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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les pianistes célèbres + silhouettes & médaillons + +Author: Antoine François Marmontel + +Release Date: October 7, 2011 [EBook #37654] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + + +Silhouettes et Médaillons + +LES + +PIANISTES CÉLÈBRES + +PAR + +A. MARMONTEL + +CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR + +OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, CHEVALIER DE SAINT-JACQUES + +COMMANDEUR DE L'ORDRE DU CHRIST + +DEUXIÈME ÉDITION + +PARIS + +AU MÉNESTREL, 2 _bis_, RUE VIVIENNE + +HENRI HEUGEL + +ÉDITEUR DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE + +1888 + +DU MÊME AUTEUR: + +_Symphonistes et Virtuoses_, 1 volume. + +_Virtuoses contemporains_, 1 volume. + +_Esthétique musicale_, 1 volume. + +_Histoire du Piano et de ses origines_, 1 volume. + + + + +EN PRÉPARATION: + +_Études biographiques sur les Maîtres de l'art dramatique musical_, 1 +volume. + + + + +LES PIANISTES CÉLÈBRES + +_AU MÉNESTREL, 2 bis_, RUE VIVIENNE + +HEUGEL ET FILS + +ÉDITEURS DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE + + +LES + +PIANISTES CÉLÈBRES + +SILHOUETTES & MÉDAILLONS + +PAR + +A. MARMONTEL + +CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR + +OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, ETC., ETC. + + +DEUXIÈME ÉDITION + + +TOURS + +IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ + +1887 + + + + +PROPRIÉTÉ POUR TOUS PAYS + +DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS + + + + +AVANT-PROPOS + + +L'accueil bienveillant fait par le public à mes études sur les pianistes +célèbres, m'a décidé à réunir en un volume cette première série de +trente esquisses. J'ose espérer qu'en changeant de publicité, ils ne +changeront pas de fortune et que, sous une forme en quelque sorte plus +reposée, le livre trouvera les mêmes encouragements que les articles du +_Ménestrel_. + +Quant à l'Å“uvre prise en elle-même, je n'ai rien voulu y changer +avant de lui donner ce cadre définitif. J'y avais mis, dès la première +heure, le meilleur de ma pensée, de mes souvenirs,--de ma bonne foi. J'y +ai tour à tour raconté et expliqué, montré les hommes et démontré les +talents; mais, si l'on trouve dans ces commentaires indispensables, de +constantes préoccupations esthéticales, on n'y rencontrera, en revanche, +aucune critique de parti pris, aucune intention malveillante. J'ai +travaillé pour la vérité seule,--et à la seule lumière de cet idéal qui +ne disparaît jamais du ciel artistique. + +Mes collègues pourront s'étonner de ne pas trouver dans ce premier +recueil, les noms des grands symphonistes et compositeurs dramatiques +qui ont doté l'orgue, le clavecin, le piano, de nombreux +chefs-d'Å“uvre, et illustré tout particulièrement la musique +instrumentale. J'ai préféré garder pour une série intermédiaire les +études spéciales réservées à ces grands maîtres de l'art ancien et +moderne. Je reviendrai plus tard aux pianistes en m'occupant des +virtuoses contemporains, des compositeurs et des professeurs qui +méritent une place spéciale, mais importante dans la galerie des +musiciens célèbres. + +Ce volume est donc à la fois un témoignage de bon vouloir et une +promesse. A ce double titre, je le livre au public en toute sécurité de +conscience, m'estimant heureux si j'ai pu mieux faire connaître dans +leur sentiment intime et avec leur cachet personnel, des maîtres dont le +nom est inséparable de l'histoire et des progrès de l'art musical. + +MARMONTEL. + + + + +LES + +PIANISTES CÉLÈBRES + + + + +I + +F. CHOPIN + + +C'est par ce nom, qui rappelle tant de doux et touchants souvenirs, tant +de grandes et nobles inspirations, qui a gardé à travers les années la +double auréole de la poésie et de la souffrance, qu'il convient d'ouvrir +cette galerie. Physionomie touchée du rayon divin et pourtant si +profondément humaine, nature supérieure éprise de l'idéal, marquée du +sceau du génie, mais rendue plus attrayante et plus sympathique par ses +épreuves mêmes, par les affinités d'angoisses et de tristesses qui la +rattachent à la terre. + +Frédéric-François Chopin est né le 8 février 1808, à Zelazowa-Wola, près +de Varsovie. Sa famille, d'origine française, était peu fortunée; quant +à lui, d'une complexion très délicate, faible même et débile, il +traversa une enfance pénible et donna souvent de vives inquiétudes; mais +sa gentillesse, sa grande douceur, ses traits fins et distingués lui +attiraient déjà toutes les sympathies. A l'âge de neuf ans, sa santé +s'étant un peu fortifiée, ses parents se décidèrent à lui faire +commencer la musique et le piano. Ses progrès furent rapides; quelques +années suffirent pour donner le premier relief aux qualités +individuelles qui devaient s'affirmer plus tard avec tant d'éclat: la +délicatesse, la sensibilité et cette exquise morbidesse, l'essence même +de la nature de Chopin. + +Cette distinction extraordinaire du grand artiste, qui devait +s'accroître avec le temps, mais qui déjà s'accusait assez pour attirer +l'attention et charmer l'oreille des connaisseurs, tenait à la fois à +son organisation et à une éducation première très soignée, grâce à la +protection généreuse du prince Radziwil. Il avait fait placer son petit +protégé dans le meilleur collège de Varsovie, et n'avait cessé de suivre +ses progrès avec la plus vive sollicitude. Ce milieu où Chopin passa sa +première jeunesse devait exercer une précieuse influence sur son +tempérament impressionnable. Ses relations constantes avec une société +d'élite appartenant aux sommités des sciences, des lettres et des arts, +l'initièrent aux charmes poétiques des chefs-d'Å“uvre de +l'imagination. Plus tard, lorsque les malheurs de sa patrie le +conduisirent à Paris,--où il ne devait que passer cette fois, mais où il +vécut les dix-sept années qui précédèrent sa mort,--Chopin y retrouva +cette brillante aristocratie, la fleur de cette émigration polonaise qui +avait protégé son enfance et deviné son génie. Ce fut là , au milieu de +l'empressement général, dans une atmosphère douce, faite d'affection et +de dilettantisme intelligent, qu'il perfectionna son goût exquis, mais +un peu raffiné pour les Å“uvres d'imagination, pour les poèmes chastes +et passionnés, pour les chants d'amour et d'héroïsme, suaves parfums +poétiques de la race slave, alors aussi souvenirs de la patrie absente. + +En 1832, Chopin vint à Paris et se produisit dans le monde artiste. +Cette même année, date mémorable pour moi à plus d'un titre, j'obtenais +le premier prix dans la classe de Zimmermann. J'eus l'honneur d'être +présenté à Chopin et à Liszt dans la même soirée musicale, de jouer +devant ces deux grands artistes avec toute l'audace du jeune âge, et +d'apprécier pour la première fois leur merveilleux talent. Sous les +doigts agiles et nerveux de Chopin, les traits les plus ardus, les plus +subtils, les contours les plus fins, étaient nuancés, modulés avec une +exquise délicatesse. Sous sa main, à la fois émue et savante, les +phrases de chant élégantes ou expressives se détachaient, lumineuses, +colorées; en l'écoutant, on restait sous le charme d'une émotion +communicative, qui prenait sa source dans l'organisation délicate, le +tempérament maladif et impressionnable de l'artiste: véritable sensitive +musicale, qu'Auber définissait d'un mot en disant «qu'il se mourait +toute sa vie». + +Le talent de virtuose de Chopin s'était formé dans le principe aux +excellentes leçons d'un musicien bohême, Zywony, admirateur passionné de +Bach. Grâce à l'habile direction donnée aux études de piano du jeune +virtuose, grâce surtout à sa nature délicate et sentimentale, +l'exécution de Chopin offrit dès le début ce charme original, ce cachet +individuel de rare élégance qui devaient affirmer si triomphalement sa +supériorité dans le genre expressif. Elsner, savant musicien et +directeur du Conservatoire de Varsovie, enseigna à Chopin, alors âgé de +seize ans, la théorie de l'harmonie et l'art d'écrire. Nous parlerons +bientôt du compositeur; revenons d'abord au grand virtuose. + +Comme égalité de doigts, délicatesse, indépendance parfaite des deux +mains, Chopin procédait évidemment de l'école de Clementi, maître dont +il a toujours recommandé et apprécié les excellentes études. Mais où +Chopin était tout à fait lui-même, c'était dans l'art merveilleux de +conduire et de moduler le son, dans la manière expressive, mélancolique +de le nuancer. Chopin avait une façon toute personnelle d'attaquer le +clavier, un toucher souple, moelleux, des effets de sonorité d'une +fluidité vaporeuse dont lui seul connaissait le secret. + +Nul pianiste avant lui n'a employé les pédales alternativement ou +réunies avec autant de tact et d'habileté. Chez la plupart des virtuoses +modernes, l'usage immodéré, permanent des pédales est un défaut capital, +un effet de sonorité qui produit sur les oreilles délicates la fatigue +ou l'énervement. Chopin, au contraire, en se servant constamment de la +pédale, obtenait des harmonies ravissantes, des bruissements mélodiques +qui étonnaient et charmaient. Poète merveilleux du piano, il avait une +manière de comprendre, de sentir et d'exprimer sa pensée que, à de rares +exceptions près, on a souvent essayé d'imiter, sans réaliser autre chose +que de maladroits pastiches[1]. + +Si nous cherchons un point de comparaison entre les effets de sonorité +de Chopin et certains procédés de peinture, nous dirons que ce grand +virtuose modulait le son comme les peintres habiles traitent la lumière +et l'air ambiant. Envelopper les phrases de chant, les arabesques +ingénieuses des traits dans une demi-teinte qui tient du rêve et de la +réalité, c'est le comble de l'art, et c'était l'art de Chopin. + +Romanesque et impressionnable à l'excès, l'imagination de Chopin aimait +à hanter le monde des esprits, à évoquer les pâles fantômes, les +chimères effrayantes. Le poète-musicien se complaisait à improviser dans +une pénombre dont les lueurs indécises ajoutaient un élément plus +saisissant à ses pensées rêveuses, plaintes élégiaques, soupirs de la +brise, sombres terreurs de la nuit. + +La mort, souvent si prompte à briser les plus fortes organisations, mit +douze ans à détruire fibre à fibre, la frêle nature de Chopin. Dès 1837, +l'illustre artiste fut atteint d'une maladie de poitrine. Les soins +empressés de ses amis et de ses élèves de prédilection conjurèrent un +instant les progrès du mal; puis il fallut, sous le coup de crises +nouvelles, quitter la France pour un climat plus égal. Mme Georges +Sand, la femme de génie et de grand cÅ“ur, qui fut pour Chopin une +amie dévouée, l'accompagna à Majorque, dont les médecins recommandaient +le douce atmosphère. Une amélioration sensible se produisit, mais ce fut +seulement une étape marquée dans l'inévitable destruction. A partir de +1840, les symptômes du mal reparurent, plus intenses; la phtisie +continua son Å“uvre en ruinant chaque jour davantage l'énergique +volonté et les forces vitales du grand artiste. + +Pendant cette longue période des dernières années, de 1845 à 1848, les +souffrances de Chopin devinrent plus vives, les étouffements presque +incessants; et pourtant je me rappelle l'enthousiasme indescriptible +produit par ses dernières auditions à la salle Pleyel. Franchomme et +Allard, ses amis, ses fervents admirateurs, prêtèrent leur concours à +ces mémorables soirées. Chopin, surexcité par la présence de ses +intimes, par cet entourage d'élite qui formait autour de lui un cercle +magique, une féerie où le charme, la grâce, la beauté semblaient réunis +pour célébrer le retour à la vie du grand artiste, fut parfait de +sensibilité, de tendresse et de passion. + +Les conseils et les leçons de Chopin étaient très recherchés de la haute +aristocratie parisienne, dont l'incomparable virtuose était l'idole. Ses +manières distinguées, sa politesse exquise, sa recherche un peu +précieuse, apportée en toutes choses, faisaient de Chopin le professeur +modèle de la noblesse élégante. Il y trouvait, avec l'enthousiasme sans +réserves, toutes les démonstrations de la plus affectueuse amitié. + +Malgré les tendances très accusées vers le romantisme où l'attirait sa +personnalité rêveuse, mélancolique, malgré ses écoles buissonnières dans +l'azur, si opposées aux allures froides et compassées de l'art +scolastique, Chopin aimait passionnément les grands maîtres classiques: +Mozart était son Dieu, Séb. Bach, un des maîtres préférés recommandés à +tous ses élèves. + +Parmi les pianistes compositeurs qui ont eu l'immense avantage de +prendre des leçons de Chopin, de s'imprégner de son style et de sa +manière, nous devons citer Guttmann, Lysberg et notre cher collègue G. +Mathias. Les princesses de Chimay, Czartoryska, les comtesses Esterhazy, +Branicka, Potocka de Kalergis, d'Est, Mlles Muller et de Noailles +furent ses disciples affectionnées. Mme Dubois, née O'Meara, est +aussi une de ses élèves de prédilection, et compte au nombre de celles +dont le talent a le mieux conservé les traditions caractéristiques, les +procédés du maître. + +Les élèves de Chopin avaient pour lui plus que de l'admiration: une +véritable idolâtrie. Dans les dernières années de sa vie si éprouvée par +la souffrance, les femmes des plus grandes familles polonaises +ambitionnaient d'être ses gardes-malade, et jalousaient dans leur +admirable dévouement la tâche pénible, mais si digne de respect, des +sÅ“urs de charité. Aussi faut-il regarder comme inexact le jugement +sévère de Fétis sur Chopin et son caractère, sur l'homme qui doublait +l'artiste. Comment admettre qu'une nature capable d'inspirer de +semblables dévouements fût fausse, égoïste, dissimulée? Chopin avait +l'âme de son talent, le cÅ“ur, les sentiments élevés et délicats d'un +grand artiste, et nous aimons à voir cette poétique figure briller comme +une fine médaille d'un métal précieux, pur de tout alliage. + +Ce qu'il faut reconnaître c'est l'inégalité du caractère de Chopin et +surtout son dédain prononcé pour la plèbe artiste qui n'était pas de son +monde. Il y a loin de cette aristocratie de sentiment aux appréciations +et aux sous-entendus de Fétis. On nous montre Chopin doucereux jusqu'à +la dissimulation, gardant toute sa vie un masque hypocrite, entier, +absolu, tyrannique envers ses meilleurs amis. Il serait plus simple et +plus juste de dire que Chopin, nerveux, impressionnable, maladif, +irritable, s'abandonnait trop facilement aux caprices fantasques d'un +enfant gâté par les complaisances dociles d'affections trop généreuses. +De là des boutades parfois cruelles, des amitiés sincères et profondes +blessées dans leurs replis intimes, de justes susceptibilités vivement +froissées. En cherchant bien dans mes souvenirs, je pourrais trouver +deux ou trois atteintes du même genre, mais ces fâcheux mouvements +d'humeur noire ne partaient pas du noble cÅ“ur de Chopin, et trouvent +leur excuse naturelle dans son état chronique de souffrance aiguë. + +Nous avons toujours eu une profonde admiration pour le talent de Chopin, +et, disons-le aussi, une vive sympathie pour sa personne. Aucun artiste, +sans en excepter les disciples intimes, n'a plus étudié et fait jouer +ses compositions; et pourtant nos relations avec ce grand musicien n'ont +été que rares et fugitives. Chopin était entouré, adulé, gardé à vue par +un petit cénacle d'amis enthousiastes qui le défendaient contre les +visites importunes ou les admirations de second ordre. Son accès était +difficile; il fallait, comme il le disait lui-même à cet autre grand +artiste qui a nom Stephen Heller, _s'essayer_ plusieurs fois avant de +parvenir à le rencontrer. Ces _essais_ n'étant pas plus de mon goût que +de celui de Stephen Heller, je ne pouvais appartenir à cette petite +église de fidèles dont le culte tournait au fanatisme. + +J'ai cependant assez connu Chopin pour exquisser sa physionomie; de +plus, j'ai sous les yeux son admirable portrait par Delacroix; c'est le +Chopin des dernières années, souffrant, brisé par la douleur; la +physionomie déjà marquée du sceau suprême, le regard rêveur, +mélancolique, flottant entre ciel et terre, dans les limbes du rêve et +de l'agonie. Les traits allongés, étirés, sont fortement accentués; le +relief ressort et s'accuse; mais les lignes du visage restent belles, +l'ovale de la figure, le nez aquilin et sa courbe harmonieuse donnent à +cette physionomie maladive le cachet de poétique distinction particulier +à Chopin. + +Les compositions de Chopin forment un ensemble important et du plus +grand intérêt, car ce maître, qui avait horreur du banal et peu de goût +pour le genre populaire, n'a jamais rien écrit en vue des succès +faciles. Sa musique, pensée, composée avec un soin extrême, d'une +harmonie toujours élégante touchant parfois à l'excès de recherche, ses +traits ingénieux, admirablement ciselés, sa phrase mélodique, chantante, +expressive d'un sentiment élevé ou mélancolique, ne pouvaient plaire +qu'à des musiciens d'un goût raffiné, ou à des virtuoses séduits par les +contours fins de ses traits nouveaux et ardus. D'année en année, Chopin +a donné à son style, si personnel dès le début, plus de force, plus de +corps, une individualité encore plus marquée, sans jamais sacrifier aux +influences passagères, aux fluctuations de la mode. Très sensible aux +éloges des lettrés de la musique, il se montrait indifférent aux bravos +de la foule; un public nombreux n'avait aucun attrait pour sa nature +aristocratique, et il restait tout à fait en dehors des succès +populaires, maintenu d'ailleurs dans sa résolution par quelques essais +relativement malheureux. + +Il y a quelque audace à tenter un choix dans l'Å“uvre de Chopin; +j'aurai pourtant cette témérité nécessaire: j'indiquerai en première +ligne ses deux belles sonates (op. 35 et 58), ses deux magnifiques +concertos pour piano et orchestre, _mi_ mineur et _fa_ mineur (op. 11 et +21); une polonaise pour piano et violoncelle; un trio pour piano, violon +et violoncelle; les nombreux recueils de mazurkas (op. 6, 7, 17, 24, 30, +33, 41, 50, 56), genre de musique nationale dans lequel Chopin amis tout +le charme de son imagination, pièces ravissantes par l'originalité des +rythmes, l'imprévu des modulations et les contrastes habilement ménagés. + +La collection des nocturnes porte aussi l'empreinte du génie tendre et +gracieux de Chopin. Nous ne connaissons rien de comparable à ces élégies +sentimentales. Citons les op. 9, 15, 27, 32, 37, 48, 54, 62, les grandes +variations sur _La ci darem la mano_; les belles polonaises, op. 22, 26, +40, 53, 61, Å“uvres de grande allure, où l'élégance de la forme et la +noblesse du style se fondent dans un parfait accord, où passe, en notes +vibrantes, l'écho des sentiments dramatiques, énergiques et sombres. + +Les ballades (op. 23, 38, 47, 52) sont des compositions poétiques et +mouvementées, à grand effet. Le boléro, la barcarolle, la berceuse, la +tarentelle, pièces caractéristiques d'un genre tout particulier, +demeurent originales malgré le déluge des pastiches modernes. Les op. +29, 36, 51, 1er, 2e et 3e impromptus et l'impromptu posthume, +sont des pièces élégantes, fantaisistes et d'un sentiment exquis. +L'allegro de concert (op. 46) a toute la noblesse de style des +concertos. La collection des valses offre aussi dans ses détails un +charme extrême dû au choix des idées, à la contexture des traits, à +l'imprévu des modulations; le sourire y succède aux larmes, l'enjouement +à la tristesse. Terminons cette liste glorieuse par les trois célèbres +recueils d'études et de préludes qui assureraient seuls à Chopin une +place à part dans l'art musical, et lui donneraient son véritable rang +de compositeur inspiré, créateur _génial_, comme diraient les Allemands, +s'il n'avait déjà conquis cette place par tant d'Å“uvres du plus grand +mérite. + +Soit profond amour de l'art, soit excès de conscience personnelle, +Chopin ne pouvait souffrir qu'on touchât au texte de ses Å“uvres. La +plus légère modification lui semblait une faute grave qu'il ne +pardonnait même pas à ses intimes, sans en excepter Liszt, son +admirateur fervent. J'ai maintes fois, ainsi que mon maître Zimmermann, +fait jouer comme pièces de concours les sonates, concertos, ballades et +allegros de Chopin; mais, restreint à un fragment de l'Å“uvre, je +souffrais à la pensée de blesser le compositeur qui considérait ces +altérations comme un véritable sacrilège. + +Chopin s'est éteint, le 17 octobre 1849, dans les bras de sa sÅ“ur, +accourue de Varsovie à son appel pour l'aider à franchir cette sombre +porte qui s'ouvre sur le rayonnement de l'éternité. Ses funérailles +eurent lieu à la Madeleine, le 30 octobre, devant une foule d'élite +comprenant toutes les illustrations parisiennes et la grande famille de +l'émigration polonaise. Malgré le temps écoulé, je me souviens encore +avec émotion de l'impression immense produite par la messe de _Requiem_ +de Mozart et aussi par la marche funèbre de la sonate op. 35 de Chopin, +orchestrée par Reber pour cette triste solennité. Le cÅ“ur était serré +sous l'effet navrant du mouvement persistant de la basse contrainte à la +première reprise; mais la phrase adorable en majeur, qui suit sous +forme de trio, faisait oublier bien vite les poignantes douleurs de la +réalité et rêver aux joies éternelles. + +Nous avons souvent, entre artistes, agité la délicate question du +classement de l'Å“uvre de Chopin, comme compositeur de musique de +chambre. L'importance et la réelle influence de son style échappaient à +toute contestation; mais, unanimes dans notre admiration pour le +virtuose, nous étions très divisés sur la valeur musicale de ses +productions. Compositeur expressif, original pour beaucoup,--élégant, +gracieux, «charmeur» pour plusieurs,--excentrique, incompréhensible pour +les pauvres d'esprit,--Chopin restera un des maîtres les plus discutés +de notre époque, et cependant maître de génie, dans la sérieuse +acception du mot. + +Je n'entends pas établir de comparaison entre Chopin et les aigles au +vol puissant que leurs premiers coups d'aile ont portés aux cimes les +plus hautes. Il n'a jamais eu ni ces sublimes audaces, ni ces témérités +heureuses. La tendresse, l'émotion, le charme intime ou poignant de ses +compositions ne remplacent pas le grand souffle, absent ou intermittent; +l'inspiration de Chopin s'élève parfois, mais pour retomber brisée sur +le sol; elle n'a pas le vol égal, libre, dégagé qui, seul, peut soutenir +dans les régions éthérées. Mais le génie ne consiste pas seulement à +trouver des formes encore inconnues dans le domaine de l'art; il +consiste aussi à raffiner ce métal précieux, le minerai introuvable pour +le vulgaire, l'idée, l'inspiration avec leur enveloppe rugueuse ou +diaphane. + +C'est dans ce sens que Chopin restera un compositeur de génie,--grand +poète en de courtes strophes,--grand peintre en de petits cadres. + + + + +II + +BERTINI + + +La mort a ses caprices. De deux artistes presque contemporains par la +gloire, Bertini et Chopin, c'est l'aîné qui succombe trente ans après le +jeune. Henri Bertini, le grand artiste qui vient de mourir à +soixante-dix-huit ans, après avoir depuis longtemps dit adieu au monde, +ferme le livre d'or des Bertini, en y laissant la plus belle page. Il +aura résumé, concentré sur son nom les réputations éparses de toute une +généalogie musicale; mais cette généalogie même fait partie de son +illustration personnelle, l'encadre et la complète. + +Salvator Bertini, né à Palerme en 1721, était un des plus brillants +élèves du compositeur Léo. Célèbre en 1746, il écrivit vers cette date, +pour le théâtre et pour l'église, un grand nombre d'ouvrages très +appréciés du public. C'est le premier Bertini qu'ait enregistré +l'histoire musicale. Quant au père de notre illustre pianiste, né à +Tours en 1750, il y fit ses études musicales à la maîtrise de la +cathédrale. Bon organiste, compositeur de musique sacrée, sa vie se +passa à donner des leçons et à faire l'éducation de ses deux fils, +Benoît et Henri. Le premier, virtuose très habile, devenu l'élève de +Clementi pendant près de six ans, devait transmettre à son jeune frère +les excellentes traditions du célèbre fondateur de l'école moderne du +piano. + +Henri Bertini naquit le 28 octobre 1798, à Londres, où sa famille +séjourna quelque temps. Ramené à Paris, il fut élevé sous les yeux de +son père, qui lui fit commencer les études musicales dès l'âge le plus +tendre. Les heureuses dispositions de cet enfant précoce, secondées par +les soins assidus de son frère aîné, lui firent acquérir, tout jeune +encore, un très remarquable talent de pianiste. Suivant la destinée +habituelle aux petits prodiges, Henri Bertini dut voyager sous la +tutelle de son père, qui le conduisit successivement en Belgique, en +Hollande, en Allemagne, pour donner des concerts où sa brillante +exécution, son goût parfait firent la plus vive impression. + +Après un séjour à Paris consacré aux études d'harmonie et de composition +idéale, Bertini se rendit en Angleterre, où il habita assez longtemps. +Ce fut seulement en 1821, à l'âge de vingt-trois ans, qu'il revint à +Paris, qui devait être, sinon son asile définitif, du moins une grande +étape prolongée jusqu'à l'époque de sa retraite dans le midi de la +France, en l'année 1840. + +Bertini laisse une grande réputation de pianiste, et cette renommée +était justifiée par son beau style, son exécution irréprochable et +magistrale. Son jeu tenait de Clementi par la régularité et la clarté +dans les traits rapides, mais la qualité du son, la manière de phraser +et de faire chanter l'instrument participaient de l'école de Hummel et +de Moschelès. Moins virtuose que Kalkbrenner et Henri Herz, Bertini +avait pourtant un ensemble de procédés, une exécution toute personnelle, +d'une rare valeur et d'un excellent modèle. C'était d'ailleurs un +professeur hors ligne, donnant ses leçons avec un soin sévère et la plus +vive sollicitude. Quand il a renoncé à l'enseignement, j'ai dirigé +plusieurs de ses élèves et j'ai pu constater toute la sûreté des +principes puisés à son école. + +Le vénérable Louis Adam, professeur de la classe des pianistes femmes au +Conservatoire, avait pour Bertini une sympathie déclarée jointe à une +très haute estime pour son mérite de compositeur. Plusieurs solos de +concours ont été spécialement écrits pour sa classe par Bertini. +L'Å“uvre du maître est considérable: près de deux cents numéros, dont +beaucoup d'une grande importance. Par la nature et la franchise de ses +conceptions musicales, Bertini se rattache à l'école des mélodistes. +L'idée première, toujours distinguée, s'expose clairement et n'affecte +jamais ces contours cherchés qui déguisent souvent les redites banales; +rien de prétentieux ni d'affecté, l'horreur du maniérisme, le cachet +d'un musicien maître dans l'art de bien dire, ayant la conviction +tranquille de son talent et formulant sa pensée avec la liberté +d'allures que peuvent seules donner la connaissance parfaite du sujet et +la vision directe du but. + +Mais les compositions pour piano et les Å“uvres concertantes de +Bertini, duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, nonettos, etc., ne +sont pas seulement des Å“uvres mélodiques dans l'acception étroite du +mot. Bertini a l'inspiration et la forme. Chez lui, la pensée musicale, +naturellement heureuse, se développe dans d'habiles et sages +proportions. Les épisodes, variés et pleins d'intérêt, montrent une +imagination souple et féconde, appuyée sur de fortes études. Les +harmonies chaudes et colorées de ce grand maître pourraient à la rigueur +le faire classer parmi les romantiques modernes, s'il n'avait su +conserver, mieux qu'eux tous, le sentiment de la tonalité, ce grand +point de repère, cette véritable boussole, égarée par l'école dite de +l'avenir,--et aussi cette parfaite logique dans la conduite et les +développements des motifs choisis, tous reliés à la pensée mère, qui +maintient à son Å“uvre l'unité dans la variété. + +Nature sobre et puissante, tempérament concentré, Bertini ne s'est +jamais épris des abstractions, musicales; il n'a jamais vagabondé au +pays des chimères, dans ce septième ciel du rêve, qui n'a rien de commun +avec la patrie sévère du grand art. Intéresser, charmer, émouvoir dans +une langue correcte, s'attacher au choix des idées et à la pureté de +l'inspiration, telle était sa pensée dominante; amoureux du beau idéal, +l'Å“il fixé sur le type qu'il s'était formé, il ne s'est jamais écarté +de sa voie pour suivre les fluctuations du goût et de la mode. + +C'est surtout au genre spécial des études et caprices que se rattache +l'immense popularité de Bertini; c'est là qu'il a pris une place à part +et ouvert la grande route où les jeunes compositeurs devaient se +précipiter après lui. Bertini s'est appliqué dans ses nombreux recueils +d'études, qui embrassent tous les degrés de force, à donner à chacune de +ses pièces, faciles ou difficiles, courtes ou développées, un type +mélodique bien déterminé. La difficulté à vaincre se présente sous une +forme chantante; lors même que l'étude appartient au genre plus spécial +de la vélocité, le trait continu affecte toujours un contour mélodieux: +première et notable cause du succès universel de ces pièces, d'un rythme +d'ailleurs très franc et d'une harmonie très soignée. + +Bertini a écrit plus de vingt cahiers d'études, préludes, recueils +spéciaux d'exercices, embrassant tous les degrés de force, du plus +élémentaire jusqu'au transcendant. Les études caractéristiques, les +caprices-études, les études artistiques sont des Å“uvres du plus grand +mérite. Les études faciles et de moyenne force sont connues de toutes +les personnes qui s'occupent de l'enseignement du piano; elles +instruisent les élèves tout en les intéressant. Nous estimons beaucoup +les études à quatre mains; les deux recueils publiés par l'éditeur +Lemoine sont d'un charme exquis. + +Bertini a recommencé la collection de ses études, à tous les degrés de +force, pour la maison SchÅ“nenberger. Cette concurrence +personnelle,--tentative doublement délicate,--n'a fait qu'ajouter au +succès de l'auteur. + +Le célèbre compositeur a laissé encore un grand nombre de duos à quatre +mains, qui tous ont une réelle valeur par l'habileté de l'arrangement, +et la manière concertante dont ils sont traités. Parmi les nombreuses +pièces de salon, rondos, nocturnes, variations, divertissements, +caprices, fantaisies, etc., nous signalerons tout particulièrement comme +des Å“uvres magistrales les deux solos de concours spécialement écrits +pour le Conservatoire, la grande polonaise (op. 93), les variations de +concert (op. 69), le rondo de concert (op. 105), la fantaisie dramatique +(op. 118), la marche brillante (op. 161), etc. Malheureusement pour le +succès de la musique de salon et de concert de Bertini, la popularité de +ses études lui a créé dans l'esprit routinier du public une spécialité à +la fois brillante et dangereuse. Les nombreux admirateurs de ce genre de +compositions ont fermé les yeux et les oreilles à l'appréciation +d'Å“uvres de plus grand mérite. + +La musique concertante de Bertini, trios, quatuors, sextuors et +nonettos, n'indique pas seulement un compositeur à la main ferme, habile +dans l'art de bien écrire, mais un maître au style élevé, un mélodiste +dans la belle acception du mot: car, il faut bien le répéter, Bertini, +musicien d'imagination et de savoir, ne s'est jamais jeté dans les +recherches de l'impossible; il s'est contenté d'écrire des Å“uvres +distinguées par le choix des idées, bien conduites, de proportions +parfaites, aux harmonies saines et vigoureuses. Nous ne craignons pas +d'affirmer que sa musique de chambre soutient vaillamment la comparaison +avec celle des maîtres. + +Bertini a publié une grande méthode de piano où les principes de son +enseignement sont coordonnés avec un rare esprit de logique. Chaque fait +nouveau est présenté au moment voulu, expliqué avec une grande clarté. +Tout s'enchaîne dans un sentiment progressif parfait, et nous tenons cet +important ouvrage pour l'une des méthodes les plus complètes et les +mieux réussies de l'art moderne du piano. + +Fuyant le monde, ayant peu de goût pour les amitiés banales, quelque peu +misanthrope, Bertini a trouvé au déclin de sa vie, dans l'affection +éprouvée de quelques intimes, les trésors d'attachement et de tendresse +dont son cÅ“ur no pouvait se rassasier. Le grand musicien, que nous +avons eu l'honneur de connaître dès le début de notre carrière, il y a +quarante-cinq ans, était alors une nature vaillante, enthousiaste, +occupant dignement sa place dans cette nombreuse pléïade de poètes et +d'artistes, qui représente la forte génération de 1830. On se rappelle +quelle fièvre généreuse avait envahi la société tout entière. C'était +l'époque glorieuse, l'apogée triomphante de Lamartine, d'Hugo, de +Musset, d'Eugène Delacroix, de Lamennais, de Lacordaire, d'Hérold, +d'Auber, d'Halévy, etc. On croyait voir l'aurore d'une grande rénovation +artistique, illuminant les merveilles d'une vaste réforme politique et +sociale. Splendeurs éteintes, tentatives audacieuses; il n'en est pas +moins resté quelques idées nouvelles et surtout de nobles souvenirs. + +Il y a près de trente ans que Bertini, las des agitations de la vie, +désireux d'un repos qui semblait incompatible avec sa nature inquiète, +s'était fixé à Meylan, près d'amis chers à son cÅ“ur. Depuis longtemps +déjà il se tenait pour ainsi dire sur le seuil de l'éternité, et +s'absorbait dans la contemplation de ses horizons infinis; il aimait à +en sonder les mystères, il voyait venir la mort avec le calme de la foi, +trouvant aux souvenirs du passé une sorte de mélancolique amertume et se +reposant d'avance dans la lumière éternelle; revenu, en un mot, à +l'extrême limite de l'existence, à ces croyances, à ces aspirations des +jeunes années, à cette exaltation de l'âme, à cette philosophie +chrétienne plus indispensables peut-être aux natures artistiques qu'à +tous les autres tempéraments. Les agitations de la vie, les déceptions +qui brisent leurs rêves de gloire et de bonheur, les soumettent en effet +à de fréquentes et dures épreuves; il leur faut une patrie plus haute, +devinée ou rêvée, qui leur serve de consolation et de retraite. + +Dans ses dernières années, Bertini aimait à visiter la Grande-Chartreuse +de Grenoble; il y improvisait à l'orgue des mélodies inspirées du +sentiment religieux, et offrait à Dieu les vÅ“ux d'un cÅ“ur confiant +en sa miséricorde. Ce long recueillement a duré jusqu'à +soixante-dix-huit ans, sans que rien en vînt démentir le calme et la +sérénité. + +J'ai vu Bertini dans la force de l'âge: belle et noble figure, profil +énergique de penseur, front vaste et découvert, regard profond et +méditatif. De fortes moustaches et un bouquet de barbe donnaient à +cette physionomie virile, un caractère décidé en harmonie avec le moral. +C'est qu'en effet, sous des dehors de réserve correcte, Bertini cachait +un fonds d'exaltation qui s'épanchait dans l'intimité, lorsqu'on parlait +d'art ou de politique. Esprit droit mais nature nerveuse, il rendait +hommage au talent des artistes célèbres, virtuoses ou compositeurs; mais +le bruit des applaudissements l'affectait péniblement; il lui arrivait +alors de quitter la salle de concert; j'ai pu constater maintes fois ce +fait singulier qu'il faut attribuer à l'impressionabilité du système +nerveux et non à un mesquin sentiment de jalousie. A peu près vers la +même époque, n'avons-nous pas été témoins du jugement peu bienveillant +porté par Liszt sur son émule en succès, L. Thalberg? Faiblesse +regrettable, mais phénomène commun, concevable chez les grands artistes, +dont l'amour-propre surexcité acquiert une sorte de sensibilité morbide, +irritable. + +Bertini laisse un nom glorieux dans l'histoire de l'art. Son Å“uvre +considérable restera comme un des monuments caractéristiques de la +génération qui nous a précédés. Les compositeurs modernes font +autrement, mais ne font pas mieux que lui, et tous, maîtres ou +disciples, nous devons nous incliner devant la supériorité de ce grand +musicien. + +Bertini est mort à soixante-dix-huit ans, sans avoir été décoré: mystère +difficile à pénétrer, énigme qu'il convient sans doute de laisser sans +réponse, mais fait que l'on constate avec tristesse, surtout en +réfléchissant que nous sommes à une époque où l'on est bien prodigue de +ces sortes de faveurs. Disons d'ailleurs que, si cette juste récompense +du talent n'est pas venue réconforter le cÅ“ur du célèbre pianiste, +Bertini aura du moins emporté en mourant la certitude d'avoir utilement +rempli une belle et laborieuse carrière. Glorifions donc l'artiste, et +disons, sur le bord du tombeau, un dernier adieu à l'homme de bonne +volonté. + + + + +III + +STEPHEN HELLER + + +Envers toutes les figures éminentes qui dominent l'école contemporaine +et qui s'imposent par la puissance du talent, par la hauteur de la +situation, à l'estime et à l'admiration de leurs émules, la justice est +un devoir. Envers les physionomies particulièrement sympathiques qui +ajoutent, comme Stephen Heller, tous les charmes du souvenir personnel à +la vivacité de l'impression artistique, c'est plus qu'un devoir, c'est +un plaisir. Mais celui-ci se complique de quelque embarras, si l'on veut +échapper au plus léger reproche de partialité, paraître ne pas céder aux +influences d'école, dégager en un mot le portraitiste de l'artiste +lui-même et de ses préférences intimes. + +Voilà le côté délicat de la tâche, quand on veut toucher, comme nous +allons le faire, à un nom qui réveille nécessairement tant d'échos +personnels et tant d'impressions ineffaçables. On peut, il est vrai, +s'en tirer comme Berlioz le fit un jour à l'égard d'un compositeur ami, +en accentuant dans le sens de l'impartialité... sévère, en malmenant à +plaisir son modèle, et en répondant, comme il n'hésita pas à le faire: +«Il n'y a plus de critique possible, s'il faut se gêner avec ses amis». +C'est le paradoxe et c'est aussi l'excès contraire. Tels sont les deux +écueils difficiles à éviter. J'entreprends cependant avec confiance ce +crayon rapide d'un grand artiste ami, rassuré contre mes propres +entraînements par la haute valeur et la franche célébrité du maître, à +la fois le plus modeste et le moins contesté de notre époque. + +Stephen Heller est né le 15 mai 1814, à Pesth, en Hongrie. Comme +certaines natures, exceptionnellement douées, il devait être enfant +précoce et virtuose remarquable, à l'âge où tant d'autres épèlent encore +l'alphabet de l'art. Ses progrès furent si rapides qu'ils décidèrent son +père à dominer ses goûts personnels pour lui laisser entreprendre la +carrière musicale et obéir à une vocation irrésistible. Nous ne suivrons +pas le jeune pianiste dans ses nombreux concerts, nous contentant de +rappeler que ses brillantes qualités d'exécution furent appréciées dès +ses premiers débuts dans la vie militante du virtuose, à l'âge de neuf +ans. + +Les professeurs de piano de Stephen Heller furent Bauer, à Pesth, et +plus tard Czerny et A. Halm, à Vienne. Chelard et un vieil organiste, du +nom de Cibulska, initièrent le jeune artiste aux études d'harmonie et de +composition; mais c'est surtout par la lecture attentive des maîtres, +par l'analyse réfléchie de leurs Å“uvres, la comparaison des styles et +des inspirations dominantes, c'est en creusant profondément la pensée +qui a guidé leur génie, que Stephen Heller a pu acquérir cette sûreté de +main, cette expérience dans l'art de formuler et de développer l'idée +première, un des caractères distinctifs de son talent de compositeur. + +Stephen Heller a, pendant dix années consécutives, dépensé sa jeunesse +et son énergie à donner des concerts dans toutes les villes importantes +de Hongrie, de Pologne et d'Allemagne. Mais, en dépit des +applaudissements et des ovations, ces pérégrinations incessantes, cette +vie nomade, contrastaient avec la nature calme, tranquille méditative de +l'artiste. Il avait besoin d'un écho plus fort et d'un milieu plus +tranquille. Le désir de connaître Paris, d'y faire consacrer sa +réputation de compositeur, le décida, en 1838, à quitter Augsbourg, sa +ville préférée, remplie des plus chers souvenirs. + +Il entreprenait une nouvelle lutte, pleine de fatigues et de périls, +dans notre Paris, centre de la civilisation, foyer de lumière et +d'intelligence, patrie de la gloire définitive, mais aussi asile de la +vogue et des modes passagères, la ville du monde où s'affiche le plus +audacieusement le mauvais goût, où le succès n'est pas toujours la +récompense du talent, mais le résultat de l'intrigue. Heller, confiant +en sa force, a courageusement lutté, travaillé sans relâche, et s'est +imposé, par un ensemble d'Å“uvres transcendantes, à la foule même des +indifférents. Double succès pour l'artiste et pour l'art, qui a fait +ainsi un pas considérable. En aidant à faire connaître, apprécier, aimer +les compositions de Stephen Heller, nous pensons avoir nous-même +sérieusement contribué à élever le goût musical et à compléter +l'éducation des générations contemporaines. + +Stephen Heller appartient à cette race d'artistes vaillants, aux +sentiments élevés, à la conscience prédominante, ayant un profond +respect pour l'art et une rare dignité personnelle, âmes fortement +trempées, intelligences d'élite, faisant leur loi suprême du culte de +l'idéal. Qu'importent pour elles le succès et la popularité éphémères, +s'il faut les acheter aux prix de défaillances ou de compromissions et +sacrifier au mauvais goût en poursuivant la vogue? Les artistes qui +aiment l'art pour ses jouissances intellectuelles et morales, se +préoccupent peu de la foule; ils ont un but plus élevé, ils poursuivent +sans cesse la pureté de l'inspiration, et le charme de la forme. Stephen +Heller est de ce petit groupe de chercheurs consciencieux et +infatigables. La fermeté de style, la forme naturelle et saine, qui +caractérisent ses compositions, tiennent d'abord à sa probité +intellectuelle, à cette rare et sereine loyauté qu'on ne saurait trop +applaudir en ce temps de productions faciles. Elles tiennent aussi à son +étude assidue des grands maîtres anciens et modernes, à ses habitudes de +méditation profonde et de puissante concentration. Voilà les causes +multiples auxquelles les compositions de Heller doivent ce cachet de +distinction et de noblesse qui est le véritable passe-port des Å“uvres +d'imagination auprès de la postérité. + +Stephen Heller a toujours eu pour son art l'amour pur et désintéressé, +la passion à la fois fertile et chaste d'un travailleur infatigable, +n'ayant au cÅ“ur que de hautes pensées; il a marché convaincu dans sa +voie, négligeant les inspirations banales, les effets faciles et +vulgaires; et c'est ainsi qu'il a pu réaliser cet ensemble de +compositions originales, poétiques, d'un charme pénétrant et individuel, +où passe seulement, comme un parfum délicat et subtil, l'écho des +maîtres préférés, Schumann, Mendelssohn et Chopin. Tel est en effet ce +qu'on peut appeler le culte intime de Stephen Heller. Il n'en a pas +moins pour les dieux de la musique, Bach, Haydn, Mozart, Gluck, Weber et +Beethoven, une passion et un respect qui égalent l'admiration de Ingres +pour ces hommes de génie. + +Ses compositions pour le piano forment un ensemble considérable. Toutes +offrent un mérite supérieur de facture; les idées distinguées, d'un +sentiment élevé, sont présentées et développées avec un rare talent; on +y retrouve la main d'un symphoniste plus encore que celle d'un virtuose. +Heller a des rythmes à lui, une façon toute personnelle d'encadrer la +phrase musicale avec des traits ingénieux, brillants ou légers. Ses +harmonies sont irréprochables jusque dans leurs recherches les plus +grandes; on sent une nature saine, une inspiration franche, loyale, +exempte des mièvreries et de la préciosité, un tempérament sobre, +puissant, craignant l'emphase et pouvant se passer de la déclamation. + +Heller, ainsi que Mendelssohn, Chopin et Field, a créé un moule nouveau +pour les pièces caractéristiques. Ses _Promenades d'un solitaire_, +_Dans les bois_, ses _Nuits blanches_, son _Voyage autour de ma chambre_ +sont de véritables poèmes exquis et sobres, où l'inspiration musicale, +d'une incomparable élévation, rivalise avec la poésie et la peinture de +genre. Plusieurs de ces pièces sont de petits chefs-d'Å“uvre de +sentiments variés et de caractères différents. Vibrations sonores, où +toutes les cordes de l'âme donnent leur note tendre, mélancolique, émue; +décor profond où passe le monde fantastique des esprits. Grâce, énergie, +tendresse, douleur, calme, désespoir, toutes les fièvres du cÅ“ur, +toutes les antithèses de la passion, tous les tons qui constituent la +gamme immense de nos sensations, trouvent leur écho rapide ou prolongé +dans ces Å“uvres saisissantes, dont l'inspiration ne s'égare jamais et +se domine elle-même, tout en planant à d'incomparables hauteurs. + +_Les Arabesques_, _Scènes vénitiennes_, _la Sérénade_, _le Boléro_, sont +des pièces caractéristiques très originales. Quant aux nombreux +_recueils d'études_ et aux _préludes_ de Stephen Heller, ils ont leur +place à part dans l'enseignement. Les _Études préparatoires à l'art de +phraser_, _l'Art de phraser_ (_nouvelles études_), sont des merveilles +de goût et de style. Il s'est produit depuis quarante ans, à la suite du +succès considérable des recueils de Bertini, un si grand nombre d'études +de salon, de genre, d'expression, de vélocité, qu'il faudrait un volume +pour classer ces Å“uvres plus ou moins musicales. Mais on doit +distinguer au milieu de ce déluge les compositions de valeur +transcendante. L'énergique individualité d'Heller n'a pu que gagner à +ces rivalités; elle se détache en relief plus puissant sur le fond des +médiocrités contemporaines. + +La supériorité du compositeur devait s'affirmer avec une force nouvelle +dans ses trois grandes sonates, Å“uvres magistrales où l'on ne peut +saisir une seule défaillance d'inspiration ni dans l'ensemble, ni dans +les détails. L'originalité n'en est pas moins incontestable; ces belles +compositions, largement développées, appartiennent entièrement par la +nature des idées, les rythmes et la contexture des traits, au style +personnel de Stephen Heller. Le compositeur n'y relève que de lui-même, +ne procède directement d'aucun des grands modèles, Beethoven, Weber, +Schumann. Mendelssohn; mais il a su les égaler tout en restant lui. + +Les Scherzi (op. 7, 24), et tout particulièrement celui qui est dédié à +Liszt (op. 57), sont des Å“uvres de la plus grande valeur et d'un type +très original. Le caprice symphonique se distingue par la vigueur et +l'entrain; les Tarentelles (op. 53, 61, 85) ont un brio, un éclat, une +verve toute napolitaine; les valses (op. 43, 44, 93) sont des bijoux +ciselés par la main d'un grand artiste. Tout en appréciant le mérite de +facture des trois ouvertures pour une pastorale, pour un drame, pour un +opéra comique, nous en aimons moins le parti pris. Les grandes études +sur le _Freyschutz_ montrent sous un nouveau jour le talent si varié +d'Heller. Ces sortes de paraphrases sur la pensée de Weber sont du plus +vif intérêt; les variations sur un thème de Beethoven et celles sur un +thème de Schumann sont des Å“uvres magistrales; les caprices +populaires sur _la Truite_, _l'Allouette_, _la Vallée d'amour_, _la +Poste_, _la Fontaine_, ont aussi un cachet particulier. _Improvisata_ +(op. 18 et 98) sont deux compositions ravissantes. + +On a souvent comparé et opposé l'une à l'autre les belles et riches +organisations musicales de Chopin et d'Heller; on a, suivant la +sympathie du critique, accordé tantôt à l'un, tantôt à l'autre, la +première place dans ce classement. Nous aimons peu les comparaisons, +presque toujours à côté de la vérité; nous ne voulons pas savoir qui, de +Chopin ou d'Heller, a plus de droits à notre admiration; tous deux ont +notre plus vive sympathie. Mais, sans amoindrir la gloire de Chopin, +nous croyons être juste en disant que ces deux grands artistes, poètes +tous les deux, ayant les mêmes aspirations vers les sublimités de l'art, +représentent deux natures différentes, deux tempéraments essentiellement +distincts. Heller et Chopin n'en doivent pas moins se donner la main +dans l'histoire de l'art musical: ils sont frères par la hauteur du +génie et la fécondité de l'inspiration. + +Stephen Heller, dont la modestie égale le talent, ne veut plus se +reconnaître virtuose; il l'a été pourtant dans la plus belle acception +du mot; il l'est encore, quoiqu'il s'en défende. Nous avons plus d'une +fois entendu Heller nous donner dans l'intimité les prémices de ses +Å“uvres inédites. Son jeu fin, délicat, sa manière naturelle et simple +de phraser nous ont toujours charmé. Il procède des grands maîtres +allemands, Hummel et Moschelès; il serre de près le clavier; la +sonorité douce, harmonieuse ne vise jamais aux effets de force, aux +exagérations, mais intéresse, captive, attache par des qualités plus +intimes. + +Les leçons d'Heller sont très recherchées des amateurs de goût et des +artistes qui apprécient à sa juste valeur l'immense mérite de ses +Å“uvres. De plus, ses compositions éminemment originales ont, dans +leur interprétation, certains côtés individuels que l'auteur seul peut +indiquer et détailler avec tout leur relief. Heller, d'ailleurs, +n'accepte pour élèves que les musiciens capables de comprendre et +d'interpréter ses Å“uvres dans le sentiment voulu; il n'a ni l'amour +du gain, ni la passion matérielle de l'enseignement. En échappant à la +tâche aride et quelquefois ingrate du professorat, il aura privé bon +nombre de ses admirateurs de conseils précieux, mais l'art a bénéficié +de productions nouvelles, et c'est là un résultat plus conforme aux vues +de Stephen Heller, nature désintéressée, n'ambitionnant pas la fortune, +mais voulant avant tout continuer en paix sa carrière de compositeur. + +Stephen Heller est un lettré dont la mémoire richement meublée, l'esprit +fin et délicat s'intéressent vivement à toutes les questions d'art, et +n'ignorent rien du monde littéraire. Sa conversation est attachante, +pleine de saillies heureuses, dès que l'intimité est assez complète pour +qu'il parle avec abandon et laisse lire au fond de sa pensée. Sa vie, +très solitaire, s'est passée dans le travail et la lecture; son abord +est poli mais réservé, il accueille toujours les jeunes artistes avec +bienveillance et ses amis avec une cordialité dont personne n'ignore le +prix. Je ne l'ai jamais entendu parler avec sévérité ou amertume des +artistes que la vogue ou le caprice de la foule ont paru favoriser. +D'une modestie réelle qui n'exclut pas le sentiment de sa valeur, Heller +reçoit avec satisfaction les compliments motivés de ses amis, mais un +éloge fade et banal lui est antipathique et le déconcerte comme une +sorte d'injure. + +Voilà l'esquisse de l'artiste et du compositeur. Quelques traits +suffiront pour peindre l'homme: figure aux lignes distinguées, traits +réguliers, d'un dessin large et puissant. Le front est découvert, le nez +fin, la bouche sourit avec bonté. Les yeux saillants, au regard profond, +se voilent souvent sous la paupière, s'estompent dans une lueur rêveuse +et mélancolique où passe de temps en temps un rayon doucement moqueur. +Les années ont argenté une chevelure abondante et soyeuse qui encadre le +vaste développement des tempes. + +Tel est Stephen Heller, une des belles figures de l'époque, le frère de +Chopin en poésie musicale, et aussi le proche parent des grands maîtres +de la symphonie, de Mendelssohn et de Schumann, par la nature des idées, +l'art parfait de l'exposition et la science du détail. + + + + +IV + +HENRI HERZ + + +Voici un artiste qui compte parmi les plus sympathiques, les plus grands +et aussi les plus utiles: c'est un doyen et c'est toujours un maître. +L'immense succès de ses Å“uvres, si françaises par la grâce et +l'esprit, a puissamment contribué à répandre le goût musical, à +populariser les motifs heureux de nos opéras. Virtuose et compositeur +éminent, Henri Herz aura été encore un vulgarisateur dans le sens élevé +du mot. En vain, certains pianistes modernes, injustes envers un passé +dont le plus grand tort, à leurs yeux, est de ne les avoir pas connus, +traitent-ils Henri Herz et ses disciples de compositeurs démodés, +frivoles et de valeur superficielle: Henri Herz et son vaillant frère, +Jacques, n'en restent pas moins deux personnalités hors ligne, deux +maîtres dans l'art de bien dire, deux compositeurs de premier ordre, +qu'il est absolument interdit de comparer à la foule des arrangeurs +actuels. + +Henri Herz est né, dit Fétis, à Vienne (Autriche), le 6 janvier 1806. +Nous mentionnons la date sans en discuter l'authenticité. +Merveilleusement doué pour la musique, Henri Herz affirma ses +dispositions tout enfant. Cette nature précoce devait rapidement +s'élever dans un milieu propice au sein d'une famille d'artistes. Comme +Mozart, Henri Herz écrivait des sonates dès l'âge de huit ans, et se +faisait applaudir dans les concerts. Mais son père, musicien de bon +sens, sinon grand musicien, eut l'heureuse inspiration de venir +s'établir à Paris, pour faire donner à son fils une forte éducation +technique et développer ses brillantes facultés dans le sens d'une +méthode sérieuse. Admis, à dix ans, au Conservatoire, Henri Herz obtint +rapidement un brillant premier prix dans la classe de Pradher, qui, +malgré sa grande sévérité, témoignait une vive sympathie, un intérêt +tout paternel à son merveilleux élève. Le jeune virtuose continua, sous +la direction de Dourlen et de Reicha, ses études d'harmonie et de +contre-point, déjà ébauchées à Vienne sous la tutelle de l'organiste +Hunten. + +Nous n'avons pas à faire ici la biographie du célèbre pianiste, à suivre +pas à pas cette existence si laborieuse et si bien remplie; nous +laisserons à d'autres le soin d'écrire cette intéressante monographie, +d'un grand exemple pour les jeunes artistes si désireux de succès, mais +trop souvent négligents de l'étude. C'est par un travail journalier, +incessant, qu'Henri Herz s'est élevé au rang de grand maître; la volonté +a joué un rôle capital dans l'inspiration première de ses compositions +si originales, si variées de caractère et de forme, mais toutes marquées +d'un cachet d'élégance et de distinction, que bien peu de pianistes +possèdent au même titre. Nul virtuose compositeur n'a conquis aussi +jeune une popularité aussi légitime, et pourtant, disons-le bien haut, +jamais l'artiste n'a sacrifié ses convictions musicales, altéré son +style pour flatter le mauvais goût, complaire à la mode, entrer plus +avant dans la voie du succès. Si Henri Herz, dans la maturité de son +talent, a légèrement modifié sa manière, s'il a élargi son cadre, il est +resté fidèle à ses principes de compositeur, tout en suivant ses modèles +préférés, Moschelès, Field, Hummel. + +Revenons maintenant au portrait de l'artiste célèbre, et laissons aux +biographes le soin d'écrire la vie du musicien. La physionomie d'Henri +Herz appartient au type israélite; le front est proéminent, le nez +aquilin; les yeux, clairs et bien ouverts, indiquent la lucidité et la +bienveillance. La bouche est accentuée, encadrée de lèvres fortes, le +menton arrondi. Rien que de simple et de franc dans cette figure aux +lignes arrêtées; aucun signe particulier, si ce n'est l'habitude de +tenir la tête légèrement penchée et d'interroger du regard. La taille +est un peu au-dessus de la moyenne; la démarche cadencée accuse une +légère oscillation traînante. + +Henri Herz a voulu justifier jusque dans la dernière période de sa +longue et brillante carrière musicale son titre d'Henri Herz jeune. Les +années semblent n'avoir eu aucune prise sur cette nature active, sur +cette organisation vaillante. Ici encore la volonté n'a pas faibli, et a +pour ainsi dire vaincu la nature. Comme notre regretté marquis de +Saint-Georges, Henri Herz s'est, pour ainsi dire, condamné à l'éternelle +jeunesse, et il la maintient de gré ou de force. Et nous parlons moins +encore de l'homme que de l'artiste. Le compositeur a conservé vivaces +ses facultés créatrices; le talent de virtuose n'a rien perdu de sa +grâce et de son éclat; le brillant causeur est resté, comme par le +passé, prompt à l'attaque, prompt à la riposte, fécond en répliques +fines et délicates. Il demeure, dans sa manière d'être, dans l'habitude +de sa vie, le parfait gentleman, correct, soigné dans sa tenue, qui a +traversé deux générations sans rien perdre de sa distinction élégante. + +Ce décorum aristocratique, ce «comme il faut» particulier, qui +caractérise les Anglais de race, Henri Herz semble l'avoir acquis dans +ses nombreuses relations avec nos voisins d'outre-Manche. Mais le +naturel affectueux et bienveillant de l'artiste en a corrigé les côtés +froids et guindés. Henri Herz a fait aussi un long séjour en Amérique; +c'est à ce voyage, qui devait durer six mois et qui s'est prolongé +quatre ans, que je dois l'honneur d'avoir suppléé Henri Herz à sa classe +du Conservatoire, en 1845. Confiant dans mon amitié et fort de +l'assentiment d'Auber, Henri Herz me laissa le soin de maintenir ses +élèves dans les données habituelles de son enseignement, jusqu'en 1848, +où je succédai à mon maître Zimmermann. + +Il faut lire, à propos de ce voyage, le charmant ouvrage d'Henri Herz +sur ses souvenirs d'Amérique, pour apprécier sous un jour tout spécial +cet esprit fin, humoristique, cette entière bonne foi, cette sincérité +rare dans la manière de conter. L'Å“uvre a une véritable valeur +littéraire, comme étude de mÅ“urs, comme album de croquis, pris sur le +vif, comme ensemble de types tour à tour amusants et étranges, depuis le +chef de bande, voleur mélomane, détroussant les voyageurs en dilettante, +enlevant les onces d'or, mais respectant la montre d'Henri Herz par +amour de l'art, jusqu'aux missionnaires patronant et honorant de leur +présence des concerts où les fantaisies et les airs variés du virtuose +tenaient lieu de cantiques. + +Henri Herz a parcouru à plusieurs reprises et dans tous les sens +l'Amérique du Nord et celle du Sud, le Mexique, le Pérou, le Chili, le +Brésil, la Californie, la Havane, la Jamaïque, New-York, la +Nouvelle-Orléans, Baltimore, Philadelphie, la Vera-Cruz. Il a donné plus +de quatre cents concerts, sans épuiser l'enthousiasme des auditeurs, +partout acclamé et regretté partout. Succès incomparables dont nous +avons le droit d'être fiers, car il n'est pas d'artistes plus français +que Henri Herz par le cÅ“ur, l'esprit, la nature fine et distinguée du +talent. + +Le temps est encore proche où Henri Herz, revenu de ses grands voyages, +consacrait ses journées à l'enseignement, et ses veilles à la +composition. De nombreux élèves sollicitaient ses conseils; il fallait +se faire inscrire longtemps à l'avance pour obtenir la faveur de +quelques leçons. Quelle joie pour les jeunes filles qui se croyaient +appelées à devenir virtuoses, de se dire les élèves préférées du +professeur en renom! et pourtant ce n'était pas sans un certain +sentiment de crainte et d'émotion qu'elles se rendaient à la leçon du +maître; non que Henri Herz fût redouté pour sa sévérité, sa trop grande +exigence, mais, sous les dehors d'une politesse exquise, d'une tenue +réservée, le professeur cachait une pointe de fine et malicieuse +raillerie, un trait caustique à l'égard des défauts mignons de ses +disciples. Légères atteintes, malices ironiques qui ne manquaient jamais +leur but, et faisaient, sinon de cruelles blessures, du moins des +brûlures longtemps cuisantes. + +Le nombre des pianistes femmes formées à l'école de Henri Herz est +considérable et compose une phalange brillante. Malheureusement pour +l'art, la plupart des jeunes filles qui se vouent à la virtuosité y +renoncent un peu plus tard pour les devoirs austères de la famille. +MMmes Jaell, Montigny, Szarvady, Massart, Pleyel, Joséphine Martin, +sont de grandes individualités, de brillantes exceptions, mais +confirment la règle générale. + +Il y a quelques années, Henri Herz, fatigué du professorat, a pris sa +retraite et quitté sa classe du Conservatoire, en laissant dans cette +école, témoin de ses premiers succès, de brillants souvenirs et de +précieuses traditions que Mme Massart a su continuer. Depuis sa +retraite, l'artiste éminent a consacrée son activité et son expérience +éprouvée à la direction de son importante manufacture de pianos. Cette +maison, dont la fondation date de plus de quarante ans, a eu des +fortunes diverses: malheureuse à son début, elle a conquis +progressivement le premier rang dans la facture française. C'était pour +réparer les revers dus à des causes diverses que Henri Herz avait quitté +la France en 1845. Enfin, grâce à une direction bien entendue, à +l'adjonction d'ouvriers habiles, de mécaniciens ingénieux, grâce surtout +aux soins minutieux, incessants, apportés aux perfectionnements divers +de la facture, la maison Henri Herz se trouve maintenant placée à la +tête de cette brillante industrie artistique. Les pianos qui sortent des +ateliers de Henri Herz peuvent soutenir la comparaison avec les +instruments français et étrangers provenant des maisons les plus en +renom; ils ont obtenu successivement aux expositions universelles toute +l'échelle des récompenses, jusqu'à la mise hors concours, comme ceux des +maisons Érard et Pleyel. + +Ajoutons à l'actif du grand artiste et du célèbre facteur, l'initiative +prise par lui dans la création d'une salle de concerts, type d'élégance +et d'intelligente appropriation aux auditions musicales. L'artiste +éminent, le chef apprécié d'une grande industrie, a été justement +récompensé par la croix d'officier de Légion d'honneur. + +Les compositions de Henri Herz sont nombreuses, très variées de style, +et embrassent tous les degrés de force. Il faudrait un long catalogue +pour énumérer celles qui méritent d'être signalées plus +particulièrement. L'Å“uvre du maître comprend deux cent cinquante +numéros; tout choix dans cette immense collection nécessite +d'inévitables et douloureux sacrifices. Signalons, parmi les morceaux +les plus populaires, des variations sur _la Cenerentola_, sur _la +Violette_, sur _ma Fanchette_, sur la romance de _Joseph_, _le Petit +Tambour_, _la Famille suisse_, _le Siège de Corinthe_, les fantaisies +sur _l'Ambassadrice_, sur _le Domino_, _la Fille du régiment_, _Otello_, +_le Pré aux Clercs_, _le Landler viennois_, etc. Les huit concertos sont +une Å“uvre considérable, où la noblesse du style s'unit à une grande +habileté de facture. Les traits, distingués et variés de forme, sont +toujours brillants et de belle allure; la sonate dédiée à Auber est +aussi une composition magistrale. Henri Herz a écrit huit cahiers +d'études depuis le degré très facile jusqu'à la difficulté +transcendante; ses dix-huit dernières grandes études, resteront comme un +modèle de goût et de grande bravoure. Il a également composé plusieurs +duos concertants pour piano et violon, en collaboration avec Lafont. + +J'ai souvent entendu Henri Herz à l'apogée de sa popularité de virtuose; +j'ai même essayé de m'approprier, par l'audition attentive de ses +Å“uvres, quelques-unes des qualités caractéristiques de son école, et +l'on m'a souvent cru son élève. Je puis donc apprécier en pleine +connaissance de cause la manière et le style de ce maître, le plus +populaire des pianistes compositeurs, celui dont on a dit, avec raison, +qu'il était l'Auber du piano. + +Mme de Girardin, dans un des spirituels feuilletons du vicomte de +Launay, s'est appliquée à chercher des points de comparaison entre les +pianistes célèbres et certaines positions sociales. Le type choisi pour +Henri Herz était celui d'avocat pianiste, brillant causeur musical, +brodant à volonté, sur tous les thèmes, d'incessantes variations. +Appréciation plus spécieuse que juste. Henri Herz n'est pas un causeur +superficiel, un avocat à l'heure, mais un brillant improvisateur, +parlant avec une merveilleuse facilité et une incomparable élégance la +belle langue musicale, l'idiome des grands maîtres. Son style, toujours +correct et brillant, atteint sans peine la noblesse et souvent +l'élévation. Les andantes de ses concertos renferment de très belles +pages, où passe le souffle inspiré d'un compositeur de premier ordre. + +L'individualité d'exécution de Henri Herz a toujours consisté dans +l'élégance, l'esprit, une grande distinction, une expression contenue. +Sa virtuosité irréprochable a pu aborder les difficultés transcendantes +sans rien perdre de cette netteté merveilleuse, de cette clarté dans les +traits les plus ardus, qualités indispensables aux grands exécutants. +Henri Herz a une excellente main gauche, qui prend une part active et +très intéressante au discours musical. De nos jours, beaucoup de +pianistes négligent, et pour cause, cette main gauche, sÅ“ur jumelle +et auxiliaire naturel de la main droite. + +Comme exécutant et compositeur, Henri Herz procède bien certainement de +la grande école de Clementi, Hummel, Moschelès; il exécute avec une rare +perfection, un grand fini de détails les fugues de Bach et Hændel, les +élèves de sa classe pourraient affirmer sa prédilection marquée pour ces +grands maîtres. Ses nombreuses compositions de salon et de concert +semblent au premier abord en contradiction marquée avec cette forte et +sévère musique; mais un lecteur attentif qui voudra approfondir +l'Å“uvre entier de Henri Herz retrouvera dans le tissu harmonique de +ces compositions, d'apparence légère, la forte trame du contre-pointiste +formé aux grandes traditions de l'art. + +La sonate, le thème varié et les grandes fantaisies ont vécu; les +nocturnes, paraphrases, etc., commencent à dater. Seul, un petit groupe +d'artistes vaillants cherche l'expression et le grand style dans le +concerto symphonique. La mode est à la musique dite de genre, aux pièces +caractéristiques, expressives, imitatives, etc., et aussi aux +transcriptions vocales et orchestrales. On veut l'idée pure, dégagée +d'ornements. L'art a-t-il réellement gagné à cette modification du goût, +à ce changement dans la forme adoptée? En fait, à part quelques rares et +puissantes individualités qui ont su conserver la pureté et l'élévation +du style, unir le genre pittoresque et descriptif aux traditions de +l'école, l'art du compositeur a subi une décadence marquée. Les +musiciens de tout ordre, ceux-là même qui ignorent l'orthographe de +notre langue, s'évertuent à chercher des titres pompeux, prétentieux, +ridicules, pour servir d'étiquettes à des pauvretés musicales dénuées de +sens et d'intérêt, écrites dans un idiome incorrect qui outrage la +grammaire et le bon goût. + +Quant à Henri Herz, il n'a pas sacrifié aux modes nouvelles, et en même +temps, il a échappé au reproche mérité par tant d'artistes, d'avoir +toute la vie refait les mêmes variations, fondu les mêmes sujets et les +mêmes thèmes dans un moule invariable. Aucun compositeur n'a plus +inventé, ne s'est plus consciencieusement appliqué à innover dans ce +genre, et nous pourrons un jour, dans un traité spécial, passer en revue +les broderies variées, les mille traits ingénieux créés par Henri Herz +et tombés dans le domaine public, où sont allés les prendre +d'innombrables _pasticheurs_. Les grands artistes inventent et les gens +de métier exploitent. C'est la loi commune, mais une loi qui aide au +progrès et dont les esprits supérieurs ne daignent pas se plaindre. + +Henri Herz appartient à cette grande famille des initiateurs qui +trouvent leur récompense dans l'Å“uvre même et dans ses résultats. +Tant d'honneurs réunis, le succès international du virtuose, la +popularité du compositeur, la haute considération du chef d'industrie, +une fortune importante laborieusement acquise, l'estime de tous, +l'admiration des connaisseurs, une place à part dans le monde des arts, +ont laissé Henri Herz simple, modeste, bienveillant comme par le passé. +Cette belle et intelligente figure d'artiste a résisté aux épreuves de +la bonne fortune comme aux atteintes du temps; elle a gardé ses lignes +sobres et sévères, mais d'une franchise toute sympathique, et la pureté +de profil qui en fait une des physionomies les plus hautes et en même +temps les plus aimées de notre temps. + + + + +V + +CLEMENTI + + +La galerie des pianistes qui ont illustré leur art contient des +physionomies plus attrayantes et plus sympathiques; elle n'offre pas de +personnalité plus complexe, de tempérament plus riche, d'influence plus +haute et plus indiscutable. Compositeur de premier ordre, virtuose +incomparable, chef d'école, industriel, mécanicien, Clementi a tenu tous +ces rôles avec une égale supériorité; il a su pendant sa longue et +laborieuse existence, acquérir l'admiration des dilettantes et la vogue +du public, faire entrer l'art dans une voie nouvelle, et,--fortune +rarement réservée aux inventeurs,--atteindre la richesse, sans rien +laisser de son cÅ“ur aux broussailles du chemin. Il a eu tout à la +fois l'imagination et le savoir, l'inspiration et la volonté +persévérante, l'originalité et la souplesse. Et si la gloire du chef +d'école lui assure le premier rang dans l'histoire du piano, cet +ensemble de qualités spéciales, cet assemblage merveilleux font de +l'homme un type absolument à part, une figure curieuse et instructive +entre toutes. + +Muzio Clementi naquit à Rome en 1752. Son père était un orfèvre +passionné pour la musique. Dès l'âge de six ans, il faisait commencer à +son fils l'école du solfège et du clavecin. Les grandes dispositions du +jeune Clementi activèrent ses progrès et l'amenèrent bientôt à une +virtuosité remarquable. Suivant la méthode italienne, il étudiait les +_partimenti_ et l'accompagnement de la basse chiffrée en même temps que +les pièces spéciales de clavecin. Son maître d'harmonie, de contre-point +et de clavecin fut un organiste, du nom de Cordicelli. A quatorze ans, +Clementi était en pleine possession d'un talent hors ligne et d'une +forte éducation musicale basée sur les traditions des grands maîtres. Un +amateur enthousiaste, sir Beckfort eut alors occasion de l'entendre et +offrit sur-le-champ au père du jeune virtuose d'emmener son fils en +Angleterre et d'assurer son avenir. + +Installé dans un domaine du Devonshire, Clementi, qui avait pour l'étude +une ardeur infatigable, put se consacrer au travail et à la lecture des +Å“uvres classiques. Entouré de soins, d'égards, d'affections, traité +en fils adoptif, trouvant dans une riche bibliothèque, littéraire et +musicale, tous les éléments d'instruction que n'aurait pu lui offrir la +maison paternelle, assuré non seulement du confort de l'existence, mais +aussi de ses libres entrées dans le monde aristocratique, Clementi avait +la plus brillante et la plus féconde des indépendances. + +Comme certaines plantes rares, transplantées dans un terrain spécial, +son organisation s'épanouit au chaud rayonnement de cette vie nouvelle, +faite de tendresse et de dévouement. Mélodiste par sentiment, Clementi +put allier, grâce à une constante étude des grands maîtres, le génie +italien aux harmonies colorées et puissantes de l'art allemand. +Sébastien Bach, Hændel, Scarlatti étaient ses auteurs favoris, ceux +qu'il étudiait chaque jour avec une ferveur qui devait rester entière +jusque dans sa vieillesse. Son exactitude laborieuse et son emploi +raisonné du temps étaient tels, qu'il s'imposait l'obligation rigoureuse +de remplacer par des heures supplémentaires celles que les devoirs de +société le forçaient à distraire du programme quotidien. Il soignait en +même temps son instruction littéraire, remplaçant l'éducation du collège +par des lectures choisies et répétées. + +Ce fut ainsi que, grâce à sir Beckfort, à cette vie de famille toute +patriarcale et à ses relations avec le monde aristocratique, Clementi +devint un gentleman accompli en même temps qu'il atteignait les +dernières limites de la virtuosité. Aucun artiste ne possédait au même +degré cette égalité merveilleuse des deux mains, cette clarté et ce fini +dans l'art d'exécuter les pièces fuguées, d'en faire valoir les détails +ingénieux. Le jeune maître pouvait sans crainte, sinon sans hésitation, +aborder l'existence militante de compositeur et de virtuose. + +Bien peu d'artistes de la génération contemporaine ont eu le bonheur +d'entendre Clementi: pourtant j'ai pu me renseigner exactement près de +plusieurs de mes devanciers sur les qualités d'exécution de ce maître +illustre. Son mécanisme merveilleux de correction et de régularité, +laissait la main immobile; les doigts seuls, souples, agiles +indépendants, d'une égalité incomparable, tiraient du clavier une +sonorité harmonieuse et d'un charme exquis. Personne n'exécutait avec +cette perfection idéale les Å“uvres de Bach, Hændel, Martini, +Marcello, Scarlatti; la clarté exceptionnelle de son jeu et la variété +de ses nuances mettaient en lumière, avec une finesse d'intention sans +pareille, tous les détails de ces belles pièces fuguées. John Field et +Cramer, les deux élèves de prédilection de Clementi, que j'ai souvent +entendus, possédaient au suprême degré la diction de leur maître; ils +détaillaient, comme lui, les fugues de Bach; chaque partie distincte +avait la sonorité, l'accent, le timbre correspondant à son degré +d'importance et d'intérêt dans le discours musical. + +C'était par l'étude approfondie du style sévère que Clementi avait su +acquérir cette indépendance de doigts, cette égalité parfaite, ce jeu +lié, serré, harmonieux qui faisaient de lui le maître des maîtres. Homme +d'invention et même de génie, Clementi a pu dégager sa riche +individualité des formules scolastiques, de tout le bagage personnel des +grands compositeurs qu'il avait pris pour modèles. Avec lui, comme avec +Em. Bach, le cadre de la sonate s'est élargi; l'élément mélodique, +expressif et vocal a pris forme dans ses nombreuses Å“uvres de piano; +enfin Clementi est devenu à son tour chef d'école en unissant l'art +ancien à l'art moderne. + +Transformation féconde, qui ne s'est opérée, du reste, ni en un jour, ni +par la seule influence de Clementi. Haydn, Mozart, Dussek, ont aussi +leur part glorieuse dans cette période de transition; mais Clementi, par +ses nombreuses compositions, par les virtuoses qu'il a formés et qui ont +perpétué ses traditions, garde encore la plus belle part, et l'on peut, +à juste titre, lui donner le nom de fondateur de l'école moderne du +piano. + +A dix-huit ans, Muzio Clementi publia sa première sonate (op. 2). Le +succès fut immense, et décida le jeune compositeur à s'établir à +Londres; on l'y appelait pour tenir le piano d'accompagnement du +Théâtre-Italien. Il quitta donc ses bienfaiteurs, pour qui il devait +garder une reconnaissance aussi durable que la vie. Ce poste important +d'accompagnateur dirigeant permit à Clementi d'accroître ses +connaissances musicales, d'entendre les plus célèbres chanteurs, et de +perfectionner son style par l'étude des grands modèles de l'art vocal. +Les oratorios de Hændel, les opéras de Porpora, Sacchini, Pergolèse +germèrent dans son imagination; et, sans élever son inspiration aux +sublimes hauteurs atteintes par ces génies, il eut du moins l'heureuse +pensée de conserver à ses Å“uvres spéciales de musique de chambre, les +belles formes mélodiques dont il avait gardé l'empreinte. Il put ainsi +continuer à allier le sentiment naturel du mélodiste italien au tissu +harmonique qui caractérise plus particulièrement le génie allemand. +Comme l'illustre Haydn, Clementi a étudié à fond, analysé avec un soin +minutieux les Å“uvres d'Emmanuel Bach, ce grand artiste dont la vie +modeste, calme, recueillie, n'a jamais eu l'éblouissement du succès, +mais que l'élégance des idées, la forme neuve donnée aux Å“uvres +scolastiques, l'ingéniosité de ses traits légers, brillants, mettent au +rang des créateurs de la musique moderne. + +Le premier recueil de sonates (op. 2) publié par Clementi en 1770, +produisit une grande sensation dans le monde dilettante de l'époque. Ces +pièces étaient écrites pour clavecin ou piano-forte; le nouvel +instrument introduit en Angleterre par le facteur Zumpe, en 1760, +n'avait pas encore détrôné les clavecins et les clavicordes. Ces +instruments, chers à nos ancêtres, gardaient de nombreux admirateurs. + +Il faut le reconnaître: le clavecin, sous les doigts habiles des +virtuoses harmonistes du temps, produisait des effets charmants; +aujourd'hui les amateurs de curiosités artistiques s'intéressent seuls à +ces merveilles d'une autre époque, et pourtant il y a un grand plaisir, +une sensation toute particulière à interroger ces instruments délicats, +qui parlent avec tant de précision et de netteté, ont des timbres si +charmants et si clairs. Mais il faut comprendre la langue figurée du +temps, oublier les effets modernes de sonorité, de puissance, les +contrastes de force et de douceur, suppléer à l'absence complète de la +prolongation du son par des harmonies très-serrées et une ornementation +incessante de la phrase. + +L'idée première du marteau substitué au bec de plume ou de métal +pinçant la corde, doit être attribuée au Florentin Bartolomeo +Chistofori, mais, l'essai ne donnant que des résultats incomplets, les +clavecins conservèrent leur suprématie. En 1716, un facteur français, +Marius, et un Allemand, Schroler, firent une nouvelle tentative +infructueuse; mais de plus habiles mécaniciens finirent par appliquer +d'une façon pratique les découvertes de leurs devanciers. Zumpe en +Angleterre, Silbermann en Allemagne, Sébastien et Jean-Baptiste Érard en +France, fondèrent d'importantes fabriques de pianos qui assurèrent la +défaite du clavecin. La faculté de modifier le son par la diversité de +l'attaque du clavier, de rendre la touche sensible à l'action du doigt +en transmettant au marteau la volonté intelligente de l'artiste, était +une invention souverainement ingénieuse. L'étendue du clavier s'accrut +en même temps que la puissance de sonorité[2]. + +En 1780, Clementi fit un premier voyage à Paris. L'accueil qu'il y reçut +fut assez chaleureux pour lui rappeler l'enthousiasme italien et lui +rendre un reflet de sa patrie, toujours vivante dans son cÅ“ur. Admis +à se faire entendre à la cour, la perfection de son jeu charma la reine +Marie-Antoinette, qui lui témoigna une bienveillante sympathie, et +l'engagea à visiter Vienne, en l'assurant de sa protection auprès de +son frère, l'empereur Joseph, le célèbre mélomane. En 1781, Clementi se +rendit à Munich, puis à Vienne, où il se lia avec Haydn, son aîné de +vingt ans, et Mozart, plus jeune que lui de quatre ans. Ces hommes de +génie apprécièrent les rares qualités du compositeur virtuose, et les +dilettantes allemands firent à l'artiste de véritables ovations. + +L'empereur Joseph, qui aimait les soirées intimes, prenait le plus vif +plaisir à entendre alternativement Mozart et Clementi. Nous +n'établissons aucun parallèle entre le génie puissant du premier et le +rare talent de compositeur du second; mais Mozart, merveilleux +improvisateur, claveciniste hors ligne, n'avait pas la sûreté de main, +la virtuosité transcendante si patiemment cherchées par Clementi. +Italiens tous deux par leur tempérament mélodiste, ils suivaient des +routes différentes: Mozart planait déjà dans les hautes sphères et +pouvait abandonner à son émule les palmes de l'exécution. + +Ce séjour en Allemagne fut pour Clementi une suite de triomphes. Il +revint à Londres en 1782, pour entreprendre bientôt une nouvelle +excursion à Paris, où il retrouva le même enthousiasme; mais son voyage +en Allemagne resta le plus profitable au point de vue de l'art; ses +relations directes avec les grands maîtres, dont il appréciait le génie, +ne pouvaient manquer d'exercer une salutaire influence sur le style du +compositeur. En étudiant attentivement et chronologiquement les +Å“uvres de Clementi et la date de leur publication, on peut facilement +contrôler notre pensée à cet égard et constater les modifications +progressives apportées dans sa manière d'écrire. + +De 1781 à 1802, Clementi ne quitta pas l'Angleterre, où son activité +prodigieuse se dépensait soit à composer, soit à donner de nombreuses +leçons, très recherchées et rétribuées à haut prix. Victime d'une +banqueroute qui lui enleva une somme considérable, fruit de ses +économies, Clementi, vivement encouragé par ses amis, aidé de leurs +capitaux, fonda une importante fabrique de pianos, à laquelle il +consacra son expérience, ses soins et les connaissances spéciales de +mécanique qu'il eut la courageuse volonté d'acquérir. Cette maison de +facteur, à laquelle Clementi devait associer plus tard son ami Collard, +acquit, grâce à son activité, une renommée européenne, et fut pour lui +la source d'une nouvelle fortune, d'autant plus précieuse qu'elle +faisait faire à l'art du piano un pas considérable, en fournissant aux +artistes, avec des instruments plus parfaits, la possibilité d'en tirer +des effets variés répondant à toutes les exigences du toucher, à toutes +les modifications du son. + +En 1802, Clementi fit son troisième voyage à Paris avec son élève +préféré, John Field, qu'il produisit dans de nombreux concerts. Le +disciple était digne du maître et fut admiré. Auber, dont les souvenirs +étaient si riches et si précieux à recueillir, m'a dit avoir entendu +Clementi à chacun de ses voyages en France, de ses séjours dans ce Paris +qu'il aimait, et où il reçut toujours le même accueil enthousiaste. Il y +fit exécuter plusieurs symphonies qu'il dirigea au piano. Le succès du +virtuose ne pouvait diminuer, mais le symphoniste ne fut pas classé +parmi les maîtres du genre. Haydn et Mozart le primaient de toute la +puissance de leur génie. Clementi était très lié avec le célèbre +harpiste Nadermann, qui fut un des protecteurs de mon enfance. Nadermann +dirigeait aussi une importante maison de commerce de musique et de +facture, et Clementi lui vendit la propriété de plusieurs de ses +Å“uvres. J'ai donné, il y a quelques années, des leçons à l'une des +filles de Nadermann sur un exemplaire du _Gradus_ enrichi des nombreux +doigtés de Clementi. + +John Field, Cramer, Zeuner, Kleugel, Bertini, Kalkbrenner furent les +élèves favoris du célèbre fondateur de l'école moderne du piano; mais +les virtuoses du siècle qui avaient pu connaître Clementi et lui +demander ses conseils, se comptaient par centaines. Nul professeur n'a +été aussi recherché, Henri Herz a pris lui aussi quelques-unes de ses +leçons; Méreaux nous a souvent parlé avec une admiration reconnaissante +de plusieurs heures passées dans l'intimité de l'illustre maître; mais +c'est John Field qui doit rester une des expressions les plus parfaites +de l'école. Clementi l'emmena avec lui, donner des concerts à travers +l'Allemagne et la Russie. De 1802 à 1810, Clementi parcourut ainsi +l'Europe, acclamé comme compositeur et comme virtuose, recherché comme +professeur, vivant au sein d'une atmosphère fébrile avec une force de +volonté que rien ne pouvait abattre. + +Emmanuel Bach et Muzio Clementi, en modifiant le caractère +rigoureusement scientifique de la sonate, en transformant les formules +en traits mélodiques, en substituant l'inspiration idéale aux recherches +exclusivement harmoniques, en mettant en Å“uvre des pensées musicales, +réservées jusque-là aux compositions dramatiques, ont créé, pour la +musique de chambre, et tout particulièrement pour le piano, un art +nouveau, procédant, à vrai dire, des maîtres anciens, mais où +l'inspiration musicale émancipée des formules scolastiques, se meut +librement, affirme victorieusement son individualité par la souveraine +variété des formes. + +Compositeur au style correct et très mélodiste, inspiré, mais toujours +maître de lui, Clementi a écrit toutes ses Å“uvres, depuis les petites +sonatines pour les commençants jusqu'aux grandes et belles sonates (op. +42, 48, 50), depuis les formules mesurées sur les gammes, les préludes +et points d'orgue, jusqu'au _Gradus ad Parnassum_, avec un soin, une +conscience, un art incomparable. Le _Gradus_ reste le plus parfait +ouvrage d'enseignement écrit jusqu'à ce jour. L'art de jouer du piano y +est démontré en cent études dont le plus grand nombre sont de véritables +chefs-d'Å“uvre, tant comme études spéciales de mécanisme, +d'indépendance de doigts, que comme modèles de goût et de style. Le +_Gradus_ est un monument musical, la clef de voûte du temple consacré à +l'art moderne du piano. + +Des biographes, reprochent à Clementi des incorrections de style et un +excès de recherche dans les idées. Mélodiste pur et de la famille des +grands maîtres, Clementi, dans la généralité de ses Å“uvres, allie la +sûreté de main au style élevé, à l'inspiration saine, à la verve et à +l'entrain d'Haydn et de Mozart. Son Å“uvre est considérable et d'une +valeur indiscutable, quand on tient compte de l'époque de transition où +il a écrit. Sans pouvoir se comparer et sans avoir voulu, en aucun cas, +s'égaler aux grands musiciens ses contemporains, Clementi occupe la +première place parmi les pianistes compositeurs. Il est, avec Emmanuel +Bach, le créateur de la sonate moderne, le fondateur de la grande école +de piano dont Field, Cramer, Hummel, Moschelès, Kalkbrenner et les +frères Herz ont continué après lui les glorieuses traditions. + +Le catalogue des Å“uvres de Clementi comprend cent sonates dont +quarante et quelques avec accompagnement de violon, flûte et +violoncelle, un grand duo à deux pianos, quatre duos à quatre mains. +Nous citerons parmi les nombreuses sonates les op. 2, 7, 8, 9, 10, 11, +14, 17, 22, 26, 33, 40, 42, 46. Si l'on se reporte à l'époque où ces +Å“uvres ont été écrites, on reconnaîtra dans presque toutes ces +compositions un grand mérite de facture, beaucoup de fraîcheur +d'imagination, une grande diversité d'idées mélodiques, enfin un arsenal +de traits brillants, parcourant le clavier dans toute son étendue, +disposant la sonorité d'une façon ingénieuse, abandonnant les vieux +errements, non par mépris de la forme, mais pour adopter à un instrument +nouveau, le piano, les progrès réalisés par les clavecinistes célèbres. + +Clementi peut donc passer à juste titre pour le grand promoteur de l'art +moderne du piano, Kimberger, Steibelt, Dussek, Cramer, etc., ont suivi +la voie tracée, mais c'est à lui que revient l'honneur d'avoir changé le +courant musical qui depuis cent ans se renfermait presque exclusivement +dans le genre fugué, airs de danse à fioritures, variations, préludes, +ouvertures d'un tissu harmonique très-serré, très-ferme, très riche, +mais d'une grande uniformité, où l'accent vocal et la phrase mélodique +pure tenaient une place très-minime. Il va sans dire que nous exceptons +de cette nomenclature les Å“uvres de Bach, de Hændel, Scarlatti, +Couperin, Rameau, Martini. Ces grands inventeurs ont tout essayé, tout +osé. En lisant attentivement leurs Å“uvres, on retrouve, non seulement +en germe, mais plus souvent encore en entier des phrases, des mélodies, +des récits colorés et dramatiques que les habiles se sont appropriés. + +Citons encore une sonate devenue célèbre (op. 50), un thème varié +ravissant sur l'air: _J'ai vu Lise_, une fantaisie sur le thème +populaire: _Au claire de la lune_; plusieurs pièces caractéristiques +dans le style des maîtres célèbres, vingt-quatre valses et douze +montférines, préludes et excercices, enfin l'_Introduction à l'art de +jouer du piano_ (le _Gradus_). Cet ouvrage, véritable monument +artistique, nous le répétons, suffirait à lui seul pour rendre +impérissable le nom de Clementi. C'est le résumé le plus complet qu'on +puisse imaginer du style moderne. La pensée mélodique, au contour plus +vocal, se présente colorée, s'accuse franchement sans l'accompagnement +incessant des fioriture si chères aux clavecinistes. Le _Gradus_ offre +aux élèves sérieux, à tous les artistes amoureux du grand art, les plus +beaux modèles de goût, les exemples les mieux choisis dans tous les +genres, style noble, sévère, gracieux, expressif, pathétique. Les études +plus spéciales de mécanisme, de rythme ou d'ornementation sont aussi +admirablement conçues pour donner aux deux mains cette indépendance des +doigts, cette liberté d'allures dont Clementi a formulé les règles avec +tant de précision. + +Clementi a publié en quatre volumes in-8º une précieuse collection des +chefs-d'Å“uvre des grands maîtres du clavecin: cet ouvrage est devenu +très-rare. Quant aux symphonies et ouvertures de Clementi, je n'ai pas +eu l'occasion de les entendre, mais Aubert m'a affirmé que ces Å“uvres +orchestrales n'avaient qu'un mérite relatif, manquaient d'originalité et +paraissaient très-pâles à côté des Å“uvres colorées, ingénieuses, +mouvementées de Haydn et de Mozart. Laissons donc à Clementi sa grande +et belle physionomie de compositeur virtuose: il est le premier du +genre, celui qui en a écrit les lois, formulé le code, et les pianistes +modernes sont les disciples de sa grande école. + +Clementi avait un désir immodéré de la richesse; pour conquérir la +fortune et réparer les pertes considérables que lui avait subir, au +milieu de sa carrière, la faillite où s'étaient englouties ses +importantes économies, aucun sacrifice ne lui coûtait. Travailleur +infatigable, il donnait quinze heures de leçons par jour à des prix très +élevés, trouvant le temps de composer dans les intervalles et de +surveiller sa fabrique de piano. Il capitalisait avec une joie peu +dissimulée les recettes des nombreux concerts donnés en France, en +Allemagne, en Russie. Ses voyages lui étaient d'autant plus productifs +qu'il évitait avec un soin rigoureux toute dépense personnelle, +économisait la table, le logement et le feu, et poussait même la +parcimonie jusqu'à faire sa correspondance chez des intimes pour éviter +les menus frais d'achat de papier. Henri Herz m'a dit avoir été témoin +de ce fait amusant: Clementi arrivant à l'hôtel du Petit-Carreau, où +déjà l'attendaient des élèves fanatiques de son talent, et remettant au +commissionnaire, chargé de monter ses malles au troisième étage, dix +centimes pour tout salaire. + +On a expliqué diversement cette étroitesse d'esprit, ce travers d'une +belle intelligence. La jeunesse de Clementi passée chez son père, habile +orfèvre, avait sans doute développé chez l'enfant l'amour de l'or et des +métaux précieux. Adolescent, la vie confortable de la maison de sir +Beckford avait dû lui donner le goût et le désir de continuer cette +existence large et aussi de se ménager une vieillesse dorée. Telles sont +les influences auxquelles on attribue cette âpre manie du gain que nul +artiste, Paganini excepté, n'a poussée aussi loin que Clementi. + +Né à Rome en 1752, Muzio Clementi est mort à Londres le 10 mars 1832. +La fortune lui était venue, du reste, plus considérable encore qu'il ne +pouvait l'espérer, grâce à sa fabrique de pianos, dont Collard, son +associé, avait pris la direction; Clementi devait laisser en mourant un +avoir de plusieurs millions. Sur la fin de sa carrière, il avait +recherché les conditions d'existence de sa jeunesse; il s'était retiré à +la campagne, près de Londres, dans une de ses propriétés, au sein d'un +confort très sérieux, entouré d'hommages et de respect, vénéré comme un +des patriarches de la musique. Il recevait dans l'intimité ses amis et +ses admirateurs, mais ne se faisait pas entendre; pourtant il conserva +jusqu'au dernier jour cette saine habitude du travail qui fait seule les +grands artistes. + +Les biographes citent une anecdote touchante de la dernière période +d'existence de Clementi. Dans une de ses rares apparitions à Londres, un +banquet lui fut offert par Cramer, Moschelès et plusieurs autres +célébrités musicales. A l'issue du repas, Clementi fut prié de se faire +entendre, et, malgré ses quatre-vingts ans, émerveilla l'auditoire par +des improvisations où la jeunesse des idées, les audaces du virtuose, la +couleur et la fermeté de son style s'affirmaient comme à l'apogée de ses +grands succès. Véritable fête des adieux, car Clementi mourut peu de +temps après, le 10 mars 1832. + + + + +VI + +E. PRUDENT + + +La première enfance de Prudent n'offre aucune particularité saillante: +rien en lui ne faisait présager une de ces natures privilégiées, +appelées à prendre rang parmi les artistes célèbres. Prudent (Émile +Beunier) naquit à Angoulême le 4 avril 1817. Admis comme élève de +solfège au Conservatoire de Paris, il entra, le 12 juillet 1826, dans la +classe de Larivière, et y obtint un deuxième prix. Il ne fit que passer +dans la classe de Laurent, alors professeur-adjoint, pour être ensuite +admis dans la classe de piano de Zimmermann. Notre maître regretté avait +la main heureuse dans le choix de ses élèves, et, du premier coup +d'Å“il, il avait reconnu chez Émile Prudent un pianiste d'avenir. + +J'étais alors le camarade et l'émule de Prudent. Nous avions pour +condisciples notre futur directeur Ambroise Thomas, Potier, le +petit-fils de Piccini, Ravina, Codine, Besozzi, Lacombe. Prudent obtint +un second prix en 1831 et le premier en 1833. Après ce succès, il entra +dans la vie militante d'artiste et y eut de pénibles débuts, ne comptant +qu'un petit nombre d'élèves, souvent forcé de «faire des bals», +d'exécuter des quadrilles pour éviter d'être trop à charge à ses +parents. Prudent eut occasion d'entendre plusieurs fois Thalberg en +1836; comme tous les pianistes de notre génération, il fut frappé des +qualités de cette nouvelle école, émerveillé des effets produits, et +n'eut plus qu'une pensée, qu'un désir, s'assimiler les procédés du +célèbre pianiste-compositeur. + +Tous les artistes qui ont entendu Thalberg, ont pu apprécier sa large et +belle sonorité, sa manière toute particulière de disposer les phrases de +chant dans le médium du piano, de diviser souvent la mélodie aux deux +mains en confiant l'accentuation aux pouces, enfin cet admirable arsenal +de traits nouveaux, brillants, légers, tantôt s'élançant en fines +arabesques, en fusées sonores, éclatantes, tantôt parcourant dans toute +son étendue l'échelle musicale du clavier, enveloppant l'idée principale +comme d'un réseau harmonieux, brillant et diaphane. Cet art merveilleux +de faire chanter le piano, soit par la belle conduite du son, soit en +tirant de l'instrument des effets de sonorité inconnus jusque-là , toutes +ces qualités réunies éblouirent, subjuguèrent amateurs et artistes. + +L'influence fut naturellement considérable sur la manière d'exécuter et +d'écrire du groupe des jeunes pianistes français. Prudent, Goria, +Gottschalk, Osborne, etc., s'éprirent de ces formes nouvelles, et leurs +Å“uvres de cette époque procèdent directement du maître viennois. Ces +imitations, souvent très réussies, ne sont pourtant pas des copies dans +le sens absolu du mot; ces pastiches ne manquaient pas d'habileté et +d'ingéniosité, mais l'influence du maître à la mode s'y fait trop +vivement sentir. Plus tard, quand cette fièvre d'imitation fut passée, +quand l'inventeur eut délaissé lui-même cette forme, la jeune école +française, Prudent en tête, revint à la musique de piano, sans parti +pris d'arrangements en arpèges et en accords brisés. + +Ce fut à l'époque de l'enthousiasme excité par Thalberg, à l'époque de +ses grands succès, que Prudent eut le courage de se retirer en province +afin de s'y livrer dans le recueillement à un travail persévérant pour y +acquérir la sûreté de mécanisme, l'exécution chaleureuse et colorée, +qui, depuis, ont caractérisé son jeu, et aussi, disons-le, pour +s'approprier les qualités séduisantes du maître nouveau qu'il avait pris +pour modèle. Après plusieurs années d'un rude labeur, Prudent sortit de +sa retraite et renonça à sa vie d'isolement, pour se produire dans +quelques concerts de province. Les succès qu'il obtint lui donnèrent +confiance, et, désormais sûr de son avenir, il revint à Paris conquérir +la célébrité, juste récompense de ses prodigieux efforts. Il se fit +entendre d'abord chez Zimmermann, puis dans la maison Pleyel. Fêté, +applaudi, acclamé, Prudent eut enfin la conscience de sa valeur et la +certitude indiscutable des immenses progrès réalisés; mais ce fut +seulement dans un concert donné au Théâtre-Italien par Thalberg, alors +dans tout l'éclat de sa réputation, dans le rayonnement de son +merveilleux talent, qu'il fit sa rentrée véritable dans la carrière de +virtuose. + +Cette présentation du jeune pianiste français faite d'une façon si +délicate, si gracieuse par l'illustre bénéficiaire, fut très appréciée +du public d'élite qui venait surtout entendre Thalberg en possession de +la faveur générale. Les deux artistes firent merveille dans le duo pour +deux pianos sur _la Norma_ de Thalberg; ils furent chaleureusement +applaudis. Prudent, rappelé par de nombreux amis, devenus ses +admirateurs, dut, à la demande des spectateurs enthousiastes, exécuter +sa fantaisie déjà célèbre de _Lucie_. + +A partir de cette soirée, la réputation et les succès de Prudent +allèrent chaque jour en grandissant. Le jeune compositeur eut aussi la +bonne fortune de trouver des éditeurs habiles, intelligents, dévoués, +qui consacrèrent leur influence à produire et à faire valoir ses +Å“uvres de piano. Le succès fut grand et mérité. Les facteurs en renom +se disputèrent l'honneur de mettre les pianos sous le patronage du +talent sympathique de Prudent, et les sociétés philharmoniques +réclamèrent, à l'envi, son concours dans leurs solennités musicales. + +Prudent a donné de très nombreux concerts en France et à l'étranger; ses +succès, comme virtuose et compositeur, lui firent obtenir, jeune encore, +la croix de la Légion d'honneur. Quand, pour se reposer de ses fréquents +voyages, d'un rapport fructueux pour son bien-être et la popularité de +ses Å“uvres, Émile Prudent revenait à Paris, il y retrouvait toujours +un groupe nombreux d'élèves empressés à recevoir ses conseils. J'ai eu, +dans ma longue carrière de professeur, plusieurs élèves formés à son +école, et j'ai pu constater que son enseignement, basé sur les saines +doctrines de l'art, visait un idéal très élevé. Si Prudent avait été +plus sédentaire, nul doute qu'il ne fût devenu professeur au +Conservatoire. Sa place y était marquée; ses leçons et ses conseils +auraient ajouté un élément de plus au progrès musical. + +Les détracteurs de Prudent,--et quel est l'artiste en évidence qui n'a +pas ses envieux?--reprochaient au virtuose l'habitude de «poser» en +public et aussi une certaine manière affectée de provoquer les +applaudissements aux fins de phrase, ou à certains passages _soulignés à +l'avance_.--Nous pensons que ce jugement repose sur une interprétation +fâcheuse et une évidente exagération. Le virtuose qui, chaque jour, se +trouve en contact avec le public, qui connaît sa bienveillance et se +croit sûr de sa sympathie, peut bien, dans un sentiment de naïve +confiance, lui demander du regard ou du geste si l'Å“uvre exécutée +répond à tout ce qu'il attend de lui. Voilà , croyons-nous, la véritable +explication de ces effets de tête et mouvements de mains au-dessus du +clavier reprochés à Prudent; mais, les critiques n'ayant rien à +reprendre à l'exécution correcte et brillante de l'artiste, à sa +puissante sonorité, à la belle ordonnance de ses compositions +distinguées, élégantes, à effet, il a bien fallu chercher et trouver de +petites taches, de légères défectuosités, ou tout au moins certaines +manies ou faiblesses d'artiste. Thème banal et inépuisable. Que de +longues pages à écrire sur les excentricités de Paganini, de Servais ou +de Liszt! + +Nature énergique, Prudent, devenu homme, avait conservé les allures un +peu brusques et sans façon de sa première jeunesse; mais, sous ces +dehors familiers, on reconnaissait vite un esprit, sinon cultivé, dans +le sens habituel du mot, du moins fin, réfléchi, cherchant à s'assimiler +par la lecture et l'observation les connaissances qui avaient manqué à +sa première éducation. Prudent avait la figure régulière dans l'ensemble +et dans les détails: la bouche petite, les yeux bien fendus; la barbe +châtain, abondante et touffue, estompait fortement le visage; les +cheveux soyeux, longs, mais rebelles, donnaient souvent au virtuose +l'occasion de les rejeter en arrière par un mouvement de tête. Ce tic +était très habituel à Prudent pendant l'exécution des pièces de bravoure +qui l'obligeaient à des traits un peu brusques. + +Adolescent, j'ai beaucoup connu Prudent comme camarade de classe, émule +généreux, nullement accessible à ces abominables défauts: l'envie, la +jalousie, qui trop souvent gâtent le cÅ“ur des artistes. Dans deux +circonstances importantes de ma vie, j'ai pu juger de l'excellente +nature de Prudent. En 1832, je concourais avec lui pour le premier prix; +tous les deux nous avions déjà le deuxième prix. J'obtins le premier +prix seul et à l'unanimité. Prudent me sauta au cou et m'embrassa sans +le moindre dépit. En 1848, époque de ma nomination comme professeur de +piano au Conservatoire, Émile Prudent et Valentin Alkan étaient avec moi +sur la liste des candidats présentés au choix du ministre. Mes deux +rivaux avaient une supériorité relative incontestable, Prudent comme +virtuose et compositeur déjà célèbre, Alkan comme pianiste de grand +style et compositeur éminemment original; mes succès dans +l'enseignement, ma notoriété de professeur et les services rendus à +l'école me firent choisir par le ministre. Je rencontrai Prudent le jour +même de ma nomination, et, me serrant affectueusement la main, il me dit +avec sa brusque franchise: «Je regrette de ne pas avoir été nommé, mais, +puisque je ne suis pas le candidat préféré, je suis heureux du choix.» + +Quant aux particularités caractéristiques, au petit grain de folie +auquel, d'après Auber, pas un artiste n'échapperait, la manie spéciale +de Prudent était de traiter les questions sociales. Fourrier, +Saint-Simon étaient ses prophètes. Esprit intelligent, chercheur +amoureux de la science, croyant aux idées nouvelles, Prudent, comme +toute la jeunesse de 1830, s'était éveillé à la vie morale au milieu du +grand courant qui entraînait l'humanité vers des voies inconnues, et ce +premier mirage l'avait impressionné fortement. + +Prudent nous a quittés encore jeune, mais déjà en pleine possession +d'une incontestable célébrité conquise par un long travail. L'Å“uvre +de compositeur de Prudent est considérable. Nous citerons seulement les +morceaux les plus connus des pianistes. Les fantaisies sur _Lucie_, _la +Juive_, _les Huguenots_, _la Dame blanche_, _le Domino_, sont de grands +morceaux de concert; les caprices sur _Rigoletto_, _Don Pasquale_, _le +Trovatore_, _Ernani_, _la Donna e mobile_ sont aussi des morceaux à +grand effet et parfaitement écrits. _La Farandole_, _Séguidille_, _la +Danse des fées_, _le Rêve d'Ariel_, de brillants morceaux de salon. Le +concerto symphonique, _les Trois Rêves_, sont des Å“uvres de grand +style ou l'orchestre est traité de main de maître. Le cahier des études +_Lieder_, _l'Hirondelle_, _la Ronde de nuit_, _Feu follet_, offrent tout +à la fois d'excellentes formules de légèretés et des idées gracieuses et +pleines de charme. + +Nous ne pouvons passer sous silence les remarquables transcriptions des +trios de _Guillaume Tell_ et de _Robert_, du _Lac_ et de l'air de +_Grâce_, les études-caprices des _Puritains_ et de _la Somnambule_. +C'est dans les pièces caractéristiques que Prudent a plus +particulièrement affirmé son individualité. La musique descriptive et +les tableaux de genre plaisaient surtout à son tempérament de poète +musicien. Amant passionné de la nature dans le domaine du rêve, Prudent +s'est souvent et très heureusement inspiré de sujets champêtres, +idylles, églogues. Les titres de ses compositions: _le Ruisseau_, _la +Prairie_, _les Champs_, _les Bois_, _le Retour des bergers_, _les +Naïades_, _Adieu printemps_, _Solitude_, accusent le sentiment dominant +de l'artiste, les prédilections du compositeur et sa réelle supériorité +dans le genre pastoral. + +Prudent affectionnait ces petits poèmes au tour simple et naïf, où +domine le naturel, où la phrase musicale n'est jamais prétentieuse ni +emphatique; pourtant, contradiction singulière, que je tiens de +l'artiste lui-même dans un moment de causerie intime, d'épanchement +musical, Prudent n'aimait pas les paysagistes et comptait parmi les très +médiocres admirateurs des grands horizons. Les belles harmonies +imitatives, les doux bruissements de la nature vibraient en lui; son +imagination de compositeur les évoquait aux heures de l'inspiration, +mais l'homme n'éprouvait aucun désir de contempler en réalité, ces +merveilles de la création divine. Pour Prudent, l'idéal du bonheur +champêtre était la pêche à la ligne. Sans doute, cet innocent +passe-temps lui permettait de rêver à loisir à de plus séduisants +mirages; _les Naïades_, _la Danse des fées_, _Feu follet_, _les Trois +Rêves_ sont probablement sortis tout ailés du cerveau de l'artiste, +tandis que son regard suivait attentivement les ondulations de la ligne +et les mouvements de la mouche artificielle qui fascine le poisson. + +La mort est venue surprendre Prudent, le 5 juin 1863, au milieu de ses +succès, lorsqu'il commençait à récolter les fruits de son rude et +persévérant travail. Alité seulement quelques jours, Prudent à succombé +aux atteintes d'un mal qui pardonne rarement, l'angine couenneuse. Cette +maladie, rapide comme un accident, a privé les nombreux amis de Prudent +de la satisfaction de lui dire adieu avant l'heure suprême du départ. +Saluons dans l'éternité l'excellent camarade, l'ami d'enfance sitôt ravi +à notre affection. C'est une belle mort, celle qui saisit l'artiste et +le soldat en pleine mêlée, au seuil même de la victoire et dans son +premier enivrement. + + + + +VII + +MADAME PLEYEL + + +Un préjugé trop généralement répandu n'accorde aux femmes que des +aptitudes relatives et d'un ordre secondaire pour tous les travaux de +l'esprit qui veulent une réflexion soutenue, une volonté énergique, des +études persévérantes et des connaissances multiples. Cette assertion, +peut-être admissible pour les sciences abstraites ou positives, se +rapproche davantage du paradoxe dès qu'il s'agit des Å“uvres d'esprit, +d'imagination, et surtout des arts où le sentiment prédomine. Du reste, +de puissantes individualités féminines contrediront victorieusement +cette prétendue suprématie universelle d'un sexe sur l'autre. Pour nous +borner à ce siècle, combien peu de célébrités viriles peuvent primer les +noms glorieux de Mme de Staël, de George Sand, de Rosa Bonheur, de +Mlle Jacquemart, de la Malibran, de Mlle Mars, de Rachel? A ces +illustrations féminines qui, chacune dans sa sphère, ont ajouté un rayon +à l'éclat littéraire ou artistique du siècle, il convient d'ajouter le +nom de Mme Pleyel. + +Physionomie sympathique et charmante, aux traits spirituels, aux +contours séduisants, dont la silhouette est restée dans la mémoire de +tous ceux qui l'ont connue, mais dont aucune plume ne saurait retracer +la grâce rapide et légère, dont aucun souvenir ne saurait rendre +l'animation et la vie débordante. Elle avait tout: charme, +bienveillance, sensibilité; et ces qualités de la femme,--ces véritables +séductions de l'artiste,--ont disparu avec elle. Il ne reste plus qu'un +nom justement célèbre et une page ineffaçable dans l'histoire de l'art. + +Marie Moke, la future Mme Pleyel, naquit d'un père belge et d'une +mère allemande; tout enfant, elle annonça une vocation très prononcée +pour la musique, et ses parents, suivant son goût naturel, confièrent sa +première éducation artistique à un maître habile. Quatre périodes très +distinctes ont marqué la progression du talent de virtuose de Mme +Pleyel. Enfant prodige, la gentille Mlle Moke, la ravissante petite +élève de Jacques Herz, émerveillait tout le monde par sa précoce +habileté et ses audaces enfantines. Un peu plus tard, la jeune fille, +après avoir reçu quelque temps les conseils de Moschelès, devint l'élève +de prédilection de Kalkbrenner, l'illustre continuateur de l'école de +Clementi. Sous la direction ferme et affectueuse de ce maître, Mlle +Moke devint virtuose brillante et correcte, et fit souvent applaudir ses +qualités d'exécution, et son beau style. + +Quand Mlle Moke fut devenue Mme Pleyel, le jeu fin, délicat, +indépendant de la jeune femme se modifia d'une façon sensible; son +exécution parut plus colorée, plus expressive, et les côtés féminins, +la douceur, la grâce, l'expansion, s'accusèrent plus fortement, mais +sans diminuer cette réserve de bon goût qui est la chasteté de l'art. +Transfiguration charmante, due bien certainement aux conseils de son +mari et de Chopin, développement nouveau d'une riche et exubérante +nature, d'un talent plein de sève, ayant toutes les séductions de la +jeunesse et de la beauté. + +Cet ensemble merveilleux de grâce et de force, cette rare organisation +musicale devaient subir encore des transformations nouvelles, sous +l'action vivace et puissante des émotions intimes, sous le contre-coup +des péripéties de l'existence. Tous les virtuoses qui veulent +perfectionner leur talent et atteindre les dernières limites de l'art +savent qu'un travail opiniâtre, persévérant, de tous les jours, est le +levier indispensable pour marcher en avant et développer les qualités +acquises; mais, pour s'élever jusqu'à l'expression, pour atteindre à la +poésie de l'art, il faut suivre parfois des sentiers périlleux, +escarpés, se lancer dans l'aventure, à la merci même des accidents; pour +parler sans métaphore, c'est une vérité vieille comme l'âme humaine, que +presque tous les grands artistes n'ont atteint la perfection, n'ont +puisé aux sources vives du sentiment expressif qu'à travers la dure, +mais précieuse épreuve des grandes douleurs. + +Mme Pleyel a connu ces amertumes, l'artiste y a trouvé en +inspirations tout ce que la femme y laissait en souffrances. Elle a +connu aussi les lentes fatigues, les tristes énervements de l'exil +volontaire, et cette existence nomade, loin de ses affections, a dû bien +des fois lui donner le mal du pays, la fièvre du retour. Le sort en +avait décidé autrement, et, pendant la plus grande partie de son +existence, Mme Pleyel a eu la destinée habituelle des virtuoses +célèbres; elle a parcouru l'Europe, donnant partout des concerts, +excitant l'enthousiasme, fanatisant la foule des amateurs grâce à +l'immense supériorité de son talent. Vienne, Dresde, Prague, +Saint-Pétersbourg, Londres, acclamèrent avec délire la grande artiste. +Mendelssohn et Liszt se firent les champions de Mme Pleyel; on les +vit applaudir les premiers, et concourir à la série de ses triomphes. + +Pendant la longue période de ses voyages en Allemagne et en Russie, +l'audition fréquente de Liszt et de Thalberg exerça une action décisive +sur son style et sur certains effets de haute virtuosité. Les traits de +bravoure de Liszt, la belle et puissante sonorité de Thalberg fournirent +à Mme Pleyel de nouveaux sujets d'étude. Fanatique de son art, elle +eut l'énergique volonté de se recueillir pendant plusieurs années pour +s'assimiler par un travail incessant les qualités transcendantes de ces +maîtres de la virtuosité moderne. + +C'est à cette époque, à l'un de ses voyages à Paris, que j'eus le +plaisir de recevoir la grande artiste et de la faire entendre à mes +invités. Mme Pleyel, avec une grâce parfaite, joua un trio de +Mendelssohn, un andante de Hummel, une étude de Jules Cohen, une +fantaisie de Liszt et la tarentelle des Soirées de Rossini. Ce soir-là , +son magnifique talent me parut réaliser toutes les perfections rêvées: +expression, puissance, délicatesse exquise, sensibilité, passion, et, +par-dessus tout, une pureté d'exécution incomparable. Je me rappelle +encore un détail typique et qui prouve la toute-puissance du talent. +J'avais près de moi la marquise de Saint-Aulaire qui avait déjà +rencontré Mme Pleyel à Vienne et m'avait prié, pour un motif resté +ignoré, d'éviter une présentation. Eh bien, ce fut la grande dame qui, +sous le charme irrésistible, sous l'invincible fascination, se leva la +première pour donner la main à l'incomparable virtuose et la +complimenter chaleureusement. + +Quant à Mme Pleyel, elle jouit modestement de ce triomphe: simple, +naturelle, sans prétention à l'effet, elle quittait la conversation pour +se mettre d'elle-même au piano, s'offrant, avec une grâce parfaite, à +nous faire entendre les plus jolies pièces de son répertoire, et passant +avec une souplesse merveilleuse de style, d'une Å“uvre sérieuse à une +fantaisie échevelée, jouant tour à tour Beethoven, Weber, Chopin, +Mendelssohn et Liszt. + +Nature impressionnable, ardente, exaltée s'abandonnant sans réflexion à +ses enthousiasmes, elle glissait du rêve à la réalité, sans se douter +qu'elle changeait de domaine. Mme Pleyel cachait sous un esprit +charmant un fond de fièvre, de mélancolie, de tristesse que déguisaient +mal ses éclairs de gaieté. Sa distinction n'avait rien d'affecté; sa +conversation était pleine de saillies heureuses. Enfin, l'âme de la +grande artiste était ouverte aux sentiments les plus généreux comme aux +sensations les plus délicates. Mme Pleyel est demeurée jeune en ses +années de maturité comme dans le rayonnement de ses succès: amoureuse de +son art, elle restait la muse inspirée du piano, quand elle voulait bien +s'abandonner aux élans passionnés de sa merveilleuse exécution. En +l'écoutant, il était impossible de résister à l'ascendant de son talent, +et nous ne pouvons en fournir de preuve plus éclatante que le succès +triomphal obtenu par l'incomparable virtuose au premier concert donné au +Théâtre-Italien, lors de sa réapparition à Paris, après l'exil qu'elle +s'était imposé. + +Le public, si souvent oublieux, avait gardé souvenir du côté aventureux +de son existence; aussi l'accueil fut-il glacial. Je redoutais plus +encore; j'avais le cÅ“ur serré en pensant que cette jeune femme, cette +artiste si admirablement douée, se trouvait exposée à l'affront d'un +sifflet. Heureusement, il n'en fut rien; Mme Pleyel obtint même un +succès sans précédent. La grande charmeuse eut la joie de voir le +public, froid jusqu'à la malveillance, s'animer par degrés et +l'applaudir avec frénésie. Mais aussi quelle idéale perfection! quelle +maestria inspirée dans l'exécution des concertos de Weber et de +Mendelssohn! quelle grâce, quel charme inépuisable dans l'andante de +l'op. 18 de Hummel! et cette tarentelle de Rossini, fut-elle jamais dite +avec un brio pareil, avec ce je ne sais quoi d'endiablé, de fantaisiste, +d'imprévu, qui rappelait les improvisateurs italiens? + +A cette époque de sa vie, Mme Pleyel avait au suprême degré le génie +de l'interprétation. Sous ses doigts magiques, toute composition +acquérait une valeur, prenait une importance auxquelles les compositeurs +eux-mêmes n'avaient pas songé. La merveilleuse virtuose réunissait dans +son jeu toutes les perfections des chefs d'école; son exécution avait la +netteté de Kalkbrenner, la sensibilité exquise de Chopin, la spirituelle +élégance de Herz, la belle et puissante sonorité de Thalberg, les +audaces heureuses de Liszt. + +Le deuxième concert excita le même enthousiasme; jamais virtuose n'avait +produit une sensation si profonde, si complètement électrisé le public. +L'année suivante, Mme Pleyel récolta les mêmes ovations, puis revint +à Bruxelles, cercle artistique où l'attiraient des rapports d'amitié et +des liens de famille. Elle s'y fixa dès 1848; sa mère y vivait retirée +depuis longtemps; son vieil ami Fétis, le savant directeur du +Conservatoire royal de musique, admirateur passionné de son talent, +désirait vivement l'attacher comme professeur de piano à cette +importante école. Mme Pleyel se rendit à ses instances, et fut nommée +en 1848. Grâce à l'éclectisme de son enseignement qui résumait et +condensait tout ce que les méthodes de ses différents maîtres avaient de +remarquable, l'illustre artiste put organiser une classe très suivie, +très appréciée, qui obtint en peu d'années les plus brillants succès. + +J'ai eu le plaisir de continuer l'éducation musicale de plusieurs de ses +élèves et j'ai reconnu l'excellence de son école, véritable synthèse de +l'art, résumant dans un corps de doctrines, tous les principes qui +constituent les éléments du beau en musique. Les continuateurs de son +enseignement, Dupont et Brassin, ont tenu à honneur de conserver à +l'école belge du piano le rang élevé où l'avait placée leur devancière. + +Mme Pleyel n'était pas compositeur, mais ornemaniste très ingénieuse, +brodant sur la phrase de chant des arabesques gracieuses, aux contours +fins et délicats. Nous en donnerons comme exemple l'andante de Hummel +(op. 18), publié par les éditeurs du _Ménestrel_, d'après les variantes +charmantes qu'y avait ajoutées la célèbre virtuose. Dans ce genre +d'ornementation, Mme Pleyel procédait beaucoup de Chopin, dont elle +excellait à interpréter les Å“uvres. Ses doigts légers, souples, +improvisaient, pour ainsi dire d'eux-mêmes et sans l'effort de la +moindre réflexion, ces traits aériens, aux allures vives, d'une ténuité +transparente, que Chopin aimait à placer dans ses nocturnes, ses +ballades et ses impromptus. + +Les biographes spéciaux, par excès de galanterie sans doute, sont +presque tous muets sur l'acte de naissance et la date précise de la mort +de Mme Pleyel. Fétis, par un soin de délicate courtoisie, se contente +de dire que Mme Pleyel est née à Paris. Il n'y a plus aucune raison +pour imiter cette prudente réserve. Nous dirons donc que Marie-Félicité +Moke, née à Paris le 4 juillet 1811, est morte le 30 mars 1875 à +Saint-Josseten-Noode (Bruxelles). La grande artiste, lasse des stériles +agitations de la vie, blasée des succès, aimée de ses intimes, adorée de +ses élèves, nous a quittés, calme recueillie, pour goûter le dernier +repos. + +Mme Pleyel a laissé dans le monde musical une trace profonde, un +rayonnement d'un grand éclat, mais n'ayant rien écrit qui touche à son +art de virtuose, la tradition seule peut en conserver les secrets. Nous +nous estimerons donc heureux si notre modeste pastel de cette belle et +séduisante individualité peut aider à faire revivre l'ensemble des +qualités réunies dans cette riche organisation. Les artistes qui auront +l'ambition louable de suivre les traces de la grande virtuose, éviteront +les redoutables écueils où son bonheur a sombré, mais s'efforceront de +retrouver la perfection idéale de son exécution, en cherchant toujours, +comme elle, la vérité d'expression dans tous les genres, dans tous les +styles. + + + + +VIII + +AMÉDÉE DE MÉREAUX + + +Ce n'est pas sans une émotion légitime que j'écris le nom de l'homme +éminent, du rude travailleur, du critique hors ligne dont je vais +esquisser le portrait. A ma sympathie confraternelle pour l'artiste, se +joint ici un souvenir tout personnel, celui d'une coïncidence singulière +qui a fait un instant se croiser nos deux existences à la même +bifurcation de la route. Il y a quarante ans j'ai été sur le point de me +fixer à Rouen, et, en définitive, ce fut Amédée de Méreaux qui, las de +ses voyages de virtuose nomade, prit la résolution de s'établir dans la +grande cité normande. Nous nous sommes rencontrés ce jour-là au même +tournant de la carrière, et maintenant je me trouve seul devant une +tombe pour rendre un dernier hommage à l'émule, au compagnon qui n'est +plus. + +Jean-Amédée Lefroid de Méreaux, né à Paris, le 18 septembre 1802, +appartenait à une famille d'artistes; son père, organiste à l'Oratoire, +était un professeur de mérite, en relations suivies avec toutes les +célébrités musicales de l'époque; il a écrit des Å“uvres nombreuses +pour l'orgue et le piano. Le grand-père d'Amédée de Méreaux, né à Paris +en 1745, était également un compositeur de haute valeur dont la carrière +musicale va de 1767 à 1793; on lui doit les oratorios d'_Esther_ et de +_Samson_, des cantates, des opéras comiques et plusieurs grands opéras; +il fut professeur à l'Institut national de musique, premier type du +Conservatoire. Quand à la mère d'Amédée de Méreaux, c'était la fille du +président Blondel, qui, à ses débuts d'avocat, plaida dans le procès du +Collier de la reine et devint plus tard secrétaire des sceaux sous +Lamoignon de Malesherbes. + +Amédée de Méreaux, que ses parents destinaient au barreau, reçut une +éducation littéraire très soignée, tout en commençant le piano avec son +père et en prenant, dès l'âge de dix ans, les leçons d'harmonie de +Reicha. Clementi, pendant son séjour à Paris, lui donna aussi des +conseils. Le goût prédominant du jeune de Méreaux pour la musique +s'affirmait chaque jour davantage; mais ses parents surent conduire de +front l'instruction classique et les études spéciales. Un jour de +distribution de prix au grand concours, le collégien de Charlemagne +attardé et refusé à la porte par une consigne rigoureuse, dut s'abriter +sous la robe doctorale de Villemain pour passer et recevoir son prix. + +Après avoir terminé ses classes, de Méreaux reprit le contre-point et la +fugue avec Reicha, et sa jeune imagination eut occasion de s'affirmer +par la publication de plusieurs Å“uvres chez Richault père: une +polonaise (op. 3) eut plusieurs éditions. Les premiers succès de +Méreaux comme virtuose et professeur, permirent à son ami et camarade de +collège, Charles Lenormant, l'archéologue célèbre, de lui faire obtenir +le titre honorifique de professeur de musique du duc de Bordeaux. +Pianiste aimé de l'aristocratie, de Méreaux eut l'honneur d'être admis +aux réunions si recherchées de Mme Recamier; il fut même le +professeur de la reine de l'Abbaye-au-Bois. La révolution de 1830 mit +fin à ces relations. La noblesse du faubourg Saint-Germain dit adieu +pour longtemps à Paris, se retira dans ses terres, et Méreaux, comme +beaucoup d'artistes dont la clientèle avait été dispersée par la +tourmente politique, abandonna la capitale pour voyager en Belgique et +en Angleterre. + +Pendant son séjour sur le sol anglais, de Méreaux fit deux saisons de +concert avec Mmes Malibran et Damoreau. En 1832, il eut occasion +d'exécuter plusieurs fois avec Chopin un duo de sa composition sur le +_Pré aux Clercs_; c'est également à cette époque qu'il m'arriva +d'entendre le virtuose éminent et d'entrer en relations avec lui. Son +jeu, brillant et très correct, tenait plus de l'école allemande que de +l'école française, dont Henri Herz était alors la plus élégante +expression. De Méreaux, classique pur, ne faisait pas cortège aux +romantiques, dont Liszt était déjà le prophète. A Londres, de Méreaux +eut pour élève miss Clara Loveday, dont le séjour à Paris a laissé dans +le monde artistique de brillants souvenirs. + +En 1835, de Méreaux renonça à sa vie mouvementée de virtuose pour se +fixer à Rouen, où il conquit rapidement la sympathie universelle. Sa +première pensée fut un hommage à la mémoire de Boieldieu, dont il avait +été l'ami et dont il était resté le fervent admirateur; sous son +inspiration, une pieuse cérémonie et une grande manifestation furent +organisées pour enterrer le cÅ“ur du célèbre Rouennais. Lié d'amitié +avec Hummel, Field, Moschelès, Kalkbrenner, de Méreaux était estimé non +seulement pour ses qualités de pianiste, sa haute valeur de compositeur, +mais aussi pour son érudition de musicographe, de bibliophile, pour ses +connaissances multiples de littérateur et de savant musicien. Il sut en +fournir des preuves irrécusables aux séances spéciales données au +Conservatoire, où il traita de la musique historique et dont le souvenir +est resté dans la mémoire des dilettantes de l'époque. Appelé plus tard +à diriger le feuilleton du _Journal de Rouen_, de Méreaux donna à cette +revue spéciale une importance, une autorité toutes nouvelles. Ses +critiques ou ses éloges étaient d'un grand poids auprès des artistes, +dont il se trouvait le juge à peu près souverain. + +De Méreaux avait un goût très prononcé pour l'enseignement, non par +pédantisme, mais par intérêt au progrès de l'art. Sa grande expérience, +ses souvenirs, sa profonde érudition, la connaissance raisonnée des +différents styles, des diverses écoles, faisaient de lui un maître +précieux à consulter. Il a laissé une nombreuse phalange d'artistes qui +tous ont conservé les belles et sérieuses qualités de leur professeur. +Plusieurs noms me sont particulièrement connus: Mme Tardieu, née +Charlotte de Malleville, Mlles Clara Loveday, Charité, Lecomte, +Vézinet, Mme Samson, Mme A. de Méreaux, l'artiste de talent et de +cÅ“ur, l'amie tendre et dévouée, qui a entouré de soins si délicats +les dernières années de sa vie. MM. Maillot, Madoulé, Caron, Klein, +Henri Martin, Lucien Dautresme, etc., ont également reçu les leçons de +piano et de composition de de Méreaux. + +J'ai bien des fois entendu déplorer que la critique d'art fût confiée à +des gens du métier, trop enclins, dit une partie du public, à préconiser +une école au détriment d'une autre. On redoute l'influence, l'autorité +prédominante que ces spécialistes peuvent acquérir à l'égard ou à +l'encontre de leurs émules, parfois de leurs rivaux. Et cependant si le +premier devoir d'un critique est d'être juste, bienveillant, de +n'appartenir exclusivement à aucune école, ne faut-il pas encore que les +critiques chargés de former ou de réformer le goût du public aient assez +de connaissances pratiques et techniques pour donner la raison de leurs +jugements et les baser sur des exemples indiscutables? L'appréciation +des Å“uvres de l'esprit est généralement confiée à des littérateurs +érudits; les Å“uvres d'art demandent également à être jugées par des +artistes expérimentés, dont les appréciations seront toujours +préférables à celles des critiques superficiels plus disposés à juger +avec leur esprit qu'avec le goût éprouvé et l'expérience acquise. + +De Méreaux aura été un des rares et excellents modèles du critique +idéal, érudit sans pédantisme, savant sans affectation, appuyant +toujours ses jugements sur des comparaisons concluantes. Écrivain à la +fois spirituel et consciencieux, placé au-dessus des influences +étrangères à l'art, il n'a jamais fait de compromis avec ses opinions, +marchandé ses éloges, ni poursuivi certains artistes de son antipathie. +Son nom, comme critique, prend place à côté de ceux d'Halévy, d'Adam, de +Berlioz. De nos jours, la critique musicale compte aussi des +spécialistes éminents: E. Reyer, Saint-Saëns, Joncières, Soubies (de +Lomagne), Gautier, Comettant, d'autres encore qui tous appartiennent, on +peut le dire, à la filiation de Méreaux et traitent les questions +techniques avec l'autorité, l'impartialité nécessaires, sans tomber dans +les excès, dans le parti pris d'Azevedo, de Fiorentino, de Scudo. On ne +peut donc voir aucun inconvénient à ce que des artistes de talent, de +savoir et de conscience traitent les questions d'esthétique se +rattachant à leur art. Ingres, Delacroix, Fromentin, Rousseau ont, eux +aussi, discuté _ex professo_ les grands principes de la peinture. S'il y +avait excès ou abus dans ce sens, le mal serait toujours moins grave que +l'excès ou l'abus dans le sens contraire, le fait trop commun de +dogmatiser sur un art dont on ignore les premiers éléments et les règles +les plus simples. + +De Méreaux était, du reste, non seulement un musicien lettré, mais un +érudit dans toute l'acception du terme; il avait cette culture +intellectuelle qui manque à trop d'artistes, et dont l'absence nuit à +l'élévation de leur style, alors qu'il n'est plus question des procédés +de mécanisme, mais des sentiments qui constituent le beau idéal. De +Méreaux a traité avec une grande supériorité toutes les questions qui +se rattachent à l'esthétique musicale. Ses considérations sur l'art, sur +l'influence que la musique doit exercer à l'égard des mÅ“urs et son +action sensible sur le progrès social, ont été formulées dans plusieurs +discours et brochures qu'il est bon de connaître pour bien saisir les +hautes tendances du critique et du penseur. + +Admis à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, en +1858, il fut nommé président de cette Société en 1865; cet honneur très +rarement accordé à un musicien, était un double hommage rendu au +caractère comme à l'érudition de l'artiste. + +Les travaux littéraires et techniques de Méreaux sont nombreux et très +variés; ils prouvent ses connaissances multiples et sa grande fermeté de +jugement. Ses compositions comprennent plus de 120 numéros d'Å“uvres +de caractères et de styles différents; une messe solennelle, des +cantates, un trio, un quatuor, plusieurs concertos, des chÅ“urs pour +l'Orphéon, plusieurs thèmes variés, des polonaises, des fantaisies, une +belle sonate élégiaque, enfin les grandes études de piano, Å“uvre +considérable que l'on peut placer comme importance et valeur musicale à +côté du _Gradus ad Parnassum_ de Clementi. De Méreaux est d'ailleurs +resté toute sa vie un classique pur. Jusque dans ses heures d'audace et +d'exubérance harmonique, on sent en lui un élève fidèle de Clementi, de +Cramer, d'Hummel et de Moschelès. + +J'arrive maintenant à la publication des _Clavecinistes_, ce monument +d'archéologie musicale élevé au grand art et d'un intérêt de premier +ordre qui comprend les clavecinistes de 1637 à 1790. Cette étude +rétrospective des formules et du langage musical des maîtres ingénieux +et de génie qui ont frayé la route aux pianistes modernes, était une +Å“uvre nécessaire et reste une belle Å“uvre. On suit +chronologiquement et, pour ainsi dire, pas à pas les transformations +progressives du style, et, en analysant avec soin ces compositions aux +mélodies naïves, mais au fort tissu harmonique, on retrouve, non +seulement la génération des idées, mais encore les ornements si fort à +la mode dans un siècle qu'il est utile de bien connaître. + +La traduction en caractères usuels et en valeurs mesurées suivant +l'usage de la notation moderne a été accomplie par Méreaux avec un soin +minutieux. Cette patience infatigable, ce respect des règles +traditionnelles dans un travail aussi délicat, font le plus grand +honneur à l'artiste qui a su mettre en lumière cette belle langue +presque oubliée, ou connue seulement des érudits. Il fallait un homme à +la fois de science profonde et d'énergique volonté pour terminer une +entreprise aussi considérable. De Méreaux a accompli cette tâche en +grand musicien. Les notices biographiques et historiques, les +considérations sur le style des différents maîtres, les comparaisons +judicieuses établies entre les procédés et les formules de chacun d'eux, +font de ces volumes précieux une véritable histoire du clavecin et du +forte-piano, et constituent un cours de haute littérature musicale que +tous les artistes doivent connaître et s'assimiler dans la mesure du +possible. + +Je vois encore cette figure sympathique d'Amédée de Méreaux où +s'épanouissaient la force et la bonté, physionomie à la fois énergique +et affectueuse, aux traits nettement dessinés, au regard ferme et +clairvoyant, mais plein de bienveillance, et qui était le véritable +reflet de cette âme vaillante. C'est le 25 avril 1874 que Méreaux fut +enlevé à ses nombreux amis, à l'affection de ses élèves, à l'attachement +profond d'une femme qu'il aimait avec passion. Une angine de poitrine +minait depuis trois ans sa robuste constitution, mais il s'attachait à +cacher à ses proches les progrès de la redoutable maladie. Toujours bon, +aimable, souriant, il supportait avec un véritable stoïcisme les crises +fréquentes du mal, et avait des paroles rassurantes pour ceux qui +l'entouraient. + +Cette mort fut un deuil pour la ville de Rouen. L'artiste aimé était +devenu un fils adoptif de la cité normande, et l'Académie, en le +choisissant pour son président, lui avait conféré le titre officiel de +haute bourgeoisie. Tous les artistes rouennais s'unirent dans une +fraternelle pensée pour faire à de Méreaux les funérailles d'un grand +musicien. Heureux ceux qui groupent de semblables affections autour de +leur tombe et dont la mort semble une exaltation! + +Les discours prononcés sur la tombe de Méreaux rendent un hommage +éclatant au virtuose, au compositeur éminent et à l'écrivain distingué, +triple et précieuse auréole; mais ce que nous voulons redire encore une +fois, c'est qu'à toutes ces qualités qui font la célébrité, de Méreaux +ajoutait la droiture de cÅ“ur, une conscience ferme, l'amour vivace de +son art, une âme virile avec toutes les délicatesses du sentiment. Aussi +son nom mérite-t-il de rester parmi ceux des maîtres dont la vie entière +est un long exemple, un noble enseignement. + + + + +IX + +JOHN FIELD + + +L'individualité musicale de John Field est trop importante, son +originalité trop accusée, l'influence de son style et de sa manière trop +évidente pour que nous passions sous silence, dans cette revue sommaire, +l'action de ce maître sur les progrès de l'art musical et +particulièrement sur l'école moderne du piano. Nous allons donc +esquisser la curieuse physionomie du grand musicien, qui eut son heure +de célébrité et dont l'impression profonde, comme virtuose, est restée +dans notre souvenir. + +John Field, fils d'un musicien, attaché à l'orchestre du théâtre de +Dublin, naquit dans cette ville en 1782. Son grand-père, organiste dans +la même ville, l'initia tout enfant aux principes de la musique, mais la +sévérité et la rudesse de ce vieillard lui rendirent peu attrayantes les +premières études, si arides quand le professeur n'a pas l'affection de +son élève. Une escapade de jeunesse l'éloigna un instant de sa famille, +mais l'impérieux besoin de vivre l'y ramena bien vite; il avait alors +seize ans. Quelques années plus tard, son père ayant obtenu une place +dans un orchestre de Londres, il l'y accompagna, fut présenté à +Clementi et devint son élève préféré. Ce maître illustre emmena avec lui +son disciple favori dans les voyages successifs qu'il fit à Paris, en +Allemagne et en Russie. L'audition de Field dans les concerts de +Clementi produisit le plus grand effet. On admirait, chez ce virtuose de +vingt ans, les brillantes et magistrales qualités du célèbre chef +d'école, et l'on s'extasiait surtout sur son beau style dans l'exécution +des Å“uvres de Sébastien Bach et de Hændel. Ces grands maîtres, si +populaires en Angleterre et en Allemagne, n'occupaient pas encore chez +nous la place à part qu'on devait donner plus tard à leur puissant +génie. + +Field reçut à Vienne, pendant le séjour qu'il y fit avec Clementi, les +leçons du grand contre-pointiste Albrechtsberger; il accompagna ensuite +Clementi à Saint-Pétersbourg, se fit entendre dans plusieurs concerts +avec son succès accoutumé, et prit enfin le parti de se fixer en Russie, +lorsque Clementi songea à retourner à Londres au printemps de 1805. +Field, maître à son tour, libre de toute tutelle, en pleine possession +de la renommée, devint le professeur en vogue et le virtuose préféré à +tous. Il donna de nombreux et fructueux concerts dans les grands centres +de Russie, en Courlande, en Lithuanie, à Pétersbourg, à Moscou; il +séjourna plusieurs années dans chacune de ces deux villes. +Malheureusement, enclin à la paresse, ayant un goût prononcé pour la +bonne chère, aimant outre mesure les vins capiteux, inexact dans ses +leçons, prodigue de ses gains faciles, prêtant à tous venants, John +Field ne sut tirer aucun parti de sa brillante position, et n'économisa +rien des sommes considérables gagnées en Russie. + +John Field retourna à Londres en 1831, et fut applaudi avec enthousiasme +dans les soirées et les concerts. Les admirateurs du jeune artiste de +1801 trouvèrent leur virtuose bien transformé. L'expression suave, +tendre et pathétique était venue s'ajouter aux brillantes qualités des +débuts. En 1832, John Field revint à Paris, témoin de ses premiers +succès. J'avais seize ans à cette époque, et avec mes illusions +d'enfance, j'idéalisais dans ma pensée les physionomies que je donnais +aux maîtres préférés; j'avais notamment créé dans mon imagination un +Field de fantaisie, tel que pouvaient me le faire supposer ses +charmantes et poétiques compositions, Å“uvres mélodiques aux contours +fins et délicats, aux traits légers, aériens, filtrant comme des rayons +lumineux à travers les sinuosités de la mélodie. Enfin j'aimais à voir +en Field un précurseur de Chopin, moins la passion, les sombres +rêveries, les déchirements du cÅ“ur et le côté morbide. J'étais élève +de la classe de Zimmermann, toujours empressé de nous faire connaître +les artistes étrangers de passage à Paris. Muni d'une lettre +d'introduction, je me rendis à l'hôtel habité par John Field, avec mes +camarades, Prudent, A. Petit et F. Chollet. Quels ne furent pas notre +étonnement et notre désillusion, lorsqu'en entrant dans la chambre +enfumée du célèbre pianiste, nous trouvâmes le maître assis dans son +fauteuil, une énorme pipe aux lèvres, entouré de chopes et de +bouteilles de toutes provenances! Sa tête un peu forte, ses joues +colorées, ses traits alourdis donnaient à sa physionomie un faux air de +Falstaff. + +Pourtant, je dois le dire, malgré cette ébriété matinale, Field nous fit +bon accueil, lut la lettre de Zimmermann et s'offrit très gracieusement +à nous jouer quelques pièces; deux études de Cramer et de Clementi +exécutées avec une rare perfection, un fini admirable, nous permirent +d'apprécier la merveilleuse agilité des doigts et la délicatesse exquise +de toucher du grand virtuose. En nous disant adieu, il nous remit +plusieurs entrées pour un prochain concert à la salle du Conservatoire. +Nous nous retirâmes, enchantés de l'artiste, mais tristement +impressionnés par l'homme. + +C'est en Russie, croyons-nous, pendant la longue période de son séjour à +Pétersbourg et à Moscou, que John Field contracta sa funeste habitude +d'intempérance. Les spiritueux et le champagne, qu'il buvait avec excès, +minèrent sa robuste santé en détruisant peu à peu ses belles qualités +d'exécution. + +La nature fruste et les dehors vulgaires de John Field contrastaient +péniblement avec ses brillantes qualités de compositeur virtuose. En +l'écoutant sans le voir, on était sous le charme de ses pensées +gracieuses, élégantes, parfois même d'un haut style. Mais en ouvrant les +yeux, on était tout surpris de rapporter cette exécution fine, délicate, +cette sonorité moelleuse, vaporeuse, à un artiste d'apparence si lourde. +Cela semblait une anomalie et comme un démenti à la réalité. En +évoquant le souvenir de ce grand pianiste, d'un extérieur si compacte, +je pense malgré moi au mot de Rossini sur une célèbre diva: «Elle a +l'air d'un éléphant qui aurait avalé un rossignol.» L'artiste visée par +ce trait malicieux était en effet de forte corpulence; mais elle avait +en plus que John Field, la distinction, l'esprit et ces délicatesses de +cÅ“ur qui font oublier les défectuosités physiques. + +Les disgrâces corporelles sont d'une importance secondaire; en revanche, +il est capital pour l'artiste appelé par son talent et ses relations à +vivre dans une société d'élite, d'avoir, au moins en public, la tenue et +la distinction d'un homme de bonne compagnie. Il n'en était +malheureusement pas ainsi pour John Field; un fait entre mille donnera +la mesure de son peu de savoir-vivre. Lors de son dernier séjour à +Paris, John Field reçut une invitation de Mme la duchesse Decazes, +pour une soirée musicale d'apparat. Field se rendit exactement à cet +appel, qui avait pour lui un intérêt palpable. Seulement il arriva avec +des gants trop longs et des chaussures trop étroites, double embarras. +La fleur du faubourg Saint-Germain remplissait le salon, mais la chaleur +était si grande que le célèbre virtuose sentit sa gêne s'accroître, et, +pressé de se soustraire à ce supplice, il eut l'ingénieuse idée de se +mettre publiquement en pantoufles. Amédée de Méreaux, témoin de ce fait, +et comme moi grand admirateur du talent de Field, se hasarda à présenter +au grand pianiste une observation sur cette distraction un peu trop +forte; mais sa bonne intention fut mal comprise; il n'était plus temps, +du reste. La duchesse offrit son bras à Field et le conduisit au piano, +où, malgré les sourires et les chuchotements des invités trop +clairvoyants, que scandalisait le sans-gêne de l'artiste, il fit +chaleureusement applaudir plusieurs de ses ravissants nocturnes, une +polonaise et son troisième concerto. + +Après un séjour de quelques mois à Paris, où il donna plusieurs concerts +à la salle du Conservatoire, John Field reprit son existence nomade, +aventureuse et quelque peu vagabonde. Il réalisait malheureusement par +sa faute le type de l'artiste bohême, traînant partout avec lui la +nécessité: il vivait déjà péniblement, luttant contre la maladie, +n'ayant que peu d'avance, et toujours obsédé par son incurable passion +pour l'ivresse. Nous ne suivrons pas ses pérégrinations dans le midi de +la France, dans presque toute l'Italie, en Belgique, en Hollande, etc. +La fortune très diverse de ses nombreux concerts fut loin de répondre à +ses espérances. Une cruelle maladie, aggravée encore par l'intempérance, +le retint près d'une année à Naples, où il dut entrer à l'hôpital, tant +était grave sa détresse. Ramené en Russie par les soins d'une grande +famille slave, que son talent avait charmée et qui fut touchée de sa +misère morale et physique, John Field retrouva quelques mois de +convalescence pendant lesquels il se fit entendre à Vienne, et vint +s'éteindre à Moscou le 11 janvier 1837. + +Si l'on oublie les travers, les faiblesses, les torts de conduite de +l'homme pour ne juger que l'artiste, John Field tient dans l'histoire de +l'art et plus particulièrement dans l'école du piano une des premières +places. Élève préféré de Clementi, il en avait toutes les belles +qualités, la parfaite indépendance de doigts, l'égalité et le jeu lié. +Mais son exécution offrait aussi un côté tout individuel. Par son +toucher expressif et d'une délicatesse extrême, Field obtenait des +sonorités d'une teinte exquise. Sa légèreté dans les traits rapides +était incomparable; les phrases chantantes prenaient sous ses doigts un +sentiment doux et tendre que bien peu de virtuoses ont pu retrouver. +Sous une enveloppe rugueuse, Field devait avoir un grand fond de +sensibilité, car sa musique est pleine de charme, de délicatesse et de +cÅ“ur. + +Les leçons d'un pianiste comme Field qui possédait mieux que personne +les traditions de Clementi, le maître des maîtres, étaient très +recherchées; mais son inexactitude, l'état de somnolence continuelle où +le réduisaient ses funestes habitudes éloignèrent vite la clientèle +nombreuse qu'avait attirée son talent. Charles Meyer, le célèbre +pianiste compositeur, était le seul virtuose qui eût réellement le droit +de se dire le disciple de John Field. + +Field a été le créateur d'un genre de petites pièces caractéristiques +désignées sous le nom générique de nocturnes, sortes de rêveries, de +petites méditations musicales, où la pensée, d'un sentiment tendre, +parfois un peu maniéré, est le plus souvent, chez Field, accompagnée +d'une basse ondulée en arpèges ou en accords brisés, bercement +harmonieux qui soutient la phrase mélodique et l'anime par l'imprévu de +ses modulations, mais ne dialogue que très rarement avec la partie +récitante. + +Field n'attachait dans le principe que peu d'importance à ces bluettes +musicales qu'il improvisait à ses heures de poésie, et pourtant ces +pièces expressives sont restées des modèles du genre. Nul virtuose, à +l'exception de Chopin, ne détaillait avec plus de grâce, de sensibilité +et de charme ces petits poèmes d'expression élégiaque, pensées intimes +directement venues du cÅ“ur. Beaucoup de compositeurs de l'école +moderne ont suivi l'exemple donné par Field et écrit des nocturnes +agrémentés de broderies, mais ces imitations sont trop souvent des +copies mal déguisées ou de lourds pastiches. Il faut pourtant ouvrir une +large parenthèse et reconnaître l'habileté de main de plusieurs jeunes +maîtres qui ont su, comme Field, exprimer dans un cadre restreint, +modeste, sans prétention, de charmantes et délicates pensées au +sentiment tendre et rêveur. Ch. Meyer, DÅ“lher, Gottschalk, Ravina, +Rosenhain, Delioux, Guttman, sont de ce petit nombre. Chopin, +Mendelssohn, Schumann, Stephen Heller ont également écrit des nocturnes, +mais dans une autre gamme de sentiments et dans un cadre plus vaste. La +mélancolie, la tristesse, la douleur, la résignation ou le désespoir +donnent à ces nocturnes un caractère plus sombre et plus dramatique. +Enfin, presque toujours deux idées principales et non une seule, comme +dans les nocturnes de Field, y sont exposées, développées, et procèdent +par des contrastes de sentiments, des oppositions de rythmes. + +Field a encore laissé dans son Å“uvre, en outre des 18 nocturnes, 7 +concertos pour piano et orchestre. Le premier, de force moyenne, est, +dans son ensemble, d'un style charmant et gracieux. Les 2e, 3e, +4e sont des compositions de grande valeur; les phrases de chant ont +de l'inspiration et de la noblesse; les traits légers, brillants, +offrent une grande élégance; et ces concertos peuvent se placer parmi +les meilleurs de l'école moderne du piano; nous ne disons pas de l'école +actuelle dont les tendances sont au concerto symphonique. Les 5e, +6e, 7e concertos nous plaisent beaucoup moins. Il y a de belles +pages et certaines ingéniosités, mais le style est décousu; ce sont des +fantaisies d'un caractère indécis où le plan et la facture laissent à +redire; les idées elles-mêmes n'ont plus le charme et la fraîcheur de +l'inspiration.