de voyages à
+l'étranger. La Hollande, l'Angleterre, Hambourg, Dresde, Berlin, Vienne
+purent l'entendre dans de nombreux concerts. Dans cette dernière ville,
+Steibelt eut l'insigne audace d'entrer en lutte avec Beethoven;
+maladresse bientôt punie. Steibelt n'avait pas craint d'improviser sur
+un thème du maître de médiocres variations avec son inévitable trémolo.
+Le thème était beau, les fantaisies bien inférieures. A quelques jours
+de là, Beethoven prit pour thème la partie basse d'un trio de Steibelt,
+et improvisa des merveilles sur cette pauvreté. Cette dure leçon,
+infligée à la fatuité de son prétendu rival, mit fin aux essais de même
+nature provoqués par d'imprudents admirateurs de Steibelt.
+
+Le virtuose berlinois, dont la vie aventureuse, toujours aux prises avec
+les dettes, ne pouvait prendre racine nulle part, vint encore deux fois
+à Paris, en 1800 et 1805, tenter la fortune. Nous devons à sa première
+réapparition l'audition du sublime oratorio de Haydn, _la Création_,
+dont le poème, traduit en prose par Steibelt, fut versifié par le
+vicomte de Ségur et adapté à la musique par le célèbre pianiste. La
+première audition de ce chef-d'œuvre eut lieu à l'Opéra le 3 nivôse,
+an IX, date signalée par l'explosion de la machine infernale.
+
+Ce travail de traduction fut assez largement rétribué, mais l'artiste
+nomade dut renoncer aux succès lucratifs des soirées du grand monde. Une
+réputation déplorable, appuyée sur des faits trop certains, lui ferma la
+plupart des salons. Il quitta Paris pour se rendre à Londres avec sa
+jeune femme, une beauté britannique, dont Steibelt voulut faire
+ressortir le charme et les séductions en composant à son intention des
+_Bacchanales_ pour piano et tambour de basque. Les hommages rendus à la
+grâce de la jeune bacchante flattaient beaucoup, paraît-il, l'auteur de
+ces pièces assez médiocres.
+
+Steibelt donna à Londres plusieurs concerts brillants et fructueux, et
+toujours à court d'argent, malgré ses succès, écrivit un grand nombre de
+fantaisies et d'arrangements sans valeur musicale. Il composa aussi la
+musique de deux ballets: _la Belle laitière_ et _le Jugement de Pâris_.
+L'histoire ne dit pas si la belle Madame Steibelt figurait aussi dans
+les _tableaux plastiques_ en s'accompagnant du tambourin.
+
+Steibelt revint à Paris en 1805 et fit exécuter à l'Opéra en 1806, au
+retour de la campagne d'Austerlitz, une plate cantate de circonstance,
+la _Fête de Mars_; mais, toujours harcelé par ses créanciers, vivant
+d'expédients, il repartit subitement pour se rendre en Russie, vers
+1808. Dans tout le parcours de ce long voyage, il donna de nombreux
+concerts, à Francfort, Leipsick, Varsovie, etc. A son arrivée à
+Saint-Pétersbourg, il obtint de l'empereur de Russie la place de
+directeur de l'opéra français. Boieldieu, aussi galant homme que grand
+artiste, en était alors titulaire, mais il avait la nostalgie du pays
+natal et voulait se rapatrier. Steibelt prit donc son poste, sans y
+apporter la même autorité, ni la même dignité, mais en artiste habile et
+capable encore de belles inspirations. Ce furent les meilleures années
+de sa vie; grâce à un engagement formel et qu'il ne put rompre, son
+existence se trouva assurée de 1808 au 20 septembre 1823, date de sa
+mort. Pendant cette longue période, il fit représenter les opéras de
+_Cendrillon_, _Sargines_, _Roméo et Juliette_, _la Princesse de
+Babylone_ et commença le _Jugement de Midas_. Il laissait en mourant sa
+famille sans ressources, et l'initiative de bienveillants protecteurs
+dut pourvoir à cette situation désastreuse par une souscription et un
+concert.
+
+On voit le désordre de cette vie: il correspond à l'inégalité des
+résultats donnés par de belles facultés mal dirigées et un génie sans
+culture suffisante. L'exécution de Steibelt offrait les qualités
+séduisantes, mais aussi les graves défauts de ses compositions, la
+plupart trop longues, diffuses, véritables improvisations sans plan
+arrêté, où les motifs souvent heureux se succèdent sans ordre logique.
+Ne procédant d'aucune école, ne relevant que de lui-même, de ses
+caprices tantôt originaux, tantôt simplement bizarres, négligeant son
+mécanisme, s'abandonnant à l'inspiration du moment, le jeu de Steibelt
+avait des incorrections inévitables des fantaisistes trop confiants dans
+leur facilité. Fort de sa brillante imagination, sûrs de certains effets
+de pédales, de trémolos, notes répétées et variations qu'il avait mises
+à la mode, Steibelt s'imposait à un public d'un goût encore peu formé,
+mais n'évitait pas la critique des artistes sérieux, ayant des oreilles
+délicates et le sentiment des justes proportions.
+
+Fortifié par l'étude, la réflexion, de saines lectures, retrempant son
+énergie, sa puissance d'expansion aux sources pures de la famille, de la
+morale et du véritable sentiment artistique, Steibelt eût produit des
+œuvres durables et laissé un nom justement admiré. Le décousu de sa
+vie a compromis, étouffé dans son germe un génie musical d'une grande
+richesse. De l'œuvre de Steibelt, il ne reste plus dans le courant
+que quelques sonates, un concerto populaire, l'_Orage_, quelques
+fantaisies et thèmes variés. Opéras et ballets, tout le reste est oublié
+ou connu seulement des bibliographes.
+
+L'œuvre de piano, très considérable, n'est pas moins délaissée. Non
+seulement le goût musical a changé, mais aussi, il faut le reconnaître,
+Steibelt, toujours à bout de ressources, écrivait hâtivement, sans aucun
+souci de sa réputation, quantité d'arrangements, pots-pourris,
+fantaisies variées, bagatelles, bacchanales, musique indigne de l'auteur
+des sonates et des concertos.
+
+La catalogue de Steibelt contient 46 sonates, la plupart ont disparu,
+les planches ayant été détruites; citons parmi les rares survivantes
+_l'Amante disperata_, _la Sonate martiale_, op. 23, 37, 41, 64, sept
+concertos pour piano et orchestre; _l'Orage_ et le concerto militaire
+sont les plus connus. On y trouve une grande richesse d'imagination, une
+individualité très prononcée, de la fantaisie et de la passion, mais
+toujours le manque d'ordre et d'enchaînement, attesté par des redites
+fréquentes, des longueurs fastidieuses; toutes faiblesses imputables à
+l'éducation insuffisante du compositeur, qui ignorait l'art de
+développer logiquement une idée et de conclure à propos.
+
+Citons encore deux quintettes, un trio pour piano et instruments à
+cordes, six quatuors pour instruments à cordes, de nombreuses sonates
+pour piano et violon, deux duos pour piano et harpe, trois
+divertissements, sept rondos, et vingt pots-pourris pour piano solo. Ces
+dernières pièces étaient à la musique ancienne ce que sont de nos jours
+les mosaïques, illustrations macédoines sur les airs d'opéra à la mode.
+Ajoutons à cette liste déjà longue, six cahiers de bacchanales pour
+piano et tambour de basque, quarante fantaisies sur des thèmes d'opéra,
+cinquante études, des préludes, des airs variés en grand nombre et une
+méthode dont le plan et la rédaction laissent fort à désirer.
+
+Le portrait de Steibelt que nous avons sous les yeux date du Directoire:
+il montre un des «beaux» de l'époque: profil correct, traits fins et
+réguliers, nez droit et effilé, bouche petite, chevelure abondante, un
+type à la Garat encadré dans les larges plis de la cravate de mousseline
+et souligné par les dentelles du jabot. Tel était au physique le
+virtuose compositeur, touchant presque au génie dans ses heures
+d'inspiration, mais gâté par l'absence d'études premières, de travail
+suivi, d'existence réglée, et dont on peut dire qu'il lui a manqué,
+comme homme, le sens pratique de la vie, comme musicien, le sens moral
+du grand art.
+
+
+
+
+XVI
+
+S. THALBERG
+
+
+Sigismond Thalberg naquit à Genève, le 7 janvier 1812. Une légende
+autorisée lui prête une origine princière; mais que Thalberg fût ou non
+de souche nobiliaire, c'est un point de détail qui n'a rien à voir avec
+l'admiration due au grand artiste, le respect que son existence
+honorable, son caractère si digne d'estime lui ont mérité de tous. Son
+enfance se passa près de sa mère, femme d'esprit et de haute
+intelligence; quant à l'éducation musicale du jeune virtuose, plusieurs
+maîtres se sont attribué l'honneur de l'avoir dirigée. Nous croyons être
+dans le vrai en disant que Thalberg a suivi les leçons de Sechter,
+Czerny et Hummel. La belle sonorité de ce dernier maître a dû guider
+Thalberg dans ses recherches pour accroître la puissance du piano; quant
+à Czerny, il n'est pas un virtuose allemand qui n'ait recherché ses
+conseils si précieux pour la perfection du mécanisme.
+
+L'extrême facilité et le travail assidu de Thalberg lui firent acquérir,
+jeune encore, une très brillante exécution. Par un sentiment de
+coquetterie, il prétendait avoir acquis ce merveilleux talent sans
+étude; il disait aussi vrai qu'Auber s'accusant de paresse.
+
+Toujours est-il qu'à l'âge de seize ans, Thalberg obtenait à Vienne de
+grands succès dans les salons et les concerts où il se faisait entendre.
+C'est en 1828 qu'il publia ses premiers essais de composition et
+commença ses voyages en Allemagne, ébauchant peu à peu les procédés
+nouveaux qu'il devait ériger quelques années plus tard en méthode. De
+1835 à 1839, Thalberg a parcouru l'Europe en donnant partout des
+concerts où il émerveillait les artistes par ses qualités spéciales; les
+ressources exceptionnelles de sa virtuosité révolutionnaient l'école du
+piano par l'extension toute nouvelle donnée à la sonorité, et la belle
+manière de chanter.
+
+A cette époque, la difficulté vaincue et les traits de bravoure étaient
+le _summum_ de l'art; la grande école de Clementi, de Cramer, de
+Kalkbrenner avait encore ses adeptes fervents, mais les virtuoses, las
+des mêmes formes, cherchaient des voies nouvelles hors de la sonate et
+des thèmes variés. Thalberg vint leur apporter un secours puissant.
+C'est dans les salons de Zimmermann que je l'entendis à ses débuts à
+Paris, en 1835; Zimmermann se faisait un point d'honneur d'être le
+premier à produire devant sa nombreuse et brillante clientèle les grands
+artistes étrangers de passage à Paris; il aimait à se dire le parrain de
+toutes les célébrités qui venaient demander au public parisien la
+consécration de leur renommée, Ce soir-là, Mme Viardot, Duprez et de
+Bériot complétaient le tournoi musical. Thalberg eut un succès
+prodigieux, on s'étouffait pour le voir et l'entendre, tant ses effets
+nouveaux paraissaient alors merveilleux; tous les pianistes présents
+voulurent se rendre compte _de visu_ des procédés employés par le jeune
+maître.
+
+La célèbre fantaisie de _Moïse_ causa une stupéfaction profonde. On
+cherchait curieusement à deviner le secret de cette sonorité puissante.
+La belle et large mélodie, s'accusant à chaque strophe avec plus de
+force, paraissait une impossibilité sous ce torrent d'arpèges parcourant
+le clavier dans toute son étendue. L'enthousiasme était à son comble,
+quand Mme Viardot vint avec Duprez chanter un duo de Mozart. Je me
+rappelle encore l'effet d'étonnement qui se produisit plus tard à
+l'audition, au Théâtre-Italien, de l'étude en _la_ mineur où le chant en
+notes répétées était divisé aux deux mains. On se rendait si peu compte
+de la disposition adoptée par Thalberg, que cette pièce, donnée au
+Conservatoire comme morceau de concours, fut exécutée par toutes les
+élèves moins une seule, Mlle Aulagnier, je crois, suivant les
+traditions anciennes, c'est-à-dire le chant à la main droite et
+l'accompagnement à la main gauche. L'exception commise par Mlle
+Aulagnier produisit une vive émotion parmi les concurrentes et les
+juges; l'élève audacieuse, qui devait du reste avoir plus tard le
+premier prix, n'obtint cette année-là qu'un accessit.
+
+Thalberg, après un séjour assez prolongé à Paris commença une longue
+série de voyages à travers l'Europe; l'Angleterre, la Belgique, la
+Hollande, l'Allemagne et la Russie lui firent le même accueil
+enthousiaste. A l'exemple d'Henri Herz, il voulut encore conquérir le
+Nouveau-Monde à sa méthode. Les États-Unis et le Brésil lui firent une
+réception magnifique. Thalberg revint ensuite en Europe, où
+l'attendaient de nouveaux succès, jouir de ses triomphes et de sa grande
+fortune. Il habitait à Paris un hôtel acheté lors de son mariage avec
+une des filles de Lablache. Nous ne le suivrons pas dans ses nombreux et
+incessants voyages à Londres, à Naples, en Russie; mais nous devons
+mentionner sa réapparition dans une série de concerts donnés à Paris,
+salle Érard, en 1862. C'était toujours la même exécution idéale:
+sonorité onctueuse dans le chant, limpidité transparente dans les
+traits, ampleur, puissance, délicatesse. Il manquait pourtant à toutes
+ces perfections un peu d'imprévu, l'animation, la passion communicative.
+En écoutant ce grand virtuose, si beau modèle à prendre, on se trouvait
+sous le coup d'une admiration véritable; mais le cœur ne battait pas
+comme à l'audition de Chopin ou de Liszt. Une femme d'une beauté idéale,
+une statue vivante peut se faire admirer, mais le charme, l'esprit, la
+sensibilité agissent sur l'imagination d'une manière plus vive que la
+beauté calme, impassible, confiante dans sa toute-puissance.
+
+Le procédé de Thalberg a fait école, en dépassant les souhaits de son
+inventeur, je n'hésite pas à l'affirmer. La foule des imitateurs, petits
+et grands, habiles ou maladroits, qui ont usé et abusé de l'arpège, est
+immense. La disposition du chant placé au médium du piano n'est pas une
+découverte nouvelle; mais ce qui appartient en propre à Thalberg, ce qui
+a été trouvé et merveilleusement utilisé par lui, c'est le choix des
+doigts forts pour marquer d'une façon plus saillantes les mélodies, la
+division alternative aux deux mains, enfin les innombrables traits de
+formes nouvelles qui animent le chant sans en altérer les contours et
+font vibrer l'échelle sonore du piano dans toute son étendue. Voilà, en
+dehors du mérite transcendant de Thalberg comme compositeur, le côté
+tout spécial où il est resté créateur, chef d'école, artiste inimitable
+et trop imité!
+
+Thalberg a écrit un grand nombre de fantaisies sur les opéras italiens
+et français. Les plus populaires sont tirés de _la Straniera_, _Moïse_,
+_les Huguenots_, _la Donna del lago_, _Robert le Diable_, _Béatrice_,
+_la Norma_, _Lucrèce Borgia_, _le Barbier de Séville_, _la Somnambula_,
+_la Muette_, les deux fantaisies sur _Don Juan_ et l'andante final de
+_Lucie_. Nous en passons beaucoup et des meilleures. Outre ces
+arrangements importants, très développés, Thalberg a publié une œuvre
+de la plus grande valeur: _l'Art du chant appliqué au piano_. L'illustre
+virtuose a pris un soin minutieux à former par ses transcriptions
+vocales tous les pianistes désireux d'acquérir ces belles qualités de
+style, cette large manière de faire chanter le piano, ces variétés
+d'accent et de timbre indispensables pour traduire dans des sonorités
+différentes, d'une manière claire et distincte, le chant et les
+accompagnements. Sous ce rapport, Thalberg avait réalisé une perfection
+exceptionnelle, dont il donne le secret dans les excellents préceptes de
+son _Art du chant_.
+
+Le recueil des douze grandes études de concert et l'étude en _la_ mineur
+op. 45 appartiennent à la virtuosité transcendante. Thalberg y a mis en
+œuvre, dans un style très serré et très ferme, toute l'ingéniosité de
+ses procédés de prédilection. Nous ne pouvons passer sous silence son
+concerto, quoique ce soit une composition de jeunesse sans caractère
+bien accusé. Thalberg a deux fois essayé d'aborder la musique
+dramatique, à Londres, puis en Italie. Ces deux tentatives aboutirent à
+un double insuccès.--En fait de musique de chambre, nous ne connaissons
+de lui qu'un estimable trio, op. 69, pour piano, violon et violoncelle.
+
+Thalberg, indépendamment de ses nombreuses fantaisies et de ses
+arrangements, a écrit quantité d'œuvres originales qui diffèrent
+sensiblement de ses procédés usuels et dans lesquels sa pensée s'est
+affirmée d'une manière moins uniforme. Ses deux caprices, op. 15 et 19,
+ses nocturnes, op. 16, son scherzo, op. 31, son andante, op. 32, ses
+romances sans paroles, op. 42, ses _Soirées de Pausilippe_, sa marche
+funèbre, sa barcarolle, sa tarentelle, sa célèbre ballade, enfin sa
+grande et belle sonate prouvent victorieusement que Thalberg savait,
+quand il le voulait, s'affranchir des formules que son admirable talent
+de virtuose avait mises en si grande faveur. La lecture de ces ouvrages
+est une réponse aux critiques malveillantes de rivaux jaloux, qui ne
+voulaient voir en Thalberg qu'un habile arrangeur d'idées toutes
+trouvées. Et pourtant ce n'est pas chose facile d'écrire de bonnes
+fantaisies. Le choix des idées traitées, leur succession, leur
+agencement, l'importance donnée à certains motifs, l'intérêt des
+épisodes, la façon dont les pensées se relient entre elles, les
+contrastes bien ménagés, les effets bien gradués demandent de la part du
+compositeur beaucoup de tact, d'habileté, d'ingéniosité. Thalberg, en ce
+genre, a fait école et laissé de très beaux modèles.
+
+Ed. Wolff, Dœhler, Henselt, Prudent, de Kontski, Goria, Gottschalk,
+Jaëll, Fumagalli, etc., ont suivi assez longtemps la voie tracée par
+Thalberg, mais le succès n'a pas été le même. L'abus des procédés
+identiques a fini par lasser les oreilles musicales. Le goût a changé,
+la mode n'est plus à ces interminables fantaisies qui passionnèrent le
+public il y a trente ans. Prudent a créé un genre à lui dans ses
+paysages animés, _la Prairie_, _les Bois_, _les Naïades_, etc.; Heller
+dans ses _Promenades d'un solitaire_, ses _Nuits blanches_, ses _Scènes
+vénitiennes_; Schumann dans ses nombreuses pièces caractéristiques et
+romantiques; Bizet, dans ses _Chants du Rhin_, enfin tous ceux qui
+mettent l'idée au-dessus de l'effet, ont abandonné l'ancien cliché. La
+musique pittoresque, imitative, descriptive a tout à fait démodé la
+grande virtuosité d'autrefois. Il y a un progrès immense dans l'art
+expressif, dans la science du coloris; mais, en revanche, que de titres
+burlesques, d'étiquettes prétentieuses sur des pièces dites originales,
+mais vides de sens, d'idées, écrites dans un véritable patois musical!
+
+Toutes ces variations de la mode et du goût n'enlèvent rien à la gloire
+de Thalberg. Le but poursuivi et atteint par l'illustre virtuose était
+de substituer à l'ancienne école du piano, où les effets brillants
+reposaient sur la rapidité des traits diatoniques et chromatiques, des
+formules nouvelles embrassant le clavier dans une plus grande étendue et
+développant le tissu harmonique de la basse la plus grave à la limite
+suraiguë. Ce problème, en apparence insoluble, a été victorieusement
+réalisé par Thalberg dans ses nombreuses fantaisies et transcriptions
+vocales et instrumentales. La disposition des phrases mélodiques au
+médium du piano, la division alternative aux deux mains des notes
+saillantes permettant aux doigts forts de marquer le chant avec plus de
+fermeté, l'harmonie plus corsée, soutenue aux deux mains au moyen de
+basses profondes et d'arpèges rapides, tels sont en résumé les procédés
+adoptés par Thalberg, et mis en œuvre avec une ingéniosité sans
+pareille.
+
+Aussi le virtuose et le compositeur firent-ils une véritable révolution
+dans l'école du piano. Les maîtres anciens et ceux dont le talent,
+l'originalité pouvaient se passer de ces effets nouveaux, ne changèrent
+rien à leur style et laissèrent passer cet engouement pour l'arpège.
+Herz, Chopin, Heller, Kalkbrenner ne modifièrent que fort peu leur façon
+d'écrire, mais toute la jeune école suivit Thalberg avec enthousiasme.
+Prudent, Kontski, Goria, Dœhler, Osborne, Godefroid devinrent ses
+disciples ardents, les propagateurs de sa doctrine. Il y eut excès
+comme dans toute révolution. L'école de Clementi, Cramer, Field,
+Kalkbrenner, celle de Hummel, Moschelès, Henri Herz, procédaient toutes
+deux d'une façon presque identique pour la disposition du chant, de
+l'harmonie et des traits brillants. L'édifice musical donnait
+alternativement aux deux mains le degré d'importance qui convenait à
+chacune d'elles, mais l'intérêt du discours presque toujours divisé, ne
+comprenait que rarement des formules simultanées servant
+d'accompagnement à la mélodie.
+
+Les traits rapides en gammes simples et figurées, quelquefois en accords
+brisés, se présentaient presque toujours dans une ordonnance symétrique
+qui subordonnait le virtuose au musicien. La conduite de la phrase, la
+forme à conserver primaient les allures indépendantes et les caprices de
+l'exécutant visant aux grands effets. Les maîtres tels que Haydn et
+Mozart se préoccupaient avant tout de formuler leur pensée dans la plus
+belle langue musicale sans souci exclusif de la virtuosité. Pour eux ce
+n'était qu'un moyen plus sûr d'arriver à bien dire; l'idée ne leur
+venait que rarement d'écrire une phrase, un trait destinés spécialement
+à mettre plus en évidence la belle sonorité d'un instrument et les
+qualités particulières d'un exécutant.
+
+A la grande influence de Thalberg sur l'école moderne du piano, comme
+compositeur et virtuose, il faut ajouter son action comme professeur.
+Non qu'il prît la peine de suivre, mesure à mesure, phrase par phrase,
+les pianistes qui avaient la bonne fortune d'obtenir ses conseils; mais
+quand l'élève avait joué son morceau,--appartenant presque toujours au
+répertoire du maître,--Thalberg l'exécutait à son tour, en indiquant les
+nuances et les procédés d'attaque. De toutes ces qualités, que de
+nombreux disciples ont plus ou moins conservées, la plus frappante était
+l'art merveilleux de produire, de conduire et de moduler le son. Jamais
+d'effets heurtés, aucun abus de force; le piano n'était pas malmené,
+traité avec violence.
+
+Comme Chopin, Thalberg employait constamment les pédales douce et forte,
+d'une façon alternative ou simultanée, mais avec un tact si parfait que
+l'oreille la plus susceptible ne pouvait saisir aucune résonnance
+anormale. Signalons encore dans cette exécution magistrale, l'ordonnance
+raisonnée du discours musical, la gradation des effets, une limpidité,
+une transparence exceptionnelles de la partie récitante dans les
+passages légers ou brillants.
+
+On dit, avec raison, que les traits reflètent l'être moral et que chacun
+a la physionomie de son âme. Souvent aussi la figure de l'artiste porte
+l'empreinte de son tempérament enthousiaste ou rêveur, recueilli ou
+exubérant. On a souvent la physionomie de son talent; Thalberg en était
+une preuve frappante. Les traits fins, distingués, harmonieux, donnaient
+à son visage un cachet de noblesse répété dans toute sa personne; on
+reconnaissait en lui un homme de race, doué de cette distinction native
+que ne remplace pas toujours la meilleure éducation. Le regard était
+fier, le sourire fin et bienveillant, la tête haute, portée en arrière
+comme celle d'un vrai gentleman.
+
+Thalberg est mort à Naples[3] le 27 avril 1871, dans la force de l'âge
+et la plénitude du talent, laissant un nom aimé, inséparable de
+l'histoire de l'art. Comme exécutant, l'influence de son école a été
+considérable, et, malgré certaines exagérations, a marqué un progrès
+énorme dans la virtuosité moderne. Comme compositeur, Thalberg a créé
+une forme nouvelle de fantaisies et laissé des œuvres originales
+d'une réelle valeur. Il restera, à ce double titre, l'incarnation la
+plus haute d'une époque de transition.
+
+
+
+
+XVI
+
+MADAME FARRENC
+
+
+Les artistes convaincus, ayant foi dans leur art et surtout dans le
+passé de leur art, attachés aux principes, refusant de s'écarter des
+doctrines traditionnelles, prenant leur point d'appui dans une fixité de
+préceptes et une fermeté de conscience que rien ne peut troubler,
+forment, malgré certains côtés étroits, malgré un isolement et une
+stérilité inévitables dans le grand mouvement contemporain, une école
+respectable à tous les égards. Mme Farrenc appartenait à cette
+chapelle de croyants exclusifs qui n'ont jamais voulu quitter la voie
+tracée par les maîtres, ni s'affranchir des lois reconnues, adoptées,
+enseignées par eux. L'amour du nouveau, la fièvre de l'inconnu n'ont
+jamais eu prise sur ces natures dont la foi robuste, la dévotion pour
+ainsi dire fermée, repoussent comme hérésies tout ce qui s'écarte des
+principes absolus de l'art pur.
+
+Si cette école a des côtés étroits, comme nous l'avons dit tout d'abord,
+elle en a aussi d'intéressants et d'instructifs. Nous croyons accomplir
+un devoir, acquitter une dette de cœur et de bonne confraternité en
+consacrant ces pages de souvenir à l'artiste éminente dont la vie
+modeste et laborieuse reste un enseignement en ce temps de réclames,
+d'études superficielles et de charlatanisme.
+
+Cet hommage de sympathie est amplement justifié par les qualités
+multiples de l'artiste qui, grâce à son énergique volonté, à ses fortes
+et patientes études, sut acquérir des connaissances musicales qu'aucune
+femme, avant elle, n'avait possédées au même degré. Il faut honorer ces
+belles natures qui aiment l'art pour les pures jouissances du cœur et
+de l'esprit, pour lui-même, en un mot; qui ont un médiocre souci de la
+gloire et de la fortune et marchent courageusement à la conquête de
+l'idéal, sans autre mobile que l'ardent amour du beau.
+
+Mme Farrenc, née Jeanne-Louise Dumont, était la fille de Jacques-Edme
+Dumont, statuaire, pensionnaire de Rome, et la sœur d'Auguste Dumont,
+membre de l'Institut et l'un des statuaires célèbres de l'époque
+actuelle. Mme Farrenc descendait aussi, par les femmes, de la grande
+famille des peintres du XVIIIe siècle, les Coypel. Son enfance
+n'offre aucune des particularités saillantes qui accompagnent
+d'ordinaire les premiers pas des enfants prodiges et dénotent des
+aptitudes toutes spéciales; on n'y trouve aucune légende merveilleuse;
+mais cette bonne fortune d'appartenir à une famille d'artistes éminents
+a certainement exercé une grande influence sur la vocation de la future
+virtuose comme sur la direction de ses premières études. Haydn, Mozart,
+Beethoven étaient la trinité musicale à laquelle la jeune néophyte avait
+voué ses premières croyances; Moschelès et Hummel furent tout à la fois
+ses conseillers et ses modèles.
+
+Dès l'âge de quinze ans, elle commençait ses études d'harmonie et de
+contre-point avec Reicha; à dix-sept ans, elle devenait la compagne de
+M. Aristide Farrenc, un artiste de sérieuse valeur, virtuose renommé
+comme flûtiste et bon compositeur. La haute supériorité de sa femme,
+l'admiration profonde qu'il avait pour son talent, le décidèrent à
+renoncer à la vie militante du musicien pour devenir éditeur; mais on
+retrouvait dans ses publications, d'une correction irréprochable, le
+soin, la conscience, le goût d'un véritable artiste. On lui doit la
+publication d'un grand nombre d'ouvrages d'une haute valeur, tels que
+les _Études_ et la _Grande Méthode de Hummel_, _l'École du virtuose_ de
+Czerny, une collection des _œuvres de Beethoven_. Admirateur
+passionné des compositions de sa femme, c'est grâce à son initiative que
+nous connaissons plusieurs œuvres importantes qui, sans lui, seraient
+restées ignorées de tous, même des intimes; car Mme Farrenc avait une
+profonde antipathie pour toute mise en scène de ses compositions; sa
+réserve habituelle allait jusqu'à la souffrance, quand il s'agissait de
+produire au grand jour sa personnalité artistique.
+
+Ce fut sous l'habile direction du célèbre contre-pointiste Reicha que
+Mme Farrenc fit, comme nous l'avons dit, de longues et fortes études
+d'harmonie de fugue et de composition. Ce professeur, dont le mode
+d'enseignement différait sous plusieurs rapports de la doctrine de
+Chérubini, le maître par excellence du style sévère, prit un vif intérêt
+aux études scolastiques de son intelligente et courageuse élève; il lui
+fit deux fois recommencer son cours de contre-point et de fugue. Mais la
+vaillante musicienne, non contente d'écrire avec une rare pureté un
+grand nombre d'airs variés, rondos, études, voulut connaître à fond tous
+les secrets, tous les procédés de l'orchestration. Son énergie ne recula
+pas devant la composition d'œuvres de haut style, trios, quatuors,
+quintettes, nonettos, ouvertures et symphonies; Mme Farrenc sut
+aborder avec hardiesse la musique concertante pour piano et instruments
+à corde, piano et instruments à vent; citons aussi plusieurs symphonies
+dignes des maîtres en renom. Ces œuvres ne permettent qu'une
+critique: Mme Farrenc n'a pas suffisamment osé y être elle-même.
+Toute à l'admiration de ses modèles, sa pensée s'y est trop fondue dans
+leur moule, elle n'a pas assez vigoureusement affirmé son style
+individuel.
+
+On compte trois symphonies de Mme Farrenc, exécutées au
+Conservatoire; le nonetto pour piano et instruments à vent a été joué
+avec une rare perfection par les virtuoses les plus renommés, à la salle
+Érard. Cette œuvre fait honneur au talent viril de Mme Farrenc.
+Voltaire, qui refusait aux femmes la faculté d'écrire des tragédies,
+faute par elles de posséder une certaine vigueur, une énergie de
+conception et d'exécution indispensables et réservées à l'autre sexe,
+eût dû admettre une exception à sa théorie en voyant une femme
+symphoniste, phénomène tout aussi remarquable, à nos yeux, qu'une femme
+auteur dramatique[4].
+
+Pendant trente années, Mme Farrenc a dirigé au Conservatoire les
+études d'une nombreuse génération de pianistes. Sa classe a fourni une
+phalange serrée d'artistes de mérite, dont le talent reflète les
+sérieuses qualités de leur maître. Citons en première ligne la fille de
+Mme Farrenc, artiste du plus brillant avenir, virtuose de grand
+style, musicienne consommée, ravie prématurément à l'affection de ses
+parents; Mlles Lévy, Dorus, Colin, Sabatier-Blot, Viard, Lenoir (ces
+trois dernières ont aussi pris mes conseils pendant quelques années),
+Mme Béguin-Salomon. L'enseignement de Mme Farrenc était d'une
+correction parfaite, d'un puritanisme rigoureux. Pour rien au monde, le
+professeur n'aurait voulu sacrifier à l'effet; aussi les succès de ses
+élèves étaient-ils dus bien exclusivement à leur mérite personnel. Les
+pianistes formés à l'école de Mme Farrenc se distinguaient par la
+régularité et la netteté irréprochable de leur jeu, le mécanisme
+excellent, l'accentuation juste qui n'avait rien jamais d'exagéré, enfin
+la lettre écrite observée avec une exactitude, un soin religieux. Ce
+qui manquait à cette école, si correcte, si sérieuse et si pure, c'était
+la chaleur et la couleur. L'horreur de l'exagération l'avait poussée
+vers un autre écueil, la froideur.
+
+Mme Farrenc professait une grande admiration pour Hummel et
+Moschelès, dont elle avait longtemps reçu les conseils; pourtant, on ne
+retrouvait pas une frappante analogie entre sa virtuosité et celle des
+célèbres pianistes que nous venons de nommer; son talent d'exécution
+procédait bien plutôt de l'école de Kalkbrenner et Cramer, dont elle
+avait la netteté, l'allure correcte mais compassée. Mme Farrenc
+n'était pas une virtuose transcendante dans l'acception stricte du mot,
+mais une pianiste de style, commandant l'attention par sa manière
+magistrale de comprendre et d'interpréter. En revanche, nous le
+répétons, ce jeu irréprochable au point de vue de la correction laissait
+à désirer sous le rapport du coloris musical, manquait de relief et
+d'expression. Conviction, éducation ou tempérament, Mme Farrenc se
+tenait obstinément à l'antipode du sentimentalisme: à force de
+rechercher la simplicité, elle était arrivée à ce résultat singulier:
+l'affectation du naturel.
+
+Nous comprenons et partageons le sentiment d'aversion profonde que les
+artistes dignes de ce nom ont pour le maniérisme, l'exagération ou la
+mignardise, mais il n'en faut pas moins reconnaître que l'accent,
+l'expression, le mouvement, l'émotion sont des qualités primordiales,
+dont la possession est indispensable pour une bonne interprétation. Si
+la chaleur communicative fait défaut à l'exécutant, l'auditoire reste
+froid; si le virtuose n'a pas d'heureux élans d'inspiration, s'il se
+condamne à une rigidité glaciale, quelle action exercera-t-il sur le
+public? L'exécution littérale sans l'adjonction des qualités intimes, de
+l'interprétation vivante, sentie, est la négation du beau et du vrai,
+tout aussi bien que l'exagération, les procédés excessifs, ampoulés
+marquent la décadence de l'art et la perversion du goût.
+
+La physionomie de Mme Farrenc offrait un type distingué, mais austère
+et froid. Nature vaillante, laborieuse à l'excès, caractère réservé,
+réfléchi, tout, dans cette organisation d'élite, affirmait une
+individualité concentrée et convaincue. Les traits fins, effilés, le
+teint pâle, le regard un peu vague, donnaient au visage, d'un ovale
+allongé, un caractère ascétique. Au moral, elle avait une grande
+droiture d'esprit, un jugement sûr, une équité rigoureuse; c'était, en
+outre, une femme du monde, distinguée, instruite, ayant su se faire une
+forte éducation, tout en devenant musicienne et compositeur de premier
+ordre.
+
+Pendant les dernières années de leur carrière, M. et Mme Farrenc,--à
+l'exemple du regretté Amédée Méreaux,--ont consacré tous leurs soins à
+une importante publication: _le Trésor des pianistes_, recueil de vingt
+volumes comprenant tous les chefs-d'œuvre des maîtres célèbres
+compositeurs pour le clavecin et le forte-piano. Cet important ouvrage,
+enrichi de notices biographiques et de précieuses indications sur le
+style et les ornements anciens, dont la tradition n'est connue que des
+érudits, des collectionneurs de méthodes du temps, est un véritable
+monument élevé à l'histoire du piano. En 1872, Mme Farrenc prenait sa
+retraite de professeur au Conservatoire, sans toutefois cesser ses
+leçons particulières; mais sa santé, altérée par le travail, le chagrin,
+la solitude que la mort avait faite autour d'elle, annonçait une fin
+prochaine. C'est en septembre 1875 qu'elle nous a quittés pour le grand
+repos si honorablement conquis par une vie laborieuse et d'un haut
+exemple.
+
+Nature vaillante, conscience rigide, organisation puritaine et sérieuse,
+égarée dans un siècle frivole et dans une génération fébrile, on peut
+dire que Mme Farrenc n'a pas obtenu tout le succès que méritaient sa
+rare conscience, son profond savoir: mais son nom vivra dans le souvenir
+de tous ceux qui ont pu apprécier les qualités multiples de l'artiste,
+femme par la délicatesse du cœur, virile par la fermeté du talent.
+
+
+
+
+XVIII
+
+HUMMEL
+
+
+Rarement désirables, souvent désavantageuses, les comparaisons
+artistiques s'imposent quelquefois soit par des coïncidences de date,
+soit par des rapports de style. C'est un honneur sans doute pour Hummel
+d'être mis en parallèle avec Beethoven et comparé à ce maître illustre;
+en revanche, ce n'est pas absolument un bonheur. Opposer l'un à l'autre
+ces deux maîtres également hors ligne, mais inégalement supérieurs,
+c'est opposer l'imagination aidée de la science à l'invention créatrice,
+le style acquis à la sensibilité native, l'originalité travaillée aux
+élans de l'inspiration. De là un contraste fâcheux entre ces deux grands
+artistes contemporains et rivaux. Beethoven était un puissant génie,
+Hummel un musicien de talent; le rayonnement du premier a laissé dans un
+jour insuffisant le mérite réel du second. Il faut donc, par un effort
+d'esprit, isoler Beethoven sur ce sommet de l'art qui appartient au
+symphoniste immortel, et il deviendra plus facile de rendre à son
+vaillant émule toute la justice qui lui est due.
+
+Mise à part, éloignée de ce redoutable voisinage, la physionomie
+artistique de Hummel s'éclaire d'un jour nouveau; on n'hésite pas à la
+placer au rang qu'elle mérite; on salue en Hummel un des maîtres non
+seulement brillants mais utiles qui ont fait progresser l'art musical et
+trouvé des voies nouvelles. S'il n'a pas eu les grands coups d'aile, les
+inspirations larges, puissantes de Beethoven, il a du moins parlé la
+langue inspirée, correcte et pure des poètes classiques de la musique,
+il a écrit de véritables chefs-d'œuvre, laissé d'admirables modèles
+de style et de goût.
+
+Hummel (Jean-Népomucène), fils de Joseph Hummel, musicien distingué,
+habile professeur, chef d'orchestre, naquit à Presbourg le 16 novembre
+1778. Dès sa première enfance, il annonça des dispositions toutes
+spéciales pour l'étude du piano, qu'il commença à l'âge de cinq ans. Ses
+facultés musicales étaient si remarquables qu'à sept ans il étonnait
+déjà par sa virtuosité. Le père de Hummel, qui s'était fixé à Vienne, où
+il dirigeait un orchestre de théâtre, présenta son enfant prodige à
+plusieurs artistes éminents et à W. Mozart. Le grand compositeur fut si
+enthousiasmé par la riche organisation du petit virtuose, qu'il voulut
+le diriger lui-même, malgré son peu de goût pour l'enseignement.
+
+Hummel eut donc l'inestimable bonheur d'être un des rares élèves de
+Mozart; il resta chez lui à demeure, comme pensionnaire; de là sa forte
+éducation et son immense supériorité sur la plupart des compositeurs
+ses contemporains. Ses progrès furent si rapides que Mozart put
+présenter au public son merveilleux élève, âgé de neuf ans, dans un
+concert donné à Dresde en 1787. Le père de Hummel voulut ensuite, à
+l'exemple du père même de Mozart, produire et un peu exploiter le talent
+de son fils. Pendant six années, il lui fit parcourir l'Allemagne, le
+Danemark, la Hollande, l'Ecosse, l'Angleterre (où il séjourna deux ans à
+Londres, en 1791 et 1792), rencontrant partout les sympathies les plus
+vives. Le père imposait à son fils un travail si rude que Hummel, devenu
+homme, en conserva l'habitude toute sa vie.
+
+Pendant ses deux années de séjour à Londres, Hummel suivit assidûment
+les leçons de Clementi, s'imprégna de son style, se soumit aux préceptes
+de son école. En quittant Londres, Hummel, alors âgé de quinze ans,
+revint à Vienne et commença l'étude de l'harmonie, qu'il n'avait fait
+qu'ébaucher; il prit pour guide un des maîtres les plus expérimentés,
+consulté par tous les musiciens de valeur, le grand théoricien et
+contre-pointiste Albrechtsberger. Le célèbre Salieri lui donna aussi de
+précieux conseils sur l'art d'écrire pour les voix et le style
+dramatique. Ce fut ainsi qu'il devint compositeur, tout en restant un
+virtuose exceptionnel. Nous ne suivrons pas cette vie laborieuse et
+vagabonde année par année. Hummel a visité à plusieurs reprises les
+diverses contrées de l'Europe, l'Allemagne, la Pologne, la Russie, la
+Hollande, la Belgique, l'Angleterre et la France. Partout acclamé, son
+grand style, sa virtuosité magistrale, son don merveilleux
+d'improvisation (ces qualités réunies portées au plus haut point de
+perfection), le placèrent au rang des maîtres dans l'acception la plus
+grande du mot.
+
+Comme compositeur dramatique, Hummel a écrit plusieurs opéras sérieux,
+de demi-caractère et bouffes, plusieurs cantates avec chœurs, des
+ouvertures symphoniques et aussi la musique de plusieurs ballets et
+pantomimes avec chants et danses. Ses partitions les plus connues sont
+_Mathilde de Guise_, trois actes, _Maison à vendre_, un acte, _le
+Vicende d'amore_, opéra bouffe en deux actes. Hummel, qui fut
+successivement maître de chapelle du prince Estherhazy, du roi de
+Wurtemberg et du grand-duc de Saxe-Weimar, a encore composé trois messes
+solennelles, des graduels, offertoires à quatre voix, orchestre et
+orgue.
+
+Haydn et Cherubini avaient pour Hummel une vive sympathie; leurs
+encouragements et leurs suffrages étaient pour ce vaillant musicien la
+récompense la plus douce de ses travaux si variés au théâtre, à l'église
+et comme compositeur de musique de concert et de chambre. Quant à la
+double influence de Mozart et de Clementi, on en retrouve quelques
+traces dans les premières compositions de Hummel, mais cette filiation
+s'efface progressivement dans ses œuvres de maturité; car Hummel,
+tout en restant attaché aux traditions de ses illustres maîtres, a
+cherché d'autres voies indiquées déjà par les perfectionnements du
+piano. Il a modifié les timbres, la sonorité, développé l'harmonie dans
+une plus grande étendue du clavier, moins usé des formules diatoniques,
+donné aux traits des contours plus variés, une trame plus serrée et plus
+forte.
+
+L'œuvre de musique de chambre est importante et de haute valeur:
+trois quatuors pour instruments à cordes, deux grandes sérénades pour
+piano, violon, guitare, clarinette et basson, deux septuors restés
+célèbres, un quintette pour piano et instruments à cordes, six concertos
+pour piano et orchestre, dont quatre sont des modèles de style devenus
+classiques, ceux en _la_ mineur, _si_ mineur, _la_ bémol majeur et _mi_
+naturel majeur; des rondos et thèmes variés pour piano et orchestre;
+plusieurs sonates concertantes pour piano et violon; sept numéros
+d'œuvres de trios pour piano, violon et violoncelle, trois sonates à
+quatre mains, plusieurs fantaisies et particulièrement l'opéra 18,
+œuvre admirable du plus beau style, des études excellentes, des
+sonates pour piano seul qu'aucun virtuose ne doit ignorer (op. 13, 20,
+36, 81 et 106); les op. 13 et 81 sont de véritables chefs-d'œuvre qui
+peuvent se comparer aux plus belles sonates de Beethoven.
+
+Signalons encore les études publiées par Farrenc et aussi la grande
+Méthode, dont je possède l'exemplaire avec dédicace au roi Charles X.
+Cet ouvrage, traduit de l'allemand par un de mes anciens maîtres
+d'harmonie, Jalensperger, est un précieux recueil de formules de
+mécanisme; les combinaisons de doigts, variées à l'infini, offrent aux
+élèves patients, que le travail ne rebute pas, de nombreux et excellents
+exemples de doigtés ingénieux; mais cet ouvrage, très utile à
+connaître, est plutôt un arsenal de traits qu'une méthode progressive
+dans le sens usuel, absolu du mot.
+
+Il faut le reconnaître, si Hummel tient une des premières places parmi
+les compositeurs de musique de chambre, concertos, septuors, trios,
+sonates, fantaisies, il n'occupe qu'une place estimable parmi les
+compositeurs de musique dramatique et religieuse. Écrivain correct,
+distingué, musicien de grand talent, possédant à fond tous les secrets
+de son art, ses œuvres de théâtre et d'église ont du style et le
+caractère voulu, mais manquent de passion et d'élan. Hummel ne possédait
+pas le génie des grandes conceptions lyriques, et son inspiration
+musicale n'a pu s'élever aux sublimités dramatiques et religieuses.
+
+Au point culminant de leur double apogée, une profonde mésintelligence,
+qui alla jusqu'à l'inimitié, surgit entre Hummel et Beethoven; et
+pourtant ces deux grands artistes ne cessèrent de rendre mutuellement
+justice à leur valeur musicale. On donne différents motifs à cette
+aversion personnelle, rivalité d'amour ou rivalité artistique; d'après
+d'autres renseignements, la cause réelle de cette rupture était
+l'ombrageuse susceptibilité de Beethoven, dont le caractère aigri par la
+souffrance n'avait pas une égalité parfaite. Ces deux natures d'élite,
+si bien faites pour se comprendre et s'estimer, vécurent donc longtemps
+ennemies; mais à l'heure suprême des adieux, Hummel apprenant l'état
+désespéré de son illustre rival, se rendit près de lui, les yeux baignés
+de larmes; Beethoven lui tendit la main en signe de réconciliation.
+
+A partir de 1811, la réputation de Hummel, comme pianiste et
+compositeur, s'établit à Paris et prit racine au Conservatoire de
+musique. Cherubini à son retour de Vienne, avait le premier signalé la
+haute valeur et fait connaître l'œuvre du maître allemand. J'ai eu le
+bonheur d'entendre Hummel, lors de son second voyage à Paris, en 1829,
+dans plusieurs séances données chez Érard, et je me rappelle, avec une
+vive admiration, ce style noble et simple, cette sonorité onctueuse,
+cette belle manière de faire chanter et parler le piano, cette clarté
+limpide des traits et ce brio magistral qui laissait l'auditeur
+émerveillé, mais toujours tranquille sur les audaces du virtuose.
+
+Hummel est un des grands maîtres du piano; peut-être serait-il le
+premier des modernes sans l'immense rayonnement de Beethoven. Mais, s'il
+n'occupe que le second rang comme compositeur-pianiste, il n'a été égalé
+par personne dans l'art merveilleux de fixer les idées instantanées, de
+leur donner la vie et la forme. Compositeur de premier ordre,
+improvisateur incomparable, Hummel, dont la science musicale complétait
+la riche imagination, appartient à l'école des logiciens et non à celle
+des impressionnalistes amoureux du pittoresque. Il excellait dans l'art
+d'exposer avec clarté, de développer dans de justes proportions les
+idées musicales, qu'il reliait et traitait suivant leur importance avec
+un art infini. Improvisateur merveilleux, il savait conduire et
+réglementer l'inspiration avec une perfection sans pareille. Il y avait
+tant d'ordre, d'habileté dans ses improvisations, la science et la
+spontanéité s'y unissaient avec tant de bonheur, qu'en l'écoutant,
+charmé, ébloui, on prenait pour le fruit d'un travail médité ces
+œuvres si riches de détails, de combinaisons ingénieuses, enchaînées
+avec tant d'art, équilibrées avec tant de bonheur. Parmi les pianistes
+contemporains, quelques musiciens éminents ont seuls conservé à des
+degrés différents ce don merveilleux de l'improvisation. Stephen Heller,
+Rosenhain, Hiller improvisent brillamment sur des thèmes donnés. Liszt
+est aussi un grand improvisateur si l'on veut accepter comme
+improvisations ses éblouissants préludes hérissés de traits vertigineux,
+mais où l'ordre et le plan font quelquefois défaut.
+
+Hummel est mort le 17 octobre 1837, à Weimar, dans cette chère et calme
+retraite, véritable sanctuaire du grand art avant l'époque agitée qui
+devait suivre. Il avait des traits énergiques et fortement accusés; son
+regard franc, très ouvert, exprimait une forte volonté. Sa bouche
+souriante parlait de joyeuse humeur; mais en voyant cette forte et
+solide charpente, on s'étonnait que cette enveloppe rugueuse pût
+s'harmoniser si heureusement avec le talent plein de poésie et de charme
+de l'éminent artiste. Ce caillou du Rhin brillait comme un diamant, et
+si ses rayons n'ont pas été assez forts pour lutter avec ceux de
+Beethoven, du moins ont-ils gardé assez d'éclat pour que le nom de
+Hummel resplendisse comme une des plus pures gloires de l'école
+allemande.
+
+
+
+
+XIX
+
+MOSCHELÈS
+
+
+Les artistes qui s'élèvent jusqu'aux sommets ardus de la célébrité, et
+atteignent les hautes cimes de l'art par une valeur personnelle
+incontestée, des qualités primordiales reconnues de tous, sont en petit
+nombre; plus rares encore ceux qui n'ont jamais connu les tristesses de
+critiques injustes, ressenti les atteintes douloureuses des rivalités et
+de l'envie. Moschelès a été un de ces privilégiés de l'art; ses facultés
+exceptionnelles de musicien, de compositeur et de virtuose l'ont placé
+si haut, qu'aucune des mesquines passions, des petites haines, trop
+fréquentes dans la carrière musicale, n'a pu effleurer sa belle et pure
+réputation. Disons encore que la franchise et la noblesse de son
+caractère lui ont attiré des sympathies aussi vives qu'immédiates; le
+grand artiste et le galant homme n'ont eu qu'à se produire pour
+conquérir la faveur universelle.
+
+Moschelès (Ignace) est né à Prague le 30 mai 1794. Son père, négociant
+israélite, lui fit commencer très jeune l'étude de la musique; ses
+premiers maîtres, modestes musiciens dont le nom mérite d'être
+reproduit, Zabradka et Zozalkski, initièrent assez rapidement leur élève
+aux principes de l'art pour lui permettre d'entrer au Conservatoire de
+Prague, dirigé alors par Denis Weber, musicien instruit et très
+distingué, qui s'éprit immédiatement des rares qualités de Moschelès.
+
+Sous cette direction paternelle, le jeune pianiste fut initié aux
+œuvres de Jean-Sébastien Bach, d'Hændel, de Mozart, de Clementi. Sa
+mémoire prodigieuse et sa merveilleuse facilité lui valurent de tels
+progrès qu'à douze ans il put se faire entendre dans les concerts
+publics et obtenir les suffrages des artistes, grâce à une fermeté
+d'exécution rare chez les petits virtuoses. Déjà cette précoce et riche
+organisation s'était imprégnée des sérieuses et brillantes qualités des
+grands maîtres dont Moschelès étudiait le style avec passion.
+
+Ces premiers succès, loin d'exalter l'amour-propre de Moschelès, ne
+firent qu'enflammer son désir d'apprendre; sa famille secondant son bon
+vouloir se décida à l'envoyer à Vienne; il trouva dans cette capitale
+les moyens de se perfectionner et les modèles à suivre. Grâce aux leçons
+d'harmonie du célèbre maître Albrechtsberger, il fit de fortes études de
+contre-point et reçut aussi les conseils de Salieri, maîtres consultés
+par tous les artistes désireux de connaître les vrais principes, les
+saines doctrines, et qui prirent leur jeune disciple en grande
+affection. L'imagination et la prodigieuse mémoire de Moschelès se
+meublèrent de tous les chefs-d'œuvre anciens et contemporains; aussi
+ses audaces heureuses n'allèrent-elles jamais jusqu'à lui faire quitter
+les voies du bon goût.
+
+L'exécution brillante, l'accentuation colorée et les effets nouveaux
+introduits par le jeune virtuose dans ses premières compositions pour
+piano le firent rechercher dans tous les concerts. Il faut même de nos
+jours, malgré les soixante ans écoulés, reconnaître dans ces premières
+œuvres de Moschelès une richesse d'harmonie, une chaleur expansive
+dans la phrase mélodique qui affirmaient de prime abord une originalité
+réelle. Dès cette époque,--1812,--la réputation du jeune maître rayonna
+sur toute l'Allemagne. C'est aussi à cette date que remonte la sincère
+et constante amitié de Moschelès et de Meyerbeer, comme lui très habile
+virtuose, son émule et son rival dans les concerts. Cette courtoise
+rivalité n'altéra jamais la mutuelle affection des deux artistes:
+bientôt, du reste, Meyerbeer, sans cesser d'être habile virtuose, se
+voua plus particulièrement aux études de composition dramatique. Pendant
+ce temps, Moschelès, occupé de faire progresser l'exécution, consacrait
+toute son énergie à la recherche des effets nouveaux dans la musique de
+piano.
+
+La contexture harmonique de ses traits, de formes si variées, donnait à
+l'instrument une sonorité plus large et une grande diversité d'accents
+par l'imprévu des modulations. Aussi, quand Moschelès quitta Vienne pour
+se faire entendre dans toutes les grandes villes de l'Allemagne,
+Dresde, Leipsick, Cologne, Munich, etc., fut-il acclamé comme le
+créateur d'une école nouvelle, se distinguant de l'ancienne non par des
+procédés excentriques, mais par une entente plus parfaite de la
+sonorité, de l'expression et du toucher.
+
+Malgré ces succès et l'enthousiasme qu'excitait chaque concert,
+Moschelès poursuivait ses études. Travailleur infatigable, d'une extrême
+sévérité pour lui-même, il revenait de ses voyages pour mûrir dans le
+recueillement les effets nouveaux qu'il voulait introduire. Après ses
+nombreuses excursions dans toute l'Allemagne, sur les bords du Rhin, à
+travers la Hollande et la Belgique, sûr de ses procédés et de son action
+sur le public, le célèbre pianiste vint à Paris pour la première fois en
+1820.
+
+Les concerts qu'il donna à l'Opéra produisirent une immense sensation;
+artistes et amateurs étaient également émerveillés par cette virtuosité
+transcendante: la sonorité puissante, la noblesse du style, l'élégante
+manière de phraser, toutes ces qualités réunies étonnaient et
+charmaient. La part du compositeur dans cette admiration générale
+n'était pas moindre que celle du virtuose. Les compositions de
+Moschelès, si riches d'idées, d'une belle ordonnance, d'une facture
+correcte, laissaient peu de prise à la critique. Nul maître, Hummel
+excepté, n'avait encore écrit avec ce brio, cette hardiesse d'allures,
+une pareille entente des effets spéciaux. Toute la génération des
+pianistes de l'époque s'éprit des qualités et des procédés de la
+nouvelle école; le jeune Henri Herz comptait parmi ses admirateurs les
+plus passionnés et ses disciples les plus ardents.
+
+Cet accueil enthousiaste retint Moschelès une année entière à Paris; le
+grand artiste songea même à s'y fixer, mais déjà il était de tradition
+qu'il fallait visiter l'Angleterre et demander à nos puissants voisins
+la consécration du talent. Moschelès quitta Paris, mais il devait y
+revenir souvent et toujours avec joie. Son éminent talent et ses
+qualités de galant homme lui avaient créé de solides amitiés, de
+sincères affections dont aucune ne l'abandonna.
+
+En 1821, Moschelès fit sa première apparition à Londres. L'accueil fut
+tel qu'il se décida à s'y fixer; grâce à sa distinction naturelle,
+jointe à sa haute situation musicale, il devint bientôt un des maîtres
+les plus recherchés et les plus aimés de l'aristocratie anglaise. Il
+convient d'ailleurs de reconnaître à nos voisins de la Grande-Bretagne
+une appréciation saine et juste de la valeur réelle des artistes qui
+viennent demander leurs suffrages; ils n'accordent le droit de cité
+qu'aux maîtres vaillants qui font preuve à la fois de savoir et de
+bravoure; ils ne prennent pas les réputations toutes faites, ils ne les
+acclament pas de confiance, sans juger par eux-mêmes. Et pourtant le
+goût musical n'est en Angleterre que l'apanage d'un certain nombre de
+dilettantes. Seuls les vastes programmes d'oratorios de Bach et de
+Hændel exercent une véritable attraction sur la foule des fidèles, qui
+se rendent religieusement chaque année à ces grandes solennités
+musicales.
+
+S'il y a plus de légèreté dans nos appréciations, dans l'engouement et
+la vogue qui s'attachent à tel ou tel artiste, du moins notre public
+français des concerts populaires est-il plus connaisseur et plus
+éclectique dans ses enthousiasmes.
+
+Moschelès en devenant l'hôte aimé des Anglais, en choisissant Londres
+comme résidence pendant vingt-cinq ans, de 1821 à 1846, ne dit pas adieu
+à la vie militante du virtuose, aux voyages artistiques. L'Irlande,
+l'Écosse, la Hollande et la Belgique, Paris, Vienne, Dresde, Leipsick,
+Munich, Berlin, Hambourg eurent plusieurs fois la visite du grand
+artiste. La nombreuse et brillante clientèle d'élèves de Moschelès, sa
+place de professeur à l'Académie royale de musique, ses fonctions de
+directeur de la Société philharmonique ne lui permettaient plus de
+longues absences; mais, dans ses échappées de quelques mois, le
+compositeur éminent, l'exécutant de grand style, affirmait en toute
+occasion la supériorité de son école.
+
+J'ai eu plusieurs fois, au début de ma carrière, l'honneur de recevoir
+des élèves adressés et recommandés par Moschelès; le célèbre maître
+avait aussi accueilli parmi ses disciples plusieurs jeunes virtuoses
+formés à mon enseignement; dans ce mutuel échange, j'ai pu directement
+apprécier l'excellence de la méthode de Moschelès, ses belles et saines
+traditions. En 1846, Moschelès dit adieu à l'Angleterre; il vint se
+fixer à Leipsick, où l'appelait son illustre élève Mendelssohn, qui
+désirait lui confier la direction des études de piano du Conservatoire.
+Moschelès, accompagné de sa famille, s'établit dans cette ville, un des
+grands centres artistiques de l'Allemagne du Nord, et son école conquit
+rapidement la célébrité que justifiaient l'immense réputation et
+l'ardeur infatigable du maître.
+
+Moschelès tient une des premières places parmi les grands maîtres
+classiques de l'école du piano. Son style, ses procédés, ses harmonies
+colorées et les éléments nouveaux introduits dans ses compositions ont
+exercé une influence sensible sur les œuvres de ses émules et
+contemporains, Henri Herz et Frédérik Kalkbrenner. Ce dernier maître,
+qui rendait justice _in petto_ à son illustre confrère, portait
+cependant si haut la conscience de son mérite personnel qu'il lui était
+pénible de reconnaître la richesse d'imagination et la valeur des
+études, sonates, concertos, de Moschelès; mais Henri Herz, dans sa
+loyale franchise, a dit maintes fois que Hummel et Moschelès avaient été
+ses modèles préférés et qu'il en procédait directement; et, en effet, la
+place de Moschelès est marquée à côté de Hummel; les fortes qualités de
+race et d'éducation qui font les grands artistes sont les mêmes malgré
+l'individualité distincte des deux talents.
+
+L'érudition musicale de Moschelès était immense, il connaissait à fond
+toutes les écoles; il pouvait démontrer _ex professo_, et en citant des
+exemples, par quels traits distinctifs s'accusent aux différentes
+époques le progrès et la transformation de l'art du compositeur. Il
+savait merveilleusement s'assimiler les qualités de style qui
+conviennent aux œuvres diverses des maîtres du clavecin et du piano.
+Bach, Hændel, Scarlatti, Clementi, Mozart, Haydn, Beethoven, Weber et
+les modernes n'avaient pas de secret pour lui; mais il gardait son
+style très caractéristique, style plein de force et de noblesse, chaud,
+coloré, nerveux, dramatique, où passe souvent le grand souffle de
+l'inspiration. Ses belles études, op. 70, 95, et ses douze grandes
+études de concert, op. 121, ses trois beaux caprices, la Légèreté et la
+Force, op. 50, sont des modèles de facture où l'idée typique est
+développée avec une habileté de mains que possèdent seuls les maîtres.
+
+Ces pièces, d'un travail excellent au point de vue du mécanisme et des
+difficultés spéciales, sont toutes remarquables par le choix de la
+pensée musicale, la variété et la contexture des traits, enfin par les
+harmonies ingénieuses et piquantes qui en rehaussent le ton et leur
+donnent une couleur énergique, expressive et dramatique.
+
+L'œuvre de compositeur de Moschelès est considérable. On cite huit
+concertos pour piano et orchestre; les 2e, 3e, 4e sont des
+modèles du genre; la noblesse du style, la richesse de l'inspiration, la
+couleur vigoureuse des harmonies font de ces œuvres des types
+admirables plusieurs fois imités. Ajoutons que ces compositions, si
+remarquables par le choix des idées, l'ingéniosité des traits, sont
+orchestrées avec un tact parfait, en se plaçant au point de vue du piano
+récitant, prenant pour lui l'intérêt principal. Les timbres de
+l'orchestre sont distribués avec une entente merveilleuse de la
+sonorité; les dessins d'accompagnement, pleins d'élégance et d'esprit,
+se meuvent avec une grande liberté d'allures, soutiennent ou animent le
+piano, concertent avec lui sans jamais absorber l'intérêt ni écraser le
+soliste par une symphonie trop brillante.
+
+Les concertos fantastique, pathétique, pastoral, renferment aussi de
+belles pages, mais n'ont pas la grande ordonnance et la clarté des cinq
+premiers. Le sextuor et le grand septuor pour piano, violon, flûte,
+clarinette, violoncelle et contre-basse, peuvent être exécutés à côté de
+ceux de Beethoven, Hummel, Onslow et Bertini; ces œuvres sont des
+pages magistrales par la netteté du dialogue musical, la conduite et le
+développement des idées. Les deux grands trios pour piano, violon et
+violoncelle, le grand duo pour deux pianos, et l'admirable sonate à
+quatre mains, op. 47, sont des chefs-d'œuvre que tous les pianistes
+doivent connaître. Citons encore six numéros d'œuvre de sonates pour
+piano seul, op. 4, 6, 22, 27, sonate caractéristique, 41 et 49, sonate
+mélancolique.
+
+Cette dernière n'a qu'un seul mouvement, mais je ne sais rien de plus
+parfait, de plus inspiré, de mieux écrit pour le piano. Mentionnons
+aussi parmi les œuvres de style, plusieurs sonates concertantes,
+piano et violon, les belles variations sur la _Marche d'Alexandre_, _Au
+Clair de la Lune_, les grandes variations sur une mélodie autrichienne,
+plusieurs arrangements sur des airs nationaux irlandais, écossais,
+danois, rondos, caprices, polonaises, des variations concertantes pour
+piano, violon, violoncelle et clarinette, op. 17 et 46, cinquante
+préludes dans tous les tons majeurs et mineurs, des allegros de bravoure
+dédiés à Cramer, etc.
+
+Virtuose de premier ordre, Moschelès se distinguait par une exécution
+magistrale, beaucoup de naturel et de vérité dans l'expression.
+Exécutant plein de verve mais toujours maître de lui, visant moins à
+l'effet qu'au bien dire, il commandait l'attention par la noblesse de
+son style, sa belle sonorité, sa manière simple et large de phraser.
+Rien n'était laissé à l'imprévu, ni dans les grandes lignes, ni dans les
+moindres détails de l'interprétation; la supériorité de l'artiste était
+aussi réelle dans les passages brillants que dans les contours légers
+des ornements.
+
+Physionomie distinguée, aux lignes régulières et bien dessinées, les
+traits de Moschelès accusaient fortement le beau type israélite; le
+front haut, le regard franc et fier, la bouche ferme et souriante
+offraient dans l'ensemble quelque ressemblance avec Mendelssohn. En
+regardant Moschelès, on se sentait attiré vers lui par une sorte de
+puissance magnétique, et ceux-là mêmes qui ignoraient la haute valeur
+musicale de l'artiste, éprouvaient pour l'homme aimable, bon,
+accueillant, une vive sympathie. Moschelès est mort à Leipsick le 10
+mars 1870. Son nom restera dans l'histoire de l'art parmi les plus purs
+et les plus dignes d'admiration, à côté de ceux de Clementi et de Hummel
+et dans le grand rayonnement des Bach, des Hændel et des Scarlatti.
+
+
+
+
+XX
+
+ZIMMERMAN
+
+
+Un nom célèbre et un nom aimé que je ne puis écrire sans un profond
+sentiment d'émotion, sans un rajeunissement de souvenirs qui a tout à la
+fois sa tristesse et son charme. Mais si l'on sent quelque impression
+mélancolique à écrire l'histoire de ceux qui ne sont plus, et dont on a
+vu la vie active, admiré le rôle militant, la consolation arrive bien
+vite quand on peut constater que le temps n'a pas entamé leur mémoire,
+qu'il a plutôt dégagé la figure de l'homme et l'œuvre de l'artiste.
+
+Zimmerman a laissé comme professeur une réputation populaire entre
+toutes. Nul maître n'a exercé une plus salutaire influence sur le
+progrès musical. Sa parole et ses conseils faisaient autorité. Musicien
+érudit, expérimenté, homme d'esprit et de goût, sa nombreuse et
+brillante clientèle lui donnait ses grandes entrées dans tous les salons
+où l'étude de la musique était en honneur, et l'on peut affirmer que par
+le prodigieux rayonnement de ses nombreux élèves et des artistes formés
+à son école, Zimmerman a été un des grands initiateurs du piano. Large
+et remarquable influence due à l'habileté de l'enseignement et à
+l'éclectisme dans le choix des œuvres adoptées par le maître.
+
+Tel a été le rôle spécial de Zimmerman, le caractère particulier de son
+action. Il aurait pu laisser un nom glorieux au théâtre ou sur le livre
+d'or des virtuoses; son instruction musicale, la richesse de son
+imagination lui permettaient de choisir sa voie; il a préféré le rôle
+modeste, mais précieux, d'instituteur de la jeunesse, et grâce à ses
+soins dévoués, une pléiade d'artistes célèbres, compositeurs et
+exécutants, a grandi pour continuer ses traditions. On peut l'appeler la
+génération de 1830, ce n'est pas un reproche dangereux. Cette
+génération, quoi qu'en pensent quelques esprits étroits, a produit un
+nombre considérable de personnalités de haute valeur, dans les sciences,
+les arts et la littérature. Combien de «démodés» de cette époque vivront
+encore quand les petits maîtres du jour auront fait leur temps!
+
+Zimmerman (Pierre-Joseph-Guillaume), né à Paris en 1785, était fils d'un
+facteur de pianos. Admis au Conservatoire comme élève en 1798, il étudia
+le piano sous la direction du célèbre compositeur Boieldieu, dont les
+œuvres instrumentales étaient fort appréciées et qui préludait à sa
+grande réputation dramatique en écrivant des sonates, des concertos et
+des fantaisies pour le piano, enfin des romances très-populaires.
+Zimmerman obtint en 1800 un brillant premier prix de piano en concourant
+avec Kalkbrenner, élève de Louis Adam. Il fit de fortes études
+d'harmonie avec Rey et Catel. En 1802, il eut le premier prix dans la
+classe de ce maître. Un peu plus tard, il devint l'élève de Cherubini,
+dont il devait garder les grandes traditions et le style sévère.
+
+En 1816, Zimmerman fut nommé professeur d'une classe de piano; en 1826,
+il obtint au concours la place de professeur de contre-point et fugue;
+mais il céda généreusement ses droits à son émule, Fétis, satisfait
+d'être sorti vainqueur de cette épreuve. Il continua sa classe de piano,
+position plus modeste dans la hiérarchie de l'enseignement, mais qui
+laissait à l'habile théoricien, au savant contre-pointiste, une
+influence immédiate sur la génération militante des pianistes
+compositeurs. Il avait déjà des devoirs envers le cercle qui
+l'entourait, toute une clientèle et aussi une école faisant autorité.
+
+Zimmerman a eu ses heures de succès comme pianiste. Ce n'était pas sans
+une certaine vanité d'artiste qu'il me disait avoir pris part comme
+virtuose en vogue aux concerts de la cantatrice célèbre, la Catalani.
+Mais, très recherché comme professeur, consacrant ses loisirs à la
+composition ou aux exigences du monde, il dut renoncer de bonne heure à
+la vie active du virtuose, pour se vouer uniquement à l'enseignement.
+
+Causeur spirituel, esprit distingué, homme de goût, Zimmerman était d'un
+naturel aimable et fin. C'était pour nous, ses élèves affectionnés, un
+grand et fréquent plaisir que l'entendre évoquer ses souvenirs si
+intéressants au sujet des artistes célèbres et contemporains.
+Quelquefois un trait incisif le vengeait des jalousies que lui
+suscitaient sa grande popularité et le luxe artistique qui l'entourait.
+
+Je citerai un mot typique qui donne la mesure de sa vivacité d'esprit et
+de la nature de ses réparties. Il s'agissait d'un élève oublieux, qu'il
+accusait, peut-être injustement, d'ingratitude: «Ah! me dit-il, il a un
+juste sentiment de la pédale, mais il n'a pas la pédale du sentiment.»
+Les pianistes comprendront sans autre explication la délicatesse et la
+portée du mot.
+
+L'existence à la fois laborieuse et brillante de Zimmerman a eu
+cependant ses points noirs. La maison si parfaitement dirigée par Mme
+Zimmerman était un des centres artistiques les plus recherchés de Paris.
+Les intelligences supérieures de tout ordre s'y donnaient rendez-vous;
+la nombreuse famille du maître s'épanouissait dans ce milieu
+exceptionnel. C'est au sein de ce bonheur que la mort vint frapper la
+fille aînée de Zimmerman, Mme J. Dubuffe, âme d'élite, cœur
+d'artiste, imagination de poète. Plus tard, le départ de la maison
+paternelle d'un fils que Zimmerman eût désiré voir continuer son
+œuvre et reprendre ses traditions fut aussi une cause de douleur que
+j'eus un instant l'espoir d'amortir.
+
+Très généralement aimé, Zimmerman eut pourtant à souffrir de
+l'ingratitude de quelques élèves. Sous une apparence impassible, il en
+fut péniblement atteint. Une autre déception vint affliger ses dernières
+années. Fort des services rendus à l'art musical, auteur d'un ouvrage
+en trois actes, _l'Enlèvement_, dont le livret seul avait causé la chute
+d'un grand opéra intitulé _Nausica_, de plusieurs messes et symphonies,
+d'une encyclopédie musicale, il désirait vivement entrer à l'Institut,
+dont les portes s'étaient ouvertes pour le savant théoricien Reicha.
+Mais l'immense réputation du professeur, les preuves incontestées de sa
+haute science ne purent vaincre certaines hostilités. Zimmerman se
+montra très affecté de son insuccès et surtout d'avoir été abandonné par
+ses vieux amis Onslow et Auber.
+
+Il trouva des consolations dans le cercle brillant qui grandissait
+autour de lui. Il fallait avoir des liens sérieux avec la famille
+Zimmerman ou une très haute notoriété artistique pour être admis sur le
+programme des fêtes musicales qui se donnaient square d'Orléans. Duprez,
+à son retour d'Italie, Thalberg, Chopin, Liszt, Sivori, de Bériot,
+Kalkbrenner, Lablache, Tamburini, Mario, Rubini, Levasseur, Mmes
+Rossi, Falcon, Sontag, Viardot, Frezzolini, prenaient une part active à
+ces concerts souvent improvisés. Aussi quel empressement, quelle
+affluence d'illustrations, quelle admiration parfois fatigante! Je me
+souviens qu'à l'une de ces soirées, Auber, en vaine de moquerie, me
+demanda en entendant Doelher exécuter une pièce de concert: «Savez-vous
+ce qu'il joue en ce moment?--Mais, cher maître, une étude de concert.--A
+cette heure, les études devraient être couchées.»
+
+Le mot était injuste; en tous cas, les réunions intimes, moins
+nombreuses mais aussi brillantes, n'ont jamais prêté à des critiques de
+ce genre. Mme Zimmerman et ses filles en faisaient les honneurs à une
+foule d'artistes et de littérateurs. On jouait des charades; les gages
+donnés, les rébus non devinés, se rachetaient par des pénitences variant
+suivant la nature des coupables. Gautier, Dumas, Musset étaient
+condamnés à réciter leurs dernières poésies; Liszt ou Chopin devaient
+improviser sur un thème donné; Mmes Viardot, Falcon et Eugénie Garcia
+avaient aussi leurs dettes mélodiques à acquitter, et je me rappelle
+avoir moi-même réglé plus d'un gage.
+
+En 1848, Zimmerman prit sa retraite de professeur de piano au
+Conservatoire. Il avait encore toute son énergie et une activité
+incomparable; mais il croyait sentir une sourde hostilité contre son
+enseignement, et cela de la part d'artistes formés à son école. J'ai
+reçu ses confidences à ce sujet, comme aussi l'impression de son vif
+mécontentement en plusieurs circonstances où le jury avait cru devoir
+négliger sa classe au profit de la classe rivale. Or, Zimmerman, qui
+pourtant ne détestait personne, avait une antipathie vivace contre
+l'artiste très débonnaire, son ex-répétiteur, devenu son émule dans les
+concours. Harcelé par de petites taquineries, il demanda sa retraite
+dans la force de l'âge et fut nommé inspecteur des classes de piano. Il
+m'annonça lui-même sa décision en m'engageant à me présenter. «Je
+resterai neutre, me dit-il, car Ch. V. Alkan, Émile Prudent, Louis
+Lacombe et toi, vous êtes mes élèves.» J'ai dit ailleurs pourquoi mon
+nom fut préféré. Quant à Zimmerman il dut rompre un instant la
+neutralité qu'il s'était imposée pour me couvrir de son témoignage à
+propos d'une délicate question d'élèves. Après ma nomination, il vint
+souvent dans ma classe où il retrouvait l'autorité toujours présente de
+ses traditions.
+
+Il n'en était pas de plus sûres et de plus charmantes en même temps,
+malgré leur sévérité relative. Musicien de grand savoir, d'un goût
+délicat, très éclectique, n'ayant aucun parti pris d'hostilité contre
+les tendances novatrices, Zimmerman tenait ses élèves au courant de
+toutes les œuvres de valeur réelle, sans souci du nom de l'auteur ni
+de la provenance d'école. Il se faisait même un point d'honneur de
+mettre au jour les noms d'artistes méritants mais ignorés; sa classe et
+ses salons ont donné un point d'appui à nombre de réputations.
+
+Ch.-V. Alkan, Massé, Charlot, G. Bizet ont reçu des leçons de
+contre-point et de composition de Zimmerman. Citons encore parmi ses
+élèves les plus connus les frères Déjazet, Louis Cholet, les frères
+Codine, Fessy, vaillants pianistes et compositeurs de mérite, Graziani,
+Honoré, Demaric, Collignon, Ambroise Thomas, qui joue Chopin d'une façon
+si merveilleuse; Prudent, Goria, Lefébure, morts tous trois
+prématurément; Henri Potier, A. Petit, Piccini, Lécureux, musiciens
+d'élite; Ravina, aux œuvres si gracieuses; Louis Lacombe, compositeur
+et pianiste de grand style. A la rigueur, je puis également me citer
+parmi ceux qui ont tenu le plus à honneur de continuer les traditions
+d'enseignement de Zimmerman. Je dois aussi une mention particulière à
+Mlle Joséphine Martin, l'élève affectionnée du maître, qui non
+seulement a formé son talent de virtuose, mais encore dirigé ses études
+d'harmonie et de composition. Quant à Gunselman, Mariscotti, ils ont été
+également les élèves de Zimmerman tout en restant les miens.
+
+Zimmerman, ainsi que nous l'avons dit, malgré le nombre considérable de
+ses disciples, n'a pas voulu se désintéresser des œuvres
+d'imagination. Son opéra de _l'Enlèvement_, donné en 1830 à la salle
+Ventadour, chanté par Mme Pradher, Féreol et Chollet, contenait de
+réelles beautés; mais le poème divertit malheureusement le public, qui
+fit une ovation au nom du musicien et siffla celui du librettiste.
+
+Zimmerman a encore écrit deux messes solennelles avec orchestre et
+laissé en manuscrit l'opéra _Nausica_. La science du grand
+contre-pointiste et de l'élève affectionné de Cherubini a marqué sa
+trace dans les morceaux d'ensemble, les chœurs et l'orchestration.
+Quant à l'œuvre de piano, elle comprend de nombreuses variations,
+divertissements, rondos sur des thèmes d'opéras en vogue, sur les
+romances populaires de l'époque: variations et rondos sur les opéras
+d'_Emma_ et _le Serment_ d'Auber; des variations sur les romances si
+connues: _S'il est vrai que d'être deux_, _Il est trop tard_, le
+_Bouquet de romarin_, la _Gasconne_, des contredanses variées, deux
+recueils d'études très mélodiques dédiées à la princesse Marie, une
+excellente sonate dédiée à Catel, deux concertos, le premier dédié à
+Cherubini, enfin, l'_Encyclopédie du Pianiste_, cours théorique et
+pratique où Zimmerman a condensé le fruit de sa longue expérience,
+véritable code musical du virtuose et du compositeur. La deuxième partie
+comprend un cours d'harmonie, de contre-point, de haute composition et
+l'ensemble de la méthode reste une preuve victorieuse de l'excellence de
+l'enseignement de Zimmerman.
+
+Décoré de la Légion d'honneur au milieu de sa brillante carrière, et à
+une époque où l'on n'était pas prodigue de cette distinction, retiré de
+l'enseignement et de la vie militante du professorat, en 1848, comme
+nous l'avons dit, Zimmerman ne survécut que cinq ans à son départ du
+Conservatoire, c'est-à-dire jusqu'au mois de novembre 1853.
+
+Zimmerman avait la physionomie aimable et douce, avec un reflet de
+bienveillance; ses yeux, au regard clair et vif, étaient ombragés
+d'épais sourcils: le nez droit, la bouche souriante, formaient un
+ensemble qui accusait une ferme volonté et un rare esprit d'observation.
+C'était à la fois un excellent maître et un ami dévoué; aussi la date de
+ses funérailles fut-elle une journée de deuil pour tout le monde
+artistique. Je vois encore la foule recueillie dont la tristesse
+s'associait à la douleur de la famille Zimmerman et à celle de ses
+illustres gendres, Gounod et Dubuffe. Le culte de cette mémoire est
+resté vivace dans le cœur des nombreux artistes qui doivent à
+Zimmerman le talent et la renommée. Plusieurs l'ont précédé ou suivi de
+près dans l'éternité; seul un groupe survit encore, un peu clair-semé,
+mais toujours vaillant; Ch.-V. et Nap. Alkan, Ravina, Joséphine Martin.
+Je m'y ajouterai, ne fût-ce que pour faire nombre et pour donner à ce
+portrait le caractère qui lui convient, celui d'un pieux souvenir et
+d'un dernier hommage.
+
+
+
+
+XXI
+
+FERDINAND RIES
+
+
+A part quelques grands talents qui commandent une admiration immédiate
+et complète, quelques rares physionomies qui laissent une impression
+immuable, dont le reflet se trouve fixé pour l'éternité de son vivant
+même, sans que la postérité doive faire aucune retouche à l'image, sans
+que l'histoire porte aucune atteinte à la gloire acquise, les figures
+d'artistes, comme les œuvres d'art, demandent un lointain, une
+perspective, l'optique et l'épreuve du temps.
+
+Il est à la fois trop facile et trop dangereux de juger les
+contemporains, quand ce jugement ne s'impose pas d'une façon absolue
+comme une ombre tranchée, une silhouette lumineuse, un profil vigoureux
+se détachant à l'horizon de la critique. Lorsque cette exception n'est
+pas, pour ainsi dire, fatale, l'éloignement devient une nécessité; c'est
+dans la perspective que se fondent et s'harmonisent les figures
+relativement moyennes; elles y gagnent une certaine égalité de jugement
+qu'elles n'ont pas encore connue, toujours ballotées entre les
+appréciations contraires; les éloges outrés s'atténuent, les critiques
+injustes s'émoussent; c'est un rayonnement doux où tout s'apaise.
+L'artiste et son œuvre apparaissent ainsi plus nettement dans leur
+cadre véritable, avec leurs liens et leur filiation, leurs tenants et
+leurs aboutissants; les causes premières, d'une prise si difficile au
+moment même où elles agissent, s'éclairent avec le temps. Et qu'il monte
+ou qu'il descende dans l'ordre des réputations, l'artiste soumis à cette
+dernière épreuve n'a pas le droit de se plaindre: sa mémoire trouve
+enfin son véritable équilibre, son point stable et définitif.
+
+Il nous semble que l'heure est venue pour Ferdinand Ries. La perspective
+réduit à de justes proportions cette figure souvent trop grandie,
+souvent aussi trop diminuée, et dont il convient de dire à présent
+qu'elle appartient à la lueur discrète de la forte moyenne artistique.
+Ce qu'on lui a prêté de particulièrement éclatant relevait plutôt de
+Beethoven et peut se délimiter facilement; ce qui lui est personnel,
+inhérent, correspond à une inspiration moins haute que pure, moins
+sublime que distinguée, à une flamme de conviction qu'il ne faudrait pas
+confondre avec le feu du génie. De nobles œuvres, voilà ce que Ries a
+laissé. La noblesse en est le trait principal et l'éloge suffisant.
+
+Ferdinand Ries était le fils d'un musicien distingué attaché au service
+de l'électeur de Cologne. Encore tout enfant, Ries manifesta un goût
+prononcé, des dispositions exceptionnelles pour la musique: aussi son
+père commença-t-il dès l'âge de cinq ans son éducation de virtuose. Ries
+étudia successivement le violoncelle, le piano, l'orgue et le violon.
+Quant à ses premières études d'harmonie, il les fit presque sans maître,
+par la lecture et l'analyse d'ouvrages théoriques et pratiques. Il eut
+ensuite l'ingénieuse pensée de mettre en partitions les quatuors de
+Haydn. Ce travail instructif grava dans sa mémoire la pensée du grand
+compositeur; de plus, une lecture incessante, attentive, raisonnée, lui
+fit pénétrer les finesses et les procédés du maître, lui livra les
+secrets du métier. En 1801, Ries, après avoir réduit pour piano les
+oratorios de _la Création_ et des _Saisons_, se rendit à Munich, où il
+prit quelque temps des leçons de Winter, compositeur savant, mais sans
+originalité, dont les opéras se sont démodés rapidement. Quand Winter
+quitta Munich pour aller monter à Paris son opéra de _Castor_, Ries
+partit aussi, mais pour se rendre à Vienne.
+
+Il avait une lettre de recommandation pour Beethoven, dont son père,
+l'ami d'enfance, était resté admirateur fervent. Son but était de
+continuer ou plutôt de reprendre en sous-œuvre son éducation musicale
+faite jusque-là sans suite, sans plan, sans direction arrêtée. Accueilli
+par Beethoven avec une grande bonté, Ferdinand Ries vécut pendant quatre
+ans dans l'intimité de son protecteur, qui le prit à demeure, en fit son
+élève de prédilection, et même le seul auquel il accordât des leçons
+fréquentes et suivies. Ces conseils et ces exemples réunis exercèrent
+une influence rapide sur le style, le goût et les aspirations de
+l'élève.
+
+Sous la direction de Beethoven, Ries devint encore un virtuose
+transcendant. On retrouvait dans son exécution chaude et colorée le
+brio, la fougue, l'éclat de son illustre maître. Ries n'appartenait pas
+comme pianiste à l'école de Clementi; il avait certaines audaces
+harmoniques, certains effets de sonorité, bagage du romantisme de
+l'époque, qui suffirait à le séparer de cette école de style lié, aux
+continuelles demi-teintes, dont Field et Cramer ont continué la
+tradition. Sous l'influence de Beethoven, si l'exécution de Ries n'avait
+pas acquis l'autorité du maître, du moins en produisait-elle les
+qualités énergiques, le goût des contrastes accentués.
+
+Ce fut d'ailleurs une éducation singulière, très intime et souvent très
+pénible, tour à tour affectueuse et violente, sur laquelle les notices
+biographiques publiées par Ries et Wegeler, de Bonn, fournissent des
+détails parfois douloureux. Esprit sombre et chagrin, inquiet,
+soupçonneux, aigri par la souffrance, les ennuis de famille, une
+misanthropie naturelle, Beethoven avait des caprices et des bizarreries
+compensés par des élans de tendresse et d'un rare dévouement à son
+élève.
+
+Quant à ses études d'harmonie, Ries, sur le conseil de Beethoven, les
+continuait avec le célèbre contre-pointiste Albrechtsberger.
+
+Les rigueurs des guerres du premier empire engagèrent Ries à quitter
+l'Allemagne pour la Russie; mais avant de réaliser ce changement de
+séjour, il passa deux ans à Paris (1807 à 1809). Plusieurs compositions
+de haut style publiées à cette époque le firent apprécier des cercles
+artistiques et classer parmi les maîtres les plus habiles. En quittant
+Paris, il visita successivement Cassel, Hambourg, Copenhague, Stockolm,
+Saint-Pétersbourg, Kiev, Riga, Revel, secondé par son ancien maître le
+violoncelliste Romberg. Le voyage en Russie fut pour les deux artistes
+une suite de brillants succès. Mais déjà la Russie était atteinte par la
+guerre, et Ries, changeant de projets, quittait notre continent en feu
+pour chercher un refuge en Angleterre.
+
+Cette fois, il s'agit d'un séjour prolongé. Ries se maria à Londres avec
+une femme d'une grande beauté que j'ai vue plus tard à Paris chez
+Rosenhain; nature fine, distinguée, artistique, femme d'esprit, qui fût
+aussi pour Ries une compagne dévouée. Ries resta dix ans en Angleterre,
+donnant de nombreux concerts et de plus nombreuses leçons, également
+recherché comme professeur et applaudi comme compositeur. Ce fut une
+période de travail continuel et d'ailleurs fructueux, d'où Ries sortit
+avec sa fortune et aussi sa réputation solidement établies. La patrie
+l'appelait. Il quitta Londres et vint se fixer avec sa famille à
+Godesberg, près Bonn, dans une propriété délicieuse où il pouvait, libre
+de tout souci, se livrer à sa fièvre de composition.
+
+Dans cette retraite Ries écrivit _la Fiancée du Brigand_, opéra en trois
+actes, qui obtint en Allemagne un réel succès. En 1831, Ries fit un
+voyage à Londres et en Ecosse pour monter un opéra-féerie, _Lyska_, et
+diriger des festivals. De retour en Allemagne, il entreprit un voyage en
+Italie; il visita toutes les grandes villes de la péninsule, puis, à son
+tour habita alternativement Aix-la-Chapelle et Francfort. Directeur de
+l'orchestre et du chant aux fêtes musicales d'Aix-la-Chapelle, Ries
+conserva quelque temps ces fonctions, mais finit par s'en démettre pour
+faire de nouveaux voyages à Bruxelles, Londres et Paris. Ce fut à
+Londres qu'il écrivit son bel oratorio de _l'Adoration des rois mages_,
+qui fut exécuté sous sa direction au festival d'Aix-la-Chapelle, en
+1837.
+
+Fixé en dernier lieu à Francfort, où il avait accepté la direction de la
+Société de Sainte-Cécile, Ries, arrivé à l'apogée de sa carrière,
+pouvait espérer de longs jours au milieu d'une famille amie et d'amis
+dévoués. La considération et la fortune, une réputation incontestée, le
+bien-être et le bonheur, enfin une individualité artistique qui avait
+été discutée du vivant de Beethoven, Ries avait conquis tout cela quand
+la mort vint le prendre dans la force de l'âge, le 13 janvier 1838, à
+cinquante et un ans. Un mal latent et incurable brisait cette noble et
+laborieuse carrière au moment même où le succès semblait devoir
+couronner les efforts de Ries pour atteindre les hautes régions
+musicales.
+
+Le nombre des compositions de Ries est très important. Il comprend 200
+numéros, six symphonies (op. 23, 80, 90, 110, 112, 148); cinq
+ouvertures; des quintettes et quatuors pour instruments à cordes; huit
+concertos pour piano et orchestre,--les 3e, 4e et 8e sont des
+œuvres magistrales;--un grand septuor pour piano, violon,
+violoncelle, deux cors et contre-basse; un quintette pour piano et
+instruments à cordes; deux sextuors pour piano et instruments divers; un
+ottetto pour piano, violon, alto, clarinette, cor, basse, violoncelle et
+contre-basse; plusieurs quatuors et trios pour piano, violon et basse;
+des œuvres nombreuses de sonates concertantes pour piano et violon,
+piano et violoncelle, piano et cor, une grande sonate à quatre mains
+(op. 160); dix numéros d'œuvres de sonates pour piano seul; enfin un
+nombre considérable de rondos, fantaisies et airs variés, et de pièces
+vocales à plusieurs voix. Cette liste très incomplète montre la rare et
+constante énergie de Ferdinand Ries, producteur infatigable et
+compositeur convaincu.
+
+L'honneur incomparable d'avoir été l'élève de prédilection de Beethoven
+a été pour Ries une cause de succès, mais lui a aussi suscité des motifs
+de tristesse. Les envieux, les malveillants ont reproché au disciple du
+grand symphoniste de s'être trop assimilé le style de son illustre
+maître, d'être une pâle copie de sa manière, en un mot de plagier ses
+procédés sans avoir le feu sacré, l'étincelle de génie. Blâme outré
+jusqu'à l'injustice. Ce qu'il faut dire c'est que Ferdinand Ries n'était
+pas doué de cette imagination primesautière qui fait l'initiative
+géniale. Ses idées musicales, toujours distinguées, correctement
+exprimées, d'un goût et d'un style parfaits, n'atteignent que rarement
+les grands élans de l'inspiration.
+
+Les œuvres d'orchestre ou de chambre montrent souvent l'action d'un
+travail opiniâtre; la main très habile de l'artiste n'a pas toujours la
+sûreté ni les audaces d'allures que donnent seules les longues études
+scolastiques ou l'intuition, plus puissante encore. Ries a écrit un plus
+grand nombre d'ouvrages que son contemporain Hummel; il n'en reste pas
+moins après lui dans la hiérarchie des compositeurs virtuoses. Mais ce
+qu'il faut lui reconnaître, c'est un ensemble de qualités solides,
+nobles et pures, puissantes dans un cercle déterminé, et par là même
+suffisamment personnelles, très comparables d'ailleurs à sa virtuosité
+brillante, colorée, tirant du piano une sonorité remarquable pour
+l'époque, mais sans effets d'étonnement, sans surprises pour le public,
+virtuosité dont la pureté et la sincérité faisaient le charme.
+
+Quant à l'imitation de Beethoven, que des critiques sévères ont durement
+reprochée à Ries, ce point délicat demande une distinction. Il n'est pas
+douteux que Ries ait subi l'influence du grand symphoniste, son maître,
+et qu'on en retrouve quelquefois le reflet, mais il n'y a dans son
+œuvre, ni pastiche, ni plagiat, de parti pris; Ries est plutôt un
+fils qu'un copiste de Beethoven. Combien sont rares les artistes
+vraiment originaux, ne procédant que d'eux-mêmes, ne suivant aucune
+trace! Créer sans modèle est un phénomène dont on cite bien peu
+d'exemples. «On est toujours le fils de quelqu'un», a dit Beaumarchais;
+rien n'est plus vrai surtout dans les arts. Il y a une première période
+d'imitation qui est souvent la même pour les grands artistes, les génies
+transcendants, que pour les talents de taille moyenne comme Ferdinand
+Ries: la force d'expansion, l'originalité ne se dégagent que plus tard.
+
+Chez Ries, le tempérament personnel a fini par s'affirmer dans les
+limites et sous la forme qu'il convenait, sans efforts et sans
+affectation; Ries est devenu suffisamment original sans cesser d'être
+naturel; qualité précieuse et exemple méritoire dans un siècle où la
+recherche des procédés nouveaux, fiévreux et sans bonne foi a produit
+tant d'œuvres tourmentées, parfois aussi tant de simples pastiches.
+
+Un autre reproche, tout de sentiment, qui atteindrait l'homme et non
+l'artiste, a été adressé à Ferdinand Ries. D'après Fétis, il aurait
+manqué de respect et d'égards envers la mémoire de l'homme de génie qui
+l'avait accueilli avec une bonté toute paternelle. Ferdinand Ries a
+publié en effet, avec M. Wegeler, de Bonn, des notices biographiques sur
+Beethoven; les aspérités de caractère du grand maître n'y sont pas
+atténuées; quelquefois même, il faut le reconnaître, elles y sont
+particulièrement soulignées. L'élève de Beethoven aurait encore adressé
+une lettre à Fétis pour le féliciter à l'occasion de quelques critiques
+sévères dirigées contre les défauts de goût, simples taches au soleil,
+qu'une attention jalouse et minutieuse peut seule découvrir dans
+l'œuvre du grand symphoniste.
+
+Ce sont là des faits regrettables, mais les félicitations de Ries, pas
+plus que les critiques de Fétis, n'ont entamé la mémoire de Beethoven.
+On peut affirmer du reste que, malgré quelques imprudences, Wegeler et
+Ries n'ont eu d'autre pensée que de publier leurs impressions, leurs
+souvenirs personnels sur des faits intimes de la vie de Beethoven. Le
+caractère dominant de leur petit ouvrage biographique est un témoignage
+d'admiration pour l'homme de génie, à l'âme généreuse, tendre,
+impressionnable, mais aigrie, ignorante des compromis de l'existence.
+Aussi bien l'ingratitude s'accorderait-elle mal avec la bonté, la
+bienveillance naturelle de Ferdinand Ries, dont tous ses amis ont rendu
+témoignage.
+
+Homme du monde, quoique travailleur infatigable, Ries avait une
+physionomie distinguée, des traits réguliers et bien dessinés, accusant
+une volonté énergique; le front était couronné de cheveux épais et
+crépus, les yeux ombragés d'épais sourcils; la bouche souriante et le
+menton à fossette donnaient souvent au masque un pli de malice ironique,
+mais l'homme était bon, généreux et n'a laissé que des regrets. Quant à
+l'artiste, ç'a été tout ensemble son premier bonheur d'entrer dans le
+rayonnement de Beethoven et sa fatalité de ne s'en dégager
+qu'incomplètement aux yeux de la postérité; mais tout en faisant la part
+de cette gloire illustre dans la réputation de Ferdinand Ries, il faut
+reconnaître à l'élève de Beethoven les qualités personnelles dont il a
+fini par avoir l'entière possession: la conviction, la bravoure, la
+sincérité et cette noblesse qui restera son caractère distinctif.
+
+
+
+
+XXII
+
+CAMILLE STAMATY
+
+
+L'influence du milieu, de l'éducation, du hasard lui-même sur le germe
+des facultés que tout artiste apporte en venant au monde n'est pas
+contestable. Il faut aussi faire la part du travail, de la direction
+donnée à l'enseignement, part quelquefois considérable; mais aucune de
+ces circonstances favorables au développement des jeunes talents ne
+tient lieu des dispositions innées, des vocations sincères, marque
+distinctive des organisations spéciales. Pour ces natures d'élite, la
+loi de progrès se trouve dans une force intérieure et irrésistible,
+souvent inconsciente, qui agit à leur insu, leur fait choisir leur route
+personnelle, ouvrir leur propre sillon, tandis que les natures d'ordre
+inférieur, obéissent à l'impulsion étrangère, même en s'y croyant
+soustraites. S'il y a dans les arts un côté de métier que fait acquérir
+le travail, il y a un côté d'inspiration nécessairement et uniquement
+inné. On devient praticien, on naît artiste.
+
+L'originalité, la distinction, l'expression, la sensibilité, qualités
+perfectibles, sont avant tout des qualités naturelles. Le Conservatoire,
+cette belle école normale de la musique, ne peut, malgré toute la
+science et tout le dévouement de ses maîtres, «manufacturer» des
+artistes. Nous perfectionnons les tempéraments déjà doués, nous
+cultivons les organisations assez délicates pour promettre de véritables
+musiciens; mais nous ne créons pas des artistes. Notre grande école
+française, qui a développé tant de virtuoses et de compositeurs, n'en a
+pas inventé un seul, et beaucoup ont grandi sans son aide, que la
+vocation a soutenus au début de leur carrière.
+
+Camille Stamaty était de ces derniers. On peut dire que chez lui la
+vocation s'est développée elle-même sans autre secours extérieur que
+l'audition des chefs-d'œuvre de l'art musical. Le père de Stamaty,
+d'origine grecque, comme l'indique le nom, fut naturalisé Français et
+nommé consul de notre pays à Civita-Vecchia. La mère du futur virtuose,
+femme charmante et d'une rare distinction, chantait avec beaucoup d'art
+la musique des grands maîtres italiens, français et allemands: Haydn,
+Mozart, Gluck, Cimarosa, Piccini, Nicolo, Grétry, Boïeldieu, Méhul
+étaient les compositeurs préférés qu'elle aimait à interpréter. Le goût
+musical du jeune Stamaty ressentit l'heureuse influence de l'audition
+fréquente de ces délicieuses cantilènes, et une prédilection
+particulière pour la belle musique prit possession de ce tempérament
+délicat et fin.
+
+En 1818, la mort de M. Stamaty obligea sa jeune femme à rentrer en
+France. Après un séjour de quelques mois à Dijon, elle vint se fixer à
+Paris, où l'attiraient non seulement des affections de famille et de
+sincères amitiés, mais surtout les soins que réclamait l'éducation
+littéraire de son fils, car il est à noter que Camille Stamaty n'avait
+encore fait de l'étude de la musique qu'une distraction secondaire; à
+quatorze ans seulement, il eut un piano à sa disposition spéciale.
+Mme Stamaty, conseillée par sa famille, était loin d'encourager ce
+qu'on pouvait soupçonner de la vocation musicale de son fils, et rêvait
+pour lui une carrière plus calme que celle d'artiste. Elle eût désiré le
+voir diplomate, ingénieur, ou employé administratif.
+
+Il faut admettre que Stamaty était heureusement doué pour l'art musical
+et que ses progrès, malgré le peu de temps donné à l'étude, furent
+singulièrement rapides, car Fétis, dans l'article biographique consacré
+à Stamaty, parle d'un thème varié composé et publié vers cette époque.
+Mais jusque-là le jeune virtuose n'ambitionnait d'autre succès que ceux
+que recherchent les gens du monde en écrivant des valses et des
+quadrilles: satisfaction d'amour-propre, réputation de compositeur
+acquise à peu de frais, mais bornée comme l'enceinte des salons où elle
+naît dans l'espace d'une soirée. Par bonheur, Stamaty ne se contentait
+pas de ces succès faciles; il travaillait avec assiduité aux heures de
+loisir que lui laissaient ses études littéraires, et son goût déjà formé
+le portait de plus en plus vers les œuvres de style.
+
+Fessy, l'un des meilleurs musiciens formés par les soins de Zimmerman,
+dirigea plusieurs années l'éducation musicale de Stamaty. On ne pouvait
+choisir un maître plus capable ni qui comprît mieux la nature des
+qualités de son élève; il lui fournit toutes les occasions d'entendre
+les virtuoses en renom et l'encouragea à faire de la musique son
+occupation principale et sa carrière. Camille Stamaty n'en était pas
+encore là; son emploi à la Préfecture ne lui laissait que quelques
+heures à consacrer au piano; mais il acquit assez de virtuosité et de
+connaissances spéciales pour que la transition devînt facile.
+
+Enfin, une rencontre fortuite avec Kalkbrenner décida Stamaty à quitter
+l'existence calme et monotone de bureaucrate. Dans une soirée où Camille
+Stamaty exécutait un quadrille varié, de sa composition, Kalkbrenner fut
+charmé de l'exécution élégante du virtuose et de la distinction de ses
+idées. Étonné de trouver chez un amateur une organisation musicale et
+des aptitudes aussi remarquables, il offrit ses conseils, se portant
+garant de l'avenir du jeune homme, qu'il choisit comme disciple, et dont
+il fit bientôt son répétiteur.
+
+Le jeune compositeur n'eut pas à regretter cette détermination, toujours
+grave en elle-même. Au moment où l'amateur veut devenir un artiste, il
+lui faut compter avec la sévérité naturelle des véritables dilettantes;
+on le juge au même titre et quelquefois avec plus de rigueur que les
+hommes de métier et de pratique journalière, qui ont depuis longtemps
+appris leur nom au public. Onslow, Meyerbeer, Mendelssohn ont dû
+vaincre à coups de génie la défiance injuste qu'inspirait leur titre
+d'amateurs. Stamaty devait porter, avec des qualités moindres, mais
+grâce à une volonté aussi énergique, une somme d'efforts aussi
+courageusement dépensée.
+
+Kalkbrenner prit d'ailleurs en grande affection son élève, qui se soumit
+avec la docilité d'un enfant au régime exclusif d'exercices spéciaux à
+mains pesées. Les plus habiles virtuoses, en y comprenant Chopin, qui
+ont demandé des leçons à ce maître célèbre, ont dû se plier aux
+exigences de son mode d'enseignement, si parfait, du reste, au point de
+vue du mécanisme. Stamaty devint le bras droit, le suppléant toujours
+choisi. Kalkbrenner donnait peu de leçons en dehors de ses cours, et le
+professeur qu'il désignait était invariablement Stamaty, à qui peu
+d'années créèrent une des belles clientèles de Paris.
+
+Le jeune maître reçut aussi les précieux conseils de Benoist et de
+Reicha pour l'harmonie, le contre-point et l'orgue. Pendant un séjour de
+quelques mois à Leipsick, il se lia avec Schumann et Mendelssohn et
+reçut de ce dernier des leçons de haute composition. La nostalgie du
+pays, l'appel de nombreux élèves, interrompirent ce voyage en Allemagne,
+qui n'était pas une simple fantaisie de touriste, mais une véritable
+excursion artistique pour étudier sur place les grands maîtres de
+l'harmonie, s'imprégner de leur foi vivace et revenir fortifié ainsi
+pour les grandes luttes. Mais, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire
+en Allemagne, Stamaty l'accomplit en France avec une résolution et une
+persévérance qui firent de lui un virtuose érudit, sachant interpréter
+les maîtres anciens et modernes dans le style spécial qui convient à
+chaque époque et à chaque école.
+
+Érudition d'autant plus méritoire que, soit excès de travail,
+surexcitation du système nerveux, soit cause morbide spéciale, la santé
+de Stamaty fut, dès l'âge de dix-neuf ans, plusieurs fois éprouvée par
+de longues et violentes crises de rhumatismes articulaires. Cet artiste
+de vocation, si amoureux de son art, se trouvait alors condamné à un
+repos absolu, tout travail lui était interdit pendant de longues
+semaines; mais, ces douloureuses épreuves passées, il revenait à ses
+études avec un redoublement d'énergie.
+
+En mars 1835, C. Stamaty se produisit comme compositeur et virtuose dans
+un concert où il exécuta son concerto de piano (op. 2). Ce morceau, d'un
+style élevé et correct, affirmait la science du jeune maître. Cet
+heureux début acheva d'établir sa réputation, et il devint le professeur
+de prédilection des nombreux adeptes de l'école Kalkbrenner. Ajoutons
+qu'il réunissait toutes les qualités propres à inspirer la confiance des
+mères de famille: distinction, réserve, talent correct et pur; il
+parlait peu et exigeait beaucoup; enfin il avait dans toutes ses
+manières comme un reflet de puritanisme, gardant cette tenue sévère que
+conservent indéfiniment les personnes pieuses ou élevées dans les
+établissements religieux.
+
+A partir de cette époque. C. Stamaty produisit, chaque année, des
+compositions spéciales pour piano qu'il exécutait dans ses concerts à
+côté des œuvres de ses maîtres préférés. La nombreuse clientèle du
+jeune professeur affluait à ces belles séances musicales autant par
+sympathie pour le talent du maître que pour s'associer à la pensée
+charitable qui le guidait: Stamaty donnait la plupart de ses auditions
+au profit d'œuvres de bienfaisance et plus spécialement de l'œuvre
+de Saint-Vincent-de-Paul, dont il était un des membres actifs et
+dévoués.
+
+En 1846, Stamaty eut la douleur de perdre sa mère. Fils tendre et
+respectueux, il fut vivement frappé de cette mort inattendue. Renonçant
+pendant quelque temps à toute occupation artistique, il se rendit à Rome
+et y séjourna une année entière. Cette période de recueillement loin du
+bruit de la vie mondaine lui rendit un peu de calme, tout en lui
+laissant un fonds de tristesse et de mélancolie que plus tard les joies
+de la famille vinrent adoucir.
+
+En 1848, Stamaty associait à son existence une compagne aimante et
+dévouée, qui, sans être artiste, comprenait l'art et sut en transmettre
+le goût élevé à ses enfants. Le talent si fin, si délicat de Mlle
+Nanine Stamaty en est un charmant témoignage.
+
+La réputation du compositeur grandissait. Sa haute notoriété, sa
+parfaite honorabilité le désignaient pour la Légion d'honneur. Cette
+marque de haute distinction lui fut accordée en 1862. Les
+pianistes-professeurs étaient à l'ordre du jour: la même année, je
+recevais la même distinction; en 1861, Ravina avait été nommé
+chevalier; en 1863, c'était le tour de mon collègue et ami Félix Le
+Couppey.
+
+Camille Stamaty était un pianiste de style, mais non un virtuose
+transcendant, à l'exécution chaude, colorée, brillante. Il reflétait
+dans une tonalité un peu effacée les belles qualités de Kalkbrenner,
+sans en rendre tout à fait l'expression communicative, les audaces
+heureuses. En revanche, comme compositeur, Stamaty a été le représentant
+le plus autorisé de l'enseignement de Kalkbrenner, le continuateur de sa
+méthode si parfaite au point de vue du mécanisme, de l'indépendance des
+doigts et de l'irréprochable égalité du jeu.
+
+Un grand nombre d'artistes éminents ont reçu de lui les traditions de
+cette belle école. Deux noms priment les autres: Gottschalk et
+Saint-Saëns. Le maître qui a su diriger l'éducation musicale de ces
+compositeurs célèbres, prend place au rang des plus habiles. Ajoutons
+que Stamaty sut conserver à ses élèves le cachet personnel qui
+caractérise le talent de chacun d'eux: qualité rare, et, au fond, le
+grand art du professorat. Combien de maîtres substituent leur sentiment
+à celui du disciple, et n'en font qu'un décalque plus ou moins fidèle de
+leur propre talent!
+
+Stamaty avait une nombreuse clientèle dans les deux faubourgs
+aristocratiques, Saint-Germain et Saint-Honoré. On appréciait en lui le
+savoir et le talent de l'artiste, la réserve et la fermeté du maître, la
+distinction parfaite, la vie exemplaire du galant homme. Stamaty était
+un chef de famille modèle; ce qui achevait de lui attirer les
+sympathies générales, c'était l'affirmation sincère de sa foi catholique
+par la pratique de tous les devoirs du chrétien.
+
+Nature austère, Stamaty a vécu dans la tourmente parisienne un peu comme
+Mme Farrenc, dont il partageait les convictions arrêtées, la
+prédilection pour les maîtres anciens, l'antipathie contre le
+maniérisme, le pathétique et le genre expressif trop accusé. On peut
+dire que chez lui le physique et le moral étaient en harmonie. La
+physionomie n'offrait aucune particularité saillante, aucun trait
+anormal, comme souvent on se plaît à en rencontrer chez les artistes en
+renom.
+
+L'ovale allongée de la figure encadrée de favoris soyeux présentait des
+lignes régulières, des contours bien dessinés. Le nez fin, la bouche
+souriante, le front découvert donnaient un ensemble distingué. Le regard
+un peu clignotant semblait parfois caustique et moqueur; il n'en était
+rien pourtant: Stamaty avait en horreur l'ironie et la médisance. Sans
+entrer dans l'analyse minutieuse de l'œuvre entier du compositeur,
+nous dirons que ce maître de talent a pris une place à part dans le
+genre tout spécial des études de piano. _Le Rythme des doigts_ est le
+traité de mécanisme le plus complet, le mieux raisonné, le plus logique
+que nous connaissions. La mesure, l'indépendance des doigts,
+l'accentuation y sont étudiées sous toutes les formes, avec les
+combinaisons les plus variées. Les _Études progressives_, chant et
+mécanisme (op. 37, 39), offrent aux élèves des recueils importants de
+pièces caractéristiques où l'accentuation, la vélocité, la bravoure
+sont traitées progressivement, avec un soin méthodique et une rare
+ingéniosité.
+
+_Les Études concertantes_ (op. 46 et 47), deux cahiers qu'on peut
+étudier simultanément avec les œuvres précédentes, font grand honneur
+à la science harmonique et à l'inspiration mélodique de leur auteur;
+dans ses _Esquisses_ (op 17) et ses _Études pittoresques_ (op. 21)
+Camille Stamaty affirme aussi son mérite dans l'étude de genre
+proprement dite. Enfin ses six _Études caractéristiques sur Obéron_ et
+ses douze transcriptions _Souvenir du Conservatoire_ forment un ensemble
+de dix-huit grandes études de style qui complètent, par la mise en
+œuvre au piano des chefs-d'œuvre dramatiques et symphoniques,
+l'enseignement profond et rationnel de Stamaty.
+
+Mentionnons encore deux sonates pour piano seul, en _fa_ mineur et _ut_
+mineur, un trio (op. 12), d'une excellente facture, le concerto (op. 2),
+enfin la célèbre transcription _Plaisir d'amour_, la Promenade sur
+l'eau, une Gigue Ecossaise, une Sicilienne dans le style ancien, la
+Marche Hongroise, la Petite Fileuse, la Valse des Oiseaux, la Valse des
+Étoiles, plusieurs fantaisies et variations sur des airs d'opéra. Tout
+cet œuvre a été apprécié, du vivant même de Stamaty, par des juges
+impartiaux, Berlioz, d'Ortigue, Monnais, qui tous ont rendu justice aux
+qualités pratiques, à la belle et noble inspiration de la plupart de ces
+compositions.
+
+On voit d'après cette rapide nomenclature, que les exigences de
+l'enseignement n'avaient pas éteint chez Stamaty cette fièvre de
+production que tous les artistes d'imagination conservent jusqu'à la
+dernière heure. Pour eux, en effet, le professorat n'est pas seulement
+une carrière honorable, mais un apostolat, une mission où le maître est
+tenu lui-même de tendre toujours vers un idéal supérieur. Stamaty avait
+au plus haut degré cette volonté artistique indispensable aux maîtres
+qui veulent fonder une école. Il a conservé cette précieuse qualité
+jusqu'à sa mort prématurée, le 19 avril 1870. Aussi tous ceux qui l'ont
+connu gardent-ils le souvenir de sa noblesse de cœur, de l'élévation
+de son esprit, en même temps que de la droiture de son jugement. Sa vie
+digne et si bien remplie est un grand exemple, et son nom respecté doit
+prendre place à côté de ceux qui ont honoré l'art par la vertu et le
+talent.
+
+
+
+
+XXIII
+
+FERDINAND HILLER
+
+
+«L'art se meurt, l'art est perdu», répètent sur tous les tons les
+esprits chagrins, la critique misanthrope. «On ne sait plus penser, on
+ne sait plus écrire, le réalisme de parti pris obscurcit l'imagination
+des artistes, étouffe dans leur germe les plus riches organisations.»
+Voilà le thème favori, mais peu varié des pessimistes, que des regrets,
+justifiables sans doute, mais trop exclusifs, une contemplation
+absorbante du passé rendent aveugles et injustes pour les belles
+productions modernes. Le travail de création qui s'accomplit de nos
+jours ne dénote-t-il pas au contraire une puissance d'action dont le
+spectacle doit nous consoler de bien des tristesses?
+
+Le nombre des musiciens passionnés pour le grand art et fidèles à ses
+pures traditions est resté considérable; les erreurs de ceux qui
+s'égarent à la recherche de subtilités puériles en choisissant leur
+idéal en dehors du vrai, ne font que mieux ressortir la persévérance de
+ce groupe vaillant. Nous en fournissons une preuve éloquente en
+inscrivant le nom de Ferdinand Hiller sur cette liste de virtuoses
+célèbres qui maintiennent la continuité de la chaîne en reliant les
+gloires du passé aux promesses de l'avenir.
+
+Vapereau et Fétis donnent pour patrie à Ferdinand Hiller
+Francfort-sur-le-Mein, et fixent la date de sa naissance au 24 octobre
+1811. Une de mes élèves, Mme Rattier, qui a publié un intéressant
+ouvrage biographique (_Études sur la musique et les musiciens_), indique
+comme date 1812, et comme lieu de naissance Wendischossig. Quoi qu'il en
+soit de ces deux indications, le fait certain est que F. Hiller
+appartient à cette grande famille israélite qui a poussé des racines si
+vivaces dans le monde artistique. Ses études musicales, commencées par
+les soins de sa mère, furent ensuite confiées à des maîtres habiles,
+parmi lesquels l'excellent professeur Aloys Schmitt. Hiller, comme la
+plupart des pianistes célèbres, fut virtuose précoce, et, dès l'âge de
+dix ans, se produisit dans les concerts; mais ses parents eurent la
+sagesse de ne pas exploiter le talent naissant de leur fils. F. Hiller
+mena de front ses études littéraires et musicales; puis il se rendit à
+Weimar, le paradis artistique de l'Allemagne.
+
+Élève de prédilection de Hummel, ce fut là que F. Hiller s'imprégna des
+hautes connaissances musicales et des merveilleuses qualités
+d'improvisation de ce maître illustre. Aucun artiste contemporain ne
+possède au même degré qu'Hiller le grand style, les traditions de cette
+école remarquable entre toutes par sa belle entente de la sonorité, le
+brillant et le fini des traits, la manière large et tout à fait vocale
+de faire chanter l'instrument.
+
+Vers 1828, Hiller vint se fixer à Paris, où il resta sept ans,
+travaillant sans relâche, se produisant comme virtuose et compositeur,
+trouvant chez nous cet accueil sympathique dont Rosenhain, Moschelès,
+Chopin, Heller ont eu tant de témoignages, cette réception cordiale,
+chaleureuse que la société parisienne accorde si généreusement aux
+artistes étrangers, quand elle leur reconnaît une valeur réelle, une
+individualité accusée et la volonté de s'associer sincèrement, sans
+parti pris d'hostilité, au progrès de la science et de l'art. F. Hiller
+devint, dès son arrivée, un des maîtres les plus recherchés et l'ami des
+artistes éminents qui jouissaient déjà de la faveur publique;
+Kalkbrenner, Liszt, Herz, plus tard Chopin et Alkan, devinrent ses
+intimes et ses partenaires dans l'exécution des compositions à deux
+pianos ou à quatre mains.
+
+Hiller a professé quelque temps à l'école Choron, où je devais, dans le
+principe, entrer comme élève; mais, absorbé par la composition et ses
+études de virtuosité, il donnait fort peu de leçons; sa famille lui
+avait fait une position indépendante qui lui laissait toute liberté
+d'action. Dans les deux hivers de 1830 et 1831, il s'affirma comme
+compositeur: une suite de concerts donnés au Conservatoire et des
+séances de musique de chambre lui permirent de produire deux symphonies,
+deux concertos, une ouverture pour le _Faust_ de Gœthe, un chœur,
+deux quatuors pour instruments à cordes et piano. Ces premières
+œuvres, marquant nettement les hautes tendances du compositeur, lui
+conquirent la sympathie de Cherubini, peu prodigue de compliments, mais
+dont l'esprit droit, juste, ferme, le jugement sûr avait une si grande
+autorité. Dès cette époque, Hiller fut un des rares privilégiés admis
+dans l'intimité de l'infatigable travailleur, amoureux de la forme, qui
+s'appliquait encore, dans sa verte vieillesse, à faire disparaître de
+ses partitions les incorrections que lui seul était capable d'y
+reconnaître.
+
+Compositeur de premier ordre, savant musicien, Hiller est de plus, comme
+son maître Hummel, un virtuose transcendant, un improvisateur de grand
+style. Peu de pianistes possèdent cette belle, grasse et profonde
+sonorité qui fait du piano un instrument chantant, un orchestre en
+miniature aux timbres variés. Rendre la touche sensible, la faire parler
+sous l'action pénétrante des doigts, voilà réellement l'art de jouer du
+piano. Cette méthode, à la fois simple et rationnelle, qui exclut les
+mouvements inutiles et demande à la seule pression manuelle toutes les
+nuances de tact et de sonorité, Hiller la possède au suprême degré. Ses
+doigts souples et agiles pétrissent le clavier, le rendent docile,
+malléable, apte à produire tous les effets, sans recours aux attaques
+violentes, à la gymnastique exubérante des virtuoses excentriques qui
+brutalisent le piano sans raison. Hiller reste ainsi l'un des rares et
+des plus célèbres représentants de la belle école de Clementi, de
+Hummel, de Cramer et de Moschelès, école qui a su condenser les
+qualités diverses des maîtres du clavecin et du piano, réunir dans une
+synthèse admirable tous les progrès accomplis et tous les
+perfectionnements consacrés par l'usage.
+
+J'ai plusieurs fois entendu Hiller, dans les soirées intimes de Rossini,
+plusieurs fois également aux concerts invités des salles Érard et
+Pleyel; j'ai pu apprécier sa belle exécution, son style noble et simple.
+Il commande à la sonorité avec un tact parfait, et sait, suivant le
+caractère de la phrase, la contexture des traits, varier le toucher,
+tirer des effets harmonieux ou puissants, donner l'accent et le
+mouvement; il possède cet art merveilleux des nuances vocales, des
+timbres de l'orchestre, qui appartient exclusivement aux virtuoses
+symphonistes, sous-entendant toujours les voix ou les instruments dans
+les œuvres plus spécialement écrites pour le piano. Les sonates de
+Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, Schubert, Schumann, Mendelssohn visent
+l'orchestre dans leurs principaux effets et la majeure partie des
+détails. Notre regretté ami et élève Georges Bizet jouait du piano comme
+Hummel, Hiller, Chopin, avec cette exquise perfection et ce tact
+particulier aux virtuoses, maîtres dans l'art du chant.
+
+La grande supériorité d'Hiller s'affirmait surtout dans les œuvres
+concertantes, dans cette musique dite de chambre, au répertoire si
+varié, qui renferme des trésors inépuisables pour les artistes. Hiller
+avait dans la tête et sous les doigts d'admirables spécimens de tous les
+maîtres, et sa vaste érudition n'était comparable qu'à sa grande
+simplicité, qualité rare par ce temps de montre et de charlatanisme.
+J'ai aussi gardé un précieux souvenir des improvisations d'Hiller. Les
+musiciens de mon âge qui ont eu comme moi, de 1832 à 1840, la bonne
+fortune d'assister aux séances de musique de chambre données par Baillot
+dans les salons de l'ancienne maison Pleyel, n'ont pu oublier quelle
+perfection ce grand artiste, si vaillamment secondé par ses amis, ses
+élèves, ses émules, Vidal, Sauzay, Norblin père, Vaslin, apportait à
+l'exécution des chefs-d'œuvre concertants. Ferdinand Hiller participa
+plusieurs fois à l'interprétation de ces œuvres magistrales.
+L'expression de son style sobre et pur se fondait merveilleusement dans
+l'ensemble de ce quatuor dont Baillot était l'âme, le poète inspiré.
+Mais cette admiration rétrospective ne doit pas nous rendre injuste pour
+le présent; les belles traditions se sont conservées; ajoutons même que
+le culte tout particulier de l'art concertant compte un plus grand
+nombre de fidèles.
+
+Plusieurs sociétés de quatuors ont pris à cœur d'initier leurs
+auditeurs aux œuvres des différentes écoles et des diverses époques;
+les dernières compositions de Beethoven, de Schubert et de Schumann ont
+de nos jours d'admirables interprètes qui se vouent de préférence à la
+vulgarisation de ces compositions encore peu connues, mais vivement
+appréciées par les dilettantes. Alard, Maurin, Armingaud, Massart,
+Dancla, Sauzay, Marsick, Léonard, Sivori, Franchomme, Jacquart, Rabaud,
+Lebouc, Delsart, Planté, Diémer, Fissot, Delahaye, tant d'autres encore
+sans oublier les noms célèbres de Saint-Saëns, Rubinstein, Ritter,
+Jaell, etc., ont consacré leur science et leur virtuosité à suivre les
+exemples de leurs illustres devanciers et, comme eux, se sont faits les
+ardents propagateurs de la musique de chambre.
+
+En 1836, Hiller a quitté la France pour retourner dans sa ville natale
+et y prendre la direction d'une académie de chant devenue célèbre.
+L'année suivante, dans un voyage en Italie, il fit représenter à Milan
+son opéra de _Romilda_; de retour à Leipsick, il y donna un grand
+oratorio, _la Destruction de Jérusalem_, qui excita l'enthousiasme.
+Cette belle et large composition de grand style fut exécutée dans toutes
+les villes importantes de l'Allemagne et classée à côté des œuvres
+religieuses et bibliques de Mendelssohn. Lors d'un second voyage fait en
+Italie, Hiller se maria à Florence et séjourna quelque temps à Rome, où
+il se lia avec le savant abbé Baini, très familier, dit Fétis, avec le
+style religieux de l'ancienne école. Enfin, renonçant à ses
+pérégrinations, il dirigea pendant deux ans les sociétés chorales et
+instrumentales de Leipsick et de Dresde, puis accepta la direction de
+l'académie musicale de Dusseldorf.
+
+En 1851, Hiller s'est fixé à Cologne, où il avait été appelé comme
+maître de chapelle et aussi pour organiser et diriger un conservatoire
+de musique.
+
+Hiller, par la grande notoriété de son nom, son savoir incontesté, sa
+science profonde, avait toutes les qualités nécessaires pour mener à
+bien cette mission; de plus, il sut grouper autour de lui des maîtres
+habiles, des virtuoses émérites, tout en se réservant l'enseignement des
+classes supérieures de composition, de musique d'ensemble et la haute
+direction de l'école qu'il avait créée.
+
+Ajoutons qu'Hiller joint à ses connaissances multiples de toutes les
+branches de l'art musical une rare habileté de chef d'orchestre[5]. Son
+érudition, son entente parfaite de l'instrumentation, des effets
+particuliers à obtenir des masses chorales, son goût irréprochable, son
+sang-froid, en font un chef d'orchestre hors ligne. Aussi a-t-il été
+choisi pour diriger toutes les grandes fêtes musicales de Bonn,
+Leipsick, Dresde, Munich, Dusseldorff, Cologne, etc.
+
+Hiller, en fixant sa résidence à Cologne, n'avait pas dit adieu à la
+France, à Paris, qu'il aime et où il a laissé de durables souvenirs, des
+amitiés vivaces. En 1853, 1855, et peu de temps avant la guerre de 1870,
+nous avons eu plusieurs fois le plaisir de rencontrer Hiller chez celui
+que Meyerbeer appelait «Jupiter Rossini», dieu de l'Olympe qui se
+plaisait à descendre des hautes régions pour s'humaniser avec les
+représentants de la jeune école, se disant pianiste de 3e ordre et
+auditeur à ma classe du Conservatoire. Planté, Diémer, Delahaye,
+Lavignac et mon fils interprétaient à tour de rôle les petites
+merveilles musicales échappées à sa plume féconde et écrites
+spécialement pour le piano: _le Cauchemar_,--_les Mendiants_,--_Préludes
+de l'avenir_, et cent autres facéties d'un maître de génie qui mettait
+sa griffe sur les petites choses comme sur les grandes.
+
+Des musiciens plus sévères qu'autorisés reprochent à Hiller de
+tourmenter sa mélodie, d'être plus fantaisiste qu'original, de ne pas
+posséder un style assez déterminé; une manière vraiment personnelle. Ce
+jugement nous semble loin d'être impartial. Pour nous, les œuvres
+chorales et orchestrales de Hiller, cantates, psaumes, oratorios,
+symphonies, ouvertures, musique de chambre et sonates, sont des
+œuvres de grand mérite, d'une forte individualité, où l'on sent le
+tempérament énergique d'un maître, et cela non-seulement par le choix
+des idées, mais aussi par la belle facture et le développement
+proportionnel donné aux pensées principales.
+
+Dans ses opéras et compositions dramatiques, Hiller n'a pas toujours
+atteint la même supériorité, partageant ainsi le sort du plus grand
+nombre des symphonistes; il faut cependant lui reconnaître, malgré ses
+succès d'estime ou insuccès de théâtre, une grande habileté dans l'art
+d'écrire pour les voix, une parfaite connaissance des ensembles et un
+véritable sentiment scénique.
+
+L'œuvre de Hiller est considérable et des plus variés: 3 grands
+opéras, 4 oratorios, des ouvertures, des chœurs, des cantates,
+compositions de haut style qui affirment, avec la flexibilité de son
+talent, l'élévation idéale de ses aspirations. Leur fortune inégale
+n'atteint pas leur valeur, la popularité, le succès étant souvent
+tardifs, la justice ne venant souvent pour les maîtres qui ont ouvert
+des voies nouvelles que dans l'exaltation de la mort.
+
+Hiller a écrit plusieurs beaux concertos, des trios pour piano, violon
+et basse, un nombre important de quatuors, six recueils d'études de
+différents degrés de force pour le piano, pour le violon, des études
+rythmiques, des caprices dédiés à Chopin et vingt-cinq études de
+difficulté transcendante[6] dédiées à Meyerbeer, des fantaisies, rondos,
+thèmes variés et grand nombre de _pièces caractéristiques_ dans le style
+des maîtres anciens, et aussi des romantiques modernes: danse des fées,
+danse des gnomes, le chant des fantômes, _Ghazel_, _Guitare_, _Gavotte_,
+_Sarabande_, caprice fantastique, _All' antico_, impromptu si finement
+interprété par Mme Montigny-Remaury.
+
+A l'exemple de Schumann et Stephen Heller, F. Hiller n'a pas dédaigné
+les jeunes pianistes. Il a écrit à leur intention de charmantes pièces
+faciles sous ce titre: _Après l'étude_.
+
+F. Hiller a dépassé la soixantaine, mais il est resté ardent, actif,
+comme au temps de sa jeunesse. Professeur de composition, directeur du
+Conservatoire de Cologne, chef d'orchestre des solennités musicales dont
+il est l'ardent promoteur, il demeure au poste de combat, luttant pour
+la bonne cause, la vraie musique, les pures traditions. Il a du reste
+plus d'une fois défendu, avec sa plume vaillante et finement taillée,
+les questions controversées d'esthétique, et il fait, à ses heures, de
+la critique musicale, en y portant le tact, l'habileté, la conviction
+d'un habile écrivain et d'un grand artiste.
+
+Il nous sera facile d'esquisser le portrait physique de notre célèbre
+confrère. Nous avons, malgré l'absence prolongée et la séparation causée
+par les douloureuses péripéties d'une guerre néfaste, gardé un fidèle
+souvenir du virtuose qui a été si longtemps l'hôte de la France. Hiller
+est de taille moyenne et de forte corpulence; sa tête énergique, aux
+traits bien accusés, affirme une volonté persistante, le front découvert
+et proéminent est celui d'un penseur, le regard ferme, pénétrant,
+indique clairement la vivacité de l'esprit. Nous souhaitons de grand
+cœur une prolongation de carrière au musicien illustre que nous avons
+assez connu pour apprécier sa valeur, au maître éminent, resté, nous en
+sommes certain, l'ami sincère de la France, malgré les événements cruels
+qui ont séparé deux grands pays faits pour s'unir et vivre en frères
+dans le monde idéal de l'harmonie, la religion universelle du beau, du
+grand et du juste.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LOUIS ADAM
+
+
+Le nom de Louis Adam mérite de figurer parmi ceux des pianistes
+célèbres, sinon au premier rang,--celui des créateurs et des grands
+chefs d'école,--du moins à la place honorable et dans la catégorie
+particulièrement intéressante des maîtres dont l'enseignement rationnel
+et méthodique a exercé une salutaire influence sur les progrès de l'art
+français. Titre modeste aux yeux des contemporains, mais dont la valeur
+s'accroît avec le temps et qui devient la plus sûre recommandation
+auprès de l'histoire, la marque des réputations durables. Sans exalter
+outre mesure la mission des professeurs, on peut dire qu'elle dépasse de
+beaucoup l'action des virtuoses sur la perfection du goût. Il arrive
+d'être habile virtuose, de charmer, d'éblouir, sans avoir le sentiment
+exact, parfois même sans posséder la conscience bien nette des effets
+obtenus et surtout de leurs causes: signe trop fréquent d'une
+organisation anti-professorale. La plupart des pianistes célèbres,--ceux
+du moins dont le nom a survécu, adopté pour ainsi dire par la
+postérité,--ont été des compositeurs de mérite et des maîtres habiles;
+mais un certain nombre de grands virtuoses sont restés de purs
+spécialistes, sans vocation prononcée pour l'enseignement.
+
+Ces exceptions fâcheuses font de plusieurs noms autant de météores dans
+l'histoire de l'art, autant de points lumineux mais isolés; elles
+rendent plus précieuse la mémoire des artistes complets qui ont su
+réunir toutes les qualités nécessaires à l'enseignement transcendant:
+qualités d'érudition multiple et de science profonde embrassant tant de
+questions variées, les principes du chant, pour savoir comment le son
+peut se moduler et doit être conduit, l'harmonie pour les analyses des
+œuvres enseignées, l'explication des nuances indiquées, la
+justification de la prédominance des notes mélodiques ou harmoniques,
+leur importance et leur valeur dans le discours musical; qualités de
+virtuosité, pour que le maître puisse joindre l'exemple au précepte;
+qualités de vocation, pour qu'il voie dans le travail patient des leçons
+une véritable mission, ennoblie par son but. Ce rare ensemble de dons
+innés et de qualités acquises, aucun maître ne l'a plus complètement
+réalisé que Louis Adam. Une mémoire aimée, des traditions utiles, un
+sillon laborieusement tracé, mais profond, voilà ce qu'a laissé derrière
+lui ce doyen de l'enseignement: patrimoine de gloire dont il convient de
+mettre la richesse solide en parallèle avec l'éclat passager des
+réputations de «purs» virtuoses, brillamment acclamées, oubliées plus
+vite.
+
+Adam (Louis) est né le 3 décembre 1758, à Miettersbeltz (Bas-Rhin);
+d'après Fétis, une autre biographie donne pour date 1760. Il reçut les
+premières notions musicales et les principes élémentaires du clavecin
+d'un parent, amateur distingué, et aussi de Hepp, un des bons organistes
+de Strasbourg. Passionné pour l'étude, il apprit seul le violon et la
+harpe. Quant à son éducation supérieure, il la puisa surtout dans la
+lecture et l'analyse raisonnée des œuvres des grands clavecinistes.
+Aucune biographie ne mentionne le nom de son professeur d'harmonie, et
+pourtant à dix-sept ans Louis Adam s'était déjà essayé avec succès dans
+plusieurs compositions instrumentales de réelle valeur.
+
+En 1796, il quittait l'Alsace pour se produire à Paris comme compositeur
+et virtuose. Il eut la bonne fortune de faire entendre aux Concerts
+spirituels, alors très en vogue, deux symphonies pour piano, harpe et
+violon. Ce genre de pièces concertantes, qui avait tout l'attrait de la
+nouveauté, produisit un grand effet et commença la réputation du jeune
+maître. Les succès du professeur furent aussi incontestables dès le
+début: Louis Adam vit préférer ses leçons à celles des pianistes les
+plus célèbres, grâce à l'alliance d'un profond savoir et d'une parfaite
+éducation, ensemble toujours si nécessaire et alors trop rare.
+
+En 1798, Louis Adam était nommé professeur de piano à l'École nationale
+de musique. Il devait y continuer son enseignement pendant quarante-cinq
+ans. C'était déjà, pendant ma jeunesse, un nom vénéré que celui du doyen
+des professeurs du Conservatoire; deux fils ajoutaient encore à son
+éclat: l'un dessinateur habile, l'autre, Adolphe Adam, l'émule d'Auber,
+presque son rival dans ces œuvres spirituelles, à la fois distinguées
+et populaires, qui s'appellent _le Chalet_, _le Postillon de Lonjumeau_,
+_le Brasseur de Preston_, _Si j'étais roi_, _les Pantins de Violette_,
+etc. Pendant que les fils affirmaient ainsi leur talent dans des genres
+divers, mais également artistiques, le père se consacrait avec une rare
+ardeur de dévouement à sa classe de piano du Conservatoire, y maintenant
+les grandes traditions, l'étude approfondie, l'analyse raisonnée des
+maîtres anciens qui l'avaient formé lui-même: Bach, Hændel, Scarlatti,
+Haydn, Mozart et Clementi. Ces saines doctrines de style et de
+virtuosité, non content de les répandre, il les consignait aussi dans sa
+belle Méthode, spécialement écrite pour le Conservatoire, code musical
+que l'on pourrait encore appeler l'art de jouer du piano, malgré
+soixante ans écoulés depuis sa publication.
+
+Plus d'un demi-siècle, Louis Adam a formé plusieurs générations
+d'artistes: il a dirigé, de 1797 à 1818, une classe d'hommes; de 1818 à
+1843, la classe des jeunes filles. A cette époque, l'enseignement du
+piano n'avait pas encore pris le développement extraordinaire qu'il a de
+nos jours: deux classes élémentaires pour les chanteurs et les
+harmonistes, et deux préparatoires de second degré, tenues par d'anciens
+premiers prix; puis les deux classes supérieures dirigées par Louis Adam
+et Zimmerman; cet ensemble suffisait aux exigences de l'enseignement.
+
+Louis Adam a compté parmi ses élèves-hommes: F. Kalkbrenner, Chaulieu,
+Henri Lemoine, Hérold; parmi ses élèves-femmes: Mmes Beck, Renaud
+d'Allen, Bresson, Coche, Delsarte, Vierling, Wartel, Massart. Mme
+Massart, qui a été aussi pendant dix ans une de mes élèves, dirige
+maintenant au Conservatoire cette même classe de Louis Adam, continuée
+avec tant d'éclat par Henri Herz.
+
+Signalons à ce propos l'extension considérable donnée depuis trente ans
+à l'enseignement du piano. On a successivement augmenté le nombre des
+professeurs: les classes du deuxième degré ont actuellement pour
+maîtres: Mmes Rety, Chêne, Tarpet, pour les femmes; Descombes et
+Anthiome, pour les hommes. Les classes supérieures de piano (hommes) ont
+pour professeurs G. Mathias, le successeur de Laurent, et moi-même, qui
+ai repris, en 1848, la classe de mon maître Zimmerman. Les classes de
+femmes (premier degré) ont actuellement pour titulaires Mme Massart,
+MM. Félix Le Couppey et Delaborde; au total dix classes de piano, cinq
+professeurs pour l'enseignement préparatoire, et cinq pour
+l'enseignement supérieur, cent cinquante élèves pianistes, sans compter
+les auditeurs. Quant à l'enseignement spécial des chanteurs et
+harmonistes, il a disparu, car il y a deux enseignements distincts,
+harmonie et accompagnement parles pianistes, harmonie seule pour les
+instrumentistes qui ne peuvent accompagner la basse chiffrée et la
+partition.
+
+Bienveillant et serviable avec ses jeunes collègues, Louis Adam ne
+manquait jamais une occasion de leur être utile. Il m'a témoigné, dans
+certaines circonstances, un bon vouloir et une affection d'autant plus
+méritoires que je n'avais pas été formé à son enseignement; mais
+recommandé souvent à ses élèves comme répétiteur, j'ai pu en constater
+par moi-même la haute et sérieuse valeur.
+
+L'œuvre qui gardera le plus longtemps l'empreinte de Louis Adam et
+rendra son souvenir présent à toutes les générations de pianistes,
+c'est, sans contredit, la Grande Méthode théorique et pratique de piano
+faite pour le Conservatoire. Cet important ouvrage, qui résume d'une
+façon si claire et si complète le savoir et l'expérience du célèbre
+professeur, reste, quoique publiée depuis soixante ans, un des cours les
+mieux ordonnés qui aient trait à l'enseignement du piano. Les élèves y
+trouvent non-seulement les préceptes et les conseils qui doivent guider
+leurs études, de très nombreuses formules de mécanisme, un choix gradué
+de pièces des maîtres, mais encore d'excellents préceptes de doigté,
+posant les règles générales et les exceptions. La sonorité, l'expression
+et le style, ont également des chapitres spéciaux d'un grand intérêt.
+Les dernières pages de cette belle méthode, aujourd'hui la propriété des
+éditeurs du _Ménestrel_, sont consacrées à un résumé succinct des
+connaissances que doit posséder un pianiste, bon musicien, harmoniste,
+accompagnateur.
+
+Louis Adam a également écrit plusieurs sonates, en recueil ou séparées.
+Ces œuvres sont d'un excellent travail et participent d'Emmanuel
+Bach, de Clementi et de Dusseck; M. Achille Lemoine les a conservées sur
+son catalogue, ainsi que les variations sur l'air populaire du _Roi
+Dagobert_. Ce thème varié a obtenu une vogue égale à celle des
+variations sur le _Clair de lune_, de Chaulieu, Hérold et Moschelès; et
+des célèbres variations de Mozart sur _Ah! vous dirai-je, maman_.
+
+Louis Adam, comme plus tard son fils Adolphe Adam, le brillant
+compositeur, le spirituel écrivain, n'a pas été heureux dans la gestion
+de sa modeste fortune. Les artistes hommes d'affaires sont de rares
+exceptions. En 1827, Louis Adam, qui avait passé le cap de la soixante,
+crut faire un heureux placement en achetant un immeuble dont il payait
+les deux tiers. Survint la Révolution de 1830, qui fit déserter la
+noblesse et la haute finance. Beaucoup d'artistes durent s'expatrier et
+chercher à l'étranger de nouvelles ressources. Perdant pendant plusieurs
+années sa riche clientèle et ce revenu de ses économies improductives,
+Louis Adam se vit dans l'impossibilité de payer les échéances de son
+acquisition, et dut la revendre à perte, c'est-à-dire en sacrifiant le
+fruit de quarante années de travail.
+
+Le vaillant artiste, pour faire honneur à sa signature, renonça au repos
+et se remit courageusement à l'œuvre. Plus tard, Adolphe Adam, en
+s'improvisant fondateur et directeur du Théâtre-Lyrique, engloutit aussi
+100,000 francs d'économies, puis abandonna ses droits d'auteur pour
+désintéresser ses créanciers. Les directeurs de théâtres ne suivent pas
+tous cet exemple de probité rigide. Combien, au contraire, tout en
+ruinant leurs actionnaires et leurs bailleurs de fonds, savent faire de
+brillantes fortunes!
+
+J'ai connu Louis Adam bien longtemps avant de devenir son très jeune
+collègue; en 1827, époque de mon admission au Conservatoire, le célèbre
+professeur avait déjà près de soixante-dix ans. Sa belle physionomie
+reflétait la bonté de son cœur; le regard d'une grande douceur, la
+bouche ouverte et souriante, les traits réguliers respiraient la
+sympathie et commandaient le respect. Suivant l'usage du temps, Louis
+Adam abritait sa calvitie d'une perruque épaisse; on ne s'était pas
+encore habitué à la vue des crânes dénudés, acceptée aujourd'hui même
+chez les jeunes gens. Rossini, dont la figure aux pures lignes de camée
+se fût si bien prêtée à la calvitie, avait une nombreuse collection de
+perruques où la progression de la pousse des cheveux était assez
+soigneusement observée pour faire illusion.
+
+En 1827, Louis Adam avait été fait chevalier de la Légion d'honneur. En
+1843, il prenait sa retraite de professeur au Conservatoire, il avait
+alors quatre-vingt-cinq ans. Nous avons eu la douleur de le perdre en
+1848, à quatre-vingt-dix ans. Cette longue carrière reste un grand
+exemple laissé à la famille artistique. Dans cette vie de travail et de
+dévouement, il y a eu des fatigues et des épreuves: ni défaillance, ni
+tache d'aucune espèce. Musicien de haute valeur, laborieux à l'excès,
+modeste pour son propre mérite, bienveillant pour ses émules et ses
+disciples, ayant l'esprit ouvert aux progrès de l'art, Louis Adam
+demeure une des figures les plus sympathiques et les plus hautes du
+professorat de la génération qui nous précède.
+
+
+
+
+XXV
+
+THÉODORE DŒLHER
+
+
+Il y a des noms d'artistes que la Providence semble avoir prédestinés au
+succès, voués à un avenir heureux et brillant, soigneusement préservés
+des épreuves pénibles. Pour ces favorisés du sort, il n'existe pas
+d'influence néfaste; ils ignorent toujours les dures leçons de
+l'adversité et même les obligations d'un travail opiniâtre; leur
+carrière offre une continuité de triomphes et une facilité de bonheur
+également sans mélange: Dœlher appartient à ce groupe d'artistes
+privilégiés, qui se sont élevés à la réputation, ont pris une place
+éminente dans le monde des virtuoses compositeurs, sans jamais connaître
+les tourments de la lutte pour l'existence matérielle, l'âpreté des
+critiques, l'agitation fiévreuse qu'amènent les insuccès et les
+rivalités jalouses.
+
+Théodore Dœlher est né à Naples le 20 avril 1814. Son père, chef de
+musique d'un régiment, lui donna les premières notions de lecture
+musicale, et lui fit commencer le piano dès l'âge de sept ans. Ses
+aptitudes spéciales et son heureuse organisation le firent progresser
+si rapidement, qu'il devint en quelques mois l'émule de sa sœur
+aînée, en avance sur lui de quelques années d'études. Benedict, le
+disciple favori de Weber, eut occasion d'entendre le jeune Dœlher
+pendant son séjour à Naples, et, charmé des dispositions extraordinaires
+de l'enfant, il accepta de diriger son éducation musicale. A treize ans,
+le maître produisit son élève dans un grand concert donné au théâtre du
+Fondo. La précoce virtuosité du pianiste charma l'auditoire; on
+reconnaissait déjà dans l'exécution de Dœlher les qualités
+distinctives qui devaient valoir plus tard tant de succès au virtuose
+formé: la grâce naturelle, le délicatesse, l'élégance. Le public lui fit
+un brillant accueil et prodigua les applaudissements à son début.
+
+Dœlher père et sa jeune famille résidèrent quelque temps dans la
+principauté de Lucques. Le talent de Théodore Dœlher inspira au duc
+régnant un bienveillant intérêt qui ne devait jamais se démentir. Mais,
+désireux de donner à son fils des maîtres en renom et une forte
+éducation musicale, le père du jeune virtuose quitta le service du
+prince et vint s'établir à Vienne, où il confia son fils à Charles
+Czerny, le professeur de piano le plus autorisé. Théodore Dœlher, en
+même temps que ces précieux conseils, recevait aussi les excellentes
+leçons d'harmonie et de composition de Sechter, savant théoricien,
+organiste et compositeur de mérite.
+
+Dœlher n'avait pas dix-huit ans lorsqu'il fut pensionné du duc de
+Lucques comme pianiste virtuose attaché à sa musique de chambre. Les
+petites principautés italiennes étaient alors pour les artistes de
+véritables oasis, où, libres des soucis de l'existence, ils pouvaient
+composer à loisir et essayer les forces de leur talent. Rome, Ferrare,
+Florence, Venise, Milan, ont été des sanctuaires de l'art avant de se
+transformer en préfectures ou en centres industriels. Le duc de Lucques
+prit, du reste, son pensionnaire en grande affection, et Dœlher fut
+souvent le compagnon du prince dans ses pérégrinations à travers
+l'Italie. Mais le désir de se produire sur un plus vaste théâtre,
+l'ambition de connaître les grands artistes étrangers, d'étudier leur
+style, de comparer les diverses écoles et d'en pénétrer les secrets,
+firent entreprendre au jeune maître un long voyage à travers l'Europe.
+L'Allemagne, la Hollande, le Danemark, la Belgique, la France,
+l'Angleterre furent successivement et à plusieurs reprises visités par
+le brillant et sympathique virtuose.
+
+Entre temps, Dœlher revenait passer quelques mois dans sa chère ville
+de Lucques, où il retrouvait un entourage d'amis dévoués et lettrés, le
+charme de la vie princière et aussi les loisirs nécessaires pour se
+perfectionner dans l'étude de son art. Le duc, toujours empressé de
+seconder les ambitions de son protégé, lui accordait de longs congés que
+Dœlher utilisait en donnant de nombreux concerts, prenant pour étapes
+Francfort, Leipsick, Hambourg, Copenhague, Berlin, Amsterdam,
+Rotterdam, La Haye, Utrecht, Liège, Gand, Anvers, Bruxelles, puis Paris
+et Londres, où un accueil chaleureux attendit toujours l'artiste
+distingué, le compositeur élégant et de bon goût.
+
+C'est en 1838 que se place l'arrivée de Dœlher à Paris. La réputation
+de Thalberg brillait alors de tout son éclat; ce célèbre pianiste venait
+de révolutionner l'art de jouer du piano, en faisant du clavier un
+instrument chantant, d'une sonorité puissante. Dœlher, qui n'avait
+pas les qualités toutes spéciales du maître viennois, mais possédait en
+revanche et au suprême degré la grâce et la délicatesse, eut l'habileté
+pratique et l'esprit de ne pas changer ses qualités individuelles, tout
+en s'appropriant plusieurs des procédés en vogue. Ce léger sacrifice
+fait au goût du jour n'altéra pas d'une façon sensible le caractère
+personnel du pianiste napolitain, et le virtuose sut conserver à son
+exécution une saveur à part. Dœlher se fit entendre à la Société des
+concerts du Conservatoire et y obtint un grand succès. Les salons et les
+cercles artistiques ne tardèrent pas à mettre en lumière ce nouveau
+talent; il eut le rare bonheur d'être adopté par tous ceux qui voulaient
+opposer une réputation naissante aux gloires déjà enviées de Thalberg,
+de Liszt et de Chopin; mais il en profita avec beaucoup de tact et de
+mesure, ne se posant en rival d'aucun de ses émules, n'ambitionnant
+aucune suprématie et se contentant d'être lui-même.
+
+Homme du meilleur ton, façonné par ses relations et sa jeunesse passée à
+la cour de Lucques, aux habitudes élégantes du grand monde, Dœlher
+était accueilli avec un affectueux empressement dans la haute
+aristocratie. Le charme pénétrant de son talent délicat et fin, de sa
+personne distinguée et réservée, lui valut de rapides conquêtes. Les
+chroniques du temps,--il y a déjà presque un demi-siècle!--racontent
+quelles sérieuses affections le jeune virtuose sut inspirer, quels liens
+le rattachèrent à des femmes célèbres par leur beauté et leur esprit.
+Ajoutons que Dœlher eut la suprême habileté des victoires modestes,
+maintenues dans le demi-jour; il sut triompher discrètement, sans aucun
+scandale qui affichât les noms prononcés tout bas ou plutôt murmurés.
+
+J'ai plusieurs fois entendu Dœlher dans les concerts publics et les
+soirées intimes. Son exécution élégante, correcte, spirituelle et
+charmante, manquait pourtant de puissance et d'entrain. Dœlher
+n'avait pas la sensibilité de Chopin, les audaces de Liszt, la sonorité
+de Thalberg, tout en participant de ces trois grands artistes et aussi
+de Henri Herz, pour lequel il professait un vif attachement. Il valait
+par des qualités moindres, toutes de délicatesse et d'expression, mais
+intéressantes et de nature à séduire un public de dilettantes.
+
+La réputation grandissante de Dœlher, son amour des voyages, son vif
+désir de connaître l'Angleterre et de faire consacrer à Londres sa
+renommée de virtuose, le décidèrent à passer le détroit en 1839. Le
+public des concerts et la haute fashion anglaise lui firent un accueil
+enthousiaste. Reçu, fêté dans les salons les plus aristocratiques comme
+le triomphateur du jour, il devint bientôt, grâce à ce magnétisme
+personnel, qu'il joignait toujours à l'action de son talent artistique,
+le commensal et l'ami des grandes familles. Puis, tout à coup, fatigué
+de cette vie militante, presque blasé par l'abondance et la facilité des
+triomphes, l'enfant gâté quitta l'Angleterre et revint à sa belle
+retraite de Lucques, où le protecteur de son enfance l'avait patiemment
+attendu.
+
+Ce ne fut qu'une étape. Après une année passée dans cette résidence
+tranquille; au sein d'une vie douce, consacrée exclusivement à l'art,
+Dœlher reposé et fortifié reprenait le cours de ses voyages; le duc
+lui accordait un nouveau congé en y joignant des lettres de créance pour
+les souverains alliés ou parents, lui aplanissant toutes les
+difficultés, l'introduisant directement dans la société la plus haute.
+Dœlher visita de nouveau, et à plusieurs reprises, l'Allemagne, la
+Hollande, la Belgique, et revint même en France avant de se rendre en
+Russie, où l'attendaient de nouveaux triomphes et où devait s'affirmer
+son bonheur.
+
+Parti pour Saint-Pétersbourg en 1844, Dœlher y trouva, comme à
+Londres, cet accueil empressé dont l'aristocratie a le secret quand elle
+veut adopter un artiste et s'attacher un talent nouveau. Ce fut, du
+reste, moins un voyage qu'un séjour, les grands succès du virtuose, mais
+plus encore l'attachement profond qu'il inspira à la princesse
+Schermeleff, son admiratrice passionnée, le retinrent plusieurs années
+en Russie. Plus heureux en cette circonstance que son illustre maître en
+virtuosité, F. Liszt, Dœlher, après un long temps d'épreuves et une
+série de péripéties romanesques qui affirmèrent l'affection vivace, le
+dévouement de sa fiancée, devint le mari de Mme Schermeleff. Par
+malheur, ce dénoûment d'un roman en plusieurs chapitres ne devait donner
+au célèbre artiste qu'un petit nombre d'années de bonheur. Revenu à
+Lucques pour s'y vouer en amateur au culte de l'art, Dœlher, atteint
+d'une maladie de poitrine, vit s'évanouir rapidement son beau rêve. Le
+mal fit de rapides progrès: le changement d'air, les cures d'eaux, les
+traitements les plus énergiques n'y apportèrent que des atténuations
+passagères. Théodore Dœlher, après une agonie de quelques années,
+mourut à Rome, le 21 février 1856, à l'âge de 42 ans.
+
+Cette carrière trop courte est intéressante à plus d'un titre. Il faut
+bien le reconnaître et le dire hautement à l'honneur de la société
+moderne, le goût des gens du monde s'est formé, l'artiste de savoir et
+de talent est non seulement recherché, fêté dans les salons, mais
+entouré d'égards, d'attentions délicates que lui attirent son charme
+individuel s'il est homme d'esprit, l'autorité de son art s'il est homme
+de valeur. Au XVIe et au XVIIe siècle, les distances sociales
+entre les nobles de race et les roturiers de génie existaient encore
+d'une façon choquante; mais à partir de Louis XV, les femmes célèbres
+qui dirigeaient en souveraines les salons où la littérature et les
+beaux-arts étaient en honneur, ont fait disparaître ces inégalités; une
+tradition s'est établie, rarement interrompue par les excentricités ou
+les maladresses de quelques artistes. Ce sera l'honneur de Dœlher de
+l'avoir solidement renouée, grâce à sa distinction et à ses mérites
+personnels.
+
+Comme compositeur, Dœlher s'est affirmé dans les fantaisies célèbres
+sur _Guido_, _Anna Bolena_, _Guillaume Tell_, _Mahomet_, _Don
+Sébastien_; maître habile, ingénieux, élégant, tout en suivant le
+courant des procédés mis à la mode par Thalberg. Le concerto op. 7 a la
+noblesse de style qui convient au genre; il est de plus d'un excellent
+travail par la structure et le caractère brillant des traits. Cette
+composition procède beaucoup d'Henri Herz, dont Dœlher avait les
+distinctions exquises. Douze nocturnes, œuvres gracieuses et
+chantantes, prouvent la richesse d'idées mélodiques du maître
+napolitain; le nocturne en _ré_ bémol dédié à la princesse Belgiojoso a
+obtenu un succès de vogue. L'andantino est aussi une œuvre pleine de
+charme. Les morceaux de salon, op. 6, 15, 18, 22, 35, sont des
+arrangements très réussis sur des motifs d'opéra. Les tarentelles, op.
+39, 46, et le galop op. 61, la polka de salon op. 50, la valse op. 57,
+ont eu leur moment de mode et de grand succès. Les études de concert,
+op. 30, prennent place à côté de celles de Chopin, Henselt, Taubert,
+Herz, Rosenhain. Il faut être virtuose de bon style pour interpréter ces
+belles pages, où le jeune maître a prouvé sa richesse d'imagination et
+la pureté irréprochable de sa manière. Les cinquante études de salon
+restent au répertoire de l'enseignement moderne comme d'excellents
+spécimens de goût, de phraser, et offrent en même temps d'utiles
+formules de mécanisme.
+
+On le voit par cette analyse succincte d'une partie de l'œuvre de
+Dœlher, ce maître a su justifier la popularité délicate qui s'est
+attachée à son nom. Il appartient au groupe des compositeurs virtuoses
+qui ont surgi vers 1830; il mérite de rester dans leurs rangs; et le
+double souvenir du galant homme et du vaillant artiste a survécu, grâce
+à cette réunion d'un beau talent et d'une nature essentiellement
+aimable.
+
+L'ovale allongé de la physionomie de Dœlher, ses traits réguliers et
+fins rappelaient le type de Chopin, moins le caractère morbide. Le nez
+bien dessiné, le regard doux, presque timide, la bouche légèrement
+arquée, formaient un ensemble distingué, parfaitement en harmonie avec
+l'élégante et exquise courtoisie dont Dœlher avait pris l'usage à
+cette petite cour de Lucques, où fleurissait l'étiquette tempérée par la
+bonne grâce.
+
+J'ai gardé de mes trop courtes relations avec Dœlher chez Zimmerman,
+Henry Herz et Brandus le plus affectueux souvenir et je ne crois pas
+qu'il y ait une exception dans la mémoire de tous ceux qui ont dû
+également le connaître. Peu de réputations, ont rayonné avec plus de
+douceur sur les contemporains, ont excité plus de sympathies et suscité
+moins de rivalités envieuses. A tous ces titres Dœlher gardera sa
+place à mi-côte, en vue, sinon auprès des maîtres. S'il n'a pas été chef
+d'école, créateur d'un genre particulier, promoteur d'un style original,
+novateur audacieux, il a su du moins conserver son individualité
+distincte. Nature délicate, cœur généreux et bon, imagination
+séduisante, le souvenir de Dœlher restera toujours jeune, accompagné
+du double prestige du talent acquis et du charme inné. Bellini du piano,
+il a, comme le chantre inspiré de _la Norma_, une suavité d'accent, un
+parfum mélodique qui en font un des poètes du piano.
+
+
+
+
+XXVI
+
+MADAME DE MONTGEROULT
+
+
+Dans ce siècle troublé où le mouvement continuel des révolutions
+bouleverse toutes les classes de la société, confond tous les rangs, et
+ne laisse qu'à un petit groupe de familles privilégiées le cachet
+distinctif de l'aristocratie: l'oisiveté brillante et
+luxueuse,--oisiveté qui est fonction sociale, quand elle est bien
+comprise, quand son éclat reste un des éléments essentiels de la
+richesse nationale et de la prospérité publique,--il devait surgir, à
+côté des générations d'artistes, sorties du peuple et de la bourgeoisie,
+une autre génération improvisée dans les rangs de l'ancienne noblesse.
+Les exemples en sont fréquents, depuis un demi-siècle, dans le monde de
+la virtuosité comme dans celui du théâtre. Ces déclassés involontaires,
+trahis par la fortune, cherchent courageusement par le travail, l'étude,
+le maniement de la plume ou le talent du virtuose, à conquérir une
+valeur et des titres personnels. Nous n'avons pas à faire l'historique
+de cette noblesse en partie double, étude pourtant instructive et
+moralisatrice, mais nous tenons à constater que l'art musical compte
+parmi ses adeptes les plus éminents des noms de souche nobiliaire deux
+fois illustrés par la naissance et le talent.
+
+Mme de Montgeroult, comtesse de Charnay, née Hélène de Nervode,
+appartenait à l'une des nombreuses familles qui, fuyant la Terreur,
+cherchèrent à l'étranger à refaire, par le travail, leur fortune perdue,
+en conservant à leur nom l'éclat sans tache d'une existence honorable et
+ne relevant que d'elle-même. C'était le début des grands exemples donnés
+par l'aristocratie et souvent par ses représentants les plus élevés. Le
+duc d'Orléans, le futur roi Louis-Philippe, s'honorait en demandant au
+professorat et non à des subsides étrangers les moyens d'existence
+pendant son séjour en Suisse. Noble tradition que Daniel Manin devait
+suivre plus tard, quand il subsista, à Paris, du produit de ses leçons
+de langue italienne.
+
+Mme de Montgeroult était née à Lyon, le 3 mars 1764. Sa famille vint
+se fixer à Paris, où la jeune fille reçut une éducation brillante et les
+leçons de musique d'un professeur célèbre, Hulmandel, compositeur et
+virtuose très à la mode dans la haute société parisienne, vers 1776. Le
+maître prit un vif intérêt à l'éducation de sa jeune élève, et lui donna
+les grands principes, le style élégant et correct qu'il avait puisés
+lui-même dans les leçons de Charles-Philippe-Emmanuel Bach.
+L'enseignement d'Hulmandel, plus tard celui de Clementi et de Dusseck,
+communiquèrent au talent d'exécution de l'élève une force, une virilité
+remarquables, sans altérer toutefois cette fine fleur d'élégance qui
+est le privilège et comme l'attribut naturel des femmes virtuoses.