--Citons encore parmi les Å“uvres très réussies quatre +sonates, les trois premières dédiées à Clementi; plusieurs +divertissements, rondeaux, fantaisies, polonaises et des variations +complètent l'Å“uvre du compositeur. Nous indiquons sommairement ces +derniers morceaux dont plusieurs ont pourtant un réel mérite, surtout au +point de vue de l'originalité et du fin contour des traits. + +Au demeurant, John Field, sans être un chef d'école, un compositeur de +premier ordre, est un des maîtres les plus aimables du piano. Sa musique +tendre et poétique, charme, émeut, retient. Bien rarement l'accent +pathétique se trouve sous sa plume fine et délicate; mais, si le cÅ“ur +n'est pas profondément remué par des élans dramatiques, passionnés, il +reste du moins ravi par des impressions d'une exquise douceur. + + + + +X + +F. KALKBRENNER + + +Quelques familles privilégiées ont seules l'heureuse fortune de faire +souche dans le monde des arts. Les Kalkbrenner ont eu ce rare bonheur de +former une sorte de dynastie artistique. Le père du célèbre pianiste +dont nous esquissons le portrait, Chrétien Kalkbrenner, naquit le 22 +septembre 1755 à Minden, petite ville de Hanovre, d'un père également +musicien, Michel Kalkbrenner. La jeunesse de Chrétien Kalkbrenner fut +très laborieuse; ses efforts, ses travaux sérieux de compositeur ne +rencontrèrent que l'indifférence même auprès des protecteurs sur +lesquels il croyait pouvoir compter. Pourtant sa persévérance finit par +triompher de ce mauvais vouloir; il fut, en 1789, nommé maître de +chapelle à Berlin, et, deux ans plus tard, choisi par le prince Henri de +Prusse comme maître de sa chapelle à Reinsberg. Il quitta cette +résidence pour l'Italie. Après un séjour d'un an, les faits de guerre le +conduisirent en France, et il obtint, à Paris, la place de chef de chant +à l'Opéra. Plusieurs ouvrages lyriques, cantates, oratorios, écrits sur +l'histoire de la musique, forment l'Å“uvre relativement considérable +du père de F. Kalkbrenner. + +Frédéric-Guillaume Kalkbrenner naquit à Cassel en 1784. Ses premières +études musicales, commencées sous la direction de son père, furent +ensuite continuées au Conservatoire de Paris. A partir de 1798, admis à +la classe de Louis Adam, père du compositeur populaire dont nous +applaudissons encore les charmants opéras, le jeune Kalkbrenner fit de +rapides progrès, et obtint, grâce à sa belle organisation et aux soins +dévoués de son maître, le deuxième prix de piano en 1800 et le premier +prix l'année suivante. Il apprit en même temps l'harmonie et la +composition, sous la direction de Catel, compositeur de mérite et auteur +d'un traité très estimé. + +Comme tous les grands virtuoses désireux de faire apprécier leur talent +par le continent entier, amoureux du succès, cherchant aussi le progrès +dans l'audition et la comparaison des maîtres étrangers, Kalkbrenner +quitta Paris vers 1803 pour habiter Vienne trois ans, jusqu'en 1806. +Rappelé à Paris par la mort de son père, il quittait de nouveau la +France pour s'établir à Londres, où il se fixa pendant une période de +dix ans, fêté par les grandes familles anglaises qui lui confiaient +l'éducation musicale de leurs enfants. Kalkbrenner n'oubliait cependant +pas notre pays et y revenait assez régulièrement, chaque année, voir ses +amis. En 1817, il fit une tournée artistique à travers l'Allemagne et +donna un grand nombre de concerts, où il fit admirer son rare talent de +virtuose, et par-dessus tout la merveilleuse égalité de son jeu. Enfin, +il se décida, en 1826, à se fixer à Paris, où l'attendait la plus +brillante clientèle et cette haute considération qui accompagne toujours +un grand artiste dont la distinction personnelle égale le talent. + +F. Kalkbrenner était un virtuose exceptionnel, et sa double réputation +de pianiste et de professeur se justifiait par de nombreuses qualités. +Continuateur de Clementi, le créateur de l'école moderne du piano, +Kalkbrenner prit comme modèle à suivre et comme type idéal de +l'exécution, l'admirable mécanisme de ce maître, qu'il avait souvent +entendu à Vienne en 1803 et dont il avait même été le disciple. Le jeu +du célèbre pianiste se modifia sous la puissante influence de Clementi, +et Kalkbrenner devint bientôt lui-même un chef d'école, le maître le +plus autorisé dans l'art d'enseigner. Le piano, sous ses doigts, prenait +une sonorité merveilleuse et jamais stridente, car il ne cherchait pas +les effets de force. Son jeu, lié, soutenu, harmonieux, d'une égalité +parfaite, charmait plus encore qu'il n'étonnait; enfin, une netteté +irréprochable dans les traits les plus ardus, une main gauche d'une +bravoure sans pareille, faisaient de Kalkbrenner un virtuose hors ligne. +Ajoutons que l'indépendance parfaite des doigts, l'absence des +mouvements de bras, si fréquents de nos jours, nulle agitation de la +tête ni du corps, une tenue parfaite, toutes ces qualités réunies, et +bien d'autres que nous oublions, laissaient l'auditeur tout au plaisir +d'écouter, sans le distraire par une gymnastique fatigante. La manière +de phraser de Kalkbrenner manquait un peu d'expression et de chaleur +communicative, mais le style était toujours noble, vrai et de grande +école. + +Kalkbrenner a beaucoup écrit pour le piano. Ses compositions, d'une +harmonie toujours très correcte, irréprochable, bien dialoguées, d'une +valeur égale aux deux mains, sont très intéressantes à connaître et d'un +travail fort utile. Parmi ses Å“uvres sérieuses nous devons signaler +deux quintettes, l'un pour piano et instruments à cordes, des duos pour +piano et violon, alto ou violoncelle; plusieurs sonates et pièces à +quatre mains, des sonates pour piano seul, une pour la main gauche +principale, cinq concertos avec orchestre d'ordre (le premier surtout +est une Å“uvre supérieure); grand nombre de rondos, fantaisies, thèmes +variés, caprices, plusieurs fugues, d'importants recueils d'études, +enfin la grande méthode théorique et pratique à l'aide du guide-mains. + +L'immense succès de cet ouvrage est dû surtout, nous le croyons du +moins, aux excellents préceptes de mécanisme si bien formulés par F. +Kalkbrenner. L'autorité du nom de l'auteur et les bonnes études placées +à la fin de son Å“uvre ont aussi puissamment aidé à sa popularité. +Mais, si par méthode on entend un enseignement progressif et bien +gradué, s'élevant lentement des principes élémentaires aux conditions +supérieures de l'art, nous sommes forcé d'avouer, en toute conscience, +que cette progression n'existe pas, que l'Å“uvre n'est pas une +méthode, mais bien un excellent recueil de conseils à l'usage d'élèves +avancés. + +Si l'on considère l'importance et le grand nombre des compositions de +Kalkbrenner, on doit reconnaître en lui un maître de premier ordre; +toutes ses compositions affirment des tendances très hautes, une grande +variété de style et de forme, souvent de l'inspiration et toujours une +main ferme, sûre d'elle-même, traduisant la pensée dans la langue +musicale la plus correcte. Mais il faut bien le dire: malgré toutes +leurs qualités et un mérite réel de facture, les compositions de F. +Kalkbrenner ont vieilli. Le style en paraît démodé et poncif. + +Camille Pleyel, musicien d'imagination et de savoir, pianiste de goût, +au toucher fin et délicat, cÅ“ur d'or, esprit d'élite, s'associa en +1824 à Kalkbrenner pour la fabrication des pianos. Grâce à la volonté +intelligente des directeurs, aux améliorations incessantes apportées à +la facture, la maison Pleyel qui d'abord avait pris pour modèles les +instruments du célèbre facteur anglais Broadwood, conquit une +individualité qu'elle a su garder. Les soins constants, les conseils +incessants de Kalkbrenner, sa haute influence d'artiste, enfin les +sommes relativement considérables versées par lui dans la fabrique +aidèrent puissamment son associé à élever la maison Pleyel au premier +rang qu'elle conserve sous l'habile direction de A. Wolff. + +Fait à noter: Clementi, Kalkbrenner et Herz ont été à la fois d'éminents +musiciens et de célèbres facteurs. Le flûtiste Tulou et Wogt, +l'hautboïste, étaient, eux aussi, des luthiers célèbres, ou, pour +parler plus correctement, des chefs d'industrie artistique comme leurs +amis et collègues les maîtres du piano. + +Indépendamment de ses nombreuses leçons particulières, Kalkbrenner avait +des cours très suivis où il était difficile de se faire admettre si l'on +ne possédait déjà les prémices du talent, et si l'on ne s'engageait à +une soumission absolue aux exigences du maître. L'élève la plus +brillante formée à l'école de Kalkbrenner fut, sans contredit, Mlle +Moke, depuis Mme Camille Pleyel. Cette grande artiste, alors enfant +prodige, avait, dans le principe, reçu les leçons de Jacques Herz, puis +les conseils de Moschelès, de passage à Paris; mais c'est à Kalkbrenner +qu'elle dut cette égalité parfaite des deux mains, cette clarté +merveilleuse d'exécution qui caractérisent la méthode de Clementi et de +son illustre continuateur. Plus tard, vinrent s'ajouter le charme, la +sensibilité et la poésie, troisième et dernière transformation de son +talent qu'elle dut à l'influence des nouveaux procédés de Thalberg et +aux conseils de son mari. Stamaty eut également l'honneur d'être le +disciple affectionné de Kalkbrenner et de suivre la tradition de son +enseignement basé sur l'indépendance rythmique des doigts. Notre +illustre directeur, M. Ambroise Thomas, élève de la classe Zimmermann, +reçut aussi ses précieux conseils. + +Kalkbrenner mourut le 11 juin 1849, à l'âge de soixante-cinq ans, +laissant la maison Pleyel dans une grande prospérité. Musicien de +premier ordre, compositeur remarquable, modèle à suivre comme virtuose, +chef d'école et professeur transcendant, ce grand artiste avait +certaines étroitesses de caractère. Tout succès devait lui revenir de +droit, et, comme les gens à système, il ne reconnaissait de mérite +qu'aux artistes formés par sa méthode ou tout au moins disposés à en +proclamer la supériorité. Nous sommes des premiers à reconnaître +l'excellence du principe qui vise la parfaite indépendance des doigts et +leur action prépondérante comme articulation, attaque du clavier, jeu +lié, égal, soutenu; mais, ce principe posé et bien formulé dans ses +conséquences immédiates, l'exécutant ne doit nullement se priver, dans +les accents de légèreté, d'expression et de force, de l'action du +poignet, de l'avant-bras et du bras. Affirmer le contraire est une +erreur grave, que tous les virtuoses sans parti pris reconnaissent. + +J'ai dit que Kalkbrenner avait la faiblesse de se préférer à tout autre +artiste, en voici une preuve entre mille: Moschelès, de passage à Paris, +dînait chez son ami Kalkbrenner, qu'il avait beaucoup connu à Londres. +Une réunion musicale suivit le repas. Le maître de la maison offrit à +Moschelès de faire l'essai, à première vue, d'une sonate à quatre mains +encore manuscrite. Moschelès, en galant homme et aussi en grand +musicien, déchiffra très habilement le manuscrit de son hôte. Les amis +présents prièrent alors l'illustre visiteur de se faire entendre seul et +de dire quelques-unes de ses admirables études; mais cela ne faisait +plus le compte du maître de la maison, et il se hâta de fermer le +piano, sous prétexte de discrétion, heureux de laisser l'auditoire sous +l'impression des hésitations inévitables d'une exécution à première vue. + +Kalkbrenner, homme d'ailleurs distingué, de belles manières, avait +encore une faiblesse, celle de se croire un grand seigneur. L'habitude +de frayer avec la noblesse anglaise et française lui avait fait comme +une seconde nature; il en parlait avec la familiarité la plus +surprenante: à l'en croire, il était l'ami intime des Larochefoucauld, +le commensal journalier du duc de Caraman; lord X..., l'attendait pour +ouvrir ses chasses; le prince de Beauveau l'avait prié à déjeuner; «mais +un des invités me déplaisait, et j'ai fait savoir au prince qu'on n'eût +pas à mettre mon couvert.» Ou bien encore: «Vous savez, mon cher, que +Louis-Philippe m'a fait demander s'il était à ma convenance d'accepter +la pairie: j'ai remercié et cru sage de refuser, n'étant pas homme +politique et tenant à conserver ma parfaite indépendance. Le roi m'a +fait témoigner tous ses regrets.» + +Cette folle vanité était devenue chez Kalkbrenner une véritable +monomanie, se traduisant jusque dans les actes insignifiants de la vie. +Nous pouvons raconter comme authentique le fait suivant vraiment +caractéristique. Kalkbrenner donnait un dîner d'apparat à d'illustres +personnages et à quelques artistes célèbres. Au premier service, un +poisson magnifique, digne de figurer sur la table d'un souverain, fit +l'admiration des invités, et Kalkbrenner partit de là pour conter cette +historiette: «Mesdames et Messieurs, ce poisson ne me coûte rien et +voici comment: je suis allé moi-même ce matin à la halle pour trouver +une pièce de choix. Celle-ci m'a paru digne de mes hôtes, et sans +discuter le prix, j'ai remis ma carte à la marchande. En voyant mon nom, +cette femme du peuple qui, paraît-il, possède le sentiment de l'art à un +haut degré, s'est troublée et m'a timidement demandé si j'étais le grand +Kalkbrenner, l'illustre artiste connu de tout Paris. J'ai répondu que +c'était moi-même. Alors j'ai été prié avec tant d'instance d'accepter le +don de ce poisson comme témoignage d'admiration, qu'il m'a fallu céder +et recevoir ce présent que je suis heureux de vous offrir.» + +La physionomie de F. Kalkbrenner était distinguée, ses traits un peu +forts quoique réguliers. Les yeux doux, mais vagues, étaient ombragés +d'épais sourcils. La bouche grande, souriante, avait un certain rictus +narquois. Kalkbrenner avait la taille au-dessus de la moyenne, la +démarche compassée, l'abord froid et cérémonieux; il affectait une +politesse exagérée qu'il croyait un reflet des habitudes du grand monde. +Cette tenue lui donnait à distance certaines apparences de diplomate; +pensée intime qui était pour lui une grande joie. + +Kalkbrenner avait encore au suprême degré la manie du pédantisme en +toute chose. Docteur dans l'art des belles manières, il enseignait à ses +vieux amis comment ils devaient se tenir à table, se conduire en +société; il se croyait encore plus habile médecin que grand artiste, ce +qui ne l'empêchait pas de recommander, même à Chopin, l'usage du +guide-mains et les exercices de sa méthode. Oublions ces petits travers +pour admirer les belles qualités du compositeur éminent, du virtuose +exceptionnel, du professeur hors ligne, chef d'une école célèbre et +fondateur d'une grande industrie. + + + + +XI + +DUSSEK + + +Il y aurait pour un biographe doublé d'un statisticien patient, une +curieuse étude à faire sur la grande famille, j'allais dire sur la race +d'artistes produits par l'ancien royaume de Bohême et par la Hongrie, +contrée bénie, pays élu, terrain fertile, d'une fécondité tout +spécialement musicale. Il serait intéressant de remonter aux causes +premières et de chercher à pénétrer les origines de ce mouvement +artistique spontané en apparence, et continu comme un phénomène naturel. +Est-ce au ciel ou à la nationalité, au sang ou à l'influence du milieu +qu'on doit attribuer la formation de cette pléïade d'individualités +brillantes, dont toutes ont laissé une trace durable dans le domaine de +la virtuosité, de la composition ou de l'enseignement. + +Dussek est un des ancêtres de cette sorte de féodalité artistique +tchèque et slave. Fils d'un musicien distingué, organiste et maître de +chapelle de l'église collégiale de Craslau en Bohême, il naquit dans +cette ville, le 9 février 1761. Son père l'initia, dès l'âge de cinq +ans, à l'étude de la langue musicale; à neuf ans, sa précocité +s'accusait déjà par d'intéressants préludes, d'ingénieux +accompagnements réalisés à l'orgue. Notre cher et regretté Lefébure-Wély +qui, lui aussi, était enfant prodige, improvisait d'une façon +surprenante dans un âge aussi tendre; comme Dussek, Lefébure-Wély était +fils d'un très habile organiste, et son instruction musicale était assez +avancée pour lui permettre de suppléer, à l'âge de huit ans, son père +frappé de paralysie. + +Dussek entra bientôt, comme enfant de chÅ“ur sopraniste, au couvent +d'Iglau où ses études littéraires et musicales furent dirigées avec +habileté; les pères jésuites, très justes appréciateurs des dispositions +et de l'intelligence de leurs élèves, l'avaient en grande affection. +Dussek acheva ses humanités à Kuttenberg, et fit son cours de +philosophie à Prague, où il eut l'honneur de soutenir brillamment sa +thèse de bachelier. Heureuse combinaison des études artistiques et +littéraires, qui rentre dans le programme de l'enseignement germanique +et dont l'application constitue pour les Allemands une supériorité qu'on +aurait mauvaise grâce à leur contester, ainsi qu'une préparation plus +complète au véritable sentiment du grand art, exemple trop peu suivi +sinon peu compris en France. + +Après sa thèse, Dussek quitta la Bohême pour suivre, en Belgique et en +Hollande, son protecteur le comte de MÅ“nner. Il passa une couple +d'années à Malines, Amsterdam et la Haye; il fut attaché comme organiste +à plusieurs églises importantes, mais déjà sa réputation de pianiste et +de grand virtuose lui avait valu l'honneur d'être choisi comme +professeur des enfants du Stathouder. En 1783, Dussek se rendit à +Hambourg pour consulter le célèbre et modeste grand artiste, Emmanuel +Bach, le créateur de la sonate moderne, celui qui en a fondu le moule +nouveau et a, le premier, rompu avec les formules harmoniques, les +procédés scolastiques usités jusque-là , système musical abandonné dans +la musique dramatique, mais qui semblait vouloir s'éterniser dans la +musique instrumentale. Encouragé et guidé par cet homme de génie, Dussek +eut enfin le sentiment de sa force, et se rendit à Berlin, où son double +talent de compositeur et de virtuose excita l'admiration générale. + +De Berlin, Dussek partit pour Saint-Pétersbourg, d'où le prince Radziwil +l'enmena deux ans dans ses terres de Lithuanie. En 1786 et en 1788, +Dussek vint à Paris, et se fit entendre à la cour. La reine +Marie-Antoinette l'accueillit avec beaucoup de bienveillance. En +quittant Paris, il se rendit en Italie et donna plusieurs concerts à +Milan. Les Italiens lui firent une réception chaleureuse et acclamèrent +le célèbre virtuose à l'égal d'un grand chanteur. En 1788, Dussek +séjourna quelque temps à Paris, mais les sourds grondements de la +Révolution, les agitations de la rue, l'imminence d'une commotion +sociale, l'engagèrent à chercher un refuge en Angleterre. + +Il y trouva le même enthousiasme, mais il eut la malencontreuse pensée +de s'improviser négociant, comme Clementi, dont il n'avait pas les +habitudes d'ordre ni rigoureuse économie. Passionné pour son art, mais +amoureux du plaisir, joyeux convive, aimable causeur, comprenant la vie +en véritable épicurien, l'insoucieux artiste ne possédait aucune des +qualités qui font le spéculateur; il n'apportait dans son commerce de +musique ni l'activité, ni la suite dans les idées, ni l'intelligence +spéciale nécessaires à une bonne gestion. Cette tentative fut pour +Dussek la cause de sérieux embarras financiers, qui l'amenèrent à +quitter Londres afin de se soustraire aux poursuites de ses nombreux +créanciers. Il se réfugia à Hambourg en 1800. + +On voit par cette rapide esquisse le côté un peu vagabond et toujours +agité de l'existence de Dussek. Elle eut aussi son côté romanesque. Au +milieu de ces voyages incessants où les succès les plus justifiés +accompagnaient le brillant et sympathique pianiste, son instruction +solide, ses manières polies, distinguées, son immense talent, sa belle +prestance, valaient à Dussek des triomphes de plus d'un genre. Bien +souvent le génie et la virtuosité exercent autant de séduction que +l'esprit et la beauté; surexcitation, sensibilité excessive ou vanité +inconsciente, on voit souvent les natures féminines s'éprendre de +passions irrésistibles pour les artistes qui ont conquis la faveur +publique. + +Dussek a exercé une semblable fascination; honoré de la tendre affection +d'une princesse russe, il fut, comme plus tard Chopin, Liszt et +DÅ“lher, et tant d'autres victimes plus ou moins volontaires de +l'amour, enlevé à l'admiration des dilettantes pour vivre deux ans sous +la loi et dans les domaines de la noble dame que son talent avait si +complètement charmée. Mais les plus beaux romans ont une fin, et il faut +toujours tourner la dernière page. Soit lassitude réciproque, soit +retour à la saine raison, la nouvelle Armide laissa partir son +prisonnier, et l'enfant prodigue retourna embrasser son père, qu'il +n'avait pas vu depuis vingt ans. + +C'était en 1802. Pendant les années qui suivirent, Dussek fut +successivement attaché comme directeur de la musique et virtuose au +prince Ferdinand de Prusse, puis, à sa mort, en 1808, au prince +d'Ysembourg. Mais à cette terrible époque de l'épopée et de la +centralisation impériales, les Å“uvres d'art et les artistes prenaient +de gré ou de force la route de Paris, et Dussek qui, en 1788, avait +décliné les gracieuses instances de Marie-Antoinette voulant le retenir +en France, accepta l'engagement que lui fit offrir le prince de +Talleyrand, à la fin de 1808. Il devint l'organisateur et le directeur +de ses soirées musicales. Dussek a donc passé à Paris au service de +l'ancien évêque d'Autun les dernières années de sa fiévreuse existence. +Cet engagement, qui lui laissait de grands loisirs, fut une cause de +ruine pour sa santé; le célèbre pianiste avait pris un embonpoint +excessif, véritable infirmité qu'il aurait fallu combattre par une vie +active; mais Dussek, soit fatigue des agitations de la vie, soit +lassitude morbide, voulait un repos absolu; le _farniente_ était devenu +son programme et il passait au lit la majeure partie de sa journée. +D'autre part, pour combattre ce marasme et cette torpeur, Dussek +contracta la funeste habitude de boire des spiritueux. + +Le remède, combiné avec le mal, hâta sa fin, et il mourut à Paris, le 20 +mars 1812, à l'âge de cinquante et un ans. + +Les compositions de Dussek se chiffrent par quatre-vingts numéros +d'Å“uvres: douze concertos avec orchestre, une symphonie concertante +pour deux pianos, un quintette et un quatuor pour piano et instruments à +cordes, de nombreuses sonates concertantes ou avec accompagnement de +violon, flûte et violoncelle, neuf duos à quatre mains, trois fugues à +quatre mains, une grande fantaisie suivie d'une fugue, cinquante-trois +sonates pour piano seul. Fétis cite encore, dans sa biographie, deux +opéras exécutés à Londres, une messe solennelle, plusieurs oratorios +allemands et de nombreuses pièces vocales et religieuses. + +Nous devons aussi mentionner, dans la nomenclature des Å“uvres +légères, de nombreux rondeaux, airs variés et de charmantes rêveries: +_l'Adieu_, _la Consolation_, _ma Barque légère_, rondo populaire, _la +Matinée_, rondo, les variations sur _Vive Henri IV!_ _Chantons l'hymen_, +etc. Dussek a aussi publié, en Angleterre, une méthode de piano traduite +en France, mais cet ouvrage est devenu très rare et les planches en ont +dû être fondues. + +Ces Å“uvres nombreuses n'ont pas toutes une égale valeur. Plusieurs +ont singulièrement vieilli et nous semblent d'un médiocre intérêt; mais, +tout en faisant une large part aux fluctuations du goût et de la mode, +en tenant compte de quelques formules surannées, Dussek est un des rares +maîtres de l'époque dont la musique soit demeurée au répertoire de +l'enseignement classique. Les 3e, 5e, 6e, 7e et 12e concertos, les sonates: +op. 9, 14, 35, 48, _le Retour à Paris_, _les Adieux à Clementi_, +_Invocation_, _l'Élégie sur la mort du prince de Prusse_ sont joués +souvent au Conservatoire à nos examens d'admission dans les classes de +piano, particulièrement en vue des classes du second degré, qu'on a +l'étrange habitude de désigner sous le nom de classes de clavier. Nous +ne pouvons oublier dans cette liste de citer particulièrement les +concertos en _sol_ mineur et en _mi_ bémol, le duo pour piano et +violoncelle en _fa_ joué avec tant de succès à Londres par la célèbre +pianiste Arabella Godard, Mme Davison, femme du grand critique musical. +Mentionnons encore le quatuor en _fa_ mineur, le quatuor en _mi_ bémol +et les trois quatuors pour instruments à cordes, violon, alto et +violoncelle, Å“uvres magistrales et nullement démodées. + +Toutes ces compositions justifient cette préférence par la fermeté de +leur style et leur excellente facture. Les traits brillants, bien sous +la main, sont parfaitement écrits pour l'instrument; les phrases de +chant ont de la noblesse, de l'accent, de la chaleur, et souvent +l'inspiration musicale s'élève jusqu'au dramatique. Les compositions de +piano de Kozeluch, Jadin, Hermann, Gelineck, de Pleyel même, sont +tombées dans l'oubli le plus profond: l'Å“uvre de Dussek, au +contraire, a résisté en partie à l'influence de la mode, à l'action du +temps, parce que son style accuse une forte individualité. Ses idées +musicales ont la sincérité et la noblesse qui font les Å“uvres +durables; les phrases mélodiques se distinguent par la grâce, la +sensibilité et l'accent venu du cÅ“ur; les traits ingénieux et +brillants sont variés de forme; enfin l'harmonie correcte, d'un ferme et +riche tissu, offre des effets saisissants et d'une grande hardiesse. + +On a souvent opposé l'un à l'autre Steibelt et Dussek, natures pourtant +bien dissemblables de compositeurs et de virtuoses. Steibelt, doué d'une +riche et fertile imagination, improvisait avec une merveilleuse facilité +des pages où brillaient d'heureuses inspirations, mais dont la mise en +Å“uvre, peu étudiée et diffuse, laissait à désirer. Insouciant de la +perfection du style, n'ayant pas de plan arrêté, Steibelt a follement +jeté au vent de charmantes idées, dont un artiste consciencieux aurait +pu tirer un excellent parti. Dussek, au contraire, sans posséder une +aussi féconde imagination, moins _génial_ que Steibelt, diraient les +Allemands, sans être un pur contre-pointiste, possédait assez les +secrets de la science harmonique pour écrire correctement et dans un +idiome châtié la belle langue musicale. + +La différence entre ces deux artistes était aussi sensible au point de +vue de leur talent de virtuoses qu'à celui de leur mérite de +compositeurs: ajoutons même au point de vue moral. Nous retrouvons chez +l'homme et le musicien les mêmes contrastes, les mêmes oppositions +d'organisation et de caractère. Dussek, toujours maître de lui, correct, +consciencieux, méthodique, exécutait avec un goût parfait et dans un +grand style des Å“uvres magistrales par l'idée et par la forme. Ami +généreux, homme du monde, instruit, spirituel, son exécution avait +toutes les qualités de sa personne. Il faisait chanter le piano à ravir, +et savait aussi exciter l'enthousiasme par l'audace heureuse de ses +traits brillants et nouveaux. + +Steibelt, dont la délicatesse de sentiments, l'éducation et le caractère +laissaient à désirer, conquit la faveur du public et celle de puissants +protecteurs par les éclats et les éblouissements de sa prodigieuse +imagination; virtuose très habile mais au style incorrect, mélodiste de +génie, sa musique expressive, chantante, passionnée, brille par +l'inspiration, mais les idées abondantes et variées se succèdent sans +ordre, se relient mal, ont le décousu d'une improvisation. Steibelt +visait toujours à l'effet, et, pour l'obtenir, sacrifiait souvent le bon +goût, dont il avait peu souci. C'est lui qui, le premier, a mis si fort +à la mode les passages en notes répétées, les fantaisies avec variations +et le trémolo, qu'il excellait à faire; c'était alors un sujet +d'étonnement et d'admiration. + +Steibelt éblouissait la foule des amateurs, mais sa personne était peu +sympathique et même peu digne d'estime. Bien au contraire, Dussek, par +son honorabilité, ses belles manières, son instruction, son esprit +cultivé, attirait et charmait. Aimable, obligeant, dévoué, ce grand +artiste avait encore une réputation de causeur spirituel. + +Dussek n'a pas fait école comme Clementi, Cramer, Kalkbrenner, Herz; on +ne cite aucun pianiste célèbre se glorifiant de son nom, s'affirmant +pour son disciple, et pourtant ce maître illustre a laissé comme +compositeur et virtuose de belles traditions à suivre. J'ai pendant un +an donné des leçons à une élève très distinguée de Dussek, Mme de B.; +cette dame, pianiste de grand talent, plus âgée que moi de trente ans, +m'était venue sans doute par curiosité pour se rendre compte des +modifications apportées dans l'enseignement. Mme de B. me parlait +avec une admiration sincère de la belle manière d'exprimer le son de +Dussek, de son style noble et simple, de son toucher profond dans les +phrases chantantes, de son exécution colorée, brillante; pourtant elle +reconnaissait avec moi que les perfectionnements apportés à la facture +moderne se prêtaient à des effets de puissance et de douceur, à des +variétés de timbre, à des ondulations sonores, à une fluidité +harmonieuse que ne pouvaient produire les virtuoses de la génération qui +nous a précédés. Mais, ce sont là des lacunes et des défectuosités de +détail, inhérentes à l'époque même où Dussek a vécu; l'éminent pianiste +n'en reste pas moins une des figures les plus intéressantes et les plus +sympathiques, comme un des premiers ancêtres de ce groupe brillant de +compositeurs exotiques que continuent aujourd'hui avec tant d'éclat +Stephen Heller, Liszt et Schulhoff. + + + + +XII + +CH. VALENTIN ALKAN + + +S'il est une physionomie d'artiste originale et curieuse à étudier entre +toutes, c'est bien certainement celle de Ch.-V. Alkan, dont l'intérêt se +double d'une sorte de mystère et d'énigme à pénétrer. Ce maître éminent, +un des doyens de l'école française, a presque toujours vécu solitaire au +milieu de la tourmente parisienne et du mouvement artistique, fuyant le +bruit et la célébrité avec autant de soin que d'autres les recherchent. +Valentin Alkan est obstinément resté loin de la foule qui fait la vogue +et les succès éclatants, contrairement aux habitudes de tous les +virtuoses que le double amour de la popularité et de la fortune jette +dans le vaste courant des voyages et des concerts internationaux. +Parisien fidèle, on pourrait dire Parisien de culte et d'attachement +religieux, Valentin Alkan n'a rompu qu'une seule fois avec ses +traditions sédentaires et sa vie calme, recueillie, passée tout entière +dans l'ombre féconde du travail; il a obéi ce jour-là à des +sollicitations pressantes, aux instances de ses amis et de notre vieux +maître Zimmermann; mais cette excursion dans le monde militant des +concerts n'a été qu'une échappée rapide et une brillante exception. +L'artiste rêveur, le musicien philosophe et un peu misanthrope est +bientôt revenu à la paix fertile de sa solitude. + +Valentin Alkan est l'aîné de quatre frères, tous musiciens distingués. +Son père, homme laborieux et intelligent, tenait en 1833, lorsque je +l'ai connu, un petit pensionnat rue des Blancs-Manteaux. De jeunes +enfants, pour la plupart israélites, y recevaient une instruction +musicale élémentaire et apprenaient aussi les premiers rudiments de la +grammaire française. Valentin Alkan, né à Paris en décembre 1813, enfant +précoce et doué de dispositions exceptionnelles, fut admis au +Conservatoire avant l'âge réglementaire, obtint le premier prix de +solfège à l'âge de huit ans, et le premier prix de piano à dix ans dans +la classe de Zimmermann. Il avait en 1826, à l'âge de treize ans, le +premier prix d'harmonie dans la classe de Dourlen, professeur excellent +et affectueux, sous des dehors austères et froids. Conduit à Paris, en +1827, par mon grand-père, je reçus, sur la recommandation de Zimmermann, +quelques répétitions du jeune Alkan, mon aîné de quatre ans; mais, avec +une aussi faible différence d'âge, ce travail ne pouvait être très +sérieux, et nous dûmes l'interrompre au bout de quelques semaines. + +C'est vers cette époque que Valentin Alkan commença à se produire comme +virtuose. Élève de prédilection de Zimmermann, il était patronné par +lui, présenté dans toutes les soirées où sa brillante et nombreuse +clientèle l'appelait. Grâce à cet appui donné à son jeune mais déjà +magnifique talent, Valentin Alkan comptait, dès l'âge de dix-sept ans, +au nombre des virtuoses célèbres. + +Je vois encore cette maison de M. Alkan père, ce milieu tout patriarcal +où s'est formé le talent de Valentin Alkan et où a grandi sa jeunesse +laborieuse. J'y ai passé quelques mois comme pensionnaire, en même temps +que Ravina et Honoré, en compagnie d'un groupe d'enfants qui venaient y +prendre des leçons de solfège et recevoir l'enseignement musical +élémentaire. C'était comme une école préparatoire, une annexe juvénile +du Conservatoire. Que de bonnes soirées passées là à peu de frais dans +la chambre de Valentin Alkan, qui n'était pas encore le solitaire, +l'ermite de l'âge mûr. Gai, joyeux, confiant dans la vie, il avait, +comme nous tous, la foi, l'enthousiasme et les chères illusions de la +jeunesse. + +En pleine possession déjà de sa réputation de virtuose, il ajoutait à +ses études d'harmonie de fortes et sérieuses leçons de contre-point et +de fugue prises avec Zimmermann, très habile contre-pointiste et +passionné pour cet enseignement. J'ai dit que Valentin Alkan était son +élève de prédilection: c'était aussi celui qu'il nous montrait comme +type de l'artiste laborieux, chercheur, aimant le grand art, ne +sacrifiant point au succès éphémère, ayant horreur du banal, suivant sa +voie sans jamais songer à la popularité. Et, en effet, par cette probité +chaste de l'inspiration et de la mise en Å“uvre, Valentin Alkan se +place à côté d'Hiller, de Chopin et de Stephen Heller; mais, disons-le +aussi, l'horreur des redites et des formules courantes l'a parfois +entraîné dans l'excès contraire; il a démesurément agrandi certains +cadres; il a transformé les concertos et les sonates en véritables +poèmes divisés en plusieurs chants, brisant ainsi l'équilibre ordinaire +et changeant les proportions de la charpente harmonique, sans motiver +toujours cette révolution. Ces réserves faites, les compositions d'Alkan +répondent bien à l'idéal et à la prophétie de Zimmermann; elles montrent +un grand maître, dans le sens «psychique» du mot, un homme de foi +profonde et de convictions inébranlables, dont l'Å“uvre considérable +brille de beautés de premier ordre. + +Le groupe d'élite de littérateurs et d'artistes qui faisait cortège à +Chopin, avait ouvert ses rangs à V. Alkan comme à un frère en poésie. Ce +cénacle, où l'admiration mutuelle était en quelque sorte instinctive, +exerçait une grande influence, une action directe sur le goût littéraire +et artistique du temps. Nommer Hugo, Lamennais, Dumas, Jules Sandeau, +George Sand, Ary Scheffer, Delacroix, c'est dire que ce centre lumineux +appartenait à l'école romantique, cherchait une voie nouvelle, voulait +briser avec les errements classiques. La passion de V. Alkan pour les +formes ingénieuses, les procédés inusités, répondait à ces tendances et +devait le faire bien accueillir de l'école. Chopin, qui n'était pas +prodigue de son affection et n'accordait qu'à un très petit nombre +d'artistes la faveur de pouvoir se dire ses amis, tenait du reste Alkan +en très haute estime comme virtuose et compositeur. Une sympathie +réciproque prenant sa source dans le culte d'une beauté supérieure au +beau conventionnel et classique, l'horreur du vulgaire et du banal, +unissait ces deux âmes d'élite. A la mort de Chopin, plusieurs de ses +élèves affectionnés choisirent Alkan pour continuer les traditions du +maître regretté. + +Il y avait cependant d'intimes et profondes différences entre le +tempérament des deux maîtres; leur égale aspiration vers l'idéal s'est +affirmée sous des formes très distinctes. Aussi bien, Valentin Alkan +est-il une physionomie d'artiste absolument originale et personnelle. +Pour apprécier cette nature éminente, il faut éviter de procéder par +comparaison. Tout en se rattachant à la brillante école de Chopin, +d'Heller, de Liszt et de Thalberg, il ne reflète directement aucun de +ces modèles: il est lui-même et lui seul par ses qualités comme par ses +défauts; il pense et parle une langue qui est sienne; ses idées +distinguées ont de l'accent, du relief, et souvent l'inspiration +musicale accuse un profond sentiment dramatique: les harmonies riches et +colorées n'offrent jamais rien de bizarre; les traits ont une grande +variété de formes; leurs contours sont ingénieux et habilement tracés. + +Il faut donc reconnaître à V. Alkan une haute valeur musicale, un +tempérament d'artiste formé par la lecture et la méditation aux grandes +traditions, mais ne relevant que de lui-même et faisant école à part. Il +a cherché les sentiers solitaires et a mieux aimé gravir des pentes +abruptes que suivre les voies tracées par ses devanciers. Conscience +héroïque, efforts virils et constants, qui lui assurent l'admiration et +la reconnaissance des artistes habitués à juger du mérite d'une Å“uvre +non par la popularité acquise, mais par cette analyse intime, toujours +féconde, quand il s'agit d'un compositeur comme Alkan. + +Il convient, cependant, nous l'avons dit, d'ouvrir une parenthèse pour +la critique, et de constater franchement qu'on peut reprendre dans +plusieurs compositions importantes de Valentin Alkan le développement +anormal donné à plusieurs morceaux, sonates et concertos, où le maître +s'est complu à noyer sa pensée dans de longues improvisations. Nous +avouons, malgré toute l'ingéniosité des combinaisons, ne pas comprendre +ces proportions abusives, données à des idées accessoires, ni ces +périodes superposées qui éternisent les péroraisons sans apporter +d'effets nouveaux. Sous ces réserves qui ne s'adressent qu'au manque de +concision et ne visent que l'équilibre harmonique de quelques Å“uvres, +Alkan reste un maître dans la plus belle acception du mot. + +Nous n'avons pas à donner un catalogue de l'Å“uvre entier de Valentin +Alkan, mais nous devons signaler, parmi ses compositions les plus +importantes, les 25 préludes, op. 31; 12 études dans les tons majeurs, +op. 35; 12 études dans les tons mineurs, op. 39; l'_Amitié_, étude; 3 +grandes études à mains séparées et réunies; 3 andantes romantiques et 3 +pièces poétiques, op. 18 et 15; 3 scherzi, op. 16.--Op. 26, marche +funèbre; op. 27, marche triomphale; saltarelle, op. 23.--Gigue, air de +ballet, op. 29; bourrée d'Auvergne, _Minuetto alla tedesca_, op. 32; 4 +impromptus, op. 33; grande sonate, véritable poème de la vie, op. 40; 3 +marches à quatre mains, premier et deuxième concertos di camera: +concerto-symphonie, Å“uvre capitale, où l'artiste résume dans une +suite de douze numéros caractéristiques ses hautes qualités de style, +son individualité si énergique et si originale.--_Les Mois_, douze +morceaux poétiques, pièces charmantes, accessibles aux pianistes de +moyenne force; variations sur un thème de Steibelt; sonatine pour piano +seul; sonate pour piano et violoncelle, op 47; Souvenirs des concerts du +Conservatoire, partitions réduites pour piano seul; Souvenirs de musique +de chambre; concerto de Beethoven et concerto de Mozart, piano seul avec +cadences; grand nombre de pièces d'orgue pour piano à pédalier. + +Ce résumé succinct donne un aperçu de l'importance des compositions qui +font classer Alkan parmi les maîtres éminents de l'école moderne. Il a +également obtenu, à l'époque de sa jeunesse et pendant la période de +maturité, de grands succès d'exécution, tout en se tenant à l'écart du +public proprement dit. Ses admirateurs appartiennent à la classe +privilégiée des artistes et des amateurs qui ne se laissent pas éblouir +par les effets ordinaires aux virtuoses de concert. Malgré ses +soixante-quatre ans, le grand artiste a gardé un jeu magistral; ennemi +déclaré du mauvais goût, son toucher ferme, précis, mesuré, a +l'autorité et l'austérité qui conviennent à sa nature puritaine et +convaincue; il fuit soigneusement les formules bruyantes, mais sait se +plier avec un art infini aux nuances si différentes de style des +compositeurs qu'il interprète; résultat exceptionnel qui prouve une +étude approfondie et perpétuelle des qualités de chaque maître. Couperin +et Rameau ne peuvent être interprétés dans leur grâce naïve comme Field +et Chopin dans leur poésie tendre et fiévreuse; la bravoure de Scarlatti +et de Clementi n'est pas celle de Moschelès et de Weber. Mozart, Hummel, +Beethoven, Mendelssohn ont des qualités très distinctes, qu'un grand +maître dans l'art de dire peut seul posséder et traduire. + +Rigoureux observateur de la mesure métronomique, Alkan ne fait jamais +souffrir par les altérations fréquentes de mouvement si fort en usage +dans l'école contemporaine. Il se sert du pédalier avec une bravoure +transcendante que reconnaissent et admirent ses émules, maîtres aussi +dans ce genre, Saint-Saëns, Widor, Fissot, Guilmant, Delaborde, +organistes et pianistes célèbres; tous ont suivi l'exemple de leur +vaillant doyen et mis en honneur les pièces de Bach, d'Hændel, de +Mendelssohn, où le pédalier prend une part active au dialogue musical et +complète les harmonies du piano et de l'orgue. + +Nous ne tracerons pas le portrait de Valentin Alkan vu de dos, comme +certains photographes nous l'ont présenté. Son intelligente et +originale physionomie mérite d'être regardée de profil ou de face. La +tête est forte; le front développé est celui d'un penseur; la bouche est +grande et souriante, le nez régulier; les années ont blanchi la barbe et +la chevelure, sillonné les traits de quelques rides et souligné +l'ensemble. Le regard est fin, un peu narquois. Alkan a maintenant +soixante-quatre ans; sa démarche penchée, sa mise puritaine lui donnent +l'aspect d'un ministre anglican ou d'un rabbin,--dont il a la science. + +Homme d'étude, esprit cultivé, travailleur infatigable, Alkan est une +des plus hautes intelligences et un des esprits les plus universels du +groupe d'artistes éminents qui tiennent la tête de l'école française du +piano. Nous sommes d'autant plus heureux de rendre publiquement cet +hommage à notre illustre confrère, qu'à un moment de notre carrière, en +1848, un malentendu regrettable, dû à l'ardeur de la lutte pour la +vacance de la classe de Zimmermann, nous a séparés, sans toutefois +altérer notre mutuelle estime et sans diminuer chez moi l'admiration +sincère pour l'artiste, la vive sympathie pour le chercheur laborieux et +le producteur puissant. + + + + +XIII + +CRAMER + + +Jean-Baptiste Cramer, encore un nom illustre qui surgit d'une forte et +vaillante génération d'artistes, démentant cet axiome banal que, dans le +monde des arts, les fils héritent rarement des qualités paternelles. Le +grand-père, et particulièrement le père du célèbre pianiste, ont été +musiciens distingués. La généalogie des Cramer mentionne comme chef de +cette famille Jacques Cramer, né à Sachau, en Silésie, l'année 1705. Il +fut attaché comme flûtiste et timbalier à la musique de l'électeur +palatin. Son fils Guillaume, né à Mannheim en 1745, devint un violoniste +de premier ordre; enfant prodige, ce précoce virtuose, âgé de sept ans, +émerveillait, par l'exécution magistrale d'un concerto, son protecteur, +l'électeur palatin. Formé à l'école de maîtres habiles, il acquit tout +jeune un talent de grand style très apprécié des connaisseurs, disent +ses biographes, et il fut attaché à la musique particulière du souverain +jusqu'en 1772. Mais, dans un voyage fait à Londres à cette époque, ses +succès de virtuose eurent un tel retentissement que le roi, pour +décider le grand artiste à se fixer en Angleterre, le nomma chef +d'orchestre de l'Opéra avec des appointements considérables. Guillaume +Cramer a publié sept concertos pour violon, six duos pour deux violons, +six trios pour deux violons et basse. Musicien de haute valeur, il eut +le bonheur d'avoir un fils digne de lui. + +Jean-Baptiste Cramer, le célèbre pianiste, est né à Mannheim le 24 +février 1771. Conduit tout jeune à Londres, le jeune Cramer étudia +d'abord le violon; mais son goût prononcé, sa vocation bien apparente +pour le clavecin et le piano, décidèrent son père à ne pas faire +violence au désir fermement exprimé par l'enfant; son éducation fut +confiée aux soins de Benser, de SchrÅ“ter, enfin de Clementi. Cramer +ne fut qu'un an l'élève de ce dernier maître; mais ses conseils, ses +exemples, ses principes invariables portèrent fruit, et nul disciple de +Clementi n'a gardé plus profondément l'empreinte de son école et de son +style. Un peu plus tard, en 1785, Cramer étudia la théorie de la +musique, l'harmonie et la composition avec Charles-Frédéric Abel. + +La passion des voyages et le désir d'affirmer sa valeur de virtuose, lui +firent visiter toutes les grandes villes du continent. Son exécution si +correcte, si pure, excita partout l'admiration des musiciens de goût, +qui apprécièrent son style simple et noble, sa belle manière de faire +chanter le piano. De retour en Angleterre, il écrivit de nombreuses +compositions, sonates, concertos, rondos, marches, airs variés, +fantaisies, nocturnes, bagatelles, valses, et aussi des duos à quatre +mains, d'autres pour piano et harpe, un quintette et un quatuor pour +piano et instruments à cordes. L'Å“uvre de Cramer comprend 105 +sonates, dont beaucoup ont une grande valeur de style, un réel mérite de +facture. Quelques années plus tard, Cramer fit encore un voyage en +Allemagne et en Italie, puis il revint à Londres, sa patrie d'adoption. + +Nature très laborieuse, Cramer partageait son temps entre le professorat +et la composition; mais ce n'est pas seulement dans les formules +scolastiques, marches d'harmonie, divertissements, fugues, traits de +mécanisme, etc., ni par l'ensemble parfait des deux mains, +l'indépendance et l'égalité des doigts, que J.-B. Cramer s'est montré +disciple fidèle de Clementi; on retrouve aussi les grands principes de +ce maître dans l'ornementation simple et sobre, dans le contour +mélodique et vocal des phrases chantantes: enfin, l'analogie du style et +des procédés nous apparaît d'une manière si frappante que tout en +admirant la forte individualité de Cramer, nous saluons en lui le fils +aîné de Clementi, le représentant direct, le continuateur le plus +autorisé de son école. + +Ce n'est pas seulement au point de vue de la virtuosité qu'il faut +reconnaître cette filiation incontestable; on la retrouve encore, et +très prononcée, dans toutes les compositions de Cramer, et +particulièrement dans ses recueils d'études si justement célèbres que +nous estimons à l'égal du _Gradus ad Parnassum_. Cette affinité nous +paraît plus sensible, plus appréciable chez Cramer que chez John Field, +qui fut pourtant l'élève de prédilection de Clementi. Les formules +diatoniques par mouvement semblable aux deux mains, les traits légers et +brillants parcourant progressivement le clavier en larges périodes de +_crescendo_ et de _diminuendo_, se trouvent toujours, sous des formes +variées, dans les compositions du maître et de son illustre disciple; +tous deux ont également puisé aux sources pures de l'art et pris pour +modèles les grands clavecinistes S. et E. Bach, Hændel et Scarlatti. + +Les leçons de Cramer étaient très recherchées, et l'aristocratie +anglaise avait en haute estime le digne émule de Clementi. Mon vieil +ami, Georges Onslow, le célèbre symphoniste, a été un de ses disciples +favoris. Pour revenir au compositeur, les Å“uvres de Cramer n'ont pas +toutes une égale valeur; l'intérêt et le style ne s'y maintiennent pas +au même niveau: il y a même, on doit le reconnaître, bon nombre +d'arrangements écrits à la hâte et peu dignes de la juste renommée de ce +maître célèbre. Les Å“uvres dernières manquent d'inspiration; et l'on +ne reconnaît plus l'écrivain au style châtié et sévère. La plupart des +sonates et concertos de Cramer n'existent guère que dans les +bibliothèques; les planches ont été fondues et les pianistes modernes ne +connaissent que par ouï-dire la grande généralité de son Å“uvre. + +Ajoutons encore que, malgré leur mérite très réel et leur incontestable +valeur musicale, les compositions de Cramer ont vieilli et sont bien +plus démodées que celles de Clementi et de Dussek. Suivant le terme +consacré, elles ont un air «poncif» qui les fait négliger malgré tout +l'intérêt qu'elles commandent. Citons pourtant, parmi les Å“uvres +restées au répertoire courant de l'enseignement scolastique, les 7 +concertos pour piano et orchestre. On ne peut refuser à ces morceaux +d'excellente facture un style noble, une harmonie distinguée et une +grande variété dans la contexture des traits, brillants, bien sous la +main. Les trois duos à quatre mains méritent d'être connus et étudiés +(op. 24, 34 et 50); de même pour les nocturnes (op. 32 et 54), et les +sonates (op. 8, 49 et 58). Nous l'avons déjà dit: Cramer a écrit 105 +sonates, et, comme travail de lecture, nous ne connaissons rien de +meilleur, grâce à l'intérêt soutenu et concertant des deux mains. Citons +encore un quintette et un quatuor pour piano et instruments à cordes +(op. 61 et 28), et trois trios. + +Cramer, ainsi que Clementi, a voulu élever un véritable monument à l'art +musical en écrivant ses belles études, notamment les deux premiers +livres, 16 études faisant suite aux deux premiers recueils, et aussi les +caprices dédiés à Mme de Montgeroult sous ce titre _Dulce et utile_. +Dans ces admirables petites pièces de deux ou quatre pages au plus, la +phrase musicale serrée, correcte, dégagée de tout ornement parasite, +condensée dans un cadre étroit, d'une harmonie pure, souvent ingénieuse +et riche, offre les formules de mécanisme les plus utiles, pour obtenir +l'indépendance et l'égalité des doigts, ainsi que des exemples de goût +et de style que nul pianiste désireux d'acquérir un réel talent ne doit +négliger. + +L'immense popularité de ces recueils d'études prouve victorieusement que +presque toujours un succès durable récompense l'artiste qui sait trouver +des formes harmonieuses pour exprimer d'utiles pensées. Chaque type +d'étude, d'un dessin bien arrêté, d'un intérêt tout spécial, est traité +avec une rare liberté d'allure et une concision qui n'exclut pas un +développement bien équilibré; les deux mains prennent toujours un égal +intérêt au discours musical, et l'idée première, modulée avec art, +reparaît persistante pour offrir à l'attention des élèves, soit une +difficulté de mécanisme, soit un tour de phrase mélodique présenté avec +une grâce toute particulière. + +Cramer excellait dans l'interprétation des andantes, et nul virtuose ne +disait avec plus de perfection et de charme, les adagios de Mozart. Son +exécution se distinguait par une égalité merveilleuse, une indépendance +parfaite des doigts aux deux mains. Sa manière de phraser et de faire +chanter le piano était un modèle d'expression et de naturel. + +Vers 1832, Cramer a quitté l'Angleterre pour venir habiter Paris; puis +il s'est établi à Boulogne-sur-Mer pendant plusieurs années. Il vivait +retiré, en dehors du mouvement musical, ne recevant que quelques +intimes, Boëly, Kalkbrenner, Pleyel. Si pourtant un jeune musicien, +curieux de connaître le vénérable «patriarche» du piano s'aventurait +dans son modeste intérieur et lui demandait des avis, il prenait +plaisir à énumérer les qualités de bravoure, de sonorité, des exécutants +modernes, vantant leur puissance, leur brio, leur souplesse, leur +habileté de prestidigitation; puis il ajoutait avec une bonhomie +ironique: «Cette musique est trop forte pour mes pauvres oreilles, trop +forte pour mes doigts séniles.» Combien peu cependant, parmi les +virtuoses contemporains, seraient capables de dire avec la perfection +voulue les Études de Clementi et de Cramer, sans remonter aux fugues de +Bach et de Hændel! + +Au demeurant Cramer, qui excellait à nuancer le son du piano, avait une +répulsion très-naturelle pour l'école bruyante et tapageuse. Froid et +réservé dans ses jugements, il se contentait de dire quand on +l'obligeait à donner son avis sur le talent et la virtuosité des +pianistes à la mode: «MM. X. Y. Z. sont très forts, leur exécution est +éblouissante, ils me stupéfient par leur audacieuse bravoure; mais j'ai +la faiblesse de préférer les sonorités moins éclatantes, et je n'ai pas +de goût pour les sauts périlleux, pour la haute gymnastique musicale; je +préfère le terre à terre de mon clavier.» + +Nous partageons absolument cette théorie d'un grand maître; la +virtuosité transcendante est un moyen indispensable, mais non le but à +viser; la loi véritable est de charmer, d'émouvoir, de captiver; la +difficulté a sa raison d'être, mais elle doit garder sa place secondaire +et ne pas occuper le premier plan pour exciter l'étonnement--ou +l'appréhension. + +La physionomie de J.-B. Cramer était d'un aspect froid et sévère. +L'ovale allongé de la figure, les traits réguliers, le regard ferme et +assuré faisaient de l'ensemble un type fort distingué en harmonie avec +sa tenue irréprochable, ses allures éminemment correctes, l'attitude +méthodique et un peu compassée du véritable gentleman. Cramer, après un +séjour de quelques années à Paris et à Boulogne-sur-Mer, retourna dans +sa chère Angleterre, son pays d'adoption, qu'il aimait avec la foi +profonde, l'ardent enthousiasme d'un patriote; c'est là qu'il mourut, +aux environs de Londres, à l'âge de 87 ans, ayant conservé, comme +Clementi, dans sa verte vieillesse, toutes ses facultés et ses belles +qualités d'exécution. + + + + +XIV + +GOTTSCHALK + + +Les sources de l'art ont des points de départ très divers, des origines +souvent mystérieuses et cachées, mais c'est le plus souvent dans les +profondeurs de l'âme que se trouve le foyer vivifiant; c'est là que +l'inspiration, l'impressionnabilité, l'imagination puisent leur éclat et +prennent leur force d'expansion. Les compositeurs qui nous ont précédés +et ont posé les premières assises de l'école moderne ont peu connu ou +négligé le côté pittoresque, descriptif, imagé, si fort en vogue de nos +jours; le caractère et la force de leur style consistaient surtout dans +la bonne exposition, l'enchaînement et le développement parfait des +idées: ils n'avaient aucune prétention à l'art de peindre, et se +contentaient d'écrire purement, dans une langue musicale et châtiée. + +C'était l'école des logiciens. Mais actuellement l'art musical, comme la +littérature et la peinture, a trouvé des voies nouvelles et contient des +sectes différentes: écoles idéaliste, naturaliste, impressionaliste. +Nous avons aussi nos représentants de l'orientalisme, Félicien David, +Reyer et Bizet, dont les noms répondent si bien à ceux de Decamps, +Marilhat et Fromentin; nos néo-grecs, comme Gounod, Victor Massé et +Duprato, qui nous rappellent Hamon, Gérôme et toute l'école archaïque. +Dans le domaine des pianistes compositeurs, il a surgi une foule de +paysagistes proprement dits, peintres de genre, sentimentalistes ou +amateurs du pittoresque. Mendelssohn, Liszt, Chopin, Stephen Heller, +Prudent, Rosenhain, Wolff, Delioux, Schuloff, etc., ont composé de +nombreuses pièces caractéristiques, véritables bijoux du genre +descriptif. Poètes musiciens, amoureux de la nature, ils ont chanté la +patrie absente ou le pays perdu en traduisant dans la langue des sons +les mÅ“urs, le caractère, le tempérament des différentes nationalités. + +Gottschalk mérite une place à part dans cette école par son +individualité, sa distinction, l'originalité de ses compositions et sa +virtuosité exceptionnelle. Louis Moreau Gottschalk naquit le 8 mai 1829 +à la Nouvelle-Orléans. Notre ami L. Escudier dans son livre des +«virtuoses célèbres», rectifie l'erreur de Fétis faisant naître le +célèbre artiste en 1828, et consacre à son pianiste de prédilection des +pages pleines d'intérêt et riches de détail, dont l'émotion fait honneur +à l'artiste enlevé si prématurément, nature sympathique, imagination de +poète, cÅ“ur sincère et dévoué. Sans avoir été le disciple de Chopin +ni de Liszt, Gottschalk participait beaucoup de ces maîtres illustres +par son tempérament fin, délicat, rêveur; entouré comme Chopin, dès son +enfance, d'affections généreuses et de soins tendres, né et grandi dans +un milieu aristocratique, son instruction et son éducation furent très +soignées. Je n'ai pas à raconter les épisodes attachants et romanesques +qui amenèrent à la Nouvelle-Orléans les grands parents de Gottschalk, +dont les aïeuls maternels étaient le comte et la comtesse de Bruslé, de +Saint-Domingue. Louis Moreau Gottschalk eut pour père sir Édouard +Gottschalk, un jeune touriste anglais docteur ès sciences de +l'université de Cambridge conduit à la Louisiane par le goût des voyages +et fixé dans ce pays après son mariage avec la jeune comtesse de Bruslé. +Il y eut plusieurs enfants de cette union, frères et sÅ“urs de Louis +Gottschalk, tous heureusement doués. + +La famille de Gottschalk habitait une campagne isolée, au bord du lac +Pontchartrain. Les premières impressions de jeunesse ont dû exercer une +grande influence sur l'imagination romanesque du futur compositeur. Les +bruits mystérieux de la forêt, les harmonies vagues, la poésie d'une +nature sauvage, formèrent le goût et l'esprit de l'artiste et lui +donnèrent une empreinte décisive. Les chants indiens et créoles, les +chansons nègres aux rythmes si originaux, les mélodies locales si +charmantes et si naïves meublèrent la mémoire du musicien, et plus tard +tous ces matériaux se fondirent dans son cerveau pour produire un +nouveau métal. + +En 1841, Gottschalk vint à Paris perfectionner son éducation musicale +d'enfant prodige. Charles Hallé et Camille Stamaty, plus +particulièrement, furent ses professeurs. En 1844, il donna son premier +concert chez Pleyel, qui le prit en grande affection. Chopin également +témoigna sa vive sympathie au jeune artiste; il se plaisait à +reconnaître dans cette délicate nature une organisation tendre et +sensible, sÅ“ur de la sienne. Après avoir pris les leçons d'harmonie +de Maldent, Gottschalk commença à composer et écrivit ses ballades: +_Ossian_, _la Bamboula_, _le Bananier_, _la Savane_, _la Danse +ossianique_, _le Mancenillier_, etc., Å“uvres publiées en 1848 et +1849, encore à l'état d'esquisse et de première ébauche. + +C'est en 1848 que j'ai connu Gottschalk. Camille Pleyel me l'avait +signalé comme un virtuose de grand avenir, et sa première audition me +prouva que ces éloges n'avaient rien d'exagéré. Sa nature distinguée et +modeste le rendait tout d'abord sympathique; son exécution expressive, +ses sonorités à la Chopin achevaient de séduire. Sa réputation +commençait, et elle allait grandir rapidement, ses premières Å“uvres; +gravées chez Escudier, obtenaient un succès immédiat. + +Il était impossible de méconnaître une individualité très accusée dans +ces compositions, où le charme de l'idée, l'élégance des harmonies se +marient à des rythmes d'une allure toute particulière, d'une persistance +opiniâtre; ces langoureuses mélodies créoles, ces danses nègres d'une +mesure cadencée donnaient aux compositions de Gottschalk un goût de +terroir, un parfum spécial, un accent de couleur locale d'une +authenticité incontestable. + +En 1849, Gottschalk fit un voyage en Savoie et en Suisse; il fut +présenté à la grande-duchesse de Russie, qui l'accueillit avec la grâce +et la bienveillance habituelles à la haute aristocratie russe. +Gottschalk, très apprécié, fit acte de charité en donnant à Yverdun un +concert de bienfaisance. De 1850 à 1851, il se fit entendre à Paris dans +de nombreuses réunions. Sa virtuosité brillante, expressive rappelait +les qualités de Chopin; et Camille Pleyel, si bon juge, assurait +hautement retrouver dans son jeune ami les exquises délicatesses du +poète du piano. A cette époque, Gottschalk me fit la gracieuseté de me +dédier sa belle transcription de _la Chasse du jeune Henri_, qu'il +jouait souvent à deux pianos avec mon élève et ami, Joseph Wieniawski. +Sa fantaisie sur le _God save the Queen_ appartient à la même date. + +Appelé en Espagne sur le désir exprimé par la reine, Gottschalk donna, à +Bordeaux et à Bayonne, plusieurs concerts, prélude brillant des ovations +triomphales qui l'attendaient dans toutes les grandes villes de la +péninsule et particulièrement à Madrid. Le célèbre virtuose excita un +enthousiasme extraordinaire. Complimenté par les municipalités, présenté +aux plus illustres personnages de la cour, accueilli à l'Escurial avec +le même fanatisme d'admiration, fêté, acclamé, décoré, Gottschalk eut +même le singulier honneur de passer une revue. Ce fut un +_pronunciamento_ d'enthousiasme; mais Gottschalk, rappelé en Amérique à +la demande expresse de son père, dut quitter l'Espagne, non sans +emporter une couronne d'or offerte par les dilettantes de Madrid, avec +cette inscription: «A Gottschalk, poète espagnol». Si on en croit la +légende, il aurait aussi emporté le cÅ“ur d'une infante, et cette +aventure romanesque, cessant d'être un mystère, aurait décidé le +gouvernement espagnol à prier Gottschalk de quitter Madrid. + +Gottschalk traversa rapidement le Portugal et s'embarqua pour +l'Amérique, qu'il parcourut en tous sens. Il fut non seulement prophète +dans son pays, en dépit du proverbe, mais encore accueilli avec une +fureur d'enthousiasme national, applaudi à l'égal de Liszt, de Henri +Herz, de Thalberg, et sa réputation devint universelle. Au bout de +quelque temps, il avait fait la conquête du nouveau monde. A New-York et +à la Nouvelle-Orléans, son arrivée fut saluée par des vivats fanatiques; +conduit par la foule à son hôtel, harangué par les magistrats, il eut un +véritable triomphe. Quant aux recettes des concerts, elles atteignaient +des chiffres inusités, et les belles Américaines y ajoutaient des +boutons en diamants, comme souvenir personnel offert à leur cher +compatriote. + +Gottschalk, en quittant l'Espagne, avait emporté les recommandations +toutes particulières de la reine pour le gouverneur de Cuba. Cette +protection jointe à sa grande réputation artistique, lui valut à la +Havane la réception la plus chaleureuse; il devint en quelques jours +l'idole du pays. Aussi, malgré ses habitudes nomades, fit-il un long +séjour dans cette île enchantée, où il revenait près d'amis dévoués se +retremper dans une existence faite d'affection, qui convenait +merveilleusement à sa nature aimante. J'ai connu plusieurs notables de +Havane, honorés de l'amitié de Gottschalk, et tous, comme son intime +Espardero, avaient conçu pour lui un attachement profond et une +admiration sans bornes. + +Gottschalk revint à New-York en 1853 et y donna une nombreuse série de +concerts aussi brillants et aussi recherchés. Nous n'avons pas à le +suivre dans ses pérégrinations à travers l'Amérique du Nord et du Sud, +au Chili, à Lima, à Saint-Thomas, à la Trinidad, à Port-au-Prince, à +Porto-Rico. Le célèbre impresario Strakosch et la Patti, alors âgée de +quatorze ans, organisèrent avec lui un voyage artistique à travers le +continent entier. Ce voyage, commencé en 1860, dura trois ans; mais +cette série de fatigues et de triomphes, de travaux et de plaisirs, de +brusques et continuelles émotions devait briser le plus fort +tempérament. Gottschalk ne tarda pas à y succomber. + +Nature élégante, distinguée, tout à fait aristocratique, Gottschalk, +jeune, avait une grande analogie avec Chopin: traits fins et réguliers, +ovale allongé de la figure, regard doux, rêveur, cachet de mélancolie. +Le moral répondait également à cette ressemblance physique: +impressionnabilité extrême, presque maladive, nature de sensitive, +organisation d'élite. Gottschalk avait reçu une excellente éducation, +parlait plusieurs langues et avait fortifié ses premières connaissances +par des études sérieuses faites avec conscience. Tout en s'élevant et en +agrandissant le cadre de ses inspirations, il avait conservé une +individualité très prononcée, et malgré son affinité avec Chopin, il +puisait à des sources très différentes. Aussi ne voyons-nous pas en lui +un pâle imitateur d'un style inimitable, mais un tempérament original, +participant d'un maître admiré sans tendre à le continuer. + +Certains détails, certains contours mélodiques, certaines ondulations +sonores pourraient faire songer à Chopin, pourtant l'ensemble garde une +couleur toute particulière. Inspirées par d'autres sentiments, produites +sous un autre ciel, les compositions de Gottschalk ont un éclat, un +brio, une allure déterminée, à la fois individuelle et locale. Les +harmonies de Gottschalk, d'une élégance exquise, offrent rarement la +recherche précieuse de Chopin, dont le tissu serré, d'une trame très +forte, arrive parfois jusqu'aux limites extrêmes du possible. + +Avec les années, la physionomie de Gottschalk s'était virilisée. Son +teint bistré, ses fortes moustaches, sa façon de porter la tête lui +donnaient un air martial. Il possédait un esprit fin et charmant et +cette distinction native bien préférable à tous les faux vernis +d'éducation. Sa conversation attrayante avait du relief; ses lettres, +sérieusement pensées, affirmaient un sens droit, une nature réfléchie +d'observateur habitué à rechercher la raison de chaque chose. Je me +rappelle avoir lu avec un grand intérêt plusieurs articles de critique +où il traitait les questions d'esthétique avec un goût parfait et à un +point de vue très élevé. Il est regrettable que les incessants voyages +de Gottschalk l'aient éloigné de Paris; c'était son véritable milieu, +celui où il aurait pris tout son développement. + +Il avait, du reste, conservé une vive affection pour la France et +parlait sans cesse d'y revenir; mais la mort devait l'en empêcher. Il +succombait brusquement, au Brésil, le lendemain d'un concert, au milieu +de nouvelles ovations, sur le point de «refaire» une grande fortune, car +la première avait été singulièrement amoindrie par sa grande générosité +et une mauvaise gestion. Plusieurs de ses amis d'outre-mer m'ont fait +part des étranges péripéties de cette existence fébrile; les sommes +considérables gagnées dans les concerts glissaient entre ses doigts sans +y laisser de trace; et plus d'une fois des amis très dévoués ont dû +venir en aide au célèbre virtuose pour l'aider à réparer les désastres +de la malchance. Émule de Liszt dans ses charitables folies comme dans +ses triomphes rapides, il a été toute sa vie aussi prodigue de sa +fortune que de sa santé. + +Cette existence ardente, faite d'agitations et d'activité dévorante, +absorba vite toutes les forces de la jeunesse; Gottschalk fut atteint de +la fièvre jaune, et ce terrible mal acheva l'Å“uvre de destruction. Ce +fut au Brésil, à Rio-de-Janeiro, qu'il subit la première atteinte du +fléau. Il voulut lutter, donna coup sur coup concerts et festivals, +surexcité par les ovations de ses admirateurs. Le 24 novembre, il eut un +immense succès; le 26 il tenta, quoique à bout de forces, de donner une +seconde audition et se rendit au Grand-Théâtre; mais à peine eut-il +commencé sa belle élégie, _Morte!_ qu'il tomba évanoui. Trois semaines +plus tard, il mourait en pleine connaissance, comptant lui-même les +heures qui le séparaient de l'éternité. La population de Rio-de-Janeiro +et les sociétés musicales lui firent d'imposantes funérailles au milieu +d'un deuil universel. + +Le nom de Gottschalk vivra toujours dans le souvenir de ses amis. Son +Å“uvre de compositeur le rapproche de Chopin; comme virtuose il peut +prendre place entre Liszt et Thalberg; il obtenait du piano des effets +tout particuliers de sonorité; son jeu, tour à tour nerveux et d'une +délicatesse extrême, étonnait et charmait; il se servait des pédales +avec une grande habileté, un tact parfait, mais à notre avis il usait +peut-être trop souvent de la pédale _una corda_. Les critiques minutieux +lui reprochaient d'écrire ses fines broderies, ses délicates arabesques +dans les octaves suraiguës du piano. L'observation est juste, mais il +faut remarquer que beaucoup des compositions de Gottschalk se prêtaient, +par le rythme et la nature des idées, à ces effets de sonorité stridente +qui scintillent dans la gamme harmonique des sons comme un jet de +lumière électrique. + +D'une activité fiévreuse, ardent à écrire comme sous le pressentiment +d'une mort prématurée, Gottschalk a publié en quelques années un nombre +relativement considérable d'Å“uvres originales, ingénieuses, +délicatement ciselées et d'un fini de travail qui affirme la rare +conscience de l'artiste. Malgré l'engouement universel de la jeune école +pour la puissante sonorité et les procédés de Thalberg, Gottschalk a +fort peu sacrifié au parti pris des arpèges, qui pendant longtemps +étaient devenus une véritable manie, au point de fatiguer l'inventeur +lui-même. Gottschalk a su échapper à cette fièvre d'imitation et +conserver à ses compositions cette saveur toute spéciale de rêverie +poétique, caractère individuel éminemment original. Ses grandes +fantaisies sur _Jérusalem_, le _God save the queen_ et le _Trovatore_ +accusent peut-être un peu l'influence de Thalberg, mais c'est une +exception; Gottschalk ne relève le plus souvent que de son inspiration +naturelle, de souvenirs et d'impressions locales restées stériles avant +lui, suaves mélodies, rythmes nouveaux, bruissements harmonieux, tout un +monde musical fécondé par l'artiste. + +La _Bamboula_, le _Banjo_, _Colombia_, la _Gallina_ ont le caractère +d'airs nationaux; mais Gottschalk est poète plus large et plus complet +dans ses nocturnes élégies. _Ossian_, _Reflets du temps passé_, +_Dernière espérance_, _Ricordati_, _Sospiro_, berceuse. La note tendre, +émue, passionnée, vibre délicatement dans des chastes poèmes du cÅ“ur, +où s'épanche l'âme de l'artiste. _Chant élégiaque_, _Murmures éoliens_, +_Chute des feuilles mortes_, _l'Extase_, _Dernier amour_, toutes ces +pièces ont un charme infini, un grand cachet d'individualité. Gottschalk +a encore excellé dans les caprices et airs de danse où il est peut-être +plus absolument lui. La liberté d'allure et de rythme, l'inspiration +franche, exempte de tout parti pris, font de ces morceaux de salon et de +concert de vrais bijoux, finement ciselés, chatoyant comme des pierres +précieuses aux facettes savamment éclairées. Citons encore de souvenir +_l'Étincelle_, _les Follets_, _la Naïade_, _Danza_, _la Colombe_, +_Printemps d'amour_, _Pasquinade_, _les Yeux créoles_; voilà de +délicieuses Å“uvres de piano où l'effet n'est jamais cherché, mais +toujours trouvé d'inspiration, où le compositeur a répandu à profusion +son imagination et sa verve de jeunesse. Nous aimons aussi beaucoup les +caprices sur la _Jota aragonesa_, _Bergère et Cavalier_, la _Gitanilla_, +_Polonia_, _Charme du foyer_, _Tremolo_, _Fantôme de bonheur_, radieuses +Å“uvres mélodiques, originales, aux harmonies distinguées, aux traits +ingénieux et brillants. + +Ajoutons à cette rapide nomenclature, la grande marche de nuit, +_l'Apothéose_, marche solennelle _Marche des Gibaros_, _l'Union_, grande +marche, _Cri de délivrance_, caprice héroïque, le grand scherzo op. 57, +toutes compositions de valeur qui affirment la fertilité d'imagination +et la souplesse de talent du compositeur. + +On voit que rien ne manque dans l'Å“uvre de Gottschalk, ni la variété +des sujets traités, ni l'originalité du style. Il mérite donc, comme +compositeur et comme virtuose, une place tout à côté de celles des +grands maîtres de l'art moderne; son individualité si tranchée a laissé +de durables souvenirs dans la mémoire de ses contemporains, tous ceux +qui ont apprécié Gottschalk ont gardé pour lui comme un culte de +tendresse affectueuse; il m'est doux à moi qui fut un de ses vieux amis, +de lui consacrer ce dernier souvenir d'une sympathique admiration. + + + + +XV + +STEIBELT + + +Nous avons longtemps hésité avant d'inscrire Steibelt parmi les maîtres +célèbres qui ont illustré l'école du piano. Une réaction s'est produite +contre ce nom applaudi par nos pères, il y a soixante-dix ans; on le +classe aujourd'hui à un rang très secondaire. Il n'en reste pas moins +«génial» par certains côtés, et c'est une autre considération qui nous a +tout d'abord retenus. Si l'artiste a été grand quoique incomplet et +inégal, l'homme privé offre une physionomie étrange, un mélange +antipathique de facultés puissantes et de taches morales. Il y a +cependant un enseignement utile, comme il y a une tristesse inévitable, +dans cette biographie dont nous n'avons pas la prétention de tirer un +portrait aimable. + +Daniel Steibelt, fils d'un facteur de clavecins et de pianos, naquit à +Berlin en 1764. Telle est du moins l'opinion personnelle de Fétis, en +contradiction avec une autre date qui serait 1755. Nous nous rangeons à +son avis que corroborent Méreaux et Farrenc. Les biographes sont sobres +de détails sur l'enfance du virtuose; ils mentionnent seulement la +protection du prince royal de Prusse, Frédéric-Guillaume II, à qui le +jeune Steibelt fut présenté et qui, charmé de ses heureuses +dispositions, confia le soin de son éducation musicale au célèbre maître +Kinberger; mais, élève récalcitrant, nature indisciplinable, Steibelt ne +profita qu'incomplètement des leçons de ce professeur habile. Enfant et +jeune homme, il ne voulut relever que de lui, il ne sut jamais se plier +à un enseignement méthodique. Telle fut la cause première de son +infériorité relative et de ses inégalités; la plus belle organisation ne +peut jamais, sans guide, sans conseils, atteindre la perfection +raisonnée, l'équilibre nécessaire; on reconnaît toujours à d'inévitables +défectuosités les artistes qui manquent d'école. + +On a peu de données sur les premiers succès de Steibelt et ses débuts +dans la virtuosité; mais cette absence de détails prouve que Steibelt +n'a pas été forcé d'improviser son talent, qu'il a eu plusieurs années +devant lui pour se créer un répertoire et trouver les effets nouveaux +qui devaient le conduire à la popularité. Il a pu éviter la mésaventure +ordinaire aux petits prodiges exploités par des parents vaniteux et +âpres au gain. Il commença en 1789, c'est-à -dire à la suite d'une +préparation suffisante, la série de ses interminables voyages, après +avoir fait paraître à Munich ses premières sonates pour piano et violon. +Sobres débuts; la fièvre ardente de la composition ne s'était pas encore +emparée de l'artiste, plus tard si prodigue d'idées charmantes et +originales. Après avoir donné de nombreux concerts en Saxe et en +Hanovre, il vint enfin à Paris où il trouva chez l'éditeur Boyer, +prédécesseur des frères Naderman, un accueil sympathique, des soins +affectueux, une protection puissante: généreux procédés qu'il reconnut +mal; l'artiste berlinois vendit, à cet éditeur ami, des Å“uvres +précédemment publiées, à titre de compositions nouvelles. Boyer voulait +faire un procès, mais Steibelt, pour étouffer l'affaire, lui céda, comme +compensation, la propriété de ses deux premiers concertos. + +Grâce aux nombreuses relations de son éditeur, aux séductions de son +talent de virtuose, au charme mélodique et à la nouveauté de ses +compositions, Steibelt fut appelé à se faire entendre aux concerts de la +cour, où était alors en grande faveur le pianiste Hermann, artiste de +mérite, au jeu sage et correct, protégé et professeur de +Marie-Antoinette. Hermann n'avait pas les qualités brillantes, la +fougueuse passion, l'entrain endiablé de Steibelt; aussi la rivalité +fut-elle de courte durée entre les deux virtuoses. Steibelt l'emporta +par sa richesse d'imagination et la puissance des effets nouveaux, le +_tremolo_, les _notes répétées_, qui s'imposèrent au public. Hermann, en +homme de goût et en galant homme, n'essaya pas de lutter contre le +courant, mais devint l'ami de son rival: dévouement aussi peu récompensé +que l'avait été celui de l'éditeur Boyer. + +A cette époque, les compositions de Steibelt avaient la même vogue, la +même popularité que la musique de chambre d'Ignace Pleyel, le +compositeur de prédilection du public et des dilettantes, qui eut pour +fils aîné Camille Pleyel, le fondateur de la grande manufacture de +pianos. La sève mélodique qui affluait dans toutes les compositions de +Steibelt charmait, éblouissait la foule des amateurs, incapables de +saisir de sang-froid et en connaissance de cause les défectuosités de +ces morceaux improvisés, où les idées se succédaient, miroitaient comme +les fantaisies bizarres d'un kaléidoscope. Compositeur et virtuose +inégal, incorrect, Steibelt s'élevait jusqu'au génie dans ses heures +d'inspiration, et parfois restait terre à terre se traînant dans les +bas-fonds de la médiocrité. Aussi ces trop nombreuses intermittences +laissent-elles un champ très large au petit groupe des critiques de +goût: ceux-ci s'indignaient du manque de style, du peu de cohésion des +idées, de la monotonie des effets; ils reprochaient à l'exécutant une +confusion, une inégalité de doigts et de mains absolument contraire à la +véritable virtuosité. + +Ces critiques de détail n'atteignaient pas la popularité croissante de +Steibelt. De puissants protecteurs, parmi lesquels il faut mentionner en +première ligne M. de Ségur, séduits par la riche imagination du +virtuose, prenaient à tâche de le produire comme compositeur dramatique. +M. de Ségur lui confia un poème tiré de _Roméo et Juliette_; cet ouvrage +écrit pour l'Académie royale de musique, ajourné, refusé, fut enfin +arrangé par les auteurs pour le théâtre Feydeau. Mélodiste dans la plus +large acception du mot, Steibelt, malgré l'insuffisance de ses études et +son manque de science, avait une telle abondance d'idées, un sentiment +de l'expression et des effets scéniques si justes et si vrais que sa +partition de _Roméo et Juliette_ fut un des plus grands succès de la +scène française. On y constatait de nombreuses défectuosités, une +fâcheuse inexpérience de l'art vocal, une orchestration insuffisante, +mais des mélodies originales, des accents passionnés, une couleur exacte +et dramatique. Il faut ajouter que Mme Scio fut admirable dans +l'interprétation de son rôle, et fanatisa le public par sa belle +diction. + +D'autres succès attendaient Steibelt. Vers cette même époque il eut son +heure de vogue comme professeur à la mode. Les élégants du Directoire, +puis la noblesse improvisée du premier Empire, désireuse de se mettre au +ton de l'ancienne cour, sollicitaient les leçons du célèbre virtuose. +Mais cet engouement fut de courte durée; le manque d'éducation, les +excentricités impertinentes, les indélicatesses de Steibelt le forcèrent +à quitter Paris et à chercher fortune dans une suite de voyages à +l'étranger. La Hollande, l'Angleterre, Hambourg, Dresde, Berlin, Vienne +purent l'entendre dans de nombreux concerts. Dans cette dernière ville, +Steibelt eut l'insigne audace d'entrer en lutte avec Beethoven; +maladresse bientôt punie. Steibelt n'avait pas craint d'improviser sur +un thème du maître de médiocres variations avec son inévitable trémolo. +Le thème était beau, les fantaisies bien inférieures. A quelques jours +de là , Beethoven prit pour thème la partie basse d'un trio de Steibelt, +et improvisa des merveilles sur cette pauvreté. Cette dure leçon, +infligée à la fatuité de son prétendu rival, mit fin aux essais de même +nature provoqués par d'imprudents admirateurs de Steibelt. + +Le virtuose berlinois, dont la vie aventureuse, toujours aux prises avec +les dettes, ne pouvait prendre racine nulle part, vint encore deux fois +à Paris, en 1800 et 1805, tenter la fortune. Nous devons à sa première +réapparition l'audition du sublime oratorio de Haydn, _la Création_, +dont le poème, traduit en prose par Steibelt, fut versifié par le +vicomte de Ségur et adapté à la musique par le célèbre pianiste. La +première audition de ce chef-d'Å“uvre eut lieu à l'Opéra le 3 nivôse, +an IX, date signalée par l'explosion de la machine infernale. + +Ce travail de traduction fut assez largement rétribué, mais l'artiste +nomade dut renoncer aux succès lucratifs des soirées du grand monde. Une +réputation déplorable, appuyée sur des faits trop certains, lui ferma la +plupart des salons. Il quitta Paris pour se rendre à Londres avec sa +jeune femme, une beauté britannique, dont Steibelt voulut faire +ressortir le charme et les séductions en composant à son intention des +_Bacchanales_ pour piano et tambour de basque. Les hommages rendus à la +grâce de la jeune bacchante flattaient beaucoup, paraît-il, l'auteur de +ces pièces assez médiocres. + +Steibelt donna à Londres plusieurs concerts brillants et fructueux, et +toujours à court d'argent, malgré ses succès, écrivit un grand nombre de +fantaisies et d'arrangements sans valeur musicale. Il composa aussi la +musique de deux ballets: _la Belle laitière_ et _le Jugement de Pâris_. +L'histoire ne dit pas si la belle Madame Steibelt figurait aussi dans +les _tableaux plastiques_ en s'accompagnant du tambourin. + +Steibelt revint à Paris en 1805 et fit exécuter à l'Opéra en 1806, au +retour de la campagne d'Austerlitz, une plate cantate de circonstance, +la _Fête de Mars_; mais, toujours harcelé par ses créanciers, vivant +d'expédients, il repartit subitement pour se rendre en Russie, vers +1808. Dans tout le parcours de ce long voyage, il donna de nombreux +concerts, à Francfort, Leipsick, Varsovie, etc. A son arrivée à +Saint-Pétersbourg, il obtint de l'empereur de Russie la place de +directeur de l'opéra français. Boieldieu, aussi galant homme que grand +artiste, en était alors titulaire, mais il avait la nostalgie du pays +natal et voulait se rapatrier. Steibelt prit donc son poste, sans y +apporter la même autorité, ni la même dignité, mais en artiste habile et +capable encore de belles inspirations. Ce furent les meilleures années +de sa vie; grâce à un engagement formel et qu'il ne put rompre, son +existence se trouva assurée de 1808 au 20 septembre 1823, date de sa +mort. Pendant cette longue période, il fit représenter les opéras de +_Cendrillon_, _Sargines_, _Roméo et Juliette_, _la Princesse de +Babylone_ et commença le _Jugement de Midas_. Il laissait en mourant sa +famille sans ressources, et l'initiative de bienveillants protecteurs +dut pourvoir à cette situation désastreuse par une souscription et un +concert. + +On voit le désordre de cette vie: il correspond à l'inégalité des +résultats donnés par de belles facultés mal dirigées et un génie sans +culture suffisante. L'exécution de Steibelt offrait les qualités +séduisantes, mais aussi les graves défauts de ses compositions, la +plupart trop longues, diffuses, véritables improvisations sans plan +arrêté, où les motifs souvent heureux se succèdent sans ordre logique. +Ne procédant d'aucune école, ne relevant que de lui-même, de ses +caprices tantôt originaux, tantôt simplement bizarres, négligeant son +mécanisme, s'abandonnant à l'inspiration du moment, le jeu de Steibelt +avait des incorrections inévitables des fantaisistes trop confiants dans +leur facilité. Fort de sa brillante imagination, sûrs de certains effets +de pédales, de trémolos, notes répétées et variations qu'il avait mises +à la mode, Steibelt s'imposait à un public d'un goût encore peu formé, +mais n'évitait pas la critique des artistes sérieux, ayant des oreilles +délicates et le sentiment des justes proportions. + +Fortifié par l'étude, la réflexion, de saines lectures, retrempant son +énergie, sa puissance d'expansion aux sources pures de la famille, de la +morale et du véritable sentiment artistique, Steibelt eût produit des +Å“uvres durables et laissé un nom justement admiré. Le décousu de sa +vie a compromis, étouffé dans son germe un génie musical d'une grande +richesse. De l'Å“uvre de Steibelt, il ne reste plus dans le courant +que quelques sonates, un concerto populaire, l'_Orage_, quelques +fantaisies et thèmes variés. Opéras et ballets, tout le reste est oublié +ou connu seulement des bibliographes. + +L'Å“uvre de piano, très considérable, n'est pas moins délaissée. Non +seulement le goût musical a changé, mais aussi, il faut le reconnaître, +Steibelt, toujours à bout de ressources, écrivait hâtivement, sans aucun +souci de sa réputation, quantité d'arrangements, pots-pourris, +fantaisies variées, bagatelles, bacchanales, musique indigne de l'auteur +des sonates et des concertos. + +La catalogue de Steibelt contient 46 sonates, la plupart ont disparu, +les planches ayant été détruites; citons parmi les rares survivantes +_l'Amante disperata_, _la Sonate martiale_, op. 23, 37, 41, 64, sept +concertos pour piano et orchestre; _l'Orage_ et le concerto militaire +sont les plus connus. On y trouve une grande richesse d'imagination, une +individualité très prononcée, de la fantaisie et de la passion, mais +toujours le manque d'ordre et d'enchaînement, attesté par des redites +fréquentes, des longueurs fastidieuses; toutes faiblesses imputables à +l'éducation insuffisante du compositeur, qui ignorait l'art de +développer logiquement une idée et de conclure à propos. + +Citons encore deux quintettes, un trio pour piano et instruments à +cordes, six quatuors pour instruments à cordes, de nombreuses sonates +pour piano et violon, deux duos pour piano et harpe, trois +divertissements, sept rondos, et vingt pots-pourris pour piano solo. Ces +dernières pièces étaient à la musique ancienne ce que sont de nos jours +les mosaïques, illustrations macédoines sur les airs d'opéra à la mode. +Ajoutons à cette liste déjà longue, six cahiers de bacchanales pour +piano et tambour de basque, quarante fantaisies sur des thèmes d'opéra, +cinquante études, des préludes, des airs variés en grand nombre et une +méthode dont le plan et la rédaction laissent fort à désirer. + +Le portrait de Steibelt que nous avons sous les yeux date du Directoire: +il montre un des «beaux» de l'époque: profil correct, traits fins et +réguliers, nez droit et effilé, bouche petite, chevelure abondante, un +type à la Garat encadré dans les larges plis de la cravate de mousseline +et souligné par les dentelles du jabot. Tel était au physique le +virtuose compositeur, touchant presque au génie dans ses heures +d'inspiration, mais gâté par l'absence d'études premières, de travail +suivi, d'existence réglée, et dont on peut dire qu'il lui a manqué, +comme homme, le sens pratique de la vie, comme musicien, le sens moral +du grand art. + + + + +XVI + +S. THALBERG + + +Sigismond Thalberg naquit à Genève, le 7 janvier 1812. Une légende +autorisée lui prête une origine princière; mais que Thalberg fût ou non +de souche nobiliaire, c'est un point de détail qui n'a rien à voir avec +l'admiration due au grand artiste, le respect que son existence +honorable, son caractère si digne d'estime lui ont mérité de tous. Son +enfance se passa près de sa mère, femme d'esprit et de haute +intelligence; quant à l'éducation musicale du jeune virtuose, plusieurs +maîtres se sont attribué l'honneur de l'avoir dirigée. Nous croyons être +dans le vrai en disant que Thalberg a suivi les leçons de Sechter, +Czerny et Hummel. La belle sonorité de ce dernier maître a dû guider +Thalberg dans ses recherches pour accroître la puissance du piano; quant +à Czerny, il n'est pas un virtuose allemand qui n'ait recherché ses +conseils si précieux pour la perfection du mécanisme. + +L'extrême facilité et le travail assidu de Thalberg lui firent acquérir, +jeune encore, une très brillante exécution. Par un sentiment de +coquetterie, il prétendait avoir acquis ce merveilleux talent sans +étude; il disait aussi vrai qu'Auber s'accusant de paresse. + +Toujours est-il qu'à l'âge de seize ans, Thalberg obtenait à Vienne de +grands succès dans les salons et les concerts où il se faisait entendre. +C'est en 1828 qu'il publia ses premiers essais de composition et +commença ses voyages en Allemagne, ébauchant peu à peu les procédés +nouveaux qu'il devait ériger quelques années plus tard en méthode. De +1835 à 1839, Thalberg a parcouru l'Europe en donnant partout des +concerts où il émerveillait les artistes par ses qualités spéciales; les +ressources exceptionnelles de sa virtuosité révolutionnaient l'école du +piano par l'extension toute nouvelle donnée à la sonorité, et la belle +manière de chanter. + +A cette époque, la difficulté vaincue et les traits de bravoure étaient +le _summum_ de l'art; la grande école de Clementi, de Cramer, de +Kalkbrenner avait encore ses adeptes fervents, mais les virtuoses, las +des mêmes formes, cherchaient des voies nouvelles hors de la sonate et +des thèmes variés. Thalberg vint leur apporter un secours puissant. +C'est dans les salons de Zimmermann que je l'entendis à ses débuts à +Paris, en 1835; Zimmermann se faisait un point d'honneur d'être le +premier à produire devant sa nombreuse et brillante clientèle les grands +artistes étrangers de passage à Paris; il aimait à se dire le parrain de +toutes les célébrités qui venaient demander au public parisien la +consécration de leur renommée, Ce soir-là , Mme Viardot, Duprez et de +Bériot complétaient le tournoi musical. Thalberg eut un succès +prodigieux, on s'étouffait pour le voir et l'entendre, tant ses effets +nouveaux paraissaient alors merveilleux; tous les pianistes présents +voulurent se rendre compte _de visu_ des procédés employés par le jeune +maître. + +La célèbre fantaisie de _Moïse_ causa une stupéfaction profonde. On +cherchait curieusement à deviner le secret de cette sonorité puissante. +La belle et large mélodie, s'accusant à chaque strophe avec plus de +force, paraissait une impossibilité sous ce torrent d'arpèges parcourant +le clavier dans toute son étendue. L'enthousiasme était à son comble, +quand Mme Viardot vint avec Duprez chanter un duo de Mozart. Je me +rappelle encore l'effet d'étonnement qui se produisit plus tard à +l'audition, au Théâtre-Italien, de l'étude en _la_ mineur où le chant en +notes répétées était divisé aux deux mains. On se rendait si peu compte +de la disposition adoptée par Thalberg, que cette pièce, donnée au +Conservatoire comme morceau de concours, fut exécutée par toutes les +élèves moins une seule, Mlle Aulagnier, je crois, suivant les +traditions anciennes, c'est-à -dire le chant à la main droite et +l'accompagnement à la main gauche. L'exception commise par Mlle +Aulagnier produisit une vive émotion parmi les concurrentes et les +juges; l'élève audacieuse, qui devait du reste avoir plus tard le +premier prix, n'obtint cette année-là qu'un accessit. + +Thalberg, après un séjour assez prolongé à Paris commença une longue +série de voyages à travers l'Europe; l'Angleterre, la Belgique, la +Hollande, l'Allemagne et la Russie lui firent le même accueil +enthousiaste. A l'exemple d'Henri Herz, il voulut encore conquérir le +Nouveau-Monde à sa méthode. Les États-Unis et le Brésil lui firent une +réception magnifique. Thalberg revint ensuite en Europe, où +l'attendaient de nouveaux succès, jouir de ses triomphes et de sa grande +fortune. Il habitait à Paris un hôtel acheté lors de son mariage avec +une des filles de Lablache. Nous ne le suivrons pas dans ses nombreux et +incessants voyages à Londres, à Naples, en Russie; mais nous devons +mentionner sa réapparition dans une série de concerts donnés à Paris, +salle Érard, en 1862. C'était toujours la même exécution idéale: +sonorité onctueuse dans le chant, limpidité transparente dans les +traits, ampleur, puissance, délicatesse. Il manquait pourtant à toutes +ces perfections un peu d'imprévu, l'animation, la passion communicative. +En écoutant ce grand virtuose, si beau modèle à prendre, on se trouvait +sous le coup d'une admiration véritable; mais le cÅ“ur ne battait pas +comme à l'audition de Chopin ou de Liszt. Une femme d'une beauté idéale, +une statue vivante peut se faire admirer, mais le charme, l'esprit, la +sensibilité agissent sur l'imagination d'une manière plus vive que la +beauté calme, impassible, confiante dans sa toute-puissance. + +Le procédé de Thalberg a fait école, en dépassant les souhaits de son +inventeur, je n'hésite pas à l'affirmer. La foule des imitateurs, petits +et grands, habiles ou maladroits, qui ont usé et abusé de l'arpège, est +immense. La disposition du chant placé au médium du piano n'est pas une +découverte nouvelle; mais ce qui appartient en propre à Thalberg, ce qui +a été trouvé et merveilleusement utilisé par lui, c'est le choix des +doigts forts pour marquer d'une façon plus saillantes les mélodies, la +division alternative aux deux mains, enfin les innombrables traits de +formes nouvelles qui animent le chant sans en altérer les contours et +font vibrer l'échelle sonore du piano dans toute son étendue. Voilà , en +dehors du mérite transcendant de Thalberg comme compositeur, le côté +tout spécial où il est resté créateur, chef d'école, artiste inimitable +et trop imité! + +Thalberg a écrit un grand nombre de fantaisies sur les opéras italiens +et français. Les plus populaires sont tirés de _la Straniera_, _Moïse_, +_les Huguenots_, _la Donna del lago_, _Robert le Diable_, _Béatrice_, +_la Norma_, _Lucrèce Borgia_, _le Barbier de Séville_, _la Somnambula_, +_la Muette_, les deux fantaisies sur _Don Juan_ et l'andante final de +_Lucie_. Nous en passons beaucoup et des meilleures. Outre ces +arrangements importants, très développés, Thalberg a publié une Å“uvre +de la plus grande valeur: _l'Art du chant appliqué au piano_. L'illustre +virtuose a pris un soin minutieux à former par ses transcriptions +vocales tous les pianistes désireux d'acquérir ces belles qualités de +style, cette large manière de faire chanter le piano, ces variétés +d'accent et de timbre indispensables pour traduire dans des sonorités +différentes, d'une manière claire et distincte, le chant et les +accompagnements. Sous ce rapport, Thalberg avait réalisé une perfection +exceptionnelle, dont il donne le secret dans les excellents préceptes de +son _Art du chant_. + +Le recueil des douze grandes études de concert et l'étude en _la_ mineur +op. 45 appartiennent à la virtuosité transcendante. Thalberg y a mis en +Å“uvre, dans un style très serré et très ferme, toute l'ingéniosité de +ses procédés de prédilection. Nous ne pouvons passer sous silence son +concerto, quoique ce soit une composition de jeunesse sans caractère +bien accusé. Thalberg a deux fois essayé d'aborder la musique +dramatique, à Londres, puis en Italie. Ces deux tentatives aboutirent à +un double insuccès.--En fait de musique de chambre, nous ne connaissons +de lui qu'un estimable trio, op. 69, pour piano, violon et violoncelle. + +Thalberg, indépendamment de ses nombreuses fantaisies et de ses +arrangements, a écrit quantité d'Å“uvres originales qui diffèrent +sensiblement de ses procédés usuels et dans lesquels sa pensée s'est +affirmée d'une manière moins uniforme. Ses deux caprices, op. 15 et 19, +ses nocturnes, op. 16, son scherzo, op. 31, son andante, op. 32, ses +romances sans paroles, op. 42, ses _Soirées de Pausilippe_, sa marche +funèbre, sa barcarolle, sa tarentelle, sa célèbre ballade, enfin sa +grande et belle sonate prouvent victorieusement que Thalberg savait, +quand il le voulait, s'affranchir des formules que son admirable talent +de virtuose avait mises en si grande faveur. La lecture de ces ouvrages +est une réponse aux critiques malveillantes de rivaux jaloux, qui ne +voulaient voir en Thalberg qu'un habile arrangeur d'idées toutes +trouvées. Et pourtant ce n'est pas chose facile d'écrire de bonnes +fantaisies. Le choix des idées traitées, leur succession, leur +agencement, l'importance donnée à certains motifs, l'intérêt des +épisodes, la façon dont les pensées se relient entre elles, les +contrastes bien ménagés, les effets bien gradués demandent de la part du +compositeur beaucoup de tact, d'habileté, d'ingéniosité. Thalberg, en ce +genre, a fait école et laissé de très beaux modèles. + +Ed. Wolff, DÅ“hler, Henselt, Prudent, de Kontski, Goria, Gottschalk, +Jaëll, Fumagalli, etc., ont suivi assez longtemps la voie tracée par +Thalberg, mais le succès n'a pas été le même. L'abus des procédés +identiques a fini par lasser les oreilles musicales. Le goût a changé, +la mode n'est plus à ces interminables fantaisies qui passionnèrent le +public il y a trente ans. Prudent a créé un genre à lui dans ses +paysages animés, _la Prairie_, _les Bois_, _les Naïades_, etc.; Heller +dans ses _Promenades d'un solitaire_, ses _Nuits blanches_, ses _Scènes +vénitiennes_; Schumann dans ses nombreuses pièces caractéristiques et +romantiques; Bizet, dans ses _Chants du Rhin_, enfin tous ceux qui +mettent l'idée au-dessus de l'effet, ont abandonné l'ancien cliché. La +musique pittoresque, imitative, descriptive a tout à fait démodé la +grande virtuosité d'autrefois. Il y a un progrès immense dans l'art +expressif, dans la science du coloris; mais, en revanche, que de titres +burlesques, d'étiquettes prétentieuses sur des pièces dites originales, +mais vides de sens, d'idées, écrites dans un véritable patois musical! + +Toutes ces variations de la mode et du goût n'enlèvent rien à la gloire +de Thalberg. Le but poursuivi et atteint par l'illustre virtuose était +de substituer à l'ancienne école du piano, où les effets brillants +reposaient sur la rapidité des traits diatoniques et chromatiques, des +formules nouvelles embrassant le clavier dans une plus grande étendue et +développant le tissu harmonique de la basse la plus grave à la limite +suraiguë. Ce problème, en apparence insoluble, a été victorieusement +réalisé par Thalberg dans ses nombreuses fantaisies et transcriptions +vocales et instrumentales. La disposition des phrases mélodiques au +médium du piano, la division alternative aux deux mains des notes +saillantes permettant aux doigts forts de marquer le chant avec plus de +fermeté, l'harmonie plus corsée, soutenue aux deux mains au moyen de +basses profondes et d'arpèges rapides, tels sont en résumé les procédés +adoptés par Thalberg, et mis en Å“uvre avec une ingéniosité sans +pareille. + +Aussi le virtuose et le compositeur firent-ils une véritable révolution +dans l'école du piano. Les maîtres anciens et ceux dont le talent, +l'originalité pouvaient se passer de ces effets nouveaux, ne changèrent +rien à leur style et laissèrent passer cet engouement pour l'arpège. +Herz, Chopin, Heller, Kalkbrenner ne modifièrent que fort peu leur façon +d'écrire, mais toute la jeune école suivit Thalberg avec enthousiasme. +Prudent, Kontski, Goria, DÅ“hler, Osborne, Godefroid devinrent ses +disciples ardents, les propagateurs de sa doctrine. Il y eut excès +comme dans toute révolution. L'école de Clementi, Cramer, Field, +Kalkbrenner, celle de Hummel, Moschelès, Henri Herz, procédaient toutes +deux d'une façon presque identique pour la disposition du chant, de +l'harmonie et des traits brillants. L'édifice musical donnait +alternativement aux deux mains le degré d'importance qui convenait à +chacune d'elles, mais l'intérêt du discours presque toujours divisé, ne +comprenait que rarement des formules simultanées servant +d'accompagnement à la mélodie. + +Les traits rapides en gammes simples et figurées, quelquefois en accords +brisés, se présentaient presque toujours dans une ordonnance symétrique +qui subordonnait le virtuose au musicien. La conduite de la phrase, la +forme à conserver primaient les allures indépendantes et les caprices de +l'exécutant visant aux grands effets. Les maîtres tels que Haydn et +Mozart se préoccupaient avant tout de formuler leur pensée dans la plus +belle langue musicale sans souci exclusif de la virtuosité. Pour eux ce +n'était qu'un moyen plus sûr d'arriver à bien dire; l'idée ne leur +venait que rarement d'écrire une phrase, un trait destinés spécialement +à mettre plus en évidence la belle sonorité d'un instrument et les +qualités particulières d'un exécutant. + +A la grande influence de Thalberg sur l'école moderne du piano, comme +compositeur et virtuose, il faut ajouter son action comme professeur. +Non qu'il prît la peine de suivre, mesure à mesure, phrase par phrase, +les pianistes qui avaient la bonne fortune d'obtenir ses conseils; mais +quand l'élève avait joué son morceau,--appartenant presque toujours au +répertoire du maître,--Thalberg l'exécutait à son tour, en indiquant les +nuances et les procédés d'attaque. De toutes ces qualités, que de +nombreux disciples ont plus ou moins conservées, la plus frappante était +l'art merveilleux de produire, de conduire et de moduler le son. Jamais +d'effets heurtés, aucun abus de force; le piano n'était pas malmené, +traité avec violence. + +Comme Chopin, Thalberg employait constamment les pédales douce et forte, +d'une façon alternative ou simultanée, mais avec un tact si parfait que +l'oreille la plus susceptible ne pouvait saisir aucune résonnance +anormale. Signalons encore dans cette exécution magistrale, l'ordonnance +raisonnée du discours musical, la gradation des effets, une limpidité, +une transparence exceptionnelles de la partie récitante dans les +passages légers ou brillants. + +On dit, avec raison, que les traits reflètent l'être moral et que chacun +a la physionomie de son âme. Souvent aussi la figure de l'artiste porte +l'empreinte de son tempérament enthousiaste ou rêveur, recueilli ou +exubérant. On a souvent la physionomie de son talent; Thalberg en était +une preuve frappante. Les traits fins, distingués, harmonieux, donnaient +à son visage un cachet de noblesse répété dans toute sa personne; on +reconnaissait en lui un homme de race, doué de cette distinction native +que ne remplace pas toujours la meilleure éducation. Le regard était +fier, le sourire fin et bienveillant, la tête haute, portée en arrière +comme celle d'un vrai gentleman. + +Thalberg est mort à Naples[3] le 27 avril 1871, dans la force de l'âge +et la plénitude du talent, laissant un nom aimé, inséparable de +l'histoire de l'art. Comme exécutant, l'influence de son école a été +considérable, et, malgré certaines exagérations, a marqué un progrès +énorme dans la virtuosité moderne. Comme compositeur, Thalberg a créé +une forme nouvelle de fantaisies et laissé des Å“uvres originales +d'une réelle valeur. Il restera, à ce double titre, l'incarnation la +plus haute d'une époque de transition. + + + + +XVI + +MADAME FARRENC + + +Les artistes convaincus, ayant foi dans leur art et surtout dans le +passé de leur art, attachés aux principes, refusant de s'écarter des +doctrines traditionnelles, prenant leur point d'appui dans une fixité de +préceptes et une fermeté de conscience que rien ne peut troubler, +forment, malgré certains côtés étroits, malgré un isolement et une +stérilité inévitables dans le grand mouvement contemporain, une école +respectable à tous les égards. Mme Farrenc appartenait à cette +chapelle de croyants exclusifs qui n'ont jamais voulu quitter la voie +tracée par les maîtres, ni s'affranchir des lois reconnues, adoptées, +enseignées par eux. L'amour du nouveau, la fièvre de l'inconnu n'ont +jamais eu prise sur ces natures dont la foi robuste, la dévotion pour +ainsi dire fermée, repoussent comme hérésies tout ce qui s'écarte des +principes absolus de l'art pur. + +Si cette école a des côtés étroits, comme nous l'avons dit tout d'abord, +elle en a aussi d'intéressants et d'instructifs. Nous croyons accomplir +un devoir, acquitter une dette de cÅ“ur et de bonne confraternité en +consacrant ces pages de souvenir à l'artiste éminente dont la vie +modeste et laborieuse reste un enseignement en ce temps de réclames, +d'études superficielles et de charlatanisme. + +Cet hommage de sympathie est amplement justifié par les qualités +multiples de l'artiste qui, grâce à son énergique volonté, à ses fortes +et patientes études, sut acquérir des connaissances musicales qu'aucune +femme, avant elle, n'avait possédées au même degré. Il faut honorer ces +belles natures qui aiment l'art pour les pures jouissances du cÅ“ur et +de l'esprit, pour lui-même, en un mot; qui ont un médiocre souci de la +gloire et de la fortune et marchent courageusement à la conquête de +l'idéal, sans autre mobile que l'ardent amour du beau. + +Mme Farrenc, née Jeanne-Louise Dumont, était la fille de Jacques-Edme +Dumont, statuaire, pensionnaire de Rome, et la sÅ“ur d'Auguste Dumont, +membre de l'Institut et l'un des statuaires célèbres de l'époque +actuelle. Mme Farrenc descendait aussi, par les femmes, de la grande +famille des peintres du XVIIIe siècle, les Coypel. Son enfance +n'offre aucune des particularités saillantes qui accompagnent +d'ordinaire les premiers pas des enfants prodiges et dénotent des +aptitudes toutes spéciales; on n'y trouve aucune légende merveilleuse; +mais cette bonne fortune d'appartenir à une famille d'artistes éminents +a certainement exercé une grande influence sur la vocation de la future +virtuose comme sur la direction de ses premières études. Haydn, Mozart, +Beethoven étaient la trinité musicale à laquelle la jeune néophyte avait +voué ses premières croyances; Moschelès et Hummel furent tout à la fois +ses conseillers et ses modèles. + +Dès l'âge de quinze ans, elle commençait ses études d'harmonie et de +contre-point avec Reicha; à dix-sept ans, elle devenait la compagne de +M. Aristide Farrenc, un artiste de sérieuse valeur, virtuose renommé +comme flûtiste et bon compositeur. La haute supériorité de sa femme, +l'admiration profonde qu'il avait pour son talent, le décidèrent à +renoncer à la vie militante du musicien pour devenir éditeur; mais on +retrouvait dans ses publications, d'une correction irréprochable, le +soin, la conscience, le goût d'un véritable artiste. On lui doit la +publication d'un grand nombre d'ouvrages d'une haute valeur, tels que +les _Études_ et la _Grande Méthode de Hummel_, _l'École du virtuose_ de +Czerny, une collection des _Å“uvres de Beethoven_. Admirateur +passionné des compositions de sa femme, c'est grâce à son initiative que +nous connaissons plusieurs Å“uvres importantes qui, sans lui, seraient +restées ignorées de tous, même des intimes; car Mme Farrenc avait une +profonde antipathie pour toute mise en scène de ses compositions; sa +réserve habituelle allait jusqu'à la souffrance, quand il s'agissait de +produire au grand jour sa personnalité artistique. + +Ce fut sous l'habile direction du célèbre contre-pointiste Reicha que +Mme Farrenc fit, comme nous l'avons dit, de longues et fortes études +d'harmonie de fugue et de composition. Ce professeur, dont le mode +d'enseignement différait sous plusieurs rapports de la doctrine de +Chérubini, le maître par excellence du style sévère, prit un vif intérêt +aux études scolastiques de son intelligente et courageuse élève; il lui +fit deux fois recommencer son cours de contre-point et de fugue. Mais la +vaillante musicienne, non contente d'écrire avec une rare pureté un +grand nombre d'airs variés, rondos, études, voulut connaître à fond tous +les secrets, tous les procédés de l'orchestration. Son énergie ne recula +pas devant la composition d'Å“uvres de haut style, trios, quatuors, +quintettes, nonettos, ouvertures et symphonies; Mme Farrenc sut +aborder avec hardiesse la musique concertante pour piano et instruments +à corde, piano et instruments à vent; citons aussi plusieurs symphonies +dignes des maîtres en renom. Ces Å“uvres ne permettent qu'une +critique: Mme Farrenc n'a pas suffisamment osé y être elle-même. +Toute à l'admiration de ses modèles, sa pensée s'y est trop fondue dans +leur moule, elle n'a pas assez vigoureusement affirmé son style +individuel. + +On compte trois symphonies de Mme Farrenc, exécutées au +Conservatoire; le nonetto pour piano et instruments à vent a été joué +avec une rare perfection par les virtuoses les plus renommés, à la salle +Érard. Cette Å“uvre fait honneur au talent viril de Mme Farrenc. +Voltaire, qui refusait aux femmes la faculté d'écrire des tragédies, +faute par elles de posséder une certaine vigueur, une énergie de +conception et d'exécution indispensables et réservées à l'autre sexe, +eût dû admettre une exception à sa théorie en voyant une femme +symphoniste, phénomène tout aussi remarquable, à nos yeux, qu'une femme +auteur dramatique[4]. + +Pendant trente années, Mme Farrenc a dirigé au Conservatoire les +études d'une nombreuse génération de pianistes. Sa classe a fourni une +phalange serrée d'artistes de mérite, dont le talent reflète les +sérieuses qualités de leur maître. Citons en première ligne la fille de +Mme Farrenc, artiste du plus brillant avenir, virtuose de grand +style, musicienne consommée, ravie prématurément à l'affection de ses +parents; Mlles Lévy, Dorus, Colin, Sabatier-Blot, Viard, Lenoir (ces +trois dernières ont aussi pris mes conseils pendant quelques années), +Mme Béguin-Salomon. L'enseignement de Mme Farrenc était d'une +correction parfaite, d'un puritanisme rigoureux. Pour rien au monde, le +professeur n'aurait voulu sacrifier à l'effet; aussi les succès de ses +élèves étaient-ils dus bien exclusivement à leur mérite personnel. Les +pianistes formés à l'école de Mme Farrenc se distinguaient par la +régularité et la netteté irréprochable de leur jeu, le mécanisme +excellent, l'accentuation juste qui n'avait rien jamais d'exagéré, enfin +la lettre écrite observée avec une exactitude, un soin religieux. Ce +qui manquait à cette école, si correcte, si sérieuse et si pure, c'était +la chaleur et la couleur. L'horreur de l'exagération l'avait poussée +vers un autre écueil, la froideur. + +Mme Farrenc professait une grande admiration pour Hummel et +Moschelès, dont elle avait longtemps reçu les conseils; pourtant, on ne +retrouvait pas une frappante analogie entre sa virtuosité et celle des +célèbres pianistes que nous venons de nommer; son talent d'exécution +procédait bien plutôt de l'école de Kalkbrenner et Cramer, dont elle +avait la netteté, l'allure correcte mais compassée. Mme Farrenc +n'était pas une virtuose transcendante dans l'acception stricte du mot, +mais une pianiste de style, commandant l'attention par sa manière +magistrale de comprendre et d'interpréter. En revanche, nous le +répétons, ce jeu irréprochable au point de vue de la correction laissait +à désirer sous le rapport du coloris musical, manquait de relief et +d'expression. Conviction, éducation ou tempérament, Mme Farrenc se +tenait obstinément à l'antipode du sentimentalisme: à force de +rechercher la simplicité, elle était arrivée à ce résultat singulier: +l'affectation du naturel. + +Nous comprenons et partageons le sentiment d'aversion profonde que les +artistes dignes de ce nom ont pour le maniérisme, l'exagération ou la +mignardise, mais il n'en faut pas moins reconnaître que l'accent, +l'expression, le mouvement, l'émotion sont des qualités primordiales, +dont la possession est indispensable pour une bonne interprétation. Si +la chaleur communicative fait défaut à l'exécutant, l'auditoire reste +froid; si le virtuose n'a pas d'heureux élans d'inspiration, s'il se +condamne à une rigidité glaciale, quelle action exercera-t-il sur le +public? L'exécution littérale sans l'adjonction des qualités intimes, de +l'interprétation vivante, sentie, est la négation du beau et du vrai, +tout aussi bien que l'exagération, les procédés excessifs, ampoulés +marquent la décadence de l'art et la perversion du goût. + +La physionomie de Mme Farrenc offrait un type distingué, mais austère +et froid. Nature vaillante, laborieuse à l'excès, caractère réservé, +réfléchi, tout, dans cette organisation d'élite, affirmait une +individualité concentrée et convaincue. Les traits fins, effilés, le +teint pâle, le regard un peu vague, donnaient au visage, d'un ovale +allongé, un caractère ascétique. Au moral, elle avait une grande +droiture d'esprit, un jugement sûr, une équité rigoureuse; c'était, en +outre, une femme du monde, distinguée, instruite, ayant su se faire une +forte éducation, tout en devenant musicienne et compositeur de premier +ordre. + +Pendant les dernières années de leur carrière, M. et Mme Farrenc,--à +l'exemple du regretté Amédée Méreaux,--ont consacré tous leurs soins à +une importante publication: _le Trésor des pianistes_, recueil de vingt +volumes comprenant tous les chefs-d'Å“uvre des maîtres célèbres +compositeurs pour le clavecin et le forte-piano. Cet important ouvrage, +enrichi de notices biographiques et de précieuses indications sur le +style et les ornements anciens, dont la tradition n'est connue que des +érudits, des collectionneurs de méthodes du temps, est un véritable +monument élevé à l'histoire du piano. En 1872, Mme Farrenc prenait sa +retraite de professeur au Conservatoire, sans toutefois cesser ses +leçons particulières; mais sa santé, altérée par le travail, le chagrin, +la solitude que la mort avait faite autour d'elle, annonçait une fin +prochaine. C'est en septembre 1875 qu'elle nous a quittés pour le grand +repos si honorablement conquis par une vie laborieuse et d'un haut +exemple. + +Nature vaillante, conscience rigide, organisation puritaine et sérieuse, +égarée dans un siècle frivole et dans une génération fébrile, on peut +dire que Mme Farrenc n'a pas obtenu tout le succès que méritaient sa +rare conscience, son profond savoir: mais son nom vivra dans le souvenir +de tous ceux qui ont pu apprécier les qualités multiples de l'artiste, +femme par la délicatesse du cÅ“ur, virile par la fermeté du talent. + + + + +XVIII + +HUMMEL + + +Rarement désirables, souvent désavantageuses, les comparaisons +artistiques s'imposent quelquefois soit par des coïncidences de date, +soit par des rapports de style. C'est un honneur sans doute pour Hummel +d'être mis en parallèle avec Beethoven et comparé à ce maître illustre; +en revanche, ce n'est pas absolument un bonheur. Opposer l'un à l'autre +ces deux maîtres également hors ligne, mais inégalement supérieurs, +c'est opposer l'imagination aidée de la science à l'invention créatrice, +le style acquis à la sensibilité native, l'originalité travaillée aux +élans de l'inspiration. De là un contraste fâcheux entre ces deux grands +artistes contemporains et rivaux. Beethoven était un puissant génie, +Hummel un musicien de talent; le rayonnement du premier a laissé dans un +jour insuffisant le mérite réel du second. Il faut donc, par un effort +d'esprit, isoler Beethoven sur ce sommet de l'art qui appartient au +symphoniste immortel, et il deviendra plus facile de rendre à son +vaillant émule toute la justice qui lui est due. + +Mise à part, éloignée de ce redoutable voisinage, la physionomie +artistique de Hummel s'éclaire d'un jour nouveau; on n'hésite pas à la +placer au rang qu'elle mérite; on salue en Hummel un des maîtres non +seulement brillants mais utiles qui ont fait progresser l'art musical et +trouvé des voies nouvelles. S'il n'a pas eu les grands coups d'aile, les +inspirations larges, puissantes de Beethoven, il a du moins parlé la +langue inspirée, correcte et pure des poètes classiques de la musique, +il a écrit de véritables chefs-d'Å“uvre, laissé d'admirables modèles +de style et de goût. + +Hummel (Jean-Népomucène), fils de Joseph Hummel, musicien distingué, +habile professeur, chef d'orchestre, naquit à Presbourg le 16 novembre +1778. Dès sa première enfance, il annonça des dispositions toutes +spéciales pour l'étude du piano, qu'il commença à l'âge de cinq ans. Ses +facultés musicales étaient si remarquables qu'à sept ans il étonnait +déjà par sa virtuosité. Le père de Hummel, qui s'était fixé à Vienne, où +il dirigeait un orchestre de théâtre, présenta son enfant prodige à +plusieurs artistes éminents et à W. Mozart. Le grand compositeur fut si +enthousiasmé par la riche organisation du petit virtuose, qu'il voulut +le diriger lui-même, malgré son peu de goût pour l'enseignement. + +Hummel eut donc l'inestimable bonheur d'être un des rares élèves de +Mozart; il resta chez lui à demeure, comme pensionnaire; de là sa forte +éducation et son immense supériorité sur la plupart des compositeurs +ses contemporains. Ses progrès furent si rapides que Mozart put +présenter au public son merveilleux élève, âgé de neuf ans, dans un +concert donné à Dresde en 1787. Le père de Hummel voulut ensuite, à +l'exemple du père même de Mozart, produire et un peu exploiter le talent +de son fils. Pendant six années, il lui fit parcourir l'Allemagne, le +Danemark, la Hollande, l'Ecosse, l'Angleterre (où il séjourna deux ans à +Londres, en 1791 et 1792), rencontrant partout les sympathies les plus +vives. Le père imposait à son fils un travail si rude que Hummel, devenu +homme, en conserva l'habitude toute sa vie. + +Pendant ses deux années de séjour à Londres, Hummel suivit assidûment +les leçons de Clementi, s'imprégna de son style, se soumit aux préceptes +de son école. En quittant Londres, Hummel, alors âgé de quinze ans, +revint à Vienne et commença l'étude de l'harmonie, qu'il n'avait fait +qu'ébaucher; il prit pour guide un des maîtres les plus expérimentés, +consulté par tous les musiciens de valeur, le grand théoricien et +contre-pointiste Albrechtsberger. Le célèbre Salieri lui donna aussi de +précieux conseils sur l'art d'écrire pour les voix et le style +dramatique. Ce fut ainsi qu'il devint compositeur, tout en restant un +virtuose exceptionnel. Nous ne suivrons pas cette vie laborieuse et +vagabonde année par année. Hummel a visité à plusieurs reprises les +diverses contrées de l'Europe, l'Allemagne, la Pologne, la Russie, la +Hollande, la Belgique, l'Angleterre et la France. Partout acclamé, son +grand style, sa virtuosité magistrale, son don merveilleux +d'improvisation (ces qualités réunies portées au plus haut point de +perfection), le placèrent au rang des maîtres dans l'acception la plus +grande du mot. + +Comme compositeur dramatique, Hummel a écrit plusieurs opéras sérieux, +de demi-caractère et bouffes, plusieurs cantates avec chÅ“urs, des +ouvertures symphoniques et aussi la musique de plusieurs ballets et +pantomimes avec chants et danses. Ses partitions les plus connues sont +_Mathilde de Guise_, trois actes, _Maison à vendre_, un acte, _le +Vicende d'amore_, opéra bouffe en deux actes. Hummel, qui fut +successivement maître de chapelle du prince Estherhazy, du roi de +Wurtemberg et du grand-duc de Saxe-Weimar, a encore composé trois messes +solennelles, des graduels, offertoires à quatre voix, orchestre et +orgue. + +Haydn et Cherubini avaient pour Hummel une vive sympathie; leurs +encouragements et leurs suffrages étaient pour ce vaillant musicien la +récompense la plus douce de ses travaux si variés au théâtre, à l'église +et comme compositeur de musique de concert et de chambre. Quant à la +double influence de Mozart et de Clementi, on en retrouve quelques +traces dans les premières compositions de Hummel, mais cette filiation +s'efface progressivement dans ses Å“uvres de maturité; car Hummel, +tout en restant attaché aux traditions de ses illustres maîtres, a +cherché d'autres voies indiquées déjà par les perfectionnements du +piano. Il a modifié les timbres, la sonorité, développé l'harmonie dans +une plus grande étendue du clavier, moins usé des formules diatoniques, +donné aux traits des contours plus variés, une trame plus serrée et plus +forte. + +L'Å“uvre de musique de chambre est importante et de haute valeur: +trois quatuors pour instruments à cordes, deux grandes sérénades pour +piano, violon, guitare, clarinette et basson, deux septuors restés +célèbres, un quintette pour piano et instruments à cordes, six concertos +pour piano et orchestre, dont quatre sont des modèles de style devenus +classiques, ceux en _la_ mineur, _si_ mineur, _la_ bémol majeur et _mi_ +naturel majeur; des rondos et thèmes variés pour piano et orchestre; +plusieurs sonates concertantes pour piano et violon; sept numéros +d'Å“uvres de trios pour piano, violon et violoncelle, trois sonates à +quatre mains, plusieurs fantaisies et particulièrement l'opéra 18, +Å“uvre admirable du plus beau style, des études excellentes, des +sonates pour piano seul qu'aucun virtuose ne doit ignorer (op. 13, 20, +36, 81 et 106); les op. 13 et 81 sont de véritables chefs-d'Å“uvre qui +peuvent se comparer aux plus belles sonates de Beethoven. + +Signalons encore les études publiées par Farrenc et aussi la grande +Méthode, dont je possède l'exemplaire avec dédicace au roi Charles X. +Cet ouvrage, traduit de l'allemand par un de mes anciens maîtres +d'harmonie, Jalensperger, est un précieux recueil de formules de +mécanisme; les combinaisons de doigts, variées à l'infini, offrent aux +élèves patients, que le travail ne rebute pas, de nombreux et excellents +exemples de doigtés ingénieux; mais cet ouvrage, très utile à +connaître, est plutôt un arsenal de traits qu'une méthode progressive +dans le sens usuel, absolu du mot. + +Il faut le reconnaître, si Hummel tient une des premières places parmi +les compositeurs de musique de chambre, concertos, septuors, trios, +sonates, fantaisies, il n'occupe qu'une place estimable parmi les +compositeurs de musique dramatique et religieuse. Écrivain correct, +distingué, musicien de grand talent, possédant à fond tous les secrets +de son art, ses Å“uvres de théâtre et d'église ont du style et le +caractère voulu, mais manquent de passion et d'élan. Hummel ne possédait +pas le génie des grandes conceptions lyriques, et son inspiration +musicale n'a pu s'élever aux sublimités dramatiques et religieuses. + +Au point culminant de leur double apogée, une profonde mésintelligence, +qui alla jusqu'à l'inimitié, surgit entre Hummel et Beethoven; et +pourtant ces deux grands artistes ne cessèrent de rendre mutuellement +justice à leur valeur musicale. On donne différents motifs à cette +aversion personnelle, rivalité d'amour ou rivalité artistique; d'après +d'autres renseignements, la cause réelle de cette rupture était +l'ombrageuse susceptibilité de Beethoven, dont le caractère aigri par la +souffrance n'avait pas une égalité parfaite. Ces deux natures d'élite, +si bien faites pour se comprendre et s'estimer, vécurent donc longtemps +ennemies; mais à l'heure suprême des adieux, Hummel apprenant l'état +désespéré de son illustre rival, se rendit près de lui, les yeux baignés +de larmes; Beethoven lui tendit la main en signe de réconciliation. + +A partir de 1811, la réputation de Hummel, comme pianiste et +compositeur, s'établit à Paris et prit racine au Conservatoire de +musique. Cherubini à son retour de Vienne, avait le premier signalé la +haute valeur et fait connaître l'Å“uvre du maître allemand. J'ai eu le +bonheur d'entendre Hummel, lors de son second voyage à Paris, en 1829, +dans plusieurs séances données chez Érard, et je me rappelle, avec une +vive admiration, ce style noble et simple, cette sonorité onctueuse, +cette belle manière de faire chanter et parler le piano, cette clarté +limpide des traits et ce brio magistral qui laissait l'auditeur +émerveillé, mais toujours tranquille sur les audaces du virtuose. + +Hummel est un des grands maîtres du piano; peut-être serait-il le +premier des modernes sans l'immense rayonnement de Beethoven. Mais, s'il +n'occupe que le second rang comme compositeur-pianiste, il n'a été égalé +par personne dans l'art merveilleux de fixer les idées instantanées, de +leur donner la vie et la forme. Compositeur de premier ordre, +improvisateur incomparable, Hummel, dont la science musicale complétait +la riche imagination, appartient à l'école des logiciens et non à celle +des impressionnalistes amoureux du pittoresque. Il excellait dans l'art +d'exposer avec clarté, de développer dans de justes proportions les +idées musicales, qu'il reliait et traitait suivant leur importance avec +un art infini. Improvisateur merveilleux, il savait conduire et +réglementer l'inspiration avec une perfection sans pareille. Il y avait +tant d'ordre, d'habileté dans ses improvisations, la science et la +spontanéité s'y unissaient avec tant de bonheur, qu'en l'écoutant, +charmé, ébloui, on prenait pour le fruit d'un travail médité ces +Å“uvres si riches de détails, de combinaisons ingénieuses, enchaînées +avec tant d'art, équilibrées avec tant de bonheur. Parmi les pianistes +contemporains, quelques musiciens éminents ont seuls conservé à des +degrés différents ce don merveilleux de l'improvisation. Stephen Heller, +Rosenhain, Hiller improvisent brillamment sur des thèmes donnés. Liszt +est aussi un grand improvisateur si l'on veut accepter comme +improvisations ses éblouissants préludes hérissés de traits vertigineux, +mais où l'ordre et le plan font quelquefois défaut. + +Hummel est mort le 17 octobre 1837, à Weimar, dans cette chère et calme +retraite, véritable sanctuaire du grand art avant l'époque agitée qui +devait suivre. Il avait des traits énergiques et fortement accusés; son +regard franc, très ouvert, exprimait une forte volonté. Sa bouche +souriante parlait de joyeuse humeur; mais en voyant cette forte et +solide charpente, on s'étonnait que cette enveloppe rugueuse pût +s'harmoniser si heureusement avec le talent plein de poésie et de charme +de l'éminent artiste. Ce caillou du Rhin brillait comme un diamant, et +si ses rayons n'ont pas été assez forts pour lutter avec ceux de +Beethoven, du moins ont-ils gardé assez d'éclat pour que le nom de +Hummel resplendisse comme une des plus pures gloires de l'école +allemande. + + + + +XIX + +MOSCHELÈS + + +Les artistes qui s'élèvent jusqu'aux sommets ardus de la célébrité, et +atteignent les hautes cimes de l'art par une valeur personnelle +incontestée, des qualités primordiales reconnues de tous, sont en petit +nombre; plus rares encore ceux qui n'ont jamais connu les tristesses de +critiques injustes, ressenti les atteintes douloureuses des rivalités et +de l'envie. Moschelès a été un de ces privilégiés de l'art; ses facultés +exceptionnelles de musicien, de compositeur et de virtuose l'ont placé +si haut, qu'aucune des mesquines passions, des petites haines, trop +fréquentes dans la carrière musicale, n'a pu effleurer sa belle et pure +réputation. Disons encore que la franchise et la noblesse de son +caractère lui ont attiré des sympathies aussi vives qu'immédiates; le +grand artiste et le galant homme n'ont eu qu'à se produire pour +conquérir la faveur universelle. + +Moschelès (Ignace) est né à Prague le 30 mai 1794. Son père, négociant +israélite, lui fit commencer très jeune l'étude de la musique; ses +premiers maîtres, modestes musiciens dont le nom mérite d'être +reproduit, Zabradka et Zozalkski, initièrent assez rapidement leur élève +aux principes de l'art pour lui permettre d'entrer au Conservatoire de +Prague, dirigé alors par Denis Weber, musicien instruit et très +distingué, qui s'éprit immédiatement des rares qualités de Moschelès. + +Sous cette direction paternelle, le jeune pianiste fut initié aux +Å“uvres de Jean-Sébastien Bach, d'Hændel, de Mozart, de Clementi. Sa +mémoire prodigieuse et sa merveilleuse facilité lui valurent de tels +progrès qu'à douze ans il put se faire entendre dans les concerts +publics et obtenir les suffrages des artistes, grâce à une fermeté +d'exécution rare chez les petits virtuoses. Déjà cette précoce et riche +organisation s'était imprégnée des sérieuses et brillantes qualités des +grands maîtres dont Moschelès étudiait le style avec passion. + +Ces premiers succès, loin d'exalter l'amour-propre de Moschelès, ne +firent qu'enflammer son désir d'apprendre; sa famille secondant son bon +vouloir se décida à l'envoyer à Vienne; il trouva dans cette capitale +les moyens de se perfectionner et les modèles à suivre. Grâce aux leçons +d'harmonie du célèbre maître Albrechtsberger, il fit de fortes études de +contre-point et reçut aussi les conseils de Salieri, maîtres consultés +par tous les artistes désireux de connaître les vrais principes, les +saines doctrines, et qui prirent leur jeune disciple en grande +affection. L'imagination et la prodigieuse mémoire de Moschelès se +meublèrent de tous les chefs-d'Å“uvre anciens et contemporains; aussi +ses audaces heureuses n'allèrent-elles jamais jusqu'à lui faire quitter +les voies du bon goût. + +L'exécution brillante, l'accentuation colorée et les effets nouveaux +introduits par le jeune virtuose dans ses premières compositions pour +piano le firent rechercher dans tous les concerts. Il faut même de nos +jours, malgré les soixante ans écoulés, reconnaître dans ces premières +Å“uvres de Moschelès une richesse d'harmonie, une chaleur expansive +dans la phrase mélodique qui affirmaient de prime abord une originalité +réelle. Dès cette époque,--1812,--la réputation du jeune maître rayonna +sur toute l'Allemagne. C'est aussi à cette date que remonte la sincère +et constante amitié de Moschelès et de Meyerbeer, comme lui très habile +virtuose, son émule et son rival dans les concerts. Cette courtoise +rivalité n'altéra jamais la mutuelle affection des deux artistes: +bientôt, du reste, Meyerbeer, sans cesser d'être habile virtuose, se +voua plus particulièrement aux études de composition dramatique. Pendant +ce temps, Moschelès, occupé de faire progresser l'exécution, consacrait +toute son énergie à la recherche des effets nouveaux dans la musique de +piano. + +La contexture harmonique de ses traits, de formes si variées, donnait à +l'instrument une sonorité plus large et une grande diversité d'accents +par l'imprévu des modulations. Aussi, quand Moschelès quitta Vienne pour +se faire entendre dans toutes les grandes villes de l'Allemagne, +Dresde, Leipsick, Cologne, Munich, etc., fut-il acclamé comme le +créateur d'une école nouvelle, se distinguant de l'ancienne non par des +procédés excentriques, mais par une entente plus parfaite de la +sonorité, de l'expression et du toucher. + +Malgré ces succès et l'enthousiasme qu'excitait chaque concert, +Moschelès poursuivait ses études. Travailleur infatigable, d'une extrême +sévérité pour lui-même, il revenait de ses voyages pour mûrir dans le +recueillement les effets nouveaux qu'il voulait introduire. Après ses +nombreuses excursions dans toute l'Allemagne, sur les bords du Rhin, à +travers la Hollande et la Belgique, sûr de ses procédés et de son action +sur le public, le célèbre pianiste vint à Paris pour la première fois en +1820. + +Les concerts qu'il donna à l'Opéra produisirent une immense sensation; +artistes et amateurs étaient également émerveillés par cette virtuosité +transcendante: la sonorité puissante, la noblesse du style, l'élégante +manière de phraser, toutes ces qualités réunies étonnaient et +charmaient. La part du compositeur dans cette admiration générale +n'était pas moindre que celle du virtuose. Les compositions de +Moschelès, si riches d'idées, d'une belle ordonnance, d'une facture +correcte, laissaient peu de prise à la critique. Nul maître, Hummel +excepté, n'avait encore écrit avec ce brio, cette hardiesse d'allures, +une pareille entente des effets spéciaux. Toute la génération des +pianistes de l'époque s'éprit des qualités et des procédés de la +nouvelle école; le jeune Henri Herz comptait parmi ses admirateurs les +plus passionnés et ses disciples les plus ardents. + +Cet accueil enthousiaste retint Moschelès une année entière à Paris; le +grand artiste songea même à s'y fixer, mais déjà il était de tradition +qu'il fallait visiter l'Angleterre et demander à nos puissants voisins +la consécration du talent. Moschelès quitta Paris, mais il devait y +revenir souvent et toujours avec joie. Son éminent talent et ses +qualités de galant homme lui avaient créé de solides amitiés, de +sincères affections dont aucune ne l'abandonna. + +En 1821, Moschelès fit sa première apparition à Londres. L'accueil fut +tel qu'il se décida à s'y fixer; grâce à sa distinction naturelle, +jointe à sa haute situation musicale, il devint bientôt un des maîtres +les plus recherchés et les plus aimés de l'aristocratie anglaise. Il +convient d'ailleurs de reconnaître à nos voisins de la Grande-Bretagne +une appréciation saine et juste de la valeur réelle des artistes qui +viennent demander leurs suffrages; ils n'accordent le droit de cité +qu'aux maîtres vaillants qui font preuve à la fois de savoir et de +bravoure; ils ne prennent pas les réputations toutes faites, ils ne les +acclament pas de confiance, sans juger par eux-mêmes. Et pourtant le +goût musical n'est en Angleterre que l'apanage d'un certain nombre de +dilettantes. Seuls les vastes programmes d'oratorios de Bach et de +Hændel exercent une véritable attraction sur la foule des fidèles, qui +se rendent religieusement chaque année à ces grandes solennités +musicales. + +S'il y a plus de légèreté dans nos appréciations, dans l'engouement et +la vogue qui s'attachent à tel ou tel artiste, du moins notre public +français des concerts populaires est-il plus connaisseur et plus +éclectique dans ses enthousiasmes. + +Moschelès en devenant l'hôte aimé des Anglais, en choisissant Londres +comme résidence pendant vingt-cinq ans, de 1821 à 1846, ne dit pas adieu +à la vie militante du virtuose, aux voyages artistiques. L'Irlande, +l'Écosse, la Hollande et la Belgique, Paris, Vienne, Dresde, Leipsick, +Munich, Berlin, Hambourg eurent plusieurs fois la visite du grand +artiste. La nombreuse et brillante clientèle d'élèves de Moschelès, sa +place de professeur à l'Académie royale de musique, ses fonctions de +directeur de la Société philharmonique ne lui permettaient plus de +longues absences; mais, dans ses échappées de quelques mois, le +compositeur éminent, l'exécutant de grand style, affirmait en toute +occasion la supériorité de son école. + +J'ai eu plusieurs fois, au début de ma carrière, l'honneur de recevoir +des élèves adressés et recommandés par Moschelès; le célèbre maître +avait aussi accueilli parmi ses disciples plusieurs jeunes virtuoses +formés à mon enseignement; dans ce mutuel échange, j'ai pu directement +apprécier l'excellence de la méthode de Moschelès, ses belles et saines +traditions. En 1846, Moschelès dit adieu à l'Angleterre; il vint se +fixer à Leipsick, où l'appelait son illustre élève Mendelssohn, qui +désirait lui confier la direction des études de piano du Conservatoire. +Moschelès, accompagné de sa famille, s'établit dans cette ville, un des +grands centres artistiques de l'Allemagne du Nord, et son école conquit +rapidement la célébrité que justifiaient l'immense réputation et +l'ardeur infatigable du maître. + +Moschelès tient une des premières places parmi les grands maîtres +classiques de l'école du piano. Son style, ses procédés, ses harmonies +colorées et les éléments nouveaux introduits dans ses compositions ont +exercé une influence sensible sur les Å“uvres de ses émules et +contemporains, Henri Herz et Frédérik Kalkbrenner. Ce dernier maître, +qui rendait justice _in petto_ à son illustre confrère, portait +cependant si haut la conscience de son mérite personnel qu'il lui était +pénible de reconnaître la richesse d'imagination et la valeur des +études, sonates, concertos, de Moschelès; mais Henri Herz, dans sa +loyale franchise, a dit maintes fois que Hummel et Moschelès avaient été +ses modèles préférés et qu'il en procédait directement; et, en effet, la +place de Moschelès est marquée à côté de Hummel; les fortes qualités de +race et d'éducation qui font les grands artistes sont les mêmes malgré +l'individualité distincte des deux talents. + +L'érudition musicale de Moschelès était immense, il connaissait à fond +toutes les écoles; il pouvait démontrer _ex professo_, et en citant des +exemples, par quels traits distinctifs s'accusent aux différentes +époques le progrès et la transformation de l'art du compositeur. Il +savait merveilleusement s'assimiler les qualités de style qui +conviennent aux Å“uvres diverses des maîtres du clavecin et du piano. +Bach, Hændel, Scarlatti, Clementi, Mozart, Haydn, Beethoven, Weber et +les modernes n'avaient pas de secret pour lui; mais il gardait son +style très caractéristique, style plein de force et de noblesse, chaud, +coloré, nerveux, dramatique, où passe souvent le grand souffle de +l'inspiration. Ses belles études, op. 70, 95, et ses douze grandes +études de concert, op. 121, ses trois beaux caprices, la Légèreté et la +Force, op. 50, sont des modèles de facture où l'idée typique est +développée avec une habileté de mains que possèdent seuls les maîtres. + +Ces pièces, d'un travail excellent au point de vue du mécanisme et des +difficultés spéciales, sont toutes remarquables par le choix de la +pensée musicale, la variété et la contexture des traits, enfin par les +harmonies ingénieuses et piquantes qui en rehaussent le ton et leur +donnent une couleur énergique, expressive et dramatique. + +L'Å“uvre de compositeur de Moschelès est considérable. On cite huit +concertos pour piano et orchestre; les 2e, 3e, 4e sont des +modèles du genre; la noblesse du style, la richesse de l'inspiration, la +couleur vigoureuse des harmonies font de ces Å“uvres des types +admirables plusieurs fois imités. Ajoutons que ces compositions, si +remarquables par le choix des idées, l'ingéniosité des traits, sont +orchestrées avec un tact parfait, en se plaçant au point de vue du piano +récitant, prenant pour lui l'intérêt principal. Les timbres de +l'orchestre sont distribués avec une entente merveilleuse de la +sonorité; les dessins d'accompagnement, pleins d'élégance et d'esprit, +se meuvent avec une grande liberté d'allures, soutiennent ou animent le +piano, concertent avec lui sans jamais absorber l'intérêt ni écraser le +soliste par une symphonie trop brillante. + +Les concertos fantastique, pathétique, pastoral, renferment aussi de +belles pages, mais n'ont pas la grande ordonnance et la clarté des cinq +premiers. Le sextuor et le grand septuor pour piano, violon, flûte, +clarinette, violoncelle et contre-basse, peuvent être exécutés à côté de +ceux de Beethoven, Hummel, Onslow et Bertini; ces Å“uvres sont des +pages magistrales par la netteté du dialogue musical, la conduite et le +développement des idées. Les deux grands trios pour piano, violon et +violoncelle, le grand duo pour deux pianos, et l'admirable sonate à +quatre mains, op. 47, sont des chefs-d'Å“uvre que tous les pianistes +doivent connaître. Citons encore six numéros d'Å“uvre de sonates pour +piano seul, op. 4, 6, 22, 27, sonate caractéristique, 41 et 49, sonate +mélancolique. + +Cette dernière n'a qu'un seul mouvement, mais je ne sais rien de plus +parfait, de plus inspiré, de mieux écrit pour le piano. Mentionnons +aussi parmi les Å“uvres de style, plusieurs sonates concertantes, +piano et violon, les belles variations sur la _Marche d'Alexandre_, _Au +Clair de la Lune_, les grandes variations sur une mélodie autrichienne, +plusieurs arrangements sur des airs nationaux irlandais, écossais, +danois, rondos, caprices, polonaises, des variations concertantes pour +piano, violon, violoncelle et clarinette, op. 17 et 46, cinquante +préludes dans tous les tons majeurs et mineurs, des allegros de bravoure +dédiés à Cramer, etc. + +Virtuose de premier ordre, Moschelès se distinguait par une exécution +magistrale, beaucoup de naturel et de vérité dans l'expression. +Exécutant plein de verve mais toujours maître de lui, visant moins à +l'effet qu'au bien dire, il commandait l'attention par la noblesse de +son style, sa belle sonorité, sa manière simple et large de phraser. +Rien n'était laissé à l'imprévu, ni dans les grandes lignes, ni dans les +moindres détails de l'interprétation; la supériorité de l'artiste était +aussi réelle dans les passages brillants que dans les contours légers +des ornements. + +Physionomie distinguée, aux lignes régulières et bien dessinées, les +traits de Moschelès accusaient fortement le beau type israélite; le +front haut, le regard franc et fier, la bouche ferme et souriante +offraient dans l'ensemble quelque ressemblance avec Mendelssohn. En +regardant Moschelès, on se sentait attiré vers lui par une sorte de +puissance magnétique, et ceux-là mêmes qui ignoraient la haute valeur +musicale de l'artiste, éprouvaient pour l'homme aimable, bon, +accueillant, une vive sympathie. Moschelès est mort à Leipsick le 10 +mars 1870. Son nom restera dans l'histoire de l'art parmi les plus purs +et les plus dignes d'admiration, à côté de ceux de Clementi et de Hummel +et dans le grand rayonnement des Bach, des Hændel et des Scarlatti. + + + + +XX + +ZIMMERMAN + + +Un nom célèbre et un nom aimé que je ne puis écrire sans un profond +sentiment d'émotion, sans un rajeunissement de souvenirs qui a tout à la +fois sa tristesse et son charme. Mais si l'on sent quelque impression +mélancolique à écrire l'histoire de ceux qui ne sont plus, et dont on a +vu la vie active, admiré le rôle militant, la consolation arrive bien +vite quand on peut constater que le temps n'a pas entamé leur mémoire, +qu'il a plutôt dégagé la figure de l'homme et l'Å“uvre de l'artiste. + +Zimmerman a laissé comme professeur une réputation populaire entre +toutes. Nul maître n'a exercé une plus salutaire influence sur le +progrès musical. Sa parole et ses conseils faisaient autorité. Musicien +érudit, expérimenté, homme d'esprit et de goût, sa nombreuse et +brillante clientèle lui donnait ses grandes entrées dans tous les salons +où l'étude de la musique était en honneur, et l'on peut affirmer que par +le prodigieux rayonnement de ses nombreux élèves et des artistes formés +à son école, Zimmerman a été un des grands initiateurs du piano. Large +et remarquable influence due à l'habileté de l'enseignement et à +l'éclectisme dans le choix des Å“uvres adoptées par le maître. + +Tel a été le rôle spécial de Zimmerman, le caractère particulier de son +action. Il aurait pu laisser un nom glorieux au théâtre ou sur le livre +d'or des virtuoses; son instruction musicale, la richesse de son +imagination lui permettaient de choisir sa voie; il a préféré le rôle +modeste, mais précieux, d'instituteur de la jeunesse, et grâce à ses +soins dévoués, une pléiade d'artistes célèbres, compositeurs et +exécutants, a grandi pour continuer ses traditions. On peut l'appeler la +génération de 1830, ce n'est pas un reproche dangereux. Cette +génération, quoi qu'en pensent quelques esprits étroits, a produit un +nombre considérable de personnalités de haute valeur, dans les sciences, +les arts et la littérature. Combien de «démodés» de cette époque vivront +encore quand les petits maîtres du jour auront fait leur temps! + +Zimmerman (Pierre-Joseph-Guillaume), né à Paris en 1785, était fils d'un +facteur de pianos. Admis au Conservatoire comme élève en 1798, il étudia +le piano sous la direction du célèbre compositeur Boieldieu, dont les +Å“uvres instrumentales étaient fort appréciées et qui préludait à sa +grande réputation dramatique en écrivant des sonates, des concertos et +des fantaisies pour le piano, enfin des romances très-populaires. +Zimmerman obtint en 1800 un brillant premier prix de piano en concourant +avec Kalkbrenner, élève de Louis Adam. Il fit de fortes études +d'harmonie avec Rey et Catel. En 1802, il eut le premier prix dans la +classe de ce maître. Un peu plus tard, il devint l'élève de Cherubini, +dont il devait garder les grandes traditions et le style sévère. + +En 1816, Zimmerman fut nommé professeur d'une classe de piano; en 1826, +il obtint au concours la place de professeur de contre-point et fugue; +mais il céda généreusement ses droits à son émule, Fétis, satisfait +d'être sorti vainqueur de cette épreuve. Il continua sa classe de piano, +position plus modeste dans la hiérarchie de l'enseignement, mais qui +laissait à l'habile théoricien, au savant contre-pointiste, une +influence immédiate sur la génération militante des pianistes +compositeurs. Il avait déjà des devoirs envers le cercle qui +l'entourait, toute une clientèle et aussi une école faisant autorité. + +Zimmerman a eu ses heures de succès comme pianiste. Ce n'était pas sans +une certaine vanité d'artiste qu'il me disait avoir pris part comme +virtuose en vogue aux concerts de la cantatrice célèbre, la Catalani. +Mais, très recherché comme professeur, consacrant ses loisirs à la +composition ou aux exigences du monde, il dut renoncer de bonne heure à +la vie active du virtuose, pour se vouer uniquement à l'enseignement. + +Causeur spirituel, esprit distingué, homme de goût, Zimmerman était d'un +naturel aimable et fin. C'était pour nous, ses élèves affectionnés, un +grand et fréquent plaisir que l'entendre évoquer ses souvenirs si +intéressants au sujet des artistes célèbres et contemporains. +Quelquefois un trait incisif le vengeait des jalousies que lui +suscitaient sa grande popularité et le luxe artistique qui l'entourait. + +Je citerai un mot typique qui donne la mesure de sa vivacité d'esprit et +de la nature de ses réparties. Il s'agissait d'un élève oublieux, qu'il +accusait, peut-être injustement, d'ingratitude: «Ah! me dit-il, il a un +juste sentiment de la pédale, mais il n'a pas la pédale du sentiment.» +Les pianistes comprendront sans autre explication la délicatesse et la +portée du mot. + +L'existence à la fois laborieuse et brillante de Zimmerman a eu +cependant ses points noirs. La maison si parfaitement dirigée par Mme +Zimmerman était un des centres artistiques les plus recherchés de Paris. +Les intelligences supérieures de tout ordre s'y donnaient rendez-vous; +la nombreuse famille du maître s'épanouissait dans ce milieu +exceptionnel. C'est au sein de ce bonheur que la mort vint frapper la +fille aînée de Zimmerman, Mme J. Dubuffe, âme d'élite, cÅ“ur +d'artiste, imagination de poète. Plus tard, le départ de la maison +paternelle d'un fils que Zimmerman eût désiré voir continuer son +Å“uvre et reprendre ses traditions fut aussi une cause de douleur que +j'eus un instant l'espoir d'amortir. + +Très généralement aimé, Zimmerman eut pourtant à souffrir de +l'ingratitude de quelques élèves. Sous une apparence impassible, il en +fut péniblement atteint. Une autre déception vint affliger ses dernières +années. Fort des services rendus à l'art musical, auteur d'un ouvrage +en trois actes, _l'Enlèvement_, dont le livret seul avait causé la chute +d'un grand opéra intitulé _Nausica_, de plusieurs messes et symphonies, +d'une encyclopédie musicale, il désirait vivement entrer à l'Institut, +dont les portes s'étaient ouvertes pour le savant théoricien Reicha. +Mais l'immense réputation du professeur, les preuves incontestées de sa +haute science ne purent vaincre certaines hostilités. Zimmerman se +montra très affecté de son insuccès et surtout d'avoir été abandonné par +ses vieux amis Onslow et Auber. + +Il trouva des consolations dans le cercle brillant qui grandissait +autour de lui. Il fallait avoir des liens sérieux avec la famille +Zimmerman ou une très haute notoriété artistique pour être admis sur le +programme des fêtes musicales qui se donnaient square d'Orléans. Duprez, +à son retour d'Italie, Thalberg, Chopin, Liszt, Sivori, de Bériot, +Kalkbrenner, Lablache, Tamburini, Mario, Rubini, Levasseur, Mmes +Rossi, Falcon, Sontag, Viardot, Frezzolini, prenaient une part active à +ces concerts souvent improvisés. Aussi quel empressement, quelle +affluence d'illustrations, quelle admiration parfois fatigante! Je me +souviens qu'à l'une de ces soirées, Auber, en vaine de moquerie, me +demanda en entendant Doelher exécuter une pièce de concert: «Savez-vous +ce qu'il joue en ce moment?--Mais, cher maître, une étude de concert.--A +cette heure, les études devraient être couchées.» + +Le mot était injuste; en tous cas, les réunions intimes, moins +nombreuses mais aussi brillantes, n'ont jamais prêté à des critiques de +ce genre. Mme Zimmerman et ses filles en faisaient les honneurs à une +foule d'artistes et de littérateurs. On jouait des charades; les gages +donnés, les rébus non devinés, se rachetaient par des pénitences variant +suivant la nature des coupables. Gautier, Dumas, Musset étaient +condamnés à réciter leurs dernières poésies; Liszt ou Chopin devaient +improviser sur un thème donné; Mmes Viardot, Falcon et Eugénie Garcia +avaient aussi leurs dettes mélodiques à acquitter, et je me rappelle +avoir moi-même réglé plus d'un gage. + +En 1848, Zimmerman prit sa retraite de professeur de piano au +Conservatoire. Il avait encore toute son énergie et une activité +incomparable; mais il croyait sentir une sourde hostilité contre son +enseignement, et cela de la part d'artistes formés à son école. J'ai +reçu ses confidences à ce sujet, comme aussi l'impression de son vif +mécontentement en plusieurs circonstances où le jury avait cru devoir +négliger sa classe au profit de la classe rivale. Or, Zimmerman, qui +pourtant ne détestait personne, avait une antipathie vivace contre +l'artiste très débonnaire, son ex-répétiteur, devenu son émule dans les +concours. Harcelé par de petites taquineries, il demanda sa retraite +dans la force de l'âge et fut nommé inspecteur des classes de piano. Il +m'annonça lui-même sa décision en m'engageant à me présenter. «Je +resterai neutre, me dit-il, car Ch. V. Alkan, Émile Prudent, Louis +Lacombe et toi, vous êtes mes élèves.» J'ai dit ailleurs pourquoi mon +nom fut préféré. Quant à Zimmerman il dut rompre un instant la +neutralité qu'il s'était imposée pour me couvrir de son témoignage à +propos d'une délicate question d'élèves. Après ma nomination, il vint +souvent dans ma classe où il retrouvait l'autorité toujours présente de +ses traditions. + +Il n'en était pas de plus sûres et de plus charmantes en même temps, +malgré leur sévérité relative. Musicien de grand savoir, d'un goût +délicat, très éclectique, n'ayant aucun parti pris d'hostilité contre +les tendances novatrices, Zimmerman tenait ses élèves au courant de +toutes les Å“uvres de valeur réelle, sans souci du nom de l'auteur ni +de la provenance d'école. Il se faisait même un point d'honneur de +mettre au jour les noms d'artistes méritants mais ignorés; sa classe et +ses salons ont donné un point d'appui à nombre de réputations. + +Ch.-V. Alkan, Massé, Charlot, G. Bizet ont reçu des leçons de +contre-point et de composition de Zimmerman. Citons encore parmi ses +élèves les plus connus les frères Déjazet, Louis Cholet, les frères +Codine, Fessy, vaillants pianistes et compositeurs de mérite, Graziani, +Honoré, Demaric, Collignon, Ambroise Thomas, qui joue Chopin d'une façon +si merveilleuse; Prudent, Goria, Lefébure, morts tous trois +prématurément; Henri Potier, A. Petit, Piccini, Lécureux, musiciens +d'élite; Ravina, aux Å“uvres si gracieuses; Louis Lacombe, compositeur +et pianiste de grand style. A la rigueur, je puis également me citer +parmi ceux qui ont tenu le plus à honneur de continuer les traditions +d'enseignement de Zimmerman. Je dois aussi une mention particulière à +Mlle Joséphine Martin, l'élève affectionnée du maître, qui non +seulement a formé son talent de virtuose, mais encore dirigé ses études +d'harmonie et de composition. Quant à Gunselman, Mariscotti, ils ont été +également les élèves de Zimmerman tout en restant les miens. + +Zimmerman, ainsi que nous l'avons dit, malgré le nombre considérable de +ses disciples, n'a pas voulu se désintéresser des Å“uvres +d'imagination. Son opéra de _l'Enlèvement_, donné en 1830 à la salle +Ventadour, chanté par Mme Pradher, Féreol et Chollet, contenait de +réelles beautés; mais le poème divertit malheureusement le public, qui +fit une ovation au nom du musicien et siffla celui du librettiste. + +Zimmerman a encore écrit deux messes solennelles avec orchestre et +laissé en manuscrit l'opéra _Nausica_. La science du grand +contre-pointiste et de l'élève affectionné de Cherubini a marqué sa +trace dans les morceaux d'ensemble, les chÅ“urs et l'orchestration. +Quant à l'Å“uvre de piano, elle comprend de nombreuses variations, +divertissements, rondos sur des thèmes d'opéras en vogue, sur les +romances populaires de l'époque: variations et rondos sur les opéras +d'_Emma_ et _le Serment_ d'Auber; des variations sur les romances si +connues: _S'il est vrai que d'être deux_, _Il est trop tard_, le +_Bouquet de romarin_, la _Gasconne_, des contredanses variées, deux +recueils d'études très mélodiques dédiées à la princesse Marie, une +excellente sonate dédiée à Catel, deux concertos, le premier dédié à +Cherubini, enfin, l'_Encyclopédie du Pianiste_, cours théorique et +pratique où Zimmerman a condensé le fruit de sa longue expérience, +véritable code musical du virtuose et du compositeur. La deuxième partie +comprend un cours d'harmonie, de contre-point, de haute composition et +l'ensemble de la méthode reste une preuve victorieuse de l'excellence de +l'enseignement de Zimmerman. + +Décoré de la Légion d'honneur au milieu de sa brillante carrière, et à +une époque où l'on n'était pas prodigue de cette distinction, retiré de +l'enseignement et de la vie militante du professorat, en 1848, comme +nous l'avons dit, Zimmerman ne survécut que cinq ans à son départ du +Conservatoire, c'est-à -dire jusqu'au mois de novembre 1853. + +Zimmerman avait la physionomie aimable et douce, avec un reflet de +bienveillance; ses yeux, au regard clair et vif, étaient ombragés +d'épais sourcils: le nez droit, la bouche souriante, formaient un +ensemble qui accusait une ferme volonté et un rare esprit d'observation. +C'était à la fois un excellent maître et un ami dévoué; aussi la date de +ses funérailles fut-elle une journée de deuil pour tout le monde +artistique. Je vois encore la foule recueillie dont la tristesse +s'associait à la douleur de la famille Zimmerman et à celle de ses +illustres gendres, Gounod et Dubuffe. Le culte de cette mémoire est +resté vivace dans le cÅ“ur des nombreux artistes qui doivent à +Zimmerman le talent et la renommée. Plusieurs l'ont précédé ou suivi de +près dans l'éternité; seul un groupe survit encore, un peu clair-semé, +mais toujours vaillant; Ch.-V. et Nap. Alkan, Ravina, Joséphine Martin. +Je m'y ajouterai, ne fût-ce que pour faire nombre et pour donner à ce +portrait le caractère qui lui convient, celui d'un pieux souvenir et +d'un dernier hommage. + + + + +XXI + +FERDINAND RIES + + +A part quelques grands talents qui commandent une admiration immédiate +et complète, quelques rares physionomies qui laissent une impression +immuable, dont le reflet se trouve fixé pour l'éternité de son vivant +même, sans que la postérité doive faire aucune retouche à l'image, sans +que l'histoire porte aucune atteinte à la gloire acquise, les figures +d'artistes, comme les Å“uvres d'art, demandent un lointain, une +perspective, l'optique et l'épreuve du temps. + +Il est à la fois trop facile et trop dangereux de juger les +contemporains, quand ce jugement ne s'impose pas d'une façon absolue +comme une ombre tranchée, une silhouette lumineuse, un profil vigoureux +se détachant à l'horizon de la critique. Lorsque cette exception n'est +pas, pour ainsi dire, fatale, l'éloignement devient une nécessité; c'est +dans la perspective que se fondent et s'harmonisent les figures +relativement moyennes; elles y gagnent une certaine égalité de jugement +qu'elles n'ont pas encore connue, toujours ballotées entre les +appréciations contraires; les éloges outrés s'atténuent, les critiques +injustes s'émoussent; c'est un rayonnement doux où tout s'apaise. +L'artiste et son Å“uvre apparaissent ainsi plus nettement dans leur +cadre véritable, avec leurs liens et leur filiation, leurs tenants et +leurs aboutissants; les causes premières, d'une prise si difficile au +moment même où elles agissent, s'éclairent avec le temps. Et qu'il monte +ou qu'il descende dans l'ordre des réputations, l'artiste soumis à cette +dernière épreuve n'a pas le droit de se plaindre: sa mémoire trouve +enfin son véritable équilibre, son point stable et définitif. + +Il nous semble que l'heure est venue pour Ferdinand Ries. La perspective +réduit à de justes proportions cette figure souvent trop grandie, +souvent aussi trop diminuée, et dont il convient de dire à présent +qu'elle appartient à la lueur discrète de la forte moyenne artistique. +Ce qu'on lui a prêté de particulièrement éclatant relevait plutôt de +Beethoven et peut se délimiter facilement; ce qui lui est personnel, +inhérent, correspond à une inspiration moins haute que pure, moins +sublime que distinguée, à une flamme de conviction qu'il ne faudrait pas +confondre avec le feu du génie. De nobles Å“uvres, voilà ce que Ries a +laissé. La noblesse en est le trait principal et l'éloge suffisant. + +Ferdinand Ries était le fils d'un musicien distingué attaché au service +de l'électeur de Cologne. Encore tout enfant, Ries manifesta un goût +prononcé, des dispositions exceptionnelles pour la musique: aussi son +père commença-t-il dès l'âge de cinq ans son éducation de virtuose. Ries +étudia successivement le violoncelle, le piano, l'orgue et le violon. +Quant à ses premières études d'harmonie, il les fit presque sans maître, +par la lecture et l'analyse d'ouvrages théoriques et pratiques. Il eut +ensuite l'ingénieuse pensée de mettre en partitions les quatuors de +Haydn. Ce travail instructif grava dans sa mémoire la pensée du grand +compositeur; de plus, une lecture incessante, attentive, raisonnée, lui +fit pénétrer les finesses et les procédés du maître, lui livra les +secrets du métier. En 1801, Ries, après avoir réduit pour piano les +oratorios de _la Création_ et des _Saisons_, se rendit à Munich, où il +prit quelque temps des leçons de Winter, compositeur savant, mais sans +originalité, dont les opéras se sont démodés rapidement. Quand Winter +quitta Munich pour aller monter à Paris son opéra de _Castor_, Ries +partit aussi, mais pour se rendre à Vienne. + +Il avait une lettre de recommandation pour Beethoven, dont son père, +l'ami d'enfance, était resté admirateur fervent. Son but était de +continuer ou plutôt de reprendre en sous-Å“uvre son éducation musicale +faite jusque-là sans suite, sans plan, sans direction arrêtée. Accueilli +par Beethoven avec une grande bonté, Ferdinand Ries vécut pendant quatre +ans dans l'intimité de son protecteur, qui le prit à demeure, en fit son +élève de prédilection, et même le seul auquel il accordât des leçons +fréquentes et suivies. Ces conseils et ces exemples réunis exercèrent +une influence rapide sur le style, le goût et les aspirations de +l'élève. + +Sous la direction de Beethoven, Ries devint encore un virtuose +transcendant. On retrouvait dans son exécution chaude et colorée le +brio, la fougue, l'éclat de son illustre maître. Ries n'appartenait pas +comme pianiste à l'école de Clementi; il avait certaines audaces +harmoniques, certains effets de sonorité, bagage du romantisme de +l'époque, qui suffirait à le séparer de cette école de style lié, aux +continuelles demi-teintes, dont Field et Cramer ont continué la +tradition. Sous l'influence de Beethoven, si l'exécution de Ries n'avait +pas acquis l'autorité du maître, du moins en produisait-elle les +qualités énergiques, le goût des contrastes accentués. + +Ce fut d'ailleurs une éducation singulière, très intime et souvent très +pénible, tour à tour affectueuse et violente, sur laquelle les notices +biographiques publiées par Ries et Wegeler, de Bonn, fournissent des +détails parfois douloureux. Esprit sombre et chagrin, inquiet, +soupçonneux, aigri par la souffrance, les ennuis de famille, une +misanthropie naturelle, Beethoven avait des caprices et des bizarreries +compensés par des élans de tendresse et d'un rare dévouement à son +élève. + +Quant à ses études d'harmonie, Ries, sur le conseil de Beethoven, les +continuait avec le célèbre contre-pointiste Albrechtsberger. + +Les rigueurs des guerres du premier empire engagèrent Ries à quitter +l'Allemagne pour la Russie; mais avant de réaliser ce changement de +séjour, il passa deux ans à Paris (1807 à 1809). Plusieurs compositions +de haut style publiées à cette époque le firent apprécier des cercles +artistiques et classer parmi les maîtres les plus habiles. En quittant +Paris, il visita successivement Cassel, Hambourg, Copenhague, Stockolm, +Saint-Pétersbourg, Kiev, Riga, Revel, secondé par son ancien maître le +violoncelliste Romberg. Le voyage en Russie fut pour les deux artistes +une suite de brillants succès. Mais déjà la Russie était atteinte par la +guerre, et Ries, changeant de projets, quittait notre continent en feu +pour chercher un refuge en Angleterre. + +Cette fois, il s'agit d'un séjour prolongé. Ries se maria à Londres avec +une femme d'une grande beauté que j'ai vue plus tard à Paris chez +Rosenhain; nature fine, distinguée, artistique, femme d'esprit, qui fût +aussi pour Ries une compagne dévouée. Ries resta dix ans en Angleterre, +donnant de nombreux concerts et de plus nombreuses leçons, également +recherché comme professeur et applaudi comme compositeur. Ce fut une +période de travail continuel et d'ailleurs fructueux, d'où Ries sortit +avec sa fortune et aussi sa réputation solidement établies. La patrie +l'appelait. Il quitta Londres et vint se fixer avec sa famille à +Godesberg, près Bonn, dans une propriété délicieuse où il pouvait, libre +de tout souci, se livrer à sa fièvre de composition. + +Dans cette retraite Ries écrivit _la Fiancée du Brigand_, opéra en trois +actes, qui obtint en Allemagne un réel succès. En 1831, Ries fit un +voyage à Londres et en Ecosse pour monter un opéra-féerie, _Lyska_, et +diriger des festivals. De retour en Allemagne, il entreprit un voyage en +Italie; il visita toutes les grandes villes de la péninsule, puis, à son +tour habita alternativement Aix-la-Chapelle et Francfort. Directeur de +l'orchestre et du chant aux fêtes musicales d'Aix-la-Chapelle, Ries +conserva quelque temps ces fonctions, mais finit par s'en démettre pour +faire de nouveaux voyages à Bruxelles, Londres et Paris. Ce fut à +Londres qu'il écrivit son bel oratorio de _l'Adoration des rois mages_, +qui fut exécuté sous sa direction au festival d'Aix-la-Chapelle, en +1837. + +Fixé en dernier lieu à Francfort, où il avait accepté la direction de la +Société de Sainte-Cécile, Ries, arrivé à l'apogée de sa carrière, +pouvait espérer de longs jours au milieu d'une famille amie et d'amis +dévoués. La considération et la fortune, une réputation incontestée, le +bien-être et le bonheur, enfin une individualité artistique qui avait +été discutée du vivant de Beethoven, Ries avait conquis tout cela quand +la mort vint le prendre dans la force de l'âge, le 13 janvier 1838, à +cinquante et un ans. Un mal latent et incurable brisait cette noble et +laborieuse carrière au moment même où le succès semblait devoir +couronner les efforts de Ries pour atteindre les hautes régions +musicales. + +Le nombre des compositions de Ries est très important. Il comprend 200 +numéros, six symphonies (op. 23, 80, 90, 110, 112, 148); cinq +ouvertures; des quintettes et quatuors pour instruments à cordes; huit +concertos pour piano et orchestre,--les 3e, 4e et 8e sont des +Å“uvres magistrales;--un grand septuor pour piano, violon, +violoncelle, deux cors et contre-basse; un quintette pour piano et +instruments à cordes; deux sextuors pour piano et instruments divers; un +ottetto pour piano, violon, alto, clarinette, cor, basse, violoncelle et +contre-basse; plusieurs quatuors et trios pour piano, violon et basse; +des Å“uvres nombreuses de sonates concertantes pour piano et violon, +piano et violoncelle, piano et cor, une grande sonate à quatre mains +(op. 160); dix numéros d'Å“uvres de sonates pour piano seul; enfin un +nombre considérable de rondos, fantaisies et airs variés, et de pièces +vocales à plusieurs voix. Cette liste très incomplète montre la rare et +constante énergie de Ferdinand Ries, producteur infatigable et +compositeur convaincu. + +L'honneur incomparable d'avoir été l'élève de prédilection de Beethoven +a été pour Ries une cause de succès, mais lui a aussi suscité des motifs +de tristesse. Les envieux, les malveillants ont reproché au disciple du +grand symphoniste de s'être trop assimilé le style de son illustre +maître, d'être une pâle copie de sa manière, en un mot de plagier ses +procédés sans avoir le feu sacré, l'étincelle de génie. Blâme outré +jusqu'à l'injustice. Ce qu'il faut dire c'est que Ferdinand Ries n'était +pas doué de cette imagination primesautière qui fait l'initiative +géniale. Ses idées musicales, toujours distinguées, correctement +exprimées, d'un goût et d'un style parfaits, n'atteignent que rarement +les grands élans de l'inspiration. + +Les Å“uvres d'orchestre ou de chambre montrent souvent l'action d'un +travail opiniâtre; la main très habile de l'artiste n'a pas toujours la +sûreté ni les audaces d'allures que donnent seules les longues études +scolastiques ou l'intuition, plus puissante encore. Ries a écrit un plus +grand nombre d'ouvrages que son contemporain Hummel; il n'en reste pas +moins après lui dans la hiérarchie des compositeurs virtuoses. Mais ce +qu'il faut lui reconnaître, c'est un ensemble de qualités solides, +nobles et pures, puissantes dans un cercle déterminé, et par là même +suffisamment personnelles, très comparables d'ailleurs à sa virtuosité +brillante, colorée, tirant du piano une sonorité remarquable pour +l'époque, mais sans effets d'étonnement, sans surprises pour le public, +virtuosité dont la pureté et la sincérité faisaient le charme. + +Quant à l'imitation de Beethoven, que des critiques sévères ont durement +reprochée à Ries, ce point délicat demande une distinction. Il n'est pas +douteux que Ries ait subi l'influence du grand symphoniste, son maître, +et qu'on en retrouve quelquefois le reflet, mais il n'y a dans son +Å“uvre, ni pastiche, ni plagiat, de parti pris; Ries est plutôt un +fils qu'un copiste de Beethoven. Combien sont rares les artistes +vraiment originaux, ne procédant que d'eux-mêmes, ne suivant aucune +trace! Créer sans modèle est un phénomène dont on cite bien peu +d'exemples. «On est toujours le fils de quelqu'un», a dit Beaumarchais; +rien n'est plus vrai surtout dans les arts. Il y a une première période +d'imitation qui est souvent la même pour les grands artistes, les génies +transcendants, que pour les talents de taille moyenne comme Ferdinand +Ries: la force d'expansion, l'originalité ne se dégagent que plus tard. + +Chez Ries, le tempérament personnel a fini par s'affirmer dans les +limites et sous la forme qu'il convenait, sans efforts et sans +affectation; Ries est devenu suffisamment original sans cesser d'être +naturel; qualité précieuse et exemple méritoire dans un siècle où la +recherche des procédés nouveaux, fiévreux et sans bonne foi a produit +tant d'Å“uvres tourmentées, parfois aussi tant de simples pastiches. + +Un autre reproche, tout de sentiment, qui atteindrait l'homme et non +l'artiste, a été adressé à Ferdinand Ries. D'après Fétis, il aurait +manqué de respect et d'égards envers la mémoire de l'homme de génie qui +l'avait accueilli avec une bonté toute paternelle. Ferdinand Ries a +publié en effet, avec M. Wegeler, de Bonn, des notices biographiques sur +Beethoven; les aspérités de caractère du grand maître n'y sont pas +atténuées; quelquefois même, il faut le reconnaître, elles y sont +particulièrement soulignées. L'élève de Beethoven aurait encore adressé +une lettre à Fétis pour le féliciter à l'occasion de quelques critiques +sévères dirigées contre les défauts de goût, simples taches au soleil, +qu'une attention jalouse et minutieuse peut seule découvrir dans +l'Å“uvre du grand symphoniste. + +Ce sont là des faits regrettables, mais les félicitations de Ries, pas +plus que les critiques de Fétis, n'ont entamé la mémoire de Beethoven. +On peut affirmer du reste que, malgré quelques imprudences, Wegeler et +Ries n'ont eu d'autre pensée que de publier leurs impressions, leurs +souvenirs personnels sur des faits intimes de la vie de Beethoven. Le +caractère dominant de leur petit ouvrage biographique est un témoignage +d'admiration pour l'homme de génie, à l'âme généreuse, tendre, +impressionnable, mais aigrie, ignorante des compromis de l'existence. +Aussi bien l'ingratitude s'accorderait-elle mal avec la bonté, la +bienveillance naturelle de Ferdinand Ries, dont tous ses amis ont rendu +témoignage. + +Homme du monde, quoique travailleur infatigable, Ries avait une +physionomie distinguée, des traits réguliers et bien dessinés, accusant +une volonté énergique; le front était couronné de cheveux épais et +crépus, les yeux ombragés d'épais sourcils; la bouche souriante et le +menton à fossette donnaient souvent au masque un pli de malice ironique, +mais l'homme était bon, généreux et n'a laissé que des regrets. Quant à +l'artiste, ç'a été tout ensemble son premier bonheur d'entrer dans le +rayonnement de Beethoven et sa fatalité de ne s'en dégager +qu'incomplètement aux yeux de la postérité; mais tout en faisant la part +de cette gloire illustre dans la réputation de Ferdinand Ries, il faut +reconnaître à l'élève de Beethoven les qualités personnelles dont il a +fini par avoir l'entière possession: la conviction, la bravoure, la +sincérité et cette noblesse qui restera son caractère distinctif. + + + + +XXII + +CAMILLE STAMATY + + +L'influence du milieu, de l'éducation, du hasard lui-même sur le germe +des facultés que tout artiste apporte en venant au monde n'est pas +contestable. Il faut aussi faire la part du travail, de la direction +donnée à l'enseignement, part quelquefois considérable; mais aucune de +ces circonstances favorables au développement des jeunes talents ne +tient lieu des dispositions innées, des vocations sincères, marque +distinctive des organisations spéciales. Pour ces natures d'élite, la +loi de progrès se trouve dans une force intérieure et irrésistible, +souvent inconsciente, qui agit à leur insu, leur fait choisir leur route +personnelle, ouvrir leur propre sillon, tandis que les natures d'ordre +inférieur, obéissent à l'impulsion étrangère, même en s'y croyant +soustraites. S'il y a dans les arts un côté de métier que fait acquérir +le travail, il y a un côté d'inspiration nécessairement et uniquement +inné. On devient praticien, on naît artiste. + +L'originalité, la distinction, l'expression, la sensibilité, qualités +perfectibles, sont avant tout des qualités naturelles. Le Conservatoire, +cette belle école normale de la musique, ne peut, malgré toute la +science et tout le dévouement de ses maîtres, «manufacturer» des +artistes. Nous perfectionnons les tempéraments déjà doués, nous +cultivons les organisations assez délicates pour promettre de véritables +musiciens; mais nous ne créons pas des artistes. Notre grande école +française, qui a développé tant de virtuoses et de compositeurs, n'en a +pas inventé un seul, et beaucoup ont grandi sans son aide, que la +vocation a soutenus au début de leur carrière. + +Camille Stamaty était de ces derniers. On peut dire que chez lui la +vocation s'est développée elle-même sans autre secours extérieur que +l'audition des chefs-d'Å“uvre de l'art musical. Le père de Stamaty, +d'origine grecque, comme l'indique le nom, fut naturalisé Français et +nommé consul de notre pays à Civita-Vecchia. La mère du futur virtuose, +femme charmante et d'une rare distinction, chantait avec beaucoup d'art +la musique des grands maîtres italiens, français et allemands: Haydn, +Mozart, Gluck, Cimarosa, Piccini, Nicolo, Grétry, Boïeldieu, Méhul +étaient les compositeurs préférés qu'elle aimait à interpréter. Le goût +musical du jeune Stamaty ressentit l'heureuse influence de l'audition +fréquente de ces délicieuses cantilènes, et une prédilection +particulière pour la belle musique prit possession de ce tempérament +délicat et fin. + +En 1818, la mort de M. Stamaty obligea sa jeune femme à rentrer en +France. Après un séjour de quelques mois à Dijon, elle vint se fixer à +Paris, où l'attiraient non seulement des affections de famille et de +sincères amitiés, mais surtout les soins que réclamait l'éducation +littéraire de son fils, car il est à noter que Camille Stamaty n'avait +encore fait de l'étude de la musique qu'une distraction secondaire; à +quatorze ans seulement, il eut un piano à sa disposition spéciale. +Mme Stamaty, conseillée par sa famille, était loin d'encourager ce +qu'on pouvait soupçonner de la vocation musicale de son fils, et rêvait +pour lui une carrière plus calme que celle d'artiste. Elle eût désiré le +voir diplomate, ingénieur, ou employé administratif. + +Il faut admettre que Stamaty était heureusement doué pour l'art musical +et que ses progrès, malgré le peu de temps donné à l'étude, furent +singulièrement rapides, car Fétis, dans l'article biographique consacré +à Stamaty, parle d'un thème varié composé et publié vers cette époque. +Mais jusque-là le jeune virtuose n'ambitionnait d'autre succès que ceux +que recherchent les gens du monde en écrivant des valses et des +quadrilles: satisfaction d'amour-propre, réputation de compositeur +acquise à peu de frais, mais bornée comme l'enceinte des salons où elle +naît dans l'espace d'une soirée. Par bonheur, Stamaty ne se contentait +pas de ces succès faciles; il travaillait avec assiduité aux heures de +loisir que lui laissaient ses études littéraires, et son goût déjà formé +le portait de plus en plus vers les Å“uvres de style. + +Fessy, l'un des meilleurs musiciens formés par les soins de Zimmerman, +dirigea plusieurs années l'éducation musicale de Stamaty. On ne pouvait +choisir un maître plus capable ni qui comprît mieux la nature des +qualités de son élève; il lui fournit toutes les occasions d'entendre +les virtuoses en renom et l'encouragea à faire de la musique son +occupation principale et sa carrière. Camille Stamaty n'en était pas +encore là ; son emploi à la Préfecture ne lui laissait que quelques +heures à consacrer au piano; mais il acquit assez de virtuosité et de +connaissances spéciales pour que la transition devînt facile. + +Enfin, une rencontre fortuite avec Kalkbrenner décida Stamaty à quitter +l'existence calme et monotone de bureaucrate. Dans une soirée où Camille +Stamaty exécutait un quadrille varié, de sa composition, Kalkbrenner fut +charmé de l'exécution élégante du virtuose et de la distinction de ses +idées. Étonné de trouver chez un amateur une organisation musicale et +des aptitudes aussi remarquables, il offrit ses conseils, se portant +garant de l'avenir du jeune homme, qu'il choisit comme disciple, et dont +il fit bientôt son répétiteur. + +Le jeune compositeur n'eut pas à regretter cette détermination, toujours +grave en elle-même. Au moment où l'amateur veut devenir un artiste, il +lui faut compter avec la sévérité naturelle des véritables dilettantes; +on le juge au même titre et quelquefois avec plus de rigueur que les +hommes de métier et de pratique journalière, qui ont depuis longtemps +appris leur nom au public. Onslow, Meyerbeer, Mendelssohn ont dû +vaincre à coups de génie la défiance injuste qu'inspirait leur titre +d'amateurs. Stamaty devait porter, avec des qualités moindres, mais +grâce à une volonté aussi énergique, une somme d'efforts aussi +courageusement dépensée. + +Kalkbrenner prit d'ailleurs en grande affection son élève, qui se soumit +avec la docilité d'un enfant au régime exclusif d'exercices spéciaux à +mains pesées. Les plus habiles virtuoses, en y comprenant Chopin, qui +ont demandé des leçons à ce maître célèbre, ont dû se plier aux +exigences de son mode d'enseignement, si parfait, du reste, au point de +vue du mécanisme. Stamaty devint le bras droit, le suppléant toujours +choisi. Kalkbrenner donnait peu de leçons en dehors de ses cours, et le +professeur qu'il désignait était invariablement Stamaty, à qui peu +d'années créèrent une des belles clientèles de Paris. + +Le jeune maître reçut aussi les précieux conseils de Benoist et de +Reicha pour l'harmonie, le contre-point et l'orgue. Pendant un séjour de +quelques mois à Leipsick, il se lia avec Schumann et Mendelssohn et +reçut de ce dernier des leçons de haute composition. La nostalgie du +pays, l'appel de nombreux élèves, interrompirent ce voyage en Allemagne, +qui n'était pas une simple fantaisie de touriste, mais une véritable +excursion artistique pour étudier sur place les grands maîtres de +l'harmonie, s'imprégner de leur foi vivace et revenir fortifié ainsi +pour les grandes luttes. Mais, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire +en Allemagne, Stamaty l'accomplit en France avec une résolution et une +persévérance qui firent de lui un virtuose érudit, sachant interpréter +les maîtres anciens et modernes dans le style spécial qui convient à +chaque époque et à chaque école. + +Érudition d'autant plus méritoire que, soit excès de travail, +surexcitation du système nerveux, soit cause morbide spéciale, la santé +de Stamaty fut, dès l'âge de dix-neuf ans, plusieurs fois éprouvée par +de longues et violentes crises de rhumatismes articulaires. Cet artiste +de vocation, si amoureux de son art, se trouvait alors condamné à un +repos absolu, tout travail lui était interdit pendant de longues +semaines; mais, ces douloureuses épreuves passées, il revenait à ses +études avec un redoublement d'énergie. + +En mars 1835, C. Stamaty se produisit comme compositeur et virtuose dans +un concert où il exécuta son concerto de piano (op. 2). Ce morceau, d'un +style élevé et correct, affirmait la science du jeune maître. Cet +heureux début acheva d'établir sa réputation, et il devint le professeur +de prédilection des nombreux adeptes de l'école Kalkbrenner. Ajoutons +qu'il réunissait toutes les qualités propres à inspirer la confiance des +mères de famille: distinction, réserve, talent correct et pur; il +parlait peu et exigeait beaucoup; enfin il avait dans toutes ses +manières comme un reflet de puritanisme, gardant cette tenue sévère que +conservent indéfiniment les personnes pieuses ou élevées dans les +établissements religieux. + +A partir de cette époque. C. Stamaty produisit, chaque année, des +compositions spéciales pour piano qu'il exécutait dans ses concerts à +côté des Å“uvres de ses maîtres préférés. La nombreuse clientèle du +jeune professeur affluait à ces belles séances musicales autant par +sympathie pour le talent du maître que pour s'associer à la pensée +charitable qui le guidait: Stamaty donnait la plupart de ses auditions +au profit d'Å“uvres de bienfaisance et plus spécialement de l'Å“uvre +de Saint-Vincent-de-Paul, dont il était un des membres actifs et +dévoués. + +En 1846, Stamaty eut la douleur de perdre sa mère. Fils tendre et +respectueux, il fut vivement frappé de cette mort inattendue. Renonçant +pendant quelque temps à toute occupation artistique, il se rendit à Rome +et y séjourna une année entière. Cette période de recueillement loin du +bruit de la vie mondaine lui rendit un peu de calme, tout en lui +laissant un fonds de tristesse et de mélancolie que plus tard les joies +de la famille vinrent adoucir. + +En 1848, Stamaty associait à son existence une compagne aimante et +dévouée, qui, sans être artiste, comprenait l'art et sut en transmettre +le goût élevé à ses enfants. Le talent si fin, si délicat de Mlle +Nanine Stamaty en est un charmant témoignage. + +La réputation du compositeur grandissait. Sa haute notoriété, sa +parfaite honorabilité le désignaient pour la Légion d'honneur. Cette +marque de haute distinction lui fut accordée en 1862. Les +pianistes-professeurs étaient à l'ordre du jour: la même année, je +recevais la même distinction; en 1861, Ravina avait été nommé +chevalier; en 1863, c'était le tour de mon collègue et ami Félix Le +Couppey. + +Camille Stamaty était un pianiste de style, mais non un virtuose +transcendant, à l'exécution chaude, colorée, brillante. Il reflétait +dans une tonalité un peu effacée les belles qualités de Kalkbrenner, +sans en rendre tout à fait l'expression communicative, les audaces +heureuses. En revanche, comme compositeur, Stamaty a été le représentant +le plus autorisé de l'enseignement de Kalkbrenner, le continuateur de sa +méthode si parfaite au point de vue du mécanisme, de l'indépendance des +doigts et de l'irréprochable égalité du jeu. + +Un grand nombre d'artistes éminents ont reçu de lui les traditions de +cette belle école. Deux noms priment les autres: Gottschalk et +Saint-Saëns. Le maître qui a su diriger l'éducation musicale de ces +compositeurs célèbres, prend place au rang des plus habiles. Ajoutons +que Stamaty sut conserver à ses élèves le cachet personnel qui +caractérise le talent de chacun d'eux: qualité rare, et, au fond, le +grand art du professorat. Combien de maîtres substituent leur sentiment +à celui du disciple, et n'en font qu'un décalque plus ou moins fidèle de +leur propre talent! + +Stamaty avait une nombreuse clientèle dans les deux faubourgs +aristocratiques, Saint-Germain et Saint-Honoré. On appréciait en lui le +savoir et le talent de l'artiste, la réserve et la fermeté du maître, la +distinction parfaite, la vie exemplaire du galant homme. Stamaty était +un chef de famille modèle; ce qui achevait de lui attirer les +sympathies générales, c'était l'affirmation sincère de sa foi catholique +par la pratique de tous les devoirs du chrétien. + +Nature austère, Stamaty a vécu dans la tourmente parisienne un peu comme +Mme Farrenc, dont il partageait les convictions arrêtées, la +prédilection pour les maîtres anciens, l'antipathie contre le +maniérisme, le pathétique et le genre expressif trop accusé. On peut +dire que chez lui le physique et le moral étaient en harmonie. La +physionomie n'offrait aucune particularité saillante, aucun trait +anormal, comme souvent on se plaît à en rencontrer chez les artistes en +renom. + +L'ovale allongée de la figure encadrée de favoris soyeux présentait des +lignes régulières, des contours bien dessinés. Le nez fin, la bouche +souriante, le front découvert donnaient un ensemble distingué. Le regard +un peu clignotant semblait parfois caustique et moqueur; il n'en était +rien pourtant: Stamaty avait en horreur l'ironie et la médisance. Sans +entrer dans l'analyse minutieuse de l'Å“uvre entier du compositeur, +nous dirons que ce maître de talent a pris une place à part dans le +genre tout spécial des études de piano. _Le Rythme des doigts_ est le +traité de mécanisme le plus complet, le mieux raisonné, le plus logique +que nous connaissions. La mesure, l'indépendance des doigts, +l'accentuation y sont étudiées sous toutes les formes, avec les +combinaisons les plus variées. Les _Études progressives_, chant et +mécanisme (op. 37, 39), offrent aux élèves des recueils importants de +pièces caractéristiques où l'accentuation, la vélocité, la bravoure +sont traitées progressivement, avec un soin méthodique et une rare +ingéniosité. + +_Les Études concertantes_ (op. 46 et 47), deux cahiers qu'on peut +étudier simultanément avec les Å“uvres précédentes, font grand honneur +à la science harmonique et à l'inspiration mélodique de leur auteur; +dans ses _Esquisses_ (op 17) et ses _Études pittoresques_ (op. 21) +Camille Stamaty affirme aussi son mérite dans l'étude de genre +proprement dite. Enfin ses six _Études caractéristiques sur Obéron_ et +ses douze transcriptions _Souvenir du Conservatoire_ forment un ensemble +de dix-huit grandes études de style qui complètent, par la mise en +Å“uvre au piano des chefs-d'Å“uvre dramatiques et symphoniques, +l'enseignement profond et rationnel de Stamaty. + +Mentionnons encore deux sonates pour piano seul, en _fa_ mineur et _ut_ +mineur, un trio (op. 12), d'une excellente facture, le concerto (op. 2), +enfin la célèbre transcription _Plaisir d'amour_, la Promenade sur +l'eau, une Gigue Ecossaise, une Sicilienne dans le style ancien, la +Marche Hongroise, la Petite Fileuse, la Valse des Oiseaux, la Valse des +Étoiles, plusieurs fantaisies et variations sur des airs d'opéra. Tout +cet Å“uvre a été apprécié, du vivant même de Stamaty, par des juges +impartiaux, Berlioz, d'Ortigue, Monnais, qui tous ont rendu justice aux +qualités pratiques, à la belle et noble inspiration de la plupart de ces +compositions. + +On voit d'après cette rapide nomenclature, que les exigences de +l'enseignement n'avaient pas éteint chez Stamaty cette fièvre de +production que tous les artistes d'imagination conservent jusqu'à la +dernière heure. Pour eux, en effet, le professorat n'est pas seulement +une carrière honorable, mais un apostolat, une mission où le maître est +tenu lui-même de tendre toujours vers un idéal supérieur. Stamaty avait +au plus haut degré cette volonté artistique indispensable aux maîtres +qui veulent fonder une école. Il a conservé cette précieuse qualité +jusqu'à sa mort prématurée, le 19 avril 1870. Aussi tous ceux qui l'ont +connu gardent-ils le souvenir de sa noblesse de cÅ“ur, de l'élévation +de son esprit, en même temps que de la droiture de son jugement. Sa vie +digne et si bien remplie est un grand exemple, et son nom respecté doit +prendre place à côté de ceux qui ont honoré l'art par la vertu et le +talent. + + + + +XXIII + +FERDINAND HILLER + + +«L'art se meurt, l'art est perdu», répètent sur tous les tons les +esprits chagrins, la critique misanthrope. «On ne sait plus penser, on +ne sait plus écrire, le réalisme de parti pris obscurcit l'imagination +des artistes, étouffe dans leur germe les plus riches organisations.» +Voilà le thème favori, mais peu varié des pessimistes, que des regrets, +justifiables sans doute, mais trop exclusifs, une contemplation +absorbante du passé rendent aveugles et injustes pour les belles +productions modernes. Le travail de création qui s'accomplit de nos +jours ne dénote-t-il pas au contraire une puissance d'action dont le +spectacle doit nous consoler de bien des tristesses? + +Le nombre des musiciens passionnés pour le grand art et fidèles à ses +pures traditions est resté considérable; les erreurs de ceux qui +s'égarent à la recherche de subtilités puériles en choisissant leur +idéal en dehors du vrai, ne font que mieux ressortir la persévérance de +ce groupe vaillant. Nous en fournissons une preuve éloquente en +inscrivant le nom de Ferdinand Hiller sur cette liste de virtuoses +célèbres qui maintiennent la continuité de la chaîne en reliant les +gloires du passé aux promesses de l'avenir. + +Vapereau et Fétis donnent pour patrie à Ferdinand Hiller +Francfort-sur-le-Mein, et fixent la date de sa naissance au 24 octobre +1811. Une de mes élèves, Mme Rattier, qui a publié un intéressant +ouvrage biographique (_Études sur la musique et les musiciens_), indique +comme date 1812, et comme lieu de naissance Wendischossig. Quoi qu'il en +soit de ces deux indications, le fait certain est que F. Hiller +appartient à cette grande famille israélite qui a poussé des racines si +vivaces dans le monde artistique. Ses études musicales, commencées par +les soins de sa mère, furent ensuite confiées à des maîtres habiles, +parmi lesquels l'excellent professeur Aloys Schmitt. Hiller, comme la +plupart des pianistes célèbres, fut virtuose précoce, et, dès l'âge de +dix ans, se produisit dans les concerts; mais ses parents eurent la +sagesse de ne pas exploiter le talent naissant de leur fils. F. Hiller +mena de front ses études littéraires et musicales; puis il se rendit à +Weimar, le paradis artistique de l'Allemagne. + +Élève de prédilection de Hummel, ce fut là que F. Hiller s'imprégna des +hautes connaissances musicales et des merveilleuses qualités +d'improvisation de ce maître illustre. Aucun artiste contemporain ne +possède au même degré qu'Hiller le grand style, les traditions de cette +école remarquable entre toutes par sa belle entente de la sonorité, le +brillant et le fini des traits, la manière large et tout à fait vocale +de faire chanter l'instrument. + +Vers 1828, Hiller vint se fixer à Paris, où il resta sept ans, +travaillant sans relâche, se produisant comme virtuose et compositeur, +trouvant chez nous cet accueil sympathique dont Rosenhain, Moschelès, +Chopin, Heller ont eu tant de témoignages, cette réception cordiale, +chaleureuse que la société parisienne accorde si généreusement aux +artistes étrangers, quand elle leur reconnaît une valeur réelle, une +individualité accusée et la volonté de s'associer sincèrement, sans +parti pris d'hostilité, au progrès de la science et de l'art. F. Hiller +devint, dès son arrivée, un des maîtres les plus recherchés et l'ami des +artistes éminents qui jouissaient déjà de la faveur publique; +Kalkbrenner, Liszt, Herz, plus tard Chopin et Alkan, devinrent ses +intimes et ses partenaires dans l'exécution des compositions à deux +pianos ou à quatre mains. + +Hiller a professé quelque temps à l'école Choron, où je devais, dans le +principe, entrer comme élève; mais, absorbé par la composition et ses +études de virtuosité, il donnait fort peu de leçons; sa famille lui +avait fait une position indépendante qui lui laissait toute liberté +d'action. Dans les deux hivers de 1830 et 1831, il s'affirma comme +compositeur: une suite de concerts donnés au Conservatoire et des +séances de musique de chambre lui permirent de produire deux symphonies, +deux concertos, une ouverture pour le _Faust_ de GÅ“the, un chÅ“ur, +deux quatuors pour instruments à cordes et piano. Ces premières +Å“uvres, marquant nettement les hautes tendances du compositeur, lui +conquirent la sympathie de Cherubini, peu prodigue de compliments, mais +dont l'esprit droit, juste, ferme, le jugement sûr avait une si grande +autorité. Dès cette époque, Hiller fut un des rares privilégiés admis +dans l'intimité de l'infatigable travailleur, amoureux de la forme, qui +s'appliquait encore, dans sa verte vieillesse, à faire disparaître de +ses partitions les incorrections que lui seul était capable d'y +reconnaître. + +Compositeur de premier ordre, savant musicien, Hiller est de plus, comme +son maître Hummel, un virtuose transcendant, un improvisateur de grand +style. Peu de pianistes possèdent cette belle, grasse et profonde +sonorité qui fait du piano un instrument chantant, un orchestre en +miniature aux timbres variés. Rendre la touche sensible, la faire parler +sous l'action pénétrante des doigts, voilà réellement l'art de jouer du +piano. Cette méthode, à la fois simple et rationnelle, qui exclut les +mouvements inutiles et demande à la seule pression manuelle toutes les +nuances de tact et de sonorité, Hiller la possède au suprême degré. Ses +doigts souples et agiles pétrissent le clavier, le rendent docile, +malléable, apte à produire tous les effets, sans recours aux attaques +violentes, à la gymnastique exubérante des virtuoses excentriques qui +brutalisent le piano sans raison. Hiller reste ainsi l'un des rares et +des plus célèbres représentants de la belle école de Clementi, de +Hummel, de Cramer et de Moschelès, école qui a su condenser les +qualités diverses des maîtres du clavecin et du piano, réunir dans une +synthèse admirable tous les progrès accomplis et tous les +perfectionnements consacrés par l'usage. + +J'ai plusieurs fois entendu Hiller, dans les soirées intimes de Rossini, +plusieurs fois également aux concerts invités des salles Érard et +Pleyel; j'ai pu apprécier sa belle exécution, son style noble et simple. +Il commande à la sonorité avec un tact parfait, et sait, suivant le +caractère de la phrase, la contexture des traits, varier le toucher, +tirer des effets harmonieux ou puissants, donner l'accent et le +mouvement; il possède cet art merveilleux des nuances vocales, des +timbres de l'orchestre, qui appartient exclusivement aux virtuoses +symphonistes, sous-entendant toujours les voix ou les instruments dans +les Å“uvres plus spécialement écrites pour le piano. Les sonates de +Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, Schubert, Schumann, Mendelssohn visent +l'orchestre dans leurs principaux effets et la majeure partie des +détails. Notre regretté ami et élève Georges Bizet jouait du piano comme +Hummel, Hiller, Chopin, avec cette exquise perfection et ce tact +particulier aux virtuoses, maîtres dans l'art du chant. + +La grande supériorité d'Hiller s'affirmait surtout dans les Å“uvres +concertantes, dans cette musique dite de chambre, au répertoire si +varié, qui renferme des trésors inépuisables pour les artistes. Hiller +avait dans la tête et sous les doigts d'admirables spécimens de tous les +maîtres, et sa vaste érudition n'était comparable qu'à sa grande +simplicité, qualité rare par ce temps de montre et de charlatanisme. +J'ai aussi gardé un précieux souvenir des improvisations d'Hiller. Les +musiciens de mon âge qui ont eu comme moi, de 1832 à 1840, la bonne +fortune d'assister aux séances de musique de chambre données par Baillot +dans les salons de l'ancienne maison Pleyel, n'ont pu oublier quelle +perfection ce grand artiste, si vaillamment secondé par ses amis, ses +élèves, ses émules, Vidal, Sauzay, Norblin père, Vaslin, apportait à +l'exécution des chefs-d'Å“uvre concertants. Ferdinand Hiller participa +plusieurs fois à l'interprétation de ces Å“uvres magistrales. +L'expression de son style sobre et pur se fondait merveilleusement dans +l'ensemble de ce quatuor dont Baillot était l'âme, le poète inspiré. +Mais cette admiration rétrospective ne doit pas nous rendre injuste pour +le présent; les belles traditions se sont conservées; ajoutons même que +le culte tout particulier de l'art concertant compte un plus grand +nombre de fidèles. + +Plusieurs sociétés de quatuors ont pris à cÅ“ur d'initier leurs +auditeurs aux Å“uvres des différentes écoles et des diverses époques; +les dernières compositions de Beethoven, de Schubert et de Schumann ont +de nos jours d'admirables interprètes qui se vouent de préférence à la +vulgarisation de ces compositions encore peu connues, mais vivement +appréciées par les dilettantes. Alard, Maurin, Armingaud, Massart, +Dancla, Sauzay, Marsick, Léonard, Sivori, Franchomme, Jacquart, Rabaud, +Lebouc, Delsart, Planté, Diémer, Fissot, Delahaye, tant d'autres encore +sans oublier les noms célèbres de Saint-Saëns, Rubinstein, Ritter, +Jaell, etc., ont consacré leur science et leur virtuosité à suivre les +exemples de leurs illustres devanciers et, comme eux, se sont faits les +ardents propagateurs de la musique de chambre. + +En 1836, Hiller a quitté la France pour retourner dans sa ville natale +et y prendre la direction d'une académie de chant devenue célèbre. +L'année suivante, dans un voyage en Italie, il fit représenter à Milan +son opéra de _Romilda_; de retour à Leipsick, il y donna un grand +oratorio, _la Destruction de Jérusalem_, qui excita l'enthousiasme. +Cette belle et large composition de grand style fut exécutée dans toutes +les villes importantes de l'Allemagne et classée à côté des Å“uvres +religieuses et bibliques de Mendelssohn. Lors d'un second voyage fait en +Italie, Hiller se maria à Florence et séjourna quelque temps à Rome, où +il se lia avec le savant abbé Baini, très familier, dit Fétis, avec le +style religieux de l'ancienne école. Enfin, renonçant à ses +pérégrinations, il dirigea pendant deux ans les sociétés chorales et +instrumentales de Leipsick et de Dresde, puis accepta la direction de +l'académie musicale de Dusseldorf. + +En 1851, Hiller s'est fixé à Cologne, où il avait été appelé comme +maître de chapelle et aussi pour organiser et diriger un conservatoire +de musique. + +Hiller, par la grande notoriété de son nom, son savoir incontesté, sa +science profonde, avait toutes les qualités nécessaires pour mener à +bien cette mission; de plus, il sut grouper autour de lui des maîtres +habiles, des virtuoses émérites, tout en se réservant l'enseignement des +classes supérieures de composition, de musique d'ensemble et la haute +direction de l'école qu'il avait créée. + +Ajoutons qu'Hiller joint à ses connaissances multiples de toutes les +branches de l'art musical une rare habileté de chef d'orchestre[5]. Son +érudition, son entente parfaite de l'instrumentation, des effets +particuliers à obtenir des masses chorales, son goût irréprochable, son +sang-froid, en font un chef d'orchestre hors ligne. Aussi a-t-il été +choisi pour diriger toutes les grandes fêtes musicales de Bonn, +Leipsick, Dresde, Munich, Dusseldorff, Cologne, etc. + +Hiller, en fixant sa résidence à Cologne, n'avait pas dit adieu à la +France, à Paris, qu'il aime et où il a laissé de durables souvenirs, des +amitiés vivaces. En 1853, 1855, et peu de temps avant la guerre de 1870, +nous avons eu plusieurs fois le plaisir de rencontrer Hiller chez celui +que Meyerbeer appelait «Jupiter Rossini», dieu de l'Olympe qui se +plaisait à descendre des hautes régions pour s'humaniser avec les +représentants de la jeune école, se disant pianiste de 3e ordre et +auditeur à ma classe du Conservatoire. Planté, Diémer, Delahaye, +Lavignac et mon fils interprétaient à tour de rôle les petites +merveilles musicales échappées à sa plume féconde et écrites +spécialement pour le piano: _le Cauchemar_,--_les Mendiants_,--_Préludes +de l'avenir_, et cent autres facéties d'un maître de génie qui mettait +sa griffe sur les petites choses comme sur les grandes. + +Des musiciens plus sévères qu'autorisés reprochent à Hiller de +tourmenter sa mélodie, d'être plus fantaisiste qu'original, de ne pas +posséder un style assez déterminé; une manière vraiment personnelle. Ce +jugement nous semble loin d'être impartial. Pour nous, les Å“uvres +chorales et orchestrales de Hiller, cantates, psaumes, oratorios, +symphonies, ouvertures, musique de chambre et sonates, sont des +Å“uvres de grand mérite, d'une forte individualité, où l'on sent le +tempérament énergique d'un maître, et cela non-seulement par le choix +des idées, mais aussi par la belle facture et le développement +proportionnel donné aux pensées principales. + +Dans ses opéras et compositions dramatiques, Hiller n'a pas toujours +atteint la même supériorité, partageant ainsi le sort du plus grand +nombre des symphonistes; il faut cependant lui reconnaître, malgré ses +succès d'estime ou insuccès de théâtre, une grande habileté dans l'art +d'écrire pour les voix, une parfaite connaissance des ensembles et un +véritable sentiment scénique. + +L'Å“uvre de Hiller est considérable et des plus variés: 3 grands +opéras, 4 oratorios, des ouvertures, des chÅ“urs, des cantates, +compositions de haut style qui affirment, avec la flexibilité de son +talent, l'élévation idéale de ses aspirations. Leur fortune inégale +n'atteint pas leur valeur, la popularité, le succès étant souvent +tardifs, la justice ne venant souvent pour les maîtres qui ont ouvert +des voies nouvelles que dans l'exaltation de la mort. + +Hiller a écrit plusieurs beaux concertos, des trios pour piano, violon +et basse, un nombre important de quatuors, six recueils d'études de +différents degrés de force pour le piano, pour le violon, des études +rythmiques, des caprices dédiés à Chopin et vingt-cinq études de +difficulté transcendante[6] dédiées à Meyerbeer, des fantaisies, rondos, +thèmes variés et grand nombre de _pièces caractéristiques_ dans le style +des maîtres anciens, et aussi des romantiques modernes: danse des fées, +danse des gnomes, le chant des fantômes, _Ghazel_, _Guitare_, _Gavotte_, +_Sarabande_, caprice fantastique, _All' antico_, impromptu si finement +interprété par Mme Montigny-Remaury. + +A l'exemple de Schumann et Stephen Heller, F. Hiller n'a pas dédaigné +les jeunes pianistes. Il a écrit à leur intention de charmantes pièces +faciles sous ce titre: _Après l'étude_. + +F. Hiller a dépassé la soixantaine, mais il est resté ardent, actif, +comme au temps de sa jeunesse. Professeur de composition, directeur du +Conservatoire de Cologne, chef d'orchestre des solennités musicales dont +il est l'ardent promoteur, il demeure au poste de combat, luttant pour +la bonne cause, la vraie musique, les pures traditions. Il a du reste +plus d'une fois défendu, avec sa plume vaillante et finement taillée, +les questions controversées d'esthétique, et il fait, à ses heures, de +la critique musicale, en y portant le tact, l'habileté, la conviction +d'un habile écrivain et d'un grand artiste. + +Il nous sera facile d'esquisser le portrait physique de notre célèbre +confrère. Nous avons, malgré l'absence prolongée et la séparation causée +par les douloureuses péripéties d'une guerre néfaste, gardé un fidèle +souvenir du virtuose qui a été si longtemps l'hôte de la France. Hiller +est de taille moyenne et de forte corpulence; sa tête énergique, aux +traits bien accusés, affirme une volonté persistante, le front découvert +et proéminent est celui d'un penseur, le regard ferme, pénétrant, +indique clairement la vivacité de l'esprit. Nous souhaitons de grand +cÅ“ur une prolongation de carrière au musicien illustre que nous avons +assez connu pour apprécier sa valeur, au maître éminent, resté, nous en +sommes certain, l'ami sincère de la France, malgré les événements cruels +qui ont séparé deux grands pays faits pour s'unir et vivre en frères +dans le monde idéal de l'harmonie, la religion universelle du beau, du +grand et du juste. + + + + +XXIV + +LOUIS ADAM + + +Le nom de Louis Adam mérite de figurer parmi ceux des pianistes +célèbres, sinon au premier rang,--celui des créateurs et des grands +chefs d'école,--du moins à la place honorable et dans la catégorie +particulièrement intéressante des maîtres dont l'enseignement rationnel +et méthodique a exercé une salutaire influence sur les progrès de l'art +français. Titre modeste aux yeux des contemporains, mais dont la valeur +s'accroît avec le temps et qui devient la plus sûre recommandation +auprès de l'histoire, la marque des réputations durables. Sans exalter +outre mesure la mission des professeurs, on peut dire qu'elle dépasse de +beaucoup l'action des virtuoses sur la perfection du goût. Il arrive +d'être habile virtuose, de charmer, d'éblouir, sans avoir le sentiment +exact, parfois même sans posséder la conscience bien nette des effets +obtenus et surtout de leurs causes: signe trop fréquent d'une +organisation anti-professorale. La plupart des pianistes célèbres,--ceux +du moins dont le nom a survécu, adopté pour ainsi dire par la +postérité,--ont été des compositeurs de mérite et des maîtres habiles; +mais un certain nombre de grands virtuoses sont restés de purs +spécialistes, sans vocation prononcée pour l'enseignement. + +Ces exceptions fâcheuses font de plusieurs noms autant de météores dans +l'histoire de l'art, autant de points lumineux mais isolés; elles +rendent plus précieuse la mémoire des artistes complets qui ont su +réunir toutes les qualités nécessaires à l'enseignement transcendant: +qualités d'érudition multiple et de science profonde embrassant tant de +questions variées, les principes du chant, pour savoir comment le son +peut se moduler et doit être conduit, l'harmonie pour les analyses des +Å“uvres enseignées, l'explication des nuances indiquées, la +justification de la prédominance des notes mélodiques ou harmoniques, +leur importance et leur valeur dans le discours musical; qualités de +virtuosité, pour que le maître puisse joindre l'exemple au précepte; +qualités de vocation, pour qu'il voie dans le travail patient des leçons +une véritable mission, ennoblie par son but. Ce rare ensemble de dons +innés et de qualités acquises, aucun maître ne l'a plus complètement +réalisé que Louis Adam. Une mémoire aimée, des traditions utiles, un +sillon laborieusement tracé, mais profond, voilà ce qu'a laissé derrière +lui ce doyen de l'enseignement: patrimoine de gloire dont il convient de +mettre la richesse solide en parallèle avec l'éclat passager des +réputations de «purs» virtuoses, brillamment acclamées, oubliées plus +vite. + +Adam (Louis) est né le 3 décembre 1758, à Miettersbeltz (Bas-Rhin); +d'après Fétis, une autre biographie donne pour date 1760. Il reçut les +premières notions musicales et les principes élémentaires du clavecin +d'un parent, amateur distingué, et aussi de Hepp, un des bons organistes +de Strasbourg. Passionné pour l'étude, il apprit seul le violon et la +harpe. Quant à son éducation supérieure, il la puisa surtout dans la +lecture et l'analyse raisonnée des Å“uvres des grands clavecinistes. +Aucune biographie ne mentionne le nom de son professeur d'harmonie, et +pourtant à dix-sept ans Louis Adam s'était déjà essayé avec succès dans +plusieurs compositions instrumentales de réelle valeur. + +En 1796, il quittait l'Alsace pour se produire à Paris comme compositeur +et virtuose. Il eut la bonne fortune de faire entendre aux Concerts +spirituels, alors très en vogue, deux symphonies pour piano, harpe et +violon. Ce genre de pièces concertantes, qui avait tout l'attrait de la +nouveauté, produisit un grand effet et commença la réputation du jeune +maître. Les succès du professeur furent aussi incontestables dès le +début: Louis Adam vit préférer ses leçons à celles des pianistes les +plus célèbres, grâce à l'alliance d'un profond savoir et d'une parfaite +éducation, ensemble toujours si nécessaire et alors trop rare. + +En 1798, Louis Adam était nommé professeur de piano à l'École nationale +de musique. Il devait y continuer son enseignement pendant quarante-cinq +ans. C'était déjà , pendant ma jeunesse, un nom vénéré que celui du doyen +des professeurs du Conservatoire; deux fils ajoutaient encore à son +éclat: l'un dessinateur habile, l'autre, Adolphe Adam, l'émule d'Auber, +presque son rival dans ces Å“uvres spirituelles, à la fois distinguées +et populaires, qui s'appellent _le Chalet_, _le Postillon de Lonjumeau_, +_le Brasseur de Preston_, _Si j'étais roi_, _les Pantins de Violette_, +etc. Pendant que les fils affirmaient ainsi leur talent dans des genres +divers, mais également artistiques, le père se consacrait avec une rare +ardeur de dévouement à sa classe de piano du Conservatoire, y maintenant +les grandes traditions, l'étude approfondie, l'analyse raisonnée des +maîtres anciens qui l'avaient formé lui-même: Bach, Hændel, Scarlatti, +Haydn, Mozart et Clementi. Ces saines doctrines de style et de +virtuosité, non content de les répandre, il les consignait aussi dans sa +belle Méthode, spécialement écrite pour le Conservatoire, code musical +que l'on pourrait encore appeler l'art de jouer du piano, malgré +soixante ans écoulés depuis sa publication. + +Plus d'un demi-siècle, Louis Adam a formé plusieurs générations +d'artistes: il a dirigé, de 1797 à 1818, une classe d'hommes; de 1818 à +1843, la classe des jeunes filles. A cette époque, l'enseignement du +piano n'avait pas encore pris le développement extraordinaire qu'il a de +nos jours: deux classes élémentaires pour les chanteurs et les +harmonistes, et deux préparatoires de second degré, tenues par d'anciens +premiers prix; puis les deux classes supérieures dirigées par Louis Adam +et Zimmerman; cet ensemble suffisait aux exigences de l'enseignement. + +Louis Adam a compté parmi ses élèves-hommes: F. Kalkbrenner, Chaulieu, +Henri Lemoine, Hérold; parmi ses élèves-femmes: Mmes Beck, Renaud +d'Allen, Bresson, Coche, Delsarte, Vierling, Wartel, Massart. Mme +Massart, qui a été aussi pendant dix ans une de mes élèves, dirige +maintenant au Conservatoire cette même classe de Louis Adam, continuée +avec tant d'éclat par Henri Herz. + +Signalons à ce propos l'extension considérable donnée depuis trente ans +à l'enseignement du piano. On a successivement augmenté le nombre des +professeurs: les classes du deuxième degré ont actuellement pour +maîtres: Mmes Rety, Chêne, Tarpet, pour les femmes; Descombes et +Anthiome, pour les hommes. Les classes supérieures de piano (hommes) ont +pour professeurs G. Mathias, le successeur de Laurent, et moi-même, qui +ai repris, en 1848, la classe de mon maître Zimmerman. Les classes de +femmes (premier degré) ont actuellement pour titulaires Mme Massart, +MM. Félix Le Couppey et Delaborde; au total dix classes de piano, cinq +professeurs pour l'enseignement préparatoire, et cinq pour +l'enseignement supérieur, cent cinquante élèves pianistes, sans compter +les auditeurs. Quant à l'enseignement spécial des chanteurs et +harmonistes, il a disparu, car il y a deux enseignements distincts, +harmonie et accompagnement parles pianistes, harmonie seule pour les +instrumentistes qui ne peuvent accompagner la basse chiffrée et la +partition. + +Bienveillant et serviable avec ses jeunes collègues, Louis Adam ne +manquait jamais une occasion de leur être utile. Il m'a témoigné, dans +certaines circonstances, un bon vouloir et une affection d'autant plus +méritoires que je n'avais pas été formé à son enseignement; mais +recommandé souvent à ses élèves comme répétiteur, j'ai pu en constater +par moi-même la haute et sérieuse valeur. + +L'Å“uvre qui gardera le plus longtemps l'empreinte de Louis Adam et +rendra son souvenir présent à toutes les générations de pianistes, +c'est, sans contredit, la Grande Méthode théorique et pratique de piano +faite pour le Conservatoire. Cet important ouvrage, qui résume d'une +façon si claire et si complète le savoir et l'expérience du célèbre +professeur, reste, quoique publiée depuis soixante ans, un des cours les +mieux ordonnés qui aient trait à l'enseignement du piano. Les élèves y +trouvent non-seulement les préceptes et les conseils qui doivent guider +leurs études, de très nombreuses formules de mécanisme, un choix gradué +de pièces des maîtres, mais encore d'excellents préceptes de doigté, +posant les règles générales et les exceptions. La sonorité, l'expression +et le style, ont également des chapitres spéciaux d'un grand intérêt. +Les dernières pages de cette belle méthode, aujourd'hui la propriété des +éditeurs du _Ménestrel_, sont consacrées à un résumé succinct des +connaissances que doit posséder un pianiste, bon musicien, harmoniste, +accompagnateur. + +Louis Adam a également écrit plusieurs sonates, en recueil ou séparées. +Ces Å“uvres sont d'un excellent travail et participent d'Emmanuel +Bach, de Clementi et de Dusseck; M. Achille Lemoine les a conservées sur +son catalogue, ainsi que les variations sur l'air populaire du _Roi +Dagobert_. Ce thème varié a obtenu une vogue égale à celle des +variations sur le _Clair de lune_, de Chaulieu, Hérold et Moschelès; et +des célèbres variations de Mozart sur _Ah! vous dirai-je, maman_. + +Louis Adam, comme plus tard son fils Adolphe Adam, le brillant +compositeur, le spirituel écrivain, n'a pas été heureux dans la gestion +de sa modeste fortune. Les artistes hommes d'affaires sont de rares +exceptions. En 1827, Louis Adam, qui avait passé le cap de la soixante, +crut faire un heureux placement en achetant un immeuble dont il payait +les deux tiers. Survint la Révolution de 1830, qui fit déserter la +noblesse et la haute finance. Beaucoup d'artistes durent s'expatrier et +chercher à l'étranger de nouvelles ressources. Perdant pendant plusieurs +années sa riche clientèle et ce revenu de ses économies improductives, +Louis Adam se vit dans l'impossibilité de payer les échéances de son +acquisition, et dut la revendre à perte, c'est-à -dire en sacrifiant le +fruit de quarante années de travail. + +Le vaillant artiste, pour faire honneur à sa signature, renonça au repos +et se remit courageusement à l'Å“uvre. Plus tard, Adolphe Adam, en +s'improvisant fondateur et directeur du Théâtre-Lyrique, engloutit aussi +100,000 francs d'économies, puis abandonna ses droits d'auteur pour +désintéresser ses créanciers. Les directeurs de théâtres ne suivent pas +tous cet exemple de probité rigide. Combien, au contraire, tout en +ruinant leurs actionnaires et leurs bailleurs de fonds, savent faire de +brillantes fortunes! + +J'ai connu Louis Adam bien longtemps avant de devenir son très jeune +collègue; en 1827, époque de mon admission au Conservatoire, le célèbre +professeur avait déjà près de soixante-dix ans. Sa belle physionomie +reflétait la bonté de son cÅ“ur; le regard d'une grande douceur, la +bouche ouverte et souriante, les traits réguliers respiraient la +sympathie et commandaient le respect. Suivant l'usage du temps, Louis +Adam abritait sa calvitie d'une perruque épaisse; on ne s'était pas +encore habitué à la vue des crânes dénudés, acceptée aujourd'hui même +chez les jeunes gens. Rossini, dont la figure aux pures lignes de camée +se fût si bien prêtée à la calvitie, avait une nombreuse collection de +perruques où la progression de la pousse des cheveux était assez +soigneusement observée pour faire illusion. + +En 1827, Louis Adam avait été fait chevalier de la Légion d'honneur. En +1843, il prenait sa retraite de professeur au Conservatoire, il avait +alors quatre-vingt-cinq ans. Nous avons eu la douleur de le perdre en +1848, à quatre-vingt-dix ans. Cette longue carrière reste un grand +exemple laissé à la famille artistique. Dans cette vie de travail et de +dévouement, il y a eu des fatigues et des épreuves: ni défaillance, ni +tache d'aucune espèce. Musicien de haute valeur, laborieux à l'excès, +modeste pour son propre mérite, bienveillant pour ses émules et ses +disciples, ayant l'esprit ouvert aux progrès de l'art, Louis Adam +demeure une des figures les plus sympathiques et les plus hautes du +professorat de la génération qui nous précède. + + + + +XXV + +THÉODORE DÅ’LHER + + +Il y a des noms d'artistes que la Providence semble avoir prédestinés au +succès, voués à un avenir heureux et brillant, soigneusement préservés +des épreuves pénibles. Pour ces favorisés du sort, il n'existe pas +d'influence néfaste; ils ignorent toujours les dures leçons de +l'adversité et même les obligations d'un travail opiniâtre; leur +carrière offre une continuité de triomphes et une facilité de bonheur +également sans mélange: DÅ“lher appartient à ce groupe d'artistes +privilégiés, qui se sont élevés à la réputation, ont pris une place +éminente dans le monde des virtuoses compositeurs, sans jamais connaître +les tourments de la lutte pour l'existence matérielle, l'âpreté des +critiques, l'agitation fiévreuse qu'amènent les insuccès et les +rivalités jalouses. + +Théodore DÅ“lher est né à Naples le 20 avril 1814. Son père, chef de +musique d'un régiment, lui donna les premières notions de lecture +musicale, et lui fit commencer le piano dès l'âge de sept ans. Ses +aptitudes spéciales et son heureuse organisation le firent progresser +si rapidement, qu'il devint en quelques mois l'émule de sa sÅ“ur +aînée, en avance sur lui de quelques années d'études. Benedict, le +disciple favori de Weber, eut occasion d'entendre le jeune DÅ“lher +pendant son séjour à Naples, et, charmé des dispositions extraordinaires +de l'enfant, il accepta de diriger son éducation musicale. A treize ans, +le maître produisit son élève dans un grand concert donné au théâtre du +Fondo. La précoce virtuosité du pianiste charma l'auditoire; on +reconnaissait déjà dans l'exécution de DÅ“lher les qualités +distinctives qui devaient valoir plus tard tant de succès au virtuose +formé: la grâce naturelle, le délicatesse, l'élégance. Le public lui fit +un brillant accueil et prodigua les applaudissements à son début. + +DÅ“lher père et sa jeune famille résidèrent quelque temps dans la +principauté de Lucques. Le talent de Théodore DÅ“lher inspira au duc +régnant un bienveillant intérêt qui ne devait jamais se démentir. Mais, +désireux de donner à son fils des maîtres en renom et une forte +éducation musicale, le père du jeune virtuose quitta le service du +prince et vint s'établir à Vienne, où il confia son fils à Charles +Czerny, le professeur de piano le plus autorisé. Théodore DÅ“lher, en +même temps que ces précieux conseils, recevait aussi les excellentes +leçons d'harmonie et de composition de Sechter, savant théoricien, +organiste et compositeur de mérite. + +DÅ“lher n'avait pas dix-huit ans lorsqu'il fut pensionné du duc de +Lucques comme pianiste virtuose attaché à sa musique de chambre. Les +petites principautés italiennes étaient alors pour les artistes de +véritables oasis, où, libres des soucis de l'existence, ils pouvaient +composer à loisir et essayer les forces de leur talent. Rome, Ferrare, +Florence, Venise, Milan, ont été des sanctuaires de l'art avant de se +transformer en préfectures ou en centres industriels. Le duc de Lucques +prit, du reste, son pensionnaire en grande affection, et DÅ“lher fut +souvent le compagnon du prince dans ses pérégrinations à travers +l'Italie. Mais le désir de se produire sur un plus vaste théâtre, +l'ambition de connaître les grands artistes étrangers, d'étudier leur +style, de comparer les diverses écoles et d'en pénétrer les secrets, +firent entreprendre au jeune maître un long voyage à travers l'Europe. +L'Allemagne, la Hollande, le Danemark, la Belgique, la France, +l'Angleterre furent successivement et à plusieurs reprises visités par +le brillant et sympathique virtuose. + +Entre temps, DÅ“lher revenait passer quelques mois dans sa chère ville +de Lucques, où il retrouvait un entourage d'amis dévoués et lettrés, le +charme de la vie princière et aussi les loisirs nécessaires pour se +perfectionner dans l'étude de son art. Le duc, toujours empressé de +seconder les ambitions de son protégé, lui accordait de longs congés que +DÅ“lher utilisait en donnant de nombreux concerts, prenant pour étapes +Francfort, Leipsick, Hambourg, Copenhague, Berlin, Amsterdam, +Rotterdam, La Haye, Utrecht, Liège, Gand, Anvers, Bruxelles, puis Paris +et Londres, où un accueil chaleureux attendit toujours l'artiste +distingué, le compositeur élégant et de bon goût. + +C'est en 1838 que se place l'arrivée de DÅ“lher à Paris. La réputation +de Thalberg brillait alors de tout son éclat; ce célèbre pianiste venait +de révolutionner l'art de jouer du piano, en faisant du clavier un +instrument chantant, d'une sonorité puissante. DÅ“lher, qui n'avait +pas les qualités toutes spéciales du maître viennois, mais possédait en +revanche et au suprême degré la grâce et la délicatesse, eut l'habileté +pratique et l'esprit de ne pas changer ses qualités individuelles, tout +en s'appropriant plusieurs des procédés en vogue. Ce léger sacrifice +fait au goût du jour n'altéra pas d'une façon sensible le caractère +personnel du pianiste napolitain, et le virtuose sut conserver à son +exécution une saveur à part. DÅ“lher se fit entendre à la Société des +concerts du Conservatoire et y obtint un grand succès. Les salons et les +cercles artistiques ne tardèrent pas à mettre en lumière ce nouveau +talent; il eut le rare bonheur d'être adopté par tous ceux qui voulaient +opposer une réputation naissante aux gloires déjà enviées de Thalberg, +de Liszt et de Chopin; mais il en profita avec beaucoup de tact et de +mesure, ne se posant en rival d'aucun de ses émules, n'ambitionnant +aucune suprématie et se contentant d'être lui-même. + +Homme du meilleur ton, façonné par ses relations et sa jeunesse passée à +la cour de Lucques, aux habitudes élégantes du grand monde, DÅ“lher +était accueilli avec un affectueux empressement dans la haute +aristocratie. Le charme pénétrant de son talent délicat et fin, de sa +personne distinguée et réservée, lui valut de rapides conquêtes. Les +chroniques du temps,--il y a déjà presque un demi-siècle!--racontent +quelles sérieuses affections le jeune virtuose sut inspirer, quels liens +le rattachèrent à des femmes célèbres par leur beauté et leur esprit. +Ajoutons que DÅ“lher eut la suprême habileté des victoires modestes, +maintenues dans le demi-jour; il sut triompher discrètement, sans aucun +scandale qui affichât les noms prononcés tout bas ou plutôt murmurés. + +J'ai plusieurs fois entendu DÅ“lher dans les concerts publics et les +soirées intimes. Son exécution élégante, correcte, spirituelle et +charmante, manquait pourtant de puissance et d'entrain. DÅ“lher +n'avait pas la sensibilité de Chopin, les audaces de Liszt, la sonorité +de Thalberg, tout en participant de ces trois grands artistes et aussi +de Henri Herz, pour lequel il professait un vif attachement. Il valait +par des qualités moindres, toutes de délicatesse et d'expression, mais +intéressantes et de nature à séduire un public de dilettantes. + +La réputation grandissante de DÅ“lher, son amour des voyages, son vif +désir de connaître l'Angleterre et de faire consacrer à Londres sa +renommée de virtuose, le décidèrent à passer le détroit en 1839. Le +public des concerts et la haute fashion anglaise lui firent un accueil +enthousiaste. Reçu, fêté dans les salons les plus aristocratiques comme +le triomphateur du jour, il devint bientôt, grâce à ce magnétisme +personnel, qu'il joignait toujours à l'action de son talent artistique, +le commensal et l'ami des grandes familles. Puis, tout à coup, fatigué +de cette vie militante, presque blasé par l'abondance et la facilité des +triomphes, l'enfant gâté quitta l'Angleterre et revint à sa belle +retraite de Lucques, où le protecteur de son enfance l'avait patiemment +attendu. + +Ce ne fut qu'une étape. Après une année passée dans cette résidence +tranquille; au sein d'une vie douce, consacrée exclusivement à l'art, +DÅ“lher reposé et fortifié reprenait le cours de ses voyages; le duc +lui accordait un nouveau congé en y joignant des lettres de créance pour +les souverains alliés ou parents, lui aplanissant toutes les +difficultés, l'introduisant directement dans la société la plus haute. +DÅ“lher visita de nouveau, et à plusieurs reprises, l'Allemagne, la +Hollande, la Belgique, et revint même en France avant de se rendre en +Russie, où l'attendaient de nouveaux triomphes et où devait s'affirmer +son bonheur. + +Parti pour Saint-Pétersbourg en 1844, DÅ“lher y trouva, comme à +Londres, cet accueil empressé dont l'aristocratie a le secret quand elle +veut adopter un artiste et s'attacher un talent nouveau. Ce fut, du +reste, moins un voyage qu'un séjour, les grands succès du virtuose, mais +plus encore l'attachement profond qu'il inspira à la princesse +Schermeleff, son admiratrice passionnée, le retinrent plusieurs années +en Russie. Plus heureux en cette circonstance que son illustre maître en +virtuosité, F. Liszt, DÅ“lher, après un long temps d'épreuves et une +série de péripéties romanesques qui affirmèrent l'affection vivace, le +dévouement de sa fiancée, devint le mari de Mme Schermeleff. Par +malheur, ce dénoûment d'un roman en plusieurs chapitres ne devait donner +au célèbre artiste qu'un petit nombre d'années de bonheur. Revenu à +Lucques pour s'y vouer en amateur au culte de l'art, DÅ“lher, atteint +d'une maladie de poitrine, vit s'évanouir rapidement son beau rêve. Le +mal fit de rapides progrès: le changement d'air, les cures d'eaux, les +traitements les plus énergiques n'y apportèrent que des atténuations +passagères. Théodore DÅ“lher, après une agonie de quelques années, +mourut à Rome, le 21 février 1856, à l'âge de 42 ans. + +Cette carrière trop courte est intéressante à plus d'un titre. Il faut +bien le reconnaître et le dire hautement à l'honneur de la société +moderne, le goût des gens du monde s'est formé, l'artiste de savoir et +de talent est non seulement recherché, fêté dans les salons, mais +entouré d'égards, d'attentions délicates que lui attirent son charme +individuel s'il est homme d'esprit, l'autorité de son art s'il est homme +de valeur. Au XVIe et au XVIIe siècle, les distances sociales +entre les nobles de race et les roturiers de génie existaient encore +d'une façon choquante; mais à partir de Louis XV, les femmes célèbres +qui dirigeaient en souveraines les salons où la littérature et les +beaux-arts étaient en honneur, ont fait disparaître ces inégalités; une +tradition s'est établie, rarement interrompue par les excentricités ou +les maladresses de quelques artistes. Ce sera l'honneur de DÅ“lher de +l'avoir solidement renouée, grâce à sa distinction et à ses mérites +personnels. + +Comme compositeur, DÅ“lher s'est affirmé dans les fantaisies célèbres +sur _Guido_, _Anna Bolena_, _Guillaume Tell_, _Mahomet_, _Don +Sébastien_; maître habile, ingénieux, élégant, tout en suivant le +courant des procédés mis à la mode par Thalberg. Le concerto op. 7 a la +noblesse de style qui convient au genre; il est de plus d'un excellent +travail par la structure et le caractère brillant des traits. Cette +composition procède beaucoup d'Henri Herz, dont DÅ“lher avait les +distinctions exquises. Douze nocturnes, Å“uvres gracieuses et +chantantes, prouvent la richesse d'idées mélodiques du maître +napolitain; le nocturne en _ré_ bémol dédié à la princesse Belgiojoso a +obtenu un succès de vogue. L'andantino est aussi une Å“uvre pleine de +charme. Les morceaux de salon, op. 6, 15, 18, 22, 35, sont des +arrangements très réussis sur des motifs d'opéra. Les tarentelles, op. +39, 46, et le galop op. 61, la polka de salon op. 50, la valse op. 57, +ont eu leur moment de mode et de grand succès. Les études de concert, +op. 30, prennent place à côté de celles de Chopin, Henselt, Taubert, +Herz, Rosenhain. Il faut être virtuose de bon style pour interpréter ces +belles pages, où le jeune maître a prouvé sa richesse d'imagination et +la pureté irréprochable de sa manière. Les cinquante études de salon +restent au répertoire de l'enseignement moderne comme d'excellents +spécimens de goût, de phraser, et offrent en même temps d'utiles +formules de mécanisme. + +On le voit par cette analyse succincte d'une partie de l'Å“uvre de +DÅ“lher, ce maître a su justifier la popularité délicate qui s'est +attachée à son nom. Il appartient au groupe des compositeurs virtuoses +qui ont surgi vers 1830; il mérite de rester dans leurs rangs; et le +double souvenir du galant homme et du vaillant artiste a survécu, grâce +à cette réunion d'un beau talent et d'une nature essentiellement +aimable. + +L'ovale allongé de la physionomie de DÅ“lher, ses traits réguliers et +fins rappelaient le type de Chopin, moins le caractère morbide. Le nez +bien dessiné, le regard doux, presque timide, la bouche légèrement +arquée, formaient un ensemble distingué, parfaitement en harmonie avec +l'élégante et exquise courtoisie dont DÅ“lher avait pris l'usage à +cette petite cour de Lucques, où fleurissait l'étiquette tempérée par la +bonne grâce. + +J'ai gardé de mes trop courtes relations avec DÅ“lher chez Zimmerman, +Henry Herz et Brandus le plus affectueux souvenir et je ne crois pas +qu'il y ait une exception dans la mémoire de tous ceux qui ont dû +également le connaître. Peu de réputations, ont rayonné avec plus de +douceur sur les contemporains, ont excité plus de sympathies et suscité +moins de rivalités envieuses. A tous ces titres DÅ“lher gardera sa +place à mi-côte, en vue, sinon auprès des maîtres. S'il n'a pas été chef +d'école, créateur d'un genre particulier, promoteur d'un style original, +novateur audacieux, il a su du moins conserver son individualité +distincte. Nature délicate, cÅ“ur généreux et bon, imagination +séduisante, le souvenir de DÅ“lher restera toujours jeune, accompagné +du double prestige du talent acquis et du charme inné. Bellini du piano, +il a, comme le chantre inspiré de _la Norma_, une suavité d'accent, un +parfum mélodique qui en font un des poètes du piano. + + + + +XXVI + +MADAME DE MONTGEROULT + + +Dans ce siècle troublé où le mouvement continuel des révolutions +bouleverse toutes les classes de la société, confond tous les rangs, et +ne laisse qu'à un petit groupe de familles privilégiées le cachet +distinctif de l'aristocratie: l'oisiveté brillante et +luxueuse,--oisiveté qui est fonction sociale, quand elle est bien +comprise, quand son éclat reste un des éléments essentiels de la +richesse nationale et de la prospérité publique,--il devait surgir, à +côté des générations d'artistes, sorties du peuple et de la bourgeoisie, +une autre génération improvisée dans les rangs de l'ancienne noblesse. +Les exemples en sont fréquents, depuis un demi-siècle, dans le monde de +la virtuosité comme dans celui du théâtre. Ces déclassés involontaires, +trahis par la fortune, cherchent courageusement par le travail, l'étude, +le maniement de la plume ou le talent du virtuose, à conquérir une +valeur et des titres personnels. Nous n'avons pas à faire l'historique +de cette noblesse en partie double, étude pourtant instructive et +moralisatrice, mais nous tenons à constater que l'art musical compte +parmi ses adeptes les plus éminents des noms de souche nobiliaire deux +fois illustrés par la naissance et le talent. + +Mme de Montgeroult, comtesse de Charnay, née Hélène de Nervode, +appartenait à l'une des nombreuses familles qui, fuyant la Terreur, +cherchèrent à l'étranger à refaire, par le travail, leur fortune perdue, +en conservant à leur nom l'éclat sans tache d'une existence honorable et +ne relevant que d'elle-même. C'était le début des grands exemples donnés +par l'aristocratie et souvent par ses représentants les plus élevés. Le +duc d'Orléans, le futur roi Louis-Philippe, s'honorait en demandant au +professorat et non à des subsides étrangers les moyens d'existence +pendant son séjour en Suisse. Noble tradition que Daniel Manin devait +suivre plus tard, quand il subsista, à Paris, du produit de ses leçons +de langue italienne. + +Mme de Montgeroult était née à Lyon, le 3 mars 1764. Sa famille vint +se fixer à Paris, où la jeune fille reçut une éducation brillante et les +leçons de musique d'un professeur célèbre, Hulmandel, compositeur et +virtuose très à la mode dans la haute société parisienne, vers 1776. Le +maître prit un vif intérêt à l'éducation de sa jeune élève, et lui donna +les grands principes, le style élégant et correct qu'il avait puisés +lui-même dans les leçons de Charles-Philippe-Emmanuel Bach. +L'enseignement d'Hulmandel, plus tard celui de Clementi et de Dusseck, +communiquèrent au talent d'exécution de l'élève une force, une virilité +remarquables, sans altérer toutefois cette fine fleur d'élégance qui +est le privilège et comme l'attribut naturel des femmes virtuoses. + +Les agitations populaires, les épisodes sanglants, préface de notre +grande mais terrible révolution, obligèrent le maître et l'élève à +émigrer, Hulmandel en Angleterre, la famille de Charnay en Allemagne. Le +royalisme ardent de Hulmandel le désignait comme suspect, ses biens +furent confisqués et vendus; il revint toutefois à Paris, sous le +Consulat, et obtint quelques restitutions. + +Pendant ce temps, Mme de Montgeroult s'établissait en Allemagne; elle +publiait à Berlin, dès 1796, une sonate qui affirmait déjà ses rares +qualités d'érudition, sa connaissance du style des maîtres. A cette +époque douloureuse de l'existence de Mme de Montgeroult, alors encore +Hélène de Nervode, se place une touchante anecdote que notre ami +regretté, Édouard Monnais, sous le pseudonyme de Paul Smith, a racontée +d'une façon délicate dans les _Esquisses de la vie d'artiste_. + +Mlle de Nervode, avant de se rendre à Berlin, avait, paraît-il, pris +une modeste retraite dans une petite ville allemande et chez un +organiste du nom de Schramm. Ce brave homme ignorait la qualité +d'émigrée et la grande virtuosité de sa pensionnaire, mais avait en +haute estime son intelligence, sa distinction et son exquise bonté. +Aussi finit-il par lui confier ses préoccupations et ses épreuves. Pris +d'un violent accès de goutte, il se voyait dans l'impossibilité de tenir +les orgues à une solennité religieuse très prochaine; un rival dangereux +ambitionnait sa place; il craignait de tout perdre en avouant son +infirmité, et le ciel restait sourd à ses prières pour retrouver l'usage +de ses doigts ankylosés. + +La Providence fit cependant un miracle en mettant à sa place, au jour +redouté, Mlle de Nervode la «dame de bon secours». En galant +historien, Edmond Monnais donne un tour romanesque à l'aventure et prête +à la jeune organiste des séductions naturelles qui lui manquaient. Si +elle s'imposa aux auditeurs habituels de Schramm, ce fut par la grâce +naturelle de son talent et l'ingéniosité même de sa charité: rien de +plus. C'est peut-être en s'inspirant de cette historiette que, plus +tard, M. et Mme Pradher, touchés par la misère d'un chanteur des +rues, donnèrent un soir, en plein boulevard, une séance musicale à sa +place et pour son compte. L'auditoire émerveillé témoigna son +enthousiasme par une recette extraordinaire et magnifique. J'affirme +l'authenticité de l'aventure, qui rentre du reste dans le courant +généreux et un peu théâtral de l'époque. + +Mais des temps meilleurs approchaient pour les exilés: à la tourmente +révolutionnaire succédait le Directoire, ce gouvernement amoureux des +fêtes et des plaisirs, que notre spirituel Auber définissait d'un mot: +«le régent de la République». Mme de Montgeroult obtint sa radiation +de la liste des exilés, et rentra en France pour se vouer à +l'enseignement du piano, n'ayant plus que des ressources minimes. Son +grand talent de musicienne, sa brillante virtuosité, sa distinction, sa +position d'émigrée, tout concourut à lui aplanir les premières +difficultés et à en faire un professeur très en vogue pendant une longue +période de vie active. + +Mme de Montgeroult dirigea plusieurs années les études de piano du +jeune Pradher et donna aussi des conseils à Boëly. Le premier de ces +artistes obtint plus tard, au concours, à l'âge de 21 ans, en 1802, la +place de professeur de piano au Conservatoire, succédant à Hyacinthe +Jadin. Pradher,--dont le nom devrait s'écrire régulièrement +Pradère,--enseigna au Conservatoire jusqu'en 1827. C'est à son école que +se sont formés les frères Herz, Jacques et Henri, le très populaire +Rosellen, et notre cher collègue Félix Le Couppey, qui continue avec +tant d'autorité et de succès la tradition de son maître. Quant à Boëly, +je me rappelle encore sa visite à la classe de Zimmerman, où j'étais +alors élève; on m'avait fait apprendre à son intention six études +écrites par lui dans le style de Clementi et de Cramer. Le maître, que +son admiration rétrospective pour les compositeurs défunts n'empêchait +pas de se complaire à l'exécution de ses propres Å“uvres, se montra +satisfait, et m'invita à l'audition de fugues de Bach, à l'église de +Saint-Germain-l'Auxerrois; Boëly possédait le grand style de l'orgue, le +jeu correct et large, et j'ai gardé un précieux souvenir de cette +audition. + +Comme compositeur, Mme de Montgeroult a eu de hautes visées. Elle a +publié dix sonates en quatre numéros d'Å“uvre, trois fantaisies, +plusieurs petites pièces caractéristiques, six nocturnes à deux voix; +mais les sonates, quoique bien écrites, n'accusent pas une +individualité prononcée. Les idées, correctement exposées, manquent +d'originalité, et l'on reconnaît dans la nature des traits et le +développement des motifs, les procédés des maîtres particulièrement +chers à Mme de Montgeroult: Clementi, Cramer et Dussek. En revanche, +nous louerons sans réserve l'importante méthode publiée sous le titre de +«Cours complet pour l'enseignement du piano». Mme de Montgeroult, +femme d'un mérite supérieur, virtuose remarquable, était douée surtout +de cet esprit d'observation et d'analyse qui fait les véritables +professeurs, et détermine l'autorité de leur enseignement. + +C'est par la méthode de Mme de Montgeroult que j'ai commencé, il y a +plus de cinquante ans, l'étude du piano. Cette date pourrait faire +croire que la partie théorique et les considérations esthétiques en sont +entièrement surannées. Il n'en est rien cependant, et pour ne citer +qu'un exemple entre mille, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire +quelques lignes des conseils donnés par l'auteur dans la préface de son +cours. Ses axiomes sur le «bien dire», devraient être présents à la +pensée des virtuoses tapageurs qui semblent n'avoir qu'un but, l'étalage +de leurs forces musculaires, brisant cordes et marteaux pour faire +montre de talent. + +«L'art de bien chanter est le même, à quelque instrument qu'on +l'applique; il ne doit pas faire de concessions et de sacrifices au +mécanisme particulier de son interprète, qui doit plier son mécanisme +aux volontés de l'art. + +«Quoique le piano ne puisse rendre tous les accents de la voix, il en +est cependant un grand nombre qu'un artiste habile peut parvenir à +imiter; mais il en est d'autres qui tiennent au tact, à l'art de +conduire le son, au goût, à la sensibilité, à la connaissance +approfondie des défauts et des qualités inhérentes à l'instrument qu'on +veut faire parler.» + +On ne peut mieux dire. La préface entière a la même netteté et le même +bon sens; quant à la méthode, elle conduit progressivement des principes +élémentaires aux plus grandes difficultés. Le cours, divisé en trois +volumes, renferme non seulement de nombreuses formules de mécanisme et +tout l'arsenal des traits qui forment la base d'une bonne exécution, +mais encore les principes d'accentuation, d'ornementation et de goût, +étudiés avec un sentiment parfait de l'esprit d'éclectisme qui convient +à une méthode pratique condensant et résumant les progrès accomplis. Les +chapitres spéciaux traitant de la sonorité, des notes de goût, de +l'expression, sont écrits avec un soin minutieux et offrent des bases +excellentes à l'observation des maîtres comme à celle des élèves. + +A l'imitation du _Gradus_ de Clementi, la 2e et la 3e partie de la +méthode de Mme de Montgeroult contiennent cent et quelques études +spéciales de mécanisme et de style qui offrent des types variés, des +combinaisons ingénieuses pour vaincre les difficultés d'exécution et de +rythme que l'auteur croit utile de posséder. Enfin des thèmes variés +dans le style ancien, des canons et des fugues complètent cette belle et +précieuse méthode qui n'existe malheureusement que dans les +bibliothèques d'amateurs, les planches ayant été fondues. + +Je n'ai sous les yeux aucun portrait de Mme de Montgeroult, et je ne +l'ai pas connue personnellement; mais, en résumant les souvenirs +d'anciens amis qui l'ont vue dans ses dernières années, je puis dire que +l'éminente virtuose n'avait pas été une reine de beauté; son grand +talent lui avait seul valu sa supériorité sur toutes les artistes +femmes, ses contemporaines. Elle avait un regard vif et pénétrant, et +cette distinction de race, cette politesse exquise, charme inné de +l'ancienne aristocratie. + +Elle a dominé incontestablement la virtuosité féminine de son temps; +cependant, tout en lui rendant justice, nous devons évoquer le souvenir +d'une autre pianiste célèbre, Mme Bigot, née à Colmar en mars 1786, +qui a rivalisé de talent avec Mme de Montgeroult et a été la plus +brillante de ses émules. Mme Bigot possédait une exécution +incomparable; son jeu expressif, coloré captivait au suprême degré, et +j'ai souvent entendu Auber l'admirer avec une conviction vivace que rien +ne rendait suspecte. Cet hommage rétrospectif m'est resté dans l'esprit, +ainsi que la fidélité d'Aubert à la mémoire de son maître de piano +Ladurner. La sensibilité était le caractère dominant de Mme Bigot; +elle tenait à son organisation délicate, un peu maladive, et surtout au +sentiment profond, à l'intuition géniale qu'elle avait pour les +Å“uvres de grand style. Haydn, Viotti, Cramer, Cherubini, Beethoven, +Baillot professaient pour cette charmante jeune femme, d'un tempérament +si poétique, une admiration poussée jusqu'à l'enthousiasme. Quant à +Clementi, dont l'esprit d'économie touchait à l'avarice, il allait faire +sa correspondance chez Mme Bigot, pour économiser le feu et le +papier. + +Réputations brillantes, faites de talent et de vaillance, qui ont ému et +charmé nos pères, mais qui reposent maintenant dans le calme de l'oubli +ou dans le souvenir de rares dilettantes. Mme de Montgeroult est +morte à Florence, le 20 mai 1837, à l'âge de 72 ans; sa jeune et +sympathique émule, Mme Bigot avait succombé en septembre 1820, à +l'âge de 34 ans, aux brusques ravages d'une maladie de poitrine d'abord +négligée. Mais, si les interprètes meurent, l'art est immortel; il se +transforme seulement avec les générations d'artistes. MMmes Duverger, +Pleyel, Farrenc, Massart, Szarvady, Montigny-Rémaury, Jaell, Viard, G. +Pottier etc., ont hérité des belles qualités et des grandes traditions +de leurs éminents prédécesseurs. A ces noms justement célèbres, nous +pourrions ajouter ceux des brillants premiers prix formés à notre école +nationale du Conservatoire. Chez la plupart de ces élèves couronnées, +les succès obtenus sont une promesse de renommée; mais pour en faire une +réalité glorieuse, elles doivent prendre modèle sur les exemples donnés +par leurs aïeules; elles doivent s'inspirer de leur ardent amour de +l'étude, de leur foi vive et de leur persévérance infatigable: les +qualités mêmes que résume le nom de Mme de Montgeroult, et qui +glorifient l'art en exaltant la femme. + + + + +CHAPITRE XXVII + +LEFÉBURE-WÉLY + + +Le temps est loin où les détracteurs intéressés de notre pays pouvaient +nier son génie producteur. Nos compositeurs et nos virtuoses sont +accueillis à l'étranger avec une faveur qui témoigne à la fois des +sympathies qu'inspire leur talent et de l'ascendant général exercé par +le style et le goût français. Les critiques de Rousseau sur notre peu +d'oreille et notre pauvre organisation musicale n'ont plus aucune raison +d'être; il existe une école du grand art autre que celle des opérettes, +dont certains critiques d'outre-Rhin voudraient nous imposer le «génie» +exclusif. L'art musical français à tous ses degrés, dans toutes ses +branches, possède ses traditions établies et ses maîtres indiscutables. +Notre école d'orgue compte aussi beaucoup de noms illustres comme +compositeurs spéciaux et virtuoses. La forte race des Couperin, des +Lalande, des Rameau, des Daquin, des Balbatre, des Marchand, des Sejean, +des Benoist a gardé de glorieux représentants dont plusieurs, nous le +croyons fermement, ont surpassé leurs prédécesseurs en savoir et en +habileté. Lefébure-Wély appartient à cette glorieuse lignée dont +s'honore l'école française. + +Élevé avec tendresse et dévouement dans ce milieu musical, Lefébure fit +des progrès si rapides et devint si familier avec le toucher des orgues +que, dès l'âge de huit ans, il pouvait s'essayer à suppléer son père +dans ses fonctions d'organiste à Saint-Roch. Bientôt la tâche lui +incomba tout entière, son père étant frappé de paralysie du côté gauche. +Pendant sept ans de maladie continue, Lefébure père n'eut pas d'autre +suppléant que son fils. En 1831, son mal l'emportait, et Lefébure fils +devenait titulaire du grand orgue, grâce à son habileté déjà reconnue et +au patronage de la reine Marie-Amélie, fidèle paroissienne de l'église +Saint-Roch. + +Cette bienveillance de la reine ne devait jamais se démentir; la +compagne de Louis-Philippe accepta même, plus tard, d'être la marraine +d'un enfant de son organiste privilégié. + +En 1835, Lefébure-Wély était admis au Conservatoire dans la classe de +piano de Zimmerman et dans la classe d'orgue de Benoist. En 1834, il +obtenait aux concours du fin d'année le second prix dans les deux +classes, et les deux premiers prix lui étaient décernés l'année +suivante. Harmoniste de sentiment, mais ayant la tête et les doigts +meublés d'innombrables formules, le brillant lauréat de notre école +nationale voulut achever son éducation par des études de composition +idéale. Berton, Adolphe Adam, Halévy lui donnèrent leurs conseils, et, +sans nul doute, Lefébure-Wély eût ajouté son nom à la série des prix de +Rome, si son mariage avec une élève de prédilection de Mme Damoreau +(Mlle J. Court) n'eût modifié tout à coup sa carrière. L'abbé +Olivier, évêque d'Evreux, ancien curé de Saint-Roch, le plus aimable et +le plus mondain des évêques, vint lui-même bénir l'union de son ancien +organiste. + +Le chef de famille ne songeait plus à la villa de Médicis. L'époux +heureux ne pensait pas à quitter le foyer domestique pour une vie plus +libre, mais plus aventureuse; des devoirs nouveaux s'imposaient à lui; +il fallait, pour dorer un peu ce bonheur tranquille, mener de front le +grand art et les publications légères. L'organiste se fit aussi +compositeur de musique facile, élégante, à succès. Les éditeurs de ses +nombreuses petites pièces caractéristiques: _les Cloches du monastère_, +_la Chasse à courre_, _la Retraite_, _les Lagunes_, _le Rêve de +Graziella_, peuvent témoigner de quelle vogue ont joui ces bluettes +spirituelles, où souvent l'inspiration s'unissait à une verve mélodique +étincelante. + +Les artistes rigides, les puritains farouches jaloux de ces succès de +bon aloi et justifiés par les difficultés de la tâche, par la +distinction, la correction, la pureté toujours soigneusement conservée +dans le domaine de la fantaisie, blâmèrent hautement Lefébure-Wély de +ces sacrifices à la Muse facile. Il laissait dire, et, entre temps, +écrivait une sonate, des symphonies, des recueils d'études pour prouver +qu'il n'abandonnait pas les travaux sérieux. + +Lefébure-Wély improvisait à l'orgue d'une façon incomparable. Aucun +virtuose ne possédait, comme lui, les ressources de l'instrument-géant +qui unit à la toute-puissance de l'orchestre, à la variété des timbres, +les accents émus de la voix humaine et des masses chorales. Toujours +docile à sa volonté énergique et passionnée, sa riche et féconde +imagination se pliait à toutes les nuances de sentiment, et l'on peut +dire, sans la moindre exagération, que Lefébure-Wély avait au suprême +degré le génie des orgues, soit à l'église, soit au salon. Ses +admirateurs fervents, Cavaillé-Coll, Alexandre, Debain, Mustel peuvent +témoigner de l'immense habileté du jeune maître, et de sa prodigieuse +ingéniosité pour mettre en lumière toutes les qualités des instruments +confiés à sa main savante. Après quelques heures de prise de possession, +les orgues nouvelles n'avaient plus de secrets pour lui: les +combinaisons de timbre, les accouplements de jeux, tout était deviné, +saisi; l'instrument, rebelle pour tout autre, était dompté; l'organiste +gouvernait l'immense machine sonore en véritable maître d'équitation, +qui assouplit les montures les plus indociles. + +A Saint-Roch, à Saint-Sulpice, à la Madeleine, j'ai eu souvent des +auditions toutes personnelles de Lefébure-Wély. Le grand organiste, qui +avait le sentiment de sa force et se savait écouté par un ami doublé +d'un artiste, improvisait et faisait montre de puissance créatrice avec +une ardeur fervente, une chaleur de cÅ“ur que je n'ai jamais oubliées. +Je rappellerai aussi une circonstance publique, les obsèques de Mozin, +où Lefébure, vivement ému, inspiré par une tristesse à la fois profonde +et féconde, improvisa avec tant d'âme, une telle supériorité de style, +qu'Auber admira l'improvisation comme un morceau étudié. + +Nous arrivons au grand reproche adressé à Lefébure-Wély par les +rigoristes, absolument attachés aux anciennes formules: celui de n'avoir +pas su se contraindre à un style sérieux, sévère, plus en harmonie avec +la simplicité grandiose de nos églises. Pour ces admirateurs exclusifs +de l'école allemande et flamande, la chaleur d'imagination ne doit +jamais faire oublier à l'improvisateur, fût-il homme de génie, le +recueillement du sanctuaire, l'austérité qui convient à la musique +religieuse, ce qu'on peut appeler, sinon l'influence, du moins la loi du +milieu. Nous répondrons que cette perfection extrême, immuable, touche +de près à l'aridité et à l'ennui. Il faut être de son temps. C'est ce +qu'ont parfaitement compris Cherubini, Lesueur, Paer, Rossini, Auber, +Halévy, Adam, Thomas, Gounod, etc., en écrivant pour l'église des +Å“uvres émues, très pures, qui, sans participer de la foi gothique, +ont un grand souffle religieux. + +L'_harmonium_ (orgue de salon et d'accompagnement pour les chapelles) +avait en Lefébure-Wély un propagateur actif et dévoué. Sur ses conseils +et ses indications, des perfectionnements nombreux introduits dans la +facture de ces orgues en miniature en ont fait un instrument riche +d'effets nouveaux, très sonore, d'une grande variété de timbre, +chantant, _expressif_ sous la pression des doigts et l'action d'une +ingénieuse soufflerie. Entre tous les virtuoses qui se sont voués à +populariser l'harmonium, Lefébure a su conserver une incontestable +supériorité, par l'élégance et le charme de ses idées, et l'art +merveilleux de tirer parti des nombreux effets de l'instrument. Sa +virtuosité transcendante et tout à fait exceptionnelle comme organiste +improvisateur, n'avait altéré sous aucun rapport sa belle exécution de +pianiste. Son toucher léger, délicat et fin, mettait à néant +l'affirmation assez généralement répandue que l'étude journalière des +orgues alourdit le jeu, fait perdre le brio et le sentiment du tact; ce +sont, croyons-nous, les pianistes médiocres devenus organistes sans une +suffisante étude préalable du piano, qui ont accrédité ce préjugé +populaire. + +Ne comptons-nous pas, de nos jours, plusieurs habiles et célèbres +organistes qui sont des pianistes de premier ordre? Il suffit de citer +les noms de Camille Saint-Saëns, d'Henri Fissot, de Widor, de Frank, +d'Alkan, de Th. Dubois, de Besozzi, de Bazille, de Cohen, de tant +d'autres encore! Reconnaissons seulement que les orgues anciennes, d'une +si belle sonorité, laissaient à désirer sous le rapport du mécanisme; +les claviers ne parlaient pas aussi facilement que ceux de facture +moderne; il fallait une dépense de force et d'action sur les touches que +peuvent économiser nos organistes actuels. + +La riche organisation, le savoir et les succès de composition de +Lefébure-Wély eussent été impuissants à lui faire obtenir l'admission +d'un ouvrage de l'Opéra-Comique sans la protection du duc de Morny, qui +avait une réelle affection pour le célèbre organiste. On sait que le +célèbre homme d'État du second empire s'oubliait, à ses heures de +détente diplomatique ou parlementaire, à écrire des opérettes et des +vaudevilles. Il s'était fait aussi le patron de la musique en chiffres. +Soit complaisance, soit conviction, Lefébure-Wély se disait un des +fervents adeptes du système Galin-Paris-Chevé. Ses _Recruteurs_ durent à +cette mutuelle sympathie leur apparition sur la scène de +l'Opéra-Comique. L'Å“uvre bien montée, chantée parfaitement, n'obtint +qu'un succès d'estime, malgré de charmantes inspirations. L'épreuve +parut suffire à Lefébure-Wély; il se remit à lancer dans le courant +musical ces nombreuses productions légères que la mode accueillait +toujours avec le même empressement. + +Le nombre des compositions de piano et d'orgue de Lefébure-Wély est +considérable. Citons de mémoire, parmi les pièces de salon qui font +encore les délices des jeunes pensionnaires: _l'Heure de la Prière_, +_les Cloches du Monastère_, _Fleur de Salon_, _le Golfe de Baia_, +_Séguidille_, _la Retraite militaire_, _la Chasse à courre_, _la Garde +montante_, _le Rêve de Graziella_, _les Binioux de Naples_, _l'Heure de +l'Angelus_, _la Fête des Abeilles_, _les Lagunes_, _Fleur délaissée_, +_les Babillardes_, _Titania_, _les Pifferari_; mais à côté de ces +Å“uvres légères, un Menuet, une Polonaise, une fantaisie de concert +sur _Armide_, etc. + +Les trois grands recueils d'Études pour piano, dédiés à Auber, op. 23, +et op. 24 à Cherubini, sont des Å“uvres d'imagination et de science, +où la valeur du compositeur s'est affirmée. Quant aux Études de salon, +petites pièces de genre portant toutes des noms caractéristiques, elles +renferment de jolies idées, et prouvent la souplesse de talent du jeune +maître. + +A côté des nombreux arrangements à quatre mains sur les opéras en vogue, +succès éphémères, morceaux de commande où l'on trouve toujours, malgré +la rapidité du faire, le cachet du musicien habile, de l'homme de goût, +il faut citer et louer particulièrement _l'École concertante_, à quatre +mains. + +Ces douze morceaux symphoniques, de style très varié, sont écrits avec +un goût irréprochable. Les idées, distinguées, sont rehaussées par une +mise en Å“uvre ingénieuse et une grande richesse d'harmonie. Ni +placages, ni doublures inutiles; les deux parties, également +intéressantes, concertent de la manière la mieux équilibrée. C'est un +dialogue suivi, une causerie musicale où s'unissent la science et +l'esprit. Citons aussi deux Å“uvres remarquables: les Symphonies op. +163 et 171, arrangées à deux pianos et à quatre mains par l'auteur +lui-même; morceaux insuffisamment connus des pianistes contemporains, et +qui devraient figurer plus souvent sur le programme de nos concerts. + +Lefébure a encore écrit plusieurs Å“uvres saillantes: une sonate +concertante pour piano et orgue, un quatuor, un quintette, trois +symphonies pour orchestre, exécutées au Concert Pasdeloup; plusieurs +pièces vocales pour l'église: _Ave Maria_, _Pie Jesu_, _Ave verum_. Un +grand nombre de ces morceaux sont restés inédits, malgré leur valeur +musicale incontestable. + +L'organiste-compositeur, qui a tant de fois et si admirablement +interprété la Méditation de Gounod sur le prélude de Bach, a écrit aussi +plusieurs arrangements de même nature sur le _Noël_ d'Adam, l'air de +_Stradella_, l'_Hymne à la Vierge_; mais l'immense succès du morceau de +Gounod a laissé dans l'ombre toutes les imitations du même genre. + +Lefébure a publié plusieurs traités spéciaux pour le grand orgue et +l'harmonium, ainsi qu'un grand nombre de pièces détachées, +instrumentales et vocales, pour la musique d'église. Ce résumé montre le +courage de l'homme et la richesse d'imagination du compositeur. Le +travail le rendait heureux. Je l'ai vu souvent dans cette période +d'activité fébrile: il se laissait vivre avec cette confiante sérénité +que donnent la santé, la jeunesse, les joies du foyer domestique; mais +déjà il était frappé!... les émotions, les veilles, le travail avaient +fait germer une maladie de poitrine. + +Le mal, combattu d'abord avec succès par le traitement des Eaux-Bonnes +et un séjour dans le Midi, revint plus intense; une toux persistante +résistait à tous les remèdes; la compagne dévouée et les amis du +compositeur ne pouvaient plus se faire aucune illusion. J'ai vu +Lefébure-Wély à son lit de mort: il avait toute sa connaissance, mais ne +se trompait pas sur son état, malgré mes protestations et mes assurances +de guérison prochaine. La phthisie était alors à sa troisième période. +Quelques jours plus tard, le 31 décembre 1869, Lefébure-Wély succombait. + +L'ancien organiste de Saint-Roch repose au Père-Lachaise, près du +tombeau de Rossini. Le mausolée élevé à sa mémoire par les soins +désintéressés de M. Baltard, de l'Institut, et du statuaire Chevalier, +est bien en rapport avec le talent poétique, correct et fin du vaillant +artiste. Le chiffre de la souscription ouverte par l'initiative des amis +et admirateurs de Lefébure-Wély pour lui élever ce monument a dépassé +7,000 francs. L'abbé Lamazou, vicaire de la Madeleine, et notre illustre +directeur, Ambroise Thomas, ont associé les regrets de la religion et +ceux de l'art dans une double allocution, où ils ont rendu justice au +merveilleux talent du virtuose et du compositeur, dont la riche +imagination et les doigts inspirés éveillaient sous les voûtes de nos +églises comme un écho des harmonies célestes. + +Lefébure avait une physionomie très distinguée. Ses traits fins, bien +dessinés, d'une régularité parfaite, reproduisaient le type +aristocratique. Ses belles jeunes filles, dont le talent sympathique +nous a maintes fois charmé dans l'exécution des symphonies à deux pianos +et à quatre mains, de leur père, avaient la même perfection idéale des +lignes du visage. Spirituel, aimable, affectueux, Lefébure-Wély ne +jalousait le bonheur d'aucun artiste; malgré ses nombreux succès, il +était resté simple, sans prétention, heureux de voir s'épanouir sous ses +yeux une famille aimée dont il était l'âme. Lefébure a