+
+Les agitations populaires, les épisodes sanglants, préface de notre
+grande mais terrible révolution, obligèrent le maître et l'élève à
+émigrer, Hulmandel en Angleterre, la famille de Charnay en Allemagne. Le
+royalisme ardent de Hulmandel le désignait comme suspect, ses biens
+furent confisqués et vendus; il revint toutefois à Paris, sous le
+Consulat, et obtint quelques restitutions.
+
+Pendant ce temps, Mme de Montgeroult s'établissait en Allemagne; elle
+publiait à Berlin, dès 1796, une sonate qui affirmait déjà ses rares
+qualités d'érudition, sa connaissance du style des maîtres. A cette
+époque douloureuse de l'existence de Mme de Montgeroult, alors encore
+Hélène de Nervode, se place une touchante anecdote que notre ami
+regretté, Édouard Monnais, sous le pseudonyme de Paul Smith, a racontée
+d'une façon délicate dans les _Esquisses de la vie d'artiste_.
+
+Mlle de Nervode, avant de se rendre à Berlin, avait, paraît-il, pris
+une modeste retraite dans une petite ville allemande et chez un
+organiste du nom de Schramm. Ce brave homme ignorait la qualité
+d'émigrée et la grande virtuosité de sa pensionnaire, mais avait en
+haute estime son intelligence, sa distinction et son exquise bonté.
+Aussi finit-il par lui confier ses préoccupations et ses épreuves. Pris
+d'un violent accès de goutte, il se voyait dans l'impossibilité de tenir
+les orgues à une solennité religieuse très prochaine; un rival dangereux
+ambitionnait sa place; il craignait de tout perdre en avouant son
+infirmité, et le ciel restait sourd à ses prières pour retrouver l'usage
+de ses doigts ankylosés.
+
+La Providence fit cependant un miracle en mettant à sa place, au jour
+redouté, Mlle de Nervode la «dame de bon secours». En galant
+historien, Edmond Monnais donne un tour romanesque à l'aventure et prête
+à la jeune organiste des séductions naturelles qui lui manquaient. Si
+elle s'imposa aux auditeurs habituels de Schramm, ce fut par la grâce
+naturelle de son talent et l'ingéniosité même de sa charité: rien de
+plus. C'est peut-être en s'inspirant de cette historiette que, plus
+tard, M. et Mme Pradher, touchés par la misère d'un chanteur des
+rues, donnèrent un soir, en plein boulevard, une séance musicale à sa
+place et pour son compte. L'auditoire émerveillé témoigna son
+enthousiasme par une recette extraordinaire et magnifique. J'affirme
+l'authenticité de l'aventure, qui rentre du reste dans le courant
+généreux et un peu théâtral de l'époque.
+
+Mais des temps meilleurs approchaient pour les exilés: à la tourmente
+révolutionnaire succédait le Directoire, ce gouvernement amoureux des
+fêtes et des plaisirs, que notre spirituel Auber définissait d'un mot:
+«le régent de la République». Mme de Montgeroult obtint sa radiation
+de la liste des exilés, et rentra en France pour se vouer à
+l'enseignement du piano, n'ayant plus que des ressources minimes. Son
+grand talent de musicienne, sa brillante virtuosité, sa distinction, sa
+position d'émigrée, tout concourut à lui aplanir les premières
+difficultés et à en faire un professeur très en vogue pendant une longue
+période de vie active.
+
+Mme de Montgeroult dirigea plusieurs années les études de piano du
+jeune Pradher et donna aussi des conseils à Boëly. Le premier de ces
+artistes obtint plus tard, au concours, à l'âge de 21 ans, en 1802, la
+place de professeur de piano au Conservatoire, succédant à Hyacinthe
+Jadin. Pradher,--dont le nom devrait s'écrire régulièrement
+Pradère,--enseigna au Conservatoire jusqu'en 1827. C'est à son école que
+se sont formés les frères Herz, Jacques et Henri, le très populaire
+Rosellen, et notre cher collègue Félix Le Couppey, qui continue avec
+tant d'autorité et de succès la tradition de son maître. Quant à Boëly,
+je me rappelle encore sa visite à la classe de Zimmerman, où j'étais
+alors élève; on m'avait fait apprendre à son intention six études
+écrites par lui dans le style de Clementi et de Cramer. Le maître, que
+son admiration rétrospective pour les compositeurs défunts n'empêchait
+pas de se complaire à l'exécution de ses propres œuvres, se montra
+satisfait, et m'invita à l'audition de fugues de Bach, à l'église de
+Saint-Germain-l'Auxerrois; Boëly possédait le grand style de l'orgue, le
+jeu correct et large, et j'ai gardé un précieux souvenir de cette
+audition.
+
+Comme compositeur, Mme de Montgeroult a eu de hautes visées. Elle a
+publié dix sonates en quatre numéros d'œuvre, trois fantaisies,
+plusieurs petites pièces caractéristiques, six nocturnes à deux voix;
+mais les sonates, quoique bien écrites, n'accusent pas une
+individualité prononcée. Les idées, correctement exposées, manquent
+d'originalité, et l'on reconnaît dans la nature des traits et le
+développement des motifs, les procédés des maîtres particulièrement
+chers à Mme de Montgeroult: Clementi, Cramer et Dussek. En revanche,
+nous louerons sans réserve l'importante méthode publiée sous le titre de
+«Cours complet pour l'enseignement du piano». Mme de Montgeroult,
+femme d'un mérite supérieur, virtuose remarquable, était douée surtout
+de cet esprit d'observation et d'analyse qui fait les véritables
+professeurs, et détermine l'autorité de leur enseignement.
+
+C'est par la méthode de Mme de Montgeroult que j'ai commencé, il y a
+plus de cinquante ans, l'étude du piano. Cette date pourrait faire
+croire que la partie théorique et les considérations esthétiques en sont
+entièrement surannées. Il n'en est rien cependant, et pour ne citer
+qu'un exemple entre mille, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire
+quelques lignes des conseils donnés par l'auteur dans la préface de son
+cours. Ses axiomes sur le «bien dire», devraient être présents à la
+pensée des virtuoses tapageurs qui semblent n'avoir qu'un but, l'étalage
+de leurs forces musculaires, brisant cordes et marteaux pour faire
+montre de talent.
+
+«L'art de bien chanter est le même, à quelque instrument qu'on
+l'applique; il ne doit pas faire de concessions et de sacrifices au
+mécanisme particulier de son interprète, qui doit plier son mécanisme
+aux volontés de l'art.
+
+«Quoique le piano ne puisse rendre tous les accents de la voix, il en
+est cependant un grand nombre qu'un artiste habile peut parvenir à
+imiter; mais il en est d'autres qui tiennent au tact, à l'art de
+conduire le son, au goût, à la sensibilité, à la connaissance
+approfondie des défauts et des qualités inhérentes à l'instrument qu'on
+veut faire parler.»
+
+On ne peut mieux dire. La préface entière a la même netteté et le même
+bon sens; quant à la méthode, elle conduit progressivement des principes
+élémentaires aux plus grandes difficultés. Le cours, divisé en trois
+volumes, renferme non seulement de nombreuses formules de mécanisme et
+tout l'arsenal des traits qui forment la base d'une bonne exécution,
+mais encore les principes d'accentuation, d'ornementation et de goût,
+étudiés avec un sentiment parfait de l'esprit d'éclectisme qui convient
+à une méthode pratique condensant et résumant les progrès accomplis. Les
+chapitres spéciaux traitant de la sonorité, des notes de goût, de
+l'expression, sont écrits avec un soin minutieux et offrent des bases
+excellentes à l'observation des maîtres comme à celle des élèves.
+
+A l'imitation du _Gradus_ de Clementi, la 2e et la 3e partie de la
+méthode de Mme de Montgeroult contiennent cent et quelques études
+spéciales de mécanisme et de style qui offrent des types variés, des
+combinaisons ingénieuses pour vaincre les difficultés d'exécution et de
+rythme que l'auteur croit utile de posséder. Enfin des thèmes variés
+dans le style ancien, des canons et des fugues complètent cette belle et
+précieuse méthode qui n'existe malheureusement que dans les
+bibliothèques d'amateurs, les planches ayant été fondues.
+
+Je n'ai sous les yeux aucun portrait de Mme de Montgeroult, et je ne
+l'ai pas connue personnellement; mais, en résumant les souvenirs
+d'anciens amis qui l'ont vue dans ses dernières années, je puis dire que
+l'éminente virtuose n'avait pas été une reine de beauté; son grand
+talent lui avait seul valu sa supériorité sur toutes les artistes
+femmes, ses contemporaines. Elle avait un regard vif et pénétrant, et
+cette distinction de race, cette politesse exquise, charme inné de
+l'ancienne aristocratie.
+
+Elle a dominé incontestablement la virtuosité féminine de son temps;
+cependant, tout en lui rendant justice, nous devons évoquer le souvenir
+d'une autre pianiste célèbre, Mme Bigot, née à Colmar en mars 1786,
+qui a rivalisé de talent avec Mme de Montgeroult et a été la plus
+brillante de ses émules. Mme Bigot possédait une exécution
+incomparable; son jeu expressif, coloré captivait au suprême degré, et
+j'ai souvent entendu Auber l'admirer avec une conviction vivace que rien
+ne rendait suspecte. Cet hommage rétrospectif m'est resté dans l'esprit,
+ainsi que la fidélité d'Aubert à la mémoire de son maître de piano
+Ladurner. La sensibilité était le caractère dominant de Mme Bigot;
+elle tenait à son organisation délicate, un peu maladive, et surtout au
+sentiment profond, à l'intuition géniale qu'elle avait pour les
+œuvres de grand style. Haydn, Viotti, Cramer, Cherubini, Beethoven,
+Baillot professaient pour cette charmante jeune femme, d'un tempérament
+si poétique, une admiration poussée jusqu'à l'enthousiasme. Quant à
+Clementi, dont l'esprit d'économie touchait à l'avarice, il allait faire
+sa correspondance chez Mme Bigot, pour économiser le feu et le
+papier.
+
+Réputations brillantes, faites de talent et de vaillance, qui ont ému et
+charmé nos pères, mais qui reposent maintenant dans le calme de l'oubli
+ou dans le souvenir de rares dilettantes. Mme de Montgeroult est
+morte à Florence, le 20 mai 1837, à l'âge de 72 ans; sa jeune et
+sympathique émule, Mme Bigot avait succombé en septembre 1820, à
+l'âge de 34 ans, aux brusques ravages d'une maladie de poitrine d'abord
+négligée. Mais, si les interprètes meurent, l'art est immortel; il se
+transforme seulement avec les générations d'artistes. MMmes Duverger,
+Pleyel, Farrenc, Massart, Szarvady, Montigny-Rémaury, Jaell, Viard, G.
+Pottier etc., ont hérité des belles qualités et des grandes traditions
+de leurs éminents prédécesseurs. A ces noms justement célèbres, nous
+pourrions ajouter ceux des brillants premiers prix formés à notre école
+nationale du Conservatoire. Chez la plupart de ces élèves couronnées,
+les succès obtenus sont une promesse de renommée; mais pour en faire une
+réalité glorieuse, elles doivent prendre modèle sur les exemples donnés
+par leurs aïeules; elles doivent s'inspirer de leur ardent amour de
+l'étude, de leur foi vive et de leur persévérance infatigable: les
+qualités mêmes que résume le nom de Mme de Montgeroult, et qui
+glorifient l'art en exaltant la femme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LEFÉBURE-WÉLY
+
+
+Le temps est loin où les détracteurs intéressés de notre pays pouvaient
+nier son génie producteur. Nos compositeurs et nos virtuoses sont
+accueillis à l'étranger avec une faveur qui témoigne à la fois des
+sympathies qu'inspire leur talent et de l'ascendant général exercé par
+le style et le goût français. Les critiques de Rousseau sur notre peu
+d'oreille et notre pauvre organisation musicale n'ont plus aucune raison
+d'être; il existe une école du grand art autre que celle des opérettes,
+dont certains critiques d'outre-Rhin voudraient nous imposer le «génie»
+exclusif. L'art musical français à tous ses degrés, dans toutes ses
+branches, possède ses traditions établies et ses maîtres indiscutables.
+Notre école d'orgue compte aussi beaucoup de noms illustres comme
+compositeurs spéciaux et virtuoses. La forte race des Couperin, des
+Lalande, des Rameau, des Daquin, des Balbatre, des Marchand, des Sejean,
+des Benoist a gardé de glorieux représentants dont plusieurs, nous le
+croyons fermement, ont surpassé leurs prédécesseurs en savoir et en
+habileté. Lefébure-Wély appartient à cette glorieuse lignée dont
+s'honore l'école française.
+
+Élevé avec tendresse et dévouement dans ce milieu musical, Lefébure fit
+des progrès si rapides et devint si familier avec le toucher des orgues
+que, dès l'âge de huit ans, il pouvait s'essayer à suppléer son père
+dans ses fonctions d'organiste à Saint-Roch. Bientôt la tâche lui
+incomba tout entière, son père étant frappé de paralysie du côté gauche.
+Pendant sept ans de maladie continue, Lefébure père n'eut pas d'autre
+suppléant que son fils. En 1831, son mal l'emportait, et Lefébure fils
+devenait titulaire du grand orgue, grâce à son habileté déjà reconnue et
+au patronage de la reine Marie-Amélie, fidèle paroissienne de l'église
+Saint-Roch.
+
+Cette bienveillance de la reine ne devait jamais se démentir; la
+compagne de Louis-Philippe accepta même, plus tard, d'être la marraine
+d'un enfant de son organiste privilégié.
+
+En 1835, Lefébure-Wély était admis au Conservatoire dans la classe de
+piano de Zimmerman et dans la classe d'orgue de Benoist. En 1834, il
+obtenait aux concours du fin d'année le second prix dans les deux
+classes, et les deux premiers prix lui étaient décernés l'année
+suivante. Harmoniste de sentiment, mais ayant la tête et les doigts
+meublés d'innombrables formules, le brillant lauréat de notre école
+nationale voulut achever son éducation par des études de composition
+idéale. Berton, Adolphe Adam, Halévy lui donnèrent leurs conseils, et,
+sans nul doute, Lefébure-Wély eût ajouté son nom à la série des prix de
+Rome, si son mariage avec une élève de prédilection de Mme Damoreau
+(Mlle J. Court) n'eût modifié tout à coup sa carrière. L'abbé
+Olivier, évêque d'Evreux, ancien curé de Saint-Roch, le plus aimable et
+le plus mondain des évêques, vint lui-même bénir l'union de son ancien
+organiste.
+
+Le chef de famille ne songeait plus à la villa de Médicis. L'époux
+heureux ne pensait pas à quitter le foyer domestique pour une vie plus
+libre, mais plus aventureuse; des devoirs nouveaux s'imposaient à lui;
+il fallait, pour dorer un peu ce bonheur tranquille, mener de front le
+grand art et les publications légères. L'organiste se fit aussi
+compositeur de musique facile, élégante, à succès. Les éditeurs de ses
+nombreuses petites pièces caractéristiques: _les Cloches du monastère_,
+_la Chasse à courre_, _la Retraite_, _les Lagunes_, _le Rêve de
+Graziella_, peuvent témoigner de quelle vogue ont joui ces bluettes
+spirituelles, où souvent l'inspiration s'unissait à une verve mélodique
+étincelante.
+
+Les artistes rigides, les puritains farouches jaloux de ces succès de
+bon aloi et justifiés par les difficultés de la tâche, par la
+distinction, la correction, la pureté toujours soigneusement conservée
+dans le domaine de la fantaisie, blâmèrent hautement Lefébure-Wély de
+ces sacrifices à la Muse facile. Il laissait dire, et, entre temps,
+écrivait une sonate, des symphonies, des recueils d'études pour prouver
+qu'il n'abandonnait pas les travaux sérieux.
+
+Lefébure-Wély improvisait à l'orgue d'une façon incomparable. Aucun
+virtuose ne possédait, comme lui, les ressources de l'instrument-géant
+qui unit à la toute-puissance de l'orchestre, à la variété des timbres,
+les accents émus de la voix humaine et des masses chorales. Toujours
+docile à sa volonté énergique et passionnée, sa riche et féconde
+imagination se pliait à toutes les nuances de sentiment, et l'on peut
+dire, sans la moindre exagération, que Lefébure-Wély avait au suprême
+degré le génie des orgues, soit à l'église, soit au salon. Ses
+admirateurs fervents, Cavaillé-Coll, Alexandre, Debain, Mustel peuvent
+témoigner de l'immense habileté du jeune maître, et de sa prodigieuse
+ingéniosité pour mettre en lumière toutes les qualités des instruments
+confiés à sa main savante. Après quelques heures de prise de possession,
+les orgues nouvelles n'avaient plus de secrets pour lui: les
+combinaisons de timbre, les accouplements de jeux, tout était deviné,
+saisi; l'instrument, rebelle pour tout autre, était dompté; l'organiste
+gouvernait l'immense machine sonore en véritable maître d'équitation,
+qui assouplit les montures les plus indociles.
+
+A Saint-Roch, à Saint-Sulpice, à la Madeleine, j'ai eu souvent des
+auditions toutes personnelles de Lefébure-Wély. Le grand organiste, qui
+avait le sentiment de sa force et se savait écouté par un ami doublé
+d'un artiste, improvisait et faisait montre de puissance créatrice avec
+une ardeur fervente, une chaleur de cœur que je n'ai jamais oubliées.
+Je rappellerai aussi une circonstance publique, les obsèques de Mozin,
+où Lefébure, vivement ému, inspiré par une tristesse à la fois profonde
+et féconde, improvisa avec tant d'âme, une telle supériorité de style,
+qu'Auber admira l'improvisation comme un morceau étudié.
+
+Nous arrivons au grand reproche adressé à Lefébure-Wély par les
+rigoristes, absolument attachés aux anciennes formules: celui de n'avoir
+pas su se contraindre à un style sérieux, sévère, plus en harmonie avec
+la simplicité grandiose de nos églises. Pour ces admirateurs exclusifs
+de l'école allemande et flamande, la chaleur d'imagination ne doit
+jamais faire oublier à l'improvisateur, fût-il homme de génie, le
+recueillement du sanctuaire, l'austérité qui convient à la musique
+religieuse, ce qu'on peut appeler, sinon l'influence, du moins la loi du
+milieu. Nous répondrons que cette perfection extrême, immuable, touche
+de près à l'aridité et à l'ennui. Il faut être de son temps. C'est ce
+qu'ont parfaitement compris Cherubini, Lesueur, Paer, Rossini, Auber,
+Halévy, Adam, Thomas, Gounod, etc., en écrivant pour l'église des
+œuvres émues, très pures, qui, sans participer de la foi gothique,
+ont un grand souffle religieux.
+
+L'_harmonium_ (orgue de salon et d'accompagnement pour les chapelles)
+avait en Lefébure-Wély un propagateur actif et dévoué. Sur ses conseils
+et ses indications, des perfectionnements nombreux introduits dans la
+facture de ces orgues en miniature en ont fait un instrument riche
+d'effets nouveaux, très sonore, d'une grande variété de timbre,
+chantant, _expressif_ sous la pression des doigts et l'action d'une
+ingénieuse soufflerie. Entre tous les virtuoses qui se sont voués à
+populariser l'harmonium, Lefébure a su conserver une incontestable
+supériorité, par l'élégance et le charme de ses idées, et l'art
+merveilleux de tirer parti des nombreux effets de l'instrument. Sa
+virtuosité transcendante et tout à fait exceptionnelle comme organiste
+improvisateur, n'avait altéré sous aucun rapport sa belle exécution de
+pianiste. Son toucher léger, délicat et fin, mettait à néant
+l'affirmation assez généralement répandue que l'étude journalière des
+orgues alourdit le jeu, fait perdre le brio et le sentiment du tact; ce
+sont, croyons-nous, les pianistes médiocres devenus organistes sans une
+suffisante étude préalable du piano, qui ont accrédité ce préjugé
+populaire.
+
+Ne comptons-nous pas, de nos jours, plusieurs habiles et célèbres
+organistes qui sont des pianistes de premier ordre? Il suffit de citer
+les noms de Camille Saint-Saëns, d'Henri Fissot, de Widor, de Frank,
+d'Alkan, de Th. Dubois, de Besozzi, de Bazille, de Cohen, de tant
+d'autres encore! Reconnaissons seulement que les orgues anciennes, d'une
+si belle sonorité, laissaient à désirer sous le rapport du mécanisme;
+les claviers ne parlaient pas aussi facilement que ceux de facture
+moderne; il fallait une dépense de force et d'action sur les touches que
+peuvent économiser nos organistes actuels.
+
+La riche organisation, le savoir et les succès de composition de
+Lefébure-Wély eussent été impuissants à lui faire obtenir l'admission
+d'un ouvrage de l'Opéra-Comique sans la protection du duc de Morny, qui
+avait une réelle affection pour le célèbre organiste. On sait que le
+célèbre homme d'État du second empire s'oubliait, à ses heures de
+détente diplomatique ou parlementaire, à écrire des opérettes et des
+vaudevilles. Il s'était fait aussi le patron de la musique en chiffres.
+Soit complaisance, soit conviction, Lefébure-Wély se disait un des
+fervents adeptes du système Galin-Paris-Chevé. Ses _Recruteurs_ durent à
+cette mutuelle sympathie leur apparition sur la scène de
+l'Opéra-Comique. L'œuvre bien montée, chantée parfaitement, n'obtint
+qu'un succès d'estime, malgré de charmantes inspirations. L'épreuve
+parut suffire à Lefébure-Wély; il se remit à lancer dans le courant
+musical ces nombreuses productions légères que la mode accueillait
+toujours avec le même empressement.
+
+Le nombre des compositions de piano et d'orgue de Lefébure-Wély est
+considérable. Citons de mémoire, parmi les pièces de salon qui font
+encore les délices des jeunes pensionnaires: _l'Heure de la Prière_,
+_les Cloches du Monastère_, _Fleur de Salon_, _le Golfe de Baia_,
+_Séguidille_, _la Retraite militaire_, _la Chasse à courre_, _la Garde
+montante_, _le Rêve de Graziella_, _les Binioux de Naples_, _l'Heure de
+l'Angelus_, _la Fête des Abeilles_, _les Lagunes_, _Fleur délaissée_,
+_les Babillardes_, _Titania_, _les Pifferari_; mais à côté de ces
+œuvres légères, un Menuet, une Polonaise, une fantaisie de concert
+sur _Armide_, etc.
+
+Les trois grands recueils d'Études pour piano, dédiés à Auber, op. 23,
+et op. 24 à Cherubini, sont des œuvres d'imagination et de science,
+où la valeur du compositeur s'est affirmée. Quant aux Études de salon,
+petites pièces de genre portant toutes des noms caractéristiques, elles
+renferment de jolies idées, et prouvent la souplesse de talent du jeune
+maître.
+
+A côté des nombreux arrangements à quatre mains sur les opéras en vogue,
+succès éphémères, morceaux de commande où l'on trouve toujours, malgré
+la rapidité du faire, le cachet du musicien habile, de l'homme de goût,
+il faut citer et louer particulièrement _l'École concertante_, à quatre
+mains.
+
+Ces douze morceaux symphoniques, de style très varié, sont écrits avec
+un goût irréprochable. Les idées, distinguées, sont rehaussées par une
+mise en œuvre ingénieuse et une grande richesse d'harmonie. Ni
+placages, ni doublures inutiles; les deux parties, également
+intéressantes, concertent de la manière la mieux équilibrée. C'est un
+dialogue suivi, une causerie musicale où s'unissent la science et
+l'esprit. Citons aussi deux œuvres remarquables: les Symphonies op.
+163 et 171, arrangées à deux pianos et à quatre mains par l'auteur
+lui-même; morceaux insuffisamment connus des pianistes contemporains, et
+qui devraient figurer plus souvent sur le programme de nos concerts.
+
+Lefébure a encore écrit plusieurs œuvres saillantes: une sonate
+concertante pour piano et orgue, un quatuor, un quintette, trois
+symphonies pour orchestre, exécutées au Concert Pasdeloup; plusieurs
+pièces vocales pour l'église: _Ave Maria_, _Pie Jesu_, _Ave verum_. Un
+grand nombre de ces morceaux sont restés inédits, malgré leur valeur
+musicale incontestable.
+
+L'organiste-compositeur, qui a tant de fois et si admirablement
+interprété la Méditation de Gounod sur le prélude de Bach, a écrit aussi
+plusieurs arrangements de même nature sur le _Noël_ d'Adam, l'air de
+_Stradella_, l'_Hymne à la Vierge_; mais l'immense succès du morceau de
+Gounod a laissé dans l'ombre toutes les imitations du même genre.
+
+Lefébure a publié plusieurs traités spéciaux pour le grand orgue et
+l'harmonium, ainsi qu'un grand nombre de pièces détachées,
+instrumentales et vocales, pour la musique d'église. Ce résumé montre le
+courage de l'homme et la richesse d'imagination du compositeur. Le
+travail le rendait heureux. Je l'ai vu souvent dans cette période
+d'activité fébrile: il se laissait vivre avec cette confiante sérénité
+que donnent la santé, la jeunesse, les joies du foyer domestique; mais
+déjà il était frappé!... les émotions, les veilles, le travail avaient
+fait germer une maladie de poitrine.
+
+Le mal, combattu d'abord avec succès par le traitement des Eaux-Bonnes
+et un séjour dans le Midi, revint plus intense; une toux persistante
+résistait à tous les remèdes; la compagne dévouée et les amis du
+compositeur ne pouvaient plus se faire aucune illusion. J'ai vu
+Lefébure-Wély à son lit de mort: il avait toute sa connaissance, mais ne
+se trompait pas sur son état, malgré mes protestations et mes assurances
+de guérison prochaine. La phthisie était alors à sa troisième période.
+Quelques jours plus tard, le 31 décembre 1869, Lefébure-Wély succombait.
+
+L'ancien organiste de Saint-Roch repose au Père-Lachaise, près du
+tombeau de Rossini. Le mausolée élevé à sa mémoire par les soins
+désintéressés de M. Baltard, de l'Institut, et du statuaire Chevalier,
+est bien en rapport avec le talent poétique, correct et fin du vaillant
+artiste. Le chiffre de la souscription ouverte par l'initiative des amis
+et admirateurs de Lefébure-Wély pour lui élever ce monument a dépassé
+7,000 francs. L'abbé Lamazou, vicaire de la Madeleine, et notre illustre
+directeur, Ambroise Thomas, ont associé les regrets de la religion et
+ceux de l'art dans une double allocution, où ils ont rendu justice au
+merveilleux talent du virtuose et du compositeur, dont la riche
+imagination et les doigts inspirés éveillaient sous les voûtes de nos
+églises comme un écho des harmonies célestes.
+
+Lefébure avait une physionomie très distinguée. Ses traits fins, bien
+dessinés, d'une régularité parfaite, reproduisaient le type
+aristocratique. Ses belles jeunes filles, dont le talent sympathique
+nous a maintes fois charmé dans l'exécution des symphonies à deux pianos
+et à quatre mains, de leur père, avaient la même perfection idéale des
+lignes du visage. Spirituel, aimable, affectueux, Lefébure-Wély ne
+jalousait le bonheur d'aucun artiste; malgré ses nombreux succès, il
+était resté simple, sans prétention, heureux de voir s'épanouir sous ses
+yeux une famille aimée dont il était l'âme. Lefébure a reçu, jeune
+encore, la croix de la Légion d'honneur et celle de Charles III.
+
+Cette belle et florissante famille a été frappée sans relâche. L'aînée
+des filles, mariée depuis peu d'années, un fils de vingt ans, enfin
+Mme Lefébure, femme de cœur et vaillante artiste, ont à peu
+d'intervalle suivi dans l'éternité le compositeur éminent qui a laissé
+parmi nous une place encore inoccupée. Tout s'unit donc, la fortune et
+le malheur, pour donner au nom de Lefébure-Wély une auréole durable. Au
+premier rang, comme organiste, il restera classé, comme compositeur,
+parmi les maîtres qui ont su allier le charme de la pensée, la
+distinction, le naturel à la science aimable et spirituelle. Il
+appartient à l'école d'Auber et d'Adam. Dans un cadre plus étroit, dans
+un ordre d'idées plus modeste, il s'est attaché à la grâce, à l'esprit,
+à cette ingéniosité d'arrangement et à ces inventions harmoniques qui
+donnent à la musique française le piquant, l'imprévu, le brio.
+Compositeur peut-être léger, mais du moins bien en dehors du dangereux
+courant qui entraîne trop souvent l'école moderne à la recherche d'un
+idéal purement abstrait, prétentieux et très souvent dangereux! On lui a
+reproché d'être aimable: nous le louerons d'avoir été naturel. Ce n'est
+pas un médiocre compliment en ce temps de pathos musical et d'amphigouri
+concentré.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+GORIA
+
+
+La célébrité est une classification générale qui comporte plus d'un
+degré, un terme large qui embrasse toute une série de nuances et de
+distinctions. Il y a d'abord le génie pur, le don divin qui fait les
+grands maîtres, les créateurs. L'originalité dans la conception des
+idées et aussi dans la forme dont elles sont revêtues est encore une
+qualité exceptionnelle, très proche du génie; l'histoire compte les
+tempéraments vigoureux qui ont eu l'élan, le coup d'aile, et sinon la
+victoire complète, du moins la volonté de vaincre et de créer à leur
+tour, en sortant des routes frayées. Ce sont les deux classes les plus
+hautes, celle des hommes de génie et celle des précurseurs. Les artistes
+d'imagination et de goût, mais sans individualité fortement accusée,
+sont moins clair-semés. C'est la troisième catégorie et aussi la plus
+nombreuse. Il n'est donné qu'à peu de privilégiés d'être créateurs,
+d'ouvrir des voies nouvelles, de tracer un sillon où passeront des
+générations entières; mais beaucoup de vaillants travailleurs, à défaut
+d'individualité géniale, se restreignent à l'imitation d'un modèle qui
+répond à leur idéal secret. Ils se forment à son image, s'enrôlent dans
+son école, reprennent, parfois agrandissent sa tradition; ce sont des
+continuateurs et non des plagiaires, souvent d'un grand talent, toujours
+d'un réel mérite dans un rang secondaire. Tel fut Goria, virtuose
+séduisant, compositeur habile, musicien d'imagination, mais dont
+l'esprit s'est rarement élevé aux grandes conceptions artistiques. S'il
+n'a eu ni la puissance, ni peut-être le désir de créer, il a su du moins
+s'assimiler avec beaucoup d'habileté et de tact les procédés des maîtres
+qu'il avait pris pour types de perfection.
+
+Goria (Alexandre-Édouard) naquit à Paris le 21 janvier 1823. On n'a
+aucun détail particulier sur sa famille ni sur sa première enfance. Le
+seul point à noter est le caractère spécial de son éducation. Sa
+vocation fut passive et nullement passionnelle. A l'inverse de la
+plupart des petits prodiges, natures frêles et délicates, douées d'une
+sensibilité précoce et maladive, Goria était un bel enfant, joufflu,
+robuste, aimant la récréation et n'éprouvant pas un attrait irrésistible
+pour les études musicales. En revanche, il était bien doué; une grande
+facilité d'exécution, des mains exceptionnelles, la souplesse et
+l'agilité instinctive des doigts en firent rapidement un pianiste
+suffisamment virtuose pour être présenté au Conservatoire. Entré à notre
+grande école nationale, à l'âge de huit ans, en novembre 1830, il
+passait l'année suivante de la classe de Laurent à celle de Zimmerman.
+Ses progrès extraordinaires lui valurent l'affection de notre maître,
+qui avait une grand sympathie pour les enfants, et comptait toujours
+dans sa classe un groupe de jeunes virtuoses, désolation des vétérans,
+qui ne manquaient jamais de s'écrier: Encore un petit prodige qui va
+nous enlever le prix!
+
+Les succès de Goria n'eurent rien que de normal et de régulier. En 1834,
+il obtenait le second prix de piano; en 1835, le premier. Il continuait
+ses études musicales au Conservatoire jusqu'en 1839, et suivait le cours
+de Dourlen, artiste de valeur, maître sévère mais précieux, dont
+l'affection persistante faisait oublier les boutades parfois originales
+et violentes.
+
+Le temps était venu pour Goria de se produire dans le monde militant des
+artistes et d'aborder la vie doublement active du virtuose et du
+compositeur. Les premiers essais de Goria trouvèrent des éditeurs
+empressés, grâce à l'intervention de Zimmerman, qui, non content de
+produire son disciple affectionné dans ses intéressantes réunions,
+l'aidait encore très puissamment en fondant les premières assises de sa
+clientèle. Ajoutons à l'éloge de Goria, que la réputation acquise
+n'altéra en rien son attachement et sa reconnaissance envers le maître
+qui l'avait si généreusement aidé de ses conseils et de sa haute
+influence. Aussi je me souviens avec un vif plaisir que Zimmerman, après
+sa retraite du Conservatoire, confia de préférence à ses anciens élèves,
+Goria, Lefébure et au grand maître Vieuxtemps le premier essai, le
+manuscrit même de Gounod, l'auteur de la mélodie devenue populaire,
+adaptée au prélude de Sébastien Bach. Le violoniste Herman s'adjoignit
+presque au début à ces interprètes de l'adorable mélodie, si bien
+encadrée dans le canevas harmonique du grand maître allemand, qu'il est
+actuellement impossible de les disjoindre. Le succès de cet arrangement
+fut tel que Gounod dut, pour répondre à l'engouement général, accroître
+les effets et les proportions sonores de son œuvre, soit à l'église,
+soit au théâtre, ce qui permit à Berlioz, dans une boutade acrimonieuse,
+de me dire au courant d'une représentation à bénéfice: «Je ne désespère
+pas d'entendre le prélude de Bach arrangé en cinq actes.»
+
+Recherché, fêté dans les salons et les concerts, Goria conquit
+rapidement la renommée de virtuose habile, et partagea avec V. Alkan, E.
+Prudent, Ravina, Lacombe, Franck, Forgues, etc., tous disciples de
+Zimmerman, l'honneur de représenter l'école française du piano. La
+clientèle du professeur suivit la progression de la renommée du jeune
+maître. Goria se produisait beaucoup dans les réunions musicales, et
+refusait rarement les nombreuses invitations qui lui étaient adressées;
+mais comme la plupart des artistes qui jouissaient alors de la faveur
+toute spéciale des dilettantes de salon, il donnait chaque année un
+concert à son bénéfice, et la dette de gratitude contractée autour de
+lui s'acquittait ainsi avec une extrême régularité.
+
+Goria unit, jeune encore, sa destinée à celle d'une femme charmante,
+instruite et d'une grande beauté. La Providence paraissait réserver au
+brillant artiste de longs jours et un bonheur durable; mais quelques
+années allaient suffire à ruiner ces rêves de jeunesse. La part de
+l'homme lui-même est certainement considérable dans ce rapide
+écroulement. Disons pourtant qu'elle a été exagérée par des critiques
+chagrins. La forte prestance et l'enveloppe un peu fruste de Goria
+cachaient, malgré la lourdeur apparente, un esprit original, dont les
+vives reparties, les saillies humoristiques, étonnaient souvent.
+Beaucoup de ceux qui ont connu imparfaitement Goria, l'ont jugé
+prétentieux, important, plein de son mérite. Cette appréciation fâcheuse
+s'explique par des causes futiles: la grande taille de Goria, une
+réaction naturelle contre la gaucherie de cette corpulence encombrante,
+une réelle timidité que le virtuose cherchait à déguiser sous un air
+d'aplomb, dont l'exagération n'était qu'une maladresse de plus.
+
+Ajoutons que Goria était indulgent et bon; dans les inimitiés qui l'ont
+suivi jusqu'au tombeau, son cœur excellent n'a jamais eu aucune
+responsabilité. Par malheur, les qualités intimes et le mérite
+artistique ne tiennent pas lieu de prudence, de tact et de jugement:
+Goria en fit la cruelle expérience à ses dépens, dans son trop mémorable
+voyage en Espagne.
+
+Les succès retentissants de Prudent et de Gottschalk, de l'autre côté
+des Pyrénées, lui avaient inspiré le désir de voir ce beau pays où les
+artistes de valeur ont toujours reçu le plus sympathique des accueils.
+Muni de nombreuses lettres de recommandation, assuré de concerts
+fructueux, Goria se rendit directement à Madrid, où la haute société lui
+fit une réception enthousiaste. Fêté dans les salons, il ne tarda pas à
+annoncer un grand concert dont les billets furent enlevés en quelques
+heures. Le soir, il y avait salle comble et la brillante assistance se
+préparait à faire ovation au pianiste français, quand un incident vint
+bouleverser les dispositions bienveillantes du public.
+
+Pendant son voyage et depuis son arrivée à Madrid, Goria avait pris des
+notes, non pas des notes musicales, des motifs de chants populaires,
+mais un relevé d'observations plus ou moins humoristiques, plus ou moins
+discrètes, embrassant les usages, les mœurs du pays, se rapportant à
+la beauté des femmes, ne s'arrêtant pas devant les détails de la vie
+intime, le tout résumé dans une lettre adressée à l'officier pianiste
+Viennot, ami intime du virtuose. Cette lettre spirituelle, mais
+intempestive au moment où l'artiste faisait appel aux sympathies du
+peuple espagnol, fut malheureusement communiquée au directeur d'un
+journal encore petit, déjà célèbre, et qui allait devenir bientôt le
+premier organe de la presse légère. Elle fut imprimée, sans qu'on
+calculât l'effet désastreux que devait produire la publication de ce
+factum d'écolier en vacances.
+
+Le journal, arrivé à Madrid, fut lu quelques minutes avant le concert,
+quand le public était déjà dans la salle. Il passa de main en main, de
+loge en loge: un orage s'apprêtait; prévenu à temps, Goria dut quitter
+immédiatement Madrid, le cœur brisé par cette épreuve inattendue. Ce
+fut un double désastre, matériel et moral, dont Goria ne devait jamais
+se relever. Les palpitations de cœur dont il souffrait devinrent plus
+intenses. Son esprit était sombre; plusieurs fois menacé et provoqué,
+il lui semblait avoir toujours un duel en perspective, et, n'étant
+nullement batailleur par tempérament, il vécut ainsi quelques années,
+inquiet, préoccupé, attristé. On évitait, d'ailleurs, de parler à Goria
+de cette déplorable aventure: c'était mettre en cause l'inconséquence de
+son ami intime, et sa générosité naturelle, qui n'a jamais été
+contestable, en souffrait vivement.
+
+Le nombre des arrangements, fantaisies et transcriptions écrites par
+Goria sur les motifs choisis dans les opéras modernes est considérable:
+il prouve la grande facilité du compositeur et la popularité de son nom,
+qui avait une valeur commerciale. A l'apparition de chaque nouvelle
+œuvre lyrique, les éditeurs s'empressaient de demander à l'artiste
+préféré des amateurs de musique brillante, une fantaisie de concert et
+de salon. Ces pièces de piano rapidement charpentées pour les besoins de
+la vente, presque improvisées, sont correctement écrites, car Goria
+avait fait de bonnes études harmoniques; mais, tout en louant l'habileté
+de l'arrangement, le choix heureux des motifs mis en œuvre et leur
+variété, il faut faire des réserves sérieuses au point de vue de la
+facture. Le virtuose tient avant tout à faire montre des motifs choisis
+ou imposés, les transitions et les soudures sont trop apparentes; les
+traits et variantes sont bien sous les doigts, mais l'originalité de
+conception et de plan fait souvent défaut.
+
+Goria procède évidemment de Thalberg et de Prudent, dont il était l'ami
+et l'émule. Mais ses compositions de concert et de salon n'ont ni le
+mérite de facture ni l'ingéniosité habile des deux maîtres qu'il avait
+pris pour type. Nous devons pourtant citer avec éloge comme des morceaux
+très réussis pour les salons et nullement démodés les fantaisies
+suivantes: _Souvenir du Théâtre-Italien_, fantaisies sur _Belisario_, le
+_Trovatore_, _Marie Stuart_, _Semiramide_, _le Pardon de Ploërmel_, _les
+Monténégrins_, _le Pré aux Clercs_ et son beau finale de _Lucrezia
+Borgia_.
+
+Les premiers succès populaires de Goria ont été: Première et deuxième
+étude en _mi_ bémol, charmantes bluettes, imitées des procédés de
+Thalberg puis plusieurs morceaux, valses, rêveries, un sérénade de
+concert pour la main gauche seule, et plusieurs études de salon. Ces
+pièces élégantes, de difficulté moyenne, que Goria exécutait avec une
+rare perfection et un brio merveilleux, firent adopter sa musique par la
+foule nombreuse des amateurs qui visent à l'effet et recherchent le
+succès sans vouloir s'imposer un travail trop sérieux.
+
+Les transcriptions de _Sombres Forêts_, _Una Furtiva Lagrima_, _les
+Plaintes de la jeune fille_ et _Marguerite au rouet_, de Schubert, sont
+parfaitement réussies. Signalons encore sa transcription variée de _la
+Pavane_, air de danse du XVIe siècle. Goria a aussi, suivant le goût
+prédominant de l'école moderne, écrit un certain nombre de pièces
+caractéristiques et pièces de genre; citons de mémoire un beau caprice
+_Allegrezza_, _l'Attente_, _Amitié_, _le Calme_, _Addio_, pièces
+expressives, d'un beau sentiment musical; villanelle, saltarelle,
+_Sorrente_, _la Chasse_, et sa chanson mauresque, œuvres plus
+légères, mais qui ont un réel cachet d'originalité, sans parti pris
+d'imitation. La verve de la jeunesse étincelle dans la plupart de ces
+jolis morceaux où l'inspiration vraie s'affirme avec bonheur: mais nous
+devons une mention toute particulière, dans cette nomenclature rapide de
+l'œuvre de piano laissée par Goria, à la série d'études de style et
+de mécanisme, publiées sous le titre: _le Pianiste moderne_, op. 72.
+Nommons encore avec éloges les six grandes études artistiques, op. 63,
+adoptées par le comité des études du Conservatoire.
+
+Si notre cher et regretté confrère eût pris toujours le temps d'écrire
+des œuvres semblables, son nom fût devenu populaire dans
+l'enseignement, comme ceux des maîtres autorisés de l'école moderne.
+Parmi les recueils d'études que nous venons de mentionner, citons celles
+qui ont pour titre: _Danse villageoise_, _Idylle_, _Marche tcherkesse_,
+_Toccata_, _les Arpèges_, enfin _Jour de printemps_, _le Tournoi_ et _la
+Fuite_, caprices poétiques où le brillant pianiste s'est élevé à la
+hauteur des compositeurs de genre les mieux inspirés.
+
+Goria se distinguait entre tous les virtuoses de notre génération par la
+belle sonorité qu'il tirait du piano. Sans brutaliser l'instrument, et
+par la seule pression intelligente du clavier, il obtenait une ampleur
+de son qui n'appartenait qu'à lui. Il se servait de la pédale avec
+beaucoup d'art et de tact, et savait aussi opposer les contrastes
+heureux de douceur et de grâce aux effets puissants qu'il possédait
+mieux qu'aucun pianiste. J'ai bien souvent, dans l'intimité et dans les
+concerts, entendu Goria et applaudi à ses succès. En l'écoutant, on
+était sous le charme de sa virtuosité élégante, facile, pleine de goût,
+mais il fallait oublier sa prestance de géant, qui faisait dire au
+spirituel et caustique Ravina que Goria était tambour-major dans le
+régiment des pianistes.
+
+Goria n'avait ni la physionomie d'un Adonis, ni les traits étirés des
+virtuoses poitrinaires; il était bien réellement au pôle opposé; sa
+charpente vigoureuse supportait de larges épaules et une forte tête aux
+contours épais. Les traits arrondis, empâtés et mous, n'affirmaient ni
+la volonté, ni l'énergie, mais beaucoup de bonhomie. Seuls, le regard
+assuré, la démarche altière, les moustaches toutes militaires, lui
+donnaient une apparence martiale qui contrastait avec son caractère
+doux, presque débonnaire.
+
+Le 6 juillet 1860, Goria succombait, à trente-sept ans, aux suites d'une
+congestion cérébrale et d'un anévrisme; sa jeune femme devait le suivre
+quelques années plus tard, atteinte elle-même d'une cruelle et
+douloureuse maladie. Les amis de l'artiste enlevé si prématurément, et
+il en avait de sincères, en ont gardé un souvenir durable. Comme
+compositeur, il n'a pas marqué une trace profonde, mais ses morceaux de
+salon, élégants, brillants, à effet, resteront au répertoire. Comme
+virtuose, il a soutenu l'honneur de l'école moderne. Vaincu de la vie
+artistique, insuffisamment armé pour la bataille, on peut dire de Goria
+qu'il a succombé jeune, mais qu'il est tombé au premier rang.
+
+
+
+
+XXIX
+
+CZERNY
+
+
+Les maîtres savants, modestes, habiles et dévoués, qui consacrent leur
+vie à l'enseignement, sans autre ambition que celle d'élever le niveau
+des études, sans autre désir que celui d'initier la jeunesse aux beautés
+de l'art, remplissent une mission égale au rôle des plus grands
+virtuoses. Les exécutants hors ligne ne sont pas toujours les meilleurs
+professeurs, tandis que beaucoup d'artistes de valeur ont renoncé à des
+succès éclatants et certains, pour se dévouer tout entiers à un devoir
+plus modeste. Louis Adam, Zimmerman, Pradher, Mme Farrenc, Henri
+Herz, Kalkbrenner, et enfin Czerny ont bien mérité de l'art,
+non-seulement en lui prêtant l'appui de leur science, mais encore en lui
+sacrifiant leur renommée de virtuose, en renonçant à ce que nous
+appellerons la mise en scène de leur talent.
+
+Charles Czerny, le maître célèbre, le compositeur si populaire dans
+l'enseignement technique et pratique du piano, était né à Vienne le 21
+février 1791. Son père, musicien modeste, originaire de Nimbourg, en
+Bohême, s'était fixé à Vienne depuis 1785. Peu fortuné, sans attaches
+parmi les célébrités musicales, Wenceslas Czerny dut se consacrer
+lui-même à l'éducation de son enfant. Grâce à cette direction constante
+et à l'étude des grands maîtres anciens, Séb. et Em. Bach, Scarlatti,
+Hændel, Clementi, le jeune Czerny acquit une exécution brillante et un
+bon style. Un peu plus tard, le virtuose s'éprit d'une véritable passion
+pour les œuvres de Beethoven, qui, en mainte circonstance, lui
+témoigna de vives sympathies. La lecture attentive de nombreux traités
+didactiques et la mise en œuvre des préceptes donnés par les maîtres
+de la composition suffirent à l'intelligent musicien pour lui permettre
+d'écrire un grand nombre de morceaux qu'il eut la sagesse de conserver
+longtemps en portefeuille.
+
+Obligé dès l'âge de 14 ans de prendre une part active à la vie
+laborieuse de son père, Czerny n'eut plus exclusivement la virtuosité
+pour but. Il commençait son long apprentissage du professorat, carrière
+en apparence sacrifiée, mais où il devait s'illustrer par ses nombreux
+ouvrages théoriques et pratiques, comme par des élèves formés à son
+enseignement: Liszt, Thalberg, Dœlher, Stephen Heller, pour ne citer
+que les plus célèbres. Volontairement et strictement confiné dans le
+cercle de la vie pédagogique, il eut du reste dès le début une
+consolation et un encouragement mérités, les sympathies et la confiance
+des grandes familles viennoises, polonaises et hongroises. A trente
+ans, il occupait déjà une des principales situations dans le corps
+enseignant. Le succès de ses premières compositions acheva de
+populariser son nom; tous les éditeurs se disputaient ses arrangements.
+Ajoutons qu'une rétribution très minime soldait souvent des pièces
+écrites à la hâte et sans aucun souci de la perfection.
+
+Le nombre des compositions de Czerny, fantaisies, sonates, concertos,
+rondos, airs variés, à quatre mains et concertantes pour piano et
+instruments divers, atteint un chiffre vraiment fabuleux: près de 1,100;
+et plusieurs centaines sont restées en portefeuille. Mais cette facilité
+prodigieuse, dont Czerny a souvent abusé, fait que l'œuvre si
+considérable du maître viennois n'a pas, au point de vue de la
+correction, toute la valeur que l'on serait en droit d'attendre d'un
+maître aussi renommé pour ses belles et nombreuses collections d'études.
+Celles-ci, au contraire, d'un goût parfait, offrent aux élèves
+d'innombrables formules de traits ingénieux, variés, brillants et
+toujours d'un excellent travail.
+
+Distinguons cependant parmi les petites pièces faciles, récréatives,
+amusantes pour les commençants, les sonatines et rondos publiés par S.
+Richault portant les numéros d'œuvre, 49, 72, 207, 231, 104, 163,
+167, 313. Le catalogue de Richault donne une nomenclature complète, et
+mon _Vade mecum_ un choix parmi ces nombreuses pièces qui, si elles ne
+brillent pas toutes sous le rapport de l'originalité, sont bien sous la
+main et la plupart doigtées avec soin.
+
+Dans un ordre de difficultés un peu plus élevé, citons les variations
+op. 14 qui ont eu un grand succès, op. 296, _la Douceur_, rondo élégant,
+322 et 323, deux rondos brillants et caractéristiques dans le sentiment
+musical des différentes nationalités de l'Europe, op. 181 à 192. Nommons
+encore le thème allemand op. 9, la cavatine de _Zelmira_ et les rondinos
+op. 21 et 22.
+
+Les op. 749 et 750, cahiers d'études faciles, progressives et
+brillantes, méritent encore d'être recommandés, ainsi que l'op. 299,
+études de vélocité, et l'op. 834, nouvelle école de vélocité; l'_Art de
+délier les doigts_, op. 699; le perfectionnement, le style, op. 755 et
+756, l'École d'exécution moderne, op. 837, sont encore d'excellents
+ouvrages. L'École des ornements, l'École du _legato_ et du _staccato_
+contiennent d'excellentes études spéciales. Quant aux petites études
+pour la main gauche, elles sont loin d'avoir le mérite des grandes,
+c'est un ouvrage écrit à la hâte. N'oublions pas les nombreux recueils
+d'exercices très faciles, progressifs et difficiles op. 777, 139, 453,
+599, les populaires Exercices journaliers, op. 337, l'École du virtuose,
+op. 365, deux bons cahiers de traits brillants de formules et de
+mécanisme se prêtant à être accentuées et nuancées, enfin quatre
+recueils de passages doigtés, choisis dans les œuvres des maîtres
+anciens et modernes et caractérisant leur style.
+
+La grande méthode de Czerny, en trois parties, est une œuvre qui
+justifie la réputation du professeur, si célèbre en Allemagne, si
+populaire en France. L'auteur y a condensé en nombreux exemples, en
+précieux conseils, sa longue expérience de l'enseignement, expérience
+commencée à quatorze ans et continuée jusqu'à soixante-dix.
+
+Parmi les œuvres d'un mérite réel de facture, il faut mentionner tout
+particulièrement l'École du style sévère op. 89, caprice à la fugue, la
+grande sonate d'étude, op. 268, le nouveau _Gradus ad Parnassum_,
+l'École de la main gauche, grandes études de beau style et d'un bon
+travail. L'étude en trille sous forme de rondo est une excellente pièce
+spéciale très bien faite; 1er, 2e et 3e concertinos, op. 27,
+fantaisie dédiée à Beethoven, les neuf grandes sonates, op. 7, 13, 57,
+65, 76, 124, 143, 144, 145, les concertos avec orchestre, op. 28 et 214.
+Nous devons encore signaler les belles et bonnes réductions à quatre
+mains, des symphonies de Beethoven, quatre grandes fantaisies à quatre
+mains; inspirées des romans de Walter Scott, huit scherzi dédiés à
+Chopin, op 556. Cette énumération très succincte des œuvres les plus
+connues de Ch. Czerny laisse dans l'ombre une quantité d'ouvrages
+intéressants, mais il faut nous réduire et faire un choix.
+
+Fétis, dans l'article consacré à Czerny, inscrit aussi à l'actif du
+compositeur 24 messes avec orchestre, 4 requiems, 300 graduels ou
+motets, quatuors, quintettes et même des symphonies, l'ensemble formant
+un total de 400 œuvres manuscrites non gravées. Nous pouvons y
+ajouter les nombreuses réductions, pour piano, d'opéras, d'oratorios, de
+symphonies, d'ouvertures, la traduction en allemand de l'_Art du chant_
+de Thalberg[7], des traités de contre-point et de composition de Reicha,
+travail colossal qu'on a peine à comprendre en songeant qu'il répond
+seulement aux loisirs du professeur, qui pendant longtemps a donné
+chaque jour douze heures de leçons.
+
+Aucun maître, d'ailleurs, n'a écrit un pareil nombre d'études spéciales
+au point de vue purement pédagogique; les petites et les grandes études
+de la vélocité, l'_Art de délier les doigts_; petites et grandes études
+de la main gauche, école des ornements, école du style sévère, nouveau
+_Gradus ad Parnassum_, études spéciales pour le trille, les gammes
+chromatiques, les tierces, etc. On compte plusieurs milliers d'études
+élémentaires progressives, de moyenne force et difficiles, publiées par
+Czerny. Ses exercices journaliers, son École du virtuose, ses Exercices
+de passages doigtés, extraits des œuvres de tous les maîtres anciens
+et modernes, forment un arsenal de traits; ses sonates spéciales, ses
+_allegri_ de bravoure, résumant les grandes difficultés d'exécution,
+complètent cette école du mécanisme, étudié sous tous ses aspects avec
+une habileté incomparable et la sûreté de main que donnent soixante ans
+de professorat.
+
+Czerny, sollicité par de nombreux éditeurs, a recommencé plusieurs
+séries d'études du même degré de force, sans toutefois se copier. Tout
+en reconnaissant l'ingéniosité des variantes, nous ne pouvons approuver
+ce procédé mercantile qui donne à l'œuvre déjà parue une publication
+rivale de même nature. Les maisons Richault, Brandus, Leduc ont toutes
+les trois des collections importantes d'études visant le même genre de
+difficulté: le mécanisme, l'agilité, l'accentuation délicate ou
+brillante.
+
+Czerny m'a fait l'honneur de me dédier deux recueils d'études de
+perfectionnement, style moderne. Cet ouvrage, écrit avec soin, contient
+plusieurs pièces charmantes et d'une réelle élégance. Czerny savait et
+pouvait toujours, quand il y mettait le temps, écrire avec une grande
+pureté des œuvres de valeur.
+
+Mais l'extrême facilité naturelle a été son écueil. L'éditeur Richault
+m'a affirmé que le compositeur viennois avait toujours sur son bureau
+plusieurs ouvrages commencés. Il passait de l'un à l'autre, allait d'une
+sonate à un recueil d'études, laissant seulement à la page écrite le
+temps de sécher. On comprendra sans peine que ce tour de force
+d'exécution ait exercé une influence parfois désastreuse sur la nature
+des idées ou sur la pureté de la forme; des œuvres aussi improvisées,
+et en même temps aussi décousues, brillent rarement par l'inspiration et
+la logique des combinaisons. Si l'immense réputation de Czerny et la
+quantité de travail accumulé pendant plus d'un demi-siècle de
+professorat permettaient quelque sévérité, on pourrait le comparer,
+dans la plupart de ses productions hâtives, à un avocat bien doué,
+gardant la parole pendant des heures entières, éblouissant ses
+auditeurs, mais n'arrivant pas à émouvoir parce qu'il parle sans
+conviction pour le seul plaisir de l'oreille.
+
+Cette exubérante passion qui dominait Czerny, et l'entraînait à jeter
+ses idées musicales à tous les vents, sans choix préliminaire, sans
+autre mise en œuvre qu'un travail superficiel, fait du maître
+viennois à la fois le plus fécond et le plus inégal des
+compositeurs-pianistes. La grande majorité de ses œuvres est déjà
+sortie du courant musical. A part les recueils d'études spéciales,
+quelques sonates, les excellentes transcriptions symphoniques et
+vocales, les compositions pour piano de Czerny sont démodées et portent
+les marques d'une vieillesse précoce. C'est, du reste, un sort commun à
+la foule innombrable des arrangements écrits pour satisfaire les goûts
+du public, éphémères et frivoles comme lui. Les œuvres durables
+visent un autre but, mais s'élaborent plus lentement.
+
+Producteur excessif, Charles Czerny a encore eu un homonyme dont le
+bagage musical est venu frauduleusement s'ajouter au sien, Joseph
+Czerny, comme lui pianiste, compositeur et de plus éditeur. Profitant de
+la similitude de nom et de la célébrité conquise par le maître viennois,
+ce contrefacteur médiocre fut pris à son tour d'une fièvre de
+composition, malgré la faiblesse de son éducation musicale, et publia
+sous le nom de Czerny un assez grand nombre de fantaisies et
+d'arrangements. Supplément fâcheux dont il faut en toute justice
+décharger la mémoire de l'infatigable compositeur.
+
+Charles Czerny est mort à Vienne en juillet 1855, après une carrière qui
+n'offre aucun incident particulier, vouée tout entière à l'enseignement
+et à la composition. Sa vocation pour le professorat ne lui avait pas
+permis d'acquérir une sérieuse réputation de virtuose; c'était pourtant
+un pianiste brillant et de bonne école, qui eût pris place sans aucun
+doute au premier rang des exécutants.
+
+Sans être misanthrope, Czerny vivait peu au dehors. Il exerçait chez lui
+ses qualités d'homme aimable, distingué, affable, accueillant avec
+politesse les artistes de passage et les virtuoses qui lui étaient
+présentés, brusquant en revanche les visiteurs importuns qui venaient
+interrompre la leçon ou l'œuvre commencée. On comprend sans peine
+quelle économie de temps réclamait cette production colossale dont le
+catalogue de Czerny est le témoignage authentique.
+
+Un pareil labeur excuse largement Czerny d'avoir fui les relations
+banales que subissent trop souvent les artistes obligés de sacrifier une
+partie de leur temps aux convenances mondaines. Faut-il, comme
+l'accusent quelques biographes, attribuer à un autre sentiment, celui de
+l'ordre et de l'économie poussés à l'extrême, l'isolement relatif dans
+lequel vivait Czerny? Ici encore le maître viennois aurait une excuse
+toute naturelle: le souvenir d'une jeunesse peu fortunée, où le travail
+était nécessaire pour la subsistance de chaque jour, et le désir d'une
+vieillesse tranquille, exempte des soucis matériels. Le bon et illustre
+Haydn se montrait lui-même, dans les dernières années de sa longue et
+laborieuse existence, très préoccupé de savoir si ses modestes économies
+le laisseraient à l'abri du besoin.
+
+Charles Czerny était d'un extérieur très simple et d'allures un peu
+bourgeoises. Sa physionomie à l'ovale allongé, au nez aquilin, à la
+bouche grande et au menton arrondi, était fortement germanique, avec un
+mélange de bonhomie et d'énergie. Les yeux vifs et brillants
+amortissaient leur éclat sous de larges verres de lunette.
+
+Au moral, Czerny avait de l'esprit, beaucoup de tact, et malgré sa vie
+solitaire, il n'était nullement étranger aux délicatesses sociales. J'ai
+reçu de lui, il y a vingt-quatre ans, une lettre de dédicace très
+élégamment écrite, et qui n'indique pas le misanthrope atrabilaire que
+certains esprits chagrins ont cru voir.
+
+L'œuvre de Czerny laisse une large part à la critique, et nous
+l'avons prouvé. Mais, pour apprécier avec justice le mérite de l'auteur,
+il faut isoler de cet immense bagage musical où le maître a usé jusqu'à
+l'abus de sa facilité naturelle, les œuvres choisies où l'on trouve
+souvent d'heureuses inspirations, une grande habileté de main et la
+belle facture des maîtres. Nous avons indiqué nos œuvres préférées:
+il en est d'autres qui valent une recherche au milieu des innombrables
+productions de Czerny. Le nom du compositeur viennois n'est pas de ceux
+qui peuvent disparaître entièrement de l'histoire musicale. Il a sans
+doute laissé moins de vide après sa mort qu'il n'avait tenu de place
+pendant sa vie; mais la popularité lui a coûté si cher qu'il serait
+cruel de la lui reprocher indéfiniment. Ce sera en même temps la
+punition et le salut de ce talent inépuisable de survivre, non par
+l'ensemble de son œuvre, d'un caractère si universel, mais par
+certains côtés spéciaux, les moindres peut-être dans la pensée du
+compositeur.
+
+
+
+
+XXX
+
+LISZT
+
+
+Si la gloire de Chopin peut se comparer à une étoile perdue dans les
+profondeurs du ciel, brillant d'une lueur adoucie, voilée, par le temps
+et la poésie des souvenirs, d'une auréole tremblante et mélancolique,
+celle de Liszt ressemble à un astre éclatant, dont le seul défaut est
+peut-être le manque d'éloignement et la prodigalité de rayons. Artiste
+prédestiné entre tous, comblé des dons de la Providence, armé en guerre
+pour toutes les luttes, doué d'une merveilleuse faculté d'assimilation,
+rempli d'aspirations audacieuses vers le beau et vers l'inconnu, soutenu
+par une organisation physique et morale extraordinaire, possédant enfin
+des moyens d'exécution exceptionnels, Liszt a eu toutes les bonnes fées
+à son berceau. Dans le domaine de la virtuosité, un seul artiste,
+Paganini, peut être mis sur la même ligne pour la voie suivie, et pour
+la perfection atteinte dans le domaine de la difficulté vaincue. Le
+célèbre violoniste et le pianiste illustre ont cherché les mêmes effets,
+provoqué le même enthousiasme par le charme inexprimable de leur
+poétique interprétation. Idoles du public l'un et l'autre, ils ont tous
+deux sacrifié plus d'une fois à ce fétichisme, et gâté leur prodigieux
+talent pour maintenir leur incomparable renommée. Ils ont eux-mêmes
+augmenté par des moyens factices l'éclat de cette lumière parfois
+excessive, que le temps, d'ailleurs, se chargera d'adoucir.
+
+Né le 22 octobre 1811, à Rading, village de Hongrie, près Pesth, Franz
+Liszt entra dès l'âge de neuf ans dans la grande famille des enfants
+prodiges. Son père, bon musicien, pianiste d'une certaine valeur, guida
+ses premières études avec tout le soin que méritait cette organisation
+d'élite. Bientôt la famille de Liszt vint s'établir à Vienne, pour
+continuer dans de meilleures conditions l'éducation musicale du jeune
+virtuose. A la suite d'un concert, où Franz Liszt produisit une
+sensation profonde, son père, poussé par l'amour de l'art, obéissant
+peut-être aussi à la tradition de la plupart des familles où la
+Providence a fait naître un virtuose, mit aussitôt en scène ce
+merveilleux talent, et le conduisit de concert en concert, à Paris, à
+Londres, dans le midi de la France, récoltant de grands succès--et de
+belles recettes.
+
+Nous avons hâte de traverser cette période d'exploitation hâtive et
+dangereuse, pour arriver à l'époque où Liszt put dégager son
+individualité. Sa nature mobile, impressionnable, contemplative, le
+portait déjà à une grande exaltation religieuse. Mais ses études
+musicales n'étaient pas terminées. En 1823, sa famille venait s'établir
+à Paris, et son père cherchait à le faire admettre au Conservatoire,
+pour y suivre le cours de contre-point de Cherubini. Notre grande École
+ouvrait alors difficilement ses portes aux étrangers, et Liszt ne fut
+pas reçu. Il avait déjà eu, à Vienne, quelques conseils de composition
+de Salieri; la direction de Cherubini aurait sans doute exercé une
+salutaire influence sur les tendances un peu vagabondes de son talent
+vers l'inconnu et la bizarrerie artistique, parfois si différente de
+l'originalité. Il fallut se rabattre sur Reicha, autre grand maître,
+mais dont le mode d'enseignement différait des procédés de Cherubini. On
+peut douter d'ailleurs que le brillant virtuose, tout à ses études
+spéciales d'exécution, souvent interrompues par ses nombreux concerts,
+ses fréquents voyages, ait profité d'une manière suivie des conseils de
+Reicha.
+
+Les triomphes du pianiste étaient du reste de nature à l'étourdir, et
+son organisation musicale lui avait valu de si puissants protecteurs que
+l'Académie royale de musique exécuta un opéra en un acte de Liszt, _le
+Château de l'Amour_, le 17 octobre 1825. Ce début audacieux trouva un
+public bienveillant, mais n'obtint qu'un succès d'estime.
+
+Les tendances religieuses continuaient à dominer dans cette âme
+impressionnable. Le brillant virtuose s'abandonna pendant quelque temps
+aux pratiques d'une dévotion exagérée, que son directeur avait peine à
+contenir. A la fois ardent et contemplatif, le mysticisme tournait chez
+lui à la passion véritable. Son père, voulant l'arracher à ce courant
+d'idées qui le détournait de la vocation musicale, le conduisit pour la
+troisième fois en Angleterre.
+
+A son retour de Londres, Liszt eut la douleur de perdre ce père un peu
+autoritaire mais dévoué, qui avait été son premier maître et dont la
+tutelle ne péchait que par excès d'attachement, caractère général des
+pères d'enfants prodiges. Ces chers petits êtres finissent par devenir à
+leurs yeux ou des instruments de fortune ou des messies qu'il faut
+adorer à deux genoux; tous les enthousiasmes leur sont dus. Cette mort
+prématurée affligea profondément Liszt et le ramena de nouveau aux idées
+religieuses. L'époque était favorable à ce courant. Les missions, le
+jubilé avaient remué profondément la France. Liszt vécu ainsi quelques
+années avec sa mère, tout au travail et aux pratiques religieuses, dans
+une maison appartenant à l'hospitalière famille Érard. Sa virtuosité,
+déjà extraordinaire, gagna encore pendant cette période de recueillement
+une puissance, une concentration hors de pair, un mécanisme incomparable
+lui permettant de tout oser: il n'existait plus de difficultés pour lui;
+je n'ai jamais vu un lecteur comparable, sauf peut-être mon élève
+Weigand, un jeune Allemand, et Jules Cohen, l'accompagnateur
+incomparable.
+
+Soit lassitude, soit changement dans la nature des idées, soit enfin que
+l'heure des passions humaines eût sonné, Liszt brisa vers 1835 avec son
+isolement mystique et rentra dans le monde militant, où de véritables
+triomphes accueillirent sa réapparition; il fit bientôt une excursion
+en Suisse, ou plutôt un long séjour: nous n'avons pu savoir si ces
+années de pèlerinage furent entièrement consacrées à la contemplation de
+la nature, et si le grand artiste n'avait pas un autre foyer
+d'inspiration musicale. Mais, dès son retour à Paris, Liszt publia une
+série de compositions pour piano, morceaux qui firent sensation et
+produisirent un grand effet dans les concerts.
+
+La religiosité était loin. Renonçant à vivre en ascète comme son ami
+Urhan, le célèbre alto de l'Opéra, Franz Liszt se jetait dans le monde
+avec la même ardeur qu'il avait mise à fréquenter les églises. Nous
+tournerons rapidement les feuilles du livre de sa vie intime. Il a mis
+lui-même au grand jour ces longues affections et les relations
+passagères qui contiennent ce côté personnel de son histoire. Disons
+seulement que, semblable à certains météores, Liszt, dans sa longue
+course errante à travers l'Europe, a entraîné plus d'un satellite à sa
+suite, plus d'une étoile terrestre, cortège lumineux où brillent les
+astéroïdes de toute grandeur. La riche et puissante organisation du
+poète-musicien, les séductions irrésistibles de son esprit, le
+rayonnement de son immense réputation, les honneurs dont il était
+comblé, l'atmosphère d'adulation qui flottait autour de lui, enfin sa
+nature fascinatrice et passionnée lui ont valu des attachements ardents,
+qui ont fait à la fois le bonheur et l'instabilité de sa vie. Il n'entre
+pas dans le cadre restreint de ce portrait de retracer les péripéties
+mouvementées de cette existence brillante mais romanesque, où les
+agitations passionnelles ont tenu une si large place. Il est toujours
+délicat de soulever des voiles aussi intimes et, seul, le grand artiste
+pourrait faire, en pleine connaissance de cause, le choix nécessaire
+dans cette moisson de souvenirs. Associons seulement le nom de Liszt à
+celui d'une femme d'esprit supérieur, qui s'était fait une place
+brillante et durable au premier rang de la littérature contemporaine:
+Daniel Stern.
+
+De 1837 à 1848, la vie de Liszt s'est passée en voyages incessants à
+travers l'Europe. Séjournant quelques mois dans les grands centres,
+visitant Vienne, Londres, Madrid, Moscou, Berlin, Milan, Rome, Paris,
+Constantinople, Lisbonne, il retrouvait partout le même enthousiasme.
+Louis Enault, voyageant en Hongrie à la même époque, m'a dit avoir été
+témoin d'ovations touchant au délire. Le diapason de l'enthousiasme
+était si élevé, que le célèbre artiste ne savait plus où se réfugier
+pour échapper aux effusions de ses compatriotes. Oriflammes, bouquets,
+députations, harangues, arcs de triomphe, rien ne manquait à cet
+appareil digne d'un souverain. Liszt devait retrouver cette popularité
+dans vingt capitales, et il lui fallut une véritable puissance
+intérieure, une grande domination de lui-même pour ne pas devenir fou
+d'orgueil au milieu de cette adulation générale.
+
+Dès 1844, Liszt avait été nommé maître de chapelle du grand-duc de
+Saxe-Weimar; mais ses voyages ne lui permettaient pas de remplir
+assidûment ses fonctions. En 1848, pour éviter les agitations de la
+politique, il revint prendre la direction définitive de la chapelle et
+du théâtre. Grâce aux vives sympathies et à la protection du grand-duc,
+il put bientôt réaliser toutes les réformes musicales qu'il avait rêvées
+pour ce petit paradis terrestre de Weimar. Chant et orchestre, tout fut
+réorganisé en sous-œuvre. Une véritable pléïade d'artistes, disciples
+ardents et convaincus du maître, venaient demander ses conseils, et
+transformaient la petite résidence en pays lumineux, en véritable foyer
+de l'art. Il convient d'ajouter que ce cénacle d'imaginations ardentes,
+désireuses du nouveau, de volontés énergiques souvent dévoyées, devait
+avoir pour résultat la préconisation d'un système contestable, où le
+simple, le vrai et le beau ne sont pas toujours en première ligne.
+
+L'école de Weimar a produit une philosophie musicale qui remplace
+l'inspiration mélodique par la longueur des récits, les accents déclamés
+par des cris, le sentiment tonal par des harmonies souvent incohérentes;
+Liszt a été sinon l'inventeur, au moins le protecteur et en quelque
+sorte le metteur en scène de Wagner. C'est grâce à l'initiative, à la
+persévérante volonté du grand virtuose que le _Tannhäuser_ et
+_Lohengrin_ ont été représentés à Weimar. Apôtre convaincu du drame
+lyrique, wagnérien, Liszt a travaillé pendant de longues années à
+l'établissement de cette foi nouvelle, dont les partisans sont cependant
+restés en petit nombre, même en Allemagne.
+
+Liszt a demeuré plusieurs années à Rome avant de retourner en Hongrie.
+De sérieux projets de mariage avec une princesse russe l'y retenaient,
+mais un divorce était nécessaire sous l'approbation de l'empereur de
+Russie, et l'opposition du czar mit à néant ce rêve de bonheur et de
+repos. Chagriné, désillusionné de la vie, Liszt parut un instant vouloir
+renoncer au monde pour se vouer à l'existence monastique. Cet horizon
+restreint ne pouvait suffire à une nature aussi ardente, et la
+résolution _in extremis_ du grand virtuose fut moins sérieuse que ne le
+redoutaient ses amis. Malgré le poids des ans, le vieil homme n'était
+pas mort, et il revint bientôt aux splendeurs, aux adulations, au
+travail fébrile indispensables à sa vie.
+
+Avant de retourner en Allemagne et en Hongrie, où la faveur impériale
+l'a fait intendant et _comte_ de la musique, Liszt a séjourné quelques
+mois à Paris. Nous l'avons entendu à cette époque chez notre maître et
+ami Halévy, ainsi que chez Rossini. C'était toujours le même grand
+artiste, amoureux de la gloire et du bruit, aimable, galant, ayant,
+suivant la circonstance, le mot fin et la repartie gauloise, ne
+dédaignant aucune des créations de Dieu et des beautés de la nature. Je
+citerai à ce propos un mot charmant adressé à une jeune et jolie femme
+par l'abbé Liszt, en soirée chez Rossini. Le célèbre artiste, incliné
+très sensiblement sur les magnifiques épaules de Mme de X... en
+toilette de bal, était plongé dans une extase fort humaine, silencieuse
+mais intense. La jeune femme tressaillit tout à coup en saisissant ce
+regard: «Eh bien! Monsieur Liszt»; mais le galant virtuose, sans se
+troubler: «Pardon, Madame, je regarde s'il vous pousse des ailes.» Le
+regard était une flatterie et la réponse un compliment; Liszt ne fut pas
+pardonné, mais admiré. Il est fait à ce genre d'indulgence.
+
+On voit qu'en prenant la soutanelle, Liszt n'a pas absolument renoncé au
+monde, à ses pompes et à ses œuvres. _Transit gloria mundi_ n'est pas
+sa devise. Ceux qui veulent connaître à fond les côtés humains de cette
+merveilleuse individualité, peuvent prendre le livre de «Robert Franz»,
+pseudonyme si clair. L'ex-grande dame qui a publié ce petit volume de
+confessions intimes, a peint le célèbre artiste avec l'amertume d'un
+cœur blessé, mais elle l'a saisi sur le vif, et le montre dans des
+proportions humaines qui sont le principal attrait du livre. Pour ceux
+que le musicien intéresse seul, l'article biographique de Fetis, un des
+meilleurs et des plus complets qu'il ait publiés, contient des
+renseignements artistiques et biographiques d'une autre nature et d'un
+ordre parfait.
+
+Liszt excelle dans les transcriptions, réductions de l'orchestre ou du
+chant au piano. Il est impossible de mettre plus d'exactitude et
+d'ingéniosité dans la reproduction. Son travail, d'un fini et d'un
+précieux incomparables, tend à ne rien omettre; les dessins variés de
+l'orchestre, les timbres des divers instruments, les effets de sonorité,
+tout cet ensemble merveilleux d'homogénéité et pourtant si compliqué de
+la symphonie, Liszt a su le condenser, le remanier pour le piano, cet
+orchestre en miniature. Rien de plus habile en ce genre que ses
+transcriptions des symphonies de Beethoven. Liszt, il y a vingt-cinq
+ans, a eu le courage d'exécuter une de ces symphonies à la salle du
+Conservatoire; les échos du temple ont tressailli de tant d'audace, mais
+la tentative du grand virtuose a parfaitement réussi; il a tenu son
+auditoire sous le charme puissant de son exécution et de son
+intelligence détaillée du chef-d'œuvre.
+
+Les _lieder_ de Schubert, Mendelssohn, Robert Schumann, Meyerbeer,
+Mercadante, Rossini, Beethoven forment une riche collection, très utile
+à étudier; dans le même ordre d'idées, nous citerons comme des
+réductions du plus grand intérêt le septuor de Beethoven, ses
+symphonies, celles de Berlioz, les ouvertures du _Freischütz_,
+d'_Obéron_, de _Jubel_, du _Roi Lear_, du _Carnaval Romain_, de
+_Guillaume Tell_, etc.: toutes ces transcriptions sont d'une habileté de
+main extraordinaire, mais aussi d'une très grande difficulté
+d'exécution. Plusieurs des populaires recueils de _Rapsodies
+hongroises_, pièces inspirées des airs nationaux, offrent des rythmes et
+des harmonies bizarres, quelque peu sauvages, pleines de couleur locale;
+les fantaisies, paraphrases, illustrations, réminiscences, caprices sur
+les opéras anciens et modernes sont en très grand nombre. Beaucoup de
+ces morceaux de concerts à grand effet ne sont abordables que pour des
+virtuoses dont le talent d'exécution est brisé à toutes les difficultés.
+Les douze grandes études de concert, fugues, et la transcription au
+piano des études de Paganini, appartiennent aussi à cet ordre de
+difficultés.
+
+Dans ses deux concertos pour piano et orchestre, Liszt a certainement
+fait preuve de grand savoir, à travers l'œuvre, on rencontre de
+belles pensées qui semblent préluder à l'éclosion d'une réelle
+inspiration; mais le parti pris d'éviter tout ce qui ressemblerait à une
+phrase suivie et développée de chant rejette le compositeur dans ces
+agitations nerveuses, dans ces complications de traits parcourant le
+clavier à perte d'haleine, luttant de sonorité avec l'orchestre, brodant
+sur des harmonies quelquefois bizarres, où l'on attend vainement une
+cadence parfaite. Absence de calme et de simplicité, _steeple chase_ à
+la difficulté, qui ne répond pas à ce qu'on pouvait attendre d'une
+intelligence aussi élevée; science spéculative qui s'exerce à donner des
+énigmes musicales à l'interprète comme à l'auditeur.
+
+Les œuvres orchestrales et symphoniques de Liszt méritent une mention
+à part. Non que ces essais aient eu un grand retentissement, ni exercé
+une influence décisive sur les tendances de notre école française, mais
+Liszt a servi de porte-drapeau à Richard Wagner; il s'est déclaré un des
+champions les plus résolus de la science abstraite, dont la première
+règle semble être de chercher tous ses effets musicaux en dehors de la
+saine musique; système cruel pour les oreilles habituées aux anciennes
+formules de l'art, à la tonalité, aux périodes, aux cadences finales, et
+que déroute cette course haletante vers un but qui fuit toujours. Dans
+ce sentiment très ou trop moderne, Liszt a écrit plusieurs poëmes
+symphoniques, _Orphée_, _Prométhée_, _le Tasse_, _Hungaria_, _Ce qu'on
+entend dans la montagne_, plusieurs messes, des préludes symphoniques,
+_la Divine Comédie_, _Héroïde funèbre_, _Mazeppa_. Ces compositions
+appartiennent toutes à la nouvelle école et leur meilleure excuse est de
+n'avoir produit qu'une génération de sophistes de talent; esprit faux
+qui s'égarent à la recherche d'un idéal métaphysique, dont le but
+suprême serait de transformer l'art pur en peinture à l'aide des sons,
+s'attaquant à des sentiments, des sensations, des caractères
+intraduisibles, et réduisant le grand art dramatique ou symphonique de
+Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, au genre descriptif pittoresque, à
+cette musique soi-disant imitative, mais très nuageuse où la recherche
+des combinaisons remplace les élans de l'inspiration. Les récentes
+auditions d'œuvres religieuses et de fragments symphoniques exécutés
+à Saint-Eustache et au Théâtre-Italien, grâce à l'initiative dévouée et
+sous l'habile direction de Saint-Saëns, ne modifient pas notre
+impression. La musique de Liszt résume dans son ensemble les qualités et
+les défauts de la nouvelle école allemande; Liszt se trouve ainsi aux
+côtés de Brahms, de Raff, de Saint-Saëns lui-même, et le voisinage n'a
+rien qui puisse le diminuer: mais, pour lui, comme pour eux, il est
+permis de regretter un pareil abus du talent, dépensé dans les errements
+d'une école où la jeunesse n'a presque rien à apprendre et peut beaucoup
+oublier.
+
+En revanche, nous adressons des éloges sans restriction aux
+transcriptions pour piano des soirées vocales de Rossini, ainsi qu'à
+celles des mélodies de Schubert. Nous ne connaissons rien d'aussi
+parfait en ce genre, et la constatation a une valeur réelle par ce temps
+de transcriptions s'adressant à tous les degrés de force; _la Sérénade_,
+_la Plainte de la jeune fille_, _la Poste_, _le Roi des aulnes_,
+_l'Adélaïde_ de Beethoven et cinquante pièces orchestrales ou vocales
+affirment la supériorité de Liszt, dans ces sortes d'arrangements qui
+demandent non-seulement une grande habileté, une scrupuleuse exactitude,
+mais encore un sentiment réel de la valeur des phrases, un tact
+merveilleux dans la disposition de la partie récitante et des
+accompagnements à conserver dans leur intégrité.
+
+Les grandes études ne sont abordables que pour peu de virtuoses;
+signalons-les cependant comme de belles œuvres d'un style très ferme.
+Le concert de Liszt, exécuté à Paris par Mme Jaëll, a de très beaux
+élans, des pages inspirées; malheureusement les développements touffus,
+les modulations étranges et les effets d'une sonorité excessive gâtent
+cette œuvre, qui serait sans cela une composition magistrale
+affirmant les audaces d'un grand artiste.
+
+L'album, _Impressions d'un voyageur_, _le Galop chromatique_, la grande
+valse _di bravura_, les valses caprices d'après Schubert, les Soirées de
+Rossini, transcrites pour piano solo, peuvent être jouées par les
+virtuoses de salon.
+
+Mais les grandes fantaisies sur _Don Juan_, _la Somnambule_, _la Juive_,
+_Robert_, _les Huguenots_, sur _la Clochette de Paganini_, sur _les
+Puritains_, _le Songe d'une nuit d'été_, sur le finale de _Lucie_,
+_Lucrezia_, _le Trovatore_, _Rigoletto_, le finale de _Don Carlos_, les
+Légendes de saint François d'Assise, de saint François de Paule ne
+peuvent être fructueusement étudiées et convenablement exécutées que par
+des pianistes d'une virtuosité transcendante, que ne rebutent ni la très
+grande difficulté, ni les écartements de doigts, ni la dépense de force.
+Les paraphrases de concert du _Tannhäuser_, le chœur des fiançailles
+de _Lohengrin_, la prière de _l'Africaine_, les illustrations du
+_Prophète_ appartiennent au même ordre de difficulté, musique de piano à
+grand effet, très brillante, habilement écrite, très ingénieuse et d'une
+sonorité puissante.
+
+Si nous considérons l'ensemble de ces fantaisies, réminiscences et
+paraphrases, nous devons classer Liszt comme un arrangeur étonnant dans
+ces enchevêtrements de rythme ingénieux; mais, pour dire toute notre
+pensée, le mérite de facture, la simplicité et la noblesse du style ne
+répondent pas absolument à ce que l'on devait espérer d'une intelligence
+pénétrée de tendances aussi vives vers l'idéal. Chez Liszt, le virtuose
+s'est trop affirmé, les grands succès de l'exécutant ont fait négliger
+au compositeur la simplicité de la forme et rechercher de préférence
+l'excentrique, le bizarre, à défaut de l'énergie géniale. Loin de moi
+l'intention de diminuer un talent aussi puissant! je veux seulement
+marquer l'impression nerveuse et complexe qu'a toujours produite, sur
+les artistes sincères, l'audition de Liszt et de ses œuvres. Je
+l'entends encore à une soirée chez Halévy, où le maître hongrois
+remporta du reste un de ses triomphes accoutumés. Ses regards
+fascinateurs lancés sur les invités, ses préludes un peu longs ne
+m'empêchèrent pas de rester sous le charme en écoutant des phrases
+adorablement chantées, des traits d'une exquise délicatesse; je n'en
+regrettais que davantage d'être tiré de mon extase par des sonorités
+violentes, par des effets que réprouve la méthode; je tremblais, non
+pour le pianiste, mais pour le piano, et je m'attendais à chaque instant
+à voir les cordes se briser, les marteaux voler en éclats.
+
+Seul Liszt peut mettre en pratique ces attaques de clavier hardies
+jusqu'à la témérité, ces sonorités stridentes, obtenues à grand renfort
+de pédales succédant à des bruissements vaporeux, ces accents sauvages
+opposés à des plaintes langoureuses, ces procédés incessants de
+constrastes heurtés, d'effets cherchés en dehors de tout principe
+d'école. Que Liszt puisse appliquer un système aussi anormal, c'est la
+preuve d'une virtuosité exceptionnelle, mais l'imitation en serait
+singulièrement périlleuse. Faut-il ajouter qu'elle serait encore plus
+stérile, ces tours de force n'ayant aucun rapport avec les progrès du
+grand art? Ce soir-là, en écoutant Liszt, j'ai acquis la conviction
+qu'il existe des grâces d'état pour les pianistes de grande bravoure,
+mais je n'en ai pas tiré la conséquence que les règles du goût doivent
+changer. Elles sont immuables; elles ne consisteront jamais à malmener
+le piano, à le traiter fougueusement à la façon des jockeys qui
+surmènent leur monture. On peut réussir dans cet exercice épuisant, on
+peut encore mieux échouer; mais qu'on échoue ou qu'on réussisse, une
+gymnastique aussi outrancière n'a rien à voir avec la virtuosité
+correcte.
+
+En face d'une exception comme Liszt, il ne faut pas dire aux élèves la
+formule ordinaire: «Écoutez et imitez»; il faut leur dire: «Écoutez,
+admirez ce que peut une volonté puissante; voyez les prodigieux
+résultats obtenus par le travail mis au service de moyens merveilleux,
+d'une facilité et d'une énergie extraordinaire, mais surtout gardez-vous
+bien de suivre la même voie». Tous les virtuoses, deux ou trois
+exceptés, qui ont pris Liszt pour modèle, pour type idéal d'exécution,
+ont parodié ses qualités, exagéré ses défauts et travesti ses procédés
+habituels en les soulignant.
+
+Au demeurant, pour apprécier avec justesse, sans passion et en toute
+sérénité, l'étonnante physionomie de Liszt, il faut se dégager de tout
+parti pris d'admiration irraisonnée. Des adeptes fanatiques l'ont
+proclamé le messie d'un art nouveau; des critiques sévères et souvent
+injustes, sans nier son merveilleux talent de virtuose, lui ont dénié
+tout esprit d'invention et l'ont classé parmi les musiciens prétentieux,
+incapables de trouver des idées. Amis et ennemis sont également en
+dehors du vrai; Liszt est un grand artiste, une riche et puissante
+intelligence, aimant et comprenant l'idéal, ayant de très hautes
+aspirations vers les sublimités de l'art. Mais il a eu de tout temps un
+parti pris d'originalité: l'horreur des formes usitées, la passion du
+nouveau, l'amour de l'excentrique lui ont fait déserter les grandes
+voies pour les sentiers rocailleux. Le génie d'une langue ne consiste
+pas à penser et parler autrement que tout le monde, mais bien à trouver
+des idées neuves, originales, exprimées avec clarté, élégance, dans un
+idiome noble et pur. Liszt a voulu suivre une tout autre voie: de là un
+certain nombre d'œuvres mal équilibrées.
+
+Lettré, érudit, polyglotte, Liszt écrit avec une rare élégance
+l'allemand, l'italien, le français. Il a publié en Allemagne deux
+volumes sur Gœthe et Richard Wagner, où le littérateur doctrinaire
+affirme sa foi musicale avec une ardente conviction. Les revues
+spéciales, allemandes et françaises, ont eu longtemps Liszt pour
+collaborateur et publié de lui d'intéressants articles d'esthétique
+musicale. La monographie de Chopin est une belle étude écrite avec le
+cœur d'un ami, l'âme d'un poète.
+
+F. Liszt a été promu commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur sous
+Napoléon III, qui n'aimait pas la musique, mais prenait intérêt aux
+causeries artistiques quand Auber les animait de ses fines reparties.
+Liszt, invité aux Tuileries à une soirée intime, fut prié par
+l'impératrice de lui dire une de ses œuvres de prédilection, la
+marche funèbre de Chopin. Le grand virtuose l'exécuta avec un sentiment
+poétique si profond, une expression douloureuse si vraie, si
+communicative, que l'auditoire en fut touché jusqu'aux larmes.
+L'impératrice, qui venait de perdre sa sœur, la duchesse d'Albe,
+éprouva une très vive émotion, et remercia Liszt avec effusion;
+l'empereur voulant aussi témoigner sa sympathie à l'artiste, chargea le
+ministre des Beaux-Arts de conférer à Liszt le grade supérieur à celui
+déjà obtenu. Or, ce grade supérieur était celui de commandeur de la
+Légion d'honneur. Parmi les compositeurs illustres, seuls, Cherubini,
+Rossini, Meyerbeer, Auber[8] et Halévy avaient reçu cette haute
+distinction. Ambroise Thomas, Charles Gounod et Verdi n'étaient encore
+que de simples officiers de l'ordre.
+
+Il serait injuste de terminer ce rapide portrait d'un grand virtuose,
+d'un grand musicien, sans parler des belles et nobles qualités de
+l'homme. Généreux jusqu'à la prodigalité, ne comptant jamais avec les
+incertitudes de l'avenir, ouvrant largement sa bourse à tous les
+artistes malheureux, secourant toutes les infortunes, le premier à
+souscrire à toutes les œuvres de bienfaisance ou à toutes les
+entreprises artistiques, agissant avec une largesse de souverain où de
+grands seigneurs font quelquefois acte de petits bourgeois, Liszt a
+consacré aux progrès de l'art ou au soulagement des artistes malheureux
+la majeure partie des sommes considérables recueillies dans ses
+innombrables concerts. Point capital sur lequel Liszt diffère
+singulièrement de son illustre émule en virtuosité, Paganini, dont la
+réputation d'avarice est restée légendaire.
+
+Mme Érard possède un très beau portrait de Liszt jeune homme, par Ary
+Schæffer. Le maître hongrois y a le port et les allures d'un poète
+byronien. Actuellement les lignes de la figure rappellent beaucoup le
+médaillon du Dante. Sous une apparence froide, hautaine, le regard a
+conservé la vivacité et la force de la jeunesse, la bouche est grande et
+souvent contractée par un demi-sourire, le nez accusé, le front fuyant,
+la chevelure argentée très abondante et rejetée en arrière. La vie tout
+entière s'est réfugiée dans ces yeux fascinateurs qui ont gardé quelque
+chose de l'enthousiasme des foules, un reflet du foyer rayonnant d'où
+sont sorties tant d'ovations. On peut discuter le virtuose et le
+compositeur, nature complexe, mais l'homme d'énergie, de communication
+intime et directe avec le public est incomparable. Cette faculté
+d'action et cette facilité d'enthousiasme ont causé quelquefois ses
+fautes de goût, mais feront toujours sa grandeur. Liszt est de ceux à
+qui il faut beaucoup pardonner parce qu'ils ont été beaucoup aimés.
+
+ * * *
+
+P. S.--La deuxième édition de ces études biographiques était sous presse
+lorsque la mort a frappé, à huit jours de distance, le 6 et le 14
+janvier 1888, deux grands artistes que je m'honore d'avoir comptés au
+nombre de mes amis les plus chers: Henri Herz et Stephen Heller.
+
+J'adresse un dernier adieu à ces maîtres illustres dont j'ai raconté la
+vie, apprécié l'œuvre et qui ont fait école chacun à son heure.
+Liszt aussi, le prodigieux virtuose, est mort l'an passé quelques
+semaines après son dernier voyage à Paris, où les ovations et les fêtes
+ont achevé de briser ses forces vitales sans amoindrir les hautes et
+belles facultés de sa riche intelligence.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+F. CHOPIN 7
+
+BERTINI 21
+
+STEPHEN HELLER 31
+
+HENRY HERZ 41
+
+CLEMENTI 52
+
+E. PRUDENT 68
+
+MADAME PLEYEL 77
+
+AMÉDÉE DE MÉREAUX 86
+
+JOHN FIELD 96
+
+F. KALKBRENNER 106
+
+DUSSEK 116
+
+CH. VALENTIN ALKAN 126
+
+CRAMER 135
+
+GOTTSCHALK 143
+
+STEIBELT 155
+
+S. THALBERG 165
+
+MADAME FARRENC 176
+
+HUMMEL 184
+
+MOSCHELÈS 192
+
+ZIMMERMAN 202
+
+FERDINAND RIES 212
+
+CAMILLE STAMATY 222
+
+FERDINAND HILLER 233
+
+LOUIS ADAM 244
+
+THÉODORE DŒLHER 252
+
+MADAME DE MONTGEROULT 262
+
+LEFÉBURE-WÉLY 271
+
+GORIA 282
+
+CZERNY 292
+
+LISZT 303
+
+IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ, TOURS.
+
+ * * * * *
+
+
+ART CLASSIQUE ET MODERNE DU PIANO
+
+CONSEILS
+
+D'UN
+
+PROFESSEUR
+
+SUR
+
+L'ENSEIGNEMENT TECHNIQUE ET L'ESTHÉTIQUE
+
+DU PIANO
+
+PAR A. MARMONTEL
+
+SUIVIS DU
+
+Vade-Mecum du Professeur de Piano
+
+Catalogue gradué et raisonné des meilleures méthodes, études et
+œuvres choisies des maîtres anciens et contemporains du degré le plus
+élémentaire à la difficulté transcendante.
+
+L'OUVRAGE COMPLET NET: 5 FRANCS.--DIVISÉ EN 2 VOLUMES IN-12
+
+ 1er VOLUME 2e VOLUME
+
+ CONSEILS D'UN PROFESSEUR VADE-MECUM-CATALOGUE
+
+ NET: 3 FRANCS NET: 3 FRANCS
+
+PARIS
+
+_AU MÉNESTREL_, 2 _bis_, RUE VIVIENNE
+
+HENRI HEUGEL, Éditeur des Solfèges et Méthodes du Conservatoire
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays
+
+IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ. TOURS.
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] Nommons pourtant, parmi les artistes privilégiés qui ont eu le
+bonheur de s'assimiler les précieuses qualités du virtuose, Mme
+PLEYEL, MM. GOTTSCHALK et F. PLANTÉ.
+
+[2] On pourra lire avec grand intérêt le chapitre spécial consacré par
+Méreaux à l'histoire du clavecin et du piano dans son volume
+d'introduction aux _Clavecinistes_.
+
+[3] En la propriété même de son beau-père, l'illustre Lablache, sur le
+Pausilippe, où il s'inspira de ses dernières pensées musicales publiées
+sous le titre de _Soirées de Pausilippe_. S. Thalberg n'avait que 59
+ans. Des obsèques princières lui furent faites par sa veuve, ses amis et
+toute la colonie dilettante de Naples.
+
+[4] Mme Farrenc n'a rien écrit pour le théâtre, mais elle a eu
+l'honneur et la satisfaction familiale de guider les études de haute
+composition de son neveu, Ernest Reyer, aujourd'hui membre de
+l'Institut, l'auteur du _Sélam_, de _Maître Wolfram_, de _Sacountala_,
+d'_Érostrate_, de _la Statue_ et de _Sigur_.
+
+[5] Nous avons pu en juger au Théâtre-Italien de Paris, où il fut
+appelé, un hiver, à diriger l'orchestre de la salle Ventadour.
+
+[6] Excellent ouvrage, dit Fétis, d'un genre neuf et remarquable par le
+caractère déterminé de chaque étude.
+
+[7] Czerny a fait une remarquable simplification à 2 et à 4 mains des
+douze premières transcriptions (1re et 2e série) de l'_Art du
+chant_ de S. Thalberg; les douze dernières (3e et 4e série), ont
+été simplifiées à 2 et à 4 mains par G. Bizet, qui, lui aussi, excellait
+dans l'art de transcrire au piano les chefs-d'œuvre des maîtres.
+
+[8] Nommé plus tard grand-officier de la Légion d'honneur.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les pianistes célèbres, by
+Antoine François Marmontel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES ***
+
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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--- /dev/null
+++ b/37654-8.txt
@@ -0,0 +1,8271 @@
+Project Gutenberg's Les pianistes célèbres, by Antoine François Marmontel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les pianistes célèbres
+ silhouettes & médaillons
+
+Author: Antoine François Marmontel
+
+Release Date: October 7, 2011 [EBook #37654]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Silhouettes et Médaillons
+
+LES
+
+PIANISTES CÉLÈBRES
+
+PAR
+
+A. MARMONTEL
+
+CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
+
+OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, CHEVALIER DE SAINT-JACQUES
+
+COMMANDEUR DE L'ORDRE DU CHRIST
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+
+AU MÉNESTREL, 2 _bis_, RUE VIVIENNE
+
+HENRI HEUGEL
+
+ÉDITEUR DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE
+
+1888
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+_Symphonistes et Virtuoses_, 1 volume.
+
+_Virtuoses contemporains_, 1 volume.
+
+_Esthétique musicale_, 1 volume.
+
+_Histoire du Piano et de ses origines_, 1 volume.
+
+
+
+
+EN PRÉPARATION:
+
+_Études biographiques sur les Maîtres de l'art dramatique musical_, 1
+volume.
+
+
+
+
+LES PIANISTES CÉLÈBRES
+
+_AU MÉNESTREL, 2 bis_, RUE VIVIENNE
+
+HEUGEL ET FILS
+
+ÉDITEURS DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE
+
+
+LES
+
+PIANISTES CÉLÈBRES
+
+SILHOUETTES & MÉDAILLONS
+
+PAR
+
+A. MARMONTEL
+
+CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
+
+OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, ETC., ETC.
+
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+TOURS
+
+IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ
+
+1887
+
+
+
+
+PROPRIÉTÉ POUR TOUS PAYS
+
+DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+L'accueil bienveillant fait par le public à mes études sur les pianistes
+célèbres, m'a décidé à réunir en un volume cette première série de
+trente esquisses. J'ose espérer qu'en changeant de publicité, ils ne
+changeront pas de fortune et que, sous une forme en quelque sorte plus
+reposée, le livre trouvera les mêmes encouragements que les articles du
+_Ménestrel_.
+
+Quant à l'œuvre prise en elle-même, je n'ai rien voulu y changer
+avant de lui donner ce cadre définitif. J'y avais mis, dès la première
+heure, le meilleur de ma pensée, de mes souvenirs,--de ma bonne foi. J'y
+ai tour à tour raconté et expliqué, montré les hommes et démontré les
+talents; mais, si l'on trouve dans ces commentaires indispensables, de
+constantes préoccupations esthéticales, on n'y rencontrera, en revanche,
+aucune critique de parti pris, aucune intention malveillante. J'ai
+travaillé pour la vérité seule,--et à la seule lumière de cet idéal qui
+ne disparaît jamais du ciel artistique.
+
+Mes collègues pourront s'étonner de ne pas trouver dans ce premier
+recueil, les noms des grands symphonistes et compositeurs dramatiques
+qui ont doté l'orgue, le clavecin, le piano, de nombreux
+chefs-d'œuvre, et illustré tout particulièrement la musique
+instrumentale. J'ai préféré garder pour une série intermédiaire les
+études spéciales réservées à ces grands maîtres de l'art ancien et
+moderne. Je reviendrai plus tard aux pianistes en m'occupant des
+virtuoses contemporains, des compositeurs et des professeurs qui
+méritent une place spéciale, mais importante dans la galerie des
+musiciens célèbres.
+
+Ce volume est donc à la fois un témoignage de bon vouloir et une
+promesse. A ce double titre, je le livre au public en toute sécurité de
+conscience, m'estimant heureux si j'ai pu mieux faire connaître dans
+leur sentiment intime et avec leur cachet personnel, des maîtres dont le
+nom est inséparable de l'histoire et des progrès de l'art musical.
+
+MARMONTEL.
+
+
+
+
+LES
+
+PIANISTES CÉLÈBRES
+
+
+
+
+I
+
+F. CHOPIN
+
+
+C'est par ce nom, qui rappelle tant de doux et touchants souvenirs, tant
+de grandes et nobles inspirations, qui a gardé à travers les années la
+double auréole de la poésie et de la souffrance, qu'il convient d'ouvrir
+cette galerie. Physionomie touchée du rayon divin et pourtant si
+profondément humaine, nature supérieure éprise de l'idéal, marquée du
+sceau du génie, mais rendue plus attrayante et plus sympathique par ses
+épreuves mêmes, par les affinités d'angoisses et de tristesses qui la
+rattachent à la terre.
+
+Frédéric-François Chopin est né le 8 février 1808, à Zelazowa-Wola, près
+de Varsovie. Sa famille, d'origine française, était peu fortunée; quant
+à lui, d'une complexion très délicate, faible même et débile, il
+traversa une enfance pénible et donna souvent de vives inquiétudes; mais
+sa gentillesse, sa grande douceur, ses traits fins et distingués lui
+attiraient déjà toutes les sympathies. A l'âge de neuf ans, sa santé
+s'étant un peu fortifiée, ses parents se décidèrent à lui faire
+commencer la musique et le piano. Ses progrès furent rapides; quelques
+années suffirent pour donner le premier relief aux qualités
+individuelles qui devaient s'affirmer plus tard avec tant d'éclat: la
+délicatesse, la sensibilité et cette exquise morbidesse, l'essence même
+de la nature de Chopin.
+
+Cette distinction extraordinaire du grand artiste, qui devait
+s'accroître avec le temps, mais qui déjà s'accusait assez pour attirer
+l'attention et charmer l'oreille des connaisseurs, tenait à la fois à
+son organisation et à une éducation première très soignée, grâce à la
+protection généreuse du prince Radziwil. Il avait fait placer son petit
+protégé dans le meilleur collège de Varsovie, et n'avait cessé de suivre
+ses progrès avec la plus vive sollicitude. Ce milieu où Chopin passa sa
+première jeunesse devait exercer une précieuse influence sur son
+tempérament impressionnable. Ses relations constantes avec une société
+d'élite appartenant aux sommités des sciences, des lettres et des arts,
+l'initièrent aux charmes poétiques des chefs-d'œuvre de
+l'imagination. Plus tard, lorsque les malheurs de sa patrie le
+conduisirent à Paris,--où il ne devait que passer cette fois, mais où il
+vécut les dix-sept années qui précédèrent sa mort,--Chopin y retrouva
+cette brillante aristocratie, la fleur de cette émigration polonaise qui
+avait protégé son enfance et deviné son génie. Ce fut là, au milieu de
+l'empressement général, dans une atmosphère douce, faite d'affection et
+de dilettantisme intelligent, qu'il perfectionna son goût exquis, mais
+un peu raffiné pour les œuvres d'imagination, pour les poèmes chastes
+et passionnés, pour les chants d'amour et d'héroïsme, suaves parfums
+poétiques de la race slave, alors aussi souvenirs de la patrie absente.
+
+En 1832, Chopin vint à Paris et se produisit dans le monde artiste.
+Cette même année, date mémorable pour moi à plus d'un titre, j'obtenais
+le premier prix dans la classe de Zimmermann. J'eus l'honneur d'être
+présenté à Chopin et à Liszt dans la même soirée musicale, de jouer
+devant ces deux grands artistes avec toute l'audace du jeune âge, et
+d'apprécier pour la première fois leur merveilleux talent. Sous les
+doigts agiles et nerveux de Chopin, les traits les plus ardus, les plus
+subtils, les contours les plus fins, étaient nuancés, modulés avec une
+exquise délicatesse. Sous sa main, à la fois émue et savante, les
+phrases de chant élégantes ou expressives se détachaient, lumineuses,
+colorées; en l'écoutant, on restait sous le charme d'une émotion
+communicative, qui prenait sa source dans l'organisation délicate, le
+tempérament maladif et impressionnable de l'artiste: véritable sensitive
+musicale, qu'Auber définissait d'un mot en disant «qu'il se mourait
+toute sa vie».
+
+Le talent de virtuose de Chopin s'était formé dans le principe aux
+excellentes leçons d'un musicien bohême, Zywony, admirateur passionné de
+Bach. Grâce à l'habile direction donnée aux études de piano du jeune
+virtuose, grâce surtout à sa nature délicate et sentimentale,
+l'exécution de Chopin offrit dès le début ce charme original, ce cachet
+individuel de rare élégance qui devaient affirmer si triomphalement sa
+supériorité dans le genre expressif. Elsner, savant musicien et
+directeur du Conservatoire de Varsovie, enseigna à Chopin, alors âgé de
+seize ans, la théorie de l'harmonie et l'art d'écrire. Nous parlerons
+bientôt du compositeur; revenons d'abord au grand virtuose.
+
+Comme égalité de doigts, délicatesse, indépendance parfaite des deux
+mains, Chopin procédait évidemment de l'école de Clementi, maître dont
+il a toujours recommandé et apprécié les excellentes études. Mais où
+Chopin était tout à fait lui-même, c'était dans l'art merveilleux de
+conduire et de moduler le son, dans la manière expressive, mélancolique
+de le nuancer. Chopin avait une façon toute personnelle d'attaquer le
+clavier, un toucher souple, moelleux, des effets de sonorité d'une
+fluidité vaporeuse dont lui seul connaissait le secret.
+
+Nul pianiste avant lui n'a employé les pédales alternativement ou
+réunies avec autant de tact et d'habileté. Chez la plupart des virtuoses
+modernes, l'usage immodéré, permanent des pédales est un défaut capital,
+un effet de sonorité qui produit sur les oreilles délicates la fatigue
+ou l'énervement. Chopin, au contraire, en se servant constamment de la
+pédale, obtenait des harmonies ravissantes, des bruissements mélodiques
+qui étonnaient et charmaient. Poète merveilleux du piano, il avait une
+manière de comprendre, de sentir et d'exprimer sa pensée que, à de rares
+exceptions près, on a souvent essayé d'imiter, sans réaliser autre chose
+que de maladroits pastiches[1].
+
+Si nous cherchons un point de comparaison entre les effets de sonorité
+de Chopin et certains procédés de peinture, nous dirons que ce grand
+virtuose modulait le son comme les peintres habiles traitent la lumière
+et l'air ambiant. Envelopper les phrases de chant, les arabesques
+ingénieuses des traits dans une demi-teinte qui tient du rêve et de la
+réalité, c'est le comble de l'art, et c'était l'art de Chopin.
+
+Romanesque et impressionnable à l'excès, l'imagination de Chopin aimait
+à hanter le monde des esprits, à évoquer les pâles fantômes, les
+chimères effrayantes. Le poète-musicien se complaisait à improviser dans
+une pénombre dont les lueurs indécises ajoutaient un élément plus
+saisissant à ses pensées rêveuses, plaintes élégiaques, soupirs de la
+brise, sombres terreurs de la nuit.
+
+La mort, souvent si prompte à briser les plus fortes organisations, mit
+douze ans à détruire fibre à fibre, la frêle nature de Chopin. Dès 1837,
+l'illustre artiste fut atteint d'une maladie de poitrine. Les soins
+empressés de ses amis et de ses élèves de prédilection conjurèrent un
+instant les progrès du mal; puis il fallut, sous le coup de crises
+nouvelles, quitter la France pour un climat plus égal. Mme Georges
+Sand, la femme de génie et de grand cœur, qui fut pour Chopin une
+amie dévouée, l'accompagna à Majorque, dont les médecins recommandaient
+le douce atmosphère. Une amélioration sensible se produisit, mais ce fut
+seulement une étape marquée dans l'inévitable destruction. A partir de
+1840, les symptômes du mal reparurent, plus intenses; la phtisie
+continua son œuvre en ruinant chaque jour davantage l'énergique
+volonté et les forces vitales du grand artiste.
+
+Pendant cette longue période des dernières années, de 1845 à 1848, les
+souffrances de Chopin devinrent plus vives, les étouffements presque
+incessants; et pourtant je me rappelle l'enthousiasme indescriptible
+produit par ses dernières auditions à la salle Pleyel. Franchomme et
+Allard, ses amis, ses fervents admirateurs, prêtèrent leur concours à
+ces mémorables soirées. Chopin, surexcité par la présence de ses
+intimes, par cet entourage d'élite qui formait autour de lui un cercle
+magique, une féerie où le charme, la grâce, la beauté semblaient réunis
+pour célébrer le retour à la vie du grand artiste, fut parfait de
+sensibilité, de tendresse et de passion.
+
+Les conseils et les leçons de Chopin étaient très recherchés de la haute
+aristocratie parisienne, dont l'incomparable virtuose était l'idole. Ses
+manières distinguées, sa politesse exquise, sa recherche un peu
+précieuse, apportée en toutes choses, faisaient de Chopin le professeur
+modèle de la noblesse élégante. Il y trouvait, avec l'enthousiasme sans
+réserves, toutes les démonstrations de la plus affectueuse amitié.
+
+Malgré les tendances très accusées vers le romantisme où l'attirait sa
+personnalité rêveuse, mélancolique, malgré ses écoles buissonnières dans
+l'azur, si opposées aux allures froides et compassées de l'art
+scolastique, Chopin aimait passionnément les grands maîtres classiques:
+Mozart était son Dieu, Séb. Bach, un des maîtres préférés recommandés à
+tous ses élèves.
+
+Parmi les pianistes compositeurs qui ont eu l'immense avantage de
+prendre des leçons de Chopin, de s'imprégner de son style et de sa
+manière, nous devons citer Guttmann, Lysberg et notre cher collègue G.
+Mathias. Les princesses de Chimay, Czartoryska, les comtesses Esterhazy,
+Branicka, Potocka de Kalergis, d'Est, Mlles Muller et de Noailles
+furent ses disciples affectionnées. Mme Dubois, née O'Meara, est
+aussi une de ses élèves de prédilection, et compte au nombre de celles
+dont le talent a le mieux conservé les traditions caractéristiques, les
+procédés du maître.
+
+Les élèves de Chopin avaient pour lui plus que de l'admiration: une
+véritable idolâtrie. Dans les dernières années de sa vie si éprouvée par
+la souffrance, les femmes des plus grandes familles polonaises
+ambitionnaient d'être ses gardes-malade, et jalousaient dans leur
+admirable dévouement la tâche pénible, mais si digne de respect, des
+sœurs de charité. Aussi faut-il regarder comme inexact le jugement
+sévère de Fétis sur Chopin et son caractère, sur l'homme qui doublait
+l'artiste. Comment admettre qu'une nature capable d'inspirer de
+semblables dévouements fût fausse, égoïste, dissimulée? Chopin avait
+l'âme de son talent, le cœur, les sentiments élevés et délicats d'un
+grand artiste, et nous aimons à voir cette poétique figure briller comme
+une fine médaille d'un métal précieux, pur de tout alliage.
+
+Ce qu'il faut reconnaître c'est l'inégalité du caractère de Chopin et
+surtout son dédain prononcé pour la plèbe artiste qui n'était pas de son
+monde. Il y a loin de cette aristocratie de sentiment aux appréciations
+et aux sous-entendus de Fétis. On nous montre Chopin doucereux jusqu'à
+la dissimulation, gardant toute sa vie un masque hypocrite, entier,
+absolu, tyrannique envers ses meilleurs amis. Il serait plus simple et
+plus juste de dire que Chopin, nerveux, impressionnable, maladif,
+irritable, s'abandonnait trop facilement aux caprices fantasques d'un
+enfant gâté par les complaisances dociles d'affections trop généreuses.
+De là des boutades parfois cruelles, des amitiés sincères et profondes
+blessées dans leurs replis intimes, de justes susceptibilités vivement
+froissées. En cherchant bien dans mes souvenirs, je pourrais trouver
+deux ou trois atteintes du même genre, mais ces fâcheux mouvements
+d'humeur noire ne partaient pas du noble cœur de Chopin, et trouvent
+leur excuse naturelle dans son état chronique de souffrance aiguë.
+
+Nous avons toujours eu une profonde admiration pour le talent de Chopin,
+et, disons-le aussi, une vive sympathie pour sa personne. Aucun artiste,
+sans en excepter les disciples intimes, n'a plus étudié et fait jouer
+ses compositions; et pourtant nos relations avec ce grand musicien n'ont
+été que rares et fugitives. Chopin était entouré, adulé, gardé à vue par
+un petit cénacle d'amis enthousiastes qui le défendaient contre les
+visites importunes ou les admirations de second ordre. Son accès était
+difficile; il fallait, comme il le disait lui-même à cet autre grand
+artiste qui a nom Stephen Heller, _s'essayer_ plusieurs fois avant de
+parvenir à le rencontrer. Ces _essais_ n'étant pas plus de mon goût que
+de celui de Stephen Heller, je ne pouvais appartenir à cette petite
+église de fidèles dont le culte tournait au fanatisme.
+
+J'ai cependant assez connu Chopin pour exquisser sa physionomie; de
+plus, j'ai sous les yeux son admirable portrait par Delacroix; c'est le
+Chopin des dernières années, souffrant, brisé par la douleur; la
+physionomie déjà marquée du sceau suprême, le regard rêveur,
+mélancolique, flottant entre ciel et terre, dans les limbes du rêve et
+de l'agonie. Les traits allongés, étirés, sont fortement accentués; le
+relief ressort et s'accuse; mais les lignes du visage restent belles,
+l'ovale de la figure, le nez aquilin et sa courbe harmonieuse donnent à
+cette physionomie maladive le cachet de poétique distinction particulier
+à Chopin.
+
+Les compositions de Chopin forment un ensemble important et du plus
+grand intérêt, car ce maître, qui avait horreur du banal et peu de goût
+pour le genre populaire, n'a jamais rien écrit en vue des succès
+faciles. Sa musique, pensée, composée avec un soin extrême, d'une
+harmonie toujours élégante touchant parfois à l'excès de recherche, ses
+traits ingénieux, admirablement ciselés, sa phrase mélodique, chantante,
+expressive d'un sentiment élevé ou mélancolique, ne pouvaient plaire
+qu'à des musiciens d'un goût raffiné, ou à des virtuoses séduits par les
+contours fins de ses traits nouveaux et ardus. D'année en année, Chopin
+a donné à son style, si personnel dès le début, plus de force, plus de
+corps, une individualité encore plus marquée, sans jamais sacrifier aux
+influences passagères, aux fluctuations de la mode. Très sensible aux
+éloges des lettrés de la musique, il se montrait indifférent aux bravos
+de la foule; un public nombreux n'avait aucun attrait pour sa nature
+aristocratique, et il restait tout à fait en dehors des succès
+populaires, maintenu d'ailleurs dans sa résolution par quelques essais
+relativement malheureux.
+
+Il y a quelque audace à tenter un choix dans l'œuvre de Chopin;
+j'aurai pourtant cette témérité nécessaire: j'indiquerai en première
+ligne ses deux belles sonates (op. 35 et 58), ses deux magnifiques
+concertos pour piano et orchestre, _mi_ mineur et _fa_ mineur (op. 11 et
+21); une polonaise pour piano et violoncelle; un trio pour piano, violon
+et violoncelle; les nombreux recueils de mazurkas (op. 6, 7, 17, 24, 30,
+33, 41, 50, 56), genre de musique nationale dans lequel Chopin amis tout
+le charme de son imagination, pièces ravissantes par l'originalité des
+rythmes, l'imprévu des modulations et les contrastes habilement ménagés.
+
+La collection des nocturnes porte aussi l'empreinte du génie tendre et
+gracieux de Chopin. Nous ne connaissons rien de comparable à ces élégies
+sentimentales. Citons les op. 9, 15, 27, 32, 37, 48, 54, 62, les grandes
+variations sur _La ci darem la mano_; les belles polonaises, op. 22, 26,
+40, 53, 61, œuvres de grande allure, où l'élégance de la forme et la
+noblesse du style se fondent dans un parfait accord, où passe, en notes
+vibrantes, l'écho des sentiments dramatiques, énergiques et sombres.
+
+Les ballades (op. 23, 38, 47, 52) sont des compositions poétiques et
+mouvementées, à grand effet. Le boléro, la barcarolle, la berceuse, la
+tarentelle, pièces caractéristiques d'un genre tout particulier,
+demeurent originales malgré le déluge des pastiches modernes. Les op.
+29, 36, 51, 1er, 2e et 3e impromptus et l'impromptu posthume,
+sont des pièces élégantes, fantaisistes et d'un sentiment exquis.
+L'allegro de concert (op. 46) a toute la noblesse de style des
+concertos. La collection des valses offre aussi dans ses détails un
+charme extrême dû au choix des idées, à la contexture des traits, à
+l'imprévu des modulations; le sourire y succède aux larmes, l'enjouement
+à la tristesse. Terminons cette liste glorieuse par les trois célèbres
+recueils d'études et de préludes qui assureraient seuls à Chopin une
+place à part dans l'art musical, et lui donneraient son véritable rang
+de compositeur inspiré, créateur _génial_, comme diraient les Allemands,
+s'il n'avait déjà conquis cette place par tant d'œuvres du plus grand
+mérite.
+
+Soit profond amour de l'art, soit excès de conscience personnelle,
+Chopin ne pouvait souffrir qu'on touchât au texte de ses œuvres. La
+plus légère modification lui semblait une faute grave qu'il ne
+pardonnait même pas à ses intimes, sans en excepter Liszt, son
+admirateur fervent. J'ai maintes fois, ainsi que mon maître Zimmermann,
+fait jouer comme pièces de concours les sonates, concertos, ballades et
+allegros de Chopin; mais, restreint à un fragment de l'œuvre, je
+souffrais à la pensée de blesser le compositeur qui considérait ces
+altérations comme un véritable sacrilège.
+
+Chopin s'est éteint, le 17 octobre 1849, dans les bras de sa sœur,
+accourue de Varsovie à son appel pour l'aider à franchir cette sombre
+porte qui s'ouvre sur le rayonnement de l'éternité. Ses funérailles
+eurent lieu à la Madeleine, le 30 octobre, devant une foule d'élite
+comprenant toutes les illustrations parisiennes et la grande famille de
+l'émigration polonaise. Malgré le temps écoulé, je me souviens encore
+avec émotion de l'impression immense produite par la messe de _Requiem_
+de Mozart et aussi par la marche funèbre de la sonate op. 35 de Chopin,
+orchestrée par Reber pour cette triste solennité. Le cœur était serré
+sous l'effet navrant du mouvement persistant de la basse contrainte à la
+première reprise; mais la phrase adorable en majeur, qui suit sous
+forme de trio, faisait oublier bien vite les poignantes douleurs de la
+réalité et rêver aux joies éternelles.
+
+Nous avons souvent, entre artistes, agité la délicate question du
+classement de l'œuvre de Chopin, comme compositeur de musique de
+chambre. L'importance et la réelle influence de son style échappaient à
+toute contestation; mais, unanimes dans notre admiration pour le
+virtuose, nous étions très divisés sur la valeur musicale de ses
+productions. Compositeur expressif, original pour beaucoup,--élégant,
+gracieux, «charmeur» pour plusieurs,--excentrique, incompréhensible pour
+les pauvres d'esprit,--Chopin restera un des maîtres les plus discutés
+de notre époque, et cependant maître de génie, dans la sérieuse
+acception du mot.
+
+Je n'entends pas établir de comparaison entre Chopin et les aigles au
+vol puissant que leurs premiers coups d'aile ont portés aux cimes les
+plus hautes. Il n'a jamais eu ni ces sublimes audaces, ni ces témérités
+heureuses. La tendresse, l'émotion, le charme intime ou poignant de ses
+compositions ne remplacent pas le grand souffle, absent ou intermittent;
+l'inspiration de Chopin s'élève parfois, mais pour retomber brisée sur
+le sol; elle n'a pas le vol égal, libre, dégagé qui, seul, peut soutenir
+dans les régions éthérées. Mais le génie ne consiste pas seulement à
+trouver des formes encore inconnues dans le domaine de l'art; il
+consiste aussi à raffiner ce métal précieux, le minerai introuvable pour
+le vulgaire, l'idée, l'inspiration avec leur enveloppe rugueuse ou
+diaphane.
+
+C'est dans ce sens que Chopin restera un compositeur de génie,--grand
+poète en de courtes strophes,--grand peintre en de petits cadres.
+
+
+
+
+II
+
+BERTINI
+
+
+La mort a ses caprices. De deux artistes presque contemporains par la
+gloire, Bertini et Chopin, c'est l'aîné qui succombe trente ans après le
+jeune. Henri Bertini, le grand artiste qui vient de mourir à
+soixante-dix-huit ans, après avoir depuis longtemps dit adieu au monde,
+ferme le livre d'or des Bertini, en y laissant la plus belle page. Il
+aura résumé, concentré sur son nom les réputations éparses de toute une
+généalogie musicale; mais cette généalogie même fait partie de son
+illustration personnelle, l'encadre et la complète.
+
+Salvator Bertini, né à Palerme en 1721, était un des plus brillants
+élèves du compositeur Léo. Célèbre en 1746, il écrivit vers cette date,
+pour le théâtre et pour l'église, un grand nombre d'ouvrages très
+appréciés du public. C'est le premier Bertini qu'ait enregistré
+l'histoire musicale. Quant au père de notre illustre pianiste, né à
+Tours en 1750, il y fit ses études musicales à la maîtrise de la
+cathédrale. Bon organiste, compositeur de musique sacrée, sa vie se
+passa à donner des leçons et à faire l'éducation de ses deux fils,
+Benoît et Henri. Le premier, virtuose très habile, devenu l'élève de
+Clementi pendant près de six ans, devait transmettre à son jeune frère
+les excellentes traditions du célèbre fondateur de l'école moderne du
+piano.
+
+Henri Bertini naquit le 28 octobre 1798, à Londres, où sa famille
+séjourna quelque temps. Ramené à Paris, il fut élevé sous les yeux de
+son père, qui lui fit commencer les études musicales dès l'âge le plus
+tendre. Les heureuses dispositions de cet enfant précoce, secondées par
+les soins assidus de son frère aîné, lui firent acquérir, tout jeune
+encore, un très remarquable talent de pianiste. Suivant la destinée
+habituelle aux petits prodiges, Henri Bertini dut voyager sous la
+tutelle de son père, qui le conduisit successivement en Belgique, en
+Hollande, en Allemagne, pour donner des concerts où sa brillante
+exécution, son goût parfait firent la plus vive impression.
+
+Après un séjour à Paris consacré aux études d'harmonie et de composition
+idéale, Bertini se rendit en Angleterre, où il habita assez longtemps.
+Ce fut seulement en 1821, à l'âge de vingt-trois ans, qu'il revint à
+Paris, qui devait être, sinon son asile définitif, du moins une grande
+étape prolongée jusqu'à l'époque de sa retraite dans le midi de la
+France, en l'année 1840.
+
+Bertini laisse une grande réputation de pianiste, et cette renommée
+était justifiée par son beau style, son exécution irréprochable et
+magistrale. Son jeu tenait de Clementi par la régularité et la clarté
+dans les traits rapides, mais la qualité du son, la manière de phraser
+et de faire chanter l'instrument participaient de l'école de Hummel et
+de Moschelès. Moins virtuose que Kalkbrenner et Henri Herz, Bertini
+avait pourtant un ensemble de procédés, une exécution toute personnelle,
+d'une rare valeur et d'un excellent modèle. C'était d'ailleurs un
+professeur hors ligne, donnant ses leçons avec un soin sévère et la plus
+vive sollicitude. Quand il a renoncé à l'enseignement, j'ai dirigé
+plusieurs de ses élèves et j'ai pu constater toute la sûreté des
+principes puisés à son école.
+
+Le vénérable Louis Adam, professeur de la classe des pianistes femmes au
+Conservatoire, avait pour Bertini une sympathie déclarée jointe à une
+très haute estime pour son mérite de compositeur. Plusieurs solos de
+concours ont été spécialement écrits pour sa classe par Bertini.
+L'œuvre du maître est considérable: près de deux cents numéros, dont
+beaucoup d'une grande importance. Par la nature et la franchise de ses
+conceptions musicales, Bertini se rattache à l'école des mélodistes.
+L'idée première, toujours distinguée, s'expose clairement et n'affecte
+jamais ces contours cherchés qui déguisent souvent les redites banales;
+rien de prétentieux ni d'affecté, l'horreur du maniérisme, le cachet
+d'un musicien maître dans l'art de bien dire, ayant la conviction
+tranquille de son talent et formulant sa pensée avec la liberté
+d'allures que peuvent seules donner la connaissance parfaite du sujet et
+la vision directe du but.
+
+Mais les compositions pour piano et les œuvres concertantes de
+Bertini, duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, nonettos, etc., ne
+sont pas seulement des œuvres mélodiques dans l'acception étroite du
+mot. Bertini a l'inspiration et la forme. Chez lui, la pensée musicale,
+naturellement heureuse, se développe dans d'habiles et sages
+proportions. Les épisodes, variés et pleins d'intérêt, montrent une
+imagination souple et féconde, appuyée sur de fortes études. Les
+harmonies chaudes et colorées de ce grand maître pourraient à la rigueur
+le faire classer parmi les romantiques modernes, s'il n'avait su
+conserver, mieux qu'eux tous, le sentiment de la tonalité, ce grand
+point de repère, cette véritable boussole, égarée par l'école dite de
+l'avenir,--et aussi cette parfaite logique dans la conduite et les
+développements des motifs choisis, tous reliés à la pensée mère, qui
+maintient à son œuvre l'unité dans la variété.
+
+Nature sobre et puissante, tempérament concentré, Bertini ne s'est
+jamais épris des abstractions, musicales; il n'a jamais vagabondé au
+pays des chimères, dans ce septième ciel du rêve, qui n'a rien de commun
+avec la patrie sévère du grand art. Intéresser, charmer, émouvoir dans
+une langue correcte, s'attacher au choix des idées et à la pureté de
+l'inspiration, telle était sa pensée dominante; amoureux du beau idéal,
+l'œil fixé sur le type qu'il s'était formé, il ne s'est jamais écarté
+de sa voie pour suivre les fluctuations du goût et de la mode.
+
+C'est surtout au genre spécial des études et caprices que se rattache
+l'immense popularité de Bertini; c'est là qu'il a pris une place à part
+et ouvert la grande route où les jeunes compositeurs devaient se
+précipiter après lui. Bertini s'est appliqué dans ses nombreux recueils
+d'études, qui embrassent tous les degrés de force, à donner à chacune de
+ses pièces, faciles ou difficiles, courtes ou développées, un type
+mélodique bien déterminé. La difficulté à vaincre se présente sous une
+forme chantante; lors même que l'étude appartient au genre plus spécial
+de la vélocité, le trait continu affecte toujours un contour mélodieux:
+première et notable cause du succès universel de ces pièces, d'un rythme
+d'ailleurs très franc et d'une harmonie très soignée.
+
+Bertini a écrit plus de vingt cahiers d'études, préludes, recueils
+spéciaux d'exercices, embrassant tous les degrés de force, du plus
+élémentaire jusqu'au transcendant. Les études caractéristiques, les
+caprices-études, les études artistiques sont des œuvres du plus grand
+mérite. Les études faciles et de moyenne force sont connues de toutes
+les personnes qui s'occupent de l'enseignement du piano; elles
+instruisent les élèves tout en les intéressant. Nous estimons beaucoup
+les études à quatre mains; les deux recueils publiés par l'éditeur
+Lemoine sont d'un charme exquis.
+
+Bertini a recommencé la collection de ses études, à tous les degrés de
+force, pour la maison Schœnenberger. Cette concurrence
+personnelle,--tentative doublement délicate,--n'a fait qu'ajouter au
+succès de l'auteur.
+
+Le célèbre compositeur a laissé encore un grand nombre de duos à quatre
+mains, qui tous ont une réelle valeur par l'habileté de l'arrangement,
+et la manière concertante dont ils sont traités. Parmi les nombreuses
+pièces de salon, rondos, nocturnes, variations, divertissements,
+caprices, fantaisies, etc., nous signalerons tout particulièrement comme
+des œuvres magistrales les deux solos de concours spécialement écrits
+pour le Conservatoire, la grande polonaise (op. 93), les variations de
+concert (op. 69), le rondo de concert (op. 105), la fantaisie dramatique
+(op. 118), la marche brillante (op. 161), etc. Malheureusement pour le
+succès de la musique de salon et de concert de Bertini, la popularité de
+ses études lui a créé dans l'esprit routinier du public une spécialité à
+la fois brillante et dangereuse. Les nombreux admirateurs de ce genre de
+compositions ont fermé les yeux et les oreilles à l'appréciation
+d'œuvres de plus grand mérite.
+
+La musique concertante de Bertini, trios, quatuors, sextuors et
+nonettos, n'indique pas seulement un compositeur à la main ferme, habile
+dans l'art de bien écrire, mais un maître au style élevé, un mélodiste
+dans la belle acception du mot: car, il faut bien le répéter, Bertini,
+musicien d'imagination et de savoir, ne s'est jamais jeté dans les
+recherches de l'impossible; il s'est contenté d'écrire des œuvres
+distinguées par le choix des idées, bien conduites, de proportions
+parfaites, aux harmonies saines et vigoureuses. Nous ne craignons pas
+d'affirmer que sa musique de chambre soutient vaillamment la comparaison
+avec celle des maîtres.
+
+Bertini a publié une grande méthode de piano où les principes de son
+enseignement sont coordonnés avec un rare esprit de logique. Chaque fait
+nouveau est présenté au moment voulu, expliqué avec une grande clarté.
+Tout s'enchaîne dans un sentiment progressif parfait, et nous tenons cet
+important ouvrage pour l'une des méthodes les plus complètes et les
+mieux réussies de l'art moderne du piano.
+
+Fuyant le monde, ayant peu de goût pour les amitiés banales, quelque peu
+misanthrope, Bertini a trouvé au déclin de sa vie, dans l'affection
+éprouvée de quelques intimes, les trésors d'attachement et de tendresse
+dont son cœur no pouvait se rassasier. Le grand musicien, que nous
+avons eu l'honneur de connaître dès le début de notre carrière, il y a
+quarante-cinq ans, était alors une nature vaillante, enthousiaste,
+occupant dignement sa place dans cette nombreuse pléïade de poètes et
+d'artistes, qui représente la forte génération de 1830. On se rappelle
+quelle fièvre généreuse avait envahi la société tout entière. C'était
+l'époque glorieuse, l'apogée triomphante de Lamartine, d'Hugo, de
+Musset, d'Eugène Delacroix, de Lamennais, de Lacordaire, d'Hérold,
+d'Auber, d'Halévy, etc. On croyait voir l'aurore d'une grande rénovation
+artistique, illuminant les merveilles d'une vaste réforme politique et
+sociale. Splendeurs éteintes, tentatives audacieuses; il n'en est pas
+moins resté quelques idées nouvelles et surtout de nobles souvenirs.
+
+Il y a près de trente ans que Bertini, las des agitations de la vie,
+désireux d'un repos qui semblait incompatible avec sa nature inquiète,
+s'était fixé à Meylan, près d'amis chers à son cœur. Depuis longtemps
+déjà il se tenait pour ainsi dire sur le seuil de l'éternité, et
+s'absorbait dans la contemplation de ses horizons infinis; il aimait à
+en sonder les mystères, il voyait venir la mort avec le calme de la foi,
+trouvant aux souvenirs du passé une sorte de mélancolique amertume et se
+reposant d'avance dans la lumière éternelle; revenu, en un mot, à
+l'extrême limite de l'existence, à ces croyances, à ces aspirations des
+jeunes années, à cette exaltation de l'âme, à cette philosophie
+chrétienne plus indispensables peut-être aux natures artistiques qu'à
+tous les autres tempéraments. Les agitations de la vie, les déceptions
+qui brisent leurs rêves de gloire et de bonheur, les soumettent en effet
+à de fréquentes et dures épreuves; il leur faut une patrie plus haute,
+devinée ou rêvée, qui leur serve de consolation et de retraite.
+
+Dans ses dernières années, Bertini aimait à visiter la Grande-Chartreuse
+de Grenoble; il y improvisait à l'orgue des mélodies inspirées du
+sentiment religieux, et offrait à Dieu les vœux d'un cœur confiant
+en sa miséricorde. Ce long recueillement a duré jusqu'à
+soixante-dix-huit ans, sans que rien en vînt démentir le calme et la
+sérénité.
+
+J'ai vu Bertini dans la force de l'âge: belle et noble figure, profil
+énergique de penseur, front vaste et découvert, regard profond et
+méditatif. De fortes moustaches et un bouquet de barbe donnaient à
+cette physionomie virile, un caractère décidé en harmonie avec le moral.
+C'est qu'en effet, sous des dehors de réserve correcte, Bertini cachait
+un fonds d'exaltation qui s'épanchait dans l'intimité, lorsqu'on parlait
+d'art ou de politique. Esprit droit mais nature nerveuse, il rendait
+hommage au talent des artistes célèbres, virtuoses ou compositeurs; mais
+le bruit des applaudissements l'affectait péniblement; il lui arrivait
+alors de quitter la salle de concert; j'ai pu constater maintes fois ce
+fait singulier qu'il faut attribuer à l'impressionabilité du système
+nerveux et non à un mesquin sentiment de jalousie. A peu près vers la
+même époque, n'avons-nous pas été témoins du jugement peu bienveillant
+porté par Liszt sur son émule en succès, L. Thalberg? Faiblesse
+regrettable, mais phénomène commun, concevable chez les grands artistes,
+dont l'amour-propre surexcité acquiert une sorte de sensibilité morbide,
+irritable.
+
+Bertini laisse un nom glorieux dans l'histoire de l'art. Son œuvre
+considérable restera comme un des monuments caractéristiques de la
+génération qui nous a précédés. Les compositeurs modernes font
+autrement, mais ne font pas mieux que lui, et tous, maîtres ou
+disciples, nous devons nous incliner devant la supériorité de ce grand
+musicien.
+
+Bertini est mort à soixante-dix-huit ans, sans avoir été décoré: mystère
+difficile à pénétrer, énigme qu'il convient sans doute de laisser sans
+réponse, mais fait que l'on constate avec tristesse, surtout en
+réfléchissant que nous sommes à une époque où l'on est bien prodigue de
+ces sortes de faveurs. Disons d'ailleurs que, si cette juste récompense
+du talent n'est pas venue réconforter le cœur du célèbre pianiste,
+Bertini aura du moins emporté en mourant la certitude d'avoir utilement
+rempli une belle et laborieuse carrière. Glorifions donc l'artiste, et
+disons, sur le bord du tombeau, un dernier adieu à l'homme de bonne
+volonté.
+
+
+
+
+III
+
+STEPHEN HELLER
+
+
+Envers toutes les figures éminentes qui dominent l'école contemporaine
+et qui s'imposent par la puissance du talent, par la hauteur de la
+situation, à l'estime et à l'admiration de leurs émules, la justice est
+un devoir. Envers les physionomies particulièrement sympathiques qui
+ajoutent, comme Stephen Heller, tous les charmes du souvenir personnel à
+la vivacité de l'impression artistique, c'est plus qu'un devoir, c'est
+un plaisir. Mais celui-ci se complique de quelque embarras, si l'on veut
+échapper au plus léger reproche de partialité, paraître ne pas céder aux
+influences d'école, dégager en un mot le portraitiste de l'artiste
+lui-même et de ses préférences intimes.
+
+Voilà le côté délicat de la tâche, quand on veut toucher, comme nous
+allons le faire, à un nom qui réveille nécessairement tant d'échos
+personnels et tant d'impressions ineffaçables. On peut, il est vrai,
+s'en tirer comme Berlioz le fit un jour à l'égard d'un compositeur ami,
+en accentuant dans le sens de l'impartialité... sévère, en malmenant à
+plaisir son modèle, et en répondant, comme il n'hésita pas à le faire:
+«Il n'y a plus de critique possible, s'il faut se gêner avec ses amis».
+C'est le paradoxe et c'est aussi l'excès contraire. Tels sont les deux
+écueils difficiles à éviter. J'entreprends cependant avec confiance ce
+crayon rapide d'un grand artiste ami, rassuré contre mes propres
+entraînements par la haute valeur et la franche célébrité du maître, à
+la fois le plus modeste et le moins contesté de notre époque.
+
+Stephen Heller est né le 15 mai 1814, à Pesth, en Hongrie. Comme
+certaines natures, exceptionnellement douées, il devait être enfant
+précoce et virtuose remarquable, à l'âge où tant d'autres épèlent encore
+l'alphabet de l'art. Ses progrès furent si rapides qu'ils décidèrent son
+père à dominer ses goûts personnels pour lui laisser entreprendre la
+carrière musicale et obéir à une vocation irrésistible. Nous ne suivrons
+pas le jeune pianiste dans ses nombreux concerts, nous contentant de
+rappeler que ses brillantes qualités d'exécution furent appréciées dès
+ses premiers débuts dans la vie militante du virtuose, à l'âge de neuf
+ans.
+
+Les professeurs de piano de Stephen Heller furent Bauer, à Pesth, et
+plus tard Czerny et A. Halm, à Vienne. Chelard et un vieil organiste, du
+nom de Cibulska, initièrent le jeune artiste aux études d'harmonie et de
+composition; mais c'est surtout par la lecture attentive des maîtres,
+par l'analyse réfléchie de leurs œuvres, la comparaison des styles et
+des inspirations dominantes, c'est en creusant profondément la pensée
+qui a guidé leur génie, que Stephen Heller a pu acquérir cette sûreté de
+main, cette expérience dans l'art de formuler et de développer l'idée
+première, un des caractères distinctifs de son talent de compositeur.
+
+Stephen Heller a, pendant dix années consécutives, dépensé sa jeunesse
+et son énergie à donner des concerts dans toutes les villes importantes
+de Hongrie, de Pologne et d'Allemagne. Mais, en dépit des
+applaudissements et des ovations, ces pérégrinations incessantes, cette
+vie nomade, contrastaient avec la nature calme, tranquille méditative de
+l'artiste. Il avait besoin d'un écho plus fort et d'un milieu plus
+tranquille. Le désir de connaître Paris, d'y faire consacrer sa
+réputation de compositeur, le décida, en 1838, à quitter Augsbourg, sa
+ville préférée, remplie des plus chers souvenirs.
+
+Il entreprenait une nouvelle lutte, pleine de fatigues et de périls,
+dans notre Paris, centre de la civilisation, foyer de lumière et
+d'intelligence, patrie de la gloire définitive, mais aussi asile de la
+vogue et des modes passagères, la ville du monde où s'affiche le plus
+audacieusement le mauvais goût, où le succès n'est pas toujours la
+récompense du talent, mais le résultat de l'intrigue. Heller, confiant
+en sa force, a courageusement lutté, travaillé sans relâche, et s'est
+imposé, par un ensemble d'œuvres transcendantes, à la foule même des
+indifférents. Double succès pour l'artiste et pour l'art, qui a fait
+ainsi un pas considérable. En aidant à faire connaître, apprécier, aimer
+les compositions de Stephen Heller, nous pensons avoir nous-même
+sérieusement contribué à élever le goût musical et à compléter
+l'éducation des générations contemporaines.
+
+Stephen Heller appartient à cette race d'artistes vaillants, aux
+sentiments élevés, à la conscience prédominante, ayant un profond
+respect pour l'art et une rare dignité personnelle, âmes fortement
+trempées, intelligences d'élite, faisant leur loi suprême du culte de
+l'idéal. Qu'importent pour elles le succès et la popularité éphémères,
+s'il faut les acheter aux prix de défaillances ou de compromissions et
+sacrifier au mauvais goût en poursuivant la vogue? Les artistes qui
+aiment l'art pour ses jouissances intellectuelles et morales, se
+préoccupent peu de la foule; ils ont un but plus élevé, ils poursuivent
+sans cesse la pureté de l'inspiration, et le charme de la forme. Stephen
+Heller est de ce petit groupe de chercheurs consciencieux et
+infatigables. La fermeté de style, la forme naturelle et saine, qui
+caractérisent ses compositions, tiennent d'abord à sa probité
+intellectuelle, à cette rare et sereine loyauté qu'on ne saurait trop
+applaudir en ce temps de productions faciles. Elles tiennent aussi à son
+étude assidue des grands maîtres anciens et modernes, à ses habitudes de
+méditation profonde et de puissante concentration. Voilà les causes
+multiples auxquelles les compositions de Heller doivent ce cachet de
+distinction et de noblesse qui est le véritable passe-port des œuvres
+d'imagination auprès de la postérité.
+
+Stephen Heller a toujours eu pour son art l'amour pur et désintéressé,
+la passion à la fois fertile et chaste d'un travailleur infatigable,
+n'ayant au cœur que de hautes pensées; il a marché convaincu dans sa
+voie, négligeant les inspirations banales, les effets faciles et
+vulgaires; et c'est ainsi qu'il a pu réaliser cet ensemble de
+compositions originales, poétiques, d'un charme pénétrant et individuel,
+où passe seulement, comme un parfum délicat et subtil, l'écho des
+maîtres préférés, Schumann, Mendelssohn et Chopin. Tel est en effet ce
+qu'on peut appeler le culte intime de Stephen Heller. Il n'en a pas
+moins pour les dieux de la musique, Bach, Haydn, Mozart, Gluck, Weber et
+Beethoven, une passion et un respect qui égalent l'admiration de Ingres
+pour ces hommes de génie.
+
+Ses compositions pour le piano forment un ensemble considérable. Toutes
+offrent un mérite supérieur de facture; les idées distinguées, d'un
+sentiment élevé, sont présentées et développées avec un rare talent; on
+y retrouve la main d'un symphoniste plus encore que celle d'un virtuose.
+Heller a des rythmes à lui, une façon toute personnelle d'encadrer la
+phrase musicale avec des traits ingénieux, brillants ou légers. Ses
+harmonies sont irréprochables jusque dans leurs recherches les plus
+grandes; on sent une nature saine, une inspiration franche, loyale,
+exempte des mièvreries et de la préciosité, un tempérament sobre,
+puissant, craignant l'emphase et pouvant se passer de la déclamation.
+
+Heller, ainsi que Mendelssohn, Chopin et Field, a créé un moule nouveau
+pour les pièces caractéristiques. Ses _Promenades d'un solitaire_,
+_Dans les bois_, ses _Nuits blanches_, son _Voyage autour de ma chambre_
+sont de véritables poèmes exquis et sobres, où l'inspiration musicale,
+d'une incomparable élévation, rivalise avec la poésie et la peinture de
+genre. Plusieurs de ces pièces sont de petits chefs-d'œuvre de
+sentiments variés et de caractères différents. Vibrations sonores, où
+toutes les cordes de l'âme donnent leur note tendre, mélancolique, émue;
+décor profond où passe le monde fantastique des esprits. Grâce, énergie,
+tendresse, douleur, calme, désespoir, toutes les fièvres du cœur,
+toutes les antithèses de la passion, tous les tons qui constituent la
+gamme immense de nos sensations, trouvent leur écho rapide ou prolongé
+dans ces œuvres saisissantes, dont l'inspiration ne s'égare jamais et
+se domine elle-même, tout en planant à d'incomparables hauteurs.
+
+_Les Arabesques_, _Scènes vénitiennes_, _la Sérénade_, _le Boléro_, sont
+des pièces caractéristiques très originales. Quant aux nombreux
+_recueils d'études_ et aux _préludes_ de Stephen Heller, ils ont leur
+place à part dans l'enseignement. Les _Études préparatoires à l'art de
+phraser_, _l'Art de phraser_ (_nouvelles études_), sont des merveilles
+de goût et de style. Il s'est produit depuis quarante ans, à la suite du
+succès considérable des recueils de Bertini, un si grand nombre d'études
+de salon, de genre, d'expression, de vélocité, qu'il faudrait un volume
+pour classer ces œuvres plus ou moins musicales. Mais on doit
+distinguer au milieu de ce déluge les compositions de valeur
+transcendante. L'énergique individualité d'Heller n'a pu que gagner à
+ces rivalités; elle se détache en relief plus puissant sur le fond des
+médiocrités contemporaines.
+
+La supériorité du compositeur devait s'affirmer avec une force nouvelle
+dans ses trois grandes sonates, œuvres magistrales où l'on ne peut
+saisir une seule défaillance d'inspiration ni dans l'ensemble, ni dans
+les détails. L'originalité n'en est pas moins incontestable; ces belles
+compositions, largement développées, appartiennent entièrement par la
+nature des idées, les rythmes et la contexture des traits, au style
+personnel de Stephen Heller. Le compositeur n'y relève que de lui-même,
+ne procède directement d'aucun des grands modèles, Beethoven, Weber,
+Schumann. Mendelssohn; mais il a su les égaler tout en restant lui.
+
+Les Scherzi (op. 7, 24), et tout particulièrement celui qui est dédié à
+Liszt (op. 57), sont des œuvres de la plus grande valeur et d'un type
+très original. Le caprice symphonique se distingue par la vigueur et
+l'entrain; les Tarentelles (op. 53, 61, 85) ont un brio, un éclat, une
+verve toute napolitaine; les valses (op. 43, 44, 93) sont des bijoux
+ciselés par la main d'un grand artiste. Tout en appréciant le mérite de
+facture des trois ouvertures pour une pastorale, pour un drame, pour un
+opéra comique, nous en aimons moins le parti pris. Les grandes études
+sur le _Freyschutz_ montrent sous un nouveau jour le talent si varié
+d'Heller. Ces sortes de paraphrases sur la pensée de Weber sont du plus
+vif intérêt; les variations sur un thème de Beethoven et celles sur un
+thème de Schumann sont des œuvres magistrales; les caprices
+populaires sur _la Truite_, _l'Allouette_, _la Vallée d'amour_, _la
+Poste_, _la Fontaine_, ont aussi un cachet particulier. _Improvisata_
+(op. 18 et 98) sont deux compositions ravissantes.
+
+On a souvent comparé et opposé l'une à l'autre les belles et riches
+organisations musicales de Chopin et d'Heller; on a, suivant la
+sympathie du critique, accordé tantôt à l'un, tantôt à l'autre, la
+première place dans ce classement. Nous aimons peu les comparaisons,
+presque toujours à côté de la vérité; nous ne voulons pas savoir qui, de
+Chopin ou d'Heller, a plus de droits à notre admiration; tous deux ont
+notre plus vive sympathie. Mais, sans amoindrir la gloire de Chopin,
+nous croyons être juste en disant que ces deux grands artistes, poètes
+tous les deux, ayant les mêmes aspirations vers les sublimités de l'art,
+représentent deux natures différentes, deux tempéraments essentiellement
+distincts. Heller et Chopin n'en doivent pas moins se donner la main
+dans l'histoire de l'art musical: ils sont frères par la hauteur du
+génie et la fécondité de l'inspiration.
+
+Stephen Heller, dont la modestie égale le talent, ne veut plus se
+reconnaître virtuose; il l'a été pourtant dans la plus belle acception
+du mot; il l'est encore, quoiqu'il s'en défende. Nous avons plus d'une
+fois entendu Heller nous donner dans l'intimité les prémices de ses
+œuvres inédites. Son jeu fin, délicat, sa manière naturelle et simple
+de phraser nous ont toujours charmé. Il procède des grands maîtres
+allemands, Hummel et Moschelès; il serre de près le clavier; la
+sonorité douce, harmonieuse ne vise jamais aux effets de force, aux
+exagérations, mais intéresse, captive, attache par des qualités plus
+intimes.
+
+Les leçons d'Heller sont très recherchées des amateurs de goût et des
+artistes qui apprécient à sa juste valeur l'immense mérite de ses
+œuvres. De plus, ses compositions éminemment originales ont, dans
+leur interprétation, certains côtés individuels que l'auteur seul peut
+indiquer et détailler avec tout leur relief. Heller, d'ailleurs,
+n'accepte pour élèves que les musiciens capables de comprendre et
+d'interpréter ses œuvres dans le sentiment voulu; il n'a ni l'amour
+du gain, ni la passion matérielle de l'enseignement. En échappant à la
+tâche aride et quelquefois ingrate du professorat, il aura privé bon
+nombre de ses admirateurs de conseils précieux, mais l'art a bénéficié
+de productions nouvelles, et c'est là un résultat plus conforme aux vues
+de Stephen Heller, nature désintéressée, n'ambitionnant pas la fortune,
+mais voulant avant tout continuer en paix sa carrière de compositeur.
+
+Stephen Heller est un lettré dont la mémoire richement meublée, l'esprit
+fin et délicat s'intéressent vivement à toutes les questions d'art, et
+n'ignorent rien du monde littéraire. Sa conversation est attachante,
+pleine de saillies heureuses, dès que l'intimité est assez complète pour
+qu'il parle avec abandon et laisse lire au fond de sa pensée. Sa vie,
+très solitaire, s'est passée dans le travail et la lecture; son abord
+est poli mais réservé, il accueille toujours les jeunes artistes avec
+bienveillance et ses amis avec une cordialité dont personne n'ignore le
+prix. Je ne l'ai jamais entendu parler avec sévérité ou amertume des
+artistes que la vogue ou le caprice de la foule ont paru favoriser.
+D'une modestie réelle qui n'exclut pas le sentiment de sa valeur, Heller
+reçoit avec satisfaction les compliments motivés de ses amis, mais un
+éloge fade et banal lui est antipathique et le déconcerte comme une
+sorte d'injure.
+
+Voilà l'esquisse de l'artiste et du compositeur. Quelques traits
+suffiront pour peindre l'homme: figure aux lignes distinguées, traits
+réguliers, d'un dessin large et puissant. Le front est découvert, le nez
+fin, la bouche sourit avec bonté. Les yeux saillants, au regard profond,
+se voilent souvent sous la paupière, s'estompent dans une lueur rêveuse
+et mélancolique où passe de temps en temps un rayon doucement moqueur.
+Les années ont argenté une chevelure abondante et soyeuse qui encadre le
+vaste développement des tempes.
+
+Tel est Stephen Heller, une des belles figures de l'époque, le frère de
+Chopin en poésie musicale, et aussi le proche parent des grands maîtres
+de la symphonie, de Mendelssohn et de Schumann, par la nature des idées,
+l'art parfait de l'exposition et la science du détail.
+
+
+
+
+IV
+
+HENRI HERZ
+
+
+Voici un artiste qui compte parmi les plus sympathiques, les plus grands
+et aussi les plus utiles: c'est un doyen et c'est toujours un maître.
+L'immense succès de ses œuvres, si françaises par la grâce et
+l'esprit, a puissamment contribué à répandre le goût musical, à
+populariser les motifs heureux de nos opéras. Virtuose et compositeur
+éminent, Henri Herz aura été encore un vulgarisateur dans le sens élevé
+du mot. En vain, certains pianistes modernes, injustes envers un passé
+dont le plus grand tort, à leurs yeux, est de ne les avoir pas connus,
+traitent-ils Henri Herz et ses disciples de compositeurs démodés,
+frivoles et de valeur superficielle: Henri Herz et son vaillant frère,
+Jacques, n'en restent pas moins deux personnalités hors ligne, deux
+maîtres dans l'art de bien dire, deux compositeurs de premier ordre,
+qu'il est absolument interdit de comparer à la foule des arrangeurs
+actuels.
+
+Henri Herz est né, dit Fétis, à Vienne (Autriche), le 6 janvier 1806.
+Nous mentionnons la date sans en discuter l'authenticité.
+Merveilleusement doué pour la musique, Henri Herz affirma ses
+dispositions tout enfant. Cette nature précoce devait rapidement
+s'élever dans un milieu propice au sein d'une famille d'artistes. Comme
+Mozart, Henri Herz écrivait des sonates dès l'âge de huit ans, et se
+faisait applaudir dans les concerts. Mais son père, musicien de bon
+sens, sinon grand musicien, eut l'heureuse inspiration de venir
+s'établir à Paris, pour faire donner à son fils une forte éducation
+technique et développer ses brillantes facultés dans le sens d'une
+méthode sérieuse. Admis, à dix ans, au Conservatoire, Henri Herz obtint
+rapidement un brillant premier prix dans la classe de Pradher, qui,
+malgré sa grande sévérité, témoignait une vive sympathie, un intérêt
+tout paternel à son merveilleux élève. Le jeune virtuose continua, sous
+la direction de Dourlen et de Reicha, ses études d'harmonie et de
+contre-point, déjà ébauchées à Vienne sous la tutelle de l'organiste
+Hunten.
+
+Nous n'avons pas à faire ici la biographie du célèbre pianiste, à suivre
+pas à pas cette existence si laborieuse et si bien remplie; nous
+laisserons à d'autres le soin d'écrire cette intéressante monographie,
+d'un grand exemple pour les jeunes artistes si désireux de succès, mais
+trop souvent négligents de l'étude. C'est par un travail journalier,
+incessant, qu'Henri Herz s'est élevé au rang de grand maître; la volonté
+a joué un rôle capital dans l'inspiration première de ses compositions
+si originales, si variées de caractère et de forme, mais toutes marquées
+d'un cachet d'élégance et de distinction, que bien peu de pianistes
+possèdent au même titre. Nul virtuose compositeur n'a conquis aussi
+jeune une popularité aussi légitime, et pourtant, disons-le bien haut,
+jamais l'artiste n'a sacrifié ses convictions musicales, altéré son
+style pour flatter le mauvais goût, complaire à la mode, entrer plus
+avant dans la voie du succès. Si Henri Herz, dans la maturité de son
+talent, a légèrement modifié sa manière, s'il a élargi son cadre, il est
+resté fidèle à ses principes de compositeur, tout en suivant ses modèles
+préférés, Moschelès, Field, Hummel.
+
+Revenons maintenant au portrait de l'artiste célèbre, et laissons aux
+biographes le soin d'écrire la vie du musicien. La physionomie d'Henri
+Herz appartient au type israélite; le front est proéminent, le nez
+aquilin; les yeux, clairs et bien ouverts, indiquent la lucidité et la
+bienveillance. La bouche est accentuée, encadrée de lèvres fortes, le
+menton arrondi. Rien que de simple et de franc dans cette figure aux
+lignes arrêtées; aucun signe particulier, si ce n'est l'habitude de
+tenir la tête légèrement penchée et d'interroger du regard. La taille
+est un peu au-dessus de la moyenne; la démarche cadencée accuse une
+légère oscillation traînante.
+
+Henri Herz a voulu justifier jusque dans la dernière période de sa
+longue et brillante carrière musicale son titre d'Henri Herz jeune. Les
+années semblent n'avoir eu aucune prise sur cette nature active, sur
+cette organisation vaillante. Ici encore la volonté n'a pas faibli, et a
+pour ainsi dire vaincu la nature. Comme notre regretté marquis de
+Saint-Georges, Henri Herz s'est, pour ainsi dire, condamné à l'éternelle
+jeunesse, et il la maintient de gré ou de force. Et nous parlons moins
+encore de l'homme que de l'artiste. Le compositeur a conservé vivaces
+ses facultés créatrices; le talent de virtuose n'a rien perdu de sa
+grâce et de son éclat; le brillant causeur est resté, comme par le
+passé, prompt à l'attaque, prompt à la riposte, fécond en répliques
+fines et délicates. Il demeure, dans sa manière d'être, dans l'habitude
+de sa vie, le parfait gentleman, correct, soigné dans sa tenue, qui a
+traversé deux générations sans rien perdre de sa distinction élégante.
+
+Ce décorum aristocratique, ce «comme il faut» particulier, qui
+caractérise les Anglais de race, Henri Herz semble l'avoir acquis dans
+ses nombreuses relations avec nos voisins d'outre-Manche. Mais le
+naturel affectueux et bienveillant de l'artiste en a corrigé les côtés
+froids et guindés. Henri Herz a fait aussi un long séjour en Amérique;
+c'est à ce voyage, qui devait durer six mois et qui s'est prolongé
+quatre ans, que je dois l'honneur d'avoir suppléé Henri Herz à sa classe
+du Conservatoire, en 1845. Confiant dans mon amitié et fort de
+l'assentiment d'Auber, Henri Herz me laissa le soin de maintenir ses
+élèves dans les données habituelles de son enseignement, jusqu'en 1848,
+où je succédai à mon maître Zimmermann.
+
+Il faut lire, à propos de ce voyage, le charmant ouvrage d'Henri Herz
+sur ses souvenirs d'Amérique, pour apprécier sous un jour tout spécial
+cet esprit fin, humoristique, cette entière bonne foi, cette sincérité
+rare dans la manière de conter. L'œuvre a une véritable valeur
+littéraire, comme étude de mœurs, comme album de croquis, pris sur le
+vif, comme ensemble de types tour à tour amusants et étranges, depuis le
+chef de bande, voleur mélomane, détroussant les voyageurs en dilettante,
+enlevant les onces d'or, mais respectant la montre d'Henri Herz par
+amour de l'art, jusqu'aux missionnaires patronant et honorant de leur
+présence des concerts où les fantaisies et les airs variés du virtuose
+tenaient lieu de cantiques.
+
+Henri Herz a parcouru à plusieurs reprises et dans tous les sens
+l'Amérique du Nord et celle du Sud, le Mexique, le Pérou, le Chili, le
+Brésil, la Californie, la Havane, la Jamaïque, New-York, la
+Nouvelle-Orléans, Baltimore, Philadelphie, la Vera-Cruz. Il a donné plus
+de quatre cents concerts, sans épuiser l'enthousiasme des auditeurs,
+partout acclamé et regretté partout. Succès incomparables dont nous
+avons le droit d'être fiers, car il n'est pas d'artistes plus français
+que Henri Herz par le cœur, l'esprit, la nature fine et distinguée du
+talent.
+
+Le temps est encore proche où Henri Herz, revenu de ses grands voyages,
+consacrait ses journées à l'enseignement, et ses veilles à la
+composition. De nombreux élèves sollicitaient ses conseils; il fallait
+se faire inscrire longtemps à l'avance pour obtenir la faveur de
+quelques leçons. Quelle joie pour les jeunes filles qui se croyaient
+appelées à devenir virtuoses, de se dire les élèves préférées du
+professeur en renom! et pourtant ce n'était pas sans un certain
+sentiment de crainte et d'émotion qu'elles se rendaient à la leçon du
+maître; non que Henri Herz fût redouté pour sa sévérité, sa trop grande
+exigence, mais, sous les dehors d'une politesse exquise, d'une tenue
+réservée, le professeur cachait une pointe de fine et malicieuse
+raillerie, un trait caustique à l'égard des défauts mignons de ses
+disciples. Légères atteintes, malices ironiques qui ne manquaient jamais
+leur but, et faisaient, sinon de cruelles blessures, du moins des
+brûlures longtemps cuisantes.