reçu, jeune +encore, la croix de la Légion d'honneur et celle de Charles III. + +Cette belle et florissante famille a été frappée sans relâche. L'aînée +des filles, mariée depuis peu d'années, un fils de vingt ans, enfin +Mme Lefébure, femme de cÅ“ur et vaillante artiste, ont à peu +d'intervalle suivi dans l'éternité le compositeur éminent qui a laissé +parmi nous une place encore inoccupée. Tout s'unit donc, la fortune et +le malheur, pour donner au nom de Lefébure-Wély une auréole durable. Au +premier rang, comme organiste, il restera classé, comme compositeur, +parmi les maîtres qui ont su allier le charme de la pensée, la +distinction, le naturel à la science aimable et spirituelle. Il +appartient à l'école d'Auber et d'Adam. Dans un cadre plus étroit, dans +un ordre d'idées plus modeste, il s'est attaché à la grâce, à l'esprit, +à cette ingéniosité d'arrangement et à ces inventions harmoniques qui +donnent à la musique française le piquant, l'imprévu, le brio. +Compositeur peut-être léger, mais du moins bien en dehors du dangereux +courant qui entraîne trop souvent l'école moderne à la recherche d'un +idéal purement abstrait, prétentieux et très souvent dangereux! On lui a +reproché d'être aimable: nous le louerons d'avoir été naturel. Ce n'est +pas un médiocre compliment en ce temps de pathos musical et d'amphigouri +concentré. + + + + +XXVIII + +GORIA + + +La célébrité est une classification générale qui comporte plus d'un +degré, un terme large qui embrasse toute une série de nuances et de +distinctions. Il y a d'abord le génie pur, le don divin qui fait les +grands maîtres, les créateurs. L'originalité dans la conception des +idées et aussi dans la forme dont elles sont revêtues est encore une +qualité exceptionnelle, très proche du génie; l'histoire compte les +tempéraments vigoureux qui ont eu l'élan, le coup d'aile, et sinon la +victoire complète, du moins la volonté de vaincre et de créer à leur +tour, en sortant des routes frayées. Ce sont les deux classes les plus +hautes, celle des hommes de génie et celle des précurseurs. Les artistes +d'imagination et de goût, mais sans individualité fortement accusée, +sont moins clair-semés. C'est la troisième catégorie et aussi la plus +nombreuse. Il n'est donné qu'à peu de privilégiés d'être créateurs, +d'ouvrir des voies nouvelles, de tracer un sillon où passeront des +générations entières; mais beaucoup de vaillants travailleurs, à défaut +d'individualité géniale, se restreignent à l'imitation d'un modèle qui +répond à leur idéal secret. Ils se forment à son image, s'enrôlent dans +son école, reprennent, parfois agrandissent sa tradition; ce sont des +continuateurs et non des plagiaires, souvent d'un grand talent, toujours +d'un réel mérite dans un rang secondaire. Tel fut Goria, virtuose +séduisant, compositeur habile, musicien d'imagination, mais dont +l'esprit s'est rarement élevé aux grandes conceptions artistiques. S'il +n'a eu ni la puissance, ni peut-être le désir de créer, il a su du moins +s'assimiler avec beaucoup d'habileté et de tact les procédés des maîtres +qu'il avait pris pour types de perfection. + +Goria (Alexandre-Édouard) naquit à Paris le 21 janvier 1823. On n'a +aucun détail particulier sur sa famille ni sur sa première enfance. Le +seul point à noter est le caractère spécial de son éducation. Sa +vocation fut passive et nullement passionnelle. A l'inverse de la +plupart des petits prodiges, natures frêles et délicates, douées d'une +sensibilité précoce et maladive, Goria était un bel enfant, joufflu, +robuste, aimant la récréation et n'éprouvant pas un attrait irrésistible +pour les études musicales. En revanche, il était bien doué; une grande +facilité d'exécution, des mains exceptionnelles, la souplesse et +l'agilité instinctive des doigts en firent rapidement un pianiste +suffisamment virtuose pour être présenté au Conservatoire. Entré à notre +grande école nationale, à l'âge de huit ans, en novembre 1830, il +passait l'année suivante de la classe de Laurent à celle de Zimmerman. +Ses progrès extraordinaires lui valurent l'affection de notre maître, +qui avait une grand sympathie pour les enfants, et comptait toujours +dans sa classe un groupe de jeunes virtuoses, désolation des vétérans, +qui ne manquaient jamais de s'écrier: Encore un petit prodige qui va +nous enlever le prix! + +Les succès de Goria n'eurent rien que de normal et de régulier. En 1834, +il obtenait le second prix de piano; en 1835, le premier. Il continuait +ses études musicales au Conservatoire jusqu'en 1839, et suivait le cours +de Dourlen, artiste de valeur, maître sévère mais précieux, dont +l'affection persistante faisait oublier les boutades parfois originales +et violentes. + +Le temps était venu pour Goria de se produire dans le monde militant des +artistes et d'aborder la vie doublement active du virtuose et du +compositeur. Les premiers essais de Goria trouvèrent des éditeurs +empressés, grâce à l'intervention de Zimmerman, qui, non content de +produire son disciple affectionné dans ses intéressantes réunions, +l'aidait encore très puissamment en fondant les premières assises de sa +clientèle. Ajoutons à l'éloge de Goria, que la réputation acquise +n'altéra en rien son attachement et sa reconnaissance envers le maître +qui l'avait si généreusement aidé de ses conseils et de sa haute +influence. Aussi je me souviens avec un vif plaisir que Zimmerman, après +sa retraite du Conservatoire, confia de préférence à ses anciens élèves, +Goria, Lefébure et au grand maître Vieuxtemps le premier essai, le +manuscrit même de Gounod, l'auteur de la mélodie devenue populaire, +adaptée au prélude de Sébastien Bach. Le violoniste Herman s'adjoignit +presque au début à ces interprètes de l'adorable mélodie, si bien +encadrée dans le canevas harmonique du grand maître allemand, qu'il est +actuellement impossible de les disjoindre. Le succès de cet arrangement +fut tel que Gounod dut, pour répondre à l'engouement général, accroître +les effets et les proportions sonores de son Å“uvre, soit à l'église, +soit au théâtre, ce qui permit à Berlioz, dans une boutade acrimonieuse, +de me dire au courant d'une représentation à bénéfice: «Je ne désespère +pas d'entendre le prélude de Bach arrangé en cinq actes.» + +Recherché, fêté dans les salons et les concerts, Goria conquit +rapidement la renommée de virtuose habile, et partagea avec V. Alkan, E. +Prudent, Ravina, Lacombe, Franck, Forgues, etc., tous disciples de +Zimmerman, l'honneur de représenter l'école française du piano. La +clientèle du professeur suivit la progression de la renommée du jeune +maître. Goria se produisait beaucoup dans les réunions musicales, et +refusait rarement les nombreuses invitations qui lui étaient adressées; +mais comme la plupart des artistes qui jouissaient alors de la faveur +toute spéciale des dilettantes de salon, il donnait chaque année un +concert à son bénéfice, et la dette de gratitude contractée autour de +lui s'acquittait ainsi avec une extrême régularité. + +Goria unit, jeune encore, sa destinée à celle d'une femme charmante, +instruite et d'une grande beauté. La Providence paraissait réserver au +brillant artiste de longs jours et un bonheur durable; mais quelques +années allaient suffire à ruiner ces rêves de jeunesse. La part de +l'homme lui-même est certainement considérable dans ce rapide +écroulement. Disons pourtant qu'elle a été exagérée par des critiques +chagrins. La forte prestance et l'enveloppe un peu fruste de Goria +cachaient, malgré la lourdeur apparente, un esprit original, dont les +vives reparties, les saillies humoristiques, étonnaient souvent. +Beaucoup de ceux qui ont connu imparfaitement Goria, l'ont jugé +prétentieux, important, plein de son mérite. Cette appréciation fâcheuse +s'explique par des causes futiles: la grande taille de Goria, une +réaction naturelle contre la gaucherie de cette corpulence encombrante, +une réelle timidité que le virtuose cherchait à déguiser sous un air +d'aplomb, dont l'exagération n'était qu'une maladresse de plus. + +Ajoutons que Goria était indulgent et bon; dans les inimitiés qui l'ont +suivi jusqu'au tombeau, son cÅ“ur excellent n'a jamais eu aucune +responsabilité. Par malheur, les qualités intimes et le mérite +artistique ne tiennent pas lieu de prudence, de tact et de jugement: +Goria en fit la cruelle expérience à ses dépens, dans son trop mémorable +voyage en Espagne. + +Les succès retentissants de Prudent et de Gottschalk, de l'autre côté +des Pyrénées, lui avaient inspiré le désir de voir ce beau pays où les +artistes de valeur ont toujours reçu le plus sympathique des accueils. +Muni de nombreuses lettres de recommandation, assuré de concerts +fructueux, Goria se rendit directement à Madrid, où la haute société lui +fit une réception enthousiaste. Fêté dans les salons, il ne tarda pas à +annoncer un grand concert dont les billets furent enlevés en quelques +heures. Le soir, il y avait salle comble et la brillante assistance se +préparait à faire ovation au pianiste français, quand un incident vint +bouleverser les dispositions bienveillantes du public. + +Pendant son voyage et depuis son arrivée à Madrid, Goria avait pris des +notes, non pas des notes musicales, des motifs de chants populaires, +mais un relevé d'observations plus ou moins humoristiques, plus ou moins +discrètes, embrassant les usages, les mÅ“urs du pays, se rapportant à +la beauté des femmes, ne s'arrêtant pas devant les détails de la vie +intime, le tout résumé dans une lettre adressée à l'officier pianiste +Viennot, ami intime du virtuose. Cette lettre spirituelle, mais +intempestive au moment où l'artiste faisait appel aux sympathies du +peuple espagnol, fut malheureusement communiquée au directeur d'un +journal encore petit, déjà célèbre, et qui allait devenir bientôt le +premier organe de la presse légère. Elle fut imprimée, sans qu'on +calculât l'effet désastreux que devait produire la publication de ce +factum d'écolier en vacances. + +Le journal, arrivé à Madrid, fut lu quelques minutes avant le concert, +quand le public était déjà dans la salle. Il passa de main en main, de +loge en loge: un orage s'apprêtait; prévenu à temps, Goria dut quitter +immédiatement Madrid, le cÅ“ur brisé par cette épreuve inattendue. Ce +fut un double désastre, matériel et moral, dont Goria ne devait jamais +se relever. Les palpitations de cÅ“ur dont il souffrait devinrent plus +intenses. Son esprit était sombre; plusieurs fois menacé et provoqué, +il lui semblait avoir toujours un duel en perspective, et, n'étant +nullement batailleur par tempérament, il vécut ainsi quelques années, +inquiet, préoccupé, attristé. On évitait, d'ailleurs, de parler à Goria +de cette déplorable aventure: c'était mettre en cause l'inconséquence de +son ami intime, et sa générosité naturelle, qui n'a jamais été +contestable, en souffrait vivement. + +Le nombre des arrangements, fantaisies et transcriptions écrites par +Goria sur les motifs choisis dans les opéras modernes est considérable: +il prouve la grande facilité du compositeur et la popularité de son nom, +qui avait une valeur commerciale. A l'apparition de chaque nouvelle +Å“uvre lyrique, les éditeurs s'empressaient de demander à l'artiste +préféré des amateurs de musique brillante, une fantaisie de concert et +de salon. Ces pièces de piano rapidement charpentées pour les besoins de +la vente, presque improvisées, sont correctement écrites, car Goria +avait fait de bonnes études harmoniques; mais, tout en louant l'habileté +de l'arrangement, le choix heureux des motifs mis en Å“uvre et leur +variété, il faut faire des réserves sérieuses au point de vue de la +facture. Le virtuose tient avant tout à faire montre des motifs choisis +ou imposés, les transitions et les soudures sont trop apparentes; les +traits et variantes sont bien sous les doigts, mais l'originalité de +conception et de plan fait souvent défaut. + +Goria procède évidemment de Thalberg et de Prudent, dont il était l'ami +et l'émule. Mais ses compositions de concert et de salon n'ont ni le +mérite de facture ni l'ingéniosité habile des deux maîtres qu'il avait +pris pour type. Nous devons pourtant citer avec éloge comme des morceaux +très réussis pour les salons et nullement démodés les fantaisies +suivantes: _Souvenir du Théâtre-Italien_, fantaisies sur _Belisario_, le +_Trovatore_, _Marie Stuart_, _Semiramide_, _le Pardon de Ploërmel_, _les +Monténégrins_, _le Pré aux Clercs_ et son beau finale de _Lucrezia +Borgia_. + +Les premiers succès populaires de Goria ont été: Première et deuxième +étude en _mi_ bémol, charmantes bluettes, imitées des procédés de +Thalberg puis plusieurs morceaux, valses, rêveries, un sérénade de +concert pour la main gauche seule, et plusieurs études de salon. Ces +pièces élégantes, de difficulté moyenne, que Goria exécutait avec une +rare perfection et un brio merveilleux, firent adopter sa musique par la +foule nombreuse des amateurs qui visent à l'effet et recherchent le +succès sans vouloir s'imposer un travail trop sérieux. + +Les transcriptions de _Sombres Forêts_, _Una Furtiva Lagrima_, _les +Plaintes de la jeune fille_ et _Marguerite au rouet_, de Schubert, sont +parfaitement réussies. Signalons encore sa transcription variée de _la +Pavane_, air de danse du XVIe siècle. Goria a aussi, suivant le goût +prédominant de l'école moderne, écrit un certain nombre de pièces +caractéristiques et pièces de genre; citons de mémoire un beau caprice +_Allegrezza_, _l'Attente_, _Amitié_, _le Calme_, _Addio_, pièces +expressives, d'un beau sentiment musical; villanelle, saltarelle, +_Sorrente_, _la Chasse_, et sa chanson mauresque, Å“uvres plus +légères, mais qui ont un réel cachet d'originalité, sans parti pris +d'imitation. La verve de la jeunesse étincelle dans la plupart de ces +jolis morceaux où l'inspiration vraie s'affirme avec bonheur: mais nous +devons une mention toute particulière, dans cette nomenclature rapide de +l'Å“uvre de piano laissée par Goria, à la série d'études de style et +de mécanisme, publiées sous le titre: _le Pianiste moderne_, op. 72. +Nommons encore avec éloges les six grandes études artistiques, op. 63, +adoptées par le comité des études du Conservatoire. + +Si notre cher et regretté confrère eût pris toujours le temps d'écrire +des Å“uvres semblables, son nom fût devenu populaire dans +l'enseignement, comme ceux des maîtres autorisés de l'école moderne. +Parmi les recueils d'études que nous venons de mentionner, citons celles +qui ont pour titre: _Danse villageoise_, _Idylle_, _Marche tcherkesse_, +_Toccata_, _les Arpèges_, enfin _Jour de printemps_, _le Tournoi_ et _la +Fuite_, caprices poétiques où le brillant pianiste s'est élevé à la +hauteur des compositeurs de genre les mieux inspirés. + +Goria se distinguait entre tous les virtuoses de notre génération par la +belle sonorité qu'il tirait du piano. Sans brutaliser l'instrument, et +par la seule pression intelligente du clavier, il obtenait une ampleur +de son qui n'appartenait qu'à lui. Il se servait de la pédale avec +beaucoup d'art et de tact, et savait aussi opposer les contrastes +heureux de douceur et de grâce aux effets puissants qu'il possédait +mieux qu'aucun pianiste. J'ai bien souvent, dans l'intimité et dans les +concerts, entendu Goria et applaudi à ses succès. En l'écoutant, on +était sous le charme de sa virtuosité élégante, facile, pleine de goût, +mais il fallait oublier sa prestance de géant, qui faisait dire au +spirituel et caustique Ravina que Goria était tambour-major dans le +régiment des pianistes. + +Goria n'avait ni la physionomie d'un Adonis, ni les traits étirés des +virtuoses poitrinaires; il était bien réellement au pôle opposé; sa +charpente vigoureuse supportait de larges épaules et une forte tête aux +contours épais. Les traits arrondis, empâtés et mous, n'affirmaient ni +la volonté, ni l'énergie, mais beaucoup de bonhomie. Seuls, le regard +assuré, la démarche altière, les moustaches toutes militaires, lui +donnaient une apparence martiale qui contrastait avec son caractère +doux, presque débonnaire. + +Le 6 juillet 1860, Goria succombait, à trente-sept ans, aux suites d'une +congestion cérébrale et d'un anévrisme; sa jeune femme devait le suivre +quelques années plus tard, atteinte elle-même d'une cruelle et +douloureuse maladie. Les amis de l'artiste enlevé si prématurément, et +il en avait de sincères, en ont gardé un souvenir durable. Comme +compositeur, il n'a pas marqué une trace profonde, mais ses morceaux de +salon, élégants, brillants, à effet, resteront au répertoire. Comme +virtuose, il a soutenu l'honneur de l'école moderne. Vaincu de la vie +artistique, insuffisamment armé pour la bataille, on peut dire de Goria +qu'il a succombé jeune, mais qu'il est tombé au premier rang. + + + + +XXIX + +CZERNY + + +Les maîtres savants, modestes, habiles et dévoués, qui consacrent leur +vie à l'enseignement, sans autre ambition que celle d'élever le niveau +des études, sans autre désir que celui d'initier la jeunesse aux beautés +de l'art, remplissent une mission égale au rôle des plus grands +virtuoses. Les exécutants hors ligne ne sont pas toujours les meilleurs +professeurs, tandis que beaucoup d'artistes de valeur ont renoncé à des +succès éclatants et certains, pour se dévouer tout entiers à un devoir +plus modeste. Louis Adam, Zimmerman, Pradher, Mme Farrenc, Henri +Herz, Kalkbrenner, et enfin Czerny ont bien mérité de l'art, +non-seulement en lui prêtant l'appui de leur science, mais encore en lui +sacrifiant leur renommée de virtuose, en renonçant à ce que nous +appellerons la mise en scène de leur talent. + +Charles Czerny, le maître célèbre, le compositeur si populaire dans +l'enseignement technique et pratique du piano, était né à Vienne le 21 +février 1791. Son père, musicien modeste, originaire de Nimbourg, en +Bohême, s'était fixé à Vienne depuis 1785. Peu fortuné, sans attaches +parmi les célébrités musicales, Wenceslas Czerny dut se consacrer +lui-même à l'éducation de son enfant. Grâce à cette direction constante +et à l'étude des grands maîtres anciens, Séb. et Em. Bach, Scarlatti, +Hændel, Clementi, le jeune Czerny acquit une exécution brillante et un +bon style. Un peu plus tard, le virtuose s'éprit d'une véritable passion +pour les Å“uvres de Beethoven, qui, en mainte circonstance, lui +témoigna de vives sympathies. La lecture attentive de nombreux traités +didactiques et la mise en Å“uvre des préceptes donnés par les maîtres +de la composition suffirent à l'intelligent musicien pour lui permettre +d'écrire un grand nombre de morceaux qu'il eut la sagesse de conserver +longtemps en portefeuille. + +Obligé dès l'âge de 14 ans de prendre une part active à la vie +laborieuse de son père, Czerny n'eut plus exclusivement la virtuosité +pour but. Il commençait son long apprentissage du professorat, carrière +en apparence sacrifiée, mais où il devait s'illustrer par ses nombreux +ouvrages théoriques et pratiques, comme par des élèves formés à son +enseignement: Liszt, Thalberg, DÅ“lher, Stephen Heller, pour ne citer +que les plus célèbres. Volontairement et strictement confiné dans le +cercle de la vie pédagogique, il eut du reste dès le début une +consolation et un encouragement mérités, les sympathies et la confiance +des grandes familles viennoises, polonaises et hongroises. A trente +ans, il occupait déjà une des principales situations dans le corps +enseignant. Le succès de ses premières compositions acheva de +populariser son nom; tous les éditeurs se disputaient ses arrangements. +Ajoutons qu'une rétribution très minime soldait souvent des pièces +écrites à la hâte et sans aucun souci de la perfection. + +Le nombre des compositions de Czerny, fantaisies, sonates, concertos, +rondos, airs variés, à quatre mains et concertantes pour piano et +instruments divers, atteint un chiffre vraiment fabuleux: près de 1,100; +et plusieurs centaines sont restées en portefeuille. Mais cette facilité +prodigieuse, dont Czerny a souvent abusé, fait que l'Å“uvre si +considérable du maître viennois n'a pas, au point de vue de la +correction, toute la valeur que l'on serait en droit d'attendre d'un +maître aussi renommé pour ses belles et nombreuses collections d'études. +Celles-ci, au contraire, d'un goût parfait, offrent aux élèves +d'innombrables formules de traits ingénieux, variés, brillants et +toujours d'un excellent travail. + +Distinguons cependant parmi les petites pièces faciles, récréatives, +amusantes pour les commençants, les sonatines et rondos publiés par S. +Richault portant les numéros d'Å“uvre, 49, 72, 207, 231, 104, 163, +167, 313. Le catalogue de Richault donne une nomenclature complète, et +mon _Vade mecum_ un choix parmi ces nombreuses pièces qui, si elles ne +brillent pas toutes sous le rapport de l'originalité, sont bien sous la +main et la plupart doigtées avec soin. + +Dans un ordre de difficultés un peu plus élevé, citons les variations +op. 14 qui ont eu un grand succès, op. 296, _la Douceur_, rondo élégant, +322 et 323, deux rondos brillants et caractéristiques dans le sentiment +musical des différentes nationalités de l'Europe, op. 181 à 192. Nommons +encore le thème allemand op. 9, la cavatine de _Zelmira_ et les rondinos +op. 21 et 22. + +Les op. 749 et 750, cahiers d'études faciles, progressives et +brillantes, méritent encore d'être recommandés, ainsi que l'op. 299, +études de vélocité, et l'op. 834, nouvelle école de vélocité; l'_Art de +délier les doigts_, op. 699; le perfectionnement, le style, op. 755 et +756, l'École d'exécution moderne, op. 837, sont encore d'excellents +ouvrages. L'École des ornements, l'École du _legato_ et du _staccato_ +contiennent d'excellentes études spéciales. Quant aux petites études +pour la main gauche, elles sont loin d'avoir le mérite des grandes, +c'est un ouvrage écrit à la hâte. N'oublions pas les nombreux recueils +d'exercices très faciles, progressifs et difficiles op. 777, 139, 453, +599, les populaires Exercices journaliers, op. 337, l'École du virtuose, +op. 365, deux bons cahiers de traits brillants de formules et de +mécanisme se prêtant à être accentuées et nuancées, enfin quatre +recueils de passages doigtés, choisis dans les Å“uvres des maîtres +anciens et modernes et caractérisant leur style. + +La grande méthode de Czerny, en trois parties, est une Å“uvre qui +justifie la réputation du professeur, si célèbre en Allemagne, si +populaire en France. L'auteur y a condensé en nombreux exemples, en +précieux conseils, sa longue expérience de l'enseignement, expérience +commencée à quatorze ans et continuée jusqu'à soixante-dix. + +Parmi les Å“uvres d'un mérite réel de facture, il faut mentionner tout +particulièrement l'École du style sévère op. 89, caprice à la fugue, la +grande sonate d'étude, op. 268, le nouveau _Gradus ad Parnassum_, +l'École de la main gauche, grandes études de beau style et d'un bon +travail. L'étude en trille sous forme de rondo est une excellente pièce +spéciale très bien faite; 1er, 2e et 3e concertinos, op. 27, +fantaisie dédiée à Beethoven, les neuf grandes sonates, op. 7, 13, 57, +65, 76, 124, 143, 144, 145, les concertos avec orchestre, op. 28 et 214. +Nous devons encore signaler les belles et bonnes réductions à quatre +mains, des symphonies de Beethoven, quatre grandes fantaisies à quatre +mains; inspirées des romans de Walter Scott, huit scherzi dédiés à +Chopin, op 556. Cette énumération très succincte des Å“uvres les plus +connues de Ch. Czerny laisse dans l'ombre une quantité d'ouvrages +intéressants, mais il faut nous réduire et faire un choix. + +Fétis, dans l'article consacré à Czerny, inscrit aussi à l'actif du +compositeur 24 messes avec orchestre, 4 requiems, 300 graduels ou +motets, quatuors, quintettes et même des symphonies, l'ensemble formant +un total de 400 Å“uvres manuscrites non gravées. Nous pouvons y +ajouter les nombreuses réductions, pour piano, d'opéras, d'oratorios, de +symphonies, d'ouvertures, la traduction en allemand de l'_Art du chant_ +de Thalberg[7], des traités de contre-point et de composition de Reicha, +travail colossal qu'on a peine à comprendre en songeant qu'il répond +seulement aux loisirs du professeur, qui pendant longtemps a donné +chaque jour douze heures de leçons. + +Aucun maître, d'ailleurs, n'a écrit un pareil nombre d'études spéciales +au point de vue purement pédagogique; les petites et les grandes études +de la vélocité, l'_Art de délier les doigts_; petites et grandes études +de la main gauche, école des ornements, école du style sévère, nouveau +_Gradus ad Parnassum_, études spéciales pour le trille, les gammes +chromatiques, les tierces, etc. On compte plusieurs milliers d'études +élémentaires progressives, de moyenne force et difficiles, publiées par +Czerny. Ses exercices journaliers, son École du virtuose, ses Exercices +de passages doigtés, extraits des Å“uvres de tous les maîtres anciens +et modernes, forment un arsenal de traits; ses sonates spéciales, ses +_allegri_ de bravoure, résumant les grandes difficultés d'exécution, +complètent cette école du mécanisme, étudié sous tous ses aspects avec +une habileté incomparable et la sûreté de main que donnent soixante ans +de professorat. + +Czerny, sollicité par de nombreux éditeurs, a recommencé plusieurs +séries d'études du même degré de force, sans toutefois se copier. Tout +en reconnaissant l'ingéniosité des variantes, nous ne pouvons approuver +ce procédé mercantile qui donne à l'Å“uvre déjà parue une publication +rivale de même nature. Les maisons Richault, Brandus, Leduc ont toutes +les trois des collections importantes d'études visant le même genre de +difficulté: le mécanisme, l'agilité, l'accentuation délicate ou +brillante. + +Czerny m'a fait l'honneur de me dédier deux recueils d'études de +perfectionnement, style moderne. Cet ouvrage, écrit avec soin, contient +plusieurs pièces charmantes et d'une réelle élégance. Czerny savait et +pouvait toujours, quand il y mettait le temps, écrire avec une grande +pureté des Å“uvres de valeur. + +Mais l'extrême facilité naturelle a été son écueil. L'éditeur Richault +m'a affirmé que le compositeur viennois avait toujours sur son bureau +plusieurs ouvrages commencés. Il passait de l'un à l'autre, allait d'une +sonate à un recueil d'études, laissant seulement à la page écrite le +temps de sécher. On comprendra sans peine que ce tour de force +d'exécution ait exercé une influence parfois désastreuse sur la nature +des idées ou sur la pureté de la forme; des Å“uvres aussi improvisées, +et en même temps aussi décousues, brillent rarement par l'inspiration et +la logique des combinaisons. Si l'immense réputation de Czerny et la +quantité de travail accumulé pendant plus d'un demi-siècle de +professorat permettaient quelque sévérité, on pourrait le comparer, +dans la plupart de ses productions hâtives, à un avocat bien doué, +gardant la parole pendant des heures entières, éblouissant ses +auditeurs, mais n'arrivant pas à émouvoir parce qu'il parle sans +conviction pour le seul plaisir de l'oreille. + +Cette exubérante passion qui dominait Czerny, et l'entraînait à jeter +ses idées musicales à tous les vents, sans choix préliminaire, sans +autre mise en Å“uvre qu'un travail superficiel, fait du maître +viennois à la fois le plus fécond et le plus inégal des +compositeurs-pianistes. La grande majorité de ses Å“uvres est déjà +sortie du courant musical. A part les recueils d'études spéciales, +quelques sonates, les excellentes transcriptions symphoniques et +vocales, les compositions pour piano de Czerny sont démodées et portent +les marques d'une vieillesse précoce. C'est, du reste, un sort commun à +la foule innombrable des arrangements écrits pour satisfaire les goûts +du public, éphémères et frivoles comme lui. Les Å“uvres durables +visent un autre but, mais s'élaborent plus lentement. + +Producteur excessif, Charles Czerny a encore eu un homonyme dont le +bagage musical est venu frauduleusement s'ajouter au sien, Joseph +Czerny, comme lui pianiste, compositeur et de plus éditeur. Profitant de +la similitude de nom et de la célébrité conquise par le maître viennois, +ce contrefacteur médiocre fut pris à son tour d'une fièvre de +composition, malgré la faiblesse de son éducation musicale, et publia +sous le nom de Czerny un assez grand nombre de fantaisies et +d'arrangements. Supplément fâcheux dont il faut en toute justice +décharger la mémoire de l'infatigable compositeur. + +Charles Czerny est mort à Vienne en juillet 1855, après une carrière qui +n'offre aucun incident particulier, vouée tout entière à l'enseignement +et à la composition. Sa vocation pour le professorat ne lui avait pas +permis d'acquérir une sérieuse réputation de virtuose; c'était pourtant +un pianiste brillant et de bonne école, qui eût pris place sans aucun +doute au premier rang des exécutants. + +Sans être misanthrope, Czerny vivait peu au dehors. Il exerçait chez lui +ses qualités d'homme aimable, distingué, affable, accueillant avec +politesse les artistes de passage et les virtuoses qui lui étaient +présentés, brusquant en revanche les visiteurs importuns qui venaient +interrompre la leçon ou l'Å“uvre commencée. On comprend sans peine +quelle économie de temps réclamait cette production colossale dont le +catalogue de Czerny est le témoignage authentique. + +Un pareil labeur excuse largement Czerny d'avoir fui les relations +banales que subissent trop souvent les artistes obligés de sacrifier une +partie de leur temps aux convenances mondaines. Faut-il, comme +l'accusent quelques biographes, attribuer à un autre sentiment, celui de +l'ordre et de l'économie poussés à l'extrême, l'isolement relatif dans +lequel vivait Czerny? Ici encore le maître viennois aurait une excuse +toute naturelle: le souvenir d'une jeunesse peu fortunée, où le travail +était nécessaire pour la subsistance de chaque jour, et le désir d'une +vieillesse tranquille, exempte des soucis matériels. Le bon et illustre +Haydn se montrait lui-même, dans les dernières années de sa longue et +laborieuse existence, très préoccupé de savoir si ses modestes économies +le laisseraient à l'abri du besoin. + +Charles Czerny était d'un extérieur très simple et d'allures un peu +bourgeoises. Sa physionomie à l'ovale allongé, au nez aquilin, à la +bouche grande et au menton arrondi, était fortement germanique, avec un +mélange de bonhomie et d'énergie. Les yeux vifs et brillants +amortissaient leur éclat sous de larges verres de lunette. + +Au moral, Czerny avait de l'esprit, beaucoup de tact, et malgré sa vie +solitaire, il n'était nullement étranger aux délicatesses sociales. J'ai +reçu de lui, il y a vingt-quatre ans, une lettre de dédicace très +élégamment écrite, et qui n'indique pas le misanthrope atrabilaire que +certains esprits chagrins ont cru voir. + +L'Å“uvre de Czerny laisse une large part à la critique, et nous +l'avons prouvé. Mais, pour apprécier avec justice le mérite de l'auteur, +il faut isoler de cet immense bagage musical où le maître a usé jusqu'à +l'abus de sa facilité naturelle, les Å“uvres choisies où l'on trouve +souvent d'heureuses inspirations, une grande habileté de main et la +belle facture des maîtres. Nous avons indiqué nos Å“uvres préférées: +il en est d'autres qui valent une recherche au milieu des innombrables +productions de Czerny. Le nom du compositeur viennois n'est pas de ceux +qui peuvent disparaître entièrement de l'histoire musicale. Il a sans +doute laissé moins de vide après sa mort qu'il n'avait tenu de place +pendant sa vie; mais la popularité lui a coûté si cher qu'il serait +cruel de la lui reprocher indéfiniment. Ce sera en même temps la +punition et le salut de ce talent inépuisable de survivre, non par +l'ensemble de son Å“uvre, d'un caractère si universel, mais par +certains côtés spéciaux, les moindres peut-être dans la pensée du +compositeur. + + + + +XXX + +LISZT + + +Si la gloire de Chopin peut se comparer à une étoile perdue dans les +profondeurs du ciel, brillant d'une lueur adoucie, voilée, par le temps +et la poésie des souvenirs, d'une auréole tremblante et mélancolique, +celle de Liszt ressemble à un astre éclatant, dont le seul défaut est +peut-être le manque d'éloignement et la prodigalité de rayons. Artiste +prédestiné entre tous, comblé des dons de la Providence, armé en guerre +pour toutes les luttes, doué d'une merveilleuse faculté d'assimilation, +rempli d'aspirations audacieuses vers le beau et vers l'inconnu, soutenu +par une organisation physique et morale extraordinaire, possédant enfin +des moyens d'exécution exceptionnels, Liszt a eu toutes les bonnes fées +à son berceau. Dans le domaine de la virtuosité, un seul artiste, +Paganini, peut être mis sur la même ligne pour la voie suivie, et pour +la perfection atteinte dans le domaine de la difficulté vaincue. Le +célèbre violoniste et le pianiste illustre ont cherché les mêmes effets, +provoqué le même enthousiasme par le charme inexprimable de leur +poétique interprétation. Idoles du public l'un et l'autre, ils ont tous +deux sacrifié plus d'une fois à ce fétichisme, et gâté leur prodigieux +talent pour maintenir leur incomparable renommée. Ils ont eux-mêmes +augmenté par des moyens factices l'éclat de cette lumière parfois +excessive, que le temps, d'ailleurs, se chargera d'adoucir. + +Né le 22 octobre 1811, à Rading, village de Hongrie, près Pesth, Franz +Liszt entra dès l'âge de neuf ans dans la grande famille des enfants +prodiges. Son père, bon musicien, pianiste d'une certaine valeur, guida +ses premières études avec tout le soin que méritait cette organisation +d'élite. Bientôt la famille de Liszt vint s'établir à Vienne, pour +continuer dans de meilleures conditions l'éducation musicale du jeune +virtuose. A la suite d'un concert, où Franz Liszt produisit une +sensation profonde, son père, poussé par l'amour de l'art, obéissant +peut-être aussi à la tradition de la plupart des familles où la +Providence a fait naître un virtuose, mit aussitôt en scène ce +merveilleux talent, et le conduisit de concert en concert, à Paris, à +Londres, dans le midi de la France, récoltant de grands succès--et de +belles recettes. + +Nous avons hâte de traverser cette période d'exploitation hâtive et +dangereuse, pour arriver à l'époque où Liszt put dégager son +individualité. Sa nature mobile, impressionnable, contemplative, le +portait déjà à une grande exaltation religieuse. Mais ses études +musicales n'étaient pas terminées. En 1823, sa famille venait s'établir +à Paris, et son père cherchait à le faire admettre au Conservatoire, +pour y suivre le cours de contre-point de Cherubini. Notre grande École +ouvrait alors difficilement ses portes aux étrangers, et Liszt ne fut +pas reçu. Il avait déjà eu, à Vienne, quelques conseils de composition +de Salieri; la direction de Cherubini aurait sans doute exercé une +salutaire influence sur les tendances un peu vagabondes de son talent +vers l'inconnu et la bizarrerie artistique, parfois si différente de +l'originalité. Il fallut se rabattre sur Reicha, autre grand maître, +mais dont le mode d'enseignement différait des procédés de Cherubini. On +peut douter d'ailleurs que le brillant virtuose, tout à ses études +spéciales d'exécution, souvent interrompues par ses nombreux concerts, +ses fréquents voyages, ait profité d'une manière suivie des conseils de +Reicha. + +Les triomphes du pianiste étaient du reste de nature à l'étourdir, et +son organisation musicale lui avait valu de si puissants protecteurs que +l'Académie royale de musique exécuta un opéra en un acte de Liszt, _le +Château de l'Amour_, le 17 octobre 1825. Ce début audacieux trouva un +public bienveillant, mais n'obtint qu'un succès d'estime. + +Les tendances religieuses continuaient à dominer dans cette âme +impressionnable. Le brillant virtuose s'abandonna pendant quelque temps +aux pratiques d'une dévotion exagérée, que son directeur avait peine à +contenir. A la fois ardent et contemplatif, le mysticisme tournait chez +lui à la passion véritable. Son père, voulant l'arracher à ce courant +d'idées qui le détournait de la vocation musicale, le conduisit pour la +troisième fois en Angleterre. + +A son retour de Londres, Liszt eut la douleur de perdre ce père un peu +autoritaire mais dévoué, qui avait été son premier maître et dont la +tutelle ne péchait que par excès d'attachement, caractère général des +pères d'enfants prodiges. Ces chers petits êtres finissent par devenir à +leurs yeux ou des instruments de fortune ou des messies qu'il faut +adorer à deux genoux; tous les enthousiasmes leur sont dus. Cette mort +prématurée affligea profondément Liszt et le ramena de nouveau aux idées +religieuses. L'époque était favorable à ce courant. Les missions, le +jubilé avaient remué profondément la France. Liszt vécu ainsi quelques +années avec sa mère, tout au travail et aux pratiques religieuses, dans +une maison appartenant à l'hospitalière famille Érard. Sa virtuosité, +déjà extraordinaire, gagna encore pendant cette période de recueillement +une puissance, une concentration hors de pair, un mécanisme incomparable +lui permettant de tout oser: il n'existait plus de difficultés pour lui; +je n'ai jamais vu un lecteur comparable, sauf peut-être mon élève +Weigand, un jeune Allemand, et Jules Cohen, l'accompagnateur +incomparable. + +Soit lassitude, soit changement dans la nature des idées, soit enfin que +l'heure des passions humaines eût sonné, Liszt brisa vers 1835 avec son +isolement mystique et rentra dans le monde militant, où de véritables +triomphes accueillirent sa réapparition; il fit bientôt une excursion +en Suisse, ou plutôt un long séjour: nous n'avons pu savoir si ces +années de pèlerinage furent entièrement consacrées à la contemplation de +la nature, et si le grand artiste n'avait pas un autre foyer +d'inspiration musicale. Mais, dès son retour à Paris, Liszt publia une +série de compositions pour piano, morceaux qui firent sensation et +produisirent un grand effet dans les concerts. + +La religiosité était loin. Renonçant à vivre en ascète comme son ami +Urhan, le célèbre alto de l'Opéra, Franz Liszt se jetait dans le monde +avec la même ardeur qu'il avait mise à fréquenter les églises. Nous +tournerons rapidement les feuilles du livre de sa vie intime. Il a mis +lui-même au grand jour ces longues affections et les relations +passagères qui contiennent ce côté personnel de son histoire. Disons +seulement que, semblable à certains météores, Liszt, dans sa longue +course errante à travers l'Europe, a entraîné plus d'un satellite à sa +suite, plus d'une étoile terrestre, cortège lumineux où brillent les +astéroïdes de toute grandeur. La riche et puissante organisation du +poète-musicien, les séductions irrésistibles de son esprit, le +rayonnement de son immense réputation, les honneurs dont il était +comblé, l'atmosphère d'adulation qui flottait autour de lui, enfin sa +nature fascinatrice et passionnée lui ont valu des attachements ardents, +qui ont fait à la fois le bonheur et l'instabilité de sa vie. Il n'entre +pas dans le cadre restreint de ce portrait de retracer les péripéties +mouvementées de cette existence brillante mais romanesque, où les +agitations passionnelles ont tenu une si large place. Il est toujours +délicat de soulever des voiles aussi intimes et, seul, le grand artiste +pourrait faire, en pleine connaissance de cause, le choix nécessaire +dans cette moisson de souvenirs. Associons seulement le nom de Liszt à +celui d'une femme d'esprit supérieur, qui s'était fait une place +brillante et durable au premier rang de la littérature contemporaine: +Daniel Stern. + +De 1837 à 1848, la vie de Liszt s'est passée en voyages incessants à +travers l'Europe. Séjournant quelques mois dans les grands centres, +visitant Vienne, Londres, Madrid, Moscou, Berlin, Milan, Rome, Paris, +Constantinople, Lisbonne, il retrouvait partout le même enthousiasme. +Louis Enault, voyageant en Hongrie à la même époque, m'a dit avoir été +témoin d'ovations touchant au délire. Le diapason de l'enthousiasme +était si élevé, que le célèbre artiste ne savait plus où se réfugier +pour échapper aux effusions de ses compatriotes. Oriflammes, bouquets, +députations, harangues, arcs de triomphe, rien ne manquait à cet +appareil digne d'un souverain. Liszt devait retrouver cette popularité +dans vingt capitales, et il lui fallut une véritable puissance +intérieure, une grande domination de lui-même pour ne pas devenir fou +d'orgueil au milieu de cette adulation générale. + +Dès 1844, Liszt avait été nommé maître de chapelle du grand-duc de +Saxe-Weimar; mais ses voyages ne lui permettaient pas de remplir +assidûment ses fonctions. En 1848, pour éviter les agitations de la +politique, il revint prendre la direction définitive de la chapelle et +du théâtre. Grâce aux vives sympathies et à la protection du grand-duc, +il put bientôt réaliser toutes les réformes musicales qu'il avait rêvées +pour ce petit paradis terrestre de Weimar. Chant et orchestre, tout fut +réorganisé en sous-Å“uvre. Une véritable pléïade d'artistes, disciples +ardents et convaincus du maître, venaient demander ses conseils, et +transformaient la petite résidence en pays lumineux, en véritable foyer +de l'art. Il convient d'ajouter que ce cénacle d'imaginations ardentes, +désireuses du nouveau, de volontés énergiques souvent dévoyées, devait +avoir pour résultat la préconisation d'un système contestable, où le +simple, le vrai et le beau ne sont pas toujours en première ligne. + +L'école de Weimar a produit une philosophie musicale qui remplace +l'inspiration mélodique par la longueur des récits, les accents déclamés +par des cris, le sentiment tonal par des harmonies souvent incohérentes; +Liszt a été sinon l'inventeur, au moins le protecteur et en quelque +sorte le metteur en scène de Wagner. C'est grâce à l'initiative, à la +persévérante volonté du grand virtuose que le _Tannhäuser_ et +_Lohengrin_ ont été représentés à Weimar. Apôtre convaincu du drame +lyrique, wagnérien, Liszt a travaillé pendant de longues années à +l'établissement de cette foi nouvelle, dont les partisans sont cependant +restés en petit nombre, même en Allemagne. + +Liszt a demeuré plusieurs années à Rome avant de retourner en Hongrie. +De sérieux projets de mariage avec une princesse russe l'y retenaient, +mais un divorce était nécessaire sous l'approbation de l'empereur de +Russie, et l'opposition du czar mit à néant ce rêve de bonheur et de +repos. Chagriné, désillusionné de la vie, Liszt parut un instant vouloir +renoncer au monde pour se vouer à l'existence monastique. Cet horizon +restreint ne pouvait suffire à une nature aussi ardente, et la +résolution _in extremis_ du grand virtuose fut moins sérieuse que ne le +redoutaient ses amis. Malgré le poids des ans, le vieil homme n'était +pas mort, et il revint bientôt aux splendeurs, aux adulations, au +travail fébrile indispensables à sa vie. + +Avant de retourner en Allemagne et en Hongrie, où la faveur impériale +l'a fait intendant et _comte_ de la musique, Liszt a séjourné quelques +mois à Paris. Nous l'avons entendu à cette époque chez notre maître et +ami Halévy, ainsi que chez Rossini. C'était toujours le même grand +artiste, amoureux de la gloire et du bruit, aimable, galant, ayant, +suivant la circonstance, le mot fin et la repartie gauloise, ne +dédaignant aucune des créations de Dieu et des beautés de la nature. Je +citerai à ce propos un mot charmant adressé à une jeune et jolie femme +par l'abbé Liszt, en soirée chez Rossini. Le célèbre artiste, incliné +très sensiblement sur les magnifiques épaules de Mme de X... en +toilette de bal, était plongé dans une extase fort humaine, silencieuse +mais intense. La jeune femme tressaillit tout à coup en saisissant ce +regard: «Eh bien! Monsieur Liszt»; mais le galant virtuose, sans se +troubler: «Pardon, Madame, je regarde s'il vous pousse des ailes.» Le +regard était une flatterie et la réponse un compliment; Liszt ne fut pas +pardonné, mais admiré. Il est fait à ce genre d'indulgence. + +On voit qu'en prenant la soutanelle, Liszt n'a pas absolument renoncé au +monde, à ses pompes et à ses Å“uvres. _Transit gloria mundi_ n'est pas +sa devise. Ceux qui veulent connaître à fond les côtés humains de cette +merveilleuse individualité, peuvent prendre le livre de «Robert Franz», +pseudonyme si clair. L'ex-grande dame qui a publié ce petit volume de +confessions intimes, a peint le célèbre artiste avec l'amertume d'un +cÅ“ur blessé, mais elle l'a saisi sur le vif, et le montre dans des +proportions humaines qui sont le principal attrait du livre. Pour ceux +que le musicien intéresse seul, l'article biographique de Fetis, un des +meilleurs et des plus complets qu'il ait publiés, contient des +renseignements artistiques et biographiques d'une autre nature et d'un +ordre parfait. + +Liszt excelle dans les transcriptions, réductions de l'orchestre ou du +chant au piano. Il est impossible de mettre plus d'exactitude et +d'ingéniosité dans la reproduction. Son travail, d'un fini et d'un +précieux incomparables, tend à ne rien omettre; les dessins variés de +l'orchestre, les timbres des divers instruments, les effets de sonorité, +tout cet ensemble merveilleux d'homogénéité et pourtant si compliqué de +la symphonie, Liszt a su le condenser, le remanier pour le piano, cet +orchestre en miniature. Rien de plus habile en ce genre que ses +transcriptions des symphonies de Beethoven. Liszt, il y a vingt-cinq +ans, a eu le courage d'exécuter une de ces symphonies à la salle du +Conservatoire; les échos du temple ont tressailli de tant d'audace, mais +la tentative du grand virtuose a parfaitement réussi; il a tenu son +auditoire sous le charme puissant de son exécution et de son +intelligence détaillée du chef-d'Å“uvre. + +Les _lieder_ de Schubert, Mendelssohn, Robert Schumann, Meyerbeer, +Mercadante, Rossini, Beethoven forment une riche collection, très utile +à étudier; dans le même ordre d'idées, nous citerons comme des +réductions du plus grand intérêt le septuor de Beethoven, ses +symphonies, celles de Berlioz, les ouvertures du _Freischütz_, +d'_Obéron_, de _Jubel_, du _Roi Lear_, du _Carnaval Romain_, de +_Guillaume Tell_, etc.: toutes ces transcriptions sont d'une habileté de +main extraordinaire, mais aussi d'une très grande difficulté +d'exécution. Plusieurs des populaires recueils de _Rapsodies +hongroises_, pièces inspirées des airs nationaux, offrent des rythmes et +des harmonies bizarres, quelque peu sauvages, pleines de couleur locale; +les fantaisies, paraphrases, illustrations, réminiscences, caprices sur +les opéras anciens et modernes sont en très grand nombre. Beaucoup de +ces morceaux de concerts à grand effet ne sont abordables que pour des +virtuoses dont le talent d'exécution est brisé à toutes les difficultés. +Les douze grandes études de concert, fugues, et la transcription au +piano des études de Paganini, appartiennent aussi à cet ordre de +difficultés. + +Dans ses deux concertos pour piano et orchestre, Liszt a certainement +fait preuve de grand savoir, à travers l'Å“uvre, on rencontre de +belles pensées qui semblent préluder à l'éclosion d'une réelle +inspiration; mais le parti pris d'éviter tout ce qui ressemblerait à une +phrase suivie et développée de chant rejette le compositeur dans ces +agitations nerveuses, dans ces complications de traits parcourant le +clavier à perte d'haleine, luttant de sonorité avec l'orchestre, brodant +sur des harmonies quelquefois bizarres, où l'on attend vainement une +cadence parfaite. Absence de calme et de simplicité, _steeple chase_ à +la difficulté, qui ne répond pas à ce qu'on pouvait attendre d'une +intelligence aussi élevée; science spéculative qui s'exerce à donner des +énigmes musicales à l'interprète comme à l'auditeur. + +Les Å“uvres orchestrales et symphoniques de Liszt méritent une mention +à part. Non que ces essais aient eu un grand retentissement, ni exercé +une influence décisive sur les tendances de notre école française, mais +Liszt a servi de porte-drapeau à Richard Wagner; il s'est déclaré un des +champions les plus résolus de la science abstraite, dont la première +règle semble être de chercher tous ses effets musicaux en dehors de la +saine musique; système cruel pour les oreilles habituées aux anciennes +formules de l'art, à la tonalité, aux périodes, aux cadences finales, et +que déroute cette course haletante vers un but qui fuit toujours. Dans +ce sentiment très ou trop moderne, Liszt a écrit plusieurs poëmes +symphoniques, _Orphée_, _Prométhée_, _le Tasse_, _Hungaria_, _Ce qu'on +entend dans la montagne_, plusieurs messes, des préludes symphoniques, +_la Divine Comédie_, _Héroïde funèbre_, _Mazeppa_. Ces compositions +appartiennent toutes à la nouvelle école et leur meilleure excuse est de +n'avoir produit qu'une génération de sophistes de talent; esprit faux +qui s'égarent à la recherche d'un idéal métaphysique, dont le but +suprême serait de transformer l'art pur en peinture à l'aide des sons, +s'attaquant à des sentiments, des sensations, des caractères +intraduisibles, et réduisant le grand art dramatique ou symphonique de +Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, au genre descriptif pittoresque, à +cette musique soi-disant imitative, mais très nuageuse où la recherche +des combinaisons remplace les élans de l'inspiration. Les récentes +auditions d'Å“uvres religieuses et de fragments symphoniques exécutés +à Saint-Eustache et au Théâtre-Italien, grâce à l'initiative dévouée et +sous l'habile direction de Saint-Saëns, ne modifient pas notre +impression. La musique de Liszt résume dans son ensemble les qualités et +les défauts de la nouvelle école allemande; Liszt se trouve ainsi aux +côtés de Brahms, de Raff, de Saint-Saëns lui-même, et le voisinage n'a +rien qui puisse le diminuer: mais, pour lui, comme pour eux, il est +permis de regretter un pareil abus du talent, dépensé dans les errements +d'une école où la jeunesse n'a presque rien à apprendre et peut beaucoup +oublier. + +En revanche, nous adressons des éloges sans restriction aux +transcriptions pour piano des soirées vocales de Rossini, ainsi qu'à +celles des mélodies de Schubert. Nous ne connaissons rien d'aussi +parfait en ce genre, et la constatation a une valeur réelle par ce temps +de transcriptions s'adressant à tous les degrés de force; _la Sérénade_, +_la Plainte de la jeune fille_, _la Poste_, _le Roi des aulnes_, +_l'Adélaïde_ de Beethoven et cinquante pièces orchestrales ou vocales +affirment la supériorité de Liszt, dans ces sortes d'arrangements qui +demandent non-seulement une grande habileté, une scrupuleuse exactitude, +mais encore un sentiment réel de la valeur des phrases, un tact +merveilleux dans la disposition de la partie récitante et des +accompagnements à conserver dans leur intégrité. + +Les grandes études ne sont abordables que pour peu de virtuoses; +signalons-les cependant comme de belles Å“uvres d'un style très ferme. +Le concert de Liszt, exécuté à Paris par Mme Jaëll, a de très beaux +élans, des pages inspirées; malheureusement les développements touffus, +les modulations étranges et les effets d'une sonorité excessive gâtent +cette Å“uvre, qui serait sans cela une composition magistrale +affirmant les audaces d'un grand artiste. + +L'album, _Impressions d'un voyageur_, _le Galop chromatique_, la grande +valse _di bravura_, les valses caprices d'après Schubert, les Soirées de +Rossini, transcrites pour piano solo, peuvent être jouées par les +virtuoses de salon. + +Mais les grandes fantaisies sur _Don Juan_, _la Somnambule_, _la Juive_, +_Robert_, _les Huguenots_, sur _la Clochette de Paganini_, sur _les +Puritains_, _le Songe d'une nuit d'été_, sur le finale de _Lucie_, +_Lucrezia_, _le Trovatore_, _Rigoletto_, le finale de _Don Carlos_, les +Légendes de saint François d'Assise, de saint François de Paule ne +peuvent être fructueusement étudiées et convenablement exécutées que par +des pianistes d'une virtuosité transcendante, que ne rebutent ni la très +grande difficulté, ni les écartements de doigts, ni la dépense de force. +Les paraphrases de concert du _Tannhäuser_, le chÅ“ur des fiançailles +de _Lohengrin_, la prière de _l'Africaine_, les illustrations du +_Prophète_ appartiennent au même ordre de difficulté, musique de piano à +grand effet, très brillante, habilement écrite, très ingénieuse et d'une +sonorité puissante. + +Si nous considérons l'ensemble de ces fantaisies, réminiscences et +paraphrases, nous devons classer Liszt comme un arrangeur étonnant dans +ces enchevêtrements de rythme ingénieux; mais, pour dire toute notre +pensée, le mérite de facture, la simplicité et la noblesse du style ne +répondent pas absolument à ce que l'on devait espérer d'une intelligence +pénétrée de tendances aussi vives vers l'idéal. Chez Liszt, le virtuose +s'est trop affirmé, les grands succès de l'exécutant ont fait négliger +au compositeur la simplicité de la forme et rechercher de préférence +l'excentrique, le bizarre, à défaut de l'énergie géniale. Loin de moi +l'intention de diminuer un talent aussi puissant! je veux seulement +marquer l'impression nerveuse et complexe qu'a toujours produite, sur +les artistes sincères, l'audition de Liszt et de ses Å“uvres. Je +l'entends encore à une soirée chez Halévy, où le maître hongrois +remporta du reste un de ses triomphes accoutumés. Ses regards +fascinateurs lancés sur les invités, ses préludes un peu longs ne +m'empêchèrent pas de rester sous le charme en écoutant des phrases +adorablement chantées, des traits d'une exquise délicatesse; je n'en +regrettais que davantage d'être tiré de mon extase par des sonorités +violentes, par des effets que réprouve la méthode; je tremblais, non +pour le pianiste, mais pour le piano, et je m'attendais à chaque instant +à voir les cordes se briser, les marteaux voler en éclats. + +Seul Liszt peut mettre en pratique ces attaques de clavier hardies +jusqu'à la témérité, ces sonorités stridentes, obtenues à grand renfort +de pédales succédant à des bruissements vaporeux, ces accents sauvages +opposés à des plaintes langoureuses, ces procédés incessants de +constrastes heurtés, d'effets cherchés en dehors de tout principe +d'école. Que Liszt puisse appliquer un système aussi anormal, c'est la +preuve d'une virtuosité exceptionnelle, mais l'imitation en serait +singulièrement périlleuse. Faut-il ajouter qu'elle serait encore plus +stérile, ces tours de force n'ayant aucun rapport avec les progrès du +grand art? Ce soir-là , en écoutant Liszt, j'ai acquis la conviction +qu'il existe des grâces d'état pour les pianistes de grande bravoure, +mais je n'en ai pas tiré la conséquence que les règles du goût doivent +changer. Elles sont immuables; elles ne consisteront jamais à malmener +le piano, à le traiter fougueusement à la façon des jockeys qui +surmènent leur monture. On peut réussir dans cet exercice épuisant, on +peut encore mieux échouer; mais qu'on échoue ou qu'on réussisse, une +gymnastique aussi outrancière n'a rien à voir avec la virtuosité +correcte. + +En face d'une exception comme Liszt, il ne faut pas dire aux élèves la +formule ordinaire: «Écoutez et imitez»; il faut leur dire: «Écoutez, +admirez ce que peut une volonté puissante; voyez les prodigieux +résultats obtenus par le travail mis au service de moyens merveilleux, +d'une facilité et d'une énergie extraordinaire, mais surtout gardez-vous +bien de suivre la même voie». Tous les virtuoses, deux ou trois +exceptés, qui ont pris Liszt pour modèle, pour type idéal d'exécution, +ont parodié ses qualités, exagéré ses défauts et travesti ses procédés +habituels en les soulignant. + +Au demeurant, pour apprécier avec justesse, sans passion et en toute +sérénité, l'étonnante physionomie de Liszt, il faut se dégager de tout +parti pris d'admiration irraisonnée. Des adeptes fanatiques l'ont +proclamé le messie d'un art nouveau; des critiques sévères et souvent +injustes, sans nier son merveilleux talent de virtuose, lui ont dénié +tout esprit d'invention et l'ont classé parmi les musiciens prétentieux, +incapables de trouver des idées. Amis et ennemis sont également en +dehors du vrai; Liszt est un grand artiste, une riche et puissante +intelligence, aimant et comprenant l'idéal, ayant de très hautes +aspirations vers les sublimités de l'art. Mais il a eu de tout temps un +parti pris d'originalité: l'horreur des formes usitées, la passion du +nouveau, l'amour de l'excentrique lui ont fait déserter les grandes +voies pour les sentiers rocailleux. Le génie d'une langue ne consiste +pas à penser et parler autrement que tout le monde, mais bien à trouver +des idées neuves, originales, exprimées avec clarté, élégance, dans un +idiome noble et pur. Liszt a voulu suivre une tout autre voie: de là un +certain nombre d'Å“uvres mal équilibrées. + +Lettré, érudit, polyglotte, Liszt écrit avec une rare élégance +l'allemand, l'italien, le français. Il a publié en Allemagne deux +volumes sur GÅ“the et Richard Wagner, où le littérateur doctrinaire +affirme sa foi musicale avec une ardente conviction. Les revues +spéciales, allemandes et françaises, ont eu longtemps Liszt pour +collaborateur et publié de lui d'intéressants articles d'esthétique +musicale. La monographie de Chopin est une belle étude écrite avec le +cÅ“ur d'un ami, l'âme d'un poète. + +F. Liszt a été promu commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur sous +Napoléon III, qui n'aimait pas la musique, mais prenait intérêt aux +causeries artistiques quand Auber les animait de ses fines reparties. +Liszt, invité aux Tuileries à une soirée intime, fut prié par +l'impératrice de lui dire une de ses Å“uvres de prédilection, la +marche funèbre de Chopin. Le grand virtuose l'exécuta avec un sentiment +poétique si profond, une expression douloureuse si vraie, si +communicative, que l'auditoire en fut touché jusqu'aux larmes. +L'impératrice, qui venait de perdre sa sÅ“ur, la duchesse d'Albe, +éprouva une très vive émotion, et remercia Liszt avec effusion; +l'empereur voulant aussi témoigner sa sympathie à l'artiste, chargea le +ministre des Beaux-Arts de conférer à Liszt le grade supérieur à celui +déjà obtenu. Or, ce grade supérieur était celui de commandeur de la +Légion d'honneur. Parmi les compositeurs illustres, seuls, Cherubini, +Rossini, Meyerbeer, Auber[8] et Halévy avaient reçu cette haute +distinction. Ambroise Thomas, Charles Gounod et Verdi n'étaient encore +que de simples officiers de l'ordre. + +Il serait injuste de terminer ce rapide portrait d'un grand virtuose, +d'un grand musicien, sans parler des belles et nobles qualités de +l'homme. Généreux jusqu'à la prodigalité, ne comptant jamais avec les +incertitudes de l'avenir, ouvrant largement sa bourse à tous les +artistes malheureux, secourant toutes les infortunes, le premier à +souscrire à toutes les Å“uvres de bienfaisance ou à toutes les +entreprises artistiques, agissant avec une largesse de souverain où de +grands seigneurs font quelquefois acte de petits bourgeois, Liszt a +consacré aux progrès de l'art ou au soulagement des artistes malheureux +la majeure partie des sommes considérables recueillies dans ses +innombrables concerts. Point capital sur lequel Liszt diffère +singulièrement de son illustre émule en virtuosité, Paganini, dont la +réputation d'avarice est restée légendaire. + +Mme Érard possède un très beau portrait de Liszt jeune homme, par Ary +Schæffer. Le maître hongrois y a le port et les allures d'un poète +byronien. Actuellement les lignes de la figure rappellent beaucoup le +médaillon du Dante. Sous une apparence froide, hautaine, le regard a +conservé la vivacité et la force de la jeunesse, la bouche est grande et +souvent contractée par un demi-sourire, le nez accusé, le front fuyant, +la chevelure argentée très abondante et rejetée en arrière. La vie tout +entière s'est réfugiée dans ces yeux fascinateurs qui ont gardé quelque +chose de l'enthousiasme des foules, un reflet du foyer rayonnant d'où +sont sorties tant d'ovations. On peut discuter le virtuose et le +compositeur, nature complexe, mais l'homme d'énergie, de communication +intime et directe avec le public est incomparable. Cette faculté +d'action et cette facilité d'enthousiasme ont causé quelquefois ses +fautes de goût, mais feront toujours sa grandeur. Liszt est de ceux à +qui il faut beaucoup pardonner parce qu'ils ont été beaucoup aimés. + + * * * + +P. S.--La deuxième édition de ces études biographiques était sous presse +lorsque la mort a frappé, à huit jours de distance, le 6 et le 14 +janvier 1888, deux grands artistes que je m'honore d'avoir comptés au +nombre de mes amis les plus chers: Henri Herz et Stephen Heller. + +J'adresse un dernier adieu à ces maîtres illustres dont j'ai raconté la +vie, apprécié l'Å“uvre et qui ont fait école chacun à son heure. +Liszt aussi, le prodigieux virtuose, est mort l'an passé quelques +semaines après son dernier voyage à Paris, où les ovations et les fêtes +ont achevé de briser ses forces vitales sans amoindrir les hautes et +belles facultés de sa riche intelligence. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +F. CHOPIN 7 + +BERTINI 21 + +STEPHEN HELLER 31 + +HENRY HERZ 41 + +CLEMENTI 52 + +E. PRUDENT 68 + +MADAME PLEYEL 77 + +AMÉDÉE DE MÉREAUX 86 + +JOHN FIELD 96 + +F. KALKBRENNER 106 + +DUSSEK 116 + +CH. VALENTIN ALKAN 126 + +CRAMER 135 + +GOTTSCHALK 143 + +STEIBELT 155 + +S. THALBERG 165 + +MADAME FARRENC 176 + +HUMMEL 184 + +MOSCHELÈS 192 + +ZIMMERMAN 202 + +FERDINAND RIES 212 + +CAMILLE STAMATY 222 + +FERDINAND HILLER 233 + +LOUIS ADAM 244 + +THÉODORE DÅ’LHER 252 + +MADAME DE MONTGEROULT 262 + +LEFÉBURE-WÉLY 271 + +GORIA 282 + +CZERNY 292 + +LISZT 303 + +IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ, TOURS. + + * * * * * + + +ART CLASSIQUE ET MODERNE DU PIANO + +CONSEILS + +D'UN + +PROFESSEUR + +SUR + +L'ENSEIGNEMENT TECHNIQUE ET L'ESTHÉTIQUE + +DU PIANO + +PAR A. MARMONTEL + +SUIVIS DU + +Vade-Mecum du Professeur de Piano + +Catalogue gradué et raisonné des meilleures méthodes, études et +Å“uvres choisies des maîtres anciens et contemporains du degré le plus +élémentaire à la difficulté transcendante. + +L'OUVRAGE COMPLET NET: 5 FRANCS.--DIVISÉ EN 2 VOLUMES IN-12 + + 1er VOLUME 2e VOLUME + + CONSEILS D'UN PROFESSEUR VADE-MECUM-CATALOGUE + + NET: 3 FRANCS NET: 3 FRANCS + +PARIS + +_AU MÉNESTREL_, 2 _bis_, RUE VIVIENNE + +HENRI HEUGEL, Éditeur des Solfèges et Méthodes du Conservatoire + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays + +IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ. TOURS. + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] Nommons pourtant, parmi les artistes privilégiés qui ont eu le +bonheur de s'assimiler les précieuses qualités du virtuose, Mme +PLEYEL, MM. GOTTSCHALK et F. PLANTÉ. + +[2] On pourra lire avec grand intérêt le chapitre spécial consacré par +Méreaux à l'histoire du clavecin et du piano dans son volume +d'introduction aux _Clavecinistes_. + +[3] En la propriété même de son beau-père, l'illustre Lablache, sur le +Pausilippe, où il s'inspira de ses dernières pensées musicales publiées +sous le titre de _Soirées de Pausilippe_. S. Thalberg n'avait que 59 +ans. Des obsèques princières lui furent faites par sa veuve, ses amis et +toute la colonie dilettante de Naples. + +[4] Mme Farrenc n'a rien écrit pour le théâtre, mais elle a eu +l'honneur et la satisfaction familiale de guider les études de haute +composition de son neveu, Ernest Reyer, aujourd'hui membre de +l'Institut, l'auteur du _Sélam_, de _Maître Wolfram_, de _Sacountala_, +d'_Érostrate_, de _la Statue_ et de _Sigur_. + +[5] Nous avons pu en juger au Théâtre-Italien de Paris, où il fut +appelé, un hiver, à diriger l'orchestre de la salle Ventadour. + +[6] Excellent ouvrage, dit Fétis, d'un genre neuf et remarquable par le +caractère déterminé de chaque étude. + +[7] Czerny a fait une remarquable simplification à 2 et à 4 mains des +douze premières transcriptions (1re et 2e série) de l'_Art du +chant_ de S. Thalberg; les douze dernières (3e et 4e série), ont +été simplifiées à 2 et à 4 mains par G. Bizet, qui, lui aussi, excellait +dans l'art de transcrire au piano les chefs-d'Å“uvre des maîtres. + +[8] Nommé plus tard grand-officier de la Légion d'honneur. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les pianistes célèbres, by +Antoine François Marmontel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES *** + +***** This file should be named 37654-0.txt or 37654-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/6/5/37654/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37654-0.zip b/37654-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b5dc3ca --- /dev/null +++ b/37654-0.zip diff --git a/37654-8.txt b/37654-8.txt new file mode 100644 index 0000000..221c01b --- /dev/null +++ b/37654-8.txt @@ -0,0 +1,8271 @@ +Project Gutenberg's Les pianistes célèbres, by Antoine François Marmontel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les pianistes célèbres + silhouettes & médaillons + +Author: Antoine François Marmontel + +Release Date: October 7, 2011 [EBook #37654] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + + +Silhouettes et Médaillons + +LES + +PIANISTES CÉLÈBRES + +PAR + +A. MARMONTEL + +CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR + +OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, CHEVALIER DE SAINT-JACQUES + +COMMANDEUR DE L'ORDRE DU CHRIST + +DEUXIÈME ÉDITION + +PARIS + +AU MÉNESTREL, 2 _bis_, RUE VIVIENNE + +HENRI HEUGEL + +ÉDITEUR DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE + +1888 + +DU MÊME AUTEUR: + +_Symphonistes et Virtuoses_, 1 volume. + +_Virtuoses contemporains_, 1 volume. + +_Esthétique musicale_, 1 volume. + +_Histoire du Piano et de ses origines_, 1 volume. + + + + +EN PRÉPARATION: + +_Études biographiques sur les Maîtres de l'art dramatique musical_, 1 +volume. + + + + +LES PIANISTES CÉLÈBRES + +_AU MÉNESTREL, 2 bis_, RUE VIVIENNE + +HEUGEL ET FILS + +ÉDITEURS DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE + + +LES + +PIANISTES CÉLÈBRES + +SILHOUETTES & MÉDAILLONS + +PAR + +A. MARMONTEL + +CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR + +OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, ETC., ETC. + + +DEUXIÈME ÉDITION + + +TOURS + +IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ + +1887 + + + + +PROPRIÉTÉ POUR TOUS PAYS + +DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS + + + + +AVANT-PROPOS + + +L'accueil bienveillant fait par le public à mes études sur les pianistes +célèbres, m'a décidé à réunir en un volume cette première série de +trente esquisses. J'ose espérer qu'en changeant de publicité, ils ne +changeront pas de fortune et que, sous une forme en quelque sorte plus +reposée, le livre trouvera les mêmes encouragements que les articles du +_Ménestrel_. + +Quant à l'Å“uvre prise en elle-même, je n'ai rien voulu y changer +avant de lui donner ce cadre définitif. J'y avais mis, dès la première +heure, le meilleur de ma pensée, de mes souvenirs,--de ma bonne foi. J'y +ai tour à tour raconté et expliqué, montré les hommes et démontré les +talents; mais, si l'on trouve dans ces commentaires indispensables, de +constantes préoccupations esthéticales, on n'y rencontrera, en revanche, +aucune critique de parti pris, aucune intention malveillante. J'ai +travaillé pour la vérité seule,--et à la seule lumière de cet idéal qui +ne disparaît jamais du ciel artistique. + +Mes collègues pourront s'étonner de ne pas trouver dans ce premier +recueil, les noms des grands symphonistes et compositeurs dramatiques +qui ont doté l'orgue, le clavecin, le piano, de nombreux +chefs-d'Å“uvre, et illustré tout particulièrement la musique +instrumentale. J'ai préféré garder pour une série intermédiaire les +études spéciales réservées à ces grands maîtres de l'art ancien et +moderne. Je reviendrai plus tard aux pianistes en m'occupant des +virtuoses contemporains, des compositeurs et des professeurs qui +méritent une place spéciale, mais importante dans la galerie des +musiciens célèbres. + +Ce volume est donc à la fois un témoignage de bon vouloir et une +promesse. A ce double titre, je le livre au public en toute sécurité de +conscience, m'estimant heureux si j'ai pu mieux faire connaître dans +leur sentiment intime et avec leur cachet personnel, des maîtres dont le +nom est inséparable de l'histoire et des progrès de l'art musical. + +MARMONTEL. + + + + +LES + +PIANISTES CÉLÈBRES + + + + +I + +F. CHOPIN + + +C'est par ce nom, qui rappelle tant de doux et touchants souvenirs, tant +de grandes et nobles inspirations, qui a gardé à travers les années la +double auréole de la poésie et de la souffrance, qu'il convient d'ouvrir +cette galerie. Physionomie touchée du rayon divin et pourtant si +profondément humaine, nature supérieure éprise de l'idéal, marquée du +sceau du génie, mais rendue plus attrayante et plus sympathique par ses +épreuves mêmes, par les affinités d'angoisses et de tristesses qui la +rattachent à la terre. + +Frédéric-François Chopin est né le 8 février 1808, à Zelazowa-Wola, près +de Varsovie. Sa famille, d'origine française, était peu fortunée; quant +à lui, d'une complexion très délicate, faible même et débile, il +traversa une enfance pénible et donna souvent de vives inquiétudes; mais +sa gentillesse, sa grande douceur, ses traits fins et distingués lui +attiraient déjà toutes les sympathies. A l'âge de neuf ans, sa santé +s'étant un peu fortifiée, ses parents se décidèrent à lui faire +commencer la musique et le piano. Ses progrès furent rapides; quelques +années suffirent pour donner le premier relief aux qualités +individuelles qui devaient s'affirmer plus tard avec tant d'éclat: la +délicatesse, la sensibilité et cette exquise morbidesse, l'essence même +de la nature de Chopin. + +Cette distinction extraordinaire du grand artiste, qui devait +s'accroître avec le temps, mais qui déjà s'accusait assez pour attirer +l'attention et charmer l'oreille des connaisseurs, tenait à la fois à +son organisation et à une éducation première très soignée, grâce à la +protection généreuse du prince Radziwil. Il avait fait placer son petit +protégé dans le meilleur collège de Varsovie, et n'avait cessé de suivre +ses progrès avec la plus vive sollicitude. Ce milieu où Chopin passa sa +première jeunesse devait exercer une précieuse influence sur son +tempérament impressionnable. Ses relations constantes avec une société +d'élite appartenant aux sommités des sciences, des lettres et des arts, +l'initièrent aux charmes poétiques des chefs-d'Å“uvre de +l'imagination. Plus tard, lorsque les malheurs de sa patrie le +conduisirent à Paris,--où il ne devait que passer cette fois, mais où il +vécut les dix-sept années qui précédèrent sa mort,--Chopin y retrouva +cette brillante aristocratie, la fleur de cette émigration polonaise qui +avait protégé son enfance et deviné son génie. Ce fut là , au milieu de +l'empressement général, dans une atmosphère douce, faite d'affection et +de dilettantisme intelligent, qu'il perfectionna son goût exquis, mais +un peu raffiné pour les Å“uvres d'imagination, pour les poèmes chastes +et passionnés, pour les chants d'amour et d'héroïsme, suaves parfums +poétiques de la race slave, alors aussi souvenirs de la patrie absente. + +En 1832, Chopin vint à Paris et se produisit dans le monde artiste. +Cette même année, date mémorable pour moi à plus d'un titre, j'obtenais +le premier prix dans la classe de Zimmermann. J'eus l'honneur d'être +présenté à Chopin et à Liszt dans la même soirée musicale, de jouer +devant ces deux grands artistes avec toute l'audace du jeune âge, et +d'apprécier pour la première fois leur merveilleux talent. Sous les +doigts agiles et nerveux de Chopin, les traits les plus ardus, les plus +subtils, les contours les plus fins, étaient nuancés, modulés avec une +exquise délicatesse. Sous sa main, à la fois émue et savante, les +phrases de chant élégantes ou expressives se détachaient, lumineuses, +colorées; en l'écoutant, on restait sous le charme d'une émotion +communicative, qui prenait sa source dans l'organisation délicate, le +tempérament maladif et impressionnable de l'artiste: véritable sensitive +musicale, qu'Auber définissait d'un mot en disant «qu'il se mourait +toute sa vie». + +Le talent de virtuose de Chopin s'était formé dans le principe aux +excellentes leçons d'un musicien bohême, Zywony, admirateur passionné de +Bach. Grâce à l'habile direction donnée aux études de piano du jeune +virtuose, grâce surtout à sa nature délicate et sentimentale, +l'exécution de Chopin offrit dès le début ce charme original, ce cachet +individuel de rare élégance qui devaient affirmer si triomphalement sa +supériorité dans le genre expressif. Elsner, savant musicien et +directeur du Conservatoire de Varsovie, enseigna à Chopin, alors âgé de +seize ans, la théorie de l'harmonie et l'art d'écrire. Nous parlerons +bientôt du compositeur; revenons d'abord au grand virtuose. + +Comme égalité de doigts, délicatesse, indépendance parfaite des deux +mains, Chopin procédait évidemment de l'école de Clementi, maître dont +il a toujours recommandé et apprécié les excellentes études. Mais où +Chopin était tout à fait lui-même, c'était dans l'art merveilleux de +conduire et de moduler le son, dans la manière expressive, mélancolique +de le nuancer. Chopin avait une façon toute personnelle d'attaquer le +clavier, un toucher souple, moelleux, des effets de sonorité d'une +fluidité vaporeuse dont lui seul connaissait le secret. + +Nul pianiste avant lui n'a employé les pédales alternativement ou +réunies avec autant de tact et d'habileté. Chez la plupart des virtuoses +modernes, l'usage immodéré, permanent des pédales est un défaut capital, +un effet de sonorité qui produit sur les oreilles délicates la fatigue +ou l'énervement. Chopin, au contraire, en se servant constamment de la +pédale, obtenait des harmonies ravissantes, des bruissements mélodiques +qui étonnaient et charmaient. Poète merveilleux du piano, il avait une +manière de comprendre, de sentir et d'exprimer sa pensée que, à de rares +exceptions près, on a souvent essayé d'imiter, sans réaliser autre chose +que de maladroits pastiches[1]. + +Si nous cherchons un point de comparaison entre les effets de sonorité +de Chopin et certains procédés de peinture, nous dirons que ce grand +virtuose modulait le son comme les peintres habiles traitent la lumière +et l'air ambiant. Envelopper les phrases de chant, les arabesques +ingénieuses des traits dans une demi-teinte qui tient du rêve et de la +réalité, c'est le comble de l'art, et c'était l'art de Chopin. + +Romanesque et impressionnable à l'excès, l'imagination de Chopin aimait +à hanter le monde des esprits, à évoquer les pâles fantômes, les +chimères effrayantes. Le poète-musicien se complaisait à improviser dans +une pénombre dont les lueurs indécises ajoutaient un élément plus +saisissant à ses pensées rêveuses, plaintes élégiaques, soupirs de la +brise, sombres terreurs de la nuit. + +La mort, souvent si prompte à briser les plus fortes organisations, mit +douze ans à détruire fibre à fibre, la frêle nature de Chopin. Dès 1837, +l'illustre artiste fut atteint d'une maladie de poitrine. Les soins +empressés de ses amis et de ses élèves de prédilection conjurèrent un +instant les progrès du mal; puis il fallut, sous le coup de crises +nouvelles, quitter la France pour un climat plus égal. Mme Georges +Sand, la femme de génie et de grand cÅ“ur, qui fut pour Chopin une +amie dévouée, l'accompagna à Majorque, dont les médecins recommandaient +le douce atmosphère. Une amélioration sensible se produisit, mais ce fut +seulement une étape marquée dans l'inévitable destruction. A partir de +1840, les symptômes du mal reparurent, plus intenses; la phtisie +continua son Å“uvre en ruinant chaque jour davantage l'énergique +volonté et les forces vitales du grand artiste. + +Pendant cette longue période des dernières années, de 1845 à 1848, les +souffrances de Chopin devinrent plus vives, les étouffements presque +incessants; et pourtant je me rappelle l'enthousiasme indescriptible +produit par ses dernières auditions à la salle Pleyel. Franchomme et +Allard, ses amis, ses fervents admirateurs, prêtèrent leur concours à +ces mémorables soirées. Chopin, surexcité par la présence de ses +intimes, par cet entourage d'élite qui formait autour de lui un cercle +magique, une féerie où le charme, la grâce, la beauté semblaient réunis +pour célébrer le retour à la vie du grand artiste, fut parfait de +sensibilité, de tendresse et de passion. + +Les conseils et les leçons de Chopin étaient très recherchés de la haute +aristocratie parisienne, dont l'incomparable virtuose était l'idole. Ses +manières distinguées, sa politesse exquise, sa recherche un peu +précieuse, apportée en toutes choses, faisaient de Chopin le professeur +modèle de la noblesse élégante. Il y trouvait, avec l'enthousiasme sans +réserves, toutes les démonstrations de la plus affectueuse amitié. + +Malgré les tendances très accusées vers le romantisme où l'attirait sa +personnalité rêveuse, mélancolique, malgré ses écoles buissonnières dans +l'azur, si opposées aux allures froides et compassées de l'art +scolastique, Chopin aimait passionnément les grands maîtres classiques: +Mozart était son Dieu, Séb. Bach, un des maîtres préférés recommandés à +tous ses élèves. + +Parmi les pianistes compositeurs qui ont eu l'immense avantage de +prendre des leçons de Chopin, de s'imprégner de son style et de sa +manière, nous devons citer Guttmann, Lysberg et notre cher collègue G. +Mathias. Les princesses de Chimay, Czartoryska, les comtesses Esterhazy, +Branicka, Potocka de Kalergis, d'Est, Mlles Muller et de Noailles +furent ses disciples affectionnées. Mme Dubois, née O'Meara, est +aussi une de ses élèves de prédilection, et compte au nombre de celles +dont le talent a le mieux conservé les traditions caractéristiques, les +procédés du maître. + +Les élèves de Chopin avaient pour lui plus que de l'admiration: une +véritable idolâtrie. Dans les dernières années de sa vie si éprouvée par +la souffrance, les femmes des plus grandes familles polonaises +ambitionnaient d'être ses gardes-malade, et jalousaient dans leur +admirable dévouement la tâche pénible, mais si digne de respect, des +sÅ“urs de charité. Aussi faut-il regarder comme inexact le jugement +sévère de Fétis sur Chopin et son caractère, sur l'homme qui doublait +l'artiste. Comment admettre qu'une nature capable d'inspirer de +semblables dévouements fût fausse, égoïste, dissimulée? Chopin avait +l'âme de son talent, le cÅ“ur, les sentiments élevés et délicats d'un +grand artiste, et nous aimons à voir cette poétique figure briller comme +une fine médaille d'un métal précieux, pur de tout alliage. + +Ce qu'il faut reconnaître c'est l'inégalité du caractère de Chopin et +surtout son dédain prononcé pour la plèbe artiste qui n'était pas de son +monde. Il y a loin de cette aristocratie de sentiment aux appréciations +et aux sous-entendus de Fétis. On nous montre Chopin doucereux jusqu'à +la dissimulation, gardant toute sa vie un masque hypocrite, entier, +absolu, tyrannique envers ses meilleurs amis. Il serait plus simple et +plus juste de dire que Chopin, nerveux, impressionnable, maladif, +irritable, s'abandonnait trop facilement aux caprices fantasques d'un +enfant gâté par les complaisances dociles d'affections trop généreuses. +De là des boutades parfois cruelles, des amitiés sincères et profondes +blessées dans leurs replis intimes, de justes susceptibilités vivement +froissées. En cherchant bien dans mes souvenirs, je pourrais trouver +deux ou trois atteintes du même genre, mais ces fâcheux mouvements +d'humeur noire ne partaient pas du noble cÅ“ur de Chopin, et trouvent +leur excuse naturelle dans son état chronique de souffrance aiguë. + +Nous avons toujours eu une profonde admiration pour le talent de Chopin, +et, disons-le aussi, une vive sympathie pour sa personne. Aucun artiste, +sans en excepter les disciples intimes, n'a plus étudié et fait jouer +ses compositions; et pourtant nos relations avec ce grand musicien n'ont +été que rares et fugitives. Chopin était entouré, adulé, gardé à vue par +un petit cénacle d'amis enthousiastes qui le défendaient contre les +visites importunes ou les admirations de second ordre. Son accès était +difficile; il fallait, comme il le disait lui-même à cet autre grand +artiste qui a nom Stephen Heller, _s'essayer_ plusieurs fois avant de +parvenir à le rencontrer. Ces _essais_ n'étant pas plus de mon goût que +de celui de Stephen Heller, je ne pouvais appartenir à cette petite +église de fidèles dont le culte tournait au fanatisme. + +J'ai cependant assez connu Chopin pour exquisser sa physionomie; de +plus, j'ai sous les yeux son admirable portrait par Delacroix; c'est le +Chopin des dernières années, souffrant, brisé par la douleur; la +physionomie déjà marquée du sceau suprême, le regard rêveur, +mélancolique, flottant entre ciel et terre, dans les limbes du rêve et +de l'agonie. Les traits allongés, étirés, sont fortement accentués; le +relief ressort et s'accuse; mais les lignes du visage restent belles, +l'ovale de la figure, le nez aquilin et sa courbe harmonieuse donnent à +cette physionomie maladive le cachet de poétique distinction particulier +à Chopin. + +Les compositions de Chopin forment un ensemble important et du plus +grand intérêt, car ce maître, qui avait horreur du banal et peu de goût +pour le genre populaire, n'a jamais rien écrit en vue des succès +faciles. Sa musique, pensée, composée avec un soin extrême, d'une +harmonie toujours élégante touchant parfois à l'excès de recherche, ses +traits ingénieux, admirablement ciselés, sa phrase mélodique, chantante, +expressive d'un sentiment élevé ou mélancolique, ne pouvaient plaire +qu'à des musiciens d'un goût raffiné, ou à des virtuoses séduits par les +contours fins de ses traits nouveaux et ardus. D'année en année, Chopin +a donné à son style, si personnel dès le début, plus de force, plus de +corps, une individualité encore plus marquée, sans jamais sacrifier aux +influences passagères, aux fluctuations de la mode. Très sensible aux +éloges des lettrés de la musique, il se montrait indifférent aux bravos +de la foule; un public nombreux n'avait aucun attrait pour sa nature +aristocratique, et il restait tout à fait en dehors des succès +populaires, maintenu d'ailleurs dans sa résolution par quelques essais +relativement malheureux. + +Il y a quelque audace à tenter un choix dans l'Å“uvre de Chopin; +j'aurai pourtant cette témérité nécessaire: j'indiquerai en première +ligne ses deux belles sonates (op. 35 et 58), ses deux magnifiques +concertos pour piano et orchestre, _mi_ mineur et _fa_ mineur (op. 11 et +21); une polonaise pour piano et violoncelle; un trio pour piano, violon +et violoncelle; les nombreux recueils de mazurkas (op. 6, 7, 17, 24, 30, +33, 41, 50, 56), genre de musique nationale dans lequel Chopin amis tout +le charme de son imagination, pièces ravissantes par l'originalité des +rythmes, l'imprévu des modulations et les contrastes habilement ménagés. + +La collection des nocturnes porte aussi l'empreinte du génie tendre et +gracieux de Chopin. Nous ne connaissons rien de comparable à ces élégies +sentimentales. Citons les op. 9, 15, 27, 32, 37, 48, 54, 62, les grandes +variations sur _La ci darem la mano_; les belles polonaises, op. 22, 26, +40, 53, 61, Å“uvres de grande allure, où l'élégance de la forme et la +noblesse du style se fondent dans un parfait accord, où passe, en notes +vibrantes, l'écho des sentiments dramatiques, énergiques et sombres. + +Les ballades (op. 23, 38, 47, 52) sont des compositions poétiques et +mouvementées, à grand effet. Le boléro, la barcarolle, la berceuse, la +tarentelle, pièces caractéristiques d'un genre tout particulier, +demeurent originales malgré le déluge des pastiches modernes. Les op. +29, 36, 51, 1er, 2e et 3e impromptus et l'impromptu posthume, +sont des pièces élégantes, fantaisistes et d'un sentiment exquis. +L'allegro de concert (op. 46) a toute la noblesse de style des +concertos. La collection des valses offre aussi dans ses détails un +charme extrême dû au choix des idées, à la contexture des traits, à +l'imprévu des modulations; le sourire y succède aux larmes, l'enjouement +à la tristesse. Terminons cette liste glorieuse par les trois célèbres +recueils d'études et de préludes qui assureraient seuls à Chopin une +place à part dans l'art musical, et lui donneraient son véritable rang +de compositeur inspiré, créateur _génial_, comme diraient les Allemands, +s'il n'avait déjà conquis cette place par tant d'Å“uvres du plus grand +mérite. + +Soit profond amour de l'art, soit excès de conscience personnelle, +Chopin ne pouvait souffrir qu'on touchât au texte de ses Å“uvres. La +plus légère modification lui semblait une faute grave qu'il ne +pardonnait même pas à ses intimes, sans en excepter Liszt, son +admirateur fervent. J'ai maintes fois, ainsi que mon maître Zimmermann, +fait jouer comme pièces de concours les sonates, concertos, ballades et +allegros de Chopin; mais, restreint à un fragment de l'Å“uvre, je +souffrais à la pensée de blesser le compositeur qui considérait ces +altérations comme un véritable sacrilège. + +Chopin s'est éteint, le 17 octobre 1849, dans les bras de sa sÅ“ur, +accourue de Varsovie à son appel pour l'aider à franchir cette sombre +porte qui s'ouvre sur le rayonnement de l'éternité. Ses funérailles +eurent lieu à la Madeleine, le 30 octobre, devant une foule d'élite +comprenant toutes les illustrations parisiennes et la grande famille de +l'émigration polonaise. Malgré le temps écoulé, je me souviens encore +avec émotion de l'impression immense produite par la messe de _Requiem_ +de Mozart et aussi par la marche funèbre de la sonate op. 35 de Chopin, +orchestrée par Reber pour cette triste solennité. Le cÅ“ur était serré +sous l'effet navrant du mouvement persistant de la basse contrainte à la +première reprise; mais la phrase adorable en majeur, qui suit sous +forme de trio, faisait oublier bien vite les poignantes douleurs de la +réalité et rêver aux joies éternelles. + +Nous avons souvent, entre artistes, agité la délicate question du +classement de l'Å“uvre de Chopin, comme compositeur de musique de +chambre. L'importance et la réelle influence de son style échappaient à +toute contestation; mais, unanimes dans notre admiration pour le +virtuose, nous étions très divisés sur la valeur musicale de ses +productions. Compositeur expressif, original pour beaucoup,--élégant, +gracieux, «charmeur» pour plusieurs,--excentrique, incompréhensible pour +les pauvres d'esprit,--Chopin restera un des maîtres les plus discutés +de notre époque, et cependant maître de génie, dans la sérieuse +acception du mot. + +Je n'entends pas établir de comparaison entre Chopin et les aigles au +vol puissant que leurs premiers coups d'aile ont portés aux cimes les +plus hautes. Il n'a jamais eu ni ces sublimes audaces, ni ces témérités +heureuses. La tendresse, l'émotion, le charme intime ou poignant de ses +compositions ne remplacent pas le grand souffle, absent ou intermittent; +l'inspiration de Chopin s'élève parfois, mais pour retomber brisée sur +le sol; elle n'a pas le vol égal, libre, dégagé qui, seul, peut soutenir +dans les régions éthérées. Mais le génie ne consiste pas seulement à +trouver des formes encore inconnues dans le domaine de l'art; il +consiste aussi à raffiner ce métal précieux, le minerai introuvable pour +le vulgaire, l'idée, l'inspiration avec leur enveloppe rugueuse ou +diaphane. + +C'est dans ce sens que Chopin restera un compositeur de génie,--grand +poète en de courtes strophes,--grand peintre en de petits cadres. + + + + +II + +BERTINI + + +La mort a ses caprices. De deux artistes presque contemporains par la +gloire, Bertini et Chopin, c'est l'aîné qui succombe trente ans après le +jeune. Henri Bertini, le grand artiste qui vient de mourir à +soixante-dix-huit ans, après avoir depuis longtemps dit adieu au monde, +ferme le livre d'or des Bertini, en y laissant la plus belle page. Il +aura résumé, concentré sur son nom les réputations éparses de toute une +généalogie musicale; mais cette généalogie même fait partie de son +illustration personnelle, l'encadre et la complète. + +Salvator Bertini, né à Palerme en 1721, était un des plus brillants +élèves du compositeur Léo. Célèbre en 1746, il écrivit vers cette date, +pour le théâtre et pour l'église, un grand nombre d'ouvrages très +appréciés du public. C'est le premier Bertini qu'ait enregistré +l'histoire musicale. Quant au père de notre illustre pianiste, né à +Tours en 1750, il y fit ses études musicales à la maîtrise de la +cathédrale. Bon organiste, compositeur de musique sacrée, sa vie se +passa à donner des leçons et à faire l'éducation de ses deux fils, +Benoît et Henri. Le premier, virtuose très habile, devenu l'élève de +Clementi pendant près de six ans, devait transmettre à son jeune frère +les excellentes traditions du célèbre fondateur de l'école moderne du +piano. + +Henri Bertini naquit le 28 octobre 1798, à Londres, où sa famille +séjourna quelque temps. Ramené à Paris, il fut élevé sous les yeux de +son père, qui lui fit commencer les études musicales dès l'âge le plus +tendre. Les heureuses dispositions de cet enfant précoce, secondées par +les soins assidus de son frère aîné, lui firent acquérir, tout jeune +encore, un très remarquable talent de pianiste. Suivant la destinée +habituelle aux petits prodiges, Henri Bertini dut voyager sous la +tutelle de son père, qui le conduisit successivement en Belgique, en +Hollande, en Allemagne, pour donner des concerts où sa brillante +exécution, son goût parfait firent la plus vive impression. + +Après un séjour à Paris consacré aux études d'harmonie et de composition +idéale, Bertini se rendit en Angleterre, où il habita assez longtemps. +Ce fut seulement en 1821, à l'âge de vingt-trois ans, qu'il revint à +Paris, qui devait être, sinon son asile définitif, du moins une grande +étape prolongée jusqu'à l'époque de sa retraite dans le midi de la +France, en l'année 1840. + +Bertini laisse une grande réputation de pianiste, et cette renommée +était justifiée par son beau style, son exécution irréprochable et +magistrale. Son jeu tenait de Clementi par la régularité et la clarté +dans les traits rapides, mais la qualité du son, la manière de phraser +et de faire chanter l'instrument participaient de l'école de Hummel et +de Moschelès. Moins virtuose que Kalkbrenner et Henri Herz, Bertini +avait pourtant un ensemble de procédés, une exécution toute personnelle, +d'une rare valeur et d'un excellent modèle. C'était d'ailleurs un +professeur hors ligne, donnant ses leçons avec un soin sévère et la plus +vive sollicitude. Quand il a renoncé à l'enseignement, j'ai dirigé +plusieurs de ses élèves et j'ai pu constater toute la sûreté des +principes puisés à son école. + +Le vénérable Louis Adam, professeur de la classe des pianistes femmes au +Conservatoire, avait pour Bertini une sympathie déclarée jointe à une +très haute estime pour son mérite de compositeur. Plusieurs solos de +concours ont été spécialement écrits pour sa classe par Bertini. +L'Å“uvre du maître est considérable: près de deux cents numéros, dont +beaucoup d'une grande importance. Par la nature et la franchise de ses +conceptions musicales, Bertini se rattache à l'école des mélodistes. +L'idée première, toujours distinguée, s'expose clairement et n'affecte +jamais ces contours cherchés qui déguisent souvent les redites banales; +rien de prétentieux ni d'affecté, l'horreur du maniérisme, le cachet +d'un musicien maître dans l'art de bien dire, ayant la conviction +tranquille de son talent et formulant sa pensée avec la liberté +d'allures que peuvent seules donner la connaissance parfaite du sujet et +la vision directe du but. + +Mais les compositions pour piano et les Å“uvres concertantes de +Bertini, duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, nonettos, etc., ne +sont pas seulement des Å“uvres mélodiques dans l'acception étroite du +mot. Bertini a l'inspiration et la forme. Chez lui, la pensée musicale, +naturellement heureuse, se développe dans d'habiles et sages +proportions. Les épisodes, variés et pleins d'intérêt, montrent une +imagination souple et féconde, appuyée sur de fortes études. Les +harmonies chaudes et colorées de ce grand maître pourraient à la rigueur +le faire classer parmi les romantiques modernes, s'il n'avait su +conserver, mieux qu'eux tous, le sentiment de la tonalité, ce grand +point de repère, cette véritable boussole, égarée par l'école dite de +l'avenir,--et aussi cette parfaite logique dans la conduite et les +développements des motifs choisis, tous reliés à la pensée mère, qui +maintient à son Å“uvre l'unité dans la variété. + +Nature sobre et puissante, tempérament concentré, Bertini ne s'est +jamais épris des abstractions, musicales; il n'a jamais vagabondé au +pays des chimères, dans ce septième ciel du rêve, qui n'a rien de commun +avec la patrie sévère du grand art. Intéresser, charmer, émouvoir dans +une langue correcte, s'attacher au choix des idées et à la pureté de +l'inspiration, telle était sa pensée dominante; amoureux du beau idéal, +l'Å“il fixé sur le type qu'il s'était formé, il ne s'est jamais écarté +de sa voie pour suivre les fluctuations du goût et de la mode. + +C'est surtout au genre spécial des études et caprices que se rattache +l'immense popularité de Bertini; c'est là qu'il a pris une place à part +et ouvert la grande route où les jeunes compositeurs devaient se +précipiter après lui. Bertini s'est appliqué dans ses nombreux recueils +d'études, qui embrassent tous les degrés de force, à donner à chacune de +ses pièces, faciles ou difficiles, courtes ou développées, un type +mélodique bien déterminé. La difficulté à vaincre se présente sous une +forme chantante; lors même que l'étude appartient au genre plus spécial +de la vélocité, le trait continu affecte toujours un contour mélodieux: +première et notable cause du succès universel de ces pièces, d'un rythme +d'ailleurs très franc et d'une harmonie très soignée. + +Bertini a écrit plus de vingt cahiers d'études, préludes, recueils +spéciaux d'exercices, embrassant tous les degrés de force, du plus +élémentaire jusqu'au transcendant. Les études caractéristiques, les +caprices-études, les études artistiques sont des Å“uvres du plus grand +mérite. Les études faciles et de moyenne force sont connues de toutes +les personnes qui s'occupent de l'enseignement du piano; elles +instruisent les élèves tout en les intéressant. Nous estimons beaucoup +les études à quatre mains; les deux recueils publiés par l'éditeur +Lemoine sont d'un charme exquis. + +Bertini a recommencé la collection de ses études, à tous les degrés de +force, pour la maison SchÅ“nenberger. Cette concurrence +personnelle,--tentative doublement délicate,--n'a fait qu'ajouter au +succès de l'auteur. + +Le célèbre compositeur a laissé encore un grand nombre de duos à quatre +mains, qui tous ont une réelle valeur par l'habileté de l'arrangement, +et la manière concertante dont ils sont traités. Parmi les nombreuses +pièces de salon, rondos, nocturnes, variations, divertissements, +caprices, fantaisies, etc., nous signalerons tout particulièrement comme +des Å“uvres magistrales les deux solos de concours spécialement écrits +pour le Conservatoire, la grande polonaise (op. 93), les variations de +concert (op. 69), le rondo de concert (op. 105), la fantaisie dramatique +(op. 118), la marche brillante (op. 161), etc. Malheureusement pour le +succès de la musique de salon et de concert de Bertini, la popularité de +ses études lui a créé dans l'esprit routinier du public une spécialité à +la fois brillante et dangereuse. Les nombreux admirateurs de ce genre de +compositions ont fermé les yeux et les oreilles à l'appréciation +d'Å“uvres de plus grand mérite. + +La musique concertante de Bertini, trios, quatuors, sextuors et +nonettos, n'indique pas seulement un compositeur à la main ferme, habile +dans l'art de bien écrire, mais un maître au style élevé, un mélodiste +dans la belle acception du mot: car, il faut bien le répéter, Bertini, +musicien d'imagination et de savoir, ne s'est jamais jeté dans les +recherches de l'impossible; il s'est contenté d'écrire des Å“uvres +distinguées par le choix des idées, bien conduites, de proportions +parfaites, aux harmonies saines et vigoureuses. Nous ne craignons pas +d'affirmer que sa musique de chambre soutient vaillamment la comparaison +avec celle des maîtres. + +Bertini a publié une grande méthode de piano où les principes de son +enseignement sont coordonnés avec un rare esprit de logique. Chaque fait +nouveau est présenté au moment voulu, expliqué avec une grande clarté. +Tout s'enchaîne dans un sentiment progressif parfait, et nous tenons cet +important ouvrage pour l'une des méthodes les plus complètes et les +mieux réussies de l'art moderne du piano. + +Fuyant le monde, ayant peu de goût pour les amitiés banales, quelque peu +misanthrope, Bertini a trouvé au déclin de sa vie, dans l'affection +éprouvée de quelques intimes, les trésors d'attachement et de tendresse +dont son cÅ“ur no pouvait se rassasier. Le grand musicien, que nous +avons eu l'honneur de connaître dès le début de notre carrière, il y a +quarante-cinq ans, était alors une nature vaillante, enthousiaste, +occupant dignement sa place dans cette nombreuse pléïade de poètes et +d'artistes, qui représente la forte génération de 1830. On se rappelle +quelle fièvre généreuse avait envahi la société tout entière. C'était +l'époque glorieuse, l'apogée triomphante de Lamartine, d'Hugo, de +Musset, d'Eugène Delacroix, de Lamennais, de Lacordaire, d'Hérold, +d'Auber, d'Halévy, etc. On croyait voir l'aurore d'une grande rénovation +artistique, illuminant les merveilles d'une vaste réforme politique et +sociale. Splendeurs éteintes, tentatives audacieuses; il n'en est pas +moins resté quelques idées nouvelles et surtout de nobles souvenirs. + +Il y a près de trente ans que Bertini, las des agitations de la vie, +désireux d'un repos qui semblait incompatible avec sa nature inquiète, +s'était fixé à Meylan, près d'amis chers à son cÅ“ur. Depuis longtemps +déjà il se tenait pour ainsi dire sur le seuil de l'éternité, et +s'absorbait dans la contemplation de ses horizons infinis; il aimait à +en sonder les mystères, il voyait venir la mort avec le calme de la foi, +trouvant aux souvenirs du passé une sorte de mélancolique amertume et se +reposant d'avance dans la lumière éternelle; revenu, en un mot, à +l'extrême limite de l'existence, à ces croyances, à ces aspirations des +jeunes années, à cette exaltation de l'âme, à cette philosophie +chrétienne plus indispensables peut-être aux natures artistiques qu'à +tous les autres tempéraments. Les agitations de la vie, les déceptions +qui brisent leurs rêves de gloire et de bonheur, les soumettent en effet +à de fréquentes et dures épreuves; il leur faut une patrie plus haute, +devinée ou rêvée, qui leur serve de consolation et de retraite. + +Dans ses dernières années, Bertini aimait à visiter la Grande-Chartreuse +de Grenoble; il y improvisait à l'orgue des mélodies inspirées du +sentiment religieux, et offrait à Dieu les vÅ“ux d'un cÅ“ur confiant +en sa miséricorde. Ce long recueillement a duré jusqu'à +soixante-dix-huit ans, sans que rien en vînt démentir le calme et la +sérénité. + +J'ai vu Bertini dans la force de l'âge: belle et noble figure, profil +énergique de penseur, front vaste et découvert, regard profond et +méditatif. De fortes moustaches et un bouquet de barbe donnaient à +cette physionomie virile, un caractère décidé en harmonie avec le moral. +C'est qu'en effet, sous des dehors de réserve correcte, Bertini cachait +un fonds d'exaltation qui s'épanchait dans l'intimité, lorsqu'on parlait +d'art ou de politique. Esprit droit mais nature nerveuse, il rendait +hommage au talent des artistes célèbres, virtuoses ou compositeurs; mais +le bruit des applaudissements l'affectait péniblement; il lui arrivait +alors de quitter la salle de concert; j'ai pu constater maintes fois ce +fait singulier qu'il faut attribuer à l'impressionabilité du système +nerveux et non à un mesquin sentiment de jalousie. A peu près vers la +même époque, n'avons-nous pas été témoins du jugement peu bienveillant +porté par Liszt sur son émule en succès, L. Thalberg? Faiblesse +regrettable, mais phénomène commun, concevable chez les grands artistes, +dont l'amour-propre surexcité acquiert une sorte de sensibilité morbide, +irritable. + +Bertini laisse un nom glorieux dans l'histoire de l'art. Son Å“uvre +considérable restera comme un des monuments caractéristiques de la +génération qui nous a précédés. Les compositeurs modernes font +autrement, mais ne font pas mieux que lui, et tous, maîtres ou +disciples, nous devons nous incliner devant la supériorité de ce grand +musicien. + +Bertini est mort à soixante-dix-huit ans, sans avoir été décoré: mystère +difficile à pénétrer, énigme qu'il convient sans doute de laisser sans +réponse, mais fait que l'on constate avec tristesse, surtout en +réfléchissant que nous sommes à une époque où l'on est bien prodigue de +ces sortes de faveurs. Disons d'ailleurs que, si cette juste récompense +du talent n'est pas venue réconforter le cÅ“ur du célèbre pianiste, +Bertini aura du moins emporté en mourant la certitude d'avoir utilement +rempli une belle et laborieuse carrière. Glorifions donc l'artiste, et +disons, sur le bord du tombeau, un dernier adieu à l'homme de bonne +volonté. + + + + +III + +STEPHEN HELLER + + +Envers toutes les figures éminentes qui dominent l'école contemporaine +et qui s'imposent par la puissance du talent, par la hauteur de la +situation, à l'estime et à l'admiration de leurs émules, la justice est +un devoir. Envers les physionomies particulièrement sympathiques qui +ajoutent, comme Stephen Heller, tous les charmes du souvenir personnel à +la vivacité de l'impression artistique, c'est plus qu'un devoir, c'est +un plaisir. Mais celui-ci se complique de quelque embarras, si l'on veut +échapper au plus léger reproche de partialité, paraître ne pas céder aux +influences d'école, dégager en un mot le portraitiste de l'artiste +lui-même et de ses préférences intimes. + +Voilà le côté délicat de la tâche, quand on veut toucher, comme nous +allons le faire, à un nom qui réveille nécessairement tant d'échos +personnels et tant d'impressions ineffaçables. On peut, il est vrai, +s'en tirer comme Berlioz le fit un jour à l'égard d'un compositeur ami, +en accentuant dans le sens de l'impartialité... sévère, en malmenant à +plaisir son modèle, et en répondant, comme il n'hésita pas à le faire: +«Il n'y a plus de critique possible, s'il faut se gêner avec ses amis». +C'est le paradoxe et c'est aussi l'excès contraire. Tels sont les deux +écueils difficiles à éviter. J'entreprends cependant avec confiance ce +crayon rapide d'un grand artiste ami, rassuré contre mes propres +entraînements par la haute valeur et la franche célébrité du maître, à +la fois le plus modeste et le moins contesté de notre époque. + +Stephen Heller est né le 15 mai 1814, à Pesth, en Hongrie. Comme +certaines natures, exceptionnellement douées, il devait être enfant +précoce et virtuose remarquable, à l'âge où tant d'autres épèlent encore +l'alphabet de l'art. Ses progrès furent si rapides qu'ils décidèrent son +père à dominer ses goûts personnels pour lui laisser entreprendre la +carrière musicale et obéir à une vocation irrésistible. Nous ne suivrons +pas le jeune pianiste dans ses nombreux concerts, nous contentant de +rappeler que ses brillantes qualités d'exécution furent appréciées dès +ses premiers débuts dans la vie militante du virtuose, à l'âge de neuf +ans. + +Les professeurs de piano de Stephen Heller furent Bauer, à Pesth, et +plus tard Czerny et A. Halm, à Vienne. Chelard et un vieil organiste, du +nom de Cibulska, initièrent le jeune artiste aux études d'harmonie et de +composition; mais c'est surtout par la lecture attentive des maîtres, +par l'analyse réfléchie de leurs Å“uvres, la comparaison des styles et +des inspirations dominantes, c'est en creusant profondément la pensée +qui a guidé leur génie, que Stephen Heller a pu acquérir cette sûreté de +main, cette expérience dans l'art de formuler et de développer l'idée +première, un des caractères distinctifs de son talent de compositeur. + +Stephen Heller a, pendant dix années consécutives, dépensé sa jeunesse +et son énergie à donner des concerts dans toutes les villes importantes +de Hongrie, de Pologne et d'Allemagne. Mais, en dépit des +applaudissements et des ovations, ces pérégrinations incessantes, cette +vie nomade, contrastaient avec la nature calme, tranquille méditative de +l'artiste. Il avait besoin d'un écho plus fort et d'un milieu plus +tranquille. Le désir de connaître Paris, d'y faire consacrer sa +réputation de compositeur, le décida, en 1838, à quitter Augsbourg, sa +ville préférée, remplie des plus chers souvenirs. + +Il entreprenait une nouvelle lutte, pleine de fatigues et de périls, +dans notre Paris, centre de la civilisation, foyer de lumière et +d'intelligence, patrie de la gloire définitive, mais aussi asile de la +vogue et des modes passagères, la ville du monde où s'affiche le plus +audacieusement le mauvais goût, où le succès n'est pas toujours la +récompense du talent, mais le résultat de l'intrigue. Heller, confiant +en sa force, a courageusement lutté, travaillé sans relâche, et s'est +imposé, par un ensemble d'Å“uvres transcendantes, à la foule même des +indifférents. Double succès pour l'artiste et pour l'art, qui a fait +ainsi un pas considérable. En aidant à faire connaître, apprécier, aimer +les compositions de Stephen Heller, nous pensons avoir nous-même +sérieusement contribué à élever le goût musical et à compléter +l'éducation des générations contemporaines. + +Stephen Heller appartient à cette race d'artistes vaillants, aux +sentiments élevés, à la conscience prédominante, ayant un profond +respect pour l'art et une rare dignité personnelle, âmes fortement +trempées, intelligences d'élite, faisant leur loi suprême du culte de +l'idéal. Qu'importent pour elles le succès et la popularité éphémères, +s'il faut les acheter aux prix de défaillances ou de compromissions et +sacrifier au mauvais goût en poursuivant la vogue? Les artistes qui +aiment l'art pour ses jouissances intellectuelles et morales, se +préoccupent peu de la foule; ils ont un but plus élevé, ils poursuivent +sans cesse la pureté de l'inspiration, et le charme de la forme. Stephen +Heller est de ce petit groupe de chercheurs consciencieux et +infatigables. La fermeté de style, la forme naturelle et saine, qui +caractérisent ses compositions, tiennent d'abord à sa probité +intellectuelle, à cette rare et sereine loyauté qu'on ne saurait trop +applaudir en ce temps de productions faciles. Elles tiennent aussi à son +étude assidue des grands maîtres anciens et modernes, à ses habitudes de +méditation profonde et de puissante concentration. Voilà les causes +multiples auxquelles les compositions de Heller doivent ce cachet de +distinction et de noblesse qui est le véritable passe-port des Å“uvres +d'imagination auprès de la postérité. + +Stephen Heller a toujours eu pour son art l'amour pur et désintéressé, +la passion à la fois fertile et chaste d'un travailleur infatigable, +n'ayant au cÅ“ur que de hautes pensées; il a marché convaincu dans sa +voie, négligeant les inspirations banales, les effets faciles et +vulgaires; et c'est ainsi qu'il a pu réaliser cet ensemble de +compositions originales, poétiques, d'un charme pénétrant et individuel, +où passe seulement, comme un parfum délicat et subtil, l'écho des +maîtres préférés, Schumann, Mendelssohn et Chopin. Tel est en effet ce +qu'on peut appeler le culte intime de Stephen Heller. Il n'en a pas +moins pour les dieux de la musique, Bach, Haydn, Mozart, Gluck, Weber et +Beethoven, une passion et un respect qui égalent l'admiration de Ingres +pour ces hommes de génie. + +Ses compositions pour le piano forment un ensemble considérable. Toutes +offrent un mérite supérieur de facture; les idées distinguées, d'un +sentiment élevé, sont présentées et développées avec un rare talent; on +y retrouve la main d'un symphoniste plus encore que celle d'un virtuose. +Heller a des rythmes à lui, une façon toute personnelle d'encadrer la +phrase musicale avec des traits ingénieux, brillants ou légers. Ses +harmonies sont irréprochables jusque dans leurs recherches les plus +grandes; on sent une nature saine, une inspiration franche, loyale, +exempte des mièvreries et de la préciosité, un tempérament sobre, +puissant, craignant l'emphase et pouvant se passer de la déclamation. + +Heller, ainsi que Mendelssohn, Chopin et Field, a créé un moule nouveau +pour les pièces caractéristiques. Ses _Promenades d'un solitaire_, +_Dans les bois_, ses _Nuits blanches_, son _Voyage autour de ma chambre_ +sont de véritables poèmes exquis et sobres, où l'inspiration musicale, +d'une incomparable élévation, rivalise avec la poésie et la peinture de +genre. Plusieurs de ces pièces sont de petits chefs-d'Å“uvre de +sentiments variés et de caractères différents. Vibrations sonores, où +toutes les cordes de l'âme donnent leur note tendre, mélancolique, émue; +décor profond où passe le monde fantastique des esprits. Grâce, énergie, +tendresse, douleur, calme, désespoir, toutes les fièvres du cÅ“ur, +toutes les antithèses de la passion, tous les tons qui constituent la +gamme immense de nos sensations, trouvent leur écho rapide ou prolongé +dans ces Å“uvres saisissantes, dont l'inspiration ne s'égare jamais et +se domine elle-même, tout en planant à d'incomparables hauteurs. + +_Les Arabesques_, _Scènes vénitiennes_, _la Sérénade_, _le Boléro_, sont +des pièces caractéristiques très originales. Quant aux nombreux +_recueils d'études_ et aux _préludes_ de Stephen Heller, ils ont leur +place à part dans l'enseignement. Les _Études préparatoires à l'art de +phraser_, _l'Art de phraser_ (_nouvelles études_), sont des merveilles +de goût et de style. Il s'est produit depuis quarante ans, à la suite du +succès considérable des recueils de Bertini, un si grand nombre d'études +de salon, de genre, d'expression, de vélocité, qu'il faudrait un volume +pour classer ces Å“uvres plus ou moins musicales. Mais on doit +distinguer au milieu de ce déluge les compositions de valeur +transcendante. L'énergique individualité d'Heller n'a pu que gagner à +ces rivalités; elle se détache en relief plus puissant sur le fond des +médiocrités contemporaines. + +La supériorité du compositeur devait s'affirmer avec une force nouvelle +dans ses trois grandes sonates, Å“uvres magistrales où l'on ne peut +saisir une seule défaillance d'inspiration ni dans l'ensemble, ni dans +les détails. L'originalité n'en est pas moins incontestable; ces belles +compositions, largement développées, appartiennent entièrement par la +nature des idées, les rythmes et la contexture des traits, au style +personnel de Stephen Heller. Le compositeur n'y relève que de lui-même, +ne procède directement d'aucun des grands modèles, Beethoven, Weber, +Schumann. Mendelssohn; mais il a su les égaler tout en restant lui. + +Les Scherzi (op. 7, 24), et tout particulièrement celui qui est dédié à +Liszt (op. 57), sont des Å“uvres de la plus grande valeur et d'un type +très original. Le caprice symphonique se distingue par la vigueur et +l'entrain; les Tarentelles (op. 53, 61, 85) ont un brio, un éclat, une +verve toute napolitaine; les valses (op. 43, 44, 93) sont des bijoux +ciselés par la main d'un grand artiste. Tout en appréciant le mérite de +facture des trois ouvertures pour une pastorale, pour un drame, pour un +opéra comique, nous en aimons moins le parti pris. Les grandes études +sur le _Freyschutz_ montrent sous un nouveau jour le talent si varié +d'Heller. Ces sortes de paraphrases sur la pensée de Weber sont du plus +vif intérêt; les variations sur un thème de Beethoven et celles sur un +thème de Schumann sont des Å“uvres magistrales; les caprices +populaires sur _la Truite_, _l'Allouette_, _la Vallée d'amour_, _la +Poste_, _la Fontaine_, ont aussi un cachet particulier. _Improvisata_ +(op. 18 et 98) sont deux compositions ravissantes. + +On a souvent comparé et opposé l'une à l'autre les belles et riches +organisations musicales de Chopin et d'Heller; on a, suivant la +sympathie du critique, accordé tantôt à l'un, tantôt à l'autre, la +première place dans ce classement. Nous aimons peu les comparaisons, +presque toujours à côté de la vérité; nous ne voulons pas savoir qui, de +Chopin ou d'Heller, a plus de droits à notre admiration; tous deux ont +notre plus vive sympathie. Mais, sans amoindrir la gloire de Chopin, +nous croyons être juste en disant que ces deux grands artistes, poètes +tous les deux, ayant les mêmes aspirations vers les sublimités de l'art, +représentent deux natures différentes, deux tempéraments essentiellement +distincts. Heller et Chopin n'en doivent pas moins se donner la main +dans l'histoire de l'art musical: ils sont frères par la hauteur du +génie et la fécondité de l'inspiration. + +Stephen Heller, dont la modestie égale le talent, ne veut plus se +reconnaître virtuose; il l'a été pourtant dans la plus belle acception +du mot; il l'est encore, quoiqu'il s'en défende. Nous avons plus d'une +fois entendu Heller nous donner dans l'intimité les prémices de ses +Å“uvres inédites. Son jeu fin, délicat, sa manière naturelle et simple +de phraser nous ont toujours charmé. Il procède des grands maîtres +allemands, Hummel et Moschelès; il serre de près le clavier; la +sonorité douce, harmonieuse ne vise jamais aux effets de force, aux +exagérations, mais intéresse, captive, attache par des qualités plus +intimes. + +Les leçons d'Heller sont très recherchées des amateurs de goût et des +artistes qui apprécient à sa juste valeur l'immense mérite de ses +Å“uvres. De plus, ses compositions éminemment originales ont, dans +leur interprétation, certains côtés individuels que l'auteur seul peut +indiquer et détailler avec tout leur relief. Heller, d'ailleurs, +n'accepte pour élèves que les musiciens capables de comprendre et +d'interpréter ses Å“uvres dans le sentiment voulu; il n'a ni l'amour +du gain, ni la passion matérielle de l'enseignement. En échappant à la +tâche aride et quelquefois ingrate du professorat, il aura privé bon +nombre de ses admirateurs de conseils précieux, mais l'art a bénéficié +de productions nouvelles, et c'est là un résultat plus conforme aux vues +de Stephen Heller, nature désintéressée, n'ambitionnant pas la fortune, +mais voulant avant tout continuer en paix sa carrière de compositeur. + +Stephen Heller est un lettré dont la mémoire richement meublée, l'esprit +fin et délicat s'intéressent vivement à toutes les questions d'art, et +n'ignorent rien du monde littéraire. Sa conversation est attachante, +pleine de saillies heureuses, dès que l'intimité est assez complète pour +qu'il parle avec abandon et laisse lire au fond de sa pensée. Sa vie, +très solitaire, s'est passée dans le travail et la lecture; son abord +est poli mais réservé, il accueille toujours les jeunes artistes avec +bienveillance et ses amis avec une cordialité dont personne n'ignore le +prix. Je ne l'ai jamais entendu parler avec sévérité ou amertume des +artistes que la vogue ou le caprice de la foule ont paru favoriser. +D'une modestie réelle qui n'exclut pas le sentiment de sa valeur, Heller +reçoit avec satisfaction les compliments motivés de ses amis, mais un +éloge fade et banal lui est antipathique et le déconcerte comme une +sorte d'injure. + +Voilà l'esquisse de l'artiste et du compositeur. Quelques traits +suffiront pour peindre l'homme: figure aux lignes distinguées, traits +réguliers, d'un dessin large et puissant. Le front est découvert, le nez +fin, la bouche sourit avec bonté. Les yeux saillants, au regard profond, +se voilent souvent sous la paupière, s'estompent dans une lueur rêveuse +et mélancolique où passe de temps en temps un rayon doucement moqueur. +Les années ont argenté une chevelure abondante et soyeuse qui encadre le +vaste développement des tempes. + +Tel est Stephen Heller, une des belles figures de l'époque, le frère de +Chopin en poésie musicale, et aussi le proche parent des grands maîtres +de la symphonie, de Mendelssohn et de Schumann, par la nature des idées, +l'art parfait de l'exposition et la science du détail. + + + + +IV + +HENRI HERZ + + +Voici un artiste qui compte parmi les plus sympathiques, les plus grands +et aussi les plus utiles: c'est un doyen et c'est toujours un maître. +L'immense succès de ses Å“uvres, si françaises par la grâce et +l'esprit, a puissamment contribué à répandre le goût musical, à +populariser les motifs heureux de nos opéras. Virtuose et compositeur +éminent, Henri Herz aura été encore un vulgarisateur dans le sens élevé +du mot. En vain, certains pianistes modernes, injustes envers un passé +dont le plus grand tort, à leurs yeux, est de ne les avoir pas connus, +traitent-ils Henri Herz et ses disciples de compositeurs démodés, +frivoles et de valeur superficielle: Henri Herz et son vaillant frère, +Jacques, n'en restent pas moins deux personnalités hors ligne, deux +maîtres dans l'art de bien dire, deux compositeurs de premier ordre, +qu'il est absolument interdit de comparer à la foule des arrangeurs +actuels. + +Henri Herz est né, dit Fétis, à Vienne (Autriche), le 6 janvier 1806. +Nous mentionnons la date sans en discuter l'authenticité. +Merveilleusement doué pour la musique, Henri Herz affirma ses +dispositions tout enfant. Cette nature précoce devait rapidement +s'élever dans un milieu propice au sein d'une famille d'artistes. Comme +Mozart, Henri Herz écrivait des sonates dès l'âge de huit ans, et se +faisait applaudir dans les concerts. Mais son père, musicien de bon +sens, sinon grand musicien, eut l'heureuse inspiration de venir +s'établir à Paris, pour faire donner à son fils une forte éducation +technique et développer ses brillantes facultés dans le sens d'une +méthode sérieuse. Admis, à dix ans, au Conservatoire, Henri Herz obtint +rapidement un brillant premier prix dans la classe de Pradher, qui, +malgré sa grande sévérité, témoignait une vive sympathie, un intérêt +tout paternel à son merveilleux élève. Le jeune virtuose continua, sous +la direction de Dourlen et de Reicha, ses études d'harmonie et de +contre-point, déjà ébauchées à Vienne sous la tutelle de l'organiste +Hunten. + +Nous n'avons pas à faire ici la biographie du célèbre pianiste, à suivre +pas à pas cette existence si laborieuse et si bien remplie; nous +laisserons à d'autres le soin d'écrire cette intéressante monographie, +d'un grand exemple pour les jeunes artistes si désireux de succès, mais +trop souvent négligents de l'étude. C'est par un travail journalier, +incessant, qu'Henri Herz s'est élevé au rang de grand maître; la volonté +a joué un rôle capital dans l'inspiration première de ses compositions +si originales, si variées de caractère et de forme, mais toutes marquées +d'un cachet d'élégance et de distinction, que bien peu de pianistes +possèdent au même titre. Nul virtuose compositeur n'a conquis aussi +jeune une popularité aussi légitime, et pourtant, disons-le bien haut, +jamais l'artiste n'a sacrifié ses convictions musicales, altéré son +style pour flatter le mauvais goût, complaire à la mode, entrer plus +avant dans la voie du succès. Si Henri Herz, dans la maturité de son +talent, a légèrement modifié sa manière, s'il a élargi son cadre, il est +resté fidèle à ses principes de compositeur, tout en suivant ses modèles +préférés, Moschelès, Field, Hummel. + +Revenons maintenant au portrait de l'artiste célèbre, et laissons aux +biographes le soin d'écrire la vie du musicien. La physionomie d'Henri +Herz appartient au type israélite; le front est proéminent, le nez +aquilin; les yeux, clairs et bien ouverts, indiquent la lucidité et la +bienveillance. La bouche est accentuée, encadrée de lèvres fortes, le +menton arrondi. Rien que de simple et de franc dans cette figure aux +lignes arrêtées; aucun signe particulier, si ce n'est l'habitude de +tenir la tête légèrement penchée et d'interroger du regard. La taille +est un peu au-dessus de la moyenne; la démarche cadencée accuse une +légère oscillation traînante. + +Henri Herz a voulu justifier jusque dans la dernière période de sa +longue et brillante carrière musicale son titre d'Henri Herz jeune. Les +années semblent n'avoir eu aucune prise sur cette nature active, sur +cette organisation vaillante. Ici encore la volonté n'a pas faibli, et a +pour ainsi dire vaincu la nature. Comme notre regretté marquis de +Saint-Georges, Henri Herz s'est, pour ainsi dire, condamné à l'éternelle +jeunesse, et il la maintient de gré ou de force. Et nous parlons moins +encore de l'homme que de l'artiste. Le compositeur a conservé vivaces +ses facultés créatrices; le talent de virtuose n'a rien perdu de sa +grâce et de son éclat; le brillant causeur est resté, comme par le +passé, prompt à l'attaque, prompt à la riposte, fécond en répliques +fines et délicates. Il demeure, dans sa manière d'être, dans l'habitude +de sa vie, le parfait gentleman, correct, soigné dans sa tenue, qui a +traversé deux générations sans rien perdre de sa distinction élégante. + +Ce décorum aristocratique, ce «comme il faut» particulier, qui +caractérise les Anglais de race, Henri Herz semble l'avoir acquis dans +ses nombreuses relations avec nos voisins d'outre-Manche. Mais le +naturel affectueux et bienveillant de l'artiste en a corrigé les côtés +froids et guindés. Henri Herz a fait aussi un long séjour en Amérique; +c'est à ce voyage, qui devait durer six mois et qui s'est prolongé +quatre ans, que je dois l'honneur d'avoir suppléé Henri Herz à sa classe +du Conservatoire, en 1845. Confiant dans mon amitié et fort de +l'assentiment d'Auber, Henri Herz me laissa le soin de maintenir ses +élèves dans les données habituelles de son enseignement, jusqu'en 1848, +où je succédai à mon maître Zimmermann. + +Il faut lire, à propos de ce voyage, le charmant ouvrage d'Henri Herz +sur ses souvenirs d'Amérique, pour apprécier sous un jour tout spécial +cet esprit fin, humoristique, cette entière bonne foi, cette sincérité +rare dans la manière de conter. L'Å“uvre a une véritable valeur +littéraire, comme étude de mÅ“urs, comme album de croquis, pris sur le +vif, comme ensemble de types tour à tour amusants et étranges, depuis le +chef de bande, voleur mélomane, détroussant les voyageurs en dilettante, +enlevant les onces d'or, mais respectant la montre d'Henri Herz par +amour de l'art, jusqu'aux missionnaires patronant et honorant de leur +présence des concerts où les fantaisies et les airs variés du virtuose +tenaient lieu de cantiques. + +Henri Herz a parcouru à plusieurs reprises et dans tous les sens +l'Amérique du Nord et celle du Sud, le Mexique, le Pérou, le Chili, le +Brésil, la Californie, la Havane, la Jamaïque, New-York, la +Nouvelle-Orléans, Baltimore, Philadelphie, la Vera-Cruz. Il a donné plus +de quatre cents concerts, sans épuiser l'enthousiasme des auditeurs, +partout acclamé et regretté partout. Succès incomparables dont nous +avons le droit d'être fiers, car il n'est pas d'artistes plus français +que Henri Herz par le cÅ“ur, l'esprit, la nature fine et distinguée du +talent. + +Le temps est encore proche où Henri Herz, revenu de ses grands voyages, +consacrait ses journées à l'enseignement, et ses veilles à la +composition. De nombreux élèves sollicitaient ses conseils; il fallait +se faire inscrire longtemps à l'avance pour obtenir la faveur de +quelques leçons. Quelle joie pour les jeunes filles qui se croyaient +appelées à devenir virtuoses, de se dire les élèves préférées du +professeur en renom! et pourtant ce n'était pas sans un certain +sentiment de crainte et d'émotion qu'elles se rendaient à la leçon du +maître; non que Henri Herz fût redouté pour sa sévérité, sa trop grande +exigence, mais, sous les dehors d'une politesse exquise, d'une tenue +réservée, le professeur cachait une pointe de fine et malicieuse +raillerie, un trait caustique à l'égard des défauts mignons de ses +disciples. Légères atteintes, malices ironiques qui ne manquaient jamais +leur but, et faisaient, sinon de cruelles blessures, du moins des +brûlures longtemps cuisantes. + +Le nombre des pianistes femmes formées à l'école de Henri Herz est +considérable et compose une phalange brillante. Malheureusement pour +l'art, la plupart des jeunes filles qui se vouent à la virtuosité y +renoncent un peu plus tard pour les devoirs austères de la famille. +MMmes Jaell, Montigny, Szarvady, Massart, Pleyel, Joséphine Martin, +sont de grandes individualités, de brillantes exceptions, mais +confirment la règle générale. + +Il y a quelques années, Henri Herz, fatigué du professorat, a pris sa +retraite et quitté sa classe du Conservatoire, en laissant dans cette +école, témoin de ses premiers succès, de brillants souvenirs et de +précieuses traditions que Mme Massart a su continuer. Depuis sa +retraite, l'artiste éminent a consacrée son activité et son expérience +éprouvée à la direction de son importante manufacture de pianos. Cette +maison, dont la fondation date de plus de quarante ans, a eu des +fortunes diverses: malheureuse à son début, elle a conquis +progressivement le premier rang dans la facture française. C'était pour +réparer les revers dus à des causes diverses que Henri Herz avait quitté +la France en 1845. Enfin, grâce à une direction bien entendue, à +l'adjonction d'ouvriers habiles, de mécaniciens ingénieux, grâce surtout +aux soins minutieux, incessants, apportés aux perfectionnements divers +de la facture, la maison Henri Herz se trouve maintenant placée à la +tête de cette brillante industrie artistique. Les pianos qui sortent des +ateliers de Henri Herz peuvent soutenir la comparaison avec les +instruments français et étrangers provenant des maisons les plus en +renom; ils ont obtenu successivement aux expositions universelles toute +l'échelle des récompenses, jusqu'à la mise hors concours, comme ceux des +maisons Érard et Pleyel. + +Ajoutons à l'actif du grand artiste et du célèbre facteur, l'initiative +prise par lui dans la création d'une salle de concerts, type d'élégance +et d'intelligente appropriation aux auditions musicales. L'artiste +éminent, le chef apprécié d'une grande industrie, a été justement +récompensé par la croix d'officier de Légion d'honneur. + +Les compositions de Henri Herz sont nombreuses, très variées de style, +et embrassent tous les degrés de force. Il faudrait un long catalogue +pour énumérer celles qui méritent d'être signalées plus +particulièrement. L'Å“uvre du maître comprend deux cent cinquante +numéros; tout choix dans cette immense collection nécessite +d'inévitables et douloureux sacrifices. Signalons, parmi les morceaux +les plus populaires, des variations sur _la Cenerentola_, sur _la +Violette_, sur _ma Fanchette_, sur la romance de _Joseph_, _le Petit +Tambour_, _la Famille suisse_, _le Siège de Corinthe_, les fantaisies +sur _l'Ambassadrice_, sur _le Domino_, _la Fille du régiment_, _Otello_, +_le Pré aux Clercs_, _le Landler viennois_, etc. Les huit concertos sont +une Å“uvre considérable, où la noblesse du style s'unit à une grande +habileté de facture. Les traits, distingués et variés de forme, sont +toujours brillants et de belle allure; la sonate dédiée à Auber est +aussi une composition magistrale. Henri Herz a écrit huit cahiers +d'études depuis le degré très facile jusqu'à la difficulté +transcendante; ses dix-huit dernières grandes études, resteront comme un +modèle de goût et de grande bravoure. Il a également composé plusieurs +duos concertants pour piano et violon, en collaboration avec Lafont. + +J'ai souvent entendu Henri Herz à l'apogée de sa popularité de virtuose; +j'ai même essayé de m'approprier, par l'audition attentive de ses +Å“uvres, quelques-unes des qualités caractéristiques de son école, et +l'on m'a souvent cru son élève. Je puis donc apprécier en pleine +connaissance de cause la manière et le style de ce maître, le plus +populaire des pianistes compositeurs, celui dont on a dit, avec raison, +qu'il était l'Auber du piano. + +Mme de Girardin, dans un des spirituels feuilletons du vicomte de +Launay, s'est appliquée à chercher des points de comparaison entre les +pianistes célèbres et certaines positions sociales. Le type choisi pour +Henri Herz était celui d'avocat pianiste, brillant causeur musical, +brodant à volonté, sur tous les thèmes, d'incessantes variations. +Appréciation plus spécieuse que juste. Henri Herz n'est pas un causeur +superficiel, un avocat à l'heure, mais un brillant improvisateur, +parlant avec une merveilleuse facilité et une incomparable élégance la +belle langue musicale, l'idiome des grands maîtres. Son style, toujours +correct et brillant, atteint sans peine la noblesse et souvent +l'élévation. Les andantes de ses concertos renferment de très belles +pages, où passe le souffle inspiré d'un compositeur de premier ordre. + +L'individualité d'exécution de Henri Herz a toujours consisté dans +l'élégance, l'esprit, une grande distinction, une expression contenue. +Sa virtuosité irréprochable a pu aborder les difficultés transcendantes +sans rien perdre de cette netteté merveilleuse, de cette clarté dans les +traits les plus ardus, qualités indispensables aux grands exécutants. +Henri Herz a une excellente main gauche, qui prend une part active et +très intéressante au discours musical. De nos jours, beaucoup de +pianistes négligent, et pour cause, cette main gauche, sÅ“ur jumelle +et auxiliaire naturel de la main droite. + +Comme exécutant et compositeur, Henri Herz procède bien certainement de +la grande école de Clementi, Hummel, Moschelès; il exécute avec une rare +perfection, un grand fini de détails les fugues de Bach et Hændel, les +élèves de sa classe pourraient affirmer sa prédilection marquée pour ces +grands maîtres. Ses nombreuses compositions de salon et de concert +semblent au premier abord en contradiction marquée avec cette forte et +sévère musique; mais un lecteur attentif qui voudra approfondir +l'Å“uvre entier de Henri Herz retrouvera dans le tissu harmonique de +ces compositions, d'apparence légère, la forte trame du contre-pointiste +formé aux grandes traditions de l'art. + +La sonate, le thème varié et les grandes fantaisies ont vécu; les +nocturnes, paraphrases, etc., commencent à dater. Seul, un petit groupe +d'artistes vaillants cherche l'expression et le grand style dans le +concerto symphonique. La mode est à la musique dite de genre, aux pièces +caractéristiques, expressives, imitatives, etc., et aussi aux +transcriptions vocales et orchestrales. On veut l'idée pure, dégagée +d'ornements. L'art a-t-il réellement gagné à cette modification du goût, +à ce changement dans la forme adoptée? En fait, à part quelques rares et +puissantes individualités qui ont su conserver la pureté et l'élévation +du style, unir le genre pittoresque et descriptif aux traditions de +l'école, l'art du compositeur a subi une décadence marquée. Les +musiciens de tout ordre, ceux-là même qui ignorent l'orthographe de +notre langue, s'évertuent à chercher des titres pompeux, prétentieux, +ridicules, pour servir d'étiquettes à des pauvretés musicales dénuées de +sens et d'intérêt, écrites dans un idiome incorrect qui outrage la +grammaire et le bon goût. + +Quant à Henri Herz, il n'a pas sacrifié aux modes nouvelles, et en même +temps, il a échappé au reproche mérité par tant d'artistes, d'avoir +toute la vie refait les mêmes variations, fondu les mêmes sujets et les +mêmes thèmes dans un moule invariable. Aucun compositeur n'a plus +inventé, ne s'est plus consciencieusement appliqué à innover dans ce +genre, et nous pourrons un jour, dans un traité spécial, passer en revue +les broderies variées, les mille traits ingénieux créés par Henri Herz +et tombés dans le domaine public, où sont allés les prendre +d'innombrables _pasticheurs_. Les grands artistes inventent et les gens +de métier exploitent. C'est la loi commune, mais une loi qui aide au +progrès et dont les esprits supérieurs ne daignent pas se plaindre. + +Henri Herz appartient à cette grande famille des initiateurs qui +trouvent leur récompense dans l'Å“uvre même et dans ses résultats. +Tant d'honneurs réunis, le succès international du virtuose, la +popularité du compositeur, la haute considération du chef d'industrie, +une fortune importante laborieusement acquise, l'estime de tous, +l'admiration des connaisseurs, une place à part dans le monde des arts, +ont laissé Henri Herz simple, modeste, bienveillant comme par le passé. +Cette belle et intelligente figure d'artiste a résisté aux épreuves de +la bonne fortune comme aux atteintes du temps; elle a gardé ses lignes +sobres et sévères, mais d'une franchise toute sympathique, et la pureté +de profil qui en fait une des physionomies les plus hautes et en même +temps les plus aimées de notre temps. + + + + +V + +CLEMENTI + + +La galerie des pianistes qui ont illustré leur art contient des +physionomies plus attrayantes et plus sympathiques; elle n'offre pas de +personnalité plus complexe, de tempérament plus riche, d'influence plus +haute et plus indiscutable. Compositeur de premier ordre, virtuose +incomparable, chef d'école, industriel, mécanicien, Clementi a tenu tous +ces rôles avec