+
+Le nombre des pianistes femmes formées à l'école de Henri Herz est
+considérable et compose une phalange brillante. Malheureusement pour
+l'art, la plupart des jeunes filles qui se vouent à la virtuosité y
+renoncent un peu plus tard pour les devoirs austères de la famille.
+MMmes Jaell, Montigny, Szarvady, Massart, Pleyel, Joséphine Martin,
+sont de grandes individualités, de brillantes exceptions, mais
+confirment la règle générale.
+
+Il y a quelques années, Henri Herz, fatigué du professorat, a pris sa
+retraite et quitté sa classe du Conservatoire, en laissant dans cette
+école, témoin de ses premiers succès, de brillants souvenirs et de
+précieuses traditions que Mme Massart a su continuer. Depuis sa
+retraite, l'artiste éminent a consacrée son activité et son expérience
+éprouvée à la direction de son importante manufacture de pianos. Cette
+maison, dont la fondation date de plus de quarante ans, a eu des
+fortunes diverses: malheureuse à son début, elle a conquis
+progressivement le premier rang dans la facture française. C'était pour
+réparer les revers dus à des causes diverses que Henri Herz avait quitté
+la France en 1845. Enfin, grâce à une direction bien entendue, à
+l'adjonction d'ouvriers habiles, de mécaniciens ingénieux, grâce surtout
+aux soins minutieux, incessants, apportés aux perfectionnements divers
+de la facture, la maison Henri Herz se trouve maintenant placée à la
+tête de cette brillante industrie artistique. Les pianos qui sortent des
+ateliers de Henri Herz peuvent soutenir la comparaison avec les
+instruments français et étrangers provenant des maisons les plus en
+renom; ils ont obtenu successivement aux expositions universelles toute
+l'échelle des récompenses, jusqu'à la mise hors concours, comme ceux des
+maisons Érard et Pleyel.
+
+Ajoutons à l'actif du grand artiste et du célèbre facteur, l'initiative
+prise par lui dans la création d'une salle de concerts, type d'élégance
+et d'intelligente appropriation aux auditions musicales. L'artiste
+éminent, le chef apprécié d'une grande industrie, a été justement
+récompensé par la croix d'officier de Légion d'honneur.
+
+Les compositions de Henri Herz sont nombreuses, très variées de style,
+et embrassent tous les degrés de force. Il faudrait un long catalogue
+pour énumérer celles qui méritent d'être signalées plus
+particulièrement. L'œuvre du maître comprend deux cent cinquante
+numéros; tout choix dans cette immense collection nécessite
+d'inévitables et douloureux sacrifices. Signalons, parmi les morceaux
+les plus populaires, des variations sur _la Cenerentola_, sur _la
+Violette_, sur _ma Fanchette_, sur la romance de _Joseph_, _le Petit
+Tambour_, _la Famille suisse_, _le Siège de Corinthe_, les fantaisies
+sur _l'Ambassadrice_, sur _le Domino_, _la Fille du régiment_, _Otello_,
+_le Pré aux Clercs_, _le Landler viennois_, etc. Les huit concertos sont
+une œuvre considérable, où la noblesse du style s'unit à une grande
+habileté de facture. Les traits, distingués et variés de forme, sont
+toujours brillants et de belle allure; la sonate dédiée à Auber est
+aussi une composition magistrale. Henri Herz a écrit huit cahiers
+d'études depuis le degré très facile jusqu'à la difficulté
+transcendante; ses dix-huit dernières grandes études, resteront comme un
+modèle de goût et de grande bravoure. Il a également composé plusieurs
+duos concertants pour piano et violon, en collaboration avec Lafont.
+
+J'ai souvent entendu Henri Herz à l'apogée de sa popularité de virtuose;
+j'ai même essayé de m'approprier, par l'audition attentive de ses
+œuvres, quelques-unes des qualités caractéristiques de son école, et
+l'on m'a souvent cru son élève. Je puis donc apprécier en pleine
+connaissance de cause la manière et le style de ce maître, le plus
+populaire des pianistes compositeurs, celui dont on a dit, avec raison,
+qu'il était l'Auber du piano.
+
+Mme de Girardin, dans un des spirituels feuilletons du vicomte de
+Launay, s'est appliquée à chercher des points de comparaison entre les
+pianistes célèbres et certaines positions sociales. Le type choisi pour
+Henri Herz était celui d'avocat pianiste, brillant causeur musical,
+brodant à volonté, sur tous les thèmes, d'incessantes variations.
+Appréciation plus spécieuse que juste. Henri Herz n'est pas un causeur
+superficiel, un avocat à l'heure, mais un brillant improvisateur,
+parlant avec une merveilleuse facilité et une incomparable élégance la
+belle langue musicale, l'idiome des grands maîtres. Son style, toujours
+correct et brillant, atteint sans peine la noblesse et souvent
+l'élévation. Les andantes de ses concertos renferment de très belles
+pages, où passe le souffle inspiré d'un compositeur de premier ordre.
+
+L'individualité d'exécution de Henri Herz a toujours consisté dans
+l'élégance, l'esprit, une grande distinction, une expression contenue.
+Sa virtuosité irréprochable a pu aborder les difficultés transcendantes
+sans rien perdre de cette netteté merveilleuse, de cette clarté dans les
+traits les plus ardus, qualités indispensables aux grands exécutants.
+Henri Herz a une excellente main gauche, qui prend une part active et
+très intéressante au discours musical. De nos jours, beaucoup de
+pianistes négligent, et pour cause, cette main gauche, sœur jumelle
+et auxiliaire naturel de la main droite.
+
+Comme exécutant et compositeur, Henri Herz procède bien certainement de
+la grande école de Clementi, Hummel, Moschelès; il exécute avec une rare
+perfection, un grand fini de détails les fugues de Bach et Hændel, les
+élèves de sa classe pourraient affirmer sa prédilection marquée pour ces
+grands maîtres. Ses nombreuses compositions de salon et de concert
+semblent au premier abord en contradiction marquée avec cette forte et
+sévère musique; mais un lecteur attentif qui voudra approfondir
+l'œuvre entier de Henri Herz retrouvera dans le tissu harmonique de
+ces compositions, d'apparence légère, la forte trame du contre-pointiste
+formé aux grandes traditions de l'art.
+
+La sonate, le thème varié et les grandes fantaisies ont vécu; les
+nocturnes, paraphrases, etc., commencent à dater. Seul, un petit groupe
+d'artistes vaillants cherche l'expression et le grand style dans le
+concerto symphonique. La mode est à la musique dite de genre, aux pièces
+caractéristiques, expressives, imitatives, etc., et aussi aux
+transcriptions vocales et orchestrales. On veut l'idée pure, dégagée
+d'ornements. L'art a-t-il réellement gagné à cette modification du goût,
+à ce changement dans la forme adoptée? En fait, à part quelques rares et
+puissantes individualités qui ont su conserver la pureté et l'élévation
+du style, unir le genre pittoresque et descriptif aux traditions de
+l'école, l'art du compositeur a subi une décadence marquée. Les
+musiciens de tout ordre, ceux-là même qui ignorent l'orthographe de
+notre langue, s'évertuent à chercher des titres pompeux, prétentieux,
+ridicules, pour servir d'étiquettes à des pauvretés musicales dénuées de
+sens et d'intérêt, écrites dans un idiome incorrect qui outrage la
+grammaire et le bon goût.
+
+Quant à Henri Herz, il n'a pas sacrifié aux modes nouvelles, et en même
+temps, il a échappé au reproche mérité par tant d'artistes, d'avoir
+toute la vie refait les mêmes variations, fondu les mêmes sujets et les
+mêmes thèmes dans un moule invariable. Aucun compositeur n'a plus
+inventé, ne s'est plus consciencieusement appliqué à innover dans ce
+genre, et nous pourrons un jour, dans un traité spécial, passer en revue
+les broderies variées, les mille traits ingénieux créés par Henri Herz
+et tombés dans le domaine public, où sont allés les prendre
+d'innombrables _pasticheurs_. Les grands artistes inventent et les gens
+de métier exploitent. C'est la loi commune, mais une loi qui aide au
+progrès et dont les esprits supérieurs ne daignent pas se plaindre.
+
+Henri Herz appartient à cette grande famille des initiateurs qui
+trouvent leur récompense dans l'œuvre même et dans ses résultats.
+Tant d'honneurs réunis, le succès international du virtuose, la
+popularité du compositeur, la haute considération du chef d'industrie,
+une fortune importante laborieusement acquise, l'estime de tous,
+l'admiration des connaisseurs, une place à part dans le monde des arts,
+ont laissé Henri Herz simple, modeste, bienveillant comme par le passé.
+Cette belle et intelligente figure d'artiste a résisté aux épreuves de
+la bonne fortune comme aux atteintes du temps; elle a gardé ses lignes
+sobres et sévères, mais d'une franchise toute sympathique, et la pureté
+de profil qui en fait une des physionomies les plus hautes et en même
+temps les plus aimées de notre temps.
+
+
+
+
+V
+
+CLEMENTI
+
+
+La galerie des pianistes qui ont illustré leur art contient des
+physionomies plus attrayantes et plus sympathiques; elle n'offre pas de
+personnalité plus complexe, de tempérament plus riche, d'influence plus
+haute et plus indiscutable. Compositeur de premier ordre, virtuose
+incomparable, chef d'école, industriel, mécanicien, Clementi a tenu tous
+ces rôles avec une égale supériorité; il a su pendant sa longue et
+laborieuse existence, acquérir l'admiration des dilettantes et la vogue
+du public, faire entrer l'art dans une voie nouvelle, et,--fortune
+rarement réservée aux inventeurs,--atteindre la richesse, sans rien
+laisser de son cœur aux broussailles du chemin. Il a eu tout à la
+fois l'imagination et le savoir, l'inspiration et la volonté
+persévérante, l'originalité et la souplesse. Et si la gloire du chef
+d'école lui assure le premier rang dans l'histoire du piano, cet
+ensemble de qualités spéciales, cet assemblage merveilleux font de
+l'homme un type absolument à part, une figure curieuse et instructive
+entre toutes.
+
+Muzio Clementi naquit à Rome en 1752. Son père était un orfèvre
+passionné pour la musique. Dès l'âge de six ans, il faisait commencer à
+son fils l'école du solfège et du clavecin. Les grandes dispositions du
+jeune Clementi activèrent ses progrès et l'amenèrent bientôt à une
+virtuosité remarquable. Suivant la méthode italienne, il étudiait les
+_partimenti_ et l'accompagnement de la basse chiffrée en même temps que
+les pièces spéciales de clavecin. Son maître d'harmonie, de contre-point
+et de clavecin fut un organiste, du nom de Cordicelli. A quatorze ans,
+Clementi était en pleine possession d'un talent hors ligne et d'une
+forte éducation musicale basée sur les traditions des grands maîtres. Un
+amateur enthousiaste, sir Beckfort eut alors occasion de l'entendre et
+offrit sur-le-champ au père du jeune virtuose d'emmener son fils en
+Angleterre et d'assurer son avenir.
+
+Installé dans un domaine du Devonshire, Clementi, qui avait pour l'étude
+une ardeur infatigable, put se consacrer au travail et à la lecture des
+œuvres classiques. Entouré de soins, d'égards, d'affections, traité
+en fils adoptif, trouvant dans une riche bibliothèque, littéraire et
+musicale, tous les éléments d'instruction que n'aurait pu lui offrir la
+maison paternelle, assuré non seulement du confort de l'existence, mais
+aussi de ses libres entrées dans le monde aristocratique, Clementi avait
+la plus brillante et la plus féconde des indépendances.
+
+Comme certaines plantes rares, transplantées dans un terrain spécial,
+son organisation s'épanouit au chaud rayonnement de cette vie nouvelle,
+faite de tendresse et de dévouement. Mélodiste par sentiment, Clementi
+put allier, grâce à une constante étude des grands maîtres, le génie
+italien aux harmonies colorées et puissantes de l'art allemand.
+Sébastien Bach, Hændel, Scarlatti étaient ses auteurs favoris, ceux
+qu'il étudiait chaque jour avec une ferveur qui devait rester entière
+jusque dans sa vieillesse. Son exactitude laborieuse et son emploi
+raisonné du temps étaient tels, qu'il s'imposait l'obligation rigoureuse
+de remplacer par des heures supplémentaires celles que les devoirs de
+société le forçaient à distraire du programme quotidien. Il soignait en
+même temps son instruction littéraire, remplaçant l'éducation du collège
+par des lectures choisies et répétées.
+
+Ce fut ainsi que, grâce à sir Beckfort, à cette vie de famille toute
+patriarcale et à ses relations avec le monde aristocratique, Clementi
+devint un gentleman accompli en même temps qu'il atteignait les
+dernières limites de la virtuosité. Aucun artiste ne possédait au même
+degré cette égalité merveilleuse des deux mains, cette clarté et ce fini
+dans l'art d'exécuter les pièces fuguées, d'en faire valoir les détails
+ingénieux. Le jeune maître pouvait sans crainte, sinon sans hésitation,
+aborder l'existence militante de compositeur et de virtuose.
+
+Bien peu d'artistes de la génération contemporaine ont eu le bonheur
+d'entendre Clementi: pourtant j'ai pu me renseigner exactement près de
+plusieurs de mes devanciers sur les qualités d'exécution de ce maître
+illustre. Son mécanisme merveilleux de correction et de régularité,
+laissait la main immobile; les doigts seuls, souples, agiles
+indépendants, d'une égalité incomparable, tiraient du clavier une
+sonorité harmonieuse et d'un charme exquis. Personne n'exécutait avec
+cette perfection idéale les œuvres de Bach, Hændel, Martini,
+Marcello, Scarlatti; la clarté exceptionnelle de son jeu et la variété
+de ses nuances mettaient en lumière, avec une finesse d'intention sans
+pareille, tous les détails de ces belles pièces fuguées. John Field et
+Cramer, les deux élèves de prédilection de Clementi, que j'ai souvent
+entendus, possédaient au suprême degré la diction de leur maître; ils
+détaillaient, comme lui, les fugues de Bach; chaque partie distincte
+avait la sonorité, l'accent, le timbre correspondant à son degré
+d'importance et d'intérêt dans le discours musical.
+
+C'était par l'étude approfondie du style sévère que Clementi avait su
+acquérir cette indépendance de doigts, cette égalité parfaite, ce jeu
+lié, serré, harmonieux qui faisaient de lui le maître des maîtres. Homme
+d'invention et même de génie, Clementi a pu dégager sa riche
+individualité des formules scolastiques, de tout le bagage personnel des
+grands compositeurs qu'il avait pris pour modèles. Avec lui, comme avec
+Em. Bach, le cadre de la sonate s'est élargi; l'élément mélodique,
+expressif et vocal a pris forme dans ses nombreuses œuvres de piano;
+enfin Clementi est devenu à son tour chef d'école en unissant l'art
+ancien à l'art moderne.
+
+Transformation féconde, qui ne s'est opérée, du reste, ni en un jour, ni
+par la seule influence de Clementi. Haydn, Mozart, Dussek, ont aussi
+leur part glorieuse dans cette période de transition; mais Clementi, par
+ses nombreuses compositions, par les virtuoses qu'il a formés et qui ont
+perpétué ses traditions, garde encore la plus belle part, et l'on peut,
+à juste titre, lui donner le nom de fondateur de l'école moderne du
+piano.
+
+A dix-huit ans, Muzio Clementi publia sa première sonate (op. 2). Le
+succès fut immense, et décida le jeune compositeur à s'établir à
+Londres; on l'y appelait pour tenir le piano d'accompagnement du
+Théâtre-Italien. Il quitta donc ses bienfaiteurs, pour qui il devait
+garder une reconnaissance aussi durable que la vie. Ce poste important
+d'accompagnateur dirigeant permit à Clementi d'accroître ses
+connaissances musicales, d'entendre les plus célèbres chanteurs, et de
+perfectionner son style par l'étude des grands modèles de l'art vocal.
+Les oratorios de Hændel, les opéras de Porpora, Sacchini, Pergolèse
+germèrent dans son imagination; et, sans élever son inspiration aux
+sublimes hauteurs atteintes par ces génies, il eut du moins l'heureuse
+pensée de conserver à ses œuvres spéciales de musique de chambre, les
+belles formes mélodiques dont il avait gardé l'empreinte. Il put ainsi
+continuer à allier le sentiment naturel du mélodiste italien au tissu
+harmonique qui caractérise plus particulièrement le génie allemand.
+Comme l'illustre Haydn, Clementi a étudié à fond, analysé avec un soin
+minutieux les œuvres d'Emmanuel Bach, ce grand artiste dont la vie
+modeste, calme, recueillie, n'a jamais eu l'éblouissement du succès,
+mais que l'élégance des idées, la forme neuve donnée aux œuvres
+scolastiques, l'ingéniosité de ses traits légers, brillants, mettent au
+rang des créateurs de la musique moderne.
+
+Le premier recueil de sonates (op. 2) publié par Clementi en 1770,
+produisit une grande sensation dans le monde dilettante de l'époque. Ces
+pièces étaient écrites pour clavecin ou piano-forte; le nouvel
+instrument introduit en Angleterre par le facteur Zumpe, en 1760,
+n'avait pas encore détrôné les clavecins et les clavicordes. Ces
+instruments, chers à nos ancêtres, gardaient de nombreux admirateurs.
+
+Il faut le reconnaître: le clavecin, sous les doigts habiles des
+virtuoses harmonistes du temps, produisait des effets charmants;
+aujourd'hui les amateurs de curiosités artistiques s'intéressent seuls à
+ces merveilles d'une autre époque, et pourtant il y a un grand plaisir,
+une sensation toute particulière à interroger ces instruments délicats,
+qui parlent avec tant de précision et de netteté, ont des timbres si
+charmants et si clairs. Mais il faut comprendre la langue figurée du
+temps, oublier les effets modernes de sonorité, de puissance, les
+contrastes de force et de douceur, suppléer à l'absence complète de la
+prolongation du son par des harmonies très-serrées et une ornementation
+incessante de la phrase.
+
+L'idée première du marteau substitué au bec de plume ou de métal
+pinçant la corde, doit être attribuée au Florentin Bartolomeo
+Chistofori, mais, l'essai ne donnant que des résultats incomplets, les
+clavecins conservèrent leur suprématie. En 1716, un facteur français,
+Marius, et un Allemand, Schroler, firent une nouvelle tentative
+infructueuse; mais de plus habiles mécaniciens finirent par appliquer
+d'une façon pratique les découvertes de leurs devanciers. Zumpe en
+Angleterre, Silbermann en Allemagne, Sébastien et Jean-Baptiste Érard en
+France, fondèrent d'importantes fabriques de pianos qui assurèrent la
+défaite du clavecin. La faculté de modifier le son par la diversité de
+l'attaque du clavier, de rendre la touche sensible à l'action du doigt
+en transmettant au marteau la volonté intelligente de l'artiste, était
+une invention souverainement ingénieuse. L'étendue du clavier s'accrut
+en même temps que la puissance de sonorité[2].
+
+En 1780, Clementi fit un premier voyage à Paris. L'accueil qu'il y reçut
+fut assez chaleureux pour lui rappeler l'enthousiasme italien et lui
+rendre un reflet de sa patrie, toujours vivante dans son cœur. Admis
+à se faire entendre à la cour, la perfection de son jeu charma la reine
+Marie-Antoinette, qui lui témoigna une bienveillante sympathie, et
+l'engagea à visiter Vienne, en l'assurant de sa protection auprès de
+son frère, l'empereur Joseph, le célèbre mélomane. En 1781, Clementi se
+rendit à Munich, puis à Vienne, où il se lia avec Haydn, son aîné de
+vingt ans, et Mozart, plus jeune que lui de quatre ans. Ces hommes de
+génie apprécièrent les rares qualités du compositeur virtuose, et les
+dilettantes allemands firent à l'artiste de véritables ovations.
+
+L'empereur Joseph, qui aimait les soirées intimes, prenait le plus vif
+plaisir à entendre alternativement Mozart et Clementi. Nous
+n'établissons aucun parallèle entre le génie puissant du premier et le
+rare talent de compositeur du second; mais Mozart, merveilleux
+improvisateur, claveciniste hors ligne, n'avait pas la sûreté de main,
+la virtuosité transcendante si patiemment cherchées par Clementi.
+Italiens tous deux par leur tempérament mélodiste, ils suivaient des
+routes différentes: Mozart planait déjà dans les hautes sphères et
+pouvait abandonner à son émule les palmes de l'exécution.
+
+Ce séjour en Allemagne fut pour Clementi une suite de triomphes. Il
+revint à Londres en 1782, pour entreprendre bientôt une nouvelle
+excursion à Paris, où il retrouva le même enthousiasme; mais son voyage
+en Allemagne resta le plus profitable au point de vue de l'art; ses
+relations directes avec les grands maîtres, dont il appréciait le génie,
+ne pouvaient manquer d'exercer une salutaire influence sur le style du
+compositeur. En étudiant attentivement et chronologiquement les
+œuvres de Clementi et la date de leur publication, on peut facilement
+contrôler notre pensée à cet égard et constater les modifications
+progressives apportées dans sa manière d'écrire.
+
+De 1781 à 1802, Clementi ne quitta pas l'Angleterre, où son activité
+prodigieuse se dépensait soit à composer, soit à donner de nombreuses
+leçons, très recherchées et rétribuées à haut prix. Victime d'une
+banqueroute qui lui enleva une somme considérable, fruit de ses
+économies, Clementi, vivement encouragé par ses amis, aidé de leurs
+capitaux, fonda une importante fabrique de pianos, à laquelle il
+consacra son expérience, ses soins et les connaissances spéciales de
+mécanique qu'il eut la courageuse volonté d'acquérir. Cette maison de
+facteur, à laquelle Clementi devait associer plus tard son ami Collard,
+acquit, grâce à son activité, une renommée européenne, et fut pour lui
+la source d'une nouvelle fortune, d'autant plus précieuse qu'elle
+faisait faire à l'art du piano un pas considérable, en fournissant aux
+artistes, avec des instruments plus parfaits, la possibilité d'en tirer
+des effets variés répondant à toutes les exigences du toucher, à toutes
+les modifications du son.
+
+En 1802, Clementi fit son troisième voyage à Paris avec son élève
+préféré, John Field, qu'il produisit dans de nombreux concerts. Le
+disciple était digne du maître et fut admiré. Auber, dont les souvenirs
+étaient si riches et si précieux à recueillir, m'a dit avoir entendu
+Clementi à chacun de ses voyages en France, de ses séjours dans ce Paris
+qu'il aimait, et où il reçut toujours le même accueil enthousiaste. Il y
+fit exécuter plusieurs symphonies qu'il dirigea au piano. Le succès du
+virtuose ne pouvait diminuer, mais le symphoniste ne fut pas classé
+parmi les maîtres du genre. Haydn et Mozart le primaient de toute la
+puissance de leur génie. Clementi était très lié avec le célèbre
+harpiste Nadermann, qui fut un des protecteurs de mon enfance. Nadermann
+dirigeait aussi une importante maison de commerce de musique et de
+facture, et Clementi lui vendit la propriété de plusieurs de ses
+œuvres. J'ai donné, il y a quelques années, des leçons à l'une des
+filles de Nadermann sur un exemplaire du _Gradus_ enrichi des nombreux
+doigtés de Clementi.
+
+John Field, Cramer, Zeuner, Kleugel, Bertini, Kalkbrenner furent les
+élèves favoris du célèbre fondateur de l'école moderne du piano; mais
+les virtuoses du siècle qui avaient pu connaître Clementi et lui
+demander ses conseils, se comptaient par centaines. Nul professeur n'a
+été aussi recherché, Henri Herz a pris lui aussi quelques-unes de ses
+leçons; Méreaux nous a souvent parlé avec une admiration reconnaissante
+de plusieurs heures passées dans l'intimité de l'illustre maître; mais
+c'est John Field qui doit rester une des expressions les plus parfaites
+de l'école. Clementi l'emmena avec lui, donner des concerts à travers
+l'Allemagne et la Russie. De 1802 à 1810, Clementi parcourut ainsi
+l'Europe, acclamé comme compositeur et comme virtuose, recherché comme
+professeur, vivant au sein d'une atmosphère fébrile avec une force de
+volonté que rien ne pouvait abattre.
+
+Emmanuel Bach et Muzio Clementi, en modifiant le caractère
+rigoureusement scientifique de la sonate, en transformant les formules
+en traits mélodiques, en substituant l'inspiration idéale aux recherches
+exclusivement harmoniques, en mettant en œuvre des pensées musicales,
+réservées jusque-là aux compositions dramatiques, ont créé, pour la
+musique de chambre, et tout particulièrement pour le piano, un art
+nouveau, procédant, à vrai dire, des maîtres anciens, mais où
+l'inspiration musicale émancipée des formules scolastiques, se meut
+librement, affirme victorieusement son individualité par la souveraine
+variété des formes.
+
+Compositeur au style correct et très mélodiste, inspiré, mais toujours
+maître de lui, Clementi a écrit toutes ses œuvres, depuis les petites
+sonatines pour les commençants jusqu'aux grandes et belles sonates (op.
+42, 48, 50), depuis les formules mesurées sur les gammes, les préludes
+et points d'orgue, jusqu'au _Gradus ad Parnassum_, avec un soin, une
+conscience, un art incomparable. Le _Gradus_ reste le plus parfait
+ouvrage d'enseignement écrit jusqu'à ce jour. L'art de jouer du piano y
+est démontré en cent études dont le plus grand nombre sont de véritables
+chefs-d'œuvre, tant comme études spéciales de mécanisme,
+d'indépendance de doigts, que comme modèles de goût et de style. Le
+_Gradus_ est un monument musical, la clef de voûte du temple consacré à
+l'art moderne du piano.
+
+Des biographes, reprochent à Clementi des incorrections de style et un
+excès de recherche dans les idées. Mélodiste pur et de la famille des
+grands maîtres, Clementi, dans la généralité de ses œuvres, allie la
+sûreté de main au style élevé, à l'inspiration saine, à la verve et à
+l'entrain d'Haydn et de Mozart. Son œuvre est considérable et d'une
+valeur indiscutable, quand on tient compte de l'époque de transition où
+il a écrit. Sans pouvoir se comparer et sans avoir voulu, en aucun cas,
+s'égaler aux grands musiciens ses contemporains, Clementi occupe la
+première place parmi les pianistes compositeurs. Il est, avec Emmanuel
+Bach, le créateur de la sonate moderne, le fondateur de la grande école
+de piano dont Field, Cramer, Hummel, Moschelès, Kalkbrenner et les
+frères Herz ont continué après lui les glorieuses traditions.
+
+Le catalogue des œuvres de Clementi comprend cent sonates dont
+quarante et quelques avec accompagnement de violon, flûte et
+violoncelle, un grand duo à deux pianos, quatre duos à quatre mains.
+Nous citerons parmi les nombreuses sonates les op. 2, 7, 8, 9, 10, 11,
+14, 17, 22, 26, 33, 40, 42, 46. Si l'on se reporte à l'époque où ces
+œuvres ont été écrites, on reconnaîtra dans presque toutes ces
+compositions un grand mérite de facture, beaucoup de fraîcheur
+d'imagination, une grande diversité d'idées mélodiques, enfin un arsenal
+de traits brillants, parcourant le clavier dans toute son étendue,
+disposant la sonorité d'une façon ingénieuse, abandonnant les vieux
+errements, non par mépris de la forme, mais pour adopter à un instrument
+nouveau, le piano, les progrès réalisés par les clavecinistes célèbres.
+
+Clementi peut donc passer à juste titre pour le grand promoteur de l'art
+moderne du piano, Kimberger, Steibelt, Dussek, Cramer, etc., ont suivi
+la voie tracée, mais c'est à lui que revient l'honneur d'avoir changé le
+courant musical qui depuis cent ans se renfermait presque exclusivement
+dans le genre fugué, airs de danse à fioritures, variations, préludes,
+ouvertures d'un tissu harmonique très-serré, très-ferme, très riche,
+mais d'une grande uniformité, où l'accent vocal et la phrase mélodique
+pure tenaient une place très-minime. Il va sans dire que nous exceptons
+de cette nomenclature les œuvres de Bach, de Hændel, Scarlatti,
+Couperin, Rameau, Martini. Ces grands inventeurs ont tout essayé, tout
+osé. En lisant attentivement leurs œuvres, on retrouve, non seulement
+en germe, mais plus souvent encore en entier des phrases, des mélodies,
+des récits colorés et dramatiques que les habiles se sont appropriés.
+
+Citons encore une sonate devenue célèbre (op. 50), un thème varié
+ravissant sur l'air: _J'ai vu Lise_, une fantaisie sur le thème
+populaire: _Au claire de la lune_; plusieurs pièces caractéristiques
+dans le style des maîtres célèbres, vingt-quatre valses et douze
+montférines, préludes et excercices, enfin l'_Introduction à l'art de
+jouer du piano_ (le _Gradus_). Cet ouvrage, véritable monument
+artistique, nous le répétons, suffirait à lui seul pour rendre
+impérissable le nom de Clementi. C'est le résumé le plus complet qu'on
+puisse imaginer du style moderne. La pensée mélodique, au contour plus
+vocal, se présente colorée, s'accuse franchement sans l'accompagnement
+incessant des fioriture si chères aux clavecinistes. Le _Gradus_ offre
+aux élèves sérieux, à tous les artistes amoureux du grand art, les plus
+beaux modèles de goût, les exemples les mieux choisis dans tous les
+genres, style noble, sévère, gracieux, expressif, pathétique. Les études
+plus spéciales de mécanisme, de rythme ou d'ornementation sont aussi
+admirablement conçues pour donner aux deux mains cette indépendance des
+doigts, cette liberté d'allures dont Clementi a formulé les règles avec
+tant de précision.
+
+Clementi a publié en quatre volumes in-8º une précieuse collection des
+chefs-d'œuvre des grands maîtres du clavecin: cet ouvrage est devenu
+très-rare. Quant aux symphonies et ouvertures de Clementi, je n'ai pas
+eu l'occasion de les entendre, mais Aubert m'a affirmé que ces œuvres
+orchestrales n'avaient qu'un mérite relatif, manquaient d'originalité et
+paraissaient très-pâles à côté des œuvres colorées, ingénieuses,
+mouvementées de Haydn et de Mozart. Laissons donc à Clementi sa grande
+et belle physionomie de compositeur virtuose: il est le premier du
+genre, celui qui en a écrit les lois, formulé le code, et les pianistes
+modernes sont les disciples de sa grande école.
+
+Clementi avait un désir immodéré de la richesse; pour conquérir la
+fortune et réparer les pertes considérables que lui avait subir, au
+milieu de sa carrière, la faillite où s'étaient englouties ses
+importantes économies, aucun sacrifice ne lui coûtait. Travailleur
+infatigable, il donnait quinze heures de leçons par jour à des prix très
+élevés, trouvant le temps de composer dans les intervalles et de
+surveiller sa fabrique de piano. Il capitalisait avec une joie peu
+dissimulée les recettes des nombreux concerts donnés en France, en
+Allemagne, en Russie. Ses voyages lui étaient d'autant plus productifs
+qu'il évitait avec un soin rigoureux toute dépense personnelle,
+économisait la table, le logement et le feu, et poussait même la
+parcimonie jusqu'à faire sa correspondance chez des intimes pour éviter
+les menus frais d'achat de papier. Henri Herz m'a dit avoir été témoin
+de ce fait amusant: Clementi arrivant à l'hôtel du Petit-Carreau, où
+déjà l'attendaient des élèves fanatiques de son talent, et remettant au
+commissionnaire, chargé de monter ses malles au troisième étage, dix
+centimes pour tout salaire.
+
+On a expliqué diversement cette étroitesse d'esprit, ce travers d'une
+belle intelligence. La jeunesse de Clementi passée chez son père, habile
+orfèvre, avait sans doute développé chez l'enfant l'amour de l'or et des
+métaux précieux. Adolescent, la vie confortable de la maison de sir
+Beckford avait dû lui donner le goût et le désir de continuer cette
+existence large et aussi de se ménager une vieillesse dorée. Telles sont
+les influences auxquelles on attribue cette âpre manie du gain que nul
+artiste, Paganini excepté, n'a poussée aussi loin que Clementi.
+
+Né à Rome en 1752, Muzio Clementi est mort à Londres le 10 mars 1832.
+La fortune lui était venue, du reste, plus considérable encore qu'il ne
+pouvait l'espérer, grâce à sa fabrique de pianos, dont Collard, son
+associé, avait pris la direction; Clementi devait laisser en mourant un
+avoir de plusieurs millions. Sur la fin de sa carrière, il avait
+recherché les conditions d'existence de sa jeunesse; il s'était retiré à
+la campagne, près de Londres, dans une de ses propriétés, au sein d'un
+confort très sérieux, entouré d'hommages et de respect, vénéré comme un
+des patriarches de la musique. Il recevait dans l'intimité ses amis et
+ses admirateurs, mais ne se faisait pas entendre; pourtant il conserva
+jusqu'au dernier jour cette saine habitude du travail qui fait seule les
+grands artistes.
+
+Les biographes citent une anecdote touchante de la dernière période
+d'existence de Clementi. Dans une de ses rares apparitions à Londres, un
+banquet lui fut offert par Cramer, Moschelès et plusieurs autres
+célébrités musicales. A l'issue du repas, Clementi fut prié de se faire
+entendre, et, malgré ses quatre-vingts ans, émerveilla l'auditoire par
+des improvisations où la jeunesse des idées, les audaces du virtuose, la
+couleur et la fermeté de son style s'affirmaient comme à l'apogée de ses
+grands succès. Véritable fête des adieux, car Clementi mourut peu de
+temps après, le 10 mars 1832.
+
+
+
+
+VI
+
+E. PRUDENT
+
+
+La première enfance de Prudent n'offre aucune particularité saillante:
+rien en lui ne faisait présager une de ces natures privilégiées,
+appelées à prendre rang parmi les artistes célèbres. Prudent (Émile
+Beunier) naquit à Angoulême le 4 avril 1817. Admis comme élève de
+solfège au Conservatoire de Paris, il entra, le 12 juillet 1826, dans la
+classe de Larivière, et y obtint un deuxième prix. Il ne fit que passer
+dans la classe de Laurent, alors professeur-adjoint, pour être ensuite
+admis dans la classe de piano de Zimmermann. Notre maître regretté avait
+la main heureuse dans le choix de ses élèves, et, du premier coup
+d'œil, il avait reconnu chez Émile Prudent un pianiste d'avenir.
+
+J'étais alors le camarade et l'émule de Prudent. Nous avions pour
+condisciples notre futur directeur Ambroise Thomas, Potier, le
+petit-fils de Piccini, Ravina, Codine, Besozzi, Lacombe. Prudent obtint
+un second prix en 1831 et le premier en 1833. Après ce succès, il entra
+dans la vie militante d'artiste et y eut de pénibles débuts, ne comptant
+qu'un petit nombre d'élèves, souvent forcé de «faire des bals»,
+d'exécuter des quadrilles pour éviter d'être trop à charge à ses
+parents. Prudent eut occasion d'entendre plusieurs fois Thalberg en
+1836; comme tous les pianistes de notre génération, il fut frappé des
+qualités de cette nouvelle école, émerveillé des effets produits, et
+n'eut plus qu'une pensée, qu'un désir, s'assimiler les procédés du
+célèbre pianiste-compositeur.
+
+Tous les artistes qui ont entendu Thalberg, ont pu apprécier sa large et
+belle sonorité, sa manière toute particulière de disposer les phrases de
+chant dans le médium du piano, de diviser souvent la mélodie aux deux
+mains en confiant l'accentuation aux pouces, enfin cet admirable arsenal
+de traits nouveaux, brillants, légers, tantôt s'élançant en fines
+arabesques, en fusées sonores, éclatantes, tantôt parcourant dans toute
+son étendue l'échelle musicale du clavier, enveloppant l'idée principale
+comme d'un réseau harmonieux, brillant et diaphane. Cet art merveilleux
+de faire chanter le piano, soit par la belle conduite du son, soit en
+tirant de l'instrument des effets de sonorité inconnus jusque-là, toutes
+ces qualités réunies éblouirent, subjuguèrent amateurs et artistes.
+
+L'influence fut naturellement considérable sur la manière d'exécuter et
+d'écrire du groupe des jeunes pianistes français. Prudent, Goria,
+Gottschalk, Osborne, etc., s'éprirent de ces formes nouvelles, et leurs
+œuvres de cette époque procèdent directement du maître viennois. Ces
+imitations, souvent très réussies, ne sont pourtant pas des copies dans
+le sens absolu du mot; ces pastiches ne manquaient pas d'habileté et
+d'ingéniosité, mais l'influence du maître à la mode s'y fait trop
+vivement sentir. Plus tard, quand cette fièvre d'imitation fut passée,
+quand l'inventeur eut délaissé lui-même cette forme, la jeune école
+française, Prudent en tête, revint à la musique de piano, sans parti
+pris d'arrangements en arpèges et en accords brisés.
+
+Ce fut à l'époque de l'enthousiasme excité par Thalberg, à l'époque de
+ses grands succès, que Prudent eut le courage de se retirer en province
+afin de s'y livrer dans le recueillement à un travail persévérant pour y
+acquérir la sûreté de mécanisme, l'exécution chaleureuse et colorée,
+qui, depuis, ont caractérisé son jeu, et aussi, disons-le, pour
+s'approprier les qualités séduisantes du maître nouveau qu'il avait pris
+pour modèle. Après plusieurs années d'un rude labeur, Prudent sortit de
+sa retraite et renonça à sa vie d'isolement, pour se produire dans
+quelques concerts de province. Les succès qu'il obtint lui donnèrent
+confiance, et, désormais sûr de son avenir, il revint à Paris conquérir
+la célébrité, juste récompense de ses prodigieux efforts. Il se fit
+entendre d'abord chez Zimmermann, puis dans la maison Pleyel. Fêté,
+applaudi, acclamé, Prudent eut enfin la conscience de sa valeur et la
+certitude indiscutable des immenses progrès réalisés; mais ce fut
+seulement dans un concert donné au Théâtre-Italien par Thalberg, alors
+dans tout l'éclat de sa réputation, dans le rayonnement de son
+merveilleux talent, qu'il fit sa rentrée véritable dans la carrière de
+virtuose.
+
+Cette présentation du jeune pianiste français faite d'une façon si
+délicate, si gracieuse par l'illustre bénéficiaire, fut très appréciée
+du public d'élite qui venait surtout entendre Thalberg en possession de
+la faveur générale. Les deux artistes firent merveille dans le duo pour
+deux pianos sur _la Norma_ de Thalberg; ils furent chaleureusement
+applaudis. Prudent, rappelé par de nombreux amis, devenus ses
+admirateurs, dut, à la demande des spectateurs enthousiastes, exécuter
+sa fantaisie déjà célèbre de _Lucie_.
+
+A partir de cette soirée, la réputation et les succès de Prudent
+allèrent chaque jour en grandissant. Le jeune compositeur eut aussi la
+bonne fortune de trouver des éditeurs habiles, intelligents, dévoués,
+qui consacrèrent leur influence à produire et à faire valoir ses
+œuvres de piano. Le succès fut grand et mérité. Les facteurs en renom
+se disputèrent l'honneur de mettre les pianos sous le patronage du
+talent sympathique de Prudent, et les sociétés philharmoniques
+réclamèrent, à l'envi, son concours dans leurs solennités musicales.
+
+Prudent a donné de très nombreux concerts en France et à l'étranger; ses
+succès, comme virtuose et compositeur, lui firent obtenir, jeune encore,
+la croix de la Légion d'honneur. Quand, pour se reposer de ses fréquents
+voyages, d'un rapport fructueux pour son bien-être et la popularité de
+ses œuvres, Émile Prudent revenait à Paris, il y retrouvait toujours
+un groupe nombreux d'élèves empressés à recevoir ses conseils. J'ai eu,
+dans ma longue carrière de professeur, plusieurs élèves formés à son
+école, et j'ai pu constater que son enseignement, basé sur les saines
+doctrines de l'art, visait un idéal très élevé. Si Prudent avait été
+plus sédentaire, nul doute qu'il ne fût devenu professeur au
+Conservatoire. Sa place y était marquée; ses leçons et ses conseils
+auraient ajouté un élément de plus au progrès musical.
+
+Les détracteurs de Prudent,--et quel est l'artiste en évidence qui n'a
+pas ses envieux?--reprochaient au virtuose l'habitude de «poser» en
+public et aussi une certaine manière affectée de provoquer les
+applaudissements aux fins de phrase, ou à certains passages _soulignés à
+l'avance_.--Nous pensons que ce jugement repose sur une interprétation
+fâcheuse et une évidente exagération. Le virtuose qui, chaque jour, se
+trouve en contact avec le public, qui connaît sa bienveillance et se
+croit sûr de sa sympathie, peut bien, dans un sentiment de naïve
+confiance, lui demander du regard ou du geste si l'œuvre exécutée
+répond à tout ce qu'il attend de lui. Voilà, croyons-nous, la véritable
+explication de ces effets de tête et mouvements de mains au-dessus du
+clavier reprochés à Prudent; mais, les critiques n'ayant rien à
+reprendre à l'exécution correcte et brillante de l'artiste, à sa
+puissante sonorité, à la belle ordonnance de ses compositions
+distinguées, élégantes, à effet, il a bien fallu chercher et trouver de
+petites taches, de légères défectuosités, ou tout au moins certaines
+manies ou faiblesses d'artiste. Thème banal et inépuisable. Que de
+longues pages à écrire sur les excentricités de Paganini, de Servais ou
+de Liszt!
+
+Nature énergique, Prudent, devenu homme, avait conservé les allures un
+peu brusques et sans façon de sa première jeunesse; mais, sous ces
+dehors familiers, on reconnaissait vite un esprit, sinon cultivé, dans
+le sens habituel du mot, du moins fin, réfléchi, cherchant à s'assimiler
+par la lecture et l'observation les connaissances qui avaient manqué à
+sa première éducation. Prudent avait la figure régulière dans l'ensemble
+et dans les détails: la bouche petite, les yeux bien fendus; la barbe
+châtain, abondante et touffue, estompait fortement le visage; les
+cheveux soyeux, longs, mais rebelles, donnaient souvent au virtuose
+l'occasion de les rejeter en arrière par un mouvement de tête. Ce tic
+était très habituel à Prudent pendant l'exécution des pièces de bravoure
+qui l'obligeaient à des traits un peu brusques.
+
+Adolescent, j'ai beaucoup connu Prudent comme camarade de classe, émule
+généreux, nullement accessible à ces abominables défauts: l'envie, la
+jalousie, qui trop souvent gâtent le cœur des artistes. Dans deux
+circonstances importantes de ma vie, j'ai pu juger de l'excellente
+nature de Prudent. En 1832, je concourais avec lui pour le premier prix;
+tous les deux nous avions déjà le deuxième prix. J'obtins le premier
+prix seul et à l'unanimité. Prudent me sauta au cou et m'embrassa sans
+le moindre dépit. En 1848, époque de ma nomination comme professeur de
+piano au Conservatoire, Émile Prudent et Valentin Alkan étaient avec moi
+sur la liste des candidats présentés au choix du ministre. Mes deux
+rivaux avaient une supériorité relative incontestable, Prudent comme
+virtuose et compositeur déjà célèbre, Alkan comme pianiste de grand
+style et compositeur éminemment original; mes succès dans
+l'enseignement, ma notoriété de professeur et les services rendus à
+l'école me firent choisir par le ministre. Je rencontrai Prudent le jour
+même de ma nomination, et, me serrant affectueusement la main, il me dit
+avec sa brusque franchise: «Je regrette de ne pas avoir été nommé, mais,
+puisque je ne suis pas le candidat préféré, je suis heureux du choix.»
+
+Quant aux particularités caractéristiques, au petit grain de folie
+auquel, d'après Auber, pas un artiste n'échapperait, la manie spéciale
+de Prudent était de traiter les questions sociales. Fourrier,
+Saint-Simon étaient ses prophètes. Esprit intelligent, chercheur
+amoureux de la science, croyant aux idées nouvelles, Prudent, comme
+toute la jeunesse de 1830, s'était éveillé à la vie morale au milieu du
+grand courant qui entraînait l'humanité vers des voies inconnues, et ce
+premier mirage l'avait impressionné fortement.
+
+Prudent nous a quittés encore jeune, mais déjà en pleine possession
+d'une incontestable célébrité conquise par un long travail. L'œuvre
+de compositeur de Prudent est considérable. Nous citerons seulement les
+morceaux les plus connus des pianistes. Les fantaisies sur _Lucie_, _la
+Juive_, _les Huguenots_, _la Dame blanche_, _le Domino_, sont de grands
+morceaux de concert; les caprices sur _Rigoletto_, _Don Pasquale_, _le
+Trovatore_, _Ernani_, _la Donna e mobile_ sont aussi des morceaux à
+grand effet et parfaitement écrits. _La Farandole_, _Séguidille_, _la
+Danse des fées_, _le Rêve d'Ariel_, de brillants morceaux de salon. Le
+concerto symphonique, _les Trois Rêves_, sont des œuvres de grand
+style ou l'orchestre est traité de main de maître. Le cahier des études
+_Lieder_, _l'Hirondelle_, _la Ronde de nuit_, _Feu follet_, offrent tout
+à la fois d'excellentes formules de légèretés et des idées gracieuses et
+pleines de charme.
+
+Nous ne pouvons passer sous silence les remarquables transcriptions des
+trios de _Guillaume Tell_ et de _Robert_, du _Lac_ et de l'air de
+_Grâce_, les études-caprices des _Puritains_ et de _la Somnambule_.
+C'est dans les pièces caractéristiques que Prudent a plus
+particulièrement affirmé son individualité. La musique descriptive et
+les tableaux de genre plaisaient surtout à son tempérament de poète
+musicien. Amant passionné de la nature dans le domaine du rêve, Prudent
+s'est souvent et très heureusement inspiré de sujets champêtres,
+idylles, églogues. Les titres de ses compositions: _le Ruisseau_, _la
+Prairie_, _les Champs_, _les Bois_, _le Retour des bergers_, _les
+Naïades_, _Adieu printemps_, _Solitude_, accusent le sentiment dominant
+de l'artiste, les prédilections du compositeur et sa réelle supériorité
+dans le genre pastoral.
+
+Prudent affectionnait ces petits poèmes au tour simple et naïf, où
+domine le naturel, où la phrase musicale n'est jamais prétentieuse ni
+emphatique; pourtant, contradiction singulière, que je tiens de
+l'artiste lui-même dans un moment de causerie intime, d'épanchement
+musical, Prudent n'aimait pas les paysagistes et comptait parmi les très
+médiocres admirateurs des grands horizons. Les belles harmonies
+imitatives, les doux bruissements de la nature vibraient en lui; son
+imagination de compositeur les évoquait aux heures de l'inspiration,
+mais l'homme n'éprouvait aucun désir de contempler en réalité, ces
+merveilles de la création divine. Pour Prudent, l'idéal du bonheur
+champêtre était la pêche à la ligne. Sans doute, cet innocent
+passe-temps lui permettait de rêver à loisir à de plus séduisants
+mirages; _les Naïades_, _la Danse des fées_, _Feu follet_, _les Trois
+Rêves_ sont probablement sortis tout ailés du cerveau de l'artiste,
+tandis que son regard suivait attentivement les ondulations de la ligne
+et les mouvements de la mouche artificielle qui fascine le poisson.
+
+La mort est venue surprendre Prudent, le 5 juin 1863, au milieu de ses
+succès, lorsqu'il commençait à récolter les fruits de son rude et
+persévérant travail. Alité seulement quelques jours, Prudent à succombé
+aux atteintes d'un mal qui pardonne rarement, l'angine couenneuse. Cette
+maladie, rapide comme un accident, a privé les nombreux amis de Prudent
+de la satisfaction de lui dire adieu avant l'heure suprême du départ.
+Saluons dans l'éternité l'excellent camarade, l'ami d'enfance sitôt ravi
+à notre affection. C'est une belle mort, celle qui saisit l'artiste et
+le soldat en pleine mêlée, au seuil même de la victoire et dans son
+premier enivrement.
+
+
+
+
+VII
+
+MADAME PLEYEL
+
+
+Un préjugé trop généralement répandu n'accorde aux femmes que des
+aptitudes relatives et d'un ordre secondaire pour tous les travaux de
+l'esprit qui veulent une réflexion soutenue, une volonté énergique, des
+études persévérantes et des connaissances multiples. Cette assertion,
+peut-être admissible pour les sciences abstraites ou positives, se
+rapproche davantage du paradoxe dès qu'il s'agit des œuvres d'esprit,
+d'imagination, et surtout des arts où le sentiment prédomine. Du reste,
+de puissantes individualités féminines contrediront victorieusement
+cette prétendue suprématie universelle d'un sexe sur l'autre. Pour nous
+borner à ce siècle, combien peu de célébrités viriles peuvent primer les
+noms glorieux de Mme de Staël, de George Sand, de Rosa Bonheur, de
+Mlle Jacquemart, de la Malibran, de Mlle Mars, de Rachel? A ces
+illustrations féminines qui, chacune dans sa sphère, ont ajouté un rayon
+à l'éclat littéraire ou artistique du siècle, il convient d'ajouter le
+nom de Mme Pleyel.
+
+Physionomie sympathique et charmante, aux traits spirituels, aux
+contours séduisants, dont la silhouette est restée dans la mémoire de
+tous ceux qui l'ont connue, mais dont aucune plume ne saurait retracer
+la grâce rapide et légère, dont aucun souvenir ne saurait rendre
+l'animation et la vie débordante. Elle avait tout: charme,
+bienveillance, sensibilité; et ces qualités de la femme,--ces véritables
+séductions de l'artiste,--ont disparu avec elle. Il ne reste plus qu'un
+nom justement célèbre et une page ineffaçable dans l'histoire de l'art.
+
+Marie Moke, la future Mme Pleyel, naquit d'un père belge et d'une
+mère allemande; tout enfant, elle annonça une vocation très prononcée
+pour la musique, et ses parents, suivant son goût naturel, confièrent sa
+première éducation artistique à un maître habile. Quatre périodes très
+distinctes ont marqué la progression du talent de virtuose de Mme
+Pleyel. Enfant prodige, la gentille Mlle Moke, la ravissante petite
+élève de Jacques Herz, émerveillait tout le monde par sa précoce
+habileté et ses audaces enfantines. Un peu plus tard, la jeune fille,
+après avoir reçu quelque temps les conseils de Moschelès, devint l'élève
+de prédilection de Kalkbrenner, l'illustre continuateur de l'école de
+Clementi. Sous la direction ferme et affectueuse de ce maître, Mlle
+Moke devint virtuose brillante et correcte, et fit souvent applaudir ses
+qualités d'exécution, et son beau style.
+
+Quand Mlle Moke fut devenue Mme Pleyel, le jeu fin, délicat,
+indépendant de la jeune femme se modifia d'une façon sensible; son
+exécution parut plus colorée, plus expressive, et les côtés féminins,
+la douceur, la grâce, l'expansion, s'accusèrent plus fortement, mais
+sans diminuer cette réserve de bon goût qui est la chasteté de l'art.
+Transfiguration charmante, due bien certainement aux conseils de son
+mari et de Chopin, développement nouveau d'une riche et exubérante
+nature, d'un talent plein de sève, ayant toutes les séductions de la
+jeunesse et de la beauté.
+
+Cet ensemble merveilleux de grâce et de force, cette rare organisation
+musicale devaient subir encore des transformations nouvelles, sous
+l'action vivace et puissante des émotions intimes, sous le contre-coup
+des péripéties de l'existence. Tous les virtuoses qui veulent
+perfectionner leur talent et atteindre les dernières limites de l'art
+savent qu'un travail opiniâtre, persévérant, de tous les jours, est le
+levier indispensable pour marcher en avant et développer les qualités
+acquises; mais, pour s'élever jusqu'à l'expression, pour atteindre à la
+poésie de l'art, il faut suivre parfois des sentiers périlleux,
+escarpés, se lancer dans l'aventure, à la merci même des accidents; pour
+parler sans métaphore, c'est une vérité vieille comme l'âme humaine, que
+presque tous les grands artistes n'ont atteint la perfection, n'ont
+puisé aux sources vives du sentiment expressif qu'à travers la dure,
+mais précieuse épreuve des grandes douleurs.
+
+Mme Pleyel a connu ces amertumes, l'artiste y a trouvé en
+inspirations tout ce que la femme y laissait en souffrances. Elle a
+connu aussi les lentes fatigues, les tristes énervements de l'exil
+volontaire, et cette existence nomade, loin de ses affections, a dû bien
+des fois lui donner le mal du pays, la fièvre du retour. Le sort en
+avait décidé autrement, et, pendant la plus grande partie de son
+existence, Mme Pleyel a eu la destinée habituelle des virtuoses
+célèbres; elle a parcouru l'Europe, donnant partout des concerts,
+excitant l'enthousiasme, fanatisant la foule des amateurs grâce à
+l'immense supériorité de son talent. Vienne, Dresde, Prague,
+Saint-Pétersbourg, Londres, acclamèrent avec délire la grande artiste.
+Mendelssohn et Liszt se firent les champions de Mme Pleyel; on les
+vit applaudir les premiers, et concourir à la série de ses triomphes.
+
+Pendant la longue période de ses voyages en Allemagne et en Russie,
+l'audition fréquente de Liszt et de Thalberg exerça une action décisive
+sur son style et sur certains effets de haute virtuosité. Les traits de
+bravoure de Liszt, la belle et puissante sonorité de Thalberg fournirent
+à Mme Pleyel de nouveaux sujets d'étude. Fanatique de son art, elle
+eut l'énergique volonté de se recueillir pendant plusieurs années pour
+s'assimiler par un travail incessant les qualités transcendantes de ces
+maîtres de la virtuosité moderne.
+
+C'est à cette époque, à l'un de ses voyages à Paris, que j'eus le
+plaisir de recevoir la grande artiste et de la faire entendre à mes
+invités. Mme Pleyel, avec une grâce parfaite, joua un trio de
+Mendelssohn, un andante de Hummel, une étude de Jules Cohen, une
+fantaisie de Liszt et la tarentelle des Soirées de Rossini. Ce soir-là,
+son magnifique talent me parut réaliser toutes les perfections rêvées:
+expression, puissance, délicatesse exquise, sensibilité, passion, et,
+par-dessus tout, une pureté d'exécution incomparable. Je me rappelle
+encore un détail typique et qui prouve la toute-puissance du talent.
+J'avais près de moi la marquise de Saint-Aulaire qui avait déjà
+rencontré Mme Pleyel à Vienne et m'avait prié, pour un motif resté
+ignoré, d'éviter une présentation. Eh bien, ce fut la grande dame qui,
+sous le charme irrésistible, sous l'invincible fascination, se leva la
+première pour donner la main à l'incomparable virtuose et la
+complimenter chaleureusement.
+
+Quant à Mme Pleyel, elle jouit modestement de ce triomphe: simple,
+naturelle, sans prétention à l'effet, elle quittait la conversation pour
+se mettre d'elle-même au piano, s'offrant, avec une grâce parfaite, à
+nous faire entendre les plus jolies pièces de son répertoire, et passant
+avec une souplesse merveilleuse de style, d'une œuvre sérieuse à une
+fantaisie échevelée, jouant tour à tour Beethoven, Weber, Chopin,
+Mendelssohn et Liszt.
+
+Nature impressionnable, ardente, exaltée s'abandonnant sans réflexion à
+ses enthousiasmes, elle glissait du rêve à la réalité, sans se douter
+qu'elle changeait de domaine. Mme Pleyel cachait sous un esprit
+charmant un fond de fièvre, de mélancolie, de tristesse que déguisaient
+mal ses éclairs de gaieté. Sa distinction n'avait rien d'affecté; sa
+conversation était pleine de saillies heureuses. Enfin, l'âme de la
+grande artiste était ouverte aux sentiments les plus généreux comme aux
+sensations les plus délicates. Mme Pleyel est demeurée jeune en ses
+années de maturité comme dans le rayonnement de ses succès: amoureuse de
+son art, elle restait la muse inspirée du piano, quand elle voulait bien
+s'abandonner aux élans passionnés de sa merveilleuse exécution. En
+l'écoutant, il était impossible de résister à l'ascendant de son talent,
+et nous ne pouvons en fournir de preuve plus éclatante que le succès
+triomphal obtenu par l'incomparable virtuose au premier concert donné au
+Théâtre-Italien, lors de sa réapparition à Paris, après l'exil qu'elle
+s'était imposé.
+
+Le public, si souvent oublieux, avait gardé souvenir du côté aventureux
+de son existence; aussi l'accueil fut-il glacial. Je redoutais plus
+encore; j'avais le cœur serré en pensant que cette jeune femme, cette
+artiste si admirablement douée, se trouvait exposée à l'affront d'un
+sifflet. Heureusement, il n'en fut rien; Mme Pleyel obtint même un
+succès sans précédent. La grande charmeuse eut la joie de voir le
+public, froid jusqu'à la malveillance, s'animer par degrés et
+l'applaudir avec frénésie. Mais aussi quelle idéale perfection! quelle
+maestria inspirée dans l'exécution des concertos de Weber et de
+Mendelssohn! quelle grâce, quel charme inépuisable dans l'andante de
+l'op. 18 de Hummel! et cette tarentelle de Rossini, fut-elle jamais dite
+avec un brio pareil, avec ce je ne sais quoi d'endiablé, de fantaisiste,
+d'imprévu, qui rappelait les improvisateurs italiens?
+
+A cette époque de sa vie, Mme Pleyel avait au suprême degré le génie
+de l'interprétation. Sous ses doigts magiques, toute composition
+acquérait une valeur, prenait une importance auxquelles les compositeurs
+eux-mêmes n'avaient pas songé. La merveilleuse virtuose réunissait dans
+son jeu toutes les perfections des chefs d'école; son exécution avait la
+netteté de Kalkbrenner, la sensibilité exquise de Chopin, la spirituelle
+élégance de Herz, la belle et puissante sonorité de Thalberg, les
+audaces heureuses de Liszt.
+
+Le deuxième concert excita le même enthousiasme; jamais virtuose n'avait
+produit une sensation si profonde, si complètement électrisé le public.
+L'année suivante, Mme Pleyel récolta les mêmes ovations, puis revint
+à Bruxelles, cercle artistique où l'attiraient des rapports d'amitié et
+des liens de famille. Elle s'y fixa dès 1848; sa mère y vivait retirée
+depuis longtemps; son vieil ami Fétis, le savant directeur du
+Conservatoire royal de musique, admirateur passionné de son talent,
+désirait vivement l'attacher comme professeur de piano à cette
+importante école. Mme Pleyel se rendit à ses instances, et fut nommée
+en 1848. Grâce à l'éclectisme de son enseignement qui résumait et
+condensait tout ce que les méthodes de ses différents maîtres avaient de
+remarquable, l'illustre artiste put organiser une classe très suivie,
+très appréciée, qui obtint en peu d'années les plus brillants succès.
+
+J'ai eu le plaisir de continuer l'éducation musicale de plusieurs de ses
+élèves et j'ai reconnu l'excellence de son école, véritable synthèse de
+l'art, résumant dans un corps de doctrines, tous les principes qui
+constituent les éléments du beau en musique. Les continuateurs de son
+enseignement, Dupont et Brassin, ont tenu à honneur de conserver à
+l'école belge du piano le rang élevé où l'avait placée leur devancière.
+
+Mme Pleyel n'était pas compositeur, mais ornemaniste très ingénieuse,
+brodant sur la phrase de chant des arabesques gracieuses, aux contours
+fins et délicats. Nous en donnerons comme exemple l'andante de Hummel
+(op. 18), publié par les éditeurs du _Ménestrel_, d'après les variantes
+charmantes qu'y avait ajoutées la célèbre virtuose. Dans ce genre
+d'ornementation, Mme Pleyel procédait beaucoup de Chopin, dont elle
+excellait à interpréter les œuvres. Ses doigts légers, souples,
+improvisaient, pour ainsi dire d'eux-mêmes et sans l'effort de la
+moindre réflexion, ces traits aériens, aux allures vives, d'une ténuité
+transparente, que Chopin aimait à placer dans ses nocturnes, ses
+ballades et ses impromptus.
+
+Les biographes spéciaux, par excès de galanterie sans doute, sont
+presque tous muets sur l'acte de naissance et la date précise de la mort
+de Mme Pleyel. Fétis, par un soin de délicate courtoisie, se contente
+de dire que Mme Pleyel est née à Paris. Il n'y a plus aucune raison
+pour imiter cette prudente réserve. Nous dirons donc que Marie-Félicité
+Moke, née à Paris le 4 juillet 1811, est morte le 30 mars 1875 à
+Saint-Josseten-Noode (Bruxelles). La grande artiste, lasse des stériles
+agitations de la vie, blasée des succès, aimée de ses intimes, adorée de
+ses élèves, nous a quittés, calme recueillie, pour goûter le dernier
+repos.
+
+Mme Pleyel a laissé dans le monde musical une trace profonde, un
+rayonnement d'un grand éclat, mais n'ayant rien écrit qui touche à son
+art de virtuose, la tradition seule peut en conserver les secrets. Nous
+nous estimerons donc heureux si notre modeste pastel de cette belle et
+séduisante individualité peut aider à faire revivre l'ensemble des
+qualités réunies dans cette riche organisation. Les artistes qui auront
+l'ambition louable de suivre les traces de la grande virtuose, éviteront
+les redoutables écueils où son bonheur a sombré, mais s'efforceront de
+retrouver la perfection idéale de son exécution, en cherchant toujours,
+comme elle, la vérité d'expression dans tous les genres, dans tous les
+styles.
+
+
+
+
+VIII
+
+AMÉDÉE DE MÉREAUX
+
+
+Ce n'est pas sans une émotion légitime que j'écris le nom de l'homme
+éminent, du rude travailleur, du critique hors ligne dont je vais
+esquisser le portrait. A ma sympathie confraternelle pour l'artiste, se
+joint ici un souvenir tout personnel, celui d'une coïncidence singulière
+qui a fait un instant se croiser nos deux existences à la même
+bifurcation de la route. Il y a quarante ans j'ai été sur le point de me
+fixer à Rouen, et, en définitive, ce fut Amédée de Méreaux qui, las de
+ses voyages de virtuose nomade, prit la résolution de s'établir dans la
+grande cité normande. Nous nous sommes rencontrés ce jour-là au même
+tournant de la carrière, et maintenant je me trouve seul devant une
+tombe pour rendre un dernier hommage à l'émule, au compagnon qui n'est
+plus.
+
+Jean-Amédée Lefroid de Méreaux, né à Paris, le 18 septembre 1802,
+appartenait à une famille d'artistes; son père, organiste à l'Oratoire,
+était un professeur de mérite, en relations suivies avec toutes les
+célébrités musicales de l'époque; il a écrit des œuvres nombreuses
+pour l'orgue et le piano. Le grand-père d'Amédée de Méreaux, né à Paris
+en 1745, était également un compositeur de haute valeur dont la carrière
+musicale va de 1767 à 1793; on lui doit les oratorios d'_Esther_ et de
+_Samson_, des cantates, des opéras comiques et plusieurs grands opéras;
+il fut professeur à l'Institut national de musique, premier type du
+Conservatoire. Quand à la mère d'Amédée de Méreaux, c'était la fille du
+président Blondel, qui, à ses débuts d'avocat, plaida dans le procès du
+Collier de la reine et devint plus tard secrétaire des sceaux sous
+Lamoignon de Malesherbes.
+
+Amédée de Méreaux, que ses parents destinaient au barreau, reçut une
+éducation littéraire très soignée, tout en commençant le piano avec son
+père et en prenant, dès l'âge de dix ans, les leçons d'harmonie de
+Reicha. Clementi, pendant son séjour à Paris, lui donna aussi des
+conseils. Le goût prédominant du jeune de Méreaux pour la musique
+s'affirmait chaque jour davantage; mais ses parents surent conduire de
+front l'instruction classique et les études spéciales. Un jour de
+distribution de prix au grand concours, le collégien de Charlemagne
+attardé et refusé à la porte par une consigne rigoureuse, dut s'abriter
+sous la robe doctorale de Villemain pour passer et recevoir son prix.
+
+Après avoir terminé ses classes, de Méreaux reprit le contre-point et la
+fugue avec Reicha, et sa jeune imagination eut occasion de s'affirmer
+par la publication de plusieurs œuvres chez Richault père: une
+polonaise (op. 3) eut plusieurs éditions. Les premiers succès de
+Méreaux comme virtuose et professeur, permirent à son ami et camarade de
+collège, Charles Lenormant, l'archéologue célèbre, de lui faire obtenir
+le titre honorifique de professeur de musique du duc de Bordeaux.
+Pianiste aimé de l'aristocratie, de Méreaux eut l'honneur d'être admis
+aux réunions si recherchées de Mme Recamier; il fut même le
+professeur de la reine de l'Abbaye-au-Bois. La révolution de 1830 mit
+fin à ces relations. La noblesse du faubourg Saint-Germain dit adieu
+pour longtemps à Paris, se retira dans ses terres, et Méreaux, comme
+beaucoup d'artistes dont la clientèle avait été dispersée par la
+tourmente politique, abandonna la capitale pour voyager en Belgique et
+en Angleterre.
+
+Pendant son séjour sur le sol anglais, de Méreaux fit deux saisons de
+concert avec Mmes Malibran et Damoreau. En 1832, il eut occasion
+d'exécuter plusieurs fois avec Chopin un duo de sa composition sur le
+_Pré aux Clercs_; c'est également à cette époque qu'il m'arriva
+d'entendre le virtuose éminent et d'entrer en relations avec lui. Son
+jeu, brillant et très correct, tenait plus de l'école allemande que de
+l'école française, dont Henri Herz était alors la plus élégante
+expression. De Méreaux, classique pur, ne faisait pas cortège aux
+romantiques, dont Liszt était déjà le prophète. A Londres, de Méreaux
+eut pour élève miss Clara Loveday, dont le séjour à Paris a laissé dans
+le monde artistique de brillants souvenirs.
+
+En 1835, de Méreaux renonça à sa vie mouvementée de virtuose pour se
+fixer à Rouen, où il conquit rapidement la sympathie universelle. Sa
+première pensée fut un hommage à la mémoire de Boieldieu, dont il avait
+été l'ami et dont il était resté le fervent admirateur; sous son
+inspiration, une pieuse cérémonie et une grande manifestation furent
+organisées pour enterrer le cœur du célèbre Rouennais. Lié d'amitié
+avec Hummel, Field, Moschelès, Kalkbrenner, de Méreaux était estimé non
+seulement pour ses qualités de pianiste, sa haute valeur de compositeur,
+mais aussi pour son érudition de musicographe, de bibliophile, pour ses
+connaissances multiples de littérateur et de savant musicien. Il sut en
+fournir des preuves irrécusables aux séances spéciales données au
+Conservatoire, où il traita de la musique historique et dont le souvenir
+est resté dans la mémoire des dilettantes de l'époque. Appelé plus tard
+à diriger le feuilleton du _Journal de Rouen_, de Méreaux donna à cette
+revue spéciale une importance, une autorité toutes nouvelles. Ses
+critiques ou ses éloges étaient d'un grand poids auprès des artistes,
+dont il se trouvait le juge à peu près souverain.
+
+De Méreaux avait un goût très prononcé pour l'enseignement, non par
+pédantisme, mais par intérêt au progrès de l'art. Sa grande expérience,
+ses souvenirs, sa profonde érudition, la connaissance raisonnée des
+différents styles, des diverses écoles, faisaient de lui un maître
+précieux à consulter. Il a laissé une nombreuse phalange d'artistes qui
+tous ont conservé les belles et sérieuses qualités de leur professeur.
+Plusieurs noms me sont particulièrement connus: Mme Tardieu, née
+Charlotte de Malleville, Mlles Clara Loveday, Charité, Lecomte,
+Vézinet, Mme Samson, Mme A. de Méreaux, l'artiste de talent et de
+cœur, l'amie tendre et dévouée, qui a entouré de soins si délicats
+les dernières années de sa vie. MM. Maillot, Madoulé, Caron, Klein,
+Henri Martin, Lucien Dautresme, etc., ont également reçu les leçons de
+piano et de composition de de Méreaux.
+
+J'ai bien des fois entendu déplorer que la critique d'art fût confiée à
+des gens du métier, trop enclins, dit une partie du public, à préconiser
+une école au détriment d'une autre. On redoute l'influence, l'autorité
+prédominante que ces spécialistes peuvent acquérir à l'égard ou à
+l'encontre de leurs émules, parfois de leurs rivaux. Et cependant si le
+premier devoir d'un critique est d'être juste, bienveillant, de
+n'appartenir exclusivement à aucune école, ne faut-il pas encore que les
+critiques chargés de former ou de réformer le goût du public aient assez
+de connaissances pratiques et techniques pour donner la raison de leurs
+jugements et les baser sur des exemples indiscutables? L'appréciation
+des œuvres de l'esprit est généralement confiée à des littérateurs
+érudits; les œuvres d'art demandent également à être jugées par des
+artistes expérimentés, dont les appréciations seront toujours
+préférables à celles des critiques superficiels plus disposés à juger
+avec leur esprit qu'avec le goût éprouvé et l'expérience acquise.
+
+De Méreaux aura été un des rares et excellents modèles du critique
+idéal, érudit sans pédantisme, savant sans affectation, appuyant
+toujours ses jugements sur des comparaisons concluantes. Écrivain à la
+fois spirituel et consciencieux, placé au-dessus des influences
+étrangères à l'art, il n'a jamais fait de compromis avec ses opinions,
+marchandé ses éloges, ni poursuivi certains artistes de son antipathie.
+Son nom, comme critique, prend place à côté de ceux d'Halévy, d'Adam, de
+Berlioz. De nos jours, la critique musicale compte aussi des
+spécialistes éminents: E. Reyer, Saint-Saëns, Joncières, Soubies (de
+Lomagne), Gautier, Comettant, d'autres encore qui tous appartiennent, on
+peut le dire, à la filiation de Méreaux et traitent les questions
+techniques avec l'autorité, l'impartialité nécessaires, sans tomber dans
+les excès, dans le parti pris d'Azevedo, de Fiorentino, de Scudo. On ne
+peut donc voir aucun inconvénient à ce que des artistes de talent, de
+savoir et de conscience traitent les questions d'esthétique se
+rattachant à leur art. Ingres, Delacroix, Fromentin, Rousseau ont, eux
+aussi, discuté _ex professo_ les grands principes de la peinture. S'il y
+avait excès ou abus dans ce sens, le mal serait toujours moins grave que
+l'excès ou l'abus dans le sens contraire, le fait trop commun de
+dogmatiser sur un art dont on ignore les premiers éléments et les règles
+les plus simples.
+
+De Méreaux était, du reste, non seulement un musicien lettré, mais un
+érudit dans toute l'acception du terme; il avait cette culture
+intellectuelle qui manque à trop d'artistes, et dont l'absence nuit à
+l'élévation de leur style, alors qu'il n'est plus question des procédés
+de mécanisme, mais des sentiments qui constituent le beau idéal. De
+Méreaux a traité avec une grande supériorité toutes les questions qui
+se rattachent à l'esthétique musicale. Ses considérations sur l'art, sur
+l'influence que la musique doit exercer à l'égard des mœurs et son
+action sensible sur le progrès social, ont été formulées dans plusieurs
+discours et brochures qu'il est bon de connaître pour bien saisir les
+hautes tendances du critique et du penseur.
+
+Admis à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, en
+1858, il fut nommé président de cette Société en 1865; cet honneur très
+rarement accordé à un musicien, était un double hommage rendu au
+caractère comme à l'érudition de l'artiste.
+
+Les travaux littéraires et techniques de Méreaux sont nombreux et très
+variés; ils prouvent ses connaissances multiples et sa grande fermeté de
+jugement. Ses compositions comprennent plus de 120 numéros d'œuvres
+de caractères et de styles différents; une messe solennelle, des
+cantates, un trio, un quatuor, plusieurs concertos, des chœurs pour
+l'Orphéon, plusieurs thèmes variés, des polonaises, des fantaisies, une
+belle sonate élégiaque, enfin les grandes études de piano, œuvre
+considérable que l'on peut placer comme importance et valeur musicale à
+côté du _Gradus ad Parnassum_ de Clementi. De Méreaux est d'ailleurs
+resté toute sa vie un classique pur. Jusque dans ses heures d'audace et
+d'exubérance harmonique, on sent en lui un élève fidèle de Clementi, de
+Cramer, d'Hummel et de Moschelès.
+
+J'arrive maintenant à la publication des _Clavecinistes_, ce monument
+d'archéologie musicale élevé au grand art et d'un intérêt de premier
+ordre qui comprend les clavecinistes de 1637 à 1790. Cette étude
+rétrospective des formules et du langage musical des maîtres ingénieux
+et de génie qui ont frayé la route aux pianistes modernes, était une
+œuvre nécessaire et reste une belle œuvre. On suit
+chronologiquement et, pour ainsi dire, pas à pas les transformations
+progressives du style, et, en analysant avec soin ces compositions aux
+mélodies naïves, mais au fort tissu harmonique, on retrouve, non
+seulement la génération des idées, mais encore les ornements si fort à
+la mode dans un siècle qu'il est utile de bien connaître.
+
+La traduction en caractères usuels et en valeurs mesurées suivant
+l'usage de la notation moderne a été accomplie par Méreaux avec un soin
+minutieux. Cette patience infatigable, ce respect des règles
+traditionnelles dans un travail aussi délicat, font le plus grand
+honneur à l'artiste qui a su mettre en lumière cette belle langue
+presque oubliée, ou connue seulement des érudits. Il fallait un homme à
+la fois de science profonde et d'énergique volonté pour terminer une
+entreprise aussi considérable. De Méreaux a accompli cette tâche en
+grand musicien. Les notices biographiques et historiques, les
+considérations sur le style des différents maîtres, les comparaisons
+judicieuses établies entre les procédés et les formules de chacun d'eux,
+font de ces volumes précieux une véritable histoire du clavecin et du
+forte-piano, et constituent un cours de haute littérature musicale que
+tous les artistes doivent connaître et s'assimiler dans la mesure du
+possible.
+
+Je vois encore cette figure sympathique d'Amédée de Méreaux où
+s'épanouissaient la force et la bonté, physionomie à la fois énergique
+et affectueuse, aux traits nettement dessinés, au regard ferme et
+clairvoyant, mais plein de bienveillance, et qui était le véritable
+reflet de cette âme vaillante. C'est le 25 avril 1874 que Méreaux fut
+enlevé à ses nombreux amis, à l'affection de ses élèves, à l'attachement
+profond d'une femme qu'il aimait avec passion. Une angine de poitrine
+minait depuis trois ans sa robuste constitution, mais il s'attachait à
+cacher à ses proches les progrès de la redoutable maladie. Toujours bon,
+aimable, souriant, il supportait avec un véritable stoïcisme les crises
+fréquentes du mal, et avait des paroles rassurantes pour ceux qui
+l'entouraient.
+
+Cette mort fut un deuil pour la ville de Rouen. L'artiste aimé était
+devenu un fils adoptif de la cité normande, et l'Académie, en le
+choisissant pour son président, lui avait conféré le titre officiel de
+haute bourgeoisie. Tous les artistes rouennais s'unirent dans une
+fraternelle pensée pour faire à de Méreaux les funérailles d'un grand
+musicien. Heureux ceux qui groupent de semblables affections autour de
+leur tombe et dont la mort semble une exaltation!
+
+Les discours prononcés sur la tombe de Méreaux rendent un hommage
+éclatant au virtuose, au compositeur éminent et à l'écrivain distingué,
+triple et précieuse auréole; mais ce que nous voulons redire encore une
+fois, c'est qu'à toutes ces qualités qui font la célébrité, de Méreaux
+ajoutait la droiture de cœur, une conscience ferme, l'amour vivace de
+son art, une âme virile avec toutes les délicatesses du sentiment. Aussi
+son nom mérite-t-il de rester parmi ceux des maîtres dont la vie entière
+est un long exemple, un noble enseignement.
+
+
+
+
+IX
+
+JOHN FIELD
+
+
+L'individualité musicale de John Field est trop importante, son
+originalité trop accusée, l'influence de son style et de sa manière trop
+évidente pour que nous passions sous silence, dans cette revue sommaire,
+l'action de ce maître sur les progrès de l'art musical et
+particulièrement sur l'école moderne du piano. Nous allons donc
+esquisser la curieuse physionomie du grand musicien, qui eut son heure
+de célébrité et dont l'impression profonde, comme virtuose, est restée
+dans notre souvenir.
+
+John Field, fils d'un musicien, attaché à l'orchestre du théâtre de
+Dublin, naquit dans cette ville en 1782. Son grand-père, organiste dans
+la même ville, l'initia tout enfant aux principes de la musique, mais la
+sévérité et la rudesse de ce vieillard lui rendirent peu attrayantes les
+premières études, si arides quand le professeur n'a pas l'affection de
+son élève. Une escapade de jeunesse l'éloigna un instant de sa famille,
+mais l'impérieux besoin de vivre l'y ramena bien vite; il avait alors
+seize ans. Quelques années plus tard, son père ayant obtenu une place
+dans un orchestre de Londres, il l'y accompagna, fut présenté à
+Clementi et devint son élève préféré. Ce maître illustre emmena avec lui
+son disciple favori dans les voyages successifs qu'il fit à Paris, en
+Allemagne et en Russie. L'audition de Field dans les concerts de
+Clementi produisit le plus grand effet. On admirait, chez ce virtuose de
+vingt ans, les brillantes et magistrales qualités du célèbre chef
+d'école, et l'on s'extasiait surtout sur son beau style dans l'exécution
+des œuvres de Sébastien Bach et de Hændel. Ces grands maîtres, si
+populaires en Angleterre et en Allemagne, n'occupaient pas encore chez
+nous la place à part qu'on devait donner plus tard à leur puissant
+génie.
+
+Field reçut à Vienne, pendant le séjour qu'il y fit avec Clementi, les
+leçons du grand contre-pointiste Albrechtsberger; il accompagna ensuite
+Clementi à Saint-Pétersbourg, se fit entendre dans plusieurs concerts
+avec son succès accoutumé, et prit enfin le parti de se fixer en Russie,
+lorsque Clementi songea à retourner à Londres au printemps de 1805.
+Field, maître à son tour, libre de toute tutelle, en pleine possession
+de la renommée, devint le professeur en vogue et le virtuose préféré à
+tous. Il donna de nombreux et fructueux concerts dans les grands centres
+de Russie, en Courlande, en Lithuanie, à Pétersbourg, à Moscou; il
+séjourna plusieurs années dans chacune de ces deux villes.
+Malheureusement, enclin à la paresse, ayant un goût prononcé pour la
+bonne chère, aimant outre mesure les vins capiteux, inexact dans ses
+leçons, prodigue de ses gains faciles, prêtant à tous venants, John
+Field ne sut tirer aucun parti de sa brillante position, et n'économisa
+rien des sommes considérables gagnées en Russie.
+
+John Field retourna à Londres en 1831, et fut applaudi avec enthousiasme
+dans les soirées et les concerts. Les admirateurs du jeune artiste de
+1801 trouvèrent leur virtuose bien transformé. L'expression suave,
+tendre et pathétique était venue s'ajouter aux brillantes qualités des
+débuts. En 1832, John Field revint à Paris, témoin de ses premiers
+succès. J'avais seize ans à cette époque, et avec mes illusions
+d'enfance, j'idéalisais dans ma pensée les physionomies que je donnais
+aux maîtres préférés; j'avais notamment créé dans mon imagination un
+Field de fantaisie, tel que pouvaient me le faire supposer ses
+charmantes et poétiques compositions, œuvres mélodiques aux contours
+fins et délicats, aux traits légers, aériens, filtrant comme des rayons
+lumineux à travers les sinuosités de la mélodie. Enfin j'aimais à voir
+en Field un précurseur de Chopin, moins la passion, les sombres
+rêveries, les déchirements du cœur et le côté morbide. J'étais élève
+de la classe de Zimmermann, toujours empressé de nous faire connaître
+les artistes étrangers de passage à Paris. Muni d'une lettre
+d'introduction, je me rendis à l'hôtel habité par John Field, avec mes
+camarades, Prudent, A. Petit et F. Chollet. Quels ne furent pas notre
+étonnement et notre désillusion, lorsqu'en entrant dans la chambre
+enfumée du célèbre pianiste, nous trouvâmes le maître assis dans son
+fauteuil, une énorme pipe aux lèvres, entouré de chopes et de
+bouteilles de toutes provenances! Sa tête un peu forte, ses joues
+colorées, ses traits alourdis donnaient à sa physionomie un faux air de
+Falstaff.
+
+Pourtant, je dois le dire, malgré cette ébriété matinale, Field nous fit
+bon accueil, lut la lettre de Zimmermann et s'offrit très gracieusement
+à nous jouer quelques pièces; deux études de Cramer et de Clementi
+exécutées avec une rare perfection, un fini admirable, nous permirent
+d'apprécier la merveilleuse agilité des doigts et la délicatesse exquise
+de toucher du grand virtuose. En nous disant adieu, il nous remit
+plusieurs entrées pour un prochain concert à la salle du Conservatoire.
+Nous nous retirâmes, enchantés de l'artiste, mais tristement
+impressionnés par l'homme.
+
+C'est en Russie, croyons-nous, pendant la longue période de son séjour à
+Pétersbourg et à Moscou, que John Field contracta sa funeste habitude
+d'intempérance. Les spiritueux et le champagne, qu'il buvait avec excès,
+minèrent sa robuste santé en détruisant peu à peu ses belles qualités
+d'exécution.
+
+La nature fruste et les dehors vulgaires de John Field contrastaient
+péniblement avec ses brillantes qualités de compositeur virtuose. En
+l'écoutant sans le voir, on était sous le charme de ses pensées
+gracieuses, élégantes, parfois même d'un haut style. Mais en ouvrant les
+yeux, on était tout surpris de rapporter cette exécution fine, délicate,
+cette sonorité moelleuse, vaporeuse, à un artiste d'apparence si lourde.
+Cela semblait une anomalie et comme un démenti à la réalité. En
+évoquant le souvenir de ce grand pianiste, d'un extérieur si compacte,
+je pense malgré moi au mot de Rossini sur une célèbre diva: «Elle a
+l'air d'un éléphant qui aurait avalé un rossignol.» L'artiste visée par
+ce trait malicieux était en effet de forte corpulence; mais elle avait
+en plus que John Field, la distinction, l'esprit et ces délicatesses de
+cœur qui font oublier les défectuosités physiques.
+
+Les disgrâces corporelles sont d'une importance secondaire; en revanche,
+il est capital pour l'artiste appelé par son talent et ses relations à
+vivre dans une société d'élite, d'avoir, au moins en public, la tenue et
+la distinction d'un homme de bonne compagnie. Il n'en était
+malheureusement pas ainsi pour John Field; un fait entre mille donnera
+la mesure de son peu de savoir-vivre. Lors de son dernier séjour à
+Paris, John Field reçut une invitation de Mme la duchesse Decazes,
+pour une soirée musicale d'apparat. Field se rendit exactement à cet
+appel, qui avait pour lui un intérêt palpable. Seulement il arriva avec
+des gants trop longs et des chaussures trop étroites, double embarras.
+La fleur du faubourg Saint-Germain remplissait le salon, mais la chaleur
+était si grande que le célèbre virtuose sentit sa gêne s'accroître, et,
+pressé de se soustraire à ce supplice, il eut l'ingénieuse idée de se
+mettre publiquement en pantoufles. Amédée de Méreaux, témoin de ce fait,
+et comme moi grand admirateur du talent de Field, se hasarda à présenter
+au grand pianiste une observation sur cette distraction un peu trop
+forte; mais sa bonne intention fut mal comprise; il n'était plus temps,
+du reste. La duchesse offrit son bras à Field et le conduisit au piano,
+où, malgré les sourires et les chuchotements des invités trop
+clairvoyants, que scandalisait le sans-gêne de l'artiste, il fit
+chaleureusement applaudir plusieurs de ses ravissants nocturnes, une
+polonaise et son troisième concerto.
+
+Après un séjour de quelques mois à Paris, où il donna plusieurs concerts
+à la salle du Conservatoire, John Field reprit son existence nomade,
+aventureuse et quelque peu vagabonde. Il réalisait malheureusement par
+sa faute le type de l'artiste bohême, traînant partout avec lui la
+nécessité: il vivait déjà péniblement, luttant contre la maladie,
+n'ayant que peu d'avance, et toujours obsédé par son incurable passion
+pour l'ivresse. Nous ne suivrons pas ses pérégrinations dans le midi de
+la France, dans presque toute l'Italie, en Belgique, en Hollande, etc.
+La fortune très diverse de ses nombreux concerts fut loin de répondre à
+ses espérances. Une cruelle maladie, aggravée encore par l'intempérance,
+le retint près d'une année à Naples, où il dut entrer à l'hôpital, tant
+était grave sa détresse. Ramené en Russie par les soins d'une grande
+famille slave, que son talent avait charmée et qui fut touchée de sa
+misère morale et physique, John Field retrouva quelques mois de
+convalescence pendant lesquels il se fit entendre à Vienne, et vint
+s'éteindre à Moscou le 11 janvier 1837.
+
+Si l'on oublie les travers, les faiblesses, les torts de conduite de
+l'homme pour ne juger que l'artiste, John Field tient dans l'histoire de
+l'art et plus particulièrement dans l'école du piano une des premières
+places. Élève préféré de Clementi, il en avait toutes les belles
+qualités, la parfaite indépendance de doigts, l'égalité et le jeu lié.
+Mais son exécution offrait aussi un côté tout individuel. Par son
+toucher expressif et d'une délicatesse extrême, Field obtenait des
+sonorités d'une teinte exquise. Sa légèreté dans les traits rapides
+était incomparable; les phrases chantantes prenaient sous ses doigts un
+sentiment doux et tendre que bien peu de virtuoses ont pu retrouver.
+Sous une enveloppe rugueuse, Field devait avoir un grand fond de
+sensibilité, car sa musique est pleine de charme, de délicatesse et de
+cœur.
+
+Les leçons d'un pianiste comme Field qui possédait mieux que personne
+les traditions de Clementi, le maître des maîtres, étaient très
+recherchées; mais son inexactitude, l'état de somnolence continuelle où
+le réduisaient ses funestes habitudes éloignèrent vite la clientèle
+nombreuse qu'avait attirée son talent. Charles Meyer, le célèbre
+pianiste compositeur, était le seul virtuose qui eût réellement le droit
+de se dire le disciple de John Field.
+
+Field a été le créateur d'un genre de petites pièces caractéristiques
+désignées sous le nom générique de nocturnes, sortes de rêveries, de
+petites méditations musicales, où la pensée, d'un sentiment tendre,
+parfois un peu maniéré, est le plus souvent, chez Field, accompagnée
+d'une basse ondulée en arpèges ou en accords brisés, bercement
+harmonieux qui soutient la phrase mélodique et l'anime par l'imprévu de
+ses modulations, mais ne dialogue que très rarement avec la partie
+récitante.
+
+Field n'attachait dans le principe que peu d'importance à ces bluettes
+musicales qu'il improvisait à ses heures de poésie, et pourtant ces
+pièces expressives sont restées des modèles du genre. Nul virtuose, à
+l'exception de Chopin, ne détaillait avec plus de grâce, de sensibilité
+et de charme ces petits poèmes d'expression élégiaque, pensées intimes
+directement venues du cœur. Beaucoup de compositeurs de l'école
+moderne ont suivi l'exemple donné par Field et écrit des nocturnes
+agrémentés de broderies, mais ces imitations sont trop souvent des
+copies mal déguisées ou de lourds pastiches. Il faut pourtant ouvrir une
+large parenthèse et reconnaître l'habileté de main de plusieurs jeunes
+maîtres qui ont su, comme Field, exprimer dans un cadre restreint,
+modeste, sans prétention, de charmantes et délicates pensées au
+sentiment tendre et rêveur. Ch. Meyer, Dœlher, Gottschalk, Ravina,
+Rosenhain, Delioux, Guttman, sont de ce petit nombre. Chopin,
+Mendelssohn, Schumann, Stephen Heller ont également écrit des nocturnes,
+mais dans une autre gamme de sentiments et dans un cadre plus vaste. La
+mélancolie, la tristesse, la douleur, la résignation ou le désespoir
+donnent à ces nocturnes un caractère plus sombre et plus dramatique.
+Enfin, presque toujours deux idées principales et non une seule, comme
+dans les nocturnes de Field, y sont exposées, développées, et procèdent
+par des contrastes de sentiments, des oppositions de rythmes.
+
+Field a encore laissé dans son œuvre, en outre des 18 nocturnes, 7
+concertos pour piano et orchestre. Le premier, de force moyenne, est,
+dans son ensemble, d'un style charmant et gracieux. Les 2e, 3e,
+4e sont des compositions de grande valeur; les phrases de chant ont
+de l'inspiration et de la noblesse; les traits légers, brillants,
+offrent une grande élégance; et ces concertos peuvent se placer parmi
+les meilleurs de l'école moderne du piano; nous ne disons pas de l'école
+actuelle dont les tendances sont au concerto symphonique. Les 5e,
+6e, 7e concertos nous plaisent beaucoup moins. Il y a de belles
+pages et certaines ingéniosités, mais le style est décousu; ce sont des
+fantaisies d'un caractère indécis où le plan et la facture laissent à
+redire; les idées elles-mêmes n'ont plus le charme et la fraîcheur de
+l'inspiration.--Citons encore parmi les œuvres très réussies quatre
+sonates, les trois premières dédiées à Clementi; plusieurs
+divertissements, rondeaux, fantaisies, polonaises et des variations
+complètent l'œuvre du compositeur. Nous indiquons sommairement ces
+derniers morceaux dont plusieurs ont pourtant un réel mérite, surtout au
+point de vue de l'originalité et du fin contour des traits.
+
+Au demeurant, John Field, sans être un chef d'école, un compositeur de
+premier ordre, est un des maîtres les plus aimables du piano. Sa musique
+tendre et poétique, charme, émeut, retient. Bien rarement l'accent
+pathétique se trouve sous sa plume fine et délicate; mais, si le cœur
+n'est pas profondément remué par des élans dramatiques, passionnés, il
+reste du moins ravi par des impressions d'une exquise douceur.
+
+
+
+
+X
+
+F. KALKBRENNER
+
+
+Quelques familles privilégiées ont seules l'heureuse fortune de faire
+souche dans le monde des arts. Les Kalkbrenner ont eu ce rare bonheur de
+former une sorte de dynastie artistique. Le père du célèbre pianiste
+dont nous esquissons le portrait, Chrétien Kalkbrenner, naquit le 22
+septembre 1755 à Minden, petite ville de Hanovre, d'un père également
+musicien, Michel Kalkbrenner. La jeunesse de Chrétien Kalkbrenner fut
+très laborieuse; ses efforts, ses travaux sérieux de compositeur ne
+rencontrèrent que l'indifférence même auprès des protecteurs sur
+lesquels il croyait pouvoir compter. Pourtant sa persévérance finit par
+triompher de ce mauvais vouloir; il fut, en 1789, nommé maître de
+chapelle à Berlin, et, deux ans plus tard, choisi par le prince Henri de
+Prusse comme maître de sa chapelle à Reinsberg. Il quitta cette
+résidence pour l'Italie. Après un séjour d'un an, les faits de guerre le
+conduisirent en France, et il obtint, à Paris, la place de chef de chant
+à l'Opéra. Plusieurs ouvrages lyriques, cantates, oratorios, écrits sur
+l'histoire de la musique, forment l'œuvre relativement considérable
+du père de F. Kalkbrenner.
+
+Frédéric-Guillaume Kalkbrenner naquit à Cassel en 1784. Ses premières
+études musicales, commencées sous la direction de son père, furent
+ensuite continuées au Conservatoire de Paris. A partir de 1798, admis à
+la classe de Louis Adam, père du compositeur populaire dont nous
+applaudissons encore les charmants opéras, le jeune Kalkbrenner fit de
+rapides progrès, et obtint, grâce à sa belle organisation et aux soins
+dévoués de son maître, le deuxième prix de piano en 1800 et le premier
+prix l'année suivante. Il apprit en même temps l'harmonie et la
+composition, sous la direction de Catel, compositeur de mérite et auteur
+d'un traité très estimé.
+
+Comme tous les grands virtuoses désireux de faire apprécier leur talent
+par le continent entier, amoureux du succès, cherchant aussi le progrès
+dans l'audition et la comparaison des maîtres étrangers, Kalkbrenner
+quitta Paris vers 1803 pour habiter Vienne trois ans, jusqu'en 1806.
+Rappelé à Paris par la mort de son père, il quittait de nouveau la
+France pour s'établir à Londres, où il se fixa pendant une période de
+dix ans, fêté par les grandes familles anglaises qui lui confiaient
+l'éducation musicale de leurs enfants. Kalkbrenner n'oubliait cependant
+pas notre pays et y revenait assez régulièrement, chaque année, voir ses
+amis. En 1817, il fit une tournée artistique à travers l'Allemagne et
+donna un grand nombre de concerts, où il fit admirer son rare talent de
+virtuose, et par-dessus tout la merveilleuse égalité de son jeu. Enfin,
+il se décida, en 1826, à se fixer à Paris, où l'attendait la plus
+brillante clientèle et cette haute considération qui accompagne toujours
+un grand artiste dont la distinction personnelle égale le talent.
+
+F. Kalkbrenner était un virtuose exceptionnel, et sa double réputation
+de pianiste et de professeur se justifiait par de nombreuses qualités.
+Continuateur de Clementi, le créateur de l'école moderne du piano,
+Kalkbrenner prit comme modèle à suivre et comme type idéal de
+l'exécution, l'admirable mécanisme de ce maître, qu'il avait souvent
+entendu à Vienne en 1803 et dont il avait même été le disciple. Le jeu
+du célèbre pianiste se modifia sous la puissante influence de Clementi,
+et Kalkbrenner devint bientôt lui-même un chef d'école, le maître le
+plus autorisé dans l'art d'enseigner. Le piano, sous ses doigts, prenait
+une sonorité merveilleuse et jamais stridente, car il ne cherchait pas
+les effets de force. Son jeu, lié, soutenu, harmonieux, d'une égalité
+parfaite, charmait plus encore qu'il n'étonnait; enfin, une netteté
+irréprochable dans les traits les plus ardus, une main gauche d'une
+bravoure sans pareille, faisaient de Kalkbrenner un virtuose hors ligne.
+Ajoutons que l'indépendance parfaite des doigts, l'absence des
+mouvements de bras, si fréquents de nos jours, nulle agitation de la
+tête ni du corps, une tenue parfaite, toutes ces qualités réunies, et
+bien d'autres que nous oublions, laissaient l'auditeur tout au plaisir
+d'écouter, sans le distraire par une gymnastique fatigante. La manière
+de phraser de Kalkbrenner manquait un peu d'expression et de chaleur
+communicative, mais le style était toujours noble, vrai et de grande
+école.
+
+Kalkbrenner a beaucoup écrit pour le piano. Ses compositions, d'une
+harmonie toujours très correcte, irréprochable, bien dialoguées, d'une
+valeur égale aux deux mains, sont très intéressantes à connaître et d'un
+travail fort utile. Parmi ses œuvres sérieuses nous devons signaler
+deux quintettes, l'un pour piano et instruments à cordes, des duos pour
+piano et violon, alto ou violoncelle; plusieurs sonates et pièces à
+quatre mains, des sonates pour piano seul, une pour la main gauche
+principale, cinq concertos avec orchestre d'ordre (le premier surtout
+est une œuvre supérieure); grand nombre de rondos, fantaisies, thèmes
+variés, caprices, plusieurs fugues, d'importants recueils d'études,
+enfin la grande méthode théorique et pratique à l'aide du guide-mains.
+
+L'immense succès de cet ouvrage est dû surtout, nous le croyons du
+moins, aux excellents préceptes de mécanisme si bien formulés par F.
+Kalkbrenner. L'autorité du nom de l'auteur et les bonnes études placées
+à la fin de son œuvre ont aussi puissamment aidé à sa popularité.
+Mais, si par méthode on entend un enseignement progressif et bien
+gradué, s'élevant lentement des principes élémentaires aux conditions
+supérieures de l'art, nous sommes forcé d'avouer, en toute conscience,
+que cette progression n'existe pas, que l'œuvre n'est pas une
+méthode, mais bien un excellent recueil de conseils à l'usage d'élèves
+avancés.
+
+Si l'on considère l'importance et le grand nombre des compositions de
+Kalkbrenner, on doit reconnaître en lui un maître de premier ordre;
+toutes ses compositions affirment des tendances très hautes, une grande
+variété de style et de forme, souvent de l'inspiration et toujours une
+main ferme, sûre d'elle-même, traduisant la pensée dans la langue
+musicale la plus correcte. Mais il faut bien le dire: malgré toutes
+leurs qualités et un mérite réel de facture, les compositions de F.
+Kalkbrenner ont vieilli. Le style en paraît démodé et poncif.
+
+Camille Pleyel, musicien d'imagination et de savoir, pianiste de goût,
+au toucher fin et délicat, cœur d'or, esprit d'élite, s'associa en
+1824 à Kalkbrenner pour la fabrication des pianos. Grâce à la volonté
+intelligente des directeurs, aux améliorations incessantes apportées à
+la facture, la maison Pleyel qui d'abord avait pris pour modèles les
+instruments du célèbre facteur anglais Broadwood, conquit une
+individualité qu'elle a su garder. Les soins constants, les conseils
+incessants de Kalkbrenner, sa haute influence d'artiste, enfin les
+sommes relativement considérables versées par lui dans la fabrique
+aidèrent puissamment son associé à élever la maison Pleyel au premier
+rang qu'elle conserve sous l'habile direction de A. Wolff.
+
+Fait à noter: Clementi, Kalkbrenner et Herz ont été à la fois d'éminents
+musiciens et de célèbres facteurs. Le flûtiste Tulou et Wogt,
+l'hautboïste, étaient, eux aussi, des luthiers célèbres, ou, pour
+parler plus correctement, des chefs d'industrie artistique comme leurs
+amis et collègues les maîtres du piano.
+
+Indépendamment de ses nombreuses leçons particulières, Kalkbrenner avait
+des cours très suivis où il était difficile de se faire admettre si l'on
+ne possédait déjà les prémices du talent, et si l'on ne s'engageait à
+une soumission absolue aux exigences du maître. L'élève la plus
+brillante formée à l'école de Kalkbrenner fut, sans contredit, Mlle
+Moke, depuis Mme Camille Pleyel. Cette grande artiste, alors enfant
+prodige, avait, dans le principe, reçu les leçons de Jacques Herz, puis
+les conseils de Moschelès, de passage à Paris; mais c'est à Kalkbrenner
+qu'elle dut cette égalité parfaite des deux mains, cette clarté
+merveilleuse d'exécution qui caractérisent la méthode de Clementi et de
+son illustre continuateur. Plus tard, vinrent s'ajouter le charme, la
+sensibilité et la poésie, troisième et dernière transformation de son
+talent qu'elle dut à l'influence des nouveaux procédés de Thalberg et
+aux conseils de son mari. Stamaty eut également l'honneur d'être le
+disciple affectionné de Kalkbrenner et de suivre la tradition de son
+enseignement basé sur l'indépendance rythmique des doigts. Notre
+illustre directeur, M. Ambroise Thomas, élève de la classe Zimmermann,
+reçut aussi ses précieux conseils.
+
+Kalkbrenner mourut le 11 juin 1849, à l'âge de soixante-cinq ans,
+laissant la maison Pleyel dans une grande prospérité. Musicien de
+premier ordre, compositeur remarquable, modèle à suivre comme virtuose,
+chef d'école et professeur transcendant, ce grand artiste avait
+certaines étroitesses de caractère. Tout succès devait lui revenir de
+droit, et, comme les gens à système, il ne reconnaissait de mérite
+qu'aux artistes formés par sa méthode ou tout au moins disposés à en
+proclamer la supériorité. Nous sommes des premiers à reconnaître
+l'excellence du principe qui vise la parfaite indépendance des doigts et
+leur action prépondérante comme articulation, attaque du clavier, jeu
+lié, égal, soutenu; mais, ce principe posé et bien formulé dans ses
+conséquences immédiates, l'exécutant ne doit nullement se priver, dans
+les accents de légèreté, d'expression et de force, de l'action du
+poignet, de l'avant-bras et du bras. Affirmer le contraire est une
+erreur grave, que tous les virtuoses sans parti pris reconnaissent.
+
+J'ai dit que Kalkbrenner avait la faiblesse de se préférer à tout autre
+artiste, en voici une preuve entre mille: Moschelès, de passage à Paris,
+dînait chez son ami Kalkbrenner, qu'il avait beaucoup connu à Londres.
+Une réunion musicale suivit le repas. Le maître de la maison offrit à
+Moschelès de faire l'essai, à première vue, d'une sonate à quatre mains
+encore manuscrite. Moschelès, en galant homme et aussi en grand
+musicien, déchiffra très habilement le manuscrit de son hôte. Les amis
+présents prièrent alors l'illustre visiteur de se faire entendre seul et
+de dire quelques-unes de ses admirables études; mais cela ne faisait
+plus le compte du maître de la maison, et il se hâta de fermer le
+piano, sous prétexte de discrétion, heureux de laisser l'auditoire sous
+l'impression des hésitations inévitables d'une exécution à première vue.
+
+Kalkbrenner, homme d'ailleurs distingué, de belles manières, avait
+encore une faiblesse, celle de se croire un grand seigneur. L'habitude
+de frayer avec la noblesse anglaise et française lui avait fait comme
+une seconde nature; il en parlait avec la familiarité la plus
+surprenante: à l'en croire, il était l'ami intime des Larochefoucauld,
+le commensal journalier du duc de Caraman; lord X..., l'attendait pour
+ouvrir ses chasses; le prince de Beauveau l'avait prié à déjeuner; «mais
+un des invités me déplaisait, et j'ai fait savoir au prince qu'on n'eût
+pas à mettre mon couvert.» Ou bien encore: «Vous savez, mon cher, que
+Louis-Philippe m'a fait demander s'il était à ma convenance d'accepter
+la pairie: j'ai remercié et cru sage de refuser, n'étant pas homme
+politique et tenant à conserver ma parfaite indépendance. Le roi m'a
+fait témoigner tous ses regrets.»
+
+Cette folle vanité était devenue chez Kalkbrenner une véritable
+monomanie, se traduisant jusque dans les actes insignifiants de la vie.
+Nous pouvons raconter comme authentique le fait suivant vraiment
+caractéristique. Kalkbrenner donnait un dîner d'apparat à d'illustres
+personnages et à quelques artistes célèbres. Au premier service, un
+poisson magnifique, digne de figurer sur la table d'un souverain, fit
+l'admiration des invités, et Kalkbrenner partit de là pour conter cette
+historiette: «Mesdames et Messieurs, ce poisson ne me coûte rien et
+voici comment: je suis allé moi-même ce matin à la halle pour trouver
+une pièce de choix. Celle-ci m'a paru digne de mes hôtes, et sans
+discuter le prix, j'ai remis ma carte à la marchande. En voyant mon nom,
+cette femme du peuple qui, paraît-il, possède le sentiment de l'art à un
+haut degré, s'est troublée et m'a timidement demandé si j'étais le grand
+Kalkbrenner, l'illustre artiste connu de tout Paris. J'ai répondu que
+c'était moi-même. Alors j'ai été prié avec tant d'instance d'accepter le
+don de ce poisson comme témoignage d'admiration, qu'il m'a fallu céder
+et recevoir ce présent que je suis heureux de vous offrir.»
+
+La physionomie de F. Kalkbrenner était distinguée, ses traits un peu
+forts quoique réguliers. Les yeux doux, mais vagues, étaient ombragés
+d'épais sourcils. La bouche grande, souriante, avait un certain rictus
+narquois. Kalkbrenner avait la taille au-dessus de la moyenne, la
+démarche compassée, l'abord froid et cérémonieux; il affectait une
+politesse exagérée qu'il croyait un reflet des habitudes du grand monde.
+Cette tenue lui donnait à distance certaines apparences de diplomate;
+pensée intime qui était pour lui une grande joie.
+
+Kalkbrenner avait encore au suprême degré la manie du pédantisme en
+toute chose. Docteur dans l'art des belles manières, il enseignait à ses
+vieux amis comment ils devaient se tenir à table, se conduire en
+société; il se croyait encore plus habile médecin que grand artiste, ce
+qui ne l'empêchait pas de recommander, même à Chopin, l'usage du
+guide-mains et les exercices de sa méthode. Oublions ces petits travers
+pour admirer les belles qualités du compositeur éminent, du virtuose
+exceptionnel, du professeur hors ligne, chef d'une école célèbre et
+fondateur d'une grande industrie.
+
+
+
+
+XI
+
+DUSSEK
+
+
+Il y aurait pour un biographe doublé d'un statisticien patient, une
+curieuse étude à faire sur la grande famille, j'allais dire sur la race
+d'artistes produits par l'ancien royaume de Bohême et par la Hongrie,
+contrée bénie, pays élu, terrain fertile, d'une fécondité tout
+spécialement musicale. Il serait intéressant de remonter aux causes
+premières et de chercher à pénétrer les origines de ce mouvement
+artistique spontané en apparence, et continu comme un phénomène naturel.
+Est-ce au ciel ou à la nationalité, au sang ou à l'influence du milieu
+qu'on doit attribuer la formation de cette pléïade d'individualités
+brillantes, dont toutes ont laissé une trace durable dans le domaine de
+la virtuosité, de la composition ou de l'enseignement.
+
+Dussek est un des ancêtres de cette sorte de féodalité artistique
+tchèque et slave. Fils d'un musicien distingué, organiste et maître de
+chapelle de l'église collégiale de Craslau en Bohême, il naquit dans
+cette ville, le 9 février 1761. Son père l'initia, dès l'âge de cinq
+ans, à l'étude de la langue musicale; à neuf ans, sa précocité
+s'accusait déjà par d'intéressants préludes, d'ingénieux
+accompagnements réalisés à l'orgue. Notre cher et regretté Lefébure-Wély
+qui, lui aussi, était enfant prodige, improvisait d'une façon
+surprenante dans un âge aussi tendre; comme Dussek, Lefébure-Wély était
+fils d'un très habile organiste, et son instruction musicale était assez
+avancée pour lui permettre de suppléer, à l'âge de huit ans, son père
+frappé de paralysie.
+
+Dussek entra bientôt, comme enfant de chœur sopraniste, au couvent
+d'Iglau où ses études littéraires et musicales furent dirigées avec
+habileté; les pères jésuites, très justes appréciateurs des dispositions
+et de l'intelligence de leurs élèves, l'avaient en grande affection.
+Dussek acheva ses humanités à Kuttenberg, et fit son cours de
+philosophie à Prague, où il eut l'honneur de soutenir brillamment sa
+thèse de bachelier. Heureuse combinaison des études artistiques et
+littéraires, qui rentre dans le programme de l'enseignement germanique
+et dont l'application constitue pour les Allemands une supériorité qu'on
+aurait mauvaise grâce à leur contester, ainsi qu'une préparation plus
+complète au véritable sentiment du grand art, exemple trop peu suivi
+sinon peu compris en France.
+
+Après sa thèse, Dussek quitta la Bohême pour suivre, en Belgique et en
+Hollande, son protecteur le comte de Mœnner. Il passa une couple
+d'années à Malines, Amsterdam et la Haye; il fut attaché comme organiste
+à plusieurs églises importantes, mais déjà sa réputation de pianiste et
+de grand virtuose lui avait valu l'honneur d'être choisi comme
+professeur des enfants du Stathouder. En 1783, Dussek se rendit à
+Hambourg pour consulter le célèbre et modeste grand artiste, Emmanuel
+Bach, le créateur de la sonate moderne, celui qui en a fondu le moule
+nouveau et a, le premier, rompu avec les formules harmoniques, les
+procédés scolastiques usités jusque-là, système musical abandonné dans
+la musique dramatique, mais qui semblait vouloir s'éterniser dans la
+musique instrumentale. Encouragé et guidé par cet homme de génie, Dussek
+eut enfin le sentiment de sa force, et se rendit à Berlin, où son double
+talent de compositeur et de virtuose excita l'admiration générale.
+
+De Berlin, Dussek partit pour Saint-Pétersbourg, d'où le prince Radziwil
+l'enmena deux ans dans ses terres de Lithuanie. En 1786 et en 1788,
+Dussek vint à Paris, et se fit entendre à la cour. La reine
+Marie-Antoinette l'accueillit avec beaucoup de bienveillance. En
+quittant Paris, il se rendit en Italie et donna plusieurs concerts à
+Milan. Les Italiens lui firent une réception chaleureuse et acclamèrent
+le célèbre virtuose à l'égal d'un grand chanteur. En 1788, Dussek
+séjourna quelque temps à Paris, mais les sourds grondements de la
+Révolution, les agitations de la rue, l'imminence d'une commotion
+sociale, l'engagèrent à chercher un refuge en Angleterre.
+
+Il y trouva le même enthousiasme, mais il eut la malencontreuse pensée
+de s'improviser négociant, comme Clementi, dont il n'avait pas les
+habitudes d'ordre ni rigoureuse économie. Passionné pour son art, mais
+amoureux du plaisir, joyeux convive, aimable causeur, comprenant la vie
+en véritable épicurien, l'insoucieux artiste ne possédait aucune des
+qualités qui font le spéculateur; il n'apportait dans son commerce de
+musique ni l'activité, ni la suite dans les idées, ni l'intelligence
+spéciale nécessaires à une bonne gestion. Cette tentative fut pour
+Dussek la cause de sérieux embarras financiers, qui l'amenèrent à
+quitter Londres afin de se soustraire aux poursuites de ses nombreux
+créanciers. Il se réfugia à Hambourg en 1800.
+
+On voit par cette rapide esquisse le côté un peu vagabond et toujours
+agité de l'existence de Dussek. Elle eut aussi son côté romanesque. Au
+milieu de ces voyages incessants où les succès les plus justifiés
+accompagnaient le brillant et sympathique pianiste, son instruction
+solide, ses manières polies, distinguées, son immense talent, sa belle
+prestance, valaient à Dussek des triomphes de plus d'un genre. Bien
+souvent le génie et la virtuosité exercent autant de séduction que
+l'esprit et la beauté; surexcitation, sensibilité excessive ou vanité
+inconsciente, on voit souvent les natures féminines s'éprendre de
+passions irrésistibles pour les artistes qui ont conquis la faveur
+publique.
+
+Dussek a exercé une semblable fascination; honoré de la tendre affection
+d'une princesse russe, il fut, comme plus tard Chopin, Liszt et
+Dœlher, et tant d'autres victimes plus ou moins volontaires de
+l'amour, enlevé à l'admiration des dilettantes pour vivre deux ans sous
+la loi et dans les domaines de la noble dame que son talent avait si
+complètement charmée. Mais les plus beaux romans ont une fin, et il faut
+toujours tourner la dernière page. Soit lassitude réciproque, soit
+retour à la saine raison, la nouvelle Armide laissa partir son
+prisonnier, et l'enfant prodigue retourna embrasser son père, qu'il
+n'avait pas vu depuis vingt ans.
+
+C'était en 1802. Pendant les années qui suivirent, Dussek fut
+successivement attaché comme directeur de la musique et virtuose au
+prince Ferdinand de Prusse, puis, à sa mort, en 1808, au prince
+d'Ysembourg. Mais à cette terrible époque de l'épopée et de la
+centralisation impériales, les œuvres d'art et les artistes prenaient
+de gré ou de force la route de Paris, et Dussek qui, en 1788, avait
+décliné les gracieuses instances de Marie-Antoinette voulant le retenir
+en France, accepta l'engagement que lui fit offrir le prince de
+Talleyrand, à la fin de 1808. Il devint l'organisateur et le directeur
+de ses soirées musicales. Dussek a donc passé à Paris au service de
+l'ancien évêque d'Autun les dernières années de sa fiévreuse existence.
+Cet engagement, qui lui laissait de grands loisirs, fut une cause de
+ruine pour sa santé; le célèbre pianiste avait pris un embonpoint
+excessif, véritable infirmité qu'il aurait fallu combattre par une vie
+active; mais Dussek, soit fatigue des agitations de la vie, soit
+lassitude morbide, voulait un repos absolu; le _farniente_ était devenu
+son programme et il passait au lit la majeure partie de sa journée.
+D'autre part, pour combattre ce marasme et cette torpeur, Dussek
+contracta la funeste habitude de boire des spiritueux.
+
+Le remède, combiné avec le mal, hâta sa fin, et il mourut à Paris, le 20
+mars 1812, à l'âge de cinquante et un ans.
+
+Les compositions de Dussek se chiffrent par quatre-vingts numéros
+d'œuvres: douze concertos avec orchestre, une symphonie concertante
+pour deux pianos, un quintette et un quatuor pour piano et instruments à
+cordes, de nombreuses sonates concertantes ou avec accompagnement de
+violon, flûte et violoncelle, neuf duos à quatre mains, trois fugues à
+quatre mains, une grande fantaisie suivie d'une fugue, cinquante-trois
+sonates pour piano seul. Fétis cite encore, dans sa biographie, deux
+opéras exécutés à Londres, une messe solennelle, plusieurs oratorios
+allemands et de nombreuses pièces vocales et religieuses.
+
+Nous devons aussi mentionner, dans la nomenclature des œuvres
+légères, de nombreux rondeaux, airs variés et de charmantes rêveries:
+_l'Adieu_, _la Consolation_, _ma Barque légère_, rondo populaire, _la
+Matinée_, rondo, les variations sur _Vive Henri IV!_ _Chantons l'hymen_,
+etc. Dussek a aussi publié, en Angleterre, une méthode de piano traduite
+en France, mais cet ouvrage est devenu très rare et les planches en ont
+dû être fondues.
+
+Ces œuvres nombreuses n'ont pas toutes une égale valeur. Plusieurs
+ont singulièrement vieilli et nous semblent d'un médiocre intérêt; mais,
+tout en faisant une large part aux fluctuations du goût et de la mode,
+en tenant compte de quelques formules surannées, Dussek est un des rares
+maîtres de l'époque dont la musique soit demeurée au répertoire de
+l'enseignement classique. Les 3e, 5e, 6e, 7e et 12e concertos, les sonates:
+op. 9, 14, 35, 48, _le Retour à Paris_, _les Adieux à Clementi_,
+_Invocation_, _l'Élégie sur la mort du prince de Prusse_ sont joués
+souvent au Conservatoire à nos examens d'admission dans les classes de
+piano, particulièrement en vue des classes du second degré, qu'on a
+l'étrange habitude de désigner sous le nom de classes de clavier. Nous
+ne pouvons oublier dans cette liste de citer particulièrement les
+concertos en _sol_ mineur et en _mi_ bémol, le duo pour piano et
+violoncelle en _fa_ joué avec tant de succès à Londres par la célèbre
+pianiste Arabella Godard, Mme Davison, femme du grand critique musical.
+Mentionnons encore le quatuor en _fa_ mineur, le quatuor en _mi_ bémol
+et les trois quatuors pour instruments à cordes, violon, alto et
+violoncelle, œuvres magistrales et nullement démodées.
+
+Toutes ces compositions justifient cette préférence par la fermeté de
+leur style et leur excellente facture. Les traits brillants, bien sous
+la main, sont parfaitement écrits pour l'instrument; les phrases de
+chant ont de la noblesse, de l'accent, de la chaleur, et souvent
+l'inspiration musicale s'élève jusqu'au dramatique. Les compositions de
+piano de Kozeluch, Jadin, Hermann, Gelineck, de Pleyel même, sont
+tombées dans l'oubli le plus profond: l'œuvre de Dussek, au
+contraire, a résisté en partie à l'influence de la mode, à l'action du
+temps, parce que son style accuse une forte individualité. Ses idées
+musicales ont la sincérité et la noblesse qui font les œuvres
+durables; les phrases mélodiques se distinguent par la grâce, la
+sensibilité et l'accent venu du cœur; les traits ingénieux et
+brillants sont variés de forme; enfin l'harmonie correcte, d'un ferme et
+riche tissu, offre des effets saisissants et d'une grande hardiesse.
+
+On a souvent opposé l'un à l'autre Steibelt et Dussek, natures pourtant
+bien dissemblables de compositeurs et de virtuoses. Steibelt, doué d'une
+riche et fertile imagination, improvisait avec une merveilleuse facilité
+des pages où brillaient d'heureuses inspirations, mais dont la mise en
+œuvre, peu étudiée et diffuse, laissait à désirer. Insouciant de la
+perfection du style, n'ayant pas de plan arrêté, Steibelt a follement
+jeté au vent de charmantes idées, dont un artiste consciencieux aurait
+pu tirer un excellent parti. Dussek, au contraire, sans posséder une
+aussi féconde imagination, moins _génial_ que Steibelt, diraient les
+Allemands, sans être un pur contre-pointiste, possédait assez les
+secrets de la science harmonique pour écrire correctement et dans un
+idiome châtié la belle langue musicale.
+
+La différence entre ces deux artistes était aussi sensible au point de
+vue de leur talent de virtuoses qu'à celui de leur mérite de
+compositeurs: ajoutons même au point de vue moral. Nous retrouvons chez
+l'homme et le musicien les mêmes contrastes, les mêmes oppositions
+d'organisation et de caractère. Dussek, toujours maître de lui, correct,
+consciencieux, méthodique, exécutait avec un goût parfait et dans un
+grand style des œuvres magistrales par l'idée et par la forme. Ami
+généreux, homme du monde, instruit, spirituel, son exécution avait
+toutes les qualités de sa personne. Il faisait chanter le piano à ravir,
+et savait aussi exciter l'enthousiasme par l'audace heureuse de ses
+traits brillants et nouveaux.
+
+Steibelt, dont la délicatesse de sentiments, l'éducation et le caractère
+laissaient à désirer, conquit la faveur du public et celle de puissants
+protecteurs par les éclats et les éblouissements de sa prodigieuse
+imagination; virtuose très habile mais au style incorrect, mélodiste de
+génie, sa musique expressive, chantante, passionnée, brille par
+l'inspiration, mais les idées abondantes et variées se succèdent sans
+ordre, se relient mal, ont le décousu d'une improvisation. Steibelt
+visait toujours à l'effet, et, pour l'obtenir, sacrifiait souvent le bon
+goût, dont il avait peu souci. C'est lui qui, le premier, a mis si fort
+à la mode les passages en notes répétées, les fantaisies avec variations
+et le trémolo, qu'il excellait à faire; c'était alors un sujet
+d'étonnement et d'admiration.
+
+Steibelt éblouissait la foule des amateurs, mais sa personne était peu
+sympathique et même peu digne d'estime. Bien au contraire, Dussek, par
+son honorabilité, ses belles manières, son instruction, son esprit
+cultivé, attirait et charmait. Aimable, obligeant, dévoué, ce grand
+artiste avait encore une réputation de causeur spirituel.
+
+Dussek n'a pas fait école comme Clementi, Cramer, Kalkbrenner, Herz; on
+ne cite aucun pianiste célèbre se glorifiant de son nom, s'affirmant
+pour son disciple, et pourtant ce maître illustre a laissé comme
+compositeur et virtuose de belles traditions à suivre. J'ai pendant un
+an donné des leçons à une élève très distinguée de Dussek, Mme de B.;
+cette dame, pianiste de grand talent, plus âgée que moi de trente ans,
+m'était venue sans doute par curiosité pour se rendre compte des
+modifications apportées dans l'enseignement. Mme de B. me parlait
+avec une admiration sincère de la belle manière d'exprimer le son de
+Dussek, de son style noble et simple, de son toucher profond dans les
+phrases chantantes, de son exécution colorée, brillante; pourtant elle
+reconnaissait avec moi que les perfectionnements apportés à la facture
+moderne se prêtaient à des effets de puissance et de douceur, à des
+variétés de timbre, à des ondulations sonores, à une fluidité
+harmonieuse que ne pouvaient produire les virtuoses de la génération qui
+nous a précédés. Mais, ce sont là des lacunes et des défectuosités de
+détail, inhérentes à l'époque même où Dussek a vécu; l'éminent pianiste
+n'en reste pas moins une des figures les plus intéressantes et les plus
+sympathiques, comme un des premiers ancêtres de ce groupe brillant de
+compositeurs exotiques que continuent aujourd'hui avec tant d'éclat
+Stephen Heller, Liszt et Schulhoff.
+
+
+
+
+XII
+
+CH. VALENTIN ALKAN
+
+
+S'il est une physionomie d'artiste originale et curieuse à étudier entre
+toutes, c'est bien certainement celle de Ch.-V. Alkan, dont l'intérêt se
+double d'une sorte de mystère et d'énigme à pénétrer. Ce maître éminent,
+un des doyens de l'école française, a presque toujours vécu solitaire au
+milieu de la tourmente parisienne et du mouvement artistique, fuyant le
+bruit et la célébrité avec autant de soin que d'autres les recherchent.
+Valentin Alkan est obstinément resté loin de la foule qui fait la vogue
+et les succès éclatants, contrairement aux habitudes de tous les
+virtuoses que le double amour de la popularité et de la fortune jette
+dans le vaste courant des voyages et des concerts internationaux.
+Parisien fidèle, on pourrait dire Parisien de culte et d'attachement
+religieux, Valentin Alkan n'a rompu qu'une seule fois avec ses
+traditions sédentaires et sa vie calme, recueillie, passée tout entière
+dans l'ombre féconde du travail; il a obéi ce jour-là à des
+sollicitations pressantes, aux instances de ses amis et de notre vieux
+maître Zimmermann; mais cette excursion dans le monde militant des
+concerts n'a été qu'une échappée rapide et une brillante exception.
+L'artiste rêveur, le musicien philosophe et un peu misanthrope est
+bientôt revenu à la paix fertile de sa solitude.
+
+Valentin Alkan est l'aîné de quatre frères, tous musiciens distingués.
+Son père, homme laborieux et intelligent, tenait en 1833, lorsque je
+l'ai connu, un petit pensionnat rue des Blancs-Manteaux. De jeunes
+enfants, pour la plupart israélites, y recevaient une instruction
+musicale élémentaire et apprenaient aussi les premiers rudiments de la
+grammaire française. Valentin Alkan, né à Paris en décembre 1813, enfant
+précoce et doué de dispositions exceptionnelles, fut admis au
+Conservatoire avant l'âge réglementaire, obtint le premier prix de
+solfège à l'âge de huit ans, et le premier prix de piano à dix ans dans
+la classe de Zimmermann. Il avait en 1826, à l'âge de treize ans, le
+premier prix d'harmonie dans la classe de Dourlen, professeur excellent
+et affectueux, sous des dehors austères et froids. Conduit à Paris, en
+1827, par mon grand-père, je reçus, sur la recommandation de Zimmermann,
+quelques répétitions du jeune Alkan, mon aîné de quatre ans; mais, avec
+une aussi faible différence d'âge, ce travail ne pouvait être très
+sérieux, et nous dûmes l'interrompre au bout de quelques semaines.
+
+C'est vers cette époque que Valentin Alkan commença à se produire comme
+virtuose. Élève de prédilection de Zimmermann, il était patronné par
+lui, présenté dans toutes les soirées où sa brillante et nombreuse
+clientèle l'appelait. Grâce à cet appui donné à son jeune mais déjà
+magnifique talent, Valentin Alkan comptait, dès l'âge de dix-sept ans,
+au nombre des virtuoses célèbres.
+
+Je vois encore cette maison de M. Alkan père, ce milieu tout patriarcal
+où s'est formé le talent de Valentin Alkan et où a grandi sa jeunesse
+laborieuse. J'y ai passé quelques mois comme pensionnaire, en même temps
+que Ravina et Honoré, en compagnie d'un groupe d'enfants qui venaient y
+prendre des leçons de solfège et recevoir l'enseignement musical
+élémentaire. C'était comme une école préparatoire, une annexe juvénile
+du Conservatoire. Que de bonnes soirées passées là à peu de frais dans
+la chambre de Valentin Alkan, qui n'était pas encore le solitaire,
+l'ermite de l'âge mûr. Gai, joyeux, confiant dans la vie, il avait,
+comme nous tous, la foi, l'enthousiasme et les chères illusions de la
+jeunesse.
+
+En pleine possession déjà de sa réputation de virtuose, il ajoutait à
+ses études d'harmonie de fortes et sérieuses leçons de contre-point et
+de fugue prises avec Zimmermann, très habile contre-pointiste et
+passionné pour cet enseignement. J'ai dit que Valentin Alkan était son
+élève de prédilection: c'était aussi celui qu'il nous montrait comme
+type de l'artiste laborieux, chercheur, aimant le grand art, ne
+sacrifiant point au succès éphémère, ayant horreur du banal, suivant sa
+voie sans jamais songer à la popularité. Et, en effet, par cette probité
+chaste de l'inspiration et de la mise en œuvre, Valentin Alkan se
+place à côté d'Hiller, de Chopin et de Stephen Heller; mais, disons-le
+aussi, l'horreur des redites et des formules courantes l'a parfois
+entraîné dans l'excès contraire; il a démesurément agrandi certains
+cadres; il a transformé les concertos et les sonates en véritables
+poèmes divisés en plusieurs chants, brisant ainsi l'équilibre ordinaire
+et changeant les proportions de la charpente harmonique, sans motiver
+toujours cette révolution. Ces réserves faites, les compositions d'Alkan
+répondent bien à l'idéal et à la prophétie de Zimmermann; elles montrent
+un grand maître, dans le sens «psychique» du mot, un homme de foi
+profonde et de convictions inébranlables, dont l'œuvre considérable
+brille de beautés de premier ordre.
+
+Le groupe d'élite de littérateurs et d'artistes qui faisait cortège à
+Chopin, avait ouvert ses rangs à V. Alkan comme à un frère en poésie. Ce
+cénacle, où l'admiration mutuelle était en quelque sorte instinctive,
+exerçait une grande influence, une action directe sur le goût littéraire
+et artistique du temps. Nommer Hugo, Lamennais, Dumas, Jules Sandeau,
+George Sand, Ary Scheffer, Delacroix, c'est dire que ce centre lumineux
+appartenait à l'école romantique, cherchait une voie nouvelle, voulait
+briser avec les errements classiques. La passion de V. Alkan pour les
+formes ingénieuses, les procédés inusités, répondait à ces tendances et
+devait le faire bien accueillir de l'école. Chopin, qui n'était pas
+prodigue de son affection et n'accordait qu'à un très petit nombre
+d'artistes la faveur de pouvoir se dire ses amis, tenait du reste Alkan
+en très haute estime comme virtuose et compositeur. Une sympathie
+réciproque prenant sa source dans le culte d'une beauté supérieure au
+beau conventionnel et classique, l'horreur du vulgaire et du banal,
+unissait ces deux âmes d'élite. A la mort de Chopin, plusieurs de ses
+élèves affectionnés choisirent Alkan pour continuer les traditions du
+maître regretté.
+
+Il y avait cependant d'intimes et profondes différences entre le
+tempérament des deux maîtres; leur égale aspiration vers l'idéal s'est
+affirmée sous des formes très distinctes. Aussi bien, Valentin Alkan
+est-il une physionomie d'artiste absolument originale et personnelle.
+Pour apprécier cette nature éminente, il faut éviter de procéder par
+comparaison. Tout en se rattachant à la brillante école de Chopin,
+d'Heller, de Liszt et de Thalberg, il ne reflète directement aucun de
+ces modèles: il est lui-même et lui seul par ses qualités comme par ses
+défauts; il pense et parle une langue qui est sienne; ses idées
+distinguées ont de l'accent, du relief, et souvent l'inspiration
+musicale accuse un profond sentiment dramatique: les harmonies riches et
+colorées n'offrent jamais rien de bizarre; les traits ont une grande
+variété de formes; leurs contours sont ingénieux et habilement tracés.
+
+Il faut donc reconnaître à V. Alkan une haute valeur musicale, un
+tempérament d'artiste formé par la lecture et la méditation aux grandes
+traditions, mais ne relevant que de lui-même et faisant école à part. Il
+a cherché les sentiers solitaires et a mieux aimé gravir des pentes
+abruptes que suivre les voies tracées par ses devanciers. Conscience
+héroïque, efforts virils et constants, qui lui assurent l'admiration et
+la reconnaissance des artistes habitués à juger du mérite d'une œuvre
+non par la popularité acquise, mais par cette analyse intime, toujours
+féconde, quand il s'agit d'un compositeur comme Alkan.
+
+Il convient, cependant, nous l'avons dit, d'ouvrir une parenthèse pour
+la critique, et de constater franchement qu'on peut reprendre dans
+plusieurs compositions importantes de Valentin Alkan le développement
+anormal donné à plusieurs morceaux, sonates et concertos, où le maître
+s'est complu à noyer sa pensée dans de longues improvisations. Nous
+avouons, malgré toute l'ingéniosité des combinaisons, ne pas comprendre
+ces proportions abusives, données à des idées accessoires, ni ces
+périodes superposées qui éternisent les péroraisons sans apporter
+d'effets nouveaux. Sous ces réserves qui ne s'adressent qu'au manque de
+concision et ne visent que l'équilibre harmonique de quelques œuvres,
+Alkan reste un maître dans la plus belle acception du mot.
+
+Nous n'avons pas à donner un catalogue de l'œuvre entier de Valentin
+Alkan, mais nous devons signaler, parmi ses compositions les plus
+importantes, les 25 préludes, op. 31; 12 études dans les tons majeurs,
+op. 35; 12 études dans les tons mineurs, op. 39; l'_Amitié_, étude; 3
+grandes études à mains séparées et réunies; 3 andantes romantiques et 3
+pièces poétiques, op. 18 et 15; 3 scherzi, op. 16.--Op. 26, marche
+funèbre; op. 27, marche triomphale; saltarelle, op. 23.--Gigue, air de
+ballet, op. 29; bourrée d'Auvergne, _Minuetto alla tedesca_, op. 32; 4
+impromptus, op. 33; grande sonate, véritable poème de la vie, op. 40; 3
+marches à quatre mains, premier et deuxième concertos di camera:
+concerto-symphonie, œuvre capitale, où l'artiste résume dans une
+suite de douze numéros caractéristiques ses hautes qualités de style,
+son individualité si énergique et si originale.--_Les Mois_, douze
+morceaux poétiques, pièces charmantes, accessibles aux pianistes de
+moyenne force; variations sur un thème de Steibelt; sonatine pour piano
+seul; sonate pour piano et violoncelle, op 47; Souvenirs des concerts du
+Conservatoire, partitions réduites pour piano seul; Souvenirs de musique
+de chambre; concerto de Beethoven et concerto de Mozart, piano seul avec
+cadences; grand nombre de pièces d'orgue pour piano à pédalier.
+
+Ce résumé succinct donne un aperçu de l'importance des compositions qui
+font classer Alkan parmi les maîtres éminents de l'école moderne. Il a
+également obtenu, à l'époque de sa jeunesse et pendant la période de
+maturité, de grands succès d'exécution, tout en se tenant à l'écart du
+public proprement dit. Ses admirateurs appartiennent à la classe
+privilégiée des artistes et des amateurs qui ne se laissent pas éblouir
+par les effets ordinaires aux virtuoses de concert. Malgré ses
+soixante-quatre ans, le grand artiste a gardé un jeu magistral; ennemi
+déclaré du mauvais goût, son toucher ferme, précis, mesuré, a
+l'autorité et l'austérité qui conviennent à sa nature puritaine et
+convaincue; il fuit soigneusement les formules bruyantes, mais sait se
+plier avec un art infini aux nuances si différentes de style des
+compositeurs qu'il interprète; résultat exceptionnel qui prouve une
+étude approfondie et perpétuelle des qualités de chaque maître. Couperin
+et Rameau ne peuvent être interprétés dans leur grâce naïve comme Field
+et Chopin dans leur poésie tendre et fiévreuse; la bravoure de Scarlatti
+et de Clementi n'est pas celle de Moschelès et de Weber. Mozart, Hummel,
+Beethoven, Mendelssohn ont des qualités très distinctes, qu'un grand
+maître dans l'art de dire peut seul posséder et traduire.
+
+Rigoureux observateur de la mesure métronomique, Alkan ne fait jamais
+souffrir par les altérations fréquentes de mouvement si fort en usage
+dans l'école contemporaine. Il se sert du pédalier avec une bravoure
+transcendante que reconnaissent et admirent ses émules, maîtres aussi
+dans ce genre, Saint-Saëns, Widor, Fissot, Guilmant, Delaborde,
+organistes et pianistes célèbres; tous ont suivi l'exemple de leur
+vaillant doyen et mis en honneur les pièces de Bach, d'Hændel, de
+Mendelssohn, où le pédalier prend une part active au dialogue musical et
+complète les harmonies du piano et de l'orgue.
+
+Nous ne tracerons pas le portrait de Valentin Alkan vu de dos, comme
+certains photographes nous l'ont présenté. Son intelligente et
+originale physionomie mérite d'être regardée de profil ou de face. La
+tête est forte; le front développé est celui d'un penseur; la bouche est
+grande et souriante, le nez régulier; les années ont blanchi la barbe et
+la chevelure, sillonné les traits de quelques rides et souligné
+l'ensemble. Le regard est fin, un peu narquois. Alkan a maintenant
+soixante-quatre ans; sa démarche penchée, sa mise puritaine lui donnent
+l'aspect d'un ministre anglican ou d'un rabbin,--dont il a la science.
+
+Homme d'étude, esprit cultivé, travailleur infatigable, Alkan est une
+des plus hautes intelligences et un des esprits les plus universels du
+groupe d'artistes éminents qui tiennent la tête de l'école française du
+piano. Nous sommes d'autant plus heureux de rendre publiquement cet
+hommage à notre illustre confrère, qu'à un moment de notre carrière, en
+1848, un malentendu regrettable, dû à l'ardeur de la lutte pour la
+vacance de la classe de Zimmermann, nous a séparés, sans toutefois
+altérer notre mutuelle estime et sans diminuer chez moi l'admiration
+sincère pour l'artiste, la vive sympathie pour le chercheur laborieux et
+le producteur puissant.
+
+
+
+
+XIII
+
+CRAMER
+
+
+Jean-Baptiste Cramer, encore un nom illustre qui surgit d'une forte et
+vaillante génération d'artistes, démentant cet axiome banal que, dans le
+monde des arts, les fils héritent rarement des qualités paternelles. Le
+grand-père, et particulièrement le père du célèbre pianiste, ont été
+musiciens distingués. La généalogie des Cramer mentionne comme chef de
+cette famille Jacques Cramer, né à Sachau, en Silésie, l'année 1705. Il
+fut attaché comme flûtiste et timbalier à la musique de l'électeur
+palatin. Son fils Guillaume, né à Mannheim en 1745, devint un violoniste
+de premier ordre; enfant prodige, ce précoce virtuose, âgé de sept ans,
+émerveillait, par l'exécution magistrale d'un concerto, son protecteur,
+l'électeur palatin. Formé à l'école de maîtres habiles, il acquit tout
+jeune un talent de grand style très apprécié des connaisseurs, disent
+ses biographes, et il fut attaché à la musique particulière du souverain
+jusqu'en 1772. Mais, dans un voyage fait à Londres à cette époque, ses
+succès de virtuose eurent un tel retentissement que le roi, pour
+décider le grand artiste à se fixer en Angleterre, le nomma chef
+d'orchestre de l'Opéra avec des appointements considérables. Guillaume
+Cramer a publié sept concertos pour violon, six duos pour deux violons,
+six trios pour deux violons et basse. Musicien de haute valeur, il eut
+le bonheur d'avoir un fils digne de lui.
+
+Jean-Baptiste Cramer, le célèbre pianiste, est né à Mannheim le 24
+février 1771. Conduit tout jeune à Londres, le jeune Cramer étudia
+d'abord le violon; mais son goût prononcé, sa vocation bien apparente
+pour le clavecin et le piano, décidèrent son père à ne pas faire
+violence au désir fermement exprimé par l'enfant; son éducation fut
+confiée aux soins de Benser, de Schrœter, enfin de Clementi. Cramer
+ne fut qu'un an l'élève de ce dernier maître; mais ses conseils, ses
+exemples, ses principes invariables portèrent fruit, et nul disciple de
+Clementi n'a gardé plus profondément l'empreinte de son école et de son
+style. Un peu plus tard, en 1785, Cramer étudia la théorie de la
+musique, l'harmonie et la composition avec Charles-Frédéric Abel.
+
+La passion des voyages et le désir d'affirmer sa valeur de virtuose, lui
+firent visiter toutes les grandes villes du continent. Son exécution si
+correcte, si pure, excita partout l'admiration des musiciens de goût,
+qui apprécièrent son style simple et noble, sa belle manière de faire
+chanter le piano. De retour en Angleterre, il écrivit de nombreuses
+compositions, sonates, concertos, rondos, marches, airs variés,
+fantaisies, nocturnes, bagatelles, valses, et aussi des duos à quatre
+mains, d'autres pour piano et harpe, un quintette et un quatuor pour
+piano et instruments à cordes. L'œuvre de Cramer comprend 105
+sonates, dont beaucoup ont une grande valeur de style, un réel mérite de
+facture. Quelques années plus tard, Cramer fit encore un voyage en
+Allemagne et en Italie, puis il revint à Londres, sa patrie d'adoption.
+
+Nature très laborieuse, Cramer partageait son temps entre le professorat
+et la composition; mais ce n'est pas seulement dans les formules
+scolastiques, marches d'harmonie, divertissements, fugues, traits de
+mécanisme, etc., ni par l'ensemble parfait des deux mains,
+l'indépendance et l'égalité des doigts, que J.-B. Cramer s'est montré
+disciple fidèle de Clementi; on retrouve aussi les grands principes de
+ce maître dans l'ornementation simple et sobre, dans le contour
+mélodique et vocal des phrases chantantes: enfin, l'analogie du style et
+des procédés nous apparaît d'une manière si frappante que tout en
+admirant la forte individualité de Cramer, nous saluons en lui le fils
+aîné de Clementi, le représentant direct, le continuateur le plus
+autorisé de son école.
+
+Ce n'est pas seulement au point de vue de la virtuosité qu'il faut
+reconnaître cette filiation incontestable; on la retrouve encore, et
+très prononcée, dans toutes les compositions de Cramer, et
+particulièrement dans ses recueils d'études si justement célèbres que
+nous estimons à l'égal du _Gradus ad Parnassum_. Cette affinité nous
+paraît plus sensible, plus appréciable chez Cramer que chez John Field,
+qui fut pourtant l'élève de prédilection de Clementi. Les formules
+diatoniques par mouvement semblable aux deux mains, les traits légers et
+brillants parcourant progressivement le clavier en larges périodes de
+_crescendo_ et de _diminuendo_, se trouvent toujours, sous des formes
+variées, dans les compositions du maître et de son illustre disciple;
+tous deux ont également puisé aux sources pures de l'art et pris pour
+modèles les grands clavecinistes S. et E. Bach, Hændel et Scarlatti.
+
+Les leçons de Cramer étaient très recherchées, et l'aristocratie
+anglaise avait en haute estime le digne émule de Clementi. Mon vieil
+ami, Georges Onslow, le célèbre symphoniste, a été un de ses disciples
+favoris. Pour revenir au compositeur, les œuvres de Cramer n'ont pas
+toutes une égale valeur; l'intérêt et le style ne s'y maintiennent pas
+au même niveau: il y a même, on doit le reconnaître, bon nombre
+d'arrangements écrits à la hâte et peu dignes de la juste renommée de ce
+maître célèbre. Les œuvres dernières manquent d'inspiration; et l'on
+ne reconnaît plus l'écrivain au style châtié et sévère. La plupart des
+sonates et concertos de Cramer n'existent guère que dans les
+bibliothèques; les planches ont été fondues et les pianistes modernes ne
+connaissent que par ouï-dire la grande généralité de son œuvre.
+
+Ajoutons encore que, malgré leur mérite très réel et leur incontestable
+valeur musicale, les compositions de Cramer ont vieilli et sont bien
+plus démodées que celles de Clementi et de Dussek. Suivant le terme
+consacré, elles ont un air «poncif» qui les fait négliger malgré tout
+l'intérêt qu'elles commandent. Citons pourtant, parmi les œuvres
+restées au répertoire courant de l'enseignement scolastique, les 7
+concertos pour piano et orchestre. On ne peut refuser à ces morceaux
+d'excellente facture un style noble, une harmonie distinguée et une
+grande variété dans la contexture des traits, brillants, bien sous la
+main. Les trois duos à quatre mains méritent d'être connus et étudiés
+(op. 24, 34 et 50); de même pour les nocturnes (op. 32 et 54), et les
+sonates (op. 8, 49 et 58). Nous l'avons déjà dit: Cramer a écrit 105
+sonates, et, comme travail de lecture, nous ne connaissons rien de
+meilleur, grâce à l'intérêt soutenu et concertant des deux mains. Citons
+encore un quintette et un quatuor pour piano et instruments à cordes
+(op. 61 et 28), et trois trios.
+
+Cramer, ainsi que Clementi, a voulu élever un véritable monument à l'art
+musical en écrivant ses belles études, notamment les deux premiers
+livres, 16 études faisant suite aux deux premiers recueils, et aussi les
+caprices dédiés à Mme de Montgeroult sous ce titre _Dulce et utile_.
+Dans ces admirables petites pièces de deux ou quatre pages au plus, la
+phrase musicale serrée, correcte, dégagée de tout ornement parasite,
+condensée dans un cadre étroit, d'une harmonie pure, souvent ingénieuse
+et riche, offre les formules de mécanisme les plus utiles, pour obtenir
+l'indépendance et l'égalité des doigts, ainsi que des exemples de goût
+et de style que nul pianiste désireux d'acquérir un réel talent ne doit
+négliger.
+
+L'immense popularité de ces recueils d'études prouve victorieusement que
+presque toujours un succès durable récompense l'artiste qui sait trouver
+des formes harmonieuses pour exprimer d'utiles pensées. Chaque type
+d'étude, d'un dessin bien arrêté, d'un intérêt tout spécial, est traité
+avec une rare liberté d'allure et une concision qui n'exclut pas un
+développement bien équilibré; les deux mains prennent toujours un égal
+intérêt au discours musical, et l'idée première, modulée avec art,
+reparaît persistante pour offrir à l'attention des élèves, soit une
+difficulté de mécanisme, soit un tour de phrase mélodique présenté avec
+une grâce toute particulière.
+
+Cramer excellait dans l'interprétation des andantes, et nul virtuose ne
+disait avec plus de perfection et de charme, les adagios de Mozart. Son
+exécution se distinguait par une égalité merveilleuse, une indépendance
+parfaite des doigts aux deux mains. Sa manière de phraser et de faire
+chanter le piano était un modèle d'expression et de naturel.
+
+Vers 1832, Cramer a quitté l'Angleterre pour venir habiter Paris; puis
+il s'est établi à Boulogne-sur-Mer pendant plusieurs années. Il vivait
+retiré, en dehors du mouvement musical, ne recevant que quelques
+intimes, Boëly, Kalkbrenner, Pleyel. Si pourtant un jeune musicien,
+curieux de connaître le vénérable «patriarche» du piano s'aventurait
+dans son modeste intérieur et lui demandait des avis, il prenait
+plaisir à énumérer les qualités de bravoure, de sonorité, des exécutants
+modernes, vantant leur puissance, leur brio, leur souplesse, leur
+habileté de prestidigitation; puis il ajoutait avec une bonhomie
+ironique: «Cette musique est trop forte pour mes pauvres oreilles, trop
+forte pour mes doigts séniles.» Combien peu cependant, parmi les
+virtuoses contemporains, seraient capables de dire avec la perfection
+voulue les Études de Clementi et de Cramer, sans remonter aux fugues de
+Bach et de Hændel!
+
+Au demeurant Cramer, qui excellait à nuancer le son du piano, avait une
+répulsion très-naturelle pour l'école bruyante et tapageuse. Froid et
+réservé dans ses jugements, il se contentait de dire quand on
+l'obligeait à donner son avis sur le talent et la virtuosité des
+pianistes à la mode: «MM. X. Y. Z. sont très forts, leur exécution est
+éblouissante, ils me stupéfient par leur audacieuse bravoure; mais j'ai
+la faiblesse de préférer les sonorités moins éclatantes, et je n'ai pas
+de goût pour les sauts périlleux, pour la haute gymnastique musicale; je
+préfère le terre à terre de mon clavier.»
+
+Nous partageons absolument cette théorie d'un grand maître; la
+virtuosité transcendante est un moyen indispensable, mais non le but à
+viser; la loi véritable est de charmer, d'émouvoir, de captiver; la
+difficulté a sa raison d'être, mais elle doit garder sa place secondaire
+et ne pas occuper le premier plan pour exciter l'étonnement--ou
+l'appréhension.
+
+La physionomie de J.-B. Cramer était d'un aspect froid et sévère.
+L'ovale allongé de la figure, les traits réguliers, le regard ferme et
+assuré faisaient de l'ensemble un type fort distingué en harmonie avec
+sa tenue irréprochable, ses allures éminemment correctes, l'attitude
+méthodique et un peu compassée du véritable gentleman. Cramer, après un
+séjour de quelques années à Paris et à Boulogne-sur-Mer, retourna dans
+sa chère Angleterre, son pays d'adoption, qu'il aimait avec la foi
+profonde, l'ardent enthousiasme d'un patriote; c'est là qu'il mourut,
+aux environs de Londres, à l'âge de 87 ans, ayant conservé, comme
+Clementi, dans sa verte vieillesse, toutes ses facultés et ses belles
+qualités d'exécution.
+
+
+
+
+XIV
+
+GOTTSCHALK
+
+
+Les sources de l'art ont des points de départ très divers, des origines
+souvent mystérieuses et cachées, mais c'est le plus souvent dans les
+profondeurs de l'âme que se trouve le foyer vivifiant; c'est là que
+l'inspiration, l'impressionnabilité, l'imagination puisent leur éclat et
+prennent leur force d'expansion. Les compositeurs qui nous ont précédés
+et ont posé les premières assises de l'école moderne ont peu connu ou
+négligé le côté pittoresque, descriptif, imagé, si fort en vogue de nos
+jours; le caractère et la force de leur style consistaient surtout dans
+la bonne exposition, l'enchaînement et le développement parfait des
+idées: ils n'avaient aucune prétention à l'art de peindre, et se
+contentaient d'écrire purement, dans une langue musicale et châtiée.
+
+C'était l'école des logiciens. Mais actuellement l'art musical, comme la
+littérature et la peinture, a trouvé des voies nouvelles et contient des
+sectes différentes: écoles idéaliste, naturaliste, impressionaliste.
+Nous avons aussi nos représentants de l'orientalisme, Félicien David,
+Reyer et Bizet, dont les noms répondent si bien à ceux de Decamps,
+Marilhat et Fromentin; nos néo-grecs, comme Gounod, Victor Massé et
+Duprato, qui nous rappellent Hamon, Gérôme et toute l'école archaïque.
+Dans le domaine des pianistes compositeurs, il a surgi une foule de
+paysagistes proprement dits, peintres de genre, sentimentalistes ou
+amateurs du pittoresque. Mendelssohn, Liszt, Chopin, Stephen Heller,
+Prudent, Rosenhain, Wolff, Delioux, Schuloff, etc., ont composé de
+nombreuses pièces caractéristiques, véritables bijoux du genre
+descriptif. Poètes musiciens, amoureux de la nature, ils ont chanté la
+patrie absente ou le pays perdu en traduisant dans la langue des sons
+les mœurs, le caractère, le tempérament des différentes nationalités.
+
+Gottschalk mérite une place à part dans cette école par son
+individualité, sa distinction, l'originalité de ses compositions et sa
+virtuosité exceptionnelle. Louis Moreau Gottschalk naquit le 8 mai 1829
+à la Nouvelle-Orléans. Notre ami L. Escudier dans son livre des
+«virtuoses célèbres», rectifie l'erreur de Fétis faisant naître le
+célèbre artiste en 1828, et consacre à son pianiste de prédilection des
+pages pleines d'intérêt et riches de détail, dont l'émotion fait honneur
+à l'artiste enlevé si prématurément, nature sympathique, imagination de
+poète, cœur sincère et dévoué. Sans avoir été le disciple de Chopin
+ni de Liszt, Gottschalk participait beaucoup de ces maîtres illustres
+par son tempérament fin, délicat, rêveur; entouré comme Chopin, dès son
+enfance, d'affections généreuses et de soins tendres, né et grandi dans
+un milieu aristocratique, son instruction et son éducation furent très
+soignées. Je n'ai pas à raconter les épisodes attachants et romanesques
+qui amenèrent à la Nouvelle-Orléans les grands parents de Gottschalk,
+dont les aïeuls maternels étaient le comte et la comtesse de Bruslé, de
+Saint-Domingue. Louis Moreau Gottschalk eut pour père sir Édouard
+Gottschalk, un jeune touriste anglais docteur ès sciences de
+l'université de Cambridge conduit à la Louisiane par le goût des voyages
+et fixé dans ce pays après son mariage avec la jeune comtesse de Bruslé.
+Il y eut plusieurs enfants de cette union, frères et sœurs de Louis
+Gottschalk, tous heureusement doués.
+
+La famille de Gottschalk habitait une campagne isolée, au bord du lac
+Pontchartrain. Les premières impressions de jeunesse ont dû exercer une
+grande influence sur l'imagination romanesque du futur compositeur. Les
+bruits mystérieux de la forêt, les harmonies vagues, la poésie d'une
+nature sauvage, formèrent le goût et l'esprit de l'artiste et lui
+donnèrent une empreinte décisive. Les chants indiens et créoles, les
+chansons nègres aux rythmes si originaux, les mélodies locales si
+charmantes et si naïves meublèrent la mémoire du musicien, et plus tard
+tous ces matériaux se fondirent dans son cerveau pour produire un
+nouveau métal.
+
+En 1841, Gottschalk vint à Paris perfectionner son éducation musicale
+d'enfant prodige. Charles Hallé et Camille Stamaty, plus
+particulièrement, furent ses professeurs. En 1844, il donna son premier
+concert chez Pleyel, qui le prit en grande affection. Chopin également
+témoigna sa vive sympathie au jeune artiste; il se plaisait à
+reconnaître dans cette délicate nature une organisation tendre et
+sensible, sœur de la sienne. Après avoir pris les leçons d'harmonie
+de Maldent, Gottschalk commença à composer et écrivit ses ballades:
+_Ossian_, _la Bamboula_, _le Bananier_, _la Savane_, _la Danse
+ossianique_, _le Mancenillier_, etc., œuvres publiées en 1848 et
+1849, encore à l'état d'esquisse et de première ébauche.
+
+C'est en 1848 que j'ai connu Gottschalk. Camille Pleyel me l'avait
+signalé comme un virtuose de grand avenir, et sa première audition me
+prouva que ces éloges n'avaient rien d'exagéré. Sa nature distinguée et
+modeste le rendait tout d'abord sympathique; son exécution expressive,
+ses sonorités à la Chopin achevaient de séduire. Sa réputation
+commençait, et elle allait grandir rapidement, ses premières œuvres;
+gravées chez Escudier, obtenaient un succès immédiat.
+
+Il était impossible de méconnaître une individualité très accusée dans
+ces compositions, où le charme de l'idée, l'élégance des harmonies se
+marient à des rythmes d'une allure toute particulière, d'une persistance
+opiniâtre; ces langoureuses mélodies créoles, ces danses nègres d'une
+mesure cadencée donnaient aux compositions de Gottschalk un goût de
+terroir, un parfum spécial, un accent de couleur locale d'une
+authenticité incontestable.
+
+En 1849, Gottschalk fit un voyage en Savoie et en Suisse; il fut
+présenté à la grande-duchesse de Russie, qui l'accueillit avec la grâce
+et la bienveillance habituelles à la haute aristocratie russe.
+Gottschalk, très apprécié, fit acte de charité en donnant à Yverdun un
+concert de bienfaisance. De 1850 à 1851, il se fit entendre à Paris dans
+de nombreuses réunions. Sa virtuosité brillante, expressive rappelait
+les qualités de Chopin; et Camille Pleyel, si bon juge, assurait
+hautement retrouver dans son jeune ami les exquises délicatesses du
+poète du piano. A cette époque, Gottschalk me fit la gracieuseté de me
+dédier sa belle transcription de _la Chasse du jeune Henri_, qu'il
+jouait souvent à deux pianos avec mon élève et ami, Joseph Wieniawski.
+Sa fantaisie sur le _God save the Queen_ appartient à la même date.
+
+Appelé en Espagne sur le désir exprimé par la reine, Gottschalk donna, à
+Bordeaux et à Bayonne, plusieurs concerts, prélude brillant des ovations
+triomphales qui l'attendaient dans toutes les grandes villes de la
+péninsule et particulièrement à Madrid. Le célèbre virtuose excita un
+enthousiasme extraordinaire. Complimenté par les municipalités, présenté
+aux plus illustres personnages de la cour, accueilli à l'Escurial avec
+le même fanatisme d'admiration, fêté, acclamé, décoré, Gottschalk eut
+même le singulier honneur de passer une revue. Ce fut un
+_pronunciamento_ d'enthousiasme; mais Gottschalk, rappelé en Amérique à
+la demande expresse de son père, dut quitter l'Espagne, non sans
+emporter une couronne d'or offerte par les dilettantes de Madrid, avec
+cette inscription: «A Gottschalk, poète espagnol». Si on en croit la
+légende, il aurait aussi emporté le cœur d'une infante, et cette
+aventure romanesque, cessant d'être un mystère, aurait décidé le
+gouvernement espagnol à prier Gottschalk de quitter Madrid.
+
+Gottschalk traversa rapidement le Portugal et s'embarqua pour
+l'Amérique, qu'il parcourut en tous sens. Il fut non seulement prophète
+dans son pays, en dépit du proverbe, mais encore accueilli avec une
+fureur d'enthousiasme national, applaudi à l'égal de Liszt, de Henri
+Herz, de Thalberg, et sa réputation devint universelle. Au bout de
+quelque temps, il avait fait la conquête du nouveau monde. A New-York et
+à la Nouvelle-Orléans, son arrivée fut saluée par des vivats fanatiques;
+conduit par la foule à son hôtel, harangué par les magistrats, il eut un
+véritable triomphe. Quant aux recettes des concerts, elles atteignaient
+des chiffres inusités, et les belles Américaines y ajoutaient des
+boutons en diamants, comme souvenir personnel offert à leur cher
+compatriote.
+
+Gottschalk, en quittant l'Espagne, avait emporté les recommandations
+toutes particulières de la reine pour le gouverneur de Cuba. Cette
+protection jointe à sa grande réputation artistique, lui valut à la
+Havane la réception la plus chaleureuse; il devint en quelques jours
+l'idole du pays. Aussi, malgré ses habitudes nomades, fit-il un long
+séjour dans cette île enchantée, où il revenait près d'amis dévoués se
+retremper dans une existence faite d'affection, qui convenait
+merveilleusement à sa nature aimante. J'ai connu plusieurs notables de
+Havane, honorés de l'amitié de Gottschalk, et tous, comme son intime
+Espardero, avaient conçu pour lui un attachement profond et une
+admiration sans bornes.
+
+Gottschalk revint à New-York en 1853 et y donna une nombreuse série de
+concerts aussi brillants et aussi recherchés. Nous n'avons pas à le
+suivre dans ses pérégrinations à travers l'Amérique du Nord et du Sud,
+au Chili, à Lima, à Saint-Thomas, à la Trinidad, à Port-au-Prince, à
+Porto-Rico. Le célèbre impresario Strakosch et la Patti, alors âgée de
+quatorze ans, organisèrent avec lui un voyage artistique à travers le
+continent entier. Ce voyage, commencé en 1860, dura trois ans; mais
+cette série de fatigues et de triomphes, de travaux et de plaisirs, de
+brusques et continuelles émotions devait briser le plus fort
+tempérament. Gottschalk ne tarda pas à y succomber.
+
+Nature élégante, distinguée, tout à fait aristocratique, Gottschalk,
+jeune, avait une grande analogie avec Chopin: traits fins et réguliers,
+ovale allongé de la figure, regard doux, rêveur, cachet de mélancolie.
+Le moral répondait également à cette ressemblance physique:
+impressionnabilité extrême, presque maladive, nature de sensitive,
+organisation d'élite. Gottschalk avait reçu une excellente éducation,
+parlait plusieurs langues et avait fortifié ses premières connaissances
+par des études sérieuses faites avec conscience. Tout en s'élevant et en
+agrandissant le cadre de ses inspirations, il avait conservé une
+individualité très prononcée, et malgré son affinité avec Chopin, il
+puisait à des sources très différentes. Aussi ne voyons-nous pas en lui
+un pâle imitateur d'un style inimitable, mais un tempérament original,
+participant d'un maître admiré sans tendre à le continuer.
+
+Certains détails, certains contours mélodiques, certaines ondulations
+sonores pourraient faire songer à Chopin, pourtant l'ensemble garde une
+couleur toute particulière. Inspirées par d'autres sentiments, produites
+sous un autre ciel, les compositions de Gottschalk ont un éclat, un
+brio, une allure déterminée, à la fois individuelle et locale. Les
+harmonies de Gottschalk, d'une élégance exquise, offrent rarement la
+recherche précieuse de Chopin, dont le tissu serré, d'une trame très
+forte, arrive parfois jusqu'aux limites extrêmes du possible.
+
+Avec les années, la physionomie de Gottschalk s'était virilisée. Son
+teint bistré, ses fortes moustaches, sa façon de porter la tête lui
+donnaient un air martial. Il possédait un esprit fin et charmant et
+cette distinction native bien préférable à tous les faux vernis
+d'éducation. Sa conversation attrayante avait du relief; ses lettres,
+sérieusement pensées, affirmaient un sens droit, une nature réfléchie
+d'observateur habitué à rechercher la raison de chaque chose. Je me
+rappelle avoir lu avec un grand intérêt plusieurs articles de critique
+où il traitait les questions d'esthétique avec un goût parfait et à un
+point de vue très élevé. Il est regrettable que les incessants voyages
+de Gottschalk l'aient éloigné de Paris; c'était son véritable milieu,
+celui où il aurait pris tout son développement.
+
+Il avait, du reste, conservé une vive affection pour la France et
+parlait sans cesse d'y revenir; mais la mort devait l'en empêcher. Il
+succombait brusquement, au Brésil, le lendemain d'un concert, au milieu
+de nouvelles ovations, sur le point de «refaire» une grande fortune, car
+la première avait été singulièrement amoindrie par sa grande générosité
+et une mauvaise gestion. Plusieurs de ses amis d'outre-mer m'ont fait
+part des étranges péripéties de cette existence fébrile; les sommes
+considérables gagnées dans les concerts glissaient entre ses doigts sans
+y laisser de trace; et plus d'une fois des amis très dévoués ont dû
+venir en aide au célèbre virtuose pour l'aider à réparer les désastres
+de la malchance. Émule de Liszt dans ses charitables folies comme dans
+ses triomphes rapides, il a été toute sa vie aussi prodigue de sa
+fortune que de sa santé.
+
+Cette existence ardente, faite d'agitations et d'activité dévorante,
+absorba vite toutes les forces de la jeunesse; Gottschalk fut atteint de
+la fièvre jaune, et ce terrible mal acheva l'œuvre de destruction. Ce
+fut au Brésil, à Rio-de-Janeiro, qu'il subit la première atteinte du
+fléau. Il voulut lutter, donna coup sur coup concerts et festivals,
+surexcité par les ovations de ses admirateurs. Le 24 novembre, il eut un
+immense succès; le 26 il tenta, quoique à bout de forces, de donner une
+seconde audition et se rendit au Grand-Théâtre; mais à peine eut-il
+commencé sa belle élégie, _Morte!_ qu'il tomba évanoui. Trois semaines
+plus tard, il mourait en pleine connaissance, comptant lui-même les
+heures qui le séparaient de l'éternité. La population de Rio-de-Janeiro
+et les sociétés musicales lui firent d'imposantes funérailles au milieu
+d'un deuil universel.
+
+Le nom de Gottschalk vivra toujours dans le souvenir de ses amis. Son
+œuvre de compositeur le rapproche de Chopin; comme virtuose il peut
+prendre place entre Liszt et Thalberg; il obtenait du piano des effets
+tout particuliers de sonorité; son jeu, tour à tour nerveux et d'une
+délicatesse extrême, étonnait et charmait; il se servait des pédales
+avec une grande habileté, un tact parfait, mais à notre avis il usait
+peut-être trop souvent de la pédale _una corda_. Les critiques minutieux
+lui reprochaient d'écrire ses fines broderies, ses délicates arabesques
+dans les octaves suraiguës du piano. L'observation est juste, mais il
+faut remarquer que beaucoup des compositions de Gottschalk se prêtaient,
+par le rythme et la nature des idées, à ces effets de sonorité stridente
+qui scintillent dans la gamme harmonique des sons comme un jet de
+lumière électrique.
+
+D'une activité fiévreuse, ardent à écrire comme sous le pressentiment
+d'une mort prématurée, Gottschalk a publié en quelques années un nombre
+relativement considérable d'œuvres originales, ingénieuses,
+délicatement ciselées et d'un fini de travail qui affirme la rare
+conscience de l'artiste. Malgré l'engouement universel de la jeune école
+pour la puissante sonorité et les procédés de Thalberg, Gottschalk a
+fort peu sacrifié au parti pris des arpèges, qui pendant longtemps
+étaient devenus une véritable manie, au point de fatiguer l'inventeur
+lui-même. Gottschalk a su échapper à cette fièvre d'imitation et
+conserver à ses compositions cette saveur toute spéciale de rêverie
+poétique, caractère individuel éminemment original. Ses grandes
+fantaisies sur _Jérusalem_, le _God save the queen_ et le _Trovatore_
+accusent peut-être un peu l'influence de Thalberg, mais c'est une
+exception; Gottschalk ne relève le plus souvent que de son inspiration
+naturelle, de souvenirs et d'impressions locales restées stériles avant
+lui, suaves mélodies, rythmes nouveaux, bruissements harmonieux, tout un
+monde musical fécondé par l'artiste.
+
+La _Bamboula_, le _Banjo_, _Colombia_, la _Gallina_ ont le caractère
+d'airs nationaux; mais Gottschalk est poète plus large et plus complet
+dans ses nocturnes élégies. _Ossian_, _Reflets du temps passé_,
+_Dernière espérance_, _Ricordati_, _Sospiro_, berceuse. La note tendre,
+émue, passionnée, vibre délicatement dans des chastes poèmes du cœur,
+où s'épanche l'âme de l'artiste. _Chant élégiaque_, _Murmures éoliens_,
+_Chute des feuilles mortes_, _l'Extase_, _Dernier amour_, toutes ces
+pièces ont un charme infini, un grand cachet d'individualité. Gottschalk
+a encore excellé dans les caprices et airs de danse où il est peut-être
+plus absolument lui. La liberté d'allure et de rythme, l'inspiration
+franche, exempte de tout parti pris, font de ces morceaux de salon et de
+concert de vrais bijoux, finement ciselés, chatoyant comme des pierres
+précieuses aux facettes savamment éclairées. Citons encore de souvenir
+_l'Étincelle_, _les Follets_, _la Naïade_, _Danza_, _la Colombe_,
+_Printemps d'amour_, _Pasquinade_, _les Yeux créoles_; voilà de
+délicieuses œuvres de piano où l'effet n'est jamais cherché, mais
+toujours trouvé d'inspiration, où le compositeur a répandu à profusion
+son imagination et sa verve de jeunesse. Nous aimons aussi beaucoup les
+caprices sur la _Jota aragonesa_, _Bergère et Cavalier_, la _Gitanilla_,
+_Polonia_, _Charme du foyer_, _Tremolo_, _Fantôme de bonheur_, radieuses
+œuvres mélodiques, originales, aux harmonies distinguées, aux traits
+ingénieux et brillants.
+
+Ajoutons à cette rapide nomenclature, la grande marche de nuit,
+_l'Apothéose_, marche solennelle _Marche des Gibaros_, _l'Union_, grande
+marche, _Cri de délivrance_, caprice héroïque, le grand scherzo op. 57,
+toutes compositions de valeur qui affirment la fertilité d'imagination
+et la souplesse de talent du compositeur.
+
+On voit que rien ne manque dans l'œuvre de Gottschalk, ni la variété
+des sujets traités, ni l'originalité du style. Il mérite donc, comme
+compositeur et comme virtuose, une place tout à côté de celles des
+grands maîtres de l'art moderne; son individualité si tranchée a laissé
+de durables souvenirs dans la mémoire de ses contemporains, tous ceux
+qui ont apprécié Gottschalk ont gardé pour lui comme un culte de
+tendresse affectueuse; il m'est doux à moi qui fut un de ses vieux amis,
+de lui consacrer ce dernier souvenir d'une sympathique admiration.
+
+
+
+
+XV
+
+STEIBELT
+
+
+Nous avons longtemps hésité avant d'inscrire Steibelt parmi les maîtres
+célèbres qui ont illustré l'école du piano. Une réaction s'est produite
+contre ce nom applaudi par nos pères, il y a soixante-dix ans; on le
+classe aujourd'hui à un rang très secondaire. Il n'en reste pas moins
+«génial» par certains côtés, et c'est une autre considération qui nous a
+tout d'abord retenus. Si l'artiste a été grand quoique incomplet et
+inégal, l'homme privé offre une physionomie étrange, un mélange
+antipathique de facultés puissantes et de taches morales. Il y a
+cependant un enseignement utile, comme il y a une tristesse inévitable,
+dans cette biographie dont nous n'avons pas la prétention de tirer un
+portrait aimable.
+
+Daniel Steibelt, fils d'un facteur de clavecins et de pianos, naquit à
+Berlin en 1764. Telle est du moins l'opinion personnelle de Fétis, en
+contradiction avec une autre date qui serait 1755. Nous nous rangeons à
+son avis que corroborent Méreaux et Farrenc. Les biographes sont sobres
+de détails sur l'enfance du virtuose; ils mentionnent seulement la
+protection du prince royal de Prusse, Frédéric-Guillaume II, à qui le
+jeune Steibelt fut présenté et qui, charmé de ses heureuses
+dispositions, confia le soin de son éducation musicale au célèbre maître
+Kinberger; mais, élève récalcitrant, nature indisciplinable, Steibelt ne
+profita qu'incomplètement des leçons de ce professeur habile. Enfant et
+jeune homme, il ne voulut relever que de lui, il ne sut jamais se plier
+à un enseignement méthodique. Telle fut la cause première de son
+infériorité relative et de ses inégalités; la plus belle organisation ne
+peut jamais, sans guide, sans conseils, atteindre la perfection
+raisonnée, l'équilibre nécessaire; on reconnaît toujours à d'inévitables
+défectuosités les artistes qui manquent d'école.
+
+On a peu de données sur les premiers succès de Steibelt et ses débuts
+dans la virtuosité; mais cette absence de détails prouve que Steibelt
+n'a pas été forcé d'improviser son talent, qu'il a eu plusieurs années
+devant lui pour se créer un répertoire et trouver les effets nouveaux
+qui devaient le conduire à la popularité. Il a pu éviter la mésaventure
+ordinaire aux petits prodiges exploités par des parents vaniteux et
+âpres au gain. Il commença en 1789, c'est-à-dire à la suite d'une
+préparation suffisante, la série de ses interminables voyages, après
+avoir fait paraître à Munich ses premières sonates pour piano et violon.
+Sobres débuts; la fièvre ardente de la composition ne s'était pas encore
+emparée de l'artiste, plus tard si prodigue d'idées charmantes et
+originales. Après avoir donné de nombreux concerts en Saxe et en
+Hanovre, il vint enfin à Paris où il trouva chez l'éditeur Boyer,
+prédécesseur des frères Naderman, un accueil sympathique, des soins
+affectueux, une protection puissante: généreux procédés qu'il reconnut
+mal; l'artiste berlinois vendit, à cet éditeur ami, des œuvres
+précédemment publiées, à titre de compositions nouvelles. Boyer voulait
+faire un procès, mais Steibelt, pour étouffer l'affaire, lui céda, comme
+compensation, la propriété de ses deux premiers concertos.
+
+Grâce aux nombreuses relations de son éditeur, aux séductions de son
+talent de virtuose, au charme mélodique et à la nouveauté de ses
+compositions, Steibelt fut appelé à se faire entendre aux concerts de la
+cour, où était alors en grande faveur le pianiste Hermann, artiste de
+mérite, au jeu sage et correct, protégé et professeur de
+Marie-Antoinette. Hermann n'avait pas les qualités brillantes, la
+fougueuse passion, l'entrain endiablé de Steibelt; aussi la rivalité
+fut-elle de courte durée entre les deux virtuoses. Steibelt l'emporta
+par sa richesse d'imagination et la puissance des effets nouveaux, le
+_tremolo_, les _notes répétées_, qui s'imposèrent au public. Hermann, en
+homme de goût et en galant homme, n'essaya pas de lutter contre le
+courant, mais devint l'ami de son rival: dévouement aussi peu récompensé
+que l'avait été celui de l'éditeur Boyer.
+
+A cette époque, les compositions de Steibelt avaient la même vogue, la
+même popularité que la musique de chambre d'Ignace Pleyel, le
+compositeur de prédilection du public et des dilettantes, qui eut pour
+fils aîné Camille Pleyel, le fondateur de la grande manufacture de
+pianos. La sève mélodique qui affluait dans toutes les compositions de
+Steibelt charmait, éblouissait la foule des amateurs, incapables de
+saisir de sang-froid et en connaissance de cause les défectuosités de
+ces morceaux improvisés, où les idées se succédaient, miroitaient comme
+les fantaisies bizarres d'un kaléidoscope. Compositeur et virtuose
+inégal, incorrect, Steibelt s'élevait jusqu'au génie dans ses heures
+d'inspiration, et parfois restait terre à terre se traînant dans les
+bas-fonds de la médiocrité. Aussi ces trop nombreuses intermittences
+laissent-elles un champ très large au petit groupe des critiques de
+goût: ceux-ci s'indignaient du manque de style, du peu de cohésion des
+idées, de la monotonie des effets; ils reprochaient à l'exécutant une
+confusion, une inégalité de doigts et de mains absolument contraire à la
+véritable virtuosité.
+
+Ces critiques de détail n'atteignaient pas la popularité croissante de
+Steibelt. De puissants protecteurs, parmi lesquels il faut mentionner en
+première ligne M. de Ségur, séduits par la riche imagination du
+virtuose, prenaient à tâche de le produire comme compositeur dramatique.
+M. de Ségur lui confia un poème tiré de _Roméo et Juliette_; cet ouvrage
+écrit pour l'Académie royale de musique, ajourné, refusé, fut enfin
+arrangé par les auteurs pour le théâtre Feydeau. Mélodiste dans la plus
+large acception du mot, Steibelt, malgré l'insuffisance de ses études et
+son manque de science, avait une telle abondance d'idées, un sentiment
+de l'expression et des effets scéniques si justes et si vrais que sa
+partition de _Roméo et Juliette_ fut un des plus grands succès de la
+scène française. On y constatait de nombreuses défectuosités, une
+fâcheuse inexpérience de l'art vocal, une orchestration insuffisante,
+mais des mélodies originales, des accents passionnés, une couleur exacte
+et dramatique. Il faut ajouter que Mme Scio fut admirable dans
+l'interprétation de son rôle, et fanatisa le public par sa belle
+diction.
+
+D'autres succès attendaient Steibelt. Vers cette même époque il eut son
+heure de vogue comme professeur à la mode. Les élégants du Directoire,
+puis la noblesse improvisée du premier Empire, désireuse de se mettre au
+ton de l'ancienne cour, sollicitaient les leçons du célèbre virtuose.
+Mais cet engouement fut de courte durée; le manque d'éducation, les
+excentricités impertinentes, les indélicatesses de Steibelt le forcèrent
+à quitter Paris et à chercher fortune dans une suite de voyages à
+l'étranger. La Hollande, l'Angleterre, Hambourg, Dresde, Berlin, Vienne
+purent l'entendre dans de nombreux concerts. Dans cette dernière ville,
+Steibelt eut l'insigne audace d'entrer en lutte avec Beethoven;
+maladresse bientôt punie. Steibelt n'avait pas craint d'improviser sur
+un thème du maître de médiocres variations avec son inévitable trémolo.
+Le thème était beau, les fantaisies bien inférieures. A quelques jours
+de là, Beethoven prit pour thème la partie basse d'un trio de Steibelt,
+et improvisa des merveilles sur cette pauvreté. Cette dure leçon,
+infligée à la fatuité de son prétendu rival, mit fin aux essais de même
+nature provoqués par d'imprudents admirateurs de Steibelt.
+
+Le virtuose berlinois, dont la vie aventureuse, toujours aux prises avec
+les dettes, ne pouvait prendre racine nulle part, vint encore deux fois
+à Paris, en 1800 et 1805, tenter la fortune. Nous devons à sa première
+réapparition l'audition du sublime oratorio de Haydn, _la Création_,
+dont le poème, traduit en prose par Steibelt, fut versifié par le
+vicomte de Ségur et adapté à la musique par le célèbre pianiste. La
+première audition de ce chef-d'œuvre eut lieu à l'Opéra le 3 nivôse,
+an IX, date signalée par l'explosion de la machine infernale.
+
+Ce travail de traduction fut assez largement rétribué, mais l'artiste
+nomade dut renoncer aux succès lucratifs des soirées du grand monde. Une
+réputation déplorable, appuyée sur des faits trop certains, lui ferma la
+plupart des salons. Il quitta Paris pour se rendre à Londres avec sa
+jeune femme, une beauté britannique, dont Steibelt voulut faire
+ressortir le charme et les séductions en composant à son intention des
+_Bacchanales_ pour piano et tambour de basque. Les hommages rendus à la
+grâce de la jeune bacchante flattaient beaucoup, paraît-il, l'auteur de
+ces pièces assez médiocres.
+
+Steibelt donna à Londres plusieurs concerts brillants et fructueux, et
+toujours à court d'argent, malgré ses succès, écrivit un grand nombre de
+fantaisies et d'arrangements sans valeur musicale. Il composa aussi la
+musique de deux ballets: _la Belle laitière_ et _le Jugement de Pâris_.
+L'histoire ne dit pas si la belle Madame Steibelt figurait aussi dans
+les _tableaux plastiques_ en s'accompagnant du tambourin.
+
+Steibelt revint à Paris en 1805 et fit exécuter à l'Opéra en 1806, au
+retour de la campagne d'Austerlitz, une plate cantate de circonstance,
+la _Fête de Mars_; mais, toujours harcelé par ses créanciers, vivant
+d'expédients, il repartit subitement pour se rendre en Russie, vers
+1808. Dans tout le parcours de ce long voyage, il donna de nombreux
+concerts, à Francfort, Leipsick, Varsovie, etc. A son arrivée à
+Saint-Pétersbourg, il obtint de l'empereur de Russie la place de
+directeur de l'opéra français. Boieldieu, aussi galant homme que grand
+artiste, en était alors titulaire, mais il avait la nostalgie du pays
+natal et voulait se rapatrier. Steibelt prit donc son poste, sans y
+apporter la même autorité, ni la même dignité, mais en artiste habile et
+capable encore de belles inspirations. Ce furent les meilleures années
+de sa vie; grâce à un engagement formel et qu'il ne put rompre, son
+existence se trouva assurée de 1808 au 20 septembre 1823, date de sa
+mort. Pendant cette longue période, il fit représenter les opéras de
+_Cendrillon_, _Sargines_, _Roméo et Juliette_, _la Princesse de
+Babylone_ et commença le _Jugement de Midas_. Il laissait en mourant sa
+famille sans ressources, et l'initiative de bienveillants protecteurs
+dut pourvoir à cette situation désastreuse par une souscription et un
+concert.
+
+On voit le désordre de cette vie: il correspond à l'inégalité des
+résultats donnés par de belles facultés mal dirigées et un génie sans
+culture suffisante. L'exécution de Steibelt offrait les qualités
+séduisantes, mais aussi les graves défauts de ses compositions, la
+plupart trop longues, diffuses, véritables improvisations sans plan
+arrêté, où les motifs souvent heureux se succèdent sans ordre logique.
+Ne procédant d'aucune école, ne relevant que de lui-même, de ses
+caprices tantôt originaux, tantôt simplement bizarres, négligeant son
+mécanisme, s'abandonnant à l'inspiration du moment, le jeu de Steibelt
+avait des incorrections inévitables des fantaisistes trop confiants dans
+leur facilité. Fort de sa brillante imagination, sûrs de certains effets
+de pédales, de trémolos, notes répétées et variations qu'il avait mises
+à la mode, Steibelt s'imposait à un public d'un goût encore peu formé,
+mais n'évitait pas la critique des artistes sérieux, ayant des oreilles
+délicates et le sentiment des justes proportions.
+
+Fortifié par l'étude, la réflexion, de saines lectures, retrempant son
+énergie, sa puissance d'expansion aux sources pures de la famille, de la
+morale et du véritable sentiment artistique, Steibelt eût produit des
+œuvres durables et laissé un nom justement admiré. Le décousu de sa
+vie a compromis, étouffé dans son germe un génie musical d'une grande
+richesse. De l'œuvre de Steibelt, il ne reste plus dans le courant
+que quelques sonates, un concerto populaire, l'_Orage_, quelques
+fantaisies et thèmes variés. Opéras et ballets, tout le reste est oublié
+ou connu seulement des bibliographes.
+
+L'œuvre de piano, très considérable, n'est pas moins délaissée. Non
+seulement le goût musical a changé, mais aussi, il faut le reconnaître,
+Steibelt, toujours à bout de ressources, écrivait hâtivement, sans aucun
+souci de sa réputation, quantité d'arrangements, pots-pourris,
+fantaisies variées, bagatelles, bacchanales, musique indigne de l'auteur
+des sonates et des concertos.
+
+La catalogue de Steibelt contient 46 sonates, la plupart ont disparu,
+les planches ayant été détruites; citons parmi les rares survivantes
+_l'Amante disperata_, _la Sonate martiale_, op. 23, 37, 41, 64, sept
+concertos pour piano et orchestre; _l'Orage_ et le concerto militaire
+sont les plus connus. On y trouve une grande richesse d'imagination, une
+individualité très prononcée, de la fantaisie et de la passion, mais
+toujours le manque d'ordre et d'enchaînement, attesté par des redites
+fréquentes, des longueurs fastidieuses; toutes faiblesses imputables à
+l'éducation insuffisante du compositeur, qui ignorait l'art de
+développer logiquement une idée et de conclure à propos.
+
+Citons encore deux quintettes, un trio pour piano et instruments à
+cordes, six quatuors pour instruments à cordes, de nombreuses sonates
+pour piano et violon, deux duos pour piano et harpe, trois
+divertissements, sept rondos, et vingt pots-pourris pour piano solo. Ces
+dernières pièces étaient à la musique ancienne ce que sont de nos jours
+les mosaïques, illustrations macédoines sur les airs d'opéra à la mode.
+Ajoutons à cette liste déjà longue, six cahiers de bacchanales pour
+piano et tambour de basque, quarante fantaisies sur des thèmes d'opéra,
+cinquante études, des préludes, des airs variés en grand nombre et une
+méthode dont le plan et la rédaction laissent fort à désirer.
+
+Le portrait de Steibelt que nous avons sous les yeux date du Directoire:
+il montre un des «beaux» de l'époque: profil correct, traits fins et
+réguliers, nez droit et effilé, bouche petite, chevelure abondante, un
+type à la Garat encadré dans les larges plis de la cravate de mousseline
+et souligné par les dentelles du jabot. Tel était au physique le
+virtuose compositeur, touchant presque au génie dans ses heures
+d'inspiration, mais gâté par l'absence d'études premières, de travail
+suivi, d'existence réglée, et dont on peut dire qu'il lui a manqué,
+comme homme, le sens pratique de la vie, comme musicien, le sens moral
+du grand art.
+
+
+
+
+XVI
+
+S. THALBERG
+
+
+Sigismond Thalberg naquit à Genève, le 7 janvier 1812. Une légende
+autorisée lui prête une origine princière; mais que Thalberg fût ou non
+de souche nobiliaire, c'est un point de détail qui n'a rien à voir avec
+l'admiration due au grand artiste, le respect que son existence
+honorable, son caractère si digne d'estime lui ont mérité de tous. Son
+enfance se passa près de sa mère, femme d'esprit et de haute
+intelligence; quant à l'éducation musicale du jeune virtuose, plusieurs
+maîtres se sont attribué l'honneur de l'avoir dirigée. Nous croyons être
+dans le vrai en disant que Thalberg a suivi les leçons de Sechter,
+Czerny et Hummel. La belle sonorité de ce dernier maître a dû guider
+Thalberg dans ses recherches pour accroître la puissance du piano; quant
+à Czerny, il n'est pas un virtuose allemand qui n'ait recherché ses
+conseils si précieux pour la perfection du mécanisme.
+
+L'extrême facilité et le travail assidu de Thalberg lui firent acquérir,
+jeune encore, une très brillante exécution. Par un sentiment de
+coquetterie, il prétendait avoir acquis ce merveilleux talent sans
+étude; il disait aussi vrai qu'Auber s'accusant de paresse.
+
+Toujours est-il qu'à l'âge de seize ans, Thalberg obtenait à Vienne de
+grands succès dans les salons et les concerts où il se faisait entendre.
+C'est en 1828 qu'il publia ses premiers essais de composition et
+commença ses voyages en Allemagne, ébauchant peu à peu les procédés
+nouveaux qu'il devait ériger quelques années plus tard en méthode. De
+1835 à 1839, Thalberg a parcouru l'Europe en donnant partout des
+concerts où il émerveillait les artistes par ses qualités spéciales; les
+ressources exceptionnelles de sa virtuosité révolutionnaient l'école du
+piano par l'extension toute nouvelle donnée à la sonorité, et la belle
+manière de chanter.
+
+A cette époque, la difficulté vaincue et les traits de bravoure étaient
+le _summum_ de l'art; la grande école de Clementi, de Cramer, de
+Kalkbrenner avait encore ses adeptes fervents, mais les virtuoses, las
+des mêmes formes, cherchaient des voies nouvelles hors de la sonate et
+des thèmes variés. Thalberg vint leur apporter un secours puissant.
+C'est dans les salons de Zimmermann que je l'entendis à ses débuts à
+Paris, en 1835; Zimmermann se faisait un point d'honneur d'être le
+premier à produire devant sa nombreuse et brillante clientèle les grands
+artistes étrangers de passage à Paris; il aimait à se dire le parrain de
+toutes les célébrités qui venaient demander au public parisien la
+consécration de leur renommée, Ce soir-là, Mme Viardot, Duprez et de
+Bériot complétaient le tournoi musical. Thalberg eut un succès
+prodigieux, on s'étouffait pour le voir et l'entendre, tant ses effets
+nouveaux paraissaient alors merveilleux; tous les pianistes présents
+voulurent se rendre compte _de visu_ des procédés employés par le jeune
+maître.
+
+La célèbre fantaisie de _Moïse_ causa une stupéfaction profonde. On
+cherchait curieusement à deviner le secret de cette sonorité puissante.
+La belle et large mélodie, s'accusant à chaque strophe avec plus de
+force, paraissait une impossibilité sous ce torrent d'arpèges parcourant
+le clavier dans toute son étendue. L'enthousiasme était à son comble,
+quand Mme Viardot vint avec Duprez chanter un duo de Mozart. Je me
+rappelle encore l'effet d'étonnement qui se produisit plus tard à
+l'audition, au Théâtre-Italien, de l'étude en _la_ mineur où le chant en
+notes répétées était divisé aux deux mains. On se rendait si peu compte
+de la disposition adoptée par Thalberg, que cette pièce, donnée au
+Conservatoire comme morceau de concours, fut exécutée par toutes les
+élèves moins une seule, Mlle Aulagnier, je crois, suivant les
+traditions anciennes, c'est-à-dire le chant à la main droite et
+l'accompagnement à la main gauche. L'exception commise par Mlle
+Aulagnier produisit une vive émotion parmi les concurrentes et les
+juges; l'élève audacieuse, qui devait du reste avoir plus tard le
+premier prix, n'obtint cette année-là qu'un accessit.
+
+Thalberg, après un séjour assez prolongé à Paris commença une longue
+série de voyages à travers l'Europe; l'Angleterre, la Belgique, la
+Hollande, l'Allemagne et la Russie lui firent le même accueil
+enthousiaste. A l'exemple d'Henri Herz, il voulut encore conquérir le
+Nouveau-Monde à sa méthode. Les États-Unis et le Brésil lui firent une
+réception magnifique. Thalberg revint ensuite en Europe, où
+l'attendaient de nouveaux succès, jouir de ses triomphes et de sa grande
+fortune. Il habitait à Paris un hôtel acheté lors de son mariage avec
+une des filles de Lablache. Nous ne le suivrons pas dans ses nombreux et
+incessants voyages à Londres, à Naples, en Russie; mais nous devons
+mentionner sa réapparition dans une série de concerts donnés à Paris,
+salle Érard, en 1862. C'était toujours la même exécution idéale:
+sonorité onctueuse dans le chant, limpidité transparente dans les
+traits, ampleur, puissance, délicatesse. Il manquait pourtant à toutes
+ces perfections un peu d'imprévu, l'animation, la passion communicative.
+En écoutant ce grand virtuose, si beau modèle à prendre, on se trouvait
+sous le coup d'une admiration véritable; mais le cœur ne battait pas
+comme à l'audition de Chopin ou de Liszt. Une femme d'une beauté idéale,
+une statue vivante peut se faire admirer, mais le charme, l'esprit, la
+sensibilité agissent sur l'imagination d'une manière plus vive que la
+beauté calme, impassible, confiante dans sa toute-puissance.
+
+Le procédé de Thalberg a fait école, en dépassant les souhaits de son
+inventeur, je n'hésite pas à l'affirmer. La foule des imitateurs, petits
+et grands, habiles ou maladroits, qui ont usé et abusé de l'arpège, est
+immense. La disposition du chant placé au médium du piano n'est pas une
+découverte nouvelle; mais ce qui appartient en propre à Thalberg, ce qui
+a été trouvé et merveilleusement utilisé par lui, c'est le choix des
+doigts forts pour marquer d'une façon plus saillantes les mélodies, la
+division alternative aux deux mains, enfin les innombrables traits de
+formes nouvelles qui animent le chant sans en altérer les contours et
+font vibrer l'échelle sonore du piano dans toute son étendue. Voilà, en
+dehors du mérite transcendant de Thalberg comme compositeur, le côté
+tout spécial où il est resté créateur, chef d'école, artiste inimitable
+et trop imité!
+
+Thalberg a écrit un grand nombre de fantaisies sur les opéras italiens
+et français. Les plus populaires sont tirés de _la Straniera_, _Moïse_,
+_les Huguenots_, _la Donna del lago_, _Robert le Diable_, _Béatrice_,
+_la Norma_, _Lucrèce Borgia_, _le Barbier de Séville_, _la Somnambula_,
+_la Muette_, les deux fantaisies sur _Don Juan_ et l'andante final de
+_Lucie_. Nous en passons beaucoup et des meilleures. Outre ces
+arrangements importants, très développés, Thalberg a publié une œuvre
+de la plus grande valeur: _l'Art du chant appliqué au piano_. L'illustre
+virtuose a pris un soin minutieux à former par ses transcriptions
+vocales tous les pianistes désireux d'acquérir ces belles qualités de
+style, cette large manière de faire chanter le piano, ces variétés
+d'accent et de timbre indispensables pour traduire dans des sonorités
+différentes, d'une manière claire et distincte, le chant et les
+accompagnements. Sous ce rapport, Thalberg avait réalisé une perfection
+exceptionnelle, dont il donne le secret dans les excellents préceptes de
+son _Art du chant_.
+
+Le recueil des douze grandes études de concert et l'étude en _la_ mineur
+op. 45 appartiennent à la virtuosité transcendante. Thalberg y a mis en
+œuvre, dans un style très serré et très ferme, toute l'ingéniosité de
+ses procédés de prédilection. Nous ne pouvons passer sous silence son
+concerto, quoique ce soit une composition de jeunesse sans caractère
+bien accusé. Thalberg a deux fois essayé d'aborder la musique
+dramatique, à Londres, puis en Italie. Ces deux tentatives aboutirent à
+un double insuccès.--En fait de musique de chambre, nous ne connaissons
+de lui qu'un estimable trio, op. 69, pour piano, violon et violoncelle.
+
+Thalberg, indépendamment de ses nombreuses fantaisies et de ses
+arrangements, a écrit quantité d'œuvres originales qui diffèrent
+sensiblement de ses procédés usuels et dans lesquels sa pensée s'est
+affirmée d'une manière moins uniforme. Ses deux caprices, op. 15 et 19,
+ses nocturnes, op. 16, son scherzo, op. 31, son andante, op. 32, ses
+romances sans paroles, op. 42, ses _Soirées de Pausilippe_, sa marche
+funèbre, sa barcarolle, sa tarentelle, sa célèbre ballade, enfin sa
+grande et belle sonate prouvent victorieusement que Thalberg savait,
+quand il le voulait, s'affranchir des formules que son admirable talent
+de virtuose avait mises en si grande faveur. La lecture de ces ouvrages
+est une réponse aux critiques malveillantes de rivaux jaloux, qui ne
+voulaient voir en Thalberg qu'un habile arrangeur d'idées toutes
+trouvées. Et pourtant ce n'est pas chose facile d'écrire de bonnes
+fantaisies. Le choix des idées traitées, leur succession, leur
+agencement, l'importance donnée à certains motifs, l'intérêt des
+épisodes, la façon dont les pensées se relient entre elles, les
+contrastes bien ménagés, les effets bien gradués demandent de la part du
+compositeur beaucoup de tact, d'habileté, d'ingéniosité. Thalberg, en ce
+genre, a fait école et laissé de très beaux modèles.
+
+Ed. Wolff, Dœhler, Henselt, Prudent, de Kontski, Goria, Gottschalk,
+Jaëll, Fumagalli, etc., ont suivi assez longtemps la voie tracée par
+Thalberg, mais le succès n'a pas été le même. L'abus des procédés
+identiques a fini par lasser les oreilles musicales. Le goût a changé,
+la mode n'est plus à ces interminables fantaisies qui passionnèrent le
+public il y a trente ans. Prudent a créé un genre à lui dans ses
+paysages animés, _la Prairie_, _les Bois_, _les Naïades_, etc.; Heller
+dans ses _Promenades d'un solitaire_, ses _Nuits blanches_, ses _Scènes
+vénitiennes_; Schumann dans ses nombreuses pièces caractéristiques et
+romantiques; Bizet, dans ses _Chants du Rhin_, enfin tous ceux qui
+mettent l'idée au-dessus de l'effet, ont abandonné l'ancien cliché. La
+musique pittoresque, imitative, descriptive a tout à fait démodé la
+grande virtuosité d'autrefois. Il y a un progrès immense dans l'art
+expressif, dans la science du coloris; mais, en revanche, que de titres
+burlesques, d'étiquettes prétentieuses sur des pièces dites originales,
+mais vides de sens, d'idées, écrites dans un véritable patois musical!
+
+Toutes ces variations de la mode et du goût n'enlèvent rien à la gloire
+de Thalberg. Le but poursuivi et atteint par l'illustre virtuose était
+de substituer à l'ancienne école du piano, où les effets brillants
+reposaient sur la rapidité des traits diatoniques et chromatiques, des
+formules nouvelles embrassant le clavier dans une plus grande étendue et
+développant le tissu harmonique de la basse la plus grave à la limite
+suraiguë. Ce problème, en apparence insoluble, a été victorieusement
+réalisé par Thalberg dans ses nombreuses fantaisies et transcriptions
+vocales et instrumentales. La disposition des phrases mélodiques au
+médium du piano, la division alternative aux deux mains des notes
+saillantes permettant aux doigts forts de marquer le chant avec plus de
+fermeté, l'harmonie plus corsée, soutenue aux deux mains au moyen de
+basses profondes et d'arpèges rapides, tels sont en résumé les procédés
+adoptés par Thalberg, et mis en œuvre avec une ingéniosité sans
+pareille.
+
+Aussi le virtuose et le compositeur firent-ils une véritable révolution
+dans l'école du piano. Les maîtres anciens et ceux dont le talent,
+l'originalité pouvaient se passer de ces effets nouveaux, ne changèrent
+rien à leur style et laissèrent passer cet engouement pour l'arpège.
+Herz, Chopin, Heller, Kalkbrenner ne modifièrent que fort peu leur façon
+d'écrire, mais toute la jeune école suivit Thalberg avec enthousiasme.
+Prudent, Kontski, Goria, Dœhler, Osborne, Godefroid devinrent ses
+disciples ardents, les propagateurs de sa doctrine. Il y eut excès
+comme dans toute révolution. L'école de Clementi, Cramer, Field,
+Kalkbrenner, celle de Hummel, Moschelès, Henri Herz, procédaient toutes
+deux d'une façon presque identique pour la disposition du chant, de
+l'harmonie et des traits brillants. L'édifice musical donnait
+alternativement aux deux mains le degré d'importance qui convenait à
+chacune d'elles, mais l'intérêt du discours presque toujours divisé, ne
+comprenait que rarement des formules simultanées servant
+d'accompagnement à la mélodie.
+
+Les traits rapides en gammes simples et figurées, quelquefois en accords
+brisés, se présentaient presque toujours dans une ordonnance symétrique
+qui subordonnait le virtuose au musicien. La conduite de la phrase, la
+forme à conserver primaient les allures indépendantes et les caprices de
+l'exécutant visant aux grands effets. Les maîtres tels que Haydn et
+Mozart se préoccupaient avant tout de formuler leur pensée dans la plus
+belle langue musicale sans souci exclusif de la virtuosité. Pour eux ce
+n'était qu'un moyen plus sûr d'arriver à bien dire; l'idée ne leur
+venait que rarement d'écrire une phrase, un trait destinés spécialement
+à mettre plus en évidence la belle sonorité d'un instrument et les
+qualités particulières d'un exécutant.
+
+A la grande influence de Thalberg sur l'école moderne du piano, comme
+compositeur et virtuose, il faut ajouter son action comme professeur.
+Non qu'il prît la peine de suivre, mesure à mesure, phrase par phrase,
+les pianistes qui avaient la bonne fortune d'obtenir ses conseils; mais
+quand l'élève avait joué son morceau,--appartenant presque toujours au
+répertoire du maître,--Thalberg l'exécutait à son tour, en indiquant les
+nuances et les procédés d'attaque. De toutes ces qualités, que de
+nombreux disciples ont plus ou moins conservées, la plus frappante était
+l'art merveilleux de produire, de conduire et de moduler le son. Jamais
+d'effets heurtés, aucun abus de force; le piano n'était pas malmené,
+traité avec violence.
+
+Comme Chopin, Thalberg employait constamment les pédales douce et forte,
+d'une façon alternative ou simultanée, mais avec un tact si parfait que
+l'oreille la plus susceptible ne pouvait saisir aucune résonnance
+anormale. Signalons encore dans cette exécution magistrale, l'ordonnance
+raisonnée du discours musical, la gradation des effets, une limpidité,
+une transparence exceptionnelles de la partie récitante dans les
+passages légers ou brillants.
+
+On dit, avec raison, que les traits reflètent l'être moral et que chacun
+a la physionomie de son âme. Souvent aussi la figure de l'artiste porte
+l'empreinte de son tempérament enthousiaste ou rêveur, recueilli ou
+exubérant. On a souvent la physionomie de son talent; Thalberg en était
+une preuve frappante. Les traits fins, distingués, harmonieux, donnaient
+à son visage un cachet de noblesse répété dans toute sa personne; on
+reconnaissait en lui un homme de race, doué de cette distinction native
+que ne remplace pas toujours la meilleure éducation. Le regard était
+fier, le sourire fin et bienveillant, la tête haute, portée en arrière
+comme celle d'un vrai gentleman.
+
+Thalberg est mort à Naples[3] le 27 avril 1871, dans la force de l'âge
+et la plénitude du talent, laissant un nom aimé, inséparable de
+l'histoire de l'art. Comme exécutant, l'influence de son école a été
+considérable, et, malgré certaines exagérations, a marqué un progrès
+énorme dans la virtuosité moderne. Comme compositeur, Thalberg a créé
+une forme nouvelle de fantaisies et laissé des œuvres originales
+d'une réelle valeur. Il restera, à ce double titre, l'incarnation la
+plus haute d'une époque de transition.
+
+
+
+
+XVI
+
+MADAME FARRENC
+
+
+Les artistes convaincus, ayant foi dans leur art et surtout dans le
+passé de leur art, attachés aux principes, refusant de s'écarter des
+doctrines traditionnelles, prenant leur point d'appui dans une fixité de
+préceptes et une fermeté de conscience que rien ne peut troubler,
+forment, malgré certains côtés étroits, malgré un isolement et une
+stérilité inévitables dans le grand mouvement contemporain, une école
+respectable à tous les égards. Mme Farrenc appartenait à cette
+chapelle de croyants exclusifs qui n'ont jamais voulu quitter la voie
+tracée par les maîtres, ni s'affranchir des lois reconnues, adoptées,
+enseignées par eux. L'amour du nouveau, la fièvre de l'inconnu n'ont
+jamais eu prise sur ces natures dont la foi robuste, la dévotion pour
+ainsi dire fermée, repoussent comme hérésies tout ce qui s'écarte des
+principes absolus de l'art pur.
+
+Si cette école a des côtés étroits, comme nous l'avons dit tout d'abord,
+elle en a aussi d'intéressants et d'instructifs. Nous croyons accomplir
+un devoir, acquitter une dette de cœur et de bonne confraternité en
+consacrant ces pages de souvenir à l'artiste éminente dont la vie
+modeste et laborieuse reste un enseignement en ce temps de réclames,
+d'études superficielles et de charlatanisme.
+
+Cet hommage de sympathie est amplement justifié par les qualités
+multiples de l'artiste qui, grâce à son énergique volonté, à ses fortes
+et patientes études, sut acquérir des connaissances musicales qu'aucune
+femme, avant elle, n'avait possédées au même degré. Il faut honorer ces
+belles natures qui aiment l'art pour les pures jouissances du cœur et
+de l'esprit, pour lui-même, en un mot; qui ont un médiocre souci de la
+gloire et de la fortune et marchent courageusement à la conquête de
+l'idéal, sans autre mobile que l'ardent amour du beau.
+
+Mme Farrenc, née Jeanne-Louise Dumont, était la fille de Jacques-Edme
+Dumont, statuaire, pensionnaire de Rome, et la sœur d'Auguste Dumont,
+membre de l'Institut et l'un des statuaires célèbres de l'époque
+actuelle. Mme Farrenc descendait aussi, par les femmes, de la grande
+famille des peintres du XVIIIe siècle, les Coypel. Son enfance
+n'offre aucune des particularités saillantes qui accompagnent
+d'ordinaire les premiers pas des enfants prodiges et dénotent des
+aptitudes toutes spéciales; on n'y trouve aucune légende merveilleuse;
+mais cette bonne fortune d'appartenir à une famille d'artistes éminents
+a certainement exercé une grande influence sur la vocation de la future
+virtuose comme sur la direction de ses premières études. Haydn, Mozart,
+Beethoven étaient la trinité musicale à laquelle la jeune néophyte avait
+voué ses premières croyances; Moschelès et Hummel furent tout à la fois
+ses conseillers et ses modèles.
+
+Dès l'âge de quinze ans, elle commençait ses études d'harmonie et de
+contre-point avec Reicha; à dix-sept ans, elle devenait la compagne de
+M. Aristide Farrenc, un artiste de sérieuse valeur, virtuose renommé
+comme flûtiste et bon compositeur. La haute supériorité de sa femme,
+l'admiration profonde qu'il avait pour son talent, le décidèrent à
+renoncer à la vie militante du musicien pour devenir éditeur; mais on
+retrouvait dans ses publications, d'une correction irréprochable, le
+soin, la conscience, le goût d'un véritable artiste. On lui doit la
+publication d'un grand nombre d'ouvrages d'une haute valeur, tels que
+les _Études_ et la _Grande Méthode de Hummel_, _l'École du virtuose_ de
+Czerny, une collection des _œuvres de Beethoven_. Admirateur
+passionné des compositions de sa femme, c'est grâce à son initiative que
+nous connaissons plusieurs œuvres importantes qui, sans lui, seraient
+restées ignorées de tous, même des intimes; car Mme Farrenc avait une
+profonde antipathie pour toute mise en scène de ses compositions; sa
+réserve habituelle allait jusqu'à la souffrance, quand il s'agissait de
+produire au grand jour sa personnalité artistique.
+
+Ce fut sous l'habile direction du célèbre contre-pointiste Reicha que
+Mme Farrenc fit, comme nous l'avons dit, de longues et fortes études
+d'harmonie de fugue et de composition. Ce professeur, dont le mode
+d'enseignement différait sous plusieurs rapports de la doctrine de
+Chérubini, le maître par excellence du style sévère, prit un vif intérêt
+aux études scolastiques de son intelligente et courageuse élève; il lui
+fit deux fois recommencer son cours de contre-point et de fugue. Mais la
+vaillante musicienne, non contente d'écrire avec une rare pureté un
+grand nombre d'airs variés, rondos, études, voulut connaître à fond tous
+les secrets, tous les procédés de l'orchestration. Son énergie ne recula
+pas devant la composition d'œuvres de haut style, trios, quatuors,
+quintettes, nonettos, ouvertures et symphonies; Mme Farrenc sut
+aborder avec hardiesse la musique concertante pour piano et instruments
+à corde, piano et instruments à vent; citons aussi plusieurs symphonies
+dignes des maîtres en renom. Ces œuvres ne permettent qu'une
+critique: Mme Farrenc n'a pas suffisamment osé y être elle-même.
+Toute à l'admiration de ses modèles, sa pensée s'y est trop fondue dans
+leur moule, elle n'a pas assez vigoureusement affirmé son style
+individuel.
+
+On compte trois symphonies de Mme Farrenc, exécutées au
+Conservatoire; le nonetto pour piano et instruments à vent a été joué
+avec une rare perfection par les virtuoses les plus renommés, à la salle
+Érard. Cette œuvre fait honneur au talent viril de Mme Farrenc.
+Voltaire, qui refusait aux femmes la faculté d'écrire des tragédies,
+faute par elles de posséder une certaine vigueur, une énergie de
+conception et d'exécution indispensables et réservées à l'autre sexe,
+eût dû admettre une exception à sa théorie en voyant une femme
+symphoniste, phénomène tout aussi remarquable, à nos yeux, qu'une femme
+auteur dramatique[4].
+
+Pendant trente années, Mme Farrenc a dirigé au Conservatoire les
+études d'une nombreuse génération de pianistes. Sa classe a fourni une
+phalange serrée d'artistes de mérite, dont le talent reflète les
+sérieuses qualités de leur maître. Citons en première ligne la fille de
+Mme Farrenc, artiste du plus brillant avenir, virtuose de grand
+style, musicienne consommée, ravie prématurément à l'affection de ses
+parents; Mlles Lévy, Dorus, Colin, Sabatier-Blot, Viard, Lenoir (ces
+trois dernières ont aussi pris mes conseils pendant quelques années),
+Mme Béguin-Salomon. L'enseignement de Mme Farrenc était d'une
+correction parfaite, d'un puritanisme rigoureux. Pour rien au monde, le
+professeur n'aurait voulu sacrifier à l'effet; aussi les succès de ses
+élèves étaient-ils dus bien exclusivement à leur mérite personnel. Les
+pianistes formés à l'école de Mme Farrenc se distinguaient par la
+régularité et la netteté irréprochable de leur jeu, le mécanisme
+excellent, l'accentuation juste qui n'avait rien jamais d'exagéré, enfin
+la lettre écrite observée avec une exactitude, un soin religieux. Ce
+qui manquait à cette école, si correcte, si sérieuse et si pure, c'était
+la chaleur et la couleur. L'horreur de l'exagération l'avait poussée
+vers un autre écueil, la froideur.
+
+Mme Farrenc professait une grande admiration pour Hummel et
+Moschelès, dont elle avait longtemps reçu les conseils; pourtant, on ne
+retrouvait pas une frappante analogie entre sa virtuosité et celle des
+célèbres pianistes que nous venons de nommer; son talent d'exécution
+procédait bien plutôt de l'école de Kalkbrenner et Cramer, dont elle
+avait la netteté, l'allure correcte mais compassée. Mme Farrenc
+n'était pas une virtuose transcendante dans l'acception stricte du mot,
+mais une pianiste de style, commandant l'attention par sa manière
+magistrale de comprendre et d'interpréter. En revanche, nous le
+répétons, ce jeu irréprochable au point de vue de la correction laissait
+à désirer sous le rapport du coloris musical, manquait de relief et
+d'expression. Conviction, éducation ou tempérament, Mme Farrenc se
+tenait obstinément à l'antipode du sentimentalisme: à force de
+rechercher la simplicité, elle était arrivée à ce résultat singulier:
+l'affectation du naturel.
+
+Nous comprenons et partageons le sentiment d'aversion profonde que les
+artistes dignes de ce nom ont pour le maniérisme, l'exagération ou la
+mignardise, mais il n'en faut pas moins reconnaître que l'accent,
+l'expression, le mouvement, l'émotion sont des qualités primordiales,
+dont la possession est indispensable pour une bonne interprétation. Si
+la chaleur communicative fait défaut à l'exécutant, l'auditoire reste
+froid; si le virtuose n'a pas d'heureux élans d'inspiration, s'il se
+condamne à une rigidité glaciale, quelle action exercera-t-il sur le
+public? L'exécution littérale sans l'adjonction des qualités intimes, de
+l'interprétation vivante, sentie, est la négation du beau et du vrai,
+tout aussi bien que l'exagération, les procédés excessifs, ampoulés
+marquent la décadence de l'art et la perversion du goût.
+
+La physionomie de Mme Farrenc offrait un type distingué, mais austère
+et froid. Nature vaillante, laborieuse à l'excès, caractère réservé,
+réfléchi, tout, dans cette organisation d'élite, affirmait une
+individualité concentrée et convaincue. Les traits fins, effilés, le
+teint pâle, le regard un peu vague, donnaient au visage, d'un ovale
+allongé, un caractère ascétique. Au moral, elle avait une grande
+droiture d'esprit, un jugement sûr, une équité rigoureuse; c'était, en
+outre, une femme du monde, distinguée, instruite, ayant su se faire une
+forte éducation, tout en devenant musicienne et compositeur de premier
+ordre.
+
+Pendant les dernières années de leur carrière, M. et Mme Farrenc,--à
+l'exemple du regretté Amédée Méreaux,--ont consacré tous leurs soins à
+une importante publication: _le Trésor des pianistes_, recueil de vingt
+volumes comprenant tous les chefs-d'œuvre des maîtres célèbres
+compositeurs pour le clavecin et le forte-piano. Cet important ouvrage,
+enrichi de notices biographiques et de précieuses indications sur le
+style et les ornements anciens, dont la tradition n'est connue que des
+érudits, des collectionneurs de méthodes du temps, est un véritable
+monument élevé à l'histoire du piano. En 1872, Mme Farrenc prenait sa
+retraite de professeur au Conservatoire, sans toutefois cesser ses
+leçons particulières; mais sa santé, altérée par le travail, le chagrin,
+la solitude que la mort avait faite autour d'elle, annonçait une fin
+prochaine. C'est en septembre 1875 qu'elle nous a quittés pour le grand
+repos si honorablement conquis par une vie laborieuse et d'un haut
+exemple.
+
+Nature vaillante, conscience rigide, organisation puritaine et sérieuse,
+égarée dans un siècle frivole et dans une génération fébrile, on peut
+dire que Mme Farrenc n'a pas obtenu tout le succès que méritaient sa
+rare conscience, son profond savoir: mais son nom vivra dans le souvenir
+de tous ceux qui ont pu apprécier les qualités multiples de l'artiste,
+femme par la délicatesse du cœur, virile par la fermeté du talent.
+
+
+
+
+XVIII
+
+HUMMEL
+
+
+Rarement désirables, souvent désavantageuses, les comparaisons
+artistiques s'imposent quelquefois soit par des coïncidences de date,
+soit par des rapports de style. C'est un honneur sans doute pour Hummel
+d'être mis en parallèle avec Beethoven et comparé à ce maître illustre;
+en revanche, ce n'est pas absolument un bonheur. Opposer l'un à l'autre
+ces deux maîtres également hors ligne, mais inégalement supérieurs,
+c'est opposer l'imagination aidée de la science à l'invention créatrice,
+le style acquis à la sensibilité native, l'originalité travaillée aux
+élans de l'inspiration. De là un contraste fâcheux entre ces deux grands
+artistes contemporains et rivaux. Beethoven était un puissant génie,
+Hummel un musicien de talent; le rayonnement du premier a laissé dans un
+jour insuffisant le mérite réel du second. Il faut donc, par un effort
+d'esprit, isoler Beethoven sur ce sommet de l'art qui appartient au
+symphoniste immortel, et il deviendra plus facile de rendre à son
+vaillant émule toute la justice qui lui est due.
+
+Mise à part, éloignée de ce redoutable voisinage, la physionomie
+artistique de Hummel s'éclaire d'un jour nouveau; on n'hésite pas à la
+placer au rang qu'elle mérite; on salue en Hummel un des maîtres non
+seulement brillants mais utiles qui ont fait progresser l'art musical et
+trouvé des voies nouvelles. S'il n'a pas eu les grands coups d'aile, les
+inspirations larges, puissantes de Beethoven, il a du moins parlé la
+langue inspirée, correcte et pure des poètes classiques de la musique,
+il a écrit de véritables chefs-d'œuvre, laissé d'admirables modèles
+de style et de goût.
+
+Hummel (Jean-Népomucène), fils de Joseph Hummel, musicien distingué,
+habile professeur, chef d'orchestre, naquit à Presbourg le 16 novembre
+1778. Dès sa première enfance, il annonça des dispositions toutes
+spéciales pour l'étude du piano, qu'il commença à l'âge de cinq ans. Ses
+facultés musicales étaient si remarquables qu'à sept ans il étonnait
+déjà par sa virtuosité. Le père de Hummel, qui s'était fixé à Vienne, où
+il dirigeait un orchestre de théâtre, présenta son enfant prodige à
+plusieurs artistes éminents et à W. Mozart. Le grand compositeur fut si
+enthousiasmé par la riche organisation du petit virtuose, qu'il voulut
+le diriger lui-même, malgré son peu de goût pour l'enseignement.
+
+Hummel eut donc l'inestimable bonheur d'être un des rares élèves de
+Mozart; il resta chez lui à demeure, comme pensionnaire; de là sa forte
+éducation et son immense supériorité sur la plupart des compositeurs
+ses contemporains. Ses progrès furent si rapides que Mozart put
+présenter au public son merveilleux élève, âgé de neuf ans, dans un
+concert donné à Dresde en 1787. Le père de Hummel voulut ensuite, à
+l'exemple du père même de Mozart, produire et un peu exploiter le talent
+de son fils. Pendant six années, il lui fit parcourir l'Allemagne, le
+Danemark, la Hollande, l'Ecosse, l'Angleterre (où il séjourna deux ans à
+Londres, en 1791 et 1792), rencontrant partout les sympathies les plus
+vives. Le père imposait à son fils un travail si rude que Hummel, devenu
+homme, en conserva l'habitude toute sa vie.
+
+Pendant ses deux années de séjour à Londres, Hummel suivit assidûment
+les leçons de Clementi, s'imprégna de son style, se soumit aux préceptes
+de son école. En quittant Londres, Hummel, alors âgé de quinze ans,
+revint à Vienne et commença l'étude de l'harmonie, qu'il n'avait fait
+qu'ébaucher; il prit pour guide un des maîtres les plus expérimentés,
+consulté par tous les musiciens de valeur, le grand théoricien et
+contre-pointiste Albrechtsberger. Le célèbre Salieri lui donna aussi de
+précieux conseils sur l'art d'écrire pour les voix et le style
+dramatique. Ce fut ainsi qu'il devint compositeur, tout en restant un
+virtuose exceptionnel. Nous ne suivrons pas cette vie laborieuse et
+vagabonde année par année. Hummel a visité à plusieurs reprises les
+diverses contrées de l'Europe, l'Allemagne, la Pologne, la Russie, la
+Hollande, la Belgique, l'Angleterre et la France. Partout acclamé, son
+grand style, sa virtuosité magistrale, son don merveilleux
+d'improvisation (ces qualités réunies portées au plus haut point de
+perfection), le placèrent au rang des maîtres dans l'acception la plus
+grande du mot.
+
+Comme compositeur dramatique, Hummel a écrit plusieurs opéras sérieux,
+de demi-caractère et bouffes, plusieurs cantates avec chœurs, des
+ouvertures symphoniques et aussi la musique de plusieurs ballets et
+pantomimes avec chants et danses. Ses partitions les plus connues sont
+_Mathilde de Guise_, trois actes, _Maison à vendre_, un acte, _le
+Vicende d'amore_, opéra bouffe en deux actes. Hummel, qui fut
+successivement maître de chapelle du prince Estherhazy, du roi de
+Wurtemberg et du grand-duc de Saxe-Weimar, a encore composé trois messes
+solennelles, des graduels, offertoires à quatre voix, orchestre et
+orgue.
+
+Haydn et Cherubini avaient pour Hummel une vive sympathie; leurs
+encouragements et leurs suffrages étaient pour ce vaillant musicien la
+récompense la plus douce de ses travaux si variés au théâtre, à l'église
+et comme compositeur de musique de concert et de chambre. Quant à la
+double influence de Mozart et de Clementi, on en retrouve quelques
+traces dans les premières compositions de Hummel, mais cette filiation
+s'efface progressivement dans ses œuvres de maturité; car Hummel,
+tout en restant attaché aux traditions de ses illustres maîtres, a
+cherché d'autres voies indiquées déjà par les perfectionnements du
+piano. Il a modifié les timbres, la sonorité, développé l'harmonie dans
+une plus grande étendue du clavier, moins usé des formules diatoniques,
+donné aux traits des contours plus variés, une trame plus serrée et plus
+forte.
+
+L'œuvre de musique de chambre est importante et de haute valeur:
+trois quatuors pour instruments à cordes, deux grandes sérénades pour
+piano, violon, guitare, clarinette et basson, deux septuors restés
+célèbres, un quintette pour piano et instruments à cordes, six concertos
+pour piano et orchestre, dont quatre sont des modèles de style devenus
+classiques, ceux en _la_ mineur, _si_ mineur, _la_ bémol majeur et _mi_
+naturel majeur; des rondos et thèmes variés pour piano et orchestre;
+plusieurs sonates concertantes pour piano et violon; sept numéros
+d'œuvres de trios pour piano, violon et violoncelle, trois sonates à
+quatre mains, plusieurs fantaisies et particulièrement l'opéra 18,
+œuvre admirable du plus beau style, des études excellentes, des
+sonates pour piano seul qu'aucun virtuose ne doit ignorer (op. 13, 20,
+36, 81 et 106); les op. 13 et 81 sont de véritables chefs-d'œuvre qui
+peuvent se comparer aux plus belles sonates de Beethoven.
+
+Signalons encore les études publiées par Farrenc et aussi la grande
+Méthode, dont je possède l'exemplaire avec dédicace au roi Charles X.
+Cet ouvrage, traduit de l'allemand par un de mes anciens maîtres
+d'harmonie, Jalensperger, est un précieux recueil de formules de
+mécanisme; les combinaisons de doigts, variées à l'infini, offrent aux
+élèves patients, que le travail ne rebute pas, de nombreux et excellents
+exemples de doigtés ingénieux; mais cet ouvrage, très utile à
+connaître, est plutôt un arsenal de traits qu'une méthode progressive
+dans le sens usuel, absolu du mot.
+
+Il faut le reconnaître, si Hummel tient une des premières places parmi
+les compositeurs de musique de chambre, concertos, septuors, trios,
+sonates, fantaisies, il n'occupe qu'une place estimable parmi les
+compositeurs de musique dramatique et religieuse. Écrivain correct,
+distingué, musicien de grand talent, possédant à fond tous les secrets
+de son art, ses œuvres de théâtre et d'église ont du style et le
+caractère voulu, mais manquent de passion et d'élan. Hummel ne possédait
+pas le génie des grandes conceptions lyriques, et son inspiration
+musicale n'a pu s'élever aux sublimités dramatiques et religieuses.
+
+Au point culminant de leur double apogée, une profonde mésintelligence,
+qui alla jusqu'à l'inimitié, surgit entre Hummel et Beethoven; et
+pourtant ces deux grands artistes ne cessèrent de rendre mutuellement
+justice à leur valeur musicale. On donne différents motifs à cette
+aversion personnelle, rivalité d'amour ou rivalité artistique; d'après
+d'autres renseignements, la cause réelle de cette rupture était
+l'ombrageuse susceptibilité de Beethoven, dont le caractère aigri par la
+souffrance n'avait pas une égalité parfaite. Ces deux natures d'élite,
+si bien faites pour se comprendre et s'estimer, vécurent donc longtemps
+ennemies; mais à l'heure suprême des adieux, Hummel apprenant l'état
+désespéré de son illustre rival, se rendit près de lui, les yeux baignés
+de larmes; Beethoven lui tendit la main en signe de réconciliation.
+
+A partir de 1811, la réputation de Hummel, comme pianiste et
+compositeur, s'établit à Paris et prit racine au Conservatoire de
+musique. Cherubini à son retour de Vienne, avait le premier signalé la
+haute valeur et fait connaître l'œuvre du maître allemand. J'ai eu le
+bonheur d'entendre Hummel, lors de son second voyage à Paris, en 1829,
+dans plusieurs séances données chez Érard, et je me rappelle, avec une
+vive admiration, ce style noble et simple, cette sonorité onctueuse,
+cette belle manière de faire chanter et parler le piano, cette clarté
+limpide des traits et ce brio magistral qui laissait l'auditeur
+émerveillé, mais toujours tranquille sur les audaces du virtuose.
+
+Hummel est un des grands maîtres du piano; peut-être serait-il le
+premier des modernes sans l'immense rayonnement de Beethoven. Mais, s'il
+n'occupe que le second rang comme compositeur-pianiste, il n'a été égalé
+par personne dans l'art merveilleux de fixer les idées instantanées, de
+leur donner la vie et la forme. Compositeur de premier ordre,
+improvisateur incomparable, Hummel, dont la science musicale complétait
+la riche imagination, appartient à l'école des logiciens et non à celle
+des impressionnalistes amoureux du pittoresque. Il excellait dans l'art
+d'exposer avec clarté, de développer dans de justes proportions les
+idées musicales, qu'il reliait et traitait suivant leur importance avec
+un art infini. Improvisateur merveilleux, il savait conduire et
+réglementer l'inspiration avec une perfection sans pareille. Il y avait
+tant d'ordre, d'habileté dans ses improvisations, la science et la
+spontanéité s'y unissaient avec tant de bonheur, qu'en l'écoutant,
+charmé, ébloui, on prenait pour le fruit d'un travail médité ces
+œuvres si riches de détails, de combinaisons ingénieuses, enchaînées
+avec tant d'art, équilibrées avec tant de bonheur. Parmi les pianistes
+contemporains, quelques musiciens éminents ont seuls conservé à des
+degrés différents ce don merveilleux de l'improvisation. Stephen Heller,
+Rosenhain, Hiller improvisent brillamment sur des thèmes donnés. Liszt
+est aussi un grand improvisateur si l'on veut accepter comme
+improvisations ses éblouissants préludes hérissés de traits vertigineux,
+mais où l'ordre et le plan font quelquefois défaut.
+
+Hummel est mort le 17 octobre 1837, à Weimar, dans cette chère et calme
+retraite, véritable sanctuaire du grand art avant l'époque agitée qui
+devait suivre. Il avait des traits énergiques et fortement accusés; son
+regard franc, très ouvert, exprimait une forte volonté. Sa bouche
+souriante parlait de joyeuse humeur; mais en voyant cette forte et
+solide charpente, on s'étonnait que cette enveloppe rugueuse pût
+s'harmoniser si heureusement avec le talent plein de poésie et de charme
+de l'éminent artiste. Ce caillou du Rhin brillait comme un diamant, et
+si ses rayons n'ont pas été assez forts pour lutter avec ceux de
+Beethoven, du moins ont-ils gardé assez d'éclat pour que le nom de
+Hummel resplendisse comme une des plus pures gloires de l'école
+allemande.
+
+
+
+
+XIX
+
+MOSCHELÈS
+
+
+Les artistes qui s'élèvent jusqu'aux sommets ardus de la célébrité, et
+atteignent les hautes cimes de l'art par une valeur personnelle
+incontestée, des qualités primordiales reconnues de tous, sont en petit
+nombre; plus rares encore ceux qui n'ont jamais connu les tristesses de
+critiques injustes, ressenti les atteintes douloureuses des rivalités et
+de l'envie. Moschelès a été un de ces privilégiés de l'art; ses facultés
+exceptionnelles de musicien, de compositeur et de virtuose l'ont placé
+si haut, qu'aucune des mesquines passions, des petites haines, trop
+fréquentes dans la carrière musicale, n'a pu effleurer sa belle et pure
+réputation. Disons encore que la franchise et la noblesse de son
+caractère lui ont attiré des sympathies aussi vives qu'immédiates; le
+grand artiste et le galant homme n'ont eu qu'à se produire pour
+conquérir la faveur universelle.
+
+Moschelès (Ignace) est né à Prague le 30 mai 1794. Son père, négociant
+israélite, lui fit commencer très jeune l'étude de la musique; ses
+premiers maîtres, modestes musiciens dont le nom mérite d'être
+reproduit, Zabradka et Zozalkski, initièrent assez rapidement leur élève
+aux principes de l'art pour lui permettre d'entrer au Conservatoire de
+Prague, dirigé alors par Denis Weber, musicien instruit et très
+distingué, qui s'éprit immédiatement des rares qualités de Moschelès.
+
+Sous cette direction paternelle, le jeune pianiste fut initié aux
+œuvres de Jean-Sébastien Bach, d'Hændel, de Mozart, de Clementi. Sa
+mémoire prodigieuse et sa merveilleuse facilité lui valurent de tels
+progrès qu'à douze ans il put se faire entendre dans les concerts
+publics et obtenir les suffrages des artistes, grâce à une fermeté
+d'exécution rare chez les petits virtuoses. Déjà cette précoce et riche
+organisation s'était imprégnée des sérieuses et brillantes qualités des
+grands maîtres dont Moschelès étudiait le style avec passion.
+
+Ces premiers succès, loin d'exalter l'amour-propre de Moschelès, ne
+firent qu'enflammer son désir d'apprendre; sa famille secondant son bon
+vouloir se décida à l'envoyer à Vienne; il trouva dans cette capitale
+les moyens de se perfectionner et les modèles à suivre. Grâce aux leçons
+d'harmonie du célèbre maître Albrechtsberger, il fit de fortes études de
+contre-point et reçut aussi les conseils de Salieri, maîtres consultés
+par tous les artistes désireux de connaître les vrais principes, les
+saines doctrines, et qui prirent leur jeune disciple en grande
+affection. L'imagination et la prodigieuse mémoire de Moschelès se
+meublèrent de tous les chefs-d'œuvre anciens et contemporains; aussi
+ses audaces heureuses n'allèrent-elles jamais jusqu'à lui faire quitter
+les voies du bon goût.
+
+L'exécution brillante, l'accentuation colorée et les effets nouveaux
+introduits par le jeune virtuose dans ses premières compositions pour
+piano le firent rechercher dans tous les concerts. Il faut même de nos
+jours, malgré les soixante ans écoulés, reconnaître dans ces premières
+œuvres de Moschelès une richesse d'harmonie, une chaleur expansive
+dans la phrase mélodique qui affirmaient de prime abord une originalité
+réelle. Dès cette époque,--1812,--la réputation du jeune maître rayonna
+sur toute l'Allemagne. C'est aussi à cette date que remonte la sincère
+et constante amitié de Moschelès et de Meyerbeer, comme lui très habile
+virtuose, son émule et son rival dans les concerts. Cette courtoise
+rivalité n'altéra jamais la mutuelle affection des deux artistes:
+bientôt, du reste, Meyerbeer, sans cesser d'être habile virtuose, se
+voua plus particulièrement aux études de composition dramatique. Pendant
+ce temps, Moschelès, occupé de faire progresser l'exécution, consacrait
+toute son énergie à la recherche des effets nouveaux dans la musique de
+piano.
+
+La contexture harmonique de ses traits, de formes si variées, donnait à
+l'instrument une sonorité plus large et une grande diversité d'accents
+par l'imprévu des modulations. Aussi, quand Moschelès quitta Vienne pour
+se faire entendre dans toutes les grandes villes de l'Allemagne,
+Dresde, Leipsick, Cologne, Munich, etc., fut-il acclamé comme le
+créateur d'une école nouvelle, se distinguant de l'ancienne non par des
+procédés excentriques, mais par une entente plus parfaite de la
+sonorité, de l'expression et du toucher.
+
+Malgré ces succès et l'enthousiasme qu'excitait chaque concert,
+Moschelès poursuivait ses études. Travailleur infatigable, d'une extrême
+sévérité pour lui-même, il revenait de ses voyages pour mûrir dans le
+recueillement les effets nouveaux qu'il voulait introduire. Après ses
+nombreuses excursions dans toute l'Allemagne, sur les bords du Rhin, à
+travers la Hollande et la Belgique, sûr de ses procédés et de son action
+sur le public, le célèbre pianiste vint à Paris pour la première fois en
+1820.
+
+Les concerts qu'il donna à l'Opéra produisirent une immense sensation;
+artistes et amateurs étaient également émerveillés par cette virtuosité
+transcendante: la sonorité puissante, la noblesse du style, l'élégante
+manière de phraser, toutes ces qualités réunies étonnaient et
+charmaient. La part du compositeur dans cette admiration générale
+n'était pas moindre que celle du virtuose. Les compositions de
+Moschelès, si riches d'idées, d'une belle ordonnance, d'une facture
+correcte, laissaient peu de prise à la critique. Nul maître, Hummel
+excepté, n'avait encore écrit avec ce brio, cette hardiesse d'allures,
+une pareille entente des effets spéciaux. Toute la génération des
+pianistes de l'époque s'éprit des qualités et des procédés de la
+nouvelle école; le jeune Henri Herz comptait parmi ses admirateurs les
+plus passionnés et ses disciples les plus ardents.
+
+Cet accueil enthousiaste retint Moschelès une année entière à Paris; le
+grand artiste songea même à s'y fixer, mais déjà il était de tradition
+qu'il fallait visiter l'Angleterre et demander à nos puissants voisins
+la consécration du talent. Moschelès quitta Paris, mais il devait y
+revenir souvent et toujours avec joie. Son éminent talent et ses
+qualités de galant homme lui avaient créé de solides amitiés, de
+sincères affections dont aucune ne l'abandonna.
+
+En 1821, Moschelès fit sa première apparition à Londres. L'accueil fut
+tel qu'il se décida à s'y fixer; grâce à sa distinction naturelle,
+jointe à sa haute situation musicale, il devint bientôt un des maîtres
+les plus recherchés et les plus aimés de l'aristocratie anglaise. Il
+convient d'ailleurs de reconnaître à nos voisins de la Grande-Bretagne
+une appréciation saine et juste de la valeur réelle des artistes qui
+viennent demander leurs suffrages; ils n'accordent le droit de cité
+qu'aux maîtres vaillants qui font preuve à la fois de savoir et de
+bravoure; ils ne prennent pas les réputations toutes faites, ils ne les
+acclament pas de confiance, sans juger par eux-mêmes. Et pourtant le
+goût musical n'est en Angleterre que l'apanage d'un certain nombre de
+dilettantes. Seuls les vastes programmes d'oratorios de Bach et de
+Hændel exercent une véritable attraction sur la foule des fidèles, qui
+se rendent religieusement chaque année à ces grandes solennités
+musicales.
+
+S'il y a plus de légèreté dans nos appréciations, dans l'engouement et
+la vogue qui s'attachent à tel ou tel artiste, du moins notre public
+français des concerts populaires est-il plus connaisseur et plus
+éclectique dans ses enthousiasmes.
+
+Moschelès en devenant l'hôte aimé des Anglais, en choisissant Londres
+comme résidence pendant vingt-cinq ans, de 1821 à 1846, ne dit pas adieu
+à la vie militante du virtuose, aux voyages artistiques. L'Irlande,
+l'Écosse, la Hollande et la Belgique, Paris, Vienne, Dresde, Leipsick,
+Munich, Berlin, Hambourg eurent plusieurs fois la visite du grand
+artiste. La nombreuse et brillante clientèle d'élèves de Moschelès, sa
+place de professeur à l'Académie royale de musique, ses fonctions de
+directeur de la Société philharmonique ne lui permettaient plus de
+longues absences; mais, dans ses échappées de quelques mois, le
+compositeur éminent, l'exécutant de grand style, affirmait en toute
+occasion la supériorité de son école.
+
+J'ai eu plusieurs fois, au début de ma carrière, l'honneur de recevoir
+des élèves adressés et recommandés par Moschelès; le célèbre maître
+avait aussi accueilli parmi ses disciples plusieurs jeunes virtuoses
+formés à mon enseignement; dans ce mutuel échange, j'ai pu directement
+apprécier l'excellence de la méthode de Moschelès, ses belles et saines
+traditions. En 1846, Moschelès dit adieu à l'Angleterre; il vint se
+fixer à Leipsick, où l'appelait son illustre élève Mendelssohn, qui
+désirait lui confier la direction des études de piano du Conservatoire.
+Moschelès, accompagné de sa famille, s'établit dans cette ville, un des
+grands centres artistiques de l'Allemagne du Nord, et son école conquit
+rapidement la célébrité que justifiaient l'immense réputation et
+l'ardeur infatigable du maître.
+
+Moschelès tient une des premières places parmi les grands maîtres
+classiques de l'école du piano. Son style, ses procédés, ses harmonies
+colorées et les éléments nouveaux introduits dans ses compositions ont
+exercé une influence sensible sur les œuvres de ses émules et
+contemporains, Henri Herz et Frédérik Kalkbrenner. Ce dernier maître,
+qui rendait justice _in petto_ à son illustre confrère, portait
+cependant si haut la conscience de son mérite personnel qu'il lui était
+pénible de reconnaître la richesse d'imagination et la valeur des
+études, sonates, concertos, de Moschelès; mais Henri Herz, dans sa
+loyale franchise, a dit maintes fois que Hummel et Moschelès avaient été
+ses modèles préférés et qu'il en procédait directement; et, en effet, la
+place de Moschelès est marquée à côté de Hummel; les fortes qualités de
+race et d'éducation qui font les grands artistes sont les mêmes malgré
+l'individualité distincte des deux talents.
+
+L'érudition musicale de Moschelès était immense, il connaissait à fond
+toutes les écoles; il pouvait démontrer _ex professo_, et en citant des
+exemples, par quels traits distinctifs s'accusent aux différentes
+époques le progrès et la transformation de l'art du compositeur. Il
+savait merveilleusement s'assimiler les qualités de style qui
+conviennent aux œuvres diverses des maîtres du clavecin et du piano.
+Bach, Hændel, Scarlatti, Clementi, Mozart, Haydn, Beethoven, Weber et
+les modernes n'avaient pas de secret pour lui; mais il gardait son
+style très caractéristique, style plein de force et de noblesse, chaud,
+coloré, nerveux, dramatique, où passe souvent le grand souffle de
+l'inspiration. Ses belles études, op. 70, 95, et ses douze grandes
+études de concert, op. 121, ses trois beaux caprices, la Légèreté et la
+Force, op. 50, sont des modèles de facture où l'idée typique est
+développée avec une habileté de mains que possèdent seuls les maîtres.
+
+Ces pièces, d'un travail excellent au point de vue du mécanisme et des
+difficultés spéciales, sont toutes remarquables par le choix de la
+pensée musicale, la variété et la contexture des traits, enfin par les
+harmonies ingénieuses et piquantes qui en rehaussent le ton et leur
+donnent une couleur énergique, expressive et dramatique.
+
+L'œuvre de compositeur de Moschelès est considérable. On cite huit
+concertos pour piano et orchestre; les 2e, 3e, 4e sont des
+modèles du genre; la noblesse du style, la richesse de l'inspiration, la
+couleur vigoureuse des harmonies font de ces œuvres des types
+admirables plusieurs fois imités. Ajoutons que ces compositions, si
+remarquables par le choix des idées, l'ingéniosité des traits, sont
+orchestrées avec un tact parfait, en se plaçant au point de vue du piano
+récitant, prenant pour lui l'intérêt principal. Les timbres de
+l'orchestre sont distribués avec une entente merveilleuse de la
+sonorité; les dessins d'accompagnement, pleins d'élégance et d'esprit,
+se meuvent avec une grande liberté d'allures, soutiennent ou animent le
+piano, concertent avec lui sans jamais absorber l'intérêt ni écraser le
+soliste par une symphonie trop brillante.
+
+Les concertos fantastique, pathétique, pastoral, renferment aussi de
+belles pages, mais n'ont pas la grande ordonnance et la clarté des cinq
+premiers. Le sextuor et le grand septuor pour piano, violon, flûte,
+clarinette, violoncelle et contre-basse, peuvent être exécutés à côté de
+ceux de Beethoven, Hummel, Onslow et Bertini; ces œuvres sont des
+pages magistrales par la netteté du dialogue musical, la conduite et le
+développement des idées. Les deux grands trios pour piano, violon et
+violoncelle, le grand duo pour deux pianos, et l'admirable sonate à
+quatre mains, op. 47, sont des chefs-d'œuvre que tous les pianistes
+doivent connaître. Citons encore six numéros d'œuvre de sonates pour
+piano seul, op. 4, 6, 22, 27, sonate caractéristique, 41 et 49, sonate
+mélancolique.
+
+Cette dernière n'a qu'un seul mouvement, mais je ne sais rien de plus
+parfait, de plus inspiré, de mieux écrit pour le piano. Mentionnons
+aussi parmi les œuvres de style, plusieurs sonates concertantes,
+piano et violon, les belles variations sur la _Marche d'Alexandre_, _Au
+Clair de la Lune_, les grandes variations sur une mélodie autrichienne,
+plusieurs arrangements sur des airs nationaux irlandais, écossais,
+danois, rondos, caprices, polonaises, des variations concertantes pour
+piano, violon, violoncelle et clarinette, op. 17 et 46, cinquante
+préludes dans tous les tons majeurs et mineurs, des allegros de bravoure
+dédiés à Cramer, etc.
+
+Virtuose de premier ordre, Moschelès se distinguait par une exécution
+magistrale, beaucoup de naturel et de vérité dans l'expression.
+Exécutant plein de verve mais toujours maître de lui, visant moins à
+l'effet qu'au bien dire, il commandait l'attention par la noblesse de
+son style, sa belle sonorité, sa manière simple et large de phraser.
+Rien n'était laissé à l'imprévu, ni dans les grandes lignes, ni dans les
+moindres détails de l'interprétation; la supériorité de l'artiste était
+aussi réelle dans les passages brillants que dans les contours légers
+des ornements.
+
+Physionomie distinguée, aux lignes régulières et bien dessinées, les
+traits de Moschelès accusaient fortement le beau type israélite; le
+front haut, le regard franc et fier, la bouche ferme et souriante
+offraient dans l'ensemble quelque ressemblance avec Mendelssohn. En
+regardant Moschelès, on se sentait attiré vers lui par une sorte de
+puissance magnétique, et ceux-là mêmes qui ignoraient la haute valeur
+musicale de l'artiste, éprouvaient pour l'homme aimable, bon,
+accueillant, une vive sympathie. Moschelès est mort à Leipsick le 10
+mars 1870. Son nom restera dans l'histoire de l'art parmi les plus purs
+et les plus dignes d'admiration, à côté de ceux de Clementi et de Hummel
+et dans le grand rayonnement des Bach, des Hændel et des Scarlatti.
+
+
+
+
+XX
+
+ZIMMERMAN
+
+
+Un nom célèbre et un nom aimé que je ne puis écrire sans un profond
+sentiment d'émotion, sans un rajeunissement de souvenirs qui a tout à la
+fois sa tristesse et son charme. Mais si l'on sent quelque impression
+mélancolique à écrire l'histoire de ceux qui ne sont plus, et dont on a
+vu la vie active, admiré le rôle militant, la consolation arrive bien
+vite quand on peut constater que le temps n'a pas entamé leur mémoire,
+qu'il a plutôt dégagé la figure de l'homme et l'œuvre de l'artiste.
+
+Zimmerman a laissé comme professeur une réputation populaire entre
+toutes. Nul maître n'a exercé une plus salutaire influence sur le
+progrès musical. Sa parole et ses conseils faisaient autorité. Musicien
+érudit, expérimenté, homme d'esprit et de goût, sa nombreuse et
+brillante clientèle lui donnait ses grandes entrées dans tous les salons
+où l'étude de la musique était en honneur, et l'on peut affirmer que par
+le prodigieux rayonnement de ses nombreux élèves et des artistes formés
+à son école, Zimmerman a été un des grands initiateurs du piano. Large
+et remarquable influence due à l'habileté de l'enseignement et à
+l'éclectisme dans le choix des œuvres adoptées par le maître.
+
+Tel a été le rôle spécial de Zimmerman, le caractère particulier de son
+action. Il aurait pu laisser un nom glorieux au théâtre ou sur le livre
+d'or des virtuoses; son instruction musicale, la richesse de son
+imagination lui permettaient de choisir sa voie; il a préféré le rôle
+modeste, mais précieux, d'instituteur de la jeunesse, et grâce à ses
+soins dévoués, une pléiade d'artistes célèbres, compositeurs et
+exécutants, a grandi pour continuer ses traditions. On peut l'appeler la
+génération de 1830, ce n'est pas un reproche dangereux. Cette
+génération, quoi qu'en pensent quelques esprits étroits, a produit un
+nombre considérable de personnalités de haute valeur, dans les sciences,
+les arts et la littérature. Combien de «démodés» de cette époque vivront
+encore quand les petits maîtres du jour auront fait leur temps!
+
+Zimmerman (Pierre-Joseph-Guillaume), né à Paris en 1785, était fils d'un
+facteur de pianos. Admis au Conservatoire comme élève en 1798, il étudia
+le piano sous la direction du célèbre compositeur Boieldieu, dont les
+œuvres instrumentales étaient fort appréciées et qui préludait à sa
+grande réputation dramatique en écrivant des sonates, des concertos et
+des fantaisies pour le piano, enfin des romances très-populaires.
+Zimmerman obtint en 1800 un brillant premier prix de piano en concourant
+avec Kalkbrenner, élève de Louis Adam. Il fit de fortes études
+d'harmonie avec Rey et Catel. En 1802, il eut le premier prix dans la
+classe de ce maître. Un peu plus tard, il devint l'élève de Cherubini,
+dont il devait garder les grandes traditions et le style sévère.
+
+En 1816, Zimmerman fut nommé professeur d'une classe de piano; en 1826,
+il obtint au concours la place de professeur de contre-point et fugue;
+mais il céda généreusement ses droits à son émule, Fétis, satisfait
+d'être sorti vainqueur de cette épreuve. Il continua sa classe de piano,
+position plus modeste dans la hiérarchie de l'enseignement, mais qui
+laissait à l'habile théoricien, au savant contre-pointiste, une
+influence immédiate sur la génération militante des pianistes
+compositeurs. Il avait déjà des devoirs envers le cercle qui
+l'entourait, toute une clientèle et aussi une école faisant autorité.
+
+Zimmerman a eu ses heures de succès comme pianiste. Ce n'était pas sans
+une certaine vanité d'artiste qu'il me disait avoir pris part comme
+virtuose en vogue aux concerts de la cantatrice célèbre, la Catalani.
+Mais, très recherché comme professeur, consacrant ses loisirs à la
+composition ou aux exigences du monde, il dut renoncer de bonne heure à
+la vie active du virtuose, pour se vouer uniquement à l'enseignement.
+
+Causeur spirituel, esprit distingué, homme de goût, Zimmerman était d'un
+naturel aimable et fin. C'était pour nous, ses élèves affectionnés, un
+grand et fréquent plaisir que l'entendre évoquer ses souvenirs si
+intéressants au sujet des artistes célèbres et contemporains.
+Quelquefois un trait incisif le vengeait des jalousies que lui
+suscitaient sa grande popularité et le luxe artistique qui l'entourait.
+
+Je citerai un mot typique qui donne la mesure de sa vivacité d'esprit et
+de la nature de ses réparties. Il s'agissait d'un élève oublieux, qu'il
+accusait, peut-être injustement, d'ingratitude: «Ah! me dit-il, il a un
+juste sentiment de la pédale, mais il n'a pas la pédale du sentiment.»
+Les pianistes comprendront sans autre explication la délicatesse et la
+portée du mot.
+
+L'existence à la fois laborieuse et brillante de Zimmerman a eu
+cependant ses points noirs. La maison si parfaitement dirigée par Mme
+Zimmerman était un des centres artistiques les plus recherchés de Paris.
+Les intelligences supérieures de tout ordre s'y donnaient rendez-vous;
+la nombreuse famille du maître s'épanouissait dans ce milieu
+exceptionnel. C'est au sein de ce bonheur que la mort vint frapper la
+fille aînée de Zimmerman, Mme J. Dubuffe, âme d'élite, cœur
+d'artiste, imagination de poète. Plus tard, le départ de la maison
+paternelle d'un fils que Zimmerman eût désiré voir continuer son
+œuvre et reprendre ses traditions fut aussi une cause de douleur que
+j'eus un instant l'espoir d'amortir.
+
+Très généralement aimé, Zimmerman eut pourtant à souffrir de
+l'ingratitude de quelques élèves. Sous une apparence impassible, il en
+fut péniblement atteint. Une autre déception vint affliger ses dernières
+années. Fort des services rendus à l'art musical, auteur d'un ouvrage
+en trois actes, _l'Enlèvement_, dont le livret seul avait causé la chute
+d'un grand opéra intitulé _Nausica_, de plusieurs messes et symphonies,
+d'une encyclopédie musicale, il désirait vivement entrer à l'Institut,
+dont les portes s'étaient ouvertes pour le savant théoricien Reicha.
+Mais l'immense réputation du professeur, les preuves incontestées de sa
+haute science ne purent vaincre certaines hostilités. Zimmerman se
+montra très affecté de son insuccès et surtout d'avoir été abandonné par
+ses vieux amis Onslow et Auber.
+
+Il trouva des consolations dans le cercle brillant qui grandissait
+autour de lui. Il fallait avoir des liens sérieux avec la famille
+Zimmerman ou une très haute notoriété artistique pour être admis sur le
+programme des fêtes musicales qui se donnaient square d'Orléans. Duprez,
+à son retour d'Italie, Thalberg, Chopin, Liszt, Sivori, de Bériot,
+Kalkbrenner, Lablache, Tamburini, Mario, Rubini, Levasseur, Mmes
+Rossi, Falcon, Sontag, Viardot, Frezzolini, prenaient une part active à
+ces concerts souvent improvisés. Aussi quel empressement, quelle
+affluence d'illustrations, quelle admiration parfois fatigante! Je me
+souviens qu'à l'une de ces soirées, Auber, en vaine de moquerie, me
+demanda en entendant Doelher exécuter une pièce de concert: «Savez-vous
+ce qu'il joue en ce moment?--Mais, cher maître, une étude de concert.--A
+cette heure, les études devraient être couchées.»
+
+Le mot était injuste; en tous cas, les réunions intimes, moins
+nombreuses mais aussi brillantes, n'ont jamais prêté à des critiques de
+ce genre. Mme Zimmerman et ses filles en faisaient les honneurs à une
+foule d'artistes et de littérateurs. On jouait des charades; les gages
+donnés, les rébus non devinés, se rachetaient par des pénitences variant
+suivant la nature des coupables. Gautier, Dumas, Musset étaient
+condamnés à réciter leurs dernières poésies; Liszt ou Chopin devaient
+improviser sur un thème donné; Mmes Viardot, Falcon et Eugénie Garcia
+avaient aussi leurs dettes mélodiques à acquitter, et je me rappelle
+avoir moi-même réglé plus d'un gage.
+
+En 1848, Zimmerman prit sa retraite de professeur de piano au
+Conservatoire. Il avait encore toute son énergie et une activité
+incomparable; mais il croyait sentir une sourde hostilité contre son
+enseignement, et cela de la part d'artistes formés à son école. J'ai
+reçu ses confidences à ce sujet, comme aussi l'impression de son vif
+mécontentement en plusieurs circonstances où le jury avait cru devoir
+négliger sa classe au profit de la classe rivale. Or, Zimmerman, qui
+pourtant ne détestait personne, avait une antipathie vivace contre
+l'artiste très débonnaire, son ex-répétiteur, devenu son émule dans les
+concours. Harcelé par de petites taquineries, il demanda sa retraite
+dans la force de l'âge et fut nommé inspecteur des classes de piano. Il
+m'annonça lui-même sa décision en m'engageant à me présenter. «Je
+resterai neutre, me dit-il, car Ch. V. Alkan, Émile Prudent, Louis
+Lacombe et toi, vous êtes mes élèves.» J'ai dit ailleurs pourquoi mon
+nom fut préféré. Quant à Zimmerman il dut rompre un instant la
+neutralité qu'il s'était imposée pour me couvrir de son témoignage à
+propos d'une délicate question d'élèves. Après ma nomination, il vint
+souvent dans ma classe où il retrouvait l'autorité toujours présente de
+ses traditions.
+
+Il n'en était pas de plus sûres et de plus charmantes en même temps,
+malgré leur sévérité relative. Musicien de grand savoir, d'un goût
+délicat, très éclectique, n'ayant aucun parti pris d'hostilité contre
+les tendances novatrices, Zimmerman tenait ses élèves au courant de
+toutes les œuvres de valeur réelle, sans souci du nom de l'auteur ni
+de la provenance d'école. Il se faisait même un point d'honneur de
+mettre au jour les noms d'artistes méritants mais ignorés; sa classe et
+ses salons ont donné un point d'appui à nombre de réputations.
+
+Ch.-V. Alkan, Massé, Charlot, G. Bizet ont reçu des leçons de
+contre-point et de composition de Zimmerman. Citons encore parmi ses
+élèves les plus connus les frères Déjazet, Louis Cholet, les frères
+Codine, Fessy, vaillants pianistes et compositeurs de mérite, Graziani,
+Honoré, Demaric, Collignon, Ambroise Thomas, qui joue Chopin d'une façon
+si merveilleuse; Prudent, Goria, Lefébure, morts tous trois
+prématurément; Henri Potier, A. Petit, Piccini, Lécureux, musiciens
+d'élite; Ravina, aux œuvres si gracieuses; Louis Lacombe, compositeur
+et pianiste de grand style. A la rigueur, je puis également me citer
+parmi ceux qui ont tenu le plus à honneur de continuer les traditions
+d'enseignement de Zimmerman. Je dois aussi une mention particulière à
+Mlle Joséphine Martin, l'élève affectionnée du maître, qui non
+seulement a formé son talent de virtuose, mais encore dirigé ses études
+d'harmonie et de composition. Quant à Gunselman, Mariscotti, ils ont été
+également les élèves de Zimmerman tout en restant les miens.
+
+Zimmerman, ainsi que nous l'avons dit, malgré le nombre considérable de
+ses disciples, n'a pas voulu se désintéresser des œuvres
+d'imagination. Son opéra de _l'Enlèvement_, donné en 1830 à la salle
+Ventadour, chanté par Mme Pradher, Féreol et Chollet, contenait de
+réelles beautés; mais le poème divertit malheureusement le public, qui
+fit une ovation au nom du musicien et siffla celui du librettiste.
+
+Zimmerman a encore écrit deux messes solennelles avec orchestre et
+laissé en manuscrit l'opéra _Nausica_. La science du grand
+contre-pointiste et de l'élève affectionné de Cherubini a marqué sa
+trace dans les morceaux d'ensemble, les chœurs et l'orchestration.
+Quant à l'œuvre de piano, elle comprend de nombreuses variations,
+divertissements, rondos sur des thèmes d'opéras en vogue, sur les
+romances populaires de l'époque: variations et rondos sur les opéras
+d'_Emma_ et _le Serment_ d'Auber; des variations sur les romances si
+connues: _S'il est vrai que d'être deux_, _Il est trop tard_, le
+_Bouquet de romarin_, la _Gasconne_, des contredanses variées, deux
+recueils d'études très mélodiques dédiées à la princesse Marie, une
+excellente sonate dédiée à Catel, deux concertos, le premier dédié à
+Cherubini, enfin, l'_Encyclopédie du Pianiste_, cours théorique et
+pratique où Zimmerman a condensé le fruit de sa longue expérience,
+véritable code musical du virtuose et du compositeur. La deuxième partie
+comprend un cours d'harmonie, de contre-point, de haute composition et
+l'ensemble de la méthode reste une preuve victorieuse de l'excellence de
+l'enseignement de Zimmerman.
+
+Décoré de la Légion d'honneur au milieu de sa brillante carrière, et à
+une époque où l'on n'était pas prodigue de cette distinction, retiré de
+l'enseignement et de la vie militante du professorat, en 1848, comme
+nous l'avons dit, Zimmerman ne survécut que cinq ans à son départ du
+Conservatoire, c'est-à-dire jusqu'au mois de novembre 1853.
+
+Zimmerman avait la physionomie aimable et douce, avec un reflet de
+bienveillance; ses yeux, au regard clair et vif, étaient ombragés
+d'épais sourcils: le nez droit, la bouche souriante, formaient un
+ensemble qui accusait une ferme volonté et un rare esprit d'observation.
+C'était à la fois un excellent maître et un ami dévoué; aussi la date de
+ses funérailles fut-elle une journée de deuil pour tout le monde
+artistique. Je vois encore la foule recueillie dont la tristesse
+s'associait à la douleur de la famille Zimmerman et à celle de ses
+illustres gendres, Gounod et Dubuffe. Le culte de cette mémoire est
+resté vivace dans le cœur des nombreux artistes qui doivent à
+Zimmerman le talent et la renommée. Plusieurs l'ont précédé ou suivi de
+près dans l'éternité; seul un groupe survit encore, un peu clair-semé,
+mais toujours vaillant; Ch.-V. et Nap. Alkan, Ravina, Joséphine Martin.
+Je m'y ajouterai, ne fût-ce que pour faire nombre et pour donner à ce
+portrait le caractère qui lui convient, celui d'un pieux souvenir et
+d'un dernier hommage.
+
+
+
+
+XXI
+
+FERDINAND RIES
+
+
+A part quelques grands talents qui commandent une admiration immédiate
+et complète, quelques rares physionomies qui laissent une impression
+immuable, dont le reflet se trouve fixé pour l'éternité de son vivant
+même, sans que la postérité doive faire aucune retouche à l'image, sans
+que l'histoire porte aucune atteinte à la gloire acquise, les figures
+d'artistes, comme les œuvres d'art, demandent un lointain, une
+perspective, l'optique et l'épreuve du temps.
+
+Il est à la fois trop facile et trop dangereux de juger les
+contemporains, quand ce jugement ne s'impose pas d'une façon absolue
+comme une ombre tranchée, une silhouette lumineuse, un profil vigoureux
+se détachant à l'horizon de la critique. Lorsque cette exception n'est
+pas, pour ainsi dire, fatale, l'éloignement devient une nécessité; c'est
+dans la perspective que se fondent et s'harmonisent les figures
+relativement moyennes; elles y gagnent une certaine égalité de jugement
+qu'elles n'ont pas encore connue, toujours ballotées entre les
+appréciations contraires; les éloges outrés s'atténuent, les critiques
+injustes s'émoussent; c'est un rayonnement doux où tout s'apaise.
+L'artiste et son œuvre apparaissent ainsi plus nettement dans leur
+cadre véritable, avec leurs liens et leur filiation, leurs tenants et
+leurs aboutissants; les causes premières, d'une prise si difficile au
+moment même où elles agissent, s'éclairent avec le temps. Et qu'il monte
+ou qu'il descende dans l'ordre des réputations, l'artiste soumis à cette
+dernière épreuve n'a pas le droit de se plaindre: sa mémoire trouve
+enfin son véritable équilibre, son point stable et définitif.
+
+Il nous semble que l'heure est venue pour Ferdinand Ries. La perspective
+réduit à de justes proportions cette figure souvent trop grandie,
+souvent aussi trop diminuée, et dont il convient de dire à présent
+qu'elle appartient à la lueur discrète de la forte moyenne artistique.
+Ce qu'on lui a prêté de particulièrement éclatant relevait plutôt de
+Beethoven et peut se délimiter facilement; ce qui lui est personnel,
+inhérent, correspond à une inspiration moins haute que pure, moins
+sublime que distinguée, à une flamme de conviction qu'il ne faudrait pas
+confondre avec le feu du génie. De nobles œuvres, voilà ce que Ries a
+laissé. La noblesse en est le trait principal et l'éloge suffisant.
+
+Ferdinand Ries était le fils d'un musicien distingué attaché au service
+de l'électeur de Cologne. Encore tout enfant, Ries manifesta un goût
+prononcé, des dispositions exceptionnelles pour la musique: aussi son
+père commença-t-il dès l'âge de cinq ans son éducation de virtuose. Ries
+étudia successivement le violoncelle, le piano, l'orgue et le violon.
+Quant à ses premières études d'harmonie, il les fit presque sans maître,
+par la lecture et l'analyse d'ouvrages théoriques et pratiques. Il eut
+ensuite l'ingénieuse pensée de mettre en partitions les quatuors de
+Haydn. Ce travail instructif grava dans sa mémoire la pensée du grand
+compositeur; de plus, une lecture incessante, attentive, raisonnée, lui
+fit pénétrer les finesses et les procédés du maître, lui livra les
+secrets du métier. En 1801, Ries, après avoir réduit pour piano les
+oratorios de _la Création_ et des _Saisons_, se rendit à Munich, où il
+prit quelque temps des leçons de Winter, compositeur savant, mais sans
+originalité, dont les opéras se sont démodés rapidement. Quand Winter
+quitta Munich pour aller monter à Paris son opéra de _Castor_, Ries
+partit aussi, mais pour se rendre à Vienne.
+
+Il avait une lettre de recommandation pour Beethoven, dont son père,
+l'ami d'enfance, était resté admirateur fervent. Son but était de
+continuer ou plutôt de reprendre en sous-œuvre son éducation musicale
+faite jusque-là sans suite, sans plan, sans direction arrêtée. Accueilli
+par Beethoven avec une grande bonté, Ferdinand Ries vécut pendant quatre
+ans dans l'intimité de son protecteur, qui le prit à demeure, en fit son
+élève de prédilection, et même le seul auquel il accordât des leçons
+fréquentes et suivies. Ces conseils et ces exemples réunis exercèrent
+une influence rapide sur le style, le goût et les aspirations de
+l'élève.
+
+Sous la direction de Beethoven, Ries devint encore un virtuose
+transcendant. On retrouvait dans son exécution chaude et colorée le
+brio, la fougue, l'éclat de son illustre maître. Ries n'appartenait pas
+comme pianiste à l'école de Clementi; il avait certaines audaces
+harmoniques, certains effets de sonorité, bagage du romantisme de
+l'époque, qui suffirait à le séparer de cette école de style lié, aux
+continuelles demi-teintes, dont Field et Cramer ont continué la
+tradition. Sous l'influence de Beethoven, si l'exécution de Ries n'avait
+pas acquis l'autorité du maître, du moins en produisait-elle les
+qualités énergiques, le goût des contrastes accentués.
+
+Ce fut d'ailleurs une éducation singulière, très intime et souvent très
+pénible, tour à tour affectueuse et violente, sur laquelle les notices
+biographiques publiées par Ries et Wegeler, de Bonn, fournissent des
+détails parfois douloureux. Esprit sombre et chagrin, inquiet,
+soupçonneux, aigri par la souffrance, les ennuis de famille, une
+misanthropie naturelle, Beethoven avait des caprices et des bizarreries
+compensés par des élans de tendresse et d'un rare dévouement à son
+élève.
+
+Quant à ses études d'harmonie, Ries, sur le conseil de Beethoven, les
+continuait avec le célèbre contre-pointiste Albrechtsberger.
+
+Les rigueurs des guerres du premier empire engagèrent Ries à quitter
+l'Allemagne pour la Russie; mais avant de réaliser ce changement de
+séjour, il passa deux ans à Paris (1807 à 1809). Plusieurs compositions
+de haut style publiées à cette époque le firent apprécier des cercles
+artistiques et classer parmi les maîtres les plus habiles. En quittant
+Paris, il visita successivement Cassel, Hambourg, Copenhague, Stockolm,
+Saint-Pétersbourg, Kiev, Riga, Revel, secondé par son ancien maître le
+violoncelliste Romberg. Le voyage en Russie fut pour les deux artistes
+une suite de brillants succès. Mais déjà la Russie était atteinte par la
+guerre, et Ries, changeant de projets, quittait notre continent en feu
+pour chercher un refuge en Angleterre.
+
+Cette fois, il s'agit d'un séjour prolongé. Ries se maria à Londres avec
+une femme d'une grande beauté que j'ai vue plus tard à Paris chez
+Rosenhain; nature fine, distinguée, artistique, femme d'esprit, qui fût
+aussi pour Ries une compagne dévouée. Ries resta dix ans en Angleterre,
+donnant de nombreux concerts et de plus nombreuses leçons, également
+recherché comme professeur et applaudi comme compositeur. Ce fut une
+période de travail continuel et d'ailleurs fructueux, d'où Ries sortit
+avec sa fortune et aussi sa réputation solidement établies. La patrie
+l'appelait. Il quitta Londres et vint se fixer avec sa famille à
+Godesberg, près Bonn, dans une propriété délicieuse où il pouvait, libre
+de tout souci, se livrer à sa fièvre de composition.
+
+Dans cette retraite Ries écrivit _la Fiancée du Brigand_, opéra en trois
+actes, qui obtint en Allemagne un réel succès. En 1831, Ries fit un
+voyage à Londres et en Ecosse pour monter un opéra-féerie, _Lyska_, et
+diriger des festivals. De retour en Allemagne, il entreprit un voyage en
+Italie; il visita toutes les grandes villes de la péninsule, puis, à son
+tour habita alternativement Aix-la-Chapelle et Francfort. Directeur de
+l'orchestre et du chant aux fêtes musicales d'Aix-la-Chapelle, Ries
+conserva quelque temps ces fonctions, mais finit par s'en démettre pour
+faire de nouveaux voyages à Bruxelles, Londres et Paris. Ce fut à
+Londres qu'il écrivit son bel oratorio de _l'Adoration des rois mages_,
+qui fut exécuté sous sa direction au festival d'Aix-la-Chapelle, en
+1837.
+
+Fixé en dernier lieu à Francfort, où il avait accepté la direction de la
+Société de Sainte-Cécile, Ries, arrivé à l'apogée de sa carrière,
+pouvait espérer de longs jours au milieu d'une famille amie et d'amis
+dévoués. La considération et la fortune, une réputation incontestée, le
+bien-être et le bonheur, enfin une individualité artistique qui avait
+été discutée du vivant de Beethoven, Ries avait conquis tout cela quand
+la mort vint le prendre dans la force de l'âge, le 13 janvier 1838, à
+cinquante et un ans. Un mal latent et incurable brisait cette noble et
+laborieuse carrière au moment même où le succès semblait devoir
+couronner les efforts de Ries pour atteindre les hautes régions
+musicales.
+
+Le nombre des compositions de Ries est très important. Il comprend 200
+numéros, six symphonies (op. 23, 80, 90, 110, 112, 148); cinq
+ouvertures; des quintettes et quatuors pour instruments à cordes; huit
+concertos pour piano et orchestre,--les 3e, 4e et 8e sont des
+œuvres magistrales;--un grand septuor pour piano, violon,
+violoncelle, deux cors et contre-basse; un quintette pour piano et
+instruments à cordes; deux sextuors pour piano et instruments divers; un
+ottetto pour piano, violon, alto, clarinette, cor, basse, violoncelle et
+contre-basse; plusieurs quatuors et trios pour piano, violon et basse;
+des œuvres nombreuses de sonates concertantes pour piano et violon,
+piano et violoncelle, piano et cor, une grande sonate à quatre mains
+(op. 160); dix numéros d'œuvres de sonates pour piano seul; enfin un
+nombre considérable de rondos, fantaisies et airs variés, et de pièces
+vocales à plusieurs voix. Cette liste très incomplète montre la rare et
+constante énergie de Ferdinand Ries, producteur infatigable et
+compositeur convaincu.
+
+L'honneur incomparable d'avoir été l'élève de prédilection de Beethoven
+a été pour Ries une cause de succès, mais lui a aussi suscité des motifs
+de tristesse. Les envieux, les malveillants ont reproché au disciple du
+grand symphoniste de s'être trop assimilé le style de son illustre
+maître, d'être une pâle copie de sa manière, en un mot de plagier ses
+procédés sans avoir le feu sacré, l'étincelle de génie. Blâme outré
+jusqu'à l'injustice. Ce qu'il faut dire c'est que Ferdinand Ries n'était
+pas doué de cette imagination primesautière qui fait l'initiative
+géniale. Ses idées musicales, toujours distinguées, correctement
+exprimées, d'un goût et d'un style parfaits, n'atteignent que rarement
+les grands élans de l'inspiration.
+
+Les œuvres d'orchestre ou de chambre montrent souvent l'action d'un
+travail opiniâtre; la main très habile de l'artiste n'a pas toujours la
+sûreté ni les audaces d'allures que donnent seules les longues études
+scolastiques ou l'intuition, plus puissante encore. Ries a écrit un plus
+grand nombre d'ouvrages que son contemporain Hummel; il n'en reste pas
+moins après lui dans la hiérarchie des compositeurs virtuoses. Mais ce
+qu'il faut lui reconnaître, c'est un ensemble de qualités solides,
+nobles et pures, puissantes dans un cercle déterminé, et par là même
+suffisamment personnelles, très comparables d'ailleurs à sa virtuosité
+brillante, colorée, tirant du piano une sonorité remarquable pour
+l'époque, mais sans effets d'étonnement, sans surprises pour le public,
+virtuosité dont la pureté et la sincérité faisaient le charme.
+
+Quant à l'imitation de Beethoven, que des critiques sévères ont durement
+reprochée à Ries, ce point délicat demande une distinction. Il n'est pas
+douteux que Ries ait subi l'influence du grand symphoniste, son maître,
+et qu'on en retrouve quelquefois le reflet, mais il n'y a dans son
+œuvre, ni pastiche, ni plagiat, de parti pris; Ries est plutôt un
+fils qu'un copiste de Beethoven. Combien sont rares les artistes
+vraiment originaux, ne procédant que d'eux-mêmes, ne suivant aucune
+trace! Créer sans modèle est un phénomène dont on cite bien peu
+d'exemples. «On est toujours le fils de quelqu'un», a dit Beaumarchais;
+rien n'est plus vrai surtout dans les arts. Il y a une première période
+d'imitation qui est souvent la même pour les grands artistes, les génies
+transcendants, que pour les talents de taille moyenne comme Ferdinand
+Ries: la force d'expansion, l'originalité ne se dégagent que plus tard.
+
+Chez Ries, le tempérament personnel a fini par s'affirmer dans les
+limites et sous la forme qu'il convenait, sans efforts et sans
+affectation; Ries est devenu suffisamment original sans cesser d'être
+naturel; qualité précieuse et exemple méritoire dans un siècle où la
+recherche des procédés nouveaux, fiévreux et sans bonne foi a produit
+tant d'œuvres tourmentées, parfois aussi tant de simples pastiches.
+
+Un autre reproche, tout de sentiment, qui atteindrait l'homme et non
+l'artiste, a été adressé à Ferdinand Ries. D'après Fétis, il aurait
+manqué de respect et d'égards envers la mémoire de l'homme de génie qui
+l'avait accueilli avec une bonté toute paternelle. Ferdinand Ries a
+publié en effet, avec M. Wegeler, de Bonn, des notices biographiques sur
+Beethoven; les aspérités de caractère du grand maître n'y sont pas
+atténuées; quelquefois même, il faut le reconnaître, elles y sont
+particulièrement soulignées. L'élève de Beethoven aurait encore adressé
+une lettre à Fétis pour le féliciter à l'occasion de quelques critiques
+sévères dirigées contre les défauts de goût, simples taches au soleil,
+qu'une attention jalouse et minutieuse peut seule découvrir dans
+l'œuvre du grand symphoniste.
+
+Ce sont là des faits regrettables, mais les félicitations de Ries, pas
+plus que les critiques de Fétis, n'ont entamé la mémoire de Beethoven.
+On peut affirmer du reste que, malgré quelques imprudences, Wegeler et
+Ries n'ont eu d'autre pensée que de publier leurs impressions, leurs
+souvenirs personnels sur des faits intimes de la vie de Beethoven. Le
+caractère dominant de leur petit ouvrage biographique est un témoignage
+d'admiration pour l'homme de génie, à l'âme généreuse, tendre,
+impressionnable, mais aigrie, ignorante des compromis de l'existence.
+Aussi bien l'ingratitude s'accorderait-elle mal avec la bonté, la
+bienveillance naturelle de Ferdinand Ries, dont tous ses amis ont rendu
+témoignage.
+
+Homme du monde, quoique travailleur infatigable, Ries avait une
+physionomie distinguée, des traits réguliers et bien dessinés, accusant
+une volonté énergique; le front était couronné de cheveux épais et
+crépus, les yeux ombragés d'épais sourcils; la bouche souriante et le
+menton à fossette donnaient souvent au masque un pli de malice ironique,
+mais l'homme était bon, généreux et n'a laissé que des regrets. Quant à
+l'artiste, ç'a été tout ensemble son premier bonheur d'entrer dans le
+rayonnement de Beethoven et sa fatalité de ne s'en dégager
+qu'incomplètement aux yeux de la postérité; mais tout en faisant la part
+de cette gloire illustre dans la réputation de Ferdinand Ries, il faut
+reconnaître à l'élève de Beethoven les qualités personnelles dont il a
+fini par avoir l'entière possession: la conviction, la bravoure, la
+sincérité et cette noblesse qui restera son caractère distinctif.
+
+
+
+
+XXII
+
+CAMILLE STAMATY
+
+
+L'influence du milieu, de l'éducation, du hasard lui-même sur le germe
+des facultés que tout artiste apporte en venant au monde n'est pas
+contestable. Il faut aussi faire la part du travail, de la direction
+donnée à l'enseignement, part quelquefois considérable; mais aucune de
+ces circonstances favorables au développement des jeunes talents ne
+tient lieu des dispositions innées, des vocations sincères, marque
+distinctive des organisations spéciales. Pour ces natures d'élite, la
+loi de progrès se trouve dans une force intérieure et irrésistible,
+souvent inconsciente, qui agit à leur insu, leur fait choisir leur route
+personnelle, ouvrir leur propre sillon, tandis que les natures d'ordre
+inférieur, obéissent à l'impulsion étrangère, même en s'y croyant
+soustraites. S'il y a dans les arts un côté de métier que fait acquérir
+le travail, il y a un côté d'inspiration nécessairement et uniquement
+inné. On devient praticien, on naît artiste.
+
+L'originalité, la distinction, l'expression, la sensibilité, qualités
+perfectibles, sont avant tout des qualités naturelles. Le Conservatoire,
+cette belle école normale de la musique, ne peut, malgré toute la
+science et tout le dévouement de ses maîtres, «manufacturer» des
+artistes. Nous perfectionnons les tempéraments déjà doués, nous
+cultivons les organisations assez délicates pour promettre de véritables
+musiciens; mais nous ne créons pas des artistes. Notre grande école
+française, qui a développé tant de virtuoses et de compositeurs, n'en a
+pas inventé un seul, et beaucoup ont grandi sans son aide, que la
+vocation a soutenus au début de leur carrière.
+
+Camille Stamaty était de ces derniers. On peut dire que chez lui la
+vocation s'est développée elle-même sans autre secours extérieur que
+l'audition des chefs-d'œuvre de l'art musical. Le père de Stamaty,
+d'origine grecque, comme l'indique le nom, fut naturalisé Français et
+nommé consul de notre pays à Civita-Vecchia. La mère du futur virtuose,
+femme charmante et d'une rare distinction, chantait avec beaucoup d'art
+la musique des grands maîtres italiens, français et allemands: Haydn,
+Mozart, Gluck, Cimarosa, Piccini, Nicolo, Grétry, Boïeldieu, Méhul
+étaient les compositeurs préférés qu'elle aimait à interpréter. Le goût
+musical du jeune Stamaty ressentit l'heureuse influence de l'audition
+fréquente de ces délicieuses cantilènes, et une prédilection
+particulière pour la belle musique prit possession de ce tempérament
+délicat et fin.
+
+En 1818, la mort de M. Stamaty obligea sa jeune femme à rentrer en
+France. Après un séjour de quelques mois à Dijon, elle vint se fixer à
+Paris, où l'attiraient non seulement des affections de famille et de
+sincères amitiés, mais surtout les soins que réclamait l'éducation
+littéraire de son fils, car il est à noter que Camille Stamaty n'avait
+encore fait de l'étude de la musique qu'une distraction secondaire; à
+quatorze ans seulement, il eut un piano à sa disposition spéciale.
+Mme Stamaty, conseillée par sa famille, était loin d'encourager ce
+qu'on pouvait soupçonner de la vocation musicale de son fils, et rêvait
+pour lui une carrière plus calme que celle d'artiste. Elle eût désiré le
+voir diplomate, ingénieur, ou employé administratif.
+
+Il faut admettre que Stamaty était heureusement doué pour l'art musical
+et que ses progrès, malgré le peu de temps donné à l'étude, furent
+singulièrement rapides, car Fétis, dans l'article biographique consacré
+à Stamaty, parle d'un thème varié composé et publié vers cette époque.
+Mais jusque-là le jeune virtuose n'ambitionnait d'autre succès que ceux
+que recherchent les gens du monde en écrivant des valses et des
+quadrilles: satisfaction d'amour-propre, réputation de compositeur
+acquise à peu de frais, mais bornée comme l'enceinte des salons où elle
+naît dans l'espace d'une soirée. Par bonheur, Stamaty ne se contentait
+pas de ces succès faciles; il travaillait avec assiduité aux heures de
+loisir que lui laissaient ses études littéraires, et son goût déjà formé
+le portait de plus en plus vers les œuvres de style.
+
+Fessy, l'un des meilleurs musiciens formés par les soins de Zimmerman,
+dirigea plusieurs années l'éducation musicale de Stamaty. On ne pouvait
+choisir un maître plus capable ni qui comprît mieux la nature des
+qualités de son élève; il lui fournit toutes les occasions d'entendre
+les virtuoses en renom et l'encouragea à faire de la musique son
+occupation principale et sa carrière. Camille Stamaty n'en était pas
+encore là; son emploi à la Préfecture ne lui laissait que quelques
+heures à consacrer au piano; mais il acquit assez de virtuosité et de
+connaissances spéciales pour que la transition devînt facile.
+
+Enfin, une rencontre fortuite avec Kalkbrenner décida Stamaty à quitter
+l'existence calme et monotone de bureaucrate. Dans une soirée où Camille
+Stamaty exécutait un quadrille varié, de sa composition, Kalkbrenner fut
+charmé de l'exécution élégante du virtuose et de la distinction de ses
+idées. Étonné de trouver chez un amateur une organisation musicale et
+des aptitudes aussi remarquables, il offrit ses conseils, se portant
+garant de l'avenir du jeune homme, qu'il choisit comme disciple, et dont
+il fit bientôt son répétiteur.
+
+Le jeune compositeur n'eut pas à regretter cette détermination, toujours
+grave en elle-même. Au moment où l'amateur veut devenir un artiste, il
+lui faut compter avec la sévérité naturelle des véritables dilettantes;
+on le juge au même titre et quelquefois avec plus de rigueur que les
+hommes de métier et de pratique journalière, qui ont depuis longtemps
+appris leur nom au public. Onslow, Meyerbeer, Mendelssohn ont dû
+vaincre à coups de génie la défiance injuste qu'inspirait leur titre
+d'amateurs. Stamaty devait porter, avec des qualités moindres, mais
+grâce à une volonté aussi énergique, une somme d'efforts aussi
+courageusement dépensée.
+
+Kalkbrenner prit d'ailleurs en grande affection son élève, qui se soumit
+avec la docilité d'un enfant au régime exclusif d'exercices spéciaux à
+mains pesées. Les plus habiles virtuoses, en y comprenant Chopin, qui
+ont demandé des leçons à ce maître célèbre, ont dû se plier aux
+exigences de son mode d'enseignement, si parfait, du reste, au point de
+vue du mécanisme. Stamaty devint le bras droit, le suppléant toujours
+choisi. Kalkbrenner donnait peu de leçons en dehors de ses cours, et le
+professeur qu'il désignait était invariablement Stamaty, à qui peu
+d'années créèrent une des belles clientèles de Paris.
+
+Le jeune maître reçut aussi les précieux conseils de Benoist et de
+Reicha pour l'harmonie, le contre-point et l'orgue. Pendant un séjour de
+quelques mois à Leipsick, il se lia avec Schumann et Mendelssohn et
+reçut de ce dernier des leçons de haute composition. La nostalgie du
+pays, l'appel de nombreux élèves, interrompirent ce voyage en Allemagne,
+qui n'était pas une simple fantaisie de touriste, mais une véritable
+excursion artistique pour étudier sur place les grands maîtres de
+l'harmonie, s'imprégner de leur foi vivace et revenir fortifié ainsi
+pour les grandes luttes. Mais, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire
+en Allemagne, Stamaty l'accomplit en France avec une résolution et une
+persévérance qui firent de lui un virtuose érudit, sachant interpréter
+les maîtres anciens et modernes dans le style spécial qui convient à
+chaque époque et à chaque école.
+
+Érudition d'autant plus méritoire que, soit excès de travail,
+surexcitation du système nerveux, soit cause morbide spéciale, la santé
+de Stamaty fut, dès l'âge de dix-neuf ans, plusieurs fois éprouvée par
+de longues et violentes crises de rhumatismes articulaires. Cet artiste
+de vocation, si amoureux de son art, se trouvait alors condamné à un
+repos absolu, tout travail lui était interdit pendant de longues
+semaines; mais, ces douloureuses épreuves passées, il revenait à ses
+études avec un redoublement d'énergie.
+
+En mars 1835, C. Stamaty se produisit comme compositeur et virtuose dans
+un concert où il exécuta son concerto de piano (op. 2). Ce morceau, d'un
+style élevé et correct, affirmait la science du jeune maître. Cet
+heureux début acheva d'établir sa réputation, et il devint le professeur
+de prédilection des nombreux adeptes de l'école Kalkbrenner. Ajoutons
+qu'il réunissait toutes les qualités propres à inspirer la confiance des
+mères de famille: distinction, réserve, talent correct et pur; il
+parlait peu et exigeait beaucoup; enfin il avait dans toutes ses
+manières comme un reflet de puritanisme, gardant cette tenue sévère que
+conservent indéfiniment les personnes pieuses ou élevées dans les
+établissements religieux.
+
+A partir de cette époque. C. Stamaty produisit, chaque année, des
+compositions spéciales pour piano qu'il exécutait dans ses concerts à
+côté des œuvres de ses maîtres préférés. La nombreuse clientèle du
+jeune professeur affluait à ces belles séances musicales autant par
+sympathie pour le talent du maître que pour s'associer à la pensée
+charitable qui le guidait: Stamaty donnait la plupart de ses auditions
+au profit d'œuvres de bienfaisance et plus spécialement de l'œuvre
+de Saint-Vincent-de-Paul, dont il était un des membres actifs et
+dévoués.
+
+En 1846, Stamaty eut la douleur de perdre sa mère. Fils tendre et
+respectueux, il fut vivement frappé de cette mort inattendue. Renonçant
+pendant quelque temps à toute occupation artistique, il se rendit à Rome
+et y séjourna une année entière. Cette période de recueillement loin du
+bruit de la vie mondaine lui rendit un peu de calme, tout en lui
+laissant un fonds de tristesse et de mélancolie que plus tard les joies
+de la famille vinrent adoucir.
+
+En 1848, Stamaty associait à son existence une compagne aimante et
+dévouée, qui, sans être artiste, comprenait l'art et sut en transmettre
+le goût élevé à ses enfants. Le talent si fin, si délicat de Mlle
+Nanine Stamaty en est un charmant témoignage.
+
+La réputation du compositeur grandissait. Sa haute notoriété, sa
+parfaite honorabilité le désignaient pour la Légion d'honneur. Cette
+marque de haute distinction lui fut accordée en 1862. Les
+pianistes-professeurs étaient à l'ordre du jour: la même année, je
+recevais la même distinction; en 1861, Ravina avait été nommé
+chevalier; en 1863, c'était le tour de mon collègue et ami Félix Le
+Couppey.
+
+Camille Stamaty était un pianiste de style, mais non un virtuose
+transcendant, à l'exécution chaude, colorée, brillante. Il reflétait
+dans une tonalité un peu effacée les belles qualités de Kalkbrenner,
+sans en rendre tout à fait l'expression communicative, les audaces
+heureuses. En revanche, comme compositeur, Stamaty a été le représentant
+le plus autorisé de l'enseignement de Kalkbrenner, le continuateur de sa
+méthode si parfaite au point de vue du mécanisme, de l'indépendance des
+doigts et de l'irréprochable égalité du jeu.
+
+Un grand nombre d'artistes éminents ont reçu de lui les traditions de
+cette belle école. Deux noms priment les autres: Gottschalk et
+Saint-Saëns. Le maître qui a su diriger l'éducation musicale de ces
+compositeurs célèbres, prend place au rang des plus habiles. Ajoutons
+que Stamaty sut conserver à ses élèves le cachet personnel qui
+caractérise le talent de chacun d'eux: qualité rare, et, au fond, le
+grand art du professorat. Combien de maîtres substituent leur sentiment
+à celui du disciple, et n'en font qu'un décalque plus ou moins fidèle de
+leur propre talent!
+
+Stamaty avait une nombreuse clientèle dans les deux faubourgs
+aristocratiques, Saint-Germain et Saint-Honoré. On appréciait en lui le
+savoir et le talent de l'artiste, la réserve et la fermeté du maître, la
+distinction parfaite, la vie exemplaire du galant homme. Stamaty était
+un chef de famille modèle; ce qui achevait de lui attirer les
+sympathies générales, c'était l'affirmation sincère de sa foi catholique
+par la pratique de tous les devoirs du chrétien.
+
+Nature austère, Stamaty a vécu dans la tourmente parisienne un peu comme
+Mme Farrenc, dont il partageait les convictions arrêtées, la
+prédilection pour les maîtres anciens, l'antipathie contre le
+maniérisme, le pathétique et le genre expressif trop accusé. On peut
+dire que chez lui le physique et le moral étaient en harmonie. La
+physionomie n'offrait aucune particularité saillante, aucun trait
+anormal, comme souvent on se plaît à en rencontrer chez les artistes en
+renom.
+
+L'ovale allongée de la figure encadrée de favoris soyeux présentait des
+lignes régulières, des contours bien dessinés. Le nez fin, la bouche
+souriante, le front découvert donnaient un ensemble distingué. Le regard
+un peu clignotant semblait parfois caustique et moqueur; il n'en était
+rien pourtant: Stamaty avait en horreur l'ironie et la médisance. Sans
+entrer dans l'analyse minutieuse de l'œuvre entier du compositeur,
+nous dirons que ce maître de talent a pris une place à part dans le
+genre tout spécial des études de piano. _Le Rythme des doigts_ est le
+traité de mécanisme le plus complet, le mieux raisonné, le plus logique
+que nous connaissions. La mesure, l'indépendance des doigts,
+l'accentuation y sont étudiées sous toutes les formes, avec les
+combinaisons les plus variées. Les _Études progressives_, chant et
+mécanisme (op. 37, 39), offrent aux élèves des recueils importants de
+pièces caractéristiques où l'accentuation, la vélocité, la bravoure
+sont traitées progressivement, avec un soin méthodique et une rare
+ingéniosité.
+
+_Les Études concertantes_ (op. 46 et 47), deux cahiers qu'on peut
+étudier simultanément avec les œuvres précédentes, font grand honneur
+à la science harmonique et à l'inspiration mélodique de leur auteur;
+dans ses _Esquisses_ (op 17) et ses _Études pittoresques_ (op. 21)
+Camille Stamaty affirme aussi son mérite dans l'étude de genre
+proprement dite. Enfin ses six _Études caractéristiques sur Obéron_ et
+ses douze transcriptions _Souvenir du Conservatoire_ forment un ensemble
+de dix-huit grandes études de style qui complètent, par la mise en
+œuvre au piano des chefs-d'œuvre dramatiques et symphoniques,
+l'enseignement profond et rationnel de Stamaty.
+
+Mentionnons encore deux sonates pour piano seul, en _fa_ mineur et _ut_
+mineur, un trio (op. 12), d'une excellente facture, le concerto (op. 2),
+enfin la célèbre transcription _Plaisir d'amour_, la Promenade sur
+l'eau, une Gigue Ecossaise, une Sicilienne dans le style ancien, la
+Marche Hongroise, la Petite Fileuse, la Valse des Oiseaux, la Valse des
+Étoiles, plusieurs fantaisies et variations sur des airs d'opéra. Tout
+cet œuvre a été apprécié, du vivant même de Stamaty, par des juges
+impartiaux, Berlioz, d'Ortigue, Monnais, qui tous ont rendu justice aux
+qualités pratiques, à la belle et noble inspiration de la plupart de ces
+compositions.
+
+On voit d'après cette rapide nomenclature, que les exigences de
+l'enseignement n'avaient pas éteint chez Stamaty cette fièvre de
+production que tous les artistes d'imagination conservent jusqu'à la
+dernière heure. Pour eux, en effet, le professorat n'est pas seulement
+une carrière honorable, mais un apostolat, une mission où le maître est
+tenu lui-même de tendre toujours vers un idéal supérieur. Stamaty avait
+au plus haut degré cette volonté artistique indispensable aux maîtres
+qui veulent fonder une école. Il a conservé cette précieuse qualité
+jusqu'à sa mort prématurée, le 19 avril 1870. Aussi tous ceux qui l'ont
+connu gardent-ils le souvenir de sa noblesse de cœur, de l'élévation
+de son esprit, en même temps que de la droiture de son jugement. Sa vie
+digne et si bien remplie est un grand exemple, et son nom respecté doit
+prendre place à côté de ceux qui ont honoré l'art par la vertu et le
+talent.
+
+
+
+
+XXIII
+
+FERDINAND HILLER
+
+
+«L'art se meurt, l'art est perdu», répètent sur tous les tons les
+esprits chagrins, la critique misanthrope. «On ne sait plus penser, on
+ne sait plus écrire, le réalisme de parti pris obscurcit l'imagination
+des artistes, étouffe dans leur germe les plus riches organisations.»
+Voilà le thème favori, mais peu varié des pessimistes, que des regrets,
+justifiables sans doute, mais trop exclusifs, une contemplation
+absorbante du passé rendent aveugles et injustes pour les belles
+productions modernes. Le travail de création qui s'accomplit de nos
+jours ne dénote-t-il pas au contraire une puissance d'action dont le
+spectacle doit nous consoler de bien des tristesses?
+
+Le nombre des musiciens passionnés pour le grand art et fidèles à ses
+pures traditions est resté considérable; les erreurs de ceux qui
+s'égarent à la recherche de subtilités puériles en choisissant leur
+idéal en dehors du vrai, ne font que mieux ressortir la persévérance de
+ce groupe vaillant. Nous en fournissons une preuve éloquente en
+inscrivant le nom de Ferdinand Hiller sur cette liste de virtuoses
+célèbres qui maintiennent la continuité de la chaîne en reliant les
+gloires du passé aux promesses de l'avenir.
+
+Vapereau et Fétis donnent pour patrie à Ferdinand Hiller
+Francfort-sur-le-Mein, et fixent la date de sa naissance au 24 octobre
+1811. Une de mes élèves, Mme Rattier, qui a publié un intéressant
+ouvrage biographique (_Études sur la musique et les musiciens_), indique
+comme date 1812, et comme lieu de naissance Wendischossig. Quoi qu'il en
+soit de ces deux indications, le fait certain est que F. Hiller
+appartient à cette grande famille israélite qui a poussé des racines si
+vivaces dans le monde artistique. Ses études musicales, commencées par
+les soins de sa mère, furent ensuite confiées à des maîtres habiles,
+parmi lesquels l'excellent professeur Aloys Schmitt. Hiller, comme la
+plupart des pianistes célèbres, fut virtuose précoce, et, dès l'âge de
+dix ans, se produisit dans les concerts; mais ses parents eurent la
+sagesse de ne pas exploiter le talent naissant de leur fils. F. Hiller
+mena de front ses études littéraires et musicales; puis il se rendit à
+Weimar, le paradis artistique de l'Allemagne.
+
+Élève de prédilection de Hummel, ce fut là que F. Hiller s'imprégna des
+hautes connaissances musicales et des merveilleuses qualités
+d'improvisation de ce maître illustre. Aucun artiste contemporain ne
+possède au même degré qu'Hiller le grand style, les traditions de cette
+école remarquable entre toutes par sa belle entente de la sonorité, le
+brillant et le fini des traits, la manière large et tout à fait vocale
+de faire chanter l'instrument.
+
+Vers 1828, Hiller vint se fixer à Paris, où il resta sept ans,
+travaillant sans relâche, se produisant comme virtuose et compositeur,
+trouvant chez nous cet accueil sympathique dont Rosenhain, Moschelès,
+Chopin, Heller ont eu tant de témoignages, cette réception cordiale,
+chaleureuse que la société parisienne accorde si généreusement aux
+artistes étrangers, quand elle leur reconnaît une valeur réelle, une
+individualité accusée et la volonté de s'associer sincèrement, sans
+parti pris d'hostilité, au progrès de la science et de l'art. F. Hiller
+devint, dès son arrivée, un des maîtres les plus recherchés et l'ami des
+artistes éminents qui jouissaient déjà de la faveur publique;
+Kalkbrenner, Liszt, Herz, plus tard Chopin et Alkan, devinrent ses
+intimes et ses partenaires dans l'exécution des compositions à deux
+pianos ou à quatre mains.
+
+Hiller a professé quelque temps à l'école Choron, où je devais, dans le
+principe, entrer comme élève; mais, absorbé par la composition et ses
+études de virtuosité, il donnait fort peu de leçons; sa famille lui
+avait fait une position indépendante qui lui laissait toute liberté
+d'action. Dans les deux hivers de 1830 et 1831, il s'affirma comme
+compositeur: une suite de concerts donnés au Conservatoire et des
+séances de musique de chambre lui permirent de produire deux symphonies,
+deux concertos, une ouverture pour le _Faust_ de Gœthe, un chœur,
+deux quatuors pour instruments à cordes et piano. Ces premières
+œuvres, marquant nettement les hautes tendances du compositeur, lui
+conquirent la sympathie de Cherubini, peu prodigue de compliments, mais
+dont l'esprit droit, juste, ferme, le jugement sûr avait une si grande
+autorité. Dès cette époque, Hiller fut un des rares privilégiés admis
+dans l'intimité de l'infatigable travailleur, amoureux de la forme, qui
+s'appliquait encore, dans sa verte vieillesse, à faire disparaître de
+ses partitions les incorrections que lui seul était capable d'y
+reconnaître.
+
+Compositeur de premier ordre, savant musicien, Hiller est de plus, comme
+son maître Hummel, un virtuose transcendant, un improvisateur de grand
+style. Peu de pianistes possèdent cette belle, grasse et profonde
+sonorité qui fait du piano un instrument chantant, un orchestre en
+miniature aux timbres variés. Rendre la touche sensible, la faire parler
+sous l'action pénétrante des doigts, voilà réellement l'art de jouer du
+piano. Cette méthode, à la fois simple et rationnelle, qui exclut les
+mouvements inutiles et demande à la seule pression manuelle toutes les
+nuances de tact et de sonorité, Hiller la possède au suprême degré. Ses
+doigts souples et agiles pétrissent le clavier, le rendent docile,
+malléable, apte à produire tous les effets, sans recours aux attaques
+violentes, à la gymnastique exubérante des virtuoses excentriques qui
+brutalisent le piano sans raison. Hiller reste ainsi l'un des rares et
+des plus célèbres représentants de la belle école de Clementi, de
+Hummel, de Cramer et de Moschelès, école qui a su condenser les
+qualités diverses des maîtres du clavecin et du piano, réunir dans une
+synthèse admirable tous les progrès accomplis et tous les
+perfectionnements consacrés par l'usage.
+
+J'ai plusieurs fois entendu Hiller, dans les soirées intimes de Rossini,
+plusieurs fois également aux concerts invités des salles Érard et
+Pleyel; j'ai pu apprécier sa belle exécution, son style noble et simple.
+Il commande à la sonorité avec un tact parfait, et sait, suivant le
+caractère de la phrase, la contexture des traits, varier le toucher,
+tirer des effets harmonieux ou puissants, donner l'accent et le
+mouvement; il possède cet art merveilleux des nuances vocales, des
+timbres de l'orchestre, qui appartient exclusivement aux virtuoses
+symphonistes, sous-entendant toujours les voix ou les instruments dans
+les œuvres plus spécialement écrites pour le piano. Les sonates de
+Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, Schubert, Schumann, Mendelssohn visent
+l'orchestre dans leurs principaux effets et la majeure partie des
+détails. Notre regretté ami et élève Georges Bizet jouait du piano comme
+Hummel, Hiller, Chopin, avec cette exquise perfection et ce tact
+particulier aux virtuoses, maîtres dans l'art du chant.
+
+La grande supériorité d'Hiller s'affirmait surtout dans les œuvres
+concertantes, dans cette musique dite de chambre, au répertoire si
+varié, qui renferme des trésors inépuisables pour les artistes. Hiller
+avait dans la tête et sous les doigts d'admirables spécimens de tous les
+maîtres, et sa vaste érudition n'était comparable qu'à sa grande
+simplicité, qualité rare par ce temps de montre et de charlatanisme.
+J'ai aussi gardé un précieux souvenir des improvisations d'Hiller. Les
+musiciens de mon âge qui ont eu comme moi, de 1832 à 1840, la bonne
+fortune d'assister aux séances de musique de chambre données par Baillot
+dans les salons de l'ancienne maison Pleyel, n'ont pu oublier quelle
+perfection ce grand artiste, si vaillamment secondé par ses amis, ses
+élèves, ses émules, Vidal, Sauzay, Norblin père, Vaslin, apportait à
+l'exécution des chefs-d'œuvre concertants. Ferdinand Hiller participa
+plusieurs fois à l'interprétation de ces œuvres magistrales.
+L'expression de son style sobre et pur se fondait merveilleusement dans
+l'ensemble de ce quatuor dont Baillot était l'âme, le poète inspiré.
+Mais cette admiration rétrospective ne doit pas nous rendre injuste pour
+le présent; les belles traditions se sont conservées; ajoutons même que
+le culte tout particulier de l'art concertant compte un plus grand
+nombre de fidèles.
+
+Plusieurs sociétés de quatuors ont pris à cœur d'initier leurs
+auditeurs aux œuvres des différentes écoles et des diverses époques;
+les dernières compositions de Beethoven, de Schubert et de Schumann ont
+de nos jours d'admirables interprètes qui se vouent de préférence à la
+vulgarisation de ces compositions encore peu connues, mais vivement
+appréciées par les dilettantes. Alard, Maurin, Armingaud, Massart,
+Dancla, Sauzay, Marsick, Léonard, Sivori, Franchomme, Jacquart, Rabaud,
+Lebouc, Delsart, Planté, Diémer, Fissot, Delahaye, tant d'autres encore
+sans oublier les noms célèbres de Saint-Saëns, Rubinstein, Ritter,
+Jaell, etc., ont consacré leur science et leur virtuosité à suivre les
+exemples de leurs illustres devanciers et, comme eux, se sont faits les
+ardents propagateurs de la musique de chambre.
+
+En 1836, Hiller a quitté la France pour retourner dans sa ville natale
+et y prendre la direction d'une académie de chant devenue célèbre.
+L'année suivante, dans un voyage en Italie, il fit représenter à Milan
+son opéra de _Romilda_; de retour à Leipsick, il y donna un grand
+oratorio, _la Destruction de Jérusalem_, qui excita l'enthousiasme.
+Cette belle et large composition de grand style fut exécutée dans toutes
+les villes importantes de l'Allemagne et classée à côté des œuvres
+religieuses et bibliques de Mendelssohn. Lors d'un second voyage fait en
+Italie, Hiller se maria à Florence et séjourna quelque temps à Rome, où
+il se lia avec le savant abbé Baini, très familier, dit Fétis, avec le
+style religieux de l'ancienne école. Enfin, renonçant à ses
+pérégrinations, il dirigea pendant deux ans les sociétés chorales et
+instrumentales de Leipsick et de Dresde, puis accepta la direction de
+l'académie musicale de Dusseldorf.
+
+En 1851, Hiller s'est fixé à Cologne, où il avait été appelé comme
+maître de chapelle et aussi pour organiser et diriger un conservatoire
+de musique.
+
+Hiller, par la grande notoriété de son nom, son savoir incontesté, sa
+science profonde, avait toutes les qualités nécessaires pour mener à
+bien cette mission; de plus, il sut grouper autour de lui des maîtres
+habiles, des virtuoses émérites, tout en se réservant l'enseignement des
+classes supérieures de composition, de musique d'ensemble et la haute
+direction de l'école qu'il avait créée.
+
+Ajoutons qu'Hiller joint à ses connaissances multiples de toutes les
+branches de l'art musical une rare habileté de chef d'orchestre[5]. Son
+érudition, son entente parfaite de l'instrumentation, des effets
+particuliers à obtenir des masses chorales, son goût irréprochable, son
+sang-froid, en font un chef d'orchestre hors ligne. Aussi a-t-il été
+choisi pour diriger toutes les grandes fêtes musicales de Bonn,
+Leipsick, Dresde, Munich, Dusseldorff, Cologne, etc.
+
+Hiller, en fixant sa résidence à Cologne, n'avait pas dit adieu à la
+France, à Paris, qu'il aime et où il a laissé de durables souvenirs, des
+amitiés vivaces. En 1853, 1855, et peu de temps avant la guerre de 1870,
+nous avons eu plusieurs fois le plaisir de rencontrer Hiller chez celui
+que Meyerbeer appelait «Jupiter Rossini», dieu de l'Olympe qui se
+plaisait à descendre des hautes régions pour s'humaniser avec les
+représentants de la jeune école, se disant pianiste de 3e ordre et
+auditeur à ma classe du Conservatoire. Planté, Diémer, Delahaye,
+Lavignac et mon fils interprétaient à tour de rôle les petites
+merveilles musicales échappées à sa plume féconde et écrites
+spécialement pour le piano: _le Cauchemar_,--_les Mendiants_,--_Préludes
+de l'avenir_, et cent autres facéties d'un maître de génie qui mettait
+sa griffe sur les petites choses comme sur les grandes.
+
+Des musiciens plus sévères qu'autorisés reprochent à Hiller de
+tourmenter sa mélodie, d'être plus fantaisiste qu'original, de ne pas
+posséder un style assez déterminé; une manière vraiment personnelle. Ce
+jugement nous semble loin d'être impartial. Pour nous, les œuvres
+chorales et orchestrales de Hiller, cantates, psaumes, oratorios,
+symphonies, ouvertures, musique de chambre et sonates, sont des
+œuvres de grand mérite, d'une forte individualité, où l'on sent le
+tempérament énergique d'un maître, et cela non-seulement par le choix
+des idées, mais aussi par la belle facture et le développement
+proportionnel donné aux pensées principales.
+
+Dans ses opéras et compositions dramatiques, Hiller n'a pas toujours
+atteint la même supériorité, partageant ainsi le sort du plus grand
+nombre des symphonistes; il faut cependant lui reconnaître, malgré ses
+succès d'estime ou insuccès de théâtre, une grande habileté dans l'art
+d'écrire pour les voix, une parfaite connaissance des ensembles et un
+véritable sentiment scénique.
+
+L'œuvre de Hiller est considérable et des plus variés: 3 grands
+opéras, 4 oratorios, des ouvertures, des chœurs, des cantates,
+compositions de haut style qui affirment, avec la flexibilité de son
+talent, l'élévation idéale de ses aspirations. Leur fortune inégale
+n'atteint pas leur valeur, la popularité, le succès étant souvent
+tardifs, la justice ne venant souvent pour les maîtres qui ont ouvert
+des voies nouvelles que dans l'exaltation de la mort.
+
+Hiller a écrit plusieurs beaux concertos, des trios pour piano, violon
+et basse, un nombre important de quatuors, six recueils d'études de
+différents degrés de force pour le piano, pour le violon, des études
+rythmiques, des caprices dédiés à Chopin et vingt-cinq études de
+difficulté transcendante[6] dédiées à Meyerbeer, des fantaisies, rondos,
+thèmes variés et grand nombre de _pièces caractéristiques_ dans le style
+des maîtres anciens, et aussi des romantiques modernes: danse des fées,
+danse des gnomes, le chant des fantômes, _Ghazel_, _Guitare_, _Gavotte_,
+_Sarabande_, caprice fantastique, _All' antico_, impromptu si finement
+interprété par Mme Montigny-Remaury.
+
+A l'exemple de Schumann et Stephen Heller, F. Hiller n'a pas dédaigné
+les jeunes pianistes. Il a écrit à leur intention de charmantes pièces
+faciles sous ce titre: _Après l'étude_.
+
+F. Hiller a dépassé la soixantaine, mais il est resté ardent, actif,
+comme au temps de sa jeunesse. Professeur de composition, directeur du
+Conservatoire de Cologne, chef d'orchestre des solennités musicales dont
+il est l'ardent promoteur, il demeure au poste de combat, luttant pour
+la bonne cause, la vraie musique, les pures traditions. Il a du reste
+plus d'une fois défendu, avec sa plume vaillante et finement taillée,
+les questions controversées d'esthétique, et il fait, à ses heures, de
+la critique musicale, en y portant le tact, l'habileté, la conviction
+d'un habile écrivain et d'un grand artiste.
+
+Il nous sera facile d'esquisser le portrait physique de notre célèbre
+confrère. Nous avons, malgré l'absence prolongée et la séparation causée
+par les douloureuses péripéties d'une guerre néfaste, gardé un fidèle
+souvenir du virtuose qui a été si longtemps l'hôte de la France. Hiller
+est de taille moyenne et de forte corpulence; sa tête énergique, aux
+traits bien accusés, affirme une volonté persistante, le front découvert
+et proéminent est celui d'un penseur, le regard ferme, pénétrant,
+indique clairement la vivacité de l'esprit. Nous souhaitons de grand
+cœur une prolongation de carrière au musicien illustre que nous avons
+assez connu pour apprécier sa valeur, au maître éminent, resté, nous en
+sommes certain, l'ami sincère de la France, malgré les événements cruels
+qui ont séparé deux grands pays faits pour s'unir et vivre en frères
+dans le monde idéal de l'harmonie, la religion universelle du beau, du
+grand et du juste.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LOUIS ADAM
+
+
+Le nom de Louis Adam mérite de figurer parmi ceux des pianistes
+célèbres, sinon au premier rang,--celui des créateurs et des grands
+chefs d'école,--du moins à la place honorable et dans la catégorie
+particulièrement intéressante des maîtres dont l'enseignement rationnel
+et méthodique a exercé une salutaire influence sur les progrès de l'art
+français. Titre modeste aux yeux des contemporains, mais dont la valeur
+s'accroît avec le temps et qui devient la plus sûre recommandation
+auprès de l'histoire, la marque des réputations durables. Sans exalter
+outre mesure la mission des professeurs, on peut dire qu'elle dépasse de
+beaucoup l'action des virtuoses sur la perfection du goût. Il arrive
+d'être habile virtuose, de charmer, d'éblouir, sans avoir le sentiment
+exact, parfois même sans posséder la conscience bien nette des effets
+obtenus et surtout de leurs causes: signe trop fréquent d'une
+organisation anti-professorale. La plupart des pianistes célèbres,--ceux
+du moins dont le nom a survécu, adopté pour ainsi dire par la
+postérité,--ont été des compositeurs de mérite et des maîtres habiles;
+mais un certain nombre de grands virtuoses sont restés de purs
+spécialistes, sans vocation prononcée pour l'enseignement.
+
+Ces exceptions fâcheuses font de plusieurs noms autant de météores dans
+l'histoire de l'art, autant de points lumineux mais isolés; elles
+rendent plus précieuse la mémoire des artistes complets qui ont su
+réunir toutes les qualités nécessaires à l'enseignement transcendant:
+qualités d'érudition multiple et de science profonde embrassant tant de
+questions variées, les principes du chant, pour savoir comment le son
+peut se moduler et doit être conduit, l'harmonie pour les analyses des
+œuvres enseignées, l'explication des nuances indiquées, la
+justification de la prédominance des notes mélodiques ou harmoniques,
+leur importance et leur valeur dans le discours musical; qualités de
+virtuosité, pour que le maître puisse joindre l'exemple au précepte;
+qualités de vocation, pour qu'il voie dans le travail patient des leçons
+une véritable mission, ennoblie par son but. Ce rare ensemble de dons
+innés et de qualités acquises, aucun maître ne l'a plus complètement
+réalisé que Louis Adam. Une mémoire aimée, des traditions utiles, un
+sillon laborieusement tracé, mais profond, voilà ce qu'a laissé derrière
+lui ce doyen de l'enseignement: patrimoine de gloire dont il convient de
+mettre la richesse solide en parallèle avec l'éclat passager des
+réputations de «purs» virtuoses, brillamment acclamées, oubliées plus
+vite.
+
+Adam (Louis) est né le 3 décembre 1758, à Miettersbeltz (Bas-Rhin);
+d'après Fétis, une autre biographie donne pour date 1760. Il reçut les
+premières notions musicales et les principes élémentaires du clavecin
+d'un parent, amateur distingué, et aussi de Hepp, un des bons organistes
+de Strasbourg. Passionné pour l'étude, il apprit seul le violon et la
+harpe. Quant à son éducation supérieure, il la puisa surtout dans la
+lecture et l'analyse raisonnée des œuvres des grands clavecinistes.
+Aucune biographie ne mentionne le nom de son professeur d'harmonie, et
+pourtant à dix-sept ans Louis Adam s'était déjà essayé avec succès dans
+plusieurs compositions instrumentales de réelle valeur.
+
+En 1796, il quittait l'Alsace pour se produire à Paris comme compositeur
+et virtuose. Il eut la bonne fortune de faire entendre aux Concerts
+spirituels, alors très en vogue, deux symphonies pour piano, harpe et
+violon. Ce genre de pièces concertantes, qui avait tout l'attrait de la
+nouveauté, produisit un grand effet et commença la réputation du jeune
+maître. Les succès du professeur furent aussi incontestables dès le
+début: Louis Adam vit préférer ses leçons à celles des pianistes les
+plus célèbres, grâce à l'alliance d'un profond savoir et d'une parfaite
+éducation, ensemble toujours si nécessaire et alors trop rare.
+
+En 1798, Louis Adam était nommé professeur de piano à l'École nationale
+de musique. Il devait y continuer son enseignement pendant quarante-cinq
+ans. C'était déjà, pendant ma jeunesse, un nom vénéré que celui du doyen
+des professeurs du Conservatoire; deux fils ajoutaient encore à son
+éclat: l'un dessinateur habile, l'autre, Adolphe Adam, l'émule d'Auber,
+presque son rival dans ces œuvres spirituelles, à la fois distinguées
+et populaires, qui s'appellent _le Chalet_, _le Postillon de Lonjumeau_,
+_le Brasseur de Preston_, _Si j'étais roi_, _les Pantins de Violette_,
+etc. Pendant que les fils affirmaient ainsi leur talent dans des genres
+divers, mais également artistiques, le père se consacrait avec une rare
+ardeur de dévouement à sa classe de piano du Conservatoire, y maintenant
+les grandes traditions, l'étude approfondie, l'analyse raisonnée des
+maîtres anciens qui l'avaient formé lui-même: Bach, Hændel, Scarlatti,
+Haydn, Mozart et Clementi. Ces saines doctrines de style et de
+virtuosité, non content de les répandre, il les consignait aussi dans sa
+belle Méthode, spécialement écrite pour le Conservatoire, code musical
+que l'on pourrait encore appeler l'art de jouer du piano, malgré
+soixante ans écoulés depuis sa publication.
+
+Plus d'un demi-siècle, Louis Adam a formé plusieurs générations
+d'artistes: il a dirigé, de 1797 à 1818, une classe d'hommes; de 1818 à
+1843, la classe des jeunes filles. A cette époque, l'enseignement du
+piano n'avait pas encore pris le développement extraordinaire qu'il a de
+nos jours: deux classes élémentaires pour les chanteurs et les
+harmonistes, et deux préparatoires de second degré, tenues par d'anciens
+premiers prix; puis les deux classes supérieures dirigées par Louis Adam
+et Zimmerman; cet ensemble suffisait aux exigences de l'enseignement.
+
+Louis Adam a compté parmi ses élèves-hommes: F. Kalkbrenner, Chaulieu,
+Henri Lemoine, Hérold; parmi ses élèves-femmes: Mmes Beck, Renaud
+d'Allen, Bresson, Coche, Delsarte, Vierling, Wartel, Massart. Mme
+Massart, qui a été aussi pendant dix ans une de mes élèves, dirige
+maintenant au Conservatoire cette même classe de Louis Adam, continuée
+avec tant d'éclat par Henri Herz.
+
+Signalons à ce propos l'extension considérable donnée depuis trente ans
+à l'enseignement du piano. On a successivement augmenté le nombre des
+professeurs: les classes du deuxième degré ont actuellement pour
+maîtres: Mmes Rety, Chêne, Tarpet, pour les femmes; Descombes et
+Anthiome, pour les hommes. Les classes supérieures de piano (hommes) ont
+pour professeurs G. Mathias, le successeur de Laurent, et moi-même, qui
+ai repris, en 1848, la classe de mon maître Zimmerman. Les classes de
+femmes (premier degré) ont actuellement pour titulaires Mme Massart,
+MM. Félix Le Couppey et Delaborde; au total dix classes de piano, cinq
+professeurs pour l'enseignement préparatoire, et cinq pour
+l'enseignement supérieur, cent cinquante élèves pianistes, sans compter
+les auditeurs. Quant à l'enseignement spécial des chanteurs et
+harmonistes, il a disparu, car il y a deux enseignements distincts,
+harmonie et accompagnement parles pianistes, harmonie seule pour les
+instrumentistes qui ne peuvent accompagner la basse chiffrée et la
+partition.
+
+Bienveillant et serviable avec ses jeunes collègues, Louis Adam ne
+manquait jamais une occasion de leur être utile. Il m'a témoigné, dans
+certaines circonstances, un bon vouloir et une affection d'autant plus
+méritoires que je n'avais pas été formé à son enseignement; mais
+recommandé souvent à ses élèves comme répétiteur, j'ai pu en constater
+par moi-même la haute et sérieuse valeur.
+
+L'œuvre qui gardera le plus longtemps l'empreinte de Louis Adam et
+rendra son souvenir présent à toutes les générations de pianistes,
+c'est, sans contredit, la Grande Méthode théorique et pratique de piano
+faite pour le Conservatoire. Cet important ouvrage, qui résume d'une
+façon si claire et si complète le savoir et l'expérience du célèbre
+professeur, reste, quoique publiée depuis soixante ans, un des cours les
+mieux ordonnés qui aient trait à l'enseignement du piano. Les élèves y
+trouvent non-seulement les préceptes et les conseils qui doivent guider
+leurs études, de très nombreuses formules de mécanisme, un choix gradué
+de pièces des maîtres, mais encore d'excellents préceptes de doigté,
+posant les règles générales et les exceptions. La sonorité, l'expression
+et le style, ont également des chapitres spéciaux d'un grand intérêt.
+Les dernières pages de cette belle méthode, aujourd'hui la propriété des
+éditeurs du _Ménestrel_, sont consacrées à un résumé succinct des
+connaissances que doit posséder un pianiste, bon musicien, harmoniste,
+accompagnateur.
+
+Louis Adam a également écrit plusieurs sonates, en recueil ou séparées.
+Ces œuvres sont d'un excellent travail et participent d'Emmanuel
+Bach, de Clementi et de Dusseck; M. Achille Lemoine les a conservées sur
+son catalogue, ainsi que les variations sur l'air populaire du _Roi
+Dagobert_. Ce thème varié a obtenu une vogue égale à celle des
+variations sur le _Clair de lune_, de Chaulieu, Hérold et Moschelès; et
+des célèbres variations de Mozart sur _Ah! vous dirai-je, maman_.
+
+Louis Adam, comme plus tard son fils Adolphe Adam, le brillant
+compositeur, le spirituel écrivain, n'a pas été heureux dans la gestion
+de sa modeste fortune. Les artistes hommes d'affaires sont de rares
+exceptions. En 1827, Louis Adam, qui avait passé le cap de la soixante,
+crut faire un heureux placement en achetant un immeuble dont il payait
+les deux tiers. Survint la Révolution de 1830, qui fit déserter la
+noblesse et la haute finance. Beaucoup d'artistes durent s'expatrier et
+chercher à l'étranger de nouvelles ressources. Perdant pendant plusieurs
+années sa riche clientèle et ce revenu de ses économies improductives,
+Louis Adam se vit dans l'impossibilité de payer les échéances de son
+acquisition, et dut la revendre à perte, c'est-à-dire en sacrifiant le
+fruit de quarante années de travail.
+
+Le vaillant artiste, pour faire honneur à sa signature, renonça au repos
+et se remit courageusement à l'œuvre. Plus tard, Adolphe Adam, en
+s'improvisant fondateur et directeur du Théâtre-Lyrique, engloutit aussi
+100,000 francs d'économies, puis abandonna ses droits d'auteur pour
+désintéresser ses créanciers. Les directeurs de théâtres ne suivent pas
+tous cet exemple de probité rigide. Combien, au contraire, tout en
+ruinant leurs actionnaires et leurs bailleurs de fonds, savent faire de
+brillantes fortunes!
+
+J'ai connu Louis Adam bien longtemps avant de devenir son très jeune
+collègue; en 1827, époque de mon admission au Conservatoire, le célèbre
+professeur avait déjà près de soixante-dix ans. Sa belle physionomie
+reflétait la bonté de son cœur; le regard d'une grande douceur, la
+bouche ouverte et souriante, les traits réguliers respiraient la
+sympathie et commandaient le respect. Suivant l'usage du temps, Louis
+Adam abritait sa calvitie d'une perruque épaisse; on ne s'était pas
+encore habitué à la vue des crânes dénudés, acceptée aujourd'hui même
+chez les jeunes gens. Rossini, dont la figure aux pures lignes de camée
+se fût si bien prêtée à la calvitie, avait une nombreuse collection de
+perruques où la progression de la pousse des cheveux était assez
+soigneusement observée pour faire illusion.
+
+En 1827, Louis Adam avait été fait chevalier de la Légion d'honneur. En
+1843, il prenait sa retraite de professeur au Conservatoire, il avait
+alors quatre-vingt-cinq ans. Nous avons eu la douleur de le perdre en
+1848, à quatre-vingt-dix ans. Cette longue carrière reste un grand
+exemple laissé à la famille artistique. Dans cette vie de travail et de
+dévouement, il y a eu des fatigues et des épreuves: ni défaillance, ni
+tache d'aucune espèce. Musicien de haute valeur, laborieux à l'excès,
+modeste pour son propre mérite, bienveillant pour ses émules et ses
+disciples, ayant l'esprit ouvert aux progrès de l'art, Louis Adam
+demeure une des figures les plus sympathiques et les plus hautes du
+professorat de la génération qui nous précède.
+
+
+
+
+XXV
+
+THÉODORE DŒLHER
+
+
+Il y a des noms d'artistes que la Providence semble avoir prédestinés au
+succès, voués à un avenir heureux et brillant, soigneusement préservés
+des épreuves pénibles. Pour ces favorisés du sort, il n'existe pas
+d'influence néfaste; ils ignorent toujours les dures leçons de
+l'adversité et même les obligations d'un travail opiniâtre; leur
+carrière offre une continuité de triomphes et une facilité de bonheur
+également sans mélange: Dœlher appartient à ce groupe d'artistes
+privilégiés, qui se sont élevés à la réputation, ont pris une place
+éminente dans le monde des virtuoses compositeurs, sans jamais connaître
+les tourments de la lutte pour l'existence matérielle, l'âpreté des
+critiques, l'agitation fiévreuse qu'amènent les insuccès et les
+rivalités jalouses.
+
+Théodore Dœlher est né à Naples le 20 avril 1814. Son père, chef de
+musique d'un régiment, lui donna les premières notions de lecture
+musicale, et lui fit commencer le piano dès l'âge de sept ans. Ses
+aptitudes spéciales et son heureuse organisation le firent progresser
+si rapidement, qu'il devint en quelques mois l'émule de sa sœur
+aînée, en avance sur lui de quelques années d'études. Benedict, le
+disciple favori de Weber, eut occasion d'entendre le jeune Dœlher
+pendant son séjour à Naples, et, charmé des dispositions extraordinaires
+de l'enfant, il accepta de diriger son éducation musicale. A treize ans,
+le maître produisit son élève dans un grand concert donné au théâtre du
+Fondo. La précoce virtuosité du pianiste charma l'auditoire; on
+reconnaissait déjà dans l'exécution de Dœlher les qualités
+distinctives qui devaient valoir plus tard tant de succès au virtuose
+formé: la grâce naturelle, le délicatesse, l'élégance. Le public lui fit
+un brillant accueil et prodigua les applaudissements à son début.
+
+Dœlher père et sa jeune famille résidèrent quelque temps dans la
+principauté de Lucques. Le talent de Théodore Dœlher inspira au duc
+régnant un bienveillant intérêt qui ne devait jamais se démentir. Mais,
+désireux de donner à son fils des maîtres en renom et une forte
+éducation musicale, le père du jeune virtuose quitta le service du
+prince et vint s'établir à Vienne, où il confia son fils à Charles
+Czerny, le professeur de piano le plus autorisé. Théodore Dœlher, en
+même temps que ces précieux conseils, recevait aussi les excellentes
+leçons d'harmonie et de composition de Sechter, savant théoricien,
+organiste et compositeur de mérite.