une égale supériorité; il a su pendant sa longue et +laborieuse existence, acquérir l'admiration des dilettantes et la vogue +du public, faire entrer l'art dans une voie nouvelle, et,--fortune +rarement réservée aux inventeurs,--atteindre la richesse, sans rien +laisser de son cÅ“ur aux broussailles du chemin. Il a eu tout à la +fois l'imagination et le savoir, l'inspiration et la volonté +persévérante, l'originalité et la souplesse. Et si la gloire du chef +d'école lui assure le premier rang dans l'histoire du piano, cet +ensemble de qualités spéciales, cet assemblage merveilleux font de +l'homme un type absolument à part, une figure curieuse et instructive +entre toutes. + +Muzio Clementi naquit à Rome en 1752. Son père était un orfèvre +passionné pour la musique. Dès l'âge de six ans, il faisait commencer à +son fils l'école du solfège et du clavecin. Les grandes dispositions du +jeune Clementi activèrent ses progrès et l'amenèrent bientôt à une +virtuosité remarquable. Suivant la méthode italienne, il étudiait les +_partimenti_ et l'accompagnement de la basse chiffrée en même temps que +les pièces spéciales de clavecin. Son maître d'harmonie, de contre-point +et de clavecin fut un organiste, du nom de Cordicelli. A quatorze ans, +Clementi était en pleine possession d'un talent hors ligne et d'une +forte éducation musicale basée sur les traditions des grands maîtres. Un +amateur enthousiaste, sir Beckfort eut alors occasion de l'entendre et +offrit sur-le-champ au père du jeune virtuose d'emmener son fils en +Angleterre et d'assurer son avenir. + +Installé dans un domaine du Devonshire, Clementi, qui avait pour l'étude +une ardeur infatigable, put se consacrer au travail et à la lecture des +Å“uvres classiques. Entouré de soins, d'égards, d'affections, traité +en fils adoptif, trouvant dans une riche bibliothèque, littéraire et +musicale, tous les éléments d'instruction que n'aurait pu lui offrir la +maison paternelle, assuré non seulement du confort de l'existence, mais +aussi de ses libres entrées dans le monde aristocratique, Clementi avait +la plus brillante et la plus féconde des indépendances. + +Comme certaines plantes rares, transplantées dans un terrain spécial, +son organisation s'épanouit au chaud rayonnement de cette vie nouvelle, +faite de tendresse et de dévouement. Mélodiste par sentiment, Clementi +put allier, grâce à une constante étude des grands maîtres, le génie +italien aux harmonies colorées et puissantes de l'art allemand. +Sébastien Bach, Hændel, Scarlatti étaient ses auteurs favoris, ceux +qu'il étudiait chaque jour avec une ferveur qui devait rester entière +jusque dans sa vieillesse. Son exactitude laborieuse et son emploi +raisonné du temps étaient tels, qu'il s'imposait l'obligation rigoureuse +de remplacer par des heures supplémentaires celles que les devoirs de +société le forçaient à distraire du programme quotidien. Il soignait en +même temps son instruction littéraire, remplaçant l'éducation du collège +par des lectures choisies et répétées. + +Ce fut ainsi que, grâce à sir Beckfort, à cette vie de famille toute +patriarcale et à ses relations avec le monde aristocratique, Clementi +devint un gentleman accompli en même temps qu'il atteignait les +dernières limites de la virtuosité. Aucun artiste ne possédait au même +degré cette égalité merveilleuse des deux mains, cette clarté et ce fini +dans l'art d'exécuter les pièces fuguées, d'en faire valoir les détails +ingénieux. Le jeune maître pouvait sans crainte, sinon sans hésitation, +aborder l'existence militante de compositeur et de virtuose. + +Bien peu d'artistes de la génération contemporaine ont eu le bonheur +d'entendre Clementi: pourtant j'ai pu me renseigner exactement près de +plusieurs de mes devanciers sur les qualités d'exécution de ce maître +illustre. Son mécanisme merveilleux de correction et de régularité, +laissait la main immobile; les doigts seuls, souples, agiles +indépendants, d'une égalité incomparable, tiraient du clavier une +sonorité harmonieuse et d'un charme exquis. Personne n'exécutait avec +cette perfection idéale les Å“uvres de Bach, Hændel, Martini, +Marcello, Scarlatti; la clarté exceptionnelle de son jeu et la variété +de ses nuances mettaient en lumière, avec une finesse d'intention sans +pareille, tous les détails de ces belles pièces fuguées. John Field et +Cramer, les deux élèves de prédilection de Clementi, que j'ai souvent +entendus, possédaient au suprême degré la diction de leur maître; ils +détaillaient, comme lui, les fugues de Bach; chaque partie distincte +avait la sonorité, l'accent, le timbre correspondant à son degré +d'importance et d'intérêt dans le discours musical. + +C'était par l'étude approfondie du style sévère que Clementi avait su +acquérir cette indépendance de doigts, cette égalité parfaite, ce jeu +lié, serré, harmonieux qui faisaient de lui le maître des maîtres. Homme +d'invention et même de génie, Clementi a pu dégager sa riche +individualité des formules scolastiques, de tout le bagage personnel des +grands compositeurs qu'il avait pris pour modèles. Avec lui, comme avec +Em. Bach, le cadre de la sonate s'est élargi; l'élément mélodique, +expressif et vocal a pris forme dans ses nombreuses Å“uvres de piano; +enfin Clementi est devenu à son tour chef d'école en unissant l'art +ancien à l'art moderne. + +Transformation féconde, qui ne s'est opérée, du reste, ni en un jour, ni +par la seule influence de Clementi. Haydn, Mozart, Dussek, ont aussi +leur part glorieuse dans cette période de transition; mais Clementi, par +ses nombreuses compositions, par les virtuoses qu'il a formés et qui ont +perpétué ses traditions, garde encore la plus belle part, et l'on peut, +à juste titre, lui donner le nom de fondateur de l'école moderne du +piano. + +A dix-huit ans, Muzio Clementi publia sa première sonate (op. 2). Le +succès fut immense, et décida le jeune compositeur à s'établir à +Londres; on l'y appelait pour tenir le piano d'accompagnement du +Théâtre-Italien. Il quitta donc ses bienfaiteurs, pour qui il devait +garder une reconnaissance aussi durable que la vie. Ce poste important +d'accompagnateur dirigeant permit à Clementi d'accroître ses +connaissances musicales, d'entendre les plus célèbres chanteurs, et de +perfectionner son style par l'étude des grands modèles de l'art vocal. +Les oratorios de Hændel, les opéras de Porpora, Sacchini, Pergolèse +germèrent dans son imagination; et, sans élever son inspiration aux +sublimes hauteurs atteintes par ces génies, il eut du moins l'heureuse +pensée de conserver à ses Å“uvres spéciales de musique de chambre, les +belles formes mélodiques dont il avait gardé l'empreinte. Il put ainsi +continuer à allier le sentiment naturel du mélodiste italien au tissu +harmonique qui caractérise plus particulièrement le génie allemand. +Comme l'illustre Haydn, Clementi a étudié à fond, analysé avec un soin +minutieux les Å“uvres d'Emmanuel Bach, ce grand artiste dont la vie +modeste, calme, recueillie, n'a jamais eu l'éblouissement du succès, +mais que l'élégance des idées, la forme neuve donnée aux Å“uvres +scolastiques, l'ingéniosité de ses traits légers, brillants, mettent au +rang des créateurs de la musique moderne. + +Le premier recueil de sonates (op. 2) publié par Clementi en 1770, +produisit une grande sensation dans le monde dilettante de l'époque. Ces +pièces étaient écrites pour clavecin ou piano-forte; le nouvel +instrument introduit en Angleterre par le facteur Zumpe, en 1760, +n'avait pas encore détrôné les clavecins et les clavicordes. Ces +instruments, chers à nos ancêtres, gardaient de nombreux admirateurs. + +Il faut le reconnaître: le clavecin, sous les doigts habiles des +virtuoses harmonistes du temps, produisait des effets charmants; +aujourd'hui les amateurs de curiosités artistiques s'intéressent seuls à +ces merveilles d'une autre époque, et pourtant il y a un grand plaisir, +une sensation toute particulière à interroger ces instruments délicats, +qui parlent avec tant de précision et de netteté, ont des timbres si +charmants et si clairs. Mais il faut comprendre la langue figurée du +temps, oublier les effets modernes de sonorité, de puissance, les +contrastes de force et de douceur, suppléer à l'absence complète de la +prolongation du son par des harmonies très-serrées et une ornementation +incessante de la phrase. + +L'idée première du marteau substitué au bec de plume ou de métal +pinçant la corde, doit être attribuée au Florentin Bartolomeo +Chistofori, mais, l'essai ne donnant que des résultats incomplets, les +clavecins conservèrent leur suprématie. En 1716, un facteur français, +Marius, et un Allemand, Schroler, firent une nouvelle tentative +infructueuse; mais de plus habiles mécaniciens finirent par appliquer +d'une façon pratique les découvertes de leurs devanciers. Zumpe en +Angleterre, Silbermann en Allemagne, Sébastien et Jean-Baptiste Érard en +France, fondèrent d'importantes fabriques de pianos qui assurèrent la +défaite du clavecin. La faculté de modifier le son par la diversité de +l'attaque du clavier, de rendre la touche sensible à l'action du doigt +en transmettant au marteau la volonté intelligente de l'artiste, était +une invention souverainement ingénieuse. L'étendue du clavier s'accrut +en même temps que la puissance de sonorité[2]. + +En 1780, Clementi fit un premier voyage à Paris. L'accueil qu'il y reçut +fut assez chaleureux pour lui rappeler l'enthousiasme italien et lui +rendre un reflet de sa patrie, toujours vivante dans son cÅ“ur. Admis +à se faire entendre à la cour, la perfection de son jeu charma la reine +Marie-Antoinette, qui lui témoigna une bienveillante sympathie, et +l'engagea à visiter Vienne, en l'assurant de sa protection auprès de +son frère, l'empereur Joseph, le célèbre mélomane. En 1781, Clementi se +rendit à Munich, puis à Vienne, où il se lia avec Haydn, son aîné de +vingt ans, et Mozart, plus jeune que lui de quatre ans. Ces hommes de +génie apprécièrent les rares qualités du compositeur virtuose, et les +dilettantes allemands firent à l'artiste de véritables ovations. + +L'empereur Joseph, qui aimait les soirées intimes, prenait le plus vif +plaisir à entendre alternativement Mozart et Clementi. Nous +n'établissons aucun parallèle entre le génie puissant du premier et le +rare talent de compositeur du second; mais Mozart, merveilleux +improvisateur, claveciniste hors ligne, n'avait pas la sûreté de main, +la virtuosité transcendante si patiemment cherchées par Clementi. +Italiens tous deux par leur tempérament mélodiste, ils suivaient des +routes différentes: Mozart planait déjà dans les hautes sphères et +pouvait abandonner à son émule les palmes de l'exécution. + +Ce séjour en Allemagne fut pour Clementi une suite de triomphes. Il +revint à Londres en 1782, pour entreprendre bientôt une nouvelle +excursion à Paris, où il retrouva le même enthousiasme; mais son voyage +en Allemagne resta le plus profitable au point de vue de l'art; ses +relations directes avec les grands maîtres, dont il appréciait le génie, +ne pouvaient manquer d'exercer une salutaire influence sur le style du +compositeur. En étudiant attentivement et chronologiquement les +Å“uvres de Clementi et la date de leur publication, on peut facilement +contrôler notre pensée à cet égard et constater les modifications +progressives apportées dans sa manière d'écrire. + +De 1781 à 1802, Clementi ne quitta pas l'Angleterre, où son activité +prodigieuse se dépensait soit à composer, soit à donner de nombreuses +leçons, très recherchées et rétribuées à haut prix. Victime d'une +banqueroute qui lui enleva une somme considérable, fruit de ses +économies, Clementi, vivement encouragé par ses amis, aidé de leurs +capitaux, fonda une importante fabrique de pianos, à laquelle il +consacra son expérience, ses soins et les connaissances spéciales de +mécanique qu'il eut la courageuse volonté d'acquérir. Cette maison de +facteur, à laquelle Clementi devait associer plus tard son ami Collard, +acquit, grâce à son activité, une renommée européenne, et fut pour lui +la source d'une nouvelle fortune, d'autant plus précieuse qu'elle +faisait faire à l'art du piano un pas considérable, en fournissant aux +artistes, avec des instruments plus parfaits, la possibilité d'en tirer +des effets variés répondant à toutes les exigences du toucher, à toutes +les modifications du son. + +En 1802, Clementi fit son troisième voyage à Paris avec son élève +préféré, John Field, qu'il produisit dans de nombreux concerts. Le +disciple était digne du maître et fut admiré. Auber, dont les souvenirs +étaient si riches et si précieux à recueillir, m'a dit avoir entendu +Clementi à chacun de ses voyages en France, de ses séjours dans ce Paris +qu'il aimait, et où il reçut toujours le même accueil enthousiaste. Il y +fit exécuter plusieurs symphonies qu'il dirigea au piano. Le succès du +virtuose ne pouvait diminuer, mais le symphoniste ne fut pas classé +parmi les maîtres du genre. Haydn et Mozart le primaient de toute la +puissance de leur génie. Clementi était très lié avec le célèbre +harpiste Nadermann, qui fut un des protecteurs de mon enfance. Nadermann +dirigeait aussi une importante maison de commerce de musique et de +facture, et Clementi lui vendit la propriété de plusieurs de ses +Å“uvres. J'ai donné, il y a quelques années, des leçons à l'une des +filles de Nadermann sur un exemplaire du _Gradus_ enrichi des nombreux +doigtés de Clementi. + +John Field, Cramer, Zeuner, Kleugel, Bertini, Kalkbrenner furent les +élèves favoris du célèbre fondateur de l'école moderne du piano; mais +les virtuoses du siècle qui avaient pu connaître Clementi et lui +demander ses conseils, se comptaient par centaines. Nul professeur n'a +été aussi recherché, Henri Herz a pris lui aussi quelques-unes de ses +leçons; Méreaux nous a souvent parlé avec une admiration reconnaissante +de plusieurs heures passées dans l'intimité de l'illustre maître; mais +c'est John Field qui doit rester une des expressions les plus parfaites +de l'école. Clementi l'emmena avec lui, donner des concerts à travers +l'Allemagne et la Russie. De 1802 à 1810, Clementi parcourut ainsi +l'Europe, acclamé comme compositeur et comme virtuose, recherché comme +professeur, vivant au sein d'une atmosphère fébrile avec une force de +volonté que rien ne pouvait abattre. + +Emmanuel Bach et Muzio Clementi, en modifiant le caractère +rigoureusement scientifique de la sonate, en transformant les formules +en traits mélodiques, en substituant l'inspiration idéale aux recherches +exclusivement harmoniques, en mettant en Å“uvre des pensées musicales, +réservées jusque-là aux compositions dramatiques, ont créé, pour la +musique de chambre, et tout particulièrement pour le piano, un art +nouveau, procédant, à vrai dire, des maîtres anciens, mais où +l'inspiration musicale émancipée des formules scolastiques, se meut +librement, affirme victorieusement son individualité par la souveraine +variété des formes. + +Compositeur au style correct et très mélodiste, inspiré, mais toujours +maître de lui, Clementi a écrit toutes ses Å“uvres, depuis les petites +sonatines pour les commençants jusqu'aux grandes et belles sonates (op. +42, 48, 50), depuis les formules mesurées sur les gammes, les préludes +et points d'orgue, jusqu'au _Gradus ad Parnassum_, avec un soin, une +conscience, un art incomparable. Le _Gradus_ reste le plus parfait +ouvrage d'enseignement écrit jusqu'à ce jour. L'art de jouer du piano y +est démontré en cent études dont le plus grand nombre sont de véritables +chefs-d'Å“uvre, tant comme études spéciales de mécanisme, +d'indépendance de doigts, que comme modèles de goût et de style. Le +_Gradus_ est un monument musical, la clef de voûte du temple consacré à +l'art moderne du piano. + +Des biographes, reprochent à Clementi des incorrections de style et un +excès de recherche dans les idées. Mélodiste pur et de la famille des +grands maîtres, Clementi, dans la généralité de ses Å“uvres, allie la +sûreté de main au style élevé, à l'inspiration saine, à la verve et à +l'entrain d'Haydn et de Mozart. Son Å“uvre est considérable et d'une +valeur indiscutable, quand on tient compte de l'époque de transition où +il a écrit. Sans pouvoir se comparer et sans avoir voulu, en aucun cas, +s'égaler aux grands musiciens ses contemporains, Clementi occupe la +première place parmi les pianistes compositeurs. Il est, avec Emmanuel +Bach, le créateur de la sonate moderne, le fondateur de la grande école +de piano dont Field, Cramer, Hummel, Moschelès, Kalkbrenner et les +frères Herz ont continué après lui les glorieuses traditions. + +Le catalogue des Å“uvres de Clementi comprend cent sonates dont +quarante et quelques avec accompagnement de violon, flûte et +violoncelle, un grand duo à deux pianos, quatre duos à quatre mains. +Nous citerons parmi les nombreuses sonates les op. 2, 7, 8, 9, 10, 11, +14, 17, 22, 26, 33, 40, 42, 46. Si l'on se reporte à l'époque où ces +Å“uvres ont été écrites, on reconnaîtra dans presque toutes ces +compositions un grand mérite de facture, beaucoup de fraîcheur +d'imagination, une grande diversité d'idées mélodiques, enfin un arsenal +de traits brillants, parcourant le clavier dans toute son étendue, +disposant la sonorité d'une façon ingénieuse, abandonnant les vieux +errements, non par mépris de la forme, mais pour adopter à un instrument +nouveau, le piano, les progrès réalisés par les clavecinistes célèbres. + +Clementi peut donc passer à juste titre pour le grand promoteur de l'art +moderne du piano, Kimberger, Steibelt, Dussek, Cramer, etc., ont suivi +la voie tracée, mais c'est à lui que revient l'honneur d'avoir changé le +courant musical qui depuis cent ans se renfermait presque exclusivement +dans le genre fugué, airs de danse à fioritures, variations, préludes, +ouvertures d'un tissu harmonique très-serré, très-ferme, très riche, +mais d'une grande uniformité, où l'accent vocal et la phrase mélodique +pure tenaient une place très-minime. Il va sans dire que nous exceptons +de cette nomenclature les Å“uvres de Bach, de Hændel, Scarlatti, +Couperin, Rameau, Martini. Ces grands inventeurs ont tout essayé, tout +osé. En lisant attentivement leurs Å“uvres, on retrouve, non seulement +en germe, mais plus souvent encore en entier des phrases, des mélodies, +des récits colorés et dramatiques que les habiles se sont appropriés. + +Citons encore une sonate devenue célèbre (op. 50), un thème varié +ravissant sur l'air: _J'ai vu Lise_, une fantaisie sur le thème +populaire: _Au claire de la lune_; plusieurs pièces caractéristiques +dans le style des maîtres célèbres, vingt-quatre valses et douze +montférines, préludes et excercices, enfin l'_Introduction à l'art de +jouer du piano_ (le _Gradus_). Cet ouvrage, véritable monument +artistique, nous le répétons, suffirait à lui seul pour rendre +impérissable le nom de Clementi. C'est le résumé le plus complet qu'on +puisse imaginer du style moderne. La pensée mélodique, au contour plus +vocal, se présente colorée, s'accuse franchement sans l'accompagnement +incessant des fioriture si chères aux clavecinistes. Le _Gradus_ offre +aux élèves sérieux, à tous les artistes amoureux du grand art, les plus +beaux modèles de goût, les exemples les mieux choisis dans tous les +genres, style noble, sévère, gracieux, expressif, pathétique. Les études +plus spéciales de mécanisme, de rythme ou d'ornementation sont aussi +admirablement conçues pour donner aux deux mains cette indépendance des +doigts, cette liberté d'allures dont Clementi a formulé les règles avec +tant de précision. + +Clementi a publié en quatre volumes in-8º une précieuse collection des +chefs-d'Å“uvre des grands maîtres du clavecin: cet ouvrage est devenu +très-rare. Quant aux symphonies et ouvertures de Clementi, je n'ai pas +eu l'occasion de les entendre, mais Aubert m'a affirmé que ces Å“uvres +orchestrales n'avaient qu'un mérite relatif, manquaient d'originalité et +paraissaient très-pâles à côté des Å“uvres colorées, ingénieuses, +mouvementées de Haydn et de Mozart. Laissons donc à Clementi sa grande +et belle physionomie de compositeur virtuose: il est le premier du +genre, celui qui en a écrit les lois, formulé le code, et les pianistes +modernes sont les disciples de sa grande école. + +Clementi avait un désir immodéré de la richesse; pour conquérir la +fortune et réparer les pertes considérables que lui avait subir, au +milieu de sa carrière, la faillite où s'étaient englouties ses +importantes économies, aucun sacrifice ne lui coûtait. Travailleur +infatigable, il donnait quinze heures de leçons par jour à des prix très +élevés, trouvant le temps de composer dans les intervalles et de +surveiller sa fabrique de piano. Il capitalisait avec une joie peu +dissimulée les recettes des nombreux concerts donnés en France, en +Allemagne, en Russie. Ses voyages lui étaient d'autant plus productifs +qu'il évitait avec un soin rigoureux toute dépense personnelle, +économisait la table, le logement et le feu, et poussait même la +parcimonie jusqu'à faire sa correspondance chez des intimes pour éviter +les menus frais d'achat de papier. Henri Herz m'a dit avoir été témoin +de ce fait amusant: Clementi arrivant à l'hôtel du Petit-Carreau, où +déjà l'attendaient des élèves fanatiques de son talent, et remettant au +commissionnaire, chargé de monter ses malles au troisième étage, dix +centimes pour tout salaire. + +On a expliqué diversement cette étroitesse d'esprit, ce travers d'une +belle intelligence. La jeunesse de Clementi passée chez son père, habile +orfèvre, avait sans doute développé chez l'enfant l'amour de l'or et des +métaux précieux. Adolescent, la vie confortable de la maison de sir +Beckford avait dû lui donner le goût et le désir de continuer cette +existence large et aussi de se ménager une vieillesse dorée. Telles sont +les influences auxquelles on attribue cette âpre manie du gain que nul +artiste, Paganini excepté, n'a poussée aussi loin que Clementi. + +Né à Rome en 1752, Muzio Clementi est mort à Londres le 10 mars 1832. +La fortune lui était venue, du reste, plus considérable encore qu'il ne +pouvait l'espérer, grâce à sa fabrique de pianos, dont Collard, son +associé, avait pris la direction; Clementi devait laisser en mourant un +avoir de plusieurs millions. Sur la fin de sa carrière, il avait +recherché les conditions d'existence de sa jeunesse; il s'était retiré à +la campagne, près de Londres, dans une de ses propriétés, au sein d'un +confort très sérieux, entouré d'hommages et de respect, vénéré comme un +des patriarches de la musique. Il recevait dans l'intimité ses amis et +ses admirateurs, mais ne se faisait pas entendre; pourtant il conserva +jusqu'au dernier jour cette saine habitude du travail qui fait seule les +grands artistes. + +Les biographes citent une anecdote touchante de la dernière période +d'existence de Clementi. Dans une de ses rares apparitions à Londres, un +banquet lui fut offert par Cramer, Moschelès et plusieurs autres +célébrités musicales. A l'issue du repas, Clementi fut prié de se faire +entendre, et, malgré ses quatre-vingts ans, émerveilla l'auditoire par +des improvisations où la jeunesse des idées, les audaces du virtuose, la +couleur et la fermeté de son style s'affirmaient comme à l'apogée de ses +grands succès. Véritable fête des adieux, car Clementi mourut peu de +temps après, le 10 mars 1832. + + + + +VI + +E. PRUDENT + + +La première enfance de Prudent n'offre aucune particularité saillante: +rien en lui ne faisait présager une de ces natures privilégiées, +appelées à prendre rang parmi les artistes célèbres. Prudent (Émile +Beunier) naquit à Angoulême le 4 avril 1817. Admis comme élève de +solfège au Conservatoire de Paris, il entra, le 12 juillet 1826, dans la +classe de Larivière, et y obtint un deuxième prix. Il ne fit que passer +dans la classe de Laurent, alors professeur-adjoint, pour être ensuite +admis dans la classe de piano de Zimmermann. Notre maître regretté avait +la main heureuse dans le choix de ses élèves, et, du premier coup +d'Å“il, il avait reconnu chez Émile Prudent un pianiste d'avenir. + +J'étais alors le camarade et l'émule de Prudent. Nous avions pour +condisciples notre futur directeur Ambroise Thomas, Potier, le +petit-fils de Piccini, Ravina, Codine, Besozzi, Lacombe. Prudent obtint +un second prix en 1831 et le premier en 1833. Après ce succès, il entra +dans la vie militante d'artiste et y eut de pénibles débuts, ne comptant +qu'un petit nombre d'élèves, souvent forcé de «faire des bals», +d'exécuter des quadrilles pour éviter d'être trop à charge à ses +parents. Prudent eut occasion d'entendre plusieurs fois Thalberg en +1836; comme tous les pianistes de notre génération, il fut frappé des +qualités de cette nouvelle école, émerveillé des effets produits, et +n'eut plus qu'une pensée, qu'un désir, s'assimiler les procédés du +célèbre pianiste-compositeur. + +Tous les artistes qui ont entendu Thalberg, ont pu apprécier sa large et +belle sonorité, sa manière toute particulière de disposer les phrases de +chant dans le médium du piano, de diviser souvent la mélodie aux deux +mains en confiant l'accentuation aux pouces, enfin cet admirable arsenal +de traits nouveaux, brillants, légers, tantôt s'élançant en fines +arabesques, en fusées sonores, éclatantes, tantôt parcourant dans toute +son étendue l'échelle musicale du clavier, enveloppant l'idée principale +comme d'un réseau harmonieux, brillant et diaphane. Cet art merveilleux +de faire chanter le piano, soit par la belle conduite du son, soit en +tirant de l'instrument des effets de sonorité inconnus jusque-là , toutes +ces qualités réunies éblouirent, subjuguèrent amateurs et artistes. + +L'influence fut naturellement considérable sur la manière d'exécuter et +d'écrire du groupe des jeunes pianistes français. Prudent, Goria, +Gottschalk, Osborne, etc., s'éprirent de ces formes nouvelles, et leurs +Å“uvres de cette époque procèdent directement du maître viennois. Ces +imitations, souvent très réussies, ne sont pourtant pas des copies dans +le sens absolu du mot; ces pastiches ne manquaient pas d'habileté et +d'ingéniosité, mais l'influence du maître à la mode s'y fait trop +vivement sentir. Plus tard, quand cette fièvre d'imitation fut passée, +quand l'inventeur eut délaissé lui-même cette forme, la jeune école +française, Prudent en tête, revint à la musique de piano, sans parti +pris d'arrangements en arpèges et en accords brisés. + +Ce fut à l'époque de l'enthousiasme excité par Thalberg, à l'époque de +ses grands succès, que Prudent eut le courage de se retirer en province +afin de s'y livrer dans le recueillement à un travail persévérant pour y +acquérir la sûreté de mécanisme, l'exécution chaleureuse et colorée, +qui, depuis, ont caractérisé son jeu, et aussi, disons-le, pour +s'approprier les qualités séduisantes du maître nouveau qu'il avait pris +pour modèle. Après plusieurs années d'un rude labeur, Prudent sortit de +sa retraite et renonça à sa vie d'isolement, pour se produire dans +quelques concerts de province. Les succès qu'il obtint lui donnèrent +confiance, et, désormais sûr de son avenir, il revint à Paris conquérir +la célébrité, juste récompense de ses prodigieux efforts. Il se fit +entendre d'abord chez Zimmermann, puis dans la maison Pleyel. Fêté, +applaudi, acclamé, Prudent eut enfin la conscience de sa valeur et la +certitude indiscutable des immenses progrès réalisés; mais ce fut +seulement dans un concert donné au Théâtre-Italien par Thalberg, alors +dans tout l'éclat de sa réputation, dans le rayonnement de son +merveilleux talent, qu'il fit sa rentrée véritable dans la carrière de +virtuose. + +Cette présentation du jeune pianiste français faite d'une façon si +délicate, si gracieuse par l'illustre bénéficiaire, fut très appréciée +du public d'élite qui venait surtout entendre Thalberg en possession de +la faveur générale. Les deux artistes firent merveille dans le duo pour +deux pianos sur _la Norma_ de Thalberg; ils furent chaleureusement +applaudis. Prudent, rappelé par de nombreux amis, devenus ses +admirateurs, dut, à la demande des spectateurs enthousiastes, exécuter +sa fantaisie déjà célèbre de _Lucie_. + +A partir de cette soirée, la réputation et les succès de Prudent +allèrent chaque jour en grandissant. Le jeune compositeur eut aussi la +bonne fortune de trouver des éditeurs habiles, intelligents, dévoués, +qui consacrèrent leur influence à produire et à faire valoir ses +Å“uvres de piano. Le succès fut grand et mérité. Les facteurs en renom +se disputèrent l'honneur de mettre les pianos sous le patronage du +talent sympathique de Prudent, et les sociétés philharmoniques +réclamèrent, à l'envi, son concours dans leurs solennités musicales. + +Prudent a donné de très nombreux concerts en France et à l'étranger; ses +succès, comme virtuose et compositeur, lui firent obtenir, jeune encore, +la croix de la Légion d'honneur. Quand, pour se reposer de ses fréquents +voyages, d'un rapport fructueux pour son bien-être et la popularité de +ses Å“uvres, Émile Prudent revenait à Paris, il y retrouvait toujours +un groupe nombreux d'élèves empressés à recevoir ses conseils. J'ai eu, +dans ma longue carrière de professeur, plusieurs élèves formés à son +école, et j'ai pu constater que son enseignement, basé sur les saines +doctrines de l'art, visait un idéal très élevé. Si Prudent avait été +plus sédentaire, nul doute qu'il ne fût devenu professeur au +Conservatoire. Sa place y était marquée; ses leçons et ses conseils +auraient ajouté un élément de plus au progrès musical. + +Les détracteurs de Prudent,--et quel est l'artiste en évidence qui n'a +pas ses envieux?--reprochaient au virtuose l'habitude de «poser» en +public et aussi une certaine manière affectée de provoquer les +applaudissements aux fins de phrase, ou à certains passages _soulignés à +l'avance_.--Nous pensons que ce jugement repose sur une interprétation +fâcheuse et une évidente exagération. Le virtuose qui, chaque jour, se +trouve en contact avec le public, qui connaît sa bienveillance et se +croit sûr de sa sympathie, peut bien, dans un sentiment de naïve +confiance, lui demander du regard ou du geste si l'Å“uvre exécutée +répond à tout ce qu'il attend de lui. Voilà , croyons-nous, la véritable +explication de ces effets de tête et mouvements de mains au-dessus du +clavier reprochés à Prudent; mais, les critiques n'ayant rien à +reprendre à l'exécution correcte et brillante de l'artiste, à sa +puissante sonorité, à la belle ordonnance de ses compositions +distinguées, élégantes, à effet, il a bien fallu chercher et trouver de +petites taches, de légères défectuosités, ou tout au moins certaines +manies ou faiblesses d'artiste. Thème banal et inépuisable. Que de +longues pages à écrire sur les excentricités de Paganini, de Servais ou +de Liszt! + +Nature énergique, Prudent, devenu homme, avait conservé les allures un +peu brusques et sans façon de sa première jeunesse; mais, sous ces +dehors familiers, on reconnaissait vite un esprit, sinon cultivé, dans +le sens habituel du mot, du moins fin, réfléchi, cherchant à s'assimiler +par la lecture et l'observation les connaissances qui avaient manqué à +sa première éducation. Prudent avait la figure régulière dans l'ensemble +et dans les détails: la bouche petite, les yeux bien fendus; la barbe +châtain, abondante et touffue, estompait fortement le visage; les +cheveux soyeux, longs, mais rebelles, donnaient souvent au virtuose +l'occasion de les rejeter en arrière par un mouvement de tête. Ce tic +était très habituel à Prudent pendant l'exécution des pièces de bravoure +qui l'obligeaient à des traits un peu brusques. + +Adolescent, j'ai beaucoup connu Prudent comme camarade de classe, émule +généreux, nullement accessible à ces abominables défauts: l'envie, la +jalousie, qui trop souvent gâtent le cÅ“ur des artistes. Dans deux +circonstances importantes de ma vie, j'ai pu juger de l'excellente +nature de Prudent. En 1832, je concourais avec lui pour le premier prix; +tous les deux nous avions déjà le deuxième prix. J'obtins le premier +prix seul et à l'unanimité. Prudent me sauta au cou et m'embrassa sans +le moindre dépit. En 1848, époque de ma nomination comme professeur de +piano au Conservatoire, Émile Prudent et Valentin Alkan étaient avec moi +sur la liste des candidats présentés au choix du ministre. Mes deux +rivaux avaient une supériorité relative incontestable, Prudent comme +virtuose et compositeur déjà célèbre, Alkan comme pianiste de grand +style et compositeur éminemment original; mes succès dans +l'enseignement, ma notoriété de professeur et les services rendus à +l'école me firent choisir par le ministre. Je rencontrai Prudent le jour +même de ma nomination, et, me serrant affectueusement la main, il me dit +avec sa brusque franchise: «Je regrette de ne pas avoir été nommé, mais, +puisque je ne suis pas le candidat préféré, je suis heureux du choix.» + +Quant aux particularités caractéristiques, au petit grain de folie +auquel, d'après Auber, pas un artiste n'échapperait, la manie spéciale +de Prudent était de traiter les questions sociales. Fourrier, +Saint-Simon étaient ses prophètes. Esprit intelligent, chercheur +amoureux de la science, croyant aux idées nouvelles, Prudent, comme +toute la jeunesse de 1830, s'était éveillé à la vie morale au milieu du +grand courant qui entraînait l'humanité vers des voies inconnues, et ce +premier mirage l'avait impressionné fortement. + +Prudent nous a quittés encore jeune, mais déjà en pleine possession +d'une incontestable célébrité conquise par un long travail. L'Å“uvre +de compositeur de Prudent est considérable. Nous citerons seulement les +morceaux les plus connus des pianistes. Les fantaisies sur _Lucie_, _la +Juive_, _les Huguenots_, _la Dame blanche_, _le Domino_, sont de grands +morceaux de concert; les caprices sur _Rigoletto_, _Don Pasquale_, _le +Trovatore_, _Ernani_, _la Donna e mobile_ sont aussi des morceaux à +grand effet et parfaitement écrits. _La Farandole_, _Séguidille_, _la +Danse des fées_, _le Rêve d'Ariel_, de brillants morceaux de salon. Le +concerto symphonique, _les Trois Rêves_, sont des Å“uvres de grand +style ou l'orchestre est traité de main de maître. Le cahier des études +_Lieder_, _l'Hirondelle_, _la Ronde de nuit_, _Feu follet_, offrent tout +à la fois d'excellentes formules de légèretés et des idées gracieuses et +pleines de charme. + +Nous ne pouvons passer sous silence les remarquables transcriptions des +trios de _Guillaume Tell_ et de _Robert_, du _Lac_ et de l'air de +_Grâce_, les études-caprices des _Puritains_ et de _la Somnambule_. +C'est dans les pièces caractéristiques que Prudent a plus +particulièrement affirmé son individualité. La musique descriptive et +les tableaux de genre plaisaient surtout à son tempérament de poète +musicien. Amant passionné de la nature dans le domaine du rêve, Prudent +s'est souvent et très heureusement inspiré de sujets champêtres, +idylles, églogues. Les titres de ses compositions: _le Ruisseau_, _la +Prairie_, _les Champs_, _les Bois_, _le Retour des bergers_, _les +Naïades_, _Adieu printemps_, _Solitude_, accusent le sentiment dominant +de l'artiste, les prédilections du compositeur et sa réelle supériorité +dans le genre pastoral. + +Prudent affectionnait ces petits poèmes au tour simple et naïf, où +domine le naturel, où la phrase musicale n'est jamais prétentieuse ni +emphatique; pourtant, contradiction singulière, que je tiens de +l'artiste lui-même dans un moment de causerie intime, d'épanchement +musical, Prudent n'aimait pas les paysagistes et comptait parmi les très +médiocres admirateurs des grands horizons. Les belles harmonies +imitatives, les doux bruissements de la nature vibraient en lui; son +imagination de compositeur les évoquait aux heures de l'inspiration, +mais l'homme n'éprouvait aucun désir de contempler en réalité, ces +merveilles de la création divine. Pour Prudent, l'idéal du bonheur +champêtre était la pêche à la ligne. Sans doute, cet innocent +passe-temps lui permettait de rêver à loisir à de plus séduisants +mirages; _les Naïades_, _la Danse des fées_, _Feu follet_, _les Trois +Rêves_ sont probablement sortis tout ailés du cerveau de l'artiste, +tandis que son regard suivait attentivement les ondulations de la ligne +et les mouvements de la mouche artificielle qui fascine le poisson. + +La mort est venue surprendre Prudent, le 5 juin 1863, au milieu de ses +succès, lorsqu'il commençait à récolter les fruits de son rude et +persévérant travail. Alité seulement quelques jours, Prudent à succombé +aux atteintes d'un mal qui pardonne rarement, l'angine couenneuse. Cette +maladie, rapide comme un accident, a privé les nombreux amis de Prudent +de la satisfaction de lui dire adieu avant l'heure suprême du départ. +Saluons dans l'éternité l'excellent camarade, l'ami d'enfance sitôt ravi +à notre affection. C'est une belle mort, celle qui saisit l'artiste et +le soldat en pleine mêlée, au seuil même de la victoire et dans son +premier enivrement. + + + + +VII + +MADAME PLEYEL + + +Un préjugé trop généralement répandu n'accorde aux femmes que des +aptitudes relatives et d'un ordre secondaire pour tous les travaux de +l'esprit qui veulent une réflexion soutenue, une volonté énergique, des +études persévérantes et des connaissances multiples. Cette assertion, +peut-être admissible pour les sciences abstraites ou positives, se +rapproche davantage du paradoxe dès qu'il s'agit des Å“uvres d'esprit, +d'imagination, et surtout des arts où le sentiment prédomine. Du reste, +de puissantes individualités féminines contrediront victorieusement +cette prétendue suprématie universelle d'un sexe sur l'autre. Pour nous +borner à ce siècle, combien peu de célébrités viriles peuvent primer les +noms glorieux de Mme de Staël, de George Sand, de Rosa Bonheur, de +Mlle Jacquemart, de la Malibran, de Mlle Mars, de Rachel? A ces +illustrations féminines qui, chacune dans sa sphère, ont ajouté un rayon +à l'éclat littéraire ou artistique du siècle, il convient d'ajouter le +nom de Mme Pleyel. + +Physionomie sympathique et charmante, aux traits spirituels, aux +contours séduisants, dont la silhouette est restée dans la mémoire de +tous ceux qui l'ont connue, mais dont aucune plume ne saurait retracer +la grâce rapide et légère, dont aucun souvenir ne saurait rendre +l'animation et la vie débordante. Elle avait tout: charme, +bienveillance, sensibilité; et ces qualités de la femme,--ces véritables +séductions de l'artiste,--ont disparu avec elle. Il ne reste plus qu'un +nom justement célèbre et une page ineffaçable dans l'histoire de l'art. + +Marie Moke, la future Mme Pleyel, naquit d'un père belge et d'une +mère allemande; tout enfant, elle annonça une vocation très prononcée +pour la musique, et ses parents, suivant son goût naturel, confièrent sa +première éducation artistique à un maître habile. Quatre périodes très +distinctes ont marqué la progression du talent de virtuose de Mme +Pleyel. Enfant prodige, la gentille Mlle Moke, la ravissante petite +élève de Jacques Herz, émerveillait tout le monde par sa précoce +habileté et ses audaces enfantines. Un peu plus tard, la jeune fille, +après avoir reçu quelque temps les conseils de Moschelès, devint l'élève +de prédilection de Kalkbrenner, l'illustre continuateur de l'école de +Clementi. Sous la direction ferme et affectueuse de ce maître, Mlle +Moke devint virtuose brillante et correcte, et fit souvent applaudir ses +qualités d'exécution, et son beau style. + +Quand Mlle Moke fut devenue Mme Pleyel, le jeu fin, délicat, +indépendant de la jeune femme se modifia d'une façon sensible; son +exécution parut plus colorée, plus expressive, et les côtés féminins, +la douceur, la grâce, l'expansion, s'accusèrent plus fortement, mais +sans diminuer cette réserve de bon goût qui est la chasteté de l'art. +Transfiguration charmante, due bien certainement aux conseils de son +mari et de Chopin, développement nouveau d'une riche et exubérante +nature, d'un talent plein de sève, ayant toutes les séductions de la +jeunesse et de la beauté. + +Cet ensemble merveilleux de grâce et de force, cette rare organisation +musicale devaient subir encore des transformations nouvelles, sous +l'action vivace et puissante des émotions intimes, sous le contre-coup +des péripéties de l'existence. Tous les virtuoses qui veulent +perfectionner leur talent et atteindre les dernières limites de l'art +savent qu'un travail opiniâtre, persévérant, de tous les jours, est le +levier indispensable pour marcher en avant et développer les qualités +acquises; mais, pour s'élever jusqu'à l'expression, pour atteindre à la +poésie de l'art, il faut suivre parfois des sentiers périlleux, +escarpés, se lancer dans l'aventure, à la merci même des accidents; pour +parler sans métaphore, c'est une vérité vieille comme l'âme humaine, que +presque tous les grands artistes n'ont atteint la perfection, n'ont +puisé aux sources vives du sentiment expressif qu'à travers la dure, +mais précieuse épreuve des grandes douleurs. + +Mme Pleyel a connu ces amertumes, l'artiste y a trouvé en +inspirations tout ce que la femme y laissait en souffrances. Elle a +connu aussi les lentes fatigues, les tristes énervements de l'exil +volontaire, et cette existence nomade, loin de ses affections, a dû bien +des fois lui donner le mal du pays, la fièvre du retour. Le sort en +avait décidé autrement, et, pendant la plus grande partie de son +existence, Mme Pleyel a eu la destinée habituelle des virtuoses +célèbres; elle a parcouru l'Europe, donnant partout des concerts, +excitant l'enthousiasme, fanatisant la foule des amateurs grâce à +l'immense supériorité de son talent. Vienne, Dresde, Prague, +Saint-Pétersbourg, Londres, acclamèrent avec délire la grande artiste. +Mendelssohn et Liszt se firent les champions de Mme Pleyel; on les +vit applaudir les premiers, et concourir à la série de ses triomphes. + +Pendant la longue période de ses voyages en Allemagne et en Russie, +l'audition fréquente de Liszt et de Thalberg exerça une action décisive +sur son style et sur certains effets de haute virtuosité. Les traits de +bravoure de Liszt, la belle et puissante sonorité de Thalberg fournirent +à Mme Pleyel de nouveaux sujets d'étude. Fanatique de son art, elle +eut l'énergique volonté de se recueillir pendant plusieurs années pour +s'assimiler par un travail incessant les qualités transcendantes de ces +maîtres de la virtuosité moderne. + +C'est à cette époque, à l'un de ses voyages à Paris, que j'eus le +plaisir de recevoir la grande artiste et de la faire entendre à mes +invités. Mme Pleyel, avec une grâce parfaite, joua un trio de +Mendelssohn, un andante de Hummel, une étude de Jules Cohen, une +fantaisie de Liszt et la tarentelle des Soirées de Rossini. Ce soir-là , +son magnifique talent me parut réaliser toutes les perfections rêvées: +expression, puissance, délicatesse exquise, sensibilité, passion, et, +par-dessus tout, une pureté d'exécution incomparable. Je me rappelle +encore un détail typique et qui prouve la toute-puissance du talent. +J'avais près de moi la marquise de Saint-Aulaire qui avait déjà +rencontré Mme Pleyel à Vienne et m'avait prié, pour un motif resté +ignoré, d'éviter une présentation. Eh bien, ce fut la grande dame qui, +sous le charme irrésistible, sous l'invincible fascination, se leva la +première pour donner la main à l'incomparable virtuose et la +complimenter chaleureusement. + +Quant à Mme Pleyel, elle jouit modestement de ce triomphe: simple, +naturelle, sans prétention à l'effet, elle quittait la conversation pour +se mettre d'elle-même au piano, s'offrant, avec une grâce parfaite, à +nous faire entendre les plus jolies pièces de son répertoire, et passant +avec une souplesse merveilleuse de style, d'une Å“uvre sérieuse à une +fantaisie échevelée, jouant tour à tour Beethoven, Weber, Chopin, +Mendelssohn et Liszt. + +Nature impressionnable, ardente, exaltée s'abandonnant sans réflexion à +ses enthousiasmes, elle glissait du rêve à la réalité, sans se douter +qu'elle changeait de domaine. Mme Pleyel cachait sous un esprit +charmant un fond de fièvre, de mélancolie, de tristesse que déguisaient +mal ses éclairs de gaieté. Sa distinction n'avait rien d'affecté; sa +conversation était pleine de saillies heureuses. Enfin, l'âme de la +grande artiste était ouverte aux sentiments les plus généreux comme aux +sensations les plus délicates. Mme Pleyel est demeurée jeune en ses +années de maturité comme dans le rayonnement de ses succès: amoureuse de +son art, elle restait la muse inspirée du piano, quand elle voulait bien +s'abandonner aux élans passionnés de sa merveilleuse exécution. En +l'écoutant, il était impossible de résister à l'ascendant de son talent, +et nous ne pouvons en fournir de preuve plus éclatante que le succès +triomphal obtenu par l'incomparable virtuose au premier concert donné au +Théâtre-Italien, lors de sa réapparition à Paris, après l'exil qu'elle +s'était imposé. + +Le public, si souvent oublieux, avait gardé souvenir du côté aventureux +de son existence; aussi l'accueil fut-il glacial. Je redoutais plus +encore; j'avais le cÅ“ur serré en pensant que cette jeune femme, cette +artiste si admirablement douée, se trouvait exposée à l'affront d'un +sifflet. Heureusement, il n'en fut rien; Mme Pleyel obtint même un +succès sans précédent. La grande charmeuse eut la joie de voir le +public, froid jusqu'à la malveillance, s'animer par degrés et +l'applaudir avec frénésie. Mais aussi quelle idéale perfection! quelle +maestria inspirée dans l'exécution des concertos de Weber et de +Mendelssohn! quelle grâce, quel charme inépuisable dans l'andante de +l'op. 18 de Hummel! et cette tarentelle de Rossini, fut-elle jamais dite +avec un brio pareil, avec ce je ne sais quoi d'endiablé, de fantaisiste, +d'imprévu, qui rappelait les improvisateurs italiens? + +A cette époque de sa vie, Mme Pleyel avait au suprême degré le génie +de l'interprétation. Sous ses doigts magiques, toute composition +acquérait une valeur, prenait une importance auxquelles les compositeurs +eux-mêmes n'avaient pas songé. La merveilleuse virtuose réunissait dans +son jeu toutes les perfections des chefs d'école; son exécution avait la +netteté de Kalkbrenner, la sensibilité exquise de Chopin, la spirituelle +élégance de Herz, la belle et puissante sonorité de Thalberg, les +audaces heureuses de Liszt. + +Le deuxième concert excita le même enthousiasme; jamais virtuose n'avait +produit une sensation si profonde, si complètement électrisé le public. +L'année suivante, Mme Pleyel récolta les mêmes ovations, puis revint +à Bruxelles, cercle artistique où l'attiraient des rapports d'amitié et +des liens de famille. Elle s'y fixa dès 1848; sa mère y vivait retirée +depuis longtemps; son vieil ami Fétis, le savant directeur du +Conservatoire royal de musique, admirateur passionné de son talent, +désirait vivement l'attacher comme professeur de piano à cette +importante école. Mme Pleyel se rendit à ses instances, et fut nommée +en 1848. Grâce à l'éclectisme de son enseignement qui résumait et +condensait tout ce que les méthodes de ses différents maîtres avaient de +remarquable, l'illustre artiste put organiser une classe très suivie, +très appréciée, qui obtint en peu d'années les plus brillants succès. + +J'ai eu le plaisir de continuer l'éducation musicale de plusieurs de ses +élèves et j'ai reconnu l'excellence de son école, véritable synthèse de +l'art, résumant dans un corps de doctrines, tous les principes qui +constituent les éléments du beau en musique. Les continuateurs de son +enseignement, Dupont et Brassin, ont tenu à honneur de conserver à +l'école belge du piano le rang élevé où l'avait placée leur devancière. + +Mme Pleyel n'était pas compositeur, mais ornemaniste très ingénieuse, +brodant sur la phrase de chant des arabesques gracieuses, aux contours +fins et délicats. Nous en donnerons comme exemple l'andante de Hummel +(op. 18), publié par les éditeurs du _Ménestrel_, d'après les variantes +charmantes qu'y avait ajoutées la célèbre virtuose. Dans ce genre +d'ornementation, Mme Pleyel procédait beaucoup de Chopin, dont elle +excellait à interpréter les Å“uvres. Ses doigts légers, souples, +improvisaient, pour ainsi dire d'eux-mêmes et sans l'effort de la +moindre réflexion, ces traits aériens, aux allures vives, d'une ténuité +transparente, que Chopin aimait à placer dans ses nocturnes, ses +ballades et ses impromptus. + +Les biographes spéciaux, par excès de galanterie sans doute, sont +presque tous muets sur l'acte de naissance et la date précise de la mort +de Mme Pleyel. Fétis, par un soin de délicate courtoisie, se contente +de dire que Mme Pleyel est née à Paris. Il n'y a plus aucune raison +pour imiter cette prudente réserve. Nous dirons donc que Marie-Félicité +Moke, née à Paris le 4 juillet 1811, est morte le 30 mars 1875 à +Saint-Josseten-Noode (Bruxelles). La grande artiste, lasse des stériles +agitations de la vie, blasée des succès, aimée de ses intimes, adorée de +ses élèves, nous a quittés, calme recueillie, pour goûter le dernier +repos. + +Mme Pleyel a laissé dans le monde musical une trace profonde, un +rayonnement d'un grand éclat, mais n'ayant rien écrit qui touche à son +art de virtuose, la tradition seule peut en conserver les secrets. Nous +nous estimerons donc heureux si notre modeste pastel de cette belle et +séduisante individualité peut aider à faire revivre l'ensemble des +qualités réunies dans cette riche organisation. Les artistes qui auront +l'ambition louable de suivre les traces de la grande virtuose, éviteront +les redoutables écueils où son bonheur a sombré, mais s'efforceront de +retrouver la perfection idéale de son exécution, en cherchant toujours, +comme elle, la vérité d'expression dans tous les genres, dans tous les +styles. + + + + +VIII + +AMÉDÉE DE MÉREAUX + + +Ce n'est pas sans une émotion légitime que j'écris le nom de l'homme +éminent, du rude travailleur, du critique hors ligne dont je vais +esquisser le portrait. A ma sympathie confraternelle pour l'artiste, se +joint ici un souvenir tout personnel, celui d'une coïncidence singulière +qui a fait un instant se croiser nos deux existences à la même +bifurcation de la route. Il y a quarante ans j'ai été sur le point de me +fixer à Rouen, et, en définitive, ce fut Amédée de Méreaux qui, las de +ses voyages de virtuose nomade, prit la résolution de s'établir dans la +grande cité normande. Nous nous sommes rencontrés ce jour-là au même +tournant de la carrière, et maintenant je me trouve seul devant une +tombe pour rendre un dernier hommage à l'émule, au compagnon qui n'est +plus. + +Jean-Amédée Lefroid de Méreaux, né à Paris, le 18 septembre 1802, +appartenait à une famille d'artistes; son père, organiste à l'Oratoire, +était un professeur de mérite, en relations suivies avec toutes les +célébrités musicales de l'époque; il a écrit des Å“uvres nombreuses +pour l'orgue et le piano. Le grand-père d'Amédée de Méreaux, né à Paris +en 1745, était également un compositeur de haute valeur dont la carrière +musicale va de 1767 à 1793; on lui doit les oratorios d'_Esther_ et de +_Samson_, des cantates, des opéras comiques et plusieurs grands opéras; +il fut professeur à l'Institut national de musique, premier type du +Conservatoire. Quand à la mère d'Amédée de Méreaux, c'était la fille du +président Blondel, qui, à ses débuts d'avocat, plaida dans le procès du +Collier de la reine et devint plus tard secrétaire des sceaux sous +Lamoignon de Malesherbes. + +Amédée de Méreaux, que ses parents destinaient au barreau, reçut une +éducation littéraire très soignée, tout en commençant le piano avec son +père et en prenant, dès l'âge de dix ans, les leçons d'harmonie de +Reicha. Clementi, pendant son séjour à Paris, lui donna aussi des +conseils. Le goût prédominant du jeune de Méreaux pour la musique +s'affirmait chaque jour davantage; mais ses parents surent conduire de +front l'instruction classique et les études spéciales. Un jour de +distribution de prix au grand concours, le collégien de Charlemagne +attardé et refusé à la porte par une consigne rigoureuse, dut s'abriter +sous la robe doctorale de Villemain pour passer et recevoir son prix. + +Après avoir terminé ses classes, de Méreaux reprit le contre-point et la +fugue avec Reicha, et sa jeune imagination eut occasion de s'affirmer +par la publication de plusieurs Å“uvres chez Richault père: une +polonaise (op. 3) eut plusieurs éditions. Les premiers succès de +Méreaux comme virtuose et professeur, permirent à son ami et camarade de +collège, Charles Lenormant, l'archéologue célèbre, de lui faire obtenir +le titre honorifique de professeur de musique du duc de Bordeaux. +Pianiste aimé de l'aristocratie, de Méreaux eut l'honneur d'être admis +aux réunions si recherchées de Mme Recamier; il fut même le +professeur de la reine de l'Abbaye-au-Bois. La révolution de 1830 mit +fin à ces relations. La noblesse du faubourg Saint-Germain dit adieu +pour longtemps à Paris, se retira dans ses terres, et Méreaux, comme +beaucoup d'artistes dont la clientèle avait été dispersée par la +tourmente politique, abandonna la capitale pour voyager en Belgique et +en Angleterre. + +Pendant son séjour sur le sol anglais, de Méreaux fit deux saisons de +concert avec Mmes Malibran et Damoreau. En 1832, il eut occasion +d'exécuter plusieurs fois avec Chopin un duo de sa composition sur le +_Pré aux Clercs_; c'est également à cette époque qu'il m'arriva +d'entendre le virtuose éminent et d'entrer en relations avec lui. Son +jeu, brillant et très correct, tenait plus de l'école allemande que de +l'école française, dont Henri Herz était alors la plus élégante +expression. De Méreaux, classique pur, ne faisait pas cortège aux +romantiques, dont Liszt était déjà le prophète. A Londres, de Méreaux +eut pour élève miss Clara Loveday, dont le séjour à Paris a laissé dans +le monde artistique de brillants souvenirs. + +En 1835, de Méreaux renonça à sa vie mouvementée de virtuose pour se +fixer à Rouen, où il conquit rapidement la sympathie universelle. Sa +première pensée fut un hommage à la mémoire de Boieldieu, dont il avait +été l'ami et dont il était resté le fervent admirateur; sous son +inspiration, une pieuse cérémonie et une grande manifestation furent +organisées pour enterrer le cÅ“ur du célèbre Rouennais. Lié d'amitié +avec Hummel, Field, Moschelès, Kalkbrenner, de Méreaux était estimé non +seulement pour ses qualités de pianiste, sa haute valeur de compositeur, +mais aussi pour son érudition de musicographe, de bibliophile, pour ses +connaissances multiples de littérateur et de savant musicien. Il sut en +fournir des preuves irrécusables aux séances spéciales données au +Conservatoire, où il traita de la musique historique et dont le souvenir +est resté dans la mémoire des dilettantes de l'époque. Appelé plus tard +à diriger le feuilleton du _Journal de Rouen_, de Méreaux donna à cette +revue spéciale une importance, une autorité toutes nouvelles. Ses +critiques ou ses éloges étaient d'un grand poids auprès des artistes, +dont il se trouvait le juge à peu près souverain. + +De Méreaux avait un goût très prononcé pour l'enseignement, non par +pédantisme, mais par intérêt au progrès de l'art. Sa grande expérience, +ses souvenirs, sa profonde érudition, la connaissance raisonnée des +différents styles, des diverses écoles, faisaient de lui un maître +précieux à consulter. Il a laissé une nombreuse phalange d'artistes qui +tous ont conservé les belles et sérieuses qualités de leur professeur. +Plusieurs noms me sont particulièrement connus: Mme Tardieu, née +Charlotte de Malleville, Mlles Clara Loveday, Charité, Lecomte, +Vézinet, Mme Samson, Mme A. de Méreaux, l'artiste de talent et de +cÅ“ur, l'amie tendre et dévouée, qui a entouré de soins si délicats +les dernières années de sa vie. MM. Maillot, Madoulé, Caron, Klein, +Henri Martin, Lucien Dautresme, etc., ont également reçu les leçons de +piano et de composition de de Méreaux. + +J'ai bien des fois entendu déplorer que la critique d'art fût confiée à +des gens du métier, trop enclins, dit une partie du public, à préconiser +une école au détriment d'une autre. On redoute l'influence, l'autorité +prédominante que ces spécialistes peuvent acquérir à l'égard ou à +l'encontre de leurs émules, parfois de leurs rivaux. Et cependant si le +premier devoir d'un critique est d'être juste, bienveillant, de +n'appartenir exclusivement à aucune école, ne faut-il pas encore que les +critiques chargés de former ou de réformer le goût du public aient assez +de connaissances pratiques et techniques pour donner la raison de leurs +jugements et les baser sur des exemples indiscutables? L'appréciation +des Å“uvres de l'esprit est généralement confiée à des littérateurs +érudits; les Å“uvres d'art demandent également à être jugées par des +artistes expérimentés, dont les appréciations seront toujours +préférables à celles des critiques superficiels plus disposés à juger +avec leur esprit qu'avec le goût éprouvé et l'expérience acquise. + +De Méreaux aura été un des rares et excellents modèles du critique +idéal, érudit sans pédantisme, savant sans affectation, appuyant +toujours ses jugements sur des comparaisons concluantes. Écrivain à la +fois spirituel et consciencieux, placé au-dessus des influences +étrangères à l'art, il n'a jamais fait de compromis avec ses opinions, +marchandé ses éloges, ni poursuivi certains artistes de son antipathie. +Son nom, comme critique, prend place à côté de ceux d'Halévy, d'Adam, de +Berlioz. De nos jours, la critique musicale compte aussi des +spécialistes éminents: E. Reyer, Saint-Saëns, Joncières, Soubies (de +Lomagne), Gautier, Comettant, d'autres encore qui tous appartiennent, on +peut le dire, à la filiation de Méreaux et traitent les questions +techniques avec l'autorité, l'impartialité nécessaires, sans tomber dans +les excès, dans le parti pris d'Azevedo, de Fiorentino, de Scudo. On ne +peut donc voir aucun inconvénient à ce que des artistes de talent, de +savoir et de conscience traitent les questions d'esthétique se +rattachant à leur art. Ingres, Delacroix, Fromentin, Rousseau ont, eux +aussi, discuté _ex professo_ les grands principes de la peinture. S'il y +avait excès ou abus dans ce sens, le mal serait toujours moins grave que +l'excès ou l'abus dans le sens contraire, le fait trop commun de +dogmatiser sur un art dont on ignore les premiers éléments et les règles +les plus simples. + +De Méreaux était, du reste, non seulement un musicien lettré, mais un +érudit dans toute l'acception du terme; il avait cette culture +intellectuelle qui manque à trop d'artistes, et dont l'absence nuit à +l'élévation de leur style, alors qu'il n'est plus question des procédés +de mécanisme, mais des sentiments qui constituent le beau idéal. De +Méreaux a traité avec une grande supériorité toutes les questions qui +se rattachent à l'esthétique musicale. Ses considérations sur l'art, sur +l'influence que la musique doit exercer à l'égard des mÅ“urs et son +action sensible sur le progrès social, ont été formulées dans plusieurs +discours et brochures qu'il est bon de connaître pour bien saisir les +hautes tendances du critique et du penseur. + +Admis à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, en +1858, il fut nommé président de cette Société en 1865; cet honneur très +rarement accordé à un musicien, était un double hommage rendu au +caractère comme à l'érudition de l'artiste. + +Les travaux littéraires et techniques de Méreaux sont nombreux et très +variés; ils prouvent ses connaissances multiples et sa grande fermeté de +jugement. Ses compositions comprennent plus de 120 numéros d'Å“uvres +de caractères et de styles différents; une messe solennelle, des +cantates, un trio, un quatuor, plusieurs concertos, des chÅ“urs pour +l'Orphéon, plusieurs thèmes variés, des polonaises, des fantaisies, une +belle sonate élégiaque, enfin les grandes études de piano, Å“uvre +considérable que l'on peut placer comme importance et valeur musicale à +côté du _Gradus ad Parnassum_ de Clementi. De Méreaux est d'ailleurs +resté toute sa vie un classique pur. Jusque dans ses heures d'audace et +d'exubérance harmonique, on sent en lui un élève fidèle de Clementi, de +Cramer, d'Hummel et de Moschelès. + +J'arrive maintenant à la publication des _Clavecinistes_, ce monument +d'archéologie musicale élevé au grand art et d'un intérêt de premier +ordre qui comprend les clavecinistes de 1637 à 1790. Cette étude +rétrospective des formules et du langage musical des maîtres ingénieux +et de génie qui ont frayé la route aux pianistes modernes, était une +Å“uvre nécessaire et reste une belle Å“uvre. On suit +chronologiquement et, pour ainsi dire, pas à pas les transformations +progressives du style, et, en analysant avec soin ces compositions aux +mélodies naïves, mais au fort tissu harmonique, on retrouve, non +seulement la génération des idées, mais encore les ornements si fort à +la mode dans un siècle qu'il est utile de bien connaître. + +La traduction en caractères usuels et en valeurs mesurées suivant +l'usage de la notation moderne a été accomplie par Méreaux avec un soin +minutieux. Cette patience infatigable, ce respect des règles +traditionnelles dans un travail aussi délicat, font le plus grand +honneur à l'artiste qui a su mettre en lumière cette belle langue +presque oubliée, ou connue seulement des érudits. Il fallait un homme à +la fois de science profonde et d'énergique volonté pour terminer une +entreprise aussi considérable. De Méreaux a accompli cette tâche en +grand musicien. Les notices biographiques et historiques, les +considérations sur le style des différents maîtres, les comparaisons +judicieuses établies entre les procédés et les formules de chacun d'eux, +font de ces volumes précieux une véritable histoire du clavecin et du +forte-piano, et constituent un cours de haute littérature musicale que +tous les artistes doivent connaître et s'assimiler dans la mesure du +possible. + +Je vois encore cette figure sympathique d'Amédée de Méreaux où +s'épanouissaient la force et la bonté, physionomie à la fois énergique +et affectueuse, aux traits nettement dessinés, au regard ferme et +clairvoyant, mais plein de bienveillance, et qui était le véritable +reflet de cette âme vaillante. C'est le 25 avril 1874 que Méreaux fut +enlevé à ses nombreux amis, à l'affection de ses élèves, à l'attachement +profond d'une femme qu'il aimait avec passion. Une angine de poitrine +minait depuis trois ans sa robuste constitution, mais il s'attachait à +cacher à ses proches les progrès de la redoutable maladie. Toujours bon, +aimable, souriant, il supportait avec un véritable stoïcisme les crises +fréquentes du mal, et avait des paroles rassurantes pour ceux qui +l'entouraient. + +Cette mort fut un deuil pour la ville de Rouen. L'artiste aimé était +devenu un fils adoptif de la cité normande, et l'Académie, en le +choisissant pour son président, lui avait conféré le titre officiel de +haute bourgeoisie. Tous les artistes rouennais s'unirent dans une +fraternelle pensée pour faire à de Méreaux les funérailles d'un grand +musicien. Heureux ceux qui groupent de semblables affections autour de +leur tombe et dont la mort semble une exaltation! + +Les discours prononcés sur la tombe de Méreaux rendent un hommage +éclatant au virtuose, au compositeur éminent et à l'écrivain distingué, +triple et précieuse auréole; mais ce que nous voulons redire encore une +fois, c'est qu'à toutes ces qualités qui font la célébrité, de Méreaux +ajoutait la droiture de cÅ“ur, une conscience ferme, l'amour vivace de +son art, une âme virile avec toutes les délicatesses du sentiment. Aussi +son nom mérite-t-il de rester parmi ceux des maîtres dont la vie entière +est un long exemple, un noble enseignement. + + + + +IX + +JOHN FIELD + + +L'individualité musicale de John Field est trop importante, son +originalité trop accusée, l'influence de son style et de sa manière trop +évidente pour que nous passions sous silence, dans cette revue sommaire, +l'action de ce maître sur les progrès de l'art musical et +particulièrement sur l'école moderne du piano. Nous allons donc +esquisser la curieuse physionomie du grand musicien, qui eut son heure +de célébrité et dont l'impression profonde, comme virtuose, est restée +dans notre souvenir. + +John Field, fils d'un musicien, attaché à l'orchestre du théâtre de +Dublin, naquit dans cette ville en 1782. Son grand-père, organiste dans +la même ville, l'initia tout enfant aux principes de la musique, mais la +sévérité et la rudesse de ce vieillard lui rendirent peu attrayantes les +premières études, si arides quand le professeur n'a pas l'affection de +son élève. Une escapade de jeunesse l'éloigna un instant de sa famille, +mais l'impérieux besoin de vivre l'y ramena bien vite; il avait alors +seize ans. Quelques années plus tard, son père ayant obtenu une place +dans un orchestre de Londres, il l'y accompagna, fut présenté à +Clementi et devint son élève préféré. Ce maître illustre emmena avec lui +son disciple favori dans les voyages successifs qu'il fit à Paris, en +Allemagne et en Russie. L'audition de Field dans les concerts de +Clementi produisit le plus grand effet. On admirait, chez ce virtuose de +vingt ans, les brillantes et magistrales qualités du célèbre chef +d'école, et l'on s'extasiait surtout sur son beau style dans l'exécution +des Å“uvres de Sébastien Bach et de Hændel. Ces grands maîtres, si +populaires en Angleterre et en Allemagne, n'occupaient pas encore chez +nous la place à part qu'on devait donner plus tard à leur puissant +génie. + +Field reçut à Vienne, pendant le séjour qu'il y fit avec Clementi, les +leçons du grand contre-pointiste Albrechtsberger; il accompagna ensuite +Clementi à Saint-Pétersbourg, se fit entendre dans plusieurs concerts +avec son succès accoutumé, et prit enfin le parti de se fixer en Russie, +lorsque Clementi songea à retourner à Londres au printemps de 1805. +Field, maître à son tour, libre de toute tutelle, en pleine possession +de la renommée, devint le professeur en vogue et le virtuose préféré à +tous. Il donna de nombreux et fructueux concerts dans les grands centres +de Russie, en Courlande, en Lithuanie, à Pétersbourg, à Moscou; il +séjourna plusieurs années dans chacune de ces deux villes. +Malheureusement, enclin à la paresse, ayant un goût prononcé pour la +bonne chère, aimant outre mesure les vins capiteux, inexact dans ses +leçons, prodigue de ses gains faciles, prêtant à tous venants, John +Field ne sut tirer aucun parti de sa brillante position, et n'économisa +rien des sommes considérables gagnées en Russie. + +John Field retourna à Londres en 1831, et fut applaudi avec enthousiasme +dans les soirées et les concerts. Les admirateurs du jeune artiste de +1801 trouvèrent leur virtuose bien transformé. L'expression suave, +tendre et pathétique était venue s'ajouter aux brillantes qualités des +débuts. En 1832, John Field revint à Paris, témoin de ses premiers +succès. J'avais seize ans à cette époque, et avec mes illusions +d'enfance, j'idéalisais dans ma pensée les physionomies que je donnais +aux maîtres préférés; j'avais notamment créé dans mon imagination un +Field de fantaisie, tel que pouvaient me le faire supposer ses +charmantes et poétiques compositions, Å“uvres mélodiques aux contours +fins et délicats, aux traits légers, aériens, filtrant comme des rayons +lumineux à travers les sinuosités de la mélodie. Enfin j'aimais à voir +en Field un précurseur de Chopin, moins la passion, les sombres +rêveries, les déchirements du cÅ“ur et le côté morbide. J'étais élève +de la classe de Zimmermann, toujours empressé de nous faire connaître +les artistes étrangers de passage à Paris. Muni d'une lettre +d'introduction, je me rendis à l'hôtel habité par John Field, avec mes +camarades, Prudent, A. Petit et F. Chollet. Quels ne furent pas notre +étonnement et notre désillusion, lorsqu'en entrant dans la chambre +enfumée du célèbre pianiste, nous trouvâmes le maître assis dans son +fauteuil, une énorme pipe aux lèvres, entouré de chopes et de +bouteilles de toutes provenances! Sa tête un peu forte, ses joues +colorées, ses traits alourdis donnaient à sa physionomie un faux air de +Falstaff. + +Pourtant, je dois le dire, malgré cette ébriété matinale, Field nous fit +bon accueil, lut la lettre de Zimmermann et s'offrit très gracieusement +à nous jouer quelques pièces; deux études de Cramer et de Clementi +exécutées avec une rare perfection, un fini admirable, nous permirent +d'apprécier la merveilleuse agilité des doigts et la délicatesse exquise +de toucher du grand virtuose. En nous disant adieu, il nous remit +plusieurs entrées pour un prochain concert à la salle du Conservatoire. +Nous nous retirâmes, enchantés de l'artiste, mais tristement +impressionnés par l'homme. + +C'est en Russie, croyons-nous, pendant la longue période de son séjour à +Pétersbourg et à Moscou, que John Field contracta sa funeste habitude +d'intempérance. Les spiritueux et le champagne, qu'il buvait avec excès, +minèrent sa robuste santé en détruisant peu à peu ses belles qualités +d'exécution. + +La nature fruste et les dehors vulgaires de John Field contrastaient +péniblement avec ses brillantes qualités de compositeur virtuose. En +l'écoutant sans le voir, on était sous le charme de ses pensées +gracieuses, élégantes, parfois même d'un haut style. Mais en ouvrant les +yeux, on était tout surpris de rapporter cette exécution fine, délicate, +cette sonorité moelleuse, vaporeuse, à un artiste d'apparence si lourde. +Cela semblait une anomalie et comme un démenti à la réalité. En +évoquant le souvenir de ce grand pianiste, d'un extérieur si compacte, +je pense malgré moi au mot de Rossini sur une célèbre diva: «Elle a +l'air d'un éléphant qui aurait avalé un rossignol.» L'artiste visée par +ce trait malicieux était en effet de forte corpulence; mais elle avait +en plus que John Field, la distinction, l'esprit et ces délicatesses de +cÅ“ur qui font oublier les défectuosités physiques. + +Les disgrâces corporelles sont d'une importance secondaire; en revanche, +il est capital pour l'artiste appelé par son talent et ses relations à +vivre dans une société d'élite, d'avoir, au moins en public, la tenue et +la distinction d'un homme de bonne compagnie. Il n'en était +malheureusement pas ainsi pour John Field; un fait entre mille donnera +la mesure de son peu de savoir-vivre. Lors de son dernier séjour à +Paris, John Field reçut une invitation de Mme la duchesse Decazes, +pour une soirée musicale d'apparat. Field se rendit exactement à cet +appel, qui avait pour lui un intérêt palpable. Seulement il arriva avec +des gants trop longs et des chaussures trop étroites, double embarras. +La fleur du faubourg Saint-Germain remplissait le salon, mais la chaleur +était si grande que le célèbre virtuose sentit sa gêne s'accroître, et, +pressé de se soustraire à ce supplice, il eut l'ingénieuse idée de se +mettre publiquement en pantoufles. Amédée de Méreaux, témoin de ce fait, +et comme moi grand admirateur du talent de Field, se hasarda à présenter +au grand pianiste une observation sur cette distraction un peu trop +forte; mais sa bonne intention fut mal comprise; il n'était plus temps, +du reste. La duchesse offrit son bras à Field et le conduisit au piano, +où, malgré les sourires et les chuchotements des invités trop +clairvoyants, que scandalisait le sans-gêne de l'artiste, il fit +chaleureusement applaudir plusieurs de ses ravissants nocturnes, une +polonaise et son troisième concerto. + +Après un séjour de quelques mois à Paris, où il donna plusieurs concerts +à la salle du Conservatoire, John Field reprit son existence nomade, +aventureuse et quelque peu vagabonde. Il réalisait malheureusement par +sa faute le type de l'artiste bohême, traînant partout avec lui la +nécessité: il vivait déjà péniblement, luttant contre la maladie, +n'ayant que peu d'avance, et toujours obsédé par son incurable passion +pour l'ivresse. Nous ne suivrons pas ses pérégrinations dans le midi de +la France, dans presque toute l'Italie, en Belgique, en Hollande, etc. +La fortune très diverse de ses nombreux concerts fut loin de répondre à +ses espérances. Une cruelle maladie, aggravée encore par l'intempérance, +le retint près d'une année à Naples, où il dut entrer à l'hôpital, tant +était grave sa détresse. Ramené en Russie par les soins d'une grande +famille slave, que son talent avait charmée et qui fut touchée de sa +misère morale et physique, John Field retrouva quelques mois de +convalescence pendant lesquels il se fit entendre à Vienne, et vint +s'éteindre à Moscou le 11 janvier 1837. + +Si l'on oublie les travers, les faiblesses, les torts de conduite de +l'homme pour ne juger que l'artiste, John Field tient dans l'histoire de +l'art et plus particulièrement dans l'école du piano une des premières +places. Élève préféré de Clementi, il en avait toutes les belles +qualités, la parfaite indépendance de doigts, l'égalité et le jeu lié. +Mais son exécution offrait aussi un côté tout individuel. Par son +toucher expressif et d'une délicatesse extrême, Field obtenait des +sonorités d'une teinte exquise. Sa légèreté dans les traits rapides +était incomparable; les phrases chantantes prenaient sous ses doigts un +sentiment doux et tendre que bien peu de virtuoses ont pu retrouver. +Sous une enveloppe rugueuse, Field devait avoir un grand fond de +sensibilité, car sa musique est pleine de charme, de délicatesse et de +cÅ“ur. + +Les leçons d'un pianiste comme Field qui possédait mieux que personne +les traditions de Clementi, le maître des maîtres, étaient très +recherchées; mais son inexactitude, l'état de somnolence continuelle où +le réduisaient ses funestes habitudes éloignèrent vite la clientèle +nombreuse qu'avait attirée son talent. Charles Meyer, le célèbre +pianiste compositeur, était le seul virtuose qui eût réellement le droit +de se dire le disciple de John Field. + +Field a été le créateur d'un genre de petites pièces caractéristiques +désignées sous le nom générique de nocturnes, sortes de rêveries, de +petites méditations musicales, où la pensée, d'un sentiment tendre, +parfois un peu maniéré, est le plus souvent, chez Field, accompagnée +d'une basse ondulée en arpèges ou en accords brisés, bercement +harmonieux qui soutient la phrase mélodique et l'anime par l'imprévu de +ses modulations, mais ne dialogue que très rarement avec la partie +récitante. + +Field n'attachait dans le principe que peu d'importance à ces bluettes +musicales qu'il improvisait à ses heures de poésie, et pourtant ces +pièces expressives sont restées des modèles du genre. Nul virtuose, à +l'exception de Chopin, ne détaillait avec plus de grâce, de sensibilité +et de charme ces petits poèmes d'expression élégiaque, pensées intimes +directement venues du cÅ“ur. Beaucoup de compositeurs de l'école +moderne ont suivi l'exemple donné par Field et écrit des nocturnes +agrémentés de broderies, mais ces imitations sont trop souvent des +copies mal déguisées ou de lourds pastiches. Il faut pourtant ouvrir une +large parenthèse et reconnaître l'habileté de main de plusieurs jeunes +maîtres qui ont su, comme Field, exprimer dans un cadre restreint, +modeste, sans prétention, de charmantes et délicates pensées au +sentiment tendre et rêveur. Ch. Meyer, DÅ“lher, Gottschalk, Ravina, +Rosenhain, Delioux, Guttman, sont de ce petit nombre. Chopin, +Mendelssohn, Schumann, Stephen Heller ont également écrit des nocturnes, +mais dans une autre gamme de sentiments et dans un cadre plus vaste. La +mélancolie, la tristesse, la douleur, la résignation ou le désespoir +donnent à ces nocturnes un caractère plus sombre et plus dramatique. +Enfin, presque toujours deux idées principales et non une seule, comme +dans les nocturnes de Field, y sont exposées, développées, et procèdent +par des contrastes de sentiments, des oppositions de rythmes. + +Field a encore laissé dans son Å“uvre, en outre des 18 nocturnes, 7 +concertos pour piano et orchestre. Le premier, de force moyenne, est, +dans son ensemble, d'un style charmant et gracieux. Les 2e, 3e, +4e sont des compositions de grande valeur; les phrases de chant ont +de l'inspiration et de la noblesse; les traits légers, brillants, +offrent une grande élégance; et ces concertos peuvent se placer parmi +les meilleurs de l'école moderne du piano; nous ne disons pas de l'école +actuelle dont les tendances sont au concerto symphonique. Les 5e, +6e, 7e concertos nous plaisent beaucoup moins. Il y a de belles +pages et certaines ingéniosités, mais le style est décousu; ce sont des +fantaisies d'un caractère indécis où le plan et la facture laissent à +redire; les idées elles-mêmes n'ont plus le charme et la fraîcheur de +l'inspiration.--Citons encore parmi les Å“uvres très réussies quatre +sonates, les trois premières dédiées à Clementi; plusieurs +divertissements, rondeaux, fantaisies, polonaises et des variations +complètent l'Å“uvre du compositeur. Nous indiquons sommairement ces +derniers morceaux dont plusieurs ont pourtant un réel mérite, surtout au +point de vue de l'originalité et du fin contour des traits. + +Au demeurant, John Field, sans être un chef d'école, un compositeur de +premier ordre, est un des maîtres les plus aimables du piano. Sa musique +tendre et poétique, charme, émeut, retient. Bien rarement l'accent +pathétique se trouve sous sa plume fine et délicate; mais, si le cÅ“ur +n'est pas profondément remué par des élans dramatiques, passionnés, il +reste du moins ravi par des impressions d'une exquise douceur. + + + + +X + +F. KALKBRENNER + + +Quelques familles privilégiées ont seules l'heureuse fortune de faire +souche dans le monde des arts. Les Kalkbrenner ont eu ce rare bonheur de +former une sorte de dynastie artistique. Le père du célèbre pianiste +dont nous esquissons le portrait, Chrétien Kalkbrenner, naquit le 22 +septembre 1755 à Minden, petite ville de Hanovre, d'un père également +musicien, Michel Kalkbrenner. La jeunesse de Chrétien Kalkbrenner fut +très laborieuse; ses efforts, ses travaux sérieux de compositeur ne +rencontrèrent que l'indifférence même auprès des protecteurs sur +lesquels il croyait pouvoir compter. Pourtant sa persévérance finit par +triompher de ce mauvais vouloir; il fut, en 1789, nommé maître de +chapelle à Berlin, et, deux ans plus tard, choisi par le prince Henri de +Prusse comme maître de sa chapelle à Reinsberg. Il quitta cette +résidence pour l'Italie. Après un séjour d'un an, les faits de guerre le +conduisirent en France, et il obtint, à Paris, la place de chef de chant +à l'Opéra. Plusieurs ouvrages lyriques, cantates, oratorios, écrits sur +l'histoire de la musique, forment l'Å“uvre relativement considérable +du père de F. Kalkbrenner. + +Frédéric-Guillaume Kalkbrenner naquit à Cassel en 1784. Ses premières +études musicales, commencées sous la direction de son père, furent +ensuite continuées au Conservatoire de Paris. A partir de 1798, admis à +la classe de Louis Adam, père du compositeur populaire dont nous +applaudissons encore les charmants opéras, le jeune Kalkbrenner fit de +rapides progrès, et obtint, grâce à sa belle organisation et aux soins +dévoués de son maître, le deuxième prix de piano en 1800 et le premier +prix l'année suivante. Il apprit en même temps l'harmonie et la +composition, sous la direction de Catel, compositeur de mérite et auteur +d'un traité très estimé. + +Comme tous les grands virtuoses désireux de faire apprécier leur talent +par le continent entier, amoureux du succès, cherchant aussi le progrès +dans l'audition et la comparaison des maîtres étrangers, Kalkbrenner +quitta Paris vers 1803 pour habiter Vienne trois ans, jusqu'en 1806. +Rappelé à Paris par la mort de son père, il quittait de nouveau la +France pour s'établir à Londres, où il se fixa pendant une période de +dix ans, fêté par les grandes familles anglaises qui lui confiaient +l'éducation musicale de leurs enfants. Kalkbrenner n'oubliait cependant +pas notre pays et y revenait assez régulièrement, chaque année, voir ses +amis. En 1817, il fit une tournée artistique à travers l'Allemagne et +donna un grand nombre de concerts, où il fit admirer son rare talent de +virtuose, et par-dessus tout la merveilleuse égalité de son jeu. Enfin, +il se décida, en 1826, à se fixer à Paris, où l'attendait la plus +brillante clientèle et cette haute considération qui accompagne toujours +un grand artiste dont la distinction personnelle égale le talent. + +F. Kalkbrenner était un virtuose exceptionnel, et sa double réputation +de pianiste et de professeur se justifiait par de nombreuses qualités. +Continuateur de Clementi, le créateur de l'école moderne du piano, +Kalkbrenner prit comme modèle à suivre et comme type idéal de +l'exécution, l'admirable mécanisme de ce maître, qu'il avait souvent +entendu à Vienne en 1803 et dont il avait même été le disciple. Le jeu +du célèbre pianiste se modifia sous la puissante influence de Clementi, +et Kalkbrenner devint bientôt lui-même un chef d'école, le maître le +plus autorisé dans l'art d'enseigner. Le piano, sous ses doigts, prenait +une sonorité merveilleuse et jamais stridente, car il ne cherchait pas +les effets de force. Son jeu, lié, soutenu, harmonieux, d'une égalité +parfaite, charmait plus encore qu'il n'étonnait; enfin, une netteté +irréprochable dans les traits les plus ardus, une main gauche d'une +bravoure sans pareille, faisaient de Kalkbrenner un virtuose hors ligne. +Ajoutons que l'indépendance parfaite des doigts, l'absence des +mouvements de bras, si fréquents de nos jours, nulle agitation de la +tête ni du corps, une tenue parfaite, toutes ces qualités réunies, et +bien d'autres que nous oublions, laissaient l'auditeur tout au plaisir +d'écouter, sans le distraire par une gymnastique fatigante. La manière +de phraser de Kalkbrenner manquait un peu d'expression et de chaleur +communicative, mais le style était toujours noble, vrai et de grande +école. + +Kalkbrenner a beaucoup écrit pour le piano. Ses compositions, d'une +harmonie toujours très correcte, irréprochable, bien dialoguées, d'une +valeur égale aux deux mains, sont très intéressantes à connaître et d'un +travail fort utile. Parmi ses Å“uvres sérieuses nous devons signaler +deux quintettes, l'un pour piano et instruments à cordes, des duos pour +piano et violon, alto ou violoncelle; plusieurs sonates et pièces à +quatre mains, des sonates pour piano seul, une pour la main gauche +principale, cinq concertos avec orchestre d'ordre (le premier surtout +est une Å“uvre supérieure); grand nombre de rondos, fantaisies, thèmes +variés, caprices, plusieurs fugues, d'importants recueils d'études, +enfin la grande méthode théorique et pratique à l'aide du guide-mains. + +L'immense succès de cet ouvrage est dû surtout, nous le croyons du +moins, aux excellents préceptes de mécanisme si bien formulés par F. +Kalkbrenner. L'autorité du nom de l'auteur et les bonnes études placées +à la fin de son Å“uvre ont aussi puissamment aidé à sa popularité. +Mais, si par méthode on entend un enseignement progressif et bien +gradué, s'élevant lentement des principes élémentaires aux conditions +supérieures de l'art, nous sommes forcé d'avouer, en toute conscience, +que cette progression n'existe pas, que l'Å“uvre n'est pas une +méthode, mais bien un excellent recueil de conseils à l'usage d'élèves +avancés. + +Si l'on considère l'importance et le grand nombre des compositions de +Kalkbrenner, on doit reconnaître en lui un maître de premier ordre; +toutes ses compositions affirment des tendances très hautes, une grande +variété de style et de forme, souvent de l'inspiration et toujours une +main ferme, sûre d'elle-même, traduisant la pensée dans la langue +musicale la plus correcte. Mais il faut bien le dire: malgré toutes +leurs qualités et un mérite réel de facture, les compositions de F. +Kalkbrenner ont vieilli. Le style en paraît démodé et poncif. + +Camille Pleyel, musicien d'imagination et de savoir, pianiste de goût, +au toucher fin et délicat, cÅ“ur d'or, esprit d'élite, s'associa en +1824 à Kalkbrenner pour la fabrication des pianos. Grâce à la volonté +intelligente des directeurs, aux améliorations incessantes apportées à +la facture, la maison Pleyel qui d'abord avait pris pour modèles les +instruments du célèbre facteur anglais Broadwood, conquit une +individualité qu'elle a su garder. Les soins constants, les conseils +incessants de Kalkbrenner, sa haute influence d'artiste, enfin les +sommes relativement considérables versées par lui dans la fabrique +aidèrent puissamment son associé à élever la maison Pleyel au premier +rang qu'elle conserve sous l'habile direction de A. Wolff. + +Fait à noter: Clementi, Kalkbrenner et Herz ont été à la fois d'éminents +musiciens et de célèbres facteurs. Le flûtiste Tulou et Wogt, +l'hautboïste, étaient, eux aussi, des luthiers célèbres, ou, pour +parler plus correctement, des chefs d'industrie artistique comme leurs +amis et collègues les maîtres du piano. + +Indépendamment de ses nombreuses leçons particulières, Kalkbrenner avait +des cours très suivis où il était difficile de se faire admettre si l'on +ne possédait déjà les prémices du talent, et si l'on ne s'engageait à +une soumission absolue aux exigences du maître. L'élève la plus +brillante formée à l'école de Kalkbrenner fut, sans contredit, Mlle +Moke, depuis Mme Camille Pleyel. Cette grande artiste, alors enfant +prodige, avait, dans le principe, reçu les leçons de Jacques Herz, puis +les conseils de Moschelès, de passage à Paris; mais c'est à Kalkbrenner +qu'elle dut cette égalité parfaite des deux mains, cette clarté +merveilleuse d'exécution qui caractérisent la méthode de Clementi et de +son illustre continuateur. Plus tard, vinrent s'ajouter le charme, la +sensibilité et la poésie, troisième et dernière transformation de son +talent qu'elle dut à l'influence des nouveaux procédés de Thalberg et +aux conseils de son mari. Stamaty eut également l'honneur d'être le +disciple affectionné de Kalkbrenner et de suivre la tradition de son +enseignement basé sur l'indépendance rythmique des doigts. Notre +illustre directeur, M. Ambroise Thomas, élève de la classe Zimmermann, +reçut aussi ses précieux conseils. + +Kalkbrenner mourut le 11 juin 1849, à l'âge de soixante-cinq ans, +laissant la maison Pleyel dans une grande prospérité. Musicien de +premier ordre, compositeur remarquable, modèle à suivre comme virtuose, +chef d'école et professeur transcendant, ce grand artiste avait +certaines étroitesses de caractère. Tout succès devait lui revenir de +droit, et, comme les gens à système, il ne reconnaissait de mérite +qu'aux artistes formés par sa méthode ou tout au moins disposés à en +proclamer la supériorité. Nous sommes des premiers à reconnaître +l'excellence du principe qui vise la parfaite indépendance des doigts et +leur action prépondérante comme articulation, attaque du clavier, jeu +lié, égal, soutenu; mais, ce principe posé et bien formulé dans ses +conséquences immédiates, l'exécutant ne doit nullement se priver, dans +les accents de légèreté, d'expression et de force, de l'action du +poignet, de l'avant-bras et du bras. Affirmer le contraire est une +erreur grave, que tous les virtuoses sans parti pris reconnaissent. + +J'ai dit que Kalkbrenner avait la faiblesse de se préférer à tout autre +artiste, en voici une preuve entre mille: Moschelès, de passage à Paris, +dînait chez son ami Kalkbrenner, qu'il avait beaucoup connu à Londres. +Une réunion musicale suivit le repas. Le maître de la maison offrit à +Moschelès de faire l'essai, à première vue, d'une sonate à quatre mains +encore manuscrite. Moschelès, en galant homme et aussi en grand +musicien, déchiffra très habilement le manuscrit de son hôte. Les amis +présents prièrent alors l'illustre visiteur de se faire entendre seul et +de dire quelques-unes de ses admirables études; mais cela ne faisait +plus le compte du maître de la maison, et il se hâta de fermer le +piano, sous prétexte de discrétion, heureux de laisser l'auditoire sous +l'impression des hésitations inévitables d'une exécution à première vue. + +Kalkbrenner, homme d'ailleurs distingué, de belles manières, avait +encore une faiblesse, celle de se croire un grand seigneur. L'habitude +de frayer avec la noblesse anglaise et française lui avait fait comme +une seconde nature; il en parlait avec la familiarité la plus +surprenante: à l'en croire, il était l'ami intime des Larochefoucauld, +le commensal journalier du duc de Caraman; lord X..., l'attendait pour +ouvrir ses chasses; le prince de Beauveau l'avait prié à déjeuner; «mais +un des invités me déplaisait, et j'ai fait savoir au prince qu'on n'eût +pas à mettre mon couvert.» Ou bien encore: «Vous savez, mon cher, que +Louis-Philippe m'a fait demander s'il était à ma convenance d'accepter +la pairie: j'ai remercié et cru sage de refuser, n'étant pas homme +politique et tenant à conserver ma parfaite indépendance. Le roi m'a +fait témoigner tous ses regrets.» + +Cette folle vanité était devenue chez Kalkbrenner une véritable +monomanie, se traduisant jusque dans les actes insignifiants de la vie. +Nous pouvons raconter comme authentique le fait suivant vraiment +caractéristique. Kalkbrenner donnait un dîner d'apparat à d'illustres +personnages et à quelques artistes célèbres. Au premier service, un +poisson magnifique, digne de figurer sur la table d'un souverain, fit +l'admiration des invités, et Kalkbrenner partit de là pour conter cette +historiette: «Mesdames et Messieurs, ce poisson ne me coûte rien et +voici comment: je suis allé moi-même ce matin à la halle pour trouver +une pièce de choix. Celle-ci m'a paru digne de mes hôtes, et sans +discuter le prix, j'ai remis ma carte à la marchande. En voyant mon nom, +cette femme du peuple qui, paraît-il, possède le sentiment de l'art à un +haut degré, s'est troublée et m'a timidement demandé si j'étais le grand +Kalkbrenner, l'illustre artiste connu de tout Paris. J'ai répondu que +c'était moi-même. Alors j'ai été prié avec tant d'instance d'accepter le +don de ce poisson comme témoignage d'admiration, qu'il m'a fallu céder +et recevoir ce présent que je suis heureux de vous offrir.» + +La physionomie de F. Kalkbrenner était distinguée, ses traits un peu +forts quoique réguliers. Les yeux doux, mais vagues, étaient ombragés +d'épais sourcils. La bouche grande, souriante, avait un certain rictus +narquois. Kalkbrenner avait la taille au-dessus de la moyenne, la +démarche compassée, l'abord froid et cérémonieux; il affectait une +politesse exagérée qu'il croyait un reflet des habitudes du grand monde. +Cette tenue lui donnait à distance certaines apparences de diplomate; +pensée intime qui était pour lui une grande joie. + +Kalkbrenner avait encore au suprême degré la manie du pédantisme en +toute chose. Docteur dans l'art des belles manières, il enseignait à ses +vieux amis comment ils devaient se tenir à table, se conduire en +société; il se croyait encore plus habile médecin que grand artiste, ce +qui ne l'empêchait pas de recommander, même à Chopin, l'usage du +guide-mains et les exercices de sa méthode. Oublions ces petits travers +pour admirer les belles qualités du compositeur éminent, du virtuose +exceptionnel, du professeur hors ligne, chef d'une école célèbre et +fondateur d'une grande industrie. + + + + +XI + +DUSSEK + + +Il y aurait pour un biographe doublé d'un statisticien patient, une +curieuse étude à faire sur la grande famille, j'allais dire sur la race +d'artistes produits par l'ancien royaume de Bohême et par la Hongrie, +contrée bénie, pays élu, terrain fertile, d'une fécondité tout +spécialement musicale. Il serait intéressant de remonter aux causes +premières et de chercher à pénétrer les origines de ce mouvement +artistique spontané en apparence, et continu comme un phénomène naturel. +Est-ce au ciel ou à la nationalité, au sang ou à l'influence du milieu +qu'on doit attribuer la formation de cette pléïade d'individualités +brillantes, dont toutes ont laissé une trace durable dans le domaine de +la virtuosité, de la composition ou de l'enseignement. + +Dussek est un des ancêtres de cette sorte de féodalité artistique +tchèque et slave. Fils d'un musicien distingué, organiste et maître de +chapelle de l'église collégiale de Craslau en Bohême, il naquit dans +cette ville, le 9 février 1761. Son père l'initia, dès l'âge de cinq +ans, à l'étude de la langue musicale; à neuf ans, sa précocité +s'accusait déjà par d'intéressants préludes, d'ingénieux +accompagnements réalisés à l'orgue. Notre cher et regretté Lefébure-Wély +qui, lui aussi, était enfant prodige, improvisait d'une façon +surprenante dans un âge aussi tendre; comme Dussek, Lefébure-Wély était +fils d'un très habile organiste, et son instruction musicale était assez +avancée pour lui permettre de suppléer, à l'âge de huit ans, son père +frappé de paralysie. + +Dussek entra bientôt, comme enfant de chÅ“ur sopraniste, au couvent +d'Iglau où ses études littéraires et musicales furent dirigées avec +habileté; les pères jésuites, très justes appréciateurs des dispositions +et de l'intelligence de leurs élèves, l'avaient en grande affection. +Dussek acheva ses humanités à Kuttenberg, et fit son cours de +philosophie à Prague, où il eut l'honneur de soutenir brillamment sa +thèse de bachelier. Heureuse combinaison des études artistiques et +littéraires, qui rentre dans le programme de l'enseignement germanique +et dont l'application constitue pour les Allemands une supériorité qu'on +aurait mauvaise grâce à leur contester, ainsi qu'une préparation plus +complète au véritable sentiment du grand art, exemple trop peu suivi +sinon peu compris en France. + +Après sa thèse, Dussek quitta la Bohême pour suivre, en Belgique et en +Hollande, son protecteur le comte de MÅ“nner. Il passa une couple +d'années à Malines, Amsterdam et la Haye; il fut attaché comme organiste +à plusieurs églises importantes, mais déjà sa réputation de pianiste et +de grand virtuose lui avait valu l'honneur d'être choisi comme +professeur des enfants du Stathouder. En 1783, Dussek se rendit à +Hambourg pour consulter le célèbre et modeste grand artiste, Emmanuel +Bach, le créateur de la sonate moderne, celui qui en a fondu le moule +nouveau et a, le premier, rompu avec les formules harmoniques, les +procédés scolastiques usités jusque-là , système musical abandonné dans +la musique dramatique, mais qui semblait vouloir s'éterniser dans la +musique instrumentale. Encouragé et guidé par cet homme de génie, Dussek +eut enfin le sentiment de sa force, et se rendit à Berlin, où son double +talent de compositeur et de virtuose excita l'admiration générale. + +De Berlin, Dussek partit pour Saint-Pétersbourg, d'où le prince Radziwil +l'enmena deux ans dans ses terres de Lithuanie. En 1786 et en 1788, +Dussek vint à Paris, et se fit entendre à la cour. La reine +Marie-Antoinette l'accueillit avec beaucoup de bienveillance. En +quittant Paris, il se rendit en Italie et donna plusieurs concerts à +Milan. Les Italiens lui firent une réception chaleureuse et acclamèrent +le célèbre virtuose à l'égal d'un grand chanteur. En 1788, Dussek +séjourna quelque temps à Paris, mais les sourds grondements de la +Révolution, les agitations de la rue, l'imminence d'une commotion +sociale, l'engagèrent à chercher un refuge en Angleterre. + +Il y trouva le même enthousiasme, mais il eut la malencontreuse pensée +de s'improviser négociant, comme Clementi, dont il n'avait pas les +habitudes d'ordre ni rigoureuse économie. Passionné pour son art, mais +amoureux du plaisir, joyeux convive, aimable causeur, comprenant la vie +en véritable épicurien, l'insoucieux artiste ne possédait aucune des +qualités qui font le spéculateur; il n'apportait dans son commerce de +musique ni l'activité, ni la suite dans les idées, ni l'intelligence +spéciale nécessaires à une bonne gestion. Cette tentative fut pour +Dussek la cause de sérieux embarras financiers, qui l'amenèrent à +quitter Londres afin de se soustraire aux poursuites de ses nombreux +créanciers. Il se réfugia à Hambourg en 1800. + +On voit par cette rapide esquisse le côté un peu vagabond et toujours +agité de l'existence de Dussek. Elle eut aussi son côté romanesque. Au +milieu de ces voyages incessants où les succès les plus justifiés +accompagnaient le brillant et sympathique pianiste, son instruction +solide, ses manières polies, distinguées, son immense talent, sa belle +prestance, valaient à Dussek des triomphes de plus d'un genre. Bien +souvent le génie et la virtuosité exercent autant de séduction que +l'esprit et la beauté; surexcitation, sensibilité excessive ou vanité +inconsciente, on voit souvent les natures féminines s'éprendre de +passions irrésistibles pour les artistes qui ont conquis la faveur +publique. + +Dussek a exercé une semblable fascination; honoré de la tendre affection +d'une princesse russe, il fut, comme plus tard Chopin, Liszt et +DÅ“lher, et tant d'autres victimes plus ou moins volontaires de +l'amour, enlevé à l'admiration des dilettantes pour vivre deux ans sous +la loi et dans les domaines de la noble dame que son talent avait si +complètement charmée. Mais les plus beaux romans ont une fin, et il faut +toujours tourner la dernière page. Soit lassitude réciproque, soit +retour à la saine raison, la nouvelle Armide laissa partir son +prisonnier, et l'enfant prodigue retourna embrasser son père, qu'il +n'avait pas vu depuis vingt ans. + +C'était en 1802. Pendant les années qui suivirent, Dussek fut +successivement attaché comme directeur de la musique et virtuose au +prince Ferdinand de Prusse, puis, à sa mort, en 1808, au prince +d'Ysembourg. Mais à cette terrible époque de l'épopée et de la +centralisation impériales, les Å“uvres d'art et les artistes prenaient +de gré ou de force la route de Paris, et Dussek qui, en 1788, avait +décliné les gracieuses instances de Marie-Antoinette voulant le retenir +en France, accepta l'engagement que lui fit offrir le prince de +Talleyrand, à la fin de 1808. Il devint l'organisateur et le directeur +de ses soirées musicales. Dussek a donc passé à Paris au service de +l'ancien évêque d'Autun les dernières années de sa fiévreuse existence. +Cet engagement, qui lui laissait de grands loisirs, fut une cause de +ruine pour sa santé; le célèbre pianiste avait pris un embonpoint +excessif, véritable infirmité qu'il aurait fallu combattre par une vie +active; mais Dussek, soit fatigue des agitations de la vie, soit +lassitude morbide, voulait un repos absolu; le _farniente_ était devenu +son programme et il passait au lit la majeure partie de sa journée. +D'autre part, pour combattre ce marasme et cette torpeur, Dussek +contracta la funeste habitude de boire des spiritueux. + +Le remède, combiné avec le mal, hâta sa fin, et il mourut à Paris, le 20 +mars 1812, à l'âge de cinquante et un ans. + +Les compositions de Dussek se chiffrent par quatre-vingts numéros +d'Å“uvres: douze concertos avec orchestre, une symphonie concertante +pour deux pianos, un quintette et un quatuor pour piano et instruments à +cordes, de nombreuses sonates concertantes ou avec accompagnement de +violon, flûte et violoncelle, neuf duos à quatre mains, trois fugues à +quatre mains, une grande fantaisie suivie d'une fugue, cinquante-trois +sonates pour piano seul. Fétis cite encore, dans sa biographie, deux +opéras exécutés à Londres, une messe solennelle, plusieurs oratorios +allemands et de nombreuses pièces vocales et religieuses. + +Nous devons aussi mentionner, dans la nomenclature des Å“uvres +légères, de nombreux rondeaux, airs variés et de charmantes rêveries: +_l'Adieu_, _la Consolation_, _ma Barque légère_, rondo populaire, _la +Matinée_, rondo, les variations sur _Vive Henri IV!_ _Chantons l'hymen_, +etc. Dussek a aussi publié, en Angleterre, une méthode de piano traduite +en France, mais cet ouvrage est devenu très rare et les planches en ont +dû être fondues. + +Ces Å“uvres nombreuses n'ont pas toutes une égale valeur. Plusieurs +ont singulièrement vieilli et nous semblent d'un médiocre intérêt; mais, +tout en faisant une large part aux fluctuations du goût et de la mode, +en tenant compte de quelques formules surannées, Dussek est un des rares +maîtres de l'époque dont la musique soit demeurée au répertoire de +l'enseignement classique. Les 3e, 5e, 6e, 7e et 12e concertos, les sonates: +op. 9, 14, 35, 48, _le Retour à Paris_, _les Adieux à Clementi_, +_Invocation_, _l'Élégie sur la mort du prince de Prusse_ sont joués +souvent au Conservatoire à nos examens d'admission dans les classes de +piano, particulièrement en vue des classes du second degré, qu'on a +l'étrange habitude de désigner sous le nom de classes de clavier. Nous +ne pouvons oublier dans cette liste de citer particulièrement les +concertos en _sol_ mineur et en _mi_ bémol, le duo pour piano et +violoncelle en _fa_ joué avec tant de succès à Londres par la célèbre +pianiste Arabella Godard, Mme Davison, femme du grand critique musical. +Mentionnons encore le quatuor en _fa_ mineur, le quatuor en _mi_ bémol +et les trois quatuors pour instruments à cordes, violon, alto et +violoncelle, Å“uvres magistrales et nullement démodées. + +Toutes ces compositions justifient cette préférence par la fermeté de +leur style et leur excellente facture. Les traits brillants, bien sous +la main, sont parfaitement écrits pour l'instrument; les phrases de +chant ont de la noblesse, de l'accent, de la chaleur, et souvent +l'inspiration musicale s'élève jusqu'au dramatique. Les compositions de +piano de Kozeluch, Jadin, Hermann, Gelineck, de Pleyel même, sont +tombées dans l'oubli le plus profond: l'Å“uvre de Dussek, au +contraire, a résisté en partie à l'influence de la mode, à l'action du +temps, parce que son style accuse une forte individualité. Ses idées +musicales ont la sincérité et la noblesse qui font les Å“uvres +durables; les phrases mélodiques se distinguent par la grâce, la +sensibilité et l'accent venu du cÅ“ur; les traits ingénieux et +brillants sont variés de forme; enfin l'harmonie correcte, d'un ferme et +riche tissu, offre des effets saisissants et d'une grande hardiesse. + +On a souvent opposé l'un à l'autre Steibelt et Dussek, natures pourtant +bien dissemblables de compositeurs et de virtuoses. Steibelt, doué d'une +riche et fertile imagination, improvisait avec une merveilleuse facilité +des pages où brillaient d'heureuses inspirations, mais dont la mise en +Å“uvre, peu étudiée et diffuse, laissait à désirer. Insouciant de la +perfection du style, n'ayant pas de plan arrêté, Steibelt a follement +jeté au vent de charmantes idées, dont un artiste consciencieux aurait +pu tirer un excellent parti. Dussek, au contraire, sans posséder une +aussi féconde imagination, moins _génial_ que Steibelt, diraient les +Allemands, sans être un pur contre-pointiste, possédait assez les +secrets de la science harmonique pour écrire correctement et dans un +idiome châtié la belle langue musicale. + +La différence entre ces deux artistes était aussi sensible au point de +vue de leur talent de virtuoses qu'à celui de leur mérite de +compositeurs: ajoutons même au point de vue moral. Nous retrouvons chez +l'homme et le musicien les mêmes contrastes, les mêmes oppositions +d'organisation et de caractère. Dussek, toujours maître de lui, correct, +consciencieux, méthodique, exécutait avec un goût parfait et dans un +grand style des Å“uvres magistrales par l'idée et par la forme. Ami +généreux, homme du monde, instruit, spirituel, son exécution avait +toutes les qualités de sa personne. Il faisait chanter le piano à ravir, +et savait aussi exciter l'enthousiasme par l'audace heureuse de ses +traits brillants et nouveaux. + +Steibelt, dont la délicatesse de sentiments, l'éducation et le caractère +laissaient à désirer, conquit la faveur du public et celle de puissants +protecteurs par les éclats et les éblouissements de sa prodigieuse +imagination; virtuose très habile mais au style incorrect, mélodiste de +génie, sa musique expressive, chantante, passionnée, brille par +l'inspiration, mais les idées abondantes et variées se succèdent sans +ordre, se relient mal, ont le décousu d'une improvisation. Steibelt +visait toujours à l'effet, et, pour l'obtenir, sacrifiait souvent le bon +goût, dont il avait peu souci. C'est lui qui, le premier, a mis si fort +à la mode les passages en notes répétées, les fantaisies avec variations +et le trémolo, qu'il excellait à faire; c'était alors un sujet +d'étonnement et d'admiration. + +Steibelt éblouissait la foule des amateurs, mais sa personne était peu +sympathique et même peu digne d'estime. Bien au contraire, Dussek, par +son honorabilité, ses belles manières, son instruction, son esprit +cultivé, attirait et charmait. Aimable, obligeant, dévoué, ce grand +artiste avait encore une réputation de causeur spirituel. + +Dussek n'a pas fait école comme Clementi, Cramer, Kalkbrenner, Herz; on +ne cite aucun pianiste célèbre se glorifiant de son nom, s'affirmant +pour son disciple, et pourtant ce maître illustre a laissé comme +compositeur et virtuose de belles traditions à suivre. J'ai pendant un +an donné des leçons à une élève très distinguée de Dussek, Mme de B.; +cette dame, pianiste de grand talent, plus âgée que moi de trente ans, +m'était venue sans doute par curiosité pour se rendre compte des +modifications apportées dans l'enseignement. Mme de B. me parlait +avec une admiration sincère de la belle manière d'exprimer le son de +Dussek, de son style noble et simple, de son toucher profond dans les +phrases chantantes, de son exécution colorée, brillante; pourtant elle +reconnaissait avec moi que les perfectionnements apportés à la facture +moderne se prêtaient à des effets de puissance et de douceur, à des +variétés de timbre, à des ondulations sonores, à une fluidité +harmonieuse que ne pouvaient produire les virtuoses de la génération qui +nous a précédés. Mais, ce sont là des lacunes et des défectuosités de +détail, inhérentes à l'époque même où Dussek a vécu; l'éminent pianiste +n'en reste pas moins une des figures les plus intéressantes et les plus +sympathiques, comme un des premiers ancêtres de ce groupe brillant de +compositeurs exotiques que continuent aujourd'hui avec tant d'éclat +Stephen Heller, Liszt et Schulhoff. + + + + +XII + +CH. VALENTIN ALKAN + + +S'il est une physionomie d'artiste originale et curieuse à étudier entre +toutes, c'est bien certainement celle de Ch.-V. Alkan, dont l'intérêt se +double d'une sorte de mystère et d'énigme à pénétrer. Ce maître éminent, +un des doyens de l'école française, a presque toujours vécu solitaire au +milieu de la tourmente parisienne et du mouvement artistique, fuyant le +bruit et la célébrité avec autant de soin que d'autres les recherchent. +Valentin Alkan est obstinément resté loin de la foule qui fait la vogue +et les succès éclatants, contrairement aux habitudes de tous les +virtuoses que le double amour de la popularité et de la fortune jette +dans le vaste courant des voyages et des concerts internationaux. +Parisien fidèle, on pourrait dire Parisien de culte et d'attachement +religieux, Valentin Alkan n'a rompu qu'une seule fois avec ses +traditions sédentaires et sa vie calme, recueillie, passée tout entière +dans l'ombre féconde du travail; il a obéi ce jour-là à des +sollicitations pressantes, aux instances de ses amis et de notre vieux +maître Zimmermann; mais cette excursion dans le monde militant des +concerts n'a été qu'une échappée rapide et une brillante exception. +L'artiste rêveur, le musicien philosophe et un peu misanthrope est +bientôt revenu à la paix fertile de sa solitude. + +Valentin Alkan est l'aîné de quatre frères, tous musiciens distingués. +Son père, homme laborieux et intelligent, tenait en 1833, lorsque je +l'ai connu, un petit pensionnat rue des Blancs-Manteaux. De jeunes +enfants, pour la plupart israélites, y recevaient une instruction +musicale élémentaire et apprenaient aussi les premiers rudiments de la +grammaire française. Valentin Alkan, né à Paris en décembre 1813, enfant +précoce et doué de dispositions exceptionnelles, fut admis au +Conservatoire avant l'âge réglementaire, obtint le premier prix de +solfège à l'âge de huit ans, et le premier prix de piano à dix ans dans +la classe de Zimmermann. Il avait en 1826, à l'âge de treize ans, le +premier prix d'harmonie dans la classe de Dourlen, professeur excellent +et affectueux, sous des dehors austères et froids. Conduit à Paris, en +1827, par mon grand-père, je reçus, sur la recommandation de Zimmermann, +quelques répétitions du jeune Alkan, mon aîné de quatre ans; mais, avec +une aussi faible différence d'âge, ce travail ne pouvait être très +sérieux, et nous dûmes l'interrompre au bout de quelques semaines. + +C'est vers cette époque que Valentin Alkan commença à se produire comme +virtuose. Élève de prédilection de Zimmermann, il était patronné par +lui, présenté dans toutes les soirées où sa brillante et nombreuse +clientèle l'appelait. Grâce à cet appui donné à son jeune mais déjà +magnifique talent, Valentin Alkan comptait, dès l'âge de dix-sept ans, +au nombre des virtuoses célèbres. + +Je vois encore cette maison de M. Alkan père, ce milieu tout patriarcal +où s'est formé le talent de Valentin Alkan et où a grandi sa jeunesse +laborieuse. J'y ai passé quelques mois comme pensionnaire, en même temps +que Ravina et Honoré, en compagnie d'un groupe d'enfants qui venaient y +prendre des leçons de solfège et recevoir l'enseignement musical +élémentaire. C'était comme une école préparatoire, une annexe juvénile +du Conservatoire. Que de bonnes soirées passées là à peu de frais dans +la chambre de Valentin Alkan, qui n'était pas encore le solitaire, +l'ermite de l'âge mûr. Gai, joyeux, confiant dans la vie, il avait, +comme nous tous, la foi, l'enthousiasme et les chères illusions de la +jeunesse. + +En pleine possession déjà de sa réputation de virtuose, il ajoutait à +ses études d'harmonie de fortes et sérieuses leçons de contre-point et +de fugue prises avec Zimmermann, très habile contre-pointiste et +passionné pour cet enseignement. J'ai dit que Valentin Alkan était son +élève de prédilection: c'était aussi celui qu'il nous montrait comme +type de l'artiste laborieux, chercheur, aimant le grand art, ne +sacrifiant point au succès éphémère, ayant horreur du banal, suivant sa +voie sans jamais songer à la popularité. Et, en effet, par cette probité +chaste de l'inspiration et de la mise en Å“uvre, Valentin Alkan se +place à côté d'Hiller, de Chopin et de Stephen Heller; mais, disons-le +aussi, l'horreur des redites et des formules courantes l'a parfois +entraîné dans l'excès contraire; il a démesurément agrandi certains +cadres; il a transformé les concertos et les sonates en véritables +poèmes divisés en plusieurs chants, brisant ainsi l'équilibre ordinaire +et changeant les proportions de la charpente harmonique, sans motiver +toujours cette révolution. Ces réserves faites, les compositions d'Alkan +répondent bien à l'idéal et à la prophétie de Zimmermann; elles montrent +un grand maître, dans le sens «psychique» du mot, un homme de foi +profonde et de convictions inébranlables, dont l'Å“uvre considérable +brille de beautés de premier ordre. + +Le groupe d'élite de littérateurs et d'artistes qui faisait cortège à +Chopin, avait ouvert ses rangs à V. Alkan comme à un frère en poésie. Ce +cénacle, où l'admiration mutuelle était en quelque sorte instinctive, +exerçait une grande influence, une action directe sur le goût littéraire +et artistique du temps. Nommer Hugo, Lamennais, Dumas, Jules Sandeau, +George Sand, Ary Scheffer, Delacroix, c'est dire que ce centre lumineux +appartenait à l'école romantique, cherchait une voie nouvelle, voulait +briser avec les errements classiques. La passion de V. Alkan pour les +formes ingénieuses, les procédés inusités, répondait à ces tendances et +devait le faire bien accueillir de l'école. Chopin, qui n'était pas +prodigue de son affection et n'accordait qu'à un très petit nombre +d'artistes la faveur de pouvoir se dire ses amis, tenait du reste Alkan +en très haute estime comme virtuose et compositeur. Une sympathie +réciproque prenant sa source dans le culte d'une beauté supérieure au +beau conventionnel et classique, l'horreur du vulgaire et du banal, +unissait ces deux âmes d'élite. A la mort de Chopin, plusieurs de ses +élèves affectionnés choisirent Alkan pour continuer les traditions du +maître regretté. + +Il y avait cependant d'intimes et profondes différences entre le +tempérament des deux maîtres; leur égale aspiration vers l'idéal s'est +affirmée sous des formes très distinctes. Aussi bien, Valentin Alkan +est-il une physionomie d'artiste absolument originale et personnelle. +Pour apprécier cette nature éminente, il faut éviter de procéder par +comparaison. Tout en se rattachant à la brillante école de Chopin, +d'Heller, de Liszt et de Thalberg, il ne reflète directement aucun de +ces modèles: il est lui-même et lui seul par ses qualités comme par ses +défauts; il pense et parle une langue qui est sienne; ses idées +distinguées ont de l'accent, du relief, et souvent l'inspiration +musicale accuse un profond sentiment dramatique: les harmonies riches et +colorées n'offrent jamais rien de bizarre; les traits ont une grande +variété de formes; leurs contours sont ingénieux et habilement tracés. + +Il faut donc reconnaître à V. Alkan une haute valeur musicale, un +tempérament d'artiste formé par la lecture et la méditation aux grandes +traditions, mais ne relevant que de lui-même et faisant école à part. Il +a cherché les sentiers solitaires et a mieux aimé gravir des pentes +abruptes que suivre les voies tracées par ses devanciers. Conscience +héroïque, efforts virils et constants, qui lui assurent l'admiration et +la reconnaissance des artistes habitués à juger du mérite d'une Å“uvre +non par la popularité acquise, mais par cette analyse intime, toujours +féconde, quand il s'agit d'un compositeur comme Alkan. + +Il convient, cependant, nous l'avons dit, d'ouvrir une parenthèse pour +la critique, et de constater franchement qu'on peut reprendre dans +plusieurs compositions importantes de Valentin Alkan le développement +anormal donné à plusieurs morceaux, sonates et concertos, où le maître +s'est complu à noyer sa pensée dans de longues improvisations. Nous +avouons, malgré toute l'ingéniosité des combinaisons, ne pas comprendre +ces proportions abusives, données à des idées accessoires, ni ces +périodes superposées qui éternisent les péroraisons sans apporter +d'effets nouveaux. Sous ces réserves qui ne s'adressent qu'au manque de +concision et ne visent que l'équilibre harmonique de quelques Å“uvres, +Alkan reste un maître dans la plus belle acception du mot. + +Nous n'avons pas à donner un catalogue de l'Å“uvre entier de Valentin +Alkan, mais nous devons signaler, parmi ses compositions les plus +importantes, les 25 préludes, op. 31; 12 études dans les tons majeurs, +op. 35; 12 études dans les tons mineurs, op. 39; l'_Amitié_, étude; 3 +grandes études à mains séparées et réunies; 3 andantes romantiques et 3 +pièces poétiques, op. 18 et 15; 3 scherzi, op. 16.--Op. 26, marche +funèbre; op. 27, marche triomphale; saltarelle, op. 23.--Gigue, air de +ballet, op. 29; bourrée d'Auvergne, _Minuetto alla tedesca_, op. 32; 4 +impromptus, op. 33; grande sonate, véritable poème de la vie, op. 40; 3 +marches à quatre mains, premier et deuxième concertos di camera: +concerto-symphonie, Å“uvre capitale, où l'artiste résume dans une +suite de douze numéros caractéristiques ses hautes qualités de style, +son individualité si énergique et si originale.--_Les Mois_, douze +morceaux poétiques, pièces charmantes, accessibles aux pianistes de +moyenne force; variations sur un thème de Steibelt; sonatine pour piano +seul; sonate pour piano et violoncelle, op 47; Souvenirs des concerts du +Conservatoire, partitions réduites pour piano seul; Souvenirs de musique +de chambre; concerto de Beethoven et concerto de Mozart, piano seul avec +cadences; grand nombre de pièces d'orgue pour piano à pédalier. + +Ce résumé succinct donne un aperçu de l'importance des compositions qui +font classer Alkan parmi les maîtres éminents de l'école moderne. Il a +également obtenu, à l'époque de sa jeunesse et pendant la période de +maturité, de grands succès d'exécution, tout en se tenant à l'écart du +public proprement dit. Ses admirateurs appartiennent à la classe +privilégiée des artistes et des amateurs qui ne se laissent pas éblouir +par les effets ordinaires aux virtuoses de concert. Malgré ses +soixante-quatre ans, le grand artiste a gardé un jeu magistral; ennemi +déclaré du mauvais goût, son toucher ferme, précis, mesuré, a +l'autorité et l'austérité qui conviennent à sa nature puritaine et +convaincue; il fuit soigneusement les formules bruyantes, mais sait se +plier avec un art infini aux nuances si différentes de style des +compositeurs qu'il interprète; résultat exceptionnel qui prouve une +étude approfondie et perpétuelle des qualités de chaque maître. Couperin +et Rameau ne peuvent être interprétés dans leur grâce naïve comme Field +et Chopin dans leur poésie tendre et fiévreuse; la bravoure de Scarlatti +et de Clementi n'est pas celle de Moschelès et de Weber. Mozart, Hummel, +Beethoven, Mendelssohn ont des qualités très distinctes, qu'un grand +maître dans l'art de dire peut seul posséder et traduire. + +Rigoureux observateur de la mesure métronomique, Alkan ne fait jamais +souffrir par les altérations fréquentes de mouvement si fort en usage +dans l'école contemporaine. Il se sert du pédalier avec une bravoure +transcendante que reconnaissent et admirent ses émules, maîtres aussi +dans ce genre, Saint-Saëns, Widor, Fissot, Guilmant, Delaborde, +organistes et pianistes célèbres; tous ont suivi l'exemple de leur +vaillant doyen et mis en honneur les pièces de Bach, d'Hændel, de +Mendelssohn, où le pédalier prend une part active au dialogue musical et +complète les harmonies du piano et de l'orgue. + +Nous ne tracerons pas le portrait de Valentin Alkan vu de dos, comme +certains photographes nous l'ont présenté. Son intelligente et +originale physionomie mérite d'être regardée de profil ou de face. La +tête est forte; le front développé est celui d'un penseur; la bouche est +grande et souriante, le nez régulier; les années ont blanchi la barbe et +la chevelure, sillonné les traits de quelques rides et souligné +l'ensemble. Le regard est fin, un peu narquois. Alkan a maintenant +soixante-quatre ans; sa démarche penchée, sa mise puritaine lui donnent +l'aspect d'un ministre anglican ou d'un rabbin,--dont il a la science. + +Homme d'étude, esprit cultivé, travailleur infatigable, Alkan est une +des plus hautes intelligences et un des esprits les plus universels du +groupe d'artistes éminents qui tiennent la tête de l'école française du +piano. Nous sommes d'autant plus heureux de rendre publiquement cet +hommage à notre illustre confrère, qu'à un moment de notre carrière, en +1848, un malentendu regrettable, dû à l'ardeur de la lutte pour la +vacance de la classe de Zimmermann, nous a séparés, sans toutefois +altérer notre mutuelle estime et sans diminuer chez moi l'admiration +sincère pour l'artiste, la vive sympathie pour le chercheur laborieux et +le producteur puissant. + + + + +XIII + +CRAMER + + +Jean-Baptiste Cramer, encore un nom illustre qui surgit d'une forte et +vaillante génération d'artistes, démentant cet axiome banal que, dans le +monde des arts, les fils héritent rarement des qualités paternelles. Le +grand-père, et particulièrement le père du célèbre pianiste, ont été +musiciens distingués. La généalogie des Cramer mentionne comme chef de +cette famille Jacques Cramer, né à Sachau, en Silésie, l'année 1705. Il +fut attaché comme flûtiste et timbalier à la musique de l'électeur +palatin. Son fils Guillaume, né à Mannheim en 1745, devint un violoniste +de premier ordre; enfant prodige, ce précoce virtuose, âgé de sept ans, +émerveillait, par l'exécution magistrale d'un concerto, son protecteur, +l'électeur palatin. Formé à l'école de maîtres habiles, il acquit tout +jeune un talent de grand style très apprécié des connaisseurs, disent +ses biographes, et il fut attaché à la musique particulière du souverain +jusqu'en 1772. Mais, dans un voyage fait à Londres à cette époque, ses +succès de virtuose eurent un tel retentissement que le roi, pour +décider le grand artiste à se fixer en Angleterre, le nomma chef +d'orchestre de l'Opéra avec des appointements considérables. Guillaume +Cramer a publié sept concertos pour violon, six duos pour deux violons, +six trios pour deux violons et basse. Musicien de haute valeur, il eut +le bonheur d'avoir un fils digne de lui. + +Jean-Baptiste Cramer, le célèbre pianiste, est né à Mannheim le 24 +février 1771. Conduit tout jeune à Londres, le jeune Cramer étudia +d'abord le violon; mais son goût prononcé, sa vocation bien apparente +pour le clavecin et le piano, décidèrent son père à ne pas faire +violence au désir fermement exprimé par l'enfant; son éducation fut +confiée aux soins de Benser, de SchrÅ“ter, enfin de Clementi. Cramer +ne fut qu'un an l'élève de ce dernier maître; mais ses conseils, ses +exemples, ses principes invariables portèrent fruit, et nul disciple de +Clementi n'a gardé plus profondément l'empreinte de son école et de son +style. Un peu plus tard, en 1785, Cramer étudia la théorie de la +musique, l'harmonie et la composition avec Charles-Frédéric Abel. + +La passion des voyages et le désir d'affirmer sa valeur de virtuose, lui +firent visiter toutes les grandes villes du continent. Son exécution si +correcte, si pure, excita partout l'admiration des musiciens de goût, +qui apprécièrent son style simple et noble, sa belle manière de faire +chanter le piano. De retour en Angleterre, il écrivit de nombreuses +compositions, sonates, concertos, rondos, marches, airs variés, +fantaisies, nocturnes, bagatelles, valses, et aussi des duos à quatre +mains, d'autres pour piano et harpe, un quintette et un quatuor pour +piano et instruments à cordes. L'Å“uvre de Cramer comprend 105 +sonates, dont beaucoup ont une grande valeur de style, un réel mérite de +facture. Quelques années plus tard, Cramer fit encore un voyage en +Allemagne et en Italie, puis il revint à Londres, sa patrie d'adoption. + +Nature très laborieuse, Cramer partageait son temps entre le professorat +et la composition; mais ce n'est pas seulement dans les formules +scolastiques, marches d'harmonie, divertissements, fugues, traits de +mécanisme, etc., ni par l'ensemble parfait des deux mains, +l'indépendance et l'égalité des doigts, que J.-B. Cramer s'est montré +disciple fidèle de Clementi; on retrouve aussi les grands principes de +ce maître dans l'ornementation simple et sobre, dans le contour +mélodique et vocal des phrases chantantes: enfin, l'analogie du style et +des procédés nous apparaît d'une manière si frappante que tout en +admirant la forte individualité de Cramer, nous saluons en lui le fils +aîné de Clementi, le représentant direct, le continuateur le plus +autorisé de son école. + +Ce n'est pas seulement au point de vue de la virtuosité qu'il faut +reconnaître cette filiation incontestable; on la retrouve encore, et +très prononcée, dans toutes les compositions de Cramer, et +particulièrement dans ses recueils d'études si justement célèbres que +nous estimons à l'égal du _Gradus ad Parnassum_. Cette affinité nous +paraît plus sensible, plus appréciable chez Cramer que chez John Field, +qui fut pourtant l'élève de prédilection de Clementi. Les formules +diatoniques par mouvement semblable aux deux mains, les traits légers et +brillants parcourant progressivement le clavier en larges périodes de +_crescendo_ et de _diminuendo_, se trouvent toujours, sous des formes +variées, dans les compositions du maître et de son illustre disciple; +tous deux ont également puisé aux sources pures de l'art et pris pour +modèles les grands clavecinistes S. et E. Bach, Hændel et Scarlatti. + +Les leçons de Cramer étaient très recherchées, et l'aristocratie +anglaise avait en haute estime le digne émule de Clementi. Mon vieil +ami, Georges Onslow, le célèbre symphoniste, a été un de ses disciples +favoris. Pour revenir au compositeur, les Å“uvres de Cramer n'ont pas +toutes une égale valeur; l'intérêt et le style ne s'y maintiennent pas +au même niveau: il y a même, on doit le reconnaître, bon nombre +d'arrangements écrits à la hâte et peu dignes de la juste renommée de ce +maître célèbre. Les Å“uvres dernières manquent d'inspiration; et l'on +ne reconnaît plus l'écrivain au style châtié et sévère. La plupart des +sonates et concertos de Cramer n'existent guère que dans les +bibliothèques; les planches ont été fondues et les pianistes modernes ne +connaissent que par ouï-dire la grande généralité de son Å“uvre. + +Ajoutons encore que, malgré leur mérite très réel et leur incontestable +valeur musicale, les compositions de Cramer ont vieilli et sont bien +plus démodées que celles de Clementi et de Dussek. Suivant le terme +consacré, elles ont un air «poncif» qui les fait négliger malgré tout +l'intérêt qu'elles commandent. Citons pourtant, parmi les Å“uvres +restées au répertoire courant de l'enseignement scolastique, les 7 +concertos pour piano et orchestre. On ne peut refuser à ces morceaux +d'excellente facture un style noble, une harmonie distinguée et une +grande variété dans la contexture des traits, brillants, bien sous la +main. Les trois duos à quatre mains méritent d'être connus et étudiés +(op. 24, 34 et 50); de même pour les nocturnes (op. 32 et 54), et les +sonates (op. 8, 49 et 58). Nous l'avons déjà dit: Cramer a écrit 105 +sonates, et, comme travail de lecture, nous ne connaissons rien de +meilleur, grâce à l'intérêt soutenu et concertant des deux mains. Citons +encore un quintette et un quatuor pour piano et instruments à cordes +(op. 61 et 28), et trois trios. + +Cramer, ainsi que Clementi, a voulu élever un véritable monument à l'art +musical en écrivant ses belles études, notamment les deux premiers +livres, 16 études faisant suite aux deux premiers recueils, et aussi les +caprices dédiés à Mme de Montgeroult sous ce titre _Dulce et utile_. +Dans ces admirables petites pièces de deux ou quatre pages au plus, la +phrase musicale serrée, correcte, dégagée de tout ornement parasite, +condensée dans un cadre étroit, d'une harmonie pure, souvent ingénieuse +et riche, offre les formules de mécanisme les plus utiles, pour obtenir +l'indépendance et l'égalité des doigts, ainsi que des exemples de goût +et de style que nul pianiste désireux d'acquérir un réel talent ne doit +négliger. + +L'immense popularité de ces recueils d'études prouve victorieusement que +presque toujours un succès durable récompense l'artiste qui sait trouver +des formes harmonieuses pour exprimer d'utiles pensées. Chaque type +d'étude, d'un dessin bien arrêté, d'un intérêt tout spécial, est traité +avec une rare liberté d'allure et une concision qui n'exclut pas un +développement bien équilibré; les deux mains prennent toujours un égal +intérêt au discours musical, et l'idée première, modulée avec art, +reparaît persistante pour offrir à l'attention des élèves, soit une +difficulté de mécanisme, soit un tour de phrase mélodique présenté avec +une grâce toute particulière. + +Cramer excellait dans l'interprétation des andantes, et nul virtuose ne +disait avec plus de perfection et de charme, les adagios de Mozart. Son +exécution se distinguait par une égalité merveilleuse, une indépendance +parfaite des doigts aux deux mains. Sa manière de phraser et de faire +chanter le piano était un modèle d'expression et de naturel. + +Vers 1832, Cramer a quitté l'Angleterre pour venir habiter Paris; puis +il s'est établi à Boulogne-sur-Mer pendant plusieurs années. Il vivait +retiré, en dehors du mouvement musical, ne recevant que quelques +intimes, Boëly, Kalkbrenner, Pleyel. Si pourtant un jeune musicien, +curieux de connaître le vénérable «patriarche» du piano s'aventurait +dans son modeste intérieur et lui demandait des avis, il prenait +plaisir à énumérer les qualités de bravoure, de sonorité, des exécutants +modernes, vantant leur puissance, leur brio, leur souplesse, leur +habileté de prestidigitation; puis il ajoutait avec une bonhomie +ironique: «Cette musique est trop forte pour mes pauvres oreilles, trop +forte pour mes doigts séniles.» Combien peu cependant, parmi les +virtuoses contemporains, seraient capables de dire avec la perfection +voulue les Études de Clementi et de Cramer, sans remonter aux fugues de +Bach et de Hændel! + +Au demeurant Cramer, qui excellait à nuancer le son du piano, avait une +répulsion très-naturelle pour l'école bruyante et tapageuse. Froid et +réservé dans ses jugements, il se contentait de dire quand on +l'obligeait à donner son avis sur le talent et la virtuosité des +pianistes à la mode: «MM. X. Y. Z. sont très forts, leur exécution est +éblouissante, ils me stupéfient par leur audacieuse bravoure; mais j'ai +la faiblesse de préférer les sonorités moins éclatantes, et je n'ai pas +de goût pour les sauts périlleux, pour la haute gymnastique musicale; je +préfère le terre à terre de mon clavier.» + +Nous partageons absolument cette théorie d'un grand maître; la +virtuosité transcendante est un moyen indispensable, mais non le but à +viser; la loi véritable est de charmer, d'émouvoir, de captiver; la +difficulté a sa raison d'être, mais elle doit garder sa place secondaire +et ne pas occuper le premier plan pour exciter l'étonnement--ou +l'appréhension. + +La physionomie de J.