+
+Dœlher n'avait pas dix-huit ans lorsqu'il fut pensionné du duc de
+Lucques comme pianiste virtuose attaché à sa musique de chambre. Les
+petites principautés italiennes étaient alors pour les artistes de
+véritables oasis, où, libres des soucis de l'existence, ils pouvaient
+composer à loisir et essayer les forces de leur talent. Rome, Ferrare,
+Florence, Venise, Milan, ont été des sanctuaires de l'art avant de se
+transformer en préfectures ou en centres industriels. Le duc de Lucques
+prit, du reste, son pensionnaire en grande affection, et Dœlher fut
+souvent le compagnon du prince dans ses pérégrinations à travers
+l'Italie. Mais le désir de se produire sur un plus vaste théâtre,
+l'ambition de connaître les grands artistes étrangers, d'étudier leur
+style, de comparer les diverses écoles et d'en pénétrer les secrets,
+firent entreprendre au jeune maître un long voyage à travers l'Europe.
+L'Allemagne, la Hollande, le Danemark, la Belgique, la France,
+l'Angleterre furent successivement et à plusieurs reprises visités par
+le brillant et sympathique virtuose.
+
+Entre temps, Dœlher revenait passer quelques mois dans sa chère ville
+de Lucques, où il retrouvait un entourage d'amis dévoués et lettrés, le
+charme de la vie princière et aussi les loisirs nécessaires pour se
+perfectionner dans l'étude de son art. Le duc, toujours empressé de
+seconder les ambitions de son protégé, lui accordait de longs congés que
+Dœlher utilisait en donnant de nombreux concerts, prenant pour étapes
+Francfort, Leipsick, Hambourg, Copenhague, Berlin, Amsterdam,
+Rotterdam, La Haye, Utrecht, Liège, Gand, Anvers, Bruxelles, puis Paris
+et Londres, où un accueil chaleureux attendit toujours l'artiste
+distingué, le compositeur élégant et de bon goût.
+
+C'est en 1838 que se place l'arrivée de Dœlher à Paris. La réputation
+de Thalberg brillait alors de tout son éclat; ce célèbre pianiste venait
+de révolutionner l'art de jouer du piano, en faisant du clavier un
+instrument chantant, d'une sonorité puissante. Dœlher, qui n'avait
+pas les qualités toutes spéciales du maître viennois, mais possédait en
+revanche et au suprême degré la grâce et la délicatesse, eut l'habileté
+pratique et l'esprit de ne pas changer ses qualités individuelles, tout
+en s'appropriant plusieurs des procédés en vogue. Ce léger sacrifice
+fait au goût du jour n'altéra pas d'une façon sensible le caractère
+personnel du pianiste napolitain, et le virtuose sut conserver à son
+exécution une saveur à part. Dœlher se fit entendre à la Société des
+concerts du Conservatoire et y obtint un grand succès. Les salons et les
+cercles artistiques ne tardèrent pas à mettre en lumière ce nouveau
+talent; il eut le rare bonheur d'être adopté par tous ceux qui voulaient
+opposer une réputation naissante aux gloires déjà enviées de Thalberg,
+de Liszt et de Chopin; mais il en profita avec beaucoup de tact et de
+mesure, ne se posant en rival d'aucun de ses émules, n'ambitionnant
+aucune suprématie et se contentant d'être lui-même.
+
+Homme du meilleur ton, façonné par ses relations et sa jeunesse passée à
+la cour de Lucques, aux habitudes élégantes du grand monde, Dœlher
+était accueilli avec un affectueux empressement dans la haute
+aristocratie. Le charme pénétrant de son talent délicat et fin, de sa
+personne distinguée et réservée, lui valut de rapides conquêtes. Les
+chroniques du temps,--il y a déjà presque un demi-siècle!--racontent
+quelles sérieuses affections le jeune virtuose sut inspirer, quels liens
+le rattachèrent à des femmes célèbres par leur beauté et leur esprit.
+Ajoutons que Dœlher eut la suprême habileté des victoires modestes,
+maintenues dans le demi-jour; il sut triompher discrètement, sans aucun
+scandale qui affichât les noms prononcés tout bas ou plutôt murmurés.
+
+J'ai plusieurs fois entendu Dœlher dans les concerts publics et les
+soirées intimes. Son exécution élégante, correcte, spirituelle et
+charmante, manquait pourtant de puissance et d'entrain. Dœlher
+n'avait pas la sensibilité de Chopin, les audaces de Liszt, la sonorité
+de Thalberg, tout en participant de ces trois grands artistes et aussi
+de Henri Herz, pour lequel il professait un vif attachement. Il valait
+par des qualités moindres, toutes de délicatesse et d'expression, mais
+intéressantes et de nature à séduire un public de dilettantes.
+
+La réputation grandissante de Dœlher, son amour des voyages, son vif
+désir de connaître l'Angleterre et de faire consacrer à Londres sa
+renommée de virtuose, le décidèrent à passer le détroit en 1839. Le
+public des concerts et la haute fashion anglaise lui firent un accueil
+enthousiaste. Reçu, fêté dans les salons les plus aristocratiques comme
+le triomphateur du jour, il devint bientôt, grâce à ce magnétisme
+personnel, qu'il joignait toujours à l'action de son talent artistique,
+le commensal et l'ami des grandes familles. Puis, tout à coup, fatigué
+de cette vie militante, presque blasé par l'abondance et la facilité des
+triomphes, l'enfant gâté quitta l'Angleterre et revint à sa belle
+retraite de Lucques, où le protecteur de son enfance l'avait patiemment
+attendu.
+
+Ce ne fut qu'une étape. Après une année passée dans cette résidence
+tranquille; au sein d'une vie douce, consacrée exclusivement à l'art,
+Dœlher reposé et fortifié reprenait le cours de ses voyages; le duc
+lui accordait un nouveau congé en y joignant des lettres de créance pour
+les souverains alliés ou parents, lui aplanissant toutes les
+difficultés, l'introduisant directement dans la société la plus haute.
+Dœlher visita de nouveau, et à plusieurs reprises, l'Allemagne, la
+Hollande, la Belgique, et revint même en France avant de se rendre en
+Russie, où l'attendaient de nouveaux triomphes et où devait s'affirmer
+son bonheur.
+
+Parti pour Saint-Pétersbourg en 1844, Dœlher y trouva, comme à
+Londres, cet accueil empressé dont l'aristocratie a le secret quand elle
+veut adopter un artiste et s'attacher un talent nouveau. Ce fut, du
+reste, moins un voyage qu'un séjour, les grands succès du virtuose, mais
+plus encore l'attachement profond qu'il inspira à la princesse
+Schermeleff, son admiratrice passionnée, le retinrent plusieurs années
+en Russie. Plus heureux en cette circonstance que son illustre maître en
+virtuosité, F. Liszt, Dœlher, après un long temps d'épreuves et une
+série de péripéties romanesques qui affirmèrent l'affection vivace, le
+dévouement de sa fiancée, devint le mari de Mme Schermeleff. Par
+malheur, ce dénoûment d'un roman en plusieurs chapitres ne devait donner
+au célèbre artiste qu'un petit nombre d'années de bonheur. Revenu à
+Lucques pour s'y vouer en amateur au culte de l'art, Dœlher, atteint
+d'une maladie de poitrine, vit s'évanouir rapidement son beau rêve. Le
+mal fit de rapides progrès: le changement d'air, les cures d'eaux, les
+traitements les plus énergiques n'y apportèrent que des atténuations
+passagères. Théodore Dœlher, après une agonie de quelques années,
+mourut à Rome, le 21 février 1856, à l'âge de 42 ans.
+
+Cette carrière trop courte est intéressante à plus d'un titre. Il faut
+bien le reconnaître et le dire hautement à l'honneur de la société
+moderne, le goût des gens du monde s'est formé, l'artiste de savoir et
+de talent est non seulement recherché, fêté dans les salons, mais
+entouré d'égards, d'attentions délicates que lui attirent son charme
+individuel s'il est homme d'esprit, l'autorité de son art s'il est homme
+de valeur. Au XVIe et au XVIIe siècle, les distances sociales
+entre les nobles de race et les roturiers de génie existaient encore
+d'une façon choquante; mais à partir de Louis XV, les femmes célèbres
+qui dirigeaient en souveraines les salons où la littérature et les
+beaux-arts étaient en honneur, ont fait disparaître ces inégalités; une
+tradition s'est établie, rarement interrompue par les excentricités ou
+les maladresses de quelques artistes. Ce sera l'honneur de Dœlher de
+l'avoir solidement renouée, grâce à sa distinction et à ses mérites
+personnels.
+
+Comme compositeur, Dœlher s'est affirmé dans les fantaisies célèbres
+sur _Guido_, _Anna Bolena_, _Guillaume Tell_, _Mahomet_, _Don
+Sébastien_; maître habile, ingénieux, élégant, tout en suivant le
+courant des procédés mis à la mode par Thalberg. Le concerto op. 7 a la
+noblesse de style qui convient au genre; il est de plus d'un excellent
+travail par la structure et le caractère brillant des traits. Cette
+composition procède beaucoup d'Henri Herz, dont Dœlher avait les
+distinctions exquises. Douze nocturnes, œuvres gracieuses et
+chantantes, prouvent la richesse d'idées mélodiques du maître
+napolitain; le nocturne en _ré_ bémol dédié à la princesse Belgiojoso a
+obtenu un succès de vogue. L'andantino est aussi une œuvre pleine de
+charme. Les morceaux de salon, op. 6, 15, 18, 22, 35, sont des
+arrangements très réussis sur des motifs d'opéra. Les tarentelles, op.
+39, 46, et le galop op. 61, la polka de salon op. 50, la valse op. 57,
+ont eu leur moment de mode et de grand succès. Les études de concert,
+op. 30, prennent place à côté de celles de Chopin, Henselt, Taubert,
+Herz, Rosenhain. Il faut être virtuose de bon style pour interpréter ces
+belles pages, où le jeune maître a prouvé sa richesse d'imagination et
+la pureté irréprochable de sa manière. Les cinquante études de salon
+restent au répertoire de l'enseignement moderne comme d'excellents
+spécimens de goût, de phraser, et offrent en même temps d'utiles
+formules de mécanisme.
+
+On le voit par cette analyse succincte d'une partie de l'œuvre de
+Dœlher, ce maître a su justifier la popularité délicate qui s'est
+attachée à son nom. Il appartient au groupe des compositeurs virtuoses
+qui ont surgi vers 1830; il mérite de rester dans leurs rangs; et le
+double souvenir du galant homme et du vaillant artiste a survécu, grâce
+à cette réunion d'un beau talent et d'une nature essentiellement
+aimable.
+
+L'ovale allongé de la physionomie de Dœlher, ses traits réguliers et
+fins rappelaient le type de Chopin, moins le caractère morbide. Le nez
+bien dessiné, le regard doux, presque timide, la bouche légèrement
+arquée, formaient un ensemble distingué, parfaitement en harmonie avec
+l'élégante et exquise courtoisie dont Dœlher avait pris l'usage à
+cette petite cour de Lucques, où fleurissait l'étiquette tempérée par la
+bonne grâce.
+
+J'ai gardé de mes trop courtes relations avec Dœlher chez Zimmerman,
+Henry Herz et Brandus le plus affectueux souvenir et je ne crois pas
+qu'il y ait une exception dans la mémoire de tous ceux qui ont dû
+également le connaître. Peu de réputations, ont rayonné avec plus de
+douceur sur les contemporains, ont excité plus de sympathies et suscité
+moins de rivalités envieuses. A tous ces titres Dœlher gardera sa
+place à mi-côte, en vue, sinon auprès des maîtres. S'il n'a pas été chef
+d'école, créateur d'un genre particulier, promoteur d'un style original,
+novateur audacieux, il a su du moins conserver son individualité
+distincte. Nature délicate, cœur généreux et bon, imagination
+séduisante, le souvenir de Dœlher restera toujours jeune, accompagné
+du double prestige du talent acquis et du charme inné. Bellini du piano,
+il a, comme le chantre inspiré de _la Norma_, une suavité d'accent, un
+parfum mélodique qui en font un des poètes du piano.
+
+
+
+
+XXVI
+
+MADAME DE MONTGEROULT
+
+
+Dans ce siècle troublé où le mouvement continuel des révolutions
+bouleverse toutes les classes de la société, confond tous les rangs, et
+ne laisse qu'à un petit groupe de familles privilégiées le cachet
+distinctif de l'aristocratie: l'oisiveté brillante et
+luxueuse,--oisiveté qui est fonction sociale, quand elle est bien
+comprise, quand son éclat reste un des éléments essentiels de la
+richesse nationale et de la prospérité publique,--il devait surgir, à
+côté des générations d'artistes, sorties du peuple et de la bourgeoisie,
+une autre génération improvisée dans les rangs de l'ancienne noblesse.
+Les exemples en sont fréquents, depuis un demi-siècle, dans le monde de
+la virtuosité comme dans celui du théâtre. Ces déclassés involontaires,
+trahis par la fortune, cherchent courageusement par le travail, l'étude,
+le maniement de la plume ou le talent du virtuose, à conquérir une
+valeur et des titres personnels. Nous n'avons pas à faire l'historique
+de cette noblesse en partie double, étude pourtant instructive et
+moralisatrice, mais nous tenons à constater que l'art musical compte
+parmi ses adeptes les plus éminents des noms de souche nobiliaire deux
+fois illustrés par la naissance et le talent.
+
+Mme de Montgeroult, comtesse de Charnay, née Hélène de Nervode,
+appartenait à l'une des nombreuses familles qui, fuyant la Terreur,
+cherchèrent à l'étranger à refaire, par le travail, leur fortune perdue,
+en conservant à leur nom l'éclat sans tache d'une existence honorable et
+ne relevant que d'elle-même. C'était le début des grands exemples donnés
+par l'aristocratie et souvent par ses représentants les plus élevés. Le
+duc d'Orléans, le futur roi Louis-Philippe, s'honorait en demandant au
+professorat et non à des subsides étrangers les moyens d'existence
+pendant son séjour en Suisse. Noble tradition que Daniel Manin devait
+suivre plus tard, quand il subsista, à Paris, du produit de ses leçons
+de langue italienne.
+
+Mme de Montgeroult était née à Lyon, le 3 mars 1764. Sa famille vint
+se fixer à Paris, où la jeune fille reçut une éducation brillante et les
+leçons de musique d'un professeur célèbre, Hulmandel, compositeur et
+virtuose très à la mode dans la haute société parisienne, vers 1776. Le
+maître prit un vif intérêt à l'éducation de sa jeune élève, et lui donna
+les grands principes, le style élégant et correct qu'il avait puisés
+lui-même dans les leçons de Charles-Philippe-Emmanuel Bach.
+L'enseignement d'Hulmandel, plus tard celui de Clementi et de Dusseck,
+communiquèrent au talent d'exécution de l'élève une force, une virilité
+remarquables, sans altérer toutefois cette fine fleur d'élégance qui
+est le privilège et comme l'attribut naturel des femmes virtuoses.
+
+Les agitations populaires, les épisodes sanglants, préface de notre
+grande mais terrible révolution, obligèrent le maître et l'élève à
+émigrer, Hulmandel en Angleterre, la famille de Charnay en Allemagne. Le
+royalisme ardent de Hulmandel le désignait comme suspect, ses biens
+furent confisqués et vendus; il revint toutefois à Paris, sous le
+Consulat, et obtint quelques restitutions.
+
+Pendant ce temps, Mme de Montgeroult s'établissait en Allemagne; elle
+publiait à Berlin, dès 1796, une sonate qui affirmait déjà ses rares
+qualités d'érudition, sa connaissance du style des maîtres. A cette
+époque douloureuse de l'existence de Mme de Montgeroult, alors encore
+Hélène de Nervode, se place une touchante anecdote que notre ami
+regretté, Édouard Monnais, sous le pseudonyme de Paul Smith, a racontée
+d'une façon délicate dans les _Esquisses de la vie d'artiste_.
+
+Mlle de Nervode, avant de se rendre à Berlin, avait, paraît-il, pris
+une modeste retraite dans une petite ville allemande et chez un
+organiste du nom de Schramm. Ce brave homme ignorait la qualité
+d'émigrée et la grande virtuosité de sa pensionnaire, mais avait en
+haute estime son intelligence, sa distinction et son exquise bonté.
+Aussi finit-il par lui confier ses préoccupations et ses épreuves. Pris
+d'un violent accès de goutte, il se voyait dans l'impossibilité de tenir
+les orgues à une solennité religieuse très prochaine; un rival dangereux
+ambitionnait sa place; il craignait de tout perdre en avouant son
+infirmité, et le ciel restait sourd à ses prières pour retrouver l'usage
+de ses doigts ankylosés.
+
+La Providence fit cependant un miracle en mettant à sa place, au jour
+redouté, Mlle de Nervode la «dame de bon secours». En galant
+historien, Edmond Monnais donne un tour romanesque à l'aventure et prête
+à la jeune organiste des séductions naturelles qui lui manquaient. Si
+elle s'imposa aux auditeurs habituels de Schramm, ce fut par la grâce
+naturelle de son talent et l'ingéniosité même de sa charité: rien de
+plus. C'est peut-être en s'inspirant de cette historiette que, plus
+tard, M. et Mme Pradher, touchés par la misère d'un chanteur des
+rues, donnèrent un soir, en plein boulevard, une séance musicale à sa
+place et pour son compte. L'auditoire émerveillé témoigna son
+enthousiasme par une recette extraordinaire et magnifique. J'affirme
+l'authenticité de l'aventure, qui rentre du reste dans le courant
+généreux et un peu théâtral de l'époque.
+
+Mais des temps meilleurs approchaient pour les exilés: à la tourmente
+révolutionnaire succédait le Directoire, ce gouvernement amoureux des
+fêtes et des plaisirs, que notre spirituel Auber définissait d'un mot:
+«le régent de la République». Mme de Montgeroult obtint sa radiation
+de la liste des exilés, et rentra en France pour se vouer à
+l'enseignement du piano, n'ayant plus que des ressources minimes. Son
+grand talent de musicienne, sa brillante virtuosité, sa distinction, sa
+position d'émigrée, tout concourut à lui aplanir les premières
+difficultés et à en faire un professeur très en vogue pendant une longue
+période de vie active.
+
+Mme de Montgeroult dirigea plusieurs années les études de piano du
+jeune Pradher et donna aussi des conseils à Boëly. Le premier de ces
+artistes obtint plus tard, au concours, à l'âge de 21 ans, en 1802, la
+place de professeur de piano au Conservatoire, succédant à Hyacinthe
+Jadin. Pradher,--dont le nom devrait s'écrire régulièrement
+Pradère,--enseigna au Conservatoire jusqu'en 1827. C'est à son école que
+se sont formés les frères Herz, Jacques et Henri, le très populaire
+Rosellen, et notre cher collègue Félix Le Couppey, qui continue avec
+tant d'autorité et de succès la tradition de son maître. Quant à Boëly,
+je me rappelle encore sa visite à la classe de Zimmerman, où j'étais
+alors élève; on m'avait fait apprendre à son intention six études
+écrites par lui dans le style de Clementi et de Cramer. Le maître, que
+son admiration rétrospective pour les compositeurs défunts n'empêchait
+pas de se complaire à l'exécution de ses propres œuvres, se montra
+satisfait, et m'invita à l'audition de fugues de Bach, à l'église de
+Saint-Germain-l'Auxerrois; Boëly possédait le grand style de l'orgue, le
+jeu correct et large, et j'ai gardé un précieux souvenir de cette
+audition.
+
+Comme compositeur, Mme de Montgeroult a eu de hautes visées. Elle a
+publié dix sonates en quatre numéros d'œuvre, trois fantaisies,
+plusieurs petites pièces caractéristiques, six nocturnes à deux voix;
+mais les sonates, quoique bien écrites, n'accusent pas une
+individualité prononcée. Les idées, correctement exposées, manquent
+d'originalité, et l'on reconnaît dans la nature des traits et le
+développement des motifs, les procédés des maîtres particulièrement
+chers à Mme de Montgeroult: Clementi, Cramer et Dussek. En revanche,
+nous louerons sans réserve l'importante méthode publiée sous le titre de
+«Cours complet pour l'enseignement du piano». Mme de Montgeroult,
+femme d'un mérite supérieur, virtuose remarquable, était douée surtout
+de cet esprit d'observation et d'analyse qui fait les véritables
+professeurs, et détermine l'autorité de leur enseignement.
+
+C'est par la méthode de Mme de Montgeroult que j'ai commencé, il y a
+plus de cinquante ans, l'étude du piano. Cette date pourrait faire
+croire que la partie théorique et les considérations esthétiques en sont
+entièrement surannées. Il n'en est rien cependant, et pour ne citer
+qu'un exemple entre mille, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire
+quelques lignes des conseils donnés par l'auteur dans la préface de son
+cours. Ses axiomes sur le «bien dire», devraient être présents à la
+pensée des virtuoses tapageurs qui semblent n'avoir qu'un but, l'étalage
+de leurs forces musculaires, brisant cordes et marteaux pour faire
+montre de talent.
+
+«L'art de bien chanter est le même, à quelque instrument qu'on
+l'applique; il ne doit pas faire de concessions et de sacrifices au
+mécanisme particulier de son interprète, qui doit plier son mécanisme
+aux volontés de l'art.
+
+«Quoique le piano ne puisse rendre tous les accents de la voix, il en
+est cependant un grand nombre qu'un artiste habile peut parvenir à
+imiter; mais il en est d'autres qui tiennent au tact, à l'art de
+conduire le son, au goût, à la sensibilité, à la connaissance
+approfondie des défauts et des qualités inhérentes à l'instrument qu'on
+veut faire parler.»
+
+On ne peut mieux dire. La préface entière a la même netteté et le même
+bon sens; quant à la méthode, elle conduit progressivement des principes
+élémentaires aux plus grandes difficultés. Le cours, divisé en trois
+volumes, renferme non seulement de nombreuses formules de mécanisme et
+tout l'arsenal des traits qui forment la base d'une bonne exécution,
+mais encore les principes d'accentuation, d'ornementation et de goût,
+étudiés avec un sentiment parfait de l'esprit d'éclectisme qui convient
+à une méthode pratique condensant et résumant les progrès accomplis. Les
+chapitres spéciaux traitant de la sonorité, des notes de goût, de
+l'expression, sont écrits avec un soin minutieux et offrent des bases
+excellentes à l'observation des maîtres comme à celle des élèves.
+
+A l'imitation du _Gradus_ de Clementi, la 2e et la 3e partie de la
+méthode de Mme de Montgeroult contiennent cent et quelques études
+spéciales de mécanisme et de style qui offrent des types variés, des
+combinaisons ingénieuses pour vaincre les difficultés d'exécution et de
+rythme que l'auteur croit utile de posséder. Enfin des thèmes variés
+dans le style ancien, des canons et des fugues complètent cette belle et
+précieuse méthode qui n'existe malheureusement que dans les
+bibliothèques d'amateurs, les planches ayant été fondues.
+
+Je n'ai sous les yeux aucun portrait de Mme de Montgeroult, et je ne
+l'ai pas connue personnellement; mais, en résumant les souvenirs
+d'anciens amis qui l'ont vue dans ses dernières années, je puis dire que
+l'éminente virtuose n'avait pas été une reine de beauté; son grand
+talent lui avait seul valu sa supériorité sur toutes les artistes
+femmes, ses contemporaines. Elle avait un regard vif et pénétrant, et
+cette distinction de race, cette politesse exquise, charme inné de
+l'ancienne aristocratie.
+
+Elle a dominé incontestablement la virtuosité féminine de son temps;
+cependant, tout en lui rendant justice, nous devons évoquer le souvenir
+d'une autre pianiste célèbre, Mme Bigot, née à Colmar en mars 1786,
+qui a rivalisé de talent avec Mme de Montgeroult et a été la plus
+brillante de ses émules. Mme Bigot possédait une exécution
+incomparable; son jeu expressif, coloré captivait au suprême degré, et
+j'ai souvent entendu Auber l'admirer avec une conviction vivace que rien
+ne rendait suspecte. Cet hommage rétrospectif m'est resté dans l'esprit,
+ainsi que la fidélité d'Aubert à la mémoire de son maître de piano
+Ladurner. La sensibilité était le caractère dominant de Mme Bigot;
+elle tenait à son organisation délicate, un peu maladive, et surtout au
+sentiment profond, à l'intuition géniale qu'elle avait pour les
+œuvres de grand style. Haydn, Viotti, Cramer, Cherubini, Beethoven,
+Baillot professaient pour cette charmante jeune femme, d'un tempérament
+si poétique, une admiration poussée jusqu'à l'enthousiasme. Quant à
+Clementi, dont l'esprit d'économie touchait à l'avarice, il allait faire
+sa correspondance chez Mme Bigot, pour économiser le feu et le
+papier.
+
+Réputations brillantes, faites de talent et de vaillance, qui ont ému et
+charmé nos pères, mais qui reposent maintenant dans le calme de l'oubli
+ou dans le souvenir de rares dilettantes. Mme de Montgeroult est
+morte à Florence, le 20 mai 1837, à l'âge de 72 ans; sa jeune et
+sympathique émule, Mme Bigot avait succombé en septembre 1820, à
+l'âge de 34 ans, aux brusques ravages d'une maladie de poitrine d'abord
+négligée. Mais, si les interprètes meurent, l'art est immortel; il se
+transforme seulement avec les générations d'artistes. MMmes Duverger,
+Pleyel, Farrenc, Massart, Szarvady, Montigny-Rémaury, Jaell, Viard, G.
+Pottier etc., ont hérité des belles qualités et des grandes traditions
+de leurs éminents prédécesseurs. A ces noms justement célèbres, nous
+pourrions ajouter ceux des brillants premiers prix formés à notre école
+nationale du Conservatoire. Chez la plupart de ces élèves couronnées,
+les succès obtenus sont une promesse de renommée; mais pour en faire une
+réalité glorieuse, elles doivent prendre modèle sur les exemples donnés
+par leurs aïeules; elles doivent s'inspirer de leur ardent amour de
+l'étude, de leur foi vive et de leur persévérance infatigable: les
+qualités mêmes que résume le nom de Mme de Montgeroult, et qui
+glorifient l'art en exaltant la femme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LEFÉBURE-WÉLY
+
+
+Le temps est loin où les détracteurs intéressés de notre pays pouvaient
+nier son génie producteur. Nos compositeurs et nos virtuoses sont
+accueillis à l'étranger avec une faveur qui témoigne à la fois des
+sympathies qu'inspire leur talent et de l'ascendant général exercé par
+le style et le goût français. Les critiques de Rousseau sur notre peu
+d'oreille et notre pauvre organisation musicale n'ont plus aucune raison
+d'être; il existe une école du grand art autre que celle des opérettes,
+dont certains critiques d'outre-Rhin voudraient nous imposer le «génie»
+exclusif. L'art musical français à tous ses degrés, dans toutes ses
+branches, possède ses traditions établies et ses maîtres indiscutables.
+Notre école d'orgue compte aussi beaucoup de noms illustres comme
+compositeurs spéciaux et virtuoses. La forte race des Couperin, des
+Lalande, des Rameau, des Daquin, des Balbatre, des Marchand, des Sejean,
+des Benoist a gardé de glorieux représentants dont plusieurs, nous le
+croyons fermement, ont surpassé leurs prédécesseurs en savoir et en
+habileté. Lefébure-Wély appartient à cette glorieuse lignée dont
+s'honore l'école française.
+
+Élevé avec tendresse et dévouement dans ce milieu musical, Lefébure fit
+des progrès si rapides et devint si familier avec le toucher des orgues
+que, dès l'âge de huit ans, il pouvait s'essayer à suppléer son père
+dans ses fonctions d'organiste à Saint-Roch. Bientôt la tâche lui
+incomba tout entière, son père étant frappé de paralysie du côté gauche.
+Pendant sept ans de maladie continue, Lefébure père n'eut pas d'autre
+suppléant que son fils. En 1831, son mal l'emportait, et Lefébure fils
+devenait titulaire du grand orgue, grâce à son habileté déjà reconnue et
+au patronage de la reine Marie-Amélie, fidèle paroissienne de l'église
+Saint-Roch.
+
+Cette bienveillance de la reine ne devait jamais se démentir; la
+compagne de Louis-Philippe accepta même, plus tard, d'être la marraine
+d'un enfant de son organiste privilégié.
+
+En 1835, Lefébure-Wély était admis au Conservatoire dans la classe de
+piano de Zimmerman et dans la classe d'orgue de Benoist. En 1834, il
+obtenait aux concours du fin d'année le second prix dans les deux
+classes, et les deux premiers prix lui étaient décernés l'année
+suivante. Harmoniste de sentiment, mais ayant la tête et les doigts
+meublés d'innombrables formules, le brillant lauréat de notre école
+nationale voulut achever son éducation par des études de composition
+idéale. Berton, Adolphe Adam, Halévy lui donnèrent leurs conseils, et,
+sans nul doute, Lefébure-Wély eût ajouté son nom à la série des prix de
+Rome, si son mariage avec une élève de prédilection de Mme Damoreau
+(Mlle J. Court) n'eût modifié tout à coup sa carrière. L'abbé
+Olivier, évêque d'Evreux, ancien curé de Saint-Roch, le plus aimable et
+le plus mondain des évêques, vint lui-même bénir l'union de son ancien
+organiste.
+
+Le chef de famille ne songeait plus à la villa de Médicis. L'époux
+heureux ne pensait pas à quitter le foyer domestique pour une vie plus
+libre, mais plus aventureuse; des devoirs nouveaux s'imposaient à lui;
+il fallait, pour dorer un peu ce bonheur tranquille, mener de front le
+grand art et les publications légères. L'organiste se fit aussi
+compositeur de musique facile, élégante, à succès. Les éditeurs de ses
+nombreuses petites pièces caractéristiques: _les Cloches du monastère_,
+_la Chasse à courre_, _la Retraite_, _les Lagunes_, _le Rêve de
+Graziella_, peuvent témoigner de quelle vogue ont joui ces bluettes
+spirituelles, où souvent l'inspiration s'unissait à une verve mélodique
+étincelante.
+
+Les artistes rigides, les puritains farouches jaloux de ces succès de
+bon aloi et justifiés par les difficultés de la tâche, par la
+distinction, la correction, la pureté toujours soigneusement conservée
+dans le domaine de la fantaisie, blâmèrent hautement Lefébure-Wély de
+ces sacrifices à la Muse facile. Il laissait dire, et, entre temps,
+écrivait une sonate, des symphonies, des recueils d'études pour prouver
+qu'il n'abandonnait pas les travaux sérieux.
+
+Lefébure-Wély improvisait à l'orgue d'une façon incomparable. Aucun
+virtuose ne possédait, comme lui, les ressources de l'instrument-géant
+qui unit à la toute-puissance de l'orchestre, à la variété des timbres,
+les accents émus de la voix humaine et des masses chorales. Toujours
+docile à sa volonté énergique et passionnée, sa riche et féconde
+imagination se pliait à toutes les nuances de sentiment, et l'on peut
+dire, sans la moindre exagération, que Lefébure-Wély avait au suprême
+degré le génie des orgues, soit à l'église, soit au salon. Ses
+admirateurs fervents, Cavaillé-Coll, Alexandre, Debain, Mustel peuvent
+témoigner de l'immense habileté du jeune maître, et de sa prodigieuse
+ingéniosité pour mettre en lumière toutes les qualités des instruments
+confiés à sa main savante. Après quelques heures de prise de possession,
+les orgues nouvelles n'avaient plus de secrets pour lui: les
+combinaisons de timbre, les accouplements de jeux, tout était deviné,
+saisi; l'instrument, rebelle pour tout autre, était dompté; l'organiste
+gouvernait l'immense machine sonore en véritable maître d'équitation,
+qui assouplit les montures les plus indociles.
+
+A Saint-Roch, à Saint-Sulpice, à la Madeleine, j'ai eu souvent des
+auditions toutes personnelles de Lefébure-Wély. Le grand organiste, qui
+avait le sentiment de sa force et se savait écouté par un ami doublé
+d'un artiste, improvisait et faisait montre de puissance créatrice avec
+une ardeur fervente, une chaleur de cœur que je n'ai jamais oubliées.
+Je rappellerai aussi une circonstance publique, les obsèques de Mozin,
+où Lefébure, vivement ému, inspiré par une tristesse à la fois profonde
+et féconde, improvisa avec tant d'âme, une telle supériorité de style,
+qu'Auber admira l'improvisation comme un morceau étudié.
+
+Nous arrivons au grand reproche adressé à Lefébure-Wély par les
+rigoristes, absolument attachés aux anciennes formules: celui de n'avoir
+pas su se contraindre à un style sérieux, sévère, plus en harmonie avec
+la simplicité grandiose de nos églises. Pour ces admirateurs exclusifs
+de l'école allemande et flamande, la chaleur d'imagination ne doit
+jamais faire oublier à l'improvisateur, fût-il homme de génie, le
+recueillement du sanctuaire, l'austérité qui convient à la musique
+religieuse, ce qu'on peut appeler, sinon l'influence, du moins la loi du
+milieu. Nous répondrons que cette perfection extrême, immuable, touche
+de près à l'aridité et à l'ennui. Il faut être de son temps. C'est ce
+qu'ont parfaitement compris Cherubini, Lesueur, Paer, Rossini, Auber,
+Halévy, Adam, Thomas, Gounod, etc., en écrivant pour l'église des
+œuvres émues, très pures, qui, sans participer de la foi gothique,
+ont un grand souffle religieux.
+
+L'_harmonium_ (orgue de salon et d'accompagnement pour les chapelles)
+avait en Lefébure-Wély un propagateur actif et dévoué. Sur ses conseils
+et ses indications, des perfectionnements nombreux introduits dans la
+facture de ces orgues en miniature en ont fait un instrument riche
+d'effets nouveaux, très sonore, d'une grande variété de timbre,
+chantant, _expressif_ sous la pression des doigts et l'action d'une
+ingénieuse soufflerie. Entre tous les virtuoses qui se sont voués à
+populariser l'harmonium, Lefébure a su conserver une incontestable
+supériorité, par l'élégance et le charme de ses idées, et l'art
+merveilleux de tirer parti des nombreux effets de l'instrument. Sa
+virtuosité transcendante et tout à fait exceptionnelle comme organiste
+improvisateur, n'avait altéré sous aucun rapport sa belle exécution de
+pianiste. Son toucher léger, délicat et fin, mettait à néant
+l'affirmation assez généralement répandue que l'étude journalière des
+orgues alourdit le jeu, fait perdre le brio et le sentiment du tact; ce
+sont, croyons-nous, les pianistes médiocres devenus organistes sans une
+suffisante étude préalable du piano, qui ont accrédité ce préjugé
+populaire.
+
+Ne comptons-nous pas, de nos jours, plusieurs habiles et célèbres
+organistes qui sont des pianistes de premier ordre? Il suffit de citer
+les noms de Camille Saint-Saëns, d'Henri Fissot, de Widor, de Frank,
+d'Alkan, de Th. Dubois, de Besozzi, de Bazille, de Cohen, de tant
+d'autres encore! Reconnaissons seulement que les orgues anciennes, d'une
+si belle sonorité, laissaient à désirer sous le rapport du mécanisme;
+les claviers ne parlaient pas aussi facilement que ceux de facture
+moderne; il fallait une dépense de force et d'action sur les touches que
+peuvent économiser nos organistes actuels.
+
+La riche organisation, le savoir et les succès de composition de
+Lefébure-Wély eussent été impuissants à lui faire obtenir l'admission
+d'un ouvrage de l'Opéra-Comique sans la protection du duc de Morny, qui
+avait une réelle affection pour le célèbre organiste. On sait que le
+célèbre homme d'État du second empire s'oubliait, à ses heures de
+détente diplomatique ou parlementaire, à écrire des opérettes et des
+vaudevilles. Il s'était fait aussi le patron de la musique en chiffres.
+Soit complaisance, soit conviction, Lefébure-Wély se disait un des
+fervents adeptes du système Galin-Paris-Chevé. Ses _Recruteurs_ durent à
+cette mutuelle sympathie leur apparition sur la scène de
+l'Opéra-Comique. L'œuvre bien montée, chantée parfaitement, n'obtint
+qu'un succès d'estime, malgré de charmantes inspirations. L'épreuve
+parut suffire à Lefébure-Wély; il se remit à lancer dans le courant
+musical ces nombreuses productions légères que la mode accueillait
+toujours avec le même empressement.
+
+Le nombre des compositions de piano et d'orgue de Lefébure-Wély est
+considérable. Citons de mémoire, parmi les pièces de salon qui font
+encore les délices des jeunes pensionnaires: _l'Heure de la Prière_,
+_les Cloches du Monastère_, _Fleur de Salon_, _le Golfe de Baia_,
+_Séguidille_, _la Retraite militaire_, _la Chasse à courre_, _la Garde
+montante_, _le Rêve de Graziella_, _les Binioux de Naples_, _l'Heure de
+l'Angelus_, _la Fête des Abeilles_, _les Lagunes_, _Fleur délaissée_,
+_les Babillardes_, _Titania_, _les Pifferari_; mais à côté de ces
+œuvres légères, un Menuet, une Polonaise, une fantaisie de concert
+sur _Armide_, etc.
+
+Les trois grands recueils d'Études pour piano, dédiés à Auber, op. 23,
+et op. 24 à Cherubini, sont des œuvres d'imagination et de science,
+où la valeur du compositeur s'est affirmée. Quant aux Études de salon,
+petites pièces de genre portant toutes des noms caractéristiques, elles
+renferment de jolies idées, et prouvent la souplesse de talent du jeune
+maître.
+
+A côté des nombreux arrangements à quatre mains sur les opéras en vogue,
+succès éphémères, morceaux de commande où l'on trouve toujours, malgré
+la rapidité du faire, le cachet du musicien habile, de l'homme de goût,
+il faut citer et louer particulièrement _l'École concertante_, à quatre
+mains.
+
+Ces douze morceaux symphoniques, de style très varié, sont écrits avec
+un goût irréprochable. Les idées, distinguées, sont rehaussées par une
+mise en œuvre ingénieuse et une grande richesse d'harmonie. Ni
+placages, ni doublures inutiles; les deux parties, également
+intéressantes, concertent de la manière la mieux équilibrée. C'est un
+dialogue suivi, une causerie musicale où s'unissent la science et
+l'esprit. Citons aussi deux œuvres remarquables: les Symphonies op.
+163 et 171, arrangées à deux pianos et à quatre mains par l'auteur
+lui-même; morceaux insuffisamment connus des pianistes contemporains, et
+qui devraient figurer plus souvent sur le programme de nos concerts.
+
+Lefébure a encore écrit plusieurs œuvres saillantes: une sonate
+concertante pour piano et orgue, un quatuor, un quintette, trois
+symphonies pour orchestre, exécutées au Concert Pasdeloup; plusieurs
+pièces vocales pour l'église: _Ave Maria_, _Pie Jesu_, _Ave verum_. Un
+grand nombre de ces morceaux sont restés inédits, malgré leur valeur
+musicale incontestable.
+
+L'organiste-compositeur, qui a tant de fois et si admirablement
+interprété la Méditation de Gounod sur le prélude de Bach, a écrit aussi
+plusieurs arrangements de même nature sur le _Noël_ d'Adam, l'air de
+_Stradella_, l'_Hymne à la Vierge_; mais l'immense succès du morceau de
+Gounod a laissé dans l'ombre toutes les imitations du même genre.
+
+Lefébure a publié plusieurs traités spéciaux pour le grand orgue et
+l'harmonium, ainsi qu'un grand nombre de pièces détachées,
+instrumentales et vocales, pour la musique d'église. Ce résumé montre le
+courage de l'homme et la richesse d'imagination du compositeur. Le
+travail le rendait heureux. Je l'ai vu souvent dans cette période
+d'activité fébrile: il se laissait vivre avec cette confiante sérénité
+que donnent la santé, la jeunesse, les joies du foyer domestique; mais
+déjà il était frappé!... les émotions, les veilles, le travail avaient
+fait germer une maladie de poitrine.
+
+Le mal, combattu d'abord avec succès par le traitement des Eaux-Bonnes
+et un séjour dans le Midi, revint plus intense; une toux persistante
+résistait à tous les remèdes; la compagne dévouée et les amis du
+compositeur ne pouvaient plus se faire aucune illusion. J'ai vu
+Lefébure-Wély à son lit de mort: il avait toute sa connaissance, mais ne
+se trompait pas sur son état, malgré mes protestations et mes assurances
+de guérison prochaine. La phthisie était alors à sa troisième période.
+Quelques jours plus tard, le 31 décembre 1869, Lefébure-Wély succombait.
+
+L'ancien organiste de Saint-Roch repose au Père-Lachaise, près du
+tombeau de Rossini. Le mausolée élevé à sa mémoire par les soins
+désintéressés de M. Baltard, de l'Institut, et du statuaire Chevalier,
+est bien en rapport avec le talent poétique, correct et fin du vaillant
+artiste. Le chiffre de la souscription ouverte par l'initiative des amis
+et admirateurs de Lefébure-Wély pour lui élever ce monument a dépassé
+7,000 francs. L'abbé Lamazou, vicaire de la Madeleine, et notre illustre
+directeur, Ambroise Thomas, ont associé les regrets de la religion et
+ceux de l'art dans une double allocution, où ils ont rendu justice au
+merveilleux talent du virtuose et du compositeur, dont la riche
+imagination et les doigts inspirés éveillaient sous les voûtes de nos
+églises comme un écho des harmonies célestes.
+
+Lefébure avait une physionomie très distinguée. Ses traits fins, bien
+dessinés, d'une régularité parfaite, reproduisaient le type
+aristocratique. Ses belles jeunes filles, dont le talent sympathique
+nous a maintes fois charmé dans l'exécution des symphonies à deux pianos
+et à quatre mains, de leur père, avaient la même perfection idéale des
+lignes du visage. Spirituel, aimable, affectueux, Lefébure-Wély ne
+jalousait le bonheur d'aucun artiste; malgré ses nombreux succès, il
+était resté simple, sans prétention, heureux de voir s'épanouir sous ses
+yeux une famille aimée dont il était l'âme. Lefébure a reçu, jeune
+encore, la croix de la Légion d'honneur et celle de Charles III.
+
+Cette belle et florissante famille a été frappée sans relâche. L'aînée
+des filles, mariée depuis peu d'années, un fils de vingt ans, enfin
+Mme Lefébure, femme de cœur et vaillante artiste, ont à peu
+d'intervalle suivi dans l'éternité le compositeur éminent qui a laissé
+parmi nous une place encore inoccupée. Tout s'unit donc, la fortune et
+le malheur, pour donner au nom de Lefébure-Wély une auréole durable. Au
+premier rang, comme organiste, il restera classé, comme compositeur,
+parmi les maîtres qui ont su allier le charme de la pensée, la
+distinction, le naturel à la science aimable et spirituelle. Il
+appartient à l'école d'Auber et d'Adam. Dans un cadre plus étroit, dans
+un ordre d'idées plus modeste, il s'est attaché à la grâce, à l'esprit,
+à cette ingéniosité d'arrangement et à ces inventions harmoniques qui
+donnent à la musique française le piquant, l'imprévu, le brio.
+Compositeur peut-être léger, mais du moins bien en dehors du dangereux
+courant qui entraîne trop souvent l'école moderne à la recherche d'un
+idéal purement abstrait, prétentieux et très souvent dangereux! On lui a
+reproché d'être aimable: nous le louerons d'avoir été naturel. Ce n'est
+pas un médiocre compliment en ce temps de pathos musical et d'amphigouri
+concentré.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+GORIA
+
+
+La célébrité est une classification générale qui comporte plus d'un
+degré, un terme large qui embrasse toute une série de nuances et de
+distinctions. Il y a d'abord le génie pur, le don divin qui fait les
+grands maîtres, les créateurs. L'originalité dans la conception des
+idées et aussi dans la forme dont elles sont revêtues est encore une
+qualité exceptionnelle, très proche du génie; l'histoire compte les
+tempéraments vigoureux qui ont eu l'élan, le coup d'aile, et sinon la
+victoire complète, du moins la volonté de vaincre et de créer à leur
+tour, en sortant des routes frayées. Ce sont les deux classes les plus
+hautes, celle des hommes de génie et celle des précurseurs. Les artistes
+d'imagination et de goût, mais sans individualité fortement accusée,
+sont moins clair-semés. C'est la troisième catégorie et aussi la plus
+nombreuse. Il n'est donné qu'à peu de privilégiés d'être créateurs,
+d'ouvrir des voies nouvelles, de tracer un sillon où passeront des
+générations entières; mais beaucoup de vaillants travailleurs, à défaut
+d'individualité géniale, se restreignent à l'imitation d'un modèle qui
+répond à leur idéal secret. Ils se forment à son image, s'enrôlent dans
+son école, reprennent, parfois agrandissent sa tradition; ce sont des
+continuateurs et non des plagiaires, souvent d'un grand talent, toujours
+d'un réel mérite dans un rang secondaire. Tel fut Goria, virtuose
+séduisant, compositeur habile, musicien d'imagination, mais dont
+l'esprit s'est rarement élevé aux grandes conceptions artistiques. S'il
+n'a eu ni la puissance, ni peut-être le désir de créer, il a su du moins
+s'assimiler avec beaucoup d'habileté et de tact les procédés des maîtres
+qu'il avait pris pour types de perfection.
+
+Goria (Alexandre-Édouard) naquit à Paris le 21 janvier 1823. On n'a
+aucun détail particulier sur sa famille ni sur sa première enfance. Le
+seul point à noter est le caractère spécial de son éducation. Sa
+vocation fut passive et nullement passionnelle. A l'inverse de la
+plupart des petits prodiges, natures frêles et délicates, douées d'une
+sensibilité précoce et maladive, Goria était un bel enfant, joufflu,
+robuste, aimant la récréation et n'éprouvant pas un attrait irrésistible
+pour les études musicales. En revanche, il était bien doué; une grande
+facilité d'exécution, des mains exceptionnelles, la souplesse et
+l'agilité instinctive des doigts en firent rapidement un pianiste
+suffisamment virtuose pour être présenté au Conservatoire. Entré à notre
+grande école nationale, à l'âge de huit ans, en novembre 1830, il
+passait l'année suivante de la classe de Laurent à celle de Zimmerman.
+Ses progrès extraordinaires lui valurent l'affection de notre maître,
+qui avait une grand sympathie pour les enfants, et comptait toujours
+dans sa classe un groupe de jeunes virtuoses, désolation des vétérans,
+qui ne manquaient jamais de s'écrier: Encore un petit prodige qui va
+nous enlever le prix!
+
+Les succès de Goria n'eurent rien que de normal et de régulier. En 1834,
+il obtenait le second prix de piano; en 1835, le premier. Il continuait
+ses études musicales au Conservatoire jusqu'en 1839, et suivait le cours
+de Dourlen, artiste de valeur, maître sévère mais précieux, dont
+l'affection persistante faisait oublier les boutades parfois originales
+et violentes.
+
+Le temps était venu pour Goria de se produire dans le monde militant des
+artistes et d'aborder la vie doublement active du virtuose et du
+compositeur. Les premiers essais de Goria trouvèrent des éditeurs
+empressés, grâce à l'intervention de Zimmerman, qui, non content de
+produire son disciple affectionné dans ses intéressantes réunions,
+l'aidait encore très puissamment en fondant les premières assises de sa
+clientèle. Ajoutons à l'éloge de Goria, que la réputation acquise
+n'altéra en rien son attachement et sa reconnaissance envers le maître
+qui l'avait si généreusement aidé de ses conseils et de sa haute
+influence. Aussi je me souviens avec un vif plaisir que Zimmerman, après
+sa retraite du Conservatoire, confia de préférence à ses anciens élèves,
+Goria, Lefébure et au grand maître Vieuxtemps le premier essai, le
+manuscrit même de Gounod, l'auteur de la mélodie devenue populaire,
+adaptée au prélude de Sébastien Bach. Le violoniste Herman s'adjoignit
+presque au début à ces interprètes de l'adorable mélodie, si bien
+encadrée dans le canevas harmonique du grand maître allemand, qu'il est
+actuellement impossible de les disjoindre. Le succès de cet arrangement
+fut tel que Gounod dut, pour répondre à l'engouement général, accroître
+les effets et les proportions sonores de son œuvre, soit à l'église,
+soit au théâtre, ce qui permit à Berlioz, dans une boutade acrimonieuse,
+de me dire au courant d'une représentation à bénéfice: «Je ne désespère
+pas d'entendre le prélude de Bach arrangé en cinq actes.»
+
+Recherché, fêté dans les salons et les concerts, Goria conquit
+rapidement la renommée de virtuose habile, et partagea avec V. Alkan, E.
+Prudent, Ravina, Lacombe, Franck, Forgues, etc., tous disciples de
+Zimmerman, l'honneur de représenter l'école française du piano. La
+clientèle du professeur suivit la progression de la renommée du jeune
+maître. Goria se produisait beaucoup dans les réunions musicales, et
+refusait rarement les nombreuses invitations qui lui étaient adressées;
+mais comme la plupart des artistes qui jouissaient alors de la faveur
+toute spéciale des dilettantes de salon, il donnait chaque année un
+concert à son bénéfice, et la dette de gratitude contractée autour de
+lui s'acquittait ainsi avec une extrême régularité.
+
+Goria unit, jeune encore, sa destinée à celle d'une femme charmante,
+instruite et d'une grande beauté. La Providence paraissait réserver au
+brillant artiste de longs jours et un bonheur durable; mais quelques
+années allaient suffire à ruiner ces rêves de jeunesse. La part de
+l'homme lui-même est certainement considérable dans ce rapide
+écroulement. Disons pourtant qu'elle a été exagérée par des critiques
+chagrins. La forte prestance et l'enveloppe un peu fruste de Goria
+cachaient, malgré la lourdeur apparente, un esprit original, dont les
+vives reparties, les saillies humoristiques, étonnaient souvent.
+Beaucoup de ceux qui ont connu imparfaitement Goria, l'ont jugé
+prétentieux, important, plein de son mérite. Cette appréciation fâcheuse
+s'explique par des causes futiles: la grande taille de Goria, une
+réaction naturelle contre la gaucherie de cette corpulence encombrante,
+une réelle timidité que le virtuose cherchait à déguiser sous un air
+d'aplomb, dont l'exagération n'était qu'une maladresse de plus.
+
+Ajoutons que Goria était indulgent et bon; dans les inimitiés qui l'ont
+suivi jusqu'au tombeau, son cœur excellent n'a jamais eu aucune
+responsabilité. Par malheur, les qualités intimes et le mérite
+artistique ne tiennent pas lieu de prudence, de tact et de jugement:
+Goria en fit la cruelle expérience à ses dépens, dans son trop mémorable
+voyage en Espagne.
+
+Les succès retentissants de Prudent et de Gottschalk, de l'autre côté
+des Pyrénées, lui avaient inspiré le désir de voir ce beau pays où les
+artistes de valeur ont toujours reçu le plus sympathique des accueils.
+Muni de nombreuses lettres de recommandation, assuré de concerts
+fructueux, Goria se rendit directement à Madrid, où la haute société lui
+fit une réception enthousiaste. Fêté dans les salons, il ne tarda pas à
+annoncer un grand concert dont les billets furent enlevés en quelques
+heures. Le soir, il y avait salle comble et la brillante assistance se
+préparait à faire ovation au pianiste français, quand un incident vint
+bouleverser les dispositions bienveillantes du public.
+
+Pendant son voyage et depuis son arrivée à Madrid, Goria avait pris des
+notes, non pas des notes musicales, des motifs de chants populaires,
+mais un relevé d'observations plus ou moins humoristiques, plus ou moins
+discrètes, embrassant les usages, les mœurs du pays, se rapportant à
+la beauté des femmes, ne s'arrêtant pas devant les détails de la vie
+intime, le tout résumé dans une lettre adressée à l'officier pianiste
+Viennot, ami intime du virtuose. Cette lettre spirituelle, mais
+intempestive au moment où l'artiste faisait appel aux sympathies du
+peuple espagnol, fut malheureusement communiquée au directeur d'un
+journal encore petit, déjà célèbre, et qui allait devenir bientôt le
+premier organe de la presse légère. Elle fut imprimée, sans qu'on
+calculât l'effet désastreux que devait produire la publication de ce
+factum d'écolier en vacances.
+
+Le journal, arrivé à Madrid, fut lu quelques minutes avant le concert,
+quand le public était déjà dans la salle. Il passa de main en main, de
+loge en loge: un orage s'apprêtait; prévenu à temps, Goria dut quitter
+immédiatement Madrid, le cœur brisé par cette épreuve inattendue. Ce
+fut un double désastre, matériel et moral, dont Goria ne devait jamais
+se relever. Les palpitations de cœur dont il souffrait devinrent plus
+intenses. Son esprit était sombre; plusieurs fois menacé et provoqué,
+il lui semblait avoir toujours un duel en perspective, et, n'étant
+nullement batailleur par tempérament, il vécut ainsi quelques années,
+inquiet, préoccupé, attristé. On évitait, d'ailleurs, de parler à Goria
+de cette déplorable aventure: c'était mettre en cause l'inconséquence de
+son ami intime, et sa générosité naturelle, qui n'a jamais été
+contestable, en souffrait vivement.
+
+Le nombre des arrangements, fantaisies et transcriptions écrites par
+Goria sur les motifs choisis dans les opéras modernes est considérable:
+il prouve la grande facilité du compositeur et la popularité de son nom,
+qui avait une valeur commerciale. A l'apparition de chaque nouvelle
+œuvre lyrique, les éditeurs s'empressaient de demander à l'artiste
+préféré des amateurs de musique brillante, une fantaisie de concert et
+de salon. Ces pièces de piano rapidement charpentées pour les besoins de
+la vente, presque improvisées, sont correctement écrites, car Goria
+avait fait de bonnes études harmoniques; mais, tout en louant l'habileté
+de l'arrangement, le choix heureux des motifs mis en œuvre et leur
+variété, il faut faire des réserves sérieuses au point de vue de la
+facture. Le virtuose tient avant tout à faire montre des motifs choisis
+ou imposés, les transitions et les soudures sont trop apparentes; les
+traits et variantes sont bien sous les doigts, mais l'originalité de
+conception et de plan fait souvent défaut.
+
+Goria procède évidemment de Thalberg et de Prudent, dont il était l'ami
+et l'émule. Mais ses compositions de concert et de salon n'ont ni le
+mérite de facture ni l'ingéniosité habile des deux maîtres qu'il avait
+pris pour type. Nous devons pourtant citer avec éloge comme des morceaux
+très réussis pour les salons et nullement démodés les fantaisies
+suivantes: _Souvenir du Théâtre-Italien_, fantaisies sur _Belisario_, le
+_Trovatore_, _Marie Stuart_, _Semiramide_, _le Pardon de Ploërmel_, _les
+Monténégrins_, _le Pré aux Clercs_ et son beau finale de _Lucrezia
+Borgia_.
+
+Les premiers succès populaires de Goria ont été: Première et deuxième
+étude en _mi_ bémol, charmantes bluettes, imitées des procédés de
+Thalberg puis plusieurs morceaux, valses, rêveries, un sérénade de
+concert pour la main gauche seule, et plusieurs études de salon. Ces
+pièces élégantes, de difficulté moyenne, que Goria exécutait avec une
+rare perfection et un brio merveilleux, firent adopter sa musique par la
+foule nombreuse des amateurs qui visent à l'effet et recherchent le
+succès sans vouloir s'imposer un travail trop sérieux.
+
+Les transcriptions de _Sombres Forêts_, _Una Furtiva Lagrima_, _les
+Plaintes de la jeune fille_ et _Marguerite au rouet_, de Schubert, sont
+parfaitement réussies. Signalons encore sa transcription variée de _la
+Pavane_, air de danse du XVIe siècle. Goria a aussi, suivant le goût
+prédominant de l'école moderne, écrit un certain nombre de pièces
+caractéristiques et pièces de genre; citons de mémoire un beau caprice
+_Allegrezza_, _l'Attente_, _Amitié_, _le Calme_, _Addio_, pièces
+expressives, d'un beau sentiment musical; villanelle, saltarelle,
+_Sorrente_, _la Chasse_, et sa chanson mauresque, œuvres plus
+légères, mais qui ont un réel cachet d'originalité, sans parti pris
+d'imitation. La verve de la jeunesse étincelle dans la plupart de ces
+jolis morceaux où l'inspiration vraie s'affirme avec bonheur: mais nous
+devons une mention toute particulière, dans cette nomenclature rapide de
+l'œuvre de piano laissée par Goria, à la série d'études de style et
+de mécanisme, publiées sous le titre: _le Pianiste moderne_, op. 72.
+Nommons encore avec éloges les six grandes études artistiques, op. 63,
+adoptées par le comité des études du Conservatoire.
+
+Si notre cher et regretté confrère eût pris toujours le temps d'écrire
+des œuvres semblables, son nom fût devenu populaire dans
+l'enseignement, comme ceux des maîtres autorisés de l'école moderne.
+Parmi les recueils d'études que nous venons de mentionner, citons celles
+qui ont pour titre: _Danse villageoise_, _Idylle_, _Marche tcherkesse_,
+_Toccata_, _les Arpèges_, enfin _Jour de printemps_, _le Tournoi_ et _la
+Fuite_, caprices poétiques où le brillant pianiste s'est élevé à la
+hauteur des compositeurs de genre les mieux inspirés.
+
+Goria se distinguait entre tous les virtuoses de notre génération par la
+belle sonorité qu'il tirait du piano. Sans brutaliser l'instrument, et
+par la seule pression intelligente du clavier, il obtenait une ampleur
+de son qui n'appartenait qu'à lui. Il se servait de la pédale avec
+beaucoup d'art et de tact, et savait aussi opposer les contrastes
+heureux de douceur et de grâce aux effets puissants qu'il possédait
+mieux qu'aucun pianiste. J'ai bien souvent, dans l'intimité et dans les
+concerts, entendu Goria et applaudi à ses succès. En l'écoutant, on
+était sous le charme de sa virtuosité élégante, facile, pleine de goût,
+mais il fallait oublier sa prestance de géant, qui faisait dire au
+spirituel et caustique Ravina que Goria était tambour-major dans le
+régiment des pianistes.
+
+Goria n'avait ni la physionomie d'un Adonis, ni les traits étirés des
+virtuoses poitrinaires; il était bien réellement au pôle opposé; sa
+charpente vigoureuse supportait de larges épaules et une forte tête aux
+contours épais. Les traits arrondis, empâtés et mous, n'affirmaient ni
+la volonté, ni l'énergie, mais beaucoup de bonhomie. Seuls, le regard
+assuré, la démarche altière, les moustaches toutes militaires, lui
+donnaient une apparence martiale qui contrastait avec son caractère
+doux, presque débonnaire.
+
+Le 6 juillet 1860, Goria succombait, à trente-sept ans, aux suites d'une
+congestion cérébrale et d'un anévrisme; sa jeune femme devait le suivre
+quelques années plus tard, atteinte elle-même d'une cruelle et
+douloureuse maladie. Les amis de l'artiste enlevé si prématurément, et
+il en avait de sincères, en ont gardé un souvenir durable. Comme
+compositeur, il n'a pas marqué une trace profonde, mais ses morceaux de
+salon, élégants, brillants, à effet, resteront au répertoire. Comme
+virtuose, il a soutenu l'honneur de l'école moderne. Vaincu de la vie
+artistique, insuffisamment armé pour la bataille, on peut dire de Goria
+qu'il a succombé jeune, mais qu'il est tombé au premier rang.
+
+
+
+
+XXIX
+
+CZERNY
+
+
+Les maîtres savants, modestes, habiles et dévoués, qui consacrent leur
+vie à l'enseignement, sans autre ambition que celle d'élever le niveau
+des études, sans autre désir que celui d'initier la jeunesse aux beautés
+de l'art, remplissent une mission égale au rôle des plus grands
+virtuoses. Les exécutants hors ligne ne sont pas toujours les meilleurs
+professeurs, tandis que beaucoup d'artistes de valeur ont renoncé à des
+succès éclatants et certains, pour se dévouer tout entiers à un devoir
+plus modeste. Louis Adam, Zimmerman, Pradher, Mme Farrenc, Henri
+Herz, Kalkbrenner, et enfin Czerny ont bien mérité de l'art,
+non-seulement en lui prêtant l'appui de leur science, mais encore en lui
+sacrifiant leur renommée de virtuose, en renonçant à ce que nous
+appellerons la mise en scène de leur talent.
+
+Charles Czerny, le maître célèbre, le compositeur si populaire dans
+l'enseignement technique et pratique du piano, était né à Vienne le 21
+février 1791. Son père, musicien modeste, originaire de Nimbourg, en
+Bohême, s'était fixé à Vienne depuis 1785. Peu fortuné, sans attaches
+parmi les célébrités musicales, Wenceslas Czerny dut se consacrer
+lui-même à l'éducation de son enfant. Grâce à cette direction constante
+et à l'étude des grands maîtres anciens, Séb. et Em. Bach, Scarlatti,
+Hændel, Clementi, le jeune Czerny acquit une exécution brillante et un
+bon style. Un peu plus tard, le virtuose s'éprit d'une véritable passion
+pour les œuvres de Beethoven, qui, en mainte circonstance, lui
+témoigna de vives sympathies. La lecture attentive de nombreux traités
+didactiques et la mise en œuvre des préceptes donnés par les maîtres
+de la composition suffirent à l'intelligent musicien pour lui permettre
+d'écrire un grand nombre de morceaux qu'il eut la sagesse de conserver
+longtemps en portefeuille.
+
+Obligé dès l'âge de 14 ans de prendre une part active à la vie
+laborieuse de son père, Czerny n'eut plus exclusivement la virtuosité
+pour but. Il commençait son long apprentissage du professorat, carrière
+en apparence sacrifiée, mais où il devait s'illustrer par ses nombreux
+ouvrages théoriques et pratiques, comme par des élèves formés à son
+enseignement: Liszt, Thalberg, Dœlher, Stephen Heller, pour ne citer
+que les plus célèbres. Volontairement et strictement confiné dans le
+cercle de la vie pédagogique, il eut du reste dès le début une
+consolation et un encouragement mérités, les sympathies et la confiance
+des grandes familles viennoises, polonaises et hongroises. A trente
+ans, il occupait déjà une des principales situations dans le corps
+enseignant. Le succès de ses premières compositions acheva de
+populariser son nom; tous les éditeurs se disputaient ses arrangements.
+Ajoutons qu'une rétribution très minime soldait souvent des pièces
+écrites à la hâte et sans aucun souci de la perfection.
+
+Le nombre des compositions de Czerny, fantaisies, sonates, concertos,
+rondos, airs variés, à quatre mains et concertantes pour piano et
+instruments divers, atteint un chiffre vraiment fabuleux: près de 1,100;
+et plusieurs centaines sont restées en portefeuille. Mais cette facilité
+prodigieuse, dont Czerny a souvent abusé, fait que l'œuvre si
+considérable du maître viennois n'a pas, au point de vue de la
+correction, toute la valeur que l'on serait en droit d'attendre d'un
+maître aussi renommé pour ses belles et nombreuses collections d'études.
+Celles-ci, au contraire, d'un goût parfait, offrent aux élèves
+d'innombrables formules de traits ingénieux, variés, brillants et
+toujours d'un excellent travail.
+
+Distinguons cependant parmi les petites pièces faciles, récréatives,
+amusantes pour les commençants, les sonatines et rondos publiés par S.
+Richault portant les numéros d'œuvre, 49, 72, 207, 231, 104, 163,
+167, 313. Le catalogue de Richault donne une nomenclature complète, et
+mon _Vade mecum_ un choix parmi ces nombreuses pièces qui, si elles ne
+brillent pas toutes sous le rapport de l'originalité, sont bien sous la
+main et la plupart doigtées avec soin.
+
+Dans un ordre de difficultés un peu plus élevé, citons les variations
+op. 14 qui ont eu un grand succès, op. 296, _la Douceur_, rondo élégant,
+322 et 323, deux rondos brillants et caractéristiques dans le sentiment
+musical des différentes nationalités de l'Europe, op. 181 à 192. Nommons
+encore le thème allemand op. 9, la cavatine de _Zelmira_ et les rondinos
+op. 21 et 22.
+
+Les op. 749 et 750, cahiers d'études faciles, progressives et
+brillantes, méritent encore d'être recommandés, ainsi que l'op. 299,
+études de vélocité, et l'op. 834, nouvelle école de vélocité; l'_Art de
+délier les doigts_, op. 699; le perfectionnement, le style, op. 755 et
+756, l'École d'exécution moderne, op. 837, sont encore d'excellents
+ouvrages. L'École des ornements, l'École du _legato_ et du _staccato_
+contiennent d'excellentes études spéciales. Quant aux petites études
+pour la main gauche, elles sont loin d'avoir le mérite des grandes,
+c'est un ouvrage écrit à la hâte. N'oublions pas les nombreux recueils
+d'exercices très faciles, progressifs et difficiles op. 777, 139, 453,
+599, les populaires Exercices journaliers, op. 337, l'École du virtuose,
+op. 365, deux bons cahiers de traits brillants de formules et de
+mécanisme se prêtant à être accentuées et nuancées, enfin quatre
+recueils de passages doigtés, choisis dans les œuvres des maîtres
+anciens et modernes et caractérisant leur style.
+
+La grande méthode de Czerny, en trois parties, est une œuvre qui
+justifie la réputation du professeur, si célèbre en Allemagne, si
+populaire en France. L'auteur y a condensé en nombreux exemples, en
+précieux conseils, sa longue expérience de l'enseignement, expérience
+commencée à quatorze ans et continuée jusqu'à soixante-dix.
+
+Parmi les œuvres d'un mérite réel de facture, il faut mentionner tout
+particulièrement l'École du style sévère op. 89, caprice à la fugue, la
+grande sonate d'étude, op. 268, le nouveau _Gradus ad Parnassum_,
+l'École de la main gauche, grandes études de beau style et d'un bon
+travail. L'étude en trille sous forme de rondo est une excellente pièce
+spéciale très bien faite; 1er, 2e et 3e concertinos, op. 27,
+fantaisie dédiée à Beethoven, les neuf grandes sonates, op. 7, 13, 57,
+65, 76, 124, 143, 144, 145, les concertos avec orchestre, op. 28 et 214.
+Nous devons encore signaler les belles et bonnes réductions à quatre
+mains, des symphonies de Beethoven, quatre grandes fantaisies à quatre
+mains; inspirées des romans de Walter Scott, huit scherzi dédiés à
+Chopin, op 556. Cette énumération très succincte des œuvres les plus
+connues de Ch. Czerny laisse dans l'ombre une quantité d'ouvrages
+intéressants, mais il faut nous réduire et faire un choix.
+
+Fétis, dans l'article consacré à Czerny, inscrit aussi à l'actif du
+compositeur 24 messes avec orchestre, 4 requiems, 300 graduels ou
+motets, quatuors, quintettes et même des symphonies, l'ensemble formant
+un total de 400 œuvres manuscrites non gravées. Nous pouvons y
+ajouter les nombreuses réductions, pour piano, d'opéras, d'oratorios, de
+symphonies, d'ouvertures, la traduction en allemand de l'_Art du chant_
+de Thalberg[7], des traités de contre-point et de composition de Reicha,
+travail colossal qu'on a peine à comprendre en songeant qu'il répond
+seulement aux loisirs du professeur, qui pendant longtemps a donné
+chaque jour douze heures de leçons.
+
+Aucun maître, d'ailleurs, n'a écrit un pareil nombre d'études spéciales
+au point de vue purement pédagogique; les petites et les grandes études
+de la vélocité, l'_Art de délier les doigts_; petites et grandes études
+de la main gauche, école des ornements, école du style sévère, nouveau
+_Gradus ad Parnassum_, études spéciales pour le trille, les gammes
+chromatiques, les tierces, etc. On compte plusieurs milliers d'études
+élémentaires progressives, de moyenne force et difficiles, publiées par
+Czerny. Ses exercices journaliers, son École du virtuose, ses Exercices
+de passages doigtés, extraits des œuvres de tous les maîtres anciens
+et modernes, forment un arsenal de traits; ses sonates spéciales, ses
+_allegri_ de bravoure, résumant les grandes difficultés d'exécution,
+complètent cette école du mécanisme, étudié sous tous ses aspects avec
+une habileté incomparable et la sûreté de main que donnent soixante ans
+de professorat.
+
+Czerny, sollicité par de nombreux éditeurs, a recommencé plusieurs
+séries d'études du même degré de force, sans toutefois se copier. Tout
+en reconnaissant l'ingéniosité des variantes, nous ne pouvons approuver
+ce procédé mercantile qui donne à l'œuvre déjà parue une publication
+rivale de même nature. Les maisons Richault, Brandus, Leduc ont toutes
+les trois des collections importantes d'études visant le même genre de
+difficulté: le mécanisme, l'agilité, l'accentuation délicate ou
+brillante.
+
+Czerny m'a fait l'honneur de me dédier deux recueils d'études de
+perfectionnement, style moderne. Cet ouvrage, écrit avec soin, contient
+plusieurs pièces charmantes et d'une réelle élégance. Czerny savait et
+pouvait toujours, quand il y mettait le temps, écrire avec une grande
+pureté des œuvres de valeur.
+
+Mais l'extrême facilité naturelle a été son écueil. L'éditeur Richault
+m'a affirmé que le compositeur viennois avait toujours sur son bureau
+plusieurs ouvrages commencés. Il passait de l'un à l'autre, allait d'une
+sonate à un recueil d'études, laissant seulement à la page écrite le
+temps de sécher. On comprendra sans peine que ce tour de force
+d'exécution ait exercé une influence parfois désastreuse sur la nature
+des idées ou sur la pureté de la forme; des œuvres aussi improvisées,
+et en même temps aussi décousues, brillent rarement par l'inspiration et
+la logique des combinaisons. Si l'immense réputation de Czerny et la
+quantité de travail accumulé pendant plus d'un demi-siècle de
+professorat permettaient quelque sévérité, on pourrait le comparer,
+dans la plupart de ses productions hâtives, à un avocat bien doué,
+gardant la parole pendant des heures entières, éblouissant ses
+auditeurs, mais n'arrivant pas à émouvoir parce qu'il parle sans
+conviction pour le seul plaisir de l'oreille.
+
+Cette exubérante passion qui dominait Czerny, et l'entraînait à jeter
+ses idées musicales à tous les vents, sans choix préliminaire, sans
+autre mise en œuvre qu'un travail superficiel, fait du maître
+viennois à la fois le plus fécond et le plus inégal des
+compositeurs-pianistes. La grande majorité de ses œuvres est déjà
+sortie du courant musical. A part les recueils d'études spéciales,
+quelques sonates, les excellentes transcriptions symphoniques et
+vocales, les compositions pour piano de Czerny sont démodées et portent
+les marques d'une vieillesse précoce. C'est, du reste, un sort commun à
+la foule innombrable des arrangements écrits pour satisfaire les goûts
+du public, éphémères et frivoles comme lui. Les œuvres durables
+visent un autre but, mais s'élaborent plus lentement.
+
+Producteur excessif, Charles Czerny a encore eu un homonyme dont le
+bagage musical est venu frauduleusement s'ajouter au sien, Joseph
+Czerny, comme lui pianiste, compositeur et de plus éditeur. Profitant de
+la similitude de nom et de la célébrité conquise par le maître viennois,
+ce contrefacteur médiocre fut pris à son tour d'une fièvre de
+composition, malgré la faiblesse de son éducation musicale, et publia
+sous le nom de Czerny un assez grand nombre de fantaisies et
+d'arrangements. Supplément fâcheux dont il faut en toute justice
+décharger la mémoire de l'infatigable compositeur.
+
+Charles Czerny est mort à Vienne en juillet 1855, après une carrière qui
+n'offre aucun incident particulier, vouée tout entière à l'enseignement
+et à la composition. Sa vocation pour le professorat ne lui avait pas
+permis d'acquérir une sérieuse réputation de virtuose; c'était pourtant
+un pianiste brillant et de bonne école, qui eût pris place sans aucun
+doute au premier rang des exécutants.
+
+Sans être misanthrope, Czerny vivait peu au dehors. Il exerçait chez lui
+ses qualités d'homme aimable, distingué, affable, accueillant avec
+politesse les artistes de passage et les virtuoses qui lui étaient
+présentés, brusquant en revanche les visiteurs importuns qui venaient
+interrompre la leçon ou l'œuvre commencée. On comprend sans peine
+quelle économie de temps réclamait cette production colossale dont le
+catalogue de Czerny est le témoignage authentique.
+
+Un pareil labeur excuse largement Czerny d'avoir fui les relations
+banales que subissent trop souvent les artistes obligés de sacrifier une
+partie de leur temps aux convenances mondaines. Faut-il, comme
+l'accusent quelques biographes, attribuer à un autre sentiment, celui de
+l'ordre et de l'économie poussés à l'extrême, l'isolement relatif dans
+lequel vivait Czerny? Ici encore le maître viennois aurait une excuse
+toute naturelle: le souvenir d'une jeunesse peu fortunée, où le travail
+était nécessaire pour la subsistance de chaque jour, et le désir d'une
+vieillesse tranquille, exempte des soucis matériels. Le bon et illustre
+Haydn se montrait lui-même, dans les dernières années de sa longue et
+laborieuse existence, très préoccupé de savoir si ses modestes économies
+le laisseraient à l'abri du besoin.
+
+Charles Czerny était d'un extérieur très simple et d'allures un peu
+bourgeoises. Sa physionomie à l'ovale allongé, au nez aquilin, à la
+bouche grande et au menton arrondi, était fortement germanique, avec un
+mélange de bonhomie et d'énergie. Les yeux vifs et brillants
+amortissaient leur éclat sous de larges verres de lunette.
+
+Au moral, Czerny avait de l'esprit, beaucoup de tact, et malgré sa vie
+solitaire, il n'était nullement étranger aux délicatesses sociales. J'ai
+reçu de lui, il y a vingt-quatre ans, une lettre de dédicace très
+élégamment écrite, et qui n'indique pas le misanthrope atrabilaire que
+certains esprits chagrins ont cru voir.
+
+L'œuvre de Czerny laisse une large part à la critique, et nous
+l'avons prouvé. Mais, pour apprécier avec justice le mérite de l'auteur,
+il faut isoler de cet immense bagage musical où le maître a usé jusqu'à
+l'abus de sa facilité naturelle, les œuvres choisies où l'on trouve
+souvent d'heureuses inspirations, une grande habileté de main et la
+belle facture des maîtres. Nous avons indiqué nos œuvres préférées:
+il en est d'autres qui valent une recherche au milieu des innombrables
+productions de Czerny. Le nom du compositeur viennois n'est pas de ceux
+qui peuvent disparaître entièrement de l'histoire musicale. Il a sans
+doute laissé moins de vide après sa mort qu'il n'avait tenu de place
+pendant sa vie; mais la popularité lui a coûté si cher qu'il serait
+cruel de la lui reprocher indéfiniment. Ce sera en même temps la
+punition et le salut de ce talent inépuisable de survivre, non par
+l'ensemble de son œuvre, d'un caractère si universel, mais par
+certains côtés spéciaux, les moindres peut-être dans la pensée du
+compositeur.
+
+
+
+
+XXX
+
+LISZT
+
+
+Si la gloire de Chopin peut se comparer à une étoile perdue dans les
+profondeurs du ciel, brillant d'une lueur adoucie, voilée, par le temps
+et la poésie des souvenirs, d'une auréole tremblante et mélancolique,
+celle de Liszt ressemble à un astre éclatant, dont le seul défaut est
+peut-être le manque d'éloignement et la prodigalité de rayons. Artiste
+prédestiné entre tous, comblé des dons de la Providence, armé en guerre
+pour toutes les luttes, doué d'une merveilleuse faculté d'assimilation,
+rempli d'aspirations audacieuses vers le beau et vers l'inconnu, soutenu
+par une organisation physique et morale extraordinaire, possédant enfin
+des moyens d'exécution exceptionnels, Liszt a eu toutes les bonnes fées
+à son berceau. Dans le domaine de la virtuosité, un seul artiste,
+Paganini, peut être mis sur la même ligne pour la voie suivie, et pour
+la perfection atteinte dans le domaine de la difficulté vaincue. Le
+célèbre violoniste et le pianiste illustre ont cherché les mêmes effets,
+provoqué le même enthousiasme par le charme inexprimable de leur
+poétique interprétation. Idoles du public l'un et l'autre, ils ont tous
+deux sacrifié plus d'une fois à ce fétichisme, et gâté leur prodigieux
+talent pour maintenir leur incomparable renommée. Ils ont eux-mêmes
+augmenté par des moyens factices l'éclat de cette lumière parfois
+excessive, que le temps, d'ailleurs, se chargera d'adoucir.
+
+Né le 22 octobre 1811, à Rading, village de Hongrie, près Pesth, Franz
+Liszt entra dès l'âge de neuf ans dans la grande famille des enfants
+prodiges. Son père, bon musicien, pianiste d'une certaine valeur, guida
+ses premières études avec tout le soin que méritait cette organisation
+d'élite. Bientôt la famille de Liszt vint s'établir à Vienne, pour
+continuer dans de meilleures conditions l'éducation musicale du jeune
+virtuose. A la suite d'un concert, où Franz Liszt produisit une
+sensation profonde, son père, poussé par l'amour de l'art, obéissant
+peut-être aussi à la tradition de la plupart des familles où la
+Providence a fait naître un virtuose, mit aussitôt en scène ce
+merveilleux talent, et le conduisit de concert en concert, à Paris, à
+Londres, dans le midi de la France, récoltant de grands succès--et de
+belles recettes.
+
+Nous avons hâte de traverser cette période d'exploitation hâtive et
+dangereuse, pour arriver à l'époque où Liszt put dégager son
+individualité. Sa nature mobile, impressionnable, contemplative, le
+portait déjà à une grande exaltation religieuse. Mais ses études
+musicales n'étaient pas terminées. En 1823, sa famille venait s'établir
+à Paris, et son père cherchait à le faire admettre au Conservatoire,
+pour y suivre le cours de contre-point de Cherubini. Notre grande École
+ouvrait alors difficilement ses portes aux étrangers, et Liszt ne fut
+pas reçu. Il avait déjà eu, à Vienne, quelques conseils de composition
+de Salieri; la direction de Cherubini aurait sans doute exercé une
+salutaire influence sur les tendances un peu vagabondes de son talent
+vers l'inconnu et la bizarrerie artistique, parfois si différente de
+l'originalité. Il fallut se rabattre sur Reicha, autre grand maître,
+mais dont le mode d'enseignement différait des procédés de Cherubini. On
+peut douter d'ailleurs que le brillant virtuose, tout à ses études
+spéciales d'exécution, souvent interrompues par ses nombreux concerts,
+ses fréquents voyages, ait profité d'une manière suivie des conseils de
+Reicha.
+
+Les triomphes du pianiste étaient du reste de nature à l'étourdir, et
+son organisation musicale lui avait valu de si puissants protecteurs que
+l'Académie royale de musique exécuta un opéra en un acte de Liszt, _le
+Château de l'Amour_, le 17 octobre 1825. Ce début audacieux trouva un
+public bienveillant, mais n'obtint qu'un succès d'estime.
+
+Les tendances religieuses continuaient à dominer dans cette âme
+impressionnable. Le brillant virtuose s'abandonna pendant quelque temps
+aux pratiques d'une dévotion exagérée, que son directeur avait peine à
+contenir. A la fois ardent et contemplatif, le mysticisme tournait chez
+lui à la passion véritable. Son père, voulant l'arracher à ce courant
+d'idées qui le détournait de la vocation musicale, le conduisit pour la
+troisième fois en Angleterre.
+
+A son retour de Londres, Liszt eut la douleur de perdre ce père un peu
+autoritaire mais dévoué, qui avait été son premier maître et dont la
+tutelle ne péchait que par excès d'attachement, caractère général des
+pères d'enfants prodiges. Ces chers petits êtres finissent par devenir à
+leurs yeux ou des instruments de fortune ou des messies qu'il faut
+adorer à deux genoux; tous les enthousiasmes leur sont dus. Cette mort
+prématurée affligea profondément Liszt et le ramena de nouveau aux idées
+religieuses. L'époque était favorable à ce courant. Les missions, le
+jubilé avaient remué profondément la France. Liszt vécu ainsi quelques
+années avec sa mère, tout au travail et aux pratiques religieuses, dans
+une maison appartenant à l'hospitalière famille Érard. Sa virtuosité,
+déjà extraordinaire, gagna encore pendant cette période de recueillement
+une puissance, une concentration hors de pair, un mécanisme incomparable
+lui permettant de tout oser: il n'existait plus de difficultés pour lui;
+je n'ai jamais vu un lecteur comparable, sauf peut-être mon élève
+Weigand, un jeune Allemand, et Jules Cohen, l'accompagnateur
+incomparable.
+
+Soit lassitude, soit changement dans la nature des idées, soit enfin que
+l'heure des passions humaines eût sonné, Liszt brisa vers 1835 avec son
+isolement mystique et rentra dans le monde militant, où de véritables
+triomphes accueillirent sa réapparition; il fit bientôt une excursion
+en Suisse, ou plutôt un long séjour: nous n'avons pu savoir si ces
+années de pèlerinage furent entièrement consacrées à la contemplation de
+la nature, et si le grand artiste n'avait pas un autre foyer
+d'inspiration musicale. Mais, dès son retour à Paris, Liszt publia une
+série de compositions pour piano, morceaux qui firent sensation et
+produisirent un grand effet dans les concerts.
+
+La religiosité était loin. Renonçant à vivre en ascète comme son ami
+Urhan, le célèbre alto de l'Opéra, Franz Liszt se jetait dans le monde
+avec la même ardeur qu'il avait mise à fréquenter les églises. Nous
+tournerons rapidement les feuilles du livre de sa vie intime. Il a mis
+lui-même au grand jour ces longues affections et les relations
+passagères qui contiennent ce côté personnel de son histoire. Disons
+seulement que, semblable à certains météores, Liszt, dans sa longue
+course errante à travers l'Europe, a entraîné plus d'un satellite à sa
+suite, plus d'une étoile terrestre, cortège lumineux où brillent les
+astéroïdes de toute grandeur. La riche et puissante organisation du
+poète-musicien, les séductions irrésistibles de son esprit, le
+rayonnement de son immense réputation, les honneurs dont il était
+comblé, l'atmosphère d'adulation qui flottait autour de lui, enfin sa
+nature fascinatrice et passionnée lui ont valu des attachements ardents,
+qui ont fait à la fois le bonheur et l'instabilité de sa vie. Il n'entre
+pas dans le cadre restreint de ce portrait de retracer les péripéties
+mouvementées de cette existence brillante mais romanesque, où les
+agitations passionnelles ont tenu une si large place. Il est toujours
+délicat de soulever des voiles aussi intimes et, seul, le grand artiste
+pourrait faire, en pleine connaissance de cause, le choix nécessaire
+dans cette moisson de souvenirs. Associons seulement le nom de Liszt à
+celui d'une femme d'esprit supérieur, qui s'était fait une place
+brillante et durable au premier rang de la littérature contemporaine:
+Daniel Stern.
+
+De 1837 à 1848, la vie de Liszt s'est passée en voyages incessants à
+travers l'Europe. Séjournant quelques mois dans les grands centres,
+visitant Vienne, Londres, Madrid, Moscou, Berlin, Milan, Rome, Paris,
+Constantinople, Lisbonne, il retrouvait partout le même enthousiasme.
+Louis Enault, voyageant en Hongrie à la même époque, m'a dit avoir été
+témoin d'ovations touchant au délire. Le diapason de l'enthousiasme
+était si élevé, que le célèbre artiste ne savait plus où se réfugier
+pour échapper aux effusions de ses compatriotes. Oriflammes, bouquets,
+députations, harangues, arcs de triomphe, rien ne manquait à cet
+appareil digne d'un souverain. Liszt devait retrouver cette popularité
+dans vingt capitales, et il lui fallut une véritable puissance
+intérieure, une grande domination de lui-même pour ne pas devenir fou
+d'orgueil au milieu de cette adulation générale.
+
+Dès 1844, Liszt avait été nommé maître de chapelle du grand-duc de
+Saxe-Weimar; mais ses voyages ne lui permettaient pas de remplir
+assidûment ses fonctions. En 1848, pour éviter les agitations de la
+politique, il revint prendre la direction définitive de la chapelle et
+du théâtre. Grâce aux vives sympathies et à la protection du grand-duc,
+il put bientôt réaliser toutes les réformes musicales qu'il avait rêvées
+pour ce petit paradis terrestre de Weimar. Chant et orchestre, tout fut
+réorganisé en sous-œuvre. Une véritable pléïade d'artistes, disciples
+ardents et convaincus du maître, venaient demander ses conseils, et
+transformaient la petite résidence en pays lumineux, en véritable foyer
+de l'art. Il convient d'ajouter que ce cénacle d'imaginations ardentes,
+désireuses du nouveau, de volontés énergiques souvent dévoyées, devait
+avoir pour résultat la préconisation d'un système contestable, où le
+simple, le vrai et le beau ne sont pas toujours en première ligne.
+
+L'école de Weimar a produit une philosophie musicale qui remplace
+l'inspiration mélodique par la longueur des récits, les accents déclamés
+par des cris, le sentiment tonal par des harmonies souvent incohérentes;
+Liszt a été sinon l'inventeur, au moins le protecteur et en quelque
+sorte le metteur en scène de Wagner. C'est grâce à l'initiative, à la
+persévérante volonté du grand virtuose que le _Tannhäuser_ et
+_Lohengrin_ ont été représentés à Weimar. Apôtre convaincu du drame
+lyrique, wagnérien, Liszt a travaillé pendant de longues années à
+l'établissement de cette foi nouvelle, dont les partisans sont cependant
+restés en petit nombre, même en Allemagne.
+
+Liszt a demeuré plusieurs années à Rome avant de retourner en Hongrie.
+De sérieux projets de mariage avec une princesse russe l'y retenaient,
+mais un divorce était nécessaire sous l'approbation de l'empereur de
+Russie, et l'opposition du czar mit à néant ce rêve de bonheur et de
+repos. Chagriné, désillusionné de la vie, Liszt parut un instant vouloir
+renoncer au monde pour se vouer à l'existence monastique. Cet horizon
+restreint ne pouvait suffire à une nature aussi ardente, et la
+résolution _in extremis_ du grand virtuose fut moins sérieuse que ne le
+redoutaient ses amis. Malgré le poids des ans, le vieil homme n'était
+pas mort, et il revint bientôt aux splendeurs, aux adulations, au
+travail fébrile indispensables à sa vie.
+
+Avant de retourner en Allemagne et en Hongrie, où la faveur impériale
+l'a fait intendant et _comte_ de la musique, Liszt a séjourné quelques
+mois à Paris. Nous l'avons entendu à cette époque chez notre maître et
+ami Halévy, ainsi que chez Rossini. C'était toujours le même grand
+artiste, amoureux de la gloire et du bruit, aimable, galant, ayant,
+suivant la circonstance, le mot fin et la repartie gauloise, ne
+dédaignant aucune des créations de Dieu et des beautés de la nature. Je
+citerai à ce propos un mot charmant adressé à une jeune et jolie femme
+par l'abbé Liszt, en soirée chez Rossini. Le célèbre artiste, incliné
+très sensiblement sur les magnifiques épaules de Mme de X... en
+toilette de bal, était plongé dans une extase fort humaine, silencieuse
+mais intense. La jeune femme tressaillit tout à coup en saisissant ce
+regard: «Eh bien! Monsieur Liszt»; mais le galant virtuose, sans se
+troubler: «Pardon, Madame, je regarde s'il vous pousse des ailes.» Le
+regard était une flatterie et la réponse un compliment; Liszt ne fut pas
+pardonné, mais admiré. Il est fait à ce genre d'indulgence.
+
+On voit qu'en prenant la soutanelle, Liszt n'a pas absolument renoncé au
+monde, à ses pompes et à ses œuvres. _Transit gloria mundi_ n'est pas
+sa devise. Ceux qui veulent connaître à fond les côtés humains de cette
+merveilleuse individualité, peuvent prendre le livre de «Robert Franz»,
+pseudonyme si clair. L'ex-grande dame qui a publié ce petit volume de
+confessions intimes, a peint le célèbre artiste avec l'amertume d'un
+cœur blessé, mais elle l'a saisi sur le vif, et le montre dans des
+proportions humaines qui sont le principal attrait du livre. Pour ceux
+que le musicien intéresse seul, l'article biographique de Fetis, un des
+meilleurs et des plus complets qu'il ait publiés, contient des
+renseignements artistiques et biographiques d'une autre nature et d'un
+ordre parfait.
+
+Liszt excelle dans les transcriptions, réductions de l'orchestre ou du
+chant au piano. Il est impossible de mettre plus d'exactitude et
+d'ingéniosité dans la reproduction. Son travail, d'un fini et d'un
+précieux incomparables, tend à ne rien omettre; les dessins variés de
+l'orchestre, les timbres des divers instruments, les effets de sonorité,
+tout cet ensemble merveilleux d'homogénéité et pourtant si compliqué de
+la symphonie, Liszt a su le condenser, le remanier pour le piano, cet
+orchestre en miniature. Rien de plus habile en ce genre que ses
+transcriptions des symphonies de Beethoven. Liszt, il y a vingt-cinq
+ans, a eu le courage d'exécuter une de ces symphonies à la salle du
+Conservatoire; les échos du temple ont tressailli de tant d'audace, mais
+la tentative du grand virtuose a parfaitement réussi; il a tenu son
+auditoire sous le charme puissant de son exécution et de son
+intelligence détaillée du chef-d'œuvre.
+
+Les _lieder_ de Schubert, Mendelssohn, Robert Schumann, Meyerbeer,
+Mercadante, Rossini, Beethoven forment une riche collection, très utile
+à étudier; dans le même ordre d'idées, nous citerons comme des
+réductions du plus grand intérêt le septuor de Beethoven, ses
+symphonies, celles de Berlioz, les ouvertures du _Freischütz_,
+d'_Obéron_, de _Jubel_, du _Roi Lear_, du _Carnaval Romain_, de
+_Guillaume Tell_, etc.: toutes ces transcriptions sont d'une habileté de
+main extraordinaire, mais aussi d'une très grande difficulté
+d'exécution. Plusieurs des populaires recueils de _Rapsodies
+hongroises_, pièces inspirées des airs nationaux, offrent des rythmes et
+des harmonies bizarres, quelque peu sauvages, pleines de couleur locale;
+les fantaisies, paraphrases, illustrations, réminiscences, caprices sur
+les opéras anciens et modernes sont en très grand nombre. Beaucoup de
+ces morceaux de concerts à grand effet ne sont abordables que pour des
+virtuoses dont le talent d'exécution est brisé à toutes les difficultés.
+Les douze grandes études de concert, fugues, et la transcription au
+piano des études de Paganini, appartiennent aussi à cet ordre de
+difficultés.
+
+Dans ses deux concertos pour piano et orchestre, Liszt a certainement
+fait preuve de grand savoir, à travers l'œuvre, on rencontre de
+belles pensées qui semblent préluder à l'éclosion d'une réelle
+inspiration; mais le parti pris d'éviter tout ce qui ressemblerait à une
+phrase suivie et développée de chant rejette le compositeur dans ces
+agitations nerveuses, dans ces complications de traits parcourant le
+clavier à perte d'haleine, luttant de sonorité avec l'orchestre, brodant
+sur des harmonies quelquefois bizarres, où l'on attend vainement une
+cadence parfaite. Absence de calme et de simplicité, _steeple chase_ à
+la difficulté, qui ne répond pas à ce qu'on pouvait attendre d'une
+intelligence aussi élevée; science spéculative qui s'exerce à donner des
+énigmes musicales à l'interprète comme à l'auditeur.
+
+Les œuvres orchestrales et symphoniques de Liszt méritent une mention
+à part. Non que ces essais aient eu un grand retentissement, ni exercé
+une influence décisive sur les tendances de notre école française, mais
+Liszt a servi de porte-drapeau à Richard Wagner; il s'est déclaré un des
+champions les plus résolus de la science abstraite, dont la première
+règle semble être de chercher tous ses effets musicaux en dehors de la
+saine musique; système cruel pour les oreilles habituées aux anciennes
+formules de l'art, à la tonalité, aux périodes, aux cadences finales, et
+que déroute cette course haletante vers un but qui fuit toujours. Dans
+ce sentiment très ou trop moderne, Liszt a écrit plusieurs poëmes
+symphoniques, _Orphée_, _Prométhée_, _le Tasse_, _Hungaria_, _Ce qu'on
+entend dans la montagne_, plusieurs messes, des préludes symphoniques,
+_la Divine Comédie_, _Héroïde funèbre_, _Mazeppa_. Ces compositions
+appartiennent toutes à la nouvelle école et leur meilleure excuse est de
+n'avoir produit qu'une génération de sophistes de talent; esprit faux
+qui s'égarent à la recherche d'un idéal métaphysique, dont le but
+suprême serait de transformer l'art pur en peinture à l'aide des sons,
+s'attaquant à des sentiments, des sensations, des caractères
+intraduisibles, et réduisant le grand art dramatique ou symphonique de
+Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, au genre descriptif pittoresque, à
+cette musique soi-disant imitative, mais très nuageuse où la recherche
+des combinaisons remplace les élans de l'inspiration. Les récentes
+auditions d'œuvres religieuses et de fragments symphoniques exécutés
+à Saint-Eustache et au Théâtre-Italien, grâce à l'initiative dévouée et
+sous l'habile direction de Saint-Saëns, ne modifient pas notre
+impression. La musique de Liszt résume dans son ensemble les qualités et
+les défauts de la nouvelle école allemande; Liszt se trouve ainsi aux
+côtés de Brahms, de Raff, de Saint-Saëns lui-même, et le voisinage n'a
+rien qui puisse le diminuer: mais, pour lui, comme pour eux, il est
+permis de regretter un pareil abus du talent, dépensé dans les errements
+d'une école où la jeunesse n'a presque rien à apprendre et peut beaucoup
+oublier.
+
+En revanche, nous adressons des éloges sans restriction aux
+transcriptions pour piano des soirées vocales de Rossini, ainsi qu'à
+celles des mélodies de Schubert. Nous ne connaissons rien d'aussi
+parfait en ce genre, et la constatation a une valeur réelle par ce temps
+de transcriptions s'adressant à tous les degrés de force; _la Sérénade_,
+_la Plainte de la jeune fille_, _la Poste_, _le Roi des aulnes_,
+_l'Adélaïde_ de Beethoven et cinquante pièces orchestrales ou vocales
+affirment la supériorité de Liszt, dans ces sortes d'arrangements qui
+demandent non-seulement une grande habileté, une scrupuleuse exactitude,
+mais encore un sentiment réel de la valeur des phrases, un tact
+merveilleux dans la disposition de la partie récitante et des
+accompagnements à conserver dans leur intégrité.
+
+Les grandes études ne sont abordables que pour peu de virtuoses;
+signalons-les cependant comme de belles œuvres d'un style très ferme.
+Le concert de Liszt, exécuté à Paris par Mme Jaëll, a de très beaux
+élans, des pages inspirées; malheureusement les développements touffus,
+les modulations étranges et les effets d'une sonorité excessive gâtent
+cette œuvre, qui serait sans cela une composition magistrale
+affirmant les audaces d'un grand artiste.
+
+L'album, _Impressions d'un voyageur_, _le Galop chromatique_, la grande
+valse _di bravura_, les valses caprices d'après Schubert, les Soirées de
+Rossini, transcrites pour piano solo, peuvent être jouées par les
+virtuoses de salon.
+
+Mais les grandes fantaisies sur _Don Juan_, _la Somnambule_, _la Juive_,
+_Robert_, _les Huguenots_, sur _la Clochette de Paganini_, sur _les
+Puritains_, _le Songe d'une nuit d'été_, sur le finale de _Lucie_,
+_Lucrezia_, _le Trovatore_, _Rigoletto_, le finale de _Don Carlos_, les
+Légendes de saint François d'Assise, de saint François de Paule ne
+peuvent être fructueusement étudiées et convenablement exécutées que par
+des pianistes d'une virtuosité transcendante, que ne rebutent ni la très
+grande difficulté, ni les écartements de doigts, ni la dépense de force.
+Les paraphrases de concert du _Tannhäuser_, le chœur des fiançailles
+de _Lohengrin_, la prière de _l'Africaine_, les illustrations du
+_Prophète_ appartiennent au même ordre de difficulté, musique de piano à
+grand effet, très brillante, habilement écrite, très ingénieuse et d'une
+sonorité puissante.
+
+Si nous considérons l'ensemble de ces fantaisies, réminiscences et
+paraphrases, nous devons classer Liszt comme un arrangeur étonnant dans
+ces enchevêtrements de rythme ingénieux; mais, pour dire toute notre
+pensée, le mérite de facture, la simplicité et la noblesse du style ne
+répondent pas absolument à ce que l'on devait espérer d'une intelligence
+pénétrée de tendances aussi vives vers l'idéal. Chez Liszt, le virtuose
+s'est trop affirmé, les grands succès de l'exécutant ont fait négliger
+au compositeur la simplicité de la forme et rechercher de préférence
+l'excentrique, le bizarre, à défaut de l'énergie géniale. Loin de moi
+l'intention de diminuer un talent aussi puissant! je veux seulement
+marquer l'impression nerveuse et complexe qu'a toujours produite, sur
+les artistes sincères, l'audition de Liszt et de ses œuvres. Je
+l'entends encore à une soirée chez Halévy, où le maître hongrois
+remporta du reste un de ses triomphes accoutumés. Ses regards
+fascinateurs lancés sur les invités, ses préludes un peu longs ne
+m'empêchèrent pas de rester sous le charme en écoutant des phrases
+adorablement chantées, des traits d'une exquise délicatesse; je n'en
+regrettais que davantage d'être tiré de mon extase par des sonorités
+violentes, par des effets que réprouve la méthode; je tremblais, non
+pour le pianiste, mais pour le piano, et je m'attendais à chaque instant
+à voir les cordes se briser, les marteaux voler en éclats.
+
+Seul Liszt peut mettre en pratique ces attaques de clavier hardies
+jusqu'à la témérité, ces sonorités stridentes, obtenues à grand renfort
+de pédales succédant à des bruissements vaporeux, ces accents sauvages
+opposés à des plaintes langoureuses, ces procédés incessants de
+constrastes heurtés, d'effets cherchés en dehors de tout principe
+d'école. Que Liszt puisse appliquer un système aussi anormal, c'est la
+preuve d'une virtuosité exceptionnelle, mais l'imitation en serait
+singulièrement périlleuse. Faut-il ajouter qu'elle serait encore plus
+stérile, ces tours de force n'ayant aucun rapport avec les progrès du
+grand art? Ce soir-là, en écoutant Liszt, j'ai acquis la conviction
+qu'il existe des grâces d'état pour les pianistes de grande bravoure,
+mais je n'en ai pas tiré la conséquence que les règles du goût doivent
+changer. Elles sont immuables; elles ne consisteront jamais à malmener
+le piano, à le traiter fougueusement à la façon des jockeys qui
+surmènent leur monture. On peut réussir dans cet exercice épuisant, on
+peut encore mieux échouer; mais qu'on échoue ou qu'on réussisse, une
+gymnastique aussi outrancière n'a rien à voir avec la virtuosité
+correcte.
+
+En face d'une exception comme Liszt, il ne faut pas dire aux élèves la
+formule ordinaire: «Écoutez et imitez»; il faut leur dire: «Écoutez,
+admirez ce que peut une volonté puissante; voyez les prodigieux
+résultats obtenus par le travail mis au service de moyens merveilleux,
+d'une facilité et d'une énergie extraordinaire, mais surtout gardez-vous
+bien de suivre la même voie». Tous les virtuoses, deux ou trois
+exceptés, qui ont pris Liszt pour modèle, pour type idéal d'exécution,
+ont parodié ses qualités, exagéré ses défauts et travesti ses procédés
+habituels en les soulignant.
+
+Au demeurant, pour apprécier avec justesse, sans passion et en toute
+sérénité, l'étonnante physionomie de Liszt, il faut se dégager de tout
+parti pris d'admiration irraisonnée. Des adeptes fanatiques l'ont
+proclamé le messie d'un art nouveau; des critiques sévères et souvent
+injustes, sans nier son merveilleux talent de virtuose, lui ont dénié
+tout esprit d'invention et l'ont classé parmi les musiciens prétentieux,
+incapables de trouver des idées. Amis et ennemis sont également en
+dehors du vrai; Liszt est un grand artiste, une riche et puissante
+intelligence, aimant et comprenant l'idéal, ayant de très hautes
+aspirations vers les sublimités de l'art. Mais il a eu de tout temps un
+parti pris d'originalité: l'horreur des formes usitées, la passion du
+nouveau, l'amour de l'excentrique lui ont fait déserter les grandes
+voies pour les sentiers rocailleux. Le génie d'une langue ne consiste
+pas à penser et parler autrement que tout le monde, mais bien à trouver
+des idées neuves, originales, exprimées avec clarté, élégance, dans un
+idiome noble et pur. Liszt a voulu suivre une tout autre voie: de là un
+certain nombre d'œuvres mal équilibrées.
+
+Lettré, érudit, polyglotte, Liszt écrit avec une rare élégance
+l'allemand, l'italien, le français. Il a publié en Allemagne deux
+volumes sur Gœthe et Richard Wagner, où le littérateur doctrinaire
+affirme sa foi musicale avec une ardente conviction. Les revues
+spéciales, allemandes et françaises, ont eu longtemps Liszt pour
+collaborateur et publié de lui d'intéressants articles d'esthétique
+musicale. La monographie de Chopin est une belle étude écrite avec le
+cœur d'un ami, l'âme d'un poète.
+
+F. Liszt a été promu commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur sous
+Napoléon III, qui n'aimait pas la musique, mais prenait intérêt aux
+causeries artistiques quand Auber les animait de ses fines reparties.
+Liszt, invité aux Tuileries à une soirée intime, fut prié par
+l'impératrice de lui dire une de ses œuvres de prédilection, la
+marche funèbre de Chopin. Le grand virtuose l'exécuta avec un sentiment
+poétique si profond, une expression douloureuse si vraie, si
+communicative, que l'auditoire en fut touché jusqu'aux larmes.
+L'impératrice, qui venait de perdre sa sœur, la duchesse d'Albe,
+éprouva une très vive émotion, et remercia Liszt avec effusion;
+l'empereur voulant aussi témoigner sa sympathie à l'artiste, chargea le
+ministre des Beaux-Arts de conférer à Liszt le grade supérieur à celui
+déjà obtenu. Or, ce grade supérieur était celui de commandeur de la
+Légion d'honneur. Parmi les compositeurs illustres, seuls, Cherubini,
+Rossini, Meyerbeer, Auber[8] et Halévy avaient reçu cette haute
+distinction. Ambroise Thomas, Charles Gounod et Verdi n'étaient encore
+que de simples officiers de l'ordre.
+
+Il serait injuste de terminer ce rapide portrait d'un grand virtuose,
+d'un grand musicien, sans parler des belles et nobles qualités de
+l'homme. Généreux jusqu'à la prodigalité, ne comptant jamais avec les
+incertitudes de l'avenir, ouvrant largement sa bourse à tous les
+artistes malheureux, secourant toutes les infortunes, le premier à
+souscrire à toutes les œuvres de bienfaisance ou à toutes les
+entreprises artistiques, agissant avec une largesse de souverain où de
+grands seigneurs font quelquefois acte de petits bourgeois, Liszt a
+consacré aux progrès de l'art ou au soulagement des artistes malheureux
+la majeure partie des sommes considérables recueillies dans ses
+innombrables concerts. Point capital sur lequel Liszt diffère
+singulièrement de son illustre émule en virtuosité, Paganini, dont la
+réputation d'avarice est restée légendaire.
+
+Mme Érard possède un très beau portrait de Liszt jeune homme, par Ary
+Schæffer. Le maître hongrois y a le port et les allures d'un poète
+byronien. Actuellement les lignes de la figure rappellent beaucoup le
+médaillon du Dante. Sous une apparence froide, hautaine, le regard a
+conservé la vivacité et la force de la jeunesse, la bouche est grande et
+souvent contractée par un demi-sourire, le nez accusé, le front fuyant,
+la chevelure argentée très abondante et rejetée en arrière. La vie tout
+entière s'est réfugiée dans ces yeux fascinateurs qui ont gardé quelque
+chose de l'enthousiasme des foules, un reflet du foyer rayonnant d'où
+sont sorties tant d'ovations. On peut discuter le virtuose et le
+compositeur, nature complexe, mais l'homme d'énergie, de communication
+intime et directe avec le public est incomparable. Cette faculté
+d'action et cette facilité d'enthousiasme ont causé quelquefois ses
+fautes de goût, mais feront toujours sa grandeur. Liszt est de ceux à
+qui il faut beaucoup pardonner parce qu'ils ont été beaucoup aimés.
+
+ * * *
+
+P. S.--La deuxième édition de ces études biographiques était sous presse
+lorsque la mort a frappé, à huit jours de distance, le 6 et le 14
+janvier 1888, deux grands artistes que je m'honore d'avoir comptés au
+nombre de mes amis les plus chers: Henri Herz et Stephen Heller.
+
+J'adresse un dernier adieu à ces maîtres illustres dont j'ai raconté la
+vie, apprécié l'œuvre et qui ont fait école chacun à son heure.
+Liszt aussi, le prodigieux virtuose, est mort l'an passé quelques
+semaines après son dernier voyage à Paris, où les ovations et les fêtes
+ont achevé de briser ses forces vitales sans amoindrir les hautes et
+belles facultés de sa riche intelligence.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+F. CHOPIN 7
+
+BERTINI 21
+
+STEPHEN HELLER 31
+
+HENRY HERZ 41
+
+CLEMENTI 52
+
+E. PRUDENT 68
+
+MADAME PLEYEL 77
+
+AMÉDÉE DE MÉREAUX 86
+
+JOHN FIELD 96
+
+F. KALKBRENNER 106
+
+DUSSEK 116
+
+CH. VALENTIN ALKAN 126
+
+CRAMER 135
+
+GOTTSCHALK 143
+
+STEIBELT 155
+
+S. THALBERG 165
+
+MADAME FARRENC 176
+
+HUMMEL 184
+
+MOSCHELÈS 192
+
+ZIMMERMAN 202
+
+FERDINAND RIES 212
+
+CAMILLE STAMATY 222
+
+FERDINAND HILLER 233
+
+LOUIS ADAM 244
+
+THÉODORE DŒLHER 252
+
+MADAME DE MONTGEROULT 262
+
+LEFÉBURE-WÉLY 271
+
+GORIA 282
+
+CZERNY 292
+
+LISZT 303
+
+IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ, TOURS.
+
+ * * * * *
+
+
+ART CLASSIQUE ET MODERNE DU PIANO
+
+CONSEILS
+
+D'UN
+
+PROFESSEUR
+
+SUR
+
+L'ENSEIGNEMENT TECHNIQUE ET L'ESTHÉTIQUE
+
+DU PIANO
+
+PAR A. MARMONTEL
+
+SUIVIS DU
+
+Vade-Mecum du Professeur de Piano
+
+Catalogue gradué et raisonné des meilleures méthodes, études et
+œuvres choisies des maîtres anciens et contemporains du degré le plus
+élémentaire à la difficulté transcendante.
+
+L'OUVRAGE COMPLET NET: 5 FRANCS.--DIVISÉ EN 2 VOLUMES IN-12
+
+ 1er VOLUME 2e VOLUME
+
+ CONSEILS D'UN PROFESSEUR VADE-MECUM-CATALOGUE
+
+ NET: 3 FRANCS NET: 3 FRANCS
+
+PARIS
+
+_AU MÉNESTREL_, 2 _bis_, RUE VIVIENNE
+
+HENRI HEUGEL, Éditeur des Solfèges et Méthodes du Conservatoire
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays
+
+IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ. TOURS.
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] Nommons pourtant, parmi les artistes privilégiés qui ont eu le
+bonheur de s'assimiler les précieuses qualités du virtuose, Mme
+PLEYEL, MM. GOTTSCHALK et F. PLANTÉ.
+
+[2] On pourra lire avec grand intérêt le chapitre spécial consacré par
+Méreaux à l'histoire du clavecin et du piano dans son volume
+d'introduction aux _Clavecinistes_.
+
+[3] En la propriété même de son beau-père, l'illustre Lablache, sur le
+Pausilippe, où il s'inspira de ses dernières pensées musicales publiées
+sous le titre de _Soirées de Pausilippe_. S. Thalberg n'avait que 59
+ans. Des obsèques princières lui furent faites par sa veuve, ses amis et
+toute la colonie dilettante de Naples.
+
+[4] Mme Farrenc n'a rien écrit pour le théâtre, mais elle a eu
+l'honneur et la satisfaction familiale de guider les études de haute
+composition de son neveu, Ernest Reyer, aujourd'hui membre de
+l'Institut, l'auteur du _Sélam_, de _Maître Wolfram_, de _Sacountala_,
+d'_Érostrate_, de _la Statue_ et de _Sigur_.
+
+[5] Nous avons pu en juger au Théâtre-Italien de Paris, où il fut
+appelé, un hiver, à diriger l'orchestre de la salle Ventadour.
+
+[6] Excellent ouvrage, dit Fétis, d'un genre neuf et remarquable par le
+caractère déterminé de chaque étude.
+
+[7] Czerny a fait une remarquable simplification à 2 et à 4 mains des
+douze premières transcriptions (1re et 2e série) de l'_Art du
+chant_ de S. Thalberg; les douze dernières (3e et 4e série), ont
+été simplifiées à 2 et à 4 mains par G. Bizet, qui, lui aussi, excellait
+dans l'art de transcrire au piano les chefs-d'œuvre des maîtres.
+
+[8] Nommé plus tard grand-officier de la Légion d'honneur.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les pianistes célèbres, by
+Antoine François Marmontel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES ***
+
+***** This file should be named 37654-8.txt or 37654-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/6/5/37654/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+ The Project Gutenberg eBook of Les pianistes célèbres, par A. Marmontel.
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+Project Gutenberg's Les pianistes célèbres, by Antoine François Marmontel
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les pianistes célèbres
+ silhouettes & médaillons
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+Author: Antoine François Marmontel
+
+Release Date: October 7, 2011 [EBook #37654]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+ <td valign="top" align="center">
+ Notes au lecteur de ce ficher digital:<br />Les erreurs clairement
+introduites par le typographe ont été corrigées.<br />L'orthographe d'origine
+a été conservée.</td>
+ </tr>
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+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">Silhouettes et Médaillons</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<h1>LES<br /><br />
+<big>PIANISTES CÉLÈBRES</big></h1>
+
+<p class="cb">PAR<br /><br />
+A. MARMONTEL<br />
+<small>CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR<br />
+OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, CHEVALIER DE SAINT JACQUES<br />
+COMMANDEUR DE L'ORDRE DU CHRIST</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+AU MÉNESTREL, 2 <i>bis</i>, RUE VIVIENNE<br />
+<span style="font-family:sans-serif;">HENRI HEUGEL</span><br />
+<small>ÉDITEUR DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE</small><br />
+1888</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><th align="center">DU MÊME AUTEUR:</th></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><i>Symphonistes et Virtuoses</i>, 1 volume.</td></tr>
+<tr><td align="left"><i>Virtuoses contemporains</i>, 1 volume.</td></tr>
+<tr><td align="left"><i>Esthétique musicale</i>, 1 volume.</td></tr>
+<tr><td align="left"><i>Histoire du Piano et de ses origines</i>, 1 volume.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><th align="center">EN PRÉPARATION:</th></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><i>Études biographiques sur les Maîtres de l art<br />
+dramatique musical</i>, 1 volume.</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">LES<br />
+<big>PIANISTES CÉLÈBRES</big></p>
+
+<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p>
+
+<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<p class="cb"><i>AU MÉNESTREL, 2 bis</i>, RUE VIVIENNE<br />
+<span style="font-family:sans.serif;">HEUGEL ET FILS</span><br />
+<small>ÉDITEURS DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE</small></p>
+
+<h1>LES<br />
+<br />
+<big>PIANISTES CÉLÈBRES</big></h1>
+
+<p class="cb">SILHOUETTES &amp; MÉDAILLONS<br />
+<br />
+PAR<br />
+<br />
+<small>A. MARMONTEL</small><br />
+<br />
+<small>CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR<br />
+OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, ETC., ETC.</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">
+&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+DEUXIÈME ÉDITION<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">TOURS<br />
+IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ<br />
+1887</p>
+
+<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+<small>PROPRIÉTÉ POUR TOUS PAYS<br />
+DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS</small><br />
+&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="2" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="TABLE">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2>
+
+<p>L'accueil bienveillant fait par le public à mes études sur les pianistes
+célèbres, m'a décidé à réunir en un volume cette première série de
+trente esquisses. J'ose espérer qu'en changeant de publicité, ils ne
+changeront pas de fortune et que, sous une forme en quelque sorte plus
+reposée, le livre trouvera les mêmes encouragements que les articles du
+<i>Ménestrel</i>.</p>
+
+<p>Quant à l'&oelig;uvre prise en elle-même, je n'ai rien voulu y changer
+avant de lui donner ce cadre définitif. J'y avais mis, dès la première
+heure, le meilleur de ma pensée, de mes souvenirs,&mdash;de ma bonne foi. J'y
+ai tour à tour raconté et expliqué, montré les hommes et démontré les
+talents; mais, si l'on trouve dans ces commentaires indispensables, de
+constantes préoccupations esthéticales, on n'y rencontrera, en revanche,
+aucune critique de parti pris, aucune intention malveillante. J'ai
+travaillé pour la vérité seule,&mdash;<a name="page_006" id="page_006"></a>et à la seule lumière de cet idéal qui
+ne disparaît jamais du ciel artistique.</p>
+
+<p>Mes collègues pourront s'étonner de ne pas trouver dans ce premier
+recueil, les noms des grands symphonistes et compositeurs dramatiques
+qui ont doté l'orgue, le clavecin, le piano, de nombreux
+chefs-d'&oelig;uvre, et illustré tout particulièrement la musique
+instrumentale. J'ai préféré garder pour une série intermédiaire les
+études spéciales réservées à ces grands maîtres de l'art ancien et
+moderne. Je reviendrai plus tard aux pianistes en m'occupant des
+virtuoses contemporains, des compositeurs et des professeurs qui
+méritent une place spéciale, mais importante dans la galerie des
+musiciens célèbres.</p>
+
+<p>Ce volume est donc à la fois un témoignage de bon vouloir et une
+promesse. A ce double titre, je le livre au public en toute sécurité de
+conscience, m'estimant heureux si j'ai pu mieux faire connaître dans
+leur sentiment intime et avec leur cachet personnel, des maîtres dont le
+nom est inséparable de l'histoire et des progrès de l'art musical.</p>
+
+<p class="r">M<small>ARMONTEL.</small></p>
+
+<p><a name="page_007" id="page_007"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<h1><small>LES</small><br /><br />
+PIANISTES CÉLÈBRES</h1>
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I<br /><br />
+F. CHOPIN</h2>
+
+<p>C'est par ce nom, qui rappelle tant de doux et touchants souvenirs, tant
+de grandes et nobles inspirations, qui a gardé à travers les années la
+double auréole de la poésie et de la souffrance, qu'il convient d'ouvrir
+cette galerie. Physionomie touchée du rayon divin et pourtant si
+profondément humaine, nature supérieure éprise de l'idéal, marquée du
+sceau du génie, mais rendue plus attrayante et plus sympathique par ses
+épreuves mêmes, par les affinités d'angoisses et de tristesses qui la
+rattachent à la terre.</p>
+
+<p>Frédéric-François Chopin est né le 8 février 1808, à Zelazowa-Wola, près
+de Varsovie. Sa famille, d'origine française, était peu fortunée; quant
+à<a name="page_008" id="page_008"></a> lui, d'une complexion très délicate, faible même et débile, il
+traversa une enfance pénible et donna souvent de vives inquiétudes; mais
+sa gentillesse, sa grande douceur, ses traits fins et distingués lui
+attiraient déjà toutes les sympathies. A l'âge de neuf ans, sa santé
+s'étant un peu fortifiée, ses parents se décidèrent à lui faire
+commencer la musique et le piano. Ses progrès furent rapides; quelques
+années suffirent pour donner le premier relief aux qualités
+individuelles qui devaient s'affirmer plus tard avec tant d'éclat: la
+délicatesse, la sensibilité et cette exquise morbidesse, l'essence même
+de la nature de Chopin.</p>
+
+<p>Cette distinction extraordinaire du grand artiste, qui devait
+s'accroître avec le temps, mais qui déjà s'accusait assez pour attirer
+l'attention et charmer l'oreille des connaisseurs, tenait à la fois à
+son organisation et à une éducation première très soignée, grâce à la
+protection généreuse du prince Radziwil. Il avait fait placer son petit
+protégé dans le meilleur collège de Varsovie, et n'avait cessé de suivre
+ses progrès avec la plus vive sollicitude. Ce milieu où Chopin passa sa
+première jeunesse devait exercer une précieuse influence sur son
+tempérament impressionnable. Ses relations constantes avec une société
+d'élite appartenant aux sommités des sciences, des lettres et des arts,
+l'initièrent aux charmes poétiques des chefs-d'&oelig;uvre de
+l'imagination. Plus tard, lorsque les malheurs de sa patrie le
+conduisirent à Paris,&mdash;où il ne devait que passer cette fois, mais où il
+vécut les dix-sept années qui précédèrent sa mort,<a name="page_009" id="page_009"></a>&mdash;Chopin y retrouva
+cette brillante aristocratie, la fleur de cette émigration polonaise qui
+avait protégé son enfance et deviné son génie. Ce fut là, au milieu de
+l'empressement général, dans une atmosphère douce, faite d'affection et
+de dilettantisme intelligent, qu'il perfectionna son goût exquis, mais
+un peu raffiné pour les &oelig;uvres d'imagination, pour les poèmes chastes
+et passionnés, pour les chants d'amour et d'héroïsme, suaves parfums
+poétiques de la race slave, alors aussi souvenirs de la patrie absente.</p>
+
+<p>En 1832, Chopin vint à Paris et se produisit dans le monde artiste.
+Cette même année, date mémorable pour moi à plus d'un titre, j'obtenais
+le premier prix dans la classe de Zimmermann. J'eus l'honneur d'être
+présenté à Chopin et à Liszt dans la même soirée musicale, de jouer
+devant ces deux grands artistes avec toute l'audace du jeune âge, et
+d'apprécier pour la première fois leur merveilleux talent. Sous les
+doigts agiles et nerveux de Chopin, les traits les plus ardus, les plus
+subtils, les contours les plus fins, étaient nuancés, modulés avec une
+exquise délicatesse. Sous sa main, à la fois émue et savante, les
+phrases de chant élégantes ou expressives se détachaient, lumineuses,
+colorées; en l'écoutant, on restait sous le charme d'une émotion
+communicative, qui prenait sa source dans l'organisation délicate, le
+tempérament maladif et impressionnable de l'artiste: véritable sensitive
+musicale, qu'Auber définissait d'un mot en disant «qu'il se mourait
+toute sa vie».</p>
+
+<p>Le talent de virtuose de Chopin s'était formé<a name="page_010" id="page_010"></a> dans le principe aux
+excellentes leçons d'un musicien bohême, Zywony, admirateur passionné de
+Bach. Grâce à l'habile direction donnée aux études de piano du jeune
+virtuose, grâce surtout à sa nature délicate et sentimentale,
+l'exécution de Chopin offrit dès le début ce charme original, ce cachet
+individuel de rare élégance qui devaient affirmer si triomphalement sa
+supériorité dans le genre expressif. Elsner, savant musicien et
+directeur du Conservatoire de Varsovie, enseigna à Chopin, alors âgé de
+seize ans, la théorie de l'harmonie et l'art d'écrire. Nous parlerons
+bientôt du compositeur; revenons d'abord au grand virtuose.</p>
+
+<p>Comme égalité de doigts, délicatesse, indépendance parfaite des deux
+mains, Chopin procédait évidemment de l'école de Clementi, maître dont
+il a toujours recommandé et apprécié les excellentes études. Mais où
+Chopin était tout à fait lui-même, c'était dans l'art merveilleux de
+conduire et de moduler le son, dans la manière expressive, mélancolique
+de le nuancer. Chopin avait une façon toute personnelle d'attaquer le
+clavier, un toucher souple, moelleux, des effets de sonorité d'une
+fluidité vaporeuse dont lui seul connaissait le secret.</p>
+
+<p>Nul pianiste avant lui n'a employé les pédales alternativement ou
+réunies avec autant de tact et d'habileté. Chez la plupart des virtuoses
+modernes, l'usage immodéré, permanent des pédales est un défaut capital,
+un effet de sonorité qui produit sur les oreilles délicates la fatigue
+ou l'énervement. Chopin, au contraire, en se servant constamment<a name="page_011" id="page_011"></a> de la
+pédale, obtenait des harmonies ravissantes, des bruissements mélodiques
+qui étonnaient et charmaient. Poète merveilleux du piano, il avait une
+manière de comprendre, de sentir et d'exprimer sa pensée que, à de rares
+exceptions près, on a souvent essayé d'imiter, sans réaliser autre chose
+que de maladroits pastiches<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Si nous cherchons un point de comparaison entre les effets de sonorité
+de Chopin et certains procédés de peinture, nous dirons que ce grand
+virtuose modulait le son comme les peintres habiles traitent la lumière
+et l'air ambiant. Envelopper les phrases de chant, les arabesques
+ingénieuses des traits dans une demi-teinte qui tient du rêve et de la
+réalité, c'est le comble de l'art, et c'était l'art de Chopin.</p>
+
+<p>Romanesque et impressionnable à l'excès, l'imagination de Chopin aimait
+à hanter le monde des esprits, à évoquer les pâles fantômes, les
+chimères effrayantes. Le poète-musicien se complaisait à improviser dans
+une pénombre dont les lueurs indécises ajoutaient un élément plus
+saisissant à ses pensées rêveuses, plaintes élégiaques, soupirs de la
+brise, sombres terreurs de la nuit.</p>
+
+<p>La mort, souvent si prompte à briser les plus fortes organisations, mit
+douze ans à détruire fibre à fibre, la frêle nature de Chopin. Dès 1837,
+l'illustre artiste fut atteint d'une maladie de poitrine. Les<a name="page_012" id="page_012"></a> soins
+empressés de ses amis et de ses élèves de prédilection conjurèrent un
+instant les progrès du mal; puis il fallut, sous le coup de crises
+nouvelles, quitter la France pour un climat plus égal. M<sup>me</sup> Georges
+Sand, la femme de génie et de grand c&oelig;ur, qui fut pour Chopin une
+amie dévouée, l'accompagna à Majorque, dont les médecins recommandaient
+le douce atmosphère. Une amélioration sensible se produisit, mais ce fut
+seulement une étape marquée dans l'inévitable destruction. A partir de
+1840, les symptômes du mal reparurent, plus intenses; la phtisie
+continua son &oelig;uvre en ruinant chaque jour davantage l'énergique
+volonté et les forces vitales du grand artiste.</p>
+
+<p>Pendant cette longue période des dernières années, de 1845 à 1848, les
+souffrances de Chopin devinrent plus vives, les étouffements presque
+incessants; et pourtant je me rappelle l'enthousiasme indescriptible
+produit par ses dernières auditions à la salle Pleyel. Franchomme et
+Allard, ses amis, ses fervents admirateurs, prêtèrent leur concours à
+ces mémorables soirées. Chopin, surexcité par la présence de ses
+intimes, par cet entourage d'élite qui formait autour de lui un cercle
+magique, une féerie où le charme, la grâce, la beauté semblaient réunis
+pour célébrer le retour à la vie du grand artiste, fut parfait de
+sensibilité, de tendresse et de passion.</p>
+
+<p>Les conseils et les leçons de Chopin étaient très recherchés de la haute
+aristocratie parisienne, dont l'incomparable virtuose était l'idole. Ses
+manières distinguées, sa politesse exquise, sa recherche<a name="page_013" id="page_013"></a> un peu
+précieuse, apportée en toutes choses, faisaient de Chopin le professeur
+modèle de la noblesse élégante. Il y trouvait, avec l'enthousiasme sans
+réserves, toutes les démonstrations de la plus affectueuse amitié.</p>
+
+<p>Malgré les tendances très accusées vers le romantisme où l'attirait sa
+personnalité rêveuse, mélancolique, malgré ses écoles buissonnières dans
+l'azur, si opposées aux allures froides et compassées de l'art
+scolastique, Chopin aimait passionnément les grands maîtres classiques:
+Mozart était son Dieu, Séb. Bach, un des maîtres préférés recommandés à
+tous ses élèves.</p>
+
+<p>Parmi les pianistes compositeurs qui ont eu l'immense avantage de
+prendre des leçons de Chopin, de s'imprégner de son style et de sa
+manière, nous devons citer Guttmann, Lysberg et notre cher collègue G.
+Mathias. Les princesses de Chimay, Czartoryska, les comtesses Esterhazy,
+Branicka, Potocka de Kalergis, d'Est, M<sup>lles</sup> Muller et de Noailles
+furent ses disciples affectionnées. M<sup>me</sup> Dubois, née O'Meara, est
+aussi une de ses élèves de prédilection, et compte au nombre de celles
+dont le talent a le mieux conservé les traditions caractéristiques, les
+procédés du maître.</p>
+
+<p>Les élèves de Chopin avaient pour lui plus que de l'admiration: une
+véritable idolâtrie. Dans les dernières années de sa vie si éprouvée par
+la souffrance, les femmes des plus grandes familles polonaises
+ambitionnaient d'être ses gardes-malade, et jalousaient dans leur
+admirable dévouement la tâche pénible, mais si digne de respect, des
+s&oelig;urs<a name="page_014" id="page_014"></a> de charité. Aussi faut-il regarder comme inexact le jugement
+sévère de Fétis sur Chopin et son caractère, sur l'homme qui doublait
+l'artiste. Comment admettre qu'une nature capable d'inspirer de
+semblables dévouements fût fausse, égoïste, dissimulée? Chopin avait
+l'âme de son talent, le c&oelig;ur, les sentiments élevés et délicats d'un
+grand artiste, et nous aimons à voir cette poétique figure briller comme
+une fine médaille d'un métal précieux, pur de tout alliage.</p>
+
+<p>Ce qu'il faut reconnaître c'est l'inégalité du caractère de Chopin et
+surtout son dédain prononcé pour la plèbe artiste qui n'était pas de son
+monde. Il y a loin de cette aristocratie de sentiment aux appréciations
+et aux sous-entendus de Fétis. On nous montre Chopin doucereux jusqu'à
+la dissimulation, gardant toute sa vie un masque hypocrite, entier,
+absolu, tyrannique envers ses meilleurs amis. Il serait plus simple et
+plus juste de dire que Chopin, nerveux, impressionnable, maladif,
+irritable, s'abandonnait trop facilement aux caprices fantasques d'un
+enfant gâté par les complaisances dociles d'affections trop généreuses.
+De là des boutades parfois cruelles, des amitiés sincères et profondes
+blessées dans leurs replis intimes, de justes susceptibilités vivement
+froissées. En cherchant bien dans mes souvenirs, je pourrais trouver
+deux ou trois atteintes du même genre, mais ces fâcheux mouvements
+d'humeur noire ne partaient pas du noble c&oelig;ur de Chopin, et trouvent
+leur excuse naturelle dans son état chronique de souffrance aiguë.<a name="page_015" id="page_015"></a></p>
+
+<p>Nous avons toujours eu une profonde admiration pour le talent de Chopin,
+et, disons-le aussi, une vive sympathie pour sa personne. Aucun artiste,
+sans en excepter les disciples intimes, n'a plus étudié et fait jouer
+ses compositions; et pourtant nos relations avec ce grand musicien n'ont
+été que rares et fugitives. Chopin était entouré, adulé, gardé à vue par
+un petit cénacle d'amis enthousiastes qui le défendaient contre les
+visites importunes ou les admirations de second ordre. Son accès était
+difficile; il fallait, comme il le disait lui-même à cet autre grand
+artiste qui a nom Stephen Heller, <i>s'essayer</i> plusieurs fois avant de
+parvenir à le rencontrer. Ces <i>essais</i> n'étant pas plus de mon goût que
+de celui de Stephen Heller, je ne pouvais appartenir à cette petite
+église de fidèles dont le culte tournait au fanatisme.</p>
+
+<p>J'ai cependant assez connu Chopin pour exquisser sa physionomie; de
+plus, j'ai sous les yeux son admirable portrait par Delacroix; c'est le
+Chopin des dernières années, souffrant, brisé par la douleur; la
+physionomie déjà marquée du sceau suprême, le regard rêveur,
+mélancolique, flottant entre ciel et terre, dans les limbes du rêve et
+de l'agonie. Les traits allongés, étirés, sont fortement accentués; le
+relief ressort et s'accuse; mais les lignes du visage restent belles,
+l'ovale de la figure, le nez aquilin et sa courbe harmonieuse donnent à
+cette physionomie maladive le cachet de poétique distinction particulier
+à Chopin.</p>
+
+<p>Les compositions de Chopin forment un ensemble important et du plus
+grand intérêt, car ce<a name="page_016" id="page_016"></a> maître, qui avait horreur du banal et peu de goût
+pour le genre populaire, n'a jamais rien écrit en vue des succès
+faciles. Sa musique, pensée, composée avec un soin extrême, d'une
+harmonie toujours élégante touchant parfois à l'excès de recherche, ses
+traits ingénieux, admirablement ciselés, sa phrase mélodique, chantante,
+expressive d'un sentiment élevé ou mélancolique, ne pouvaient plaire
+qu'à des musiciens d'un goût raffiné, ou à des virtuoses séduits par les
+contours fins de ses traits nouveaux et ardus. D'année en année, Chopin
+a donné à son style, si personnel dès le début, plus de force, plus de
+corps, une individualité encore plus marquée, sans jamais sacrifier aux
+influences passagères, aux fluctuations de la mode. Très sensible aux
+éloges des lettrés de la musique, il se montrait indifférent aux bravos
+de la foule; un public nombreux n'avait aucun attrait pour sa nature
+aristocratique, et il restait tout à fait en dehors des succès
+populaires, maintenu d'ailleurs dans sa résolution par quelques essais
+relativement malheureux.</p>
+
+<p>Il y a quelque audace à tenter un choix dans l'&oelig;uvre de Chopin;
+j'aurai pourtant cette témérité nécessaire: j'indiquerai en première
+ligne ses deux belles sonates (op. 35 et 58), ses deux magnifiques
+concertos pour piano et orchestre, <i>mi</i> mineur et <i>fa</i> mineur (op. 11 et
+21); une polonaise pour piano et violoncelle; un trio pour piano, violon
+et violoncelle; les nombreux recueils de mazurkas (op. 6, 7, 17, 24, 30,
+33, 41, 50, 56), genre de musique nationale dans lequel Chopin amis tout
+le charme<a name="page_017" id="page_017"></a> de son imagination, pièces ravissantes par l'originalité des
+rythmes, l'imprévu des modulations et les contrastes habilement ménagés.</p>
+
+<p>La collection des nocturnes porte aussi l'empreinte du génie tendre et
+gracieux de Chopin. Nous ne connaissons rien de comparable à ces élégies
+sentimentales. Citons les op. 9, 15, 27, 32, 37, 48, 54, 62, les grandes
+variations sur <i>La ci darem la mano</i>; les belles polonaises, op. 22, 26,
+40, 53, 61, &oelig;uvres de grande allure, où l'élégance de la forme et la
+noblesse du style se fondent dans un parfait accord, où passe, en notes
+vibrantes, l'écho des sentiments dramatiques, énergiques et sombres.</p>
+
+<p>Les ballades (op. 23, 38, 47, 52) sont des compositions poétiques et
+mouvementées, à grand effet. Le boléro, la barcarolle, la berceuse, la
+tarentelle, pièces caractéristiques d'un genre tout particulier,
+demeurent originales malgré le déluge des pastiches modernes. Les op.
+29, 36, 51, 1<sup>er</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> impromptus et l'impromptu posthume,
+sont des pièces élégantes, fantaisistes et d'un sentiment exquis.
+L'allegro de concert (op. 46) a toute la noblesse de style des
+concertos. La collection des valses offre aussi dans ses détails un
+charme extrême dû au choix des idées, à la contexture des traits, à
+l'imprévu des modulations; le sourire y succède aux larmes, l'enjouement
+à la tristesse. Terminons cette liste glorieuse par les trois célèbres
+recueils d'études et de préludes qui assureraient seuls à Chopin une
+place à part dans l'art musical, et lui donneraient son véritable rang<a name="page_018" id="page_018"></a>
+de compositeur inspiré, créateur <i>génial</i>, comme diraient les Allemands,
+s'il n'avait déjà conquis cette place par tant d'&oelig;uvres du plus grand
+mérite.</p>
+
+<p>Soit profond amour de l'art, soit excès de conscience personnelle,
+Chopin ne pouvait souffrir qu'on touchât au texte de ses &oelig;uvres. La
+plus légère modification lui semblait une faute grave qu'il ne
+pardonnait même pas à ses intimes, sans en excepter Liszt, son
+admirateur fervent. J'ai maintes fois, ainsi que mon maître Zimmermann,
+fait jouer comme pièces de concours les sonates, concertos, ballades et
+allegros de Chopin; mais, restreint à un fragment de l'&oelig;uvre, je
+souffrais à la pensée de blesser le compositeur qui considérait ces
+altérations comme un véritable sacrilège.</p>
+
+<p>Chopin s'est éteint, le 17 octobre 1849, dans les bras de sa s&oelig;ur,
+accourue de Varsovie à son appel pour l'aider à franchir cette sombre
+porte qui s'ouvre sur le rayonnement de l'éternité. Ses funérailles
+eurent lieu à la Madeleine, le 30 octobre, devant une foule d'élite
+comprenant toutes les illustrations parisiennes et la grande famille de
+l'émigration polonaise. Malgré le temps écoulé, je me souviens encore
+avec émotion de l'impression immense produite par la messe de <i>Requiem</i>
+de Mozart et aussi par la marche funèbre de la sonate op. 35 de Chopin,
+orchestrée par Reber pour cette triste solennité. Le c&oelig;ur était serré
+sous l'effet navrant du mouvement persistant de la basse contrainte à la
+première reprise; mais la phrase<a name="page_019" id="page_019"></a> adorable en majeur, qui suit sous
+forme de trio, faisait oublier bien vite les poignantes douleurs de la
+réalité et rêver aux joies éternelles.</p>
+
+<p>Nous avons souvent, entre artistes, agité la délicate question du
+classement de l'&oelig;uvre de Chopin, comme compositeur de musique de
+chambre. L'importance et la réelle influence de son style échappaient à
+toute contestation; mais, unanimes dans notre admiration pour le
+virtuose, nous étions très divisés sur la valeur musicale de ses
+productions. Compositeur expressif, original pour beaucoup,&mdash;élégant,
+gracieux, «charmeur» pour plusieurs,&mdash;excentrique, incompréhensible pour
+les pauvres d'esprit,&mdash;Chopin restera un des maîtres les plus discutés
+de notre époque, et cependant maître de génie, dans la sérieuse
+acception du mot.</p>
+
+<p>Je n'entends pas établir de comparaison entre Chopin et les aigles au
+vol puissant que leurs premiers coups d'aile ont portés aux cimes les
+plus hautes. Il n'a jamais eu ni ces sublimes audaces, ni ces témérités
+heureuses. La tendresse, l'émotion, le charme intime ou poignant de ses
+compositions ne remplacent pas le grand souffle, absent ou intermittent;
+l'inspiration de Chopin s'élève parfois, mais pour retomber brisée sur
+le sol; elle n'a pas le vol égal, libre, dégagé qui, seul, peut soutenir
+dans les régions éthérées. Mais le génie ne consiste pas seulement à
+trouver des formes encore inconnues dans le domaine de l'art; il
+consiste aussi à raffiner ce métal précieux, le minerai introuvable pour
+le vulgaire, l'idée, l'inspiration<a name="page_020" id="page_020"></a> avec leur enveloppe rugueuse ou
+diaphane.</p>
+
+<p>C'est dans ce sens que Chopin restera un compositeur de génie,&mdash;grand
+poète en de courtes strophes,&mdash;grand peintre en de petits cadres.<a name="page_021" id="page_021"></a></p>
+
+<h2><a name="II" id="II"></a>II<br /><br />
+BERTINI</h2>
+
+<p>La mort a ses caprices. De deux artistes presque contemporains par la
+gloire, Bertini et Chopin, c'est l'aîné qui succombe trente ans après le
+jeune. Henri Bertini, le grand artiste qui vient de mourir à
+soixante-dix-huit ans, après avoir depuis longtemps dit adieu au monde,
+ferme le livre d'or des Bertini, en y laissant la plus belle page. Il
+aura résumé, concentré sur son nom les réputations éparses de toute une
+généalogie musicale; mais cette généalogie même fait partie de son
+illustration personnelle, l'encadre et la complète.</p>
+
+<p>Salvator Bertini, né à Palerme en 1721, était un des plus brillants
+élèves du compositeur Léo. Célèbre en 1746, il écrivit vers cette date,
+pour le théâtre et pour l'église, un grand nombre d'ouvrages très
+appréciés du public. C'est le premier Bertini qu'ait enregistré
+l'histoire musicale. Quant au père de notre illustre pianiste, né à
+Tours en 1750, il y fit ses études musicales à la maîtrise de la
+cathédrale. Bon organiste, compositeur de musique<a name="page_022" id="page_022"></a> sacrée, sa vie se
+passa à donner des leçons et à faire l'éducation de ses deux fils,
+Benoît et Henri. Le premier, virtuose très habile, devenu l'élève de
+Clementi pendant près de six ans, devait transmettre à son jeune frère
+les excellentes traditions du célèbre fondateur de l'école moderne du
+piano.</p>
+
+<p>Henri Bertini naquit le 28 octobre 1798, à Londres, où sa famille
+séjourna quelque temps. Ramené à Paris, il fut élevé sous les yeux de
+son père, qui lui fit commencer les études musicales dès l'âge le plus
+tendre. Les heureuses dispositions de cet enfant précoce, secondées par
+les soins assidus de son frère aîné, lui firent acquérir, tout jeune
+encore, un très remarquable talent de pianiste. Suivant la destinée
+habituelle aux petits prodiges, Henri Bertini dut voyager sous la
+tutelle de son père, qui le conduisit successivement en Belgique, en
+Hollande, en Allemagne, pour donner des concerts où sa brillante
+exécution, son goût parfait firent la plus vive impression.</p>
+
+<p>Après un séjour à Paris consacré aux études d'harmonie et de composition
+idéale, Bertini se rendit en Angleterre, où il habita assez longtemps.
+Ce fut seulement en 1821, à l'âge de vingt-trois ans, qu'il revint à
+Paris, qui devait être, sinon son asile définitif, du moins une grande
+étape prolongée jusqu'à l'époque de sa retraite dans le midi de la
+France, en l'année 1840.</p>
+
+<p>Bertini laisse une grande réputation de pianiste, et cette renommée
+était justifiée par son beau style, son exécution irréprochable et
+magistrale. Son jeu<a name="page_023" id="page_023"></a> tenait de Clementi par la régularité et la clarté
+dans les traits rapides, mais la qualité du son, la manière de phraser
+et de faire chanter l'instrument participaient de l'école de Hummel et
+de Moschelès. Moins virtuose que Kalkbrenner et Henri Herz, Bertini
+avait pourtant un ensemble de procédés, une exécution toute personnelle,
+d'une rare valeur et d'un excellent modèle. C'était d'ailleurs un
+professeur hors ligne, donnant ses leçons avec un soin sévère et la plus
+vive sollicitude. Quand il a renoncé à l'enseignement, j'ai dirigé
+plusieurs de ses élèves et j'ai pu constater toute la sûreté des
+principes puisés à son école.</p>
+
+<p>Le vénérable Louis Adam, professeur de la classe des pianistes femmes au
+Conservatoire, avait pour Bertini une sympathie déclarée jointe à une
+très haute estime pour son mérite de compositeur. Plusieurs solos de
+concours ont été spécialement écrits pour sa classe par Bertini.
+L'&oelig;uvre du maître est considérable: près de deux cents numéros, dont
+beaucoup d'une grande importance. Par la nature et la franchise de ses
+conceptions musicales, Bertini se rattache à l'école des mélodistes.
+L'idée première, toujours distinguée, s'expose clairement et n'affecte
+jamais ces contours cherchés qui déguisent souvent les redites banales;
+rien de prétentieux ni d'affecté, l'horreur du maniérisme, le cachet
+d'un musicien maître dans l'art de bien dire, ayant la conviction
+tranquille de son talent et formulant sa pensée avec la liberté
+d'allures que peuvent seules donner la connaissance parfaite du sujet et
+la vision directe du but.<a name="page_024" id="page_024"></a></p>
+
+<p>Mais les compositions pour piano et les &oelig;uvres concertantes de
+Bertini, duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, nonettos, etc., ne
+sont pas seulement des &oelig;uvres mélodiques dans l'acception étroite du
+mot. Bertini a l'inspiration et la forme. Chez lui, la pensée musicale,
+naturellement heureuse, se développe dans d'habiles et sages
+proportions. Les épisodes, variés et pleins d'intérêt, montrent une
+imagination souple et féconde, appuyée sur de fortes études. Les
+harmonies chaudes et colorées de ce grand maître pourraient à la rigueur
+le faire classer parmi les romantiques modernes, s'il n'avait su
+conserver, mieux qu'eux tous, le sentiment de la tonalité, ce grand
+point de repère, cette véritable boussole, égarée par l'école dite de
+l'avenir,&mdash;et aussi cette parfaite logique dans la conduite et les
+développements des motifs choisis, tous reliés à la pensée mère, qui
+maintient à son &oelig;uvre l'unité dans la variété.</p>
+
+<p>Nature sobre et puissante, tempérament concentré, Bertini ne s'est
+jamais épris des abstractions, musicales; il n'a jamais vagabondé au
+pays des chimères, dans ce septième ciel du rêve, qui n'a rien de commun
+avec la patrie sévère du grand art. Intéresser, charmer, émouvoir dans
+une langue correcte, s'attacher au choix des idées et à la pureté de
+l'inspiration, telle était sa pensée dominante; amoureux du beau idéal,
+l'&oelig;il fixé sur le type qu'il s'était formé, il ne s'est jamais écarté
+de sa voie pour suivre les fluctuations du goût et de la mode.</p>
+
+<p>C'est surtout au genre spécial des études et<a name="page_025" id="page_025"></a> caprices que se rattache
+l'immense popularité de Bertini; c'est là qu'il a pris une place à part
+et ouvert la grande route où les jeunes compositeurs devaient se
+précipiter après lui. Bertini s'est appliqué dans ses nombreux recueils
+d'études, qui embrassent tous les degrés de force, à donner à chacune de
+ses pièces, faciles ou difficiles, courtes ou développées, un type
+mélodique bien déterminé. La difficulté à vaincre se présente sous une
+forme chantante; lors même que l'étude appartient au genre plus spécial
+de la vélocité, le trait continu affecte toujours un contour mélodieux:
+première et notable cause du succès universel de ces pièces, d'un rythme
+d'ailleurs très franc et d'une harmonie très soignée.</p>
+
+<p>Bertini a écrit plus de vingt cahiers d'études, préludes, recueils
+spéciaux d'exercices, embrassant tous les degrés de force, du plus
+élémentaire jusqu'au transcendant. Les études caractéristiques, les
+caprices-études, les études artistiques sont des &oelig;uvres du plus grand
+mérite. Les études faciles et de moyenne force sont connues de toutes
+les personnes qui s'occupent de l'enseignement du piano; elles
+instruisent les élèves tout en les intéressant. Nous estimons beaucoup
+les études à quatre mains; les deux recueils publiés par l'éditeur
+Lemoine sont d'un charme exquis.</p>
+
+<p>Bertini a recommencé la collection de ses études, à tous les degrés de
+force, pour la maison Sch&oelig;nenberger. Cette concurrence
+personnelle,&mdash;tentative doublement délicate,&mdash;n'a fait qu'ajouter au
+succès de l'auteur.<a name="page_026" id="page_026"></a></p>
+
+<p>Le célèbre compositeur a laissé encore un grand nombre de duos à quatre
+mains, qui tous ont une réelle valeur par l'habileté de l'arrangement,
+et la manière concertante dont ils sont traités. Parmi les nombreuses
+pièces de salon, rondos, nocturnes, variations, divertissements,
+caprices, fantaisies, etc., nous signalerons tout particulièrement comme
+des &oelig;uvres magistrales les deux solos de concours spécialement écrits
+pour le Conservatoire, la grande polonaise (op. 93), les variations de
+concert (op. 69), le rondo de concert (op. 105), la fantaisie dramatique
+(op. 118), la marche brillante (op. 161), etc. Malheureusement pour le
+succès de la musique de salon et de concert de Bertini, la popularité de
+ses études lui a créé dans l'esprit routinier du public une spécialité à
+la fois brillante et dangereuse. Les nombreux admirateurs de ce genre de
+compositions ont fermé les yeux et les oreilles à l'appréciation
+d'&oelig;uvres de plus grand mérite.</p>
+
+<p>La musique concertante de Bertini, trios, quatuors, sextuors et
+nonettos, n'indique pas seulement un compositeur à la main ferme, habile
+dans l'art de bien écrire, mais un maître au style élevé, un mélodiste
+dans la belle acception du mot: car, il faut bien le répéter, Bertini,
+musicien d'imagination et de savoir, ne s'est jamais jeté dans les
+recherches de l'impossible; il s'est contenté d'écrire des &oelig;uvres
+distinguées par le choix des idées, bien conduites, de proportions
+parfaites, aux harmonies saines et vigoureuses. Nous ne craignons pas
+d'affirmer que sa musique de chambre soutient vaillamment la comparaison
+avec celle des maîtres.<a name="page_027" id="page_027"></a></p>
+
+<p>Bertini a publié une grande méthode de piano où les principes de son
+enseignement sont coordonnés avec un rare esprit de logique. Chaque fait
+nouveau est présenté au moment voulu, expliqué avec une grande clarté.
+Tout s'enchaîne dans un sentiment progressif parfait, et nous tenons cet
+important ouvrage pour l'une des méthodes les plus complètes et les
+mieux réussies de l'art moderne du piano.</p>
+
+<p>Fuyant le monde, ayant peu de goût pour les amitiés banales, quelque peu
+misanthrope, Bertini a trouvé au déclin de sa vie, dans l'affection
+éprouvée de quelques intimes, les trésors d'attachement et de tendresse
+dont son c&oelig;ur no pouvait se rassasier. Le grand musicien, que nous
+avons eu l'honneur de connaître dès le début de notre carrière, il y a
+quarante-cinq ans, était alors une nature vaillante, enthousiaste,
+occupant dignement sa place dans cette nombreuse pléïade de poètes et
+d'artistes, qui représente la forte génération de 1830. On se rappelle
+quelle fièvre généreuse avait envahi la société tout entière. C'était
+l'époque glorieuse, l'apogée triomphante de Lamartine, d'Hugo, de
+Musset, d'Eugène Delacroix, de Lamennais, de Lacordaire, d'Hérold,
+d'Auber, d'Halévy, etc. On croyait voir l'aurore d'une grande rénovation
+artistique, illuminant les merveilles d'une vaste réforme politique et
+sociale. Splendeurs éteintes, tentatives audacieuses; il n'en est pas
+moins resté quelques idées nouvelles et surtout de nobles souvenirs.</p>
+
+<p><a name="page_028" id="page_028"></a>Il y a près de trente ans que Bertini, las des agitations de la vie,
+désireux d'un repos qui semblait incompatible avec sa nature inquiète,
+s'était fixé à Meylan, près d'amis chers à son c&oelig;ur. Depuis longtemps
+déjà il se tenait pour ainsi dire sur le seuil de l'éternité, et
+s'absorbait dans la contemplation de ses horizons infinis; il aimait à
+en sonder les mystères, il voyait venir la mort avec le calme de la foi,
+trouvant aux souvenirs du passé une sorte de mélancolique amertume et se
+reposant d'avance dans la lumière éternelle; revenu, en un mot, à
+l'extrême limite de l'existence, à ces croyances, à ces aspirations des
+jeunes années, à cette exaltation de l'âme, à cette philosophie
+chrétienne plus indispensables peut-être aux natures artistiques qu'à
+tous les autres tempéraments. Les agitations de la vie, les déceptions
+qui brisent leurs rêves de gloire et de bonheur, les soumettent en effet
+à de fréquentes et dures épreuves; il leur faut une patrie plus haute,
+devinée ou rêvée, qui leur serve de consolation et de retraite.</p>
+
+<p>Dans ses dernières années, Bertini aimait à visiter la Grande-Chartreuse
+de Grenoble; il y improvisait à l'orgue des mélodies inspirées du
+sentiment religieux, et offrait à Dieu les v&oelig;ux d'un c&oelig;ur confiant
+en sa miséricorde. Ce long recueillement a duré jusqu'à
+soixante-dix-huit ans, sans que rien en vînt démentir le calme et la
+sérénité.</p>
+
+<p>J'ai vu Bertini dans la force de l'âge: belle et noble figure, profil
+énergique de penseur, front vaste et découvert, regard profond et
+méditatif.<a name="page_029" id="page_029"></a> De fortes moustaches et un bouquet de barbe donnaient à
+cette physionomie virile, un caractère décidé en harmonie avec le moral.
+C'est qu'en effet, sous des dehors de réserve correcte, Bertini cachait
+un fonds d'exaltation qui s'épanchait dans l'intimité, lorsqu'on parlait
+d'art ou de politique. Esprit droit mais nature nerveuse, il rendait
+hommage au talent des artistes célèbres, virtuoses ou compositeurs; mais
+le bruit des applaudissements l'affectait péniblement; il lui arrivait
+alors de quitter la salle de concert; j'ai pu constater maintes fois ce
+fait singulier qu'il faut attribuer à l'impressionabilité du système
+nerveux et non à un mesquin sentiment de jalousie. A peu près vers la
+même époque, n'avons-nous pas été témoins du jugement peu bienveillant
+porté par Liszt sur son émule en succès, L. Thalberg? Faiblesse
+regrettable, mais phénomène commun, concevable chez les grands artistes,
+dont l'amour-propre surexcité acquiert une sorte de sensibilité morbide,
+irritable.</p>
+
+<p>Bertini laisse un nom glorieux dans l'histoire de l'art. Son &oelig;uvre
+considérable restera comme un des monuments caractéristiques de la
+génération qui nous a précédés. Les compositeurs modernes font
+autrement, mais ne font pas mieux que lui, et tous, maîtres ou
+disciples, nous devons nous incliner devant la supériorité de ce grand
+musicien.</p>
+
+<p>Bertini est mort à soixante-dix-huit ans, sans avoir été décoré: mystère
+difficile à pénétrer, énigme qu'il convient sans doute de laisser sans
+réponse, mais fait que l'on constate avec tristesse,<a name="page_030" id="page_030"></a> surtout en
+réfléchissant que nous sommes à une époque où l'on est bien prodigue de
+ces sortes de faveurs. Disons d'ailleurs que, si cette juste récompense
+du talent n'est pas venue réconforter le c&oelig;ur du célèbre pianiste,
+Bertini aura du moins emporté en mourant la certitude d'avoir utilement
+rempli une belle et laborieuse carrière. Glorifions donc l'artiste, et
+disons, sur le bord du tombeau, un dernier adieu à l'homme de bonne
+volonté.<a name="page_031" id="page_031"></a></p>
+
+<h2><a name="III" id="III"></a>III<br /><br />
+STEPHEN HELLER</h2>
+
+<p>Envers toutes les figures éminentes qui dominent l'école contemporaine
+et qui s'imposent par la puissance du talent, par la hauteur de la
+situation, à l'estime et à l'admiration de leurs émules, la justice est
+un devoir. Envers les physionomies particulièrement sympathiques qui
+ajoutent, comme Stephen Heller, tous les charmes du souvenir personnel à
+la vivacité de l'impression artistique, c'est plus qu'un devoir, c'est
+un plaisir. Mais celui-ci se complique de quelque embarras, si l'on veut
+échapper au plus léger reproche de partialité, paraître ne pas céder aux
+influences d'école, dégager en un mot le portraitiste de l'artiste
+lui-même et de ses préférences intimes.</p>
+
+<p>Voilà le côté délicat de la tâche, quand on veut toucher, comme nous
+allons le faire, à un nom qui réveille nécessairement tant d'échos
+personnels et tant d'impressions ineffaçables. On peut, il est vrai,
+s'en tirer comme Berlioz le fit un jour à l'égard d'un compositeur ami,
+en accentuant dans<a name="page_032" id="page_032"></a> le sens de l'impartialité... sévère, en malmenant à
+plaisir son modèle, et en répondant, comme il n'hésita pas à le faire:
+«Il n'y a plus de critique possible, s'il faut se gêner avec ses amis».
+C'est le paradoxe et c'est aussi l'excès contraire. Tels sont les deux
+écueils difficiles à éviter. J'entreprends cependant avec confiance ce
+crayon rapide d'un grand artiste ami, rassuré contre mes propres
+entraînements par la haute valeur et la franche célébrité du maître, à
+la fois le plus modeste et le moins contesté de notre époque.</p>
+
+<p>Stephen Heller est né le 15 mai 1814, à Pesth, en Hongrie. Comme
+certaines natures, exceptionnellement douées, il devait être enfant
+précoce et virtuose remarquable, à l'âge où tant d'autres épèlent encore
+l'alphabet de l'art. Ses progrès furent si rapides qu'ils décidèrent son
+père à dominer ses goûts personnels pour lui laisser entreprendre la
+carrière musicale et obéir à une vocation irrésistible. Nous ne suivrons
+pas le jeune pianiste dans ses nombreux concerts, nous contentant de
+rappeler que ses brillantes qualités d'exécution furent appréciées dès
+ses premiers débuts dans la vie militante du virtuose, à l'âge de neuf
+ans.</p>
+
+<p>Les professeurs de piano de Stephen Heller furent Bauer, à Pesth, et
+plus tard Czerny et A. Halm, à Vienne. Chelard et un vieil organiste, du
+nom de Cibulska, initièrent le jeune artiste aux études d'harmonie et de
+composition; mais c'est surtout par la lecture attentive des maîtres,
+par l'analyse réfléchie de leurs &oelig;uvres, la comparaison des styles et
+des inspirations dominantes, c'est en<a name="page_033" id="page_033"></a> creusant profondément la pensée
+qui a guidé leur génie, que Stephen Heller a pu acquérir cette sûreté de
+main, cette expérience dans l'art de formuler et de développer l'idée
+première, un des caractères distinctifs de son talent de compositeur.</p>
+
+<p>Stephen Heller a, pendant dix années consécutives, dépensé sa jeunesse
+et son énergie à donner des concerts dans toutes les villes importantes
+de Hongrie, de Pologne et d'Allemagne. Mais, en dépit des
+applaudissements et des ovations, ces pérégrinations incessantes, cette
+vie nomade, contrastaient avec la nature calme, tranquille méditative de
+l'artiste. Il avait besoin d'un écho plus fort et d'un milieu plus
+tranquille. Le désir de connaître Paris, d'y faire consacrer sa
+réputation de compositeur, le décida, en 1838, à quitter Augsbourg, sa
+ville préférée, remplie des plus chers souvenirs.</p>
+
+<p>Il entreprenait une nouvelle lutte, pleine de fatigues et de périls,
+dans notre Paris, centre de la civilisation, foyer de lumière et
+d'intelligence, patrie de la gloire définitive, mais aussi asile de la
+vogue et des modes passagères, la ville du monde où s'affiche le plus
+audacieusement le mauvais goût, où le succès n'est pas toujours la
+récompense du talent, mais le résultat de l'intrigue. Heller, confiant
+en sa force, a courageusement lutté, travaillé sans relâche, et s'est
+imposé, par un ensemble d'&oelig;uvres transcendantes, à la foule même des
+indifférents. Double succès pour l'artiste et pour l'art, qui a fait
+ainsi un pas considérable. En aidant à faire connaître, apprécier, aimer
+les compositions de Stephen Heller, nous pensons avoir<a name="page_034" id="page_034"></a> nous-même
+sérieusement contribué à élever le goût musical et à compléter
+l'éducation des générations contemporaines.</p>
+
+<p>Stephen Heller appartient à cette race d'artistes vaillants, aux
+sentiments élevés, à la conscience prédominante, ayant un profond
+respect pour l'art et une rare dignité personnelle, âmes fortement
+trempées, intelligences d'élite, faisant leur loi suprême du culte de
+l'idéal. Qu'importent pour elles le succès et la popularité éphémères,
+s'il faut les acheter aux prix de défaillances ou de compromissions et
+sacrifier au mauvais goût en poursuivant la vogue? Les artistes qui
+aiment l'art pour ses jouissances intellectuelles et morales, se
+préoccupent peu de la foule; ils ont un but plus élevé, ils poursuivent
+sans cesse la pureté de l'inspiration, et le charme de la forme. Stephen
+Heller est de ce petit groupe de chercheurs consciencieux et
+infatigables. La fermeté de style, la forme naturelle et saine, qui
+caractérisent ses compositions, tiennent d'abord à sa probité
+intellectuelle, à cette rare et sereine loyauté qu'on ne saurait trop
+applaudir en ce temps de productions faciles. Elles tiennent aussi à son
+étude assidue des grands maîtres anciens et modernes, à ses habitudes de
+méditation profonde et de puissante concentration. Voilà les causes
+multiples auxquelles les compositions de Heller doivent ce cachet de
+distinction et de noblesse qui est le véritable passe-port des &oelig;uvres
+d'imagination auprès de la postérité.</p>
+
+<p>Stephen Heller a toujours eu pour son art l'amour pur et désintéressé,
+la passion à la fois<a name="page_035" id="page_035"></a> fertile et chaste d'un travailleur infatigable,
+n'ayant au c&oelig;ur que de hautes pensées; il a marché convaincu dans sa
+voie, négligeant les inspirations banales, les effets faciles et
+vulgaires; et c'est ainsi qu'il a pu réaliser cet ensemble de
+compositions originales, poétiques, d'un charme pénétrant et individuel,
+où passe seulement, comme un parfum délicat et subtil, l'écho des
+maîtres préférés, Schumann, Mendelssohn et Chopin. Tel est en effet ce
+qu'on peut appeler le culte intime de Stephen Heller. Il n'en a pas
+moins pour les dieux de la musique, Bach, Haydn, Mozart, Gluck, Weber et
+Beethoven, une passion et un respect qui égalent l'admiration de Ingres
+pour ces hommes de génie.</p>
+
+<p>Ses compositions pour le piano forment un ensemble considérable. Toutes
+offrent un mérite supérieur de facture; les idées distinguées, d'un
+sentiment élevé, sont présentées et développées avec un rare talent; on
+y retrouve la main d'un symphoniste plus encore que celle d'un virtuose.
+Heller a des rythmes à lui, une façon toute personnelle d'encadrer la
+phrase musicale avec des traits ingénieux, brillants ou légers. Ses
+harmonies sont irréprochables jusque dans leurs recherches les plus
+grandes; on sent une nature saine, une inspiration franche, loyale,
+exempte des mièvreries et de la préciosité, un tempérament sobre,
+puissant, craignant l'emphase et pouvant se passer de la déclamation.</p>
+
+<p>Heller, ainsi que Mendelssohn, Chopin et Field, a créé un moule nouveau
+pour les pièces caractéristiques.<a name="page_036" id="page_036"></a> Ses <i>Promenades d'un solitaire</i>,
+<i>Dans les bois</i>, ses <i>Nuits blanches</i>, son <i>Voyage autour de ma chambre</i>
+sont de véritables poèmes exquis et sobres, où l'inspiration musicale,
+d'une incomparable élévation, rivalise avec la poésie et la peinture de
+genre. Plusieurs de ces pièces sont de petits chefs-d'&oelig;uvre de
+sentiments variés et de caractères différents. Vibrations sonores, où
+toutes les cordes de l'âme donnent leur note tendre, mélancolique, émue;
+décor profond où passe le monde fantastique des esprits. Grâce, énergie,
+tendresse, douleur, calme, désespoir, toutes les fièvres du c&oelig;ur,
+toutes les antithèses de la passion, tous les tons qui constituent la
+gamme immense de nos sensations, trouvent leur écho rapide ou prolongé
+dans ces &oelig;uvres saisissantes, dont l'inspiration ne s'égare jamais et
+se domine elle-même, tout en planant à d'incomparables hauteurs.</p>
+
+<p><i>Les Arabesques</i>, <i>Scènes vénitiennes</i>, <i>la Sérénade</i>, <i>le Boléro</i>, sont
+des pièces caractéristiques très originales. Quant aux nombreux
+<i>recueils d'études</i> et aux <i>préludes</i> de Stephen Heller, ils ont leur
+place à part dans l'enseignement. Les <i>Études préparatoires à l'art de
+phraser</i>, <i>l'Art de phraser</i> (<i>nouvelles études</i>), sont des merveilles
+de goût et de style. Il s'est produit depuis quarante ans, à la suite du
+succès considérable des recueils de Bertini, un si grand nombre d'études
+de salon, de genre, d'expression, de vélocité, qu'il faudrait un volume
+pour classer ces &oelig;uvres plus ou moins musicales. Mais on doit
+distinguer au milieu de ce déluge les compositions de valeur
+transcendante. L'énergique<a name="page_037" id="page_037"></a> individualité d'Heller n'a pu que gagner à
+ces rivalités; elle se détache en relief plus puissant sur le fond des
+médiocrités contemporaines.</p>
+
+<p>La supériorité du compositeur devait s'affirmer avec une force nouvelle
+dans ses trois grandes sonates, &oelig;uvres magistrales où l'on ne peut
+saisir une seule défaillance d'inspiration ni dans l'ensemble, ni dans
+les détails. L'originalité n'en est pas moins incontestable; ces belles
+compositions, largement développées, appartiennent entièrement par la
+nature des idées, les rythmes et la contexture des traits, au style
+personnel de Stephen Heller. Le compositeur n'y relève que de lui-même,
+ne procède directement d'aucun des grands modèles, Beethoven, Weber,
+Schumann. Mendelssohn; mais il a su les égaler tout en restant lui.</p>
+
+<p>Les Scherzi (op. 7, 24), et tout particulièrement celui qui est dédié à
+Liszt (op. 57), sont des &oelig;uvres de la plus grande valeur et d'un type
+très original. Le caprice symphonique se distingue par la vigueur et
+l'entrain; les Tarentelles (op. 53, 61, 85) ont un brio, un éclat, une
+verve toute napolitaine; les valses (op. 43, 44, 93) sont des bijoux
+ciselés par la main d'un grand artiste. Tout en appréciant le mérite de
+facture des trois ouvertures pour une pastorale, pour un drame, pour un
+opéra comique, nous en aimons moins le parti pris. Les grandes études
+sur le <i>Freyschutz</i> montrent sous un nouveau jour le talent si varié
+d'Heller. Ces sortes de paraphrases sur la pensée de Weber sont du plus
+vif intérêt; les variations sur un thème de Beethoven et celles sur un
+thème de Schumann<a name="page_038" id="page_038"></a> sont des &oelig;uvres magistrales; les caprices
+populaires sur <i>la Truite</i>, <i>l'Allouette</i>, <i>la Vallée d'amour</i>, <i>la
+Poste</i>, <i>la Fontaine</i>, ont aussi un cachet particulier. <i>Improvisata</i>
+(op. 18 et 98) sont deux compositions ravissantes.</p>
+
+<p>On a souvent comparé et opposé l'une à l'autre les belles et riches
+organisations musicales de Chopin et d'Heller; on a, suivant la
+sympathie du critique, accordé tantôt à l'un, tantôt à l'autre, la
+première place dans ce classement. Nous aimons peu les comparaisons,
+presque toujours à côté de la vérité; nous ne voulons pas savoir qui, de
+Chopin ou d'Heller, a plus de droits à notre admiration; tous deux ont
+notre plus vive sympathie. Mais, sans amoindrir la gloire de Chopin,
+nous croyons être juste en disant que ces deux grands artistes, poètes
+tous les deux, ayant les mêmes aspirations vers les sublimités de l'art,
+représentent deux natures différentes, deux tempéraments essentiellement
+distincts. Heller et Chopin n'en doivent pas moins se donner la main
+dans l'histoire de l'art musical: ils sont frères par la hauteur du
+génie et la fécondité de l'inspiration.</p>
+
+<p>Stephen Heller, dont la modestie égale le talent, ne veut plus se
+reconnaître virtuose; il l'a été pourtant dans la plus belle acception
+du mot; il l'est encore, quoiqu'il s'en défende. Nous avons plus d'une
+fois entendu Heller nous donner dans l'intimité les prémices de ses
+&oelig;uvres inédites. Son jeu fin, délicat, sa manière naturelle et simple
+de phraser nous ont toujours charmé. Il procède des grands maîtres
+allemands, Hummel et Moschelès;<a name="page_039" id="page_039"></a> il serre de près le clavier; la
+sonorité douce, harmonieuse ne vise jamais aux effets de force, aux
+exagérations, mais intéresse, captive, attache par des qualités plus
+intimes.</p>
+
+<p>Les leçons d'Heller sont très recherchées des amateurs de goût et des
+artistes qui apprécient à sa juste valeur l'immense mérite de ses
+&oelig;uvres. De plus, ses compositions éminemment originales ont, dans
+leur interprétation, certains côtés individuels que l'auteur seul peut
+indiquer et détailler avec tout leur relief. Heller, d'ailleurs,
+n'accepte pour élèves que les musiciens capables de comprendre et
+d'interpréter ses &oelig;uvres dans le sentiment voulu; il n'a ni l'amour
+du gain, ni la passion matérielle de l'enseignement. En échappant à la
+tâche aride et quelquefois ingrate du professorat, il aura privé bon
+nombre de ses admirateurs de conseils précieux, mais l'art a bénéficié
+de productions nouvelles, et c'est là un résultat plus conforme aux vues
+de Stephen Heller, nature désintéressée, n'ambitionnant pas la fortune,
+mais voulant avant tout continuer en paix sa carrière de compositeur.</p>
+
+<p>Stephen Heller est un lettré dont la mémoire richement meublée, l'esprit
+fin et délicat s'intéressent vivement à toutes les questions d'art, et
+n'ignorent rien du monde littéraire. Sa conversation est attachante,
+pleine de saillies heureuses, dès que l'intimité est assez complète pour
+qu'il parle avec abandon et laisse lire au fond de sa pensée. Sa vie,
+très solitaire, s'est passée dans le travail et la lecture; son abord
+est poli mais réservé, il accueille toujours les jeunes artistes avec
+bienveillance<a name="page_040" id="page_040"></a> et ses amis avec une cordialité dont personne n'ignore le
+prix. Je ne l'ai jamais entendu parler avec sévérité ou amertume des
+artistes que la vogue ou le caprice de la foule ont paru favoriser.
+D'une modestie réelle qui n'exclut pas le sentiment de sa valeur, Heller
+reçoit avec satisfaction les compliments motivés de ses amis, mais un
+éloge fade et banal lui est antipathique et le déconcerte comme une
+sorte d'injure.</p>
+
+<p>Voilà l'esquisse de l'artiste et du compositeur. Quelques traits
+suffiront pour peindre l'homme: figure aux lignes distinguées, traits
+réguliers, d'un dessin large et puissant. Le front est découvert, le nez
+fin, la bouche sourit avec bonté. Les yeux saillants, au regard profond,
+se voilent souvent sous la paupière, s'estompent dans une lueur rêveuse
+et mélancolique où passe de temps en temps un rayon doucement moqueur.
+Les années ont argenté une chevelure abondante et soyeuse qui encadre le
+vaste développement des tempes.</p>
+
+<p>Tel est Stephen Heller, une des belles figures de l'époque, le frère de
+Chopin en poésie musicale, et aussi le proche parent des grands maîtres
+de la symphonie, de Mendelssohn et de Schumann, par la nature des idées,
+l'art parfait de l'exposition et la science du détail.<a name="page_041" id="page_041"></a></p>
+
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br />
+HENRI HERZ</h2>
+
+<p>Voici un artiste qui compte parmi les plus sympathiques, les plus grands
+et aussi les plus utiles: c'est un doyen et c'est toujours un maître.
+L'immense succès de ses &oelig;uvres, si françaises par la grâce et
+l'esprit, a puissamment contribué à répandre le goût musical, à
+populariser les motifs heureux de nos opéras. Virtuose et compositeur
+éminent, Henri Herz aura été encore un vulgarisateur dans le sens élevé
+du mot. En vain, certains pianistes modernes, injustes envers un passé
+dont le plus grand tort, à leurs yeux, est de ne les avoir pas connus,
+traitent-ils Henri Herz et ses disciples de compositeurs démodés,
+frivoles et de valeur superficielle: Henri Herz et son vaillant frère,
+Jacques, n'en restent pas moins deux personnalités hors ligne, deux
+maîtres dans l'art de bien dire, deux compositeurs de premier ordre,
+qu'il est absolument interdit de comparer à la foule des arrangeurs
+actuels.</p>
+
+<p>Henri Herz est né, dit Fétis, à Vienne (Autriche), le 6 janvier 1806.
+Nous mentionnons la date sans en discuter l'authenticité.
+Merveilleusement doué<a name="page_042" id="page_042"></a> pour la musique, Henri Herz affirma ses
+dispositions tout enfant. Cette nature précoce devait rapidement
+s'élever dans un milieu propice au sein d'une famille d'artistes. Comme
+Mozart, Henri Herz écrivait des sonates dès l'âge de huit ans, et se
+faisait applaudir dans les concerts. Mais son père, musicien de bon
+sens, sinon grand musicien, eut l'heureuse inspiration de venir
+s'établir à Paris, pour faire donner à son fils une forte éducation
+technique et développer ses brillantes facultés dans le sens d'une
+méthode sérieuse. Admis, à dix ans, au Conservatoire, Henri Herz obtint
+rapidement un brillant premier prix dans la classe de Pradher, qui,
+malgré sa grande sévérité, témoignait une vive sympathie, un intérêt
+tout paternel à son merveilleux élève. Le jeune virtuose continua, sous
+la direction de Dourlen et de Reicha, ses études d'harmonie et de
+contre-point, déjà ébauchées à Vienne sous la tutelle de l'organiste
+Hunten.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas à faire ici la biographie du célèbre pianiste, à suivre
+pas à pas cette existence si laborieuse et si bien remplie; nous
+laisserons à d'autres le soin d'écrire cette intéressante monographie,
+d'un grand exemple pour les jeunes artistes si désireux de succès, mais
+trop souvent négligents de l'étude. C'est par un travail journalier,
+incessant, qu'Henri Herz s'est élevé au rang de grand maître; la volonté
+a joué un rôle capital dans l'inspiration première de ses compositions
+si originales, si variées de caractère et de forme, mais toutes marquées
+d'un cachet d'élégance et<a name="page_043" id="page_043"></a> de distinction, que bien peu de pianistes
+possèdent au même titre. Nul virtuose compositeur n'a conquis aussi
+jeune une popularité aussi légitime, et pourtant, disons-le bien haut,
+jamais l'artiste n'a sacrifié ses convictions musicales, altéré son
+style pour flatter le mauvais goût, complaire à la mode, entrer plus
+avant dans la voie du succès. Si Henri Herz, dans la maturité de son
+talent, a légèrement modifié sa manière, s'il a élargi son cadre, il est
+resté fidèle à ses principes de compositeur, tout en suivant ses modèles
+préférés, Moschelès, Field, Hummel.</p>
+
+<p>Revenons maintenant au portrait de l'artiste célèbre, et laissons aux
+biographes le soin d'écrire la vie du musicien. La physionomie d'Henri
+Herz appartient au type israélite; le front est proéminent, le nez
+aquilin; les yeux, clairs et bien ouverts, indiquent la lucidité et la
+bienveillance. La bouche est accentuée, encadrée de lèvres fortes, le
+menton arrondi. Rien que de simple et de franc dans cette figure aux
+lignes arrêtées; aucun signe particulier, si ce n'est l'habitude de
+tenir la tête légèrement penchée et d'interroger du regard. La taille
+est un peu au-dessus de la moyenne; la démarche cadencée accuse une
+légère oscillation traînante.</p>
+
+<p>Henri Herz a voulu justifier jusque dans la dernière période de sa
+longue et brillante carrière musicale son titre d'Henri Herz jeune. Les
+années semblent n'avoir eu aucune prise sur cette nature active, sur
+cette organisation vaillante. Ici encore la volonté n'a pas faibli, et a
+pour ainsi dire vaincu<a name="page_044" id="page_044"></a> la nature. Comme notre regretté marquis de
+Saint-Georges, Henri Herz s'est, pour ainsi dire, condamné à l'éternelle
+jeunesse, et il la maintient de gré ou de force. Et nous parlons moins
+encore de l'homme que de l'artiste. Le compositeur a conservé vivaces
+ses facultés créatrices; le talent de virtuose n'a rien perdu de sa
+grâce et de son éclat; le brillant causeur est resté, comme par le
+passé, prompt à l'attaque, prompt à la riposte, fécond en répliques
+fines et délicates. Il demeure, dans sa manière d'être, dans l'habitude
+de sa vie, le parfait gentleman, correct, soigné dans sa tenue, qui a
+traversé deux générations sans rien perdre de sa distinction élégante.</p>
+
+<p>Ce décorum aristocratique, ce «comme il faut» particulier, qui
+caractérise les Anglais de race, Henri Herz semble l'avoir acquis dans
+ses nombreuses relations avec nos voisins d'outre-Manche. Mais le
+naturel affectueux et bienveillant de l'artiste en a corrigé les côtés
+froids et guindés. Henri Herz a fait aussi un long séjour en Amérique;
+c'est à ce voyage, qui devait durer six mois et qui s'est prolongé
+quatre ans, que je dois l'honneur d'avoir suppléé Henri Herz à sa classe
+du Conservatoire, en 1845. Confiant dans mon amitié et fort de
+l'assentiment d'Auber, Henri Herz me laissa le soin de maintenir ses
+élèves dans les données habituelles de son enseignement, jusqu'en 1848,
+où je succédai à mon maître Zimmermann.</p>
+
+<p>Il faut lire, à propos de ce voyage, le charmant ouvrage d'Henri Herz
+sur ses souvenirs d'Amérique, pour apprécier sous un jour tout spécial
+cet<a name="page_045" id="page_045"></a> esprit fin, humoristique, cette entière bonne foi, cette sincérité
+rare dans la manière de conter. L'&oelig;uvre a une véritable valeur
+littéraire, comme étude de m&oelig;urs, comme album de croquis, pris sur le
+vif, comme ensemble de types tour à tour amusants et étranges, depuis le
+chef de bande, voleur mélomane, détroussant les voyageurs en dilettante,
+enlevant les onces d'or, mais respectant la montre d'Henri Herz par
+amour de l'art, jusqu'aux missionnaires patronant et honorant de leur
+présence des concerts où les fantaisies et les airs variés du virtuose
+tenaient lieu de cantiques.</p>
+
+<p>Henri Herz a parcouru à plusieurs reprises et dans tous les sens
+l'Amérique du Nord et celle du Sud, le Mexique, le Pérou, le Chili, le
+Brésil, la Californie, la Havane, la Jamaïque, New-York, la
+Nouvelle-Orléans, Baltimore, Philadelphie, la Vera-Cruz. Il a donné plus
+de quatre cents concerts, sans épuiser l'enthousiasme des auditeurs,
+partout acclamé et regretté partout. Succès incomparables dont nous
+avons le droit d'être fiers, car il n'est pas d'artistes plus français
+que Henri Herz par le c&oelig;ur, l'esprit, la nature fine et distinguée du
+talent.</p>
+
+<p>Le temps est encore proche où Henri Herz, revenu de ses grands voyages,
+consacrait ses journées à l'enseignement, et ses veilles à la
+composition. De nombreux élèves sollicitaient ses conseils; il fallait
+se faire inscrire longtemps à l'avance pour obtenir la faveur de
+quelques leçons. Quelle joie pour les jeunes filles qui se croyaient
+appelées à devenir virtuoses, de se dire les élèves préférées<a name="page_046" id="page_046"></a> du
+professeur en renom! et pourtant ce n'était pas sans un certain
+sentiment de crainte et d'émotion qu'elles se rendaient à la leçon du
+maître; non que Henri Herz fût redouté pour sa sévérité, sa trop grande
+exigence, mais, sous les dehors d'une politesse exquise, d'une tenue
+réservée, le professeur cachait une pointe de fine et malicieuse
+raillerie, un trait caustique à l'égard des défauts mignons de ses
+disciples. Légères atteintes, malices ironiques qui ne manquaient jamais
+leur but, et faisaient, sinon de cruelles blessures, du moins des
+brûlures longtemps cuisantes.</p>
+
+<p>Le nombre des pianistes femmes formées à l'école de Henri Herz est
+considérable et compose une phalange brillante. Malheureusement pour
+l'art, la plupart des jeunes filles qui se vouent à la virtuosité y
+renoncent un peu plus tard pour les devoirs austères de la famille.
+MM<sup>mes</sup> Jaell, Montigny, Szarvady, Massart, Pleyel, Joséphine Martin,
+sont de grandes individualités, de brillantes exceptions, mais
+confirment la règle générale.</p>
+
+<p>Il y a quelques années, Henri Herz, fatigué du professorat, a pris sa
+retraite et quitté sa classe du Conservatoire, en laissant dans cette
+école, témoin de ses premiers succès, de brillants souvenirs et de
+précieuses traditions que M<sup>me</sup> Massart a su continuer. Depuis sa
+retraite, l'artiste éminent a consacrée son activité et son expérience
+éprouvée à la direction de son importante manufacture de pianos. Cette
+maison, dont la fondation date de plus de quarante ans, a eu des
+fortunes<a name="page_047" id="page_047"></a> diverses: malheureuse à son début, elle a conquis
+progressivement le premier rang dans la facture française. C'était pour
+réparer les revers dus à des causes diverses que Henri Herz avait quitté
+la France en 1845. Enfin, grâce à une direction bien entendue, à
+l'adjonction d'ouvriers habiles, de mécaniciens ingénieux, grâce surtout
+aux soins minutieux, incessants, apportés aux perfectionnements divers
+de la facture, la maison Henri Herz se trouve maintenant placée à la
+tête de cette brillante industrie artistique. Les pianos qui sortent des
+ateliers de Henri Herz peuvent soutenir la comparaison avec les
+instruments français et étrangers provenant des maisons les plus en
+renom; ils ont obtenu successivement aux expositions universelles toute
+l'échelle des récompenses, jusqu'à la mise hors concours, comme ceux des
+maisons Érard et Pleyel.</p>
+
+<p>Ajoutons à l'actif du grand artiste et du célèbre facteur, l'initiative
+prise par lui dans la création d'une salle de concerts, type d'élégance
+et d'intelligente appropriation aux auditions musicales. L'artiste
+éminent, le chef apprécié d'une grande industrie, a été justement
+récompensé par la croix d'officier de Légion d'honneur.</p>
+
+<p>Les compositions de Henri Herz sont nombreuses, très variées de style,
+et embrassent tous les degrés de force. Il faudrait un long catalogue
+pour énumérer celles qui méritent d'être signalées plus
+particulièrement. L'&oelig;uvre du maître comprend deux cent cinquante
+numéros; tout choix dans cette immense collection nécessite
+d'inévitables<a name="page_048" id="page_048"></a> et douloureux sacrifices. Signalons, parmi les morceaux
+les plus populaires, des variations sur <i>la Cenerentola</i>, sur <i>la
+Violette</i>, sur <i>ma Fanchette</i>, sur la romance de <i>Joseph</i>, <i>le Petit
+Tambour</i>, <i>la Famille suisse</i>, <i>le Siège de Corinthe</i>, les fantaisies
+sur <i>l'Ambassadrice</i>, sur <i>le Domino</i>, <i>la Fille du régiment</i>, <i>Otello</i>,
+<i>le Pré aux Clercs</i>, <i>le Landler viennois</i>, etc. Les huit concertos sont
+une &oelig;uvre considérable, où la noblesse du style s'unit à une grande
+habileté de facture. Les traits, distingués et variés de forme, sont
+toujours brillants et de belle allure; la sonate dédiée à Auber est
+aussi une composition magistrale. Henri Herz a écrit huit cahiers
+d'études depuis le degré très facile jusqu'à la difficulté
+transcendante; ses dix-huit dernières grandes études, resteront comme un
+modèle de goût et de grande bravoure. Il a également composé plusieurs
+duos concertants pour piano et violon, en collaboration avec Lafont.</p>
+
+<p>J'ai souvent entendu Henri Herz à l'apogée de sa popularité de virtuose;
+j'ai même essayé de m'approprier, par l'audition attentive de ses
+&oelig;uvres, quelques-unes des qualités caractéristiques de son école, et
+l'on m'a souvent cru son élève. Je puis donc apprécier en pleine
+connaissance de cause la manière et le style de ce maître, le plus
+populaire des pianistes compositeurs, celui dont on a dit, avec raison,
+qu'il était l'Auber du piano.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Girardin, dans un des spirituels feuilletons du vicomte de
+Launay, s'est appliquée à chercher des points de comparaison entre les
+pianistes célèbres et certaines positions sociales. Le type choisi pour
+Henri Herz était celui d'avocat<a name="page_049" id="page_049"></a> pianiste, brillant causeur musical,
+brodant à volonté, sur tous les thèmes, d'incessantes variations.
+Appréciation plus spécieuse que juste. Henri Herz n'est pas un causeur
+superficiel, un avocat à l'heure, mais un brillant improvisateur,
+parlant avec une merveilleuse facilité et une incomparable élégance la
+belle langue musicale, l'idiome des grands maîtres. Son style, toujours
+correct et brillant, atteint sans peine la noblesse et souvent
+l'élévation. Les andantes de ses concertos renferment de très belles
+pages, où passe le souffle inspiré d'un compositeur de premier ordre.</p>
+
+<p>L'individualité d'exécution de Henri Herz a toujours consisté dans
+l'élégance, l'esprit, une grande distinction, une expression contenue.
+Sa virtuosité irréprochable a pu aborder les difficultés transcendantes
+sans rien perdre de cette netteté merveilleuse, de cette clarté dans les
+traits les plus ardus, qualités indispensables aux grands exécutants.
+Henri Herz a une excellente main gauche, qui prend une part active et
+très intéressante au discours musical. De nos jours, beaucoup de
+pianistes négligent, et pour cause, cette main gauche, s&oelig;ur jumelle
+et auxiliaire naturel de la main droite.</p>
+
+<p>Comme exécutant et compositeur, Henri Herz procède bien certainement de
+la grande école de Clementi, Hummel, Moschelès; il exécute avec une rare
+perfection, un grand fini de détails les fugues de Bach et Hændel, les
+élèves de sa classe pourraient affirmer sa prédilection marquée pour ces
+grands maîtres. Ses nombreuses compositions de salon et de concert
+semblent au premier abord en<a name="page_050" id="page_050"></a> contradiction marquée avec cette forte et
+sévère musique; mais un lecteur attentif qui voudra approfondir
+l'&oelig;uvre entier de Henri Herz retrouvera dans le tissu harmonique de
+ces compositions, d'apparence légère, la forte trame du contre-pointiste
+formé aux grandes traditions de l'art.</p>
+
+<p>La sonate, le thème varié et les grandes fantaisies ont vécu; les
+nocturnes, paraphrases, etc., commencent à dater. Seul, un petit groupe
+d'artistes vaillants cherche l'expression et le grand style dans le
+concerto symphonique. La mode est à la musique dite de genre, aux pièces
+caractéristiques, expressives, imitatives, etc., et aussi aux
+transcriptions vocales et orchestrales. On veut l'idée pure, dégagée
+d'ornements. L'art a-t-il réellement gagné à cette modification du goût,
+à ce changement dans la forme adoptée? En fait, à part quelques rares et
+puissantes individualités qui ont su conserver la pureté et l'élévation
+du style, unir le genre pittoresque et descriptif aux traditions de
+l'école, l'art du compositeur a subi une décadence marquée. Les
+musiciens de tout ordre, ceux-là même qui ignorent l'orthographe de
+notre langue, s'évertuent à chercher des titres pompeux, prétentieux,
+ridicules, pour servir d'étiquettes à des pauvretés musicales dénuées de
+sens et d'intérêt, écrites dans un idiome incorrect qui outrage la
+grammaire et le bon goût.</p>
+
+<p>Quant à Henri Herz, il n'a pas sacrifié aux modes nouvelles, et en même
+temps, il a échappé au reproche mérité par tant d'artistes, d'avoir
+toute la vie refait les mêmes variations, fondu les mêmes<a name="page_051" id="page_051"></a> sujets et les
+mêmes thèmes dans un moule invariable. Aucun compositeur n'a plus
+inventé, ne s'est plus consciencieusement appliqué à innover dans ce
+genre, et nous pourrons un jour, dans un traité spécial, passer en revue
+les broderies variées, les mille traits ingénieux créés par Henri Herz
+et tombés dans le domaine public, où sont allés les prendre
+d'innombrables <i>pasticheurs</i>. Les grands artistes inventent et les gens
+de métier exploitent. C'est la loi commune, mais une loi qui aide au
+progrès et dont les esprits supérieurs ne daignent pas se plaindre.</p>
+
+<p>Henri Herz appartient à cette grande famille des initiateurs qui
+trouvent leur récompense dans l'&oelig;uvre même et dans ses résultats.
+Tant d'honneurs réunis, le succès international du virtuose, la
+popularité du compositeur, la haute considération du chef d'industrie,
+une fortune importante laborieusement acquise, l'estime de tous,
+l'admiration des connaisseurs, une place à part dans le monde des arts,
+ont laissé Henri Herz simple, modeste, bienveillant comme par le passé.
+Cette belle et intelligente figure d'artiste a résisté aux épreuves de
+la bonne fortune comme aux atteintes du temps; elle a gardé ses lignes
+sobres et sévères, mais d'une franchise toute sympathique, et la pureté
+de profil qui en fait une des physionomies les plus hautes et en même
+temps les plus aimées de notre temps.<a name="page_052" id="page_052"></a></p>
+
+<h2><a name="V" id="V"></a>V<br /><br />
+CLEMENTI</h2>
+
+<p>La galerie des pianistes qui ont illustré leur art contient des
+physionomies plus attrayantes et plus sympathiques; elle n'offre pas de
+personnalité plus complexe, de tempérament plus riche, d'influence plus
+haute et plus indiscutable. Compositeur de premier ordre, virtuose
+incomparable, chef d'école, industriel, mécanicien, Clementi a tenu tous
+ces rôles avec une égale supériorité; il a su pendant sa longue et
+laborieuse existence, acquérir l'admiration des dilettantes et la vogue
+du public, faire entrer l'art dans une voie nouvelle, et,&mdash;fortune
+rarement réservée aux inventeurs,&mdash;atteindre la richesse, sans rien
+laisser de son c&oelig;ur aux broussailles du chemin. Il a eu tout à la
+fois l'imagination et le savoir, l'inspiration et la volonté
+persévérante, l'originalité et la souplesse. Et si la gloire du chef
+d'école lui assure le premier rang dans l'histoire du piano, cet
+ensemble de qualités spéciales, cet assemblage merveilleux font de
+l'homme un type absolument à part, une figure curieuse et instructive
+entre toutes.</p>
+
+<p>Muzio Clementi naquit à Rome en 1752. Son<a name="page_053" id="page_053"></a> père était un orfèvre
+passionné pour la musique. Dès l'âge de six ans, il faisait commencer à
+son fils l'école du solfège et du clavecin. Les grandes dispositions du
+jeune Clementi activèrent ses progrès et l'amenèrent bientôt à une
+virtuosité remarquable. Suivant la méthode italienne, il étudiait les
+<i>partimenti</i> et l'accompagnement de la basse chiffrée en même temps que
+les pièces spéciales de clavecin. Son maître d'harmonie, de contre-point
+et de clavecin fut un organiste, du nom de Cordicelli. A quatorze ans,
+Clementi était en pleine possession d'un talent hors ligne et d'une
+forte éducation musicale basée sur les traditions des grands maîtres. Un
+amateur enthousiaste, sir Beckfort eut alors occasion de l'entendre et
+offrit sur-le-champ au père du jeune virtuose d'emmener son fils en
+Angleterre et d'assurer son avenir.</p>
+
+<p>Installé dans un domaine du Devonshire, Clementi, qui avait pour l'étude
+une ardeur infatigable, put se consacrer au travail et à la lecture des
+&oelig;uvres classiques. Entouré de soins, d'égards, d'affections, traité
+en fils adoptif, trouvant dans une riche bibliothèque, littéraire et
+musicale, tous les éléments d'instruction que n'aurait pu lui offrir la
+maison paternelle, assuré non seulement du confort de l'existence, mais
+aussi de ses libres entrées dans le monde aristocratique, Clementi avait
+la plus brillante et la plus féconde des indépendances.</p>
+
+<p>Comme certaines plantes rares, transplantées dans un terrain spécial,
+son organisation s'épanouit<a name="page_054" id="page_054"></a> au chaud rayonnement de cette vie nouvelle,
+faite de tendresse et de dévouement. Mélodiste par sentiment, Clementi
+put allier, grâce à une constante étude des grands maîtres, le génie
+italien aux harmonies colorées et puissantes de l'art allemand.
+Sébastien Bach, Hændel, Scarlatti étaient ses auteurs favoris, ceux
+qu'il étudiait chaque jour avec une ferveur qui devait rester entière
+jusque dans sa vieillesse. Son exactitude laborieuse et son emploi
+raisonné du temps étaient tels, qu'il s'imposait l'obligation rigoureuse
+de remplacer par des heures supplémentaires celles que les devoirs de
+société le forçaient à distraire du programme quotidien. Il soignait en
+même temps son instruction littéraire, remplaçant l'éducation du collège
+par des lectures choisies et répétées.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que, grâce à sir Beckfort, à cette vie de famille toute
+patriarcale et à ses relations avec le monde aristocratique, Clementi
+devint un gentleman accompli en même temps qu'il atteignait les
+dernières limites de la virtuosité. Aucun artiste ne possédait au même
+degré cette égalité merveilleuse des deux mains, cette clarté et ce fini
+dans l'art d'exécuter les pièces fuguées, d'en faire valoir les détails
+ingénieux. Le jeune maître pouvait sans crainte, sinon sans hésitation,
+aborder l'existence militante de compositeur et de virtuose.</p>
+
+<p>Bien peu d'artistes de la génération contemporaine ont eu le bonheur
+d'entendre Clementi: pourtant j'ai pu me renseigner exactement près de
+plusieurs de mes devanciers sur les qualités d'exécution de ce maître
+illustre. Son mécanisme<a name="page_055" id="page_055"></a> merveilleux de correction et de régularité,
+laissait la main immobile; les doigts seuls, souples, agiles
+indépendants, d'une égalité incomparable, tiraient du clavier une
+sonorité harmonieuse et d'un charme exquis. Personne n'exécutait avec
+cette perfection idéale les &oelig;uvres de Bach, Hændel, Martini,
+Marcello, Scarlatti; la clarté exceptionnelle de son jeu et la variété
+de ses nuances mettaient en lumière, avec une finesse d'intention sans
+pareille, tous les détails de ces belles pièces fuguées. John Field et
+Cramer, les deux élèves de prédilection de Clementi, que j'ai souvent
+entendus, possédaient au suprême degré la diction de leur maître; ils
+détaillaient, comme lui, les fugues de Bach; chaque partie distincte
+avait la sonorité, l'accent, le timbre correspondant à son degré
+d'importance et d'intérêt dans le discours musical.</p>
+
+<p>C'était par l'étude approfondie du style sévère que Clementi avait su
+acquérir cette indépendance de doigts, cette égalité parfaite, ce jeu
+lié, serré, harmonieux qui faisaient de lui le maître des maîtres. Homme
+d'invention et même de génie, Clementi a pu dégager sa riche
+individualité des formules scolastiques, de tout le bagage personnel des
+grands compositeurs qu'il avait pris pour modèles. Avec lui, comme avec
+Em. Bach, le cadre de la sonate s'est élargi; l'élément mélodique,
+expressif et vocal a pris forme dans ses nombreuses &oelig;uvres de piano;
+enfin Clementi est devenu à son tour chef d'école en unissant l'art
+ancien à l'art moderne.<a name="page_056" id="page_056"></a></p>
+
+<p>Transformation féconde, qui ne s'est opérée, du reste, ni en un jour, ni
+par la seule influence de Clementi. Haydn, Mozart, Dussek, ont aussi
+leur part glorieuse dans cette période de transition; mais Clementi, par
+ses nombreuses compositions, par les virtuoses qu'il a formés et qui ont
+perpétué ses traditions, garde encore la plus belle part, et l'on peut,
+à juste titre, lui donner le nom de fondateur de l'école moderne du
+piano.</p>
+
+<p>A dix-huit ans, Muzio Clementi publia sa première sonate (op. 2). Le
+succès fut immense, et décida le jeune compositeur à s'établir à
+Londres; on l'y appelait pour tenir le piano d'accompagnement du
+Théâtre-Italien. Il quitta donc ses bienfaiteurs, pour qui il devait
+garder une reconnaissance aussi durable que la vie. Ce poste important
+d'accompagnateur dirigeant permit à Clementi d'accroître ses
+connaissances musicales, d'entendre les plus célèbres chanteurs, et de
+perfectionner son style par l'étude des grands modèles de l'art vocal.
+Les oratorios de Hændel, les opéras de Porpora, Sacchini, Pergolèse
+germèrent dans son imagination; et, sans élever son inspiration aux
+sublimes hauteurs atteintes par ces génies, il eut du moins l'heureuse
+pensée de conserver à ses &oelig;uvres spéciales de musique de chambre, les
+belles formes mélodiques dont il avait gardé l'empreinte. Il put ainsi
+continuer à allier le sentiment naturel du mélodiste italien au tissu
+harmonique qui caractérise plus particulièrement le génie allemand.
+Comme l'illustre Haydn, Clementi a étudié à fond, analysé avec un soin
+minutieux les<a name="page_057" id="page_057"></a> &oelig;uvres d'Emmanuel Bach, ce grand artiste dont la vie
+modeste, calme, recueillie, n'a jamais eu l'éblouissement du succès,
+mais que l'élégance des idées, la forme neuve donnée aux &oelig;uvres
+scolastiques, l'ingéniosité de ses traits légers, brillants, mettent au
+rang des créateurs de la musique moderne.</p>
+
+<p>Le premier recueil de sonates (op. 2) publié par Clementi en 1770,
+produisit une grande sensation dans le monde dilettante de l'époque. Ces
+pièces étaient écrites pour clavecin ou piano-forte; le nouvel
+instrument introduit en Angleterre par le facteur Zumpe, en 1760,
+n'avait pas encore détrôné les clavecins et les clavicordes. Ces
+instruments, chers à nos ancêtres, gardaient de nombreux admirateurs.</p>
+
+<p>Il faut le reconnaître: le clavecin, sous les doigts habiles des
+virtuoses harmonistes du temps, produisait des effets charmants;
+aujourd'hui les amateurs de curiosités artistiques s'intéressent seuls à
+ces merveilles d'une autre époque, et pourtant il y a un grand plaisir,
+une sensation toute particulière à interroger ces instruments délicats,
+qui parlent avec tant de précision et de netteté, ont des timbres si
+charmants et si clairs. Mais il faut comprendre la langue figurée du
+temps, oublier les effets modernes de sonorité, de puissance, les
+contrastes de force et de douceur, suppléer à l'absence complète de la
+prolongation du son par des harmonies très-serrées et une ornementation
+incessante de la phrase.</p>
+
+<p>L'idée première du marteau substitué au bec<a name="page_058" id="page_058"></a> de plume ou de métal
+pinçant la corde, doit être attribuée au Florentin Bartolomeo
+Chistofori, mais, l'essai ne donnant que des résultats incomplets, les
+clavecins conservèrent leur suprématie. En 1716, un facteur français,
+Marius, et un Allemand, Schroler, firent une nouvelle tentative
+infructueuse; mais de plus habiles mécaniciens finirent par appliquer
+d'une façon pratique les découvertes de leurs devanciers. Zumpe en
+Angleterre, Silbermann en Allemagne, Sébastien et Jean-Baptiste Érard en
+France, fondèrent d'importantes fabriques de pianos qui assurèrent la
+défaite du clavecin. La faculté de modifier le son par la diversité de
+l'attaque du clavier, de rendre la touche sensible à l'action du doigt
+en transmettant au marteau la volonté intelligente de l'artiste, était
+une invention souverainement ingénieuse. L'étendue du clavier s'accrut
+en même temps que la puissance de sonorité<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>En 1780, Clementi fit un premier voyage à Paris. L'accueil qu'il y reçut
+fut assez chaleureux pour lui rappeler l'enthousiasme italien et lui
+rendre un reflet de sa patrie, toujours vivante dans son c&oelig;ur. Admis
+à se faire entendre à la cour, la perfection de son jeu charma la reine
+Marie-Antoinette, qui lui témoigna une bienveillante sympathie, et
+l'engagea à visiter Vienne, en l'assurant de sa protection<a name="page_059" id="page_059"></a> auprès de
+son frère, l'empereur Joseph, le célèbre mélomane. En 1781, Clementi se
+rendit à Munich, puis à Vienne, où il se lia avec Haydn, son aîné de
+vingt ans, et Mozart, plus jeune que lui de quatre ans. Ces hommes de
+génie apprécièrent les rares qualités du compositeur virtuose, et les
+dilettantes allemands firent à l'artiste de véritables ovations.</p>
+
+<p>L'empereur Joseph, qui aimait les soirées intimes, prenait le plus vif
+plaisir à entendre alternativement Mozart et Clementi. Nous
+n'établissons aucun parallèle entre le génie puissant du premier et le
+rare talent de compositeur du second; mais Mozart, merveilleux
+improvisateur, claveciniste hors ligne, n'avait pas la sûreté de main,
+la virtuosité transcendante si patiemment cherchées par Clementi.
+Italiens tous deux par leur tempérament mélodiste, ils suivaient des
+routes différentes: Mozart planait déjà dans les hautes sphères et
+pouvait abandonner à son émule les palmes de l'exécution.</p>
+
+<p>Ce séjour en Allemagne fut pour Clementi une suite de triomphes. Il
+revint à Londres en 1782, pour entreprendre bientôt une nouvelle
+excursion à Paris, où il retrouva le même enthousiasme; mais son voyage
+en Allemagne resta le plus profitable au point de vue de l'art; ses
+relations directes avec les grands maîtres, dont il appréciait le génie,
+ne pouvaient manquer d'exercer une salutaire influence sur le style du
+compositeur. En étudiant attentivement et chronologiquement les
+&oelig;uvres de Clementi et la date de leur publication, on peut facilement
+contrôler notre pensée à cet<a name="page_060" id="page_060"></a> égard et constater les modifications
+progressives apportées dans sa manière d'écrire.</p>
+
+<p>De 1781 à 1802, Clementi ne quitta pas l'Angleterre, où son activité
+prodigieuse se dépensait soit à composer, soit à donner de nombreuses
+leçons, très recherchées et rétribuées à haut prix. Victime d'une
+banqueroute qui lui enleva une somme considérable, fruit de ses
+économies, Clementi, vivement encouragé par ses amis, aidé de leurs
+capitaux, fonda une importante fabrique de pianos, à laquelle il
+consacra son expérience, ses soins et les connaissances spéciales de
+mécanique qu'il eut la courageuse volonté d'acquérir. Cette maison de
+facteur, à laquelle Clementi devait associer plus tard son ami Collard,
+acquit, grâce à son activité, une renommée européenne, et fut pour lui
+la source d'une nouvelle fortune, d'autant plus précieuse qu'elle
+faisait faire à l'art du piano un pas considérable, en fournissant aux
+artistes, avec des instruments plus parfaits, la possibilité d'en tirer
+des effets variés répondant à toutes les exigences du toucher, à toutes
+les modifications du son.</p>
+
+<p>En 1802, Clementi fit son troisième voyage à Paris avec son élève
+préféré, John Field, qu'il produisit dans de nombreux concerts. Le
+disciple était digne du maître et fut admiré. Auber, dont les souvenirs
+étaient si riches et si précieux à recueillir, m'a dit avoir entendu
+Clementi à chacun de ses voyages en France, de ses séjours dans ce Paris
+qu'il aimait, et où il reçut toujours le même accueil enthousiaste. Il y
+fit exécuter plusieurs<a name="page_061" id="page_061"></a> symphonies qu'il dirigea au piano. Le succès du
+virtuose ne pouvait diminuer, mais le symphoniste ne fut pas classé
+parmi les maîtres du genre. Haydn et Mozart le primaient de toute la
+puissance de leur génie. Clementi était très lié avec le célèbre
+harpiste Nadermann, qui fut un des protecteurs de mon enfance. Nadermann
+dirigeait aussi une importante maison de commerce de musique et de
+facture, et Clementi lui vendit la propriété de plusieurs de ses
+&oelig;uvres. J'ai donné, il y a quelques années, des leçons à l'une des
+filles de Nadermann sur un exemplaire du <i>Gradus</i> enrichi des nombreux
+doigtés de Clementi.</p>
+
+<p>John Field, Cramer, Zeuner, Kleugel, Bertini, Kalkbrenner furent les
+élèves favoris du célèbre fondateur de l'école moderne du piano; mais
+les virtuoses du siècle qui avaient pu connaître Clementi et lui
+demander ses conseils, se comptaient par centaines. Nul professeur n'a
+été aussi recherché, Henri Herz a pris lui aussi quelques-unes de ses
+leçons; Méreaux nous a souvent parlé avec une admiration reconnaissante
+de plusieurs heures passées dans l'intimité de l'illustre maître; mais
+c'est John Field qui doit rester une des expressions les plus parfaites
+de l'école. Clementi l'emmena avec lui, donner des concerts à travers
+l'Allemagne et la Russie. De 1802 à 1810, Clementi parcourut ainsi
+l'Europe, acclamé comme compositeur et comme virtuose, recherché comme
+professeur, vivant au sein d'une atmosphère fébrile avec une force de
+volonté que rien ne pouvait abattre.<a name="page_062" id="page_062"></a></p>
+
+<p>Emmanuel Bach et Muzio Clementi, en modifiant le caractère
+rigoureusement scientifique de la sonate, en transformant les formules
+en traits mélodiques, en substituant l'inspiration idéale aux recherches
+exclusivement harmoniques, en mettant en &oelig;uvre des pensées musicales,
+réservées jusque-là aux compositions dramatiques, ont créé, pour la
+musique de chambre, et tout particulièrement pour le piano, un art
+nouveau, procédant, à vrai dire, des maîtres anciens, mais où
+l'inspiration musicale émancipée des formules scolastiques, se meut
+librement, affirme victorieusement son individualité par la souveraine
+variété des formes.</p>
+
+<p>Compositeur au style correct et très mélodiste, inspiré, mais toujours
+maître de lui, Clementi a écrit toutes ses &oelig;uvres, depuis les petites
+sonatines pour les commençants jusqu'aux grandes et belles sonates (op.
+42, 48, 50), depuis les formules mesurées sur les gammes, les préludes
+et points d'orgue, jusqu'au <i>Gradus ad Parnassum</i>, avec un soin, une
+conscience, un art incomparable. Le <i>Gradus</i> reste le plus parfait
+ouvrage d'enseignement écrit jusqu'à ce jour. L'art de jouer du piano y
+est démontré en cent études dont le plus grand nombre sont de véritables
+chefs-d'&oelig;uvre, tant comme études spéciales de mécanisme,
+d'indépendance de doigts, que comme modèles de goût et de style. Le
+<i>Gradus</i> est un monument musical, la clef de voûte du temple consacré à
+l'art moderne du piano.</p>
+
+<p>Des biographes, reprochent à Clementi des incorrections de style et un
+excès de recherche dans<a name="page_063" id="page_063"></a> les idées. Mélodiste pur et de la famille des
+grands maîtres, Clementi, dans la généralité de ses &oelig;uvres, allie la
+sûreté de main au style élevé, à l'inspiration saine, à la verve et à
+l'entrain d'Haydn et de Mozart. Son &oelig;uvre est considérable et d'une
+valeur indiscutable, quand on tient compte de l'époque de transition où
+il a écrit. Sans pouvoir se comparer et sans avoir voulu, en aucun cas,
+s'égaler aux grands musiciens ses contemporains, Clementi occupe la
+première place parmi les pianistes compositeurs. Il est, avec Emmanuel
+Bach, le créateur de la sonate moderne, le fondateur de la grande école
+de piano dont Field, Cramer, Hummel, Moschelès, Kalkbrenner et les
+frères Herz ont continué après lui les glorieuses traditions.</p>
+
+<p>Le catalogue des &oelig;uvres de Clementi comprend cent sonates dont
+quarante et quelques avec accompagnement de violon, flûte et
+violoncelle, un grand duo à deux pianos, quatre duos à quatre mains.
+Nous citerons parmi les nombreuses sonates les op. 2, 7, 8, 9, 10, 11,
+14, 17, 22, 26, 33, 40, 42, 46. Si l'on se reporte à l'époque où ces
+&oelig;uvres ont été écrites, on reconnaîtra dans presque toutes ces
+compositions un grand mérite de facture, beaucoup de fraîcheur
+d'imagination, une grande diversité d'idées mélodiques, enfin un arsenal
+de traits brillants, parcourant le clavier dans toute son étendue,
+disposant la sonorité d'une façon ingénieuse, abandonnant les vieux
+errements, non par mépris de la forme, mais pour adopter à un instrument
+nouveau, le piano, les progrès réalisés par les clavecinistes célèbres.<a name="page_064" id="page_064"></a></p>
+
+<p>Clementi peut donc passer à juste titre pour le grand promoteur de l'art
+moderne du piano, Kimberger, Steibelt, Dussek, Cramer, etc., ont suivi
+la voie tracée, mais c'est à lui que revient l'honneur d'avoir changé le
+courant musical qui depuis cent ans se renfermait presque exclusivement
+dans le genre fugué, airs de danse à fioritures, variations, préludes,
+ouvertures d'un tissu harmonique très-serré, très-ferme, très riche,
+mais d'une grande uniformité, où l'accent vocal et la phrase mélodique
+pure tenaient une place très-minime. Il va sans dire que nous exceptons
+de cette nomenclature les &oelig;uvres de Bach, de Hændel, Scarlatti,
+Couperin, Rameau, Martini. Ces grands inventeurs ont tout essayé, tout
+osé. En lisant attentivement leurs &oelig;uvres, on retrouve, non seulement
+en germe, mais plus souvent encore en entier des phrases, des mélodies,
+des récits colorés et dramatiques que les habiles se sont appropriés.</p>
+
+<p>Citons encore une sonate devenue célèbre (op. 50), un thème varié
+ravissant sur l'air: <i>J'ai vu Lise</i>, une fantaisie sur le thème
+populaire: <i>Au claire de la lune</i>; plusieurs pièces caractéristiques
+dans le style des maîtres célèbres, vingt-quatre valses et douze
+montférines, préludes et excercices, enfin l'<i>Introduction à l'art de
+jouer du piano</i> (le <i>Gradus</i>). Cet ouvrage, véritable monument
+artistique, nous le répétons, suffirait à lui seul pour rendre
+impérissable le nom de Clementi. C'est le résumé le plus complet qu'on
+puisse imaginer du style moderne. La pensée mélodique, au contour<a name="page_065" id="page_065"></a> plus
+vocal, se présente colorée, s'accuse franchement sans l'accompagnement
+incessant des fioriture si chères aux clavecinistes. Le <i>Gradus</i> offre
+aux élèves sérieux, à tous les artistes amoureux du grand art, les plus
+beaux modèles de goût, les exemples les mieux choisis dans tous les
+genres, style noble, sévère, gracieux, expressif, pathétique. Les études
+plus spéciales de mécanisme, de rythme ou d'ornementation sont aussi
+admirablement conçues pour donner aux deux mains cette indépendance des
+doigts, cette liberté d'allures dont Clementi a formulé les règles avec
+tant de précision.</p>
+
+<p>Clementi a publié en quatre volumes in-8º une précieuse collection des
+chefs-d'&oelig;uvre des grands maîtres du clavecin: cet ouvrage est devenu
+très-rare. Quant aux symphonies et ouvertures de Clementi, je n'ai pas
+eu l'occasion de les entendre, mais Aubert m'a affirmé que ces &oelig;uvres
+orchestrales n'avaient qu'un mérite relatif, manquaient d'originalité et
+paraissaient très-pâles à côté des &oelig;uvres colorées, ingénieuses,
+mouvementées de Haydn et de Mozart. Laissons donc à Clementi sa grande
+et belle physionomie de compositeur virtuose: il est le premier du
+genre, celui qui en a écrit les lois, formulé le code, et les pianistes
+modernes sont les disciples de sa grande école.</p>
+
+<p>Clementi avait un désir immodéré de la richesse; pour conquérir la
+fortune et réparer les pertes considérables que lui avait subir, au
+milieu de sa carrière, la faillite où s'étaient englouties ses<a name="page_066" id="page_066"></a>
+importantes économies, aucun sacrifice ne lui coûtait. Travailleur
+infatigable, il donnait quinze heures de leçons par jour à des prix très
+élevés, trouvant le temps de composer dans les intervalles et de
+surveiller sa fabrique de piano. Il capitalisait avec une joie peu
+dissimulée les recettes des nombreux concerts donnés en France, en
+Allemagne, en Russie. Ses voyages lui étaient d'autant plus productifs
+qu'il évitait avec un soin rigoureux toute dépense personnelle,
+économisait la table, le logement et le feu, et poussait même la
+parcimonie jusqu'à faire sa correspondance chez des intimes pour éviter
+les menus frais d'achat de papier. Henri Herz m'a dit avoir été témoin
+de ce fait amusant: Clementi arrivant à l'hôtel du Petit-Carreau, où
+déjà l'attendaient des élèves fanatiques de son talent, et remettant au
+commissionnaire, chargé de monter ses malles au troisième étage, dix
+centimes pour tout salaire.</p>
+
+<p>On a expliqué diversement cette étroitesse d'esprit, ce travers d'une
+belle intelligence. La jeunesse de Clementi passée chez son père, habile
+orfèvre, avait sans doute développé chez l'enfant l'amour de l'or et des
+métaux précieux. Adolescent, la vie confortable de la maison de sir
+Beckford avait dû lui donner le goût et le désir de continuer cette
+existence large et aussi de se ménager une vieillesse dorée. Telles sont
+les influences auxquelles on attribue cette âpre manie du gain que nul
+artiste, Paganini excepté, n'a poussée aussi loin que Clementi.</p>
+
+<p>Né à Rome en 1752, Muzio Clementi est mort<a name="page_067" id="page_067"></a> à Londres le 10 mars 1832.
+La fortune lui était venue, du reste, plus considérable encore qu'il ne
+pouvait l'espérer, grâce à sa fabrique de pianos, dont Collard, son
+associé, avait pris la direction; Clementi devait laisser en mourant un
+avoir de plusieurs millions. Sur la fin de sa carrière, il avait
+recherché les conditions d'existence de sa jeunesse; il s'était retiré à
+la campagne, près de Londres, dans une de ses propriétés, au sein d'un
+confort très sérieux, entouré d'hommages et de respect, vénéré comme un
+des patriarches de la musique. Il recevait dans l'intimité ses amis et
+ses admirateurs, mais ne se faisait pas entendre; pourtant il conserva
+jusqu'au dernier jour cette saine habitude du travail qui fait seule les
+grands artistes.</p>
+
+<p>Les biographes citent une anecdote touchante de la dernière période
+d'existence de Clementi. Dans une de ses rares apparitions à Londres, un
+banquet lui fut offert par Cramer, Moschelès et plusieurs autres
+célébrités musicales. A l'issue du repas, Clementi fut prié de se faire
+entendre, et, malgré ses quatre-vingts ans, émerveilla l'auditoire par
+des improvisations où la jeunesse des idées, les audaces du virtuose, la
+couleur et la fermeté de son style s'affirmaient comme à l'apogée de ses
+grands succès. Véritable fête des adieux, car Clementi mourut peu de
+temps après, le 10 mars 1832.<a name="page_068" id="page_068"></a></p>
+
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI<br /><br />
+E. PRUDENT</h2>
+
+<p>La première enfance de Prudent n'offre aucune particularité saillante:
+rien en lui ne faisait présager une de ces natures privilégiées,
+appelées à prendre rang parmi les artistes célèbres. Prudent (Émile
+Beunier) naquit à Angoulême le 4 avril 1817. Admis comme élève de
+solfège au Conservatoire de Paris, il entra, le 12 juillet 1826, dans la
+classe de Larivière, et y obtint un deuxième prix. Il ne fit que passer
+dans la classe de Laurent, alors professeur-adjoint, pour être ensuite
+admis dans la classe de piano de Zimmermann. Notre maître regretté avait
+la main heureuse dans le choix de ses élèves, et, du premier coup
+d'&oelig;il, il avait reconnu chez Émile Prudent un pianiste d'avenir.</p>
+
+<p>J'étais alors le camarade et l'émule de Prudent. Nous avions pour
+condisciples notre futur directeur Ambroise Thomas, Potier, le
+petit-fils de Piccini, Ravina, Codine, Besozzi, Lacombe. Prudent obtint
+un second prix en 1831 et le premier en 1833. Après ce succès, il entra
+dans la vie militante d'artiste et y eut de pénibles débuts, ne comptant
+qu'un petit nombre d'élèves, souvent<a name="page_069" id="page_069"></a> forcé de «faire des bals»,
+d'exécuter des quadrilles pour éviter d'être trop à charge à ses
+parents. Prudent eut occasion d'entendre plusieurs fois Thalberg en
+1836; comme tous les pianistes de notre génération, il fut frappé des
+qualités de cette nouvelle école, émerveillé des effets produits, et
+n'eut plus qu'une pensée, qu'un désir, s'assimiler les procédés du
+célèbre pianiste-compositeur.</p>
+
+<p>Tous les artistes qui ont entendu Thalberg, ont pu apprécier sa large et
+belle sonorité, sa manière toute particulière de disposer les phrases de
+chant dans le médium du piano, de diviser souvent la mélodie aux deux
+mains en confiant l'accentuation aux pouces, enfin cet admirable arsenal
+de traits nouveaux, brillants, légers, tantôt s'élançant en fines
+arabesques, en fusées sonores, éclatantes, tantôt parcourant dans toute
+son étendue l'échelle musicale du clavier, enveloppant l'idée principale
+comme d'un réseau harmonieux, brillant et diaphane. Cet art merveilleux
+de faire chanter le piano, soit par la belle conduite du son, soit en
+tirant de l'instrument des effets de sonorité inconnus jusque-là, toutes
+ces qualités réunies éblouirent, subjuguèrent amateurs et artistes.</p>
+
+<p>L'influence fut naturellement considérable sur la manière d'exécuter et
+d'écrire du groupe des jeunes pianistes français. Prudent, Goria,
+Gottschalk, Osborne, etc., s'éprirent de ces formes nouvelles, et leurs
+&oelig;uvres de cette époque procèdent directement du maître viennois. Ces
+imitations, souvent très réussies, ne sont pourtant pas des copies dans
+le sens absolu du mot; ces pastiches<a name="page_070" id="page_070"></a> ne manquaient pas d'habileté et
+d'ingéniosité, mais l'influence du maître à la mode s'y fait trop
+vivement sentir. Plus tard, quand cette fièvre d'imitation fut passée,
+quand l'inventeur eut délaissé lui-même cette forme, la jeune école
+française, Prudent en tête, revint à la musique de piano, sans parti
+pris d'arrangements en arpèges et en accords brisés.</p>
+
+<p>Ce fut à l'époque de l'enthousiasme excité par Thalberg, à l'époque de
+ses grands succès, que Prudent eut le courage de se retirer en province
+afin de s'y livrer dans le recueillement à un travail persévérant pour y
+acquérir la sûreté de mécanisme, l'exécution chaleureuse et colorée,
+qui, depuis, ont caractérisé son jeu, et aussi, disons-le, pour
+s'approprier les qualités séduisantes du maître nouveau qu'il avait pris
+pour modèle. Après plusieurs années d'un rude labeur, Prudent sortit de
+sa retraite et renonça à sa vie d'isolement, pour se produire dans
+quelques concerts de province. Les succès qu'il obtint lui donnèrent
+confiance, et, désormais sûr de son avenir, il revint à Paris conquérir
+la célébrité, juste récompense de ses prodigieux efforts. Il se fit
+entendre d'abord chez Zimmermann, puis dans la maison Pleyel. Fêté,
+applaudi, acclamé, Prudent eut enfin la conscience de sa valeur et la
+certitude indiscutable des immenses progrès réalisés; mais ce fut
+seulement dans un concert donné au Théâtre-Italien par Thalberg, alors
+dans tout l'éclat de sa réputation, dans le rayonnement de son
+merveilleux talent, qu'il fit sa rentrée véritable dans la carrière de
+virtuose.<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<p>Cette présentation du jeune pianiste français faite d'une façon si
+délicate, si gracieuse par l'illustre bénéficiaire, fut très appréciée
+du public d'élite qui venait surtout entendre Thalberg en possession de
+la faveur générale. Les deux artistes firent merveille dans le duo pour
+deux pianos sur <i>la Norma</i> de Thalberg; ils furent chaleureusement
+applaudis. Prudent, rappelé par de nombreux amis, devenus ses
+admirateurs, dut, à la demande des spectateurs enthousiastes, exécuter
+sa fantaisie déjà célèbre de <i>Lucie</i>.</p>
+
+<p>A partir de cette soirée, la réputation et les succès de Prudent
+allèrent chaque jour en grandissant. Le jeune compositeur eut aussi la
+bonne fortune de trouver des éditeurs habiles, intelligents, dévoués,
+qui consacrèrent leur influence à produire et à faire valoir ses
+&oelig;uvres de piano. Le succès fut grand et mérité. Les facteurs en renom
+se disputèrent l'honneur de mettre les pianos sous le patronage du
+talent sympathique de Prudent, et les sociétés philharmoniques
+réclamèrent, à l'envi, son concours dans leurs solennités musicales.</p>
+
+<p>Prudent a donné de très nombreux concerts en France et à l'étranger; ses
+succès, comme virtuose et compositeur, lui firent obtenir, jeune encore,
+la croix de la Légion d'honneur. Quand, pour se reposer de ses fréquents
+voyages, d'un rapport fructueux pour son bien-être et la popularité de
+ses &oelig;uvres, Émile Prudent revenait à Paris, il y retrouvait toujours
+un groupe nombreux d'élèves empressés à recevoir ses conseils. J'ai eu,
+dans ma longue carrière de professeur, plusieurs élèves<a name="page_072" id="page_072"></a> formés à son
+école, et j'ai pu constater que son enseignement, basé sur les saines
+doctrines de l'art, visait un idéal très élevé. Si Prudent avait été
+plus sédentaire, nul doute qu'il ne fût devenu professeur au
+Conservatoire. Sa place y était marquée; ses leçons et ses conseils
+auraient ajouté un élément de plus au progrès musical.</p>
+
+<p>Les détracteurs de Prudent,&mdash;et quel est l'artiste en évidence qui n'a
+pas ses envieux?&mdash;reprochaient au virtuose l'habitude de «poser» en
+public et aussi une certaine manière affectée de provoquer les
+applaudissements aux fins de phrase, ou à certains passages <i>soulignés à
+l'avance</i>.&mdash;Nous pensons que ce jugement repose sur une interprétation
+fâcheuse et une évidente exagération. Le virtuose qui, chaque jour, se
+trouve en contact avec le public, qui connaît sa bienveillance et se
+croit sûr de sa sympathie, peut bien, dans un sentiment de naïve
+confiance, lui demander du regard ou du geste si l'&oelig;uvre exécutée
+répond à tout ce qu'il attend de lui. Voilà, croyons-nous, la véritable
+explication de ces effets de tête et mouvements de mains au-dessus du
+clavier reprochés à Prudent; mais, les critiques n'ayant rien à
+reprendre à l'exécution correcte et brillante de l'artiste, à sa
+puissante sonorité, à la belle ordonnance de ses compositions
+distinguées, élégantes, à effet, il a bien fallu chercher et trouver de
+petites taches, de légères défectuosités, ou tout au moins certaines
+manies ou faiblesses d'artiste. Thème banal et inépuisable. Que de
+longues pages à écrire sur les excentricités de Paganini, de Servais ou
+de Liszt!<a name="page_073" id="page_073"></a></p>
+
+<p>Nature énergique, Prudent, devenu homme, avait conservé les allures un
+peu brusques et sans façon de sa première jeunesse; mais, sous ces
+dehors familiers, on reconnaissait vite un esprit, sinon cultivé, dans
+le sens habituel du mot, du moins fin, réfléchi, cherchant à s'assimiler
+par la lecture et l'observation les connaissances qui avaient manqué à
+sa première éducation. Prudent avait la figure régulière dans l'ensemble
+et dans les détails: la bouche petite, les yeux bien fendus; la barbe
+châtain, abondante et touffue, estompait fortement le visage; les
+cheveux soyeux, longs, mais rebelles, donnaient souvent au virtuose
+l'occasion de les rejeter en arrière par un mouvement de tête. Ce tic
+était très habituel à Prudent pendant l'exécution des pièces de bravoure
+qui l'obligeaient à des traits un peu brusques.</p>
+
+<p>Adolescent, j'ai beaucoup connu Prudent comme camarade de classe, émule
+généreux, nullement accessible à ces abominables défauts: l'envie, la
+jalousie, qui trop souvent gâtent le c&oelig;ur des artistes. Dans deux
+circonstances importantes de ma vie, j'ai pu juger de l'excellente
+nature de Prudent. En 1832, je concourais avec lui pour le premier prix;
+tous les deux nous avions déjà le deuxième prix. J'obtins le premier
+prix seul et à l'unanimité. Prudent me sauta au cou et m'embrassa sans
+le moindre dépit. En 1848, époque de ma nomination comme professeur de
+piano au Conservatoire, Émile Prudent et Valentin Alkan étaient avec moi
+sur la liste des candidats présentés au choix du ministre. Mes deux
+rivaux avaient une<a name="page_074" id="page_074"></a> supériorité relative incontestable, Prudent comme
+virtuose et compositeur déjà célèbre, Alkan comme pianiste de grand
+style et compositeur éminemment original; mes succès dans
+l'enseignement, ma notoriété de professeur et les services rendus à
+l'école me firent choisir par le ministre. Je rencontrai Prudent le jour
+même de ma nomination, et, me serrant affectueusement la main, il me dit
+avec sa brusque franchise: «Je regrette de ne pas avoir été nommé, mais,
+puisque je ne suis pas le candidat préféré, je suis heureux du choix.»</p>
+
+<p>Quant aux particularités caractéristiques, au petit grain de folie
+auquel, d'après Auber, pas un artiste n'échapperait, la manie spéciale
+de Prudent était de traiter les questions sociales. Fourrier,
+Saint-Simon étaient ses prophètes. Esprit intelligent, chercheur
+amoureux de la science, croyant aux idées nouvelles, Prudent, comme
+toute la jeunesse de 1830, s'était éveillé à la vie morale au milieu du
+grand courant qui entraînait l'humanité vers des voies inconnues, et ce
+premier mirage l'avait impressionné fortement.</p>
+
+<p>Prudent nous a quittés encore jeune, mais déjà en pleine possession
+d'une incontestable célébrité conquise par un long travail. L'&oelig;uvre
+de compositeur de Prudent est considérable. Nous citerons seulement les
+morceaux les plus connus des pianistes. Les fantaisies sur <i>Lucie</i>, <i>la
+Juive</i>, <i>les Huguenots</i>, <i>la Dame blanche</i>, <i>le Domino</i>, sont de grands
+morceaux de concert; les caprices sur <i>Rigoletto</i>, <i>Don Pasquale</i>, <i>le
+Trovatore</i>, <i>Ernani</i>, <i>la Donna e<a name="page_075" id="page_075"></a> mobile</i> sont aussi des morceaux à
+grand effet et parfaitement écrits. <i>La Farandole</i>, <i>Séguidille</i>, <i>la
+Danse des fées</i>, <i>le Rêve d'Ariel</i>, de brillants morceaux de salon. Le
+concerto symphonique, <i>les Trois Rêves</i>, sont des &oelig;uvres de grand
+style ou l'orchestre est traité de main de maître. Le cahier des études
+<i>Lieder</i>, <i>l'Hirondelle</i>, <i>la Ronde de nuit</i>, <i>Feu follet</i>, offrent tout
+à la fois d'excellentes formules de légèretés et des idées gracieuses et
+pleines de charme.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons passer sous silence les remarquables transcriptions des
+trios de <i>Guillaume Tell</i> et de <i>Robert</i>, du <i>Lac</i> et de l'air de
+<i>Grâce</i>, les études-caprices des <i>Puritains</i> et de <i>la Somnambule</i>.
+C'est dans les pièces caractéristiques que Prudent a plus
+particulièrement affirmé son individualité. La musique descriptive et
+les tableaux de genre plaisaient surtout à son tempérament de poète
+musicien. Amant passionné de la nature dans le domaine du rêve, Prudent
+s'est souvent et très heureusement inspiré de sujets champêtres,
+idylles, églogues. Les titres de ses compositions: <i>le Ruisseau</i>, <i>la
+Prairie</i>, <i>les Champs</i>, <i>les Bois</i>, <i>le Retour des bergers</i>, <i>les
+Naïades</i>, <i>Adieu printemps</i>, <i>Solitude</i>, accusent le sentiment dominant
+de l'artiste, les prédilections du compositeur et sa réelle supériorité
+dans le genre pastoral.</p>
+
+<p>Prudent affectionnait ces petits poèmes au tour simple et naïf, où
+domine le naturel, où la phrase musicale n'est jamais prétentieuse ni
+emphatique; pourtant, contradiction singulière, que je tiens de
+l'artiste lui-même dans un moment de causerie<a name="page_076" id="page_076"></a> intime, d'épanchement
+musical, Prudent n'aimait pas les paysagistes et comptait parmi les très
+médiocres admirateurs des grands horizons. Les belles harmonies
+imitatives, les doux bruissements de la nature vibraient en lui; son
+imagination de compositeur les évoquait aux heures de l'inspiration,
+mais l'homme n'éprouvait aucun désir de contempler en réalité, ces
+merveilles de la création divine. Pour Prudent, l'idéal du bonheur
+champêtre était la pêche à la ligne. Sans doute, cet innocent
+passe-temps lui permettait de rêver à loisir à de plus séduisants
+mirages; <i>les Naïades</i>, <i>la Danse des fées</i>, <i>Feu follet</i>, <i>les Trois
+Rêves</i> sont probablement sortis tout ailés du cerveau de l'artiste,
+tandis que son regard suivait attentivement les ondulations de la ligne
+et les mouvements de la mouche artificielle qui fascine le poisson.</p>
+
+<p>La mort est venue surprendre Prudent, le 5 juin 1863, au milieu de ses
+succès, lorsqu'il commençait à récolter les fruits de son rude et
+persévérant travail. Alité seulement quelques jours, Prudent à succombé
+aux atteintes d'un mal qui pardonne rarement, l'angine couenneuse. Cette
+maladie, rapide comme un accident, a privé les nombreux amis de Prudent
+de la satisfaction de lui dire adieu avant l'heure suprême du départ.
+Saluons dans l'éternité l'excellent camarade, l'ami d'enfance sitôt ravi
+à notre affection. C'est une belle mort, celle qui saisit l'artiste et
+le soldat en pleine mêlée, au seuil même de la victoire et dans son
+premier enivrement.<a name="page_077" id="page_077"></a></p>
+
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII<br /><br />
+MADAME PLEYEL</h2>
+
+<p>Un préjugé trop généralement répandu n'accorde aux femmes que des
+aptitudes relatives et d'un ordre secondaire pour tous les travaux de
+l'esprit qui veulent une réflexion soutenue, une volonté énergique, des
+études persévérantes et des connaissances multiples. Cette assertion,
+peut-être admissible pour les sciences abstraites ou positives, se
+rapproche davantage du paradoxe dès qu'il s'agit des &oelig;uvres d'esprit,
+d'imagination, et surtout des arts où le sentiment prédomine. Du reste,
+de puissantes individualités féminines contrediront victorieusement
+cette prétendue suprématie universelle d'un sexe sur l'autre. Pour nous
+borner à ce siècle, combien peu de célébrités viriles peuvent primer les
+noms glorieux de M<sup>me</sup> de Staël, de George Sand, de Rosa Bonheur, de
+M<sup>lle</sup> Jacquemart, de la Malibran, de M<sup>lle</sup> Mars, de Rachel? A ces
+illustrations féminines qui, chacune dans sa sphère, ont ajouté un rayon
+à l'éclat littéraire ou artistique du siècle, il convient d'ajouter le
+nom de M<sup>me</sup> Pleyel.</p>
+
+<p>Physionomie sympathique et charmante, aux<a name="page_078" id="page_078"></a> traits spirituels, aux
+contours séduisants, dont la silhouette est restée dans la mémoire de
+tous ceux qui l'ont connue, mais dont aucune plume ne saurait retracer
+la grâce rapide et légère, dont aucun souvenir ne saurait rendre
+l'animation et la vie débordante. Elle avait tout: charme,
+bienveillance, sensibilité; et ces qualités de la femme,&mdash;ces véritables
+séductions de l'artiste,&mdash;ont disparu avec elle. Il ne reste plus qu'un
+nom justement célèbre et une page ineffaçable dans l'histoire de l'art.</p>
+
+<p>Marie Moke, la future M<sup>me</sup> Pleyel, naquit d'un père belge et d'une
+mère allemande; tout enfant, elle annonça une vocation très prononcée
+pour la musique, et ses parents, suivant son goût naturel, confièrent sa
+première éducation artistique à un maître habile. Quatre périodes très
+distinctes ont marqué la progression du talent de virtuose de M<sup>me</sup>
+Pleyel. Enfant prodige, la gentille M<sup>lle</sup> Moke, la ravissante petite
+élève de Jacques Herz, émerveillait tout le monde par sa précoce
+habileté et ses audaces enfantines. Un peu plus tard, la jeune fille,
+après avoir reçu quelque temps les conseils de Moschelès, devint l'élève
+de prédilection de Kalkbrenner, l'illustre continuateur de l'école de
+Clementi. Sous la direction ferme et affectueuse de ce maître, M<sup>lle</sup>
+Moke devint virtuose brillante et correcte, et fit souvent applaudir ses
+qualités d'exécution, et son beau style.</p>
+
+<p>Quand M<sup>lle</sup> Moke fut devenue M<sup>me</sup> Pleyel, le jeu fin, délicat,
+indépendant de la jeune femme se modifia d'une façon sensible; son
+exécution parut<a name="page_079" id="page_079"></a> plus colorée, plus expressive, et les côtés féminins,
+la douceur, la grâce, l'expansion, s'accusèrent plus fortement, mais
+sans diminuer cette réserve de bon goût qui est la chasteté de l'art.
+Transfiguration charmante, due bien certainement aux conseils de son
+mari et de Chopin, développement nouveau d'une riche et exubérante
+nature, d'un talent plein de sève, ayant toutes les séductions de la
+jeunesse et de la beauté.</p>
+
+<p>Cet ensemble merveilleux de grâce et de force, cette rare organisation
+musicale devaient subir encore des transformations nouvelles, sous
+l'action vivace et puissante des émotions intimes, sous le contre-coup
+des péripéties de l'existence. Tous les virtuoses qui veulent
+perfectionner leur talent et atteindre les dernières limites de l'art
+savent qu'un travail opiniâtre, persévérant, de tous les jours, est le
+levier indispensable pour marcher en avant et développer les qualités
+acquises; mais, pour s'élever jusqu'à l'expression, pour atteindre à la
+poésie de l'art, il faut suivre parfois des sentiers périlleux,
+escarpés, se lancer dans l'aventure, à la merci même des accidents; pour
+parler sans métaphore, c'est une vérité vieille comme l'âme humaine, que
+presque tous les grands artistes n'ont atteint la perfection, n'ont
+puisé aux sources vives du sentiment expressif qu'à travers la dure,
+mais précieuse épreuve des grandes douleurs.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pleyel a connu ces amertumes, l'artiste y a trouvé en
+inspirations tout ce que la femme y laissait en souffrances. Elle a
+connu aussi les lentes fatigues, les tristes énervements de l'exil<a name="page_080" id="page_080"></a>
+volontaire, et cette existence nomade, loin de ses affections, a dû bien
+des fois lui donner le mal du pays, la fièvre du retour. Le sort en
+avait décidé autrement, et, pendant la plus grande partie de son
+existence, M<sup>me</sup> Pleyel a eu la destinée habituelle des virtuoses
+célèbres; elle a parcouru l'Europe, donnant partout des concerts,
+excitant l'enthousiasme, fanatisant la foule des amateurs grâce à
+l'immense supériorité de son talent. Vienne, Dresde, Prague,
+Saint-Pétersbourg, Londres, acclamèrent avec délire la grande artiste.
+Mendelssohn et Liszt se firent les champions de M<sup>me</sup> Pleyel; on les
+vit applaudir les premiers, et concourir à la série de ses triomphes.</p>
+
+<p>Pendant la longue période de ses voyages en Allemagne et en Russie,
+l'audition fréquente de Liszt et de Thalberg exerça une action décisive
+sur son style et sur certains effets de haute virtuosité. Les traits de
+bravoure de Liszt, la belle et puissante sonorité de Thalberg fournirent
+à M<sup>me</sup> Pleyel de nouveaux sujets d'étude. Fanatique de son art, elle
+eut l'énergique volonté de se recueillir pendant plusieurs années pour
+s'assimiler par un travail incessant les qualités transcendantes de ces
+maîtres de la virtuosité moderne.</p>
+
+<p>C'est à cette époque, à l'un de ses voyages à Paris, que j'eus le
+plaisir de recevoir la grande artiste et de la faire entendre à mes
+invités. M<sup>me</sup> Pleyel, avec une grâce parfaite, joua un trio de
+Mendelssohn, un andante de Hummel, une étude de Jules Cohen, une
+fantaisie de Liszt et la tarentelle des Soirées de Rossini. Ce soir-là,
+son<a name="page_081" id="page_081"></a> magnifique talent me parut réaliser toutes les perfections rêvées:
+expression, puissance, délicatesse exquise, sensibilité, passion, et,
+par-dessus tout, une pureté d'exécution incomparable. Je me rappelle
+encore un détail typique et qui prouve la toute-puissance du talent.
+J'avais près de moi la marquise de Saint-Aulaire qui avait déjà
+rencontré M<sup>me</sup> Pleyel à Vienne et m'avait prié, pour un motif resté
+ignoré, d'éviter une présentation. Eh bien, ce fut la grande dame qui,
+sous le charme irrésistible, sous l'invincible fascination, se leva la
+première pour donner la main à l'incomparable virtuose et la
+complimenter chaleureusement.</p>
+
+<p>Quant à M<sup>me</sup> Pleyel, elle jouit modestement de ce triomphe: simple,
+naturelle, sans prétention à l'effet, elle quittait la conversation pour
+se mettre d'elle-même au piano, s'offrant, avec une grâce parfaite, à
+nous faire entendre les plus jolies pièces de son répertoire, et passant
+avec une souplesse merveilleuse de style, d'une &oelig;uvre sérieuse à une
+fantaisie échevelée, jouant tour à tour Beethoven, Weber, Chopin,
+Mendelssohn et Liszt.</p>
+
+<p>Nature impressionnable, ardente, exaltée s'abandonnant sans réflexion à
+ses enthousiasmes, elle glissait du rêve à la réalité, sans se douter
+qu'elle changeait de domaine. M<sup>me</sup> Pleyel cachait sous un esprit
+charmant un fond de fièvre, de mélancolie, de tristesse que déguisaient
+mal ses éclairs de gaieté. Sa distinction n'avait rien d'affecté; sa
+conversation était pleine de saillies heureuses. Enfin, l'âme de la
+grande artiste était ouverte<a name="page_082" id="page_082"></a> aux sentiments les plus généreux comme aux
+sensations les plus délicates. M<sup>me</sup> Pleyel est demeurée jeune en ses
+années de maturité comme dans le rayonnement de ses succès: amoureuse de
+son art, elle restait la muse inspirée du piano, quand elle voulait bien
+s'abandonner aux élans passionnés de sa merveilleuse exécution. En
+l'écoutant, il était impossible de résister à l'ascendant de son talent,
+et nous ne pouvons en fournir de preuve plus éclatante que le succès
+triomphal obtenu par l'incomparable virtuose au premier concert donné au
+Théâtre-Italien, lors de sa réapparition à Paris, après l'exil qu'elle
+s'était imposé.</p>
+
+<p>Le public, si souvent oublieux, avait gardé souvenir du côté aventureux
+de son existence; aussi l'accueil fut-il glacial. Je redoutais plus
+encore; j'avais le c&oelig;ur serré en pensant que cette jeune femme, cette
+artiste si admirablement douée, se trouvait exposée à l'affront d'un
+sifflet. Heureusement, il n'en fut rien; M<sup>me</sup> Pleyel obtint même un
+succès sans précédent. La grande charmeuse eut la joie de voir le
+public, froid jusqu'à la malveillance, s'animer par degrés et
+l'applaudir avec frénésie. Mais aussi quelle idéale perfection! quelle
+maestria inspirée dans l'exécution des concertos de Weber et de
+Mendelssohn! quelle grâce, quel charme inépuisable dans l'andante de
+l'op. 18 de Hummel! et cette tarentelle de Rossini, fut-elle jamais dite
+avec un brio pareil, avec ce je ne sais quoi d'endiablé, de fantaisiste,
+d'imprévu, qui rappelait les improvisateurs italiens?<a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<p>A cette époque de sa vie, M<sup>me</sup> Pleyel avait au suprême degré le génie
+de l'interprétation. Sous ses doigts magiques, toute composition
+acquérait une valeur, prenait une importance auxquelles les compositeurs
+eux-mêmes n'avaient pas songé. La merveilleuse virtuose réunissait dans
+son jeu toutes les perfections des chefs d'école; son exécution avait la
+netteté de Kalkbrenner, la sensibilité exquise de Chopin, la spirituelle
+élégance de Herz, la belle et puissante sonorité de Thalberg, les
+audaces heureuses de Liszt.</p>
+
+<p>Le deuxième concert excita le même enthousiasme; jamais virtuose n'avait
+produit une sensation si profonde, si complètement électrisé le public.
+L'année suivante, M<sup>me</sup> Pleyel récolta les mêmes ovations, puis revint
+à Bruxelles, cercle artistique où l'attiraient des rapports d'amitié et
+des liens de famille. Elle s'y fixa dès 1848; sa mère y vivait retirée
+depuis longtemps; son vieil ami Fétis, le savant directeur du
+Conservatoire royal de musique, admirateur passionné de son talent,
+désirait vivement l'attacher comme professeur de piano à cette
+importante école. M<sup>me</sup> Pleyel se rendit à ses instances, et fut nommée
+en 1848. Grâce à l'éclectisme de son enseignement qui résumait et
+condensait tout ce que les méthodes de ses différents maîtres avaient de
+remarquable, l'illustre artiste put organiser une classe très suivie,
+très appréciée, qui obtint en peu d'années les plus brillants succès.</p>
+
+<p>J'ai eu le plaisir de continuer l'éducation musicale de plusieurs de ses
+élèves et j'ai reconnu<a name="page_084" id="page_084"></a> l'excellence de son école, véritable synthèse de
+l'art, résumant dans un corps de doctrines, tous les principes qui
+constituent les éléments du beau en musique. Les continuateurs de son
+enseignement, Dupont et Brassin, ont tenu à honneur de conserver à
+l'école belge du piano le rang élevé où l'avait placée leur devancière.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pleyel n'était pas compositeur, mais ornemaniste très ingénieuse,
+brodant sur la phrase de chant des arabesques gracieuses, aux contours
+fins et délicats. Nous en donnerons comme exemple l'andante de Hummel
+(op. 18), publié par les éditeurs du <i>Ménestrel</i>, d'après les variantes
+charmantes qu'y avait ajoutées la célèbre virtuose. Dans ce genre
+d'ornementation, M<sup>me</sup> Pleyel procédait beaucoup de Chopin, dont elle
+excellait à interpréter les &oelig;uvres. Ses doigts légers, souples,
+improvisaient, pour ainsi dire d'eux-mêmes et sans l'effort de la
+moindre réflexion, ces traits aériens, aux allures vives, d'une ténuité
+transparente, que Chopin aimait à placer dans ses nocturnes, ses
+ballades et ses impromptus.</p>
+
+<p>Les biographes spéciaux, par excès de galanterie sans doute, sont
+presque tous muets sur l'acte de naissance et la date précise de la mort
+de M<sup>me</sup> Pleyel. Fétis, par un soin de délicate courtoisie, se contente
+de dire que M<sup>me</sup> Pleyel est née à Paris. Il n'y a plus aucune raison
+pour imiter cette prudente réserve. Nous dirons donc que Marie-Félicité
+Moke, née à Paris le 4 juillet 1811, est morte le 30 mars 1875 à
+Saint-Josseten-Noode (Bruxelles). La grande artiste, lasse des stériles<a name="page_085" id="page_085"></a>
+agitations de la vie, blasée des succès, aimée de ses intimes, adorée de
+ses élèves, nous a quittés, calme recueillie, pour goûter le dernier
+repos.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pleyel a laissé dans le monde musical une trace profonde, un
+rayonnement d'un grand éclat, mais n'ayant rien écrit qui touche à son
+art de virtuose, la tradition seule peut en conserver les secrets. Nous
+nous estimerons donc heureux si notre modeste pastel de cette belle et
+séduisante individualité peut aider à faire revivre l'ensemble des
+qualités réunies dans cette riche organisation. Les artistes qui auront
+l'ambition louable de suivre les traces de la grande virtuose, éviteront
+les redoutables écueils où son bonheur a sombré, mais s'efforceront de
+retrouver la perfection idéale de son exécution, en cherchant toujours,
+comme elle, la vérité d'expression dans tous les genres, dans tous les
+styles.<a name="page_086" id="page_086"></a></p>
+
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br />
+AMÉDÉE DE MÉREAUX</h2>
+
+<p>Ce n'est pas sans une émotion légitime que j'écris le nom de l'homme
+éminent, du rude travailleur, du critique hors ligne dont je vais
+esquisser le portrait. A ma sympathie confraternelle pour l'artiste, se
+joint ici un souvenir tout personnel, celui d'une coïncidence singulière
+qui a fait un instant se croiser nos deux existences à la même
+bifurcation de la route. Il y a quarante ans j'ai été sur le point de me
+fixer à Rouen, et, en définitive, ce fut Amédée de Méreaux qui, las de
+ses voyages de virtuose nomade, prit la résolution de s'établir dans la
+grande cité normande. Nous nous sommes rencontrés ce jour-là au même
+tournant de la carrière, et maintenant je me trouve seul devant une
+tombe pour rendre un dernier hommage à l'émule, au compagnon qui n'est
+plus.</p>
+
+<p>Jean-Amédée Lefroid de Méreaux, né à Paris, le 18 septembre 1802,
+appartenait à une famille d'artistes; son père, organiste à l'Oratoire,
+était un professeur de mérite, en relations suivies avec toutes les
+célébrités musicales de l'époque; il a écrit des &oelig;uvres nombreuses
+pour l'orgue et le piano.<a name="page_087" id="page_087"></a> Le grand-père d'Amédée de Méreaux, né à Paris
+en 1745, était également un compositeur de haute valeur dont la carrière
+musicale va de 1767 à 1793; on lui doit les oratorios d'<i>Esther</i> et de
+<i>Samson</i>, des cantates, des opéras comiques et plusieurs grands opéras;
+il fut professeur à l'Institut national de musique, premier type du
+Conservatoire. Quand à la mère d'Amédée de Méreaux, c'était la fille du
+président Blondel, qui, à ses débuts d'avocat, plaida dans le procès du
+Collier de la reine et devint plus tard secrétaire des sceaux sous
+Lamoignon de Malesherbes.</p>
+
+<p>Amédée de Méreaux, que ses parents destinaient au barreau, reçut une
+éducation littéraire très soignée, tout en commençant le piano avec son
+père et en prenant, dès l'âge de dix ans, les leçons d'harmonie de
+Reicha. Clementi, pendant son séjour à Paris, lui donna aussi des
+conseils. Le goût prédominant du jeune de Méreaux pour la musique
+s'affirmait chaque jour davantage; mais ses parents surent conduire de
+front l'instruction classique et les études spéciales. Un jour de
+distribution de prix au grand concours, le collégien de Charlemagne
+attardé et refusé à la porte par une consigne rigoureuse, dut s'abriter
+sous la robe doctorale de Villemain pour passer et recevoir son prix.</p>
+
+<p>Après avoir terminé ses classes, de Méreaux reprit le contre-point et la
+fugue avec Reicha, et sa jeune imagination eut occasion de s'affirmer
+par la publication de plusieurs &oelig;uvres chez Richault père: une
+polonaise (op. 3) eut plusieurs éditions. Les<a name="page_088" id="page_088"></a> premiers succès de
+Méreaux comme virtuose et professeur, permirent à son ami et camarade de
+collège, Charles Lenormant, l'archéologue célèbre, de lui faire obtenir
+le titre honorifique de professeur de musique du duc de Bordeaux.
+Pianiste aimé de l'aristocratie, de Méreaux eut l'honneur d'être admis
+aux réunions si recherchées de M<sup>me</sup> Recamier; il fut même le
+professeur de la reine de l'Abbaye-au-Bois. La révolution de 1830 mit
+fin à ces relations. La noblesse du faubourg Saint-Germain dit adieu
+pour longtemps à Paris, se retira dans ses terres, et Méreaux, comme
+beaucoup d'artistes dont la clientèle avait été dispersée par la
+tourmente politique, abandonna la capitale pour voyager en Belgique et
+en Angleterre.</p>
+
+<p>Pendant son séjour sur le sol anglais, de Méreaux fit deux saisons de
+concert avec M<sup>mes</sup> Malibran et Damoreau. En 1832, il eut occasion
+d'exécuter plusieurs fois avec Chopin un duo de sa composition sur le
+<i>Pré aux Clercs</i>; c'est également à cette époque qu'il m'arriva
+d'entendre le virtuose éminent et d'entrer en relations avec lui. Son
+jeu, brillant et très correct, tenait plus de l'école allemande que de
+l'école française, dont Henri Herz était alors la plus élégante
+expression. De Méreaux, classique pur, ne faisait pas cortège aux
+romantiques, dont Liszt était déjà le prophète. A Londres, de Méreaux
+eut pour élève miss Clara Loveday, dont le séjour à Paris a laissé dans
+le monde artistique de brillants souvenirs.</p>
+
+<p>En 1835, de Méreaux renonça à sa vie mouvementée de virtuose pour se
+fixer à Rouen, où il<a name="page_089" id="page_089"></a> conquit rapidement la sympathie universelle. Sa
+première pensée fut un hommage à la mémoire de Boieldieu, dont il avait
+été l'ami et dont il était resté le fervent admirateur; sous son
+inspiration, une pieuse cérémonie et une grande manifestation furent
+organisées pour enterrer le c&oelig;ur du célèbre Rouennais. Lié d'amitié
+avec Hummel, Field, Moschelès, Kalkbrenner, de Méreaux était estimé non
+seulement pour ses qualités de pianiste, sa haute valeur de compositeur,
+mais aussi pour son érudition de musicographe, de bibliophile, pour ses
+connaissances multiples de littérateur et de savant musicien. Il sut en
+fournir des preuves irrécusables aux séances spéciales données au
+Conservatoire, où il traita de la musique historique et dont le souvenir
+est resté dans la mémoire des dilettantes de l'époque. Appelé plus tard
+à diriger le feuilleton du <i>Journal de Rouen</i>, de Méreaux donna à cette
+revue spéciale une importance, une autorité toutes nouvelles. Ses
+critiques ou ses éloges étaient d'un grand poids auprès des artistes,
+dont il se trouvait le juge à peu près souverain.</p>
+
+<p>De Méreaux avait un goût très prononcé pour l'enseignement, non par
+pédantisme, mais par intérêt au progrès de l'art. Sa grande expérience,
+ses souvenirs, sa profonde érudition, la connaissance raisonnée des
+différents styles, des diverses écoles, faisaient de lui un maître
+précieux à consulter. Il a laissé une nombreuse phalange d'artistes qui
+tous ont conservé les belles et sérieuses qualités de leur professeur.
+Plusieurs noms me sont particulièrement connus: M<sup>me</sup> Tardieu, née
+Charlotte de<a name="page_090" id="page_090"></a> Malleville, M<sup>lles</sup> Clara Loveday, Charité, Lecomte,
+Vézinet, M<sup>me</sup> Samson, M<sup>me</sup> A. de Méreaux, l'artiste de talent et de
+c&oelig;ur, l'amie tendre et dévouée, qui a entouré de soins si délicats
+les dernières années de sa vie. MM. Maillot, Madoulé, Caron, Klein,
+Henri Martin, Lucien Dautresme, etc., ont également reçu les leçons de
+piano et de composition de de Méreaux.</p>
+
+<p>J'ai bien des fois entendu déplorer que la critique d'art fût confiée à
+des gens du métier, trop enclins, dit une partie du public, à préconiser
+une école au détriment d'une autre. On redoute l'influence, l'autorité
+prédominante que ces spécialistes peuvent acquérir à l'égard ou à
+l'encontre de leurs émules, parfois de leurs rivaux. Et cependant si le
+premier devoir d'un critique est d'être juste, bienveillant, de
+n'appartenir exclusivement à aucune école, ne faut-il pas encore que les
+critiques chargés de former ou de réformer le goût du public aient assez
+de connaissances pratiques et techniques pour donner la raison de leurs
+jugements et les baser sur des exemples indiscutables? L'appréciation
+des &oelig;uvres de l'esprit est généralement confiée à des littérateurs
+érudits; les &oelig;uvres d'art demandent également à être jugées par des
+artistes expérimentés, dont les appréciations seront toujours
+préférables à celles des critiques superficiels plus disposés à juger
+avec leur esprit qu'avec le goût éprouvé et l'expérience acquise.</p>
+
+<p>De Méreaux aura été un des rares et excellents modèles du critique
+idéal, érudit sans pédantisme, savant sans affectation, appuyant
+toujours ses<a name="page_091" id="page_091"></a> jugements sur des comparaisons concluantes. Écrivain à la
+fois spirituel et consciencieux, placé au-dessus des influences
+étrangères à l'art, il n'a jamais fait de compromis avec ses opinions,
+marchandé ses éloges, ni poursuivi certains artistes de son antipathie.
+Son nom, comme critique, prend place à côté de ceux d'Halévy, d'Adam, de
+Berlioz. De nos jours, la critique musicale compte aussi des
+spécialistes éminents: E. Reyer, Saint-Saëns, Joncières, Soubies (de
+Lomagne), Gautier, Comettant, d'autres encore qui tous appartiennent, on
+peut le dire, à la filiation de Méreaux et traitent les questions
+techniques avec l'autorité, l'impartialité nécessaires, sans tomber dans
+les excès, dans le parti pris d'Azevedo, de Fiorentino, de Scudo. On ne
+peut donc voir aucun inconvénient à ce que des artistes de talent, de
+savoir et de conscience traitent les questions d'esthétique se
+rattachant à leur art. Ingres, Delacroix, Fromentin, Rousseau ont, eux
+aussi, discuté <i>ex professo</i> les grands principes de la peinture. S'il y
+avait excès ou abus dans ce sens, le mal serait toujours moins grave que
+l'excès ou l'abus dans le sens contraire, le fait trop commun de
+dogmatiser sur un art dont on ignore les premiers éléments et les règles
+les plus simples.</p>
+
+<p>De Méreaux était, du reste, non seulement un musicien lettré, mais un
+érudit dans toute l'acception du terme; il avait cette culture
+intellectuelle qui manque à trop d'artistes, et dont l'absence nuit à
+l'élévation de leur style, alors qu'il n'est plus question des procédés
+de mécanisme, mais des sentiments qui constituent le beau idéal. De
+Méreaux a<a name="page_092" id="page_092"></a> traité avec une grande supériorité toutes les questions qui
+se rattachent à l'esthétique musicale. Ses considérations sur l'art, sur
+l'influence que la musique doit exercer à l'égard des m&oelig;urs et son
+action sensible sur le progrès social, ont été formulées dans plusieurs
+discours et brochures qu'il est bon de connaître pour bien saisir les
+hautes tendances du critique et du penseur.</p>
+
+<p>Admis à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, en
+1858, il fut nommé président de cette Société en 1865; cet honneur très
+rarement accordé à un musicien, était un double hommage rendu au
+caractère comme à l'érudition de l'artiste.</p>
+
+<p>Les travaux littéraires et techniques de Méreaux sont nombreux et très
+variés; ils prouvent ses connaissances multiples et sa grande fermeté de
+jugement. Ses compositions comprennent plus de 120 numéros d'&oelig;uvres
+de caractères et de styles différents; une messe solennelle, des
+cantates, un trio, un quatuor, plusieurs concertos, des ch&oelig;urs pour
+l'Orphéon, plusieurs thèmes variés, des polonaises, des fantaisies, une
+belle sonate élégiaque, enfin les grandes études de piano, &oelig;uvre
+considérable que l'on peut placer comme importance et valeur musicale à
+côté du <i>Gradus ad Parnassum</i> de Clementi. De Méreaux est d'ailleurs
+resté toute sa vie un classique pur. Jusque dans ses heures d'audace et
+d'exubérance harmonique, on sent en lui un élève fidèle de Clementi, de
+Cramer, d'Hummel et de Moschelès.</p>
+
+<p>J'arrive maintenant à la publication des <i>Clavecinistes<a name="page_093" id="page_093"></a></i>, ce monument
+d'archéologie musicale élevé au grand art et d'un intérêt de premier
+ordre qui comprend les clavecinistes de 1637 à 1790. Cette étude
+rétrospective des formules et du langage musical des maîtres ingénieux
+et de génie qui ont frayé la route aux pianistes modernes, était une
+&oelig;uvre nécessaire et reste une belle &oelig;uvre. On suit
+chronologiquement et, pour ainsi dire, pas à pas les transformations
+progressives du style, et, en analysant avec soin ces compositions aux
+mélodies naïves, mais au fort tissu harmonique, on retrouve, non
+seulement la génération des idées, mais encore les ornements si fort à
+la mode dans un siècle qu'il est utile de bien connaître.</p>
+
+<p>La traduction en caractères usuels et en valeurs mesurées suivant
+l'usage de la notation moderne a été accomplie par Méreaux avec un soin
+minutieux. Cette patience infatigable, ce respect des règles
+traditionnelles dans un travail aussi délicat, font le plus grand
+honneur à l'artiste qui a su mettre en lumière cette belle langue
+presque oubliée, ou connue seulement des érudits. Il fallait un homme à
+la fois de science profonde et d'énergique volonté pour terminer une
+entreprise aussi considérable. De Méreaux a accompli cette tâche en
+grand musicien. Les notices biographiques et historiques, les
+considérations sur le style des différents maîtres, les comparaisons
+judicieuses établies entre les procédés et les formules de chacun d'eux,
+font de ces volumes précieux une véritable histoire du clavecin et du
+forte-piano, et constituent un cours de haute littérature musicale que
+tous les artistes<a name="page_094" id="page_094"></a> doivent connaître et s'assimiler dans la mesure du
+possible.</p>
+
+<p>Je vois encore cette figure sympathique d'Amédée de Méreaux où
+s'épanouissaient la force et la bonté, physionomie à la fois énergique
+et affectueuse, aux traits nettement dessinés, au regard ferme et
+clairvoyant, mais plein de bienveillance, et qui était le véritable
+reflet de cette âme vaillante. C'est le 25 avril 1874 que Méreaux fut
+enlevé à ses nombreux amis, à l'affection de ses élèves, à l'attachement
+profond d'une femme qu'il aimait avec passion. Une angine de poitrine
+minait depuis trois ans sa robuste constitution, mais il s'attachait à
+cacher à ses proches les progrès de la redoutable maladie. Toujours bon,
+aimable, souriant, il supportait avec un véritable stoïcisme les crises
+fréquentes du mal, et avait des paroles rassurantes pour ceux qui
+l'entouraient.</p>
+
+<p>Cette mort fut un deuil pour la ville de Rouen. L'artiste aimé était
+devenu un fils adoptif de la cité normande, et l'Académie, en le
+choisissant pour son président, lui avait conféré le titre officiel de
+haute bourgeoisie. Tous les artistes rouennais s'unirent dans une
+fraternelle pensée pour faire à de Méreaux les funérailles d'un grand
+musicien. Heureux ceux qui groupent de semblables affections autour de
+leur tombe et dont la mort semble une exaltation!</p>
+
+<p>Les discours prononcés sur la tombe de Méreaux rendent un hommage
+éclatant au virtuose, au compositeur éminent et à l'écrivain distingué,
+triple et précieuse auréole; mais ce que nous voulons redire<a name="page_095" id="page_095"></a> encore une
+fois, c'est qu'à toutes ces qualités qui font la célébrité, de Méreaux
+ajoutait la droiture de c&oelig;ur, une conscience ferme, l'amour vivace de
+son art, une âme virile avec toutes les délicatesses du sentiment. Aussi
+son nom mérite-t-il de rester parmi ceux des maîtres dont la vie entière
+est un long exemple, un noble enseignement.<a name="page_096" id="page_096"></a></p>
+
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br />
+JOHN FIELD</h2>
+
+<p>L'individualité musicale de John Field est trop importante, son
+originalité trop accusée, l'influence de son style et de sa manière trop
+évidente pour que nous passions sous silence, dans cette revue sommaire,
+l'action de ce maître sur les progrès de l'art musical et
+particulièrement sur l'école moderne du piano. Nous allons donc
+esquisser la curieuse physionomie du grand musicien, qui eut son heure
+de célébrité et dont l'impression profonde, comme virtuose, est restée
+dans notre souvenir.</p>
+
+<p>John Field, fils d'un musicien, attaché à l'orchestre du théâtre de
+Dublin, naquit dans cette ville en 1782. Son grand-père, organiste dans
+la même ville, l'initia tout enfant aux principes de la musique, mais la
+sévérité et la rudesse de ce vieillard lui rendirent peu attrayantes les
+premières études, si arides quand le professeur n'a pas l'affection de
+son élève. Une escapade de jeunesse l'éloigna un instant de sa famille,
+mais l'impérieux besoin de vivre l'y ramena bien vite; il avait alors
+seize ans. Quelques années plus tard, son père ayant obtenu une place
+dans un orchestre de<a name="page_097" id="page_097"></a> Londres, il l'y accompagna, fut présenté à
+Clementi et devint son élève préféré. Ce maître illustre emmena avec lui
+son disciple favori dans les voyages successifs qu'il fit à Paris, en
+Allemagne et en Russie. L'audition de Field dans les concerts de
+Clementi produisit le plus grand effet. On admirait, chez ce virtuose de
+vingt ans, les brillantes et magistrales qualités du célèbre chef
+d'école, et l'on s'extasiait surtout sur son beau style dans l'exécution
+des &oelig;uvres de Sébastien Bach et de Hændel. Ces grands maîtres, si
+populaires en Angleterre et en Allemagne, n'occupaient pas encore chez
+nous la place à part qu'on devait donner plus tard à leur puissant
+génie.</p>
+
+<p>Field reçut à Vienne, pendant le séjour qu'il y fit avec Clementi, les
+leçons du grand contre-pointiste Albrechtsberger; il accompagna ensuite
+Clementi à Saint-Pétersbourg, se fit entendre dans plusieurs concerts
+avec son succès accoutumé, et prit enfin le parti de se fixer en Russie,
+lorsque Clementi songea à retourner à Londres au printemps de 1805.
+Field, maître à son tour, libre de toute tutelle, en pleine possession
+de la renommée, devint le professeur en vogue et le virtuose préféré à
+tous. Il donna de nombreux et fructueux concerts dans les grands centres
+de Russie, en Courlande, en Lithuanie, à Pétersbourg, à Moscou; il
+séjourna plusieurs années dans chacune de ces deux villes.
+Malheureusement, enclin à la paresse, ayant un goût prononcé pour la
+bonne chère, aimant outre mesure les vins capiteux, inexact dans ses
+leçons, prodigue de ses gains faciles, prêtant<a name="page_098" id="page_098"></a> à tous venants, John
+Field ne sut tirer aucun parti de sa brillante position, et n'économisa
+rien des sommes considérables gagnées en Russie.</p>
+
+<p>John Field retourna à Londres en 1831, et fut applaudi avec enthousiasme
+dans les soirées et les concerts. Les admirateurs du jeune artiste de
+1801 trouvèrent leur virtuose bien transformé. L'expression suave,
+tendre et pathétique était venue s'ajouter aux brillantes qualités des
+débuts. En 1832, John Field revint à Paris, témoin de ses premiers
+succès. J'avais seize ans à cette époque, et avec mes illusions
+d'enfance, j'idéalisais dans ma pensée les physionomies que je donnais
+aux maîtres préférés; j'avais notamment créé dans mon imagination un
+Field de fantaisie, tel que pouvaient me le faire supposer ses
+charmantes et poétiques compositions, &oelig;uvres mélodiques aux contours
+fins et délicats, aux traits légers, aériens, filtrant comme des rayons
+lumineux à travers les sinuosités de la mélodie. Enfin j'aimais à voir
+en Field un précurseur de Chopin, moins la passion, les sombres
+rêveries, les déchirements du c&oelig;ur et le côté morbide. J'étais élève
+de la classe de Zimmermann, toujours empressé de nous faire connaître
+les artistes étrangers de passage à Paris. Muni d'une lettre
+d'introduction, je me rendis à l'hôtel habité par John Field, avec mes
+camarades, Prudent, A. Petit et F. Chollet. Quels ne furent pas notre
+étonnement et notre désillusion, lorsqu'en entrant dans la chambre
+enfumée du célèbre pianiste, nous trouvâmes le maître assis dans son
+fauteuil, une énorme pipe aux lèvres, entouré de<a name="page_099" id="page_099"></a> chopes et de
+bouteilles de toutes provenances! Sa tête un peu forte, ses joues
+colorées, ses traits alourdis donnaient à sa physionomie un faux air de
+Falstaff.</p>
+
+<p>Pourtant, je dois le dire, malgré cette ébriété matinale, Field nous fit
+bon accueil, lut la lettre de Zimmermann et s'offrit très gracieusement
+à nous jouer quelques pièces; deux études de Cramer et de Clementi
+exécutées avec une rare perfection, un fini admirable, nous permirent
+d'apprécier la merveilleuse agilité des doigts et la délicatesse exquise
+de toucher du grand virtuose. En nous disant adieu, il nous remit
+plusieurs entrées pour un prochain concert à la salle du Conservatoire.
+Nous nous retirâmes, enchantés de l'artiste, mais tristement
+impressionnés par l'homme.</p>
+
+<p>C'est en Russie, croyons-nous, pendant la longue période de son séjour à
+Pétersbourg et à Moscou, que John Field contracta sa funeste habitude
+d'intempérance. Les spiritueux et le champagne, qu'il buvait avec excès,
+minèrent sa robuste santé en détruisant peu à peu ses belles qualités
+d'exécution.</p>
+
+<p>La nature fruste et les dehors vulgaires de John Field contrastaient
+péniblement avec ses brillantes qualités de compositeur virtuose. En
+l'écoutant sans le voir, on était sous le charme de ses pensées
+gracieuses, élégantes, parfois même d'un haut style. Mais en ouvrant les
+yeux, on était tout surpris de rapporter cette exécution fine, délicate,
+cette sonorité moelleuse, vaporeuse, à un artiste d'apparence si lourde.
+Cela semblait une anomalie<a name="page_100" id="page_100"></a> et comme un démenti à la réalité. En
+évoquant le souvenir de ce grand pianiste, d'un extérieur si compacte,
+je pense malgré moi au mot de Rossini sur une célèbre diva: «Elle a
+l'air d'un éléphant qui aurait avalé un rossignol.» L'artiste visée par
+ce trait malicieux était en effet de forte corpulence; mais elle avait
+en plus que John Field, la distinction, l'esprit et ces délicatesses de
+c&oelig;ur qui font oublier les défectuosités physiques.</p>
+
+<p>Les disgrâces corporelles sont d'une importance secondaire; en revanche,
+il est capital pour l'artiste appelé par son talent et ses relations à
+vivre dans une société d'élite, d'avoir, au moins en public, la tenue et
+la distinction d'un homme de bonne compagnie. Il n'en était
+malheureusement pas ainsi pour John Field; un fait entre mille donnera
+la mesure de son peu de savoir-vivre. Lors de son dernier séjour à
+Paris, John Field reçut une invitation de M<sup>me</sup> la duchesse Decazes,
+pour une soirée musicale d'apparat. Field se rendit exactement à cet
+appel, qui avait pour lui un intérêt palpable. Seulement il arriva avec
+des gants trop longs et des chaussures trop étroites, double embarras.
+La fleur du faubourg Saint-Germain remplissait le salon, mais la chaleur
+était si grande que le célèbre virtuose sentit sa gêne s'accroître, et,
+pressé de se soustraire à ce supplice, il eut l'ingénieuse idée de se
+mettre publiquement en pantoufles. Amédée de Méreaux, témoin de ce fait,
+et comme moi grand admirateur du talent de Field, se hasarda à présenter
+au grand pianiste une observation sur cette distraction un peu trop
+forte;<a name="page_101" id="page_101"></a> mais sa bonne intention fut mal comprise; il n'était plus temps,
+du reste. La duchesse offrit son bras à Field et le conduisit au piano,
+où, malgré les sourires et les chuchotements des invités trop
+clairvoyants, que scandalisait le sans-gêne de l'artiste, il fit
+chaleureusement applaudir plusieurs de ses ravissants nocturnes, une
+polonaise et son troisième concerto.</p>
+
+<p>Après un séjour de quelques mois à Paris, où il donna plusieurs concerts
+à la salle du Conservatoire, John Field reprit son existence nomade,
+aventureuse et quelque peu vagabonde. Il réalisait malheureusement par
+sa faute le type de l'artiste bohême, traînant partout avec lui la
+nécessité: il vivait déjà péniblement, luttant contre la maladie,
+n'ayant que peu d'avance, et toujours obsédé par son incurable passion
+pour l'ivresse. Nous ne suivrons pas ses pérégrinations dans le midi de
+la France, dans presque toute l'Italie, en Belgique, en Hollande, etc.
+La fortune très diverse de ses nombreux concerts fut loin de répondre à
+ses espérances. Une cruelle maladie, aggravée encore par l'intempérance,
+le retint près d'une année à Naples, où il dut entrer à l'hôpital, tant
+était grave sa détresse. Ramené en Russie par les soins d'une grande
+famille slave, que son talent avait charmée et qui fut touchée de sa
+misère morale et physique, John Field retrouva quelques mois de
+convalescence pendant lesquels il se fit entendre à Vienne, et vint
+s'éteindre à Moscou le 11 janvier 1837.</p>
+
+<p>Si l'on oublie les travers, les faiblesses, les torts<a name="page_102" id="page_102"></a> de conduite de
+l'homme pour ne juger que l'artiste, John Field tient dans l'histoire de
+l'art et plus particulièrement dans l'école du piano une des premières
+places. Élève préféré de Clementi, il en avait toutes les belles
+qualités, la parfaite indépendance de doigts, l'égalité et le jeu lié.
+Mais son exécution offrait aussi un côté tout individuel. Par son
+toucher expressif et d'une délicatesse extrême, Field obtenait des
+sonorités d'une teinte exquise. Sa légèreté dans les traits rapides
+était incomparable; les phrases chantantes prenaient sous ses doigts un
+sentiment doux et tendre que bien peu de virtuoses ont pu retrouver.
+Sous une enveloppe rugueuse, Field devait avoir un grand fond de
+sensibilité, car sa musique est pleine de charme, de délicatesse et de
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Les leçons d'un pianiste comme Field qui possédait mieux que personne
+les traditions de Clementi, le maître des maîtres, étaient très
+recherchées; mais son inexactitude, l'état de somnolence continuelle où
+le réduisaient ses funestes habitudes éloignèrent vite la clientèle
+nombreuse qu'avait attirée son talent. Charles Meyer, le célèbre
+pianiste compositeur, était le seul virtuose qui eût réellement le droit
+de se dire le disciple de John Field.</p>
+
+<p>Field a été le créateur d'un genre de petites pièces caractéristiques
+désignées sous le nom générique de nocturnes, sortes de rêveries, de
+petites méditations musicales, où la pensée, d'un sentiment tendre,
+parfois un peu maniéré, est le plus souvent, chez Field, accompagnée
+d'une basse<a name="page_103" id="page_103"></a> ondulée en arpèges ou en accords brisés, bercement
+harmonieux qui soutient la phrase mélodique et l'anime par l'imprévu de
+ses modulations, mais ne dialogue que très rarement avec la partie
+récitante.</p>
+
+<p>Field n'attachait dans le principe que peu d'importance à ces bluettes
+musicales qu'il improvisait à ses heures de poésie, et pourtant ces
+pièces expressives sont restées des modèles du genre. Nul virtuose, à
+l'exception de Chopin, ne détaillait avec plus de grâce, de sensibilité
+et de charme ces petits poèmes d'expression élégiaque, pensées intimes
+directement venues du c&oelig;ur. Beaucoup de compositeurs de l'école
+moderne ont suivi l'exemple donné par Field et écrit des nocturnes
+agrémentés de broderies, mais ces imitations sont trop souvent des
+copies mal déguisées ou de lourds pastiches. Il faut pourtant ouvrir une
+large parenthèse et reconnaître l'habileté de main de plusieurs jeunes
+maîtres qui ont su, comme Field, exprimer dans un cadre restreint,
+modeste, sans prétention, de charmantes et délicates pensées au
+sentiment tendre et rêveur. Ch. Meyer, D&oelig;lher, Gottschalk, Ravina,
+Rosenhain, Delioux, Guttman, sont de ce petit nombre. Chopin,
+Mendelssohn, Schumann, Stephen Heller ont également écrit des nocturnes,
+mais dans une autre gamme de sentiments et dans un cadre plus vaste. La
+mélancolie, la tristesse, la douleur, la résignation ou le désespoir
+donnent à ces nocturnes un caractère plus sombre et plus dramatique.
+Enfin, presque toujours deux idées principales et non une seule, comme
+dans les nocturnes<a name="page_104" id="page_104"></a> de Field, y sont exposées, développées, et procèdent
+par des contrastes de sentiments, des oppositions de rythmes.</p>
+
+<p>Field a encore laissé dans son &oelig;uvre, en outre des 18 nocturnes, 7
+concertos pour piano et orchestre. Le premier, de force moyenne, est,
+dans son ensemble, d'un style charmant et gracieux. Les 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup>,
+4<sup>e</sup> sont des compositions de grande valeur; les phrases de chant ont
+de l'inspiration et de la noblesse; les traits légers, brillants,
+offrent une grande élégance; et ces concertos peuvent se placer parmi
+les meilleurs de l'école moderne du piano; nous ne disons pas de l'école
+actuelle dont les tendances sont au concerto symphonique. Les 5<sup>e</sup>,
+6<sup>e</sup>, 7<sup>e</sup> concertos nous plaisent beaucoup moins. Il y a de belles
+pages et certaines ingéniosités, mais le style est décousu; ce sont des
+fantaisies d'un caractère indécis où le plan et la facture laissent à
+redire; les idées elles-mêmes n'ont plus le charme et la fraîcheur de
+l'inspiration.&mdash;Citons encore parmi les &oelig;uvres très réussies quatre
+sonates, les trois premières dédiées à Clementi; plusieurs
+divertissements, rondeaux, fantaisies, polonaises et des variations
+complètent l'&oelig;uvre du compositeur. Nous indiquons sommairement ces
+derniers morceaux dont plusieurs ont pourtant un réel mérite, surtout au
+point de vue de l'originalité et du fin contour des traits.</p>
+
+<p>Au demeurant, John Field, sans être un chef d'école, un compositeur de
+premier ordre, est un des maîtres les plus aimables du piano. Sa musique
+tendre et poétique, charme, émeut, retient. Bien<a name="page_105" id="page_105"></a> rarement l'accent
+pathétique se trouve sous sa plume fine et délicate; mais, si le c&oelig;ur
+n'est pas profondément remué par des élans dramatiques, passionnés, il
+reste du moins ravi par des impressions d'une exquise douceur.<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<h2><a name="X" id="X"></a>X<br /><br />
+F. KALKBRENNER</h2>
+
+<p>Quelques familles privilégiées ont seules l'heureuse fortune de faire
+souche dans le monde des arts. Les Kalkbrenner ont eu ce rare bonheur de
+former une sorte de dynastie artistique. Le père du célèbre pianiste
+dont nous esquissons le portrait, Chrétien Kalkbrenner, naquit le 22
+septembre 1755 à Minden, petite ville de Hanovre, d'un père également
+musicien, Michel Kalkbrenner. La jeunesse de Chrétien Kalkbrenner fut
+très laborieuse; ses efforts, ses travaux sérieux de compositeur ne
+rencontrèrent que l'indifférence même auprès des protecteurs sur
+lesquels il croyait pouvoir compter. Pourtant sa persévérance finit par
+triompher de ce mauvais vouloir; il fut, en 1789, nommé maître de
+chapelle à Berlin, et, deux ans plus tard, choisi par le prince Henri de
+Prusse comme maître de sa chapelle à Reinsberg. Il quitta cette
+résidence pour l'Italie. Après un séjour d'un an, les faits de guerre le
+conduisirent en France, et il obtint, à Paris, la place de chef de chant
+à l'Opéra. Plusieurs ouvrages lyriques, cantates, oratorios, écrits sur
+l'histoire de la musique,<a name="page_107" id="page_107"></a> forment l'&oelig;uvre relativement considérable
+du père de F. Kalkbrenner.</p>
+
+<p>Frédéric-Guillaume Kalkbrenner naquit à Cassel en 1784. Ses premières
+études musicales, commencées sous la direction de son père, furent
+ensuite continuées au Conservatoire de Paris. A partir de 1798, admis à
+la classe de Louis Adam, père du compositeur populaire dont nous
+applaudissons encore les charmants opéras, le jeune Kalkbrenner fit de
+rapides progrès, et obtint, grâce à sa belle organisation et aux soins
+dévoués de son maître, le deuxième prix de piano en 1800 et le premier
+prix l'année suivante. Il apprit en même temps l'harmonie et la
+composition, sous la direction de Catel, compositeur de mérite et auteur
+d'un traité très estimé.</p>
+
+<p>Comme tous les grands virtuoses désireux de faire apprécier leur talent
+par le continent entier, amoureux du succès, cherchant aussi le progrès
+dans l'audition et la comparaison des maîtres étrangers, Kalkbrenner
+quitta Paris vers 1803 pour habiter Vienne trois ans, jusqu'en 1806.
+Rappelé à Paris par la mort de son père, il quittait de nouveau la
+France pour s'établir à Londres, où il se fixa pendant une période de
+dix ans, fêté par les grandes familles anglaises qui lui confiaient
+l'éducation musicale de leurs enfants. Kalkbrenner n'oubliait cependant
+pas notre pays et y revenait assez régulièrement, chaque année, voir ses
+amis. En 1817, il fit une tournée artistique à travers l'Allemagne et
+donna un grand nombre de concerts, où il fit admirer son rare talent de
+virtuose,<a name="page_108" id="page_108"></a> et par-dessus tout la merveilleuse égalité de son jeu. Enfin,
+il se décida, en 1826, à se fixer à Paris, où l'attendait la plus
+brillante clientèle et cette haute considération qui accompagne toujours
+un grand artiste dont la distinction personnelle égale le talent.</p>
+
+<p>F. Kalkbrenner était un virtuose exceptionnel, et sa double réputation
+de pianiste et de professeur se justifiait par de nombreuses qualités.
+Continuateur de Clementi, le créateur de l'école moderne du piano,
+Kalkbrenner prit comme modèle à suivre et comme type idéal de
+l'exécution, l'admirable mécanisme de ce maître, qu'il avait souvent
+entendu à Vienne en 1803 et dont il avait même été le disciple. Le jeu
+du célèbre pianiste se modifia sous la puissante influence de Clementi,
+et Kalkbrenner devint bientôt lui-même un chef d'école, le maître le
+plus autorisé dans l'art d'enseigner. Le piano, sous ses doigts, prenait
+une sonorité merveilleuse et jamais stridente, car il ne cherchait pas
+les effets de force. Son jeu, lié, soutenu, harmonieux, d'une égalité
+parfaite, charmait plus encore qu'il n'étonnait; enfin, une netteté
+irréprochable dans les traits les plus ardus, une main gauche d'une
+bravoure sans pareille, faisaient de Kalkbrenner un virtuose hors ligne.
+Ajoutons que l'indépendance parfaite des doigts, l'absence des
+mouvements de bras, si fréquents de nos jours, nulle agitation de la
+tête ni du corps, une tenue parfaite, toutes ces qualités réunies, et
+bien d'autres que nous oublions, laissaient l'auditeur tout au plaisir
+d'écouter, sans le distraire par une gymnastique<a name="page_109" id="page_109"></a> fatigante. La manière
+de phraser de Kalkbrenner manquait un peu d'expression et de chaleur
+communicative, mais le style était toujours noble, vrai et de grande
+école.</p>
+
+<p>Kalkbrenner a beaucoup écrit pour le piano. Ses compositions, d'une
+harmonie toujours très correcte, irréprochable, bien dialoguées, d'une
+valeur égale aux deux mains, sont très intéressantes à connaître et d'un
+travail fort utile. Parmi ses &oelig;uvres sérieuses nous devons signaler
+deux quintettes, l'un pour piano et instruments à cordes, des duos pour
+piano et violon, alto ou violoncelle; plusieurs sonates et pièces à
+quatre mains, des sonates pour piano seul, une pour la main gauche
+principale, cinq concertos avec orchestre d'ordre (le premier surtout
+est une &oelig;uvre supérieure); grand nombre de rondos, fantaisies, thèmes
+variés, caprices, plusieurs fugues, d'importants recueils d'études,
+enfin la grande méthode théorique et pratique à l'aide du guide-mains.</p>
+
+<p>L'immense succès de cet ouvrage est dû surtout, nous le croyons du
+moins, aux excellents préceptes de mécanisme si bien formulés par F.
+Kalkbrenner. L'autorité du nom de l'auteur et les bonnes études placées
+à la fin de son &oelig;uvre ont aussi puissamment aidé à sa popularité.
+Mais, si par méthode on entend un enseignement progressif et bien
+gradué, s'élevant lentement des principes élémentaires aux conditions
+supérieures de l'art, nous sommes forcé d'avouer, en toute conscience,
+que cette progression n'existe pas, que l'&oelig;uvre n'est pas une
+méthode, mais bien<a name="page_110" id="page_110"></a> un excellent recueil de conseils à l'usage d'élèves
+avancés.</p>
+
+<p>Si l'on considère l'importance et le grand nombre des compositions de
+Kalkbrenner, on doit reconnaître en lui un maître de premier ordre;
+toutes ses compositions affirment des tendances très hautes, une grande
+variété de style et de forme, souvent de l'inspiration et toujours une
+main ferme, sûre d'elle-même, traduisant la pensée dans la langue
+musicale la plus correcte. Mais il faut bien le dire: malgré toutes
+leurs qualités et un mérite réel de facture, les compositions de F.
+Kalkbrenner ont vieilli. Le style en paraît démodé et poncif.</p>
+
+<p>Camille Pleyel, musicien d'imagination et de savoir, pianiste de goût,
+au toucher fin et délicat, c&oelig;ur d'or, esprit d'élite, s'associa en
+1824 à Kalkbrenner pour la fabrication des pianos. Grâce à la volonté
+intelligente des directeurs, aux améliorations incessantes apportées à
+la facture, la maison Pleyel qui d'abord avait pris pour modèles les
+instruments du célèbre facteur anglais Broadwood, conquit une
+individualité qu'elle a su garder. Les soins constants, les conseils
+incessants de Kalkbrenner, sa haute influence d'artiste, enfin les
+sommes relativement considérables versées par lui dans la fabrique
+aidèrent puissamment son associé à élever la maison Pleyel au premier
+rang qu'elle conserve sous l'habile direction de A. Wolff.</p>
+
+<p>Fait à noter: Clementi, Kalkbrenner et Herz ont été à la fois d'éminents
+musiciens et de célèbres facteurs. Le flûtiste Tulou et Wogt,
+l'hautboïste,<a name="page_111" id="page_111"></a> étaient, eux aussi, des luthiers célèbres, ou, pour
+parler plus correctement, des chefs d'industrie artistique comme leurs
+amis et collègues les maîtres du piano.</p>
+
+<p>Indépendamment de ses nombreuses leçons particulières, Kalkbrenner avait
+des cours très suivis où il était difficile de se faire admettre si l'on
+ne possédait déjà les prémices du talent, et si l'on ne s'engageait à
+une soumission absolue aux exigences du maître. L'élève la plus
+brillante formée à l'école de Kalkbrenner fut, sans contredit, M<sup>lle</sup>
+Moke, depuis M<sup>me</sup> Camille Pleyel. Cette grande artiste, alors enfant
+prodige, avait, dans le principe, reçu les leçons de Jacques Herz, puis
+les conseils de Moschelès, de passage à Paris; mais c'est à Kalkbrenner
+qu'elle dut cette égalité parfaite des deux mains, cette clarté
+merveilleuse d'exécution qui caractérisent la méthode de Clementi et de
+son illustre continuateur. Plus tard, vinrent s'ajouter le charme, la
+sensibilité et la poésie, troisième et dernière transformation de son
+talent qu'elle dut à l'influence des nouveaux procédés de Thalberg et
+aux conseils de son mari. Stamaty eut également l'honneur d'être le
+disciple affectionné de Kalkbrenner et de suivre la tradition de son
+enseignement basé sur l'indépendance rythmique des doigts. Notre
+illustre directeur, M. Ambroise Thomas, élève de la classe Zimmermann,
+reçut aussi ses précieux conseils.</p>
+
+<p>Kalkbrenner mourut le 11 juin 1849, à l'âge de soixante-cinq ans,
+laissant la maison Pleyel dans une grande prospérité. Musicien de
+premier ordre,<a name="page_112" id="page_112"></a> compositeur remarquable, modèle à suivre comme virtuose,
+chef d'école et professeur transcendant, ce grand artiste avait
+certaines étroitesses de caractère. Tout succès devait lui revenir de
+droit, et, comme les gens à système, il ne reconnaissait de mérite
+qu'aux artistes formés par sa méthode ou tout au moins disposés à en
+proclamer la supériorité. Nous sommes des premiers à reconnaître
+l'excellence du principe qui vise la parfaite indépendance des doigts et
+leur action prépondérante comme articulation, attaque du clavier, jeu
+lié, égal, soutenu; mais, ce principe posé et bien formulé dans ses
+conséquences immédiates, l'exécutant ne doit nullement se priver, dans
+les accents de légèreté, d'expression et de force, de l'action du
+poignet, de l'avant-bras et du bras. Affirmer le contraire est une
+erreur grave, que tous les virtuoses sans parti pris reconnaissent.</p>
+
+<p>J'ai dit que Kalkbrenner avait la faiblesse de se préférer à tout autre
+artiste, en voici une preuve entre mille: Moschelès, de passage à Paris,
+dînait chez son ami Kalkbrenner, qu'il avait beaucoup connu à Londres.
+Une réunion musicale suivit le repas. Le maître de la maison offrit à
+Moschelès de faire l'essai, à première vue, d'une sonate à quatre mains
+encore manuscrite. Moschelès, en galant homme et aussi en grand
+musicien, déchiffra très habilement le manuscrit de son hôte. Les amis
+présents prièrent alors l'illustre visiteur de se faire entendre seul et
+de dire quelques-unes de ses admirables études; mais cela ne faisait
+plus le compte du maître de la maison, et il se hâta de<a name="page_113" id="page_113"></a> fermer le
+piano, sous prétexte de discrétion, heureux de laisser l'auditoire sous
+l'impression des hésitations inévitables d'une exécution à première vue.</p>
+
+<p>Kalkbrenner, homme d'ailleurs distingué, de belles manières, avait
+encore une faiblesse, celle de se croire un grand seigneur. L'habitude
+de frayer avec la noblesse anglaise et française lui avait fait comme
+une seconde nature; il en parlait avec la familiarité la plus
+surprenante: à l'en croire, il était l'ami intime des Larochefoucauld,
+le commensal journalier du duc de Caraman; lord X..., l'attendait pour
+ouvrir ses chasses; le prince de Beauveau l'avait prié à déjeuner; «mais
+un des invités me déplaisait, et j'ai fait savoir au prince qu'on n'eût
+pas à mettre mon couvert.» Ou bien encore: «Vous savez, mon cher, que
+Louis-Philippe m'a fait demander s'il était à ma convenance d'accepter
+la pairie: j'ai remercié et cru sage de refuser, n'étant pas homme
+politique et tenant à conserver ma parfaite indépendance. Le roi m'a
+fait témoigner tous ses regrets.»</p>
+
+<p>Cette folle vanité était devenue chez Kalkbrenner une véritable
+monomanie, se traduisant jusque dans les actes insignifiants de la vie.
+Nous pouvons raconter comme authentique le fait suivant vraiment
+caractéristique. Kalkbrenner donnait un dîner d'apparat à d'illustres
+personnages et à quelques artistes célèbres. Au premier service, un
+poisson magnifique, digne de figurer sur la table d'un souverain, fit
+l'admiration des invités,<a name="page_114" id="page_114"></a> et Kalkbrenner partit de là pour conter cette
+historiette: «Mesdames et Messieurs, ce poisson ne me coûte rien et
+voici comment: je suis allé moi-même ce matin à la halle pour trouver
+une pièce de choix. Celle-ci m'a paru digne de mes hôtes, et sans
+discuter le prix, j'ai remis ma carte à la marchande. En voyant mon nom,
+cette femme du peuple qui, paraît-il, possède le sentiment de l'art à un
+haut degré, s'est troublée et m'a timidement demandé si j'étais le grand
+Kalkbrenner, l'illustre artiste connu de tout Paris. J'ai répondu que
+c'était moi-même. Alors j'ai été prié avec tant d'instance d'accepter le
+don de ce poisson comme témoignage d'admiration, qu'il m'a fallu céder
+et recevoir ce présent que je suis heureux de vous offrir.»</p>
+
+<p>La physionomie de F. Kalkbrenner était distinguée, ses traits un peu
+forts quoique réguliers. Les yeux doux, mais vagues, étaient ombragés
+d'épais sourcils. La bouche grande, souriante, avait un certain rictus
+narquois. Kalkbrenner avait la taille au-dessus de la moyenne, la
+démarche compassée, l'abord froid et cérémonieux; il affectait une
+politesse exagérée qu'il croyait un reflet des habitudes du grand monde.
+Cette tenue lui donnait à distance certaines apparences de diplomate;
+pensée intime qui était pour lui une grande joie.</p>
+
+<p>Kalkbrenner avait encore au suprême degré la manie du pédantisme en
+toute chose. Docteur dans l'art des belles manières, il enseignait à ses
+vieux amis comment ils devaient se tenir à table,<a name="page_115" id="page_115"></a> se conduire en
+société; il se croyait encore plus habile médecin que grand artiste, ce
+qui ne l'empêchait pas de recommander, même à Chopin, l'usage du
+guide-mains et les exercices de sa méthode. Oublions ces petits travers
+pour admirer les belles qualités du compositeur éminent, du virtuose
+exceptionnel, du professeur hors ligne, chef d'une école célèbre et
+fondateur d'une grande industrie.<a name="page_116" id="page_116"></a></p>
+
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI<br /><br />
+DUSSEK</h2>
+
+<p>Il y aurait pour un biographe doublé d'un statisticien patient, une
+curieuse étude à faire sur la grande famille, j'allais dire sur la race
+d'artistes produits par l'ancien royaume de Bohême et par la Hongrie,
+contrée bénie, pays élu, terrain fertile, d'une fécondité tout
+spécialement musicale. Il serait intéressant de remonter aux causes
+premières et de chercher à pénétrer les origines de ce mouvement
+artistique spontané en apparence, et continu comme un phénomène naturel.
+Est-ce au ciel ou à la nationalité, au sang ou à l'influence du milieu
+qu'on doit attribuer la formation de cette pléïade d'individualités
+brillantes, dont toutes ont laissé une trace durable dans le domaine de
+la virtuosité, de la composition ou de l'enseignement.</p>
+
+<p>Dussek est un des ancêtres de cette sorte de féodalité artistique
+tchèque et slave. Fils d'un musicien distingué, organiste et maître de
+chapelle de l'église collégiale de Craslau en Bohême, il naquit dans
+cette ville, le 9 février 1761. Son père l'initia, dès l'âge de cinq
+ans, à l'étude de la langue musicale; à neuf ans, sa précocité
+s'accusait déjà<a name="page_117" id="page_117"></a> par d'intéressants préludes, d'ingénieux
+accompagnements réalisés à l'orgue. Notre cher et regretté Lefébure-Wély
+qui, lui aussi, était enfant prodige, improvisait d'une façon
+surprenante dans un âge aussi tendre; comme Dussek, Lefébure-Wély était
+fils d'un très habile organiste, et son instruction musicale était assez
+avancée pour lui permettre de suppléer, à l'âge de huit ans, son père
+frappé de paralysie.</p>
+
+<p>Dussek entra bientôt, comme enfant de ch&oelig;ur sopraniste, au couvent
+d'Iglau où ses études littéraires et musicales furent dirigées avec
+habileté; les pères jésuites, très justes appréciateurs des dispositions
+et de l'intelligence de leurs élèves, l'avaient en grande affection.
+Dussek acheva ses humanités à Kuttenberg, et fit son cours de
+philosophie à Prague, où il eut l'honneur de soutenir brillamment sa
+thèse de bachelier. Heureuse combinaison des études artistiques et
+littéraires, qui rentre dans le programme de l'enseignement germanique
+et dont l'application constitue pour les Allemands une supériorité qu'on
+aurait mauvaise grâce à leur contester, ainsi qu'une préparation plus
+complète au véritable sentiment du grand art, exemple trop peu suivi
+sinon peu compris en France.</p>
+
+<p>Après sa thèse, Dussek quitta la Bohême pour suivre, en Belgique et en
+Hollande, son protecteur le comte de M&oelig;nner. Il passa une couple
+d'années à Malines, Amsterdam et la Haye; il fut attaché comme organiste
+à plusieurs églises importantes, mais déjà sa réputation de pianiste et
+de grand virtuose lui avait valu l'honneur d'être choisi comme<a name="page_118" id="page_118"></a>
+professeur des enfants du Stathouder. En 1783, Dussek se rendit à
+Hambourg pour consulter le célèbre et modeste grand artiste, Emmanuel
+Bach, le créateur de la sonate moderne, celui qui en a fondu le moule
+nouveau et a, le premier, rompu avec les formules harmoniques, les
+procédés scolastiques usités jusque-là, système musical abandonné dans
+la musique dramatique, mais qui semblait vouloir s'éterniser dans la
+musique instrumentale. Encouragé et guidé par cet homme de génie, Dussek
+eut enfin le sentiment de sa force, et se rendit à Berlin, où son double
+talent de compositeur et de virtuose excita l'admiration générale.</p>
+
+<p>De Berlin, Dussek partit pour Saint-Pétersbourg, d'où le prince Radziwil
+l'enmena deux ans dans ses terres de Lithuanie. En 1786 et en 1788,
+Dussek vint à Paris, et se fit entendre à la cour. La reine
+Marie-Antoinette l'accueillit avec beaucoup de bienveillance. En
+quittant Paris, il se rendit en Italie et donna plusieurs concerts à
+Milan. Les Italiens lui firent une réception chaleureuse et acclamèrent
+le célèbre virtuose à l'égal d'un grand chanteur. En 1788, Dussek
+séjourna quelque temps à Paris, mais les sourds grondements de la
+Révolution, les agitations de la rue, l'imminence d'une commotion
+sociale, l'engagèrent à chercher un refuge en Angleterre.</p>
+
+<p>Il y trouva le même enthousiasme, mais il eut la malencontreuse pensée
+de s'improviser négociant, comme Clementi, dont il n'avait pas les
+habitudes d'ordre ni rigoureuse économie. Passionné pour<a name="page_119" id="page_119"></a> son art, mais
+amoureux du plaisir, joyeux convive, aimable causeur, comprenant la vie
+en véritable épicurien, l'insoucieux artiste ne possédait aucune des
+qualités qui font le spéculateur; il n'apportait dans son commerce de
+musique ni l'activité, ni la suite dans les idées, ni l'intelligence
+spéciale nécessaires à une bonne gestion. Cette tentative fut pour
+Dussek la cause de sérieux embarras financiers, qui l'amenèrent à
+quitter Londres afin de se soustraire aux poursuites de ses nombreux
+créanciers. Il se réfugia à Hambourg en 1800.</p>
+
+<p>On voit par cette rapide esquisse le côté un peu vagabond et toujours
+agité de l'existence de Dussek. Elle eut aussi son côté romanesque. Au
+milieu de ces voyages incessants où les succès les plus justifiés
+accompagnaient le brillant et sympathique pianiste, son instruction
+solide, ses manières polies, distinguées, son immense talent, sa belle
+prestance, valaient à Dussek des triomphes de plus d'un genre. Bien
+souvent le génie et la virtuosité exercent autant de séduction que
+l'esprit et la beauté; surexcitation, sensibilité excessive ou vanité
+inconsciente, on voit souvent les natures féminines s'éprendre de
+passions irrésistibles pour les artistes qui ont conquis la faveur
+publique.</p>
+
+<p>Dussek a exercé une semblable fascination; honoré de la tendre affection
+d'une princesse russe, il fut, comme plus tard Chopin, Liszt et
+D&oelig;lher, et tant d'autres victimes plus ou moins volontaires de
+l'amour, enlevé à l'admiration des dilettantes pour vivre deux ans sous
+la loi et dans les domaines de la noble dame que son talent avait si<a name="page_120" id="page_120"></a>
+complètement charmée. Mais les plus beaux romans ont une fin, et il faut
+toujours tourner la dernière page. Soit lassitude réciproque, soit
+retour à la saine raison, la nouvelle Armide laissa partir son
+prisonnier, et l'enfant prodigue retourna embrasser son père, qu'il
+n'avait pas vu depuis vingt ans.</p>
+
+<p>C'était en 1802. Pendant les années qui suivirent, Dussek fut
+successivement attaché comme directeur de la musique et virtuose au
+prince Ferdinand de Prusse, puis, à sa mort, en 1808, au prince
+d'Ysembourg. Mais à cette terrible époque de l'épopée et de la
+centralisation impériales, les &oelig;uvres d'art et les artistes prenaient
+de gré ou de force la route de Paris, et Dussek qui, en 1788, avait
+décliné les gracieuses instances de Marie-Antoinette voulant le retenir
+en France, accepta l'engagement que lui fit offrir le prince de
+Talleyrand, à la fin de 1808. Il devint l'organisateur et le directeur
+de ses soirées musicales. Dussek a donc passé à Paris au service de
+l'ancien évêque d'Autun les dernières années de sa fiévreuse existence.
+Cet engagement, qui lui laissait de grands loisirs, fut une cause de
+ruine pour sa santé; le célèbre pianiste avait pris un embonpoint
+excessif, véritable infirmité qu'il aurait fallu combattre par une vie
+active; mais Dussek, soit fatigue des agitations de la vie, soit
+lassitude morbide, voulait un repos absolu; le <i>farniente</i> était devenu
+son programme et il passait au lit la majeure partie de sa journée.
+D'autre part, pour combattre ce marasme et cette torpeur, Dussek
+contracta la funeste habitude de boire des spiritueux.<a name="page_121" id="page_121"></a></p>
+
+<p>Le remède, combiné avec le mal, hâta sa fin, et il mourut à Paris, le 20
+mars 1812, à l'âge de cinquante et un ans.</p>
+
+<p>Les compositions de Dussek se chiffrent par quatre-vingts numéros
+d'&oelig;uvres: douze concertos avec orchestre, une symphonie concertante
+pour deux pianos, un quintette et un quatuor pour piano et instruments à
+cordes, de nombreuses sonates concertantes ou avec accompagnement de
+violon, flûte et violoncelle, neuf duos à quatre mains, trois fugues à
+quatre mains, une grande fantaisie suivie d'une fugue, cinquante-trois
+sonates pour piano seul. Fétis cite encore, dans sa biographie, deux
+opéras exécutés à Londres, une messe solennelle, plusieurs oratorios
+allemands et de nombreuses pièces vocales et religieuses.</p>
+
+<p>Nous devons aussi mentionner, dans la nomenclature des &oelig;uvres
+légères, de nombreux rondeaux, airs variés et de charmantes rêveries:
+<i>l'Adieu</i>, <i>la Consolation</i>, <i>ma Barque légère</i>, rondo populaire, <i>la
+Matinée</i>, rondo, les variations sur <i>Vive Henri IV!</i> <i>Chantons l'hymen</i>,
+etc. Dussek a aussi publié, en Angleterre, une méthode de piano traduite
+en France, mais cet ouvrage est devenu très rare et les planches en ont
+dû être fondues.</p>
+
+<p>Ces &oelig;uvres nombreuses n'ont pas toutes une égale valeur. Plusieurs
+ont singulièrement vieilli et nous semblent d'un médiocre intérêt; mais,
+tout en faisant une large part aux fluctuations du goût et de la mode,
+en tenant compte de quelques formules surannées, Dussek est un des rares
+maîtres de l'époque dont la musique soit demeurée<a name="page_122" id="page_122"></a> au répertoire de
+l'enseignement classique. Les 3<sup>e</sup>, 5<sup>e</sup>, 6<sup>e</sup>, 7<sup>e</sup> et 12<sup>e</sup>
+concertos, les sonates: op. 9, 14, 35, 48, <i>le Retour à Paris</i>, <i>les
+Adieux à Clementi</i>, <i>Invocation</i>, <i>l'Élégie sur la mort du prince de
+Prusse</i> sont joués souvent au Conservatoire à nos examens d'admission
+dans les classes de piano, particulièrement en vue des classes du second
+degré, qu'on a l'étrange habitude de désigner sous le nom de classes de
+clavier. Nous ne pouvons oublier dans cette liste de citer
+particulièrement les concertos en <i>sol</i> mineur et en <i>mi</i> bémol, le duo
+pour piano et violoncelle en <i>fa</i> joué avec tant de succès à Londres par
+la célèbre pianiste Arabella Godard, M<sup>me</sup> Davison, femme du grand
+critique musical. Mentionnons encore le quatuor en <i>fa</i> mineur, le
+quatuor en <i>mi</i> bémol et les trois quatuors pour instruments à cordes,
+violon, alto et violoncelle, &oelig;uvres magistrales et nullement
+démodées.</p>
+
+<p>Toutes ces compositions justifient cette préférence par la fermeté de
+leur style et leur excellente facture. Les traits brillants, bien sous
+la main, sont parfaitement écrits pour l'instrument; les phrases de
+chant ont de la noblesse, de l'accent, de la chaleur, et souvent
+l'inspiration musicale s'élève jusqu'au dramatique. Les compositions de
+piano de Kozeluch, Jadin, Hermann, Gelineck, de Pleyel même, sont
+tombées dans l'oubli le plus profond: l'&oelig;uvre de Dussek, au
+contraire, a résisté en partie à l'influence de la mode, à l'action du
+temps, parce que son style accuse une forte individualité. Ses idées
+musicales ont la sincérité et la noblesse qui font les &oelig;uvres
+durables; les phrases mélodiques<a name="page_123" id="page_123"></a> se distinguent par la grâce, la
+sensibilité et l'accent venu du c&oelig;ur; les traits ingénieux et
+brillants sont variés de forme; enfin l'harmonie correcte, d'un ferme et
+riche tissu, offre des effets saisissants et d'une grande hardiesse.</p>
+
+<p>On a souvent opposé l'un à l'autre Steibelt et Dussek, natures pourtant
+bien dissemblables de compositeurs et de virtuoses. Steibelt, doué d'une
+riche et fertile imagination, improvisait avec une merveilleuse facilité
+des pages où brillaient d'heureuses inspirations, mais dont la mise en
+&oelig;uvre, peu étudiée et diffuse, laissait à désirer. Insouciant de la
+perfection du style, n'ayant pas de plan arrêté, Steibelt a follement
+jeté au vent de charmantes idées, dont un artiste consciencieux aurait
+pu tirer un excellent parti. Dussek, au contraire, sans posséder une
+aussi féconde imagination, moins <i>génial</i> que Steibelt, diraient les
+Allemands, sans être un pur contre-pointiste, possédait assez les
+secrets de la science harmonique pour écrire correctement et dans un
+idiome châtié la belle langue musicale.</p>
+
+<p>La différence entre ces deux artistes était aussi sensible au point de
+vue de leur talent de virtuoses qu'à celui de leur mérite de
+compositeurs: ajoutons même au point de vue moral. Nous retrouvons chez
+l'homme et le musicien les mêmes contrastes, les mêmes oppositions
+d'organisation et de caractère. Dussek, toujours maître de lui, correct,
+consciencieux, méthodique, exécutait avec un goût parfait et dans un
+grand style des &oelig;uvres magistrales par l'idée et par la forme. Ami
+généreux,<a name="page_124" id="page_124"></a> homme du monde, instruit, spirituel, son exécution avait
+toutes les qualités de sa personne. Il faisait chanter le piano à ravir,
+et savait aussi exciter l'enthousiasme par l'audace heureuse de ses
+traits brillants et nouveaux.</p>
+
+<p>Steibelt, dont la délicatesse de sentiments, l'éducation et le caractère
+laissaient à désirer, conquit la faveur du public et celle de puissants
+protecteurs par les éclats et les éblouissements de sa prodigieuse
+imagination; virtuose très habile mais au style incorrect, mélodiste de
+génie, sa musique expressive, chantante, passionnée, brille par
+l'inspiration, mais les idées abondantes et variées se succèdent sans
+ordre, se relient mal, ont le décousu d'une improvisation. Steibelt
+visait toujours à l'effet, et, pour l'obtenir, sacrifiait souvent le bon
+goût, dont il avait peu souci. C'est lui qui, le premier, a mis si fort
+à la mode les passages en notes répétées, les fantaisies avec variations
+et le trémolo, qu'il excellait à faire; c'était alors un sujet
+d'étonnement et d'admiration.</p>
+
+<p>Steibelt éblouissait la foule des amateurs, mais sa personne était peu
+sympathique et même peu digne d'estime. Bien au contraire, Dussek, par
+son honorabilité, ses belles manières, son instruction, son esprit
+cultivé, attirait et charmait. Aimable, obligeant, dévoué, ce grand
+artiste avait encore une réputation de causeur spirituel.</p>
+
+<p>Dussek n'a pas fait école comme Clementi, Cramer, Kalkbrenner, Herz; on
+ne cite aucun pianiste célèbre se glorifiant de son nom, s'affirmant
+pour son disciple, et pourtant ce maître<a name="page_125" id="page_125"></a> illustre a laissé comme
+compositeur et virtuose de belles traditions à suivre. J'ai pendant un
+an donné des leçons à une élève très distinguée de Dussek, M<sup>me</sup> de B.;
+cette dame, pianiste de grand talent, plus âgée que moi de trente ans,
+m'était venue sans doute par curiosité pour se rendre compte des
+modifications apportées dans l'enseignement. M<sup>me</sup> de B. me parlait
+avec une admiration sincère de la belle manière d'exprimer le son de
+Dussek, de son style noble et simple, de son toucher profond dans les
+phrases chantantes, de son exécution colorée, brillante; pourtant elle
+reconnaissait avec moi que les perfectionnements apportés à la facture
+moderne se prêtaient à des effets de puissance et de douceur, à des
+variétés de timbre, à des ondulations sonores, à une fluidité
+harmonieuse que ne pouvaient produire les virtuoses de la génération qui
+nous a précédés. Mais, ce sont là des lacunes et des défectuosités de
+détail, inhérentes à l'époque même où Dussek a vécu; l'éminent pianiste
+n'en reste pas moins une des figures les plus intéressantes et les plus
+sympathiques, comme un des premiers ancêtres de ce groupe brillant de
+compositeurs exotiques que continuent aujourd'hui avec tant d'éclat
+Stephen Heller, Liszt et Schulhoff.<a name="page_126" id="page_126"></a></p>
+
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII<br /><br />
+CH. VALENTIN ALKAN</h2>
+
+<p>S'il est une physionomie d'artiste originale et curieuse à étudier entre
+toutes, c'est bien certainement celle de Ch.-V. Alkan, dont l'intérêt se
+double d'une sorte de mystère et d'énigme à pénétrer. Ce maître éminent,
+un des doyens de l'école française, a presque toujours vécu solitaire au
+milieu de la tourmente parisienne et du mouvement artistique, fuyant le
+bruit et la célébrité avec autant de soin que d'autres les recherchent.
+Valentin Alkan est obstinément resté loin de la foule qui fait la vogue
+et les succès éclatants, contrairement aux habitudes de tous les
+virtuoses que le double amour de la popularité et de la fortune jette
+dans le vaste courant des voyages et des concerts internationaux.
+Parisien fidèle, on pourrait dire Parisien de culte et d'attachement
+religieux, Valentin Alkan n'a rompu qu'une seule fois avec ses
+traditions sédentaires et sa vie calme, recueillie, passée tout entière
+dans l'ombre féconde du travail; il a obéi ce jour-là à des
+sollicitations pressantes, aux instances de ses amis et de notre vieux
+maître Zimmermann; mais cette excursion<a name="page_127" id="page_127"></a> dans le monde militant des
+concerts n'a été qu'une échappée rapide et une brillante exception.
+L'artiste rêveur, le musicien philosophe et un peu misanthrope est
+bientôt revenu à la paix fertile de sa solitude.</p>
+
+<p>Valentin Alkan est l'aîné de quatre frères, tous musiciens distingués.
+Son père, homme laborieux et intelligent, tenait en 1833, lorsque je
+l'ai connu, un petit pensionnat rue des Blancs-Manteaux. De jeunes
+enfants, pour la plupart israélites, y recevaient une instruction
+musicale élémentaire et apprenaient aussi les premiers rudiments de la
+grammaire française. Valentin Alkan, né à Paris en décembre 1813, enfant
+précoce et doué de dispositions exceptionnelles, fut admis au
+Conservatoire avant l'âge réglementaire, obtint le premier prix de
+solfège à l'âge de huit ans, et le premier prix de piano à dix ans dans
+la classe de Zimmermann. Il avait en 1826, à l'âge de treize ans, le
+premier prix d'harmonie dans la classe de Dourlen, professeur excellent
+et affectueux, sous des dehors austères et froids. Conduit à Paris, en
+1827, par mon grand-père, je reçus, sur la recommandation de Zimmermann,
+quelques répétitions du jeune Alkan, mon aîné de quatre ans; mais, avec
+une aussi faible différence d'âge, ce travail ne pouvait être très
+sérieux, et nous dûmes l'interrompre au bout de quelques semaines.</p>
+
+<p>C'est vers cette époque que Valentin Alkan commença à se produire comme
+virtuose. Élève de prédilection de Zimmermann, il était patronné par
+lui, présenté dans toutes les soirées où sa<a name="page_128" id="page_128"></a> brillante et nombreuse
+clientèle l'appelait. Grâce à cet appui donné à son jeune mais déjà
+magnifique talent, Valentin Alkan comptait, dès l'âge de dix-sept ans,
+au nombre des virtuoses célèbres.</p>
+
+<p>Je vois encore cette maison de M. Alkan père, ce milieu tout patriarcal
+où s'est formé le talent de Valentin Alkan et où a grandi sa jeunesse
+laborieuse. J'y ai passé quelques mois comme pensionnaire, en même temps
+que Ravina et Honoré, en compagnie d'un groupe d'enfants qui venaient y
+prendre des leçons de solfège et recevoir l'enseignement musical
+élémentaire. C'était comme une école préparatoire, une annexe juvénile
+du Conservatoire. Que de bonnes soirées passées là à peu de frais dans
+la chambre de Valentin Alkan, qui n'était pas encore le solitaire,
+l'ermite de l'âge mûr. Gai, joyeux, confiant dans la vie, il avait,
+comme nous tous, la foi, l'enthousiasme et les chères illusions de la
+jeunesse.</p>
+
+<p>En pleine possession déjà de sa réputation de virtuose, il ajoutait à
+ses études d'harmonie de fortes et sérieuses leçons de contre-point et
+de fugue prises avec Zimmermann, très habile contre-pointiste et
+passionné pour cet enseignement. J'ai dit que Valentin Alkan était son
+élève de prédilection: c'était aussi celui qu'il nous montrait comme
+type de l'artiste laborieux, chercheur, aimant le grand art, ne
+sacrifiant point au succès éphémère, ayant horreur du banal, suivant sa
+voie sans jamais songer à la popularité. Et, en effet, par cette probité
+chaste de l'inspiration et de la mise en &oelig;uvre, Valentin Alkan se
+place à côté d'Hiller,<a name="page_129" id="page_129"></a> de Chopin et de Stephen Heller; mais, disons-le
+aussi, l'horreur des redites et des formules courantes l'a parfois
+entraîné dans l'excès contraire; il a démesurément agrandi certains
+cadres; il a transformé les concertos et les sonates en véritables
+poèmes divisés en plusieurs chants, brisant ainsi l'équilibre ordinaire
+et changeant les proportions de la charpente harmonique, sans motiver
+toujours cette révolution. Ces réserves faites, les compositions d'Alkan
+répondent bien à l'idéal et à la prophétie de Zimmermann; elles montrent
+un grand maître, dans le sens «psychique» du mot, un homme de foi
+profonde et de convictions inébranlables, dont l'&oelig;uvre considérable
+brille de beautés de premier ordre.</p>
+
+<p>Le groupe d'élite de littérateurs et d'artistes qui faisait cortège à
+Chopin, avait ouvert ses rangs à V. Alkan comme à un frère en poésie. Ce
+cénacle, où l'admiration mutuelle était en quelque sorte instinctive,
+exerçait une grande influence, une action directe sur le goût littéraire
+et artistique du temps. Nommer Hugo, Lamennais, Dumas, Jules Sandeau,
+George Sand, Ary Scheffer, Delacroix, c'est dire que ce centre lumineux
+appartenait à l'école romantique, cherchait une voie nouvelle, voulait
+briser avec les errements classiques. La passion de V. Alkan pour les
+formes ingénieuses, les procédés inusités, répondait à ces tendances et
+devait le faire bien accueillir de l'école. Chopin, qui n'était pas
+prodigue de son affection et n'accordait qu'à un très petit nombre
+d'artistes la faveur de pouvoir se dire ses amis,<a name="page_130" id="page_130"></a> tenait du reste Alkan
+en très haute estime comme virtuose et compositeur. Une sympathie
+réciproque prenant sa source dans le culte d'une beauté supérieure au
+beau conventionnel et classique, l'horreur du vulgaire et du banal,
+unissait ces deux âmes d'élite. A la mort de Chopin, plusieurs de ses
+élèves affectionnés choisirent Alkan pour continuer les traditions du
+maître regretté.</p>
+
+<p>Il y avait cependant d'intimes et profondes différences entre le
+tempérament des deux maîtres; leur égale aspiration vers l'idéal s'est
+affirmée sous des formes très distinctes. Aussi bien, Valentin Alkan
+est-il une physionomie d'artiste absolument originale et personnelle.