-B. Cramer était d'un aspect froid et sévère. +L'ovale allongé de la figure, les traits réguliers, le regard ferme et +assuré faisaient de l'ensemble un type fort distingué en harmonie avec +sa tenue irréprochable, ses allures éminemment correctes, l'attitude +méthodique et un peu compassée du véritable gentleman. Cramer, après un +séjour de quelques années à Paris et à Boulogne-sur-Mer, retourna dans +sa chère Angleterre, son pays d'adoption, qu'il aimait avec la foi +profonde, l'ardent enthousiasme d'un patriote; c'est là qu'il mourut, +aux environs de Londres, à l'âge de 87 ans, ayant conservé, comme +Clementi, dans sa verte vieillesse, toutes ses facultés et ses belles +qualités d'exécution. + + + + +XIV + +GOTTSCHALK + + +Les sources de l'art ont des points de départ très divers, des origines +souvent mystérieuses et cachées, mais c'est le plus souvent dans les +profondeurs de l'âme que se trouve le foyer vivifiant; c'est là que +l'inspiration, l'impressionnabilité, l'imagination puisent leur éclat et +prennent leur force d'expansion. Les compositeurs qui nous ont précédés +et ont posé les premières assises de l'école moderne ont peu connu ou +négligé le côté pittoresque, descriptif, imagé, si fort en vogue de nos +jours; le caractère et la force de leur style consistaient surtout dans +la bonne exposition, l'enchaînement et le développement parfait des +idées: ils n'avaient aucune prétention à l'art de peindre, et se +contentaient d'écrire purement, dans une langue musicale et châtiée. + +C'était l'école des logiciens. Mais actuellement l'art musical, comme la +littérature et la peinture, a trouvé des voies nouvelles et contient des +sectes différentes: écoles idéaliste, naturaliste, impressionaliste. +Nous avons aussi nos représentants de l'orientalisme, Félicien David, +Reyer et Bizet, dont les noms répondent si bien à ceux de Decamps, +Marilhat et Fromentin; nos néo-grecs, comme Gounod, Victor Massé et +Duprato, qui nous rappellent Hamon, Gérôme et toute l'école archaïque. +Dans le domaine des pianistes compositeurs, il a surgi une foule de +paysagistes proprement dits, peintres de genre, sentimentalistes ou +amateurs du pittoresque. Mendelssohn, Liszt, Chopin, Stephen Heller, +Prudent, Rosenhain, Wolff, Delioux, Schuloff, etc., ont composé de +nombreuses pièces caractéristiques, véritables bijoux du genre +descriptif. Poètes musiciens, amoureux de la nature, ils ont chanté la +patrie absente ou le pays perdu en traduisant dans la langue des sons +les mÅ“urs, le caractère, le tempérament des différentes nationalités. + +Gottschalk mérite une place à part dans cette école par son +individualité, sa distinction, l'originalité de ses compositions et sa +virtuosité exceptionnelle. Louis Moreau Gottschalk naquit le 8 mai 1829 +à la Nouvelle-Orléans. Notre ami L. Escudier dans son livre des +«virtuoses célèbres», rectifie l'erreur de Fétis faisant naître le +célèbre artiste en 1828, et consacre à son pianiste de prédilection des +pages pleines d'intérêt et riches de détail, dont l'émotion fait honneur +à l'artiste enlevé si prématurément, nature sympathique, imagination de +poète, cÅ“ur sincère et dévoué. Sans avoir été le disciple de Chopin +ni de Liszt, Gottschalk participait beaucoup de ces maîtres illustres +par son tempérament fin, délicat, rêveur; entouré comme Chopin, dès son +enfance, d'affections généreuses et de soins tendres, né et grandi dans +un milieu aristocratique, son instruction et son éducation furent très +soignées. Je n'ai pas à raconter les épisodes attachants et romanesques +qui amenèrent à la Nouvelle-Orléans les grands parents de Gottschalk, +dont les aïeuls maternels étaient le comte et la comtesse de Bruslé, de +Saint-Domingue. Louis Moreau Gottschalk eut pour père sir Édouard +Gottschalk, un jeune touriste anglais docteur ès sciences de +l'université de Cambridge conduit à la Louisiane par le goût des voyages +et fixé dans ce pays après son mariage avec la jeune comtesse de Bruslé. +Il y eut plusieurs enfants de cette union, frères et sÅ“urs de Louis +Gottschalk, tous heureusement doués. + +La famille de Gottschalk habitait une campagne isolée, au bord du lac +Pontchartrain. Les premières impressions de jeunesse ont dû exercer une +grande influence sur l'imagination romanesque du futur compositeur. Les +bruits mystérieux de la forêt, les harmonies vagues, la poésie d'une +nature sauvage, formèrent le goût et l'esprit de l'artiste et lui +donnèrent une empreinte décisive. Les chants indiens et créoles, les +chansons nègres aux rythmes si originaux, les mélodies locales si +charmantes et si naïves meublèrent la mémoire du musicien, et plus tard +tous ces matériaux se fondirent dans son cerveau pour produire un +nouveau métal. + +En 1841, Gottschalk vint à Paris perfectionner son éducation musicale +d'enfant prodige. Charles Hallé et Camille Stamaty, plus +particulièrement, furent ses professeurs. En 1844, il donna son premier +concert chez Pleyel, qui le prit en grande affection. Chopin également +témoigna sa vive sympathie au jeune artiste; il se plaisait à +reconnaître dans cette délicate nature une organisation tendre et +sensible, sÅ“ur de la sienne. Après avoir pris les leçons d'harmonie +de Maldent, Gottschalk commença à composer et écrivit ses ballades: +_Ossian_, _la Bamboula_, _le Bananier_, _la Savane_, _la Danse +ossianique_, _le Mancenillier_, etc., Å“uvres publiées en 1848 et +1849, encore à l'état d'esquisse et de première ébauche. + +C'est en 1848 que j'ai connu Gottschalk. Camille Pleyel me l'avait +signalé comme un virtuose de grand avenir, et sa première audition me +prouva que ces éloges n'avaient rien d'exagéré. Sa nature distinguée et +modeste le rendait tout d'abord sympathique; son exécution expressive, +ses sonorités à la Chopin achevaient de séduire. Sa réputation +commençait, et elle allait grandir rapidement, ses premières Å“uvres; +gravées chez Escudier, obtenaient un succès immédiat. + +Il était impossible de méconnaître une individualité très accusée dans +ces compositions, où le charme de l'idée, l'élégance des harmonies se +marient à des rythmes d'une allure toute particulière, d'une persistance +opiniâtre; ces langoureuses mélodies créoles, ces danses nègres d'une +mesure cadencée donnaient aux compositions de Gottschalk un goût de +terroir, un parfum spécial, un accent de couleur locale d'une +authenticité incontestable. + +En 1849, Gottschalk fit un voyage en Savoie et en Suisse; il fut +présenté à la grande-duchesse de Russie, qui l'accueillit avec la grâce +et la bienveillance habituelles à la haute aristocratie russe. +Gottschalk, très apprécié, fit acte de charité en donnant à Yverdun un +concert de bienfaisance. De 1850 à 1851, il se fit entendre à Paris dans +de nombreuses réunions. Sa virtuosité brillante, expressive rappelait +les qualités de Chopin; et Camille Pleyel, si bon juge, assurait +hautement retrouver dans son jeune ami les exquises délicatesses du +poète du piano. A cette époque, Gottschalk me fit la gracieuseté de me +dédier sa belle transcription de _la Chasse du jeune Henri_, qu'il +jouait souvent à deux pianos avec mon élève et ami, Joseph Wieniawski. +Sa fantaisie sur le _God save the Queen_ appartient à la même date. + +Appelé en Espagne sur le désir exprimé par la reine, Gottschalk donna, à +Bordeaux et à Bayonne, plusieurs concerts, prélude brillant des ovations +triomphales qui l'attendaient dans toutes les grandes villes de la +péninsule et particulièrement à Madrid. Le célèbre virtuose excita un +enthousiasme extraordinaire. Complimenté par les municipalités, présenté +aux plus illustres personnages de la cour, accueilli à l'Escurial avec +le même fanatisme d'admiration, fêté, acclamé, décoré, Gottschalk eut +même le singulier honneur de passer une revue. Ce fut un +_pronunciamento_ d'enthousiasme; mais Gottschalk, rappelé en Amérique à +la demande expresse de son père, dut quitter l'Espagne, non sans +emporter une couronne d'or offerte par les dilettantes de Madrid, avec +cette inscription: «A Gottschalk, poète espagnol». Si on en croit la +légende, il aurait aussi emporté le cÅ“ur d'une infante, et cette +aventure romanesque, cessant d'être un mystère, aurait décidé le +gouvernement espagnol à prier Gottschalk de quitter Madrid. + +Gottschalk traversa rapidement le Portugal et s'embarqua pour +l'Amérique, qu'il parcourut en tous sens. Il fut non seulement prophète +dans son pays, en dépit du proverbe, mais encore accueilli avec une +fureur d'enthousiasme national, applaudi à l'égal de Liszt, de Henri +Herz, de Thalberg, et sa réputation devint universelle. Au bout de +quelque temps, il avait fait la conquête du nouveau monde. A New-York et +à la Nouvelle-Orléans, son arrivée fut saluée par des vivats fanatiques; +conduit par la foule à son hôtel, harangué par les magistrats, il eut un +véritable triomphe. Quant aux recettes des concerts, elles atteignaient +des chiffres inusités, et les belles Américaines y ajoutaient des +boutons en diamants, comme souvenir personnel offert à leur cher +compatriote. + +Gottschalk, en quittant l'Espagne, avait emporté les recommandations +toutes particulières de la reine pour le gouverneur de Cuba. Cette +protection jointe à sa grande réputation artistique, lui valut à la +Havane la réception la plus chaleureuse; il devint en quelques jours +l'idole du pays. Aussi, malgré ses habitudes nomades, fit-il un long +séjour dans cette île enchantée, où il revenait près d'amis dévoués se +retremper dans une existence faite d'affection, qui convenait +merveilleusement à sa nature aimante. J'ai connu plusieurs notables de +Havane, honorés de l'amitié de Gottschalk, et tous, comme son intime +Espardero, avaient conçu pour lui un attachement profond et une +admiration sans bornes. + +Gottschalk revint à New-York en 1853 et y donna une nombreuse série de +concerts aussi brillants et aussi recherchés. Nous n'avons pas à le +suivre dans ses pérégrinations à travers l'Amérique du Nord et du Sud, +au Chili, à Lima, à Saint-Thomas, à la Trinidad, à Port-au-Prince, à +Porto-Rico. Le célèbre impresario Strakosch et la Patti, alors âgée de +quatorze ans, organisèrent avec lui un voyage artistique à travers le +continent entier. Ce voyage, commencé en 1860, dura trois ans; mais +cette série de fatigues et de triomphes, de travaux et de plaisirs, de +brusques et continuelles émotions devait briser le plus fort +tempérament. Gottschalk ne tarda pas à y succomber. + +Nature élégante, distinguée, tout à fait aristocratique, Gottschalk, +jeune, avait une grande analogie avec Chopin: traits fins et réguliers, +ovale allongé de la figure, regard doux, rêveur, cachet de mélancolie. +Le moral répondait également à cette ressemblance physique: +impressionnabilité extrême, presque maladive, nature de sensitive, +organisation d'élite. Gottschalk avait reçu une excellente éducation, +parlait plusieurs langues et avait fortifié ses premières connaissances +par des études sérieuses faites avec conscience. Tout en s'élevant et en +agrandissant le cadre de ses inspirations, il avait conservé une +individualité très prononcée, et malgré son affinité avec Chopin, il +puisait à des sources très différentes. Aussi ne voyons-nous pas en lui +un pâle imitateur d'un style inimitable, mais un tempérament original, +participant d'un maître admiré sans tendre à le continuer. + +Certains détails, certains contours mélodiques, certaines ondulations +sonores pourraient faire songer à Chopin, pourtant l'ensemble garde une +couleur toute particulière. Inspirées par d'autres sentiments, produites +sous un autre ciel, les compositions de Gottschalk ont un éclat, un +brio, une allure déterminée, à la fois individuelle et locale. Les +harmonies de Gottschalk, d'une élégance exquise, offrent rarement la +recherche précieuse de Chopin, dont le tissu serré, d'une trame très +forte, arrive parfois jusqu'aux limites extrêmes du possible. + +Avec les années, la physionomie de Gottschalk s'était virilisée. Son +teint bistré, ses fortes moustaches, sa façon de porter la tête lui +donnaient un air martial. Il possédait un esprit fin et charmant et +cette distinction native bien préférable à tous les faux vernis +d'éducation. Sa conversation attrayante avait du relief; ses lettres, +sérieusement pensées, affirmaient un sens droit, une nature réfléchie +d'observateur habitué à rechercher la raison de chaque chose. Je me +rappelle avoir lu avec un grand intérêt plusieurs articles de critique +où il traitait les questions d'esthétique avec un goût parfait et à un +point de vue très élevé. Il est regrettable que les incessants voyages +de Gottschalk l'aient éloigné de Paris; c'était son véritable milieu, +celui où il aurait pris tout son développement. + +Il avait, du reste, conservé une vive affection pour la France et +parlait sans cesse d'y revenir; mais la mort devait l'en empêcher. Il +succombait brusquement, au Brésil, le lendemain d'un concert, au milieu +de nouvelles ovations, sur le point de «refaire» une grande fortune, car +la première avait été singulièrement amoindrie par sa grande générosité +et une mauvaise gestion. Plusieurs de ses amis d'outre-mer m'ont fait +part des étranges péripéties de cette existence fébrile; les sommes +considérables gagnées dans les concerts glissaient entre ses doigts sans +y laisser de trace; et plus d'une fois des amis très dévoués ont dû +venir en aide au célèbre virtuose pour l'aider à réparer les désastres +de la malchance. Émule de Liszt dans ses charitables folies comme dans +ses triomphes rapides, il a été toute sa vie aussi prodigue de sa +fortune que de sa santé. + +Cette existence ardente, faite d'agitations et d'activité dévorante, +absorba vite toutes les forces de la jeunesse; Gottschalk fut atteint de +la fièvre jaune, et ce terrible mal acheva l'Å“uvre de destruction. Ce +fut au Brésil, à Rio-de-Janeiro, qu'il subit la première atteinte du +fléau. Il voulut lutter, donna coup sur coup concerts et festivals, +surexcité par les ovations de ses admirateurs. Le 24 novembre, il eut un +immense succès; le 26 il tenta, quoique à bout de forces, de donner une +seconde audition et se rendit au Grand-Théâtre; mais à peine eut-il +commencé sa belle élégie, _Morte!_ qu'il tomba évanoui. Trois semaines +plus tard, il mourait en pleine connaissance, comptant lui-même les +heures qui le séparaient de l'éternité. La population de Rio-de-Janeiro +et les sociétés musicales lui firent d'imposantes funérailles au milieu +d'un deuil universel. + +Le nom de Gottschalk vivra toujours dans le souvenir de ses amis. Son +Å“uvre de compositeur le rapproche de Chopin; comme virtuose il peut +prendre place entre Liszt et Thalberg; il obtenait du piano des effets +tout particuliers de sonorité; son jeu, tour à tour nerveux et d'une +délicatesse extrême, étonnait et charmait; il se servait des pédales +avec une grande habileté, un tact parfait, mais à notre avis il usait +peut-être trop souvent de la pédale _una corda_. Les critiques minutieux +lui reprochaient d'écrire ses fines broderies, ses délicates arabesques +dans les octaves suraiguës du piano. L'observation est juste, mais il +faut remarquer que beaucoup des compositions de Gottschalk se prêtaient, +par le rythme et la nature des idées, à ces effets de sonorité stridente +qui scintillent dans la gamme harmonique des sons comme un jet de +lumière électrique. + +D'une activité fiévreuse, ardent à écrire comme sous le pressentiment +d'une mort prématurée, Gottschalk a publié en quelques années un nombre +relativement considérable d'Å“uvres originales, ingénieuses, +délicatement ciselées et d'un fini de travail qui affirme la rare +conscience de l'artiste. Malgré l'engouement universel de la jeune école +pour la puissante sonorité et les procédés de Thalberg, Gottschalk a +fort peu sacrifié au parti pris des arpèges, qui pendant longtemps +étaient devenus une véritable manie, au point de fatiguer l'inventeur +lui-même. Gottschalk a su échapper à cette fièvre d'imitation et +conserver à ses compositions cette saveur toute spéciale de rêverie +poétique, caractère individuel éminemment original. Ses grandes +fantaisies sur _Jérusalem_, le _God save the queen_ et le _Trovatore_ +accusent peut-être un peu l'influence de Thalberg, mais c'est une +exception; Gottschalk ne relève le plus souvent que de son inspiration +naturelle, de souvenirs et d'impressions locales restées stériles avant +lui, suaves mélodies, rythmes nouveaux, bruissements harmonieux, tout un +monde musical fécondé par l'artiste. + +La _Bamboula_, le _Banjo_, _Colombia_, la _Gallina_ ont le caractère +d'airs nationaux; mais Gottschalk est poète plus large et plus complet +dans ses nocturnes élégies. _Ossian_, _Reflets du temps passé_, +_Dernière espérance_, _Ricordati_, _Sospiro_, berceuse. La note tendre, +émue, passionnée, vibre délicatement dans des chastes poèmes du cÅ“ur, +où s'épanche l'âme de l'artiste. _Chant élégiaque_, _Murmures éoliens_, +_Chute des feuilles mortes_, _l'Extase_, _Dernier amour_, toutes ces +pièces ont un charme infini, un grand cachet d'individualité. Gottschalk +a encore excellé dans les caprices et airs de danse où il est peut-être +plus absolument lui. La liberté d'allure et de rythme, l'inspiration +franche, exempte de tout parti pris, font de ces morceaux de salon et de +concert de vrais bijoux, finement ciselés, chatoyant comme des pierres +précieuses aux facettes savamment éclairées. Citons encore de souvenir +_l'Étincelle_, _les Follets_, _la Naïade_, _Danza_, _la Colombe_, +_Printemps d'amour_, _Pasquinade_, _les Yeux créoles_; voilà de +délicieuses Å“uvres de piano où l'effet n'est jamais cherché, mais +toujours trouvé d'inspiration, où le compositeur a répandu à profusion +son imagination et sa verve de jeunesse. Nous aimons aussi beaucoup les +caprices sur la _Jota aragonesa_, _Bergère et Cavalier_, la _Gitanilla_, +_Polonia_, _Charme du foyer_, _Tremolo_, _Fantôme de bonheur_, radieuses +Å“uvres mélodiques, originales, aux harmonies distinguées, aux traits +ingénieux et brillants. + +Ajoutons à cette rapide nomenclature, la grande marche de nuit, +_l'Apothéose_, marche solennelle _Marche des Gibaros_, _l'Union_, grande +marche, _Cri de délivrance_, caprice héroïque, le grand scherzo op. 57, +toutes compositions de valeur qui affirment la fertilité d'imagination +et la souplesse de talent du compositeur. + +On voit que rien ne manque dans l'Å“uvre de Gottschalk, ni la variété +des sujets traités, ni l'originalité du style. Il mérite donc, comme +compositeur et comme virtuose, une place tout à côté de celles des +grands maîtres de l'art moderne; son individualité si tranchée a laissé +de durables souvenirs dans la mémoire de ses contemporains, tous ceux +qui ont apprécié Gottschalk ont gardé pour lui comme un culte de +tendresse affectueuse; il m'est doux à moi qui fut un de ses vieux amis, +de lui consacrer ce dernier souvenir d'une sympathique admiration. + + + + +XV + +STEIBELT + + +Nous avons longtemps hésité avant d'inscrire Steibelt parmi les maîtres +célèbres qui ont illustré l'école du piano. Une réaction s'est produite +contre ce nom applaudi par nos pères, il y a soixante-dix ans; on le +classe aujourd'hui à un rang très secondaire. Il n'en reste pas moins +«génial» par certains côtés, et c'est une autre considération qui nous a +tout d'abord retenus. Si l'artiste a été grand quoique incomplet et +inégal, l'homme privé offre une physionomie étrange, un mélange +antipathique de facultés puissantes et de taches morales. Il y a +cependant un enseignement utile, comme il y a une tristesse inévitable, +dans cette biographie dont nous n'avons pas la prétention de tirer un +portrait aimable. + +Daniel Steibelt, fils d'un facteur de clavecins et de pianos, naquit à +Berlin en 1764. Telle est du moins l'opinion personnelle de Fétis, en +contradiction avec une autre date qui serait 1755. Nous nous rangeons à +son avis que corroborent Méreaux et Farrenc. Les biographes sont sobres +de détails sur l'enfance du virtuose; ils mentionnent seulement la +protection du prince royal de Prusse, Frédéric-Guillaume II, à qui le +jeune Steibelt fut présenté et qui, charmé de ses heureuses +dispositions, confia le soin de son éducation musicale au célèbre maître +Kinberger; mais, élève récalcitrant, nature indisciplinable, Steibelt ne +profita qu'incomplètement des leçons de ce professeur habile. Enfant et +jeune homme, il ne voulut relever que de lui, il ne sut jamais se plier +à un enseignement méthodique. Telle fut la cause première de son +infériorité relative et de ses inégalités; la plus belle organisation ne +peut jamais, sans guide, sans conseils, atteindre la perfection +raisonnée, l'équilibre nécessaire; on reconnaît toujours à d'inévitables +défectuosités les artistes qui manquent d'école. + +On a peu de données sur les premiers succès de Steibelt et ses débuts +dans la virtuosité; mais cette absence de détails prouve que Steibelt +n'a pas été forcé d'improviser son talent, qu'il a eu plusieurs années +devant lui pour se créer un répertoire et trouver les effets nouveaux +qui devaient le conduire à la popularité. Il a pu éviter la mésaventure +ordinaire aux petits prodiges exploités par des parents vaniteux et +âpres au gain. Il commença en 1789, c'est-à -dire à la suite d'une +préparation suffisante, la série de ses interminables voyages, après +avoir fait paraître à Munich ses premières sonates pour piano et violon. +Sobres débuts; la fièvre ardente de la composition ne s'était pas encore +emparée de l'artiste, plus tard si prodigue d'idées charmantes et +originales. Après avoir donné de nombreux concerts en Saxe et en +Hanovre, il vint enfin à Paris où il trouva chez l'éditeur Boyer, +prédécesseur des frères Naderman, un accueil sympathique, des soins +affectueux, une protection puissante: généreux procédés qu'il reconnut +mal; l'artiste berlinois vendit, à cet éditeur ami, des Å“uvres +précédemment publiées, à titre de compositions nouvelles. Boyer voulait +faire un procès, mais Steibelt, pour étouffer l'affaire, lui céda, comme +compensation, la propriété de ses deux premiers concertos. + +Grâce aux nombreuses relations de son éditeur, aux séductions de son +talent de virtuose, au charme mélodique et à la nouveauté de ses +compositions, Steibelt fut appelé à se faire entendre aux concerts de la +cour, où était alors en grande faveur le pianiste Hermann, artiste de +mérite, au jeu sage et correct, protégé et professeur de +Marie-Antoinette. Hermann n'avait pas les qualités brillantes, la +fougueuse passion, l'entrain endiablé de Steibelt; aussi la rivalité +fut-elle de courte durée entre les deux virtuoses. Steibelt l'emporta +par sa richesse d'imagination et la puissance des effets nouveaux, le +_tremolo_, les _notes répétées_, qui s'imposèrent au public. Hermann, en +homme de goût et en galant homme, n'essaya pas de lutter contre le +courant, mais devint l'ami de son rival: dévouement aussi peu récompensé +que l'avait été celui de l'éditeur Boyer. + +A cette époque, les compositions de Steibelt avaient la même vogue, la +même popularité que la musique de chambre d'Ignace Pleyel, le +compositeur de prédilection du public et des dilettantes, qui eut pour +fils aîné Camille Pleyel, le fondateur de la grande manufacture de +pianos. La sève mélodique qui affluait dans toutes les compositions de +Steibelt charmait, éblouissait la foule des amateurs, incapables de +saisir de sang-froid et en connaissance de cause les défectuosités de +ces morceaux improvisés, où les idées se succédaient, miroitaient comme +les fantaisies bizarres d'un kaléidoscope. Compositeur et virtuose +inégal, incorrect, Steibelt s'élevait jusqu'au génie dans ses heures +d'inspiration, et parfois restait terre à terre se traînant dans les +bas-fonds de la médiocrité. Aussi ces trop nombreuses intermittences +laissent-elles un champ très large au petit groupe des critiques de +goût: ceux-ci s'indignaient du manque de style, du peu de cohésion des +idées, de la monotonie des effets; ils reprochaient à l'exécutant une +confusion, une inégalité de doigts et de mains absolument contraire à la +véritable virtuosité. + +Ces critiques de détail n'atteignaient pas la popularité croissante de +Steibelt. De puissants protecteurs, parmi lesquels il faut mentionner en +première ligne M. de Ségur, séduits par la riche imagination du +virtuose, prenaient à tâche de le produire comme compositeur dramatique. +M. de Ségur lui confia un poème tiré de _Roméo et Juliette_; cet ouvrage +écrit pour l'Académie royale de musique, ajourné, refusé, fut enfin +arrangé par les auteurs pour le théâtre Feydeau. Mélodiste dans la plus +large acception du mot, Steibelt, malgré l'insuffisance de ses études et +son manque de science, avait une telle abondance d'idées, un sentiment +de l'expression et des effets scéniques si justes et si vrais que sa +partition de _Roméo et Juliette_ fut un des plus grands succès de la +scène française. On y constatait de nombreuses défectuosités, une +fâcheuse inexpérience de l'art vocal, une orchestration insuffisante, +mais des mélodies originales, des accents passionnés, une couleur exacte +et dramatique. Il faut ajouter que Mme Scio fut admirable dans +l'interprétation de son rôle, et fanatisa le public par sa belle +diction. + +D'autres succès attendaient Steibelt. Vers cette même époque il eut son +heure de vogue comme professeur à la mode. Les élégants du Directoire, +puis la noblesse improvisée du premier Empire, désireuse de se mettre au +ton de l'ancienne cour, sollicitaient les leçons du célèbre virtuose. +Mais cet engouement fut de courte durée; le manque d'éducation, les +excentricités impertinentes, les indélicatesses de Steibelt le forcèrent +à quitter Paris et à chercher fortune dans une suite de voyages à +l'étranger. La Hollande, l'Angleterre, Hambourg, Dresde, Berlin, Vienne +purent l'entendre dans de nombreux concerts. Dans cette dernière ville, +Steibelt eut l'insigne audace d'entrer en lutte avec Beethoven; +maladresse bientôt punie. Steibelt n'avait pas craint d'improviser sur +un thème du maître de médiocres variations avec son inévitable trémolo. +Le thème était beau, les fantaisies bien inférieures. A quelques jours +de là , Beethoven prit pour thème la partie basse d'un trio de Steibelt, +et improvisa des merveilles sur cette pauvreté. Cette dure leçon, +infligée à la fatuité de son prétendu rival, mit fin aux essais de même +nature provoqués par d'imprudents admirateurs de Steibelt. + +Le virtuose berlinois, dont la vie aventureuse, toujours aux prises avec +les dettes, ne pouvait prendre racine nulle part, vint encore deux fois +à Paris, en 1800 et 1805, tenter la fortune. Nous devons à sa première +réapparition l'audition du sublime oratorio de Haydn, _la Création_, +dont le poème, traduit en prose par Steibelt, fut versifié par le +vicomte de Ségur et adapté à la musique par le célèbre pianiste. La +première audition de ce chef-d'Å“uvre eut lieu à l'Opéra le 3 nivôse, +an IX, date signalée par l'explosion de la machine infernale. + +Ce travail de traduction fut assez largement rétribué, mais l'artiste +nomade dut renoncer aux succès lucratifs des soirées du grand monde. Une +réputation déplorable, appuyée sur des faits trop certains, lui ferma la +plupart des salons. Il quitta Paris pour se rendre à Londres avec sa +jeune femme, une beauté britannique, dont Steibelt voulut faire +ressortir le charme et les séductions en composant à son intention des +_Bacchanales_ pour piano et tambour de basque. Les hommages rendus à la +grâce de la jeune bacchante flattaient beaucoup, paraît-il, l'auteur de +ces pièces assez médiocres. + +Steibelt donna à Londres plusieurs concerts brillants et fructueux, et +toujours à court d'argent, malgré ses succès, écrivit un grand nombre de +fantaisies et d'arrangements sans valeur musicale. Il composa aussi la +musique de deux ballets: _la Belle laitière_ et _le Jugement de Pâris_. +L'histoire ne dit pas si la belle Madame Steibelt figurait aussi dans +les _tableaux plastiques_ en s'accompagnant du tambourin. + +Steibelt revint à Paris en 1805 et fit exécuter à l'Opéra en 1806, au +retour de la campagne d'Austerlitz, une plate cantate de circonstance, +la _Fête de Mars_; mais, toujours harcelé par ses créanciers, vivant +d'expédients, il repartit subitement pour se rendre en Russie, vers +1808. Dans tout le parcours de ce long voyage, il donna de nombreux +concerts, à Francfort, Leipsick, Varsovie, etc. A son arrivée à +Saint-Pétersbourg, il obtint de l'empereur de Russie la place de +directeur de l'opéra français. Boieldieu, aussi galant homme que grand +artiste, en était alors titulaire, mais il avait la nostalgie du pays +natal et voulait se rapatrier. Steibelt prit donc son poste, sans y +apporter la même autorité, ni la même dignité, mais en artiste habile et +capable encore de belles inspirations. Ce furent les meilleures années +de sa vie; grâce à un engagement formel et qu'il ne put rompre, son +existence se trouva assurée de 1808 au 20 septembre 1823, date de sa +mort. Pendant cette longue période, il fit représenter les opéras de +_Cendrillon_, _Sargines_, _Roméo et Juliette_, _la Princesse de +Babylone_ et commença le _Jugement de Midas_. Il laissait en mourant sa +famille sans ressources, et l'initiative de bienveillants protecteurs +dut pourvoir à cette situation désastreuse par une souscription et un +concert. + +On voit le désordre de cette vie: il correspond à l'inégalité des +résultats donnés par de belles facultés mal dirigées et un génie sans +culture suffisante. L'exécution de Steibelt offrait les qualités +séduisantes, mais aussi les graves défauts de ses compositions, la +plupart trop longues, diffuses, véritables improvisations sans plan +arrêté, où les motifs souvent heureux se succèdent sans ordre logique. +Ne procédant d'aucune école, ne relevant que de lui-même, de ses +caprices tantôt originaux, tantôt simplement bizarres, négligeant son +mécanisme, s'abandonnant à l'inspiration du moment, le jeu de Steibelt +avait des incorrections inévitables des fantaisistes trop confiants dans +leur facilité. Fort de sa brillante imagination, sûrs de certains effets +de pédales, de trémolos, notes répétées et variations qu'il avait mises +à la mode, Steibelt s'imposait à un public d'un goût encore peu formé, +mais n'évitait pas la critique des artistes sérieux, ayant des oreilles +délicates et le sentiment des justes proportions. + +Fortifié par l'étude, la réflexion, de saines lectures, retrempant son +énergie, sa puissance d'expansion aux sources pures de la famille, de la +morale et du véritable sentiment artistique, Steibelt eût produit des +Å“uvres durables et laissé un nom justement admiré. Le décousu de sa +vie a compromis, étouffé dans son germe un génie musical d'une grande +richesse. De l'Å“uvre de Steibelt, il ne reste plus dans le courant +que quelques sonates, un concerto populaire, l'_Orage_, quelques +fantaisies et thèmes variés. Opéras et ballets, tout le reste est oublié +ou connu seulement des bibliographes. + +L'Å“uvre de piano, très considérable, n'est pas moins délaissée. Non +seulement le goût musical a changé, mais aussi, il faut le reconnaître, +Steibelt, toujours à bout de ressources, écrivait hâtivement, sans aucun +souci de sa réputation, quantité d'arrangements, pots-pourris, +fantaisies variées, bagatelles, bacchanales, musique indigne de l'auteur +des sonates et des concertos. + +La catalogue de Steibelt contient 46 sonates, la plupart ont disparu, +les planches ayant été détruites; citons parmi les rares survivantes +_l'Amante disperata_, _la Sonate martiale_, op. 23, 37, 41, 64, sept +concertos pour piano et orchestre; _l'Orage_ et le concerto militaire +sont les plus connus. On y trouve une grande richesse d'imagination, une +individualité très prononcée, de la fantaisie et de la passion, mais +toujours le manque d'ordre et d'enchaînement, attesté par des redites +fréquentes, des longueurs fastidieuses; toutes faiblesses imputables à +l'éducation insuffisante du compositeur, qui ignorait l'art de +développer logiquement une idée et de conclure à propos. + +Citons encore deux quintettes, un trio pour piano et instruments à +cordes, six quatuors pour instruments à cordes, de nombreuses sonates +pour piano et violon, deux duos pour piano et harpe, trois +divertissements, sept rondos, et vingt pots-pourris pour piano solo. Ces +dernières pièces étaient à la musique ancienne ce que sont de nos jours +les mosaïques, illustrations macédoines sur les airs d'opéra à la mode. +Ajoutons à cette liste déjà longue, six cahiers de bacchanales pour +piano et tambour de basque, quarante fantaisies sur des thèmes d'opéra, +cinquante études, des préludes, des airs variés en grand nombre et une +méthode dont le plan et la rédaction laissent fort à désirer. + +Le portrait de Steibelt que nous avons sous les yeux date du Directoire: +il montre un des «beaux» de l'époque: profil correct, traits fins et +réguliers, nez droit et effilé, bouche petite, chevelure abondante, un +type à la Garat encadré dans les larges plis de la cravate de mousseline +et souligné par les dentelles du jabot. Tel était au physique le +virtuose compositeur, touchant presque au génie dans ses heures +d'inspiration, mais gâté par l'absence d'études premières, de travail +suivi, d'existence réglée, et dont on peut dire qu'il lui a manqué, +comme homme, le sens pratique de la vie, comme musicien, le sens moral +du grand art. + + + + +XVI + +S. THALBERG + + +Sigismond Thalberg naquit à Genève, le 7 janvier 1812. Une légende +autorisée lui prête une origine princière; mais que Thalberg fût ou non +de souche nobiliaire, c'est un point de détail qui n'a rien à voir avec +l'admiration due au grand artiste, le respect que son existence +honorable, son caractère si digne d'estime lui ont mérité de tous. Son +enfance se passa près de sa mère, femme d'esprit et de haute +intelligence; quant à l'éducation musicale du jeune virtuose, plusieurs +maîtres se sont attribué l'honneur de l'avoir dirigée. Nous croyons être +dans le vrai en disant que Thalberg a suivi les leçons de Sechter, +Czerny et Hummel. La belle sonorité de ce dernier maître a dû guider +Thalberg dans ses recherches pour accroître la puissance du piano; quant +à Czerny, il n'est pas un virtuose allemand qui n'ait recherché ses +conseils si précieux pour la perfection du mécanisme. + +L'extrême facilité et le travail assidu de Thalberg lui firent acquérir, +jeune encore, une très brillante exécution. Par un sentiment de +coquetterie, il prétendait avoir acquis ce merveilleux talent sans +étude; il disait aussi vrai qu'Auber s'accusant de paresse. + +Toujours est-il qu'à l'âge de seize ans, Thalberg obtenait à Vienne de +grands succès dans les salons et les concerts où il se faisait entendre. +C'est en 1828 qu'il publia ses premiers essais de composition et +commença ses voyages en Allemagne, ébauchant peu à peu les procédés +nouveaux qu'il devait ériger quelques années plus tard en méthode. De +1835 à 1839, Thalberg a parcouru l'Europe en donnant partout des +concerts où il émerveillait les artistes par ses qualités spéciales; les +ressources exceptionnelles de sa virtuosité révolutionnaient l'école du +piano par l'extension toute nouvelle donnée à la sonorité, et la belle +manière de chanter. + +A cette époque, la difficulté vaincue et les traits de bravoure étaient +le _summum_ de l'art; la grande école de Clementi, de Cramer, de +Kalkbrenner avait encore ses adeptes fervents, mais les virtuoses, las +des mêmes formes, cherchaient des voies nouvelles hors de la sonate et +des thèmes variés. Thalberg vint leur apporter un secours puissant. +C'est dans les salons de Zimmermann que je l'entendis à ses débuts à +Paris, en 1835; Zimmermann se faisait un point d'honneur d'être le +premier à produire devant sa nombreuse et brillante clientèle les grands +artistes étrangers de passage à Paris; il aimait à se dire le parrain de +toutes les célébrités qui venaient demander au public parisien la +consécration de leur renommée, Ce soir-là , Mme Viardot, Duprez et de +Bériot complétaient le tournoi musical. Thalberg eut un succès +prodigieux, on s'étouffait pour le voir et l'entendre, tant ses effets +nouveaux paraissaient alors merveilleux; tous les pianistes présents +voulurent se rendre compte _de visu_ des procédés employés par le jeune +maître. + +La célèbre fantaisie de _Moïse_ causa une stupéfaction profonde. On +cherchait curieusement à deviner le secret de cette sonorité puissante. +La belle et large mélodie, s'accusant à chaque strophe avec plus de +force, paraissait une impossibilité sous ce torrent d'arpèges parcourant +le clavier dans toute son étendue. L'enthousiasme était à son comble, +quand Mme Viardot vint avec Duprez chanter un duo de Mozart. Je me +rappelle encore l'effet d'étonnement qui se produisit plus tard à +l'audition, au Théâtre-Italien, de l'étude en _la_ mineur où le chant en +notes répétées était divisé aux deux mains. On se rendait si peu compte +de la disposition adoptée par Thalberg, que cette pièce, donnée au +Conservatoire comme morceau de concours, fut exécutée par toutes les +élèves moins une seule, Mlle Aulagnier, je crois, suivant les +traditions anciennes, c'est-à -dire le chant à la main droite et +l'accompagnement à la main gauche. L'exception commise par Mlle +Aulagnier produisit une vive émotion parmi les concurrentes et les +juges; l'élève audacieuse, qui devait du reste avoir plus tard le +premier prix, n'obtint cette année-là qu'un accessit. + +Thalberg, après un séjour assez prolongé à Paris commença une longue +série de voyages à travers l'Europe; l'Angleterre, la Belgique, la +Hollande, l'Allemagne et la Russie lui firent le même accueil +enthousiaste. A l'exemple d'Henri Herz, il voulut encore conquérir le +Nouveau-Monde à sa méthode. Les États-Unis et le Brésil lui firent une +réception magnifique. Thalberg revint ensuite en Europe, où +l'attendaient de nouveaux succès, jouir de ses triomphes et de sa grande +fortune. Il habitait à Paris un hôtel acheté lors de son mariage avec +une des filles de Lablache. Nous ne le suivrons pas dans ses nombreux et +incessants voyages à Londres, à Naples, en Russie; mais nous devons +mentionner sa réapparition dans une série de concerts donnés à Paris, +salle Érard, en 1862. C'était toujours la même exécution idéale: +sonorité onctueuse dans le chant, limpidité transparente dans les +traits, ampleur, puissance, délicatesse. Il manquait pourtant à toutes +ces perfections un peu d'imprévu, l'animation, la passion communicative. +En écoutant ce grand virtuose, si beau modèle à prendre, on se trouvait +sous le coup d'une admiration véritable; mais le cÅ“ur ne battait pas +comme à l'audition de Chopin ou de Liszt. Une femme d'une beauté idéale, +une statue vivante peut se faire admirer, mais le charme, l'esprit, la +sensibilité agissent sur l'imagination d'une manière plus vive que la +beauté calme, impassible, confiante dans sa toute-puissance. + +Le procédé de Thalberg a fait école, en dépassant les souhaits de son +inventeur, je n'hésite pas à l'affirmer. La foule des imitateurs, petits +et grands, habiles ou maladroits, qui ont usé et abusé de l'arpège, est +immense. La disposition du chant placé au médium du piano n'est pas une +découverte nouvelle; mais ce qui appartient en propre à Thalberg, ce qui +a été trouvé et merveilleusement utilisé par lui, c'est le choix des +doigts forts pour marquer d'une façon plus saillantes les mélodies, la +division alternative aux deux mains, enfin les innombrables traits de +formes nouvelles qui animent le chant sans en altérer les contours et +font vibrer l'échelle sonore du piano dans toute son étendue. Voilà , en +dehors du mérite transcendant de Thalberg comme compositeur, le côté +tout spécial où il est resté créateur, chef d'école, artiste inimitable +et trop imité! + +Thalberg a écrit un grand nombre de fantaisies sur les opéras italiens +et français. Les plus populaires sont tirés de _la Straniera_, _Moïse_, +_les Huguenots_, _la Donna del lago_, _Robert le Diable_, _Béatrice_, +_la Norma_, _Lucrèce Borgia_, _le Barbier de Séville_, _la Somnambula_, +_la Muette_, les deux fantaisies sur _Don Juan_ et l'andante final de +_Lucie_. Nous en passons beaucoup et des meilleures. Outre ces +arrangements importants, très développés, Thalberg a publié une Å“uvre +de la plus grande valeur: _l'Art du chant appliqué au piano_. L'illustre +virtuose a pris un soin minutieux à former par ses transcriptions +vocales tous les pianistes désireux d'acquérir ces belles qualités de +style, cette large manière de faire chanter le piano, ces variétés +d'accent et de timbre indispensables pour traduire dans des sonorités +différentes, d'une manière claire et distincte, le chant et les +accompagnements. Sous ce rapport, Thalberg avait réalisé une perfection +exceptionnelle, dont il donne le secret dans les excellents préceptes de +son _Art du chant_. + +Le recueil des douze grandes études de concert et l'étude en _la_ mineur +op. 45 appartiennent à la virtuosité transcendante. Thalberg y a mis en +Å“uvre, dans un style très serré et très ferme, toute l'ingéniosité de +ses procédés de prédilection. Nous ne pouvons passer sous silence son +concerto, quoique ce soit une composition de jeunesse sans caractère +bien accusé. Thalberg a deux fois essayé d'aborder la musique +dramatique, à Londres, puis en Italie. Ces deux tentatives aboutirent à +un double insuccès.--En fait de musique de chambre, nous ne connaissons +de lui qu'un estimable trio, op. 69, pour piano, violon et violoncelle. + +Thalberg, indépendamment de ses nombreuses fantaisies et de ses +arrangements, a écrit quantité d'Å“uvres originales qui diffèrent +sensiblement de ses procédés usuels et dans lesquels sa pensée s'est +affirmée d'une manière moins uniforme. Ses deux caprices, op. 15 et 19, +ses nocturnes, op. 16, son scherzo, op. 31, son andante, op. 32, ses +romances sans paroles, op. 42, ses _Soirées de Pausilippe_, sa marche +funèbre, sa barcarolle, sa tarentelle, sa célèbre ballade, enfin sa +grande et belle sonate prouvent victorieusement que Thalberg savait, +quand il le voulait, s'affranchir des formules que son admirable talent +de virtuose avait mises en si grande faveur. La lecture de ces ouvrages +est une réponse aux critiques malveillantes de rivaux jaloux, qui ne +voulaient voir en Thalberg qu'un habile arrangeur d'idées toutes +trouvées. Et pourtant ce n'est pas chose facile d'écrire de bonnes +fantaisies. Le choix des idées traitées, leur succession, leur +agencement, l'importance donnée à certains motifs, l'intérêt des +épisodes, la façon dont les pensées se relient entre elles, les +contrastes bien ménagés, les effets bien gradués demandent de la part du +compositeur beaucoup de tact, d'habileté, d'ingéniosité. Thalberg, en ce +genre, a fait école et laissé de très beaux modèles. + +Ed. Wolff, DÅ“hler, Henselt, Prudent, de Kontski, Goria, Gottschalk, +Jaëll, Fumagalli, etc., ont suivi assez longtemps la voie tracée par +Thalberg, mais le succès n'a pas été le même. L'abus des procédés +identiques a fini par lasser les oreilles musicales. Le goût a changé, +la mode n'est plus à ces interminables fantaisies qui passionnèrent le +public il y a trente ans. Prudent a créé un genre à lui dans ses +paysages animés, _la Prairie_, _les Bois_, _les Naïades_, etc.; Heller +dans ses _Promenades d'un solitaire_, ses _Nuits blanches_, ses _Scènes +vénitiennes_; Schumann dans ses nombreuses pièces caractéristiques et +romantiques; Bizet, dans ses _Chants du Rhin_, enfin tous ceux qui +mettent l'idée au-dessus de l'effet, ont abandonné l'ancien cliché. La +musique pittoresque, imitative, descriptive a tout à fait démodé la +grande virtuosité d'autrefois. Il y a un progrès immense dans l'art +expressif, dans la science du coloris; mais, en revanche, que de titres +burlesques, d'étiquettes prétentieuses sur des pièces dites originales, +mais vides de sens, d'idées, écrites dans un véritable patois musical! + +Toutes ces variations de la mode et du goût n'enlèvent rien à la gloire +de Thalberg. Le but poursuivi et atteint par l'illustre virtuose était +de substituer à l'ancienne école du piano, où les effets brillants +reposaient sur la rapidité des traits diatoniques et chromatiques, des +formules nouvelles embrassant le clavier dans une plus grande étendue et +développant le tissu harmonique de la basse la plus grave à la limite +suraiguë. Ce problème, en apparence insoluble, a été victorieusement +réalisé par Thalberg dans ses nombreuses fantaisies et transcriptions +vocales et instrumentales. La disposition des phrases mélodiques au +médium du piano, la division alternative aux deux mains des notes +saillantes permettant aux doigts forts de marquer le chant avec plus de +fermeté, l'harmonie plus corsée, soutenue aux deux mains au moyen de +basses profondes et d'arpèges rapides, tels sont en résumé les procédés +adoptés par Thalberg, et mis en Å“uvre avec une ingéniosité sans +pareille. + +Aussi le virtuose et le compositeur firent-ils une véritable révolution +dans l'école du piano. Les maîtres anciens et ceux dont le talent, +l'originalité pouvaient se passer de ces effets nouveaux, ne changèrent +rien à leur style et laissèrent passer cet engouement pour l'arpège. +Herz, Chopin, Heller, Kalkbrenner ne modifièrent que fort peu leur façon +d'écrire, mais toute la jeune école suivit Thalberg avec enthousiasme. +Prudent, Kontski, Goria, DÅ“hler, Osborne, Godefroid devinrent ses +disciples ardents, les propagateurs de sa doctrine. Il y eut excès +comme dans toute révolution. L'école de Clementi, Cramer, Field, +Kalkbrenner, celle de Hummel, Moschelès, Henri Herz, procédaient toutes +deux d'une façon presque identique pour la disposition du chant, de +l'harmonie et des traits brillants. L'édifice musical donnait +alternativement aux deux mains le degré d'importance qui convenait à +chacune d'elles, mais l'intérêt du discours presque toujours divisé, ne +comprenait que rarement des formules simultanées servant +d'accompagnement à la mélodie. + +Les traits rapides en gammes simples et figurées, quelquefois en accords +brisés, se présentaient presque toujours dans une ordonnance symétrique +qui subordonnait le virtuose au musicien. La conduite de la phrase, la +forme à conserver primaient les allures indépendantes et les caprices de +l'exécutant visant aux grands effets. Les maîtres tels que Haydn et +Mozart se préoccupaient avant tout de formuler leur pensée dans la plus +belle langue musicale sans souci exclusif de la virtuosité. Pour eux ce +n'était qu'un moyen plus sûr d'arriver à bien dire; l'idée ne leur +venait que rarement d'écrire une phrase, un trait destinés spécialement +à mettre plus en évidence la belle sonorité d'un instrument et les +qualités particulières d'un exécutant. + +A la grande influence de Thalberg sur l'école moderne du piano, comme +compositeur et virtuose, il faut ajouter son action comme professeur. +Non qu'il prît la peine de suivre, mesure à mesure, phrase par phrase, +les pianistes qui avaient la bonne fortune d'obtenir ses conseils; mais +quand l'élève avait joué son morceau,--appartenant presque toujours au +répertoire du maître,--Thalberg l'exécutait à son tour, en indiquant les +nuances et les procédés d'attaque. De toutes ces qualités, que de +nombreux disciples ont plus ou moins conservées, la plus frappante était +l'art merveilleux de produire, de conduire et de moduler le son. Jamais +d'effets heurtés, aucun abus de force; le piano n'était pas malmené, +traité avec violence. + +Comme Chopin, Thalberg employait constamment les pédales douce et forte, +d'une façon alternative ou simultanée, mais avec un tact si parfait que +l'oreille la plus susceptible ne pouvait saisir aucune résonnance +anormale. Signalons encore dans cette exécution magistrale, l'ordonnance +raisonnée du discours musical, la gradation des effets, une limpidité, +une transparence exceptionnelles de la partie récitante dans les +passages légers ou brillants. + +On dit, avec raison, que les traits reflètent l'être moral et que chacun +a la physionomie de son âme. Souvent aussi la figure de l'artiste porte +l'empreinte de son tempérament enthousiaste ou rêveur, recueilli ou +exubérant. On a souvent la physionomie de son talent; Thalberg en était +une preuve frappante. Les traits fins, distingués, harmonieux, donnaient +à son visage un cachet de noblesse répété dans toute sa personne; on +reconnaissait en lui un homme de race, doué de cette distinction native +que ne remplace pas toujours la meilleure éducation. Le regard était +fier, le sourire fin et bienveillant, la tête haute, portée en arrière +comme celle d'un vrai gentleman. + +Thalberg est mort à Naples[3] le 27 avril 1871, dans la force de l'âge +et la plénitude du talent, laissant un nom aimé, inséparable de +l'histoire de l'art. Comme exécutant, l'influence de son école a été +considérable, et, malgré certaines exagérations, a marqué un progrès +énorme dans la virtuosité moderne. Comme compositeur, Thalberg a créé +une forme nouvelle de fantaisies et laissé des Å“uvres originales +d'une réelle valeur. Il restera, à ce double titre, l'incarnation la +plus haute d'une époque de transition. + + + + +XVI + +MADAME FARRENC + + +Les artistes convaincus, ayant foi dans leur art et surtout dans le +passé de leur art, attachés aux principes, refusant de s'écarter des +doctrines traditionnelles, prenant leur point d'appui dans une fixité de +préceptes et une fermeté de conscience que rien ne peut troubler, +forment, malgré certains côtés étroits, malgré un isolement et une +stérilité inévitables dans le grand mouvement contemporain, une école +respectable à tous les égards. Mme Farrenc appartenait à cette +chapelle de croyants exclusifs qui n'ont jamais voulu quitter la voie +tracée par les maîtres, ni s'affranchir des lois reconnues, adoptées, +enseignées par eux. L'amour du nouveau, la fièvre de l'inconnu n'ont +jamais eu prise sur ces natures dont la foi robuste, la dévotion pour +ainsi dire fermée, repoussent comme hérésies tout ce qui s'écarte des +principes absolus de l'art pur. + +Si cette école a des côtés étroits, comme nous l'avons dit tout d'abord, +elle en a aussi d'intéressants et d'instructifs. Nous croyons accomplir +un devoir, acquitter une dette de cÅ“ur et de bonne confraternité en +consacrant ces pages de souvenir à l'artiste éminente dont la vie +modeste et laborieuse reste un enseignement en ce temps de réclames, +d'études superficielles et de charlatanisme. + +Cet hommage de sympathie est amplement justifié par les qualités +multiples de l'artiste qui, grâce à son énergique volonté, à ses fortes +et patientes études, sut acquérir des connaissances musicales qu'aucune +femme, avant elle, n'avait possédées au même degré. Il faut honorer ces +belles natures qui aiment l'art pour les pures jouissances du cÅ“ur et +de l'esprit, pour lui-même, en un mot; qui ont un médiocre souci de la +gloire et de la fortune et marchent courageusement à la conquête de +l'idéal, sans autre mobile que l'ardent amour du beau. + +Mme Farrenc, née Jeanne-Louise Dumont, était la fille de Jacques-Edme +Dumont, statuaire, pensionnaire de Rome, et la sÅ“ur d'Auguste Dumont, +membre de l'Institut et l'un des statuaires célèbres de l'époque +actuelle. Mme Farrenc descendait aussi, par les femmes, de la grande +famille des peintres du XVIIIe siècle, les Coypel. Son enfance +n'offre aucune des particularités saillantes qui accompagnent +d'ordinaire les premiers pas des enfants prodiges et dénotent des +aptitudes toutes spéciales; on n'y trouve aucune légende merveilleuse; +mais cette bonne fortune d'appartenir à une famille d'artistes éminents +a certainement exercé une grande influence sur la vocation de la future +virtuose comme sur la direction de ses premières études. Haydn, Mozart, +Beethoven étaient la trinité musicale à laquelle la jeune néophyte avait +voué ses premières croyances; Moschelès et Hummel furent tout à la fois +ses conseillers et ses modèles. + +Dès l'âge de quinze ans, elle commençait ses études d'harmonie et de +contre-point avec Reicha; à dix-sept ans, elle devenait la compagne de +M. Aristide Farrenc, un artiste de sérieuse valeur, virtuose renommé +comme flûtiste et bon compositeur. La haute supériorité de sa femme, +l'admiration profonde qu'il avait pour son talent, le décidèrent à +renoncer à la vie militante du musicien pour devenir éditeur; mais on +retrouvait dans ses publications, d'une correction irréprochable, le +soin, la conscience, le goût d'un véritable artiste. On lui doit la +publication d'un grand nombre d'ouvrages d'une haute valeur, tels que +les _Études_ et la _Grande Méthode de Hummel_, _l'École du virtuose_ de +Czerny, une collection des _Å“uvres de Beethoven_. Admirateur +passionné des compositions de sa femme, c'est grâce à son initiative que +nous connaissons plusieurs Å“uvres importantes qui, sans lui, seraient +restées ignorées de tous, même des intimes; car Mme Farrenc avait une +profonde antipathie pour toute mise en scène de ses compositions; sa +réserve habituelle allait jusqu'à la souffrance, quand il s'agissait de +produire au grand jour sa personnalité artistique. + +Ce fut sous l'habile direction du célèbre contre-pointiste Reicha que +Mme Farrenc fit, comme nous l'avons dit, de longues et fortes études +d'harmonie de fugue et de composition. Ce professeur, dont le mode +d'enseignement différait sous plusieurs rapports de la doctrine de +Chérubini, le maître par excellence du style sévère, prit un vif intérêt +aux études scolastiques de son intelligente et courageuse élève; il lui +fit deux fois recommencer son cours de contre-point et de fugue. Mais la +vaillante musicienne, non contente d'écrire avec une rare pureté un +grand nombre d'airs variés, rondos, études, voulut connaître à fond tous +les secrets, tous les procédés de l'orchestration. Son énergie ne recula +pas devant la composition d'Å“uvres de haut style, trios, quatuors, +quintettes, nonettos, ouvertures et symphonies; Mme Farrenc sut +aborder avec hardiesse la musique concertante pour piano et instruments +à corde, piano et instruments à vent; citons aussi plusieurs symphonies +dignes des maîtres en renom. Ces Å“uvres ne permettent qu'une +critique: Mme Farrenc n'a pas suffisamment osé y être elle-même. +Toute à l'admiration de ses modèles, sa pensée s'y est trop fondue dans +leur moule, elle n'a pas assez vigoureusement affirmé son style +individuel. + +On compte trois symphonies de Mme Farrenc, exécutées au +Conservatoire; le nonetto pour piano et instruments à vent a été joué +avec une rare perfection par les virtuoses les plus renommés, à la salle +Érard. Cette Å“uvre fait honneur au talent viril de Mme Farrenc. +Voltaire, qui refusait aux femmes la faculté d'écrire des tragédies, +faute par elles de posséder une certaine vigueur, une énergie de +conception et d'exécution indispensables et réservées à l'autre sexe, +eût dû admettre une exception à sa théorie en voyant une femme +symphoniste, phénomène tout aussi remarquable, à nos yeux, qu'une femme +auteur dramatique[4]. + +Pendant trente années, Mme Farrenc a dirigé au Conservatoire les +études d'une nombreuse génération de pianistes. Sa classe a fourni une +phalange serrée d'artistes de mérite, dont le talent reflète les +sérieuses qualités de leur maître. Citons en première ligne la fille de +Mme Farrenc, artiste du plus brillant avenir, virtuose de grand +style, musicienne consommée, ravie prématurément à l'affection de ses +parents; Mlles Lévy, Dorus, Colin, Sabatier-Blot, Viard, Lenoir (ces +trois dernières ont aussi pris mes conseils pendant quelques années), +Mme Béguin-Salomon. L'enseignement de Mme Farrenc était d'une +correction parfaite, d'un puritanisme rigoureux. Pour rien au monde, le +professeur n'aurait voulu sacrifier à l'effet; aussi les succès de ses +élèves étaient-ils dus bien exclusivement à leur mérite personnel. Les +pianistes formés à l'école de Mme Farrenc se distinguaient par la +régularité et la netteté irréprochable de leur jeu, le mécanisme +excellent, l'accentuation juste qui n'avait rien jamais d'exagéré, enfin +la lettre écrite observée avec une exactitude, un soin religieux. Ce +qui manquait à cette école, si correcte, si sérieuse et si pure, c'était +la chaleur et la couleur. L'horreur de l'exagération l'avait poussée +vers un autre écueil, la froideur. + +Mme Farrenc professait une grande admiration pour Hummel et +Moschelès, dont elle avait longtemps reçu les conseils; pourtant, on ne +retrouvait pas une frappante analogie entre sa virtuosité et celle des +célèbres pianistes que nous venons de nommer; son talent d'exécution +procédait bien plutôt de l'école de Kalkbrenner et Cramer, dont elle +avait la netteté, l'allure correcte mais compassée. Mme Farrenc +n'était pas une virtuose transcendante dans l'acception stricte du mot, +mais une pianiste de style, commandant l'attention par sa manière +magistrale de comprendre et d'interpréter. En revanche, nous le +répétons, ce jeu irréprochable au point de vue de la correction laissait +à désirer sous le rapport du coloris musical, manquait de relief et +d'expression. Conviction, éducation ou tempérament, Mme Farrenc se +tenait obstinément à l'antipode du sentimentalisme: à force de +rechercher la simplicité, elle était arrivée à ce résultat singulier: +l'affectation du naturel. + +Nous comprenons et partageons le sentiment d'aversion profonde que les +artistes dignes de ce nom ont pour le maniérisme, l'exagération ou la +mignardise, mais il n'en faut pas moins reconnaître que l'accent, +l'expression, le mouvement, l'émotion sont des qualités primordiales, +dont la possession est indispensable pour une bonne interprétation. Si +la chaleur communicative fait défaut à l'exécutant, l'auditoire reste +froid; si le virtuose n'a pas d'heureux élans d'inspiration, s'il se +condamne à une rigidité glaciale, quelle action exercera-t-il sur le +public? L'exécution littérale sans l'adjonction des qualités intimes, de +l'interprétation vivante, sentie, est la négation du beau et du vrai, +tout aussi bien que l'exagération, les procédés excessifs, ampoulés +marquent la décadence de l'art et la perversion du goût. + +La physionomie de Mme Farrenc offrait un type distingué, mais austère +et froid. Nature vaillante, laborieuse à l'excès, caractère réservé, +réfléchi, tout, dans cette organisation d'élite, affirmait une +individualité concentrée et convaincue. Les traits fins, effilés, le +teint pâle, le regard un peu vague, donnaient au visage, d'un ovale +allongé, un caractère ascétique. Au moral, elle avait une grande +droiture d'esprit, un jugement sûr, une équité rigoureuse; c'était, en +outre, une femme du monde, distinguée, instruite, ayant su se faire une +forte éducation, tout en devenant musicienne et compositeur de premier +ordre. + +Pendant les dernières années de leur carrière, M. et Mme Farrenc,--à +l'exemple du regretté Amédée Méreaux,--ont consacré tous leurs soins à +une importante publication: _le Trésor des pianistes_, recueil de vingt +volumes comprenant tous les chefs-d'Å“uvre des maîtres célèbres +compositeurs pour le clavecin et le forte-piano. Cet important ouvrage, +enrichi de notices biographiques et de précieuses indications sur le +style et les ornements anciens, dont la tradition n'est connue que des +érudits, des collectionneurs de méthodes du temps, est un véritable +monument élevé à l'histoire du piano. En 1872, Mme Farrenc prenait sa +retraite de professeur au Conservatoire, sans toutefois cesser ses +leçons particulières; mais sa santé, altérée par le travail, le chagrin, +la solitude que la mort avait faite autour d'elle, annonçait une fin +prochaine. C'est en septembre 1875 qu'elle nous a quittés pour le grand +repos si honorablement conquis par une vie laborieuse et d'un haut +exemple. + +Nature vaillante, conscience rigide, organisation puritaine et sérieuse, +égarée dans un siècle frivole et dans une génération fébrile, on peut +dire que Mme Farrenc n'a pas obtenu tout le succès que méritaient sa +rare conscience, son profond savoir: mais son nom vivra dans le souvenir +de tous ceux qui ont pu apprécier les qualités multiples de l'artiste, +femme par la délicatesse du cÅ“ur, virile par la fermeté du talent. + + + + +XVIII + +HUMMEL + + +Rarement désirables, souvent désavantageuses, les comparaisons +artistiques s'imposent quelquefois soit par des coïncidences de date, +soit par des rapports de style. C'est un honneur sans doute pour Hummel +d'être mis en parallèle avec Beethoven et comparé à ce maître illustre; +en revanche, ce n'est pas absolument un bonheur. Opposer l'un à l'autre +ces deux maîtres également hors ligne, mais inégalement supérieurs, +c'est opposer l'imagination aidée de la science à l'invention créatrice, +le style acquis à la sensibilité native, l'originalité travaillée aux +élans de l'inspiration. De là un contraste fâcheux entre ces deux grands +artistes contemporains et rivaux. Beethoven était un puissant génie, +Hummel un musicien de talent; le rayonnement du premier a laissé dans un +jour insuffisant le mérite réel du second. Il faut donc, par un effort +d'esprit, isoler Beethoven sur ce sommet de l'art qui appartient au +symphoniste immortel, et il deviendra plus facile de rendre à son +vaillant émule toute la justice qui lui est due. + +Mise à part, éloignée de ce redoutable voisinage, la physionomie +artistique de Hummel s'éclaire d'un jour nouveau; on n'hésite pas à la +placer au rang qu'elle mérite; on salue en Hummel un des maîtres non +seulement brillants mais utiles qui ont fait progresser l'art musical et +trouvé des voies nouvelles. S'il n'a pas eu les grands coups d'aile, les +inspirations larges, puissantes de Beethoven, il a du moins parlé la +langue inspirée, correcte et pure des poètes classiques de la musique, +il a écrit de véritables chefs-d'Å“uvre, laissé d'admirables modèles +de style et de goût. + +Hummel (Jean-Népomucène), fils de Joseph Hummel, musicien distingué, +habile professeur, chef d'orchestre, naquit à Presbourg le 16 novembre +1778. Dès sa première enfance, il annonça des dispositions toutes +spéciales pour l'étude du piano, qu'il commença à l'âge de cinq ans. Ses +facultés musicales étaient si remarquables qu'à sept ans il étonnait +déjà par sa virtuosité. Le père de Hummel, qui s'était fixé à Vienne, où +il dirigeait un orchestre de théâtre, présenta son enfant prodige à +plusieurs artistes éminents et à W. Mozart. Le grand compositeur fut si +enthousiasmé par la riche organisation du petit virtuose, qu'il voulut +le diriger lui-même, malgré son peu de goût pour l'enseignement. + +Hummel eut donc l'inestimable bonheur d'être un des rares élèves de +Mozart; il resta chez lui à demeure, comme pensionnaire; de là sa forte +éducation et son immense supériorité sur la plupart des compositeurs +ses contemporains. Ses progrès furent si rapides que Mozart put +présenter au public son merveilleux élève, âgé de neuf ans, dans un +concert donné à Dresde en 1787. Le père de Hummel voulut ensuite, à +l'exemple du père même de Mozart, produire et un peu exploiter le talent +de son fils. Pendant six années, il lui fit parcourir l'Allemagne, le +Danemark, la Hollande, l'Ecosse, l'Angleterre (où il séjourna deux ans à +Londres, en 1791 et 1792), rencontrant partout les sympathies les plus +vives. Le père imposait à son fils un travail si rude que Hummel, devenu +homme, en conserva l'habitude toute sa vie. + +Pendant ses deux années de séjour à Londres, Hummel suivit assidûment +les leçons de Clementi, s'imprégna de son style, se soumit aux préceptes +de son école. En quittant Londres, Hummel, alors âgé de quinze ans, +revint à Vienne et commença l'étude de l'harmonie, qu'il n'avait fait +qu'ébaucher; il prit pour guide un des maîtres les plus expérimentés, +consulté par tous les musiciens de valeur, le grand théoricien et +contre-pointiste Albrechtsberger. Le célèbre Salieri lui donna aussi de +précieux conseils sur l'art d'écrire pour les voix et le style +dramatique. Ce fut ainsi qu'il devint compositeur, tout en restant un +virtuose exceptionnel. Nous ne suivrons pas cette vie laborieuse et +vagabonde année par année. Hummel a visité à plusieurs reprises les +diverses contrées de l'Europe, l'Allemagne, la Pologne, la Russie, la +Hollande, la Belgique, l'Angleterre et la France. Partout acclamé, son +grand style, sa virtuosité magistrale, son don merveilleux +d'improvisation (ces qualités réunies portées au plus haut point de +perfection), le placèrent au rang des maîtres dans l'acception la plus +grande du mot. + +Comme compositeur dramatique, Hummel a écrit plusieurs opéras sérieux, +de demi-caractère et bouffes, plusieurs cantates avec chÅ“urs, des +ouvertures symphoniques et aussi la musique de plusieurs ballets et +pantomimes avec chants et danses. Ses partitions les plus connues sont +_Mathilde de Guise_, trois actes, _Maison à vendre_, un acte, _le +Vicende d'amore_, opéra bouffe en deux actes. Hummel, qui fut +successivement maître de chapelle du prince Estherhazy, du roi de +Wurtemberg et du grand-duc de Saxe-Weimar, a encore composé trois messes +solennelles, des graduels, offertoires à quatre voix, orchestre et +orgue. + +Haydn et Cherubini avaient pour Hummel une vive sympathie; leurs +encouragements et leurs suffrages étaient pour ce vaillant musicien la +récompense la plus douce de ses travaux si variés au théâtre, à l'église +et comme compositeur de musique de concert et de chambre. Quant à la +double influence de Mozart et de Clementi, on en retrouve quelques +traces dans les premières compositions de Hummel, mais cette filiation +s'efface progressivement dans ses Å“uvres de maturité; car Hummel, +tout en restant attaché aux traditions de ses illustres maîtres, a +cherché d'autres voies indiquées déjà par les perfectionnements du +piano. Il a modifié les timbres, la sonorité, développé l'harmonie dans +une plus grande étendue du clavier, moins usé des formules diatoniques, +donné aux traits des contours plus variés, une trame plus serrée et plus +forte. + +L'Å“uvre de musique de chambre est importante et de haute valeur: +trois quatuors pour instruments à cordes, deux grandes sérénades pour +piano, violon, guitare, clarinette et basson, deux septuors restés +célèbres, un quintette pour piano et instruments à cordes, six concertos +pour piano et orchestre, dont quatre sont des modèles de style devenus +classiques, ceux en _la_ mineur, _si_ mineur, _la_ bémol majeur et _mi_ +naturel majeur; des rondos et thèmes variés pour piano et orchestre; +plusieurs sonates concertantes pour piano et violon; sept numéros +d'Å“uvres de trios pour piano, violon et violoncelle, trois sonates à +quatre mains, plusieurs fantaisies et particulièrement l'opéra 18, +Å“uvre admirable du plus beau style, des études excellentes, des +sonates pour piano seul qu'aucun virtuose ne doit ignorer (op. 13, 20, +36, 81 et 106); les op. 13 et 81 sont de véritables chefs-d'Å“uvre qui +peuvent se comparer aux plus belles sonates de Beethoven. + +Signalons encore les études publiées par Farrenc et aussi la grande +Méthode, dont je possède l'exemplaire avec dédicace au roi Charles X. +Cet ouvrage, traduit de l'allemand par un de mes anciens maîtres +d'harmonie, Jalensperger, est un précieux recueil de formules de +mécanisme; les combinaisons de doigts, variées à l'infini, offrent aux +élèves patients, que le travail ne rebute pas, de nombreux et excellents +exemples de doigtés ingénieux; mais cet ouvrage, très utile à +connaître, est plutôt un arsenal de traits qu'une méthode progressive +dans le sens usuel, absolu du mot. + +Il faut le reconnaître, si Hummel tient une des premières places parmi +les compositeurs de musique de chambre, concertos, septuors, trios, +sonates, fantaisies, il n'occupe qu'une place estimable parmi les +compositeurs de musique dramatique et religieuse. Écrivain correct, +distingué, musicien de grand talent, possédant à fond tous les secrets +de son art, ses Å“uvres de théâtre et d'église ont du style et le +caractère voulu, mais manquent de passion et d'élan. Hummel ne possédait +pas le génie des grandes conceptions lyriques, et son inspiration +musicale n'a pu s'élever aux sublimités dramatiques et religieuses. + +Au point culminant de leur double apogée, une profonde mésintelligence, +qui alla jusqu'à l'inimitié, surgit entre Hummel et Beethoven; et +pourtant ces deux grands artistes ne cessèrent de rendre mutuellement +justice à leur valeur musicale. On donne différents motifs à cette +aversion personnelle, rivalité d'amour ou rivalité artistique; d'après +d'autres renseignements, la cause réelle de cette rupture était +l'ombrageuse susceptibilité de Beethoven, dont le caractère aigri par la +souffrance n'avait pas une égalité parfaite. Ces deux natures d'élite, +si bien faites pour se comprendre et s'estimer, vécurent donc longtemps +ennemies; mais à l'heure suprême des adieux, Hummel apprenant l'état +désespéré de son illustre rival, se rendit près de lui, les yeux baignés +de larmes; Beethoven lui tendit la main en signe de réconciliation. + +A partir de 1811, la réputation de Hummel, comme pianiste et +compositeur, s'établit à Paris et prit racine au Conservatoire de +musique. Cherubini à son retour de Vienne, avait le premier signalé la +haute valeur et fait connaître l'Å“uvre du maître allemand. J'ai eu le +bonheur d'entendre Hummel, lors de son second voyage à Paris, en 1829, +dans plusieurs séances données chez Érard, et je me rappelle, avec une +vive admiration, ce style noble et simple, cette sonorité onctueuse, +cette belle manière de faire chanter et parler le piano, cette clarté +limpide des traits et ce brio magistral qui laissait l'auditeur +émerveillé, mais toujours tranquille sur les audaces du virtuose. + +Hummel est un des grands maîtres du piano; peut-être serait-il le +premier des modernes sans l'immense rayonnement de Beethoven. Mais, s'il +n'occupe que le second rang comme compositeur-pianiste, il n'a été égalé +par personne dans l'art merveilleux de fixer les idées instantanées, de +leur donner la vie et la forme. Compositeur de premier ordre, +improvisateur incomparable, Hummel, dont la science musicale complétait +la riche imagination, appartient à l'école des logiciens et non à celle +des impressionnalistes amoureux du pittoresque. Il excellait dans l'art +d'exposer avec clarté, de développer dans de justes proportions les +idées musicales, qu'il reliait et traitait suivant leur importance avec +un art infini. Improvisateur merveilleux, il savait conduire et +réglementer l'inspiration avec une perfection sans pareille. Il y avait +tant d'ordre, d'habileté dans ses improvisations, la science et la +spontanéité s'y unissaient avec tant de bonheur, qu'en l'écoutant, +charmé, ébloui, on prenait pour le fruit d'un travail médité ces +Å“uvres si riches de détails, de combinaisons ingénieuses, enchaînées +avec tant d'art, équilibrées avec tant de bonheur. Parmi les pianistes +contemporains, quelques musiciens éminents ont seuls conservé à des +degrés différents ce don merveilleux de l'improvisation. Stephen Heller, +Rosenhain, Hiller improvisent brillamment sur des thèmes donnés. Liszt +est aussi un grand improvisateur si l'on veut accepter comme +improvisations ses éblouissants préludes hérissés de traits vertigineux, +mais où l'ordre et le plan font quelquefois défaut. + +Hummel est mort le 17 octobre 1837, à Weimar, dans cette chère et calme +retraite, véritable sanctuaire du grand art avant l'époque agitée qui +devait suivre. Il avait des traits énergiques et fortement accusés; son +regard franc, très ouvert, exprimait une forte volonté. Sa bouche +souriante parlait de joyeuse humeur; mais en voyant cette forte et +solide charpente, on s'étonnait que cette enveloppe rugueuse pût +s'harmoniser si heureusement avec le talent plein de poésie et de charme +de l'éminent artiste. Ce caillou du Rhin brillait comme un diamant, et +si ses rayons n'ont pas été assez forts pour lutter avec ceux de +Beethoven, du moins ont-ils gardé assez d'éclat pour que le nom de +Hummel resplendisse comme une des plus pures gloires de l'école +allemande. + + + + +XIX + +MOSCHELÈS + + +Les artistes qui s'élèvent jusqu'aux sommets ardus de la célébrité, et +atteignent les hautes cimes de l'art par une valeur personnelle +incontestée, des qualités primordiales reconnues de tous, sont en petit +nombre; plus rares encore ceux qui n'ont jamais connu les tristesses de +critiques injustes, ressenti les atteintes douloureuses des rivalités et +de l'envie. Moschelès a été un de ces privilégiés de l'art; ses facultés +exceptionnelles de musicien, de compositeur et de virtuose l'ont placé +si haut, qu'aucune des mesquines passions, des petites haines, trop +fréquentes dans la carrière musicale, n'a pu effleurer sa belle et pure +réputation. Disons encore que la franchise et la noblesse de son +caractère lui ont attiré des sympathies aussi vives qu'immédiates; le +grand artiste et le galant homme n'ont eu qu'à se produire pour +conquérir la faveur universelle. + +Moschelès (Ignace) est né à Prague le 30 mai 1794. Son père, négociant +israélite, lui fit commencer très jeune l'étude de la musique; ses +premiers maîtres, modestes musiciens dont le nom mérite d'être +reproduit, Zabradka et Zozalkski, initièrent assez rapidement leur élève +aux principes de l'art pour lui permettre d'entrer au Conservatoire de +Prague, dirigé alors par Denis Weber, musicien instruit et très +distingué, qui s'éprit immédiatement des rares qualités de Moschelès. + +Sous cette direction paternelle, le jeune pianiste fut initié aux +Å“uvres de Jean-Sébastien Bach, d'Hændel, de Mozart, de Clementi. Sa +mémoire prodigieuse et sa merveilleuse facilité lui valurent de tels +progrès qu'à douze ans il put se faire entendre dans les concerts +publics et obtenir les suffrages des artistes, grâce à une fermeté +d'exécution rare chez les petits virtuoses. Déjà cette précoce et riche +organisation s'était imprégnée des sérieuses et brillantes qualités des +grands maîtres dont Moschelès étudiait le style avec passion. + +Ces premiers succès, loin d'exalter l'amour-propre de Moschelès, ne +firent qu'enflammer son désir d'apprendre; sa famille secondant son bon +vouloir se décida à l'envoyer à Vienne; il trouva dans cette capitale +les moyens de se perfectionner et les modèles à suivre. Grâce aux leçons +d'harmonie du célèbre maître Albrechtsberger, il fit de fortes études de +contre-point et reçut aussi les conseils de Salieri, maîtres consultés +par tous les artistes désireux de connaître les vrais principes, les +saines doctrines, et qui prirent leur jeune disciple en grande +affection. L'imagination et la prodigieuse mémoire de Moschelès se +meublèrent de tous les chefs-d'Å“uvre anciens et contemporains; aussi +ses audaces heureuses n'allèrent-elles jamais jusqu'à lui faire quitter +les voies du bon goût. + +L'exécution brillante, l'accentuation colorée et les effets nouveaux +introduits par le jeune virtuose dans ses premières compositions pour +piano le firent rechercher dans tous les concerts. Il faut même de nos +jours, malgré les soixante ans écoulés, reconnaître dans ces premières +Å“uvres de Moschelès une richesse d'harmonie, une chaleur expansive +dans la phrase mélodique qui affirmaient de prime abord une originalité +réelle. Dès cette époque,--1812,--la réputation du jeune maître rayonna +sur toute l'Allemagne. C'est aussi à cette date que remonte la sincère +et constante amitié de Moschelès et de Meyerbeer, comme lui très habile +virtuose, son émule et son rival dans les concerts. Cette courtoise +rivalité n'altéra jamais la mutuelle affection des deux artistes: +bientôt, du reste, Meyerbeer, sans cesser d'être habile virtuose, se +voua plus particulièrement aux études de composition dramatique. Pendant +ce temps, Moschelès, occupé de faire progresser l'exécution, consacrait +toute son énergie à la recherche des effets nouveaux dans la musique de +piano. + +La contexture harmonique de ses traits, de formes si variées, donnait à +l'instrument une sonorité plus large et une grande diversité d'accents +par l'imprévu des modulations. Aussi, quand Moschelès quitta Vienne pour +se faire entendre dans toutes les grandes villes de l'Allemagne, +Dresde, Leipsick, Cologne, Munich, etc., fut-il acclamé comme le +créateur d'une école nouvelle, se distinguant de l'ancienne non par des +procédés excentriques, mais par une entente plus parfaite de la +sonorité, de l'expression et du toucher. + +Malgré ces succès et l'enthousiasme qu'excitait chaque concert, +Moschelès poursuivait ses études. Travailleur infatigable, d'une extrême +sévérité pour lui-même, il revenait de ses voyages pour mûrir dans le +recueillement les effets nouveaux qu'il voulait introduire. Après ses +nombreuses excursions dans toute l'Allemagne, sur les bords du Rhin, à +travers la Hollande et la Belgique, sûr de ses procédés et de son action +sur le public, le célèbre pianiste vint à Paris pour la première fois en +1820. + +Les concerts qu'il donna à l'Opéra produisirent une immense sensation; +artistes et amateurs étaient également émerveillés par cette virtuosité +transcendante: la sonorité puissante, la noblesse du style, l'élégante +manière de phraser, toutes ces qualités réunies étonnaient et +charmaient. La part du compositeur dans cette admiration générale +n'était pas moindre que celle du virtuose. Les compositions de +Moschelès, si riches d'idées, d'une belle ordonnance, d'une facture +correcte, laissaient peu de prise à la critique. Nul maître, Hummel +excepté, n'avait encore écrit avec ce brio, cette hardiesse d'allures, +une pareille entente des effets spéciaux. Toute la génération des +pianistes de l'époque s'éprit des qualités et des procédés de la +nouvelle école; le jeune Henri Herz comptait parmi ses admirateurs les +plus passionnés et ses disciples les plus ardents. + +Cet accueil enthousiaste retint Moschelès une année entière à Paris; le +grand artiste songea même à s'y fixer, mais déjà il était de tradition +qu'il fallait visiter l'Angleterre et demander à nos puissants voisins +la consécration du talent. Moschelès quitta Paris, mais il devait y +revenir souvent et toujours avec joie. Son éminent talent et ses +qualités de galant homme lui avaient créé de solides amitiés, de +sincères affections dont aucune ne l'abandonna. + +En 1821, Moschelès fit sa première apparition à Londres. L'accueil fut +tel qu'il se décida à s'y fixer; grâce à sa distinction naturelle, +jointe à sa haute situation musicale, il devint bientôt un des maîtres +les plus recherchés et les plus aimés de l'aristocratie anglaise. Il +convient d'ailleurs de reconnaître à nos voisins de la Grande-Bretagne +une appréciation saine et juste de la valeur réelle des artistes qui +viennent demander leurs suffrages; ils n'accordent le droit de cité +qu'aux maîtres vaillants qui font preuve à la fois de savoir et de +bravoure; ils ne prennent pas les réputations toutes faites, ils ne les +acclament pas de confiance, sans juger par eux-mêmes. Et pourtant le +goût musical n'est en Angleterre que l'apanage d'un certain nombre de +dilettantes. Seuls les vastes programmes d'oratorios de Bach et de +Hændel exercent une véritable attraction sur la foule des fidèles, qui +se rendent religieusement chaque année à ces grandes solennités +musicales. + +S'il y a plus de légèreté dans nos appréciations, dans l'engouement et +la vogue qui s'attachent à tel ou tel artiste, du moins notre public +français des concerts populaires est-il plus connaisseur et plus +éclectique dans ses enthousiasmes. + +Moschelès en devenant l'hôte aimé des Anglais, en choisissant Londres +comme résidence pendant vingt-cinq ans, de 1821 à 1846, ne dit pas adieu +à la vie militante du virtuose, aux voyages artistiques. L'Irlande, +l'Écosse, la Hollande et la Belgique, Paris, Vienne, Dresde, Leipsick, +Munich, Berlin, Hambourg eurent plusieurs fois la visite du grand +artiste. La nombreuse et brillante clientèle d'élèves de Moschelès, sa +place de professeur à l'Académie royale de musique, ses fonctions de +directeur de la Société philharmonique ne lui permettaient plus de +longues absences; mais, dans ses échappées de quelques mois, le +compositeur éminent, l'exécutant de grand style, affirmait en toute +occasion la supériorité de son école. + +J'ai eu plusieurs fois, au début de ma carrière, l'honneur de recevoir +des élèves adressés et recommandés par Moschelès; le célèbre maître +avait aussi accueilli parmi ses disciples plusieurs jeunes virtuoses +formés à mon enseignement; dans ce mutuel échange, j'ai pu directement +apprécier l'excellence de la méthode de Moschelès, ses belles et saines +traditions. En 1846, Moschelès dit adieu à l'Angleterre; il vint se +fixer à Leipsick, où l'appelait son illustre élève Mendelssohn, qui +désirait lui confier la direction des études de piano du Conservatoire. +Moschelès, accompagné de sa famille, s'établit dans cette ville, un des +grands centres artistiques de l'Allemagne du Nord, et son école conquit +rapidement la célébrité que justifiaient l'immense réputation et +l'ardeur infatigable du maître. + +Moschelès tient une des premières places parmi les grands maîtres +classiques de l'école du piano. Son style, ses procédés, ses harmonies +colorées et les éléments nouveaux introduits dans ses compositions ont +exercé une influence sensible sur les Å“uvres de ses émules et +contemporains, Henri Herz et Frédérik Kalkbrenner. Ce dernier maître, +qui rendait justice _in petto_ à son illustre confrère, portait +cependant si haut la conscience de son mérite personnel qu'il lui était +pénible de reconnaître la richesse d'imagination et la valeur des +études, sonates, concertos, de Moschelès; mais Henri Herz, dans sa +loyale franchise, a dit maintes fois que Hummel et Moschelès avaient été +ses modèles préférés et qu'il en procédait directement; et, en effet, la +place de Moschelès est marquée à côté de Hummel; les fortes qualités de +race et d'éducation qui font les grands artistes sont les mêmes malgré +l'individualité distincte des deux talents. + +L'érudition musicale de Moschelès était immense, il connaissait à fond +toutes les écoles; il pouvait démontrer _ex professo_, et en citant des +exemples, par quels traits distinctifs s'accusent aux différentes +époques le progrès et la transformation de l'art du compositeur. Il +savait merveilleusement s'assimiler les qualités de style qui +conviennent aux Å“uvres diverses des maîtres du clavecin et du piano. +Bach, Hændel, Scarlatti, Clementi, Mozart, Haydn, Beethoven, Weber et +les modernes n'avaient pas de secret pour lui; mais il gardait son +style très caractéristique, style plein de force et de noblesse, chaud, +coloré, nerveux, dramatique, où passe souvent le grand souffle de +l'inspiration. Ses belles études, op. 70, 95, et ses douze grandes +études de concert, op. 121, ses trois beaux caprices, la Légèreté et la +Force, op. 50, sont des modèles de facture où l'idée typique est +développée avec une habileté de mains que possèdent seuls les maîtres. + +Ces pièces, d'un travail excellent au point de vue du mécanisme et des +difficultés spéciales, sont toutes remarquables par le choix de la +pensée musicale, la variété et la contexture des traits, enfin par les +harmonies ingénieuses et piquantes qui en rehaussent le ton et leur +donnent une couleur énergique, expressive et dramatique. + +L'Å“uvre de compositeur de Moschelès est considérable. On cite huit +concertos pour piano et orchestre; les 2e, 3e, 4e sont des +modèles du genre; la noblesse du style, la richesse de l'inspiration, la +couleur vigoureuse des harmonies font de ces Å“uvres des types +admirables plusieurs fois imités. Ajoutons que ces compositions, si +remarquables par le choix des idées, l'ingéniosité des traits, sont +orchestrées avec un tact parfait, en se plaçant au point de vue du piano +récitant, prenant pour lui l'intérêt principal. Les timbres de +l'orchestre sont distribués avec une entente merveilleuse de la +sonorité; les dessins d'accompagnement, pleins d'élégance et d'esprit, +se meuvent avec une grande liberté d'allures, soutiennent ou animent le +piano, concertent avec lui sans jamais absorber l'intérêt ni écraser le +soliste par une symphonie trop brillante. + +Les concertos fantastique, pathétique, pastoral, renferment aussi de +belles pages, mais n'ont pas la grande ordonnance et la clarté des cinq +premiers. Le sextuor et le grand septuor pour piano, violon, flûte, +clarinette, violoncelle et contre-basse, peuvent être exécutés à côté de +ceux de Beethoven, Hummel, Onslow et Bertini; ces Å“uvres sont des +pages magistrales par la netteté du dialogue musical, la conduite et le +développement des idées. Les deux grands trios pour piano, violon et +violoncelle, le grand duo pour deux pianos, et l'admirable sonate à +quatre mains, op. 47, sont des chefs-d'Å“uvre que tous les pianistes +doivent connaître. Citons encore six numéros d'Å“uvre de sonates pour +piano seul, op. 4, 6, 22, 27, sonate caractéristique, 41 et 49, sonate +mélancolique. + +Cette dernière n'a qu'un seul mouvement, mais je ne sais rien de plus +parfait, de plus inspiré, de mieux écrit pour le piano. Mentionnons +aussi parmi les Å“uvres de style, plusieurs sonates concertantes, +piano et violon, les belles variations sur la _Marche d'Alexandre_, _Au +Clair de la Lune_, les grandes variations sur une mélodie autrichienne, +plusieurs arrangements sur des airs nationaux irlandais, écossais, +danois, rondos, caprices, polonaises, des variations concertantes pour +piano, violon, violoncelle et clarinette, op. 17 et 46, cinquante +préludes dans tous les tons majeurs et mineurs, des allegros de bravoure +dédiés à Cramer, etc. + +Virtuose de premier ordre, Moschelès se distinguait par une exécution +magistrale, beaucoup de naturel et de vérité dans l'expression. +Exécutant plein de verve mais toujours maître de lui, visant moins à +l'effet qu'au bien dire, il commandait l'attention par la noblesse de +son style, sa belle sonorité, sa manière simple et large de phraser. +Rien n'était laissé à l'imprévu, ni dans les grandes lignes, ni dans les +moindres détails de l'interprétation; la supériorité de l'artiste était +aussi réelle dans les passages brillants que dans les contours légers +des ornements. + +Physionomie distinguée, aux lignes régulières et bien dessinées, les +traits de Moschelès accusaient fortement le beau type israélite; le +front haut, le regard franc et fier, la bouche ferme et souriante +offraient dans l'ensemble quelque ressemblance avec Mendelssohn. En +regardant Moschelès, on se sentait attiré vers lui par une sorte de +puissance magnétique, et ceux-là mêmes qui ignoraient la haute valeur +musicale de l'artiste, éprouvaient pour l'homme aimable, bon, +accueillant, une vive sympathie. Moschelès est mort à Leipsick le 10 +mars 1870. Son nom restera dans l'histoire de l'art parmi les plus purs +et les plus dignes d'admiration, à côté de ceux de Clementi et de Hummel +et dans le grand rayonnement des Bach, des Hændel et des Scarlatti. + + + + +XX + +ZIMMERMAN + + +Un nom célèbre et un nom aimé que je ne puis écrire sans un profond +sentiment d'émotion, sans un rajeunissement de souvenirs qui a tout à la +fois sa tristesse et son charme. Mais si l'on sent quelque impression +mélancolique à écrire l'histoire de ceux qui ne sont plus, et dont on a +vu la vie active, admiré le rôle militant, la consolation arrive bien +vite quand on peut constater que le temps n'a pas entamé leur mémoire, +qu'il a plutôt dégagé la figure de l'homme et l'Å“uvre de l'artiste. + +Zimmerman a laissé comme professeur une réputation populaire entre +toutes. Nul maître n'a exercé une plus salutaire influence sur le +progrès musical. Sa parole et ses conseils faisaient autorité. Musicien +érudit, expérimenté, homme d'esprit et de goût, sa nombreuse et +brillante clientèle lui donnait ses grandes entrées dans tous les salons +où l'étude de la musique était en honneur, et l'on peut affirmer que par +le prodigieux rayonnement de ses nombreux élèves et des artistes formés +à son école, Zimmerman a été un des grands initiateurs du piano. Large +et remarquable influence due à l'habileté de l'enseignement et à +l'éclectisme dans le choix des Å“uvres adoptées par le maître. + +Tel a été le rôle spécial de Zimmerman, le caractère particulier de son +action. Il aurait pu laisser un nom glorieux au théâtre ou sur le livre +d'or des virtuoses; son instruction musicale, la richesse de son +imagination lui permettaient de choisir sa voie; il a préféré le rôle +modeste, mais précieux, d'instituteur de la jeunesse, et grâce à ses +soins dévoués, une pléiade d'artistes célèbres, compositeurs et +exécutants, a grandi pour continuer ses traditions. On peut l'appeler la +génération de 1830, ce n'est pas un reproche dangereux. Cette +génération, quoi qu'en pensent quelques esprits étroits, a produit un +nombre considérable de personnalités de haute valeur, dans les sciences, +les arts et la littérature. Combien de «démodés» de cette époque vivront +encore quand les petits maîtres du jour auront fait leur temps! + +Zimmerman (Pierre-Joseph-Guillaume), né à Paris en 1785, était fils d'un +facteur de pianos. Admis au Conservatoire comme élève en 1798, il étudia +le piano sous la direction du célèbre compositeur Boieldieu, dont les +Å“uvres instrumentales étaient fort appréciées et qui préludait à sa +grande réputation dramatique en écrivant des sonates, des concertos et +des fantaisies pour le piano, enfin des romances très-populaires. +Zimmerman obtint en 1800 un brillant premier prix de piano en concourant +avec Kalkbrenner, élève de Louis Adam. Il fit de fortes études +d'harmonie avec Rey et Catel. En 1802, il eut le premier prix dans la +classe de ce maître. Un peu plus tard, il devint l'élève de Cherubini, +dont il devait garder les grandes traditions et le style sévère. + +En 1816, Zimmerman fut nommé professeur d'une classe de piano; en 1826, +il obtint au concours la place de professeur de contre-point et fugue; +mais il céda généreusement ses droits à son émule, Fétis, satisfait +d'être sorti vainqueur de cette épreuve. Il continua sa classe de piano, +position plus modeste dans la hiérarchie de l'enseignement, mais qui +laissait à l'habile théoricien, au savant contre-pointiste, une +influence immédiate sur la génération militante des pianistes +compositeurs. Il avait déjà des devoirs envers le cercle qui +l'entourait, toute une clientèle et aussi une école faisant autorité. + +Zimmerman a eu ses heures de succès comme pianiste. Ce n'était pas sans +une certaine vanité d'artiste qu'il me disait avoir pris part comme +virtuose en vogue aux concerts de la cantatrice célèbre, la Catalani. +Mais, très recherché comme professeur, consacrant ses loisirs à la +composition ou aux exigences du monde, il dut renoncer de bonne heure à +la vie active du virtuose, pour se vouer uniquement à l'enseignement. + +Causeur spirituel, esprit distingué, homme de goût, Zimmerman était d'un +naturel aimable et fin. C'était pour nous, ses élèves affectionnés, un +grand et fréquent plaisir que l'entendre évoquer ses souvenirs si +intéressants au sujet des artistes célèbres et contemporains. +Quelquefois un trait incisif le vengeait des jalousies que lui +suscitaient sa grande popularité et le luxe artistique qui l'entourait. + +Je citerai un mot typique qui donne la mesure de sa vivacité d'esprit et +de la nature de ses réparties. Il s'agissait d'un élève oublieux, qu'il +accusait, peut-être injustement, d'ingratitude: «Ah! me dit-il, il a un +juste sentiment de la pédale, mais il n'a pas la pédale du sentiment.» +Les pianistes comprendront sans autre explication la délicatesse et la +portée du mot. + +L'existence à la fois laborieuse et brillante de Zimmerman a eu +cependant ses points noirs. La maison si parfaitement dirigée par Mme +Zimmerman était un des centres artistiques les plus recherchés de Paris. +Les intelligences supérieures de tout ordre s'y donnaient rendez-vous; +la nombreuse famille du maître s'épanouissait dans ce milieu +exceptionnel. C'est au sein de ce bonheur que la mort vint frapper la +fille aînée de Zimmerman, Mme J. Dubuffe, âme d'élite, cÅ“ur +d'artiste, imagination de poète. Plus tard, le départ de la maison +paternelle d'un fils que Zimmerman eût désiré voir continuer son +Å“uvre et reprendre ses traditions fut aussi une cause de douleur que +j'eus un instant l'espoir d'amortir. + +Très généralement aimé, Zimmerman eut pourtant à souffrir de +l'ingratitude de quelques élèves. Sous une apparence impassible, il en +fut péniblement atteint. Une autre déception vint affliger ses dernières +années. Fort des services rendus à l'art musical, auteur d'un ouvrage +en trois actes, _l'Enlèvement_, dont le livret seul avait causé la chute +d'un grand opéra intitulé _Nausica_, de plusieurs messes et symphonies, +d'une encyclopédie musicale, il désirait vivement entrer à l'Institut, +dont les portes s'étaient ouvertes pour le savant théoricien Reicha. +Mais l'immense réputation du professeur, les preuves incontestées de sa +haute science ne purent vaincre certaines hostilités. Zimmerman se +montra très affecté de son insuccès et surtout d'avoir été abandonné par +ses vieux amis Onslow et Auber. + +Il trouva des consolations dans le cercle brillant qui grandissait +autour de lui. Il fallait avoir des liens sérieux avec la famille +Zimmerman ou une très haute notoriété artistique pour être admis sur le +programme des fêtes musicales qui se donnaient square d'Orléans. Duprez, +à son retour d'Italie, Thalberg, Chopin, Liszt, Sivori, de Bériot, +Kalkbrenner, Lablache, Tamburini, Mario, Rubini, Levasseur, Mmes +Rossi, Falcon, Sontag, Viardot, Frezzolini, prenaient une part active à +ces concerts souvent improvisés. Aussi quel empressement, quelle +affluence d'illustrations, quelle admiration parfois fatigante! Je me +souviens qu'à l'une de ces soirées, Auber, en vaine de moquerie, me +demanda en entendant Doelher exécuter une pièce de concert: «Savez-vous +ce qu'il joue en ce moment?--Mais, cher maître, une étude de concert.--A +cette heure, les études devraient être couchées.» + +Le mot était injuste; en tous cas, les réunions intimes, moins +nombreuses mais aussi brillantes, n'ont jamais prêté à des critiques de +ce genre. Mme Zimmerman et ses filles en faisaient les honneurs à une +foule d'artistes et de littérateurs. On jouait des charades; les gages +donnés, les rébus non devinés, se rachetaient par des pénitences variant +suivant la nature des coupables. Gautier, Dumas, Musset étaient +condamnés à réciter leurs dernières poésies; Liszt ou Chopin devaient +improviser sur un thème donné; Mmes Viardot, Falcon et Eugénie Garcia +avaient aussi leurs dettes mélodiques à acquitter, et je me rappelle +avoir moi-même réglé plus d'un gage. + +En 1848, Zimmerman prit sa retraite de professeur de piano au +Conservatoire. Il avait encore toute son énergie et une activité +incomparable; mais il croyait sentir une sourde hostilité contre son +enseignement, et cela de la part d'artistes formés à son école. J'ai +reçu ses confidences à ce sujet, comme aussi l'impression de son vif +mécontentement en plusieurs circonstances où le jury avait cru devoir +négliger sa classe au profit de la classe rivale. Or, Zimmerman, qui +pourtant ne détestait personne, avait une antipathie vivace contre +l'artiste très débonnaire, son ex-répétiteur, devenu son émule dans les +concours. Harcelé par de petites taquineries, il demanda sa retraite +dans la force de l'âge et fut nommé inspecteur des classes de piano. Il +m'annonça lui-même sa décision en m'engageant à me présenter. «Je +resterai neutre, me dit-il, car Ch. V. Alkan, Émile Prudent, Louis +Lacombe et toi, vous êtes mes élèves.» J'ai dit ailleurs pourquoi mon +nom fut préféré. Quant à Zimmerman il dut rompre un instant la +neutralité qu'il s'était imposée pour me couvrir de son témoignage à +propos d'une délicate question d'élèves. Après ma nomination, il vint +souvent dans ma classe où il retrouvait l'autorité toujours présente de +ses traditions. + +Il n'en était pas de plus sûres et de plus charmantes en même temps, +malgré leur sévérité relative. Musicien de grand savoir, d'un goût +délicat, très éclectique, n'ayant aucun parti pris d'hostilité contre +les tendances novatrices, Zimmerman tenait ses élèves au courant de +toutes les Å“uvres de valeur réelle, sans souci du nom de l'auteur ni +de la provenance d'école. Il se faisait même un point d'honneur de +mettre au jour les noms d'artistes méritants mais ignorés; sa classe et +ses salons ont donné un point d'appui à nombre de réputations. + +Ch.-V. Alkan, Massé, Charlot, G. Bizet ont reçu des leçons de +contre-point et de composition de Zimmerman. Citons encore parmi ses +élèves les plus connus les frères Déjazet, Louis Cholet, les frères +Codine, Fessy, vaillants pianistes et compositeurs de mérite, Graziani, +Honoré, Demaric, Collignon, Ambroise Thomas, qui joue Chopin d'une façon +si merveilleuse; Prudent, Goria, Lefébure, morts tous trois +prématurément; Henri Potier, A. Petit, Piccini, Lécureux, musiciens +d'élite; Ravina, aux Å“uvres si gracieuses; Louis Lacombe, compositeur +et pianiste de grand style. A la rigueur, je puis également me citer +parmi ceux qui ont tenu le plus à honneur de continuer les traditions +d'enseignement de Zimmerman. Je dois aussi une mention particulière à +Mlle Joséphine Martin, l'élève affectionnée du maître, qui non +seulement a formé son talent de virtuose, mais encore dirigé ses études +d'harmonie et de composition. Quant à Gunselman, Mariscotti, ils ont été +également les élèves de Zimmerman tout en restant les miens. + +Zimmerman, ainsi que nous l'avons dit, malgré le nombre considérable de +ses disciples, n'a pas voulu se désintéresser des Å“uvres +d'imagination. Son opéra de _l'Enlèvement_, donné en 1830 à la salle +Ventadour, chanté par Mme Pradher, Féreol et Chollet, contenait de +réelles beautés; mais le poème divertit malheureusement le public, qui +fit une ovation au nom du musicien et siffla celui du librettiste. + +Zimmerman a encore écrit deux messes solennelles avec orchestre et +laissé en manuscrit l'opéra _Nausica_. La science du grand +contre-pointiste et de l'élève affectionné de Cherubini a marqué sa +trace dans les morceaux d'ensemble, les chÅ“urs et l'orchestration. +Quant à l'Å“uvre de piano, elle comprend de nombreuses variations, +divertissements, rondos sur des thèmes d'opéras en vogue, sur les +romances populaires de l'époque: variations et rondos sur les opéras +d'_Emma_ et _le Serment_ d'Auber; des variations sur les romances si +connues: _S'il est vrai que d'être deux_, _Il est trop tard_, le +_Bouquet de romarin_, la _Gasconne_, des contredanses variées, deux +recueils d'études très mélodiques dédiées à la princesse Marie, une +excellente sonate dédiée à Catel, deux concertos, le premier dédié à +Cherubini, enfin, l'_Encyclopédie du Pianiste_, cours théorique et +pratique où Zimmerman a condensé le fruit de sa longue expérience, +véritable code musical du virtuose et du compositeur. La deuxième partie +comprend un cours d'harmonie, de contre-point, de haute composition et +l'ensemble de la méthode reste une preuve victorieuse de l'excellence de +l'enseignement de Zimmerman. + +Décoré de la Légion d'honneur au milieu de sa brillante carrière, et à +une époque où l'on n'était pas prodigue de cette distinction, retiré de +l'enseignement et de la vie militante du professorat, en 1848, comme +nous l'avons dit, Zimmerman ne survécut que cinq ans à son départ du +Conservatoire, c'est-à -dire jusqu'au mois de novembre 1853. + +Zimmerman avait la physionomie aimable et douce, avec un reflet de +bienveillance; ses yeux, au regard clair et vif, étaient ombragés +d'épais sourcils: le nez droit, la bouche souriante, formaient un +ensemble qui accusait une ferme volonté et un rare esprit d'observation. +C'était à la fois un excellent maître et un ami dévoué; aussi la date de +ses funérailles fut-elle une journée de deuil pour tout le monde +artistique. Je vois encore la foule recueillie dont la tristesse +s'associait à la douleur de la famille Zimmerman et à celle de ses +illustres gendres, Gounod et Dubuffe. Le culte de cette mémoire est +resté vivace dans le cÅ“ur des nombreux artistes qui doivent à +Zimmerman le talent et la renommée. Plusieurs l'ont précédé ou suivi de +près dans l'éternité; seul un groupe survit encore, un peu clair-semé, +mais toujours vaillant; Ch.-V. et Nap. Alkan, Ravina, Joséphine Martin. +Je m'y ajouterai, ne fût-ce que pour faire nombre et pour donner à ce +portrait le caractère qui lui convient, celui d'un pieux souvenir et +d'un dernier hommage. + + + + +XXI + +FERDINAND RIES + + +A part quelques grands talents qui commandent une admiration immédiate +et complète, quelques rares physionomies qui laissent une impression +immuable, dont le reflet se trouve fixé pour l'éternité de son vivant +même, sans que la postérité doive faire aucune retouche à l'image, sans +que l'histoire porte aucune atteinte à la gloire acquise, les figures +d'artistes, comme les Å“uvres d'art, demandent un lointain, une +perspective, l'optique et l'épreuve du temps. + +Il est à la fois trop facile et trop dangereux de juger les +contemporains, quand ce jugement ne s'impose pas d'une façon absolue +comme une ombre tranchée, une silhouette lumineuse, un profil vigoureux +se détachant à l'horizon de la critique. Lorsque cette exception n'est +pas, pour ainsi dire, fatale, l'éloignement devient une nécessité; c'est +dans la perspective que se fondent et s'harmonisent les figures +relativement moyennes; elles y gagnent une certaine égalité de jugement +qu'elles n'ont pas encore connue, toujours ballotées entre les +appréciations contraires; les éloges outrés s'atténuent, les critiques +injustes s'émoussent; c'est un rayonnement doux où tout s'apaise. +L'artiste et son Å“uvre apparaissent ainsi plus nettement dans leur +cadre véritable, avec leurs liens et leur filiation, leurs tenants et +leurs aboutissants; les causes premières, d'une prise si difficile au +moment même où elles agissent, s'éclairent avec le temps. Et qu'il monte +ou qu'il descende dans l'ordre des réputations, l'artiste soumis à cette +dernière épreuve n'a pas le droit de se plaindre: sa mémoire trouve +enfin son véritable équilibre, son point stable et définitif. + +Il nous semble que l'heure est venue pour Ferdinand Ries. La perspective +réduit à de justes proportions cette figure souvent trop grandie, +souvent aussi trop diminuée, et dont il convient de dire à présent +qu'elle appartient à la lueur discrète de la forte moyenne artistique. +Ce qu'on lui a prêté de particulièrement éclatant relevait plutôt de +Beethoven et peut se délimiter facilement; ce qui lui est personnel, +inhérent, correspond à une inspiration moins haute que pure, moins +sublime que distinguée, à une flamme de conviction qu'il ne faudrait pas +confondre avec le feu du génie. De nobles Å“uvres, voilà ce que Ries a +laissé. La noblesse en est le trait principal et l'éloge suffisant. + +Ferdinand Ries était le fils d'un musicien distingué attaché au service +de l'électeur de Cologne. Encore tout enfant, Ries manifesta un goût +prononcé, des dispositions exceptionnelles pour la musique: aussi son +père commença-t-il dès l'âge de cinq ans son éducation de virtuose. Ries +étudia successivement le violoncelle, le piano, l'orgue et le violon. +Quant à ses premières études d'harmonie, il les fit presque sans maître, +par la lecture et l'analyse d'ouvrages théoriques et pratiques. Il eut +ensuite l'ingénieuse pensée de mettre en partitions les quatuors de +Haydn. Ce travail instructif grava dans sa mémoire la pensée du grand +compositeur; de plus, une lecture incessante, attentive, raisonnée, lui +fit pénétrer les finesses et les procédés du maître, lui livra les +secrets du métier. En 1801, Ries, après avoir réduit pour piano les +oratorios de _la Création_ et des _Saisons_, se rendit à Munich, où il +prit quelque temps des leçons de Winter, compositeur savant, mais sans +originalité, dont les opéras se sont démodés rapidement. Quand Winter +quitta Munich pour aller monter à Paris son opéra de _Castor_, Ries +partit aussi, mais pour se rendre à Vienne. + +Il avait une lettre de recommandation pour Beethoven, dont son père, +l'ami d'enfance, était resté admirateur fervent. Son but était de +continuer ou plutôt de reprendre en sous-Å“uvre son éducation musicale +faite jusque-là sans suite, sans plan, sans direction arrêtée. Accueilli +par Beethoven avec une grande bonté, Ferdinand Ries vécut pendant quatre +ans dans l'intimité de son protecteur, qui le prit à demeure, en fit son +élève de prédilection, et même le seul auquel il accordât des leçons +fréquentes et suivies. Ces conseils et ces exemples réunis exercèrent +une influence rapide sur le style, le goût et les aspirations de +l'élève. + +Sous la direction de Beethoven, Ries devint encore un virtuose +transcendant. On retrouvait dans son exécution chaude et colorée le +brio, la fougue, l'éclat de son illustre maître. Ries n'appartenait pas +comme pianiste à l'école de Clementi; il avait certaines audaces +harmoniques, certains effets de sonorité, bagage du romantisme de +l'époque, qui suffirait à le séparer de cette école de style lié, aux +continuelles demi-teintes, dont Field et Cramer ont continué la +tradition. Sous l'influence de Beethoven, si l'exécution de Ries n'avait +pas acquis l'autorité du maître, du moins en produisait-elle les +qualités énergiques, le goût des contrastes accentués. + +Ce fut d'ailleurs une éducation singulière, très intime et souvent très +pénible, tour à tour affectueuse et violente, sur laquelle les notices +biographiques publiées par Ries et Wegeler, de Bonn, fournissent des +détails parfois douloureux. Esprit sombre et chagrin, inquiet, +soupçonneux, aigri par la souffrance, les ennuis de famille, une +misanthropie naturelle, Beethoven avait des caprices et des bizarreries +compensés par des élans de tendresse et d'un rare dévouement à son +élève. + +Quant à ses études d'harmonie, Ries, sur le conseil de Beethoven, les +continuait avec le célèbre contre-pointiste Albrechtsberger. + +Les rigueurs des guerres du premier empire engagèrent Ries à quitter +l'Allemagne pour la Russie; mais avant de réaliser ce changement de +séjour, il passa deux ans à Paris (1807 à 1809). Plusieurs compositions +de haut style publiées à cette époque le firent apprécier des cercles +artistiques et classer parmi les maîtres les plus habiles. En quittant +Paris, il visita successivement Cassel, Hambourg, Copenhague, Stockolm, +Saint-Pétersbourg, Kiev, Riga, Revel, secondé par son ancien maître le +violoncelliste Romberg. Le voyage en Russie fut pour les deux artistes +une suite de brillants succès. Mais déjà la Russie était atteinte par la +guerre, et Ries, changeant de projets, quittait notre continent en feu +pour chercher un refuge en Angleterre. + +Cette fois, il s'agit d'un séjour prolongé. Ries se maria à Londres avec +une femme d'une grande beauté que j'ai vue plus tard à Paris chez +Rosenhain; nature fine, distinguée, artistique, femme d'esprit, qui fût +aussi pour Ries une compagne dévouée. Ries resta dix ans en Angleterre, +donnant de nombreux concerts et de plus nombreuses leçons, également +recherché comme professeur et applaudi comme compositeur. Ce fut une +période de travail continuel et d'ailleurs fructueux, d'où Ries sortit +avec sa fortune et aussi sa réputation solidement établies. La patrie +l'appelait. Il quitta Londres et vint se fixer avec sa famille à +Godesberg, près Bonn, dans une propriété délicieuse où il pouvait, libre +de tout souci, se livrer à sa fièvre de composition. + +Dans cette retraite Ries écrivit _la Fiancée du Brigand_, opéra en trois +actes, qui obtint en Allemagne un réel succès. En 1831, Ries fit un +voyage à Londres et en Ecosse pour monter un opéra-féerie, _Lyska_, et +diriger des festivals. De retour en Allemagne, il entreprit un voyage en +Italie; il visita toutes les grandes villes de la péninsule, puis, à son +tour habita alternativement Aix-la-Chapelle et Francfort. Directeur de +l'orchestre et du chant aux fêtes musicales d'Aix-la-Chapelle, Ries +conserva quelque temps ces fonctions, mais finit par s'en démettre pour +faire de nouveaux voyages à Bruxelles, Londres et Paris. Ce fut à +Londres qu'il écrivit son bel oratorio de _l'Adoration des rois mages_, +qui fut exécuté sous sa direction au festival d'Aix-la-Chapelle, en +1837. + +Fixé en dernier lieu à Francfort, où il avait accepté la direction de la +Société de Sainte-Cécile, Ries, arrivé à l'apogée de sa carrière, +pouvait espérer de longs jours au milieu d'une famille amie et d'amis +dévoués. La considération et la fortune, une réputation incontestée, le +bien-être et le bonheur, enfin une individualité artistique qui avait +été discutée du vivant de Beethoven, Ries avait conquis tout cela quand +la mort vint le prendre dans la force de l'âge, le 13 janvier 1838, à +cinquante et un ans. Un mal latent et incurable brisait cette noble et +laborieuse carrière au moment même où le succès semblait devoir +couronner les efforts de Ries pour atteindre les hautes régions +musicales. + +Le nombre des compositions de Ries est très important. Il comprend 200 +numéros, six symphonies (op. 23, 80, 90, 110, 112, 148); cinq +ouvertures; des quintettes et quatuors pour instruments à cordes; huit +concertos pour piano et orchestre,--les 3e, 4e et 8e sont des +Å“uvres magistrales;--un grand septuor pour piano, violon, +violoncelle, deux cors et contre-basse; un quintette pour piano et +instruments à cordes; deux sextuors pour piano et instruments divers; un +ottetto pour piano, violon, alto, clarinette, cor, basse, violoncelle et +contre-basse; plusieurs quatuors et trios pour piano, violon et basse; +des Å“uvres nombreuses de sonates concertantes pour piano et violon, +piano et violoncelle, piano et cor, une grande sonate à quatre mains +(op. 160); dix numéros d'Å“uvres de sonates pour piano seul; enfin un +nombre considérable de rondos, fantaisies et airs variés, et de pièces +vocales à plusieurs voix. Cette liste très incomplète montre la rare et +constante énergie de Ferdinand Ries, producteur infatigable et +compositeur convaincu. + +L'honneur incomparable d'avoir été l'élève de prédilection de Beethoven +a été pour Ries une cause de succès, mais lui a aussi suscité des motifs +de tristesse. Les envieux, les malveillants ont reproché au disciple du +grand symphoniste de s'être trop assimilé le style de son illustre +maître, d'être une pâle copie de sa manière, en un mot de plagier ses +procédés sans avoir le feu sacré, l'étincelle de génie. Blâme outré +jusqu'à l'injustice. Ce qu'il faut dire c'est que Ferdinand Ries n'était +pas doué de cette imagination primesautière qui fait l'initiative +géniale. Ses idées musicales, toujours distinguées, correctement +exprimées, d'un goût et d'un style parfaits, n'atteignent que rarement +les grands élans de l'inspiration. + +Les Å“uvres d'orchestre ou de chambre montrent souvent l'action d'un +travail opiniâtre; la main très habile de l'artiste n'a pas toujours la +sûreté ni les audaces d'allures que donnent seules les longues études +scolastiques ou l'intuition, plus puissante encore. Ries a écrit un plus +grand nombre d'ouvrages que son contemporain Hummel; il n'en reste pas +moins après lui dans la hiérarchie des compositeurs virtuoses. Mais ce +qu'il faut lui reconnaître, c'est un ensemble de qualités solides, +nobles et pures, puissantes dans un cercle déterminé, et par là même +suffisamment personnelles, très comparables d'ailleurs à sa virtuosité +brillante, colorée, tirant du piano une sonorité remarquable pour +l'époque, mais sans effets d'étonnement, sans surprises pour le public, +virtuosité dont la pureté et la sincérité faisaient le charme. + +Quant à l'imitation de Beethoven, que des critiques sévères ont durement +reprochée à Ries, ce point délicat demande une distinction. Il n'est pas +douteux que Ries ait subi l'influence du grand symphoniste, son maître, +et qu'on en retrouve quelquefois le reflet, mais il n'y a dans son +Å“uvre, ni pastiche, ni plagiat, de parti pris; Ries est plutôt un +fils qu'un copiste de Beethoven. Combien sont rares les artistes +vraiment originaux, ne procédant que d'eux-mêmes, ne suivant aucune +trace! Créer sans modèle est un phénomène dont on cite bien peu +d'exemples. «On est toujours le fils de quelqu'un», a dit Beaumarchais; +rien n'est plus vrai surtout dans les arts. Il y a une première période +d'imitation qui est souvent la même pour les grands artistes, les génies +transcendants, que pour les talents de taille moyenne comme Ferdinand +Ries: la force d'expansion, l'originalité ne se dégagent que plus tard. + +Chez Ries, le tempérament personnel a fini par s'affirmer dans les +limites et sous la forme qu'il convenait, sans efforts et sans +affectation; Ries est devenu suffisamment original sans cesser d'être +naturel; qualité précieuse et exemple méritoire dans un siècle où la +recherche des procédés nouveaux, fiévreux et sans bonne foi a produit +tant d'Å“uvres tourmentées, parfois aussi tant de simples pastiches. + +Un autre reproche, tout de sentiment, qui atteindrait l'homme et non +l'artiste, a été adressé à Ferdinand Ries. D'après Fétis, il aurait +manqué de respect et d'égards envers la mémoire de l'homme de génie qui +l'avait accueilli avec une bonté toute paternelle. Ferdinand Ries a +publié en effet, avec M. Wegeler, de Bonn, des notices biographiques sur +Beethoven; les aspérités de caractère du grand maître n'y sont pas +atténuées; quelquefois même, il faut le reconnaître, elles y sont +particulièrement soulignées. L'élève de Beethoven aurait encore adressé +une lettre à Fétis pour le féliciter à l'occasion de quelques critiques +sévères dirigées contre les défauts de goût, simples taches au soleil, +qu'une attention jalouse et minutieuse peut seule découvrir dans +l'Å“uvre du grand symphoniste. + +Ce sont là des faits regrettables, mais les félicitations de Ries, pas +plus que les critiques de Fétis, n'ont entamé la mémoire de Beethoven. +On peut affirmer du reste que, malgré quelques imprudences, Wegeler et +Ries n'ont eu d'autre pensée que de publier leurs impressions, leurs +souvenirs personnels sur des faits intimes de la vie de Beethoven. Le +caractère dominant de leur petit ouvrage biographique est un témoignage +d'admiration pour l'homme de génie, à l'âme généreuse, tendre, +impressionnable, mais aigrie, ignorante des compromis de l'existence. +Aussi bien l'ingratitude s'accorderait-elle mal avec la bonté, la +bienveillance naturelle de Ferdinand Ries, dont tous ses amis ont rendu +témoignage. + +Homme du monde, quoique travailleur infatigable, Ries avait une +physionomie distinguée, des traits réguliers et bien dessinés, accusant +une volonté énergique; le front était couronné de cheveux épais et +crépus, les yeux ombragés d'épais sourcils; la bouche souriante et le +menton à fossette donnaient souvent au masque un pli de malice ironique, +mais l'homme était bon, généreux et n'a laissé que des regrets. Quant à +l'artiste, ç'a été tout ensemble son premier bonheur d'entrer dans le +rayonnement de Beethoven et sa fatalité de ne s'en dégager +qu'incomplètement aux yeux de la postérité; mais tout en faisant la part +de cette gloire illustre dans la réputation de Ferdinand Ries, il faut +reconnaître à l'élève de Beethoven les qualités personnelles dont il a +fini par avoir l'entière possession: la conviction, la bravoure, la +sincérité et cette noblesse qui restera son caractère distinctif. + + + + +XXII + +CAMILLE STAMATY + + +L'influence du milieu, de l'éducation, du hasard lui-même sur le germe +des facultés que tout artiste apporte en venant au monde n'est pas +contestable. Il faut aussi faire la part du travail, de la direction +donnée à l'enseignement, part quelquefois considérable; mais aucune de +ces circonstances favorables au développement des jeunes talents ne +tient lieu des dispositions innées, des vocations sincères, marque +distinctive des organisations spéciales. Pour ces natures d'élite, la +loi de progrès se trouve dans une force intérieure et irrésistible, +souvent inconsciente, qui agit à leur insu, leur fait choisir leur route +personnelle, ouvrir leur propre sillon, tandis que les natures d'ordre +inférieur, obéissent à l'impulsion étrangère, même en s'y croyant +soustraites. S'il y a dans les arts un côté de métier que fait acquérir +le travail, il y a un côté d'inspiration nécessairement et uniquement +inné. On devient praticien, on naît artiste. + +L'originalité, la distinction, l'expression, la sensibilité, qualités +perfectibles, sont avant tout des qualités naturelles. Le Conservatoire, +cette belle école normale de la musique, ne peut, malgré toute la +science et tout le dévouement de ses maîtres, «manufacturer» des +artistes. Nous perfectionnons les tempéraments déjà doués, nous +cultivons les organisations assez délicates pour promettre de véritables +musiciens; mais nous ne créons pas des artistes. Notre grande école +française, qui a développé tant de virtuoses et de compositeurs, n'en a +pas inventé un seul, et beaucoup ont grandi sans son aide, que la +vocation a soutenus au début de leur carrière. + +Camille Stamaty était de ces derniers. On peut dire que chez lui la +vocation s'est développée elle-même sans autre secours extérieur que +l'audition des chefs-d'Å“uvre de l'art musical. Le père de Stamaty, +d'origine grecque, comme l'indique le nom, fut naturalisé Français et +nommé consul de notre pays à Civita-Vecchia. La mère du futur virtuose, +femme charmante et d'une rare distinction, chantait avec beaucoup d'art +la musique des grands maîtres italiens, français et allemands: Haydn, +Mozart, Gluck, Cimarosa, Piccini, Nicolo, Grétry, Boïeldieu, Méhul +étaient les compositeurs préférés qu'elle aimait à interpréter. Le goût +musical du jeune Stamaty ressentit l'heureuse influence de l'audition +fréquente de ces délicieuses cantilènes, et une prédilection +particulière pour la belle musique prit possession de ce tempérament +délicat et fin. + +En 1818, la mort de M. Stamaty obligea sa jeune femme à rentrer en +France. Après un séjour de quelques mois à Dijon, elle vint se fixer à +Paris, où l'attiraient non seulement des affections de famille et de +sincères amitiés, mais surtout les soins que réclamait l'éducation +littéraire de son fils, car il est à noter que Camille Stamaty n'avait +encore fait de l'étude de la musique qu'une distraction secondaire; à +quatorze ans seulement, il eut un piano à sa disposition spéciale. +Mme Stamaty, conseillée par sa famille, était loin d'encourager ce +qu'on pouvait soupçonner de la vocation musicale de son fils, et rêvait +pour lui une carrière plus calme que celle d'artiste. Elle eût désiré le +voir diplomate, ingénieur, ou employé administratif. + +Il faut admettre que Stamaty était heureusement doué pour l'art musical +et que ses progrès, malgré le peu de temps donné à l'étude, furent +singulièrement rapides, car Fétis, dans l'article biographique consacré +à Stamaty, parle d'un thème varié composé et publié vers cette époque. +Mais jusque-là le jeune virtuose n'ambitionnait d'autre succès que ceux +que recherchent les gens du monde en écrivant des valses et des +quadrilles: satisfaction d'amour-propre, réputation de compositeur +acquise à peu de frais, mais bornée comme l'enceinte des salons où elle +naît dans l'espace d'une soirée. Par bonheur, Stamaty ne se contentait +pas de ces succès faciles; il travaillait avec assiduité aux heures de +loisir que lui laissaient ses études littéraires, et son goût déjà formé +le portait de plus en plus vers les Å“uvres de style. + +Fessy, l'un des meilleurs musiciens formés par les soins de Zimmerman, +dirigea plusieurs années l'éducation musicale de Stamaty. On ne pouvait +choisir un maître plus capable ni qui comprît mieux la nature des +qualités de son élève; il lui fournit toutes les occasions d'entendre +les virtuoses en renom et l'encouragea à faire de la musique son +occupation principale et sa carrière. Camille Stamaty n'en était pas +encore là ; son emploi à la Préfecture ne lui laissait que quelques +heures à consacrer au piano; mais il acquit assez de virtuosité et de +connaissances spéciales pour que la transition devînt facile. + +Enfin, une rencontre fortuite avec Kalkbrenner décida Stamaty à quitter +l'existence calme et monotone de bureaucrate. Dans une soirée où Camille +Stamaty exécutait un quadrille varié, de sa composition, Kalkbrenner fut +charmé de l'exécution élégante du virtuose et de la distinction de ses +idées. Étonné de trouver chez un amateur une organisation musicale et +des aptitudes aussi remarquables, il offrit ses conseils, se portant +garant de l'avenir du jeune homme, qu'il choisit comme disciple, et dont +il fit bientôt son répétiteur. + +Le jeune compositeur n'eut pas à regretter cette détermination, toujours +grave en elle-même. Au moment où l'amateur veut devenir un artiste, il +lui faut compter avec la sévérité naturelle des véritables dilettantes; +on le juge au même titre et quelquefois avec plus de rigueur que les +hommes de métier et de pratique journalière, qui ont depuis longtemps +appris leur nom au public. Onslow, Meyerbeer, Mendelssohn ont dû +vaincre à coups de génie la défiance injuste qu'inspirait leur titre +d'amateurs. Stamaty devait porter, avec des qualités moindres, mais +grâce à une volonté aussi énergique, une somme d'efforts aussi +courageusement dépensée. + +Kalkbrenner prit d'ailleurs en grande affection son élève, qui se soumit +avec la docilité d'un enfant au régime exclusif d'exercices spéciaux à +mains pesées. Les plus habiles virtuoses, en y comprenant Chopin, qui +ont demandé des leçons à ce maître célèbre, ont dû se plier aux +exigences de son mode d'enseignement, si parfait, du reste, au point de +vue du mécanisme. Stamaty devint le bras droit, le suppléant toujours +choisi. Kalkbrenner donnait peu de leçons en dehors de ses cours, et le +professeur qu'il désignait était invariablement Stamaty, à qui peu +d'années créèrent une des belles clientèles de Paris. + +Le jeune maître reçut aussi les précieux conseils de Benoist et de +Reicha pour l'harmonie, le contre-point et l'orgue. Pendant un séjour de +quelques mois à Leipsick, il se lia avec Schumann et Mendelssohn et +reçut de ce dernier des leçons de haute composition. La nostalgie du +pays, l'appel de nombreux élèves, interrompirent ce voyage en Allemagne, +qui n'était pas une simple fantaisie de touriste, mais une véritable +excursion artistique pour étudier sur place les grands maîtres de +l'harmonie, s'imprégner de leur foi vivace et revenir fortifié ainsi +pour les grandes luttes. Mais, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire +en Allemagne, Stamaty l'accomplit en France avec une résolution et une +persévérance qui firent de lui un virtuose érudit, sachant interpréter +les maîtres anciens et modernes dans le style spécial qui convient à +chaque époque et à chaque école. + +Érudition d'autant plus méritoire que, soit excès de travail, +surexcitation du système nerveux, soit cause morbide spéciale, la santé +de Stamaty fut, dès l'âge de dix-neuf ans, plusieurs fois éprouvée par +de longues et violentes crises de rhumatismes articulaires. Cet artiste +de vocation, si amoureux de son art, se trouvait alors condamné à un +repos absolu, tout travail lui était interdit pendant de longues +semaines; mais, ces douloureuses épreuves passées, il revenait à ses +études avec un redoublement d'énergie. + +En mars 1835, C. Stamaty se produisit comme compositeur et virtuose dans +un concert où il exécuta son concerto de piano (op. 2). Ce morceau, d'un +style élevé et correct, affirmait la science du jeune maître. Cet +heureux début acheva d'établir sa réputation, et il devint le professeur +de prédilection des nombreux adeptes de l'école Kalkbrenner. Ajoutons +qu'il réunissait toutes les qualités propres à inspirer la confiance des +mères de famille: distinction, réserve, talent correct et pur; il +parlait peu et exigeait beaucoup; enfin il avait dans toutes ses +manières comme un reflet de puritanisme, gardant cette tenue sévère que +conservent indéfiniment les personnes pieuses ou élevées dans les +établissements religieux. + +A partir de cette époque. C. Stamaty produisit, chaque année, des +compositions spéciales pour piano qu'il exécutait dans ses concerts à +côté des Å“uvres de ses maîtres préférés. La nombreuse clientèle du +jeune professeur affluait à ces belles séances musicales autant par +sympathie pour le talent du maître que pour s'associer à la pensée +charitable qui le guidait: Stamaty donnait la plupart de ses auditions +au profit d'Å“uvres de bienfaisance et plus spécialement de l'Å“uvre +de Saint-Vincent-de-Paul, dont il était un des membres actifs et +dévoués. + +En 1846, Stamaty eut la douleur de perdre sa mère. Fils tendre et +respectueux, il fut vivement frappé de cette mort inattendue. Renonçant +pendant quelque temps à toute occupation artistique, il se rendit à Rome +et y séjourna une année entière. Cette période de recueillement loin du +bruit de la vie mondaine lui rendit un peu de calme, tout en lui +laissant un fonds de tristesse et de mélancolie que plus tard les joies +de la famille vinrent adoucir. + +En 1848, Stamaty associait à son existence une compagne aimante et +dévouée, qui, sans être artiste, comprenait l'art et sut en transmettre +le goût élevé à ses enfants. Le talent si fin, si délicat de Mlle +Nanine Stamaty en est un charmant témoignage. + +La réputation du compositeur grandissait. Sa haute notoriété, sa +parfaite honorabilité le désignaient pour la Légion d'honneur. Cette +marque de haute distinction lui fut accordée en 1862. Les +pianistes-professeurs étaient à l'ordre du jour: la même année, je +recevais la même distinction; en 1861, Ravina avait été nommé +chevalier; en 1863, c'était le tour de mon collègue et ami Félix Le +Couppey. + +Camille Stamaty était un pianiste de style, mais non un virtuose +transcendant, à l'exécution chaude, colorée, brillante. Il reflétait +dans une tonalité un peu effacée les belles qualités de Kalkbrenner, +sans en rendre tout à fait l'expression communicative, les audaces +heureuses. En revanche, comme compositeur, Stamaty a été le représentant +le plus autorisé de l'enseignement de Kalkbrenner, le continuateur de sa +méthode si parfaite au point de vue du mécanisme, de l'indépendance des +doigts et de l'irréprochable égalité du jeu. + +Un grand nombre d'artistes éminents ont reçu de lui les traditions de +cette belle école. Deux noms priment les autres: Gottschalk et +Saint-Saëns. Le maître qui a su diriger l'éducation musicale de ces +compositeurs célèbres, prend place au rang des plus habiles. Ajoutons +que Stamaty sut conserver à ses élèves le cachet personnel qui +caractérise le talent de chacun d'eux: qualité rare, et, au fond, le +grand art du professorat. Combien de maîtres substituent leur sentiment +à celui du disciple, et n'en font qu'un décalque plus ou moins fidèle de +leur propre talent! + +Stamaty avait une nombreuse clientèle dans les deux faubourgs +aristocratiques, Saint-Germain et Saint-Honoré. On appréciait en lui le +savoir et le talent de l'artiste, la réserve et la fermeté du maître, la +distinction parfaite, la vie exemplaire du galant homme. Stamaty était +un chef de famille modèle; ce qui achevait de lui attirer les +sympathies générales, c'était l'affirmation sincère de sa foi catholique +par la pratique de tous les devoirs du chrétien. + +Nature austère, Stamaty a vécu dans la tourmente parisienne un peu comme +Mme Farrenc, dont il partageait les convictions arrêtées, la +prédilection pour les maîtres anciens, l'antipathie contre le +maniérisme, le pathétique et le genre expressif trop accusé. On peut +dire que chez lui le physique et le moral étaient en harmonie. La +physionomie n'offrait aucune particularité saillante, aucun trait +anormal, comme souvent on se plaît à en rencontrer chez les artistes en +renom. + +L'ovale allongée de la figure encadrée de favoris soyeux présentait des +lignes régulières, des contours bien dessinés. Le nez fin, la bouche +souriante, le front découvert donnaient un ensemble distingué. Le regard +un peu clignotant semblait parfois caustique et moqueur; il n'en était +rien pourtant: Stamaty avait en horreur l'ironie et la médisance. Sans +entrer dans l'analyse minutieuse de l'Å“uvre entier du compositeur, +nous dirons que ce maître de talent a pris une place à part dans le +genre tout spécial des études de piano. _Le Rythme des doigts_ est le +traité de mécanisme le plus complet, le mieux raisonné, le plus logique +que nous connaissions. La mesure, l'indépendance des doigts, +l'accentuation y sont étudiées sous toutes les formes, avec les +combinaisons les plus variées. Les _Études progressives_, chant et +mécanisme (op. 37, 39), offrent aux élèves des recueils importants de +pièces caractéristiques où l'accentuation, la vélocité, la bravoure +sont traitées progressivement, avec un soin méthodique et une rare +ingéniosité. + +_Les Études concertantes_ (op. 46 et 47), deux cahiers qu'on peut +étudier simultanément avec les Å“uvres précédentes, font grand honneur +à la science harmonique et à l'inspiration mélodique de leur auteur; +dans ses _Esquisses_ (op 17) et ses _Études pittoresques_ (op. 21) +Camille Stamaty affirme aussi son mérite dans l'étude de genre +proprement dite. Enfin ses six _Études caractéristiques sur Obéron_ et +ses douze transcriptions _Souvenir du Conservatoire_ forment un ensemble +de dix-huit grandes études de style qui complètent, par la mise en +Å“uvre au piano des chefs-d'Å“uvre dramatiques et symphoniques, +l'enseignement profond et rationnel de Stamaty. + +Mentionnons encore deux sonates pour piano seul, en _fa_ mineur et _ut_ +mineur, un trio (op. 12), d'une excellente facture, le concerto (op. 2), +enfin la célèbre transcription _Plaisir d'amour_, la Promenade sur +l'eau, une Gigue Ecossaise, une Sicilienne dans le style ancien, la +Marche Hongroise, la Petite Fileuse, la Valse des Oiseaux, la Valse des +Étoiles, plusieurs fantaisies et variations sur des airs d'opéra. Tout +cet Å“uvre a été apprécié, du vivant même de Stamaty, par des juges +impartiaux, Berlioz, d'Ortigue, Monnais, qui tous ont rendu justice aux +qualités pratiques, à la belle et noble inspiration de la plupart de ces +compositions. + +On voit d'après cette rapide nomenclature, que les exigences de +l'enseignement n'avaient pas éteint chez Stamaty cette fièvre de +production que tous les artistes d'imagination conservent jusqu'à la +dernière heure. Pour eux, en effet, le professorat n'est pas seulement +une carrière honorable, mais un apostolat, une mission où le maître est +tenu lui-même de tendre toujours vers un idéal supérieur. Stamaty avait +au plus haut degré cette volonté artistique indispensable aux maîtres +qui veulent fonder une école. Il a conservé cette précieuse qualité +jusqu'à sa mort prématurée, le 19 avril 1870. Aussi tous ceux qui l'ont +connu gardent-ils le souvenir de sa noblesse de cÅ“ur, de l'élévation +de son esprit, en même temps que de la droiture de son jugement. Sa vie +digne et si bien remplie est un grand exemple, et son nom respecté doit +prendre place à côté de ceux qui ont honoré l'art par la vertu et le +talent. + + + + +XXIII + +FERDINAND HILLER + + +«L'art se meurt, l'art est perdu», répètent sur tous les tons les +esprits chagrins, la critique misanthrope. «On ne sait plus penser, on +ne sait plus écrire, le réalisme de parti pris obscurcit l'imagination +des artistes, étouffe dans leur germe les plus riches organisations.» +Voilà le thème favori, mais peu varié des pessimistes, que des regrets, +justifiables sans doute, mais trop exclusifs, une contemplation +absorbante du passé rendent aveugles et injustes pour les belles +productions modernes. Le travail de création qui s'accomplit de nos +jours ne dénote-t-il pas au contraire une puissance d'action dont le +spectacle doit nous consoler de bien des tristesses? + +Le nombre des musiciens passionnés pour le grand art et fidèles à ses +pures traditions est resté considérable; les erreurs de ceux qui +s'égarent à la recherche de subtilités puériles en choisissant leur +idéal en dehors du vrai, ne font que mieux ressortir la persévérance de +ce groupe vaillant. Nous en fournissons une preuve éloquente en +inscrivant le nom de Ferdinand Hiller sur cette liste de virtuoses +célèbres qui maintiennent la continuité de la chaîne en reliant les +gloires du passé aux promesses de l'avenir. + +Vapereau et Fétis donnent pour patrie à Ferdinand Hiller +Francfort-sur-le-Mein, et fixent la date de sa naissance au 24 octobre +1811. Une de mes élèves, Mme Rattier, qui a publié un intéressant +ouvrage biographique (_Études sur la musique et les musiciens_), indique +comme date 1812, et comme lieu de naissance Wendischossig. Quoi qu'il en +soit de ces deux indications, le fait certain est que F. Hiller +appartient à cette grande famille israélite qui a poussé des racines si +vivaces dans le monde artistique. Ses études musicales, commencées par +les soins de sa mère, furent ensuite confiées à des maîtres habiles, +parmi lesquels l'excellent professeur Aloys Schmitt. Hiller, comme la +plupart des pianistes célèbres, fut virtuose précoce, et, dès l'âge de +dix ans, se produisit dans les concerts; mais ses parents eurent la +sagesse de ne pas exploiter le talent naissant de leur fils. F. Hiller +mena de front ses études littéraires et musicales; puis il se rendit à +Weimar, le paradis artistique de l'Allemagne. + +Élève de prédilection de Hummel, ce fut là que F. Hiller s'imprégna des +hautes connaissances musicales et des merveilleuses qualités +d'improvisation de ce maître illustre. Aucun artiste contemporain ne +possède au même degré qu'Hiller le grand style, les traditions de cette +école remarquable entre toutes par sa belle entente de la sonorité, le +brillant et le fini des traits, la manière large et tout à fait vocale +de faire chanter l'instrument. + +Vers 1828, Hiller vint se fixer à Paris, où il resta sept ans, +travaillant sans relâche, se produisant comme virtuose et compositeur, +trouvant chez nous cet accueil sympathique dont Rosenhain, Moschelès, +Chopin, Heller ont eu tant de témoignages, cette réception cordiale, +chaleureuse que la société parisienne accorde si généreusement aux +artistes étrangers, quand elle leur reconnaît une valeur réelle, une +individualité accusée et la volonté de s'associer sincèrement, sans +parti pris d'hostilité, au progrès de la science et de l'art. F. Hiller +devint, dès son arrivée, un des maîtres les plus recherchés et l'ami des +artistes éminents qui jouissaient déjà de la faveur publique; +Kalkbrenner, Liszt, Herz, plus tard Chopin et Alkan, devinrent ses +intimes et ses partenaires dans l'exécution des compositions à deux +pianos ou à quatre mains. + +Hiller a professé quelque temps à l'école Choron, où je devais, dans le +principe, entrer comme élève; mais, absorbé par la composition et ses +études de virtuosité, il donnait fort peu de leçons; sa famille lui +avait fait une position indépendante qui lui laissait toute liberté +d'action. Dans les deux hivers de 1830 et 1831, il s'affirma comme +compositeur: une suite de concerts donnés au Conservatoire et des +séances de musique de chambre lui permirent de produire deux symphonies, +deux concertos, une ouverture pour le _Faust_ de GÅ“the, un chÅ“ur, +deux quatuors pour instruments à cordes et piano. Ces premières +Å“uvres, marquant nettement les hautes tendances du compositeur, lui +conquirent la sympathie de Cherubini, peu prodigue de compliments, mais +dont l'esprit droit, juste, ferme, le jugement sûr avait une si grande +autorité. Dès cette époque, Hiller fut un des rares privilégiés admis +dans l'intimité de l'infatigable travailleur, amoureux de la forme, qui +s'appliquait encore, dans sa verte vieillesse, à faire disparaître de +ses partitions les incorrections que lui seul était capable d'y +reconnaître. + +Compositeur de premier ordre, savant musicien, Hiller est de plus, comme +son maître Hummel, un virtuose transcendant, un improvisateur de grand +style. Peu de pianistes possèdent cette belle, grasse et profonde +sonorité qui fait du piano un instrument chantant, un orchestre en +miniature aux timbres variés. Rendre la touche sensible, la faire parler +sous l'action pénétrante des doigts, voilà réellement l'art de jouer du +piano. Cette méthode, à la fois simple et rationnelle, qui exclut les +mouvements inutiles et demande à la seule pression manuelle toutes les +nuances de tact et de sonorité, Hiller la possède au suprême degré. Ses +doigts souples et agiles pétrissent le clavier, le rendent docile, +malléable, apte à produire tous les effets, sans recours aux attaques +violentes, à la gymnastique exubérante des virtuoses excentriques qui +brutalisent le piano sans raison. Hiller reste ainsi l'un des rares et +des plus célèbres représentants de la belle école de Clementi, de +Hummel, de