+Pour apprécier cette nature éminente, il faut éviter de procéder par
+comparaison. Tout en se rattachant à la brillante école de Chopin,
+d'Heller, de Liszt et de Thalberg, il ne reflète directement aucun de
+ces modèles: il est lui-même et lui seul par ses qualités comme par ses
+défauts; il pense et parle une langue qui est sienne; ses idées
+distinguées ont de l'accent, du relief, et souvent l'inspiration
+musicale accuse un profond sentiment dramatique: les harmonies riches et
+colorées n'offrent jamais rien de bizarre; les traits ont une grande
+variété de formes; leurs contours sont ingénieux et habilement tracés.</p>
+
+<p>Il faut donc reconnaître à V. Alkan une haute valeur musicale, un
+tempérament d'artiste formé par la lecture et la méditation aux grandes
+traditions, mais ne relevant que de lui-même et faisant école à part. Il
+a cherché les sentiers solitaires et<a name="page_131" id="page_131"></a> a mieux aimé gravir des pentes
+abruptes que suivre les voies tracées par ses devanciers. Conscience
+héroïque, efforts virils et constants, qui lui assurent l'admiration et
+la reconnaissance des artistes habitués à juger du mérite d'une &oelig;uvre
+non par la popularité acquise, mais par cette analyse intime, toujours
+féconde, quand il s'agit d'un compositeur comme Alkan.</p>
+
+<p>Il convient, cependant, nous l'avons dit, d'ouvrir une parenthèse pour
+la critique, et de constater franchement qu'on peut reprendre dans
+plusieurs compositions importantes de Valentin Alkan le développement
+anormal donné à plusieurs morceaux, sonates et concertos, où le maître
+s'est complu à noyer sa pensée dans de longues improvisations. Nous
+avouons, malgré toute l'ingéniosité des combinaisons, ne pas comprendre
+ces proportions abusives, données à des idées accessoires, ni ces
+périodes superposées qui éternisent les péroraisons sans apporter
+d'effets nouveaux. Sous ces réserves qui ne s'adressent qu'au manque de
+concision et ne visent que l'équilibre harmonique de quelques &oelig;uvres,
+Alkan reste un maître dans la plus belle acception du mot.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas à donner un catalogue de l'&oelig;uvre entier de Valentin
+Alkan, mais nous devons signaler, parmi ses compositions les plus
+importantes, les 25 préludes, op. 31; 12 études dans les tons majeurs,
+op. 35; 12 études dans les tons mineurs, op. 39; l'<i>Amitié</i>, étude; 3
+grandes études à mains séparées et réunies; 3 andantes romantiques et 3
+pièces poétiques, op. 18 et 15;<a name="page_132" id="page_132"></a> 3 scherzi, op. 16.&mdash;Op. 26, marche
+funèbre; op. 27, marche triomphale; saltarelle, op. 23.&mdash;Gigue, air de
+ballet, op. 29; bourrée d'Auvergne, <i>Minuetto alla tedesca</i>, op. 32; 4
+impromptus, op. 33; grande sonate, véritable poème de la vie, op. 40; 3
+marches à quatre mains, premier et deuxième concertos di camera:
+concerto-symphonie, &oelig;uvre capitale, où l'artiste résume dans une
+suite de douze numéros caractéristiques ses hautes qualités de style,
+son individualité si énergique et si originale.&mdash;<i>Les Mois</i>, douze
+morceaux poétiques, pièces charmantes, accessibles aux pianistes de
+moyenne force; variations sur un thème de Steibelt; sonatine pour piano
+seul; sonate pour piano et violoncelle, op 47; Souvenirs des concerts du
+Conservatoire, partitions réduites pour piano seul; Souvenirs de musique
+de chambre; concerto de Beethoven et concerto de Mozart, piano seul avec
+cadences; grand nombre de pièces d'orgue pour piano à pédalier.</p>
+
+<p>Ce résumé succinct donne un aperçu de l'importance des compositions qui
+font classer Alkan parmi les maîtres éminents de l'école moderne. Il a
+également obtenu, à l'époque de sa jeunesse et pendant la période de
+maturité, de grands succès d'exécution, tout en se tenant à l'écart du
+public proprement dit. Ses admirateurs appartiennent à la classe
+privilégiée des artistes et des amateurs qui ne se laissent pas éblouir
+par les effets ordinaires aux virtuoses de concert. Malgré ses
+soixante-quatre ans, le grand artiste a gardé un jeu magistral; ennemi
+déclaré du mauvais<a name="page_133" id="page_133"></a> goût, son toucher ferme, précis, mesuré, a
+l'autorité et l'austérité qui conviennent à sa nature puritaine et
+convaincue; il fuit soigneusement les formules bruyantes, mais sait se
+plier avec un art infini aux nuances si différentes de style des
+compositeurs qu'il interprète; résultat exceptionnel qui prouve une
+étude approfondie et perpétuelle des qualités de chaque maître. Couperin
+et Rameau ne peuvent être interprétés dans leur grâce naïve comme Field
+et Chopin dans leur poésie tendre et fiévreuse; la bravoure de Scarlatti
+et de Clementi n'est pas celle de Moschelès et de Weber. Mozart, Hummel,
+Beethoven, Mendelssohn ont des qualités très distinctes, qu'un grand
+maître dans l'art de dire peut seul posséder et traduire.</p>
+
+<p>Rigoureux observateur de la mesure métronomique, Alkan ne fait jamais
+souffrir par les altérations fréquentes de mouvement si fort en usage
+dans l'école contemporaine. Il se sert du pédalier avec une bravoure
+transcendante que reconnaissent et admirent ses émules, maîtres aussi
+dans ce genre, Saint-Saëns, Widor, Fissot, Guilmant, Delaborde,
+organistes et pianistes célèbres; tous ont suivi l'exemple de leur
+vaillant doyen et mis en honneur les pièces de Bach, d'Hændel, de
+Mendelssohn, où le pédalier prend une part active au dialogue musical et
+complète les harmonies du piano et de l'orgue.</p>
+
+<p>Nous ne tracerons pas le portrait de Valentin Alkan vu de dos, comme
+certains photographes nous l'ont présenté. Son intelligente et
+originale<a name="page_134" id="page_134"></a> physionomie mérite d'être regardée de profil ou de face. La
+tête est forte; le front développé est celui d'un penseur; la bouche est
+grande et souriante, le nez régulier; les années ont blanchi la barbe et
+la chevelure, sillonné les traits de quelques rides et souligné
+l'ensemble. Le regard est fin, un peu narquois. Alkan a maintenant
+soixante-quatre ans; sa démarche penchée, sa mise puritaine lui donnent
+l'aspect d'un ministre anglican ou d'un rabbin,&mdash;dont il a la science.</p>
+
+<p>Homme d'étude, esprit cultivé, travailleur infatigable, Alkan est une
+des plus hautes intelligences et un des esprits les plus universels du
+groupe d'artistes éminents qui tiennent la tête de l'école française du
+piano. Nous sommes d'autant plus heureux de rendre publiquement cet
+hommage à notre illustre confrère, qu'à un moment de notre carrière, en
+1848, un malentendu regrettable, dû à l'ardeur de la lutte pour la
+vacance de la classe de Zimmermann, nous a séparés, sans toutefois
+altérer notre mutuelle estime et sans diminuer chez moi l'admiration
+sincère pour l'artiste, la vive sympathie pour le chercheur laborieux et
+le producteur puissant.<a name="page_135" id="page_135"></a></p>
+
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII<br /><br />
+CRAMER</h2>
+
+<p>Jean-Baptiste Cramer, encore un nom illustre qui surgit d'une forte et
+vaillante génération d'artistes, démentant cet axiome banal que, dans le
+monde des arts, les fils héritent rarement des qualités paternelles. Le
+grand-père, et particulièrement le père du célèbre pianiste, ont été
+musiciens distingués. La généalogie des Cramer mentionne comme chef de
+cette famille Jacques Cramer, né à Sachau, en Silésie, l'année 1705. Il
+fut attaché comme flûtiste et timbalier à la musique de l'électeur
+palatin. Son fils Guillaume, né à Mannheim en 1745, devint un violoniste
+de premier ordre; enfant prodige, ce précoce virtuose, âgé de sept ans,
+émerveillait, par l'exécution magistrale d'un concerto, son protecteur,
+l'électeur palatin. Formé à l'école de maîtres habiles, il acquit tout
+jeune un talent de grand style très apprécié des connaisseurs, disent
+ses biographes, et il fut attaché à la musique particulière du souverain
+jusqu'en 1772. Mais, dans un voyage fait à Londres à cette époque, ses
+succès de virtuose eurent un tel retentissement que le roi,<a name="page_136" id="page_136"></a> pour
+décider le grand artiste à se fixer en Angleterre, le nomma chef
+d'orchestre de l'Opéra avec des appointements considérables. Guillaume
+Cramer a publié sept concertos pour violon, six duos pour deux violons,
+six trios pour deux violons et basse. Musicien de haute valeur, il eut
+le bonheur d'avoir un fils digne de lui.</p>
+
+<p>Jean-Baptiste Cramer, le célèbre pianiste, est né à Mannheim le 24
+février 1771. Conduit tout jeune à Londres, le jeune Cramer étudia
+d'abord le violon; mais son goût prononcé, sa vocation bien apparente
+pour le clavecin et le piano, décidèrent son père à ne pas faire
+violence au désir fermement exprimé par l'enfant; son éducation fut
+confiée aux soins de Benser, de Schr&oelig;ter, enfin de Clementi. Cramer
+ne fut qu'un an l'élève de ce dernier maître; mais ses conseils, ses
+exemples, ses principes invariables portèrent fruit, et nul disciple de
+Clementi n'a gardé plus profondément l'empreinte de son école et de son
+style. Un peu plus tard, en 1785, Cramer étudia la théorie de la
+musique, l'harmonie et la composition avec Charles-Frédéric Abel.</p>
+
+<p>La passion des voyages et le désir d'affirmer sa valeur de virtuose, lui
+firent visiter toutes les grandes villes du continent. Son exécution si
+correcte, si pure, excita partout l'admiration des musiciens de goût,
+qui apprécièrent son style simple et noble, sa belle manière de faire
+chanter le piano. De retour en Angleterre, il écrivit de nombreuses
+compositions, sonates, concertos, rondos, marches, airs variés,
+fantaisies, nocturnes,<a name="page_137" id="page_137"></a> bagatelles, valses, et aussi des duos à quatre
+mains, d'autres pour piano et harpe, un quintette et un quatuor pour
+piano et instruments à cordes. L'&oelig;uvre de Cramer comprend 105
+sonates, dont beaucoup ont une grande valeur de style, un réel mérite de
+facture. Quelques années plus tard, Cramer fit encore un voyage en
+Allemagne et en Italie, puis il revint à Londres, sa patrie d'adoption.</p>
+
+<p>Nature très laborieuse, Cramer partageait son temps entre le professorat
+et la composition; mais ce n'est pas seulement dans les formules
+scolastiques, marches d'harmonie, divertissements, fugues, traits de
+mécanisme, etc., ni par l'ensemble parfait des deux mains,
+l'indépendance et l'égalité des doigts, que J.-B. Cramer s'est montré
+disciple fidèle de Clementi; on retrouve aussi les grands principes de
+ce maître dans l'ornementation simple et sobre, dans le contour
+mélodique et vocal des phrases chantantes: enfin, l'analogie du style et
+des procédés nous apparaît d'une manière si frappante que tout en
+admirant la forte individualité de Cramer, nous saluons en lui le fils
+aîné de Clementi, le représentant direct, le continuateur le plus
+autorisé de son école.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement au point de vue de la virtuosité qu'il faut
+reconnaître cette filiation incontestable; on la retrouve encore, et
+très prononcée, dans toutes les compositions de Cramer, et
+particulièrement dans ses recueils d'études si justement célèbres que
+nous estimons à l'égal du <i>Gradus ad Parnassum</i>. Cette affinité nous
+paraît<a name="page_138" id="page_138"></a> plus sensible, plus appréciable chez Cramer que chez John Field,
+qui fut pourtant l'élève de prédilection de Clementi. Les formules
+diatoniques par mouvement semblable aux deux mains, les traits légers et
+brillants parcourant progressivement le clavier en larges périodes de
+<i>crescendo</i> et de <i>diminuendo</i>, se trouvent toujours, sous des formes
+variées, dans les compositions du maître et de son illustre disciple;
+tous deux ont également puisé aux sources pures de l'art et pris pour
+modèles les grands clavecinistes S. et E. Bach, Hændel et Scarlatti.</p>
+
+<p>Les leçons de Cramer étaient très recherchées, et l'aristocratie
+anglaise avait en haute estime le digne émule de Clementi. Mon vieil
+ami, Georges Onslow, le célèbre symphoniste, a été un de ses disciples
+favoris. Pour revenir au compositeur, les &oelig;uvres de Cramer n'ont pas
+toutes une égale valeur; l'intérêt et le style ne s'y maintiennent pas
+au même niveau: il y a même, on doit le reconnaître, bon nombre
+d'arrangements écrits à la hâte et peu dignes de la juste renommée de ce
+maître célèbre. Les &oelig;uvres dernières manquent d'inspiration; et l'on
+ne reconnaît plus l'écrivain au style châtié et sévère. La plupart des
+sonates et concertos de Cramer n'existent guère que dans les
+bibliothèques; les planches ont été fondues et les pianistes modernes ne
+connaissent que par ouï-dire la grande généralité de son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Ajoutons encore que, malgré leur mérite très réel et leur incontestable
+valeur musicale, les compositions de Cramer ont vieilli et sont bien<a name="page_139" id="page_139"></a>
+plus démodées que celles de Clementi et de Dussek. Suivant le terme
+consacré, elles ont un air «poncif» qui les fait négliger malgré tout
+l'intérêt qu'elles commandent. Citons pourtant, parmi les &oelig;uvres
+restées au répertoire courant de l'enseignement scolastique, les 7
+concertos pour piano et orchestre. On ne peut refuser à ces morceaux
+d'excellente facture un style noble, une harmonie distinguée et une
+grande variété dans la contexture des traits, brillants, bien sous la
+main. Les trois duos à quatre mains méritent d'être connus et étudiés
+(op. 24, 34 et 50); de même pour les nocturnes (op. 32 et 54), et les
+sonates (op. 8, 49 et 58). Nous l'avons déjà dit: Cramer a écrit 105
+sonates, et, comme travail de lecture, nous ne connaissons rien de
+meilleur, grâce à l'intérêt soutenu et concertant des deux mains. Citons
+encore un quintette et un quatuor pour piano et instruments à cordes
+(op. 61 et 28), et trois trios.</p>
+
+<p>Cramer, ainsi que Clementi, a voulu élever un véritable monument à l'art
+musical en écrivant ses belles études, notamment les deux premiers
+livres, 16 études faisant suite aux deux premiers recueils, et aussi les
+caprices dédiés à M<sup>me</sup> de Montgeroult sous ce titre <i>Dulce et utile</i>.
+Dans ces admirables petites pièces de deux ou quatre pages au plus, la
+phrase musicale serrée, correcte, dégagée de tout ornement parasite,
+condensée dans un cadre étroit, d'une harmonie pure, souvent ingénieuse
+et riche, offre les formules de mécanisme les plus utiles, pour obtenir
+l'indépendance et l'égalité des doigts, ainsi que des exemples de<a name="page_140" id="page_140"></a> goût
+et de style que nul pianiste désireux d'acquérir un réel talent ne doit
+négliger.</p>
+
+<p>L'immense popularité de ces recueils d'études prouve victorieusement que
+presque toujours un succès durable récompense l'artiste qui sait trouver
+des formes harmonieuses pour exprimer d'utiles pensées. Chaque type
+d'étude, d'un dessin bien arrêté, d'un intérêt tout spécial, est traité
+avec une rare liberté d'allure et une concision qui n'exclut pas un
+développement bien équilibré; les deux mains prennent toujours un égal
+intérêt au discours musical, et l'idée première, modulée avec art,
+reparaît persistante pour offrir à l'attention des élèves, soit une
+difficulté de mécanisme, soit un tour de phrase mélodique présenté avec
+une grâce toute particulière.</p>
+
+<p>Cramer excellait dans l'interprétation des andantes, et nul virtuose ne
+disait avec plus de perfection et de charme, les adagios de Mozart. Son
+exécution se distinguait par une égalité merveilleuse, une indépendance
+parfaite des doigts aux deux mains. Sa manière de phraser et de faire
+chanter le piano était un modèle d'expression et de naturel.</p>
+
+<p>Vers 1832, Cramer a quitté l'Angleterre pour venir habiter Paris; puis
+il s'est établi à Boulogne-sur-Mer pendant plusieurs années. Il vivait
+retiré, en dehors du mouvement musical, ne recevant que quelques
+intimes, Boëly, Kalkbrenner, Pleyel. Si pourtant un jeune musicien,
+curieux de connaître le vénérable «patriarche» du piano s'aventurait
+dans son modeste intérieur et lui demandait<a name="page_141" id="page_141"></a> des avis, il prenait
+plaisir à énumérer les qualités de bravoure, de sonorité, des exécutants
+modernes, vantant leur puissance, leur brio, leur souplesse, leur
+habileté de prestidigitation; puis il ajoutait avec une bonhomie
+ironique: «Cette musique est trop forte pour mes pauvres oreilles, trop
+forte pour mes doigts séniles.» Combien peu cependant, parmi les
+virtuoses contemporains, seraient capables de dire avec la perfection
+voulue les Études de Clementi et de Cramer, sans remonter aux fugues de
+Bach et de Hændel!</p>
+
+<p>Au demeurant Cramer, qui excellait à nuancer le son du piano, avait une
+répulsion très-naturelle pour l'école bruyante et tapageuse. Froid et
+réservé dans ses jugements, il se contentait de dire quand on
+l'obligeait à donner son avis sur le talent et la virtuosité des
+pianistes à la mode: «MM. X. Y. Z. sont très forts, leur exécution est
+éblouissante, ils me stupéfient par leur audacieuse bravoure; mais j'ai
+la faiblesse de préférer les sonorités moins éclatantes, et je n'ai pas
+de goût pour les sauts périlleux, pour la haute gymnastique musicale; je
+préfère le terre à terre de mon clavier.»</p>
+
+<p>Nous partageons absolument cette théorie d'un grand maître; la
+virtuosité transcendante est un moyen indispensable, mais non le but à
+viser; la loi véritable est de charmer, d'émouvoir, de captiver; la
+difficulté a sa raison d'être, mais elle doit garder sa place secondaire
+et ne pas occuper le premier plan pour exciter l'étonnement&mdash;ou
+l'appréhension.</p>
+
+<p>La physionomie de J.-B. Cramer était d'un aspect<a name="page_142" id="page_142"></a> froid et sévère.
+L'ovale allongé de la figure, les traits réguliers, le regard ferme et
+assuré faisaient de l'ensemble un type fort distingué en harmonie avec
+sa tenue irréprochable, ses allures éminemment correctes, l'attitude
+méthodique et un peu compassée du véritable gentleman. Cramer, après un
+séjour de quelques années à Paris et à Boulogne-sur-Mer, retourna dans
+sa chère Angleterre, son pays d'adoption, qu'il aimait avec la foi
+profonde, l'ardent enthousiasme d'un patriote; c'est là qu'il mourut,
+aux environs de Londres, à l'âge de 87 ans, ayant conservé, comme
+Clementi, dans sa verte vieillesse, toutes ses facultés et ses belles
+qualités d'exécution.<a name="page_143" id="page_143"></a></p>
+
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV<br /><br />
+GOTTSCHALK</h2>
+
+<p>Les sources de l'art ont des points de départ très divers, des origines
+souvent mystérieuses et cachées, mais c'est le plus souvent dans les
+profondeurs de l'âme que se trouve le foyer vivifiant; c'est là que
+l'inspiration, l'impressionnabilité, l'imagination puisent leur éclat et
+prennent leur force d'expansion. Les compositeurs qui nous ont précédés
+et ont posé les premières assises de l'école moderne ont peu connu ou
+négligé le côté pittoresque, descriptif, imagé, si fort en vogue de nos
+jours; le caractère et la force de leur style consistaient surtout dans
+la bonne exposition, l'enchaînement et le développement parfait des
+idées: ils n'avaient aucune prétention à l'art de peindre, et se
+contentaient d'écrire purement, dans une langue musicale et châtiée.</p>
+
+<p>C'était l'école des logiciens. Mais actuellement l'art musical, comme la
+littérature et la peinture, a trouvé des voies nouvelles et contient des
+sectes différentes: écoles idéaliste, naturaliste, impressionaliste.
+Nous avons aussi nos représentants de l'orientalisme, Félicien David,
+Reyer et Bizet, dont<a name="page_144" id="page_144"></a> les noms répondent si bien à ceux de Decamps,
+Marilhat et Fromentin; nos néo-grecs, comme Gounod, Victor Massé et
+Duprato, qui nous rappellent Hamon, Gérôme et toute l'école archaïque.
+Dans le domaine des pianistes compositeurs, il a surgi une foule de
+paysagistes proprement dits, peintres de genre, sentimentalistes ou
+amateurs du pittoresque. Mendelssohn, Liszt, Chopin, Stephen Heller,
+Prudent, Rosenhain, Wolff, Delioux, Schuloff, etc., ont composé de
+nombreuses pièces caractéristiques, véritables bijoux du genre
+descriptif. Poètes musiciens, amoureux de la nature, ils ont chanté la
+patrie absente ou le pays perdu en traduisant dans la langue des sons
+les m&oelig;urs, le caractère, le tempérament des différentes nationalités.</p>
+
+<p>Gottschalk mérite une place à part dans cette école par son
+individualité, sa distinction, l'originalité de ses compositions et sa
+virtuosité exceptionnelle. Louis Moreau Gottschalk naquit le 8 mai 1829
+à la Nouvelle-Orléans. Notre ami L. Escudier dans son livre des
+«virtuoses célèbres», rectifie l'erreur de Fétis faisant naître le
+célèbre artiste en 1828, et consacre à son pianiste de prédilection des
+pages pleines d'intérêt et riches de détail, dont l'émotion fait honneur
+à l'artiste enlevé si prématurément, nature sympathique, imagination de
+poète, c&oelig;ur sincère et dévoué. Sans avoir été le disciple de Chopin
+ni de Liszt, Gottschalk participait beaucoup de ces maîtres illustres
+par son tempérament fin, délicat, rêveur; entouré comme Chopin, dès son
+enfance, d'affections généreuses<a name="page_145" id="page_145"></a> et de soins tendres, né et grandi dans
+un milieu aristocratique, son instruction et son éducation furent très
+soignées. Je n'ai pas à raconter les épisodes attachants et romanesques
+qui amenèrent à la Nouvelle-Orléans les grands parents de Gottschalk,
+dont les aïeuls maternels étaient le comte et la comtesse de Bruslé, de
+Saint-Domingue. Louis Moreau Gottschalk eut pour père sir Édouard
+Gottschalk, un jeune touriste anglais docteur ès sciences de
+l'université de Cambridge conduit à la Louisiane par le goût des voyages
+et fixé dans ce pays après son mariage avec la jeune comtesse de Bruslé.
+Il y eut plusieurs enfants de cette union, frères et s&oelig;urs de Louis
+Gottschalk, tous heureusement doués.</p>
+
+<p>La famille de Gottschalk habitait une campagne isolée, au bord du lac
+Pontchartrain. Les premières impressions de jeunesse ont dû exercer une
+grande influence sur l'imagination romanesque du futur compositeur. Les
+bruits mystérieux de la forêt, les harmonies vagues, la poésie d'une
+nature sauvage, formèrent le goût et l'esprit de l'artiste et lui
+donnèrent une empreinte décisive. Les chants indiens et créoles, les
+chansons nègres aux rythmes si originaux, les mélodies locales si
+charmantes et si naïves meublèrent la mémoire du musicien, et plus tard
+tous ces matériaux se fondirent dans son cerveau pour produire un
+nouveau métal.</p>
+
+<p>En 1841, Gottschalk vint à Paris perfectionner son éducation musicale
+d'enfant prodige. Charles Hallé et Camille Stamaty, plus
+particulièrement, furent ses professeurs. En 1844, il donna son<a name="page_146" id="page_146"></a> premier
+concert chez Pleyel, qui le prit en grande affection. Chopin également
+témoigna sa vive sympathie au jeune artiste; il se plaisait à
+reconnaître dans cette délicate nature une organisation tendre et
+sensible, s&oelig;ur de la sienne. Après avoir pris les leçons d'harmonie
+de Maldent, Gottschalk commença à composer et écrivit ses ballades:
+<i>Ossian</i>, <i>la Bamboula</i>, <i>le Bananier</i>, <i>la Savane</i>, <i>la Danse
+ossianique</i>, <i>le Mancenillier</i>, etc., &oelig;uvres publiées en 1848 et
+1849, encore à l'état d'esquisse et de première ébauche.</p>
+
+<p>C'est en 1848 que j'ai connu Gottschalk. Camille Pleyel me l'avait
+signalé comme un virtuose de grand avenir, et sa première audition me
+prouva que ces éloges n'avaient rien d'exagéré. Sa nature distinguée et
+modeste le rendait tout d'abord sympathique; son exécution expressive,
+ses sonorités à la Chopin achevaient de séduire. Sa réputation
+commençait, et elle allait grandir rapidement, ses premières &oelig;uvres;
+gravées chez Escudier, obtenaient un succès immédiat.</p>
+
+<p>Il était impossible de méconnaître une individualité très accusée dans
+ces compositions, où le charme de l'idée, l'élégance des harmonies se
+marient à des rythmes d'une allure toute particulière, d'une persistance
+opiniâtre; ces langoureuses mélodies créoles, ces danses nègres d'une
+mesure cadencée donnaient aux compositions de Gottschalk un goût de
+terroir, un parfum spécial, un accent de couleur locale d'une
+authenticité incontestable.</p>
+
+<p>En 1849, Gottschalk fit un voyage en Savoie et<a name="page_147" id="page_147"></a> en Suisse; il fut
+présenté à la grande-duchesse de Russie, qui l'accueillit avec la grâce
+et la bienveillance habituelles à la haute aristocratie russe.
+Gottschalk, très apprécié, fit acte de charité en donnant à Yverdun un
+concert de bienfaisance. De 1850 à 1851, il se fit entendre à Paris dans
+de nombreuses réunions. Sa virtuosité brillante, expressive rappelait
+les qualités de Chopin; et Camille Pleyel, si bon juge, assurait
+hautement retrouver dans son jeune ami les exquises délicatesses du
+poète du piano. A cette époque, Gottschalk me fit la gracieuseté de me
+dédier sa belle transcription de <i>la Chasse du jeune Henri</i>, qu'il
+jouait souvent à deux pianos avec mon élève et ami, Joseph Wieniawski.
+Sa fantaisie sur le <i>God save the Queen</i> appartient à la même date.</p>
+
+<p>Appelé en Espagne sur le désir exprimé par la reine, Gottschalk donna, à
+Bordeaux et à Bayonne, plusieurs concerts, prélude brillant des ovations
+triomphales qui l'attendaient dans toutes les grandes villes de la
+péninsule et particulièrement à Madrid. Le célèbre virtuose excita un
+enthousiasme extraordinaire. Complimenté par les municipalités, présenté
+aux plus illustres personnages de la cour, accueilli à l'Escurial avec
+le même fanatisme d'admiration, fêté, acclamé, décoré, Gottschalk eut
+même le singulier honneur de passer une revue. Ce fut un
+<i>pronunciamento</i> d'enthousiasme; mais Gottschalk, rappelé en Amérique à
+la demande expresse de son père, dut quitter l'Espagne, non sans
+emporter une couronne d'or offerte par les dilettantes de Madrid, avec
+cette inscription: «A<a name="page_148" id="page_148"></a> Gottschalk, poète espagnol». Si on en croit la
+légende, il aurait aussi emporté le c&oelig;ur d'une infante, et cette
+aventure romanesque, cessant d'être un mystère, aurait décidé le
+gouvernement espagnol à prier Gottschalk de quitter Madrid.</p>
+
+<p>Gottschalk traversa rapidement le Portugal et s'embarqua pour
+l'Amérique, qu'il parcourut en tous sens. Il fut non seulement prophète
+dans son pays, en dépit du proverbe, mais encore accueilli avec une
+fureur d'enthousiasme national, applaudi à l'égal de Liszt, de Henri
+Herz, de Thalberg, et sa réputation devint universelle. Au bout de
+quelque temps, il avait fait la conquête du nouveau monde. A New-York et
+à la Nouvelle-Orléans, son arrivée fut saluée par des vivats fanatiques;
+conduit par la foule à son hôtel, harangué par les magistrats, il eut un
+véritable triomphe. Quant aux recettes des concerts, elles atteignaient
+des chiffres inusités, et les belles Américaines y ajoutaient des
+boutons en diamants, comme souvenir personnel offert à leur cher
+compatriote.</p>
+
+<p>Gottschalk, en quittant l'Espagne, avait emporté les recommandations
+toutes particulières de la reine pour le gouverneur de Cuba. Cette
+protection jointe à sa grande réputation artistique, lui valut à la
+Havane la réception la plus chaleureuse; il devint en quelques jours
+l'idole du pays. Aussi, malgré ses habitudes nomades, fit-il un long
+séjour dans cette île enchantée, où il revenait près d'amis dévoués se
+retremper dans une existence faite d'affection, qui convenait
+merveilleusement à sa nature aimante. J'ai connu plusieurs notables de<a name="page_149" id="page_149"></a>
+Havane, honorés de l'amitié de Gottschalk, et tous, comme son intime
+Espardero, avaient conçu pour lui un attachement profond et une
+admiration sans bornes.</p>
+
+<p>Gottschalk revint à New-York en 1853 et y donna une nombreuse série de
+concerts aussi brillants et aussi recherchés. Nous n'avons pas à le
+suivre dans ses pérégrinations à travers l'Amérique du Nord et du Sud,
+au Chili, à Lima, à Saint-Thomas, à la Trinidad, à Port-au-Prince, à
+Porto-Rico. Le célèbre impresario Strakosch et la Patti, alors âgée de
+quatorze ans, organisèrent avec lui un voyage artistique à travers le
+continent entier. Ce voyage, commencé en 1860, dura trois ans; mais
+cette série de fatigues et de triomphes, de travaux et de plaisirs, de
+brusques et continuelles émotions devait briser le plus fort
+tempérament. Gottschalk ne tarda pas à y succomber.</p>
+
+<p>Nature élégante, distinguée, tout à fait aristocratique, Gottschalk,
+jeune, avait une grande analogie avec Chopin: traits fins et réguliers,
+ovale allongé de la figure, regard doux, rêveur, cachet de mélancolie.
+Le moral répondait également à cette ressemblance physique:
+impressionnabilité extrême, presque maladive, nature de sensitive,
+organisation d'élite. Gottschalk avait reçu une excellente éducation,
+parlait plusieurs langues et avait fortifié ses premières connaissances
+par des études sérieuses faites avec conscience. Tout en s'élevant et en
+agrandissant le cadre de ses inspirations, il avait conservé une
+individualité très prononcée, et malgré son affinité<a name="page_150" id="page_150"></a> avec Chopin, il
+puisait à des sources très différentes. Aussi ne voyons-nous pas en lui
+un pâle imitateur d'un style inimitable, mais un tempérament original,
+participant d'un maître admiré sans tendre à le continuer.</p>
+
+<p>Certains détails, certains contours mélodiques, certaines ondulations
+sonores pourraient faire songer à Chopin, pourtant l'ensemble garde une
+couleur toute particulière. Inspirées par d'autres sentiments, produites
+sous un autre ciel, les compositions de Gottschalk ont un éclat, un
+brio, une allure déterminée, à la fois individuelle et locale. Les
+harmonies de Gottschalk, d'une élégance exquise, offrent rarement la
+recherche précieuse de Chopin, dont le tissu serré, d'une trame très
+forte, arrive parfois jusqu'aux limites extrêmes du possible.</p>
+
+<p>Avec les années, la physionomie de Gottschalk s'était virilisée. Son
+teint bistré, ses fortes moustaches, sa façon de porter la tête lui
+donnaient un air martial. Il possédait un esprit fin et charmant et
+cette distinction native bien préférable à tous les faux vernis
+d'éducation. Sa conversation attrayante avait du relief; ses lettres,
+sérieusement pensées, affirmaient un sens droit, une nature réfléchie
+d'observateur habitué à rechercher la raison de chaque chose. Je me
+rappelle avoir lu avec un grand intérêt plusieurs articles de critique
+où il traitait les questions d'esthétique avec un goût parfait et à un
+point de vue très élevé. Il est regrettable que les incessants voyages
+de Gottschalk l'aient éloigné de Paris; c'était son<a name="page_151" id="page_151"></a> véritable milieu,
+celui où il aurait pris tout son développement.</p>
+
+<p>Il avait, du reste, conservé une vive affection pour la France et
+parlait sans cesse d'y revenir; mais la mort devait l'en empêcher. Il
+succombait brusquement, au Brésil, le lendemain d'un concert, au milieu
+de nouvelles ovations, sur le point de «refaire» une grande fortune, car
+la première avait été singulièrement amoindrie par sa grande générosité
+et une mauvaise gestion. Plusieurs de ses amis d'outre-mer m'ont fait
+part des étranges péripéties de cette existence fébrile; les sommes
+considérables gagnées dans les concerts glissaient entre ses doigts sans
+y laisser de trace; et plus d'une fois des amis très dévoués ont dû
+venir en aide au célèbre virtuose pour l'aider à réparer les désastres
+de la malchance. Émule de Liszt dans ses charitables folies comme dans
+ses triomphes rapides, il a été toute sa vie aussi prodigue de sa
+fortune que de sa santé.</p>
+
+<p>Cette existence ardente, faite d'agitations et d'activité dévorante,
+absorba vite toutes les forces de la jeunesse; Gottschalk fut atteint de
+la fièvre jaune, et ce terrible mal acheva l'&oelig;uvre de destruction. Ce
+fut au Brésil, à Rio-de-Janeiro, qu'il subit la première atteinte du
+fléau. Il voulut lutter, donna coup sur coup concerts et festivals,
+surexcité par les ovations de ses admirateurs. Le 24 novembre, il eut un
+immense succès; le 26 il tenta, quoique à bout de forces, de donner une
+seconde audition et se rendit au Grand-Théâtre; mais à peine eut-il
+commencé sa belle élégie,<a name="page_152" id="page_152"></a> <i>Morte!</i> qu'il tomba évanoui. Trois semaines
+plus tard, il mourait en pleine connaissance, comptant lui-même les
+heures qui le séparaient de l'éternité. La population de Rio-de-Janeiro
+et les sociétés musicales lui firent d'imposantes funérailles au milieu
+d'un deuil universel.</p>
+
+<p>Le nom de Gottschalk vivra toujours dans le souvenir de ses amis. Son
+&oelig;uvre de compositeur le rapproche de Chopin; comme virtuose il peut
+prendre place entre Liszt et Thalberg; il obtenait du piano des effets
+tout particuliers de sonorité; son jeu, tour à tour nerveux et d'une
+délicatesse extrême, étonnait et charmait; il se servait des pédales
+avec une grande habileté, un tact parfait, mais à notre avis il usait
+peut-être trop souvent de la pédale <i>una corda</i>. Les critiques minutieux
+lui reprochaient d'écrire ses fines broderies, ses délicates arabesques
+dans les octaves suraiguës du piano. L'observation est juste, mais il
+faut remarquer que beaucoup des compositions de Gottschalk se prêtaient,
+par le rythme et la nature des idées, à ces effets de sonorité stridente
+qui scintillent dans la gamme harmonique des sons comme un jet de
+lumière électrique.</p>
+
+<p>D'une activité fiévreuse, ardent à écrire comme sous le pressentiment
+d'une mort prématurée, Gottschalk a publié en quelques années un nombre
+relativement considérable d'&oelig;uvres originales, ingénieuses,
+délicatement ciselées et d'un fini de travail qui affirme la rare
+conscience de l'artiste. Malgré l'engouement universel de la jeune école
+pour la puissante sonorité et les procédés de Thalberg,<a name="page_153" id="page_153"></a> Gottschalk a
+fort peu sacrifié au parti pris des arpèges, qui pendant longtemps
+étaient devenus une véritable manie, au point de fatiguer l'inventeur
+lui-même. Gottschalk a su échapper à cette fièvre d'imitation et
+conserver à ses compositions cette saveur toute spéciale de rêverie
+poétique, caractère individuel éminemment original. Ses grandes
+fantaisies sur <i>Jérusalem</i>, le <i>God save the queen</i> et le <i>Trovatore</i>
+accusent peut-être un peu l'influence de Thalberg, mais c'est une
+exception; Gottschalk ne relève le plus souvent que de son inspiration
+naturelle, de souvenirs et d'impressions locales restées stériles avant
+lui, suaves mélodies, rythmes nouveaux, bruissements harmonieux, tout un
+monde musical fécondé par l'artiste.</p>
+
+<p>La <i>Bamboula</i>, le <i>Banjo</i>, <i>Colombia</i>, la <i>Gallina</i> ont le caractère
+d'airs nationaux; mais Gottschalk est poète plus large et plus complet
+dans ses nocturnes élégies. <i>Ossian</i>, <i>Reflets du temps passé</i>,
+<i>Dernière espérance</i>, <i>Ricordati</i>, <i>Sospiro</i>, berceuse. La note tendre,
+émue, passionnée, vibre délicatement dans des chastes poèmes du c&oelig;ur,
+où s'épanche l'âme de l'artiste. <i>Chant élégiaque</i>, <i>Murmures éoliens</i>,
+<i>Chute des feuilles mortes</i>, <i>l'Extase</i>, <i>Dernier amour</i>, toutes ces
+pièces ont un charme infini, un grand cachet d'individualité. Gottschalk
+a encore excellé dans les caprices et airs de danse où il est peut-être
+plus absolument lui. La liberté d'allure et de rythme, l'inspiration
+franche, exempte de tout parti pris, font de ces morceaux de salon et de
+concert de vrais bijoux, finement ciselés, chatoyant comme des pierres
+précieuses aux facettes savamment<a name="page_154" id="page_154"></a> éclairées. Citons encore de souvenir
+<i>l'Étincelle</i>, <i>les Follets</i>, <i>la Naïade</i>, <i>Danza</i>, <i>la Colombe</i>,
+<i>Printemps d'amour</i>, <i>Pasquinade</i>, <i>les Yeux créoles</i>; voilà de
+délicieuses &oelig;uvres de piano où l'effet n'est jamais cherché, mais
+toujours trouvé d'inspiration, où le compositeur a répandu à profusion
+son imagination et sa verve de jeunesse. Nous aimons aussi beaucoup les
+caprices sur la <i>Jota aragonesa</i>, <i>Bergère et Cavalier</i>, la <i>Gitanilla</i>,
+<i>Polonia</i>, <i>Charme du foyer</i>, <i>Tremolo</i>, <i>Fantôme de bonheur</i>, radieuses
+&oelig;uvres mélodiques, originales, aux harmonies distinguées, aux traits
+ingénieux et brillants.</p>
+
+<p>Ajoutons à cette rapide nomenclature, la grande marche de nuit,
+<i>l'Apothéose</i>, marche solennelle <i>Marche des Gibaros</i>, <i>l'Union</i>, grande
+marche, <i>Cri de délivrance</i>, caprice héroïque, le grand scherzo op. 57,
+toutes compositions de valeur qui affirment la fertilité d'imagination
+et la souplesse de talent du compositeur.</p>
+
+<p>On voit que rien ne manque dans l'&oelig;uvre de Gottschalk, ni la variété
+des sujets traités, ni l'originalité du style. Il mérite donc, comme
+compositeur et comme virtuose, une place tout à côté de celles des
+grands maîtres de l'art moderne; son individualité si tranchée a laissé
+de durables souvenirs dans la mémoire de ses contemporains, tous ceux
+qui ont apprécié Gottschalk ont gardé pour lui comme un culte de
+tendresse affectueuse; il m'est doux à moi qui fut un de ses vieux amis,
+de lui consacrer ce dernier souvenir d'une sympathique admiration.<a name="page_155" id="page_155"></a></p>
+
+<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV<br /><br />
+STEIBELT</h2>
+
+<p>Nous avons longtemps hésité avant d'inscrire Steibelt parmi les maîtres
+célèbres qui ont illustré l'école du piano. Une réaction s'est produite
+contre ce nom applaudi par nos pères, il y a soixante-dix ans; on le
+classe aujourd'hui à un rang très secondaire. Il n'en reste pas moins
+«génial» par certains côtés, et c'est une autre considération qui nous a
+tout d'abord retenus. Si l'artiste a été grand quoique incomplet et
+inégal, l'homme privé offre une physionomie étrange, un mélange
+antipathique de facultés puissantes et de taches morales. Il y a
+cependant un enseignement utile, comme il y a une tristesse inévitable,
+dans cette biographie dont nous n'avons pas la prétention de tirer un
+portrait aimable.</p>
+
+<p>Daniel Steibelt, fils d'un facteur de clavecins et de pianos, naquit à
+Berlin en 1764. Telle est du moins l'opinion personnelle de Fétis, en
+contradiction avec une autre date qui serait 1755. Nous nous rangeons à
+son avis que corroborent Méreaux et<a name="page_156" id="page_156"></a> Farrenc. Les biographes sont sobres
+de détails sur l'enfance du virtuose; ils mentionnent seulement la
+protection du prince royal de Prusse, Frédéric-Guillaume II, à qui le
+jeune Steibelt fut présenté et qui, charmé de ses heureuses
+dispositions, confia le soin de son éducation musicale au célèbre maître
+Kinberger; mais, élève récalcitrant, nature indisciplinable, Steibelt ne
+profita qu'incomplètement des leçons de ce professeur habile. Enfant et
+jeune homme, il ne voulut relever que de lui, il ne sut jamais se plier
+à un enseignement méthodique. Telle fut la cause première de son
+infériorité relative et de ses inégalités; la plus belle organisation ne
+peut jamais, sans guide, sans conseils, atteindre la perfection
+raisonnée, l'équilibre nécessaire; on reconnaît toujours à d'inévitables
+défectuosités les artistes qui manquent d'école.</p>
+
+<p>On a peu de données sur les premiers succès de Steibelt et ses débuts
+dans la virtuosité; mais cette absence de détails prouve que Steibelt
+n'a pas été forcé d'improviser son talent, qu'il a eu plusieurs années
+devant lui pour se créer un répertoire et trouver les effets nouveaux
+qui devaient le conduire à la popularité. Il a pu éviter la mésaventure
+ordinaire aux petits prodiges exploités par des parents vaniteux et
+âpres au gain. Il commença en 1789, c'est-à-dire à la suite d'une
+préparation suffisante, la série de ses interminables voyages, après
+avoir fait paraître à Munich ses premières sonates pour piano et violon.
+Sobres débuts; la fièvre ardente de la composition ne s'était pas encore
+emparée de l'artiste, plus tard si prodigue d'idées charmantes et<a name="page_157" id="page_157"></a>
+originales. Après avoir donné de nombreux concerts en Saxe et en
+Hanovre, il vint enfin à Paris où il trouva chez l'éditeur Boyer,
+prédécesseur des frères Naderman, un accueil sympathique, des soins
+affectueux, une protection puissante: généreux procédés qu'il reconnut
+mal; l'artiste berlinois vendit, à cet éditeur ami, des &oelig;uvres
+précédemment publiées, à titre de compositions nouvelles. Boyer voulait
+faire un procès, mais Steibelt, pour étouffer l'affaire, lui céda, comme
+compensation, la propriété de ses deux premiers concertos.</p>
+
+<p>Grâce aux nombreuses relations de son éditeur, aux séductions de son
+talent de virtuose, au charme mélodique et à la nouveauté de ses
+compositions, Steibelt fut appelé à se faire entendre aux concerts de la
+cour, où était alors en grande faveur le pianiste Hermann, artiste de
+mérite, au jeu sage et correct, protégé et professeur de
+Marie-Antoinette. Hermann n'avait pas les qualités brillantes, la
+fougueuse passion, l'entrain endiablé de Steibelt; aussi la rivalité
+fut-elle de courte durée entre les deux virtuoses. Steibelt l'emporta
+par sa richesse d'imagination et la puissance des effets nouveaux, le
+<i>tremolo</i>, les <i>notes répétées</i>, qui s'imposèrent au public. Hermann, en
+homme de goût et en galant homme, n'essaya pas de lutter contre le
+courant, mais devint l'ami de son rival: dévouement aussi peu récompensé
+que l'avait été celui de l'éditeur Boyer.</p>
+
+<p>A cette époque, les compositions de Steibelt avaient la même vogue, la
+même popularité que la musique de chambre d'Ignace Pleyel, le
+compositeur<a name="page_158" id="page_158"></a> de prédilection du public et des dilettantes, qui eut pour
+fils aîné Camille Pleyel, le fondateur de la grande manufacture de
+pianos. La sève mélodique qui affluait dans toutes les compositions de
+Steibelt charmait, éblouissait la foule des amateurs, incapables de
+saisir de sang-froid et en connaissance de cause les défectuosités de
+ces morceaux improvisés, où les idées se succédaient, miroitaient comme
+les fantaisies bizarres d'un kaléidoscope. Compositeur et virtuose
+inégal, incorrect, Steibelt s'élevait jusqu'au génie dans ses heures
+d'inspiration, et parfois restait terre à terre se traînant dans les
+bas-fonds de la médiocrité. Aussi ces trop nombreuses intermittences
+laissent-elles un champ très large au petit groupe des critiques de
+goût: ceux-ci s'indignaient du manque de style, du peu de cohésion des
+idées, de la monotonie des effets; ils reprochaient à l'exécutant une
+confusion, une inégalité de doigts et de mains absolument contraire à la
+véritable virtuosité.</p>
+
+<p>Ces critiques de détail n'atteignaient pas la popularité croissante de
+Steibelt. De puissants protecteurs, parmi lesquels il faut mentionner en
+première ligne M. de Ségur, séduits par la riche imagination du
+virtuose, prenaient à tâche de le produire comme compositeur dramatique.
+M. de Ségur lui confia un poème tiré de <i>Roméo et Juliette</i>; cet ouvrage
+écrit pour l'Académie royale de musique, ajourné, refusé, fut enfin
+arrangé par les auteurs pour le théâtre Feydeau. Mélodiste dans la plus
+large acception du mot, Steibelt, malgré l'insuffisance de ses études et
+son manque de<a name="page_159" id="page_159"></a> science, avait une telle abondance d'idées, un sentiment
+de l'expression et des effets scéniques si justes et si vrais que sa
+partition de <i>Roméo et Juliette</i> fut un des plus grands succès de la
+scène française. On y constatait de nombreuses défectuosités, une
+fâcheuse inexpérience de l'art vocal, une orchestration insuffisante,
+mais des mélodies originales, des accents passionnés, une couleur exacte
+et dramatique. Il faut ajouter que M<sup>me</sup> Scio fut admirable dans
+l'interprétation de son rôle, et fanatisa le public par sa belle
+diction.</p>
+
+<p>D'autres succès attendaient Steibelt. Vers cette même époque il eut son
+heure de vogue comme professeur à la mode. Les élégants du Directoire,
+puis la noblesse improvisée du premier Empire, désireuse de se mettre au
+ton de l'ancienne cour, sollicitaient les leçons du célèbre virtuose.
+Mais cet engouement fut de courte durée; le manque d'éducation, les
+excentricités impertinentes, les indélicatesses de Steibelt le forcèrent
+à quitter Paris et à chercher fortune dans une suite de voyages à
+l'étranger. La Hollande, l'Angleterre, Hambourg, Dresde, Berlin, Vienne
+purent l'entendre dans de nombreux concerts. Dans cette dernière ville,
+Steibelt eut l'insigne audace d'entrer en lutte avec Beethoven;
+maladresse bientôt punie. Steibelt n'avait pas craint d'improviser sur
+un thème du maître de médiocres variations avec son inévitable trémolo.
+Le thème était beau, les fantaisies bien inférieures. A quelques jours
+de là, Beethoven prit pour thème la partie basse d'un trio de Steibelt,
+et improvisa des merveilles sur cette pauvreté. Cette<a name="page_160" id="page_160"></a> dure leçon,
+infligée à la fatuité de son prétendu rival, mit fin aux essais de même
+nature provoqués par d'imprudents admirateurs de Steibelt.</p>
+
+<p>Le virtuose berlinois, dont la vie aventureuse, toujours aux prises avec
+les dettes, ne pouvait prendre racine nulle part, vint encore deux fois
+à Paris, en 1800 et 1805, tenter la fortune. Nous devons à sa première
+réapparition l'audition du sublime oratorio de Haydn, <i>la Création</i>,
+dont le poème, traduit en prose par Steibelt, fut versifié par le
+vicomte de Ségur et adapté à la musique par le célèbre pianiste. La
+première audition de ce chef-d'&oelig;uvre eut lieu à l'Opéra le 3 nivôse,
+an IX, date signalée par l'explosion de la machine infernale.</p>
+
+<p>Ce travail de traduction fut assez largement rétribué, mais l'artiste
+nomade dut renoncer aux succès lucratifs des soirées du grand monde. Une
+réputation déplorable, appuyée sur des faits trop certains, lui ferma la
+plupart des salons. Il quitta Paris pour se rendre à Londres avec sa
+jeune femme, une beauté britannique, dont Steibelt voulut faire
+ressortir le charme et les séductions en composant à son intention des
+<i>Bacchanales</i> pour piano et tambour de basque. Les hommages rendus à la
+grâce de la jeune bacchante flattaient beaucoup, paraît-il, l'auteur de
+ces pièces assez médiocres.</p>
+
+<p>Steibelt donna à Londres plusieurs concerts brillants et fructueux, et
+toujours à court d'argent, malgré ses succès, écrivit un grand nombre de
+fantaisies et d'arrangements sans valeur musicale. Il composa aussi la
+musique de deux ballets: <i>la Belle laitière</i> et <i>le Jugement de Pâris</i>.
+L'histoire ne<a name="page_161" id="page_161"></a> dit pas si la belle Madame Steibelt figurait aussi dans
+les <i>tableaux plastiques</i> en s'accompagnant du tambourin.</p>
+
+<p>Steibelt revint à Paris en 1805 et fit exécuter à l'Opéra en 1806, au
+retour de la campagne d'Austerlitz, une plate cantate de circonstance,
+la <i>Fête de Mars</i>; mais, toujours harcelé par ses créanciers, vivant
+d'expédients, il repartit subitement pour se rendre en Russie, vers
+1808. Dans tout le parcours de ce long voyage, il donna de nombreux
+concerts, à Francfort, Leipsick, Varsovie, etc. A son arrivée à
+Saint-Pétersbourg, il obtint de l'empereur de Russie la place de
+directeur de l'opéra français. Boieldieu, aussi galant homme que grand
+artiste, en était alors titulaire, mais il avait la nostalgie du pays
+natal et voulait se rapatrier. Steibelt prit donc son poste, sans y
+apporter la même autorité, ni la même dignité, mais en artiste habile et
+capable encore de belles inspirations. Ce furent les meilleures années
+de sa vie; grâce à un engagement formel et qu'il ne put rompre, son
+existence se trouva assurée de 1808 au 20 septembre 1823, date de sa
+mort. Pendant cette longue période, il fit représenter les opéras de
+<i>Cendrillon</i>, <i>Sargines</i>, <i>Roméo et Juliette</i>, <i>la Princesse de
+Babylone</i> et commença le <i>Jugement de Midas</i>. Il laissait en mourant sa
+famille sans ressources, et l'initiative de bienveillants protecteurs
+dut pourvoir à cette situation désastreuse par une souscription et un
+concert.</p>
+
+<p>On voit le désordre de cette vie: il correspond à l'inégalité des
+résultats donnés par de belles facultés mal dirigées et un génie sans
+culture suffisante.<a name="page_162" id="page_162"></a> L'exécution de Steibelt offrait les qualités
+séduisantes, mais aussi les graves défauts de ses compositions, la
+plupart trop longues, diffuses, véritables improvisations sans plan
+arrêté, où les motifs souvent heureux se succèdent sans ordre logique.
+Ne procédant d'aucune école, ne relevant que de lui-même, de ses
+caprices tantôt originaux, tantôt simplement bizarres, négligeant son
+mécanisme, s'abandonnant à l'inspiration du moment, le jeu de Steibelt
+avait des incorrections inévitables des fantaisistes trop confiants dans
+leur facilité. Fort de sa brillante imagination, sûrs de certains effets
+de pédales, de trémolos, notes répétées et variations qu'il avait mises
+à la mode, Steibelt s'imposait à un public d'un goût encore peu formé,
+mais n'évitait pas la critique des artistes sérieux, ayant des oreilles
+délicates et le sentiment des justes proportions.</p>
+
+<p>Fortifié par l'étude, la réflexion, de saines lectures, retrempant son
+énergie, sa puissance d'expansion aux sources pures de la famille, de la
+morale et du véritable sentiment artistique, Steibelt eût produit des
+&oelig;uvres durables et laissé un nom justement admiré. Le décousu de sa
+vie a compromis, étouffé dans son germe un génie musical d'une grande
+richesse. De l'&oelig;uvre de Steibelt, il ne reste plus dans le courant
+que quelques sonates, un concerto populaire, l'<i>Orage</i>, quelques
+fantaisies et thèmes variés. Opéras et ballets, tout le reste est oublié
+ou connu seulement des bibliographes.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre de piano, très considérable, n'est pas moins délaissée. Non
+seulement le goût musical a<a name="page_163" id="page_163"></a> changé, mais aussi, il faut le reconnaître,
+Steibelt, toujours à bout de ressources, écrivait hâtivement, sans aucun
+souci de sa réputation, quantité d'arrangements, pots-pourris,
+fantaisies variées, bagatelles, bacchanales, musique indigne de l'auteur
+des sonates et des concertos.</p>
+
+<p>La catalogue de Steibelt contient 46 sonates, la plupart ont disparu,
+les planches ayant été détruites; citons parmi les rares survivantes
+<i>l'Amante disperata</i>, <i>la Sonate martiale</i>, op. 23, 37, 41, 64, sept
+concertos pour piano et orchestre; <i>l'Orage</i> et le concerto militaire
+sont les plus connus. On y trouve une grande richesse d'imagination, une
+individualité très prononcée, de la fantaisie et de la passion, mais
+toujours le manque d'ordre et d'enchaînement, attesté par des redites
+fréquentes, des longueurs fastidieuses; toutes faiblesses imputables à
+l'éducation insuffisante du compositeur, qui ignorait l'art de
+développer logiquement une idée et de conclure à propos.</p>
+
+<p>Citons encore deux quintettes, un trio pour piano et instruments à
+cordes, six quatuors pour instruments à cordes, de nombreuses sonates
+pour piano et violon, deux duos pour piano et harpe, trois
+divertissements, sept rondos, et vingt pots-pourris pour piano solo. Ces
+dernières pièces étaient à la musique ancienne ce que sont de nos jours
+les mosaïques, illustrations macédoines sur les airs d'opéra à la mode.
+Ajoutons à cette liste déjà longue, six cahiers de bacchanales pour
+piano et tambour de basque, quarante fantaisies sur des thèmes d'opéra,
+cinquante études, des préludes, des airs variés en<a name="page_164" id="page_164"></a> grand nombre et une
+méthode dont le plan et la rédaction laissent fort à désirer.</p>
+
+<p>Le portrait de Steibelt que nous avons sous les yeux date du Directoire:
+il montre un des «beaux» de l'époque: profil correct, traits fins et
+réguliers, nez droit et effilé, bouche petite, chevelure abondante, un
+type à la Garat encadré dans les larges plis de la cravate de mousseline
+et souligné par les dentelles du jabot. Tel était au physique le
+virtuose compositeur, touchant presque au génie dans ses heures
+d'inspiration, mais gâté par l'absence d'études premières, de travail
+suivi, d'existence réglée, et dont on peut dire qu'il lui a manqué,
+comme homme, le sens pratique de la vie, comme musicien, le sens moral
+du grand art.<a name="page_165" id="page_165"></a></p>
+
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI<br /><br />
+S. THALBERG</h2>
+
+<p>Sigismond Thalberg naquit à Genève, le 7 janvier 1812. Une légende
+autorisée lui prête une origine princière; mais que Thalberg fût ou non
+de souche nobiliaire, c'est un point de détail qui n'a rien à voir avec
+l'admiration due au grand artiste, le respect que son existence
+honorable, son caractère si digne d'estime lui ont mérité de tous. Son
+enfance se passa près de sa mère, femme d'esprit et de haute
+intelligence; quant à l'éducation musicale du jeune virtuose, plusieurs
+maîtres se sont attribué l'honneur de l'avoir dirigée. Nous croyons être
+dans le vrai en disant que Thalberg a suivi les leçons de Sechter,
+Czerny et Hummel. La belle sonorité de ce dernier maître a dû guider
+Thalberg dans ses recherches pour accroître la puissance du piano; quant
+à Czerny, il n'est pas un virtuose allemand qui n'ait recherché ses
+conseils si précieux pour la perfection du mécanisme.</p>
+
+<p>L'extrême facilité et le travail assidu de Thalberg lui firent acquérir,
+jeune encore, une très<a name="page_166" id="page_166"></a> brillante exécution. Par un sentiment de
+coquetterie, il prétendait avoir acquis ce merveilleux talent sans
+étude; il disait aussi vrai qu'Auber s'accusant de paresse.</p>
+
+<p>Toujours est-il qu'à l'âge de seize ans, Thalberg obtenait à Vienne de
+grands succès dans les salons et les concerts où il se faisait entendre.
+C'est en 1828 qu'il publia ses premiers essais de composition et
+commença ses voyages en Allemagne, ébauchant peu à peu les procédés
+nouveaux qu'il devait ériger quelques années plus tard en méthode. De
+1835 à 1839, Thalberg a parcouru l'Europe en donnant partout des
+concerts où il émerveillait les artistes par ses qualités spéciales; les
+ressources exceptionnelles de sa virtuosité révolutionnaient l'école du
+piano par l'extension toute nouvelle donnée à la sonorité, et la belle
+manière de chanter.</p>
+
+<p>A cette époque, la difficulté vaincue et les traits de bravoure étaient
+le <i>summum</i> de l'art; la grande école de Clementi, de Cramer, de
+Kalkbrenner avait encore ses adeptes fervents, mais les virtuoses, las
+des mêmes formes, cherchaient des voies nouvelles hors de la sonate et
+des thèmes variés. Thalberg vint leur apporter un secours puissant.
+C'est dans les salons de Zimmermann que je l'entendis à ses débuts à
+Paris, en 1835; Zimmermann se faisait un point d'honneur d'être le
+premier à produire devant sa nombreuse et brillante clientèle les grands
+artistes étrangers de passage à Paris; il aimait à se dire le parrain de
+toutes les célébrités qui venaient demander au public parisien la
+consécration de leur renommée, Ce soir-là, M<sup>me</sup> Viardot,<a name="page_167" id="page_167"></a> Duprez et de
+Bériot complétaient le tournoi musical. Thalberg eut un succès
+prodigieux, on s'étouffait pour le voir et l'entendre, tant ses effets
+nouveaux paraissaient alors merveilleux; tous les pianistes présents
+voulurent se rendre compte <i>de visu</i> des procédés employés par le jeune
+maître.</p>
+
+<p>La célèbre fantaisie de <i>Moïse</i> causa une stupéfaction profonde. On
+cherchait curieusement à deviner le secret de cette sonorité puissante.
+La belle et large mélodie, s'accusant à chaque strophe avec plus de
+force, paraissait une impossibilité sous ce torrent d'arpèges parcourant
+le clavier dans toute son étendue. L'enthousiasme était à son comble,
+quand M<sup>me</sup> Viardot vint avec Duprez chanter un duo de Mozart. Je me
+rappelle encore l'effet d'étonnement qui se produisit plus tard à
+l'audition, au Théâtre-Italien, de l'étude en <i>la</i> mineur où le chant en
+notes répétées était divisé aux deux mains. On se rendait si peu compte
+de la disposition adoptée par Thalberg, que cette pièce, donnée au
+Conservatoire comme morceau de concours, fut exécutée par toutes les
+élèves moins une seule, M<sup>lle</sup> Aulagnier, je crois, suivant les
+traditions anciennes, c'est-à-dire le chant à la main droite et
+l'accompagnement à la main gauche. L'exception commise par M<sup>lle</sup>
+Aulagnier produisit une vive émotion parmi les concurrentes et les
+juges; l'élève audacieuse, qui devait du reste avoir plus tard le
+premier prix, n'obtint cette année-là qu'un accessit.</p>
+
+<p>Thalberg, après un séjour assez prolongé à Paris commença une longue
+série de voyages à travers l'Europe; l'Angleterre, la Belgique, la
+Hollande,<a name="page_168" id="page_168"></a> l'Allemagne et la Russie lui firent le même accueil
+enthousiaste. A l'exemple d'Henri Herz, il voulut encore conquérir le
+Nouveau-Monde à sa méthode. Les États-Unis et le Brésil lui firent une
+réception magnifique. Thalberg revint ensuite en Europe, où
+l'attendaient de nouveaux succès, jouir de ses triomphes et de sa grande
+fortune. Il habitait à Paris un hôtel acheté lors de son mariage avec
+une des filles de Lablache. Nous ne le suivrons pas dans ses nombreux et
+incessants voyages à Londres, à Naples, en Russie; mais nous devons
+mentionner sa réapparition dans une série de concerts donnés à Paris,
+salle Érard, en 1862. C'était toujours la même exécution idéale:
+sonorité onctueuse dans le chant, limpidité transparente dans les
+traits, ampleur, puissance, délicatesse. Il manquait pourtant à toutes
+ces perfections un peu d'imprévu, l'animation, la passion communicative.
+En écoutant ce grand virtuose, si beau modèle à prendre, on se trouvait
+sous le coup d'une admiration véritable; mais le c&oelig;ur ne battait pas
+comme à l'audition de Chopin ou de Liszt. Une femme d'une beauté idéale,
+une statue vivante peut se faire admirer, mais le charme, l'esprit, la
+sensibilité agissent sur l'imagination d'une manière plus vive que la
+beauté calme, impassible, confiante dans sa toute-puissance.</p>
+
+<p>Le procédé de Thalberg a fait école, en dépassant les souhaits de son
+inventeur, je n'hésite pas à l'affirmer. La foule des imitateurs, petits
+et grands, habiles ou maladroits, qui ont usé et abusé de l'arpège, est
+immense. La disposition du chant<a name="page_169" id="page_169"></a> placé au médium du piano n'est pas une
+découverte nouvelle; mais ce qui appartient en propre à Thalberg, ce qui
+a été trouvé et merveilleusement utilisé par lui, c'est le choix des
+doigts forts pour marquer d'une façon plus saillantes les mélodies, la
+division alternative aux deux mains, enfin les innombrables traits de
+formes nouvelles qui animent le chant sans en altérer les contours et
+font vibrer l'échelle sonore du piano dans toute son étendue. Voilà, en
+dehors du mérite transcendant de Thalberg comme compositeur, le côté
+tout spécial où il est resté créateur, chef d'école, artiste inimitable
+et trop imité!</p>
+
+<p>Thalberg a écrit un grand nombre de fantaisies sur les opéras italiens
+et français. Les plus populaires sont tirés de <i>la Straniera</i>, <i>Moïse</i>,
+<i>les Huguenots</i>, <i>la Donna del lago</i>, <i>Robert le Diable</i>, <i>Béatrice</i>,
+<i>la Norma</i>, <i>Lucrèce Borgia</i>, <i>le Barbier de Séville</i>, <i>la Somnambula</i>,
+<i>la Muette</i>, les deux fantaisies sur <i>Don Juan</i> et l'andante final de
+<i>Lucie</i>. Nous en passons beaucoup et des meilleures. Outre ces
+arrangements importants, très développés, Thalberg a publié une &oelig;uvre
+de la plus grande valeur: <i>l'Art du chant appliqué au piano</i>. L'illustre
+virtuose a pris un soin minutieux à former par ses transcriptions
+vocales tous les pianistes désireux d'acquérir ces belles qualités de
+style, cette large manière de faire chanter le piano, ces variétés
+d'accent et de timbre indispensables pour traduire dans des sonorités
+différentes, d'une manière claire et distincte, le chant et les
+accompagnements. Sous ce rapport, Thalberg avait réalisé une perfection<a name="page_170" id="page_170"></a>
+exceptionnelle, dont il donne le secret dans les excellents préceptes de
+son <i>Art du chant</i>.</p>
+
+<p>Le recueil des douze grandes études de concert et l'étude en <i>la</i> mineur
+op. 45 appartiennent à la virtuosité transcendante. Thalberg y a mis en
+&oelig;uvre, dans un style très serré et très ferme, toute l'ingéniosité de
+ses procédés de prédilection. Nous ne pouvons passer sous silence son
+concerto, quoique ce soit une composition de jeunesse sans caractère
+bien accusé. Thalberg a deux fois essayé d'aborder la musique
+dramatique, à Londres, puis en Italie. Ces deux tentatives aboutirent à
+un double insuccès.&mdash;En fait de musique de chambre, nous ne connaissons
+de lui qu'un estimable trio, op. 69, pour piano, violon et violoncelle.</p>
+
+<p>Thalberg, indépendamment de ses nombreuses fantaisies et de ses
+arrangements, a écrit quantité d'&oelig;uvres originales qui diffèrent
+sensiblement de ses procédés usuels et dans lesquels sa pensée s'est
+affirmée d'une manière moins uniforme. Ses deux caprices, op. 15 et 19,
+ses nocturnes, op. 16, son scherzo, op. 31, son andante, op. 32, ses
+romances sans paroles, op. 42, ses <i>Soirées de Pausilippe</i>, sa marche
+funèbre, sa barcarolle, sa tarentelle, sa célèbre ballade, enfin sa
+grande et belle sonate prouvent victorieusement que Thalberg savait,
+quand il le voulait, s'affranchir des formules que son admirable talent
+de virtuose avait mises en si grande faveur. La lecture de ces ouvrages
+est une réponse aux critiques malveillantes de rivaux jaloux, qui ne
+voulaient voir en Thalberg qu'un habile arrangeur d'idées toutes
+trouvées.<a name="page_171" id="page_171"></a> Et pourtant ce n'est pas chose facile d'écrire de bonnes
+fantaisies. Le choix des idées traitées, leur succession, leur
+agencement, l'importance donnée à certains motifs, l'intérêt des
+épisodes, la façon dont les pensées se relient entre elles, les
+contrastes bien ménagés, les effets bien gradués demandent de la part du
+compositeur beaucoup de tact, d'habileté, d'ingéniosité. Thalberg, en ce
+genre, a fait école et laissé de très beaux modèles.</p>
+
+<p>Ed. Wolff, D&oelig;hler, Henselt, Prudent, de Kontski, Goria, Gottschalk,
+Jaëll, Fumagalli, etc., ont suivi assez longtemps la voie tracée par
+Thalberg, mais le succès n'a pas été le même. L'abus des procédés
+identiques a fini par lasser les oreilles musicales. Le goût a changé,
+la mode n'est plus à ces interminables fantaisies qui passionnèrent le
+public il y a trente ans. Prudent a créé un genre à lui dans ses
+paysages animés, <i>la Prairie</i>, <i>les Bois</i>, <i>les Naïades</i>, etc.; Heller
+dans ses <i>Promenades d'un solitaire</i>, ses <i>Nuits blanches</i>, ses <i>Scènes
+vénitiennes</i>; Schumann dans ses nombreuses pièces caractéristiques et
+romantiques; Bizet, dans ses <i>Chants du Rhin</i>, enfin tous ceux qui
+mettent l'idée au-dessus de l'effet, ont abandonné l'ancien cliché. La
+musique pittoresque, imitative, descriptive a tout à fait démodé la
+grande virtuosité d'autrefois. Il y a un progrès immense dans l'art
+expressif, dans la science du coloris; mais, en revanche, que de titres
+burlesques, d'étiquettes prétentieuses sur des pièces dites originales,
+mais vides de sens, d'idées, écrites dans un véritable patois musical!<a name="page_172" id="page_172"></a></p>
+
+<p>Toutes ces variations de la mode et du goût n'enlèvent rien à la gloire
+de Thalberg. Le but poursuivi et atteint par l'illustre virtuose était
+de substituer à l'ancienne école du piano, où les effets brillants
+reposaient sur la rapidité des traits diatoniques et chromatiques, des
+formules nouvelles embrassant le clavier dans une plus grande étendue et
+développant le tissu harmonique de la basse la plus grave à la limite
+suraiguë. Ce problème, en apparence insoluble, a été victorieusement
+réalisé par Thalberg dans ses nombreuses fantaisies et transcriptions
+vocales et instrumentales. La disposition des phrases mélodiques au
+médium du piano, la division alternative aux deux mains des notes
+saillantes permettant aux doigts forts de marquer le chant avec plus de
+fermeté, l'harmonie plus corsée, soutenue aux deux mains au moyen de
+basses profondes et d'arpèges rapides, tels sont en résumé les procédés
+adoptés par Thalberg, et mis en &oelig;uvre avec une ingéniosité sans
+pareille.</p>
+
+<p>Aussi le virtuose et le compositeur firent-ils une véritable révolution
+dans l'école du piano. Les maîtres anciens et ceux dont le talent,
+l'originalité pouvaient se passer de ces effets nouveaux, ne changèrent
+rien à leur style et laissèrent passer cet engouement pour l'arpège.
+Herz, Chopin, Heller, Kalkbrenner ne modifièrent que fort peu leur façon
+d'écrire, mais toute la jeune école suivit Thalberg avec enthousiasme.
+Prudent, Kontski, Goria, D&oelig;hler, Osborne, Godefroid devinrent ses
+disciples ardents, les propagateurs<a name="page_173" id="page_173"></a> de sa doctrine. Il y eut excès
+comme dans toute révolution. L'école de Clementi, Cramer, Field,
+Kalkbrenner, celle de Hummel, Moschelès, Henri Herz, procédaient toutes
+deux d'une façon presque identique pour la disposition du chant, de
+l'harmonie et des traits brillants. L'édifice musical donnait
+alternativement aux deux mains le degré d'importance qui convenait à
+chacune d'elles, mais l'intérêt du discours presque toujours divisé, ne
+comprenait que rarement des formules simultanées servant
+d'accompagnement à la mélodie.</p>
+
+<p>Les traits rapides en gammes simples et figurées, quelquefois en accords
+brisés, se présentaient presque toujours dans une ordonnance symétrique
+qui subordonnait le virtuose au musicien. La conduite de la phrase, la
+forme à conserver primaient les allures indépendantes et les caprices de
+l'exécutant visant aux grands effets. Les maîtres tels que Haydn et
+Mozart se préoccupaient avant tout de formuler leur pensée dans la plus
+belle langue musicale sans souci exclusif de la virtuosité. Pour eux ce
+n'était qu'un moyen plus sûr d'arriver à bien dire; l'idée ne leur
+venait que rarement d'écrire une phrase, un trait destinés spécialement
+à mettre plus en évidence la belle sonorité d'un instrument et les
+qualités particulières d'un exécutant.</p>
+
+<p>A la grande influence de Thalberg sur l'école moderne du piano, comme
+compositeur et virtuose, il faut ajouter son action comme professeur.
+Non qu'il prît la peine de suivre, mesure à mesure, phrase par phrase,
+les pianistes qui avaient la<a name="page_174" id="page_174"></a> bonne fortune d'obtenir ses conseils; mais
+quand l'élève avait joué son morceau,&mdash;appartenant presque toujours au
+répertoire du maître,&mdash;Thalberg l'exécutait à son tour, en indiquant les
+nuances et les procédés d'attaque. De toutes ces qualités, que de
+nombreux disciples ont plus ou moins conservées, la plus frappante était
+l'art merveilleux de produire, de conduire et de moduler le son. Jamais
+d'effets heurtés, aucun abus de force; le piano n'était pas malmené,
+traité avec violence.</p>
+
+<p>Comme Chopin, Thalberg employait constamment les pédales douce et forte,
+d'une façon alternative ou simultanée, mais avec un tact si parfait que
+l'oreille la plus susceptible ne pouvait saisir aucune résonnance
+anormale. Signalons encore dans cette exécution magistrale, l'ordonnance
+raisonnée du discours musical, la gradation des effets, une limpidité,
+une transparence exceptionnelles de la partie récitante dans les
+passages légers ou brillants.</p>
+
+<p>On dit, avec raison, que les traits reflètent l'être moral et que chacun
+a la physionomie de son âme. Souvent aussi la figure de l'artiste porte
+l'empreinte de son tempérament enthousiaste ou rêveur, recueilli ou
+exubérant. On a souvent la physionomie de son talent; Thalberg en était
+une preuve frappante. Les traits fins, distingués, harmonieux, donnaient
+à son visage un cachet de noblesse répété dans toute sa personne; on
+reconnaissait en lui un homme de race, doué de cette distinction native
+que ne remplace pas toujours la meilleure éducation. Le regard était
+fier, le sourire fin et bienveillant,<a name="page_175" id="page_175"></a> la tête haute, portée en arrière
+comme celle d'un vrai gentleman.</p>
+
+<p>Thalberg est mort à Naples<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> le 27 avril 1871, dans la force de l'âge
+et la plénitude du talent, laissant un nom aimé, inséparable de
+l'histoire de l'art. Comme exécutant, l'influence de son école a été
+considérable, et, malgré certaines exagérations, a marqué un progrès
+énorme dans la virtuosité moderne. Comme compositeur, Thalberg a créé
+une forme nouvelle de fantaisies et laissé des &oelig;uvres originales
+d'une réelle valeur. Il restera, à ce double titre, l'incarnation la
+plus haute d'une époque de transition.<a name="page_176" id="page_176"></a></p>
+
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII<br /><br />
+MADAME FARRENC</h2>
+
+<p>Les artistes convaincus, ayant foi dans leur art et surtout dans le
+passé de leur art, attachés aux principes, refusant de s'écarter des
+doctrines traditionnelles, prenant leur point d'appui dans une fixité de
+préceptes et une fermeté de conscience que rien ne peut troubler,
+forment, malgré certains côtés étroits, malgré un isolement et une
+stérilité inévitables dans le grand mouvement contemporain, une école
+respectable à tous les égards. M<sup>me</sup> Farrenc appartenait à cette
+chapelle de croyants exclusifs qui n'ont jamais voulu quitter la voie
+tracée par les maîtres, ni s'affranchir des lois reconnues, adoptées,
+enseignées par eux. L'amour du nouveau, la fièvre de l'inconnu n'ont
+jamais eu prise sur ces natures dont la foi robuste, la dévotion pour
+ainsi dire fermée, repoussent comme hérésies tout ce qui s'écarte des
+principes absolus de l'art pur.</p>
+
+<p>Si cette école a des côtés étroits, comme nous l'avons dit tout d'abord,
+elle en a aussi d'intéressants<a name="page_177" id="page_177"></a> et d'instructifs. Nous croyons accomplir
+un devoir, acquitter une dette de c&oelig;ur et de bonne confraternité en
+consacrant ces pages de souvenir à l'artiste éminente dont la vie
+modeste et laborieuse reste un enseignement en ce temps de réclames,
+d'études superficielles et de charlatanisme.</p>
+
+<p>Cet hommage de sympathie est amplement justifié par les qualités
+multiples de l'artiste qui, grâce à son énergique volonté, à ses fortes
+et patientes études, sut acquérir des connaissances musicales qu'aucune
+femme, avant elle, n'avait possédées au même degré. Il faut honorer ces
+belles natures qui aiment l'art pour les pures jouissances du c&oelig;ur et
+de l'esprit, pour lui-même, en un mot; qui ont un médiocre souci de la
+gloire et de la fortune et marchent courageusement à la conquête de
+l'idéal, sans autre mobile que l'ardent amour du beau.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Farrenc, née Jeanne-Louise Dumont, était la fille de Jacques-Edme
+Dumont, statuaire, pensionnaire de Rome, et la s&oelig;ur d'Auguste Dumont,
+membre de l'Institut et l'un des statuaires célèbres de l'époque
+actuelle. M<sup>me</sup> Farrenc descendait aussi, par les femmes, de la grande
+famille des peintres du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, les Coypel. Son enfance
+n'offre aucune des particularités saillantes qui accompagnent
+d'ordinaire les premiers pas des enfants prodiges et dénotent des
+aptitudes toutes spéciales; on n'y trouve aucune légende merveilleuse;
+mais cette bonne fortune d'appartenir à une famille d'artistes éminents
+a certainement exercé une grande influence sur la vocation de la future
+virtuose comme<a name="page_178" id="page_178"></a> sur la direction de ses premières études. Haydn, Mozart,
+Beethoven étaient la trinité musicale à laquelle la jeune néophyte avait
+voué ses premières croyances; Moschelès et Hummel furent tout à la fois
+ses conseillers et ses modèles.</p>
+
+<p>Dès l'âge de quinze ans, elle commençait ses études d'harmonie et de
+contre-point avec Reicha; à dix-sept ans, elle devenait la compagne de
+M. Aristide Farrenc, un artiste de sérieuse valeur, virtuose renommé
+comme flûtiste et bon compositeur. La haute supériorité de sa femme,
+l'admiration profonde qu'il avait pour son talent, le décidèrent à
+renoncer à la vie militante du musicien pour devenir éditeur; mais on
+retrouvait dans ses publications, d'une correction irréprochable, le
+soin, la conscience, le goût d'un véritable artiste. On lui doit la
+publication d'un grand nombre d'ouvrages d'une haute valeur, tels que
+les <i>Études</i> et la <i>Grande Méthode de Hummel</i>, <i>l'École du virtuose</i> de
+Czerny, une collection des <i>&oelig;uvres de Beethoven</i>. Admirateur
+passionné des compositions de sa femme, c'est grâce à son initiative que
+nous connaissons plusieurs &oelig;uvres importantes qui, sans lui, seraient
+restées ignorées de tous, même des intimes; car M<sup>me</sup> Farrenc avait une
+profonde antipathie pour toute mise en scène de ses compositions; sa
+réserve habituelle allait jusqu'à la souffrance, quand il s'agissait de
+produire au grand jour sa personnalité artistique.</p>
+
+<p>Ce fut sous l'habile direction du célèbre contre-pointiste Reicha que
+M<sup>me</sup> Farrenc fit, comme nous l'avons dit, de longues et fortes études
+d'harmonie<a name="page_179" id="page_179"></a> de fugue et de composition. Ce professeur, dont le mode
+d'enseignement différait sous plusieurs rapports de la doctrine de
+Chérubini, le maître par excellence du style sévère, prit un vif intérêt
+aux études scolastiques de son intelligente et courageuse élève; il lui
+fit deux fois recommencer son cours de contre-point et de fugue. Mais la
+vaillante musicienne, non contente d'écrire avec une rare pureté un
+grand nombre d'airs variés, rondos, études, voulut connaître à fond tous
+les secrets, tous les procédés de l'orchestration. Son énergie ne recula
+pas devant la composition d'&oelig;uvres de haut style, trios, quatuors,
+quintettes, nonettos, ouvertures et symphonies; M<sup>me</sup> Farrenc sut
+aborder avec hardiesse la musique concertante pour piano et instruments
+à corde, piano et instruments à vent; citons aussi plusieurs symphonies
+dignes des maîtres en renom. Ces &oelig;uvres ne permettent qu'une
+critique: M<sup>me</sup> Farrenc n'a pas suffisamment osé y être elle-même.
+Toute à l'admiration de ses modèles, sa pensée s'y est trop fondue dans
+leur moule, elle n'a pas assez vigoureusement affirmé son style
+individuel.</p>
+
+<p>On compte trois symphonies de M<sup>me</sup> Farrenc, exécutées au
+Conservatoire; le nonetto pour piano et instruments à vent a été joué
+avec une rare perfection par les virtuoses les plus renommés, à la salle
+Érard. Cette &oelig;uvre fait honneur au talent viril de M<sup>me</sup> Farrenc.
+Voltaire, qui refusait aux femmes la faculté d'écrire des tragédies,
+faute par elles de posséder une certaine vigueur, une énergie de
+conception et d'exécution indispensables et<a name="page_180" id="page_180"></a> réservées à l'autre sexe,
+eût dû admettre une exception à sa théorie en voyant une femme
+symphoniste, phénomène tout aussi remarquable, à nos yeux, qu'une femme
+auteur dramatique<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Pendant trente années, M<sup>me</sup> Farrenc a dirigé au Conservatoire les
+études d'une nombreuse génération de pianistes. Sa classe a fourni une
+phalange serrée d'artistes de mérite, dont le talent reflète les
+sérieuses qualités de leur maître. Citons en première ligne la fille de
+M<sup>me</sup> Farrenc, artiste du plus brillant avenir, virtuose de grand
+style, musicienne consommée, ravie prématurément à l'affection de ses
+parents; M<sup>lles</sup> Lévy, Dorus, Colin, Sabatier-Blot, Viard, Lenoir (ces
+trois dernières ont aussi pris mes conseils pendant quelques années),
+M<sup>me</sup> Béguin-Salomon. L'enseignement de M<sup>me</sup> Farrenc était d'une
+correction parfaite, d'un puritanisme rigoureux. Pour rien au monde, le
+professeur n'aurait voulu sacrifier à l'effet; aussi les succès de ses
+élèves étaient-ils dus bien exclusivement à leur mérite personnel. Les
+pianistes formés à l'école de M<sup>me</sup> Farrenc se distinguaient par la
+régularité et la netteté irréprochable de leur jeu, le mécanisme
+excellent, l'accentuation juste qui n'avait rien jamais d'exagéré, enfin
+la lettre écrite observée<a name="page_181" id="page_181"></a> avec une exactitude, un soin religieux. Ce
+qui manquait à cette école, si correcte, si sérieuse et si pure, c'était
+la chaleur et la couleur. L'horreur de l'exagération l'avait poussée
+vers un autre écueil, la froideur.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Farrenc professait une grande admiration pour Hummel et
+Moschelès, dont elle avait longtemps reçu les conseils; pourtant, on ne
+retrouvait pas une frappante analogie entre sa virtuosité et celle des
+célèbres pianistes que nous venons de nommer; son talent d'exécution
+procédait bien plutôt de l'école de Kalkbrenner et Cramer, dont elle
+avait la netteté, l'allure correcte mais compassée. M<sup>me</sup> Farrenc
+n'était pas une virtuose transcendante dans l'acception stricte du mot,
+mais une pianiste de style, commandant l'attention par sa manière
+magistrale de comprendre et d'interpréter. En revanche, nous le
+répétons, ce jeu irréprochable au point de vue de la correction laissait
+à désirer sous le rapport du coloris musical, manquait de relief et
+d'expression. Conviction, éducation ou tempérament, M<sup>me</sup> Farrenc se
+tenait obstinément à l'antipode du sentimentalisme: à force de
+rechercher la simplicité, elle était arrivée à ce résultat singulier:
+l'affectation du naturel.</p>
+
+<p>Nous comprenons et partageons le sentiment d'aversion profonde que les
+artistes dignes de ce nom ont pour le maniérisme, l'exagération ou la
+mignardise, mais il n'en faut pas moins reconnaître que l'accent,
+l'expression, le mouvement, l'émotion sont des qualités primordiales,
+dont la possession est indispensable pour une bonne interprétation.<a name="page_182" id="page_182"></a> Si
+la chaleur communicative fait défaut à l'exécutant, l'auditoire reste
+froid; si le virtuose n'a pas d'heureux élans d'inspiration, s'il se
+condamne à une rigidité glaciale, quelle action exercera-t-il sur le
+public? L'exécution littérale sans l'adjonction des qualités intimes, de
+l'interprétation vivante, sentie, est la négation du beau et du vrai,
+tout aussi bien que l'exagération, les procédés excessifs, ampoulés
+marquent la décadence de l'art et la perversion du goût.</p>
+
+<p>La physionomie de M<sup>me</sup> Farrenc offrait un type distingué, mais austère
+et froid. Nature vaillante, laborieuse à l'excès, caractère réservé,
+réfléchi, tout, dans cette organisation d'élite, affirmait une
+individualité concentrée et convaincue. Les traits fins, effilés, le
+teint pâle, le regard un peu vague, donnaient au visage, d'un ovale
+allongé, un caractère ascétique. Au moral, elle avait une grande
+droiture d'esprit, un jugement sûr, une équité rigoureuse; c'était, en
+outre, une femme du monde, distinguée, instruite, ayant su se faire une
+forte éducation, tout en devenant musicienne et compositeur de premier
+ordre.</p>
+
+<p>Pendant les dernières années de leur carrière, M. et M<sup>me</sup> Farrenc,&mdash;à
+l'exemple du regretté Amédée Méreaux,&mdash;ont consacré tous leurs soins à
+une importante publication: <i>le Trésor des pianistes</i>, recueil de vingt
+volumes comprenant tous les chefs-d'&oelig;uvre des maîtres célèbres
+compositeurs pour le clavecin et le forte-piano. Cet important ouvrage,
+enrichi de notices biographiques et de précieuses indications sur le
+style et les ornements<a name="page_183" id="page_183"></a> anciens, dont la tradition n'est connue que des
+érudits, des collectionneurs de méthodes du temps, est un véritable
+monument élevé à l'histoire du piano. En 1872, M<sup>me</sup> Farrenc prenait sa
+retraite de professeur au Conservatoire, sans toutefois cesser ses
+leçons particulières; mais sa santé, altérée par le travail, le chagrin,
+la solitude que la mort avait faite autour d'elle, annonçait une fin
+prochaine. C'est en septembre 1875 qu'elle nous a quittés pour le grand
+repos si honorablement conquis par une vie laborieuse et d'un haut
+exemple.</p>
+
+<p>Nature vaillante, conscience rigide, organisation puritaine et sérieuse,
+égarée dans un siècle frivole et dans une génération fébrile, on peut
+dire que M<sup>me</sup> Farrenc n'a pas obtenu tout le succès que méritaient sa
+rare conscience, son profond savoir: mais son nom vivra dans le souvenir
+de tous ceux qui ont pu apprécier les qualités multiples de l'artiste,
+femme par la délicatesse du c&oelig;ur, virile par la fermeté du talent.<a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII<br /><br />
+HUMMEL</h2>
+
+<p>Rarement désirables, souvent désavantageuses, les comparaisons
+artistiques s'imposent quelquefois soit par des coïncidences de date,
+soit par des rapports de style. C'est un honneur sans doute pour Hummel
+d'être mis en parallèle avec Beethoven et comparé à ce maître illustre;
+en revanche, ce n'est pas absolument un bonheur. Opposer l'un à l'autre
+ces deux maîtres également hors ligne, mais inégalement supérieurs,
+c'est opposer l'imagination aidée de la science à l'invention créatrice,
+le style acquis à la sensibilité native, l'originalité travaillée aux
+élans de l'inspiration. De là un contraste fâcheux entre ces deux grands
+artistes contemporains et rivaux. Beethoven était un puissant génie,
+Hummel un musicien de talent; le rayonnement du premier a laissé dans un
+jour insuffisant le mérite réel du second. Il faut donc, par un effort
+d'esprit, isoler Beethoven sur ce sommet de l'art qui appartient au
+symphoniste immortel, et il deviendra plus facile de rendre à<a name="page_185" id="page_185"></a> son
+vaillant émule toute la justice qui lui est due.</p>
+
+<p>Mise à part, éloignée de ce redoutable voisinage, la physionomie
+artistique de Hummel s'éclaire d'un jour nouveau; on n'hésite pas à la
+placer au rang qu'elle mérite; on salue en Hummel un des maîtres non
+seulement brillants mais utiles qui ont fait progresser l'art musical et
+trouvé des voies nouvelles. S'il n'a pas eu les grands coups d'aile, les
+inspirations larges, puissantes de Beethoven, il a du moins parlé la
+langue inspirée, correcte et pure des poètes classiques de la musique,
+il a écrit de véritables chefs-d'&oelig;uvre, laissé d'admirables modèles
+de style et de goût.</p>
+
+<p>Hummel (Jean-Népomucène), fils de Joseph Hummel, musicien distingué,
+habile professeur, chef d'orchestre, naquit à Presbourg le 16 novembre
+1778. Dès sa première enfance, il annonça des dispositions toutes
+spéciales pour l'étude du piano, qu'il commença à l'âge de cinq ans. Ses
+facultés musicales étaient si remarquables qu'à sept ans il étonnait
+déjà par sa virtuosité. Le père de Hummel, qui s'était fixé à Vienne, où
+il dirigeait un orchestre de théâtre, présenta son enfant prodige à
+plusieurs artistes éminents et à W. Mozart. Le grand compositeur fut si
+enthousiasmé par la riche organisation du petit virtuose, qu'il voulut
+le diriger lui-même, malgré son peu de goût pour l'enseignement.</p>
+
+<p>Hummel eut donc l'inestimable bonheur d'être un des rares élèves de
+Mozart; il resta chez lui à demeure, comme pensionnaire; de là sa forte
+éducation et son immense supériorité sur la<a name="page_186" id="page_186"></a> plupart des compositeurs
+ses contemporains. Ses progrès furent si rapides que Mozart put
+présenter au public son merveilleux élève, âgé de neuf ans, dans un
+concert donné à Dresde en 1787. Le père de Hummel voulut ensuite, à
+l'exemple du père même de Mozart, produire et un peu exploiter le talent
+de son fils. Pendant six années, il lui fit parcourir l'Allemagne, le
+Danemark, la Hollande, l'Ecosse, l'Angleterre (où il séjourna deux ans à
+Londres, en 1791 et 1792), rencontrant partout les sympathies les plus
+vives. Le père imposait à son fils un travail si rude que Hummel, devenu
+homme, en conserva l'habitude toute sa vie.</p>
+
+<p>Pendant ses deux années de séjour à Londres, Hummel suivit assidûment
+les leçons de Clementi, s'imprégna de son style, se soumit aux préceptes
+de son école. En quittant Londres, Hummel, alors âgé de quinze ans,
+revint à Vienne et commença l'étude de l'harmonie, qu'il n'avait fait
+qu'ébaucher; il prit pour guide un des maîtres les plus expérimentés,
+consulté par tous les musiciens de valeur, le grand théoricien et
+contre-pointiste Albrechtsberger. Le célèbre Salieri lui donna aussi de
+précieux conseils sur l'art d'écrire pour les voix et le style
+dramatique. Ce fut ainsi qu'il devint compositeur, tout en restant un
+virtuose exceptionnel. Nous ne suivrons pas cette vie laborieuse et
+vagabonde année par année. Hummel a visité à plusieurs reprises les
+diverses contrées de l'Europe, l'Allemagne, la Pologne, la Russie, la
+Hollande, la Belgique, l'Angleterre et la France. Partout acclamé, son
+grand style, sa virtuosité magistrale, son don<a name="page_187" id="page_187"></a> merveilleux
+d'improvisation (ces qualités réunies portées au plus haut point de
+perfection), le placèrent au rang des maîtres dans l'acception la plus
+grande du mot.</p>
+
+<p>Comme compositeur dramatique, Hummel a écrit plusieurs opéras sérieux,
+de demi-caractère et bouffes, plusieurs cantates avec ch&oelig;urs, des
+ouvertures symphoniques et aussi la musique de plusieurs ballets et
+pantomimes avec chants et danses. Ses partitions les plus connues sont
+<i>Mathilde de Guise</i>, trois actes, <i>Maison à vendre</i>, un acte, <i>le
+Vicende d'amore</i>, opéra bouffe en deux actes. Hummel, qui fut
+successivement maître de chapelle du prince Estherhazy, du roi de
+Wurtemberg et du grand-duc de Saxe-Weimar, a encore composé trois messes
+solennelles, des graduels, offertoires à quatre voix, orchestre et
+orgue.</p>
+
+<p>Haydn et Cherubini avaient pour Hummel une vive sympathie; leurs
+encouragements et leurs suffrages étaient pour ce vaillant musicien la
+récompense la plus douce de ses travaux si variés au théâtre, à l'église
+et comme compositeur de musique de concert et de chambre. Quant à la
+double influence de Mozart et de Clementi, on en retrouve quelques
+traces dans les premières compositions de Hummel, mais cette filiation
+s'efface progressivement dans ses &oelig;uvres de maturité; car Hummel,
+tout en restant attaché aux traditions de ses illustres maîtres, a
+cherché d'autres voies indiquées déjà par les perfectionnements du
+piano. Il a modifié les timbres, la sonorité, développé l'harmonie dans
+une plus grande étendue du clavier,<a name="page_188" id="page_188"></a> moins usé des formules diatoniques,
+donné aux traits des contours plus variés, une trame plus serrée et plus
+forte.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre de musique de chambre est importante et de haute valeur:
+trois quatuors pour instruments à cordes, deux grandes sérénades pour
+piano, violon, guitare, clarinette et basson, deux septuors restés
+célèbres, un quintette pour piano et instruments à cordes, six concertos
+pour piano et orchestre, dont quatre sont des modèles de style devenus
+classiques, ceux en <i>la</i> mineur, <i>si</i> mineur, <i>la</i> bémol majeur et <i>mi</i>
+naturel majeur; des rondos et thèmes variés pour piano et orchestre;
+plusieurs sonates concertantes pour piano et violon; sept numéros
+d'&oelig;uvres de trios pour piano, violon et violoncelle, trois sonates à
+quatre mains, plusieurs fantaisies et particulièrement l'opéra 18,
+&oelig;uvre admirable du plus beau style, des études excellentes, des
+sonates pour piano seul qu'aucun virtuose ne doit ignorer (op. 13, 20,
+36, 81 et 106); les op. 13 et 81 sont de véritables chefs-d'&oelig;uvre qui
+peuvent se comparer aux plus belles sonates de Beethoven.</p>
+
+<p>Signalons encore les études publiées par Farrenc et aussi la grande
+Méthode, dont je possède l'exemplaire avec dédicace au roi Charles X.
+Cet ouvrage, traduit de l'allemand par un de mes anciens maîtres
+d'harmonie, Jalensperger, est un précieux recueil de formules de
+mécanisme; les combinaisons de doigts, variées à l'infini, offrent aux
+élèves patients, que le travail ne rebute pas, de nombreux et excellents
+exemples de doigtés ingénieux;<a name="page_189" id="page_189"></a> mais cet ouvrage, très utile à
+connaître, est plutôt un arsenal de traits qu'une méthode progressive
+dans le sens usuel, absolu du mot.</p>
+
+<p>Il faut le reconnaître, si Hummel tient une des premières places parmi
+les compositeurs de musique de chambre, concertos, septuors, trios,
+sonates, fantaisies, il n'occupe qu'une place estimable parmi les
+compositeurs de musique dramatique et religieuse. Écrivain correct,
+distingué, musicien de grand talent, possédant à fond tous les secrets
+de son art, ses &oelig;uvres de théâtre et d'église ont du style et le
+caractère voulu, mais manquent de passion et d'élan. Hummel ne possédait
+pas le génie des grandes conceptions lyriques, et son inspiration
+musicale n'a pu s'élever aux sublimités dramatiques et religieuses.</p>
+
+<p>Au point culminant de leur double apogée, une profonde mésintelligence,
+qui alla jusqu'à l'inimitié, surgit entre Hummel et Beethoven; et
+pourtant ces deux grands artistes ne cessèrent de rendre mutuellement
+justice à leur valeur musicale. On donne différents motifs à cette
+aversion personnelle, rivalité d'amour ou rivalité artistique; d'après
+d'autres renseignements, la cause réelle de cette rupture était
+l'ombrageuse susceptibilité de Beethoven, dont le caractère aigri par la
+souffrance n'avait pas une égalité parfaite. Ces deux natures d'élite,
+si bien faites pour se comprendre et s'estimer, vécurent donc longtemps
+ennemies; mais à l'heure suprême des adieux, Hummel apprenant l'état
+désespéré de son illustre rival, se rendit près de lui, les yeux baignés
+de larmes; Beethoven<a name="page_190" id="page_190"></a> lui tendit la main en signe de réconciliation.</p>
+
+<p>A partir de 1811, la réputation de Hummel, comme pianiste et
+compositeur, s'établit à Paris et prit racine au Conservatoire de
+musique. Cherubini à son retour de Vienne, avait le premier signalé la
+haute valeur et fait connaître l'&oelig;uvre du maître allemand. J'ai eu le
+bonheur d'entendre Hummel, lors de son second voyage à Paris, en 1829,
+dans plusieurs séances données chez Érard, et je me rappelle, avec une
+vive admiration, ce style noble et simple, cette sonorité onctueuse,
+cette belle manière de faire chanter et parler le piano, cette clarté
+limpide des traits et ce brio magistral qui laissait l'auditeur
+émerveillé, mais toujours tranquille sur les audaces du virtuose.</p>
+
+<p>Hummel est un des grands maîtres du piano; peut-être serait-il le
+premier des modernes sans l'immense rayonnement de Beethoven. Mais, s'il
+n'occupe que le second rang comme compositeur-pianiste, il n'a été égalé
+par personne dans l'art merveilleux de fixer les idées instantanées, de
+leur donner la vie et la forme. Compositeur de premier ordre,
+improvisateur incomparable, Hummel, dont la science musicale complétait
+la riche imagination, appartient à l'école des logiciens et non à celle
+des impressionnalistes amoureux du pittoresque. Il excellait dans l'art
+d'exposer avec clarté, de développer dans de justes proportions les
+idées musicales, qu'il reliait et traitait suivant leur importance avec
+un art infini. Improvisateur merveilleux, il savait conduire et
+réglementer l'inspiration avec une perfection sans pareille. Il y avait<a name="page_191" id="page_191"></a>
+tant d'ordre, d'habileté dans ses improvisations, la science et la
+spontanéité s'y unissaient avec tant de bonheur, qu'en l'écoutant,
+charmé, ébloui, on prenait pour le fruit d'un travail médité ces
+&oelig;uvres si riches de détails, de combinaisons ingénieuses, enchaînées
+avec tant d'art, équilibrées avec tant de bonheur. Parmi les pianistes
+contemporains, quelques musiciens éminents ont seuls conservé à des
+degrés différents ce don merveilleux de l'improvisation. Stephen Heller,
+Rosenhain, Hiller improvisent brillamment sur des thèmes donnés. Liszt
+est aussi un grand improvisateur si l'on veut accepter comme
+improvisations ses éblouissants préludes hérissés de traits vertigineux,
+mais où l'ordre et le plan font quelquefois défaut.</p>
+
+<p>Hummel est mort le 17 octobre 1837, à Weimar, dans cette chère et calme
+retraite, véritable sanctuaire du grand art avant l'époque agitée qui
+devait suivre. Il avait des traits énergiques et fortement accusés; son
+regard franc, très ouvert, exprimait une forte volonté. Sa bouche
+souriante parlait de joyeuse humeur; mais en voyant cette forte et
+solide charpente, on s'étonnait que cette enveloppe rugueuse pût
+s'harmoniser si heureusement avec le talent plein de poésie et de charme
+de l'éminent artiste. Ce caillou du Rhin brillait comme un diamant, et
+si ses rayons n'ont pas été assez forts pour lutter avec ceux de
+Beethoven, du moins ont-ils gardé assez d'éclat pour que le nom de
+Hummel resplendisse comme une des plus pures gloires de l'école
+allemande.<a name="page_192" id="page_192"></a></p>
+
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX<br /><br />
+MOSCHELÈS</h2>
+
+<p>Les artistes qui s'élèvent jusqu'aux sommets ardus de la célébrité, et
+atteignent les hautes cimes de l'art par une valeur personnelle
+incontestée, des qualités primordiales reconnues de tous, sont en petit
+nombre; plus rares encore ceux qui n'ont jamais connu les tristesses de
+critiques injustes, ressenti les atteintes douloureuses des rivalités et
+de l'envie. Moschelès a été un de ces privilégiés de l'art; ses facultés
+exceptionnelles de musicien, de compositeur et de virtuose l'ont placé
+si haut, qu'aucune des mesquines passions, des petites haines, trop
+fréquentes dans la carrière musicale, n'a pu effleurer sa belle et pure
+réputation. Disons encore que la franchise et la noblesse de son
+caractère lui ont attiré des sympathies aussi vives qu'immédiates; le
+grand artiste et le galant homme n'ont eu qu'à se produire pour
+conquérir la faveur universelle.</p>
+
+<p>Moschelès (Ignace) est né à Prague le 30 mai 1794. Son père, négociant
+israélite, lui fit commencer<a name="page_193" id="page_193"></a> très jeune l'étude de la musique; ses
+premiers maîtres, modestes musiciens dont le nom mérite d'être
+reproduit, Zabradka et Zozalkski, initièrent assez rapidement leur élève
+aux principes de l'art pour lui permettre d'entrer au Conservatoire de
+Prague, dirigé alors par Denis Weber, musicien instruit et très
+distingué, qui s'éprit immédiatement des rares qualités de Moschelès.</p>
+
+<p>Sous cette direction paternelle, le jeune pianiste fut initié aux
+&oelig;uvres de Jean-Sébastien Bach, d'Hændel, de Mozart, de Clementi. Sa
+mémoire prodigieuse et sa merveilleuse facilité lui valurent de tels
+progrès qu'à douze ans il put se faire entendre dans les concerts
+publics et obtenir les suffrages des artistes, grâce à une fermeté
+d'exécution rare chez les petits virtuoses. Déjà cette précoce et riche
+organisation s'était imprégnée des sérieuses et brillantes qualités des
+grands maîtres dont Moschelès étudiait le style avec passion.</p>
+
+<p>Ces premiers succès, loin d'exalter l'amour-propre de Moschelès, ne
+firent qu'enflammer son désir d'apprendre; sa famille secondant son bon
+vouloir se décida à l'envoyer à Vienne; il trouva dans cette capitale
+les moyens de se perfectionner et les modèles à suivre. Grâce aux leçons
+d'harmonie du célèbre maître Albrechtsberger, il fit de fortes études de
+contre-point et reçut aussi les conseils de Salieri, maîtres consultés
+par tous les artistes désireux de connaître les vrais principes, les
+saines doctrines, et qui prirent leur jeune disciple en grande
+affection. L'imagination et la<a name="page_194" id="page_194"></a> prodigieuse mémoire de Moschelès se
+meublèrent de tous les chefs-d'&oelig;uvre anciens et contemporains; aussi
+ses audaces heureuses n'allèrent-elles jamais jusqu'à lui faire quitter
+les voies du bon goût.</p>
+
+<p>L'exécution brillante, l'accentuation colorée et les effets nouveaux
+introduits par le jeune virtuose dans ses premières compositions pour
+piano le firent rechercher dans tous les concerts. Il faut même de nos
+jours, malgré les soixante ans écoulés, reconnaître dans ces premières
+&oelig;uvres de Moschelès une richesse d'harmonie, une chaleur expansive
+dans la phrase mélodique qui affirmaient de prime abord une originalité
+réelle. Dès cette époque,&mdash;1812,&mdash;la réputation du jeune maître rayonna
+sur toute l'Allemagne. C'est aussi à cette date que remonte la sincère
+et constante amitié de Moschelès et de Meyerbeer, comme lui très habile
+virtuose, son émule et son rival dans les concerts. Cette courtoise
+rivalité n'altéra jamais la mutuelle affection des deux artistes:
+bientôt, du reste, Meyerbeer, sans cesser d'être habile virtuose, se
+voua plus particulièrement aux études de composition dramatique. Pendant
+ce temps, Moschelès, occupé de faire progresser l'exécution, consacrait
+toute son énergie à la recherche des effets nouveaux dans la musique de
+piano.</p>
+
+<p>La contexture harmonique de ses traits, de formes si variées, donnait à
+l'instrument une sonorité plus large et une grande diversité d'accents
+par l'imprévu des modulations. Aussi, quand Moschelès quitta Vienne pour
+se faire entendre<a name="page_195" id="page_195"></a> dans toutes les grandes villes de l'Allemagne,
+Dresde, Leipsick, Cologne, Munich, etc., fut-il acclamé comme le
+créateur d'une école nouvelle, se distinguant de l'ancienne non par des
+procédés excentriques, mais par une entente plus parfaite de la
+sonorité, de l'expression et du toucher.</p>
+
+<p>Malgré ces succès et l'enthousiasme qu'excitait chaque concert,
+Moschelès poursuivait ses études. Travailleur infatigable, d'une extrême
+sévérité pour lui-même, il revenait de ses voyages pour mûrir dans le
+recueillement les effets nouveaux qu'il voulait introduire. Après ses
+nombreuses excursions dans toute l'Allemagne, sur les bords du Rhin, à
+travers la Hollande et la Belgique, sûr de ses procédés et de son action
+sur le public, le célèbre pianiste vint à Paris pour la première fois en
+1820.</p>
+
+<p>Les concerts qu'il donna à l'Opéra produisirent une immense sensation;
+artistes et amateurs étaient également émerveillés par cette virtuosité
+transcendante: la sonorité puissante, la noblesse du style, l'élégante
+manière de phraser, toutes ces qualités réunies étonnaient et
+charmaient. La part du compositeur dans cette admiration générale
+n'était pas moindre que celle du virtuose. Les compositions de
+Moschelès, si riches d'idées, d'une belle ordonnance, d'une facture
+correcte, laissaient peu de prise à la critique. Nul maître, Hummel
+excepté, n'avait encore écrit avec ce brio, cette hardiesse d'allures,
+une pareille entente des effets spéciaux. Toute la génération des
+pianistes de l'époque s'éprit des qualités et des procédés de la
+nouvelle école; le jeune Henri Herz comptait parmi ses admirateurs les<a name="page_196" id="page_196"></a>
+plus passionnés et ses disciples les plus ardents.</p>
+
+<p>Cet accueil enthousiaste retint Moschelès une année entière à Paris; le
+grand artiste songea même à s'y fixer, mais déjà il était de tradition
+qu'il fallait visiter l'Angleterre et demander à nos puissants voisins
+la consécration du talent. Moschelès quitta Paris, mais il devait y
+revenir souvent et toujours avec joie. Son éminent talent et ses
+qualités de galant homme lui avaient créé de solides amitiés, de
+sincères affections dont aucune ne l'abandonna.</p>
+
+<p>En 1821, Moschelès fit sa première apparition à Londres. L'accueil fut
+tel qu'il se décida à s'y fixer; grâce à sa distinction naturelle,
+jointe à sa haute situation musicale, il devint bientôt un des maîtres
+les plus recherchés et les plus aimés de l'aristocratie anglaise. Il
+convient d'ailleurs de reconnaître à nos voisins de la Grande-Bretagne
+une appréciation saine et juste de la valeur réelle des artistes qui
+viennent demander leurs suffrages; ils n'accordent le droit de cité
+qu'aux maîtres vaillants qui font preuve à la fois de savoir et de
+bravoure; ils ne prennent pas les réputations toutes faites, ils ne les
+acclament pas de confiance, sans juger par eux-mêmes. Et pourtant le
+goût musical n'est en Angleterre que l'apanage d'un certain nombre de
+dilettantes. Seuls les vastes programmes d'oratorios de Bach et de
+Hændel exercent une véritable attraction sur la foule des fidèles, qui
+se rendent religieusement chaque année à ces grandes solennités
+musicales.</p>
+
+<p>S'il y a plus de légèreté dans nos appréciations,<a name="page_197" id="page_197"></a> dans l'engouement et
+la vogue qui s'attachent à tel ou tel artiste, du moins notre public
+français des concerts populaires est-il plus connaisseur et plus
+éclectique dans ses enthousiasmes.</p>
+
+<p>Moschelès en devenant l'hôte aimé des Anglais, en choisissant Londres
+comme résidence pendant vingt-cinq ans, de 1821 à 1846, ne dit pas adieu
+à la vie militante du virtuose, aux voyages artistiques. L'Irlande,
+l'Écosse, la Hollande et la Belgique, Paris, Vienne, Dresde, Leipsick,
+Munich, Berlin, Hambourg eurent plusieurs fois la visite du grand
+artiste. La nombreuse et brillante clientèle d'élèves de Moschelès, sa
+place de professeur à l'Académie royale de musique, ses fonctions de
+directeur de la Société philharmonique ne lui permettaient plus de
+longues absences; mais, dans ses échappées de quelques mois, le
+compositeur éminent, l'exécutant de grand style, affirmait en toute
+occasion la supériorité de son école.</p>
+
+<p>J'ai eu plusieurs fois, au début de ma carrière, l'honneur de recevoir
+des élèves adressés et recommandés par Moschelès; le célèbre maître
+avait aussi accueilli parmi ses disciples plusieurs jeunes virtuoses
+formés à mon enseignement; dans ce mutuel échange, j'ai pu directement
+apprécier l'excellence de la méthode de Moschelès, ses belles et saines
+traditions. En 1846, Moschelès dit adieu à l'Angleterre; il vint se
+fixer à Leipsick, où l'appelait son illustre élève Mendelssohn, qui
+désirait lui confier la direction des études de piano du Conservatoire.
+Moschelès, accompagné de sa famille, s'établit dans cette ville, un des
+grands centres artistiques de<a name="page_198" id="page_198"></a> l'Allemagne du Nord, et son école conquit
+rapidement la célébrité que justifiaient l'immense réputation et
+l'ardeur infatigable du maître.</p>
+
+<p>Moschelès tient une des premières places parmi les grands maîtres
+classiques de l'école du piano. Son style, ses procédés, ses harmonies
+colorées et les éléments nouveaux introduits dans ses compositions ont
+exercé une influence sensible sur les &oelig;uvres de ses émules et
+contemporains, Henri Herz et Frédérik Kalkbrenner. Ce dernier maître,
+qui rendait justice <i>in petto</i> à son illustre confrère, portait
+cependant si haut la conscience de son mérite personnel qu'il lui était
+pénible de reconnaître la richesse d'imagination et la valeur des
+études, sonates, concertos, de Moschelès; mais Henri Herz, dans sa
+loyale franchise, a dit maintes fois que Hummel et Moschelès avaient été
+ses modèles préférés et qu'il en procédait directement; et, en effet, la
+place de Moschelès est marquée à côté de Hummel; les fortes qualités de
+race et d'éducation qui font les grands artistes sont les mêmes malgré
+l'individualité distincte des deux talents.</p>
+
+<p>L'érudition musicale de Moschelès était immense, il connaissait à fond
+toutes les écoles; il pouvait démontrer <i>ex professo</i>, et en citant des
+exemples, par quels traits distinctifs s'accusent aux différentes
+époques le progrès et la transformation de l'art du compositeur. Il
+savait merveilleusement s'assimiler les qualités de style qui
+conviennent aux &oelig;uvres diverses des maîtres du clavecin et du piano.
+Bach, Hændel, Scarlatti, Clementi, Mozart, Haydn, Beethoven, Weber et
+les modernes n'avaient pas de<a name="page_199" id="page_199"></a> secret pour lui; mais il gardait son
+style très caractéristique, style plein de force et de noblesse, chaud,
+coloré, nerveux, dramatique, où passe souvent le grand souffle de
+l'inspiration. Ses belles études, op. 70, 95, et ses douze grandes
+études de concert, op. 121, ses trois beaux caprices, la Légèreté et la
+Force, op. 50, sont des modèles de facture où l'idée typique est
+développée avec une habileté de mains que possèdent seuls les maîtres.</p>
+
+<p>Ces pièces, d'un travail excellent au point de vue du mécanisme et des
+difficultés spéciales, sont toutes remarquables par le choix de la
+pensée musicale, la variété et la contexture des traits, enfin par les
+harmonies ingénieuses et piquantes qui en rehaussent le ton et leur
+donnent une couleur énergique, expressive et dramatique.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre de compositeur de Moschelès est considérable. On cite huit
+concertos pour piano et orchestre; les 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> sont des
+modèles du genre; la noblesse du style, la richesse de l'inspiration, la
+couleur vigoureuse des harmonies font de ces &oelig;uvres des types
+admirables plusieurs fois imités. Ajoutons que ces compositions, si
+remarquables par le choix des idées, l'ingéniosité des traits, sont
+orchestrées avec un tact parfait, en se plaçant au point de vue du piano
+récitant, prenant pour lui l'intérêt principal. Les timbres de
+l'orchestre sont distribués avec une entente merveilleuse de la
+sonorité; les dessins d'accompagnement, pleins d'élégance et d'esprit,
+se meuvent avec une grande liberté d'allures, soutiennent ou animent le
+piano, concertent avec lui sans jamais absorber l'intérêt<a name="page_200" id="page_200"></a> ni écraser le
+soliste par une symphonie trop brillante.</p>
+
+<p>Les concertos fantastique, pathétique, pastoral, renferment aussi de
+belles pages, mais n'ont pas la grande ordonnance et la clarté des cinq
+premiers. Le sextuor et le grand septuor pour piano, violon, flûte,
+clarinette, violoncelle et contre-basse, peuvent être exécutés à côté de
+ceux de Beethoven, Hummel, Onslow et Bertini; ces &oelig;uvres sont des
+pages magistrales par la netteté du dialogue musical, la conduite et le
+développement des idées. Les deux grands trios pour piano, violon et
+violoncelle, le grand duo pour deux pianos, et l'admirable sonate à
+quatre mains, op. 47, sont des chefs-d'&oelig;uvre que tous les pianistes
+doivent connaître. Citons encore six numéros d'&oelig;uvre de sonates pour
+piano seul, op. 4, 6, 22, 27, sonate caractéristique, 41 et 49, sonate
+mélancolique.</p>
+
+<p>Cette dernière n'a qu'un seul mouvement, mais je ne sais rien de plus
+parfait, de plus inspiré, de mieux écrit pour le piano. Mentionnons
+aussi parmi les &oelig;uvres de style, plusieurs sonates concertantes,
+piano et violon, les belles variations sur la <i>Marche d'Alexandre</i>, <i>Au
+Clair de la Lune</i>, les grandes variations sur une mélodie autrichienne,
+plusieurs arrangements sur des airs nationaux irlandais, écossais,
+danois, rondos, caprices, polonaises, des variations concertantes pour
+piano, violon, violoncelle et clarinette, op. 17 et 46, cinquante
+préludes dans tous les tons majeurs et mineurs, des allegros de bravoure
+dédiés à Cramer, etc.</p>
+
+<p>Virtuose de premier ordre, Moschelès se distinguait<a name="page_201" id="page_201"></a> par une exécution
+magistrale, beaucoup de naturel et de vérité dans l'expression.
+Exécutant plein de verve mais toujours maître de lui, visant moins à
+l'effet qu'au bien dire, il commandait l'attention par la noblesse de
+son style, sa belle sonorité, sa manière simple et large de phraser.
+Rien n'était laissé à l'imprévu, ni dans les grandes lignes, ni dans les
+moindres détails de l'interprétation; la supériorité de l'artiste était
+aussi réelle dans les passages brillants que dans les contours légers
+des ornements.</p>
+
+<p>Physionomie distinguée, aux lignes régulières et bien dessinées, les
+traits de Moschelès accusaient fortement le beau type israélite; le
+front haut, le regard franc et fier, la bouche ferme et souriante
+offraient dans l'ensemble quelque ressemblance avec Mendelssohn. En
+regardant Moschelès, on se sentait attiré vers lui par une sorte de
+puissance magnétique, et ceux-là mêmes qui ignoraient la haute valeur
+musicale de l'artiste, éprouvaient pour l'homme aimable, bon,
+accueillant, une vive sympathie. Moschelès est mort à Leipsick le 10
+mars 1870. Son nom restera dans l'histoire de l'art parmi les plus purs
+et les plus dignes d'admiration, à côté de ceux de Clementi et de Hummel
+et dans le grand rayonnement des Bach, des Hændel et des Scarlatti.<a name="page_202" id="page_202"></a></p>
+
+<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX<br /><br />
+ZIMMERMAN</h2>
+
+<p>Un nom célèbre et un nom aimé que je ne puis écrire sans un profond
+sentiment d'émotion, sans un rajeunissement de souvenirs qui a tout à la
+fois sa tristesse et son charme. Mais si l'on sent quelque impression
+mélancolique à écrire l'histoire de ceux qui ne sont plus, et dont on a
+vu la vie active, admiré le rôle militant, la consolation arrive bien
+vite quand on peut constater que le temps n'a pas entamé leur mémoire,
+qu'il a plutôt dégagé la figure de l'homme et l'&oelig;uvre de l'artiste.</p>
+
+<p>Zimmerman a laissé comme professeur une réputation populaire entre
+toutes. Nul maître n'a exercé une plus salutaire influence sur le
+progrès musical. Sa parole et ses conseils faisaient autorité. Musicien
+érudit, expérimenté, homme d'esprit et de goût, sa nombreuse et
+brillante clientèle lui donnait ses grandes entrées dans tous les salons
+où l'étude de la musique était en honneur, et l'on peut affirmer que par
+le prodigieux rayonnement de ses nombreux élèves et des artistes formés
+à<a name="page_203" id="page_203"></a> son école, Zimmerman a été un des grands initiateurs du piano. Large
+et remarquable influence due à l'habileté de l'enseignement et à
+l'éclectisme dans le choix des &oelig;uvres adoptées par le maître.</p>
+
+<p>Tel a été le rôle spécial de Zimmerman, le caractère particulier de son
+action. Il aurait pu laisser un nom glorieux au théâtre ou sur le livre
+d'or des virtuoses; son instruction musicale, la richesse de son
+imagination lui permettaient de choisir sa voie; il a préféré le rôle
+modeste, mais précieux, d'instituteur de la jeunesse, et grâce à ses
+soins dévoués, une pléiade d'artistes célèbres, compositeurs et
+exécutants, a grandi pour continuer ses traditions. On peut l'appeler la
+génération de 1830, ce n'est pas un reproche dangereux. Cette
+génération, quoi qu'en pensent quelques esprits étroits, a produit un
+nombre considérable de personnalités de haute valeur, dans les sciences,
+les arts et la littérature. Combien de «démodés» de cette époque vivront
+encore quand les petits maîtres du jour auront fait leur temps!</p>
+
+<p>Zimmerman (Pierre-Joseph-Guillaume), né à Paris en 1785, était fils d'un
+facteur de pianos. Admis au Conservatoire comme élève en 1798, il étudia
+le piano sous la direction du célèbre compositeur Boieldieu, dont les
+&oelig;uvres instrumentales étaient fort appréciées et qui préludait à sa
+grande réputation dramatique en écrivant des sonates, des concertos et
+des fantaisies pour le piano, enfin des romances très-populaires.
+Zimmerman obtint en 1800 un brillant premier prix de piano en concourant
+avec Kalkbrenner, élève de Louis<a name="page_204" id="page_204"></a> Adam. Il fit de fortes études
+d'harmonie avec Rey et Catel. En 1802, il eut le premier prix dans la
+classe de ce maître. Un peu plus tard, il devint l'élève de Cherubini,
+dont il devait garder les grandes traditions et le style sévère.</p>
+
+<p>En 1816, Zimmerman fut nommé professeur d'une classe de piano; en 1826,
+il obtint au concours la place de professeur de contre-point et fugue;
+mais il céda généreusement ses droits à son émule, Fétis, satisfait
+d'être sorti vainqueur de cette épreuve. Il continua sa classe de piano,
+position plus modeste dans la hiérarchie de l'enseignement, mais qui
+laissait à l'habile théoricien, au savant contre-pointiste, une
+influence immédiate sur la génération militante des pianistes
+compositeurs. Il avait déjà des devoirs envers le cercle qui
+l'entourait, toute une clientèle et aussi une école faisant autorité.</p>
+
+<p>Zimmerman a eu ses heures de succès comme pianiste. Ce n'était pas sans
+une certaine vanité d'artiste qu'il me disait avoir pris part comme
+virtuose en vogue aux concerts de la cantatrice célèbre, la Catalani.
+Mais, très recherché comme professeur, consacrant ses loisirs à la
+composition ou aux exigences du monde, il dut renoncer de bonne heure à
+la vie active du virtuose, pour se vouer uniquement à l'enseignement.</p>
+
+<p>Causeur spirituel, esprit distingué, homme de goût, Zimmerman était d'un
+naturel aimable et fin. C'était pour nous, ses élèves affectionnés, un
+grand et fréquent plaisir que l'entendre évoquer ses souvenirs si
+intéressants au sujet des artistes<a name="page_205" id="page_205"></a> célèbres et contemporains.
+Quelquefois un trait incisif le vengeait des jalousies que lui
+suscitaient sa grande popularité et le luxe artistique qui l'entourait.</p>
+
+<p>Je citerai un mot typique qui donne la mesure de sa vivacité d'esprit et
+de la nature de ses réparties. Il s'agissait d'un élève oublieux, qu'il
+accusait, peut-être injustement, d'ingratitude: «Ah! me dit-il, il a un
+juste sentiment de la pédale, mais il n'a pas la pédale du sentiment.»
+Les pianistes comprendront sans autre explication la délicatesse et la
+portée du mot.</p>
+
+<p>L'existence à la fois laborieuse et brillante de Zimmerman a eu
+cependant ses points noirs. La maison si parfaitement dirigée par M<sup>me</sup>
+Zimmerman était un des centres artistiques les plus recherchés de Paris.
+Les intelligences supérieures de tout ordre s'y donnaient rendez-vous;
+la nombreuse famille du maître s'épanouissait dans ce milieu
+exceptionnel. C'est au sein de ce bonheur que la mort vint frapper la
+fille aînée de Zimmerman, M<sup>me</sup> J. Dubuffe, âme d'élite, c&oelig;ur
+d'artiste, imagination de poète. Plus tard, le départ de la maison
+paternelle d'un fils que Zimmerman eût désiré voir continuer son
+&oelig;uvre et reprendre ses traditions fut aussi une cause de douleur que
+j'eus un instant l'espoir d'amortir.</p>
+
+<p>Très généralement aimé, Zimmerman eut pourtant à souffrir de
+l'ingratitude de quelques élèves. Sous une apparence impassible, il en
+fut péniblement atteint. Une autre déception vint affliger ses dernières
+années. Fort des services rendus à<a name="page_206" id="page_206"></a> l'art musical, auteur d'un ouvrage
+en trois actes, <i>l'Enlèvement</i>, dont le livret seul avait causé la chute
+d'un grand opéra intitulé <i>Nausica</i>, de plusieurs messes et symphonies,
+d'une encyclopédie musicale, il désirait vivement entrer à l'Institut,
+dont les portes s'étaient ouvertes pour le savant théoricien Reicha.
+Mais l'immense réputation du professeur, les preuves incontestées de sa
+haute science ne purent vaincre certaines hostilités. Zimmerman se
+montra très affecté de son insuccès et surtout d'avoir été abandonné par
+ses vieux amis Onslow et Auber.</p>
+
+<p>Il trouva des consolations dans le cercle brillant qui grandissait
+autour de lui. Il fallait avoir des liens sérieux avec la famille
+Zimmerman ou une très haute notoriété artistique pour être admis sur le
+programme des fêtes musicales qui se donnaient square d'Orléans. Duprez,
+à son retour d'Italie, Thalberg, Chopin, Liszt, Sivori, de Bériot,
+Kalkbrenner, Lablache, Tamburini, Mario, Rubini, Levasseur, M<sup>mes</sup>
+Rossi, Falcon, Sontag, Viardot, Frezzolini, prenaient une part active à
+ces concerts souvent improvisés. Aussi quel empressement, quelle
+affluence d'illustrations, quelle admiration parfois fatigante! Je me
+souviens qu'à l'une de ces soirées, Auber, en vaine de moquerie, me
+demanda en entendant Doelher exécuter une pièce de concert: «Savez-vous
+ce qu'il joue en ce moment?&mdash;Mais, cher maître, une étude de concert.&mdash;A
+cette heure, les études devraient être couchées.»</p>
+
+<p>Le mot était injuste; en tous cas, les réunions intimes, moins
+nombreuses mais aussi brillantes,<a name="page_207" id="page_207"></a> n'ont jamais prêté à des critiques de
+ce genre. M<sup>me</sup> Zimmerman et ses filles en faisaient les honneurs à une
+foule d'artistes et de littérateurs. On jouait des charades; les gages
+donnés, les rébus non devinés, se rachetaient par des pénitences variant
+suivant la nature des coupables. Gautier, Dumas, Musset étaient
+condamnés à réciter leurs dernières poésies; Liszt ou Chopin devaient
+improviser sur un thème donné; M<sup>mes</sup> Viardot, Falcon et Eugénie Garcia
+avaient aussi leurs dettes mélodiques à acquitter, et je me rappelle
+avoir moi-même réglé plus d'un gage.</p>
+
+<p>En 1848, Zimmerman prit sa retraite de professeur de piano au
+Conservatoire. Il avait encore toute son énergie et une activité
+incomparable; mais il croyait sentir une sourde hostilité contre son
+enseignement, et cela de la part d'artistes formés à son école. J'ai
+reçu ses confidences à ce sujet, comme aussi l'impression de son vif
+mécontentement en plusieurs circonstances où le jury avait cru devoir
+négliger sa classe au profit de la classe rivale. Or, Zimmerman, qui
+pourtant ne détestait personne, avait une antipathie vivace contre
+l'artiste très débonnaire, son ex-répétiteur, devenu son émule dans les
+concours. Harcelé par de petites taquineries, il demanda sa retraite
+dans la force de l'âge et fut nommé inspecteur des classes de piano. Il
+m'annonça lui-même sa décision en m'engageant à me présenter. «Je
+resterai neutre, me dit-il, car Ch. V. Alkan, Émile Prudent, Louis
+Lacombe et toi, vous êtes mes élèves.» J'ai dit ailleurs pourquoi mon
+nom fut préféré. Quant<a name="page_208" id="page_208"></a> à Zimmerman il dut rompre un instant la
+neutralité qu'il s'était imposée pour me couvrir de son témoignage à
+propos d'une délicate question d'élèves. Après ma nomination, il vint
+souvent dans ma classe où il retrouvait l'autorité toujours présente de
+ses traditions.</p>
+
+<p>Il n'en était pas de plus sûres et de plus charmantes en même temps,
+malgré leur sévérité relative. Musicien de grand savoir, d'un goût
+délicat, très éclectique, n'ayant aucun parti pris d'hostilité contre
+les tendances novatrices, Zimmerman tenait ses élèves au courant de
+toutes les &oelig;uvres de valeur réelle, sans souci du nom de l'auteur ni
+de la provenance d'école. Il se faisait même un point d'honneur de
+mettre au jour les noms d'artistes méritants mais ignorés; sa classe et
+ses salons ont donné un point d'appui à nombre de réputations.</p>
+
+<p>Ch.-V. Alkan, Massé, Charlot, G. Bizet ont reçu des leçons de
+contre-point et de composition de Zimmerman. Citons encore parmi ses
+élèves les plus connus les frères Déjazet, Louis Cholet, les frères
+Codine, Fessy, vaillants pianistes et compositeurs de mérite, Graziani,
+Honoré, Demaric, Collignon, Ambroise Thomas, qui joue Chopin d'une façon
+si merveilleuse; Prudent, Goria, Lefébure, morts tous trois
+prématurément; Henri Potier, A. Petit, Piccini, Lécureux, musiciens
+d'élite; Ravina, aux &oelig;uvres si gracieuses; Louis Lacombe, compositeur
+et pianiste de grand style. A la rigueur, je puis également me citer
+parmi ceux qui ont tenu le plus à honneur de continuer les traditions
+d'enseignement de Zimmerman. Je<a name="page_209" id="page_209"></a> dois aussi une mention particulière à
+M<sup>lle</sup> Joséphine Martin, l'élève affectionnée du maître, qui non
+seulement a formé son talent de virtuose, mais encore dirigé ses études
+d'harmonie et de composition. Quant à Gunselman, Mariscotti, ils ont été
+également les élèves de Zimmerman tout en restant les miens.</p>
+
+<p>Zimmerman, ainsi que nous l'avons dit, malgré le nombre considérable de
+ses disciples, n'a pas voulu se désintéresser des &oelig;uvres
+d'imagination. Son opéra de <i>l'Enlèvement</i>, donné en 1830 à la salle
+Ventadour, chanté par M<sup>me</sup> Pradher, Féreol et Chollet, contenait de
+réelles beautés; mais le poème divertit malheureusement le public, qui
+fit une ovation au nom du musicien et siffla celui du librettiste.</p>
+
+<p>Zimmerman a encore écrit deux messes solennelles avec orchestre et
+laissé en manuscrit l'opéra <i>Nausica</i>. La science du grand
+contre-pointiste et de l'élève affectionné de Cherubini a marqué sa
+trace dans les morceaux d'ensemble, les ch&oelig;urs et l'orchestration.
+Quant à l'&oelig;uvre de piano, elle comprend de nombreuses variations,
+divertissements, rondos sur des thèmes d'opéras en vogue, sur les
+romances populaires de l'époque: variations et rondos sur les opéras
+d'<i>Emma</i> et <i>le Serment</i> d'Auber; des variations sur les romances si
+connues: <i>S'il est vrai que d'être deux</i>, <i>Il est trop tard</i>, le
+<i>Bouquet de romarin</i>, la <i>Gasconne</i>, des contredanses variées, deux
+recueils d'études très mélodiques dédiées à la princesse Marie, une
+excellente sonate dédiée à Catel, deux concertos,<a name="page_210" id="page_210"></a> le premier dédié à
+Cherubini, enfin, l'<i>Encyclopédie du Pianiste</i>, cours théorique et
+pratique où Zimmerman a condensé le fruit de sa longue expérience,
+véritable code musical du virtuose et du compositeur. La deuxième partie
+comprend un cours d'harmonie, de contre-point, de haute composition et
+l'ensemble de la méthode reste une preuve victorieuse de l'excellence de
+l'enseignement de Zimmerman.</p>
+
+<p>Décoré de la Légion d'honneur au milieu de sa brillante carrière, et à
+une époque où l'on n'était pas prodigue de cette distinction, retiré de
+l'enseignement et de la vie militante du professorat, en 1848, comme
+nous l'avons dit, Zimmerman ne survécut que cinq ans à son départ du
+Conservatoire, c'est-à-dire jusqu'au mois de novembre 1853.</p>
+
+<p>Zimmerman avait la physionomie aimable et douce, avec un reflet de
+bienveillance; ses yeux, au regard clair et vif, étaient ombragés
+d'épais sourcils: le nez droit, la bouche souriante, formaient un
+ensemble qui accusait une ferme volonté et un rare esprit d'observation.
+C'était à la fois un excellent maître et un ami dévoué; aussi la date de
+ses funérailles fut-elle une journée de deuil pour tout le monde
+artistique. Je vois encore la foule recueillie dont la tristesse
+s'associait à la douleur de la famille Zimmerman et à celle de ses
+illustres gendres, Gounod et Dubuffe. Le culte de cette mémoire est
+resté vivace dans le c&oelig;ur des nombreux artistes qui doivent à
+Zimmerman le talent et la renommée. Plusieurs l'ont précédé ou suivi de
+près dans l'éternité; seul un groupe survit<a name="page_211" id="page_211"></a> encore, un peu clair-semé,
+mais toujours vaillant; Ch.-V. et Nap. Alkan, Ravina, Joséphine Martin.
+Je m'y ajouterai, ne fût-ce que pour faire nombre et pour donner à ce
+portrait le caractère qui lui convient, celui d'un pieux souvenir et
+d'un dernier hommage.<a name="page_212" id="page_212"></a></p>
+
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI<br /><br />
+FERDINAND RIES</h2>
+
+<p>A part quelques grands talents qui commandent une admiration immédiate
+et complète, quelques rares physionomies qui laissent une impression
+immuable, dont le reflet se trouve fixé pour l'éternité de son vivant
+même, sans que la postérité doive faire aucune retouche à l'image, sans
+que l'histoire porte aucune atteinte à la gloire acquise, les figures
+d'artistes, comme les &oelig;uvres d'art, demandent un lointain, une
+perspective, l'optique et l'épreuve du temps.</p>
+
+<p>Il est à la fois trop facile et trop dangereux de juger les
+contemporains, quand ce jugement ne s'impose pas d'une façon absolue
+comme une ombre tranchée, une silhouette lumineuse, un profil vigoureux
+se détachant à l'horizon de la critique. Lorsque cette exception n'est
+pas, pour ainsi dire, fatale, l'éloignement devient une nécessité; c'est
+dans la perspective que se fondent et s'harmonisent les figures
+relativement moyennes; elles y gagnent une certaine égalité de jugement
+qu'elles<a name="page_213" id="page_213"></a> n'ont pas encore connue, toujours ballotées entre les
+appréciations contraires; les éloges outrés s'atténuent, les critiques
+injustes s'émoussent; c'est un rayonnement doux où tout s'apaise.
+L'artiste et son &oelig;uvre apparaissent ainsi plus nettement dans leur
+cadre véritable, avec leurs liens et leur filiation, leurs tenants et
+leurs aboutissants; les causes premières, d'une prise si difficile au
+moment même où elles agissent, s'éclairent avec le temps. Et qu'il monte
+ou qu'il descende dans l'ordre des réputations, l'artiste soumis à cette
+dernière épreuve n'a pas le droit de se plaindre: sa mémoire trouve
+enfin son véritable équilibre, son point stable et définitif.</p>
+
+<p>Il nous semble que l'heure est venue pour Ferdinand Ries. La perspective
+réduit à de justes proportions cette figure souvent trop grandie,
+souvent aussi trop diminuée, et dont il convient de dire à présent
+qu'elle appartient à la lueur discrète de la forte moyenne artistique.
+Ce qu'on lui a prêté de particulièrement éclatant relevait plutôt de
+Beethoven et peut se délimiter facilement; ce qui lui est personnel,
+inhérent, correspond à une inspiration moins haute que pure, moins
+sublime que distinguée, à une flamme de conviction qu'il ne faudrait pas
+confondre avec le feu du génie. De nobles &oelig;uvres, voilà ce que Ries a
+laissé. La noblesse en est le trait principal et l'éloge suffisant.</p>
+
+<p>Ferdinand Ries était le fils d'un musicien distingué attaché au service
+de l'électeur de Cologne. Encore tout enfant, Ries manifesta un goût
+prononcé, des dispositions exceptionnelles pour la<a name="page_214" id="page_214"></a> musique: aussi son
+père commença-t-il dès l'âge de cinq ans son éducation de virtuose. Ries
+étudia successivement le violoncelle, le piano, l'orgue et le violon.
+Quant à ses premières études d'harmonie, il les fit presque sans maître,
+par la lecture et l'analyse d'ouvrages théoriques et pratiques. Il eut
+ensuite l'ingénieuse pensée de mettre en partitions les quatuors de
+Haydn. Ce travail instructif grava dans sa mémoire la pensée du grand
+compositeur; de plus, une lecture incessante, attentive, raisonnée, lui
+fit pénétrer les finesses et les procédés du maître, lui livra les
+secrets du métier. En 1801, Ries, après avoir réduit pour piano les
+oratorios de <i>la Création</i> et des <i>Saisons</i>, se rendit à Munich, où il
+prit quelque temps des leçons de Winter, compositeur savant, mais sans
+originalité, dont les opéras se sont démodés rapidement. Quand Winter
+quitta Munich pour aller monter à Paris son opéra de <i>Castor</i>, Ries
+partit aussi, mais pour se rendre à Vienne.</p>
+
+<p>Il avait une lettre de recommandation pour Beethoven, dont son père,
+l'ami d'enfance, était resté admirateur fervent. Son but était de
+continuer ou plutôt de reprendre en sous-&oelig;uvre son éducation musicale
+faite jusque-là sans suite, sans plan, sans direction arrêtée. Accueilli
+par Beethoven avec une grande bonté, Ferdinand Ries vécut pendant quatre
+ans dans l'intimité de son protecteur, qui le prit à demeure, en fit son
+élève de prédilection, et même le seul auquel il accordât des leçons
+fréquentes et suivies. Ces conseils et ces exemples réunis exercèrent
+une influence<a name="page_215" id="page_215"></a> rapide sur le style, le goût et les aspirations de
+l'élève.</p>
+
+<p>Sous la direction de Beethoven, Ries devint encore un virtuose
+transcendant. On retrouvait dans son exécution chaude et colorée le
+brio, la fougue, l'éclat de son illustre maître. Ries n'appartenait pas
+comme pianiste à l'école de Clementi; il avait certaines audaces
+harmoniques, certains effets de sonorité, bagage du romantisme de
+l'époque, qui suffirait à le séparer de cette école de style lié, aux
+continuelles demi-teintes, dont Field et Cramer ont continué la
+tradition. Sous l'influence de Beethoven, si l'exécution de Ries n'avait
+pas acquis l'autorité du maître, du moins en produisait-elle les
+qualités énergiques, le goût des contrastes accentués.</p>
+
+<p>Ce fut d'ailleurs une éducation singulière, très intime et souvent très
+pénible, tour à tour affectueuse et violente, sur laquelle les notices
+biographiques publiées par Ries et Wegeler, de Bonn, fournissent des
+détails parfois douloureux. Esprit sombre et chagrin, inquiet,
+soupçonneux, aigri par la souffrance, les ennuis de famille, une
+misanthropie naturelle, Beethoven avait des caprices et des bizarreries
+compensés par des élans de tendresse et d'un rare dévouement à son
+élève.</p>
+
+<p>Quant à ses études d'harmonie, Ries, sur le conseil de Beethoven, les
+continuait avec le célèbre contre-pointiste Albrechtsberger.</p>
+
+<p>Les rigueurs des guerres du premier empire engagèrent Ries à quitter
+l'Allemagne pour la Russie; mais avant de réaliser ce changement de<a name="page_216" id="page_216"></a>
+séjour, il passa deux ans à Paris (1807 à 1809). Plusieurs compositions
+de haut style publiées à cette époque le firent apprécier des cercles
+artistiques et classer parmi les maîtres les plus habiles. En quittant
+Paris, il visita successivement Cassel, Hambourg, Copenhague, Stockolm,
+Saint-Pétersbourg, Kiev, Riga, Revel, secondé par son ancien maître le
+violoncelliste Romberg. Le voyage en Russie fut pour les deux artistes
+une suite de brillants succès. Mais déjà la Russie était atteinte par la
+guerre, et Ries, changeant de projets, quittait notre continent en feu
+pour chercher un refuge en Angleterre.</p>
+
+<p>Cette fois, il s'agit d'un séjour prolongé. Ries se maria à Londres avec
+une femme d'une grande beauté que j'ai vue plus tard à Paris chez
+Rosenhain; nature fine, distinguée, artistique, femme d'esprit, qui fût
+aussi pour Ries une compagne dévouée. Ries resta dix ans en Angleterre,
+donnant de nombreux concerts et de plus nombreuses leçons, également
+recherché comme professeur et applaudi comme compositeur. Ce fut une
+période de travail continuel et d'ailleurs fructueux, d'où Ries sortit
+avec sa fortune et aussi sa réputation solidement établies. La patrie
+l'appelait. Il quitta Londres et vint se fixer avec sa famille à
+Godesberg, près Bonn, dans une propriété délicieuse où il pouvait, libre
+de tout souci, se livrer à sa fièvre de composition.</p>
+
+<p>Dans cette retraite Ries écrivit <i>la Fiancée du Brigand</i>, opéra en trois
+actes, qui obtint en Allemagne un réel succès. En 1831, Ries fit un<a name="page_217" id="page_217"></a>
+voyage à Londres et en Ecosse pour monter un opéra-féerie, <i>Lyska</i>, et
+diriger des festivals. De retour en Allemagne, il entreprit un voyage en
+Italie; il visita toutes les grandes villes de la péninsule, puis, à son
+tour habita alternativement Aix-la-Chapelle et Francfort. Directeur de
+l'orchestre et du chant aux fêtes musicales d'Aix-la-Chapelle, Ries
+conserva quelque temps ces fonctions, mais finit par s'en démettre pour
+faire de nouveaux voyages à Bruxelles, Londres et Paris. Ce fut à
+Londres qu'il écrivit son bel oratorio de <i>l'Adoration des rois mages</i>,
+qui fut exécuté sous sa direction au festival d'Aix-la-Chapelle, en
+1837.</p>
+
+<p>Fixé en dernier lieu à Francfort, où il avait accepté la direction de la
+Société de Sainte-Cécile, Ries, arrivé à l'apogée de sa carrière,
+pouvait espérer de longs jours au milieu d'une famille amie et d'amis
+dévoués. La considération et la fortune, une réputation incontestée, le
+bien-être et le bonheur, enfin une individualité artistique qui avait
+été discutée du vivant de Beethoven, Ries avait conquis tout cela quand
+la mort vint le prendre dans la force de l'âge, le 13 janvier 1838, à
+cinquante et un ans. Un mal latent et incurable brisait cette noble et
+laborieuse carrière au moment même où le succès semblait devoir
+couronner les efforts de Ries pour atteindre les hautes régions
+musicales.</p>
+
+<p>Le nombre des compositions de Ries est très important. Il comprend 200
+numéros, six symphonies (op. 23, 80, 90, 110, 112, 148); cinq
+ouvertures;<a name="page_218" id="page_218"></a> des quintettes et quatuors pour instruments à cordes; huit
+concertos pour piano et orchestre,&mdash;les 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> et 8<sup>e</sup> sont des
+&oelig;uvres magistrales;&mdash;un grand septuor pour piano, violon,
+violoncelle, deux cors et contre-basse; un quintette pour piano et
+instruments à cordes; deux sextuors pour piano et instruments divers; un
+ottetto pour piano, violon, alto, clarinette, cor, basse, violoncelle et
+contre-basse; plusieurs quatuors et trios pour piano, violon et basse;
+des &oelig;uvres nombreuses de sonates concertantes pour piano et violon,
+piano et violoncelle, piano et cor, une grande sonate à quatre mains
+(op. 160); dix numéros d'&oelig;uvres de sonates pour piano seul; enfin un
+nombre considérable de rondos, fantaisies et airs variés, et de pièces
+vocales à plusieurs voix. Cette liste très incomplète montre la rare et
+constante énergie de Ferdinand Ries, producteur infatigable et
+compositeur convaincu.</p>
+
+<p>L'honneur incomparable d'avoir été l'élève de prédilection de Beethoven
+a été pour Ries une cause de succès, mais lui a aussi suscité des motifs
+de tristesse. Les envieux, les malveillants ont reproché au disciple du
+grand symphoniste de s'être trop assimilé le style de son illustre
+maître, d'être une pâle copie de sa manière, en un mot de plagier ses
+procédés sans avoir le feu sacré, l'étincelle de génie. Blâme outré
+jusqu'à l'injustice. Ce qu'il faut dire c'est que Ferdinand Ries n'était
+pas doué de cette imagination primesautière qui fait l'initiative
+géniale. Ses idées musicales, toujours distinguées, correctement
+exprimées, d'un goût et<a name="page_219" id="page_219"></a> d'un style parfaits, n'atteignent que rarement
+les grands élans de l'inspiration.</p>
+
+<p>Les &oelig;uvres d'orchestre ou de chambre montrent souvent l'action d'un
+travail opiniâtre; la main très habile de l'artiste n'a pas toujours la
+sûreté ni les audaces d'allures que donnent seules les longues études
+scolastiques ou l'intuition, plus puissante encore. Ries a écrit un plus
+grand nombre d'ouvrages que son contemporain Hummel; il n'en reste pas
+moins après lui dans la hiérarchie des compositeurs virtuoses. Mais ce
+qu'il faut lui reconnaître, c'est un ensemble de qualités solides,
+nobles et pures, puissantes dans un cercle déterminé, et par là même
+suffisamment personnelles, très comparables d'ailleurs à sa virtuosité
+brillante, colorée, tirant du piano une sonorité remarquable pour
+l'époque, mais sans effets d'étonnement, sans surprises pour le public,
+virtuosité dont la pureté et la sincérité faisaient le charme.</p>
+
+<p>Quant à l'imitation de Beethoven, que des critiques sévères ont durement
+reprochée à Ries, ce point délicat demande une distinction. Il n'est pas
+douteux que Ries ait subi l'influence du grand symphoniste, son maître,
+et qu'on en retrouve quelquefois le reflet, mais il n'y a dans son
+&oelig;uvre, ni pastiche, ni plagiat, de parti pris; Ries est plutôt un
+fils qu'un copiste de Beethoven. Combien sont rares les artistes
+vraiment originaux, ne procédant que d'eux-mêmes, ne suivant aucune
+trace! Créer sans modèle est un phénomène dont on cite bien peu
+d'exemples. «On est toujours le fils de quelqu'un», a dit Beaumarchais;
+rien n'est plus vrai<a name="page_220" id="page_220"></a> surtout dans les arts. Il y a une première période
+d'imitation qui est souvent la même pour les grands artistes, les génies
+transcendants, que pour les talents de taille moyenne comme Ferdinand
+Ries: la force d'expansion, l'originalité ne se dégagent que plus tard.</p>
+
+<p>Chez Ries, le tempérament personnel a fini par s'affirmer dans les
+limites et sous la forme qu'il convenait, sans efforts et sans
+affectation; Ries est devenu suffisamment original sans cesser d'être
+naturel; qualité précieuse et exemple méritoire dans un siècle où la
+recherche des procédés nouveaux, fiévreux et sans bonne foi a produit
+tant d'&oelig;uvres tourmentées, parfois aussi tant de simples pastiches.</p>
+
+<p>Un autre reproche, tout de sentiment, qui atteindrait l'homme et non
+l'artiste, a été adressé à Ferdinand Ries. D'après Fétis, il aurait
+manqué de respect et d'égards envers la mémoire de l'homme de génie qui
+l'avait accueilli avec une bonté toute paternelle. Ferdinand Ries a
+publié en effet, avec M. Wegeler, de Bonn, des notices biographiques sur
+Beethoven; les aspérités de caractère du grand maître n'y sont pas
+atténuées; quelquefois même, il faut le reconnaître, elles y sont
+particulièrement soulignées. L'élève de Beethoven aurait encore adressé
+une lettre à Fétis pour le féliciter à l'occasion de quelques critiques
+sévères dirigées contre les défauts de goût, simples taches au soleil,
+qu'une attention jalouse et minutieuse peut seule découvrir dans
+l'&oelig;uvre du grand symphoniste.</p>
+
+<p>Ce sont là des faits regrettables, mais les félicitations<a name="page_221" id="page_221"></a> de Ries, pas
+plus que les critiques de Fétis, n'ont entamé la mémoire de Beethoven.
+On peut affirmer du reste que, malgré quelques imprudences, Wegeler et
+Ries n'ont eu d'autre pensée que de publier leurs impressions, leurs
+souvenirs personnels sur des faits intimes de la vie de Beethoven. Le
+caractère dominant de leur petit ouvrage biographique est un témoignage
+d'admiration pour l'homme de génie, à l'âme généreuse, tendre,
+impressionnable, mais aigrie, ignorante des compromis de l'existence.
+Aussi bien l'ingratitude s'accorderait-elle mal avec la bonté, la
+bienveillance naturelle de Ferdinand Ries, dont tous ses amis ont rendu
+témoignage.</p>
+
+<p>Homme du monde, quoique travailleur infatigable, Ries avait une
+physionomie distinguée, des traits réguliers et bien dessinés, accusant
+une volonté énergique; le front était couronné de cheveux épais et
+crépus, les yeux ombragés d'épais sourcils; la bouche souriante et le
+menton à fossette donnaient souvent au masque un pli de malice ironique,
+mais l'homme était bon, généreux et n'a laissé que des regrets. Quant à
+l'artiste, ç'a été tout ensemble son premier bonheur d'entrer dans le
+rayonnement de Beethoven et sa fatalité de ne s'en dégager
+qu'incomplètement aux yeux de la postérité; mais tout en faisant la part
+de cette gloire illustre dans la réputation de Ferdinand Ries, il faut
+reconnaître à l'élève de Beethoven les qualités personnelles dont il a
+fini par avoir l'entière possession: la conviction, la bravoure, la
+sincérité et cette noblesse qui restera son caractère distinctif.<a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII<br /><br />
+CAMILLE STAMATY</h2>
+
+<p>L'influence du milieu, de l'éducation, du hasard lui-même sur le germe
+des facultés que tout artiste apporte en venant au monde n'est pas
+contestable. Il faut aussi faire la part du travail, de la direction
+donnée à l'enseignement, part quelquefois considérable; mais aucune de
+ces circonstances favorables au développement des jeunes talents ne
+tient lieu des dispositions innées, des vocations sincères, marque
+distinctive des organisations spéciales. Pour ces natures d'élite, la
+loi de progrès se trouve dans une force intérieure et irrésistible,
+souvent inconsciente, qui agit à leur insu, leur fait choisir leur route
+personnelle, ouvrir leur propre sillon, tandis que les natures d'ordre
+inférieur, obéissent à l'impulsion étrangère, même en s'y croyant
+soustraites. S'il y a dans les arts un côté de métier que fait acquérir
+le travail, il y a un côté d'inspiration nécessairement et uniquement
+inné. On devient praticien, on naît artiste.</p>
+
+<p>L'originalité, la distinction, l'expression, la sensibilité,<a name="page_223" id="page_223"></a> qualités
+perfectibles, sont avant tout des qualités naturelles. Le Conservatoire,
+cette belle école normale de la musique, ne peut, malgré toute la
+science et tout le dévouement de ses maîtres, «manufacturer» des
+artistes. Nous perfectionnons les tempéraments déjà doués, nous
+cultivons les organisations assez délicates pour promettre de véritables
+musiciens; mais nous ne créons pas des artistes. Notre grande école
+française, qui a développé tant de virtuoses et de compositeurs, n'en a
+pas inventé un seul, et beaucoup ont grandi sans son aide, que la
+vocation a soutenus au début de leur carrière.</p>
+
+<p>Camille Stamaty était de ces derniers. On peut dire que chez lui la
+vocation s'est développée elle-même sans autre secours extérieur que
+l'audition des chefs-d'&oelig;uvre de l'art musical. Le père de Stamaty,
+d'origine grecque, comme l'indique le nom, fut naturalisé Français et
+nommé consul de notre pays à Civita-Vecchia. La mère du futur virtuose,
+femme charmante et d'une rare distinction, chantait avec beaucoup d'art
+la musique des grands maîtres italiens, français et allemands: Haydn,
+Mozart, Gluck, Cimarosa, Piccini, Nicolo, Grétry, Boïeldieu, Méhul
+étaient les compositeurs préférés qu'elle aimait à interpréter. Le goût
+musical du jeune Stamaty ressentit l'heureuse influence de l'audition
+fréquente de ces délicieuses cantilènes, et une prédilection
+particulière pour la belle musique prit possession de ce tempérament
+délicat et fin.</p>
+
+<p>En 1818, la mort de M. Stamaty obligea sa jeune<a name="page_224" id="page_224"></a> femme à rentrer en
+France. Après un séjour de quelques mois à Dijon, elle vint se fixer à
+Paris, où l'attiraient non seulement des affections de famille et de
+sincères amitiés, mais surtout les soins que réclamait l'éducation
+littéraire de son fils, car il est à noter que Camille Stamaty n'avait
+encore fait de l'étude de la musique qu'une distraction secondaire; à
+quatorze ans seulement, il eut un piano à sa disposition spéciale.
+M<sup>me</sup> Stamaty, conseillée par sa famille, était loin d'encourager ce
+qu'on pouvait soupçonner de la vocation musicale de son fils, et rêvait
+pour lui une carrière plus calme que celle d'artiste. Elle eût désiré le
+voir diplomate, ingénieur, ou employé administratif.</p>
+
+<p>Il faut admettre que Stamaty était heureusement doué pour l'art musical
+et que ses progrès, malgré le peu de temps donné à l'étude, furent
+singulièrement rapides, car Fétis, dans l'article biographique consacré
+à Stamaty, parle d'un thème varié composé et publié vers cette époque.
+Mais jusque-là le jeune virtuose n'ambitionnait d'autre succès que ceux
+que recherchent les gens du monde en écrivant des valses et des
+quadrilles: satisfaction d'amour-propre, réputation de compositeur
+acquise à peu de frais, mais bornée comme l'enceinte des salons où elle
+naît dans l'espace d'une soirée. Par bonheur, Stamaty ne se contentait
+pas de ces succès faciles; il travaillait avec assiduité aux heures de
+loisir que lui laissaient ses études littéraires, et son goût déjà formé
+le portait de plus en plus vers les &oelig;uvres de style.</p>
+
+<p>Fessy, l'un des meilleurs musiciens formés par<a name="page_225" id="page_225"></a> les soins de Zimmerman,
+dirigea plusieurs années l'éducation musicale de Stamaty. On ne pouvait
+choisir un maître plus capable ni qui comprît mieux la nature des
+qualités de son élève; il lui fournit toutes les occasions d'entendre
+les virtuoses en renom et l'encouragea à faire de la musique son
+occupation principale et sa carrière. Camille Stamaty n'en était pas
+encore là; son emploi à la Préfecture ne lui laissait que quelques
+heures à consacrer au piano; mais il acquit assez de virtuosité et de
+connaissances spéciales pour que la transition devînt facile.</p>
+
+<p>Enfin, une rencontre fortuite avec Kalkbrenner décida Stamaty à quitter
+l'existence calme et monotone de bureaucrate. Dans une soirée où Camille
+Stamaty exécutait un quadrille varié, de sa composition, Kalkbrenner fut
+charmé de l'exécution élégante du virtuose et de la distinction de ses
+idées. Étonné de trouver chez un amateur une organisation musicale et
+des aptitudes aussi remarquables, il offrit ses conseils, se portant
+garant de l'avenir du jeune homme, qu'il choisit comme disciple, et dont
+il fit bientôt son répétiteur.</p>
+
+<p>Le jeune compositeur n'eut pas à regretter cette détermination, toujours
+grave en elle-même. Au moment où l'amateur veut devenir un artiste, il
+lui faut compter avec la sévérité naturelle des véritables dilettantes;
+on le juge au même titre et quelquefois avec plus de rigueur que les
+hommes de métier et de pratique journalière, qui ont depuis longtemps
+appris leur nom au public. Onslow,<a name="page_226" id="page_226"></a> Meyerbeer, Mendelssohn ont dû
+vaincre à coups de génie la défiance injuste qu'inspirait leur titre
+d'amateurs. Stamaty devait porter, avec des qualités moindres, mais
+grâce à une volonté aussi énergique, une somme d'efforts aussi
+courageusement dépensée.</p>
+
+<p>Kalkbrenner prit d'ailleurs en grande affection son élève, qui se soumit
+avec la docilité d'un enfant au régime exclusif d'exercices spéciaux à
+mains pesées. Les plus habiles virtuoses, en y comprenant Chopin, qui
+ont demandé des leçons à ce maître célèbre, ont dû se plier aux
+exigences de son mode d'enseignement, si parfait, du reste, au point de
+vue du mécanisme. Stamaty devint le bras droit, le suppléant toujours
+choisi. Kalkbrenner donnait peu de leçons en dehors de ses cours, et le
+professeur qu'il désignait était invariablement Stamaty, à qui peu
+d'années créèrent une des belles clientèles de Paris.</p>
+
+<p>Le jeune maître reçut aussi les précieux conseils de Benoist et de
+Reicha pour l'harmonie, le contre-point et l'orgue. Pendant un séjour de
+quelques mois à Leipsick, il se lia avec Schumann et Mendelssohn et
+reçut de ce dernier des leçons de haute composition. La nostalgie du
+pays, l'appel de nombreux élèves, interrompirent ce voyage en Allemagne,
+qui n'était pas une simple fantaisie de touriste, mais une véritable
+excursion artistique pour étudier sur place les grands maîtres de
+l'harmonie, s'imprégner de leur foi vivace et revenir fortifié ainsi
+pour les grandes luttes. Mais, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire
+en Allemagne, Stamaty<a name="page_227" id="page_227"></a> l'accomplit en France avec une résolution et une
+persévérance qui firent de lui un virtuose érudit, sachant interpréter
+les maîtres anciens et modernes dans le style spécial qui convient à
+chaque époque et à chaque école.</p>
+
+<p>Érudition d'autant plus méritoire que, soit excès de travail,
+surexcitation du système nerveux, soit cause morbide spéciale, la santé
+de Stamaty fut, dès l'âge de dix-neuf ans, plusieurs fois éprouvée par
+de longues et violentes crises de rhumatismes articulaires. Cet artiste
+de vocation, si amoureux de son art, se trouvait alors condamné à un
+repos absolu, tout travail lui était interdit pendant de longues
+semaines; mais, ces douloureuses épreuves passées, il revenait à ses
+études avec un redoublement d'énergie.</p>
+
+<p>En mars 1835, C. Stamaty se produisit comme compositeur et virtuose dans
+un concert où il exécuta son concerto de piano (op. 2). Ce morceau, d'un
+style élevé et correct, affirmait la science du jeune maître. Cet
+heureux début acheva d'établir sa réputation, et il devint le professeur
+de prédilection des nombreux adeptes de l'école Kalkbrenner. Ajoutons
+qu'il réunissait toutes les qualités propres à inspirer la confiance des
+mères de famille: distinction, réserve, talent correct et pur; il
+parlait peu et exigeait beaucoup; enfin il avait dans toutes ses
+manières comme un reflet de puritanisme, gardant cette tenue sévère que
+conservent indéfiniment les personnes pieuses ou élevées dans les
+établissements religieux.</p>
+
+<p>A partir de cette époque. C. Stamaty produisit,<a name="page_228" id="page_228"></a> chaque année, des
+compositions spéciales pour piano qu'il exécutait dans ses concerts à
+côté des &oelig;uvres de ses maîtres préférés. La nombreuse clientèle du
+jeune professeur affluait à ces belles séances musicales autant par
+sympathie pour le talent du maître que pour s'associer à la pensée
+charitable qui le guidait: Stamaty donnait la plupart de ses auditions
+au profit d'&oelig;uvres de bienfaisance et plus spécialement de l'&oelig;uvre
+de Saint-Vincent-de-Paul, dont il était un des membres actifs et
+dévoués.</p>
+
+<p>En 1846, Stamaty eut la douleur de perdre sa mère. Fils tendre et
+respectueux, il fut vivement frappé de cette mort inattendue. Renonçant
+pendant quelque temps à toute occupation artistique, il se rendit à Rome
+et y séjourna une année entière. Cette période de recueillement loin du
+bruit de la vie mondaine lui rendit un peu de calme, tout en lui
+laissant un fonds de tristesse et de mélancolie que plus tard les joies
+de la famille vinrent adoucir.</p>
+
+<p>En 1848, Stamaty associait à son existence une compagne aimante et
+dévouée, qui, sans être artiste, comprenait l'art et sut en transmettre
+le goût élevé à ses enfants. Le talent si fin, si délicat de M<sup>lle</sup>
+Nanine Stamaty en est un charmant témoignage.</p>
+
+<p>La réputation du compositeur grandissait. Sa haute notoriété, sa
+parfaite honorabilité le désignaient pour la Légion d'honneur. Cette
+marque de haute distinction lui fut accordée en 1862. Les
+pianistes-professeurs étaient à l'ordre du jour: la même année, je
+recevais la même distinction; en<a name="page_229" id="page_229"></a> 1861, Ravina avait été nommé
+chevalier; en 1863, c'était le tour de mon collègue et ami Félix Le
+Couppey.</p>
+
+<p>Camille Stamaty était un pianiste de style, mais non un virtuose
+transcendant, à l'exécution chaude, colorée, brillante. Il reflétait
+dans une tonalité un peu effacée les belles qualités de Kalkbrenner,
+sans en rendre tout à fait l'expression communicative, les audaces
+heureuses. En revanche, comme compositeur, Stamaty a été le représentant
+le plus autorisé de l'enseignement de Kalkbrenner, le continuateur de sa
+méthode si parfaite au point de vue du mécanisme, de l'indépendance des
+doigts et de l'irréprochable égalité du jeu.</p>
+
+<p>Un grand nombre d'artistes éminents ont reçu de lui les traditions de
+cette belle école. Deux noms priment les autres: Gottschalk et
+Saint-Saëns. Le maître qui a su diriger l'éducation musicale de ces
+compositeurs célèbres, prend place au rang des plus habiles. Ajoutons
+que Stamaty sut conserver à ses élèves le cachet personnel qui
+caractérise le talent de chacun d'eux: qualité rare, et, au fond, le
+grand art du professorat. Combien de maîtres substituent leur sentiment
+à celui du disciple, et n'en font qu'un décalque plus ou moins fidèle de
+leur propre talent!</p>
+
+<p>Stamaty avait une nombreuse clientèle dans les deux faubourgs
+aristocratiques, Saint-Germain et Saint-Honoré. On appréciait en lui le
+savoir et le talent de l'artiste, la réserve et la fermeté du maître, la
+distinction parfaite, la vie exemplaire du galant homme. Stamaty était
+un chef de famille modèle;<a name="page_230" id="page_230"></a> ce qui achevait de lui attirer les
+sympathies générales, c'était l'affirmation sincère de sa foi catholique
+par la pratique de tous les devoirs du chrétien.</p>
+
+<p>Nature austère, Stamaty a vécu dans la tourmente parisienne un peu comme
+M<sup>me</sup> Farrenc, dont il partageait les convictions arrêtées, la
+prédilection pour les maîtres anciens, l'antipathie contre le
+maniérisme, le pathétique et le genre expressif trop accusé. On peut
+dire que chez lui le physique et le moral étaient en harmonie. La
+physionomie n'offrait aucune particularité saillante, aucun trait
+anormal, comme souvent on se plaît à en rencontrer chez les artistes en
+renom.</p>
+
+<p>L'ovale allongée de la figure encadrée de favoris soyeux présentait des
+lignes régulières, des contours bien dessinés. Le nez fin, la bouche
+souriante, le front découvert donnaient un ensemble distingué. Le regard
+un peu clignotant semblait parfois caustique et moqueur; il n'en était
+rien pourtant: Stamaty avait en horreur l'ironie et la médisance. Sans
+entrer dans l'analyse minutieuse de l'&oelig;uvre entier du compositeur,
+nous dirons que ce maître de talent a pris une place à part dans le
+genre tout spécial des études de piano. <i>Le Rythme des doigts</i> est le
+traité de mécanisme le plus complet, le mieux raisonné, le plus logique
+que nous connaissions. La mesure, l'indépendance des doigts,
+l'accentuation y sont étudiées sous toutes les formes, avec les
+combinaisons les plus variées. Les <i>Études progressives</i>, chant et
+mécanisme (op. 37, 39), offrent aux élèves des recueils importants de
+pièces caractéristiques<a name="page_231" id="page_231"></a> où l'accentuation, la vélocité, la bravoure
+sont traitées progressivement, avec un soin méthodique et une rare
+ingéniosité.</p>
+
+<p><i>Les Études concertantes</i> (op. 46 et 47), deux cahiers qu'on peut
+étudier simultanément avec les &oelig;uvres précédentes, font grand honneur
+à la science harmonique et à l'inspiration mélodique de leur auteur;
+dans ses <i>Esquisses</i> (op 17) et ses <i>Études pittoresques</i> (op. 21)
+Camille Stamaty affirme aussi son mérite dans l'étude de genre
+proprement dite. Enfin ses six <i>Études caractéristiques sur Obéron</i> et
+ses douze transcriptions <i>Souvenir du Conservatoire</i> forment un ensemble
+de dix-huit grandes études de style qui complètent, par la mise en
+&oelig;uvre au piano des chefs-d'&oelig;uvre dramatiques et symphoniques,
+l'enseignement profond et rationnel de Stamaty.</p>
+
+<p>Mentionnons encore deux sonates pour piano seul, en <i>fa</i> mineur et <i>ut</i>
+mineur, un trio (op. 12), d'une excellente facture, le concerto (op. 2),
+enfin la célèbre transcription <i>Plaisir d'amour</i>, la Promenade sur
+l'eau, une Gigue Ecossaise, une Sicilienne dans le style ancien, la
+Marche Hongroise, la Petite Fileuse, la Valse des Oiseaux, la Valse des
+Étoiles, plusieurs fantaisies et variations sur des airs d'opéra. Tout
+cet &oelig;uvre a été apprécié, du vivant même de Stamaty, par des juges
+impartiaux, Berlioz, d'Ortigue, Monnais, qui tous ont rendu justice aux
+qualités pratiques, à la belle et noble inspiration de la plupart de ces
+compositions.</p>
+
+<p>On voit d'après cette rapide nomenclature, que les exigences de
+l'enseignement n'avaient pas éteint chez Stamaty cette fièvre de
+production que tous les<a name="page_232" id="page_232"></a> artistes d'imagination conservent jusqu'à la
+dernière heure. Pour eux, en effet, le professorat n'est pas seulement
+une carrière honorable, mais un apostolat, une mission où le maître est
+tenu lui-même de tendre toujours vers un idéal supérieur. Stamaty avait
+au plus haut degré cette volonté artistique indispensable aux maîtres
+qui veulent fonder une école. Il a conservé cette précieuse qualité
+jusqu'à sa mort prématurée, le 19 avril 1870. Aussi tous ceux qui l'ont
+connu gardent-ils le souvenir de sa noblesse de c&oelig;ur, de l'élévation
+de son esprit, en même temps que de la droiture de son jugement. Sa vie
+digne et si bien remplie est un grand exemple, et son nom respecté doit
+prendre place à côté de ceux qui ont honoré l'art par la vertu et le
+talent.<a name="page_233" id="page_233"></a></p>
+
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII<br /><br />
+FERDINAND HILLER</h2>
+
+<p>«L'art se meurt, l'art est perdu», répètent sur tous les tons les
+esprits chagrins, la critique misanthrope. «On ne sait plus penser, on
+ne sait plus écrire, le réalisme de parti pris obscurcit l'imagination
+des artistes, étouffe dans leur germe les plus riches organisations.»
+Voilà le thème favori, mais peu varié des pessimistes, que des regrets,
+justifiables sans doute, mais trop exclusifs, une contemplation
+absorbante du passé rendent aveugles et injustes pour les belles
+productions modernes. Le travail de création qui s'accomplit de nos
+jours ne dénote-t-il pas au contraire une puissance d'action dont le
+spectacle doit nous consoler de bien des tristesses?</p>
+
+<p>Le nombre des musiciens passionnés pour le grand art et fidèles à ses
+pures traditions est resté considérable; les erreurs de ceux qui
+s'égarent à la recherche de subtilités puériles en choisissant leur
+idéal en dehors du vrai, ne font que mieux ressortir la persévérance de
+ce groupe vaillant.<a name="page_234" id="page_234"></a> Nous en fournissons une preuve éloquente en
+inscrivant le nom de Ferdinand Hiller sur cette liste de virtuoses
+célèbres qui maintiennent la continuité de la chaîne en reliant les
+gloires du passé aux promesses de l'avenir.</p>
+
+<p>Vapereau et Fétis donnent pour patrie à Ferdinand Hiller
+Francfort-sur-le-Mein, et fixent la date de sa naissance au 24 octobre
+1811. Une de mes élèves, M<sup>me</sup> Rattier, qui a publié un intéressant
+ouvrage biographique (<i>Études sur la musique et les musiciens</i>), indique
+comme date 1812, et comme lieu de naissance Wendischossig. Quoi qu'il en
+soit de ces deux indications, le fait certain est que F. Hiller
+appartient à cette grande famille israélite qui a poussé des racines si
+vivaces dans le monde artistique. Ses études musicales, commencées par
+les soins de sa mère, furent ensuite confiées à des maîtres habiles,
+parmi lesquels l'excellent professeur Aloys Schmitt. Hiller, comme la
+plupart des pianistes célèbres, fut virtuose précoce, et, dès l'âge de
+dix ans, se produisit dans les concerts; mais ses parents eurent la
+sagesse de ne pas exploiter le talent naissant de leur fils. F. Hiller
+mena de front ses études littéraires et musicales; puis il se rendit à
+Weimar, le paradis artistique de l'Allemagne.</p>
+
+<p>Élève de prédilection de Hummel, ce fut là que F. Hiller s'imprégna des
+hautes connaissances musicales et des merveilleuses qualités
+d'improvisation de ce maître illustre. Aucun artiste contemporain ne
+possède au même degré qu'Hiller le grand style, les traditions de cette
+école remarquable entre toutes par sa belle entente de la sonorité, le
+brillant<a name="page_235" id="page_235"></a> et le fini des traits, la manière large et tout à fait vocale
+de faire chanter l'instrument.</p>
+
+<p>Vers 1828, Hiller vint se fixer à Paris, où il resta sept ans,
+travaillant sans relâche, se produisant comme virtuose et compositeur,
+trouvant chez nous cet accueil sympathique dont Rosenhain, Moschelès,
+Chopin, Heller ont eu tant de témoignages, cette réception cordiale,
+chaleureuse que la société parisienne accorde si généreusement aux
+artistes étrangers, quand elle leur reconnaît une valeur réelle, une
+individualité accusée et la volonté de s'associer sincèrement, sans
+parti pris d'hostilité, au progrès de la science et de l'art. F. Hiller
+devint, dès son arrivée, un des maîtres les plus recherchés et l'ami des
+artistes éminents qui jouissaient déjà de la faveur publique;
+Kalkbrenner, Liszt, Herz, plus tard Chopin et Alkan, devinrent ses
+intimes et ses partenaires dans l'exécution des compositions à deux
+pianos ou à quatre mains.</p>
+
+<p>Hiller a professé quelque temps à l'école Choron, où je devais, dans le
+principe, entrer comme élève; mais, absorbé par la composition et ses
+études de virtuosité, il donnait fort peu de leçons; sa famille lui
+avait fait une position indépendante qui lui laissait toute liberté
+d'action. Dans les deux hivers de 1830 et 1831, il s'affirma comme
+compositeur: une suite de concerts donnés au Conservatoire et des
+séances de musique de chambre lui permirent de produire deux symphonies,
+deux concertos, une ouverture pour le <i>Faust</i> de G&oelig;the, un ch&oelig;ur,
+deux quatuors pour instruments à<a name="page_236" id="page_236"></a> cordes et piano. Ces premières
+&oelig;uvres, marquant nettement les hautes tendances du compositeur, lui
+conquirent la sympathie de Cherubini, peu prodigue de compliments, mais
+dont l'esprit droit, juste, ferme, le jugement sûr avait une si grande
+autorité. Dès cette époque, Hiller fut un des rares privilégiés admis
+dans l'intimité de l'infatigable travailleur, amoureux de la forme, qui
+s'appliquait encore, dans sa verte vieillesse, à faire disparaître de
+ses partitions les incorrections que lui seul était capable d'y
+reconnaître.</p>
+
+<p>Compositeur de premier ordre, savant musicien, Hiller est de plus, comme
+son maître Hummel, un virtuose transcendant, un improvisateur de grand
+style. Peu de pianistes possèdent cette belle, grasse et profonde
+sonorité qui fait du piano un instrument chantant, un orchestre en
+miniature aux timbres variés. Rendre la touche sensible, la faire parler
+sous l'action pénétrante des doigts, voilà réellement l'art de jouer du
+piano. Cette méthode, à la fois simple et rationnelle, qui exclut les
+mouvements inutiles et demande à la seule pression manuelle toutes les
+nuances de tact et de sonorité, Hiller la possède au suprême degré. Ses
+doigts souples et agiles pétrissent le clavier, le rendent docile,
+malléable, apte à produire tous les effets, sans recours aux attaques
+violentes, à la gymnastique exubérante des virtuoses excentriques qui
+brutalisent le piano sans raison. Hiller reste ainsi l'un des rares et
+des plus célèbres représentants de la belle école de Clementi, de
+Hummel, de Cramer et de Moschelès, école qui a su condenser<a name="page_237" id="page_237"></a> les
+qualités diverses des maîtres du clavecin et du piano, réunir dans une
+synthèse admirable tous les progrès accomplis et tous les
+perfectionnements consacrés par l'usage.</p>
+
+<p>J'ai plusieurs fois entendu Hiller, dans les soirées intimes de Rossini,
+plusieurs fois également aux concerts invités des salles Érard et
+Pleyel; j'ai pu apprécier sa belle exécution, son style noble et simple.
+Il commande à la sonorité avec un tact parfait, et sait, suivant le
+caractère de la phrase, la contexture des traits, varier le toucher,
+tirer des effets harmonieux ou puissants, donner l'accent et le
+mouvement; il possède cet art merveilleux des nuances vocales, des
+timbres de l'orchestre, qui appartient exclusivement aux virtuoses
+symphonistes, sous-entendant toujours les voix ou les instruments dans
+les &oelig;uvres plus spécialement écrites pour le piano. Les sonates de
+Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, Schubert, Schumann, Mendelssohn visent
+l'orchestre dans leurs principaux effets et la majeure partie des
+détails. Notre regretté ami et élève Georges Bizet jouait du piano comme
+Hummel, Hiller, Chopin, avec cette exquise perfection et ce tact
+particulier aux virtuoses, maîtres dans l'art du chant.</p>
+
+<p>La grande supériorité d'Hiller s'affirmait surtout dans les &oelig;uvres
+concertantes, dans cette musique dite de chambre, au répertoire si
+varié, qui renferme des trésors inépuisables pour les artistes. Hiller
+avait dans la tête et sous les doigts d'admirables spécimens de tous les
+maîtres, et sa vaste érudition n'était comparable qu'à sa grande
+simplicité,<a name="page_238" id="page_238"></a> qualité rare par ce temps de montre et de charlatanisme.
+J'ai aussi gardé un précieux souvenir des improvisations d'Hiller. Les
+musiciens de mon âge qui ont eu comme moi, de 1832 à 1840, la bonne
+fortune d'assister aux séances de musique de chambre données par Baillot
+dans les salons de l'ancienne maison Pleyel, n'ont pu oublier quelle
+perfection ce grand artiste, si vaillamment secondé par ses amis, ses
+élèves, ses émules, Vidal, Sauzay, Norblin père, Vaslin, apportait à
+l'exécution des chefs-d'&oelig;uvre concertants. Ferdinand Hiller participa
+plusieurs fois à l'interprétation de ces &oelig;uvres magistrales.
+L'expression de son style sobre et pur se fondait merveilleusement dans
+l'ensemble de ce quatuor dont Baillot était l'âme, le poète inspiré.
+Mais cette admiration rétrospective ne doit pas nous rendre injuste pour
+le présent; les belles traditions se sont conservées; ajoutons même que
+le culte tout particulier de l'art concertant compte un plus grand
+nombre de fidèles.</p>
+
+<p>Plusieurs sociétés de quatuors ont pris à c&oelig;ur d'initier leurs
+auditeurs aux &oelig;uvres des différentes écoles et des diverses époques;
+les dernières compositions de Beethoven, de Schubert et de Schumann ont
+de nos jours d'admirables interprètes qui se vouent de préférence à la
+vulgarisation de ces compositions encore peu connues, mais vivement
+appréciées par les dilettantes. Alard, Maurin, Armingaud, Massart,
+Dancla, Sauzay, Marsick, Léonard, Sivori, Franchomme, Jacquart, Rabaud,
+Lebouc, Delsart, Planté, Diémer, Fissot, Delahaye,<a name="page_239" id="page_239"></a> tant d'autres encore
+sans oublier les noms célèbres de Saint-Saëns, Rubinstein, Ritter,
+Jaell, etc., ont consacré leur science et leur virtuosité à suivre les
+exemples de leurs illustres devanciers et, comme eux, se sont faits les
+ardents propagateurs de la musique de chambre.</p>
+
+<p>En 1836, Hiller a quitté la France pour retourner dans sa ville natale
+et y prendre la direction d'une académie de chant devenue célèbre.
+L'année suivante, dans un voyage en Italie, il fit représenter à Milan
+son opéra de <i>Romilda</i>; de retour à Leipsick, il y donna un grand
+oratorio, <i>la Destruction de Jérusalem</i>, qui excita l'enthousiasme.
+Cette belle et large composition de grand style fut exécutée dans toutes
+les villes importantes de l'Allemagne et classée à côté des &oelig;uvres
+religieuses et bibliques de Mendelssohn. Lors d'un second voyage fait en
+Italie, Hiller se maria à Florence et séjourna quelque temps à Rome, où
+il se lia avec le savant abbé Baini, très familier, dit Fétis, avec le
+style religieux de l'ancienne école. Enfin, renonçant à ses
+pérégrinations, il dirigea pendant deux ans les sociétés chorales et
+instrumentales de Leipsick et de Dresde, puis accepta la direction de
+l'académie musicale de Dusseldorf.</p>
+
+<p>En 1851, Hiller s'est fixé à Cologne, où il avait été appelé comme
+maître de chapelle et aussi pour organiser et diriger un conservatoire
+de musique.</p>
+
+<p>Hiller, par la grande notoriété de son nom, son savoir incontesté, sa
+science profonde, avait toutes les qualités nécessaires pour mener à
+bien cette mission; de plus, il sut grouper autour de lui des<a name="page_240" id="page_240"></a> maîtres
+habiles, des virtuoses émérites, tout en se réservant l'enseignement des
+classes supérieures de composition, de musique d'ensemble et la haute
+direction de l'école qu'il avait créée.</p>
+
+<p>Ajoutons qu'Hiller joint à ses connaissances multiples de toutes les
+branches de l'art musical une rare habileté de chef d'orchestre<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Son
+érudition, son entente parfaite de l'instrumentation, des effets
+particuliers à obtenir des masses chorales, son goût irréprochable, son
+sang-froid, en font un chef d'orchestre hors ligne. Aussi a-t-il été
+choisi pour diriger toutes les grandes fêtes musicales de Bonn,
+Leipsick, Dresde, Munich, Dusseldorff, Cologne, etc.</p>
+
+<p>Hiller, en fixant sa résidence à Cologne, n'avait pas dit adieu à la
+France, à Paris, qu'il aime et où il a laissé de durables souvenirs, des
+amitiés vivaces. En 1853, 1855, et peu de temps avant la guerre de 1870,
+nous avons eu plusieurs fois le plaisir de rencontrer Hiller chez celui
+que Meyerbeer appelait «Jupiter Rossini», dieu de l'Olympe qui se
+plaisait à descendre des hautes régions pour s'humaniser avec les
+représentants de la jeune école, se disant pianiste de 3<sup>e</sup> ordre et
+auditeur à ma classe du Conservatoire. Planté, Diémer, Delahaye,
+Lavignac et mon fils interprétaient à tour de rôle les petites
+merveilles musicales échappées<a name="page_241" id="page_241"></a> à sa plume féconde et écrites
+spécialement pour le piano: <i>le Cauchemar</i>,&mdash;<i>les Mendiants</i>,&mdash;<i>Préludes
+de l'avenir</i>, et cent autres facéties d'un maître de génie qui mettait
+sa griffe sur les petites choses comme sur les grandes.</p>
+
+<p>Des musiciens plus sévères qu'autorisés reprochent à Hiller de
+tourmenter sa mélodie, d'être plus fantaisiste qu'original, de ne pas
+posséder un style assez déterminé; une manière vraiment personnelle. Ce
+jugement nous semble loin d'être impartial. Pour nous, les &oelig;uvres
+chorales et orchestrales de Hiller, cantates, psaumes, oratorios,
+symphonies, ouvertures, musique de chambre et sonates, sont des
+&oelig;uvres de grand mérite, d'une forte individualité, où l'on sent le
+tempérament énergique d'un maître, et cela non-seulement par le choix
+des idées, mais aussi par la belle facture et le développement
+proportionnel donné aux pensées principales.</p>
+
+<p>Dans ses opéras et compositions dramatiques, Hiller n'a pas toujours
+atteint la même supériorité, partageant ainsi le sort du plus grand
+nombre des symphonistes; il faut cependant lui reconnaître, malgré ses
+succès d'estime ou insuccès de théâtre, une grande habileté dans l'art
+d'écrire pour les voix, une parfaite connaissance des ensembles et un
+véritable sentiment scénique.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre de Hiller est considérable et des plus variés: 3 grands
+opéras, 4 oratorios, des ouvertures, des ch&oelig;urs, des cantates,
+compositions de haut style qui affirment, avec la flexibilité de son
+talent, l'élévation idéale de ses aspirations. Leur<a name="page_242" id="page_242"></a> fortune inégale
+n'atteint pas leur valeur, la popularité, le succès étant souvent
+tardifs, la justice ne venant souvent pour les maîtres qui ont ouvert
+des voies nouvelles que dans l'exaltation de la mort.</p>
+
+<p>Hiller a écrit plusieurs beaux concertos, des trios pour piano, violon
+et basse, un nombre important de quatuors, six recueils d'études de
+différents degrés de force pour le piano, pour le violon, des études
+rythmiques, des caprices dédiés à Chopin et vingt-cinq études de
+difficulté transcendante<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> dédiées à Meyerbeer, des fantaisies, rondos,
+thèmes variés et grand nombre de <i>pièces caractéristiques</i> dans le style
+des maîtres anciens, et aussi des romantiques modernes: danse des fées,
+danse des gnomes, le chant des fantômes, <i>Ghazel</i>, <i>Guitare</i>, <i>Gavotte</i>,
+<i>Sarabande</i>, caprice fantastique, <i>All' antico</i>, impromptu si finement
+interprété par M<sup>me</sup> Montigny-Remaury.</p>
+
+<p>A l'exemple de Schumann et Stephen Heller, F. Hiller n'a pas dédaigné
+les jeunes pianistes. Il a écrit à leur intention de charmantes pièces
+faciles sous ce titre: <i>Après l'étude</i>.</p>
+
+<p>F. Hiller a dépassé la soixantaine, mais il est resté ardent, actif,
+comme au temps de sa jeunesse. Professeur de composition, directeur du
+Conservatoire de Cologne, chef d'orchestre des solennités musicales dont
+il est l'ardent promoteur,<a name="page_243" id="page_243"></a> il demeure au poste de combat, luttant pour
+la bonne cause, la vraie musique, les pures traditions. Il a du reste
+plus d'une fois défendu, avec sa plume vaillante et finement taillée,
+les questions controversées d'esthétique, et il fait, à ses heures, de
+la critique musicale, en y portant le tact, l'habileté, la conviction
+d'un habile écrivain et d'un grand artiste.</p>
+
+<p>Il nous sera facile d'esquisser le portrait physique de notre célèbre
+confrère. Nous avons, malgré l'absence prolongée et la séparation causée
+par les douloureuses péripéties d'une guerre néfaste, gardé un fidèle
+souvenir du virtuose qui a été si longtemps l'hôte de la France. Hiller
+est de taille moyenne et de forte corpulence; sa tête énergique, aux
+traits bien accusés, affirme une volonté persistante, le front découvert
+et proéminent est celui d'un penseur, le regard ferme, pénétrant,
+indique clairement la vivacité de l'esprit. Nous souhaitons de grand
+c&oelig;ur une prolongation de carrière au musicien illustre que nous avons
+assez connu pour apprécier sa valeur, au maître éminent, resté, nous en
+sommes certain, l'ami sincère de la France, malgré les événements cruels
+qui ont séparé deux grands pays faits pour s'unir et vivre en frères
+dans le monde idéal de l'harmonie, la religion universelle du beau, du
+grand et du juste.<a name="page_244" id="page_244"></a></p>
+
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV<br /><br />
+LOUIS ADAM</h2>
+
+<p>Le nom de Louis Adam mérite de figurer parmi ceux des pianistes
+célèbres, sinon au premier rang,&mdash;celui des créateurs et des grands
+chefs d'école,&mdash;du moins à la place honorable et dans la catégorie
+particulièrement intéressante des maîtres dont l'enseignement rationnel
+et méthodique a exercé une salutaire influence sur les progrès de l'art
+français. Titre modeste aux yeux des contemporains, mais dont la valeur
+s'accroît avec le temps et qui devient la plus sûre recommandation
+auprès de l'histoire, la marque des réputations durables. Sans exalter
+outre mesure la mission des professeurs, on peut dire qu'elle dépasse de
+beaucoup l'action des virtuoses sur la perfection du goût. Il arrive
+d'être habile virtuose, de charmer, d'éblouir, sans avoir le sentiment
+exact, parfois même sans posséder la conscience bien nette des effets
+obtenus et surtout de leurs causes: signe trop fréquent d'une
+organisation anti-professorale. La plupart des pianistes célèbres,&mdash;ceux
+du moins dont le nom a survécu, adopté pour ainsi dire par la
+postérité,&mdash;ont été des compositeurs de mérite et des maîtres habiles;
+mais un certain nombre de grands virtuoses<a name="page_245" id="page_245"></a> sont restés de purs
+spécialistes, sans vocation prononcée pour l'enseignement.</p>
+
+<p>Ces exceptions fâcheuses font de plusieurs noms autant de météores dans
+l'histoire de l'art, autant de points lumineux mais isolés; elles
+rendent plus précieuse la mémoire des artistes complets qui ont su
+réunir toutes les qualités nécessaires à l'enseignement transcendant:
+qualités d'érudition multiple et de science profonde embrassant tant de
+questions variées, les principes du chant, pour savoir comment le son
+peut se moduler et doit être conduit, l'harmonie pour les analyses des
+&oelig;uvres enseignées, l'explication des nuances indiquées, la
+justification de la prédominance des notes mélodiques ou harmoniques,
+leur importance et leur valeur dans le discours musical; qualités de
+virtuosité, pour que le maître puisse joindre l'exemple au précepte;
+qualités de vocation, pour qu'il voie dans le travail patient des leçons
+une véritable mission, ennoblie par son but. Ce rare ensemble de dons
+innés et de qualités acquises, aucun maître ne l'a plus complètement
+réalisé que Louis Adam. Une mémoire aimée, des traditions utiles, un
+sillon laborieusement tracé, mais profond, voilà ce qu'a laissé derrière
+lui ce doyen de l'enseignement: patrimoine de gloire dont il convient de
+mettre la richesse solide en parallèle avec l'éclat passager des
+réputations de «purs» virtuoses, brillamment acclamées, oubliées plus
+vite.</p>
+
+<p>Adam (Louis) est né le 3 décembre 1758, à Miettersbeltz (Bas-Rhin);
+d'après Fétis, une autre biographie donne pour date 1760. Il reçut les<a name="page_246" id="page_246"></a>
+premières notions musicales et les principes élémentaires du clavecin
+d'un parent, amateur distingué, et aussi de Hepp, un des bons organistes
+de Strasbourg. Passionné pour l'étude, il apprit seul le violon et la
+harpe. Quant à son éducation supérieure, il la puisa surtout dans la
+lecture et l'analyse raisonnée des &oelig;uvres des grands clavecinistes.
+Aucune biographie ne mentionne le nom de son professeur d'harmonie, et
+pourtant à dix-sept ans Louis Adam s'était déjà essayé avec succès dans
+plusieurs compositions instrumentales de réelle valeur.</p>
+
+<p>En 1796, il quittait l'Alsace pour se produire à Paris comme compositeur
+et virtuose. Il eut la bonne fortune de faire entendre aux Concerts
+spirituels, alors très en vogue, deux symphonies pour piano, harpe et
+violon. Ce genre de pièces concertantes, qui avait tout l'attrait de la
+nouveauté, produisit un grand effet et commença la réputation du jeune
+maître. Les succès du professeur furent aussi incontestables dès le
+début: Louis Adam vit préférer ses leçons à celles des pianistes les
+plus célèbres, grâce à l'alliance d'un profond savoir et d'une parfaite
+éducation, ensemble toujours si nécessaire et alors trop rare.</p>
+
+<p>En 1798, Louis Adam était nommé professeur de piano à l'École nationale
+de musique. Il devait y continuer son enseignement pendant quarante-cinq
+ans. C'était déjà, pendant ma jeunesse, un nom vénéré que celui du doyen
+des professeurs du Conservatoire; deux fils ajoutaient encore à son
+éclat: l'un dessinateur habile, l'autre, Adolphe<a name="page_247" id="page_247"></a> Adam, l'émule d'Auber,
+presque son rival dans ces &oelig;uvres spirituelles, à la fois distinguées
+et populaires, qui s'appellent <i>le Chalet</i>, <i>le Postillon de Lonjumeau</i>,
+<i>le Brasseur de Preston</i>, <i>Si j'étais roi</i>, <i>les Pantins de Violette</i>,
+etc. Pendant que les fils affirmaient ainsi leur talent dans des genres
+divers, mais également artistiques, le père se consacrait avec une rare
+ardeur de dévouement à sa classe de piano du Conservatoire, y maintenant
+les grandes traditions, l'étude approfondie, l'analyse raisonnée des
+maîtres anciens qui l'avaient formé lui-même: Bach, Hændel, Scarlatti,
+Haydn, Mozart et Clementi. Ces saines doctrines de style et de
+virtuosité, non content de les répandre, il les consignait aussi dans sa
+belle Méthode, spécialement écrite pour le Conservatoire, code musical
+que l'on pourrait encore appeler l'art de jouer du piano, malgré
+soixante ans écoulés depuis sa publication.</p>
+
+<p>Plus d'un demi-siècle, Louis Adam a formé plusieurs générations
+d'artistes: il a dirigé, de 1797 à 1818, une classe d'hommes; de 1818 à
+1843, la classe des jeunes filles. A cette époque, l'enseignement du
+piano n'avait pas encore pris le développement extraordinaire qu'il a de
+nos jours: deux classes élémentaires pour les chanteurs et les
+harmonistes, et deux préparatoires de second degré, tenues par d'anciens
+premiers prix; puis les deux classes supérieures dirigées par Louis Adam
+et Zimmerman; cet ensemble suffisait aux exigences de l'enseignement.</p>
+
+<p>Louis Adam a compté parmi ses élèves-hommes: F. Kalkbrenner, Chaulieu,
+Henri Lemoine, Hérold;<a name="page_248" id="page_248"></a> parmi ses élèves-femmes: M<sup>mes</sup> Beck, Renaud
+d'Allen, Bresson, Coche, Delsarte, Vierling, Wartel, Massart. M<sup>me</sup>
+Massart, qui a été aussi pendant dix ans une de mes élèves, dirige
+maintenant au Conservatoire cette même classe de Louis Adam, continuée
+avec tant d'éclat par Henri Herz.</p>
+
+<p>Signalons à ce propos l'extension considérable donnée depuis trente ans
+à l'enseignement du piano. On a successivement augmenté le nombre des
+professeurs: les classes du deuxième degré ont actuellement pour
+maîtres: M<sup>mes</sup> Rety, Chêne, Tarpet, pour les femmes; Descombes et
+Anthiome, pour les hommes. Les classes supérieures de piano (hommes) ont
+pour professeurs G. Mathias, le successeur de Laurent, et moi-même, qui
+ai repris, en 1848, la classe de mon maître Zimmerman. Les classes de
+femmes (premier degré) ont actuellement pour titulaires M<sup>me</sup> Massart,
+MM. Félix Le Couppey et Delaborde; au total dix classes de piano, cinq
+professeurs pour l'enseignement préparatoire, et cinq pour
+l'enseignement supérieur, cent cinquante élèves pianistes, sans compter
+les auditeurs. Quant à l'enseignement spécial des chanteurs et
+harmonistes, il a disparu, car il y a deux enseignements distincts,
+harmonie et accompagnement parles pianistes, harmonie seule pour les
+instrumentistes qui ne peuvent accompagner la basse chiffrée et la
+partition.</p>
+
+<p>Bienveillant et serviable avec ses jeunes collègues, Louis Adam ne
+manquait jamais une occasion de leur être utile. Il m'a témoigné, dans
+certaines circonstances, un bon vouloir et une affection<a name="page_249" id="page_249"></a> d'autant plus
+méritoires que je n'avais pas été formé à son enseignement; mais
+recommandé souvent à ses élèves comme répétiteur, j'ai pu en constater
+par moi-même la haute et sérieuse valeur.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre qui gardera le plus longtemps l'empreinte de Louis Adam et
+rendra son souvenir présent à toutes les générations de pianistes,
+c'est, sans contredit, la Grande Méthode théorique et pratique de piano
+faite pour le Conservatoire. Cet important ouvrage, qui résume d'une
+façon si claire et si complète le savoir et l'expérience du célèbre
+professeur, reste, quoique publiée depuis soixante ans, un des cours les
+mieux ordonnés qui aient trait à l'enseignement du piano. Les élèves y
+trouvent non-seulement les préceptes et les conseils qui doivent guider
+leurs études, de très nombreuses formules de mécanisme, un choix gradué
+de pièces des maîtres, mais encore d'excellents préceptes de doigté,
+posant les règles générales et les exceptions. La sonorité, l'expression
+et le style, ont également des chapitres spéciaux d'un grand intérêt.
+Les dernières pages de cette belle méthode, aujourd'hui la propriété des
+éditeurs du <i>Ménestrel</i>, sont consacrées à un résumé succinct des
+connaissances que doit posséder un pianiste, bon musicien, harmoniste,
+accompagnateur.</p>
+
+<p>Louis Adam a également écrit plusieurs sonates, en recueil ou séparées.
+Ces &oelig;uvres sont d'un excellent travail et participent d'Emmanuel
+Bach, de Clementi et de Dusseck; M. Achille Lemoine les a conservées sur
+son catalogue, ainsi que les<a name="page_250" id="page_250"></a> variations sur l'air populaire du <i>Roi
+Dagobert</i>. Ce thème varié a obtenu une vogue égale à celle des
+variations sur le <i>Clair de lune</i>, de Chaulieu, Hérold et Moschelès; et
+des célèbres variations de Mozart sur <i>Ah! vous dirai-je, maman</i>.</p>
+
+<p>Louis Adam, comme plus tard son fils Adolphe Adam, le brillant
+compositeur, le spirituel écrivain, n'a pas été heureux dans la gestion
+de sa modeste fortune. Les artistes hommes d'affaires sont de rares
+exceptions. En 1827, Louis Adam, qui avait passé le cap de la soixante,
+crut faire un heureux placement en achetant un immeuble dont il payait
+les deux tiers. Survint la Révolution de 1830, qui fit déserter la
+noblesse et la haute finance. Beaucoup d'artistes durent s'expatrier et
+chercher à l'étranger de nouvelles ressources. Perdant pendant plusieurs
+années sa riche clientèle et ce revenu de ses économies improductives,
+Louis Adam se vit dans l'impossibilité de payer les échéances de son
+acquisition, et dut la revendre à perte, c'est-à-dire en sacrifiant le
+fruit de quarante années de travail.</p>
+
+<p>Le vaillant artiste, pour faire honneur à sa signature, renonça au repos
+et se remit courageusement à l'&oelig;uvre. Plus tard, Adolphe Adam, en
+s'improvisant fondateur et directeur du Théâtre-Lyrique, engloutit aussi
+100,000 francs d'économies, puis abandonna ses droits d'auteur pour
+désintéresser ses créanciers. Les directeurs de théâtres ne suivent pas
+tous cet exemple de probité rigide. Combien, au contraire, tout en
+ruinant leurs actionnaires et leurs bailleurs de fonds, savent faire de
+brillantes fortunes!<a name="page_251" id="page_251"></a></p>
+
+<p>J'ai connu Louis Adam bien longtemps avant de devenir son très jeune
+collègue; en 1827, époque de mon admission au Conservatoire, le célèbre
+professeur avait déjà près de soixante-dix ans. Sa belle physionomie
+reflétait la bonté de son c&oelig;ur; le regard d'une grande douceur, la
+bouche ouverte et souriante, les traits réguliers respiraient la
+sympathie et commandaient le respect. Suivant l'usage du temps, Louis
+Adam abritait sa calvitie d'une perruque épaisse; on ne s'était pas
+encore habitué à la vue des crânes dénudés, acceptée aujourd'hui même
+chez les jeunes gens. Rossini, dont la figure aux pures lignes de camée
+se fût si bien prêtée à la calvitie, avait une nombreuse collection de
+perruques où la progression de la pousse des cheveux était assez
+soigneusement observée pour faire illusion.</p>
+
+<p>En 1827, Louis Adam avait été fait chevalier de la Légion d'honneur. En
+1843, il prenait sa retraite de professeur au Conservatoire, il avait
+alors quatre-vingt-cinq ans. Nous avons eu la douleur de le perdre en
+1848, à quatre-vingt-dix ans. Cette longue carrière reste un grand
+exemple laissé à la famille artistique. Dans cette vie de travail et de
+dévouement, il y a eu des fatigues et des épreuves: ni défaillance, ni
+tache d'aucune espèce. Musicien de haute valeur, laborieux à l'excès,
+modeste pour son propre mérite, bienveillant pour ses émules et ses
+disciples, ayant l'esprit ouvert aux progrès de l'art, Louis Adam
+demeure une des figures les plus sympathiques et les plus hautes du
+professorat de la génération qui nous précède.<a name="page_252" id="page_252"></a></p>
+
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV<br /><br />
+THÉODORE D&OElig;LHER</h2>
+
+<p>Il y a des noms d'artistes que la Providence semble avoir prédestinés au
+succès, voués à un avenir heureux et brillant, soigneusement préservés
+des épreuves pénibles. Pour ces favorisés du sort, il n'existe pas
+d'influence néfaste; ils ignorent toujours les dures leçons de
+l'adversité et même les obligations d'un travail opiniâtre; leur
+carrière offre une continuité de triomphes et une facilité de bonheur
+également sans mélange: D&oelig;lher appartient à ce groupe d'artistes
+privilégiés, qui se sont élevés à la réputation, ont pris une place
+éminente dans le monde des virtuoses compositeurs, sans jamais connaître
+les tourments de la lutte pour l'existence matérielle, l'âpreté des
+critiques, l'agitation fiévreuse qu'amènent les insuccès et les
+rivalités jalouses.</p>
+
+<p>Théodore D&oelig;lher est né à Naples le 20 avril 1814. Son père, chef de
+musique d'un régiment, lui donna les premières notions de lecture
+musicale, et lui fit commencer le piano dès l'âge de sept ans. Ses
+aptitudes<a name="page_253" id="page_253"></a> spéciales et son heureuse organisation le firent progresser
+si rapidement, qu'il devint en quelques mois l'émule de sa s&oelig;ur
+aînée, en avance sur lui de quelques années d'études. Benedict, le
+disciple favori de Weber, eut occasion d'entendre le jeune D&oelig;lher
+pendant son séjour à Naples, et, charmé des dispositions extraordinaires
+de l'enfant, il accepta de diriger son éducation musicale. A treize ans,
+le maître produisit son élève dans un grand concert donné au théâtre du
+Fondo. La précoce virtuosité du pianiste charma l'auditoire; on
+reconnaissait déjà dans l'exécution de D&oelig;lher les qualités
+distinctives qui devaient valoir plus tard tant de succès au virtuose
+formé: la grâce naturelle, le délicatesse, l'élégance. Le public lui fit
+un brillant accueil et prodigua les applaudissements à son début.</p>
+
+<p>D&oelig;lher père et sa jeune famille résidèrent quelque temps dans la
+principauté de Lucques. Le talent de Théodore D&oelig;lher inspira au duc
+régnant un bienveillant intérêt qui ne devait jamais se démentir. Mais,
+désireux de donner à son fils des maîtres en renom et une forte
+éducation musicale, le père du jeune virtuose quitta le service du
+prince et vint s'établir à Vienne, où il confia son fils à Charles
+Czerny, le professeur de piano le plus autorisé. Théodore D&oelig;lher, en
+même temps que ces précieux conseils, recevait aussi les excellentes
+leçons d'harmonie et de composition de Sechter, savant théoricien,
+organiste et compositeur de mérite.</p>
+
+<p><a name="page_254" id="page_254"></a>D&oelig;lher n'avait pas dix-huit ans lorsqu'il fut pensionné du duc de
+Lucques comme pianiste virtuose attaché à sa musique de chambre. Les
+petites principautés italiennes étaient alors pour les artistes de
+véritables oasis, où, libres des soucis de l'existence, ils pouvaient
+composer à loisir et essayer les forces de leur talent. Rome, Ferrare,
+Florence, Venise, Milan, ont été des sanctuaires de l'art avant de se
+transformer en préfectures ou en centres industriels. Le duc de Lucques
+prit, du reste, son pensionnaire en grande affection, et D&oelig;lher fut
+souvent le compagnon du prince dans ses pérégrinations à travers
+l'Italie. Mais le désir de se produire sur un plus vaste théâtre,
+l'ambition de connaître les grands artistes étrangers, d'étudier leur
+style, de comparer les diverses écoles et d'en pénétrer les secrets,
+firent entreprendre au jeune maître un long voyage à travers l'Europe.
+L'Allemagne, la Hollande, le Danemark, la Belgique, la France,
+l'Angleterre furent successivement et à plusieurs reprises visités par
+le brillant et sympathique virtuose.</p>
+
+<p>Entre temps, D&oelig;lher revenait passer quelques mois dans sa chère ville
+de Lucques, où il retrouvait un entourage d'amis dévoués et lettrés, le
+charme de la vie princière et aussi les loisirs nécessaires pour se
+perfectionner dans l'étude de son art. Le duc, toujours empressé de
+seconder les ambitions de son protégé, lui accordait de longs congés que
+D&oelig;lher utilisait en donnant de nombreux concerts, prenant pour étapes
+Francfort, Leipsick, Hambourg, Copenhague, Berlin, Amsterdam,<a name="page_255" id="page_255"></a>
+Rotterdam, La Haye, Utrecht, Liège, Gand, Anvers, Bruxelles, puis Paris
+et Londres, où un accueil chaleureux attendit toujours l'artiste
+distingué, le compositeur élégant et de bon goût.</p>
+
+<p>C'est en 1838 que se place l'arrivée de D&oelig;lher à Paris. La réputation
+de Thalberg brillait alors de tout son éclat; ce célèbre pianiste venait
+de révolutionner l'art de jouer du piano, en faisant du clavier un
+instrument chantant, d'une sonorité puissante. D&oelig;lher, qui n'avait
+pas les qualités toutes spéciales du maître viennois, mais possédait en
+revanche et au suprême degré la grâce et la délicatesse, eut l'habileté
+pratique et l'esprit de ne pas changer ses qualités individuelles, tout
+en s'appropriant plusieurs des procédés en vogue. Ce léger sacrifice
+fait au goût du jour n'altéra pas d'une façon sensible le caractère
+personnel du pianiste napolitain, et le virtuose sut conserver à son
+exécution une saveur à part. D&oelig;lher se fit entendre à la Société des
+concerts du Conservatoire et y obtint un grand succès. Les salons et les
+cercles artistiques ne tardèrent pas à mettre en lumière ce nouveau
+talent; il eut le rare bonheur d'être adopté par tous ceux qui voulaient
+opposer une réputation naissante aux gloires déjà enviées de Thalberg,
+de Liszt et de Chopin; mais il en profita avec beaucoup de tact et de
+mesure, ne se posant en rival d'aucun de ses émules, n'ambitionnant
+aucune suprématie et se contentant d'être lui-même.</p>
+
+<p>Homme du meilleur ton, façonné par ses relations et sa jeunesse passée à
+la cour de Lucques,<a name="page_256" id="page_256"></a> aux habitudes élégantes du grand monde, D&oelig;lher
+était accueilli avec un affectueux empressement dans la haute
+aristocratie. Le charme pénétrant de son talent délicat et fin, de sa
+personne distinguée et réservée, lui valut de rapides conquêtes. Les
+chroniques du temps,&mdash;il y a déjà presque un demi-siècle!&mdash;racontent
+quelles sérieuses affections le jeune virtuose sut inspirer, quels liens
+le rattachèrent à des femmes célèbres par leur beauté et leur esprit.
+Ajoutons que D&oelig;lher eut la suprême habileté des victoires modestes,
+maintenues dans le demi-jour; il sut triompher discrètement, sans aucun
+scandale qui affichât les noms prononcés tout bas ou plutôt murmurés.</p>
+
+<p>J'ai plusieurs fois entendu D&oelig;lher dans les concerts publics et les
+soirées intimes. Son exécution élégante, correcte, spirituelle et
+charmante, manquait pourtant de puissance et d'entrain. D&oelig;lher
+n'avait pas la sensibilité de Chopin, les audaces de Liszt, la sonorité
+de Thalberg, tout en participant de ces trois grands artistes et aussi
+de Henri Herz, pour lequel il professait un vif attachement. Il valait
+par des qualités moindres, toutes de délicatesse et d'expression, mais
+intéressantes et de nature à séduire un public de dilettantes.</p>
+
+<p>La réputation grandissante de D&oelig;lher, son amour des voyages, son vif
+désir de connaître l'Angleterre et de faire consacrer à Londres sa
+renommée de virtuose, le décidèrent à passer le détroit en 1839. Le
+public des concerts et la haute fashion anglaise lui firent un accueil
+enthousiaste. Reçu, fêté dans les salons les plus aristocratiques comme
+le triomphateur<a name="page_257" id="page_257"></a> du jour, il devint bientôt, grâce à ce magnétisme
+personnel, qu'il joignait toujours à l'action de son talent artistique,
+le commensal et l'ami des grandes familles. Puis, tout à coup, fatigué
+de cette vie militante, presque blasé par l'abondance et la facilité des
+triomphes, l'enfant gâté quitta l'Angleterre et revint à sa belle
+retraite de Lucques, où le protecteur de son enfance l'avait patiemment
+attendu.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'une étape. Après une année passée dans cette résidence
+tranquille; au sein d'une vie douce, consacrée exclusivement à l'art,
+D&oelig;lher reposé et fortifié reprenait le cours de ses voyages; le duc
+lui accordait un nouveau congé en y joignant des lettres de créance pour
+les souverains alliés ou parents, lui aplanissant toutes les
+difficultés, l'introduisant directement dans la société la plus haute.
+D&oelig;lher visita de nouveau, et à plusieurs reprises, l'Allemagne, la
+Hollande, la Belgique, et revint même en France avant de se rendre en
+Russie, où l'attendaient de nouveaux triomphes et où devait s'affirmer
+son bonheur.</p>
+
+<p>Parti pour Saint-Pétersbourg en 1844, D&oelig;lher y trouva, comme à
+Londres, cet accueil empressé dont l'aristocratie a le secret quand elle
+veut adopter un artiste et s'attacher un talent nouveau. Ce fut, du
+reste, moins un voyage qu'un séjour, les grands succès du virtuose, mais
+plus encore l'attachement profond qu'il inspira à la princesse
+Schermeleff, son admiratrice passionnée, le retinrent plusieurs années
+en Russie. Plus heureux en cette circonstance que son illustre maître en
+virtuosité,<a name="page_258" id="page_258"></a> F. Liszt, D&oelig;lher, après un long temps d'épreuves et une
+série de péripéties romanesques qui affirmèrent l'affection vivace, le
+dévouement de sa fiancée, devint le mari de M<sup>me</sup> Schermeleff. Par
+malheur, ce dénoûment d'un roman en plusieurs chapitres ne devait donner
+au célèbre artiste qu'un petit nombre d'années de bonheur. Revenu à
+Lucques pour s'y vouer en amateur au culte de l'art, D&oelig;lher, atteint
+d'une maladie de poitrine, vit s'évanouir rapidement son beau rêve. Le
+mal fit de rapides progrès: le changement d'air, les cures d'eaux, les
+traitements les plus énergiques n'y apportèrent que des atténuations
+passagères. Théodore D&oelig;lher, après une agonie de quelques années,
+mourut à Rome, le 21 février 1856, à l'âge de 42 ans.</p>
+
+<p>Cette carrière trop courte est intéressante à plus d'un titre. Il faut
+bien le reconnaître et le dire hautement à l'honneur de la société
+moderne, le goût des gens du monde s'est formé, l'artiste de savoir et
+de talent est non seulement recherché, fêté dans les salons, mais
+entouré d'égards, d'attentions délicates que lui attirent son charme
+individuel s'il est homme d'esprit, l'autorité de son art s'il est homme
+de valeur. Au <small>XVI</small><sup>e</sup> et au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, les distances sociales
+entre les nobles de race et les roturiers de génie existaient encore
+d'une façon choquante; mais à partir de Louis XV, les femmes célèbres
+qui dirigeaient en souveraines les salons où la littérature et les
+beaux-arts étaient en honneur, ont fait disparaître ces inégalités; une
+tradition s'est établie, rarement interrompue par les<a name="page_259" id="page_259"></a> excentricités ou
+les maladresses de quelques artistes. Ce sera l'honneur de D&oelig;lher de
+l'avoir solidement renouée, grâce à sa distinction et à ses mérites
+personnels.</p>
+
+<p>Comme compositeur, D&oelig;lher s'est affirmé dans les fantaisies célèbres
+sur <i>Guido</i>, <i>Anna Bolena</i>, <i>Guillaume Tell</i>, <i>Mahomet</i>, <i>Don
+Sébastien</i>; maître habile, ingénieux, élégant, tout en suivant le
+courant des procédés mis à la mode par Thalberg. Le concerto op. 7 a la
+noblesse de style qui convient au genre; il est de plus d'un excellent
+travail par la structure et le caractère brillant des traits. Cette
+composition procède beaucoup d'Henri Herz, dont D&oelig;lher avait les
+distinctions exquises. Douze nocturnes, &oelig;uvres gracieuses et
+chantantes, prouvent la richesse d'idées mélodiques du maître
+napolitain; le nocturne en <i>ré</i> bémol dédié à la princesse Belgiojoso a
+obtenu un succès de vogue. L'andantino est aussi une &oelig;uvre pleine de
+charme. Les morceaux de salon, op. 6, 15, 18, 22, 35, sont des
+arrangements très réussis sur des motifs d'opéra. Les tarentelles, op.
+39, 46, et le galop op. 61, la polka de salon op. 50, la valse op. 57,
+ont eu leur moment de mode et de grand succès. Les études de concert,
+op. 30, prennent place à côté de celles de Chopin, Henselt, Taubert,
+Herz, Rosenhain. Il faut être virtuose de bon style pour interpréter ces
+belles pages, où le jeune maître a prouvé sa richesse d'imagination et
+la pureté irréprochable de sa manière. Les cinquante études de salon
+restent au répertoire de l'enseignement moderne comme d'excellents
+spécimens de goût, de phraser, et offrent<a name="page_260" id="page_260"></a> en même temps d'utiles
+formules de mécanisme.</p>
+
+<p>On le voit par cette analyse succincte d'une partie de l'&oelig;uvre de
+D&oelig;lher, ce maître a su justifier la popularité délicate qui s'est
+attachée à son nom. Il appartient au groupe des compositeurs virtuoses
+qui ont surgi vers 1830; il mérite de rester dans leurs rangs; et le
+double souvenir du galant homme et du vaillant artiste a survécu, grâce
+à cette réunion d'un beau talent et d'une nature essentiellement
+aimable.</p>
+
+<p>L'ovale allongé de la physionomie de D&oelig;lher, ses traits réguliers et
+fins rappelaient le type de Chopin, moins le caractère morbide. Le nez
+bien dessiné, le regard doux, presque timide, la bouche légèrement
+arquée, formaient un ensemble distingué, parfaitement en harmonie avec
+l'élégante et exquise courtoisie dont D&oelig;lher avait pris l'usage à
+cette petite cour de Lucques, où fleurissait l'étiquette tempérée par la
+bonne grâce.</p>
+
+<p>J'ai gardé de mes trop courtes relations avec D&oelig;lher chez Zimmerman,
+Henry Herz et Brandus le plus affectueux souvenir et je ne crois pas
+qu'il y ait une exception dans la mémoire de tous ceux qui ont dû
+également le connaître. Peu de réputations, ont rayonné avec plus de
+douceur sur les contemporains, ont excité plus de sympathies et suscité
+moins de rivalités envieuses. A tous ces titres D&oelig;lher gardera sa
+place à mi-côte, en vue, sinon auprès des maîtres. S'il n'a pas été chef
+d'école, créateur d'un genre particulier, promoteur d'un style original,
+novateur audacieux, il a su du moins conserver son individualité
+distincte. Nature délicate,<a name="page_261" id="page_261"></a> c&oelig;ur généreux et bon, imagination
+séduisante, le souvenir de D&oelig;lher restera toujours jeune, accompagné
+du double prestige du talent acquis et du charme inné. Bellini du piano,
+il a, comme le chantre inspiré de <i>la Norma</i>, une suavité d'accent, un
+parfum mélodique qui en font un des poètes du piano.<a name="page_262" id="page_262"></a></p>
+
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI<br /><br />
+MADAME DE MONTGEROULT</h2>
+
+<p>Dans ce siècle troublé où le mouvement continuel des révolutions
+bouleverse toutes les classes de la société, confond tous les rangs, et
+ne laisse qu'à un petit groupe de familles privilégiées le cachet
+distinctif de l'aristocratie: l'oisiveté brillante et
+luxueuse,&mdash;oisiveté qui est fonction sociale, quand elle est bien
+comprise, quand son éclat reste un des éléments essentiels de la
+richesse nationale et de la prospérité publique,&mdash;il devait surgir, à
+côté des générations d'artistes, sorties du peuple et de la bourgeoisie,
+une autre génération improvisée dans les rangs de l'ancienne noblesse.
+Les exemples en sont fréquents, depuis un demi-siècle, dans le monde de
+la virtuosité comme dans celui du théâtre. Ces déclassés involontaires,
+trahis par la fortune, cherchent courageusement par le travail, l'étude,
+le maniement de la plume ou le talent du virtuose, à conquérir une
+valeur et des titres personnels. Nous n'avons pas à faire l'historique
+de cette noblesse en partie double, étude pourtant instructive et
+moralisatrice, mais nous tenons à constater que l'art musical compte<a name="page_263" id="page_263"></a>
+parmi ses adeptes les plus éminents des noms de souche nobiliaire deux
+fois illustrés par la naissance et le talent.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Montgeroult, comtesse de Charnay, née Hélène de Nervode,
+appartenait à l'une des nombreuses familles qui, fuyant la Terreur,
+cherchèrent à l'étranger à refaire, par le travail, leur fortune perdue,
+en conservant à leur nom l'éclat sans tache d'une existence honorable et
+ne relevant que d'elle-même. C'était le début des grands exemples donnés
+par l'aristocratie et souvent par ses représentants les plus élevés. Le
+duc d'Orléans, le futur roi Louis-Philippe, s'honorait en demandant au
+professorat et non à des subsides étrangers les moyens d'existence
+pendant son séjour en Suisse. Noble tradition que Daniel Manin devait
+suivre plus tard, quand il subsista, à Paris, du produit de ses leçons
+de langue italienne.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Montgeroult était née à Lyon, le 3 mars 1764. Sa famille vint
+se fixer à Paris, où la jeune fille reçut une éducation brillante et les
+leçons de musique d'un professeur célèbre, Hulmandel, compositeur et
+virtuose très à la mode dans la haute société parisienne, vers 1776. Le
+maître prit un vif intérêt à l'éducation de sa jeune élève, et lui donna
+les grands principes, le style élégant et correct qu'il avait puisés
+lui-même dans les leçons de Charles-Philippe-Emmanuel Bach.
+L'enseignement d'Hulmandel, plus tard celui de Clementi et de Dusseck,
+communiquèrent au talent d'exécution de l'élève une force, une virilité
+remarquables, sans altérer toutefois cette fine fleur d'élégance<a name="page_264" id="page_264"></a> qui
+est le privilège et comme l'attribut naturel des femmes virtuoses.</p>
+
+<p>Les agitations populaires, les épisodes sanglants, préface de notre
+grande mais terrible révolution, obligèrent le maître et l'élève à
+émigrer, Hulmandel en Angleterre, la famille de Charnay en Allemagne. Le
+royalisme ardent de Hulmandel le désignait comme suspect, ses biens
+furent confisqués et vendus; il revint toutefois à Paris, sous le
+Consulat, et obtint quelques restitutions.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, M<sup>me</sup> de Montgeroult s'établissait en Allemagne; elle
+publiait à Berlin, dès 1796, une sonate qui affirmait déjà ses rares
+qualités d'érudition, sa connaissance du style des maîtres. A cette
+époque douloureuse de l'existence de M<sup>me</sup> de Montgeroult, alors encore
+Hélène de Nervode, se place une touchante anecdote que notre ami
+regretté, Édouard Monnais, sous le pseudonyme de Paul Smith, a racontée
+d'une façon délicate dans les <i>Esquisses de la vie d'artiste</i>.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Nervode, avant de se rendre à Berlin, avait, paraît-il, pris
+une modeste retraite dans une petite ville allemande et chez un
+organiste du nom de Schramm. Ce brave homme ignorait la qualité
+d'émigrée et la grande virtuosité de sa pensionnaire, mais avait en
+haute estime son intelligence, sa distinction et son exquise bonté.
+Aussi finit-il par lui confier ses préoccupations et ses épreuves. Pris
+d'un violent accès de goutte, il se voyait dans l'impossibilité de tenir
+les orgues à une solennité religieuse très prochaine; un rival dangereux
+ambitionnait sa place; il craignait de tout<a name="page_265" id="page_265"></a> perdre en avouant son
+infirmité, et le ciel restait sourd à ses prières pour retrouver l'usage
+de ses doigts ankylosés.</p>
+
+<p>La Providence fit cependant un miracle en mettant à sa place, au jour
+redouté, M<sup>lle</sup> de Nervode la «dame de bon secours». En galant
+historien, Edmond Monnais donne un tour romanesque à l'aventure et prête
+à la jeune organiste des séductions naturelles qui lui manquaient. Si
+elle s'imposa aux auditeurs habituels de Schramm, ce fut par la grâce
+naturelle de son talent et l'ingéniosité même de sa charité: rien de
+plus. C'est peut-être en s'inspirant de cette historiette que, plus
+tard, M. et M<sup>me</sup> Pradher, touchés par la misère d'un chanteur des
+rues, donnèrent un soir, en plein boulevard, une séance musicale à sa
+place et pour son compte. L'auditoire émerveillé témoigna son
+enthousiasme par une recette extraordinaire et magnifique. J'affirme
+l'authenticité de l'aventure, qui rentre du reste dans le courant
+généreux et un peu théâtral de l'époque.</p>
+
+<p>Mais des temps meilleurs approchaient pour les exilés: à la tourmente
+révolutionnaire succédait le Directoire, ce gouvernement amoureux des
+fêtes et des plaisirs, que notre spirituel Auber définissait d'un mot:
+«le régent de la République». M<sup>me</sup> de Montgeroult obtint sa radiation
+de la liste des exilés, et rentra en France pour se vouer à
+l'enseignement du piano, n'ayant plus que des ressources minimes. Son
+grand talent de musicienne, sa brillante virtuosité, sa distinction, sa
+position d'émigrée, tout concourut à lui aplanir les premières<a name="page_266" id="page_266"></a>
+difficultés et à en faire un professeur très en vogue pendant une longue
+période de vie active.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Montgeroult dirigea plusieurs années les études de piano du
+jeune Pradher et donna aussi des conseils à Boëly. Le premier de ces
+artistes obtint plus tard, au concours, à l'âge de 21 ans, en 1802, la
+place de professeur de piano au Conservatoire, succédant à Hyacinthe
+Jadin. Pradher,&mdash;dont le nom devrait s'écrire régulièrement
+Pradère,&mdash;enseigna au Conservatoire jusqu'en 1827. C'est à son école que
+se sont formés les frères Herz, Jacques et Henri, le très populaire
+Rosellen, et notre cher collègue Félix Le Couppey, qui continue avec
+tant d'autorité et de succès la tradition de son maître. Quant à Boëly,
+je me rappelle encore sa visite à la classe de Zimmerman, où j'étais
+alors élève; on m'avait fait apprendre à son intention six études
+écrites par lui dans le style de Clementi et de Cramer. Le maître, que
+son admiration rétrospective pour les compositeurs défunts n'empêchait
+pas de se complaire à l'exécution de ses propres &oelig;uvres, se montra
+satisfait, et m'invita à l'audition de fugues de Bach, à l'église de
+Saint-Germain-l'Auxerrois; Boëly possédait le grand style de l'orgue, le
+jeu correct et large, et j'ai gardé un précieux souvenir de cette
+audition.</p>
+
+<p>Comme compositeur, M<sup>me</sup> de Montgeroult a eu de hautes visées. Elle a
+publié dix sonates en quatre numéros d'&oelig;uvre, trois fantaisies,
+plusieurs petites pièces caractéristiques, six nocturnes à deux voix;
+mais les sonates, quoique bien<a name="page_267" id="page_267"></a> écrites, n'accusent pas une
+individualité prononcée. Les idées, correctement exposées, manquent
+d'originalité, et l'on reconnaît dans la nature des traits et le
+développement des motifs, les procédés des maîtres particulièrement
+chers à M<sup>me</sup> de Montgeroult: Clementi, Cramer et Dussek. En revanche,
+nous louerons sans réserve l'importante méthode publiée sous le titre de
+«Cours complet pour l'enseignement du piano». M<sup>me</sup> de Montgeroult,
+femme d'un mérite supérieur, virtuose remarquable, était douée surtout
+de cet esprit d'observation et d'analyse qui fait les véritables
+professeurs, et détermine l'autorité de leur enseignement.</p>
+
+<p>C'est par la méthode de M<sup>me</sup> de Montgeroult que j'ai commencé, il y a
+plus de cinquante ans, l'étude du piano. Cette date pourrait faire
+croire que la partie théorique et les considérations esthétiques en sont
+entièrement surannées. Il n'en est rien cependant, et pour ne citer
+qu'un exemple entre mille, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire
+quelques lignes des conseils donnés par l'auteur dans la préface de son
+cours. Ses axiomes sur le «bien dire», devraient être présents à la
+pensée des virtuoses tapageurs qui semblent n'avoir qu'un but, l'étalage
+de leurs forces musculaires, brisant cordes et marteaux pour faire
+montre de talent.</p>
+
+<p>«L'art de bien chanter est le même, à quelque instrument qu'on
+l'applique; il ne doit pas faire de concessions et de sacrifices au
+mécanisme particulier de son interprète, qui doit plier son mécanisme
+aux volontés de l'art.<a name="page_268" id="page_268"></a></p>
+
+<p>«Quoique le piano ne puisse rendre tous les accents de la voix, il en
+est cependant un grand nombre qu'un artiste habile peut parvenir à
+imiter; mais il en est d'autres qui tiennent au tact, à l'art de
+conduire le son, au goût, à la sensibilité, à la connaissance
+approfondie des défauts et des qualités inhérentes à l'instrument qu'on
+veut faire parler.»</p>
+
+<p>On ne peut mieux dire. La préface entière a la même netteté et le même
+bon sens; quant à la méthode, elle conduit progressivement des principes
+élémentaires aux plus grandes difficultés. Le cours, divisé en trois
+volumes, renferme non seulement de nombreuses formules de mécanisme et
+tout l'arsenal des traits qui forment la base d'une bonne exécution,
+mais encore les principes d'accentuation, d'ornementation et de goût,
+étudiés avec un sentiment parfait de l'esprit d'éclectisme qui convient
+à une méthode pratique condensant et résumant les progrès accomplis. Les
+chapitres spéciaux traitant de la sonorité, des notes de goût, de
+l'expression, sont écrits avec un soin minutieux et offrent des bases
+excellentes à l'observation des maîtres comme à celle des élèves.</p>
+
+<p>A l'imitation du <i>Gradus</i> de Clementi, la 2<sup>e</sup> et la 3<sup>e</sup> partie de la
+méthode de M<sup>me</sup> de Montgeroult contiennent cent et quelques études
+spéciales de mécanisme et de style qui offrent des types variés, des
+combinaisons ingénieuses pour vaincre les difficultés d'exécution et de
+rythme que l'auteur croit utile de posséder. Enfin des thèmes variés
+dans le style ancien, des canons et des fugues complètent cette belle et
+précieuse méthode qui n'existe malheureusement<a name="page_269" id="page_269"></a> que dans les
+bibliothèques d'amateurs, les planches ayant été fondues.</p>
+
+<p>Je n'ai sous les yeux aucun portrait de M<sup>me</sup> de Montgeroult, et je ne
+l'ai pas connue personnellement; mais, en résumant les souvenirs
+d'anciens amis qui l'ont vue dans ses dernières années, je puis dire que
+l'éminente virtuose n'avait pas été une reine de beauté; son grand
+talent lui avait seul valu sa supériorité sur toutes les artistes
+femmes, ses contemporaines. Elle avait un regard vif et pénétrant, et
+cette distinction de race, cette politesse exquise, charme inné de
+l'ancienne aristocratie.</p>
+
+<p>Elle a dominé incontestablement la virtuosité féminine de son temps;
+cependant, tout en lui rendant justice, nous devons évoquer le souvenir
+d'une autre pianiste célèbre, M<sup>me</sup> Bigot, née à Colmar en mars 1786,
+qui a rivalisé de talent avec M<sup>me</sup> de Montgeroult et a été la plus
+brillante de ses émules. M<sup>me</sup> Bigot possédait une exécution
+incomparable; son jeu expressif, coloré captivait au suprême degré, et
+j'ai souvent entendu Auber l'admirer avec une conviction vivace que rien
+ne rendait suspecte. Cet hommage rétrospectif m'est resté dans l'esprit,
+ainsi que la fidélité d'Aubert à la mémoire de son maître de piano
+Ladurner. La sensibilité était le caractère dominant de M<sup>me</sup> Bigot;
+elle tenait à son organisation délicate, un peu maladive, et surtout au
+sentiment profond, à l'intuition géniale qu'elle avait pour les
+&oelig;uvres de grand style. Haydn, Viotti, Cramer, Cherubini, Beethoven,
+Baillot professaient pour cette charmante jeune femme, d'un tempérament
+si poétique,<a name="page_270" id="page_270"></a> une admiration poussée jusqu'à l'enthousiasme. Quant à
+Clementi, dont l'esprit d'économie touchait à l'avarice, il allait faire
+sa correspondance chez M<sup>me</sup> Bigot, pour économiser le feu et le
+papier.</p>
+
+<p>Réputations brillantes, faites de talent et de vaillance, qui ont ému et
+charmé nos pères, mais qui reposent maintenant dans le calme de l'oubli
+ou dans le souvenir de rares dilettantes. M<sup>me</sup> de Montgeroult est
+morte à Florence, le 20 mai 1837, à l'âge de 72 ans; sa jeune et
+sympathique émule, M<sup>me</sup> Bigot avait succombé en septembre 1820, à
+l'âge de 34 ans, aux brusques ravages d'une maladie de poitrine d'abord
+négligée. Mais, si les interprètes meurent, l'art est immortel; il se
+transforme seulement avec les générations d'artistes. MM<sup>mes</sup> Duverger,
+Pleyel, Farrenc, Massart, Szarvady, Montigny-Rémaury, Jaell, Viard, G.
+Pottier etc., ont hérité des belles qualités et des grandes traditions
+de leurs éminents prédécesseurs. A ces noms justement célèbres, nous
+pourrions ajouter ceux des brillants premiers prix formés à notre école
+nationale du Conservatoire. Chez la plupart de ces élèves couronnées,
+les succès obtenus sont une promesse de renommée; mais pour en faire une
+réalité glorieuse, elles doivent prendre modèle sur les exemples donnés
+par leurs aïeules; elles doivent s'inspirer de leur ardent amour de
+l'étude, de leur foi vive et de leur persévérance infatigable: les
+qualités mêmes que résume le nom de M<sup>me</sup> de Montgeroult, et qui
+glorifient l'art en exaltant la femme.<a name="page_271" id="page_271"></a></p>
+
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>CHAPITRE XXVII<br /><br />
+LEFÉBURE-WÉLY</h2>
+
+<p>Le temps est loin où les détracteurs intéressés de notre pays pouvaient
+nier son génie producteur. Nos compositeurs et nos virtuoses sont
+accueillis à l'étranger avec une faveur qui témoigne à la fois des
+sympathies qu'inspire leur talent et de l'ascendant général exercé par
+le style et le goût français. Les critiques de Rousseau sur notre peu
+d'oreille et notre pauvre organisation musicale n'ont plus aucune raison
+d'être; il existe une école du grand art autre que celle des opérettes,
+dont certains critiques d'outre-Rhin voudraient nous imposer le «génie»
+exclusif. L'art musical français à tous ses degrés, dans toutes ses
+branches, possède ses traditions établies et ses maîtres indiscutables.
+Notre école d'orgue compte aussi beaucoup de noms illustres comme
+compositeurs spéciaux et virtuoses. La forte race des Couperin, des
+Lalande, des Rameau, des Daquin, des Balbatre, des Marchand, des Sejean,
+des Benoist a gardé de glorieux représentants dont plusieurs, nous le
+croyons fermement, ont surpassé leurs<a name="page_272" id="page_272"></a> prédécesseurs en savoir et en
+habileté. Lefébure-Wély appartient à cette glorieuse lignée dont
+s'honore l'école française.</p>
+
+<p>Élevé avec tendresse et dévouement dans ce milieu musical, Lefébure fit
+des progrès si rapides et devint si familier avec le toucher des orgues
+que, dès l'âge de huit ans, il pouvait s'essayer à suppléer son père
+dans ses fonctions d'organiste à Saint-Roch. Bientôt la tâche lui
+incomba tout entière, son père étant frappé de paralysie du côté gauche.
+Pendant sept ans de maladie continue, Lefébure père n'eut pas d'autre
+suppléant que son fils. En 1831, son mal l'emportait, et Lefébure fils
+devenait titulaire du grand orgue, grâce à son habileté déjà reconnue et
+au patronage de la reine Marie-Amélie, fidèle paroissienne de l'église
+Saint-Roch.</p>
+
+<p>Cette bienveillance de la reine ne devait jamais se démentir; la
+compagne de Louis-Philippe accepta même, plus tard, d'être la marraine
+d'un enfant de son organiste privilégié.</p>
+
+<p>En 1835, Lefébure-Wély était admis au Conservatoire dans la classe de
+piano de Zimmerman et dans la classe d'orgue de Benoist. En 1834, il
+obtenait aux concours du fin d'année le second prix dans les deux
+classes, et les deux premiers prix lui étaient décernés l'année
+suivante. Harmoniste de sentiment, mais ayant la tête et les doigts
+meublés d'innombrables formules, le brillant lauréat de notre école
+nationale voulut achever son éducation par des études de composition
+idéale. Berton, Adolphe Adam, Halévy lui donnèrent<a name="page_273" id="page_273"></a> leurs conseils, et,
+sans nul doute, Lefébure-Wély eût ajouté son nom à la série des prix de
+Rome, si son mariage avec une élève de prédilection de M<sup>me</sup> Damoreau
+(M<sup>lle</sup> J. Court) n'eût modifié tout à coup sa carrière. L'abbé
+Olivier, évêque d'Evreux, ancien curé de Saint-Roch, le plus aimable et
+le plus mondain des évêques, vint lui-même bénir l'union de son ancien
+organiste.</p>
+
+<p>Le chef de famille ne songeait plus à la villa de Médicis. L'époux
+heureux ne pensait pas à quitter le foyer domestique pour une vie plus
+libre, mais plus aventureuse; des devoirs nouveaux s'imposaient à lui;
+il fallait, pour dorer un peu ce bonheur tranquille, mener de front le
+grand art et les publications légères. L'organiste se fit aussi
+compositeur de musique facile, élégante, à succès. Les éditeurs de ses
+nombreuses petites pièces caractéristiques: <i>les Cloches du monastère</i>,
+<i>la Chasse à courre</i>, <i>la Retraite</i>, <i>les Lagunes</i>, <i>le Rêve de
+Graziella</i>, peuvent témoigner de quelle vogue ont joui ces bluettes
+spirituelles, où souvent l'inspiration s'unissait à une verve mélodique
+étincelante.</p>
+
+<p>Les artistes rigides, les puritains farouches jaloux de ces succès de
+bon aloi et justifiés par les difficultés de la tâche, par la
+distinction, la correction, la pureté toujours soigneusement conservée
+dans le domaine de la fantaisie, blâmèrent hautement Lefébure-Wély de
+ces sacrifices à la Muse facile. Il laissait dire, et, entre temps,
+écrivait une sonate, des symphonies, des recueils d'études pour prouver
+qu'il n'abandonnait pas les travaux sérieux.<a name="page_274" id="page_274"></a></p>
+
+<p>Lefébure-Wély improvisait à l'orgue d'une façon incomparable. Aucun
+virtuose ne possédait, comme lui, les ressources de l'instrument-géant
+qui unit à la toute-puissance de l'orchestre, à la variété des timbres,
+les accents émus de la voix humaine et des masses chorales. Toujours
+docile à sa volonté énergique et passionnée, sa riche et féconde
+imagination se pliait à toutes les nuances de sentiment, et l'on peut
+dire, sans la moindre exagération, que Lefébure-Wély avait au suprême
+degré le génie des orgues, soit à l'église, soit au salon. Ses
+admirateurs fervents, Cavaillé-Coll, Alexandre, Debain, Mustel peuvent
+témoigner de l'immense habileté du jeune maître, et de sa prodigieuse
+ingéniosité pour mettre en lumière toutes les qualités des instruments
+confiés à sa main savante. Après quelques heures de prise de possession,
+les orgues nouvelles n'avaient plus de secrets pour lui: les
+combinaisons de timbre, les accouplements de jeux, tout était deviné,
+saisi; l'instrument, rebelle pour tout autre, était dompté; l'organiste
+gouvernait l'immense machine sonore en véritable maître d'équitation,
+qui assouplit les montures les plus indociles.</p>
+
+<p>A Saint-Roch, à Saint-Sulpice, à la Madeleine, j'ai eu souvent des
+auditions toutes personnelles de Lefébure-Wély. Le grand organiste, qui
+avait le sentiment de sa force et se savait écouté par un ami doublé
+d'un artiste, improvisait et faisait montre de puissance créatrice avec
+une ardeur fervente, une chaleur de c&oelig;ur que je n'ai jamais oubliées.
+Je rappellerai aussi une circonstance<a name="page_275" id="page_275"></a> publique, les obsèques de Mozin,
+où Lefébure, vivement ému, inspiré par une tristesse à la fois profonde
+et féconde, improvisa avec tant d'âme, une telle supériorité de style,
+qu'Auber admira l'improvisation comme un morceau étudié.</p>
+
+<p>Nous arrivons au grand reproche adressé à Lefébure-Wély par les
+rigoristes, absolument attachés aux anciennes formules: celui de n'avoir
+pas su se contraindre à un style sérieux, sévère, plus en harmonie avec
+la simplicité grandiose de nos églises. Pour ces admirateurs exclusifs
+de l'école allemande et flamande, la chaleur d'imagination ne doit
+jamais faire oublier à l'improvisateur, fût-il homme de génie, le
+recueillement du sanctuaire, l'austérité qui convient à la musique
+religieuse, ce qu'on peut appeler, sinon l'influence, du moins la loi du
+milieu. Nous répondrons que cette perfection extrême, immuable, touche
+de près à l'aridité et à l'ennui. Il faut être de son temps. C'est ce
+qu'ont parfaitement compris Cherubini, Lesueur, Paer, Rossini, Auber,
+Halévy, Adam, Thomas, Gounod, etc., en écrivant pour l'église des
+&oelig;uvres émues, très pures, qui, sans participer de la foi gothique,
+ont un grand souffle religieux.</p>
+
+<p>L'<i>harmonium</i> (orgue de salon et d'accompagnement pour les chapelles)
+avait en Lefébure-Wély un propagateur actif et dévoué. Sur ses conseils
+et ses indications, des perfectionnements nombreux introduits dans la
+facture de ces orgues en miniature en ont fait un instrument riche
+d'effets nouveaux, très sonore, d'une grande variété de timbre,
+chantant, <i>expressif</i> sous la pression des doigts et l'action<a name="page_276" id="page_276"></a> d'une
+ingénieuse soufflerie. Entre tous les virtuoses qui se sont voués à
+populariser l'harmonium, Lefébure a su conserver une incontestable
+supériorité, par l'élégance et le charme de ses idées, et l'art
+merveilleux de tirer parti des nombreux effets de l'instrument. Sa
+virtuosité transcendante et tout à fait exceptionnelle comme organiste
+improvisateur, n'avait altéré sous aucun rapport sa belle exécution de
+pianiste. Son toucher léger, délicat et fin, mettait à néant
+l'affirmation assez généralement répandue que l'étude journalière des
+orgues alourdit le jeu, fait perdre le brio et le sentiment du tact; ce
+sont, croyons-nous, les pianistes médiocres devenus organistes sans une
+suffisante étude préalable du piano, qui ont accrédité ce préjugé
+populaire.</p>
+
+<p>Ne comptons-nous pas, de nos jours, plusieurs habiles et célèbres
+organistes qui sont des pianistes de premier ordre? Il suffit de citer
+les noms de Camille Saint-Saëns, d'Henri Fissot, de Widor, de Frank,
+d'Alkan, de Th. Dubois, de Besozzi, de Bazille, de Cohen, de tant
+d'autres encore! Reconnaissons seulement que les orgues anciennes, d'une
+si belle sonorité, laissaient à désirer sous le rapport du mécanisme;
+les claviers ne parlaient pas aussi facilement que ceux de facture
+moderne; il fallait une dépense de force et d'action sur les touches que
+peuvent économiser nos organistes actuels.</p>
+
+<p>La riche organisation, le savoir et les succès de composition de
+Lefébure-Wély eussent été impuissants à lui faire obtenir l'admission
+d'un ouvrage<a name="page_277" id="page_277"></a> de l'Opéra-Comique sans la protection du duc de Morny, qui
+avait une réelle affection pour le célèbre organiste. On sait que le
+célèbre homme d'État du second empire s'oubliait, à ses heures de
+détente diplomatique ou parlementaire, à écrire des opérettes et des
+vaudevilles. Il s'était fait aussi le patron de la musique en chiffres.
+Soit complaisance, soit conviction, Lefébure-Wély se disait un des
+fervents adeptes du système Galin-Paris-Chevé. Ses <i>Recruteurs</i> durent à
+cette mutuelle sympathie leur apparition sur la scène de
+l'Opéra-Comique. L'&oelig;uvre bien montée, chantée parfaitement, n'obtint
+qu'un succès d'estime, malgré de charmantes inspirations. L'épreuve
+parut suffire à Lefébure-Wély; il se remit à lancer dans le courant
+musical ces nombreuses productions légères que la mode accueillait
+toujours avec le même empressement.</p>
+
+<p>Le nombre des compositions de piano et d'orgue de Lefébure-Wély est
+considérable. Citons de mémoire, parmi les pièces de salon qui font
+encore les délices des jeunes pensionnaires: <i>l'Heure de la Prière</i>,
+<i>les Cloches du Monastère</i>, <i>Fleur de Salon</i>, <i>le Golfe de Baia</i>,
+<i>Séguidille</i>, <i>la Retraite militaire</i>, <i>la Chasse à courre</i>, <i>la Garde
+montante</i>, <i>le Rêve de Graziella</i>, <i>les Binioux de Naples</i>, <i>l'Heure de
+l'Angelus</i>, <i>la Fête des Abeilles</i>, <i>les Lagunes</i>, <i>Fleur délaissée</i>,
+<i>les Babillardes</i>, <i>Titania</i>, <i>les Pifferari</i>; mais à côté de ces
+&oelig;uvres légères, un Menuet, une Polonaise, une fantaisie de concert
+sur <i>Armide</i>, etc.</p>
+
+<p>Les trois grands recueils d'Études pour piano, dédiés à Auber, op. 23,
+et op. 24 à Cherubini, sont<a name="page_278" id="page_278"></a> des &oelig;uvres d'imagination et de science,
+où la valeur du compositeur s'est affirmée. Quant aux Études de salon,
+petites pièces de genre portant toutes des noms caractéristiques, elles
+renferment de jolies idées, et prouvent la souplesse de talent du jeune
+maître.</p>
+
+<p>A côté des nombreux arrangements à quatre mains sur les opéras en vogue,
+succès éphémères, morceaux de commande où l'on trouve toujours, malgré
+la rapidité du faire, le cachet du musicien habile, de l'homme de goût,
+il faut citer et louer particulièrement <i>l'École concertante</i>, à quatre
+mains.</p>
+
+<p>Ces douze morceaux symphoniques, de style très varié, sont écrits avec
+un goût irréprochable. Les idées, distinguées, sont rehaussées par une
+mise en &oelig;uvre ingénieuse et une grande richesse d'harmonie. Ni
+placages, ni doublures inutiles; les deux parties, également
+intéressantes, concertent de la manière la mieux équilibrée. C'est un
+dialogue suivi, une causerie musicale où s'unissent la science et
+l'esprit. Citons aussi deux &oelig;uvres remarquables: les Symphonies op.
+163 et 171, arrangées à deux pianos et à quatre mains par l'auteur
+lui-même; morceaux insuffisamment connus des pianistes contemporains, et
+qui devraient figurer plus souvent sur le programme de nos concerts.</p>
+
+<p>Lefébure a encore écrit plusieurs &oelig;uvres saillantes: une sonate
+concertante pour piano et orgue, un quatuor, un quintette, trois
+symphonies pour orchestre, exécutées au Concert Pasdeloup; plusieurs
+pièces vocales pour l'église: <i>Ave Maria</i>, <i>Pie Jesu</i>,<a name="page_279" id="page_279"></a> <i>Ave verum</i>. Un
+grand nombre de ces morceaux sont restés inédits, malgré leur valeur
+musicale incontestable.</p>
+
+<p>L'organiste-compositeur, qui a tant de fois et si admirablement
+interprété la Méditation de Gounod sur le prélude de Bach, a écrit aussi
+plusieurs arrangements de même nature sur le <i>Noël</i> d'Adam, l'air de
+<i>Stradella</i>, l'<i>Hymne à la Vierge</i>; mais l'immense succès du morceau de
+Gounod a laissé dans l'ombre toutes les imitations du même genre.</p>
+
+<p>Lefébure a publié plusieurs traités spéciaux pour le grand orgue et
+l'harmonium, ainsi qu'un grand nombre de pièces détachées,
+instrumentales et vocales, pour la musique d'église. Ce résumé montre le
+courage de l'homme et la richesse d'imagination du compositeur. Le
+travail le rendait heureux. Je l'ai vu souvent dans cette période
+d'activité fébrile: il se laissait vivre avec cette confiante sérénité
+que donnent la santé, la jeunesse, les joies du foyer domestique; mais
+déjà il était frappé!... les émotions, les veilles, le travail avaient
+fait germer une maladie de poitrine.</p>
+
+<p>Le mal, combattu d'abord avec succès par le traitement des Eaux-Bonnes
+et un séjour dans le Midi, revint plus intense; une toux persistante
+résistait à tous les remèdes; la compagne dévouée et les amis du
+compositeur ne pouvaient plus se faire aucune illusion. J'ai vu
+Lefébure-Wély à son lit de mort: il avait toute sa connaissance, mais ne
+se trompait pas sur son état, malgré mes protestations et mes assurances
+de guérison prochaine.<a name="page_280" id="page_280"></a> La phthisie était alors à sa troisième période.
+Quelques jours plus tard, le 31 décembre 1869, Lefébure-Wély succombait.</p>
+
+<p>L'ancien organiste de Saint-Roch repose au Père-Lachaise, près du
+tombeau de Rossini. Le mausolée élevé à sa mémoire par les soins
+désintéressés de M. Baltard, de l'Institut, et du statuaire Chevalier,
+est bien en rapport avec le talent poétique, correct et fin du vaillant
+artiste. Le chiffre de la souscription ouverte par l'initiative des amis
+et admirateurs de Lefébure-Wély pour lui élever ce monument a dépassé
+7,000 francs. L'abbé Lamazou, vicaire de la Madeleine, et notre illustre
+directeur, Ambroise Thomas, ont associé les regrets de la religion et
+ceux de l'art dans une double allocution, où ils ont rendu justice au
+merveilleux talent du virtuose et du compositeur, dont la riche
+imagination et les doigts inspirés éveillaient sous les voûtes de nos
+églises comme un écho des harmonies célestes.</p>
+
+<p>Lefébure avait une physionomie très distinguée. Ses traits fins, bien
+dessinés, d'une régularité parfaite, reproduisaient le type
+aristocratique. Ses belles jeunes filles, dont le talent sympathique
+nous a maintes fois charmé dans l'exécution des symphonies à deux pianos
+et à quatre mains, de leur père, avaient la même perfection idéale des
+lignes du visage. Spirituel, aimable, affectueux, Lefébure-Wély ne
+jalousait le bonheur d'aucun artiste; malgré ses nombreux succès, il
+était resté simple, sans prétention, heureux de voir s'épanouir sous ses
+yeux une famille aimée dont il était l'âme.<a name="page_281" id="page_281"></a> Lefébure a reçu, jeune
+encore, la croix de la Légion d'honneur et celle de Charles III.</p>
+
+<p>Cette belle et florissante famille a été frappée sans relâche. L'aînée
+des filles, mariée depuis peu d'années, un fils de vingt ans, enfin
+M<sup>me</sup> Lefébure, femme de c&oelig;ur et vaillante artiste, ont à peu
+d'intervalle suivi dans l'éternité le compositeur éminent qui a laissé
+parmi nous une place encore inoccupée. Tout s'unit donc, la fortune et
+le malheur, pour donner au nom de Lefébure-Wély une auréole durable. Au
+premier rang, comme organiste, il restera classé, comme compositeur,
+parmi les maîtres qui ont su allier le charme de la pensée, la
+distinction, le naturel à la science aimable et spirituelle. Il
+appartient à l'école d'Auber et d'Adam. Dans un cadre plus étroit, dans
+un ordre d'idées plus modeste, il s'est attaché à la grâce, à l'esprit,
+à cette ingéniosité d'arrangement et à ces inventions harmoniques qui
+donnent à la musique française le piquant, l'imprévu, le brio.
+Compositeur peut-être léger, mais du moins bien en dehors du dangereux
+courant qui entraîne trop souvent l'école moderne à la recherche d'un
+idéal purement abstrait, prétentieux et très souvent dangereux! On lui a
+reproché d'être aimable: nous le louerons d'avoir été naturel. Ce n'est
+pas un médiocre compliment en ce temps de pathos musical et d'amphigouri
+concentré.<a name="page_282" id="page_282"></a></p>
+
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII<br /><br />
+GORIA</h2>
+
+<p>La célébrité est une classification générale qui comporte plus d'un
+degré, un terme large qui embrasse toute une série de nuances et de
+distinctions. Il y a d'abord le génie pur, le don divin qui fait les
+grands maîtres, les créateurs. L'originalité dans la conception des
+idées et aussi dans la forme dont elles sont revêtues est encore une
+qualité exceptionnelle, très proche du génie; l'histoire compte les
+tempéraments vigoureux qui ont eu l'élan, le coup d'aile, et sinon la
+victoire complète, du moins la volonté de vaincre et de créer à leur
+tour, en sortant des routes frayées. Ce sont les deux classes les plus
+hautes, celle des hommes de génie et celle des précurseurs. Les artistes
+d'imagination et de goût, mais sans individualité fortement accusée,
+sont moins clair-semés. C'est la troisième catégorie et aussi la plus
+nombreuse. Il n'est donné qu'à peu de privilégiés d'être créateurs,
+d'ouvrir des voies nouvelles, de tracer un sillon où passeront des
+générations entières; mais beaucoup de vaillants travailleurs, à défaut
+d'individualité géniale, se restreignent à l'imitation d'un<a name="page_283" id="page_283"></a> modèle qui
+répond à leur idéal secret. Ils se forment à son image, s'enrôlent dans
+son école, reprennent, parfois agrandissent sa tradition; ce sont des
+continuateurs et non des plagiaires, souvent d'un grand talent, toujours
+d'un réel mérite dans un rang secondaire. Tel fut Goria, virtuose
+séduisant, compositeur habile, musicien d'imagination, mais dont
+l'esprit s'est rarement élevé aux grandes conceptions artistiques. S'il
+n'a eu ni la puissance, ni peut-être le désir de créer, il a su du moins
+s'assimiler avec beaucoup d'habileté et de tact les procédés des maîtres
+qu'il avait pris pour types de perfection.</p>
+
+<p>Goria (Alexandre-Édouard) naquit à Paris le 21 janvier 1823. On n'a
+aucun détail particulier sur sa famille ni sur sa première enfance. Le
+seul point à noter est le caractère spécial de son éducation. Sa
+vocation fut passive et nullement passionnelle. A l'inverse de la
+plupart des petits prodiges, natures frêles et délicates, douées d'une
+sensibilité précoce et maladive, Goria était un bel enfant, joufflu,
+robuste, aimant la récréation et n'éprouvant pas un attrait irrésistible
+pour les études musicales. En revanche, il était bien doué; une grande
+facilité d'exécution, des mains exceptionnelles, la souplesse et
+l'agilité instinctive des doigts en firent rapidement un pianiste
+suffisamment virtuose pour être présenté au Conservatoire. Entré à notre
+grande école nationale, à l'âge de huit ans, en novembre 1830, il
+passait l'année suivante de la classe de Laurent à celle de Zimmerman.
+Ses progrès extraordinaires lui valurent l'affection de<a name="page_284" id="page_284"></a> notre maître,
+qui avait une grand sympathie pour les enfants, et comptait toujours
+dans sa classe un groupe de jeunes virtuoses, désolation des vétérans,
+qui ne manquaient jamais de s'écrier: Encore un petit prodige qui va
+nous enlever le prix!</p>
+
+<p>Les succès de Goria n'eurent rien que de normal et de régulier. En 1834,
+il obtenait le second prix de piano; en 1835, le premier. Il continuait
+ses études musicales au Conservatoire jusqu'en 1839, et suivait le cours
+de Dourlen, artiste de valeur, maître sévère mais précieux, dont
+l'affection persistante faisait oublier les boutades parfois originales
+et violentes.</p>
+
+<p>Le temps était venu pour Goria de se produire dans le monde militant des
+artistes et d'aborder la vie doublement active du virtuose et du
+compositeur. Les premiers essais de Goria trouvèrent des éditeurs
+empressés, grâce à l'intervention de Zimmerman, qui, non content de
+produire son disciple affectionné dans ses intéressantes réunions,
+l'aidait encore très puissamment en fondant les premières assises de sa
+clientèle. Ajoutons à l'éloge de Goria, que la réputation acquise
+n'altéra en rien son attachement et sa reconnaissance envers le maître
+qui l'avait si généreusement aidé de ses conseils et de sa haute
+influence. Aussi je me souviens avec un vif plaisir que Zimmerman, après
+sa retraite du Conservatoire, confia de préférence à ses anciens élèves,
+Goria, Lefébure et au grand maître Vieuxtemps le premier essai, le
+manuscrit même de Gounod, l'auteur de la mélodie devenue populaire,
+adaptée au prélude de Sébastien Bach. Le violoniste<a name="page_285" id="page_285"></a> Herman s'adjoignit
+presque au début à ces interprètes de l'adorable mélodie, si bien
+encadrée dans le canevas harmonique du grand maître allemand, qu'il est
+actuellement impossible de les disjoindre. Le succès de cet arrangement
+fut tel que Gounod dut, pour répondre à l'engouement général, accroître
+les effets et les proportions sonores de son &oelig;uvre, soit à l'église,
+soit au théâtre, ce qui permit à Berlioz, dans une boutade acrimonieuse,
+de me dire au courant d'une représentation à bénéfice: «Je ne désespère
+pas d'entendre le prélude de Bach arrangé en cinq actes.»</p>
+
+<p>Recherché, fêté dans les salons et les concerts, Goria conquit
+rapidement la renommée de virtuose habile, et partagea avec V. Alkan, E.
+Prudent, Ravina, Lacombe, Franck, Forgues, etc., tous disciples de
+Zimmerman, l'honneur de représenter l'école française du piano. La
+clientèle du professeur suivit la progression de la renommée du jeune
+maître. Goria se produisait beaucoup dans les réunions musicales, et
+refusait rarement les nombreuses invitations qui lui étaient adressées;
+mais comme la plupart des artistes qui jouissaient alors de la faveur
+toute spéciale des dilettantes de salon, il donnait chaque année un
+concert à son bénéfice, et la dette de gratitude contractée autour de
+lui s'acquittait ainsi avec une extrême régularité.</p>
+
+<p>Goria unit, jeune encore, sa destinée à celle d'une femme charmante,
+instruite et d'une grande beauté. La Providence paraissait réserver au
+brillant artiste de longs jours et un bonheur durable; mais quelques
+années allaient suffire à ruiner ces rêves<a name="page_286" id="page_286"></a> de jeunesse. La part de
+l'homme lui-même est certainement considérable dans ce rapide
+écroulement. Disons pourtant qu'elle a été exagérée par des critiques
+chagrins. La forte prestance et l'enveloppe un peu fruste de Goria
+cachaient, malgré la lourdeur apparente, un esprit original, dont les
+vives reparties, les saillies humoristiques, étonnaient souvent.
+Beaucoup de ceux qui ont connu imparfaitement Goria, l'ont jugé
+prétentieux, important, plein de son mérite. Cette appréciation fâcheuse
+s'explique par des causes futiles: la grande taille de Goria, une
+réaction naturelle contre la gaucherie de cette corpulence encombrante,
+une réelle timidité que le virtuose cherchait à déguiser sous un air
+d'aplomb, dont l'exagération n'était qu'une maladresse de plus.</p>
+
+<p>Ajoutons que Goria était indulgent et bon; dans les inimitiés qui l'ont
+suivi jusqu'au tombeau, son c&oelig;ur excellent n'a jamais eu aucune
+responsabilité. Par malheur, les qualités intimes et le mérite
+artistique ne tiennent pas lieu de prudence, de tact et de jugement:
+Goria en fit la cruelle expérience à ses dépens, dans son trop mémorable
+voyage en Espagne.</p>
+
+<p>Les succès retentissants de Prudent et de Gottschalk, de l'autre côté
+des Pyrénées, lui avaient inspiré le désir de voir ce beau pays où les
+artistes de valeur ont toujours reçu le plus sympathique des accueils.
+Muni de nombreuses lettres de recommandation, assuré de concerts
+fructueux, Goria se rendit directement à Madrid, où la haute société lui
+fit une réception enthousiaste. Fêté dans les salons, il ne tarda pas à
+annoncer un grand concert dont<a name="page_287" id="page_287"></a> les billets furent enlevés en quelques
+heures. Le soir, il y avait salle comble et la brillante assistance se
+préparait à faire ovation au pianiste français, quand un incident vint
+bouleverser les dispositions bienveillantes du public.</p>
+
+<p>Pendant son voyage et depuis son arrivée à Madrid, Goria avait pris des
+notes, non pas des notes musicales, des motifs de chants populaires,
+mais un relevé d'observations plus ou moins humoristiques, plus ou moins
+discrètes, embrassant les usages, les m&oelig;urs du pays, se rapportant à
+la beauté des femmes, ne s'arrêtant pas devant les détails de la vie
+intime, le tout résumé dans une lettre adressée à l'officier pianiste
+Viennot, ami intime du virtuose. Cette lettre spirituelle, mais
+intempestive au moment où l'artiste faisait appel aux sympathies du
+peuple espagnol, fut malheureusement communiquée au directeur d'un
+journal encore petit, déjà célèbre, et qui allait devenir bientôt le
+premier organe de la presse légère. Elle fut imprimée, sans qu'on
+calculât l'effet désastreux que devait produire la publication de ce
+factum d'écolier en vacances.</p>
+
+<p>Le journal, arrivé à Madrid, fut lu quelques minutes avant le concert,
+quand le public était déjà dans la salle. Il passa de main en main, de
+loge en loge: un orage s'apprêtait; prévenu à temps, Goria dut quitter
+immédiatement Madrid, le c&oelig;ur brisé par cette épreuve inattendue. Ce
+fut un double désastre, matériel et moral, dont Goria ne devait jamais
+se relever. Les palpitations de c&oelig;ur dont il souffrait devinrent plus
+intenses. Son esprit était<a name="page_288" id="page_288"></a> sombre; plusieurs fois menacé et provoqué,
+il lui semblait avoir toujours un duel en perspective, et, n'étant
+nullement batailleur par tempérament, il vécut ainsi quelques années,
+inquiet, préoccupé, attristé. On évitait, d'ailleurs, de parler à Goria
+de cette déplorable aventure: c'était mettre en cause l'inconséquence de
+son ami intime, et sa générosité naturelle, qui n'a jamais été
+contestable, en souffrait vivement.</p>
+
+<p>Le nombre des arrangements, fantaisies et transcriptions écrites par
+Goria sur les motifs choisis dans les opéras modernes est considérable:
+il prouve la grande facilité du compositeur et la popularité de son nom,
+qui avait une valeur commerciale. A l'apparition de chaque nouvelle
+&oelig;uvre lyrique, les éditeurs s'empressaient de demander à l'artiste
+préféré des amateurs de musique brillante, une fantaisie de concert et
+de salon. Ces pièces de piano rapidement charpentées pour les besoins de
+la vente, presque improvisées, sont correctement écrites, car Goria
+avait fait de bonnes études harmoniques; mais, tout en louant l'habileté
+de l'arrangement, le choix heureux des motifs mis en &oelig;uvre et leur
+variété, il faut faire des réserves sérieuses au point de vue de la
+facture. Le virtuose tient avant tout à faire montre des motifs choisis
+ou imposés, les transitions et les soudures sont trop apparentes; les
+traits et variantes sont bien sous les doigts, mais l'originalité de
+conception et de plan fait souvent défaut.</p>
+
+<p>Goria procède évidemment de Thalberg et de Prudent, dont il était l'ami
+et l'émule. Mais ses<a name="page_289" id="page_289"></a> compositions de concert et de salon n'ont ni le
+mérite de facture ni l'ingéniosité habile des deux maîtres qu'il avait
+pris pour type. Nous devons pourtant citer avec éloge comme des morceaux
+très réussis pour les salons et nullement démodés les fantaisies
+suivantes: <i>Souvenir du Théâtre-Italien</i>, fantaisies sur <i>Belisario</i>, le
+<i>Trovatore</i>, <i>Marie Stuart</i>, <i>Semiramide</i>, <i>le Pardon de Ploërmel</i>, <i>les
+Monténégrins</i>, <i>le Pré aux Clercs</i> et son beau finale de <i>Lucrezia
+Borgia</i>.</p>
+
+<p>Les premiers succès populaires de Goria ont été: Première et deuxième
+étude en <i>mi</i> bémol, charmantes bluettes, imitées des procédés de
+Thalberg puis plusieurs morceaux, valses, rêveries, un sérénade de
+concert pour la main gauche seule, et plusieurs études de salon. Ces
+pièces élégantes, de difficulté moyenne, que Goria exécutait avec une
+rare perfection et un brio merveilleux, firent adopter sa musique par la
+foule nombreuse des amateurs qui visent à l'effet et recherchent le
+succès sans vouloir s'imposer un travail trop sérieux.</p>
+
+<p>Les transcriptions de <i>Sombres Forêts</i>, <i>Una Furtiva Lagrima</i>, <i>les
+Plaintes de la jeune fille</i> et <i>Marguerite au rouet</i>, de Schubert, sont
+parfaitement réussies. Signalons encore sa transcription variée de <i>la
+Pavane</i>, air de danse du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Goria a aussi, suivant le goût
+prédominant de l'école moderne, écrit un certain nombre de pièces
+caractéristiques et pièces de genre; citons de mémoire un beau caprice
+<i>Allegrezza</i>, <i>l'Attente</i>, <i>Amitié</i>, <i>le Calme</i>, <i>Addio</i>, pièces
+expressives, d'un beau sentiment musical; villanelle, saltarelle,
+<i>Sorrente</i>, <i>la Chasse</i>, et sa chanson mauresque, &oelig;uvres plus<a name="page_290" id="page_290"></a>
+légères, mais qui ont un réel cachet d'originalité, sans parti pris
+d'imitation. La verve de la jeunesse étincelle dans la plupart de ces
+jolis morceaux où l'inspiration vraie s'affirme avec bonheur: mais nous
+devons une mention toute particulière, dans cette nomenclature rapide de
+l'&oelig;uvre de piano laissée par Goria, à la série d'études de style et
+de mécanisme, publiées sous le titre: <i>le Pianiste moderne</i>, op. 72.
+Nommons encore avec éloges les six grandes études artistiques, op. 63,
+adoptées par le comité des études du Conservatoire.</p>
+
+<p>Si notre cher et regretté confrère eût pris toujours le temps d'écrire
+des &oelig;uvres semblables, son nom fût devenu populaire dans
+l'enseignement, comme ceux des maîtres autorisés de l'école moderne.
+Parmi les recueils d'études que nous venons de mentionner, citons celles
+qui ont pour titre: <i>Danse villageoise</i>, <i>Idylle</i>, <i>Marche tcherkesse</i>,
+<i>Toccata</i>, <i>les Arpèges</i>, enfin <i>Jour de printemps</i>, <i>le Tournoi</i> et <i>la
+Fuite</i>, caprices poétiques où le brillant pianiste s'est élevé à la
+hauteur des compositeurs de genre les mieux inspirés.</p>
+
+<p>Goria se distinguait entre tous les virtuoses de notre génération par la
+belle sonorité qu'il tirait du piano. Sans brutaliser l'instrument, et
+par la seule pression intelligente du clavier, il obtenait une ampleur
+de son qui n'appartenait qu'à lui. Il se servait de la pédale avec
+beaucoup d'art et de tact, et savait aussi opposer les contrastes
+heureux de douceur et de grâce aux effets puissants qu'il possédait
+mieux qu'aucun pianiste. J'ai bien souvent, dans l'intimité et dans les
+concerts, entendu<a name="page_291" id="page_291"></a> Goria et applaudi à ses succès. En l'écoutant, on
+était sous le charme de sa virtuosité élégante, facile, pleine de goût,
+mais il fallait oublier sa prestance de géant, qui faisait dire au
+spirituel et caustique Ravina que Goria était tambour-major dans le
+régiment des pianistes.</p>
+
+<p>Goria n'avait ni la physionomie d'un Adonis, ni les traits étirés des
+virtuoses poitrinaires; il était bien réellement au pôle opposé; sa
+charpente vigoureuse supportait de larges épaules et une forte tête aux
+contours épais. Les traits arrondis, empâtés et mous, n'affirmaient ni
+la volonté, ni l'énergie, mais beaucoup de bonhomie. Seuls, le regard
+assuré, la démarche altière, les moustaches toutes militaires, lui
+donnaient une apparence martiale qui contrastait avec son caractère
+doux, presque débonnaire.</p>
+
+<p>Le 6 juillet 1860, Goria succombait, à trente-sept ans, aux suites d'une
+congestion cérébrale et d'un anévrisme; sa jeune femme devait le suivre
+quelques années plus tard, atteinte elle-même d'une cruelle et
+douloureuse maladie. Les amis de l'artiste enlevé si prématurément, et
+il en avait de sincères, en ont gardé un souvenir durable. Comme
+compositeur, il n'a pas marqué une trace profonde, mais ses morceaux de
+salon, élégants, brillants, à effet, resteront au répertoire. Comme
+virtuose, il a soutenu l'honneur de l'école moderne. Vaincu de la vie
+artistique, insuffisamment armé pour la bataille, on peut dire de Goria
+qu'il a succombé jeune, mais qu'il est tombé au premier rang.<a name="page_292" id="page_292"></a></p>
+
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX<br /><br />
+CZERNY</h2>
+
+<p>Les maîtres savants, modestes, habiles et dévoués, qui consacrent leur
+vie à l'enseignement, sans autre ambition que celle d'élever le niveau
+des études, sans autre désir que celui d'initier la jeunesse aux beautés
+de l'art, remplissent une mission égale au rôle des plus grands
+virtuoses. Les exécutants hors ligne ne sont pas toujours les meilleurs
+professeurs, tandis que beaucoup d'artistes de valeur ont renoncé à des
+succès éclatants et certains, pour se dévouer tout entiers à un devoir
+plus modeste. Louis Adam, Zimmerman, Pradher, M<sup>me</sup> Farrenc, Henri
+Herz, Kalkbrenner, et enfin Czerny ont bien mérité de l'art,
+non-seulement en lui prêtant l'appui de leur science, mais encore en lui
+sacrifiant leur renommée de virtuose, en renonçant à ce que nous
+appellerons la mise en scène de leur talent.</p>
+
+<p>Charles Czerny, le maître célèbre, le compositeur si populaire dans
+l'enseignement technique et pratique du piano, était né à Vienne le 21
+février<a name="page_293" id="page_293"></a> 1791. Son père, musicien modeste, originaire de Nimbourg, en
+Bohême, s'était fixé à Vienne depuis 1785. Peu fortuné, sans attaches
+parmi les célébrités musicales, Wenceslas Czerny dut se consacrer
+lui-même à l'éducation de son enfant. Grâce à cette direction constante
+et à l'étude des grands maîtres anciens, Séb. et Em. Bach, Scarlatti,
+Hændel, Clementi, le jeune Czerny acquit une exécution brillante et un
+bon style. Un peu plus tard, le virtuose s'éprit d'une véritable passion
+pour les &oelig;uvres de Beethoven, qui, en mainte circonstance, lui
+témoigna de vives sympathies. La lecture attentive de nombreux traités
+didactiques et la mise en &oelig;uvre des préceptes donnés par les maîtres
+de la composition suffirent à l'intelligent musicien pour lui permettre
+d'écrire un grand nombre de morceaux qu'il eut la sagesse de conserver
+longtemps en portefeuille.</p>
+
+<p>Obligé dès l'âge de 14 ans de prendre une part active à la vie
+laborieuse de son père, Czerny n'eut plus exclusivement la virtuosité
+pour but. Il commençait son long apprentissage du professorat, carrière
+en apparence sacrifiée, mais où il devait s'illustrer par ses nombreux
+ouvrages théoriques et pratiques, comme par des élèves formés à son
+enseignement: Liszt, Thalberg, D&oelig;lher, Stephen Heller, pour ne citer
+que les plus célèbres. Volontairement et strictement confiné dans le
+cercle de la vie pédagogique, il eut du reste dès le début une
+consolation et un encouragement mérités, les sympathies et la confiance
+des grandes familles viennoises, polonaises et hongroises. A trente
+ans,<a name="page_294" id="page_294"></a> il occupait déjà une des principales situations dans le corps
+enseignant. Le succès de ses premières compositions acheva de
+populariser son nom; tous les éditeurs se disputaient ses arrangements.
+Ajoutons qu'une rétribution très minime soldait souvent des pièces
+écrites à la hâte et sans aucun souci de la perfection.</p>
+
+<p>Le nombre des compositions de Czerny, fantaisies, sonates, concertos,
+rondos, airs variés, à quatre mains et concertantes pour piano et
+instruments divers, atteint un chiffre vraiment fabuleux: près de 1,100;
+et plusieurs centaines sont restées en portefeuille. Mais cette facilité
+prodigieuse, dont Czerny a souvent abusé, fait que l'&oelig;uvre si
+considérable du maître viennois n'a pas, au point de vue de la
+correction, toute la valeur que l'on serait en droit d'attendre d'un
+maître aussi renommé pour ses belles et nombreuses collections d'études.
+Celles-ci, au contraire, d'un goût parfait, offrent aux élèves
+d'innombrables formules de traits ingénieux, variés, brillants et
+toujours d'un excellent travail.</p>
+
+<p>Distinguons cependant parmi les petites pièces faciles, récréatives,
+amusantes pour les commençants, les sonatines et rondos publiés par S.
+Richault portant les numéros d'&oelig;uvre, 49, 72, 207, 231, 104, 163,
+167, 313. Le catalogue de Richault donne une nomenclature complète, et
+mon <i>Vade mecum</i> un choix parmi ces nombreuses pièces qui, si elles ne
+brillent pas toutes sous le rapport de l'originalité, sont bien sous la
+main et la plupart doigtées avec soin.<a name="page_295" id="page_295"></a></p>
+
+<p>Dans un ordre de difficultés un peu plus élevé, citons les variations
+op. 14 qui ont eu un grand succès, op. 296, <i>la Douceur</i>, rondo élégant,
+322 et 323, deux rondos brillants et caractéristiques dans le sentiment
+musical des différentes nationalités de l'Europe, op. 181 à 192. Nommons
+encore le thème allemand op. 9, la cavatine de <i>Zelmira</i> et les rondinos
+op. 21 et 22.</p>
+
+<p>Les op. 749 et 750, cahiers d'études faciles, progressives et
+brillantes, méritent encore d'être recommandés, ainsi que l'op. 299,
+études de vélocité, et l'op. 834, nouvelle école de vélocité; l'<i>Art de
+délier les doigts</i>, op. 699; le perfectionnement, le style, op. 755 et
+756, l'École d'exécution moderne, op. 837, sont encore d'excellents
+ouvrages. L'École des ornements, l'École du <i>legato</i> et du <i>staccato</i>
+contiennent d'excellentes études spéciales. Quant aux petites études
+pour la main gauche, elles sont loin d'avoir le mérite des grandes,
+c'est un ouvrage écrit à la hâte. N'oublions pas les nombreux recueils
+d'exercices très faciles, progressifs et difficiles op. 777, 139, 453,
+599, les populaires Exercices journaliers, op. 337, l'École du virtuose,
+op. 365, deux bons cahiers de traits brillants de formules et de
+mécanisme se prêtant à être accentuées et nuancées, enfin quatre
+recueils de passages doigtés, choisis dans les &oelig;uvres des maîtres
+anciens et modernes et caractérisant leur style.</p>
+
+<p>La grande méthode de Czerny, en trois parties, est une &oelig;uvre qui
+justifie la réputation du professeur, si célèbre en Allemagne, si
+populaire en<a name="page_296" id="page_296"></a> France. L'auteur y a condensé en nombreux exemples, en
+précieux conseils, sa longue expérience de l'enseignement, expérience
+commencée à quatorze ans et continuée jusqu'à soixante-dix.</p>
+
+<p>Parmi les &oelig;uvres d'un mérite réel de facture, il faut mentionner tout
+particulièrement l'École du style sévère op. 89, caprice à la fugue, la
+grande sonate d'étude, op. 268, le nouveau <i>Gradus ad Parnassum</i>,
+l'École de la main gauche, grandes études de beau style et d'un bon
+travail. L'étude en trille sous forme de rondo est une excellente pièce
+spéciale très bien faite; 1<sup>er</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> concertinos, op. 27,
+fantaisie dédiée à Beethoven, les neuf grandes sonates, op. 7, 13, 57,
+65, 76, 124, 143, 144, 145, les concertos avec orchestre, op. 28 et 214.
+Nous devons encore signaler les belles et bonnes réductions à quatre
+mains, des symphonies de Beethoven, quatre grandes fantaisies à quatre
+mains; inspirées des romans de Walter Scott, huit scherzi dédiés à
+Chopin, op 556. Cette énumération très succincte des &oelig;uvres les plus
+connues de Ch. Czerny laisse dans l'ombre une quantité d'ouvrages
+intéressants, mais il faut nous réduire et faire un choix.</p>
+
+<p>Fétis, dans l'article consacré à Czerny, inscrit aussi à l'actif du
+compositeur 24 messes avec orchestre, 4 requiems, 300 graduels ou
+motets, quatuors, quintettes et même des symphonies, l'ensemble formant
+un total de 400 &oelig;uvres manuscrites non gravées. Nous pouvons y
+ajouter les nombreuses réductions, pour piano, d'opéras, d'oratorios, de
+symphonies, d'ouvertures, la traduction<a name="page_297" id="page_297"></a> en allemand de l'<i>Art du chant</i>
+de Thalberg<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, des traités de contre-point et de composition de Reicha,
+travail colossal qu'on a peine à comprendre en songeant qu'il répond
+seulement aux loisirs du professeur, qui pendant longtemps a donné
+chaque jour douze heures de leçons.</p>
+
+<p>Aucun maître, d'ailleurs, n'a écrit un pareil nombre d'études spéciales
+au point de vue purement pédagogique; les petites et les grandes études
+de la vélocité, l'<i>Art de délier les doigts</i>; petites et grandes études
+de la main gauche, école des ornements, école du style sévère, nouveau
+<i>Gradus ad Parnassum</i>, études spéciales pour le trille, les gammes
+chromatiques, les tierces, etc. On compte plusieurs milliers d'études
+élémentaires progressives, de moyenne force et difficiles, publiées par
+Czerny. Ses exercices journaliers, son École du virtuose, ses Exercices
+de passages doigtés, extraits des &oelig;uvres de tous les maîtres anciens
+et modernes, forment un arsenal de traits; ses sonates spéciales, ses
+<i>allegri</i> de bravoure, résumant les grandes difficultés d'exécution,
+complètent cette école du mécanisme, étudié sous tous ses aspects avec
+une habileté incomparable et la sûreté de main que donnent soixante ans
+de professorat.<a name="page_298" id="page_298"></a></p>
+
+<p>Czerny, sollicité par de nombreux éditeurs, a recommencé plusieurs
+séries d'études du même degré de force, sans toutefois se copier. Tout
+en reconnaissant l'ingéniosité des variantes, nous ne pouvons approuver
+ce procédé mercantile qui donne à l'&oelig;uvre déjà parue une publication
+rivale de même nature. Les maisons Richault, Brandus, Leduc ont toutes
+les trois des collections importantes d'études visant le même genre de
+difficulté: le mécanisme, l'agilité, l'accentuation délicate ou
+brillante.</p>
+
+<p>Czerny m'a fait l'honneur de me dédier deux recueils d'études de
+perfectionnement, style moderne. Cet ouvrage, écrit avec soin, contient
+plusieurs pièces charmantes et d'une réelle élégance. Czerny savait et
+pouvait toujours, quand il y mettait le temps, écrire avec une grande
+pureté des &oelig;uvres de valeur.</p>
+
+<p>Mais l'extrême facilité naturelle a été son écueil. L'éditeur Richault
+m'a affirmé que le compositeur viennois avait toujours sur son bureau
+plusieurs ouvrages commencés. Il passait de l'un à l'autre, allait d'une
+sonate à un recueil d'études, laissant seulement à la page écrite le
+temps de sécher. On comprendra sans peine que ce tour de force
+d'exécution ait exercé une influence parfois désastreuse sur la nature
+des idées ou sur la pureté de la forme; des &oelig;uvres aussi improvisées,
+et en même temps aussi décousues, brillent rarement par l'inspiration et
+la logique des combinaisons. Si l'immense réputation de Czerny et la
+quantité de travail accumulé pendant plus d'un demi-siècle de
+professorat permettaient<a name="page_299" id="page_299"></a> quelque sévérité, on pourrait le comparer,
+dans la plupart de ses productions hâtives, à un avocat bien doué,
+gardant la parole pendant des heures entières, éblouissant ses
+auditeurs, mais n'arrivant pas à émouvoir parce qu'il parle sans
+conviction pour le seul plaisir de l'oreille.</p>
+
+<p>Cette exubérante passion qui dominait Czerny, et l'entraînait à jeter
+ses idées musicales à tous les vents, sans choix préliminaire, sans
+autre mise en &oelig;uvre qu'un travail superficiel, fait du maître
+viennois à la fois le plus fécond et le plus inégal des
+compositeurs-pianistes. La grande majorité de ses &oelig;uvres est déjà
+sortie du courant musical. A part les recueils d'études spéciales,
+quelques sonates, les excellentes transcriptions symphoniques et
+vocales, les compositions pour piano de Czerny sont démodées et portent
+les marques d'une vieillesse précoce. C'est, du reste, un sort commun à
+la foule innombrable des arrangements écrits pour satisfaire les goûts
+du public, éphémères et frivoles comme lui. Les &oelig;uvres durables
+visent un autre but, mais s'élaborent plus lentement.</p>
+
+<p>Producteur excessif, Charles Czerny a encore eu un homonyme dont le
+bagage musical est venu frauduleusement s'ajouter au sien, Joseph
+Czerny, comme lui pianiste, compositeur et de plus éditeur. Profitant de
+la similitude de nom et de la célébrité conquise par le maître viennois,
+ce contrefacteur médiocre fut pris à son tour d'une fièvre de
+composition, malgré la faiblesse de son éducation musicale, et publia
+sous le nom de Czerny un assez grand nombre de fantaisies et
+d'arrangements.<a name="page_300" id="page_300"></a> Supplément fâcheux dont il faut en toute justice
+décharger la mémoire de l'infatigable compositeur.</p>
+
+<p>Charles Czerny est mort à Vienne en juillet 1855, après une carrière qui
+n'offre aucun incident particulier, vouée tout entière à l'enseignement
+et à la composition. Sa vocation pour le professorat ne lui avait pas
+permis d'acquérir une sérieuse réputation de virtuose; c'était pourtant
+un pianiste brillant et de bonne école, qui eût pris place sans aucun
+doute au premier rang des exécutants.</p>
+
+<p>Sans être misanthrope, Czerny vivait peu au dehors. Il exerçait chez lui
+ses qualités d'homme aimable, distingué, affable, accueillant avec
+politesse les artistes de passage et les virtuoses qui lui étaient
+présentés, brusquant en revanche les visiteurs importuns qui venaient
+interrompre la leçon ou l'&oelig;uvre commencée. On comprend sans peine
+quelle économie de temps réclamait cette production colossale dont le
+catalogue de Czerny est le témoignage authentique.</p>
+
+<p>Un pareil labeur excuse largement Czerny d'avoir fui les relations
+banales que subissent trop souvent les artistes obligés de sacrifier une
+partie de leur temps aux convenances mondaines. Faut-il, comme
+l'accusent quelques biographes, attribuer à un autre sentiment, celui de
+l'ordre et de l'économie poussés à l'extrême, l'isolement relatif dans
+lequel vivait Czerny? Ici encore le maître viennois aurait une excuse
+toute naturelle: le souvenir d'une jeunesse peu fortunée, où le travail
+était nécessaire pour la subsistance de chaque jour, et le désir d'une
+vieillesse tranquille, exempte des soucis<a name="page_301" id="page_301"></a> matériels. Le bon et illustre
+Haydn se montrait lui-même, dans les dernières années de sa longue et
+laborieuse existence, très préoccupé de savoir si ses modestes économies
+le laisseraient à l'abri du besoin.</p>
+
+<p>Charles Czerny était d'un extérieur très simple et d'allures un peu
+bourgeoises. Sa physionomie à l'ovale allongé, au nez aquilin, à la
+bouche grande et au menton arrondi, était fortement germanique, avec un
+mélange de bonhomie et d'énergie. Les yeux vifs et brillants
+amortissaient leur éclat sous de larges verres de lunette.</p>
+
+<p>Au moral, Czerny avait de l'esprit, beaucoup de tact, et malgré sa vie
+solitaire, il n'était nullement étranger aux délicatesses sociales. J'ai
+reçu de lui, il y a vingt-quatre ans, une lettre de dédicace très
+élégamment écrite, et qui n'indique pas le misanthrope atrabilaire que
+certains esprits chagrins ont cru voir.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre de Czerny laisse une large part à la critique, et nous
+l'avons prouvé. Mais, pour apprécier avec justice le mérite de l'auteur,
+il faut isoler de cet immense bagage musical où le maître a usé jusqu'à
+l'abus de sa facilité naturelle, les &oelig;uvres choisies où l'on trouve
+souvent d'heureuses inspirations, une grande habileté de main et la
+belle facture des maîtres. Nous avons indiqué nos &oelig;uvres préférées:
+il en est d'autres qui valent une recherche au milieu des innombrables
+productions de Czerny. Le nom du compositeur viennois n'est pas de ceux
+qui peuvent disparaître entièrement de l'histoire musicale. Il a sans
+doute laissé moins de<a name="page_302" id="page_302"></a> vide après sa mort qu'il n'avait tenu de place
+pendant sa vie; mais la popularité lui a coûté si cher qu'il serait
+cruel de la lui reprocher indéfiniment. Ce sera en même temps la
+punition et le salut de ce talent inépuisable de survivre, non par
+l'ensemble de son &oelig;uvre, d'un caractère si universel, mais par
+certains côtés spéciaux, les moindres peut-être dans la pensée du
+compositeur.<a name="page_303" id="page_303"></a></p>
+
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX<br /><br />
+LISZT</h2>
+
+<p>Si la gloire de Chopin peut se comparer à une étoile perdue dans les
+profondeurs du ciel, brillant d'une lueur adoucie, voilée, par le temps
+et la poésie des souvenirs, d'une auréole tremblante et mélancolique,
+celle de Liszt ressemble à un astre éclatant, dont le seul défaut est
+peut-être le manque d'éloignement et la prodigalité de rayons. Artiste
+prédestiné entre tous, comblé des dons de la Providence, armé en guerre
+pour toutes les luttes, doué d'une merveilleuse faculté d'assimilation,
+rempli d'aspirations audacieuses vers le beau et vers l'inconnu, soutenu
+par une organisation physique et morale extraordinaire, possédant enfin
+des moyens d'exécution exceptionnels, Liszt a eu toutes les bonnes fées
+à son berceau. Dans le domaine de la virtuosité, un seul artiste,
+Paganini, peut être mis sur la même ligne pour la voie suivie, et pour
+la perfection atteinte dans le domaine de la difficulté vaincue. Le
+célèbre violoniste et le pianiste illustre ont cherché les mêmes effets,
+provoqué<a name="page_304" id="page_304"></a> le même enthousiasme par le charme inexprimable de leur
+poétique interprétation. Idoles du public l'un et l'autre, ils ont tous
+deux sacrifié plus d'une fois à ce fétichisme, et gâté leur prodigieux
+talent pour maintenir leur incomparable renommée. Ils ont eux-mêmes
+augmenté par des moyens factices l'éclat de cette lumière parfois
+excessive, que le temps, d'ailleurs, se chargera d'adoucir.</p>
+
+<p>Né le 22 octobre 1811, à Rading, village de Hongrie, près Pesth, Franz
+Liszt entra dès l'âge de neuf ans dans la grande famille des enfants
+prodiges. Son père, bon musicien, pianiste d'une certaine valeur, guida
+ses premières études avec tout le soin que méritait cette organisation
+d'élite. Bientôt la famille de Liszt vint s'établir à Vienne, pour
+continuer dans de meilleures conditions l'éducation musicale du jeune
+virtuose. A la suite d'un concert, où Franz Liszt produisit une
+sensation profonde, son père, poussé par l'amour de l'art, obéissant
+peut-être aussi à la tradition de la plupart des familles où la
+Providence a fait naître un virtuose, mit aussitôt en scène ce
+merveilleux talent, et le conduisit de concert en concert, à Paris, à
+Londres, dans le midi de la France, récoltant de grands succès&mdash;et de
+belles recettes.</p>
+
+<p>Nous avons hâte de traverser cette période d'exploitation hâtive et
+dangereuse, pour arriver à l'époque où Liszt put dégager son
+individualité. Sa nature mobile, impressionnable, contemplative, le
+portait déjà à une grande exaltation religieuse. Mais ses études
+musicales n'étaient pas terminées.<a name="page_305" id="page_305"></a> En 1823, sa famille venait s'établir
+à Paris, et son père cherchait à le faire admettre au Conservatoire,
+pour y suivre le cours de contre-point de Cherubini. Notre grande École
+ouvrait alors difficilement ses portes aux étrangers, et Liszt ne fut
+pas reçu. Il avait déjà eu, à Vienne, quelques conseils de composition
+de Salieri; la direction de Cherubini aurait sans doute exercé une
+salutaire influence sur les tendances un peu vagabondes de son talent
+vers l'inconnu et la bizarrerie artistique, parfois si différente de
+l'originalité. Il fallut se rabattre sur Reicha, autre grand maître,
+mais dont le mode d'enseignement différait des procédés de Cherubini. On
+peut douter d'ailleurs que le brillant virtuose, tout à ses études
+spéciales d'exécution, souvent interrompues par ses nombreux concerts,
+ses fréquents voyages, ait profité d'une manière suivie des conseils de
+Reicha.</p>
+
+<p>Les triomphes du pianiste étaient du reste de nature à l'étourdir, et
+son organisation musicale lui avait valu de si puissants protecteurs que
+l'Académie royale de musique exécuta un opéra en un acte de Liszt, <i>le
+Château de l'Amour</i>, le 17 octobre 1825. Ce début audacieux trouva un
+public bienveillant, mais n'obtint qu'un succès d'estime.</p>
+
+<p>Les tendances religieuses continuaient à dominer dans cette âme
+impressionnable. Le brillant virtuose s'abandonna pendant quelque temps
+aux pratiques d'une dévotion exagérée, que son directeur avait peine à
+contenir. A la fois ardent et contemplatif, le mysticisme tournait chez
+lui à la passion véritable. Son père, voulant l'arracher à ce<a name="page_306" id="page_306"></a> courant
+d'idées qui le détournait de la vocation musicale, le conduisit pour la
+troisième fois en Angleterre.</p>
+
+<p>A son retour de Londres, Liszt eut la douleur de perdre ce père un peu
+autoritaire mais dévoué, qui avait été son premier maître et dont la
+tutelle ne péchait que par excès d'attachement, caractère général des
+pères d'enfants prodiges. Ces chers petits êtres finissent par devenir à
+leurs yeux ou des instruments de fortune ou des messies qu'il faut
+adorer à deux genoux; tous les enthousiasmes leur sont dus. Cette mort
+prématurée affligea profondément Liszt et le ramena de nouveau aux idées
+religieuses. L'époque était favorable à ce courant. Les missions, le
+jubilé avaient remué profondément la France. Liszt vécu ainsi quelques
+années avec sa mère, tout au travail et aux pratiques religieuses, dans
+une maison appartenant à l'hospitalière famille Érard. Sa virtuosité,
+déjà extraordinaire, gagna encore pendant cette période de recueillement
+une puissance, une concentration hors de pair, un mécanisme incomparable
+lui permettant de tout oser: il n'existait plus de difficultés pour lui;
+je n'ai jamais vu un lecteur comparable, sauf peut-être mon élève
+Weigand, un jeune Allemand, et Jules Cohen, l'accompagnateur
+incomparable.</p>
+
+<p>Soit lassitude, soit changement dans la nature des idées, soit enfin que
+l'heure des passions humaines eût sonné, Liszt brisa vers 1835 avec son
+isolement mystique et rentra dans le monde militant, où de véritables
+triomphes accueillirent sa<a name="page_307" id="page_307"></a> réapparition; il fit bientôt une excursion
+en Suisse, ou plutôt un long séjour: nous n'avons pu savoir si ces
+années de pèlerinage furent entièrement consacrées à la contemplation de
+la nature, et si le grand artiste n'avait pas un autre foyer
+d'inspiration musicale. Mais, dès son retour à Paris, Liszt publia une
+série de compositions pour piano, morceaux qui firent sensation et
+produisirent un grand effet dans les concerts.</p>
+
+<p>La religiosité était loin. Renonçant à vivre en ascète comme son ami
+Urhan, le célèbre alto de l'Opéra, Franz Liszt se jetait dans le monde
+avec la même ardeur qu'il avait mise à fréquenter les églises. Nous
+tournerons rapidement les feuilles du livre de sa vie intime. Il a mis
+lui-même au grand jour ces longues affections et les relations
+passagères qui contiennent ce côté personnel de son histoire. Disons
+seulement que, semblable à certains météores, Liszt, dans sa longue
+course errante à travers l'Europe, a entraîné plus d'un satellite à sa
+suite, plus d'une étoile terrestre, cortège lumineux où brillent les
+astéroïdes de toute grandeur. La riche et puissante organisation du
+poète-musicien, les séductions irrésistibles de son esprit, le
+rayonnement de son immense réputation, les honneurs dont il était
+comblé, l'atmosphère d'adulation qui flottait autour de lui, enfin sa
+nature fascinatrice et passionnée lui ont valu des attachements ardents,
+qui ont fait à la fois le bonheur et l'instabilité de sa vie. Il n'entre
+pas dans le cadre restreint de ce portrait de retracer les péripéties
+mouvementées de cette existence<a name="page_308" id="page_308"></a> brillante mais romanesque, où les
+agitations passionnelles ont tenu une si large place. Il est toujours
+délicat de soulever des voiles aussi intimes et, seul, le grand artiste
+pourrait faire, en pleine connaissance de cause, le choix nécessaire
+dans cette moisson de souvenirs. Associons seulement le nom de Liszt à
+celui d'une femme d'esprit supérieur, qui s'était fait une place
+brillante et durable au premier rang de la littérature contemporaine:
+Daniel Stern.</p>
+
+<p>De 1837 à 1848, la vie de Liszt s'est passée en voyages incessants à
+travers l'Europe. Séjournant quelques mois dans les grands centres,
+visitant Vienne, Londres, Madrid, Moscou, Berlin, Milan, Rome, Paris,
+Constantinople, Lisbonne, il retrouvait partout le même enthousiasme.
+Louis Enault, voyageant en Hongrie à la même époque, m'a dit avoir été
+témoin d'ovations touchant au délire. Le diapason de l'enthousiasme
+était si élevé, que le célèbre artiste ne savait plus où se réfugier
+pour échapper aux effusions de ses compatriotes. Oriflammes, bouquets,
+députations, harangues, arcs de triomphe, rien ne manquait à cet
+appareil digne d'un souverain. Liszt devait retrouver cette popularité
+dans vingt capitales, et il lui fallut une véritable puissance
+intérieure, une grande domination de lui-même pour ne pas devenir fou
+d'orgueil au milieu de cette adulation générale.</p>
+
+<p>Dès 1844, Liszt avait été nommé maître de chapelle du grand-duc de
+Saxe-Weimar; mais ses voyages ne lui permettaient pas de remplir
+assidûment ses fonctions. En 1848, pour éviter les<a name="page_309" id="page_309"></a> agitations de la
+politique, il revint prendre la direction définitive de la chapelle et
+du théâtre. Grâce aux vives sympathies et à la protection du grand-duc,
+il put bientôt réaliser toutes les réformes musicales qu'il avait rêvées
+pour ce petit paradis terrestre de Weimar. Chant et orchestre, tout fut
+réorganisé en sous-&oelig;uvre. Une véritable pléïade d'artistes, disciples
+ardents et convaincus du maître, venaient demander ses conseils, et
+transformaient la petite résidence en pays lumineux, en véritable foyer
+de l'art. Il convient d'ajouter que ce cénacle d'imaginations ardentes,
+désireuses du nouveau, de volontés énergiques souvent dévoyées, devait
+avoir pour résultat la préconisation d'un système contestable, où le
+simple, le vrai et le beau ne sont pas toujours en première ligne.</p>
+
+<p>L'école de Weimar a produit une philosophie musicale qui remplace
+l'inspiration mélodique par la longueur des récits, les accents déclamés
+par des cris, le sentiment tonal par des harmonies souvent incohérentes;
+Liszt a été sinon l'inventeur, au moins le protecteur et en quelque
+sorte le metteur en scène de Wagner. C'est grâce à l'initiative, à la
+persévérante volonté du grand virtuose que le <i>Tannhäuser</i> et
+<i>Lohengrin</i> ont été représentés à Weimar. Apôtre convaincu du drame
+lyrique, wagnérien, Liszt a travaillé pendant de longues années à
+l'établissement de cette foi nouvelle, dont les partisans sont cependant
+restés en petit nombre, même en Allemagne.</p>
+
+<p>Liszt a demeuré plusieurs années à Rome avant de retourner en Hongrie.
+De sérieux projets de<a name="page_310" id="page_310"></a> mariage avec une princesse russe l'y retenaient,
+mais un divorce était nécessaire sous l'approbation de l'empereur de
+Russie, et l'opposition du czar mit à néant ce rêve de bonheur et de
+repos. Chagriné, désillusionné de la vie, Liszt parut un instant vouloir
+renoncer au monde pour se vouer à l'existence monastique. Cet horizon
+restreint ne pouvait suffire à une nature aussi ardente, et la
+résolution <i>in extremis</i> du grand virtuose fut moins sérieuse que ne le
+redoutaient ses amis. Malgré le poids des ans, le vieil homme n'était
+pas mort, et il revint bientôt aux splendeurs, aux adulations, au
+travail fébrile indispensables à sa vie.</p>
+
+<p>Avant de retourner en Allemagne et en Hongrie, où la faveur impériale
+l'a fait intendant et <i>comte</i> de la musique, Liszt a séjourné quelques
+mois à Paris. Nous l'avons entendu à cette époque chez notre maître et
+ami Halévy, ainsi que chez Rossini. C'était toujours le même grand
+artiste, amoureux de la gloire et du bruit, aimable, galant, ayant,
+suivant la circonstance, le mot fin et la repartie gauloise, ne
+dédaignant aucune des créations de Dieu et des beautés de la nature. Je
+citerai à ce propos un mot charmant adressé à une jeune et jolie femme
+par l'abbé Liszt, en soirée chez Rossini. Le célèbre artiste, incliné
+très sensiblement sur les magnifiques épaules de M<sup>me</sup> de X... en
+toilette de bal, était plongé dans une extase fort humaine, silencieuse
+mais intense. La jeune femme tressaillit tout à coup en saisissant ce
+regard: «Eh bien! Monsieur Liszt»; mais le galant virtuose, sans se
+troubler: «Pardon, Madame,<a name="page_311" id="page_311"></a> je regarde s'il vous pousse des ailes.» Le
+regard était une flatterie et la réponse un compliment; Liszt ne fut pas
+pardonné, mais admiré. Il est fait à ce genre d'indulgence.</p>
+
+<p>On voit qu'en prenant la soutanelle, Liszt n'a pas absolument renoncé au
+monde, à ses pompes et à ses &oelig;uvres. <i>Transit gloria mundi</i> n'est pas
+sa devise. Ceux qui veulent connaître à fond les côtés humains de cette
+merveilleuse individualité, peuvent prendre le livre de «Robert Franz»,
+pseudonyme si clair. L'ex-grande dame qui a publié ce petit volume de
+confessions intimes, a peint le célèbre artiste avec l'amertume d'un
+c&oelig;ur blessé, mais elle l'a saisi sur le vif, et le montre dans des
+proportions humaines qui sont le principal attrait du livre. Pour ceux
+que le musicien intéresse seul, l'article biographique de Fetis, un des
+meilleurs et des plus complets qu'il ait publiés, contient des
+renseignements artistiques et biographiques d'une autre nature et d'un
+ordre parfait.</p>
+
+<p>Liszt excelle dans les transcriptions, réductions de l'orchestre ou du
+chant au piano. Il est impossible de mettre plus d'exactitude et
+d'ingéniosité dans la reproduction. Son travail, d'un fini et d'un
+précieux incomparables, tend à ne rien omettre; les dessins variés de
+l'orchestre, les timbres des divers instruments, les effets de sonorité,
+tout cet ensemble merveilleux d'homogénéité et pourtant si compliqué de
+la symphonie, Liszt a su le condenser, le remanier pour le piano, cet
+orchestre en miniature. Rien de plus habile en ce genre que ses
+transcriptions des symphonies de<a name="page_312" id="page_312"></a> Beethoven. Liszt, il y a vingt-cinq
+ans, a eu le courage d'exécuter une de ces symphonies à la salle du
+Conservatoire; les échos du temple ont tressailli de tant d'audace, mais
+la tentative du grand virtuose a parfaitement réussi; il a tenu son
+auditoire sous le charme puissant de son exécution et de son
+intelligence détaillée du chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Les <i>lieder</i> de Schubert, Mendelssohn, Robert Schumann, Meyerbeer,
+Mercadante, Rossini, Beethoven forment une riche collection, très utile
+à étudier; dans le même ordre d'idées, nous citerons comme des
+réductions du plus grand intérêt le septuor de Beethoven, ses
+symphonies, celles de Berlioz, les ouvertures du <i>Freischütz</i>,
+d'<i>Obéron</i>, de <i>Jubel</i>, du <i>Roi Lear</i>, du <i>Carnaval Romain</i>, de
+<i>Guillaume Tell</i>, etc.: toutes ces transcriptions sont d'une habileté de
+main extraordinaire, mais aussi d'une très grande difficulté
+d'exécution. Plusieurs des populaires recueils de <i>Rapsodies
+hongroises</i>, pièces inspirées des airs nationaux, offrent des rythmes et
+des harmonies bizarres, quelque peu sauvages, pleines de couleur locale;
+les fantaisies, paraphrases, illustrations, réminiscences, caprices sur
+les opéras anciens et modernes sont en très grand nombre. Beaucoup de
+ces morceaux de concerts à grand effet ne sont abordables que pour des
+virtuoses dont le talent d'exécution est brisé à toutes les difficultés.
+Les douze grandes études de concert, fugues, et la transcription au
+piano des études de Paganini, appartiennent aussi à cet ordre de
+difficultés.</p>
+
+<p>Dans ses deux concertos pour piano et orchestre,<a name="page_313" id="page_313"></a> Liszt a certainement
+fait preuve de grand savoir, à travers l'&oelig;uvre, on rencontre de
+belles pensées qui semblent préluder à l'éclosion d'une réelle
+inspiration; mais le parti pris d'éviter tout ce qui ressemblerait à une
+phrase suivie et développée de chant rejette le compositeur dans ces
+agitations nerveuses, dans ces complications de traits parcourant le
+clavier à perte d'haleine, luttant de sonorité avec l'orchestre, brodant
+sur des harmonies quelquefois bizarres, où l'on attend vainement une
+cadence parfaite. Absence de calme et de simplicité, <i>steeple chase</i> à
+la difficulté, qui ne répond pas à ce qu'on pouvait attendre d'une
+intelligence aussi élevée; science spéculative qui s'exerce à donner des
+énigmes musicales à l'interprète comme à l'auditeur.</p>
+
+<p>Les &oelig;uvres orchestrales et symphoniques de Liszt méritent une mention
+à part. Non que ces essais aient eu un grand retentissement, ni exercé
+une influence décisive sur les tendances de notre école française, mais
+Liszt a servi de porte-drapeau à Richard Wagner; il s'est déclaré un des
+champions les plus résolus de la science abstraite, dont la première
+règle semble être de chercher tous ses effets musicaux en dehors de la
+saine musique; système cruel pour les oreilles habituées aux anciennes
+formules de l'art, à la tonalité, aux périodes, aux cadences finales, et
+que déroute cette course haletante vers un but qui fuit toujours. Dans
+ce sentiment très ou trop moderne, Liszt a écrit plusieurs poëmes
+symphoniques, <i>Orphée</i>, <i>Prométhée</i>, <i>le Tasse</i>, <i>Hungaria</i>, <i>Ce qu'on<a name="page_314" id="page_314"></a>
+entend dans la montagne</i>, plusieurs messes, des préludes symphoniques,
+<i>la Divine Comédie</i>, <i>Héroïde funèbre</i>, <i>Mazeppa</i>. Ces compositions
+appartiennent toutes à la nouvelle école et leur meilleure excuse est de
+n'avoir produit qu'une génération de sophistes de talent; esprit faux
+qui s'égarent à la recherche d'un idéal métaphysique, dont le but
+suprême serait de transformer l'art pur en peinture à l'aide des sons,
+s'attaquant à des sentiments, des sensations, des caractères
+intraduisibles, et réduisant le grand art dramatique ou symphonique de
+Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, au genre descriptif pittoresque, à
+cette musique soi-disant imitative, mais très nuageuse où la recherche
+des combinaisons remplace les élans de l'inspiration. Les récentes
+auditions d'&oelig;uvres religieuses et de fragments symphoniques exécutés
+à Saint-Eustache et au Théâtre-Italien, grâce à l'initiative dévouée et
+sous l'habile direction de Saint-Saëns, ne modifient pas notre
+impression. La musique de Liszt résume dans son ensemble les qualités et
+les défauts de la nouvelle école allemande; Liszt se trouve ainsi aux
+côtés de Brahms, de Raff, de Saint-Saëns lui-même, et le voisinage n'a
+rien qui puisse le diminuer: mais, pour lui, comme pour eux, il est
+permis de regretter un pareil abus du talent, dépensé dans les errements
+d'une école où la jeunesse n'a presque rien à apprendre et peut beaucoup
+oublier.</p>
+
+<p>En revanche, nous adressons des éloges sans restriction aux
+transcriptions pour piano des soirées vocales de Rossini, ainsi qu'à
+celles des mélodies de<a name="page_315" id="page_315"></a> Schubert. Nous ne connaissons rien d'aussi
+parfait en ce genre, et la constatation a une valeur réelle par ce temps
+de transcriptions s'adressant à tous les degrés de force; <i>la Sérénade</i>,
+<i>la Plainte de la jeune fille</i>, <i>la Poste</i>, <i>le Roi des aulnes</i>,
+<i>l'Adélaïde</i> de Beethoven et cinquante pièces orchestrales ou vocales
+affirment la supériorité de Liszt, dans ces sortes d'arrangements qui
+demandent non-seulement une grande habileté, une scrupuleuse exactitude,
+mais encore un sentiment réel de la valeur des phrases, un tact
+merveilleux dans la disposition de la partie récitante et des
+accompagnements à conserver dans leur intégrité.</p>
+
+<p>Les grandes études ne sont abordables que pour peu de virtuoses;
+signalons-les cependant comme de belles &oelig;uvres d'un style très ferme.
+Le concert de Liszt, exécuté à Paris par M<sup>me</sup> Jaëll, a de très beaux
+élans, des pages inspirées; malheureusement les développements touffus,
+les modulations étranges et les effets d'une sonorité excessive gâtent
+cette &oelig;uvre, qui serait sans cela une composition magistrale
+affirmant les audaces d'un grand artiste.</p>
+
+<p>L'album, <i>Impressions d'un voyageur</i>, <i>le Galop chromatique</i>, la grande
+valse <i>di bravura</i>, les valses caprices d'après Schubert, les Soirées de
+Rossini, transcrites pour piano solo, peuvent être jouées par les
+virtuoses de salon.</p>
+
+<p>Mais les grandes fantaisies sur <i>Don Juan</i>, <i>la Somnambule</i>, <i>la Juive</i>,
+<i>Robert</i>, <i>les Huguenots</i>, sur <i>la Clochette de Paganini</i>, sur <i>les
+Puritains</i>, <i>le Songe d'une nuit d'été</i>, sur le finale de <i>Lucie</i>,
+<i>Lucrezia</i>,<a name="page_316" id="page_316"></a> <i>le Trovatore</i>, <i>Rigoletto</i>, le finale de <i>Don Carlos</i>, les
+Légendes de saint François d'Assise, de saint François de Paule ne
+peuvent être fructueusement étudiées et convenablement exécutées que par
+des pianistes d'une virtuosité transcendante, que ne rebutent ni la très
+grande difficulté, ni les écartements de doigts, ni la dépense de force.
+Les paraphrases de concert du <i>Tannhäuser</i>, le ch&oelig;ur des fiançailles
+de <i>Lohengrin</i>, la prière de <i>l'Africaine</i>, les illustrations du
+<i>Prophète</i> appartiennent au même ordre de difficulté, musique de piano à
+grand effet, très brillante, habilement écrite, très ingénieuse et d'une
+sonorité puissante.</p>
+
+<p>Si nous considérons l'ensemble de ces fantaisies, réminiscences et
+paraphrases, nous devons classer Liszt comme un arrangeur étonnant dans
+ces enchevêtrements de rythme ingénieux; mais, pour dire toute notre
+pensée, le mérite de facture, la simplicité et la noblesse du style ne
+répondent pas absolument à ce que l'on devait espérer d'une intelligence
+pénétrée de tendances aussi vives vers l'idéal. Chez Liszt, le virtuose
+s'est trop affirmé, les grands succès de l'exécutant ont fait négliger
+au compositeur la simplicité de la forme et rechercher de préférence
+l'excentrique, le bizarre, à défaut de l'énergie géniale. Loin de moi
+l'intention de diminuer un talent aussi puissant! je veux seulement
+marquer l'impression nerveuse et complexe qu'a toujours produite, sur
+les artistes sincères, l'audition de Liszt et de ses &oelig;uvres. Je
+l'entends encore à une soirée chez Halévy, où le maître hongrois
+remporta du reste un de ses<a name="page_317" id="page_317"></a> triomphes accoutumés. Ses regards
+fascinateurs lancés sur les invités, ses préludes un peu longs ne
+m'empêchèrent pas de rester sous le charme en écoutant des phrases
+adorablement chantées, des traits d'une exquise délicatesse; je n'en
+regrettais que davantage d'être tiré de mon extase par des sonorités
+violentes, par des effets que réprouve la méthode; je tremblais, non
+pour le pianiste, mais pour le piano, et je m'attendais à chaque instant
+à voir les cordes se briser, les marteaux voler en éclats.</p>
+
+<p>Seul Liszt peut mettre en pratique ces attaques de clavier hardies
+jusqu'à la témérité, ces sonorités stridentes, obtenues à grand renfort
+de pédales succédant à des bruissements vaporeux, ces accents sauvages
+opposés à des plaintes langoureuses, ces procédés incessants de
+constrastes heurtés, d'effets cherchés en dehors de tout principe
+d'école. Que Liszt puisse appliquer un système aussi anormal, c'est la
+preuve d'une virtuosité exceptionnelle, mais l'imitation en serait
+singulièrement périlleuse. Faut-il ajouter qu'elle serait encore plus
+stérile, ces tours de force n'ayant aucun rapport avec les progrès du
+grand art? Ce soir-là, en écoutant Liszt, j'ai acquis la conviction
+qu'il existe des grâces d'état pour les pianistes de grande bravoure,
+mais je n'en ai pas tiré la conséquence que les règles du goût doivent
+changer. Elles sont immuables; elles ne consisteront jamais à malmener
+le piano, à le traiter fougueusement à la façon des jockeys qui
+surmènent leur monture. On peut réussir dans cet exercice épuisant, on
+peut encore<a name="page_318" id="page_318"></a> mieux échouer; mais qu'on échoue ou qu'on réussisse, une
+gymnastique aussi outrancière n'a rien à voir avec la virtuosité
+correcte.</p>
+
+<p>En face d'une exception comme Liszt, il ne faut pas dire aux élèves la
+formule ordinaire: «Écoutez et imitez»; il faut leur dire: «Écoutez,
+admirez ce que peut une volonté puissante; voyez les prodigieux
+résultats obtenus par le travail mis au service de moyens merveilleux,
+d'une facilité et d'une énergie extraordinaire, mais surtout gardez-vous
+bien de suivre la même voie». Tous les virtuoses, deux ou trois
+exceptés, qui ont pris Liszt pour modèle, pour type idéal d'exécution,
+ont parodié ses qualités, exagéré ses défauts et travesti ses procédés
+habituels en les soulignant.</p>
+
+<p>Au demeurant, pour apprécier avec justesse, sans passion et en toute
+sérénité, l'étonnante physionomie de Liszt, il faut se dégager de tout
+parti pris d'admiration irraisonnée. Des adeptes fanatiques l'ont
+proclamé le messie d'un art nouveau; des critiques sévères et souvent
+injustes, sans nier son merveilleux talent de virtuose, lui ont dénié
+tout esprit d'invention et l'ont classé parmi les musiciens prétentieux,
+incapables de trouver des idées. Amis et ennemis sont également en
+dehors du vrai; Liszt est un grand artiste, une riche et puissante
+intelligence, aimant et comprenant l'idéal, ayant de très hautes
+aspirations vers les sublimités de l'art. Mais il a eu de tout temps un
+parti pris d'originalité: l'horreur des formes usitées, la passion du
+nouveau, l'amour de l'excentrique lui ont fait déserter les grandes
+voies<a name="page_319" id="page_319"></a> pour les sentiers rocailleux. Le génie d'une langue ne consiste
+pas à penser et parler autrement que tout le monde, mais bien à trouver
+des idées neuves, originales, exprimées avec clarté, élégance, dans un
+idiome noble et pur. Liszt a voulu suivre une tout autre voie: de là un
+certain nombre d'&oelig;uvres mal équilibrées.</p>
+
+<p>Lettré, érudit, polyglotte, Liszt écrit avec une rare élégance
+l'allemand, l'italien, le français. Il a publié en Allemagne deux
+volumes sur G&oelig;the et Richard Wagner, où le littérateur doctrinaire
+affirme sa foi musicale avec une ardente conviction. Les revues
+spéciales, allemandes et françaises, ont eu longtemps Liszt pour
+collaborateur et publié de lui d'intéressants articles d'esthétique
+musicale. La monographie de Chopin est une belle étude écrite avec le
+c&oelig;ur d'un ami, l'âme d'un poète.</p>
+
+<p>F. Liszt a été promu commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur sous
+Napoléon III, qui n'aimait pas la musique, mais prenait intérêt aux
+causeries artistiques quand Auber les animait de ses fines reparties.
+Liszt, invité aux Tuileries à une soirée intime, fut prié par
+l'impératrice de lui dire une de ses &oelig;uvres de prédilection, la
+marche funèbre de Chopin. Le grand virtuose l'exécuta avec un sentiment
+poétique si profond, une expression douloureuse si vraie, si
+communicative, que l'auditoire en fut touché jusqu'aux larmes.
+L'impératrice, qui venait de perdre sa s&oelig;ur, la duchesse d'Albe,
+éprouva une très vive émotion, et remercia Liszt avec effusion;
+l'empereur voulant aussi témoigner sa sympathie à l'artiste, chargea le<a name="page_320" id="page_320"></a>
+ministre des Beaux-Arts de conférer à Liszt le grade supérieur à celui
+déjà obtenu. Or, ce grade supérieur était celui de commandeur de la
+Légion d'honneur. Parmi les compositeurs illustres, seuls, Cherubini,
+Rossini, Meyerbeer, Auber<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> et Halévy avaient reçu cette haute
+distinction. Ambroise Thomas, Charles Gounod et Verdi n'étaient encore
+que de simples officiers de l'ordre.</p>
+
+<p>Il serait injuste de terminer ce rapide portrait d'un grand virtuose,
+d'un grand musicien, sans parler des belles et nobles qualités de
+l'homme. Généreux jusqu'à la prodigalité, ne comptant jamais avec les
+incertitudes de l'avenir, ouvrant largement sa bourse à tous les
+artistes malheureux, secourant toutes les infortunes, le premier à
+souscrire à toutes les &oelig;uvres de bienfaisance ou à toutes les
+entreprises artistiques, agissant avec une largesse de souverain où de
+grands seigneurs font quelquefois acte de petits bourgeois, Liszt a
+consacré aux progrès de l'art ou au soulagement des artistes malheureux
+la majeure partie des sommes considérables recueillies dans ses
+innombrables concerts. Point capital sur lequel Liszt diffère
+singulièrement de son illustre émule en virtuosité, Paganini, dont la
+réputation d'avarice est restée légendaire.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Érard possède un très beau portrait de Liszt jeune homme, par Ary
+Schæffer. Le maître hongrois y a le port et les allures d'un poète
+byronien.<a name="page_321" id="page_321"></a> Actuellement les lignes de la figure rappellent beaucoup le
+médaillon du Dante. Sous une apparence froide, hautaine, le regard a
+conservé la vivacité et la force de la jeunesse, la bouche est grande et
+souvent contractée par un demi-sourire, le nez accusé, le front fuyant,
+la chevelure argentée très abondante et rejetée en arrière. La vie tout
+entière s'est réfugiée dans ces yeux fascinateurs qui ont gardé quelque
+chose de l'enthousiasme des foules, un reflet du foyer rayonnant d'où
+sont sorties tant d'ovations. On peut discuter le virtuose et le
+compositeur, nature complexe, mais l'homme d'énergie, de communication
+intime et directe avec le public est incomparable. Cette faculté
+d'action et cette facilité d'enthousiasme ont causé quelquefois ses
+fautes de goût, mais feront toujours sa grandeur. Liszt est de ceux à
+qui il faut beaucoup pardonner parce qu'ils ont été beaucoup aimés.</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>P. S.&mdash;La deuxième édition de ces études biographiques était sous presse
+lorsque la mort a frappé, à huit jours de distance, le 6 et le 14
+janvier 1888, deux grands artistes que je m'honore d'avoir comptés au
+nombre de mes amis les plus chers: Henri Herz et Stephen Heller.</p>
+
+<p>J'adresse un dernier adieu à ces maîtres illustres dont j'ai raconté la
+vie, apprécié l'&oelig;uvre et qui ont<a name="page_322" id="page_322"></a> fait école chacun à son heure.
+Liszt aussi, le prodigieux virtuose, est mort l'an passé quelques
+semaines après son dernier voyage à Paris, où les ovations et les fêtes
+ont achevé de briser ses forces vitales sans amoindrir les hautes et
+belles facultés de sa riche intelligence.<a name="page_323" id="page_323"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="TABLE">
+<tr><th colspan="3" align="center"><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></th></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#I">I.</a></td><td><span class="smcap">F. Chopin</span> </td><td align="right"><a href="#page_007">7</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#II">II.</a></td><td><span class="smcap">Bertini</span></td><td align="right"><a href="#page_021">21</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#III">III.</a></td><td><span class="smcap">Stephen Heller</span></td><td align="right"><a href="#page_031">31</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#IV">IV.</a></td><td><span class="smcap">Henry Herz</span></td><td align="right"><a href="#page_041">41</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#V">V.</a></td><td><span class="smcap">Clementi</span></td><td align="right"><a href="#page_052">52</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VI">VI.</a></td><td><span class="smcap">E. Prudent</span></td><td align="right"><a href="#page_068">68</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VII">VII.</a></td><td><span class="smcap">Madame Pleyel</span></td><td align="right"><a href="#page_077">77</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td><span class="smcap">Amédée de Méreaux</span></td><td align="right"><a href="#page_086">86</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#IX">IX.</a></td><td><span class="smcap">John Field</span></td><td align="right"><a href="#page_096">96</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#X">X.</a></td><td><span class="smcap">F. Kalkbrenner</span></td><td align="right"><a href="#page_106">106</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XI">XI.</a></td><td><span class="smcap">Dussek</span></td><td align="right"><a href="#page_116">116</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XII">XII.</a></td><td><span class="smcap">Ch. Valentin Alkan</span></td><td align="right"><a href="#page_126">126</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td><span class="smcap">Cramer</span></td><td align="right"><a href="#page_135">135</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td><span class="smcap">Gottschalk</span></td><td align="right"><a href="#page_143">143</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XV">XV.</a></td><td><span class="smcap">Steibelt</span></td><td align="right"><a href="#page_155">155</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td><span class="smcap">S. Thalberg</span></td><td align="right"><a href="#page_165">165</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td><span class="smcap">Madame Farrenc</span></td><td align="right"><a href="#page_176">176</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td><span class="smcap">Hummel</span></td><td align="right"><a href="#page_184">184</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td><span class="smcap">Moschelès</span></td><td align="right"><a href="#page_192">192</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XX">XX.</a></td><td><span class="smcap">Zimmerman</span></td><td align="right"><a href="#page_202">202</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td><span class="smcap">Ferdinand Ries</span></td><td align="right"><a href="#page_212">212</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td><span class="smcap">Camille Stamaty</span></td><td align="right"><a href="#page_222">222</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td><span class="smcap">Ferdinand Hiller</span></td><td align="right"><a href="#page_233">233</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td><span class="smcap">Louis Adam</span></td><td align="right"><a href="#page_244">244</a><a name="page_324" id="page_324"></a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td><span class="smcap">Théodore D&oelig;lher</span></td><td align="right"><a href="#page_252">252</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td><span class="smcap">Madame de Montgeroult</span> &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_262">262</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td><span class="smcap">Lefébure-Wély</span></td><td align="right"><a href="#page_271">271</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td><td><span class="smcap">Goria</span></td><td align="right"><a href="#page_282">282</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXIX">XXIX.</a></td><td><span class="smcap">Czerny</span></td><td align="right"><a href="#page_292">292</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXX">XXX.</a></td><td><span class="smcap">Liszt</span></td><td align="right"><a href="#page_303">303</a></td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
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+
+<p>
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+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary=""
+style="font-size:75%;margin:5% auto 5% auto;">
+<tr><td colspan="2" align="center">L'OUVRAGE COMPLET NET: 5 FRANCS.&mdash;DIVISÉ EN 2 VOLUMES IN-12</td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center">1<sup>er</sup> VOLUME</td><td align="center">2<sup>e</sup> VOLUME</td></tr>
+<tr><td align="center"><big><b>CONSEILS D'UN PROFESSEUR</b></big> &nbsp; &nbsp; &nbsp; </td><td align="center"><big><b>VADE-MECUM-CATALOGUE</b></big></td></tr>
+<tr><td align="center">NET: 3 FRANCS</td><td align="center">NET: 3 FRANCS</td></tr>
+</table>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
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+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Nommons pourtant, parmi les artistes privilégiés qui ont eu
+le bonheur de s'assimiler les précieuses qualités du virtuose, <span class="smcap">M<sup>me</sup>
+Pleyel</span>, <span class="smcap">MM. Gottschalk</span> et <span class="smcap">F. Planté</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> On pourra lire avec grand intérêt le chapitre spécial
+consacré par Méreaux à l'histoire du clavecin et du piano dans son
+volume d'introduction aux <i>Clavecinistes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> En la propriété même de son beau-père, l'illustre Lablache,
+sur le Pausilippe, où il s'inspira de ses dernières pensées musicales
+publiées sous le titre de <i>Soirées de Pausilippe</i>. S. Thalberg n'avait
+que 59 ans. Des obsèques princières lui furent faites par sa veuve, ses
+amis et toute la colonie dilettante de Naples.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> M<sup>me</sup> Farrenc n'a rien écrit pour le théâtre, mais elle a
+eu l'honneur et la satisfaction familiale de guider les études de haute
+composition de son neveu, Ernest Reyer, aujourd'hui membre de
+l'Institut, l'auteur du <i>Sélam</i>, de <i>Maître Wolfram</i>, de <i>Sacountala</i>,
+d'<i>Érostrate</i>, de <i>la Statue</i> et de <i>Sigur</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Nous avons pu en juger au Théâtre-Italien de Paris, où il
+fut appelé, un hiver, à diriger l'orchestre de la salle Ventadour.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Excellent ouvrage, dit Fétis, d'un genre neuf et
+remarquable par le caractère déterminé de chaque étude.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Czerny a fait une remarquable simplification à 2 et à 4
+mains des douze premières transcriptions (1<sup>re</sup> et 2<sup>e</sup> série) de
+l'<i>Art du chant</i> de S. Thalberg; les douze dernières (3<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup>
+série), ont été simplifiées à 2 et à 4 mains par G. Bizet, qui, lui
+aussi, excellait dans l'art de transcrire au piano les chefs-d'&oelig;uvre
+des maîtres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Nommé plus tard grand-officier de la Légion d'honneur.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les pianistes célèbres, by
+Antoine François Marmontel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES ***
+
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+
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+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+redistribution.
+
+
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
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+1.E.9.
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+
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+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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