Cramer et de Moschelès, école qui a su condenser les +qualités diverses des maîtres du clavecin et du piano, réunir dans une +synthèse admirable tous les progrès accomplis et tous les +perfectionnements consacrés par l'usage. + +J'ai plusieurs fois entendu Hiller, dans les soirées intimes de Rossini, +plusieurs fois également aux concerts invités des salles Érard et +Pleyel; j'ai pu apprécier sa belle exécution, son style noble et simple. +Il commande à la sonorité avec un tact parfait, et sait, suivant le +caractère de la phrase, la contexture des traits, varier le toucher, +tirer des effets harmonieux ou puissants, donner l'accent et le +mouvement; il possède cet art merveilleux des nuances vocales, des +timbres de l'orchestre, qui appartient exclusivement aux virtuoses +symphonistes, sous-entendant toujours les voix ou les instruments dans +les Å“uvres plus spécialement écrites pour le piano. Les sonates de +Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, Schubert, Schumann, Mendelssohn visent +l'orchestre dans leurs principaux effets et la majeure partie des +détails. Notre regretté ami et élève Georges Bizet jouait du piano comme +Hummel, Hiller, Chopin, avec cette exquise perfection et ce tact +particulier aux virtuoses, maîtres dans l'art du chant. + +La grande supériorité d'Hiller s'affirmait surtout dans les Å“uvres +concertantes, dans cette musique dite de chambre, au répertoire si +varié, qui renferme des trésors inépuisables pour les artistes. Hiller +avait dans la tête et sous les doigts d'admirables spécimens de tous les +maîtres, et sa vaste érudition n'était comparable qu'à sa grande +simplicité, qualité rare par ce temps de montre et de charlatanisme. +J'ai aussi gardé un précieux souvenir des improvisations d'Hiller. Les +musiciens de mon âge qui ont eu comme moi, de 1832 à 1840, la bonne +fortune d'assister aux séances de musique de chambre données par Baillot +dans les salons de l'ancienne maison Pleyel, n'ont pu oublier quelle +perfection ce grand artiste, si vaillamment secondé par ses amis, ses +élèves, ses émules, Vidal, Sauzay, Norblin père, Vaslin, apportait à +l'exécution des chefs-d'Å“uvre concertants. Ferdinand Hiller participa +plusieurs fois à l'interprétation de ces Å“uvres magistrales. +L'expression de son style sobre et pur se fondait merveilleusement dans +l'ensemble de ce quatuor dont Baillot était l'âme, le poète inspiré. +Mais cette admiration rétrospective ne doit pas nous rendre injuste pour +le présent; les belles traditions se sont conservées; ajoutons même que +le culte tout particulier de l'art concertant compte un plus grand +nombre de fidèles. + +Plusieurs sociétés de quatuors ont pris à cÅ“ur d'initier leurs +auditeurs aux Å“uvres des différentes écoles et des diverses époques; +les dernières compositions de Beethoven, de Schubert et de Schumann ont +de nos jours d'admirables interprètes qui se vouent de préférence à la +vulgarisation de ces compositions encore peu connues, mais vivement +appréciées par les dilettantes. Alard, Maurin, Armingaud, Massart, +Dancla, Sauzay, Marsick, Léonard, Sivori, Franchomme, Jacquart, Rabaud, +Lebouc, Delsart, Planté, Diémer, Fissot, Delahaye, tant d'autres encore +sans oublier les noms célèbres de Saint-Saëns, Rubinstein, Ritter, +Jaell, etc., ont consacré leur science et leur virtuosité à suivre les +exemples de leurs illustres devanciers et, comme eux, se sont faits les +ardents propagateurs de la musique de chambre. + +En 1836, Hiller a quitté la France pour retourner dans sa ville natale +et y prendre la direction d'une académie de chant devenue célèbre. +L'année suivante, dans un voyage en Italie, il fit représenter à Milan +son opéra de _Romilda_; de retour à Leipsick, il y donna un grand +oratorio, _la Destruction de Jérusalem_, qui excita l'enthousiasme. +Cette belle et large composition de grand style fut exécutée dans toutes +les villes importantes de l'Allemagne et classée à côté des Å“uvres +religieuses et bibliques de Mendelssohn. Lors d'un second voyage fait en +Italie, Hiller se maria à Florence et séjourna quelque temps à Rome, où +il se lia avec le savant abbé Baini, très familier, dit Fétis, avec le +style religieux de l'ancienne école. Enfin, renonçant à ses +pérégrinations, il dirigea pendant deux ans les sociétés chorales et +instrumentales de Leipsick et de Dresde, puis accepta la direction de +l'académie musicale de Dusseldorf. + +En 1851, Hiller s'est fixé à Cologne, où il avait été appelé comme +maître de chapelle et aussi pour organiser et diriger un conservatoire +de musique. + +Hiller, par la grande notoriété de son nom, son savoir incontesté, sa +science profonde, avait toutes les qualités nécessaires pour mener à +bien cette mission; de plus, il sut grouper autour de lui des maîtres +habiles, des virtuoses émérites, tout en se réservant l'enseignement des +classes supérieures de composition, de musique d'ensemble et la haute +direction de l'école qu'il avait créée. + +Ajoutons qu'Hiller joint à ses connaissances multiples de toutes les +branches de l'art musical une rare habileté de chef d'orchestre[5]. Son +érudition, son entente parfaite de l'instrumentation, des effets +particuliers à obtenir des masses chorales, son goût irréprochable, son +sang-froid, en font un chef d'orchestre hors ligne. Aussi a-t-il été +choisi pour diriger toutes les grandes fêtes musicales de Bonn, +Leipsick, Dresde, Munich, Dusseldorff, Cologne, etc. + +Hiller, en fixant sa résidence à Cologne, n'avait pas dit adieu à la +France, à Paris, qu'il aime et où il a laissé de durables souvenirs, des +amitiés vivaces. En 1853, 1855, et peu de temps avant la guerre de 1870, +nous avons eu plusieurs fois le plaisir de rencontrer Hiller chez celui +que Meyerbeer appelait «Jupiter Rossini», dieu de l'Olympe qui se +plaisait à descendre des hautes régions pour s'humaniser avec les +représentants de la jeune école, se disant pianiste de 3e ordre et +auditeur à ma classe du Conservatoire. Planté, Diémer, Delahaye, +Lavignac et mon fils interprétaient à tour de rôle les petites +merveilles musicales échappées à sa plume féconde et écrites +spécialement pour le piano: _le Cauchemar_,--_les Mendiants_,--_Préludes +de l'avenir_, et cent autres facéties d'un maître de génie qui mettait +sa griffe sur les petites choses comme sur les grandes. + +Des musiciens plus sévères qu'autorisés reprochent à Hiller de +tourmenter sa mélodie, d'être plus fantaisiste qu'original, de ne pas +posséder un style assez déterminé; une manière vraiment personnelle. Ce +jugement nous semble loin d'être impartial. Pour nous, les Å“uvres +chorales et orchestrales de Hiller, cantates, psaumes, oratorios, +symphonies, ouvertures, musique de chambre et sonates, sont des +Å“uvres de grand mérite, d'une forte individualité, où l'on sent le +tempérament énergique d'un maître, et cela non-seulement par le choix +des idées, mais aussi par la belle facture et le développement +proportionnel donné aux pensées principales. + +Dans ses opéras et compositions dramatiques, Hiller n'a pas toujours +atteint la même supériorité, partageant ainsi le sort du plus grand +nombre des symphonistes; il faut cependant lui reconnaître, malgré ses +succès d'estime ou insuccès de théâtre, une grande habileté dans l'art +d'écrire pour les voix, une parfaite connaissance des ensembles et un +véritable sentiment scénique. + +L'Å“uvre de Hiller est considérable et des plus variés: 3 grands +opéras, 4 oratorios, des ouvertures, des chÅ“urs, des cantates, +compositions de haut style qui affirment, avec la flexibilité de son +talent, l'élévation idéale de ses aspirations. Leur fortune inégale +n'atteint pas leur valeur, la popularité, le succès étant souvent +tardifs, la justice ne venant souvent pour les maîtres qui ont ouvert +des voies nouvelles que dans l'exaltation de la mort. + +Hiller a écrit plusieurs beaux concertos, des trios pour piano, violon +et basse, un nombre important de quatuors, six recueils d'études de +différents degrés de force pour le piano, pour le violon, des études +rythmiques, des caprices dédiés à Chopin et vingt-cinq études de +difficulté transcendante[6] dédiées à Meyerbeer, des fantaisies, rondos, +thèmes variés et grand nombre de _pièces caractéristiques_ dans le style +des maîtres anciens, et aussi des romantiques modernes: danse des fées, +danse des gnomes, le chant des fantômes, _Ghazel_, _Guitare_, _Gavotte_, +_Sarabande_, caprice fantastique, _All' antico_, impromptu si finement +interprété par Mme Montigny-Remaury. + +A l'exemple de Schumann et Stephen Heller, F. Hiller n'a pas dédaigné +les jeunes pianistes. Il a écrit à leur intention de charmantes pièces +faciles sous ce titre: _Après l'étude_. + +F. Hiller a dépassé la soixantaine, mais il est resté ardent, actif, +comme au temps de sa jeunesse. Professeur de composition, directeur du +Conservatoire de Cologne, chef d'orchestre des solennités musicales dont +il est l'ardent promoteur, il demeure au poste de combat, luttant pour +la bonne cause, la vraie musique, les pures traditions. Il a du reste +plus d'une fois défendu, avec sa plume vaillante et finement taillée, +les questions controversées d'esthétique, et il fait, à ses heures, de +la critique musicale, en y portant le tact, l'habileté, la conviction +d'un habile écrivain et d'un grand artiste. + +Il nous sera facile d'esquisser le portrait physique de notre célèbre +confrère. Nous avons, malgré l'absence prolongée et la séparation causée +par les douloureuses péripéties d'une guerre néfaste, gardé un fidèle +souvenir du virtuose qui a été si longtemps l'hôte de la France. Hiller +est de taille moyenne et de forte corpulence; sa tête énergique, aux +traits bien accusés, affirme une volonté persistante, le front découvert +et proéminent est celui d'un penseur, le regard ferme, pénétrant, +indique clairement la vivacité de l'esprit. Nous souhaitons de grand +cÅ“ur une prolongation de carrière au musicien illustre que nous avons +assez connu pour apprécier sa valeur, au maître éminent, resté, nous en +sommes certain, l'ami sincère de la France, malgré les événements cruels +qui ont séparé deux grands pays faits pour s'unir et vivre en frères +dans le monde idéal de l'harmonie, la religion universelle du beau, du +grand et du juste. + + + + +XXIV + +LOUIS ADAM + + +Le nom de Louis Adam mérite de figurer parmi ceux des pianistes +célèbres, sinon au premier rang,--celui des créateurs et des grands +chefs d'école,--du moins à la place honorable et dans la catégorie +particulièrement intéressante des maîtres dont l'enseignement rationnel +et méthodique a exercé une salutaire influence sur les progrès de l'art +français. Titre modeste aux yeux des contemporains, mais dont la valeur +s'accroît avec le temps et qui devient la plus sûre recommandation +auprès de l'histoire, la marque des réputations durables. Sans exalter +outre mesure la mission des professeurs, on peut dire qu'elle dépasse de +beaucoup l'action des virtuoses sur la perfection du goût. Il arrive +d'être habile virtuose, de charmer, d'éblouir, sans avoir le sentiment +exact, parfois même sans posséder la conscience bien nette des effets +obtenus et surtout de leurs causes: signe trop fréquent d'une +organisation anti-professorale. La plupart des pianistes célèbres,--ceux +du moins dont le nom a survécu, adopté pour ainsi dire par la +postérité,--ont été des compositeurs de mérite et des maîtres habiles; +mais un certain nombre de grands virtuoses sont restés de purs +spécialistes, sans vocation prononcée pour l'enseignement. + +Ces exceptions fâcheuses font de plusieurs noms autant de météores dans +l'histoire de l'art, autant de points lumineux mais isolés; elles +rendent plus précieuse la mémoire des artistes complets qui ont su +réunir toutes les qualités nécessaires à l'enseignement transcendant: +qualités d'érudition multiple et de science profonde embrassant tant de +questions variées, les principes du chant, pour savoir comment le son +peut se moduler et doit être conduit, l'harmonie pour les analyses des +Å“uvres enseignées, l'explication des nuances indiquées, la +justification de la prédominance des notes mélodiques ou harmoniques, +leur importance et leur valeur dans le discours musical; qualités de +virtuosité, pour que le maître puisse joindre l'exemple au précepte; +qualités de vocation, pour qu'il voie dans le travail patient des leçons +une véritable mission, ennoblie par son but. Ce rare ensemble de dons +innés et de qualités acquises, aucun maître ne l'a plus complètement +réalisé que Louis Adam. Une mémoire aimée, des traditions utiles, un +sillon laborieusement tracé, mais profond, voilà ce qu'a laissé derrière +lui ce doyen de l'enseignement: patrimoine de gloire dont il convient de +mettre la richesse solide en parallèle avec l'éclat passager des +réputations de «purs» virtuoses, brillamment acclamées, oubliées plus +vite. + +Adam (Louis) est né le 3 décembre 1758, à Miettersbeltz (Bas-Rhin); +d'après Fétis, une autre biographie donne pour date 1760. Il reçut les +premières notions musicales et les principes élémentaires du clavecin +d'un parent, amateur distingué, et aussi de Hepp, un des bons organistes +de Strasbourg. Passionné pour l'étude, il apprit seul le violon et la +harpe. Quant à son éducation supérieure, il la puisa surtout dans la +lecture et l'analyse raisonnée des Å“uvres des grands clavecinistes. +Aucune biographie ne mentionne le nom de son professeur d'harmonie, et +pourtant à dix-sept ans Louis Adam s'était déjà essayé avec succès dans +plusieurs compositions instrumentales de réelle valeur. + +En 1796, il quittait l'Alsace pour se produire à Paris comme compositeur +et virtuose. Il eut la bonne fortune de faire entendre aux Concerts +spirituels, alors très en vogue, deux symphonies pour piano, harpe et +violon. Ce genre de pièces concertantes, qui avait tout l'attrait de la +nouveauté, produisit un grand effet et commença la réputation du jeune +maître. Les succès du professeur furent aussi incontestables dès le +début: Louis Adam vit préférer ses leçons à celles des pianistes les +plus célèbres, grâce à l'alliance d'un profond savoir et d'une parfaite +éducation, ensemble toujours si nécessaire et alors trop rare. + +En 1798, Louis Adam était nommé professeur de piano à l'École nationale +de musique. Il devait y continuer son enseignement pendant quarante-cinq +ans. C'était déjà , pendant ma jeunesse, un nom vénéré que celui du doyen +des professeurs du Conservatoire; deux fils ajoutaient encore à son +éclat: l'un dessinateur habile, l'autre, Adolphe Adam, l'émule d'Auber, +presque son rival dans ces Å“uvres spirituelles, à la fois distinguées +et populaires, qui s'appellent _le Chalet_, _le Postillon de Lonjumeau_, +_le Brasseur de Preston_, _Si j'étais roi_, _les Pantins de Violette_, +etc. Pendant que les fils affirmaient ainsi leur talent dans des genres +divers, mais également artistiques, le père se consacrait avec une rare +ardeur de dévouement à sa classe de piano du Conservatoire, y maintenant +les grandes traditions, l'étude approfondie, l'analyse raisonnée des +maîtres anciens qui l'avaient formé lui-même: Bach, Hændel, Scarlatti, +Haydn, Mozart et Clementi. Ces saines doctrines de style et de +virtuosité, non content de les répandre, il les consignait aussi dans sa +belle Méthode, spécialement écrite pour le Conservatoire, code musical +que l'on pourrait encore appeler l'art de jouer du piano, malgré +soixante ans écoulés depuis sa publication. + +Plus d'un demi-siècle, Louis Adam a formé plusieurs générations +d'artistes: il a dirigé, de 1797 à 1818, une classe d'hommes; de 1818 à +1843, la classe des jeunes filles. A cette époque, l'enseignement du +piano n'avait pas encore pris le développement extraordinaire qu'il a de +nos jours: deux classes élémentaires pour les chanteurs et les +harmonistes, et deux préparatoires de second degré, tenues par d'anciens +premiers prix; puis les deux classes supérieures dirigées par Louis Adam +et Zimmerman; cet ensemble suffisait aux exigences de l'enseignement. + +Louis Adam a compté parmi ses élèves-hommes: F. Kalkbrenner, Chaulieu, +Henri Lemoine, Hérold; parmi ses élèves-femmes: Mmes Beck, Renaud +d'Allen, Bresson, Coche, Delsarte, Vierling, Wartel, Massart. Mme +Massart, qui a été aussi pendant dix ans une de mes élèves, dirige +maintenant au Conservatoire cette même classe de Louis Adam, continuée +avec tant d'éclat par Henri Herz. + +Signalons à ce propos l'extension considérable donnée depuis trente ans +à l'enseignement du piano. On a successivement augmenté le nombre des +professeurs: les classes du deuxième degré ont actuellement pour +maîtres: Mmes Rety, Chêne, Tarpet, pour les femmes; Descombes et +Anthiome, pour les hommes. Les classes supérieures de piano (hommes) ont +pour professeurs G. Mathias, le successeur de Laurent, et moi-même, qui +ai repris, en 1848, la classe de mon maître Zimmerman. Les classes de +femmes (premier degré) ont actuellement pour titulaires Mme Massart, +MM. Félix Le Couppey et Delaborde; au total dix classes de piano, cinq +professeurs pour l'enseignement préparatoire, et cinq pour +l'enseignement supérieur, cent cinquante élèves pianistes, sans compter +les auditeurs. Quant à l'enseignement spécial des chanteurs et +harmonistes, il a disparu, car il y a deux enseignements distincts, +harmonie et accompagnement parles pianistes, harmonie seule pour les +instrumentistes qui ne peuvent accompagner la basse chiffrée et la +partition. + +Bienveillant et serviable avec ses jeunes collègues, Louis Adam ne +manquait jamais une occasion de leur être utile. Il m'a témoigné, dans +certaines circonstances, un bon vouloir et une affection d'autant plus +méritoires que je n'avais pas été formé à son enseignement; mais +recommandé souvent à ses élèves comme répétiteur, j'ai pu en constater +par moi-même la haute et sérieuse valeur. + +L'Å“uvre qui gardera le plus longtemps l'empreinte de Louis Adam et +rendra son souvenir présent à toutes les générations de pianistes, +c'est, sans contredit, la Grande Méthode théorique et pratique de piano +faite pour le Conservatoire. Cet important ouvrage, qui résume d'une +façon si claire et si complète le savoir et l'expérience du célèbre +professeur, reste, quoique publiée depuis soixante ans, un des cours les +mieux ordonnés qui aient trait à l'enseignement du piano. Les élèves y +trouvent non-seulement les préceptes et les conseils qui doivent guider +leurs études, de très nombreuses formules de mécanisme, un choix gradué +de pièces des maîtres, mais encore d'excellents préceptes de doigté, +posant les règles générales et les exceptions. La sonorité, l'expression +et le style, ont également des chapitres spéciaux d'un grand intérêt. +Les dernières pages de cette belle méthode, aujourd'hui la propriété des +éditeurs du _Ménestrel_, sont consacrées à un résumé succinct des +connaissances que doit posséder un pianiste, bon musicien, harmoniste, +accompagnateur. + +Louis Adam a également écrit plusieurs sonates, en recueil ou séparées. +Ces Å“uvres sont d'un excellent travail et participent d'Emmanuel +Bach, de Clementi et de Dusseck; M. Achille Lemoine les a conservées sur +son catalogue, ainsi que les variations sur l'air populaire du _Roi +Dagobert_. Ce thème varié a obtenu une vogue égale à celle des +variations sur le _Clair de lune_, de Chaulieu, Hérold et Moschelès; et +des célèbres variations de Mozart sur _Ah! vous dirai-je, maman_. + +Louis Adam, comme plus tard son fils Adolphe Adam, le brillant +compositeur, le spirituel écrivain, n'a pas été heureux dans la gestion +de sa modeste fortune. Les artistes hommes d'affaires sont de rares +exceptions. En 1827, Louis Adam, qui avait passé le cap de la soixante, +crut faire un heureux placement en achetant un immeuble dont il payait +les deux tiers. Survint la Révolution de 1830, qui fit déserter la +noblesse et la haute finance. Beaucoup d'artistes durent s'expatrier et +chercher à l'étranger de nouvelles ressources. Perdant pendant plusieurs +années sa riche clientèle et ce revenu de ses économies improductives, +Louis Adam se vit dans l'impossibilité de payer les échéances de son +acquisition, et dut la revendre à perte, c'est-à -dire en sacrifiant le +fruit de quarante années de travail. + +Le vaillant artiste, pour faire honneur à sa signature, renonça au repos +et se remit courageusement à l'Å“uvre. Plus tard, Adolphe Adam, en +s'improvisant fondateur et directeur du Théâtre-Lyrique, engloutit aussi +100,000 francs d'économies, puis abandonna ses droits d'auteur pour +désintéresser ses créanciers. Les directeurs de théâtres ne suivent pas +tous cet exemple de probité rigide. Combien, au contraire, tout en +ruinant leurs actionnaires et leurs bailleurs de fonds, savent faire de +brillantes fortunes! + +J'ai connu Louis Adam bien longtemps avant de devenir son très jeune +collègue; en 1827, époque de mon admission au Conservatoire, le célèbre +professeur avait déjà près de soixante-dix ans. Sa belle physionomie +reflétait la bonté de son cÅ“ur; le regard d'une grande douceur, la +bouche ouverte et souriante, les traits réguliers respiraient la +sympathie et commandaient le respect. Suivant l'usage du temps, Louis +Adam abritait sa calvitie d'une perruque épaisse; on ne s'était pas +encore habitué à la vue des crânes dénudés, acceptée aujourd'hui même +chez les jeunes gens. Rossini, dont la figure aux pures lignes de camée +se fût si bien prêtée à la calvitie, avait une nombreuse collection de +perruques où la progression de la pousse des cheveux était assez +soigneusement observée pour faire illusion. + +En 1827, Louis Adam avait été fait chevalier de la Légion d'honneur. En +1843, il prenait sa retraite de professeur au Conservatoire, il avait +alors quatre-vingt-cinq ans. Nous avons eu la douleur de le perdre en +1848, à quatre-vingt-dix ans. Cette longue carrière reste un grand +exemple laissé à la famille artistique. Dans cette vie de travail et de +dévouement, il y a eu des fatigues et des épreuves: ni défaillance, ni +tache d'aucune espèce. Musicien de haute valeur, laborieux à l'excès, +modeste pour son propre mérite, bienveillant pour ses émules et ses +disciples, ayant l'esprit ouvert aux progrès de l'art, Louis Adam +demeure une des figures les plus sympathiques et les plus hautes du +professorat de la génération qui nous précède. + + + + +XXV + +THÉODORE DÅ’LHER + + +Il y a des noms d'artistes que la Providence semble avoir prédestinés au +succès, voués à un avenir heureux et brillant, soigneusement préservés +des épreuves pénibles. Pour ces favorisés du sort, il n'existe pas +d'influence néfaste; ils ignorent toujours les dures leçons de +l'adversité et même les obligations d'un travail opiniâtre; leur +carrière offre une continuité de triomphes et une facilité de bonheur +également sans mélange: DÅ“lher appartient à ce groupe d'artistes +privilégiés, qui se sont élevés à la réputation, ont pris une place +éminente dans le monde des virtuoses compositeurs, sans jamais connaître +les tourments de la lutte pour l'existence matérielle, l'âpreté des +critiques, l'agitation fiévreuse qu'amènent les insuccès et les +rivalités jalouses. + +Théodore DÅ“lher est né à Naples le 20 avril 1814. Son père, chef de +musique d'un régiment, lui donna les premières notions de lecture +musicale, et lui fit commencer le piano dès l'âge de sept ans. Ses +aptitudes spéciales et son heureuse organisation le firent progresser +si rapidement, qu'il devint en quelques mois l'émule de sa sÅ“ur +aînée, en avance sur lui de quelques années d'études. Benedict, le +disciple favori de Weber, eut occasion d'entendre le jeune DÅ“lher +pendant son séjour à Naples, et, charmé des dispositions extraordinaires +de l'enfant, il accepta de diriger son éducation musicale. A treize ans, +le maître produisit son élève dans un grand concert donné au théâtre du +Fondo. La précoce virtuosité du pianiste charma l'auditoire; on +reconnaissait déjà dans l'exécution de DÅ“lher les qualités +distinctives qui devaient valoir plus tard tant de succès au virtuose +formé: la grâce naturelle, le délicatesse, l'élégance. Le public lui fit +un brillant accueil et prodigua les applaudissements à son début. + +DÅ“lher père et sa jeune famille résidèrent quelque temps dans la +principauté de Lucques. Le talent de Théodore DÅ“lher inspira au duc +régnant un bienveillant intérêt qui ne devait jamais se démentir. Mais, +désireux de donner à son fils des maîtres en renom et une forte +éducation musicale, le père du jeune virtuose quitta le service du +prince et vint s'établir à Vienne, où il confia son fils à Charles +Czerny, le professeur de piano le plus autorisé. Théodore DÅ“lher, en +même temps que ces précieux conseils, recevait aussi les excellentes +leçons d'harmonie et de composition de Sechter, savant théoricien, +organiste et compositeur de mérite. + +DÅ“lher n'avait pas dix-huit ans lorsqu'il fut pensionné du duc de +Lucques comme pianiste virtuose attaché à sa musique de chambre. Les +petites principautés italiennes étaient alors pour les artistes de +véritables oasis, où, libres des soucis de l'existence, ils pouvaient +composer à loisir et essayer les forces de leur talent. Rome, Ferrare, +Florence, Venise, Milan, ont été des sanctuaires de l'art avant de se +transformer en préfectures ou en centres industriels. Le duc de Lucques +prit, du reste, son pensionnaire en grande affection, et DÅ“lher fut +souvent le compagnon du prince dans ses pérégrinations à travers +l'Italie. Mais le désir de se produire sur un plus vaste théâtre, +l'ambition de connaître les grands artistes étrangers, d'étudier leur +style, de comparer les diverses écoles et d'en pénétrer les secrets, +firent entreprendre au jeune maître un long voyage à travers l'Europe. +L'Allemagne, la Hollande, le Danemark, la Belgique, la France, +l'Angleterre furent successivement et à plusieurs reprises visités par +le brillant et sympathique virtuose. + +Entre temps, DÅ“lher revenait passer quelques mois dans sa chère ville +de Lucques, où il retrouvait un entourage d'amis dévoués et lettrés, le +charme de la vie princière et aussi les loisirs nécessaires pour se +perfectionner dans l'étude de son art. Le duc, toujours empressé de +seconder les ambitions de son protégé, lui accordait de longs congés que +DÅ“lher utilisait en donnant de nombreux concerts, prenant pour étapes +Francfort, Leipsick, Hambourg, Copenhague, Berlin, Amsterdam, +Rotterdam, La Haye, Utrecht, Liège, Gand, Anvers, Bruxelles, puis Paris +et Londres, où un accueil chaleureux attendit toujours l'artiste +distingué, le compositeur élégant et de bon goût. + +C'est en 1838 que se place l'arrivée de DÅ“lher à Paris. La réputation +de Thalberg brillait alors de tout son éclat; ce célèbre pianiste venait +de révolutionner l'art de jouer du piano, en faisant du clavier un +instrument chantant, d'une sonorité puissante. DÅ“lher, qui n'avait +pas les qualités toutes spéciales du maître viennois, mais possédait en +revanche et au suprême degré la grâce et la délicatesse, eut l'habileté +pratique et l'esprit de ne pas changer ses qualités individuelles, tout +en s'appropriant plusieurs des procédés en vogue. Ce léger sacrifice +fait au goût du jour n'altéra pas d'une façon sensible le caractère +personnel du pianiste napolitain, et le virtuose sut conserver à son +exécution une saveur à part. DÅ“lher se fit entendre à la Société des +concerts du Conservatoire et y obtint un grand succès. Les salons et les +cercles artistiques ne tardèrent pas à mettre en lumière ce nouveau +talent; il eut le rare bonheur d'être adopté par tous ceux qui voulaient +opposer une réputation naissante aux gloires déjà enviées de Thalberg, +de Liszt et de Chopin; mais il en profita avec beaucoup de tact et de +mesure, ne se posant en rival d'aucun de ses émules, n'ambitionnant +aucune suprématie et se contentant d'être lui-même. + +Homme du meilleur ton, façonné par ses relations et sa jeunesse passée à +la cour de Lucques, aux habitudes élégantes du grand monde, DÅ“lher +était accueilli avec un affectueux empressement dans la haute +aristocratie. Le charme pénétrant de son talent délicat et fin, de sa +personne distinguée et réservée, lui valut de rapides conquêtes. Les +chroniques du temps,--il y a déjà presque un demi-siècle!--racontent +quelles sérieuses affections le jeune virtuose sut inspirer, quels liens +le rattachèrent à des femmes célèbres par leur beauté et leur esprit. +Ajoutons que DÅ“lher eut la suprême habileté des victoires modestes, +maintenues dans le demi-jour; il sut triompher discrètement, sans aucun +scandale qui affichât les noms prononcés tout bas ou plutôt murmurés. + +J'ai plusieurs fois entendu DÅ“lher dans les concerts publics et les +soirées intimes. Son exécution élégante, correcte, spirituelle et +charmante, manquait pourtant de puissance et d'entrain. DÅ“lher +n'avait pas la sensibilité de Chopin, les audaces de Liszt, la sonorité +de Thalberg, tout en participant de ces trois grands artistes et aussi +de Henri Herz, pour lequel il professait un vif attachement. Il valait +par des qualités moindres, toutes de délicatesse et d'expression, mais +intéressantes et de nature à séduire un public de dilettantes. + +La réputation grandissante de DÅ“lher, son amour des voyages, son vif +désir de connaître l'Angleterre et de faire consacrer à Londres sa +renommée de virtuose, le décidèrent à passer le détroit en 1839. Le +public des concerts et la haute fashion anglaise lui firent un accueil +enthousiaste. Reçu, fêté dans les salons les plus aristocratiques comme +le triomphateur du jour, il devint bientôt, grâce à ce magnétisme +personnel, qu'il joignait toujours à l'action de son talent artistique, +le commensal et l'ami des grandes familles. Puis, tout à coup, fatigué +de cette vie militante, presque blasé par l'abondance et la facilité des +triomphes, l'enfant gâté quitta l'Angleterre et revint à sa belle +retraite de Lucques, où le protecteur de son enfance l'avait patiemment +attendu. + +Ce ne fut qu'une étape. Après une année passée dans cette résidence +tranquille; au sein d'une vie douce, consacrée exclusivement à l'art, +DÅ“lher reposé et fortifié reprenait le cours de ses voyages; le duc +lui accordait un nouveau congé en y joignant des lettres de créance pour +les souverains alliés ou parents, lui aplanissant toutes les +difficultés, l'introduisant directement dans la société la plus haute. +DÅ“lher visita de nouveau, et à plusieurs reprises, l'Allemagne, la +Hollande, la Belgique, et revint même en France avant de se rendre en +Russie, où l'attendaient de nouveaux triomphes et où devait s'affirmer +son bonheur. + +Parti pour Saint-Pétersbourg en 1844, DÅ“lher y trouva, comme à +Londres, cet accueil empressé dont l'aristocratie a le secret quand elle +veut adopter un artiste et s'attacher un talent nouveau. Ce fut, du +reste, moins un voyage qu'un séjour, les grands succès du virtuose, mais +plus encore l'attachement profond qu'il inspira à la princesse +Schermeleff, son admiratrice passionnée, le retinrent plusieurs années +en Russie. Plus heureux en cette circonstance que son illustre maître en +virtuosité, F. Liszt, DÅ“lher, après un long temps d'épreuves et une +série de péripéties romanesques qui affirmèrent l'affection vivace, le +dévouement de sa fiancée, devint le mari de Mme Schermeleff. Par +malheur, ce dénoûment d'un roman en plusieurs chapitres ne devait donner +au célèbre artiste qu'un petit nombre d'années de bonheur. Revenu à +Lucques pour s'y vouer en amateur au culte de l'art, DÅ“lher, atteint +d'une maladie de poitrine, vit s'évanouir rapidement son beau rêve. Le +mal fit de rapides progrès: le changement d'air, les cures d'eaux, les +traitements les plus énergiques n'y apportèrent que des atténuations +passagères. Théodore DÅ“lher, après une agonie de quelques années, +mourut à Rome, le 21 février 1856, à l'âge de 42 ans. + +Cette carrière trop courte est intéressante à plus d'un titre. Il faut +bien le reconnaître et le dire hautement à l'honneur de la société +moderne, le goût des gens du monde s'est formé, l'artiste de savoir et +de talent est non seulement recherché, fêté dans les salons, mais +entouré d'égards, d'attentions délicates que lui attirent son charme +individuel s'il est homme d'esprit, l'autorité de son art s'il est homme +de valeur. Au XVIe et au XVIIe siècle, les distances sociales +entre les nobles de race et les roturiers de génie existaient encore +d'une façon choquante; mais à partir de Louis XV, les femmes célèbres +qui dirigeaient en souveraines les salons où la littérature et les +beaux-arts étaient en honneur, ont fait disparaître ces inégalités; une +tradition s'est établie, rarement interrompue par les excentricités ou +les maladresses de quelques artistes. Ce sera l'honneur de DÅ“lher de +l'avoir solidement renouée, grâce à sa distinction et à ses mérites +personnels. + +Comme compositeur, DÅ“lher s'est affirmé dans les fantaisies célèbres +sur _Guido_, _Anna Bolena_, _Guillaume Tell_, _Mahomet_, _Don +Sébastien_; maître habile, ingénieux, élégant, tout en suivant le +courant des procédés mis à la mode par Thalberg. Le concerto op. 7 a la +noblesse de style qui convient au genre; il est de plus d'un excellent +travail par la structure et le caractère brillant des traits. Cette +composition procède beaucoup d'Henri Herz, dont DÅ“lher avait les +distinctions exquises. Douze nocturnes, Å“uvres gracieuses et +chantantes, prouvent la richesse d'idées mélodiques du maître +napolitain; le nocturne en _ré_ bémol dédié à la princesse Belgiojoso a +obtenu un succès de vogue. L'andantino est aussi une Å“uvre pleine de +charme. Les morceaux de salon, op. 6, 15, 18, 22, 35, sont des +arrangements très réussis sur des motifs d'opéra. Les tarentelles, op. +39, 46, et le galop op. 61, la polka de salon op. 50, la valse op. 57, +ont eu leur moment de mode et de grand succès. Les études de concert, +op. 30, prennent place à côté de celles de Chopin, Henselt, Taubert, +Herz, Rosenhain. Il faut être virtuose de bon style pour interpréter ces +belles pages, où le jeune maître a prouvé sa richesse d'imagination et +la pureté irréprochable de sa manière. Les cinquante études de salon +restent au répertoire de l'enseignement moderne comme d'excellents +spécimens de goût, de phraser, et offrent en même temps d'utiles +formules de mécanisme. + +On le voit par cette analyse succincte d'une partie de l'Å“uvre de +DÅ“lher, ce maître a su justifier la popularité délicate qui s'est +attachée à son nom. Il appartient au groupe des compositeurs virtuoses +qui ont surgi vers 1830; il mérite de rester dans leurs rangs; et le +double souvenir du galant homme et du vaillant artiste a survécu, grâce +à cette réunion d'un beau talent et d'une nature essentiellement +aimable. + +L'ovale allongé de la physionomie de DÅ“lher, ses traits réguliers et +fins rappelaient le type de Chopin, moins le caractère morbide. Le nez +bien dessiné, le regard doux, presque timide, la bouche légèrement +arquée, formaient un ensemble distingué, parfaitement en harmonie avec +l'élégante et exquise courtoisie dont DÅ“lher avait pris l'usage à +cette petite cour de Lucques, où fleurissait l'étiquette tempérée par la +bonne grâce. + +J'ai gardé de mes trop courtes relations avec DÅ“lher chez Zimmerman, +Henry Herz et Brandus le plus affectueux souvenir et je ne crois pas +qu'il y ait une exception dans la mémoire de tous ceux qui ont dû +également le connaître. Peu de réputations, ont rayonné avec plus de +douceur sur les contemporains, ont excité plus de sympathies et suscité +moins de rivalités envieuses. A tous ces titres DÅ“lher gardera sa +place à mi-côte, en vue, sinon auprès des maîtres. S'il n'a pas été chef +d'école, créateur d'un genre particulier, promoteur d'un style original, +novateur audacieux, il a su du moins conserver son individualité +distincte. Nature délicate, cÅ“ur généreux et bon, imagination +séduisante, le souvenir de DÅ“lher restera toujours jeune, accompagné +du double prestige du talent acquis et du charme inné. Bellini du piano, +il a, comme le chantre inspiré de _la Norma_, une suavité d'accent, un +parfum mélodique qui en font un des poètes du piano. + + + + +XXVI + +MADAME DE MONTGEROULT + + +Dans ce siècle troublé où le mouvement continuel des révolutions +bouleverse toutes les classes de la société, confond tous les rangs, et +ne laisse qu'à un petit groupe de familles privilégiées le cachet +distinctif de l'aristocratie: l'oisiveté brillante et +luxueuse,--oisiveté qui est fonction sociale, quand elle est bien +comprise, quand son éclat reste un des éléments essentiels de la +richesse nationale et de la prospérité publique,--il devait surgir, à +côté des générations d'artistes, sorties du peuple et de la bourgeoisie, +une autre génération improvisée dans les rangs de l'ancienne noblesse. +Les exemples en sont fréquents, depuis un demi-siècle, dans le monde de +la virtuosité comme dans celui du théâtre. Ces déclassés involontaires, +trahis par la fortune, cherchent courageusement par le travail, l'étude, +le maniement de la plume ou le talent du virtuose, à conquérir une +valeur et des titres personnels. Nous n'avons pas à faire l'historique +de cette noblesse en partie double, étude pourtant instructive et +moralisatrice, mais nous tenons à constater que l'art musical compte +parmi ses adeptes les plus éminents des noms de souche nobiliaire deux +fois illustrés par la naissance et le talent. + +Mme de Montgeroult, comtesse de Charnay, née Hélène de Nervode, +appartenait à l'une des nombreuses familles qui, fuyant la Terreur, +cherchèrent à l'étranger à refaire, par le travail, leur fortune perdue, +en conservant à leur nom l'éclat sans tache d'une existence honorable et +ne relevant que d'elle-même. C'était le début des grands exemples donnés +par l'aristocratie et souvent par ses représentants les plus élevés. Le +duc d'Orléans, le futur roi Louis-Philippe, s'honorait en demandant au +professorat et non à des subsides étrangers les moyens d'existence +pendant son séjour en Suisse. Noble tradition que Daniel Manin devait +suivre plus tard, quand il subsista, à Paris, du produit de ses leçons +de langue italienne. + +Mme de Montgeroult était née à Lyon, le 3 mars 1764. Sa famille vint +se fixer à Paris, où la jeune fille reçut une éducation brillante et les +leçons de musique d'un professeur célèbre, Hulmandel, compositeur et +virtuose très à la mode dans la haute société parisienne, vers 1776. Le +maître prit un vif intérêt à l'éducation de sa jeune élève, et lui donna +les grands principes, le style élégant et correct qu'il avait puisés +lui-même dans les leçons de Charles-Philippe-Emmanuel Bach. +L'enseignement d'Hulmandel, plus tard celui de Clementi et de Dusseck, +communiquèrent au talent d'exécution de l'élève une force, une virilité +remarquables, sans altérer toutefois cette fine fleur d'élégance qui +est le privilège et comme l'attribut naturel des femmes virtuoses. + +Les agitations populaires, les épisodes sanglants, préface de notre +grande mais terrible révolution, obligèrent le maître et l'élève à +émigrer, Hulmandel en Angleterre, la famille de Charnay en Allemagne. Le +royalisme ardent de Hulmandel le désignait comme suspect, ses biens +furent confisqués et vendus; il revint toutefois à Paris, sous le +Consulat, et obtint quelques restitutions. + +Pendant ce temps, Mme de Montgeroult s'établissait en Allemagne; elle +publiait à Berlin, dès 1796, une sonate qui affirmait déjà ses rares +qualités d'érudition, sa connaissance du style des maîtres. A cette +époque douloureuse de l'existence de Mme de Montgeroult, alors encore +Hélène de Nervode, se place une touchante anecdote que notre ami +regretté, Édouard Monnais, sous le pseudonyme de Paul Smith, a racontée +d'une façon délicate dans les _Esquisses de la vie d'artiste_. + +Mlle de Nervode, avant de se rendre à Berlin, avait, paraît-il, pris +une modeste retraite dans une petite ville allemande et chez un +organiste du nom de Schramm. Ce brave homme ignorait la qualité +d'émigrée et la grande virtuosité de sa pensionnaire, mais avait en +haute estime son intelligence, sa distinction et son exquise bonté. +Aussi finit-il par lui confier ses préoccupations et ses épreuves. Pris +d'un violent accès de goutte, il se voyait dans l'impossibilité de tenir +les orgues à une solennité religieuse très prochaine; un rival dangereux +ambitionnait sa place; il craignait de tout perdre en avouant son +infirmité, et le ciel restait sourd à ses prières pour retrouver l'usage +de ses doigts ankylosés. + +La Providence fit cependant un miracle en mettant à sa place, au jour +redouté, Mlle de Nervode la «dame de bon secours». En galant +historien, Edmond Monnais donne un tour romanesque à l'aventure et prête +à la jeune organiste des séductions naturelles qui lui manquaient. Si +elle s'imposa aux auditeurs habituels de Schramm, ce fut par la grâce +naturelle de son talent et l'ingéniosité même de sa charité: rien de +plus. C'est peut-être en s'inspirant de cette historiette que, plus +tard, M. et Mme Pradher, touchés par la misère d'un chanteur des +rues, donnèrent un soir, en plein boulevard, une séance musicale à sa +place et pour son compte. L'auditoire émerveillé témoigna son +enthousiasme par une recette extraordinaire et magnifique. J'affirme +l'authenticité de l'aventure, qui rentre du reste dans le courant +généreux et un peu théâtral de l'époque. + +Mais des temps meilleurs approchaient pour les exilés: à la tourmente +révolutionnaire succédait le Directoire, ce gouvernement amoureux des +fêtes et des plaisirs, que notre spirituel Auber définissait d'un mot: +«le régent de la République». Mme de Montgeroult obtint sa radiation +de la liste des exilés, et rentra en France pour se vouer à +l'enseignement du piano, n'ayant plus que des ressources minimes. Son +grand talent de musicienne, sa brillante virtuosité, sa distinction, sa +position d'émigrée, tout concourut à lui aplanir les premières +difficultés et à en faire un professeur très en vogue pendant une longue +période de vie active. + +Mme de Montgeroult dirigea plusieurs années les études de piano du +jeune Pradher et donna aussi des conseils à Boëly. Le premier de ces +artistes obtint plus tard, au concours, à l'âge de 21 ans, en 1802, la +place de professeur de piano au Conservatoire, succédant à Hyacinthe +Jadin. Pradher,--dont le nom devrait s'écrire régulièrement +Pradère,--enseigna au Conservatoire jusqu'en 1827. C'est à son école que +se sont formés les frères Herz, Jacques et Henri, le très populaire +Rosellen, et notre cher collègue Félix Le Couppey, qui continue avec +tant d'autorité et de succès la tradition de son maître. Quant à Boëly, +je me rappelle encore sa visite à la classe de Zimmerman, où j'étais +alors élève; on m'avait fait apprendre à son intention six études +écrites par lui dans le style de Clementi et de Cramer. Le maître, que +son admiration rétrospective pour les compositeurs défunts n'empêchait +pas de se complaire à l'exécution de ses propres Å“uvres, se montra +satisfait, et m'invita à l'audition de fugues de Bach, à l'église de +Saint-Germain-l'Auxerrois; Boëly possédait le grand style de l'orgue, le +jeu correct et large, et j'ai gardé un précieux souvenir de cette +audition. + +Comme compositeur, Mme de Montgeroult a eu de hautes visées. Elle a +publié dix sonates en quatre numéros d'Å“uvre, trois fantaisies, +plusieurs petites pièces caractéristiques, six nocturnes à deux voix; +mais les sonates, quoique bien écrites, n'accusent pas une +individualité prononcée. Les idées, correctement exposées, manquent +d'originalité, et l'on reconnaît dans la nature des traits et le +développement des motifs, les procédés des maîtres particulièrement +chers à Mme de Montgeroult: Clementi, Cramer et Dussek. En revanche, +nous louerons sans réserve l'importante méthode publiée sous le titre de +«Cours complet pour l'enseignement du piano». Mme de Montgeroult, +femme d'un mérite supérieur, virtuose remarquable, était douée surtout +de cet esprit d'observation et d'analyse qui fait les véritables +professeurs, et détermine l'autorité de leur enseignement. + +C'est par la méthode de Mme de Montgeroult que j'ai commencé, il y a +plus de cinquante ans, l'étude du piano. Cette date pourrait faire +croire que la partie théorique et les considérations esthétiques en sont +entièrement surannées. Il n'en est rien cependant, et pour ne citer +qu'un exemple entre mille, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire +quelques lignes des conseils donnés par l'auteur dans la préface de son +cours. Ses axiomes sur le «bien dire», devraient être présents à la +pensée des virtuoses tapageurs qui semblent n'avoir qu'un but, l'étalage +de leurs forces musculaires, brisant cordes et marteaux pour faire +montre de talent. + +«L'art de bien chanter est le même, à quelque instrument qu'on +l'applique; il ne doit pas faire de concessions et de sacrifices au +mécanisme particulier de son interprète, qui doit plier son mécanisme +aux volontés de l'art. + +«Quoique le piano ne puisse rendre tous les accents de la voix, il en +est cependant un grand nombre qu'un artiste habile peut parvenir à +imiter; mais il en est d'autres qui tiennent au tact, à l'art de +conduire le son, au goût, à la sensibilité, à la connaissance +approfondie des défauts et des qualités inhérentes à l'instrument qu'on +veut faire parler.» + +On ne peut mieux dire. La préface entière a la même netteté et le même +bon sens; quant à la méthode, elle conduit progressivement des principes +élémentaires aux plus grandes difficultés. Le cours, divisé en trois +volumes, renferme non seulement de nombreuses formules de mécanisme et +tout l'arsenal des traits qui forment la base d'une bonne exécution, +mais encore les principes d'accentuation, d'ornementation et de goût, +étudiés avec un sentiment parfait de l'esprit d'éclectisme qui convient +à une méthode pratique condensant et résumant les progrès accomplis. Les +chapitres spéciaux traitant de la sonorité, des notes de goût, de +l'expression, sont écrits avec un soin minutieux et offrent des bases +excellentes à l'observation des maîtres comme à celle des élèves. + +A l'imitation du _Gradus_ de Clementi, la 2e et la 3e partie de la +méthode de Mme de Montgeroult contiennent cent et quelques études +spéciales de mécanisme et de style qui offrent des types variés, des +combinaisons ingénieuses pour vaincre les difficultés d'exécution et de +rythme que l'auteur croit utile de posséder. Enfin des thèmes variés +dans le style ancien, des canons et des fugues complètent cette belle et +précieuse méthode qui n'existe malheureusement que dans les +bibliothèques d'amateurs, les planches ayant été fondues. + +Je n'ai sous les yeux aucun portrait de Mme de Montgeroult, et je ne +l'ai pas connue personnellement; mais, en résumant les souvenirs +d'anciens amis qui l'ont vue dans ses dernières années, je puis dire que +l'éminente virtuose n'avait pas été une reine de beauté; son grand +talent lui avait seul valu sa supériorité sur toutes les artistes +femmes, ses contemporaines. Elle avait un regard vif et pénétrant, et +cette distinction de race, cette politesse exquise, charme inné de +l'ancienne aristocratie. + +Elle a dominé incontestablement la virtuosité féminine de son temps; +cependant, tout en lui rendant justice, nous devons évoquer le souvenir +d'une autre pianiste célèbre, Mme Bigot, née à Colmar en mars 1786, +qui a rivalisé de talent avec Mme de Montgeroult et a été la plus +brillante de ses émules. Mme Bigot possédait une exécution +incomparable; son jeu expressif, coloré captivait au suprême degré, et +j'ai souvent entendu Auber l'admirer avec une conviction vivace que rien +ne rendait suspecte. Cet hommage rétrospectif m'est resté dans l'esprit, +ainsi que la fidélité d'Aubert à la mémoire de son maître de piano +Ladurner. La sensibilité était le caractère dominant de Mme Bigot; +elle tenait à son organisation délicate, un peu maladive, et surtout au +sentiment profond, à l'intuition géniale qu'elle avait pour les +Å“uvres de grand style. Haydn, Viotti, Cramer, Cherubini, Beethoven, +Baillot professaient pour cette charmante jeune femme, d'un tempérament +si poétique, une admiration poussée jusqu'à l'enthousiasme. Quant à +Clementi, dont l'esprit d'économie touchait à l'avarice, il allait faire +sa correspondance chez Mme Bigot, pour économiser le feu et le +papier. + +Réputations brillantes, faites de talent et de vaillance, qui ont ému et +charmé nos pères, mais qui reposent maintenant dans le calme de l'oubli +ou dans le souvenir de rares dilettantes. Mme de Montgeroult est +morte à Florence, le 20 mai 1837, à l'âge de 72 ans; sa jeune et +sympathique émule, Mme Bigot avait succombé en septembre 1820, à +l'âge de 34 ans, aux brusques ravages d'une maladie de poitrine d'abord +négligée. Mais, si les interprètes meurent, l'art est immortel; il se +transforme seulement avec les générations d'artistes. MMmes Duverger, +Pleyel, Farrenc, Massart, Szarvady, Montigny-Rémaury, Jaell, Viard, G. +Pottier etc., ont hérité des belles qualités et des grandes traditions +de leurs éminents prédécesseurs. A ces noms justement célèbres, nous +pourrions ajouter ceux des brillants premiers prix formés à notre école +nationale du Conservatoire. Chez la plupart de ces élèves couronnées, +les succès obtenus sont une promesse de renommée; mais pour en faire une +réalité glorieuse, elles doivent prendre modèle sur les exemples donnés +par leurs aïeules; elles doivent s'inspirer de leur ardent amour de +l'étude, de leur foi vive et de leur persévérance infatigable: les +qualités mêmes que résume le nom de Mme de Montgeroult, et qui +glorifient l'art en exaltant la femme. + + + + +CHAPITRE XXVII + +LEFÉBURE-WÉLY + + +Le temps est loin où les détracteurs intéressés de notre pays pouvaient +nier son génie producteur. Nos compositeurs et nos virtuoses sont +accueillis à l'étranger avec une faveur qui témoigne à la fois des +sympathies qu'inspire leur talent et de l'ascendant général exercé par +le style et le goût français. Les critiques de Rousseau sur notre peu +d'oreille et notre pauvre organisation musicale n'ont plus aucune raison +d'être; il existe une école du grand art autre que celle des opérettes, +dont certains critiques d'outre-Rhin voudraient nous imposer le «génie» +exclusif. L'art musical français à tous ses degrés, dans toutes ses +branches, possède ses traditions établies et ses maîtres indiscutables. +Notre école d'orgue compte aussi beaucoup de noms illustres comme +compositeurs spéciaux et virtuoses. La forte race des Couperin, des +Lalande, des Rameau, des Daquin, des Balbatre, des Marchand, des Sejean, +des Benoist a gardé de glorieux représentants dont plusieurs, nous le +croyons fermement, ont surpassé leurs prédécesseurs en savoir et en +habileté. Lefébure-Wély appartient à cette glorieuse lignée dont +s'honore l'école française. + +Élevé avec tendresse et dévouement dans ce milieu musical, Lefébure fit +des progrès si rapides et devint si familier avec le toucher des orgues +que, dès l'âge de huit ans, il pouvait s'essayer à suppléer son père +dans ses fonctions d'organiste à Saint-Roch. Bientôt la tâche lui +incomba tout entière, son père étant frappé de paralysie du côté gauche. +Pendant sept ans de maladie continue, Lefébure père n'eut pas d'autre +suppléant que son fils. En 1831, son mal l'emportait, et Lefébure fils +devenait titulaire du grand orgue, grâce à son habileté déjà reconnue et +au patronage de la reine Marie-Amélie, fidèle paroissienne de l'église +Saint-Roch. + +Cette bienveillance de la reine ne devait jamais se démentir; la +compagne de Louis-Philippe accepta même, plus tard, d'être la marraine +d'un enfant de son organiste privilégié. + +En 1835, Lefébure-Wély était admis au Conservatoire dans la classe de +piano de Zimmerman et dans la classe d'orgue de Benoist. En 1834, il +obtenait aux concours du fin d'année le second prix dans les deux +classes, et les deux premiers prix lui étaient décernés l'année +suivante. Harmoniste de sentiment, mais ayant la tête et les doigts +meublés d'innombrables formules, le brillant lauréat de notre école +nationale voulut achever son éducation par des études de composition +idéale. Berton, Adolphe Adam, Halévy lui donnèrent leurs conseils, et, +sans nul doute, Lefébure-Wély eût ajouté son nom à la série des prix de +Rome, si son mariage avec une élève de prédilection de Mme Damoreau +(Mlle J. Court) n'eût modifié tout à coup sa carrière. L'abbé +Olivier, évêque d'Evreux, ancien curé de Saint-Roch, le plus aimable et +le plus mondain des évêques, vint lui-même bénir l'union de son ancien +organiste. + +Le chef de famille ne songeait plus à la villa de Médicis. L'époux +heureux ne pensait pas à quitter le foyer domestique pour une vie plus +libre, mais plus aventureuse; des devoirs nouveaux s'imposaient à lui; +il fallait, pour dorer un peu ce bonheur tranquille, mener de front le +grand art et les publications légères. L'organiste se fit aussi +compositeur de musique facile, élégante, à succès. Les éditeurs de ses +nombreuses petites pièces caractéristiques: _les Cloches du monastère_, +_la Chasse à courre_, _la Retraite_, _les Lagunes_, _le Rêve de +Graziella_, peuvent témoigner de quelle vogue ont joui ces bluettes +spirituelles, où souvent l'inspiration s'unissait à une verve mélodique +étincelante. + +Les artistes rigides, les puritains farouches jaloux de ces succès de +bon aloi et justifiés par les difficultés de la tâche, par la +distinction, la correction, la pureté toujours soigneusement conservée +dans le domaine de la fantaisie, blâmèrent hautement Lefébure-Wély de +ces sacrifices à la Muse facile. Il laissait dire, et, entre temps, +écrivait une sonate, des symphonies, des recueils d'études pour prouver +qu'il n'abandonnait pas les travaux sérieux. + +Lefébure-Wély improvisait à l'orgue d'une façon incomparable. Aucun +virtuose ne possédait, comme lui, les ressources de l'instrument-géant +qui unit à la toute-puissance de l'orchestre, à la variété des timbres, +les accents émus de la voix humaine et des masses chorales. Toujours +docile à sa volonté énergique et passionnée, sa riche et féconde +imagination se pliait à toutes les nuances de sentiment, et l'on peut +dire, sans la moindre exagération, que Lefébure-Wély avait au suprême +degré le génie des orgues, soit à l'église, soit au salon. Ses +admirateurs fervents, Cavaillé-Coll, Alexandre, Debain, Mustel peuvent +témoigner de l'immense habileté du jeune maître, et de sa prodigieuse +ingéniosité pour mettre en lumière toutes les qualités des instruments +confiés à sa main savante. Après quelques heures de prise de possession, +les orgues nouvelles n'avaient plus de secrets pour lui: les +combinaisons de timbre, les accouplements de jeux, tout était deviné, +saisi; l'instrument, rebelle pour tout autre, était dompté; l'organiste +gouvernait l'immense machine sonore en véritable maître d'équitation, +qui assouplit les montures les plus indociles. + +A Saint-Roch, à Saint-Sulpice, à la Madeleine, j'ai eu souvent des +auditions toutes personnelles de Lefébure-Wély. Le grand organiste, qui +avait le sentiment de sa force et se savait écouté par un ami doublé +d'un artiste, improvisait et faisait montre de puissance créatrice avec +une ardeur fervente, une chaleur de cÅ“ur que je n'ai jamais oubliées. +Je rappellerai aussi une circonstance publique, les obsèques de Mozin, +où Lefébure, vivement ému, inspiré par une tristesse à la fois profonde +et féconde, improvisa avec tant d'âme, une telle supériorité de style, +qu'Auber admira l'improvisation comme un morceau étudié. + +Nous arrivons au grand reproche adressé à Lefébure-Wély par les +rigoristes, absolument attachés aux anciennes formules: celui de n'avoir +pas su se contraindre à un style sérieux, sévère, plus en harmonie avec +la simplicité grandiose de nos églises. Pour ces admirateurs exclusifs +de l'école allemande et flamande, la chaleur d'imagination ne doit +jamais faire oublier à l'improvisateur, fût-il homme de génie, le +recueillement du sanctuaire, l'austérité qui convient à la musique +religieuse, ce qu'on peut appeler, sinon l'influence, du moins la loi du +milieu. Nous répondrons que cette perfection extrême, immuable, touche +de près à l'aridité et à l'ennui. Il faut être de son temps. C'est ce +qu'ont parfaitement compris Cherubini, Lesueur, Paer, Rossini, Auber, +Halévy, Adam, Thomas, Gounod, etc., en écrivant pour l'église des +Å“uvres émues, très pures, qui, sans participer de la foi gothique, +ont un grand souffle religieux. + +L'_harmonium_ (orgue de salon et d'accompagnement pour les chapelles) +avait en Lefébure-Wély un propagateur actif et dévoué. Sur ses conseils +et ses indications, des perfectionnements nombreux introduits dans la +facture de ces orgues en miniature en ont fait un instrument riche +d'effets nouveaux, très sonore, d'une grande variété de timbre, +chantant, _expressif_ sous la pression des doigts et l'action d'une +ingénieuse soufflerie. Entre tous les virtuoses qui se sont voués à +populariser l'harmonium, Lefébure a su conserver une incontestable +supériorité, par l'élégance et le charme de ses idées, et l'art +merveilleux de tirer parti des nombreux effets de l'instrument. Sa +virtuosité transcendante et tout à fait exceptionnelle comme organiste +improvisateur, n'avait altéré sous aucun rapport sa belle exécution de +pianiste. Son toucher léger, délicat et fin, mettait à néant +l'affirmation assez généralement répandue que l'étude journalière des +orgues alourdit le jeu, fait perdre le brio et le sentiment du tact; ce +sont, croyons-nous, les pianistes médiocres devenus organistes sans une +suffisante étude préalable du piano, qui ont accrédité ce préjugé +populaire. + +Ne comptons-nous pas, de nos jours, plusieurs habiles et célèbres +organistes qui sont des pianistes de premier ordre? Il suffit de citer +les noms de Camille Saint-Saëns, d'Henri Fissot, de Widor, de Frank, +d'Alkan, de Th. Dubois, de Besozzi, de Bazille, de Cohen, de tant +d'autres encore! Reconnaissons seulement que les orgues anciennes, d'une +si belle sonorité, laissaient à désirer sous le rapport du mécanisme; +les claviers ne parlaient pas aussi facilement que ceux de facture +moderne; il fallait une dépense de force et d'action sur les touches que +peuvent économiser nos organistes actuels. + +La riche organisation, le savoir et les succès de composition de +Lefébure-Wély eussent été impuissants à lui faire obtenir l'admission +d'un ouvrage de l'Opéra-Comique sans la protection du duc de Morny, qui +avait une réelle affection pour le célèbre organiste. On sait que le +célèbre homme d'État du second empire s'oubliait, à ses heures de +détente diplomatique ou parlementaire, à écrire des opérettes et des +vaudevilles. Il s'était fait aussi le patron de la musique en chiffres. +Soit complaisance, soit conviction, Lefébure-Wély se disait un des +fervents adeptes du système Galin-Paris-Chevé. Ses _Recruteurs_ durent à +cette mutuelle sympathie leur apparition sur la scène de +l'Opéra-Comique. L'Å“uvre bien montée, chantée parfaitement, n'obtint +qu'un succès d'estime, malgré de charmantes inspirations. L'épreuve +parut suffire à Lefébure-Wély; il se remit à lancer dans le courant +musical ces nombreuses productions légères que la mode accueillait +toujours avec le même empressement. + +Le nombre des compositions de piano et d'orgue de Lefébure-Wély est +considérable. Citons de mémoire, parmi les pièces de salon qui font +encore les délices des jeunes pensionnaires: _l'Heure de la Prière_, +_les Cloches du Monastère_, _Fleur de Salon_, _le Golfe de Baia_, +_Séguidille_, _la Retraite militaire_, _la Chasse à courre_, _la Garde +montante_, _le Rêve de Graziella_, _les Binioux de Naples_, _l'Heure de +l'Angelus_, _la Fête des Abeilles_, _les Lagunes_, _Fleur délaissée_, +_les Babillardes_, _Titania_, _les Pifferari_; mais à côté de ces +Å“uvres légères, un Menuet, une Polonaise, une fantaisie de concert +sur _Armide_, etc. + +Les trois grands recueils d'Études pour piano, dédiés à Auber, op. 23, +et op. 24 à Cherubini, sont des Å“uvres d'imagination et de science, +où la valeur du compositeur s'est affirmée. Quant aux Études de salon, +petites pièces de genre portant toutes des noms caractéristiques, elles +renferment de jolies idées, et prouvent la souplesse de talent du jeune +maître. + +A côté des nombreux arrangements à quatre mains sur les opéras en vogue, +succès éphémères, morceaux de commande où l'on trouve toujours, malgré +la rapidité du faire, le cachet du musicien habile, de l'homme de goût, +il faut citer et louer particulièrement _l'École concertante_, à quatre +mains. + +Ces douze morceaux symphoniques, de style très varié, sont écrits avec +un goût irréprochable. Les idées, distinguées, sont rehaussées par une +mise en Å“uvre ingénieuse et une grande richesse d'harmonie. Ni +placages, ni doublures inutiles; les deux parties, également +intéressantes, concertent de la manière la mieux équilibrée. C'est un +dialogue suivi, une causerie musicale où s'unissent la science et +l'esprit. Citons aussi deux Å“uvres remarquables: les Symphonies op. +163 et 171, arrangées à deux pianos et à quatre mains par l'auteur +lui-même; morceaux insuffisamment connus des pianistes contemporains, et +qui devraient figurer plus souvent sur le programme de nos concerts. + +Lefébure a encore écrit plusieurs Å“uvres saillantes: une sonate +concertante pour piano et orgue, un quatuor, un quintette, trois +symphonies pour orchestre, exécutées au Concert Pasdeloup; plusieurs +pièces vocales pour l'église: _Ave Maria_, _Pie Jesu_, _Ave verum_. Un +grand nombre de ces morceaux sont restés inédits, malgré leur valeur +musicale incontestable. + +L'organiste-compositeur, qui a tant de fois et si admirablement +interprété la Méditation de Gounod sur le prélude de Bach, a écrit aussi +plusieurs arrangements de même nature sur le _Noël_ d'Adam, l'air de +_Stradella_, l'_Hymne à la Vierge_; mais l'immense succès du morceau de +Gounod a laissé dans l'ombre toutes les imitations du même genre. + +Lefébure a publié plusieurs traités spéciaux pour le grand orgue et +l'harmonium, ainsi qu'un grand nombre de pièces détachées, +instrumentales et vocales, pour la musique d'église. Ce résumé montre le +courage de l'homme et la richesse d'imagination du compositeur. Le +travail le rendait heureux. Je l'ai vu souvent dans cette période +d'activité fébrile: il se laissait vivre avec cette confiante sérénité +que donnent la santé, la jeunesse, les joies du foyer domestique; mais +déjà il était frappé!... les émotions, les veilles, le travail avaient +fait germer une maladie de poitrine. + +Le mal, combattu d'abord avec succès par le traitement des Eaux-Bonnes +et un séjour dans le Midi, revint plus intense; une toux persistante +résistait à tous les remèdes; la compagne dévouée et les amis du +compositeur ne pouvaient plus se faire aucune illusion. J'ai vu +Lefébure-Wély à son lit de mort: il avait toute sa connaissance, mais ne +se trompait pas sur son état, malgré mes protestations et mes assurances +de guérison prochaine. La phthisie était alors à sa troisième période. +Quelques jours plus tard, le 31 décembre 1869, Lefébure-Wély succombait. + +L'ancien organiste de Saint-Roch repose au Père-Lachaise, près du +tombeau de Rossini. Le mausolée élevé à sa mémoire par les soins +désintéressés de M. Baltard, de l'Institut, et du statuaire Chevalier, +est bien en rapport avec le talent poétique, correct et fin du vaillant +artiste. Le chiffre de la souscription ouverte par l'initiative des amis +et admirateurs de Lefébure-Wély pour lui élever ce monument a dépassé +7,000 francs. L'abbé Lamazou, vicaire de la Madeleine, et notre illustre +directeur, Ambroise Thomas, ont associé les regrets de la religion et +ceux de l'art dans une double allocution, où ils ont rendu justice au +merveilleux talent du virtuose et du compositeur, dont la riche +imagination et les doigts inspirés éveillaient sous les voûtes de nos +églises comme un écho des harmonies célestes. + +Lefébure avait une physionomie très distinguée. Ses traits fins, bien +dessinés, d'une régularité parfaite, reproduisaient le type +aristocratique. Ses belles jeunes filles, dont le talent sympathique +nous a maintes fois charmé dans l'exécution des symphonies à deux pianos +et à quatre mains, de leur père, avaient la même perfection idéale des +lignes du visage. Spirituel, aimable, affectueux, Lefébure-Wély ne +jalousait le bonheur d'aucun artiste; malgré ses nombreux succès, il +était resté simple, sans prétention, heureux de voir s'épanouir sous ses +yeux une famille aimée dont il était l'âme. Lefébure a reçu, jeune +encore, la croix de la Légion d'honneur et celle de Charles III. + +Cette belle et florissante famille a été frappée sans relâche. L'aînée +des filles, mariée depuis peu d'années, un fils de vingt ans, enfin +Mme Lefébure, femme de cÅ“ur et vaillante artiste, ont à peu +d'intervalle suivi dans l'éternité le compositeur éminent qui a laissé +parmi nous une place encore inoccupée. Tout s'unit donc, la fortune et +le malheur, pour donner au nom de Lefébure-Wély une auréole durable. Au +premier rang, comme organiste, il restera classé, comme compositeur, +parmi les maîtres qui ont su allier le charme de la pensée, la +distinction, le naturel à la science aimable et spirituelle. Il +appartient à l'école d'Auber et d'Adam. Dans un cadre plus étroit, dans +un ordre d'idées plus modeste, il s'est attaché à la grâce, à l'esprit, +à cette ingéniosité d'arrangement et à ces inventions harmoniques qui +donnent à la musique française le piquant, l'imprévu, le brio. +Compositeur peut-être léger, mais du moins bien en dehors du dangereux +courant qui entraîne trop souvent l'école moderne à la recherche d'un +idéal purement abstrait, prétentieux et très souvent dangereux! On lui a +reproché d'être aimable: nous le louerons d'avoir été naturel. Ce n'est +pas un médiocre compliment en ce temps de pathos musical et d'amphigouri +concentré. + + + + +XXVIII + +GORIA + + +La célébrité est une classification générale qui comporte plus d'un +degré, un terme large qui embrasse toute une série de nuances et de +distinctions. Il y a d'abord le génie pur, le don divin qui fait les +grands maîtres, les créateurs. L'originalité dans la conception des +idées et aussi dans la forme dont elles sont revêtues est encore une +qualité exceptionnelle, très proche du génie; l'histoire compte les +tempéraments vigoureux qui ont eu l'élan, le coup d'aile, et sinon la +victoire complète, du moins la volonté de vaincre et de créer à leur +tour, en sortant des routes frayées. Ce sont les deux classes les plus +hautes, celle des hommes de génie et celle des précurseurs. Les artistes +d'imagination et de goût, mais sans individualité fortement accusée, +sont moins clair-semés. C'est la troisième catégorie et aussi la plus +nombreuse. Il n'est donné qu'à peu de privilégiés d'être créateurs, +d'ouvrir des voies nouvelles, de tracer un sillon où passeront des +générations entières; mais beaucoup de vaillants travailleurs, à défaut +d'individualité géniale, se restreignent à l'imitation d'un modèle qui +répond à leur idéal secret. Ils se forment à son image, s'enrôlent dans +son école, reprennent, parfois agrandissent sa tradition; ce sont des +continuateurs et non des plagiaires, souvent d'un grand talent, toujours +d'un réel mérite dans un rang secondaire. Tel fut Goria, virtuose +séduisant, compositeur habile, musicien d'imagination, mais dont +l'esprit s'est rarement élevé aux grandes conceptions artistiques. S'il +n'a eu ni la puissance, ni peut-être le désir de créer, il a su du moins +s'assimiler avec beaucoup d'habileté et de tact les procédés des maîtres +qu'il avait pris pour types de perfection. + +Goria (Alexandre-Édouard) naquit à Paris le 21 janvier 1823. On n'a +aucun détail particulier sur sa famille ni sur sa première enfance. Le +seul point à noter est le caractère spécial de son éducation. Sa +vocation fut passive et nullement passionnelle. A l'inverse de la +plupart des petits prodiges, natures frêles et délicates, douées d'une +sensibilité précoce et maladive, Goria était un bel enfant, joufflu, +robuste, aimant la récréation et n'éprouvant pas un attrait irrésistible +pour les études musicales. En revanche, il était bien doué; une grande +facilité d'exécution, des mains exceptionnelles, la souplesse et +l'agilité instinctive des doigts en firent rapidement un pianiste +suffisamment virtuose pour être présenté au Conservatoire. Entré à notre +grande école nationale, à l'âge de huit ans, en novembre 1830, il +passait l'année suivante de la classe de Laurent à celle de Zimmerman. +Ses progrès extraordinaires lui valurent l'affection de notre maître, +qui avait une grand sympathie pour les enfants, et comptait toujours +dans sa classe un groupe de jeunes virtuoses, désolation des vétérans, +qui ne manquaient jamais de s'écrier: Encore un petit prodige qui va +nous enlever le prix! + +Les succès de Goria n'eurent rien que de normal et de régulier. En 1834, +il obtenait le second prix de piano; en 1835, le premier. Il continuait +ses études musicales au Conservatoire jusqu'en 1839, et suivait le cours +de Dourlen, artiste de valeur, maître sévère mais précieux, dont +l'affection persistante faisait oublier les boutades parfois originales +et violentes. + +Le temps était venu pour Goria de se produire dans le monde militant des +artistes et d'aborder la vie doublement active du virtuose et du +compositeur. Les premiers essais de Goria trouvèrent des éditeurs +empressés, grâce à l'intervention de Zimmerman, qui, non content de +produire son disciple affectionné dans ses intéressantes réunions, +l'aidait encore très puissamment en fondant les premières assises de sa +clientèle. Ajoutons à l'éloge de Goria, que la réputation acquise +n'altéra en rien son attachement et sa reconnaissance envers le maître +qui l'avait si généreusement aidé de ses conseils et de sa haute +influence. Aussi je me souviens avec un vif plaisir que Zimmerman, après +sa retraite du Conservatoire, confia de préférence à ses anciens élèves, +Goria, Lefébure et au grand maître Vieuxtemps le premier essai, le +manuscrit même de Gounod, l'auteur de la mélodie devenue populaire, +adaptée au prélude de Sébastien Bach. Le violoniste Herman s'adjoignit +presque au début à ces interprètes de l'adorable mélodie, si bien +encadrée dans le canevas harmonique du grand maître allemand, qu'il est +actuellement impossible de les disjoindre. Le succès de cet arrangement +fut tel que Gounod dut, pour répondre à l'engouement général, accroître +les effets et les proportions sonores de son Å“uvre, soit à l'église, +soit au théâtre, ce qui permit à Berlioz, dans une boutade acrimonieuse, +de me dire au courant d'une représentation à bénéfice: «Je ne désespère +pas d'entendre le prélude de Bach arrangé en cinq actes.» + +Recherché, fêté dans les salons et les concerts, Goria conquit +rapidement la renommée de virtuose habile, et partagea avec V. Alkan, E. +Prudent, Ravina, Lacombe, Franck, Forgues, etc., tous disciples de +Zimmerman, l'honneur de représenter l'école française du piano. La +clientèle du professeur suivit la progression de la renommée du jeune +maître. Goria se produisait beaucoup dans les réunions musicales, et +refusait rarement les nombreuses invitations qui lui étaient adressées; +mais comme la plupart des artistes qui jouissaient alors de la faveur +toute spéciale des dilettantes de salon, il donnait chaque année un +concert à son bénéfice, et la dette de gratitude contractée autour de +lui s'acquittait ainsi avec une extrême régularité. + +Goria unit, jeune encore, sa destinée à celle d'une femme charmante, +instruite et d'une grande beauté. La Providence paraissait réserver au +brillant artiste de longs jours et un bonheur durable; mais quelques +années allaient suffire à ruiner ces rêves de jeunesse. La part de +l'homme lui-même est certainement considérable dans ce rapide +écroulement. Disons pourtant qu'elle a été exagérée par des critiques +chagrins. La forte prestance et l'enveloppe un peu fruste de Goria +cachaient, malgré la lourdeur apparente, un esprit original, dont les +vives reparties, les saillies humoristiques, étonnaient souvent. +Beaucoup de ceux qui ont connu imparfaitement Goria, l'ont jugé +prétentieux, important, plein de son mérite. Cette appréciation fâcheuse +s'explique par des causes futiles: la grande taille de Goria, une +réaction naturelle contre la gaucherie de cette corpulence encombrante, +une réelle timidité que le virtuose cherchait à déguiser sous un air +d'aplomb, dont l'exagération n'était qu'une maladresse de plus. + +Ajoutons que Goria était indulgent et bon; dans les inimitiés qui l'ont +suivi jusqu'au tombeau, son cÅ“ur excellent n'a jamais eu aucune +responsabilité. Par malheur, les qualités intimes et le mérite +artistique ne tiennent pas lieu de prudence, de tact et de jugement: +Goria en fit la cruelle expérience à ses dépens, dans son trop mémorable +voyage en Espagne. + +Les succès retentissants de Prudent et de Gottschalk, de l'autre côté +des Pyrénées, lui avaient inspiré le désir de voir ce beau pays où les +artistes de valeur ont toujours reçu le plus sympathique des accueils. +Muni de nombreuses lettres de recommandation, assuré de concerts +fructueux, Goria se rendit directement à Madrid, où la haute société lui +fit une réception enthousiaste. Fêté dans les salons, il ne tarda pas à +annoncer un grand concert dont les billets furent enlevés en quelques +heures. Le soir, il y avait salle comble et la brillante assistance se +préparait à faire ovation au pianiste français, quand un incident vint +bouleverser les dispositions bienveillantes du public. + +Pendant son voyage et depuis son arrivée à Madrid, Goria avait pris des +notes, non pas des notes musicales, des motifs de chants populaires, +mais un relevé d'observations plus ou moins humoristiques, plus ou moins +discrètes, embrassant les usages, les mÅ“urs du pays, se rapportant à +la beauté des femmes, ne s'arrêtant pas devant les détails de la vie +intime, le tout résumé dans une lettre adressée à l'officier pianiste +Viennot, ami intime du virtuose. Cette lettre spirituelle, mais +intempestive au moment où l'artiste faisait appel aux sympathies du +peuple espagnol, fut malheureusement communiquée au directeur d'un +journal encore petit, déjà célèbre, et qui allait devenir bientôt le +premier organe de la presse légère. Elle fut imprimée, sans qu'on +calculât l'effet désastreux que devait produire la publication de ce +factum d'écolier en vacances. + +Le journal, arrivé à Madrid, fut lu quelques minutes avant le concert, +quand le public était déjà dans la salle. Il passa de main en main, de +loge en loge: un orage s'apprêtait; prévenu à temps, Goria dut quitter +immédiatement Madrid, le cÅ“ur brisé par cette épreuve inattendue. Ce +fut un double désastre, matériel et moral, dont Goria ne devait jamais +se relever. Les palpitations de cÅ“ur dont il souffrait devinrent plus +intenses. Son esprit était sombre; plusieurs fois menacé et provoqué, +il lui semblait avoir toujours un duel en perspective, et, n'étant +nullement batailleur par tempérament, il vécut ainsi quelques années, +inquiet, préoccupé, attristé. On évitait, d'ailleurs, de parler à Goria +de cette déplorable aventure: c'était mettre en cause l'inconséquence de +son ami intime, et sa générosité naturelle, qui n'a jamais été +contestable, en souffrait vivement. + +Le nombre des arrangements, fantaisies et transcriptions écrites par +Goria sur les motifs choisis dans les opéras modernes est considérable: +il prouve la grande facilité du compositeur et la popularité de son nom, +qui avait une valeur commerciale. A l'apparition de chaque nouvelle +Å“uvre lyrique, les éditeurs s'empressaient de demander à l'artiste +préféré des amateurs de musique brillante, une fantaisie de concert et +de salon. Ces pièces de piano rapidement charpentées pour les besoins de +la vente, presque improvisées, sont correctement écrites, car Goria +avait fait de bonnes études harmoniques; mais, tout en louant l'habileté +de l'arrangement, le choix heureux des motifs mis en Å“uvre et leur +variété, il faut faire des réserves sérieuses au point de vue de la +facture. Le virtuose tient avant tout à faire montre des motifs choisis +ou imposés, les transitions et les soudures sont trop apparentes; les +traits et variantes sont bien sous les doigts, mais l'originalité de +conception et de plan fait souvent défaut. + +Goria procède évidemment de Thalberg et de Prudent, dont il était l'ami +et l'émule. Mais ses compositions de concert et de salon n'ont ni le +mérite de facture ni l'ingéniosité habile des deux maîtres qu'il avait +pris pour type. Nous devons pourtant citer avec éloge comme des morceaux +très réussis pour les salons et nullement démodés les fantaisies +suivantes: _Souvenir du Théâtre-Italien_, fantaisies sur _Belisario_, le +_Trovatore_, _Marie Stuart_, _Semiramide_, _le Pardon de Ploërmel_, _les +Monténégrins_, _le Pré aux Clercs_ et son beau finale de _Lucrezia +Borgia_. + +Les premiers succès populaires de Goria ont été: Première et deuxième +étude en _mi_ bémol, charmantes bluettes, imitées des procédés de +Thalberg puis plusieurs morceaux, valses, rêveries, un sérénade de +concert pour la main gauche seule, et plusieurs études de salon. Ces +pièces élégantes, de difficulté moyenne, que Goria exécutait avec une +rare perfection et un brio merveilleux, firent adopter sa musique par la +foule nombreuse des amateurs qui visent à l'effet et recherchent le +succès sans vouloir s'imposer un travail trop sérieux. + +Les transcriptions de _Sombres Forêts_, _Una Furtiva Lagrima_, _les +Plaintes de la jeune fille_ et _Marguerite au rouet_, de Schubert, sont +parfaitement réussies. Signalons encore sa transcription variée de _la +Pavane_, air de danse du XVIe siècle. Goria a aussi, suivant le goût +prédominant de l'école moderne, écrit un certain nombre de pièces +caractéristiques et pièces de genre; citons de mémoire un beau caprice +_Allegrezza_, _l'Attente_, _Amitié_, _le Calme_, _Addio_, pièces +expressives, d'un beau sentiment musical; villanelle, saltarelle, +_Sorrente_, _la Chasse_, et sa chanson mauresque, Å“uvres plus +légères, mais qui ont un réel cachet d'originalité, sans parti pris +d'imitation. La verve de la jeunesse étincelle dans la plupart de ces +jolis morceaux où l'inspiration vraie s'affirme avec bonheur: mais nous +devons une mention toute particulière, dans cette nomenclature rapide de +l'Å“uvre de piano laissée par Goria, à la série d'études de style et +de mécanisme, publiées sous le titre: _le Pianiste moderne_, op. 72. +Nommons encore avec éloges les six grandes études artistiques, op. 63, +adoptées par le comité des études du Conservatoire. + +Si notre cher et regretté confrère eût pris toujours le temps d'écrire +des Å“uvres semblables, son nom fût devenu populaire dans +l'enseignement, comme ceux des maîtres autorisés de l'école moderne. +Parmi les recueils d'études que nous venons de mentionner, citons celles +qui ont pour titre: _Danse villageoise_, _Idylle_, _Marche tcherkesse_, +_Toccata_, _les Arpèges_, enfin _Jour de printemps_, _le Tournoi_ et _la +Fuite_, caprices poétiques où le brillant pianiste s'est élevé à la +hauteur des compositeurs de genre les mieux inspirés. + +Goria se distinguait entre tous les virtuoses de notre génération par la +belle sonorité qu'il tirait du piano. Sans brutaliser l'instrument, et +par la seule pression intelligente du clavier, il obtenait une ampleur +de son qui n'appartenait qu'à lui. Il se servait de la pédale avec +beaucoup d'art et de tact, et savait aussi opposer les contrastes +heureux de douceur et de grâce aux effets puissants qu'il possédait +mieux qu'aucun pianiste. J'ai bien souvent, dans l'intimité et dans les +concerts, entendu Goria et applaudi à ses succès. En l'écoutant, on +était sous le charme de sa virtuosité élégante, facile, pleine de goût, +mais il fallait oublier sa prestance de géant, qui faisait dire au +spirituel et caustique Ravina que Goria était tambour-major dans le +régiment des pianistes. + +Goria n'avait ni la physionomie d'un Adonis, ni les traits étirés des +virtuoses poitrinaires; il était bien réellement au pôle opposé; sa +charpente vigoureuse supportait de larges épaules et une forte tête aux +contours épais. Les traits arrondis, empâtés et mous, n'affirmaient ni +la volonté, ni l'énergie, mais beaucoup de bonhomie. Seuls, le regard +assuré, la démarche altière, les moustaches toutes militaires, lui +donnaient une apparence martiale qui contrastait avec son caractère +doux, presque débonnaire. + +Le 6 juillet 1860, Goria succombait, à trente-sept ans, aux suites d'une +congestion cérébrale et d'un anévrisme; sa jeune femme devait le suivre +quelques années plus tard, atteinte elle-même d'une cruelle et +douloureuse maladie. Les amis de l'artiste enlevé si prématurément, et +il en avait de sincères, en ont gardé un souvenir durable. Comme +compositeur, il n'a pas marqué une trace profonde, mais ses morceaux de +salon, élégants, brillants, à effet, resteront au répertoire. Comme +virtuose, il a soutenu l'honneur de l'école moderne. Vaincu de la vie +artistique, insuffisamment armé pour la bataille, on peut dire de Goria +qu'il a succombé jeune, mais qu'il est tombé au premier rang. + + + + +XXIX + +CZERNY + + +Les maîtres savants, modestes, habiles et dévoués, qui consacrent leur +vie à l'enseignement, sans autre ambition que celle d'élever le niveau +des études, sans autre désir que celui d'initier la jeunesse aux beautés +de l'art, remplissent une mission égale au rôle des plus grands +virtuoses. Les exécutants hors ligne ne sont pas toujours les meilleurs +professeurs, tandis que beaucoup d'artistes de valeur ont renoncé à des +succès éclatants et certains, pour se dévouer tout entiers à un devoir +plus modeste. Louis Adam, Zimmerman, Pradher, Mme Farrenc, Henri +Herz, Kalkbrenner, et enfin Czerny ont bien mérité de l'art, +non-seulement en lui prêtant l'appui de leur science, mais encore en lui +sacrifiant leur renommée de virtuose, en renonçant à ce que nous +appellerons la mise en scène de leur talent. + +Charles Czerny, le maître célèbre, le compositeur si populaire dans +l'enseignement technique et pratique du piano, était né à Vienne le 21 +février 1791. Son père, musicien modeste, originaire de Nimbourg, en +Bohême, s'était fixé à Vienne depuis 1785. Peu fortuné, sans attaches +parmi les célébrités musicales, Wenceslas Czerny dut se consacrer +lui-même à l'éducation de son enfant. Grâce à cette direction constante +et à l'étude des grands maîtres anciens, Séb. et Em. Bach, Scarlatti, +Hændel, Clementi, le jeune Czerny acquit une exécution brillante et un +bon style. Un peu plus tard, le virtuose s'éprit d'une véritable passion +pour les Å“uvres de Beethoven, qui, en mainte circonstance, lui +témoigna de vives sympathies. La lecture attentive de nombreux traités +didactiques et la mise en Å“uvre des préceptes donnés par les maîtres +de la composition suffirent à l'intelligent musicien pour lui permettre +d'écrire un grand nombre de morceaux qu'il eut la sagesse de conserver +longtemps en portefeuille. + +Obligé dès l'âge de 14 ans de prendre une part active à la vie +laborieuse de son père, Czerny n'eut plus exclusivement la virtuosité +pour but. Il commençait son long apprentissage du professorat, carrière +en apparence sacrifiée, mais où il devait s'illustrer par ses nombreux +ouvrages théoriques et pratiques, comme par des élèves formés à son +enseignement: Liszt, Thalberg, DÅ“lher, Stephen Heller, pour ne citer +que les plus célèbres. Volontairement et strictement confiné dans le +cercle de la vie pédagogique, il eut du reste dès le début une +consolation et un encouragement mérités, les sympathies et la confiance +des grandes familles viennoises, polonaises et hongroises. A trente +ans, il occupait déjà une des principales situations dans le corps +enseignant. Le succès de ses premières compositions acheva de +populariser son nom; tous les éditeurs se disputaient ses arrangements. +Ajoutons qu'une rétribution très minime soldait souvent des pièces +écrites à la hâte et sans aucun souci de la perfection. + +Le nombre des compositions de Czerny, fantaisies, sonates, concertos, +rondos, airs variés, à quatre mains et concertantes pour piano et +instruments divers, atteint un chiffre vraiment fabuleux: près de 1,100; +et plusieurs centaines sont restées en portefeuille. Mais cette facilité +prodigieuse, dont Czerny a souvent abusé, fait que l'Å“uvre si +considérable du maître viennois n'a pas, au point de vue de la +correction, toute la valeur que l'on serait en droit d'attendre d'un +maître aussi renommé pour ses belles et nombreuses collections d'études. +Celles-ci, au contraire, d'un goût parfait, offrent aux élèves +d'innombrables formules de traits ingénieux, variés, brillants et +toujours d'un excellent travail. + +Distinguons cependant parmi les petites pièces faciles, récréatives, +amusantes pour les commençants, les sonatines et rondos publiés par S. +Richault portant les numéros d'Å“uvre, 49, 72, 207, 231, 104, 163, +167, 313. Le catalogue de Richault donne une nomenclature complète, et +mon _Vade mecum_ un choix parmi ces nombreuses pièces qui, si elles ne +brillent pas toutes sous le rapport de l'originalité, sont bien sous la +main et la plupart doigtées avec soin. + +Dans un ordre de difficultés un peu plus élevé, citons les variations +op. 14 qui ont eu un grand succès, op. 296, _la Douceur_, rondo élégant, +322 et 323, deux rondos brillants et caractéristiques dans le sentiment +musical des différentes nationalités de l'Europe, op. 181 à 192. Nommons +encore le thème allemand op. 9, la cavatine de _Zelmira_ et les rondinos +op. 21 et 22. + +Les op. 749 et 750, cahiers d'études faciles, progressives et +brillantes, méritent encore d'être recommandés, ainsi que l'op. 299, +études de vélocité, et l'op. 834, nouvelle école de vélocité; l'_Art de +délier les doigts_, op. 699; le perfectionnement, le style, op. 755 et +756, l'École d'exécution moderne, op. 837, sont encore d'excellents +ouvrages. L'École des ornements, l'École du _legato_ et du _staccato_ +contiennent d'excellentes études spéciales. Quant aux petites études +pour la main gauche, elles sont loin d'avoir le mérite des grandes, +c'est un ouvrage écrit à la hâte. N'oublions pas les nombreux recueils +d'exercices très faciles, progressifs et difficiles op. 777, 139, 453, +599, les populaires Exercices journaliers, op. 337, l'École du virtuose, +op. 365, deux bons cahiers de traits brillants de formules et de +mécanisme se prêtant à être accentuées et nuancées, enfin quatre +recueils de passages doigtés, choisis dans les Å“uvres des maîtres +anciens et modernes et caractérisant leur style. + +La grande méthode de Czerny, en trois parties, est une Å“uvre qui +justifie la réputation du professeur, si célèbre en Allemagne, si +populaire en France. L'auteur y a condensé en nombreux exemples, en +précieux conseils, sa longue expérience de l'enseignement, expérience +commencée à quatorze ans et continuée jusqu'à soixante-dix. + +Parmi les Å“uvres d'un mérite réel de facture, il faut mentionner tout +particulièrement l'École du style sévère op. 89, caprice à la fugue, la +grande sonate d'étude, op. 268, le nouveau _Gradus ad Parnassum_, +l'École de la main gauche, grandes études de beau style et d'un bon +travail. L'étude en trille sous forme de rondo est une excellente pièce +spéciale très bien faite; 1er, 2e et 3e concertinos, op. 27, +fantaisie dédiée à Beethoven, les neuf grandes sonates, op. 7, 13, 57, +65, 76, 124, 143, 144, 145, les concertos avec orchestre, op. 28 et 214. +Nous devons encore signaler les belles et bonnes réductions à quatre +mains, des symphonies de Beethoven, quatre grandes fantaisies à quatre +mains; inspirées des romans de Walter Scott, huit scherzi dédiés à +Chopin, op 556. Cette énumération très succincte des Å“uvres les plus +connues de Ch. Czerny laisse dans l'ombre une quantité d'ouvrages +intéressants, mais il faut nous réduire et faire un choix. + +Fétis, dans l'article consacré à Czerny, inscrit aussi à l'actif du +compositeur 24 messes avec orchestre, 4 requiems, 300 graduels ou +motets, quatuors, quintettes et même des symphonies, l'ensemble formant +un total de 400 Å“uvres manuscrites non gravées. Nous pouvons y +ajouter les nombreuses réductions, pour piano, d'opéras, d'oratorios, de +symphonies, d'ouvertures, la traduction en allemand de l'_Art du chant_ +de Thalberg[7], des traités de contre-point et de composition de Reicha, +travail colossal qu'on a peine à comprendre en songeant qu'il répond +seulement aux loisirs du professeur, qui pendant longtemps a donné +chaque jour douze heures de leçons. + +Aucun maître, d'ailleurs, n'a écrit un pareil nombre d'études spéciales +au point de vue purement pédagogique; les petites et les grandes études +de la vélocité, l'_Art de délier les doigts_; petites et grandes études +de la main gauche, école des ornements, école du style sévère, nouveau +_Gradus ad Parnassum_, études spéciales pour le trille, les gammes +chromatiques, les tierces, etc. On compte plusieurs milliers d'études +élémentaires progressives, de moyenne force et difficiles, publiées par +Czerny. Ses exercices journaliers, son École du virtuose, ses Exercices +de passages doigtés, extraits des Å“uvres de tous les maîtres anciens +et modernes, forment un arsenal de traits; ses sonates spéciales, ses +_allegri_ de bravoure, résumant les grandes difficultés d'exécution, +complètent cette école du mécanisme, étudié sous tous ses aspects avec +une habileté incomparable et la sûreté de main que donnent soixante ans +de professorat. + +Czerny, sollicité par de nombreux éditeurs, a recommencé plusieurs +séries d'études du même degré de force, sans toutefois se copier. Tout +en reconnaissant l'ingéniosité des variantes, nous ne pouvons approuver +ce procédé mercantile qui donne à l'Å“uvre déjà parue une publication +rivale de même nature. Les maisons Richault, Brandus, Leduc ont toutes +les trois des collections importantes d'études visant le même genre de +difficulté: le mécanisme, l'agilité, l'accentuation délicate ou +brillante. + +Czerny m'a fait l'honneur de me dédier deux recueils d'études de +perfectionnement, style moderne. Cet ouvrage, écrit avec soin, contient +plusieurs pièces charmantes et d'une réelle élégance. Czerny savait et +pouvait toujours, quand il y mettait le temps, écrire avec une grande +pureté des Å“uvres de valeur. + +Mais l'extrême facilité naturelle a été son écueil. L'éditeur Richault +m'a affirmé que le compositeur viennois avait toujours sur son bureau +plusieurs ouvrages commencés. Il passait de l'un à l'autre, allait d'une +sonate à un recueil d'études, laissant seulement à la page écrite le +temps de sécher. On comprendra sans peine que ce tour de force +d'exécution ait exercé une influence parfois désastreuse sur la nature +des idées ou sur la pureté de la forme; des Å“uvres aussi improvisées, +et en même temps aussi décousues, brillent rarement par l'inspiration et +la logique des combinaisons. Si l'immense réputation de Czerny et la +quantité de travail accumulé pendant plus d'un demi-siècle de +professorat permettaient quelque sévérité, on pourrait le comparer, +dans la plupart de ses productions hâtives, à un avocat bien doué, +gardant la parole pendant des heures entières, éblouissant ses +auditeurs, mais n'arrivant pas à émouvoir parce qu'il parle sans +conviction pour le seul plaisir de l'oreille. + +Cette exubérante passion qui dominait Czerny, et l'entraînait à jeter +ses idées musicales à tous les vents, sans choix préliminaire, sans +autre mise en Å“uvre qu'un travail superficiel, fait du maître +viennois à la fois le plus fécond et le plus inégal des +compositeurs-pianistes. La grande majorité de ses Å“uvres est déjà +sortie du courant musical. A part les recueils d'études spéciales, +quelques sonates, les excellentes transcriptions symphoniques et +vocales, les compositions pour piano de Czerny sont démodées et portent +les marques d'une vieillesse précoce. C'est, du reste, un sort commun à +la foule innombrable des arrangements écrits pour satisfaire les goûts +du public, éphémères et frivoles comme lui. Les Å“uvres durables +visent un autre but, mais s'élaborent plus lentement. + +Producteur excessif, Charles Czerny a encore eu un homonyme dont le +bagage musical est venu frauduleusement s'ajouter au sien, Joseph +Czerny, comme lui pianiste, compositeur et de plus éditeur. Profitant de +la similitude de nom et de la célébrité conquise par le maître viennois, +ce contrefacteur médiocre fut pris à son tour d'une fièvre de +composition, malgré la faiblesse de son éducation musicale, et publia +sous le nom de Czerny un assez grand nombre de fantaisies et +d'arrangements. Supplément fâcheux dont il faut en toute justice +décharger la mémoire de l'infatigable compositeur. + +Charles Czerny est mort à Vienne en juillet 1855, après une carrière qui +n'offre aucun incident particulier, vouée tout entière à l'enseignement +et à la composition. Sa vocation pour le professorat ne lui avait pas +permis d'acquérir une sérieuse réputation de virtuose; c'était pourtant +un pianiste brillant et de bonne école, qui eût pris place sans aucun +doute au premier rang des exécutants. + +Sans être misanthrope, Czerny vivait peu au dehors. Il exerçait chez lui +ses qualités d'homme aimable, distingué, affable, accueillant avec +politesse les artistes de passage et les virtuoses qui lui étaient +présentés, brusquant en revanche les visiteurs importuns qui venaient +interrompre la leçon ou l'Å“uvre commencée. On comprend sans peine +quelle économie de temps réclamait cette production colossale dont le +catalogue de Czerny est le témoignage authentique. + +Un pareil labeur excuse largement Czerny d'avoir fui les relations +banales que subissent trop souvent les artistes obligés de sacrifier une +partie de leur temps aux convenances mondaines. Faut-il, comme +l'accusent quelques biographes, attribuer à un autre sentiment, celui de +l'ordre et de l'économie poussés à l'extrême, l'isolement relatif dans +lequel vivait Czerny? Ici encore le maître viennois aurait une excuse +toute naturelle: le souvenir d'une jeunesse peu fortunée, où le travail +était nécessaire pour la subsistance de chaque jour, et le désir d'une +vieillesse tranquille, exempte des soucis matériels. Le bon et illustre +Haydn se montrait lui-même, dans les dernières années de sa longue et +laborieuse existence, très préoccupé de savoir si ses modestes économies +le laisseraient à l'abri du besoin. + +Charles Czerny était d'un extérieur très simple et d'allures un peu +bourgeoises. Sa physionomie à l'ovale allongé, au nez aquilin, à la +bouche grande et au menton arrondi, était fortement germanique, avec un +mélange de bonhomie et d'énergie. Les yeux vifs et brillants +amortissaient leur éclat sous de larges verres de lunette. + +Au moral, Czerny avait de l'esprit, beaucoup de tact, et malgré sa vie +solitaire, il n'était nullement étranger aux délicatesses sociales. J'ai +reçu de lui, il y a vingt-quatre ans, une lettre de dédicace très +élégamment écrite, et qui n'indique pas le misanthrope atrabilaire que +certains esprits chagrins ont cru voir. + +L'Å“uvre de Czerny laisse une large part à la critique, et nous +l'avons prouvé. Mais, pour apprécier avec justice le mérite de l'auteur, +il faut isoler de cet immense bagage musical où le maître a usé jusqu'à +l'abus de sa facilité naturelle, les Å“uvres choisies où l'on trouve +souvent d'heureuses inspirations, une grande habileté de main et la +belle facture des maîtres. Nous avons indiqué nos Å“uvres préférées: +il en est d'autres qui valent une recherche au milieu des innombrables +productions de Czerny. Le nom du compositeur viennois n'est pas de ceux +qui peuvent disparaître entièrement de l'histoire musicale. Il a sans +doute laissé moins de vide après sa mort qu'il n'avait tenu de place +pendant sa vie; mais la popularité lui a coûté si cher qu'il serait +cruel de la lui reprocher indéfiniment. Ce sera en même temps la +punition et le salut de ce talent inépuisable de survivre, non par +l'ensemble de son Å“uvre, d'un caractère si universel, mais par +certains côtés spéciaux, les moindres peut-être dans la pensée du +compositeur. + + + + +XXX + +LISZT + + +Si la gloire de Chopin peut se comparer à une étoile perdue dans les +profondeurs du ciel, brillant d'une lueur adoucie, voilée, par le temps +et la poésie des souvenirs, d'une auréole tremblante et mélancolique, +celle de Liszt ressemble à un astre éclatant, dont le seul défaut est +peut-être le manque d'éloignement et la prodigalité de rayons. Artiste +prédestiné entre tous, comblé des dons de la Providence, armé en guerre +pour toutes les luttes, doué d'une merveilleuse faculté d'assimilation, +rempli d'aspirations audacieuses vers le beau et vers l'inconnu, soutenu +par une organisation physique et morale extraordinaire, possédant enfin +des moyens d'exécution exceptionnels, Liszt a eu toutes les bonnes fées +à son berceau. Dans le domaine de la virtuosité, un seul artiste, +Paganini, peut être mis sur la même ligne pour la voie suivie, et pour +la perfection atteinte dans le domaine de la difficulté vaincue. Le +célèbre violoniste et le pianiste illustre ont cherché les mêmes effets, +provoqué le même enthousiasme par le charme inexprimable de leur +poétique interprétation. Idoles du public l'un et l'autre, ils ont tous +deux sacrifié plus d'une fois à ce fétichisme, et gâté leur prodigieux +talent pour maintenir leur incomparable renommée. Ils ont eux-mêmes +augmenté par des moyens factices l'éclat de cette lumière parfois +excessive, que le temps, d'ailleurs, se chargera d'adoucir. + +Né le 22 octobre 1811, à Rading, village de Hongrie, près Pesth, Franz +Liszt entra dès l'âge de neuf ans dans la grande famille des enfants +prodiges. Son père, bon musicien, pianiste d'une certaine valeur, guida +ses premières études avec tout le soin que méritait cette organisation +d'élite. Bientôt la famille de Liszt vint s'établir à Vienne, pour +continuer dans de meilleures conditions l'éducation musicale du jeune +virtuose. A la suite d'un concert, où Franz Liszt produisit une +sensation profonde, son père, poussé par l'amour de l'art, obéissant +peut-être aussi à la tradition de la plupart des familles où la +Providence a fait naître un virtuose, mit aussitôt en scène ce +merveilleux talent, et le conduisit de concert en concert, à Paris, à +Londres, dans le midi de la France, récoltant de grands succès--et de +belles recettes. + +Nous avons hâte de traverser cette période d'exploitation hâtive et +dangereuse, pour arriver à l'époque où Liszt put dégager son +individualité. Sa nature mobile, impressionnable, contemplative, le +portait déjà à une grande exaltation religieuse. Mais ses études +musicales n'étaient pas terminées. En 1823, sa famille venait s'établir +à Paris, et son père cherchait à le faire admettre au Conservatoire, +pour y suivre le cours de contre-point de Cherubini. Notre grande École +ouvrait alors difficilement ses portes aux étrangers, et Liszt ne fut +pas reçu. Il avait déjà eu, à Vienne, quelques conseils de composition +de Salieri; la direction de Cherubini aurait sans doute exercé une +salutaire influence sur les tendances un peu vagabondes de son talent +vers l'inconnu et la bizarrerie artistique, parfois si différente de +l'originalité. Il fallut se rabattre sur Reicha, autre grand maître, +mais dont le mode d'enseignement différait des procédés de Cherubini. On +peut douter d'ailleurs que le brillant virtuose, tout à ses études +spéciales d'exécution, souvent interrompues par ses nombreux concerts, +ses fréquents voyages, ait profité d'une manière suivie des conseils de +Reicha. + +Les triomphes du pianiste étaient du reste de nature à l'étourdir, et +son organisation musicale lui avait valu de si puissants protecteurs que +l'Académie royale de musique exécuta un opéra en un acte de Liszt, _le +Château de l'Amour_, le 17 octobre 1825. Ce début audacieux trouva un +public bienveillant, mais n'obtint qu'un succès d'estime. + +Les tendances religieuses continuaient à dominer dans cette âme +impressionnable. Le brillant virtuose s'abandonna pendant quelque temps +aux pratiques d'une dévotion exagérée, que son directeur avait peine à +contenir. A la fois ardent et contemplatif, le mysticisme tournait chez +lui à la passion véritable. Son père, voulant l'arracher à ce courant +d'idées qui le détournait de la vocation musicale, le conduisit pour la +troisième fois en Angleterre. + +A son retour de Londres, Liszt eut la douleur de perdre ce père un peu +autoritaire mais dévoué, qui avait été son premier maître et dont la +tutelle ne péchait que par excès d'attachement, caractère général des +pères d'enfants prodiges. Ces chers petits êtres finissent par devenir à +leurs yeux ou des instruments de fortune ou des messies qu'il faut +adorer à deux genoux; tous les enthousiasmes leur sont dus. Cette mort +prématurée affligea profondément Liszt et le ramena de nouveau aux idées +religieuses. L'époque était favorable à ce courant. Les missions, le +jubilé avaient remué profondément la France. Liszt vécu ainsi quelques +années avec sa mère, tout au travail et aux pratiques religieuses, dans +une maison appartenant à l'hospitalière famille Érard. Sa virtuosité, +déjà extraordinaire, gagna encore pendant cette période de recueillement +une puissance, une concentration hors de pair, un mécanisme incomparable +lui permettant de tout oser: il n'existait plus de difficultés pour lui; +je n'ai jamais vu un lecteur comparable, sauf peut-être mon élève +Weigand, un jeune Allemand, et Jules Cohen, l'accompagnateur +incomparable. + +Soit lassitude, soit changement dans la nature des idées, soit enfin que +l'heure des passions humaines eût sonné, Liszt brisa vers 1835 avec son +isolement mystique et rentra dans le monde militant, où de véritables +triomphes accueillirent sa réapparition; il fit bientôt une excursion +en Suisse, ou plutôt un long séjour: nous n'avons pu savoir si ces +années de pèlerinage furent entièrement consacrées à la contemplation de +la nature, et si le grand artiste n'avait pas un autre foyer +d'inspiration musicale. Mais, dès son retour à Paris, Liszt publia une +série de compositions pour piano, morceaux qui firent sensation et +produisirent un grand effet dans les concerts. + +La religiosité était loin. Renonçant à vivre en ascète comme son ami +Urhan, le célèbre alto de l'Opéra, Franz Liszt se jetait dans le monde +avec la même ardeur qu'il avait mise à fréquenter les églises. Nous +tournerons rapidement les feuilles du livre de sa vie intime. Il a mis +lui-même au grand jour ces longues affections et les relations +passagères qui contiennent ce côté personnel de son histoire. Disons +seulement que, semblable à certains météores, Liszt, dans sa longue +course errante à travers l'Europe, a entraîné plus d'un satellite à sa +suite, plus d'une étoile terrestre, cortège lumineux où brillent les +astéroïdes de toute grandeur. La riche et puissante organisation du +poète-musicien, les séductions irrésistibles de son esprit, le +rayonnement de son immense réputation, les honneurs dont il était +comblé, l'atmosphère d'adulation qui flottait autour de lui, enfin sa +nature fascinatrice et passionnée lui ont valu des attachements ardents, +qui ont fait à la fois le bonheur et l'instabilité de sa vie. Il n'entre +pas dans le cadre restreint de ce portrait de retracer les péripéties +mouvementées de cette existence brillante mais romanesque, où les +agitations passionnelles ont tenu une si large place. Il est toujours +délicat de soulever des voiles aussi intimes et, seul, le grand artiste +pourrait faire, en pleine connaissance de cause, le choix nécessaire +dans cette moisson de souvenirs. Associons seulement le nom de Liszt à +celui d'une femme d'esprit supérieur, qui s'était fait une place +brillante et durable au premier rang de la littérature contemporaine: +Daniel Stern. + +De 1837 à 1848, la vie de Liszt s'est passée en voyages incessants à +travers l'Europe. Séjournant quelques mois dans les grands centres, +visitant Vienne, Londres, Madrid, Moscou, Berlin, Milan, Rome, Paris, +Constantinople, Lisbonne, il retrouvait partout le même enthousiasme. +Louis Enault, voyageant en Hongrie à la même époque, m'a dit avoir été +témoin d'ovations touchant au délire. Le diapason de l'enthousiasme +était si élevé, que le célèbre artiste ne savait plus où se réfugier +pour échapper aux effusions de ses compatriotes. Oriflammes, bouquets, +députations, harangues, arcs de triomphe, rien ne manquait à cet +appareil digne d'un souverain. Liszt devait retrouver cette popularité +dans vingt capitales, et il lui fallut une véritable puissance +intérieure, une grande domination de lui-même pour ne pas devenir fou +d'orgueil au milieu de cette adulation générale. + +Dès 1844, Liszt avait été nommé maître de chapelle du grand-duc de +Saxe-Weimar; mais ses voyages ne lui permettaient pas de remplir +assidûment ses fonctions. En 1848, pour éviter les agitations de la +politique, il revint prendre la direction définitive de la chapelle et +du théâtre. Grâce aux vives sympathies et à la protection du grand-duc, +il put bientôt réaliser toutes les réformes musicales qu'il avait rêvées +pour ce petit paradis terrestre de Weimar. Chant et orchestre, tout fut +réorganisé en sous-Å“uvre. Une véritable pléïade d'artistes, disciples +ardents et convaincus du maître, venaient demander ses conseils, et +transformaient la petite résidence en pays lumineux, en véritable foyer +de l'art. Il convient d'ajouter que ce cénacle d'imaginations ardentes, +désireuses du nouveau, de volontés énergiques souvent dévoyées, devait +avoir pour résultat la préconisation d'un système contestable, où le +simple, le vrai et le beau ne sont pas toujours en première ligne. + +L'école de Weimar a produit une philosophie musicale qui remplace +l'inspiration mélodique par la longueur des récits, les accents déclamés +par des cris, le sentiment tonal par des harmonies souvent incohérentes; +Liszt a été sinon l'inventeur, au moins le protecteur et en quelque +sorte le metteur en scène de Wagner. C'est grâce à l'initiative, à la +persévérante volonté du grand virtuose que le _Tannhäuser_ et +_Lohengrin_ ont été représentés à Weimar. Apôtre convaincu du drame +lyrique, wagnérien, Liszt a travaillé pendant de longues années à +l'établissement de cette foi nouvelle, dont les partisans sont cependant +restés en petit nombre, même en Allemagne. + +Liszt a demeuré plusieurs années à Rome avant de retourner en Hongrie. +De sérieux projets de mariage avec une princesse russe l'y retenaient, +mais un divorce était nécessaire sous l'approbation de l'empereur de +Russie, et l'opposition du czar mit à néant ce rêve de bonheur et de +repos. Chagriné, désillusionné de la vie, Liszt parut un instant vouloir +renoncer au monde pour se vouer à l'existence monastique. Cet horizon +restreint ne pouvait suffire à une nature aussi ardente, et la +résolution _in extremis_ du grand virtuose fut moins sérieuse que ne le +redoutaient ses amis. Malgré le poids des ans, le vieil homme n'était +pas mort, et il revint bientôt aux splendeurs, aux adulations, au +travail fébrile indispensables à sa vie. + +Avant de retourner en Allemagne et en Hongrie, où la faveur impériale +l'a fait intendant et _comte_ de la musique, Liszt a séjourné quelques +mois à Paris. Nous l'avons entendu à cette époque chez notre maître et +ami Halévy, ainsi que chez Rossini. C'était toujours le même grand +artiste, amoureux de la gloire et du bruit, aimable, galant, ayant, +suivant la circonstance, le mot fin et la repartie gauloise, ne +dédaignant aucune des créations de Dieu et des beautés de la nature. Je +citerai à ce propos un mot charmant adressé à une jeune et jolie femme +par l'abbé Liszt, en soirée chez Rossini. Le célèbre artiste, incliné +très sensiblement sur les magnifiques épaules de Mme de X... en +toilette de bal, était plongé dans une extase fort humaine, silencieuse +mais intense. La jeune femme tressaillit tout à coup en saisissant ce +regard: «Eh bien! Monsieur Liszt»; mais le galant virtuose, sans se +troubler: «Pardon, Madame, je regarde s'il vous pousse des ailes.» Le +regard était une flatterie et la réponse un compliment; Liszt ne fut pas +pardonné, mais admiré. Il est fait à ce genre d'indulgence. + +On voit qu'en prenant la soutanelle, Liszt n'a pas absolument renoncé au +monde, à ses pompes et à ses Å“uvres. _Transit gloria mundi_ n'est pas +sa devise. Ceux qui veulent connaître à fond les côtés humains de cette +merveilleuse individualité, peuvent prendre le livre de «Robert Franz», +pseudonyme si clair. L'ex-grande dame qui a publié ce petit volume de +confessions intimes, a peint le célèbre artiste avec l'amertume d'un +cÅ“ur blessé, mais elle l'a saisi sur le vif, et le montre dans des +proportions humaines qui sont le principal attrait du livre. Pour ceux +que le musicien intéresse seul, l'article biographique de Fetis, un des +meilleurs et des plus complets qu'il ait publiés, contient des +renseignements artistiques et biographiques d'une autre nature et d'un +ordre parfait. + +Liszt excelle dans les transcriptions, réductions de l'orchestre ou du +chant au piano. Il est impossible de mettre plus d'exactitude et +d'ingéniosité dans la reproduction. Son travail, d'un fini et d'un +précieux incomparables, tend à ne rien omettre; les dessins variés de +l'orchestre, les timbres des divers instruments, les effets de sonorité, +tout cet ensemble merveilleux d'homogénéité et pourtant si compliqué de +la symphonie, Liszt a su le condenser, le remanier pour le piano, cet +orchestre en miniature. Rien de plus habile en ce genre que ses +transcriptions des symphonies de Beethoven. Liszt, il y a vingt-cinq +ans, a eu le courage d'exécuter une de ces symphonies à la salle du +Conservatoire; les échos du temple ont tressailli de tant d'audace, mais +la tentative du grand virtuose a parfaitement réussi; il a tenu son +auditoire sous le charme puissant de son exécution et de son +intelligence détaillée du chef-d'Å“uvre. + +Les _lieder_ de Schubert, Mendelssohn, Robert Schumann, Meyerbeer, +Mercadante, Rossini, Beethoven forment une riche collection, très utile +à étudier; dans le même ordre d'idées, nous citerons comme des +réductions du plus grand intérêt le septuor de Beethoven, ses +symphonies, celles de Berlioz, les ouvertures du _Freischütz_, +d'_Obéron_, de _Jubel_, du _Roi Lear_, du _Carnaval Romain_, de +_Guillaume Tell_, etc.: toutes ces transcriptions sont d'une habileté de +main extraordinaire, mais aussi d'une très grande difficulté +d'exécution. Plusieurs des populaires recueils de _Rapsodies +hongroises_, pièces inspirées des airs nationaux, offrent des rythmes et +des harmonies bizarres, quelque peu sauvages, pleines de couleur locale; +les fantaisies, paraphrases, illustrations, réminiscences, caprices sur +les opéras anciens et modernes sont en très grand nombre. Beaucoup de +ces morceaux de concerts à grand effet ne sont abordables que pour des +virtuoses dont le talent d'exécution est brisé à toutes les difficultés. +Les douze grandes études de concert, fugues, et la transcription au +piano des études de Paganini, appartiennent aussi à cet ordre de +difficultés. + +Dans ses deux concertos pour piano et orchestre, Liszt a certainement +fait preuve de grand savoir, à travers l'Å“uvre, on rencontre de +belles pensées qui semblent préluder à l'éclosion d'une réelle +inspiration; mais le parti pris d'éviter tout ce qui ressemblerait à une +phrase suivie et développée de chant rejette le compositeur dans ces +agitations nerveuses, dans ces complications de traits parcourant le +clavier à perte d'haleine, luttant de sonorité avec l'orchestre, brodant +sur des harmonies quelquefois bizarres, où l'on attend vainement une +cadence parfaite. Absence de calme et de simplicité, _steeple chase_ à +la difficulté, qui ne répond pas à ce qu'on pouvait attendre d'une +intelligence aussi élevée; science spéculative qui s'exerce à donner des +énigmes musicales à l'interprète comme à l'auditeur. + +Les Å“uvres orchestrales et symphoniques de Liszt méritent une mention +à part. Non que ces essais aient eu un grand retentissement, ni exercé +une influence décisive sur les tendances de notre école française, mais +Liszt a servi de porte-drapeau à Richard Wagner; il s'est déclaré un des +champions les plus résolus de la science abstraite, dont la première +règle semble être de chercher tous ses effets musicaux en dehors de la +saine musique; système cruel pour les oreilles habituées aux anciennes +formules de l'art, à la tonalité, aux périodes, aux cadences finales, et +que déroute cette course haletante vers un but qui fuit toujours. Dans +ce sentiment très ou trop moderne, Liszt a écrit plusieurs poëmes +symphoniques, _Orphée_, _Prométhée_, _le Tasse_, _Hungaria_, _Ce qu'on +entend dans la montagne_, plusieurs messes, des préludes symphoniques, +_la Divine Comédie_, _Héroïde funèbre_, _Mazeppa_. Ces compositions +appartiennent toutes à la nouvelle école et leur meilleure excuse est de +n'avoir produit qu'une génération de sophistes de talent; esprit faux +qui s'égarent à la recherche d'un idéal métaphysique, dont le but +suprême serait de transformer l'art pur en peinture à l'aide des sons, +s'attaquant à des sentiments, des sensations, des caractères +intraduisibles, et réduisant le grand art dramatique ou symphonique de +Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, au genre descriptif pittoresque, à +cette musique soi-disant imitative, mais très nuageuse où la recherche +des combinaisons remplace les élans de l'inspiration. Les récentes +auditions d'Å“uvres religieuses et de fragments symphoniques exécutés +à Saint-Eustache et au Théâtre-Italien, grâce à l'initiative dévouée et +sous l'habile direction de Saint-Saëns, ne modifient pas notre +impression. La musique de Liszt résume dans son ensemble les qualités et +les défauts de la nouvelle école allemande; Liszt se trouve ainsi aux +côtés de Brahms, de Raff, de Saint-Saëns lui-même, et le voisinage n'a +rien qui puisse le diminuer: mais, pour lui, comme pour eux, il est +permis de regretter un pareil abus du talent, dépensé dans les errements +d'une école où la jeunesse n'a presque rien à apprendre et peut beaucoup +oublier. + +En revanche, nous adressons des éloges sans restriction aux +transcriptions pour piano des soirées vocales de Rossini, ainsi qu'à +celles des mélodies de Schubert. Nous ne connaissons rien d'aussi +parfait en ce genre, et la constatation a une valeur réelle par ce temps +de transcriptions s'adressant à tous les degrés de force; _la Sérénade_, +_la Plainte de la jeune fille_, _la Poste_, _le Roi des aulnes_, +_l'Adélaïde_ de Beethoven et cinquante pièces orchestrales ou vocales +affirment la supériorité de Liszt, dans ces sortes d'arrangements qui +demandent non-seulement une grande habileté, une scrupuleuse exactitude, +mais encore un sentiment réel de la valeur des phrases, un tact +merveilleux dans la disposition de la partie récitante et des +accompagnements à conserver dans leur intégrité. + +Les grandes études ne sont abordables que pour peu de virtuoses; +signalons-les cependant comme de belles Å“uvres d'un style très ferme. +Le concert de Liszt, exécuté à Paris par Mme Jaëll, a de très beaux +élans, des pages inspirées; malheureusement les développements touffus, +les modulations étranges et les effets d'une sonorité excessive gâtent +cette Å“uvre, qui serait sans cela une composition magistrale +affirmant les audaces d'un grand artiste. + +L'album, _Impressions d'un voyageur_, _le Galop chromatique_, la grande +valse _di bravura_, les valses caprices d'après Schubert, les Soirées de +Rossini, transcrites pour piano solo, peuvent être jouées par les +virtuoses de salon. + +Mais les grandes fantaisies sur _Don Juan_, _la Somnambule_, _la Juive_, +_Robert_, _les Huguenots_, sur _la Clochette de Paganini_, sur _les +Puritains_, _le Songe d'une nuit d'été_, sur le finale de _Lucie_, +_Lucrezia_, _le Trovatore_, _Rigoletto_, le finale de _Don Carlos_, les +Légendes de saint François d'Assise, de saint François de Paule ne +peuvent être fructueusement étudiées et convenablement exécutées que par +des pianistes d'une virtuosité transcendante, que ne rebutent ni la très +grande difficulté, ni les écartements de doigts, ni la dépense de force. +Les paraphrases de concert du _Tannhäuser_, le chÅ“ur des fiançailles +de _Lohengrin_, la prière de _l'Africaine_, les illustrations du +_Prophète_ appartiennent au même ordre de difficulté, musique de piano à +grand effet, très brillante, habilement écrite, très ingénieuse et d'une +sonorité puissante. + +Si nous considérons l'ensemble de ces fantaisies, réminiscences et +paraphrases, nous devons classer Liszt comme un arrangeur étonnant dans +ces enchevêtrements de rythme ingénieux; mais, pour dire toute notre +pensée, le mérite de facture, la simplicité et la noblesse du style ne +répondent pas absolument à ce que l'on devait espérer d'une intelligence +pénétrée de tendances aussi vives vers l'idéal. Chez Liszt, le virtuose +s'est trop affirmé, les grands succès de l'exécutant ont fait négliger +au compositeur la simplicité de la forme et rechercher de préférence +l'excentrique, le bizarre, à défaut de l'énergie géniale. Loin de moi +l'intention de diminuer un talent aussi puissant! je veux seulement +marquer l'impression nerveuse et complexe qu'a toujours produite, sur +les artistes sincères, l'audition de Liszt et de ses Å“uvres. Je +l'entends encore à une soirée chez Halévy, où le maître hongrois +remporta du reste un de ses triomphes accoutumés. Ses regards +fascinateurs lancés sur les invités, ses préludes un peu longs ne +m'empêchèrent pas de rester sous le charme en écoutant des phrases +adorablement chantées, des traits d'une exquise délicatesse; je n'en +regrettais que davantage d'être tiré de mon extase par des sonorités +violentes, par des effets que réprouve la méthode; je tremblais, non +pour le pianiste, mais pour le piano, et je m'attendais à chaque instant +à voir les cordes se briser, les marteaux voler en éclats. + +Seul Liszt peut mettre en pratique ces attaques de clavier hardies +jusqu'à la témérité, ces sonorités stridentes, obtenues à grand renfort +de pédales succédant à des bruissements vaporeux, ces accents sauvages +opposés à des plaintes langoureuses, ces procédés incessants de +constrastes heurtés, d'effets cherchés en dehors de tout principe +d'école. Que Liszt puisse appliquer un système aussi anormal, c'est la +preuve d'une virtuosité exceptionnelle, mais l'imitation en serait +singulièrement périlleuse. Faut-il ajouter qu'elle serait encore plus +stérile, ces tours de force n'ayant aucun rapport avec les progrès du +grand art? Ce soir-là , en écoutant Liszt, j'ai acquis la conviction +qu'il existe des grâces d'état pour les pianistes de grande bravoure, +mais je n'en ai pas tiré la conséquence que les règles du goût doivent +changer. Elles sont immuables; elles ne consisteront jamais à malmener +le piano, à le traiter fougueusement à la façon des jockeys qui +surmènent leur monture. On peut réussir dans cet exercice épuisant, on +peut encore mieux échouer; mais qu'on échoue ou qu'on réussisse, une +gymnastique aussi outrancière n'a rien à voir avec la virtuosité +correcte. + +En face d'une exception comme Liszt, il ne faut pas dire aux élèves la +formule ordinaire: «Écoutez et imitez»; il faut leur dire: «Écoutez, +admirez ce que peut une volonté puissante; voyez les prodigieux +résultats obtenus par le travail mis au service de moyens merveilleux, +d'une facilité et d'une énergie extraordinaire, mais surtout gardez-vous +bien de suivre la même voie». Tous les virtuoses, deux ou trois +exceptés, qui ont pris Liszt pour modèle, pour type idéal d'exécution, +ont parodié ses qualités, exagéré ses défauts et travesti ses procédés +habituels en les soulignant. + +Au demeurant, pour apprécier avec justesse, sans passion et en toute +sérénité, l'étonnante physionomie de Liszt, il faut se dégager de tout +parti pris d'admiration irraisonnée. Des adeptes fanatiques l'ont +proclamé le messie d'un art nouveau; des critiques sévères et souvent +injustes, sans nier son merveilleux talent de virtuose, lui ont dénié +tout esprit d'invention et l'ont classé parmi les musiciens prétentieux, +incapables de trouver des idées. Amis et ennemis sont également en +dehors du vrai; Liszt est un grand artiste, une riche et puissante +intelligence, aimant et comprenant l'idéal, ayant de très hautes +aspirations vers les sublimités de l'art. Mais il a eu de tout temps un +parti pris d'originalité: l'horreur des formes usitées, la passion du +nouveau, l'amour de l'excentrique lui ont fait déserter les grandes +voies pour les sentiers rocailleux. Le génie d'une langue ne consiste +pas à penser et parler autrement que tout le monde, mais bien à trouver +des idées neuves, originales, exprimées avec clarté, élégance, dans un +idiome noble et pur. Liszt a voulu suivre une tout autre voie: de là un +certain nombre d'Å“uvres mal équilibrées. + +Lettré, érudit, polyglotte, Liszt écrit avec une rare élégance +l'allemand, l'italien, le français. Il a publié en Allemagne deux +volumes sur GÅ“the et Richard Wagner, où le littérateur doctrinaire +affirme sa foi musicale avec une ardente conviction. Les revues +spéciales, allemandes et françaises, ont eu longtemps Liszt pour +collaborateur et publié de lui d'intéressants articles d'esthétique +musicale. La monographie de Chopin est une belle étude écrite avec le +cÅ“ur d'un ami, l'âme d'un poète. + +F. Liszt a été promu commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur sous +Napoléon III, qui n'aimait pas la musique, mais prenait intérêt aux +causeries artistiques quand Auber les animait de ses fines reparties. +Liszt, invité aux Tuileries à une soirée intime, fut prié par +l'impératrice de lui dire une de ses Å“uvres de prédilection, la +marche funèbre de Chopin. Le grand virtuose l'exécuta avec un sentiment +poétique si profond, une expression douloureuse si vraie, si +communicative, que l'auditoire en fut touché jusqu'aux larmes. +L'impératrice, qui venait de perdre sa sÅ“ur, la duchesse d'Albe, +éprouva une très vive émotion, et remercia Liszt avec effusion; +l'empereur voulant aussi témoigner sa sympathie à l'artiste, chargea le +ministre des Beaux-Arts de conférer à Liszt le grade supérieur à celui +déjà obtenu. Or, ce grade supérieur était celui de commandeur de la +Légion d'honneur. Parmi les compositeurs illustres, seuls, Cherubini, +Rossini, Meyerbeer, Auber[8] et Halévy avaient reçu cette haute +distinction. Ambroise Thomas, Charles Gounod et Verdi n'étaient encore +que de simples officiers de l'ordre. + +Il serait injuste de terminer ce rapide portrait d'un grand virtuose, +d'un grand musicien, sans parler des belles et nobles qualités de +l'homme. Généreux jusqu'à la prodigalité, ne comptant jamais avec les +incertitudes de l'avenir, ouvrant largement sa bourse à tous les +artistes malheureux, secourant toutes les infortunes, le premier à +souscrire à toutes les Å“uvres de bienfaisance ou à toutes les +entreprises artistiques, agissant avec une largesse de souverain où de +grands seigneurs font quelquefois acte de petits bourgeois, Liszt a +consacré aux progrès de l'art ou au soulagement des artistes malheureux +la majeure partie des sommes considérables recueillies dans ses +innombrables concerts. Point capital sur lequel Liszt diffère +singulièrement de son illustre émule en virtuosité, Paganini, dont la +réputation d'avarice est restée légendaire. + +Mme Érard possède un très beau portrait de Liszt jeune homme, par Ary +Schæffer. Le maître hongrois y a le port et les allures d'un poète +byronien. Actuellement les lignes de la figure rappellent beaucoup le +médaillon du Dante. Sous une apparence froide, hautaine, le regard a +conservé la vivacité et la force de la jeunesse, la bouche est grande et +souvent contractée par un demi-sourire, le nez accusé, le front fuyant, +la chevelure argentée très abondante et rejetée en arrière. La vie tout +entière s'est réfugiée dans ces yeux fascinateurs qui ont gardé quelque +chose de l'enthousiasme des foules, un reflet du foyer rayonnant d'où +sont sorties tant d'ovations. On peut discuter le virtuose et le +compositeur, nature complexe, mais l'homme d'énergie, de communication +intime et directe avec le public est incomparable. Cette faculté +d'action et cette facilité d'enthousiasme ont causé quelquefois ses +fautes de goût, mais feront toujours sa grandeur. Liszt est de ceux à +qui il faut beaucoup pardonner parce qu'ils ont été beaucoup aimés. + + * * * + +P. S.--La deuxième édition de ces études biographiques était sous presse +lorsque la mort a frappé, à huit jours de distance, le 6 et le 14 +janvier 1888, deux grands artistes que je m'honore d'avoir comptés au +nombre de mes amis les plus chers: Henri Herz et Stephen Heller. + +J'adresse un dernier adieu à ces maîtres illustres dont j'ai raconté la +vie, apprécié l'Å“uvre et qui ont fait école chacun à son heure. +Liszt aussi, le prodigieux virtuose, est mort l'an passé quelques +semaines après son dernier voyage à Paris, où les ovations et les fêtes +ont achevé de briser ses forces vitales sans amoindrir les hautes et +belles facultés de sa riche intelligence. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +F. CHOPIN 7 + +BERTINI 21 + +STEPHEN HELLER 31 + +HENRY HERZ 41 + +CLEMENTI 52 + +E. PRUDENT 68 + +MADAME PLEYEL 77 + +AMÉDÉE DE MÉREAUX 86 + +JOHN FIELD 96 + +F. KALKBRENNER 106 + +DUSSEK 116 + +CH. VALENTIN ALKAN 126 + +CRAMER 135 + +GOTTSCHALK 143 + +STEIBELT 155 + +S. THALBERG 165 + +MADAME FARRENC 176 + +HUMMEL 184 + +MOSCHELÈS 192 + +ZIMMERMAN 202 + +FERDINAND RIES 212 + +CAMILLE STAMATY 222 + +FERDINAND HILLER 233 + +LOUIS ADAM 244 + +THÉODORE DÅ’LHER 252 + +MADAME DE MONTGEROULT 262 + +LEFÉBURE-WÉLY 271 + +GORIA 282 + +CZERNY 292 + +LISZT 303 + +IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ, TOURS. + + * * * * * + + +ART CLASSIQUE ET MODERNE DU PIANO + +CONSEILS + +D'UN + +PROFESSEUR + +SUR + +L'ENSEIGNEMENT TECHNIQUE ET L'ESTHÉTIQUE + +DU PIANO + +PAR A. MARMONTEL + +SUIVIS DU + +Vade-Mecum du Professeur de Piano + +Catalogue gradué et raisonné des meilleures méthodes, études et +Å“uvres choisies des maîtres anciens et contemporains du degré le plus +élémentaire à la difficulté transcendante. + +L'OUVRAGE COMPLET NET: 5 FRANCS.--DIVISÉ EN 2 VOLUMES IN-12 + + 1er VOLUME 2e VOLUME + + CONSEILS D'UN PROFESSEUR VADE-MECUM-CATALOGUE + + NET: 3 FRANCS NET: 3 FRANCS + +PARIS + +_AU MÉNESTREL_, 2 _bis_, RUE VIVIENNE + +HENRI HEUGEL, Éditeur des Solfèges et Méthodes du Conservatoire + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays + +IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ. TOURS. + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] Nommons pourtant, parmi les artistes privilégiés qui ont eu le +bonheur de s'assimiler les précieuses qualités du virtuose, Mme +PLEYEL, MM. GOTTSCHALK et F. PLANTÉ. + +[2] On pourra lire avec grand intérêt le chapitre spécial consacré par +Méreaux à l'histoire du clavecin et du piano dans son volume +d'introduction aux _Clavecinistes_. + +[3] En la propriété même de son beau-père, l'illustre Lablache, sur le +Pausilippe, où il s'inspira de ses dernières pensées musicales publiées +sous le titre de _Soirées de Pausilippe_. S. Thalberg n'avait que 59 +ans. Des obsèques princières lui furent faites par sa veuve, ses amis et +toute la colonie dilettante de Naples. + +[4] Mme Farrenc n'a rien écrit pour le théâtre, mais elle a eu +l'honneur et la satisfaction familiale de guider les études de haute +composition de son neveu, Ernest Reyer, aujourd'hui membre de +l'Institut, l'auteur du _Sélam_, de _Maître Wolfram_, de _Sacountala_, +d'_Érostrate_, de _la Statue_ et de _Sigur_. + +[5] Nous avons pu en juger au Théâtre-Italien de Paris, où il fut +appelé, un hiver, à diriger l'orchestre de la salle Ventadour. + +[6] Excellent ouvrage, dit Fétis, d'un genre neuf et remarquable par le +caractère déterminé de chaque étude. + +[7] Czerny a fait une remarquable simplification à 2 et à 4 mains des +douze premières transcriptions (1re et 2e série) de l'_Art du +chant_ de S. Thalberg; les douze dernières (3e et 4e série), ont +été simplifiées à 2 et à 4 mains par G. Bizet, qui, lui aussi, excellait +dans l'art de transcrire au piano les chefs-d'Å“uvre des maîtres. + +[8] Nommé plus tard grand-officier de la Légion d'honneur. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les pianistes célèbres, by +Antoine François Marmontel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES *** + +***** This file should be named 37654-8.txt or 37654-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/6/5/37654/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les pianistes célèbres + silhouettes & médaillons + +Author: Antoine François Marmontel + +Release Date: October 7, 2011 [EBook #37654] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<table summary="note" border="1" cellpadding="10" style="background-color: #ccccff;"> + <tr> + <td valign="top" align="center"> + Notes au lecteur de ce ficher digital:<br />Les erreurs clairement +introduites par le typographe ont été corrigées.<br />L'orthographe d'origine +a été conservée.</td> + </tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">Silhouettes et Médaillons</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<h1>LES<br /><br /> +<big>PIANISTES CÉLÈBRES</big></h1> + +<p class="cb">PAR<br /><br /> +A. MARMONTEL<br /> +<small>CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR<br /> +OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, CHEVALIER DE SAINT JACQUES<br /> +COMMANDEUR DE L'ORDRE DU CHRIST</small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">DEUXIÈME ÉDITION</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +AU MÉNESTREL, 2 <i>bis</i>, RUE VIVIENNE<br /> +<span style="font-family:sans-serif;">HENRI HEUGEL</span><br /> +<small>ÉDITEUR DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE</small><br /> +1888</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><th align="center">DU MÊME AUTEUR:</th></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td align="left"><i>Symphonistes et Virtuoses</i>, 1 volume.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Virtuoses contemporains</i>, 1 volume.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Esthétique musicale</i>, 1 volume.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Histoire du Piano et de ses origines</i>, 1 volume.</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><th align="center">EN PRÉPARATION:</th></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td align="left"><i>Études biographiques sur les Maîtres de l art<br /> +dramatique musical</i>, 1 volume.</td></tr> +</table> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">LES<br /> +<big>PIANISTES CÉLÈBRES</big></p> + +<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p> + +<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<p class="cb"><i>AU MÉNESTREL, 2 bis</i>, RUE VIVIENNE<br /> +<span style="font-family:sans.serif;">HEUGEL ET FILS</span><br /> +<small>ÉDITEURS DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE</small></p> + +<h1>LES<br /> +<br /> +<big>PIANISTES CÉLÈBRES</big></h1> + +<p class="cb">SILHOUETTES & MÉDAILLONS<br /> +<br /> +PAR<br /> +<br /> +<small>A. MARMONTEL</small><br /> +<br /> +<small>CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR<br /> +OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, ETC., ETC.</small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb"> +———<br /> +DEUXIÈME ÉDITION<br /> +———</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">TOURS<br /> +IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ<br /> +1887</p> + +<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">———<br /> +<small>PROPRIÉTÉ POUR TOUS PAYS<br /> +DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS</small><br /> +———</p> + +<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="2" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="TABLE"> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2> + +<p>L'accueil bienveillant fait par le public à mes études sur les pianistes +célèbres, m'a décidé à réunir en un volume cette première série de +trente esquisses. J'ose espérer qu'en changeant de publicité, ils ne +changeront pas de fortune et que, sous une forme en quelque sorte plus +reposée, le livre trouvera les mêmes encouragements que les articles du +<i>Ménestrel</i>.</p> + +<p>Quant à l'œuvre prise en elle-même, je n'ai rien voulu y changer +avant de lui donner ce cadre définitif. J'y avais mis, dès la première +heure, le meilleur de ma pensée, de mes souvenirs,—de ma bonne foi. J'y +ai tour à tour raconté et expliqué, montré les hommes et démontré les +talents; mais, si l'on trouve dans ces commentaires indispensables, de +constantes préoccupations esthéticales, on n'y rencontrera, en revanche, +aucune critique de parti pris, aucune intention malveillante. J'ai +travaillé pour la vérité seule,—<a name="page_006" id="page_006"></a>et à la seule lumière de cet idéal qui +ne disparaît jamais du ciel artistique.</p> + +<p>Mes collègues pourront s'étonner de ne pas trouver dans ce premier +recueil, les noms des grands symphonistes et compositeurs dramatiques +qui ont doté l'orgue, le clavecin, le piano, de nombreux +chefs-d'œuvre, et illustré tout particulièrement la musique +instrumentale. J'ai préféré garder pour une série intermédiaire les +études spéciales réservées à ces grands maîtres de l'art ancien et +moderne. Je reviendrai plus tard aux pianistes en m'occupant des +virtuoses contemporains, des compositeurs et des professeurs qui +méritent une place spéciale, mais importante dans la galerie des +musiciens célèbres.</p> + +<p>Ce volume est donc à la fois un témoignage de bon vouloir et une +promesse. A ce double titre, je le livre au public en toute sécurité de +conscience, m'estimant heureux si j'ai pu mieux faire connaître dans +leur sentiment intime et avec leur cachet personnel, des maîtres dont le +nom est inséparable de l'histoire et des progrès de l'art musical.</p> + +<p class="r">M<small>ARMONTEL.</small></p> + +<p><a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<h1><small>LES</small><br /><br /> +PIANISTES CÉLÈBRES</h1> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I<br /><br /> +F. CHOPIN</h2> + +<p>C'est par ce nom, qui rappelle tant de doux et touchants souvenirs, tant +de grandes et nobles inspirations, qui a gardé à travers les années la +double auréole de la poésie et de la souffrance, qu'il convient d'ouvrir +cette galerie. Physionomie touchée du rayon divin et pourtant si +profondément humaine, nature supérieure éprise de l'idéal, marquée du +sceau du génie, mais rendue plus attrayante et plus sympathique par ses +épreuves mêmes, par les affinités d'angoisses et de tristesses qui la +rattachent à la terre.</p> + +<p>Frédéric-François Chopin est né le 8 février 1808, à Zelazowa-Wola, près +de Varsovie. Sa famille, d'origine française, était peu fortunée; quant +à<a name="page_008" id="page_008"></a> lui, d'une complexion très délicate, faible même et débile, il +traversa une enfance pénible et donna souvent de vives inquiétudes; mais +sa gentillesse, sa grande douceur, ses traits fins et distingués lui +attiraient déjà toutes les sympathies. A l'âge de neuf ans, sa santé +s'étant un peu fortifiée, ses parents se décidèrent à lui faire +commencer la musique et le piano. Ses progrès furent rapides; quelques +années suffirent pour donner le premier relief aux qualités +individuelles qui devaient s'affirmer plus tard avec tant d'éclat: la +délicatesse, la sensibilité et cette exquise morbidesse, l'essence même +de la nature de Chopin.</p> + +<p>Cette distinction extraordinaire du grand artiste, qui devait +s'accroître avec le temps, mais qui déjà s'accusait assez pour attirer +l'attention et charmer l'oreille des connaisseurs, tenait à la fois à +son organisation et à une éducation première très soignée, grâce à la +protection généreuse du prince Radziwil. Il avait fait placer son petit +protégé dans le meilleur collège de Varsovie, et n'avait cessé de suivre +ses progrès avec la plus vive sollicitude. Ce milieu où Chopin passa sa +première jeunesse devait exercer une précieuse influence sur son +tempérament impressionnable. Ses relations constantes avec une société +d'élite appartenant aux sommités des sciences, des lettres et des arts, +l'initièrent aux charmes poétiques des chefs-d'œuvre de +l'imagination. Plus tard, lorsque les malheurs de sa patrie le +conduisirent à Paris,—où il ne devait que passer cette fois, mais où il +vécut les dix-sept années qui précédèrent sa mort,<a name="page_009" id="page_009"></a>—Chopin y retrouva +cette brillante aristocratie, la fleur de cette émigration polonaise qui +avait protégé son enfance et deviné son génie. Ce fut là, au milieu de +l'empressement général, dans une atmosphère douce, faite d'affection et +de dilettantisme intelligent, qu'il perfectionna son goût exquis, mais +un peu raffiné pour les œuvres d'imagination, pour les poèmes chastes +et passionnés, pour les chants d'amour et d'héroïsme, suaves parfums +poétiques de la race slave, alors aussi souvenirs de la patrie absente.</p> + +<p>En 1832, Chopin vint à Paris et se produisit dans le monde artiste. +Cette même année, date mémorable pour moi à plus d'un titre, j'obtenais +le premier prix dans la classe de Zimmermann. J'eus l'honneur d'être +présenté à Chopin et à Liszt dans la même soirée musicale, de jouer +devant ces deux grands artistes avec toute l'audace du jeune âge, et +d'apprécier pour la première fois leur merveilleux talent. Sous les +doigts agiles et nerveux de Chopin, les traits les plus ardus, les plus +subtils, les contours les plus fins, étaient nuancés, modulés avec une +exquise délicatesse. Sous sa main, à la fois émue et savante, les +phrases de chant élégantes ou expressives se détachaient, lumineuses, +colorées; en l'écoutant, on restait sous le charme d'une émotion +communicative, qui prenait sa source dans l'organisation délicate, le +tempérament maladif et impressionnable de l'artiste: véritable sensitive +musicale, qu'Auber définissait d'un mot en disant «qu'il se mourait +toute sa vie».</p> + +<p>Le talent de virtuose de Chopin s'était formé<a name="page_010" id="page_010"></a> dans le principe aux +excellentes leçons d'un musicien bohême, Zywony, admirateur passionné de +Bach. Grâce à l'habile direction donnée aux études de piano du jeune +virtuose, grâce surtout à sa nature délicate et sentimentale, +l'exécution de Chopin offrit dès le début ce charme original, ce cachet +individuel de rare élégance qui devaient affirmer si triomphalement sa +supériorité dans le genre expressif. Elsner, savant musicien et +directeur du Conservatoire de Varsovie, enseigna à Chopin, alors âgé de +seize ans, la théorie de l'harmonie et l'art d'écrire. Nous parlerons +bientôt du compositeur; revenons d'abord au grand virtuose.</p> + +<p>Comme égalité de doigts, délicatesse, indépendance parfaite des deux +mains, Chopin procédait évidemment de l'école de Clementi, maître dont +il a toujours recommandé et apprécié les excellentes études. Mais où +Chopin était tout à fait lui-même, c'était dans l'art merveilleux de +conduire et de moduler le son, dans la manière expressive, mélancolique +de le nuancer. Chopin avait une façon toute personnelle d'attaquer le +clavier, un toucher souple, moelleux, des effets de sonorité d'une +fluidité vaporeuse dont lui seul connaissait le secret.</p> + +<p>Nul pianiste avant lui n'a employé les pédales alternativement ou +réunies avec autant de tact et d'habileté. Chez la plupart des virtuoses +modernes, l'usage immodéré, permanent des pédales est un défaut capital, +un effet de sonorité qui produit sur les oreilles délicates la fatigue +ou l'énervement. Chopin, au contraire, en se servant constamment<a name="page_011" id="page_011"></a> de la +pédale, obtenait des harmonies ravissantes, des bruissements mélodiques +qui étonnaient et charmaient. Poète merveilleux du piano, il avait une +manière de comprendre, de sentir et d'exprimer sa pensée que, à de rares +exceptions près, on a souvent essayé d'imiter, sans réaliser autre chose +que de maladroits pastiches<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Si nous cherchons un point de comparaison entre les effets de sonorité +de Chopin et certains procédés de peinture, nous dirons que ce grand +virtuose modulait le son comme les peintres habiles traitent la lumière +et l'air ambiant. Envelopper les phrases de chant, les arabesques +ingénieuses des traits dans une demi-teinte qui tient du rêve et de la +réalité, c'est le comble de l'art, et c'était l'art de Chopin.</p> + +<p>Romanesque et impressionnable à l'excès, l'imagination de Chopin aimait +à hanter le monde des esprits, à évoquer les pâles fantômes, les +chimères effrayantes. Le poète-musicien se complaisait à improviser dans +une pénombre dont les lueurs indécises ajoutaient un élément plus +saisissant à ses pensées rêveuses, plaintes élégiaques, soupirs de la +brise, sombres terreurs de la nuit.</p> + +<p>La mort, souvent si prompte à briser les plus fortes organisations, mit +douze ans à détruire fibre à fibre, la frêle nature de Chopin. Dès 1837, +l'illustre artiste fut atteint d'une maladie de poitrine. Les<a name="page_012" id="page_012"></a> soins +empressés de ses amis et de ses élèves de prédilection conjurèrent un +instant les progrès du mal; puis il fallut, sous le coup de crises +nouvelles, quitter la France pour un climat plus égal. M<sup>me</sup> Georges +Sand, la femme de génie et de grand cœur, qui fut pour Chopin une +amie dévouée, l'accompagna à Majorque, dont les médecins recommandaient +le douce atmosphère. Une amélioration sensible se produisit, mais ce fut +seulement une étape marquée dans l'inévitable destruction. A partir de +1840, les symptômes du mal reparurent, plus intenses; la phtisie +continua son œuvre en ruinant chaque jour davantage l'énergique +volonté et les forces vitales du grand artiste.</p> + +<p>Pendant cette longue période des dernières années, de 1845 à 1848, les +souffrances de Chopin devinrent plus vives, les étouffements presque +incessants; et pourtant je me rappelle l'enthousiasme indescriptible +produit par ses dernières auditions à la salle Pleyel. Franchomme et +Allard, ses amis, ses fervents admirateurs, prêtèrent leur concours à +ces mémorables soirées. Chopin, surexcité par la présence de ses +intimes, par cet entourage d'élite qui formait autour de lui un cercle +magique, une féerie où le charme, la grâce, la beauté semblaient réunis +pour célébrer le retour à la vie du grand artiste, fut parfait de +sensibilité, de tendresse et de passion.</p> + +<p>Les conseils et les leçons de Chopin étaient très recherchés de la haute +aristocratie parisienne, dont l'incomparable virtuose était l'idole. Ses +manières distinguées, sa politesse exquise, sa recherche<a name="page_013" id="page_013"></a> un peu +précieuse, apportée en toutes choses, faisaient de Chopin le professeur +modèle de la noblesse élégante. Il y trouvait, avec l'enthousiasme sans +réserves, toutes les démonstrations de la plus affectueuse amitié.</p> + +<p>Malgré les tendances très accusées vers le romantisme où l'attirait sa +personnalité rêveuse, mélancolique, malgré ses écoles buissonnières dans +l'azur, si opposées aux allures froides et compassées de l'art +scolastique, Chopin aimait passionnément les grands maîtres classiques: +Mozart était son Dieu, Séb. Bach, un des maîtres préférés recommandés à +tous ses élèves.</p> + +<p>Parmi les pianistes compositeurs qui ont eu l'immense avantage de +prendre des leçons de Chopin, de s'imprégner de son style et de sa +manière, nous devons citer Guttmann, Lysberg et notre cher collègue G. +Mathias. Les princesses de Chimay, Czartoryska, les comtesses Esterhazy, +Branicka, Potocka de Kalergis, d'Est, M<sup>lles</sup> Muller et de Noailles +furent ses disciples affectionnées. M<sup>me</sup> Dubois, née O'Meara, est +aussi une de ses élèves de prédilection, et compte au nombre de celles +dont le talent a le mieux conservé les traditions caractéristiques, les +procédés du maître.</p> + +<p>Les élèves de Chopin avaient pour lui plus que de l'admiration: une +véritable idolâtrie. Dans les dernières années de sa vie si éprouvée par +la souffrance, les femmes des plus grandes familles polonaises +ambitionnaient d'être ses gardes-malade, et jalousaient dans leur +admirable dévouement la tâche pénible, mais si digne de respect, des +sœurs<a name="page_014" id="page_014"></a> de charité. Aussi faut-il regarder comme inexact le jugement +sévère de Fétis sur Chopin et son caractère, sur l'homme qui doublait +l'artiste. Comment admettre qu'une nature capable d'inspirer de +semblables dévouements fût fausse, égoïste, dissimulée? Chopin avait +l'âme de son talent, le cœur, les sentiments élevés et délicats d'un +grand artiste, et nous aimons à voir cette poétique figure briller comme +une fine médaille d'un métal précieux, pur de tout alliage.</p> + +<p>Ce qu'il faut reconnaître c'est l'inégalité du caractère de Chopin et +surtout son dédain prononcé pour la plèbe artiste qui n'était pas de son +monde. Il y a loin de cette aristocratie de sentiment aux appréciations +et aux sous-entendus de Fétis. On nous montre Chopin doucereux jusqu'à +la dissimulation, gardant toute sa vie un masque hypocrite, entier, +absolu, tyrannique envers ses meilleurs amis. Il serait plus simple et +plus juste de dire que Chopin, nerveux, impressionnable, maladif, +irritable, s'abandonnait trop facilement aux caprices fantasques d'un +enfant gâté par les complaisances dociles d'affections trop généreuses. +De là des boutades parfois cruelles, des amitiés sincères et profondes +blessées dans leurs replis intimes, de justes susceptibilités vivement +froissées. En cherchant bien dans mes souvenirs, je pourrais trouver +deux ou trois atteintes du même genre, mais ces fâcheux mouvements +d'humeur noire ne partaient pas du noble cœur de Chopin, et trouvent +leur excuse naturelle dans son état chronique de souffrance aiguë.<a name="page_015" id="page_015"></a></p> + +<p>Nous avons toujours eu une profonde admiration pour le talent de Chopin, +et, disons-le aussi, une vive sympathie pour sa personne. Aucun artiste, +sans en excepter les disciples intimes, n'a plus étudié et fait jouer +ses compositions; et pourtant nos relations avec ce grand musicien n'ont +été que rares et fugitives. Chopin était entouré, adulé, gardé à vue par +un petit cénacle d'amis enthousiastes qui le défendaient contre les +visites importunes ou les admirations de second ordre. Son accès était +difficile; il fallait, comme il le disait lui-même à cet autre grand +artiste qui a nom Stephen Heller, <i>s'essayer</i> plusieurs fois avant de +parvenir à le rencontrer. Ces <i>essais</i> n'étant pas plus de mon goût que +de celui de Stephen Heller, je ne pouvais appartenir à cette petite +église de fidèles dont le culte tournait au fanatisme.</p> + +<p>J'ai cependant assez connu Chopin pour exquisser sa physionomie; de +plus, j'ai sous les yeux son admirable portrait par Delacroix; c'est le +Chopin des dernières années, souffrant, brisé par la douleur; la +physionomie déjà marquée du sceau suprême, le regard rêveur, +mélancolique, flottant entre ciel et terre, dans les limbes du rêve et +de l'agonie. Les traits allongés, étirés, sont fortement accentués; le +relief ressort et s'accuse; mais les lignes du visage restent belles, +l'ovale de la figure, le nez aquilin et sa courbe harmonieuse donnent à +cette physionomie maladive le cachet de poétique distinction particulier +à Chopin.</p> + +<p>Les compositions de Chopin forment un ensemble important et du plus +grand intérêt, car ce<a name="page_016" id="page_016"></a> maître, qui avait horreur du banal et peu de goût +pour le genre populaire, n'a jamais rien écrit en vue des succès +faciles. Sa musique, pensée, composée avec un soin extrême, d'une +harmonie toujours élégante touchant parfois à l'excès de recherche, ses +traits ingénieux, admirablement ciselés, sa phrase mélodique, chantante, +expressive d'un sentiment élevé ou mélancolique, ne pouvaient plaire +qu'à des musiciens d'un goût raffiné, ou à des virtuoses séduits par les +contours fins de ses traits nouveaux et ardus. D'année en année, Chopin +a donné à son style, si personnel dès le début, plus de force, plus de +corps, une individualité encore plus marquée, sans jamais sacrifier aux +influences passagères, aux fluctuations de la mode. Très sensible aux +éloges des lettrés de la musique, il se montrait indifférent aux bravos +de la foule; un public nombreux n'avait aucun attrait pour sa nature +aristocratique, et il restait tout à fait en dehors des succès +populaires, maintenu d'ailleurs dans sa résolution par quelques essais +relativement malheureux.</p> + +<p>Il y a quelque audace à tenter un choix dans l'œuvre de Chopin; +j'aurai pourtant cette témérité nécessaire: j'indiquerai en première +ligne ses deux belles sonates (op. 35 et 58), ses deux magnifiques +concertos pour piano et orchestre, <i>mi</i> mineur et <i>fa</i> mineur (op. 11 et +21); une polonaise pour piano et violoncelle; un trio pour piano, violon +et violoncelle; les nombreux recueils de mazurkas (op. 6, 7, 17, 24, 30, +33, 41, 50, 56), genre de musique nationale dans lequel Chopin amis tout +le charme<a name="page_017" id="page_017"></a> de son imagination, pièces ravissantes par l'originalité des +rythmes, l'imprévu des modulations et les contrastes habilement ménagés.</p> + +<p>La collection des nocturnes porte aussi l'empreinte du génie tendre et +gracieux de Chopin. Nous ne connaissons rien de comparable à ces élégies +sentimentales. Citons les op. 9, 15, 27, 32, 37, 48, 54, 62, les grandes +variations sur <i>La ci darem la mano</i>; les belles polonaises, op. 22, 26, +40, 53, 61, œuvres de grande allure, où l'élégance de la forme et la +noblesse du style se fondent dans un parfait accord, où passe, en notes +vibrantes, l'écho des sentiments dramatiques, énergiques et sombres.</p> + +<p>Les ballades (op. 23, 38, 47, 52) sont des compositions poétiques et +mouvementées, à grand effet. Le boléro, la barcarolle, la berceuse, la +tarentelle, pièces caractéristiques d'un genre tout particulier, +demeurent originales malgré le déluge des pastiches modernes. Les op. +29, 36, 51, 1<sup>er</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> impromptus et l'impromptu posthume, +sont des pièces élégantes, fantaisistes et d'un sentiment exquis. +L'allegro de concert (op. 46) a toute la noblesse de style des +concertos. La collection des valses offre aussi dans ses détails un +charme extrême dû au choix des idées, à la contexture des traits, à +l'imprévu des modulations; le sourire y succède aux larmes, l'enjouement +à la tristesse. Terminons cette liste glorieuse par les trois célèbres +recueils d'études et de préludes qui assureraient seuls à Chopin une +place à part dans l'art musical, et lui donneraient son véritable rang<a name="page_018" id="page_018"></a> +de compositeur inspiré, créateur <i>génial</i>, comme diraient les Allemands, +s'il n'avait déjà conquis cette place par tant d'œuvres du plus grand +mérite.</p> + +<p>Soit profond amour de l'art, soit excès de conscience personnelle, +Chopin ne pouvait souffrir qu'on touchât au texte de ses œuvres. La +plus légère modification lui semblait une faute grave qu'il ne +pardonnait même pas à ses intimes, sans en excepter Liszt, son +admirateur fervent. J'ai maintes fois, ainsi que mon maître Zimmermann, +fait jouer comme pièces de concours les sonates, concertos, ballades et +allegros de Chopin; mais, restreint à un fragment de l'œuvre, je +souffrais à la pensée de blesser le compositeur qui considérait ces +altérations comme un véritable sacrilège.</p> + +<p>Chopin s'est éteint, le 17 octobre 1849, dans les bras de sa sœur, +accourue de Varsovie à son appel pour l'aider à franchir cette sombre +porte qui s'ouvre sur le rayonnement de l'éternité. Ses funérailles +eurent lieu à la Madeleine, le 30 octobre, devant une foule d'élite +comprenant toutes les illustrations parisiennes et la grande famille de +l'émigration polonaise. Malgré le temps écoulé, je me souviens encore +avec émotion de l'impression immense produite par la messe de <i>Requiem</i> +de Mozart et aussi par la marche funèbre de la sonate op. 35 de Chopin, +orchestrée par Reber pour cette triste solennité. Le cœur était serré +sous l'effet navrant du mouvement persistant de la basse contrainte à la +première reprise; mais la phrase<a name="page_019" id="page_019"></a> adorable en majeur, qui suit sous +forme de trio, faisait oublier bien vite les poignantes douleurs de la +réalité et rêver aux joies éternelles.</p> + +<p>Nous avons souvent, entre artistes, agité la délicate question du +classement de l'œuvre de Chopin, comme compositeur de musique de +chambre. L'importance et la réelle influence de son style échappaient à +toute contestation; mais, unanimes dans notre admiration pour le +virtuose, nous étions très divisés sur la valeur musicale de ses +productions. Compositeur expressif, original pour beaucoup,—élégant, +gracieux, «charmeur» pour plusieurs,—excentrique, incompréhensible pour +les pauvres d'esprit,—Chopin restera un des maîtres les plus discutés +de notre époque, et cependant maître de génie, dans la sérieuse +acception du mot.</p> + +<p>Je n'entends pas établir de comparaison entre Chopin et les aigles au +vol puissant que leurs premiers coups d'aile ont portés aux cimes les +plus hautes. Il n'a jamais eu ni ces sublimes audaces, ni ces témérités +heureuses. La tendresse, l'émotion, le charme intime ou poignant de ses +compositions ne remplacent pas le grand souffle, absent ou intermittent; +l'inspiration de Chopin s'élève parfois, mais pour retomber brisée sur +le sol; elle n'a pas le vol égal, libre, dégagé qui, seul, peut soutenir +dans les régions éthérées. Mais le génie ne consiste pas seulement à +trouver des formes encore inconnues dans le domaine de l'art; il +consiste aussi à raffiner ce métal précieux, le minerai introuvable pour +le vulgaire, l'idée, l'inspiration<a name="page_020" id="page_020"></a> avec leur enveloppe rugueuse ou +diaphane.</p> + +<p>C'est dans ce sens que Chopin restera un compositeur de génie,—grand +poète en de courtes strophes,—grand peintre en de petits cadres.<a name="page_021" id="page_021"></a></p> + +<h2><a name="II" id="II"></a>II<br /><br /> +BERTINI</h2> + +<p>La mort a ses caprices. De deux artistes presque contemporains par la +gloire, Bertini et Chopin, c'est l'aîné qui succombe trente ans après le +jeune. Henri Bertini, le grand artiste qui vient de mourir à +soixante-dix-huit ans, après avoir depuis longtemps dit adieu au monde, +ferme le livre d'or des Bertini, en y laissant la plus belle page. Il +aura résumé, concentré sur son nom les réputations éparses de toute une +généalogie musicale; mais cette généalogie même fait partie de son +illustration personnelle, l'encadre et la complète.</p> + +<p>Salvator Bertini, né à Palerme en 1721, était un des plus brillants +élèves du compositeur Léo. Célèbre en 1746, il écrivit vers cette date, +pour le théâtre et pour l'église, un grand nombre d'ouvrages très +appréciés du public. C'est le premier Bertini qu'ait enregistré +l'histoire musicale. Quant au père de notre illustre pianiste, né à +Tours en 1750, il y fit ses études musicales à la maîtrise de la +cathédrale. Bon organiste, compositeur de musique<a name="page_022" id="page_022"></a> sacrée, sa vie se +passa à donner des leçons et à faire l'éducation de ses deux fils, +Benoît et Henri. Le premier, virtuose très habile, devenu l'élève de +Clementi pendant près de six ans, devait transmettre à son jeune frère +les excellentes traditions du célèbre fondateur de l'école moderne du +piano.</p> + +<p>Henri Bertini naquit le 28 octobre 1798, à Londres, où sa famille +séjourna quelque temps. Ramené à Paris, il fut élevé sous les yeux de +son père, qui lui fit commencer les études musicales dès l'âge le plus +tendre. Les heureuses dispositions de cet enfant précoce, secondées par +les soins assidus de son frère aîné, lui firent acquérir, tout jeune +encore, un très remarquable talent de pianiste. Suivant la destinée +habituelle aux petits prodiges, Henri Bertini dut voyager sous la +tutelle de son père, qui le conduisit successivement en Belgique, en +Hollande, en Allemagne, pour donner des concerts où sa brillante +exécution, son goût parfait firent la plus vive impression.</p> + +<p>Après un séjour à Paris consacré aux études d'harmonie et de composition +idéale, Bertini se rendit en Angleterre, où il habita assez longtemps. +Ce fut seulement en 1821, à l'âge de vingt-trois ans, qu'il revint à +Paris, qui devait être, sinon son asile définitif, du moins une grande +étape prolongée jusqu'à l'époque de sa retraite dans le midi de la +France, en l'année 1840.</p> + +<p>Bertini laisse une grande réputation de pianiste, et cette renommée +était justifiée par son beau style, son exécution irréprochable et +magistrale. Son jeu<a name="page_023" id="page_023"></a> tenait de Clementi par la régularité et la clarté +dans les traits rapides, mais la qualité du son, la manière de phraser +et de faire chanter l'instrument participaient de l'école de Hummel et +de Moschelès. Moins virtuose que Kalkbrenner et Henri Herz, Bertini +avait pourtant un ensemble de procédés, une exécution toute personnelle, +d'une rare valeur et d'un excellent modèle. C'était d'ailleurs un +professeur hors ligne, donnant ses leçons avec un soin sévère et la plus +vive sollicitude. Quand il a renoncé à l'enseignement, j'ai dirigé +plusieurs de ses élèves et j'ai pu constater toute la sûreté des +principes puisés à son école.</p> + +<p>Le vénérable Louis Adam, professeur de la classe des pianistes femmes au +Conservatoire, avait pour Bertini une sympathie déclarée jointe à une +très haute estime pour son mérite de compositeur. Plusieurs solos de +concours ont été spécialement écrits pour sa classe par Bertini. +L'œuvre du maître est considérable: près de deux cents numéros, dont +beaucoup d'une grande importance. Par la nature et la franchise de ses +conceptions musicales, Bertini se rattache à l'école des mélodistes. +L'idée première, toujours distinguée, s'expose clairement et n'affecte +jamais ces contours cherchés qui déguisent souvent les redites banales; +rien de prétentieux ni d'affecté, l'horreur du maniérisme, le cachet +d'un musicien maître dans l'art de bien dire, ayant la conviction +tranquille de son talent et formulant sa pensée avec la liberté +d'allures que peuvent seules donner la connaissance parfaite du sujet et +la vision directe du but.<a name="page_024" id="page_024"></a></p> + +<p>Mais les compositions pour piano et les œuvres concertantes de +Bertini, duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, nonettos, etc., ne +sont pas seulement des œuvres mélodiques dans l'acception étroite du +mot. Bertini a l'inspiration et la forme. Chez lui, la pensée musicale, +naturellement heureuse, se développe dans d'habiles et sages +proportions. Les épisodes, variés et pleins d'intérêt, montrent une +imagination souple et féconde, appuyée sur de fortes études. Les +harmonies chaudes et colorées de ce grand maître pourraient à la rigueur +le faire classer parmi les romantiques modernes, s'il n'avait su +conserver, mieux qu'eux tous, le sentiment de la tonalité, ce grand +point de repère, cette véritable boussole, égarée par l'école dite de +l'avenir,—et aussi cette parfaite logique dans la conduite et les +développements des motifs choisis, tous reliés à la pensée mère, qui +maintient à son œuvre l'unité dans la variété.</p> + +<p>Nature sobre et puissante, tempérament concentré, Bertini ne s'est +jamais épris des abstractions, musicales; il n'a jamais vagabondé au +pays des chimères, dans ce septième ciel du rêve, qui n'a rien de commun +avec la patrie sévère du grand art. Intéresser, charmer, émouvoir dans +une langue correcte, s'attacher au choix des idées et à la pureté de +l'inspiration, telle était sa pensée dominante; amoureux du beau idéal, +l'œil fixé sur le type qu'il s'était formé, il ne s'est jamais écarté +de sa voie pour suivre les fluctuations du goût et de la mode.</p> + +<p>C'est surtout au genre spécial des études et<a name="page_025" id="page_025"></a> caprices que se rattache +l'immense popularité de Bertini; c'est là qu'il a pris une place à part +et ouvert la grande route où les jeunes compositeurs devaient se +précipiter après lui. Bertini s'est appliqué dans ses nombreux recueils +d'études, qui embrassent tous les degrés de force, à donner à chacune de +ses pièces, faciles ou difficiles, courtes ou développées, un type +mélodique bien déterminé. La difficulté à vaincre se présente sous une +forme chantante; lors même que l'étude appartient au genre plus spécial +de la vélocité, le trait continu affecte toujours un contour mélodieux: +première et notable cause du succès universel de ces pièces, d'un rythme +d'ailleurs très franc et d'une harmonie très soignée.</p> + +<p>Bertini a écrit plus de vingt cahiers d'études, préludes, recueils +spéciaux d'exercices, embrassant tous les degrés de force, du plus +élémentaire jusqu'au transcendant. Les études caractéristiques, les +caprices-études, les études artistiques sont des œuvres du plus grand +mérite. Les études faciles et de moyenne force sont connues de toutes +les personnes qui s'occupent de l'enseignement du piano; elles +instruisent les élèves tout en les intéressant. Nous estimons beaucoup +les études à quatre mains; les deux recueils publiés par l'éditeur +Lemoine sont d'un charme exquis.</p> + +<p>Bertini a recommencé la collection de ses études, à tous les degrés de +force, pour la maison Schœnenberger. Cette concurrence +personnelle,—tentative doublement délicate,—n'a fait qu'ajouter au +succès de l'auteur.<a name="page_026" id="page_026"></a></p> + +<p>Le célèbre compositeur a laissé encore un grand nombre de duos à quatre +mains, qui tous ont une réelle valeur par l'habileté de l'arrangement, +et la manière concertante dont ils sont traités. Parmi les nombreuses +pièces de salon, rondos, nocturnes, variations, divertissements, +caprices, fantaisies, etc., nous signalerons tout particulièrement comme +des œuvres magistrales les deux solos de concours spécialement écrits +pour le Conservatoire, la grande polonaise (op. 93), les variations de +concert (op. 69), le rondo de concert (op. 105), la fantaisie dramatique +(op. 118), la marche brillante (op. 161), etc. Malheureusement pour le +succès de la musique de salon et de concert de Bertini, la popularité de +ses études lui a créé dans l'esprit routinier du public une spécialité à +la fois brillante et dangereuse. Les nombreux admirateurs de ce genre de +compositions ont fermé les yeux et les oreilles à l'appréciation +d'œuvres de plus grand mérite.</p> + +<p>La musique concertante de Bertini, trios, quatuors, sextuors et +nonettos, n'indique pas seulement un compositeur à la main ferme, habile +dans l'art de bien écrire, mais un maître au style élevé, un mélodiste +dans la belle acception du mot: car, il faut bien le répéter, Bertini, +musicien d'imagination et de savoir, ne s'est jamais jeté dans les +recherches de l'impossible; il s'est contenté d'écrire des œuvres +distinguées par le choix des idées, bien conduites, de proportions +parfaites, aux harmonies saines et vigoureuses. Nous ne craignons pas +d'affirmer que sa musique de chambre soutient vaillamment la comparaison +avec celle des maîtres.<a name="page_027" id="page_027"></a></p> + +<p>Bertini a publié une grande méthode de piano où les principes de son +enseignement sont coordonnés avec un rare esprit de logique. Chaque fait +nouveau est présenté au moment voulu, expliqué avec une grande clarté. +Tout s'enchaîne dans un sentiment progressif parfait, et nous tenons cet +important ouvrage pour l'une des méthodes les plus complètes et les +mieux réussies de l'art moderne du piano.</p> + +<p>Fuyant le monde, ayant peu de goût pour les amitiés banales, quelque peu +misanthrope, Bertini a trouvé au déclin de sa vie, dans l'affection +éprouvée de quelques intimes, les trésors d'attachement et de tendresse +dont son cœur no pouvait se rassasier. Le grand musicien, que nous +avons eu l'honneur de connaître dès le début de notre carrière, il y a +quarante-cinq ans, était alors une nature vaillante, enthousiaste, +occupant dignement sa place dans cette nombreuse pléïade de poètes et +d'artistes, qui représente la forte génération de 1830. On se rappelle +quelle fièvre généreuse avait envahi la société tout entière. C'était +l'époque glorieuse, l'apogée triomphante de Lamartine, d'Hugo, de +Musset, d'Eugène Delacroix, de Lamennais, de Lacordaire, d'Hérold, +d'Auber, d'Halévy, etc. On croyait voir l'aurore d'une grande rénovation +artistique, illuminant les merveilles d'une vaste réforme politique et +sociale. Splendeurs éteintes, tentatives audacieuses; il n'en est pas +moins resté quelques idées nouvelles et surtout de nobles souvenirs.</p> + +<p><a name="page_028" id="page_028"></a>Il y a près de trente ans que Bertini, las des agitations de la vie, +désireux d'un repos qui semblait incompatible avec sa nature inquiète, +s'était fixé à Meylan, près d'amis chers à son cœur. Depuis longtemps +déjà il se tenait pour ainsi dire sur le seuil de l'éternité, et +s'absorbait dans la contemplation de ses horizons infinis; il aimait à +en sonder les mystères, il voyait venir la mort avec le calme de la foi, +trouvant aux souvenirs du passé une sorte de mélancolique amertume et se +reposant d'avance dans la lumière éternelle; revenu, en un mot, à +l'extrême limite de l'existence, à ces croyances, à ces aspirations des +jeunes années, à cette exaltation de l'âme, à cette philosophie +chrétienne plus indispensables peut-être aux natures artistiques qu'à +tous les autres tempéraments. Les agitations de la vie, les déceptions +qui brisent leurs rêves de gloire et de bonheur, les soumettent en effet +à de fréquentes et dures épreuves; il leur faut une patrie plus haute, +devinée ou rêvée, qui leur serve de consolation et de retraite.</p> + +<p>Dans ses dernières années, Bertini aimait à visiter la Grande-Chartreuse +de Grenoble; il y improvisait à l'orgue des mélodies inspirées du +sentiment religieux, et offrait à Dieu les vœux d'un cœur confiant +en sa miséricorde. Ce long recueillement a duré jusqu'à +soixante-dix-huit ans, sans que rien en vînt démentir le calme et la +sérénité.</p> + +<p>J'ai vu Bertini dans la force de l'âge: belle et noble figure, profil +énergique de penseur, front vaste et découvert, regard profond et +méditatif.<a name="page_029" id="page_029"></a> De fortes moustaches et un bouquet de barbe donnaient à +cette physionomie virile, un caractère décidé en harmonie avec le moral. +C'est qu'en effet, sous des dehors de réserve correcte, Bertini cachait +un fonds d'exaltation qui s'épanchait dans l'intimité, lorsqu'on parlait +d'art ou de politique. Esprit droit mais nature nerveuse, il rendait +hommage au talent des artistes célèbres, virtuoses ou compositeurs; mais +le bruit des applaudissements l'affectait péniblement; il lui arrivait +alors de quitter la salle de concert; j'ai pu constater maintes fois ce +fait singulier qu'il faut attribuer à l'impressionabilité du système +nerveux et non à un mesquin sentiment de jalousie. A peu près vers la +même époque, n'avons-nous pas été témoins du jugement peu bienveillant +porté par Liszt sur son émule en succès, L. Thalberg? Faiblesse +regrettable, mais phénomène commun, concevable chez les grands artistes, +dont l'amour-propre surexcité acquiert une sorte de sensibilité morbide, +irritable.</p> + +<p>Bertini laisse un nom glorieux dans l'histoire de l'art. Son œuvre +considérable restera comme un des monuments caractéristiques de la +génération qui nous a précédés. Les compositeurs modernes font +autrement, mais ne font pas mieux que lui, et tous, maîtres ou +disciples, nous devons nous incliner devant la supériorité de ce grand +musicien.</p> + +<p>Bertini est mort à soixante-dix-huit ans, sans avoir été décoré: mystère +difficile à pénétrer, énigme qu'il convient sans doute de laisser sans +réponse, mais fait que l'on constate avec tristesse,<a name="page_030" id="page_030"></a> surtout en +réfléchissant que nous sommes à une époque où l'on est bien prodigue de +ces sortes de faveurs. Disons d'ailleurs que, si cette juste récompense +du talent n'est pas venue réconforter le cœur du célèbre pianiste, +Bertini aura du moins emporté en mourant la certitude d'avoir utilement +rempli une belle et laborieuse carrière. Glorifions donc l'artiste, et +disons, sur le bord du tombeau, un dernier adieu à l'homme de bonne +volonté.<a name="page_031" id="page_031"></a></p> + +<h2><a name="III" id="III"></a>III<br /><br /> +STEPHEN HELLER</h2> + +<p>Envers toutes les figures éminentes qui dominent l'école contemporaine +et qui s'imposent par la puissance du talent, par la hauteur de la +situation, à l'estime et à l'admiration de leurs émules, la justice est +un devoir. Envers les physionomies particulièrement sympathiques qui +ajoutent, comme Stephen Heller, tous les charmes du souvenir personnel à +la vivacité de l'impression artistique, c'est plus qu'un devoir, c'est +un plaisir. Mais celui-ci se complique de quelque embarras, si l'on veut +échapper au plus léger reproche de partialité, paraître ne pas céder aux +influences d'école, dégager en un mot le portraitiste de l'artiste +lui-même et de ses préférences intimes.</p> + +<p>Voilà le côté délicat de la tâche, quand on veut toucher, comme nous +allons le faire, à un nom qui réveille nécessairement tant d'échos +personnels et tant d'impressions ineffaçables. On peut, il est vrai, +s'en tirer comme Berlioz le fit un jour à l'égard d'un compositeur ami, +en accentuant dans<a name="page_032" id="page_032"></a> le sens de l'impartialité... sévère, en malmenant à +plaisir son modèle, et en répondant, comme il n'hésita pas à le faire: +«Il n'y a plus de critique possible, s'il faut se gêner avec ses amis». +C'est le paradoxe et c'est aussi l'excès contraire. Tels sont les deux +écueils difficiles à éviter. J'entreprends cependant avec confiance ce +crayon rapide d'un grand artiste ami, rassuré contre mes propres +entraînements par la haute valeur et la franche célébrité du maître, à +la fois le plus modeste et le moins contesté de notre époque.</p> + +<p>Stephen Heller est né le 15 mai 1814, à Pesth, en Hongrie. Comme +certaines natures, exceptionnellement douées, il devait être enfant +précoce et virtuose remarquable, à l'âge où tant d'autres épèlent encore +l'alphabet de l'art. Ses progrès furent si rapides qu'ils décidèrent son +père à dominer ses goûts personnels pour lui laisser entreprendre la +carrière musicale et obéir à une vocation irrésistible. Nous ne suivrons +pas le jeune pianiste dans ses nombreux concerts, nous contentant de +rappeler que ses brillantes qualités d'exécution furent appréciées dès +ses premiers débuts dans la vie militante du virtuose, à l'âge de neuf +ans.</p> + +<p>Les professeurs de piano de Stephen Heller furent Bauer, à Pesth, et +plus tard Czerny et A. Halm, à Vienne. Chelard et un vieil organiste, du +nom de Cibulska, initièrent le jeune artiste aux études d'harmonie et de +composition; mais c'est surtout par la lecture attentive des maîtres, +par l'analyse réfléchie de leurs œuvres, la comparaison des styles et +des inspirations dominantes, c'est en<a name="page_033" id="page_033"></a> creusant profondément la pensée +qui a guidé leur génie, que Stephen Heller a pu acquérir cette sûreté de +main, cette expérience dans l'art de formuler et de développer l'idée +première, un des caractères distinctifs de son talent de compositeur.</p> + +<p>Stephen Heller a, pendant dix années consécutives, dépensé sa jeunesse +et son énergie à donner des concerts dans toutes les villes importantes +de Hongrie, de Pologne et d'Allemagne. Mais, en dépit des +applaudissements et des ovations, ces pérégrinations incessantes, cette +vie nomade, contrastaient avec la nature calme, tranquille méditative de +l'artiste. Il avait besoin d'un écho plus fort et d'un milieu plus +tranquille. Le désir de connaître Paris, d'y faire consacrer sa +réputation de compositeur, le décida, en 1838, à quitter Augsbourg, sa +ville préférée, remplie des plus chers souvenirs.</p> + +<p>Il entreprenait une nouvelle lutte, pleine de fatigues et de périls, +dans notre Paris, centre de la civilisation, foyer de lumière et +d'intelligence, patrie de la gloire définitive, mais aussi asile de la +vogue et des modes passagères, la ville du monde où s'affiche le plus +audacieusement le mauvais goût, où le succès n'est pas toujours la +récompense du talent, mais le résultat de l'intrigue. Heller, confiant +en sa force, a courageusement lutté, travaillé sans relâche, et s'est +imposé, par un ensemble d'œuvres transcendantes, à la foule même des +indifférents. Double succès pour l'artiste et pour l'art, qui a fait +ainsi un pas considérable. En aidant à faire connaître, apprécier, aimer +les compositions de Stephen Heller, nous pensons avoir<a name="page_034" id="page_034"></a> nous-même +sérieusement contribué à élever le goût musical et à compléter +l'éducation des générations contemporaines.</p> + +<p>Stephen Heller appartient à cette race d'artistes vaillants, aux +sentiments élevés, à la conscience prédominante, ayant un profond +respect pour l'art et une rare dignité personnelle, âmes fortement +trempées, intelligences d'élite, faisant leur loi suprême du culte de +l'idéal. Qu'importent pour elles le succès et la popularité éphémères, +s'il faut les acheter aux prix de défaillances ou de compromissions et +sacrifier au mauvais goût en poursuivant la vogue? Les artistes qui +aiment l'art pour ses jouissances intellectuelles et morales, se +préoccupent peu de la foule; ils ont un but plus élevé, ils poursuivent +sans cesse la pureté de l'inspiration, et le charme de la forme. Stephen +Heller est de ce petit groupe de chercheurs consciencieux et +infatigables. La fermeté de style, la forme naturelle et saine, qui +caractérisent ses compositions, tiennent d'abord à sa probité +intellectuelle, à cette rare et sereine loyauté qu'on ne saurait trop +applaudir en ce temps de productions faciles. Elles tiennent aussi à son +étude assidue des grands maîtres anciens et modernes, à ses habitudes de +méditation profonde et de puissante concentration. Voilà les causes +multiples auxquelles les compositions de Heller doivent ce cachet de +distinction et de noblesse qui est le véritable passe-port des œuvres +d'imagination auprès de la postérité.</p> + +<p>Stephen Heller a toujours eu pour son art l'amour pur et désintéressé, +la passion à la fois<a name="page_035" id="page_035"></a> fertile et chaste d'un travailleur infatigable, +n'ayant au cœur que de hautes pensées; il a marché convaincu dans sa +voie, négligeant les inspirations banales, les effets faciles et +vulgaires; et c'est ainsi qu'il a pu réaliser cet ensemble de +compositions originales, poétiques, d'un charme pénétrant et individuel, +où passe seulement, comme un parfum délicat et subtil, l'écho des +maîtres préférés, Schumann, Mendelssohn et Chopin. Tel est en effet ce +qu'on peut appeler le culte intime de Stephen Heller. Il n'en a pas +moins pour les dieux de la musique, Bach, Haydn, Mozart, Gluck, Weber et +Beethoven, une passion et un respect qui égalent l'admiration de Ingres +pour ces hommes de génie.</p> + +<p>Ses compositions pour le piano forment un ensemble considérable. Toutes +offrent un mérite supérieur de facture; les idées distinguées, d'un +sentiment élevé, sont présentées et développées avec un rare talent; on +y retrouve la main d'un symphoniste plus encore que celle d'un virtuose. +Heller a des rythmes à lui, une façon toute personnelle d'encadrer la +phrase musicale avec des traits ingénieux, brillants ou légers. Ses +harmonies sont irréprochables jusque dans leurs recherches les plus +grandes; on sent une nature saine, une inspiration franche, loyale, +exempte des mièvreries et de la préciosité, un tempérament sobre, +puissant, craignant l'emphase et pouvant se passer de la déclamation.</p> + +<p>Heller, ainsi que Mendelssohn, Chopin et Field, a créé un moule nouveau +pour les pièces caractéristiques.<a name="page_036" id="page_036"></a> Ses <i>Promenades d'un solitaire</i>, +<i>Dans les bois</i>, ses <i>Nuits blanches</i>, son <i>Voyage autour de ma chambre</i> +sont de véritables poèmes exquis et sobres, où l'inspiration musicale, +d'une incomparable élévation, rivalise avec la poésie et la peinture de +genre. Plusieurs de ces pièces sont de petits chefs-d'œuvre de +sentiments variés et de caractères différents. Vibrations sonores, où +toutes les cordes de l'âme donnent leur note tendre, mélancolique, émue; +décor profond où passe le monde fantastique des esprits. Grâce, énergie, +tendresse, douleur, calme, désespoir, toutes les fièvres du cœur, +toutes les antithèses de la passion, tous les tons qui constituent la +gamme immense de nos sensations, trouvent leur écho rapide ou prolongé +dans ces œuvres saisissantes, dont l'inspiration ne s'égare jamais et +se domine elle-même, tout en planant à d'incomparables hauteurs.</p> + +<p><i>Les Arabesques</i>, <i>Scènes vénitiennes</i>, <i>la Sérénade</i>, <i>le Boléro</i>, sont +des pièces caractéristiques très originales. Quant aux nombreux +<i>recueils d'études</i> et aux <i>préludes</i> de Stephen Heller, ils ont leur +place à part dans l'enseignement. Les <i>Études préparatoires à l'art de +phraser</i>, <i>l'Art de phraser</i> (<i>nouvelles études</i>), sont des merveilles +de goût et de style. Il s'est produit depuis quarante ans, à la suite du +succès considérable des recueils de Bertini, un si grand nombre d'études +de salon, de genre, d'expression, de vélocité, qu'il faudrait un volume +pour classer ces œuvres plus ou moins musicales. Mais on doit +distinguer au milieu de ce déluge les compositions de valeur +transcendante. L'énergique<a name="page_037" id="page_037"></a> individualité d'Heller n'a pu que gagner à +ces rivalités; elle se détache en relief plus puissant sur le fond des +médiocrités contemporaines.</p> + +<p>La supériorité du compositeur devait s'affirmer avec une force nouvelle +dans ses trois grandes sonates, œuvres magistrales où l'on ne peut +saisir une seule défaillance d'inspiration ni dans l'ensemble, ni dans +les détails. L'originalité n'en est pas moins incontestable; ces belles +compositions, largement développées, appartiennent entièrement par la +nature des idées, les rythmes et la contexture des traits, au style +personnel de Stephen Heller. Le compositeur n'y relève que de lui-même, +ne procède directement d'aucun des grands modèles, Beethoven, Weber, +Schumann. Mendelssohn; mais il a su les égaler tout en restant lui.</p> + +<p>Les Scherzi (op. 7, 24), et tout particulièrement celui qui est dédié à +Liszt (op. 57), sont des œuvres de la plus grande valeur et d'un type +très original. Le caprice symphonique se distingue par la vigueur et +l'entrain; les Tarentelles (op. 53, 61, 85) ont un brio, un éclat, une +verve toute napolitaine; les valses (op. 43, 44, 93) sont des bijoux +ciselés par la main d'un grand artiste. Tout en appréciant le mérite de +facture des trois ouvertures pour une pastorale, pour un drame, pour un +opéra comique, nous en aimons moins le parti pris. Les grandes études +sur le <i>Freyschutz</i> montrent sous un nouveau jour le talent si varié +d'Heller. Ces sortes de paraphrases sur la pensée de Weber sont du plus +vif intérêt; les variations sur un thème de Beethoven et celles sur un +thème de Schumann<a name="page_038" id="page_038"></a> sont des œuvres magistrales; les caprices +populaires sur <i>la Truite</i>, <i>l'Allouette</i>, <i>la Vallée d'amour</i>, <i>la +Poste</i>, <i>la Fontaine</i>, ont aussi un cachet particulier. <i>Improvisata</i> +(op. 18 et 98) sont deux compositions ravissantes.</p> + +<p>On a souvent comparé et opposé l'une à l'autre les belles et riches +organisations musicales de Chopin et d'Heller; on a, suivant la +sympathie du critique, accordé tantôt à l'un, tantôt à l'autre, la +première place dans ce classement. Nous aimons peu les comparaisons, +presque toujours à côté de la vérité; nous ne voulons pas savoir qui, de +Chopin ou d'Heller, a plus de droits à notre admiration; tous deux ont +notre plus vive sympathie. Mais, sans amoindrir la gloire de Chopin, +nous croyons être juste en disant que ces deux grands artistes, poètes +tous les deux, ayant les mêmes aspirations vers les sublimités de l'art, +représentent deux natures différentes, deux tempéraments essentiellement +distincts. Heller et Chopin n'en doivent pas moins se donner la main +dans l'histoire de l'art musical: ils sont frères par la hauteur du +génie et la fécondité de l'inspiration.</p> + +<p>Stephen Heller, dont la modestie égale le talent, ne veut plus se +reconnaître virtuose; il l'a été pourtant dans la plus belle acception +du mot; il l'est encore, quoiqu'il s'en défende. Nous avons plus d'une +fois entendu Heller nous donner dans l'intimité les prémices de ses +œuvres inédites. Son jeu fin, délicat, sa manière naturelle et simple +de phraser nous ont toujours charmé. Il procède des grands maîtres +allemands, Hummel et Moschelès;<a name="page_039" id="page_039"></a> il serre de près le clavier; la +sonorité douce, harmonieuse ne vise jamais aux effets de force, aux +exagérations, mais intéresse, captive, attache par des qualités plus +intimes.</p> + +<p>Les leçons d'Heller sont très recherchées des amateurs de goût et des +artistes qui apprécient à sa juste valeur l'immense mérite de ses +œuvres. De plus, ses compositions éminemment originales ont, dans +leur interprétation, certains côtés individuels que l'auteur seul peut +indiquer et détailler avec tout leur relief. Heller, d'ailleurs, +n'accepte pour élèves que les musiciens capables de comprendre et +d'interpréter ses œuvres dans le sentiment voulu; il n'a ni l'amour +du gain, ni la passion matérielle de l'enseignement. En échappant à la +tâche aride et quelquefois ingrate du professorat, il aura privé bon +nombre de ses admirateurs de conseils précieux, mais l'art a bénéficié +de productions nouvelles, et c'est là un résultat plus conforme aux vues +de Stephen Heller, nature désintéressée, n'ambitionnant pas la fortune, +mais voulant avant tout continuer en paix sa carrière de compositeur.</p> + +<p>Stephen Heller est un lettré dont la mémoire richement meublée, l'esprit +fin et délicat s'intéressent vivement à toutes les questions d'art, et +n'ignorent rien du monde littéraire. Sa conversation est attachante, +pleine de saillies heureuses, dès que l'intimité est assez complète pour +qu'il parle avec abandon et laisse lire au fond de sa pensée. Sa vie, +très solitaire, s'est passée dans le travail et la lecture; son abord +est poli mais réservé, il accueille toujours les jeunes artistes avec +bienveillance<a name="page_040" id="page_040"></a> et ses amis avec une cordialité dont personne n'ignore le +prix. Je ne l'ai jamais entendu parler avec sévérité ou amertume des +artistes que la vogue ou le caprice de la foule ont paru favoriser. +D'une modestie réelle qui n'exclut pas le sentiment de sa valeur, Heller +reçoit avec satisfaction les compliments motivés de ses amis, mais un +éloge fade et banal lui est antipathique et le déconcerte comme une +sorte d'injure.</p> + +<p>Voilà l'esquisse de l'artiste et du compositeur. Quelques traits +suffiront pour peindre l'homme: figure aux lignes distinguées, traits +réguliers, d'un dessin large et puissant. Le front est découvert, le nez +fin, la bouche sourit avec bonté. Les yeux saillants, au regard profond, +se voilent souvent sous la paupière, s'estompent dans une lueur rêveuse +et mélancolique où passe de temps en temps un rayon doucement moqueur. +Les années ont argenté une chevelure abondante et soyeuse qui encadre le +vaste développement des tempes.</p> + +<p>Tel est Stephen Heller, une des belles figures de l'époque, le frère de +Chopin en poésie musicale, et aussi le proche parent des grands maîtres +de la symphonie, de Mendelssohn et de Schumann, par la nature des idées, +l'art parfait de l'exposition et la science du détail.<a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br /> +HENRI HERZ</h2> + +<p>Voici un artiste qui compte parmi les plus sympathiques, les plus grands +et aussi les plus utiles: c'est un doyen et c'est toujours un maître. +L'immense succès de ses œuvres, si françaises par la grâce et +l'esprit, a puissamment contribué à répandre le goût musical, à +populariser les motifs heureux de nos opéras. Virtuose et compositeur +éminent, Henri Herz aura été encore un vulgarisateur dans le sens élevé +du mot. En vain, certains pianistes modernes, injustes envers un passé +dont le plus grand tort, à leurs yeux, est de ne les avoir pas connus, +traitent-ils Henri Herz et ses disciples de compositeurs démodés, +frivoles et de valeur superficielle: Henri Herz et son vaillant frère, +Jacques, n'en restent pas moins deux personnalités hors ligne, deux +maîtres dans l'art de bien dire, deux compositeurs de premier ordre, +qu'il est absolument interdit de comparer à la foule des arrangeurs +actuels.</p> + +<p>Henri Herz est né, dit Fétis, à Vienne (Autriche), le 6 janvier 1806. +Nous mentionnons la date sans en discuter l'authenticité. +Merveilleusement doué<a name="page_042" id="page_042"></a> pour la musique, Henri Herz affirma ses +dispositions tout enfant. Cette nature précoce devait rapidement +s'élever dans un milieu propice au sein d'une famille d'artistes. Comme +Mozart, Henri Herz écrivait des sonates dès l'âge de huit ans, et se +faisait applaudir dans les concerts. Mais son père, musicien de bon +sens, sinon grand musicien, eut l'heureuse inspiration de venir +s'établir à Paris, pour faire donner à son fils une forte éducation +technique et développer ses brillantes facultés dans le sens d'une +méthode sérieuse. Admis, à dix ans, au Conservatoire, Henri Herz obtint +rapidement un brillant premier prix dans la classe de Pradher, qui, +malgré sa grande sévérité, témoignait une vive sympathie, un intérêt +tout paternel à son merveilleux élève. Le jeune virtuose continua, sous +la direction de Dourlen et de Reicha, ses études d'harmonie et de +contre-point, déjà ébauchées à Vienne sous la tutelle de l'organiste +Hunten.</p> + +<p>Nous n'avons pas à faire ici la biographie du célèbre pianiste, à suivre +pas à pas cette existence si laborieuse et si bien remplie; nous +laisserons à d'autres le soin d'écrire cette intéressante monographie, +d'un grand exemple pour les jeunes artistes si désireux de succès, mais +trop souvent négligents de l'étude. C'est par un travail journalier, +incessant, qu'Henri Herz s'est élevé au rang de grand maître; la volonté +a joué un rôle capital dans l'inspiration première de ses compositions +si originales, si variées de caractère et de forme, mais toutes marquées +d'un cachet d'élégance et<a name="page_043" id="page_043"></a> de distinction, que bien peu de pianistes +possèdent au même titre. Nul virtuose compositeur n'a conquis aussi +jeune une popularité aussi légitime, et pourtant, disons-le bien haut, +jamais l'artiste n'a sacrifié ses convictions musicales, altéré son +style pour flatter le mauvais goût, complaire à la mode, entrer plus +avant dans la voie du succès. Si Henri Herz, dans la maturité de son +talent, a légèrement modifié sa manière, s'il a élargi son cadre, il est +resté fidèle à ses principes de compositeur, tout en suivant ses modèles +préférés, Moschelès, Field, Hummel.</p> + +<p>Revenons maintenant au portrait de l'artiste célèbre, et laissons aux +biographes le soin d'écrire la vie du musicien. La physionomie d'Henri +Herz appartient au type israélite; le front est proéminent, le nez +aquilin; les yeux, clairs et bien ouverts, indiquent la lucidité et la +bienveillance. La bouche est accentuée, encadrée de lèvres fortes, le +menton arrondi. Rien que de simple et de franc dans cette figure aux +lignes arrêtées; aucun signe particulier, si ce n'est l'habitude de +tenir la tête légèrement penchée et d'interroger du regard. La taille +est un peu au-dessus de la moyenne; la démarche cadencée accuse une +légère oscillation traînante.</p> + +<p>Henri Herz a voulu justifier jusque dans la dernière période de sa +longue et brillante carrière musicale son titre d'Henri Herz jeune. Les +années semblent n'avoir eu aucune prise sur cette nature active, sur +cette organisation vaillante. Ici encore la volonté n'a pas faibli, et a +pour ainsi dire vaincu<a name="page_044" id="page_044"></a> la nature. Comme notre regretté marquis de +Saint-Georges, Henri Herz s'est, pour ainsi dire, condamné à l'éternelle +jeunesse, et il la maintient de gré ou de force. Et nous parlons moins +encore de l'homme que de l'artiste. Le compositeur a conservé vivaces +ses facultés créatrices; le talent de virtuose n'a rien perdu de sa +grâce et de son éclat; le brillant causeur est resté, comme par le +passé, prompt à l'attaque, prompt à la riposte, fécond en répliques +fines et délicates. Il demeure, dans sa manière d'être, dans l'habitude +de sa vie, le parfait gentleman, correct, soigné dans sa tenue, qui a +traversé deux générations sans rien perdre de sa distinction élégante.</p> + +<p>Ce décorum aristocratique, ce «comme il faut» particulier, qui +caractérise les Anglais de race, Henri Herz semble l'avoir acquis dans +ses nombreuses relations avec nos voisins d'outre-Manche. Mais le +naturel affectueux et bienveillant de l'artiste en a corrigé les côtés +froids et guindés. Henri Herz a fait aussi un long séjour en Amérique; +c'est à ce voyage, qui devait durer six mois et qui s'est prolongé +quatre ans, que je dois l'honneur d'avoir suppléé Henri Herz à sa classe +du Conservatoire, en 1845. Confiant dans mon amitié et fort de +l'assentiment d'Auber, Henri Herz me laissa le soin de maintenir ses +élèves dans les données habituelles de son enseignement, jusqu'en 1848, +où je succédai à mon maître Zimmermann.</p> + +<p>Il faut lire, à propos de ce voyage, le charmant ouvrage d'Henri Herz +sur ses souvenirs d'Amérique, pour apprécier sous un jour tout spécial +cet<a name="page_045" id="page_045"></a> esprit fin, humoristique, cette entière bonne foi, cette sincérité +rare dans la manière de conter. L'œuvre a une véritable valeur +littéraire, comme étude de mœurs, comme album de croquis, pris sur le +vif, comme ensemble de types tour à tour amusants et étranges, depuis le +chef de bande, voleur mélomane, détroussant les voyageurs en dilettante, +enlevant les onces d'or, mais respectant la montre d'Henri Herz par +amour de l'art, jusqu'aux missionnaires patronant et honorant de leur +présence des concerts où les fantaisies et les airs variés du virtuose +tenaient lieu de cantiques.</p> + +<p>Henri Herz a parcouru à plusieurs reprises et dans tous les sens +l'Amérique du Nord et celle du Sud, le Mexique, le Pérou, le Chili, le +Brésil, la Californie, la Havane, la Jamaïque, New-York, la +Nouvelle-Orléans, Baltimore, Philadelphie, la Vera-Cruz. Il a donné plus +de quatre cents concerts, sans épuiser l'enthousiasme des auditeurs, +partout acclamé et regretté partout. Succès incomparables dont nous +avons le droit d'être fiers, car il n'est pas d'artistes plus français +que Henri Herz par le cœur, l'esprit, la nature fine et distinguée du +talent.</p> + +<p>Le temps est encore proche où Henri Herz, revenu de ses grands voyages, +consacrait ses journées à l'enseignement, et ses veilles à la +composition. De nombreux élèves sollicitaient ses conseils; il fallait +se faire inscrire longtemps à l'avance pour obtenir la faveur de +quelques leçons. Quelle joie pour les jeunes filles qui se croyaient +appelées à devenir virtuoses, de se dire les élèves préférées<a name="page_046" id="page_046"></a> du +professeur en renom! et pourtant ce n'était pas sans un certain +sentiment de crainte et d'émotion qu'elles se rendaient à la leçon du +maître; non que Henri Herz fût redouté pour sa sévérité, sa trop grande +exigence, mais, sous les dehors d'une politesse exquise, d'une tenue +réservée, le professeur cachait une pointe de fine et malicieuse +raillerie, un trait caustique à l'égard des défauts mignons de ses +disciples. Légères atteintes, malices ironiques qui ne manquaient jamais +leur but, et faisaient, sinon de cruelles blessures, du moins des +brûlures longtemps cuisantes.</p> + +<p>Le nombre des pianistes femmes formées à l'école de Henri Herz est +considérable et compose une phalange brillante. Malheureusement pour +l'art, la plupart des jeunes filles qui se vouent à la virtuosité y +renoncent un peu plus tard pour les devoirs austères de la famille. +MM<sup>mes</sup> Jaell, Montigny, Szarvady, Massart, Pleyel, Joséphine Martin, +sont de grandes individualités, de brillantes exceptions, mais +confirment la règle générale.</p> + +<p>Il y a quelques années, Henri Herz, fatigué du professorat, a pris sa +retraite et quitté sa classe du Conservatoire, en laissant dans cette +école, témoin de ses premiers succès, de brillants souvenirs et de +précieuses traditions que M<sup>me</sup> Massart a su continuer. Depuis sa +retraite, l'artiste éminent a consacrée son activité et son expérience +éprouvée à la direction de son importante manufacture de pianos. Cette +maison, dont la fondation date de plus de quarante ans, a eu des +fortunes<a name="page_047" id="page_047"></a> diverses: malheureuse à son début, elle a conquis +progressivement le premier rang dans la facture française. C'était pour +réparer les revers dus à des causes diverses que Henri Herz avait quitté +la France en 1845. Enfin, grâce à une direction bien entendue, à +l'adjonction d'ouvriers habiles, de mécaniciens ingénieux, grâce surtout +aux soins minutieux, incessants, apportés aux perfectionnements divers +de la facture, la maison Henri Herz se trouve maintenant placée à la +tête de cette brillante industrie artistique. Les pianos qui sortent des +ateliers de Henri Herz peuvent soutenir la comparaison avec les +instruments français et étrangers provenant des maisons les plus en +renom; ils ont obtenu successivement aux expositions universelles toute +l'échelle des récompenses, jusqu'à la mise hors concours, comme ceux des +maisons Érard et Pleyel.</p> + +<p>Ajoutons à l'actif du grand artiste et du célèbre facteur, l'initiative +prise par lui dans la création d'une salle de concerts, type d'élégance +et d'intelligente appropriation aux auditions musicales. L'artiste +éminent, le chef apprécié d'une grande industrie, a été justement +récompensé par la croix d'officier de Légion d'honneur.</p> + +<p>Les compositions de Henri Herz sont nombreuses, très variées de style, +et embrassent tous les degrés de force. Il faudrait un long catalogue +pour énumérer celles qui méritent d'être signalées plus +particulièrement. L'œuvre du maître comprend deux cent cinquante +numéros; tout choix dans cette immense collection nécessite +d'inévitables<a name="page_048" id="page_048"></a> et douloureux sacrifices. Signalons, parmi les morceaux +les plus populaires, des variations sur <i>la Cenerentola</i>, sur <i>la +Violette</i>, sur <i>ma Fanchette</i>, sur la romance de <i>Joseph</i>, <i>le Petit +Tambour</i>, <i>la Famille suisse</i>, <i>le Siège de Corinthe</i>, les fantaisies +sur <i>l'Ambassadrice</i>, sur <i>le Domino</i>, <i>la Fille du régiment</i>, <i>Otello</i>, +<i>le Pré aux Clercs</i>, <i>le Landler viennois</i>, etc. Les huit concertos sont +une œuvre considérable, où la noblesse du style s'unit à une grande +habileté de facture. Les traits, distingués et variés de forme, sont +toujours brillants et de belle allure; la sonate dédiée à Auber est +aussi une composition magistrale. Henri Herz a écrit huit cahiers +d'études depuis le degré très facile jusqu'à la difficulté +transcendante; ses dix-huit dernières grandes études, resteront comme un +modèle de goût et de grande bravoure. Il a également composé plusieurs +duos concertants pour piano et violon, en collaboration avec Lafont.</p> + +<p>J'ai souvent entendu Henri Herz à l'apogée de sa popularité de virtuose; +j'ai même essayé de m'approprier, par l'audition attentive de ses +œuvres, quelques-unes des qualités caractéristiques de son école, et +l'on m'a souvent cru son élève. Je puis donc apprécier en pleine +connaissance de cause la manière et le style de ce maître, le plus +populaire des pianistes compositeurs, celui dont on a dit, avec raison, +qu'il était l'Auber du piano.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Girardin, dans un des spirituels feuilletons du vicomte de +Launay, s'est appliquée à chercher des points de comparaison entre les +pianistes célèbres et certaines positions sociales. Le type choisi pour +Henri Herz était celui d'avocat<a name="page_049" id="page_049"></a> pianiste, brillant causeur musical, +brodant à volonté, sur tous les thèmes, d'incessantes variations. +Appréciation plus spécieuse que juste. Henri Herz n'est pas un causeur +superficiel, un avocat à l'heure, mais un brillant improvisateur, +parlant avec une merveilleuse facilité et une incomparable élégance la +belle langue musicale, l'idiome des grands maîtres. Son style, toujours +correct et brillant, atteint sans peine la noblesse et souvent +l'élévation. Les andantes de ses concertos renferment de très belles +pages, où passe le souffle inspiré d'un compositeur de premier ordre.</p> + +<p>L'individualité d'exécution de Henri Herz a toujours consisté dans +l'élégance, l'esprit, une grande distinction, une expression contenue. +Sa virtuosité irréprochable a pu aborder les difficultés transcendantes +sans rien perdre de cette netteté merveilleuse, de cette clarté dans les +traits les plus ardus, qualités indispensables aux grands exécutants. +Henri Herz a une excellente main gauche, qui prend une part active et +très intéressante au discours musical. De nos jours, beaucoup de +pianistes négligent, et pour cause, cette main gauche, sœur jumelle +et auxiliaire naturel de la main droite.</p> + +<p>Comme exécutant et compositeur, Henri Herz procède bien certainement de +la grande école de Clementi, Hummel, Moschelès; il exécute avec une rare +perfection, un grand fini de détails les fugues de Bach et Hændel, les +élèves de sa classe pourraient affirmer sa prédilection marquée pour ces +grands maîtres. Ses nombreuses compositions de salon et de concert +semblent au premier abord en<a name="page_050" id="page_050"></a> contradiction marquée avec cette forte et +sévère musique; mais un lecteur attentif qui voudra approfondir +l'œuvre entier de Henri Herz retrouvera dans le tissu harmonique de +ces compositions, d'apparence légère, la forte trame du contre-pointiste +formé aux grandes traditions de l'art.</p> + +<p>La sonate, le thème varié et les grandes fantaisies ont vécu; les +nocturnes, paraphrases, etc., commencent à dater. Seul, un petit groupe +d'artistes vaillants cherche l'expression et le grand style dans le +concerto symphonique. La mode est à la musique dite de genre, aux pièces +caractéristiques, expressives, imitatives, etc., et aussi aux +transcriptions vocales et orchestrales. On veut l'idée pure, dégagée +d'ornements. L'art a-t-il réellement gagné à cette modification du goût, +à ce changement dans la forme adoptée? En fait, à part quelques rares et +puissantes individualités qui ont su conserver la pureté et l'élévation +du style, unir le genre pittoresque et descriptif aux traditions de +l'école, l'art du compositeur a subi une décadence marquée. Les +musiciens de tout ordre, ceux-là même qui ignorent l'orthographe de +notre langue, s'évertuent à chercher des titres pompeux, prétentieux, +ridicules, pour servir d'étiquettes à des pauvretés musicales dénuées de +sens et d'intérêt, écrites dans un idiome incorrect qui outrage la +grammaire et le bon goût.</p> + +<p>Quant à Henri Herz, il n'a pas sacrifié aux modes nouvelles, et en même +temps, il a échappé au reproche mérité par tant d'artistes, d'avoir +toute la vie refait les mêmes variations, fondu les mêmes<a name="page_051" id="page_051"></a> sujets et les +mêmes thèmes dans un moule invariable. Aucun compositeur n'a plus +inventé, ne s'est plus consciencieusement appliqué à innover dans ce +genre, et nous pourrons un jour, dans un traité spécial, passer en revue +les broderies variées, les mille traits ingénieux créés par Henri Herz +et tombés dans le domaine public, où sont allés les prendre +d'innombrables <i>pasticheurs</i>. Les grands artistes inventent et les gens +de métier exploitent. C'est la loi commune, mais une loi qui aide au +progrès et dont les esprits supérieurs ne daignent pas se plaindre.</p> + +<p>Henri Herz appartient à cette grande famille des initiateurs qui +trouvent leur récompense dans l'œuvre même et dans ses résultats. +Tant d'honneurs réunis, le succès international du virtuose, la +popularité du compositeur, la haute considération du chef d'industrie, +une fortune importante laborieusement acquise, l'estime de tous, +l'admiration des connaisseurs, une place à part dans le monde des arts, +ont laissé Henri Herz simple, modeste, bienveillant comme par le passé. +Cette belle et intelligente figure d'artiste a résisté aux épreuves de +la bonne fortune comme aux atteintes du temps; elle a gardé ses lignes +sobres et sévères, mais d'une franchise toute sympathique, et la pureté +de profil qui en fait une des physionomies les plus hautes et en même +temps les plus aimées de notre temps.<a name="page_052" id="page_052"></a></p> + +<h2><a name="V" id="V"></a>V<br /><br /> +CLEMENTI</h2> + +<p>La galerie des pianistes qui ont illustré leur art contient des +physionomies plus attrayantes et plus sympathiques; elle n'offre pas de +personnalité plus complexe, de tempérament plus riche, d'influence plus +haute et plus indiscutable. Compositeur de premier ordre, virtuose +incomparable, chef d'école, industriel, mécanicien, Clementi a tenu tous +ces rôles avec une égale supériorité; il a su pendant sa longue et +laborieuse existence, acquérir l'admiration des dilettantes et la vogue +du public, faire entrer l'art dans une voie nouvelle, et,—fortune +rarement réservée aux inventeurs,—atteindre la richesse, sans rien +laisser de son cœur aux broussailles du chemin. Il a eu tout à la +fois l'imagination et le savoir, l'inspiration et la volonté +persévérante, l'originalité et la souplesse. Et si la gloire du chef +d'école lui assure le premier rang dans l'histoire du piano, cet +ensemble de qualités spéciales, cet assemblage merveilleux font de +l'homme un type absolument à part, une figure curieuse et instructive +entre toutes.</p> + +<p>Muzio Clementi naquit à Rome en 1752. Son<a name="page_053" id="page_053"></a> père était un orfèvre +passionné pour la musique. Dès l'âge de six ans, il faisait commencer à +son fils l'école du solfège et du clavecin. Les grandes dispositions du +jeune Clementi activèrent ses progrès et l'amenèrent bientôt à une +virtuosité remarquable. Suivant la méthode italienne, il étudiait les +<i>partimenti</i> et l'accompagnement de la basse chiffrée en même temps que +les pièces spéciales de clavecin. Son maître d'harmonie, de contre-point +et de clavecin fut un organiste, du nom de Cordicelli. A quatorze ans, +Clementi était en pleine possession d'un talent hors ligne et d'une +forte éducation musicale basée sur les traditions des grands maîtres. Un +amateur enthousiaste, sir Beckfort eut alors occasion de l'entendre et +offrit sur-le-champ au père du jeune virtuose d'emmener son fils en +Angleterre et d'assurer son avenir.</p> + +<p>Installé dans un domaine du Devonshire, Clementi, qui avait pour l'étude +une ardeur infatigable, put se consacrer au travail et à la lecture des +œuvres classiques. Entouré de soins, d'égards, d'affections, traité +en fils adoptif, trouvant dans une riche bibliothèque, littéraire et +musicale, tous les éléments d'instruction que n'aurait pu lui offrir la +maison paternelle, assuré non seulement du confort de l'existence, mais +aussi de ses libres entrées dans le monde aristocratique, Clementi avait +la plus brillante et la plus féconde des indépendances.</p> + +<p>Comme certaines plantes rares, transplantées dans un terrain spécial, +son organisation s'épanouit<a name="page_054" id="page_054"></a> au chaud rayonnement de cette vie nouvelle, +faite de tendresse et de dévouement. Mélodiste par sentiment, Clementi +put allier, grâce à une constante étude des grands maîtres, le génie +italien aux harmonies colorées et puissantes de l'art allemand. +Sébastien Bach, Hændel, Scarlatti étaient ses auteurs favoris, ceux +qu'il étudiait chaque jour avec une ferveur qui devait rester entière +jusque dans sa vieillesse. Son exactitude laborieuse et son emploi +raisonné du temps étaient tels, qu'il s'imposait l'obligation rigoureuse +de remplacer par des heures supplémentaires celles que les devoirs de +société le forçaient à distraire du programme quotidien. Il soignait en +même temps son instruction littéraire, remplaçant l'éducation du collège +par des lectures choisies et répétées.</p> + +<p>Ce fut ainsi que, grâce à sir Beckfort, à cette vie de famille toute +patriarcale et à ses relations avec le monde aristocratique, Clementi +devint un gentleman accompli en même temps qu'il atteignait les +dernières limites de la virtuosité. Aucun artiste ne possédait au même +degré cette égalité merveilleuse des deux mains, cette clarté et ce fini +dans l'art d'exécuter les pièces fuguées, d'en faire valoir les détails +ingénieux. Le jeune maître pouvait sans crainte, sinon sans hésitation, +aborder l'existence militante de compositeur et de virtuose.</p> + +<p>Bien peu d'artistes de la génération contemporaine ont eu le bonheur +d'entendre Clementi: pourtant j'ai pu me renseigner exactement près de +plusieurs de mes devanciers sur les qualités d'exécution de ce maître +illustre. Son mécanisme<a name="page_055" id="page_055"></a> merveilleux de correction et de régularité, +laissait la main immobile; les doigts seuls, souples, agiles +indépendants, d'une égalité incomparable, tiraient du clavier une +sonorité harmonieuse et d'un charme exquis. Personne n'exécutait avec +cette perfection idéale les œuvres de Bach, Hændel, Martini, +Marcello, Scarlatti; la clarté exceptionnelle de son jeu et la variété +de ses nuances mettaient en lumière, avec une finesse d'intention sans +pareille, tous les détails de ces belles pièces fuguées. John Field et +Cramer, les deux élèves de prédilection de Clementi, que j'ai souvent +entendus, possédaient au suprême degré la diction de leur maître; ils +détaillaient, comme lui, les fugues de Bach; chaque partie distincte +avait la sonorité, l'accent, le timbre correspondant à son degré +d'importance et d'intérêt dans le discours musical.</p> + +<p>C'était par l'étude approfondie du style sévère que Clementi avait su +acquérir cette indépendance de doigts, cette égalité parfaite, ce jeu +lié, serré, harmonieux qui faisaient de lui le maître des maîtres. Homme +d'invention et même de génie, Clementi a pu dégager sa riche +individualité des formules scolastiques, de tout le bagage personnel des +grands compositeurs qu'il avait pris pour modèles. Avec lui, comme avec +Em. Bach, le cadre de la sonate s'est élargi; l'élément mélodique, +expressif et vocal a pris forme dans ses nombreuses œuvres de piano; +enfin Clementi est devenu à son tour chef d'école en unissant l'art +ancien à l'art moderne.<a name="page_056" id="page_056"></a></p> + +<p>Transformation féconde, qui ne s'est opérée, du reste, ni en un jour, ni +par la seule influence de Clementi. Haydn, Mozart, Dussek, ont aussi +leur part glorieuse dans cette période de transition; mais Clementi, par +ses nombreuses compositions, par les virtuoses qu'il a formés et qui ont +perpétué ses traditions, garde encore la plus belle part, et l'on peut, +à juste titre, lui donner le nom de fondateur de l'école moderne du +piano.</p> + +<p>A dix-huit ans, Muzio Clementi publia sa première sonate (op. 2). Le +succès fut immense, et décida le jeune compositeur à s'établir à +Londres; on l'y appelait pour tenir le piano d'accompagnement du +Théâtre-Italien. Il quitta donc ses bienfaiteurs, pour qui il devait +garder une reconnaissance aussi durable que la vie. Ce poste important +d'accompagnateur dirigeant permit à Clementi d'accroître ses +connaissances musicales, d'entendre les plus célèbres chanteurs, et de +perfectionner son style par l'étude des grands modèles de l'art vocal. +Les oratorios de Hændel, les opéras de Porpora, Sacchini, Pergolèse +germèrent dans son imagination; et, sans élever son inspiration aux +sublimes hauteurs atteintes par ces génies, il eut du moins l'heureuse +pensée de conserver à ses œuvres spéciales de musique de chambre, les +belles formes mélodiques dont il avait gardé l'empreinte. Il put ainsi +continuer à allier le sentiment naturel du mélodiste italien au tissu +harmonique qui caractérise plus particulièrement le génie allemand. +Comme l'illustre Haydn, Clementi a étudié à fond, analysé avec un soin +minutieux les<a name="page_057" id="page_057"></a> œuvres d'Emmanuel Bach, ce grand artiste dont la vie +modeste, calme, recueillie, n'a jamais eu l'éblouissement du succès, +mais que l'élégance des idées, la forme neuve donnée aux œuvres +scolastiques, l'ingéniosité de ses traits légers, brillants, mettent au +rang des créateurs de la musique moderne.</p> + +<p>Le premier recueil de sonates (op. 2) publié par Clementi en 1770, +produisit une grande sensation dans le monde dilettante de l'époque. Ces +pièces étaient écrites pour clavecin ou piano-forte; le nouvel +instrument introduit en Angleterre par le facteur Zumpe, en 1760, +n'avait pas encore détrôné les clavecins et les clavicordes. Ces +instruments, chers à nos ancêtres, gardaient de nombreux admirateurs.</p> + +<p>Il faut le reconnaître: le clavecin, sous les doigts habiles des +virtuoses harmonistes du temps, produisait des effets charmants; +aujourd'hui les amateurs de curiosités artistiques s'intéressent seuls à +ces merveilles d'une autre époque, et pourtant il y a un grand plaisir, +une sensation toute particulière à interroger ces instruments délicats, +qui parlent avec tant de précision et de netteté, ont des timbres si +charmants et si clairs. Mais il faut comprendre la langue figurée du +temps, oublier les effets modernes de sonorité, de puissance, les +contrastes de force et de douceur, suppléer à l'absence complète de la +prolongation du son par des harmonies très-serrées et une ornementation +incessante de la phrase.</p> + +<p>L'idée première du marteau substitué au bec<a name="page_058" id="page_058"></a> de plume ou de métal +pinçant la corde, doit être attribuée au Florentin Bartolomeo +Chistofori, mais, l'essai ne donnant que des résultats incomplets, les +clavecins conservèrent leur suprématie. En 1716, un facteur français, +Marius, et un Allemand, Schroler, firent une nouvelle tentative +infructueuse; mais de plus habiles mécaniciens finirent par appliquer +d'une façon pratique les découvertes de leurs devanciers. Zumpe en +Angleterre, Silbermann en Allemagne, Sébastien et Jean-Baptiste Érard en +France, fondèrent d'importantes fabriques de pianos qui assurèrent la +défaite du clavecin. La faculté de modifier le son par la diversité de +l'attaque du clavier, de rendre la touche sensible à l'action du doigt +en transmettant au marteau la volonté intelligente de l'artiste, était +une invention souverainement ingénieuse. L'étendue du clavier s'accrut +en même temps que la puissance de sonorité<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>En 1780, Clementi fit un premier voyage à Paris. L'accueil qu'il y reçut +fut assez chaleureux pour lui rappeler l'enthousiasme italien et lui +rendre un reflet de sa patrie, toujours vivante dans son cœur. Admis +à se faire entendre à la cour, la perfection de son jeu charma la reine +Marie-Antoinette, qui lui témoigna une bienveillante sympathie, et +l'engagea à visiter Vienne, en l'assurant de sa protection<a name="page_059" id="page_059"></a> auprès de +son frère, l'empereur Joseph, le célèbre mélomane. En 1781, Clementi se +rendit à Munich, puis à Vienne, où il se lia avec Haydn, son aîné de +vingt ans, et Mozart, plus jeune que lui de quatre ans. Ces hommes de +génie apprécièrent les rares qualités du compositeur virtuose, et les +dilettantes allemands firent à l'artiste de véritables ovations.</p> + +<p>L'empereur Joseph, qui aimait les soirées intimes, prenait le plus vif +plaisir à entendre alternativement Mozart et Clementi. Nous +n'établissons aucun parallèle entre le génie puissant du premier et le +rare talent de compositeur du second; mais Mozart, merveilleux +improvisateur, claveciniste hors ligne, n'avait pas la sûreté de main, +la virtuosité transcendante si patiemment cherchées par Clementi. +Italiens tous deux par leur tempérament mélodiste, ils suivaient des +routes différentes: Mozart planait déjà dans les hautes sphères et +pouvait abandonner à son émule les palmes de l'exécution.</p> + +<p>Ce séjour en Allemagne fut pour Clementi une suite de triomphes. Il +revint à Londres en 1782, pour entreprendre bientôt une nouvelle +excursion à Paris, où il retrouva le même enthousiasme; mais son voyage +en Allemagne resta le plus profitable au point de vue de l'art; ses +relations directes avec les grands maîtres, dont il appréciait le génie, +ne pouvaient manquer d'exercer une salutaire influence sur le style du +compositeur. En étudiant attentivement et chronologiquement les +œuvres de Clementi et la date de leur publication, on peut facilement +contrôler notre pensée à cet<a name="page_060" id="page_060"></a> égard et constater les modifications +progressives apportées dans sa manière d'écrire.</p> + +<p>De 1781 à 1802, Clementi ne quitta pas l'Angleterre, où son activité +prodigieuse se dépensait soit à composer, soit à donner de nombreuses +leçons, très recherchées et rétribuées à haut prix. Victime d'une +banqueroute qui lui enleva une somme considérable, fruit de ses +économies, Clementi, vivement encouragé par ses amis, aidé de leurs +capitaux, fonda une importante fabrique de pianos, à laquelle il +consacra son expérience, ses soins et les connaissances spéciales de +mécanique qu'il eut la courageuse volonté d'acquérir. Cette maison de +facteur, à laquelle Clementi devait associer plus tard son ami Collard, +acquit, grâce à son activité, une renommée européenne, et fut pour lui +la source d'une nouvelle fortune, d'autant plus précieuse qu'elle +faisait faire à l'art du piano un pas considérable, en fournissant aux +artistes, avec des instruments plus parfaits, la possibilité d'en tirer +des effets variés répondant à toutes les exigences du toucher, à toutes +les modifications du son.</p> + +<p>En 1802, Clementi fit son troisième voyage à Paris avec son élève +préféré, John Field, qu'il produisit dans de nombreux concerts. Le +disciple était digne du maître et fut admiré. Auber, dont les souvenirs +étaient si riches et si précieux à recueillir, m'a dit avoir entendu +Clementi à chacun de ses voyages en France, de ses séjours dans ce Paris +qu'il aimait, et où il reçut toujours le même accueil enthousiaste. Il y +fit exécuter plusieurs<a name="page_061" id="page_061"></a> symphonies qu'il dirigea au piano. Le succès du +virtuose ne pouvait diminuer, mais le symphoniste ne fut pas classé +parmi les maîtres du genre. Haydn et Mozart le primaient de toute la +puissance de leur génie. Clementi était très lié avec le célèbre +harpiste Nadermann, qui fut un des protecteurs de mon enfance. Nadermann +dirigeait aussi une importante maison de commerce de musique et de +facture, et Clementi lui vendit la propriété de plusieurs de ses +œuvres. J'ai donné, il y a quelques années, des leçons à l'une des +filles de Nadermann sur un exemplaire du <i>Gradus</i> enrichi des nombreux +doigtés de Clementi.</p> + +<p>John Field, Cramer, Zeuner, Kleugel, Bertini, Kalkbrenner furent les +élèves favoris du célèbre fondateur de l'école moderne du piano; mais +les virtuoses du siècle qui avaient pu connaître Clementi et lui +demander ses conseils, se comptaient par centaines. Nul professeur n'a +été aussi recherché, Henri Herz a pris lui aussi quelques-unes de ses +leçons; Méreaux nous a souvent parlé avec une admiration reconnaissante +de plusieurs heures passées dans l'intimité de l'illustre maître; mais +c'est John Field qui doit rester une des expressions les plus parfaites +de l'école. Clementi l'emmena avec lui, donner des concerts à travers +l'Allemagne et la Russie. De 1802 à 1810, Clementi parcourut ainsi +l'Europe, acclamé comme compositeur et comme virtuose, recherché comme +professeur, vivant au sein d'une atmosphère fébrile avec une force de +volonté que rien ne pouvait abattre.<a name="page_062" id="page_062"></a></p> + +<p>Emmanuel Bach et Muzio Clementi, en modifiant le caractère +rigoureusement scientifique de la sonate, en transformant les formules +en traits mélodiques, en substituant l'inspiration idéale aux recherches +exclusivement harmoniques, en mettant en œuvre des pensées musicales, +réservées jusque-là aux compositions dramatiques, ont créé, pour la +musique de chambre, et tout particulièrement pour le piano, un art +nouveau, procédant, à vrai dire, des maîtres anciens, mais où +l'inspiration musicale émancipée des formules scolastiques, se meut +librement, affirme victorieusement son individualité par la souveraine +variété des formes.</p> + +<p>Compositeur au style correct et très mélodiste, inspiré, mais toujours +maître de lui, Clementi a écrit toutes ses œuvres, depuis les petites +sonatines pour les commençants jusqu'aux grandes et belles sonates (op. +42, 48, 50), depuis les formules mesurées sur les gammes, les préludes +et points d'orgue, jusqu'au <i>Gradus ad Parnassum</i>, avec un soin, une +conscience, un art incomparable. Le <i>Gradus</i> reste le plus parfait +ouvrage d'enseignement écrit jusqu'à ce jour. L'art de jouer du piano y +est démontré en cent études dont le plus grand nombre sont de véritables +chefs-d'œuvre, tant comme études spéciales de mécanisme, +d'indépendance de doigts, que comme modèles de goût et de style. Le +<i>Gradus</i> est un monument musical, la clef de voûte du temple consacré à +l'art moderne du piano.</p> + +<p>Des biographes, reprochent à Clementi des incorrections de style et un +excès de recherche dans<a name="page_063" id="page_063"></a> les idées. Mélodiste pur et de la famille des +grands maîtres, Clementi, dans la généralité de ses œuvres, allie la +sûreté de main au style élevé, à l'inspiration saine, à la verve et à +l'entrain d'Haydn et de Mozart. Son œuvre est considérable et d'une +valeur indiscutable, quand on tient compte de l'époque de transition où +il a écrit. Sans pouvoir se comparer et sans avoir voulu, en aucun cas, +s'égaler aux grands musiciens ses contemporains, Clementi occupe la +première place parmi les pianistes compositeurs. Il est, avec Emmanuel +Bach, le créateur de la sonate moderne, le fondateur de la grande école +de piano dont Field, Cramer, Hummel, Moschelès, Kalkbrenner et les +frères Herz ont continué après lui les glorieuses traditions.</p> + +<p>Le catalogue des œuvres de Clementi comprend cent sonates dont +quarante et quelques avec accompagnement de violon, flûte et +violoncelle, un grand duo à deux pianos, quatre duos à quatre mains. +Nous citerons parmi les nombreuses sonates les op. 2, 7, 8, 9, 10, 11, +14, 17, 22, 26, 33, 40, 42, 46. Si l'on se reporte à l'époque où ces +œuvres ont été écrites, on reconnaîtra dans presque toutes ces +compositions un grand mérite de facture, beaucoup de fraîcheur +d'imagination, une grande diversité d'idées mélodiques, enfin un arsenal +de traits brillants, parcourant le clavier dans toute son étendue, +disposant la sonorité d'une façon ingénieuse, abandonnant les vieux +errements, non par mépris de la forme, mais pour adopter à un instrument +nouveau, le piano, les progrès réalisés par les clavecinistes célèbres.<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<p>Clementi peut donc passer à juste titre pour le grand promoteur de l'art +moderne du piano, Kimberger, Steibelt, Dussek, Cramer, etc., ont suivi +la voie tracée, mais c'est à lui que revient l'honneur d'avoir changé le +courant musical qui depuis cent ans se renfermait presque exclusivement +dans le genre fugué, airs de danse à fioritures, variations, préludes, +ouvertures d'un tissu harmonique très-serré, très-ferme, très riche, +mais d'une grande uniformité, où l'accent vocal et la phrase mélodique +pure tenaient une place très-minime. Il va sans dire que nous exceptons +de cette nomenclature les œuvres de Bach, de Hændel, Scarlatti, +Couperin, Rameau, Martini. Ces grands inventeurs ont tout essayé, tout +osé. En lisant attentivement leurs œuvres, on retrouve, non seulement +en germe, mais plus souvent encore en entier des phrases, des mélodies, +des récits colorés et dramatiques que les habiles se sont appropriés.</p> + +<p>Citons encore une sonate devenue célèbre (op. 50), un thème varié +ravissant sur l'air: <i>J'ai vu Lise</i>, une fantaisie sur le thème +populaire: <i>Au claire de la lune</i>; plusieurs pièces caractéristiques +dans le style des maîtres célèbres, vingt-quatre valses et douze +montférines, préludes et excercices, enfin l'<i>Introduction à l'art de +jouer du piano</i> (le <i>Gradus</i>). Cet ouvrage, véritable monument +artistique, nous le répétons, suffirait à lui seul pour rendre +impérissable le nom de Clementi. C'est le résumé le plus complet qu'on +puisse imaginer du style moderne. La pensée mélodique, au contour<a name="page_065" id="page_065"></a> plus +vocal, se présente colorée, s'accuse franchement sans l'accompagnement +incessant des fioriture si chères aux clavecinistes. Le <i>Gradus</i> offre +aux élèves sérieux, à tous les artistes amoureux du grand art, les plus +beaux modèles de goût, les exemples les mieux choisis dans tous les +genres, style noble, sévère, gracieux, expressif, pathétique. Les études +plus spéciales de mécanisme, de rythme ou d'ornementation sont aussi +admirablement conçues pour donner aux deux mains cette indépendance des +doigts, cette liberté d'allures dont Clementi a formulé les règles avec +tant de précision.</p> + +<p>Clementi a publié en quatre volumes in-8º une précieuse collection des +chefs-d'œuvre des grands maîtres du clavecin: cet ouvrage est devenu +très-rare. Quant aux symphonies et ouvertures de Clementi, je n'ai pas +eu l'occasion de les entendre, mais Aubert m'a affirmé que ces œuvres +orchestrales n'avaient qu'un mérite relatif, manquaient d'originalité et +paraissaient très-pâles à côté des œuvres colorées, ingénieuses, +mouvementées de Haydn et de Mozart. Laissons donc à Clementi sa grande +et belle physionomie de compositeur virtuose: il est le premier du +genre, celui qui en a écrit les lois, formulé le code, et les pianistes +modernes sont les disciples de sa grande école.</p> + +<p>Clementi avait un désir immodéré de la richesse; pour conquérir la +fortune et réparer les pertes considérables que lui avait subir, au +milieu de sa carrière, la faillite où s'étaient englouties ses<a name="page_066" id="page_066"></a> +importantes économies, aucun sacrifice ne lui coûtait. Travailleur +infatigable, il donnait quinze heures de leçons par jour à des prix très +élevés, trouvant le temps de composer dans les intervalles et de +surveiller sa fabrique de piano. Il capitalisait avec une joie peu +dissimulée les recettes des nombreux concerts donnés en France, en +Allemagne, en Russie. Ses voyages lui étaient d'autant plus productifs +qu'il évitait avec un soin rigoureux toute dépense personnelle, +économisait la table, le logement et le feu, et poussait même la +parcimonie jusqu'à faire sa correspondance chez des intimes pour éviter +les menus frais d'achat de papier. Henri Herz m'a dit avoir été témoin +de ce fait amusant: Clementi arrivant à l'hôtel du Petit-Carreau, où +déjà l'attendaient des élèves fanatiques de son talent, et remettant au +commissionnaire, chargé de monter ses malles au troisième étage, dix +centimes pour tout salaire.</p> + +<p>On a expliqué diversement cette étroitesse d'esprit, ce travers d'une +belle intelligence. La jeunesse de Clementi passée chez son père, habile +orfèvre, avait sans doute développé chez l'enfant l'amour de l'or et des +métaux précieux. Adolescent, la vie confortable de la maison de sir +Beckford avait dû lui donner le goût et le désir de continuer cette +existence large et aussi de se ménager une vieillesse dorée. Telles sont +les influences auxquelles on attribue cette âpre manie du gain que nul +artiste, Paganini excepté, n'a poussée aussi loin que Clementi.</p> + +<p>Né à Rome en 1752, Muzio Clementi est mort<a name="page_067" id="page_067"></a> à Londres le 10 mars 1832. +La fortune lui était venue, du reste, plus considérable encore qu'il ne +pouvait l'espérer, grâce à sa fabrique de pianos, dont Collard, son +associé, avait pris la direction; Clementi devait laisser en mourant un +avoir de plusieurs millions. Sur la fin de sa carrière, il avait +recherché les conditions d'existence de sa jeunesse; il s'était retiré à +la campagne, près de Londres, dans une de ses propriétés, au sein d'un +confort très sérieux, entouré d'hommages et de respect, vénéré comme un +des patriarches de la musique. Il recevait dans l'intimité ses amis et +ses admirateurs, mais ne se faisait pas entendre; pourtant il conserva +jusqu'au dernier jour cette saine habitude du travail qui fait seule les +grands artistes.</p> + +<p>Les biographes citent une anecdote touchante de la dernière période +d'existence de Clementi. Dans une de ses rares apparitions à Londres, un +banquet lui fut offert par Cramer, Moschelès et plusieurs autres +célébrités musicales. A l'issue du repas, Clementi fut prié de se faire +entendre, et, malgré ses quatre-vingts ans, émerveilla l'auditoire par +des improvisations où la jeunesse des idées, les audaces du virtuose, la +couleur et la fermeté de son style s'affirmaient comme à l'apogée de ses +grands succès. Véritable fête des adieux, car Clementi mourut peu de +temps après, le 10 mars 1832.<a name="page_068" id="page_068"></a></p> + +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI<br /><br /> +E. PRUDENT</h2> + +<p>La première enfance de Prudent n'offre aucune particularité saillante: +rien en lui ne faisait présager une de ces natures privilégiées, +appelées à prendre rang parmi les artistes célèbres. Prudent (Émile +Beunier) naquit à Angoulême le 4 avril 1817. Admis comme élève de +solfège au Conservatoire de Paris, il entra, le 12 juillet 1826, dans la +classe de Larivière, et y obtint un deuxième prix. Il ne fit que passer +dans la classe de Laurent, alors professeur-adjoint, pour être ensuite +admis dans la classe de piano de Zimmermann. Notre maître regretté avait +la main heureuse dans le choix de ses élèves, et, du premier coup +d'œil, il avait reconnu chez Émile Prudent un pianiste d'avenir.</p> + +<p>J'étais alors le camarade et l'émule de Prudent. Nous avions pour +condisciples notre futur directeur Ambroise Thomas, Potier, le +petit-fils de Piccini, Ravina, Codine, Besozzi, Lacombe. Prudent obtint +un second prix en 1831 et le premier en 1833. Après ce succès, il entra +dans la vie militante d'artiste et y eut de pénibles débuts, ne comptant +qu'un petit nombre d'élèves, souvent<a name="page_069" id="page_069"></a> forcé de «faire des bals», +d'exécuter des quadrilles pour éviter d'être trop à charge à ses +parents. Prudent eut occasion d'entendre plusieurs fois Thalberg en +1836; comme tous les pianistes de notre génération, il fut frappé des +qualités de cette nouvelle école, émerveillé des effets produits, et +n'eut plus qu'une pensée, qu'un désir, s'assimiler les procédés du +célèbre pianiste-compositeur.</p> + +<p>Tous les artistes qui ont entendu Thalberg, ont pu apprécier sa large et +belle sonorité, sa manière toute particulière de disposer les phrases de +chant dans le médium du piano, de diviser souvent la mélodie aux deux +mains en confiant l'accentuation aux pouces, enfin cet admirable arsenal +de traits nouveaux, brillants, légers, tantôt s'élançant en fines +arabesques, en fusées sonores, éclatantes, tantôt parcourant dans toute +son étendue l'échelle musicale du clavier, enveloppant l'idée principale +comme d'un réseau harmonieux, brillant et diaphane. Cet art merveilleux +de faire chanter le piano, soit par la belle conduite du son, soit en +tirant de l'instrument des effets de sonorité inconnus jusque-là, toutes +ces qualités réunies éblouirent, subjuguèrent amateurs et artistes.</p> + +<p>L'influence fut naturellement considérable sur la manière d'exécuter et +d'écrire du groupe des jeunes pianistes français. Prudent, Goria, +Gottschalk, Osborne, etc., s'éprirent de ces formes nouvelles, et leurs +œuvres de cette époque procèdent directement du maître viennois. Ces +imitations, souvent très réussies, ne sont pourtant pas des copies dans +le sens absolu du mot; ces pastiches<a name="page_070" id="page_070"></a> ne manquaient pas d'habileté et +d'ingéniosité, mais l'influence du maître à la mode s'y fait trop +vivement sentir. Plus tard, quand cette fièvre d'imitation fut passée, +quand l'inventeur eut délaissé lui-même cette forme, la jeune école +française, Prudent en tête, revint à la musique de piano, sans parti +pris d'arrangements en arpèges et en accords brisés.</p> + +<p>Ce fut à l'époque de l'enthousiasme excité par Thalberg, à l'époque de +ses grands succès, que Prudent eut le courage de se retirer en province +afin de s'y livrer dans le recueillement à un travail persévérant pour y +acquérir la sûreté de mécanisme, l'exécution chaleureuse et colorée, +qui, depuis, ont caractérisé son jeu, et aussi, disons-le, pour +s'approprier les qualités séduisantes du maître nouveau qu'il avait pris +pour modèle. Après plusieurs années d'un rude labeur, Prudent sortit de +sa retraite et renonça à sa vie d'isolement, pour se produire dans +quelques concerts de province. Les succès qu'il obtint lui donnèrent +confiance, et, désormais sûr de son avenir, il revint à Paris conquérir +la célébrité, juste récompense de ses prodigieux efforts. Il se fit +entendre d'abord chez Zimmermann, puis dans la maison Pleyel. Fêté, +applaudi, acclamé, Prudent eut enfin la conscience de sa valeur et la +certitude indiscutable des immenses progrès réalisés; mais ce fut +seulement dans un concert donné au Théâtre-Italien par Thalberg, alors +dans tout l'éclat de sa réputation, dans le rayonnement de son +merveilleux talent, qu'il fit sa rentrée véritable dans la carrière de +virtuose.<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<p>Cette présentation du jeune pianiste français faite d'une façon si +délicate, si gracieuse par l'illustre bénéficiaire, fut très appréciée +du public d'élite qui venait surtout entendre Thalberg en possession de +la faveur générale. Les deux artistes firent merveille dans le duo pour +deux pianos sur <i>la Norma</i> de Thalberg; ils furent chaleureusement +applaudis. Prudent, rappelé par de nombreux amis, devenus ses +admirateurs, dut, à la demande des spectateurs enthousiastes, exécuter +sa fantaisie déjà célèbre de <i>Lucie</i>.</p> + +<p>A partir de cette soirée, la réputation et les succès de Prudent +allèrent chaque jour en grandissant. Le jeune compositeur eut aussi la +bonne fortune de trouver des éditeurs habiles, intelligents, dévoués, +qui consacrèrent leur influence à produire et à faire valoir ses +œuvres de piano. Le succès fut grand et mérité. Les facteurs en renom +se disputèrent l'honneur de mettre les pianos sous le patronage du +talent sympathique de Prudent, et les sociétés philharmoniques +réclamèrent, à l'envi, son concours dans leurs solennités musicales.</p> + +<p>Prudent a donné de très nombreux concerts en France et à l'étranger; ses +succès, comme virtuose et compositeur, lui firent obtenir, jeune encore, +la croix de la Légion d'honneur. Quand, pour se reposer de ses fréquents +voyages, d'un rapport fructueux pour son bien-être et la popularité de +ses œuvres, Émile Prudent revenait à Paris, il y retrouvait toujours +un groupe nombreux d'élèves empressés à recevoir ses conseils. J'ai eu, +dans ma longue carrière de professeur, plusieurs élèves<a name="page_072" id="page_072"></a> formés à son +école, et j'ai pu constater que son enseignement, basé sur les saines +doctrines de l'art, visait un idéal très élevé. Si Prudent avait été +plus sédentaire, nul doute qu'il ne fût devenu professeur au +Conservatoire. Sa place y était marquée; ses leçons et ses conseils +auraient ajouté un élément de plus au progrès musical.</p> + +<p>Les détracteurs de Prudent,—et quel est l'artiste en évidence qui n'a +pas ses envieux?—reprochaient au virtuose l'habitude de «poser» en +public et aussi une certaine manière affectée de provoquer les +applaudissements aux fins de phrase, ou à certains passages <i>soulignés à +l'avance</i>.—Nous pensons que ce jugement repose sur une interprétation +fâcheuse et une évidente exagération. Le virtuose qui, chaque jour, se +trouve en contact avec le public, qui connaît sa bienveillance et se +croit sûr de sa sympathie, peut bien, dans un sentiment de naïve +confiance, lui demander du regard ou du geste si l'œuvre exécutée +répond à tout ce qu'il attend de lui. Voilà, croyons-nous, la véritable +explication de ces effets de tête et mouvements de mains au-dessus du +clavier reprochés à Prudent; mais, les critiques n'ayant rien à +reprendre à l'exécution correcte et brillante de l'artiste, à sa +puissante sonorité, à la belle ordonnance de ses compositions +distinguées, élégantes, à effet, il a bien fallu chercher et trouver de +petites taches, de légères défectuosités, ou tout au moins certaines +manies ou faiblesses d'artiste. Thème banal et inépuisable. Que de +longues pages à écrire sur les excentricités de Paganini, de Servais ou +de Liszt!<a name="page_073" id="page_073"></a></p> + +<p>Nature énergique, Prudent, devenu homme, avait conservé les allures un +peu brusques et sans façon de sa première jeunesse; mais, sous ces +dehors familiers, on reconnaissait vite un esprit, sinon cultivé, dans +le sens habituel du mot, du moins fin, réfléchi, cherchant à s'assimiler +par la lecture et l'observation les connaissances qui avaient manqué à +sa première éducation. Prudent avait la figure régulière dans l'ensemble +et dans les détails: la bouche petite, les yeux bien fendus; la barbe +châtain, abondante et touffue, estompait fortement le visage; les +cheveux soyeux, longs, mais rebelles, donnaient souvent au virtuose +l'occasion de les rejeter en arrière par un mouvement de tête. Ce tic +était très habituel à Prudent pendant l'exécution des pièces de bravoure +qui l'obligeaient à des traits un peu brusques.</p> + +<p>Adolescent, j'ai beaucoup connu Prudent comme camarade de classe, émule +généreux, nullement accessible à ces abominables défauts: l'envie, la +jalousie, qui trop souvent gâtent le cœur des artistes. Dans deux +circonstances importantes de ma vie, j'ai pu juger de l'excellente +nature de Prudent. En 1832, je concourais avec lui pour le premier prix; +tous les deux nous avions déjà le deuxième prix. J'obtins le premier +prix seul et à l'unanimité. Prudent me sauta au cou et m'embrassa sans +le moindre dépit. En 1848, époque de ma nomination comme professeur de +piano au Conservatoire, Émile Prudent et Valentin Alkan étaient avec moi +sur la liste des candidats présentés au choix du ministre. Mes deux +rivaux avaient une<a name="page_074" id="page_074"></a> supériorité relative incontestable, Prudent comme +virtuose et compositeur déjà célèbre, Alkan comme pianiste de grand +style et compositeur éminemment original; mes succès dans +l'enseignement, ma notoriété de professeur et les services rendus à +l'école me firent choisir par le ministre. Je rencontrai Prudent le jour +même de ma nomination, et, me serrant affectueusement la main, il me dit +avec sa brusque franchise: «Je regrette de ne pas avoir été nommé, mais, +puisque je ne suis pas le candidat préféré, je suis heureux du choix.»</p> + +<p>Quant aux particularités caractéristiques, au petit grain de folie +auquel, d'après Auber, pas un artiste n'échapperait, la manie spéciale +de Prudent était de traiter les questions sociales. Fourrier, +Saint-Simon étaient ses prophètes. Esprit intelligent, chercheur +amoureux de la science, croyant aux idées nouvelles, Prudent, comme +toute la jeunesse de 1830, s'était éveillé à la vie morale au milieu du +grand courant qui entraînait l'humanité vers des voies inconnues, et ce +premier mirage l'avait impressionné fortement.</p> + +<p>Prudent nous a quittés encore jeune, mais déjà en pleine possession +d'une incontestable célébrité conquise par un long travail. L'œuvre +de compositeur de Prudent est considérable. Nous citerons seulement les +morceaux les plus connus des pianistes. Les fantaisies sur <i>Lucie</i>, <i>la +Juive</i>, <i>les Huguenots</i>, <i>la Dame blanche</i>, <i>le Domino</i>, sont de grands +morceaux de concert; les caprices sur <i>Rigoletto</i>, <i>Don Pasquale</i>, <i>le +Trovatore</i>, <i>Ernani</i>, <i>la Donna e<a name="page_075" id="page_075"></a> mobile</i> sont aussi des morceaux à +grand effet et parfaitement écrits. <i>La Farandole</i>, <i>Séguidille</i>, <i>la +Danse des fées</i>, <i>le Rêve d'Ariel</i>, de brillants morceaux de salon. Le +concerto symphonique, <i>les Trois Rêves</i>, sont des œuvres de grand +style ou l'orchestre est traité de main de maître. Le cahier des études +<i>Lieder</i>, <i>l'Hirondelle</i>, <i>la Ronde de nuit</i>, <i>Feu follet</i>, offrent tout +à la fois d'excellentes formules de légèretés et des idées gracieuses et +pleines de charme.</p> + +<p>Nous ne pouvons passer sous silence les remarquables transcriptions des +trios de <i>Guillaume Tell</i> et de <i>Robert</i>, du <i>Lac</i> et de l'air de +<i>Grâce</i>, les études-caprices des <i>Puritains</i> et de <i>la Somnambule</i>. +C'est dans les pièces caractéristiques que Prudent a plus +particulièrement affirmé son individualité. La musique descriptive et +les tableaux de genre plaisaient surtout à son tempérament de poète +musicien. Amant passionné de la nature dans le domaine du rêve, Prudent +s'est souvent et très heureusement inspiré de sujets champêtres, +idylles, églogues. Les titres de ses compositions: <i>le Ruisseau</i>, <i>la +Prairie</i>, <i>les Champs</i>, <i>les Bois</i>, <i>le Retour des bergers</i>, <i>les +Naïades</i>, <i>Adieu printemps</i>, <i>Solitude</i>, accusent le sentiment dominant +de l'artiste, les prédilections du compositeur et sa réelle supériorité +dans le genre pastoral.</p> + +<p>Prudent affectionnait ces petits poèmes au tour simple et naïf, où +domine le naturel, où la phrase musicale n'est jamais prétentieuse ni +emphatique; pourtant, contradiction singulière, que je tiens de +l'artiste lui-même dans un moment de causerie<a name="page_076" id="page_076"></a> intime, d'épanchement +musical, Prudent n'aimait pas les paysagistes et comptait parmi les très +médiocres admirateurs des grands horizons. Les belles harmonies +imitatives, les doux bruissements de la nature vibraient en lui; son +imagination de compositeur les évoquait aux heures de l'inspiration, +mais l'homme n'éprouvait aucun désir de contempler en réalité, ces +merveilles de la création divine. Pour Prudent, l'idéal du bonheur +champêtre était la pêche à la ligne. Sans doute, cet innocent +passe-temps lui permettait de rêver à loisir à de plus séduisants +mirages; <i>les Naïades</i>, <i>la Danse des fées</i>, <i>Feu follet</i>, <i>les Trois +Rêves</i> sont probablement sortis tout ailés du cerveau de l'artiste, +tandis que son regard suivait attentivement les ondulations de la ligne +et les mouvements de la mouche artificielle qui fascine le poisson.</p> + +<p>La mort est venue surprendre Prudent, le 5 juin 1863, au milieu de ses +succès, lorsqu'il commençait à récolter les fruits de son rude et +persévérant travail. Alité seulement quelques jours, Prudent à succombé +aux atteintes d'un mal qui pardonne rarement, l'angine couenneuse. Cette +maladie, rapide comme un accident, a privé les nombreux amis de Prudent +de la satisfaction de lui dire adieu avant l'heure suprême du départ. +Saluons dans l'éternité l'excellent camarade, l'ami d'enfance sitôt ravi +à notre affection. C'est une belle mort, celle qui saisit l'artiste et +le soldat en pleine mêlée, au seuil même de la victoire et dans son +premier enivrement.<a name="page_077" id="page_077"></a></p> + +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII<br /><br /> +MADAME PLEYEL</h2> + +<p>Un préjugé trop généralement répandu n'accorde aux femmes que des +aptitudes relatives et d'un ordre secondaire pour tous les travaux de +l'esprit qui veulent une réflexion soutenue, une volonté énergique, des +études persévérantes et des connaissances multiples. Cette assertion, +peut-être admissible pour les sciences abstraites ou positives, se +rapproche davantage du paradoxe dès qu'il s'agit des œuvres d'esprit, +d'imagination, et surtout des arts où le sentiment prédomine. Du reste, +de puissantes individualités féminines contrediront victorieusement +cette prétendue suprématie universelle d'un sexe sur l'autre. Pour nous +borner à ce siècle, combien peu de célébrités viriles peuvent primer les +noms glorieux de M<sup>me</sup> de Staël, de George Sand, de Rosa Bonheur, de +M<sup>lle</sup> Jacquemart, de la Malibran, de M<sup>lle</sup> Mars, de Rachel? A ces +illustrations féminines qui, chacune dans sa sphère, ont ajouté un rayon +à l'éclat littéraire ou artistique du siècle, il convient d'ajouter le +nom de M<sup>me</sup> Pleyel.</p> + +<p>Physionomie sympathique et charmante, aux<a name="page_078" id="page_078"></a> traits spirituels, aux +contours séduisants, dont la silhouette est restée dans la mémoire de +tous ceux qui l'ont connue, mais dont aucune plume ne saurait retracer +la grâce rapide et légère, dont aucun souvenir ne saurait rendre +l'animation et la vie débordante. Elle avait tout: charme, +bienveillance, sensibilité; et ces qualités de la femme,—ces véritables +séductions de l'artiste,—ont disparu avec elle. Il ne reste plus qu'un +nom justement célèbre et une page ineffaçable dans l'histoire de l'art.</p> + +<p>Marie Moke, la future M<sup>me</sup> Pleyel, naquit d'un père belge et d'une +mère allemande; tout enfant, elle annonça une vocation très prononcée +pour la musique, et ses parents, suivant son goût naturel, confièrent sa +première éducation artistique à un maître habile. Quatre périodes très +distinctes ont marqué la progression du talent de virtuose de M<sup>me</sup> +Pleyel. Enfant prodige, la gentille M<sup>lle</sup> Moke, la ravissante petite +élève de Jacques Herz, émerveillait tout le monde par sa précoce +habileté et ses audaces enfantines. Un peu plus tard, la jeune fille, +après avoir reçu quelque temps les conseils de Moschelès, devint l'élève +de prédilection de Kalkbrenner, l'illustre continuateur de l'école de +Clementi. Sous la direction ferme et affectueuse de ce maître, M<sup>lle</sup> +Moke devint virtuose brillante et correcte, et fit souvent applaudir ses +qualités d'exécution, et son beau style.</p> + +<p>Quand M<sup>lle</sup> Moke fut devenue M<sup>me</sup> Pleyel, le jeu fin, délicat, +indépendant de la jeune femme se modifia d'une façon sensible; son +exécution parut<a name="page_079" id="page_079"></a> plus colorée, plus expressive, et les côtés féminins, +la douceur, la grâce, l'expansion, s'accusèrent plus fortement, mais +sans diminuer cette réserve de bon goût qui est la chasteté de l'art. +Transfiguration charmante, due bien certainement aux conseils de son +mari et de Chopin, développement nouveau d'une riche et exubérante +nature, d'un talent plein de sève, ayant toutes les séductions de la +jeunesse et de la beauté.</p> + +<p>Cet ensemble merveilleux de grâce et de force, cette rare organisation +musicale devaient subir encore des transformations nouvelles, sous +l'action vivace et puissante des émotions intimes, sous le contre-coup +des péripéties de l'existence. Tous les virtuoses qui veulent +perfectionner leur talent et atteindre les dernières limites de l'art +savent qu'un travail opiniâtre, persévérant, de tous les jours, est le +levier indispensable pour marcher en avant et développer les qualités +acquises; mais, pour s'élever jusqu'à l'expression, pour atteindre à la +poésie de l'art, il faut suivre parfois des sentiers périlleux, +escarpés, se lancer dans l'aventure, à la merci même des accidents; pour +parler sans métaphore, c'est une vérité vieille comme l'âme humaine, que +presque tous les grands artistes n'ont atteint la perfection, n'ont +puisé aux sources vives du sentiment expressif qu'à travers la dure, +mais précieuse épreuve des grandes douleurs.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Pleyel a connu ces amertumes, l'artiste y a trouvé en +inspirations tout ce que la femme y laissait en souffrances. Elle a +connu aussi les lentes fatigues, les tristes énervements de l'exil<a name="page_080" id="page_080"></a> +volontaire, et cette existence nomade, loin de ses affections, a dû bien +des fois lui donner le mal du pays, la fièvre du retour. Le sort en +avait décidé autrement, et, pendant la plus grande partie de son +existence, M<sup>me</sup> Pleyel a eu la destinée habituelle des virtuoses +célèbres; elle a parcouru l'Europe, donnant partout des concerts, +excitant l'enthousiasme, fanatisant la foule des amateurs grâce à +l'immense supériorité de son talent. Vienne, Dresde, Prague, +Saint-Pétersbourg, Londres, acclamèrent avec délire la grande artiste. +Mendelssohn et Liszt se firent les champions de M<sup>me</sup> Pleyel; on les +vit applaudir les premiers, et concourir à la série de ses triomphes.</p> + +<p>Pendant la longue période de ses voyages en Allemagne et en Russie, +l'audition fréquente de Liszt et de Thalberg exerça une action décisive +sur son style et sur certains effets de haute virtuosité. Les traits de +bravoure de Liszt, la belle et puissante sonorité de Thalberg fournirent +à M<sup>me</sup> Pleyel de nouveaux sujets d'étude. Fanatique de son art, elle +eut l'énergique volonté de se recueillir pendant plusieurs années pour +s'assimiler par un travail incessant les qualités transcendantes de ces +maîtres de la virtuosité moderne.</p> + +<p>C'est à cette époque, à l'un de ses voyages à Paris, que j'eus le +plaisir de recevoir la grande artiste et de la faire entendre à mes +invités. M<sup>me</sup> Pleyel, avec une grâce parfaite, joua un trio de +Mendelssohn, un andante de Hummel, une étude de Jules Cohen, une +fantaisie de Liszt et la tarentelle des Soirées de Rossini. Ce soir-là, +son<a name="page_081" id="page_081"></a> magnifique talent me parut réaliser toutes les perfections rêvées: +expression, puissance, délicatesse exquise, sensibilité, passion, et, +par-dessus tout, une pureté d'exécution incomparable. Je me rappelle +encore un détail typique et qui prouve la toute-puissance du talent. +J'avais près de moi la marquise de Saint-Aulaire qui avait déjà +rencontré M<sup>me</sup> Pleyel à Vienne et m'avait prié, pour un motif resté +ignoré, d'éviter une présentation. Eh bien, ce fut la grande dame qui, +sous le charme irrésistible, sous l'invincible fascination, se leva la +première pour donner la main à l'incomparable virtuose et la +complimenter chaleureusement.</p> + +<p>Quant à M<sup>me</sup> Pleyel, elle jouit modestement de ce triomphe: simple, +naturelle, sans prétention à l'effet, elle quittait la conversation pour +se mettre d'elle-même au piano, s'offrant, avec une grâce parfaite, à +nous faire entendre les plus jolies pièces de son répertoire, et passant +avec une souplesse merveilleuse de style, d'une œuvre sérieuse à une +fantaisie échevelée, jouant tour à tour Beethoven, Weber, Chopin, +Mendelssohn et Liszt.</p> + +<p>Nature impressionnable, ardente, exaltée s'abandonnant sans réflexion à +ses enthousiasmes, elle glissait du rêve à la réalité, sans se douter +qu'elle changeait de domaine. M<sup>me</sup> Pleyel cachait sous un esprit +charmant un fond de fièvre, de mélancolie, de tristesse que déguisaient +mal ses éclairs de gaieté. Sa distinction n'avait rien d'affecté; sa +conversation était pleine de saillies heureuses. Enfin, l'âme de la +grande artiste était ouverte<a name="page_082" id="page_082"></a> aux sentiments les plus généreux comme aux +sensations les plus délicates. M<sup>me</sup> Pleyel est demeurée jeune en ses +années de maturité comme dans le rayonnement de ses succès: amoureuse de +son art, elle restait la muse inspirée du piano, quand elle voulait bien +s'abandonner aux élans passionnés de sa merveilleuse exécution. En +l'écoutant, il était impossible de résister à l'ascendant de son talent, +et nous ne pouvons en fournir de preuve plus éclatante que le succès +triomphal obtenu par l'incomparable virtuose au premier concert donné au +Théâtre-Italien, lors de sa réapparition à Paris, après l'exil qu'elle +s'était imposé.</p> + +<p>Le public, si souvent oublieux, avait gardé souvenir du côté aventureux +de son existence; aussi l'accueil fut-il glacial. Je redoutais plus +encore; j'avais le cœur serré en pensant que cette jeune femme, cette +artiste si admirablement douée, se trouvait exposée à l'affront d'un +sifflet. Heureusement, il n'en fut rien; M<sup>me</sup> Pleyel obtint même un +succès sans précédent. La grande charmeuse eut la joie de voir le +public, froid jusqu'à la malveillance, s'animer par degrés et +l'applaudir avec frénésie. Mais aussi quelle idéale perfection! quelle +maestria inspirée dans l'exécution des concertos de Weber et de +Mendelssohn! quelle grâce, quel charme inépuisable dans l'andante de +l'op. 18 de Hummel! et cette tarentelle de Rossini, fut-elle jamais dite +avec un brio pareil, avec ce je ne sais quoi d'endiablé, de fantaisiste, +d'imprévu, qui rappelait les improvisateurs italiens?<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<p>A cette époque de sa vie, M<sup>me</sup> Pleyel avait au suprême degré le génie +de l'interprétation. Sous ses doigts magiques, toute composition +acquérait une valeur, prenait une importance auxquelles les compositeurs +eux-mêmes n'avaient pas songé. La merveilleuse virtuose réunissait dans +son jeu toutes les perfections des chefs d'école; son exécution avait la +netteté de Kalkbrenner, la sensibilité exquise de Chopin, la spirituelle +élégance de Herz, la belle et puissante sonorité de Thalberg, les +audaces heureuses de Liszt.</p> + +<p>Le deuxième concert excita le même enthousiasme; jamais virtuose n'avait +produit une sensation si profonde, si complètement électrisé le public. +L'année suivante, M<sup>me</sup> Pleyel récolta les mêmes ovations, puis revint +à Bruxelles, cercle artistique où l'attiraient des rapports d'amitié et +des liens de famille. Elle s'y fixa dès 1848; sa mère y vivait retirée +depuis longtemps; son vieil ami Fétis, le savant directeur du +Conservatoire royal de musique, admirateur passionné de son talent, +désirait vivement l'attacher comme professeur de piano à cette +importante école. M<sup>me</sup> Pleyel se rendit à ses instances, et fut nommée +en 1848. Grâce à l'éclectisme de son enseignement qui résumait et +condensait tout ce que les méthodes de ses différents maîtres avaient de +remarquable, l'illustre artiste put organiser une classe très suivie, +très appréciée, qui obtint en peu d'années les plus brillants succès.</p> + +<p>J'ai eu le plaisir de continuer l'éducation musicale de plusieurs de ses +élèves et j'ai reconnu<a name="page_084" id="page_084"></a> l'excellence de son école, véritable synthèse de +l'art, résumant dans un corps de doctrines, tous les principes qui +constituent les éléments du beau en musique. Les continuateurs de son +enseignement, Dupont et Brassin, ont tenu à honneur de conserver à +l'école belge du piano le rang élevé où l'avait placée leur devancière.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Pleyel n'était pas compositeur, mais ornemaniste très ingénieuse, +brodant sur la phrase de chant des arabesques gracieuses, aux contours +fins et délicats. Nous en donnerons comme exemple l'andante de Hummel +(op. 18), publié par les éditeurs du <i>Ménestrel</i>, d'après les variantes +charmantes qu'y avait ajoutées la célèbre virtuose. Dans ce genre +d'ornementation, M<sup>me</sup> Pleyel procédait beaucoup de Chopin, dont elle +excellait à interpréter les œuvres. Ses doigts légers, souples, +improvisaient, pour ainsi dire d'eux-mêmes et sans l'effort de la +moindre réflexion, ces traits aériens, aux allures vives, d'une ténuité +transparente, que Chopin aimait à placer dans ses nocturnes, ses +ballades et ses impromptus.</p> + +<p>Les biographes spéciaux, par excès de galanterie sans doute, sont +presque tous muets sur l'acte de naissance et la date précise de la mort +de M<sup>me</sup> Pleyel. Fétis, par un soin de délicate courtoisie, se contente +de dire que M<sup>me</sup> Pleyel est née à Paris. Il n'y a plus aucune raison +pour imiter cette prudente réserve. Nous dirons donc que Marie-Félicité +Moke, née à Paris le 4 juillet 1811, est morte le 30 mars 1875 à +Saint-Josseten-Noode (Bruxelles). La grande artiste, lasse des stériles<a name="page_085" id="page_085"></a> +agitations de la vie, blasée des succès, aimée de ses intimes, adorée de +ses élèves, nous a quittés, calme recueillie, pour goûter le dernier +repos.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Pleyel a laissé dans le monde musical une trace profonde, un +rayonnement d'un grand éclat, mais n'ayant rien écrit qui touche à son +art de virtuose, la tradition seule peut en conserver les secrets. Nous +nous estimerons donc heureux si notre modeste pastel de cette belle et +séduisante individualité peut aider à faire revivre l'ensemble des +qualités réunies dans cette riche organisation. Les artistes qui auront +l'ambition louable de suivre les traces de la grande virtuose, éviteront +les redoutables écueils où son bonheur a sombré, mais s'efforceront de +retrouver la perfection idéale de son exécution, en cherchant toujours, +comme elle, la vérité d'expression dans tous les genres, dans tous les +styles.<a name="page_086" id="page_086"></a></p> + +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br /> +AMÉDÉE DE MÉREAUX</h2> + +<p>Ce n'est pas sans une émotion légitime que j'écris le nom de l'homme +éminent, du rude travailleur, du critique hors ligne dont je vais +esquisser le portrait. A ma sympathie confraternelle pour l'artiste, se +joint ici un souvenir tout personnel, celui d'une coïncidence singulière +qui a fait un instant se croiser nos deux existences à la même +bifurcation de la route. Il y a quarante ans j'ai été sur le point de me +fixer à Rouen, et, en définitive, ce fut Amédée de Méreaux qui, las de +ses voyages de virtuose nomade, prit la résolution de s'établir dans la +grande cité normande. Nous nous sommes rencontrés ce jour-là au même +tournant de la carrière, et maintenant je me trouve seul devant une +tombe pour rendre un dernier hommage à l'émule, au compagnon qui n'est +plus.</p> + +<p>Jean-Amédée Lefroid de Méreaux, né à Paris, le 18 septembre 1802, +appartenait à une famille d'artistes; son père, organiste à l'Oratoire, +était un professeur de mérite, en relations suivies avec toutes les +célébrités musicales de l'époque; il a écrit des œuvres nombreuses +pour l'orgue et le piano.<a name="page_087" id="page_087"></a> Le grand-père d'Amédée de Méreaux, né à Paris +en 1745, était également un compositeur de haute valeur dont la carrière +musicale va de 1767 à 1793; on lui doit les oratorios d'<i>Esther</i> et de +<i>Samson</i>, des cantates, des opéras comiques et plusieurs grands opéras; +il fut professeur à l'Institut national de musique, premier type du +Conservatoire. Quand à la mère d'Amédée de Méreaux, c'était la fille du +président Blondel, qui, à ses débuts d'avocat, plaida dans le procès du +Collier de la reine et devint plus tard secrétaire des sceaux sous +Lamoignon de Malesherbes.</p> + +<p>Amédée de Méreaux, que ses parents destinaient au barreau, reçut une +éducation littéraire très soignée, tout en commençant le piano avec son +père et en prenant, dès l'âge de dix ans, les leçons d'harmonie de +Reicha. Clementi, pendant son séjour à Paris, lui donna aussi des +conseils. Le goût prédominant du jeune de Méreaux pour la musique +s'affirmait chaque jour davantage; mais ses parents surent conduire de +front l'instruction classique et les études spéciales. Un jour de +distribution de prix au grand concours, le collégien de Charlemagne +attardé et refusé à la porte par une consigne rigoureuse, dut s'abriter +sous la robe doctorale de Villemain pour passer et recevoir son prix.</p> + +<p>Après avoir terminé ses classes, de Méreaux reprit le contre-point et la +fugue avec Reicha, et sa jeune imagination eut occasion de s'affirmer +par la publication de plusieurs œuvres chez Richault père: une +polonaise (op. 3) eut plusieurs éditions. Les<a name="page_088" id="page_088"></a> premiers succès de +Méreaux comme virtuose et professeur, permirent à son ami et camarade de +collège, Charles Lenormant, l'archéologue célèbre, de lui faire obtenir +le titre honorifique de professeur de musique du duc de Bordeaux. +Pianiste aimé de l'aristocratie, de Méreaux eut l'honneur d'être admis +aux réunions si recherchées de M<sup>me</sup> Recamier; il fut même le +professeur de la reine de l'Abbaye-au-Bois. La révolution de 1830 mit +fin à ces relations. La noblesse du faubourg Saint-Germain dit adieu +pour longtemps à Paris, se retira dans ses terres, et Méreaux, comme +beaucoup d'artistes dont la clientèle avait été dispersée par la +tourmente politique, abandonna la capitale pour voyager en Belgique et +en Angleterre.</p> + +<p>Pendant son séjour sur le sol anglais, de Méreaux fit deux saisons de +concert avec M<sup>mes</sup> Malibran et Damoreau. En 1832, il eut occasion +d'exécuter plusieurs fois avec Chopin un duo de sa composition sur le +<i>Pré aux Clercs</i>; c'est également à cette époque qu'il m'arriva +d'entendre le virtuose éminent et d'entrer en relations avec lui. Son +jeu, brillant et très correct, tenait plus de l'école allemande que de +l'école française, dont Henri Herz était alors la plus élégante +expression. De Méreaux, classique pur, ne faisait pas cortège aux +romantiques, dont Liszt était déjà le prophète. A Londres, de Méreaux +eut pour élève miss Clara Loveday, dont le séjour à Paris a laissé dans +le monde artistique de brillants souvenirs.</p> + +<p>En 1835, de Méreaux renonça à sa vie mouvementée de virtuose pour se +fixer à Rouen, où il<a name="page_089" id="page_089"></a> conquit rapidement la sympathie universelle. Sa +première pensée fut un hommage à la mémoire de Boieldieu, dont il avait +été l'ami et dont il était resté le fervent admirateur; sous son +inspiration, une pieuse cérémonie et une grande manifestation furent +organisées pour enterrer le cœur du célèbre Rouennais. Lié d'amitié +avec Hummel, Field, Moschelès, Kalkbrenner, de Méreaux était estimé non +seulement pour ses qualités de pianiste, sa haute valeur de compositeur, +mais aussi pour son érudition de musicographe, de bibliophile, pour ses +connaissances multiples de littérateur et de savant musicien. Il sut en +fournir des preuves irrécusables aux séances spéciales données au +Conservatoire, où il traita de la musique historique et dont le souvenir +est resté dans la mémoire des dilettantes de l'époque. Appelé plus tard +à diriger le feuilleton du <i>Journal de Rouen</i>, de Méreaux donna à cette +revue spéciale une importance, une autorité toutes nouvelles. Ses +critiques ou ses éloges étaient d'un grand poids auprès des artistes, +dont il se trouvait le juge à peu près souverain.</p> + +<p>De Méreaux avait un goût très prononcé pour l'enseignement, non par +pédantisme, mais par intérêt au progrès de l'art. Sa grande expérience, +ses souvenirs, sa profonde érudition, la connaissance raisonnée des +différents styles, des diverses écoles, faisaient de lui un maître +précieux à consulter. Il a laissé une nombreuse phalange d'artistes qui +tous ont conservé les belles et sérieuses qualités de leur professeur. +Plusieurs noms me sont particulièrement connus: M<sup>me</sup> Tardieu, née +Charlotte de<a name="page_090" id="page_090"></a> Malleville, M<sup>lles</sup> Clara Loveday, Charité, Lecomte, +Vézinet, M<sup>me</sup> Samson, M<sup>me</sup> A. de Méreaux, l'artiste de talent et de +cœur, l'amie tendre et dévouée, qui a entouré de soins si délicats +les dernières années de sa vie. MM. Maillot, Madoulé, Caron, Klein, +Henri Martin, Lucien Dautresme, etc., ont également reçu les leçons de +piano et de composition de de Méreaux.</p> + +<p>J'ai bien des fois entendu déplorer que la critique d'art fût confiée à +des gens du métier, trop enclins, dit une partie du public, à préconiser +une école au détriment d'une autre. On redoute l'influence, l'autorité +prédominante que ces spécialistes peuvent acquérir à l'égard ou à +l'encontre de leurs émules, parfois de leurs rivaux. Et cependant si le +premier devoir d'un critique est d'être juste, bienveillant, de +n'appartenir exclusivement à aucune école, ne faut-il pas encore que les +critiques chargés de former ou de réformer le goût du public aient assez +de connaissances pratiques et techniques pour donner la raison de leurs +jugements et les baser sur des exemples indiscutables? L'appréciation +des œuvres de l'esprit est généralement confiée à des littérateurs +érudits; les œuvres d'art demandent également à être jugées par des +artistes expérimentés, dont les appréciations seront toujours +préférables à celles des critiques superficiels plus disposés à juger +avec leur esprit qu'avec le goût éprouvé et l'expérience acquise.</p> + +<p>De Méreaux aura été un des rares et excellents modèles du critique +idéal, érudit sans pédantisme, savant sans affectation, appuyant +toujours ses<a name="page_091" id="page_091"></a> jugements sur des comparaisons concluantes. Écrivain à la +fois spirituel et consciencieux, placé au-dessus des influences +étrangères à l'art, il n'a jamais fait de compromis avec ses opinions, +marchandé ses éloges, ni poursuivi certains artistes de son antipathie. +Son nom, comme critique, prend place à côté de ceux d'Halévy, d'Adam, de +Berlioz. De nos jours, la critique musicale compte aussi des +spécialistes éminents: E. Reyer, Saint-Saëns, Joncières, Soubies (de +Lomagne), Gautier, Comettant, d'autres encore qui tous appartiennent, on +peut le dire, à la filiation de Méreaux et traitent les questions +techniques avec l'autorité, l'impartialité nécessaires, sans tomber dans +les excès, dans le parti pris d'Azevedo, de Fiorentino, de Scudo. On ne +peut donc voir aucun inconvénient à ce que des artistes de talent, de +savoir et de conscience traitent les questions d'esthétique se +rattachant à leur art. Ingres, Delacroix, Fromentin, Rousseau ont, eux +aussi, discuté <i>ex professo</i> les grands principes de la peinture. S'il y +avait excès ou abus dans ce sens, le mal serait toujours moins grave que +l'excès ou l'abus dans le sens contraire, le fait trop commun de +dogmatiser sur un art dont on ignore les premiers éléments et les règles +les plus simples.</p> + +<p>De Méreaux était, du reste, non seulement un musicien lettré, mais un +érudit dans toute l'acception du terme; il avait cette culture +intellectuelle qui manque à trop d'artistes, et dont l'absence nuit à +l'élévation de leur style, alors qu'il n'est plus question des procédés +de mécanisme, mais des sentiments qui constituent le beau idéal. De +Méreaux a<a name="page_092" id="page_092"></a> traité avec une grande supériorité toutes les questions qui +se rattachent à l'esthétique musicale. Ses considérations sur l'art, sur +l'influence que la musique doit exercer à l'égard des mœurs et son +action sensible sur le progrès social, ont été formulées dans plusieurs +discours et brochures qu'il est bon de connaître pour bien saisir les +hautes tendances du critique et du penseur.</p> + +<p>Admis à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, en +1858, il fut nommé président de cette Société en 1865; cet honneur très +rarement accordé à un musicien, était un double hommage rendu au +caractère comme à l'érudition de l'artiste.</p> + +<p>Les travaux littéraires et techniques de Méreaux sont nombreux et très +variés; ils prouvent ses connaissances multiples et sa grande fermeté de +jugement. Ses compositions comprennent plus de 120 numéros d'œuvres +de caractères et de styles différents; une messe solennelle, des +cantates, un trio, un quatuor, plusieurs concertos, des chœurs pour +l'Orphéon, plusieurs thèmes variés, des polonaises, des fantaisies, une +belle sonate élégiaque, enfin les grandes études de piano, œuvre +considérable que l'on peut placer comme importance et valeur musicale à +côté du <i>Gradus ad Parnassum</i> de Clementi. De Méreaux est d'ailleurs +resté toute sa vie un classique pur. Jusque dans ses heures d'audace et +d'exubérance harmonique, on sent en lui un élève fidèle de Clementi, de +Cramer, d'Hummel et de Moschelès.</p> + +<p>J'arrive maintenant à la publication des <i>Clavecinistes<a name="page_093" id="page_093"></a></i>, ce monument +d'archéologie musicale élevé au grand art et d'un intérêt de premier +ordre qui comprend les clavecinistes de 1637 à 1790. Cette étude +rétrospective des formules et du langage musical des maîtres ingénieux +et de génie qui ont frayé la route aux pianistes modernes, était une +œuvre nécessaire et reste une belle œuvre. On suit +chronologiquement et, pour ainsi dire, pas à pas les transformations +progressives du style, et, en analysant avec soin ces compositions aux +mélodies naïves, mais au fort tissu harmonique, on retrouve, non +seulement la génération des idées, mais encore les ornements si fort à +la mode dans un siècle qu'il est utile de bien connaître.</p> + +<p>La traduction en caractères usuels et en valeurs mesurées suivant +l'usage de la notation moderne a été accomplie par Méreaux avec un soin +minutieux. Cette patience infatigable, ce respect des règles +traditionnelles dans un travail aussi délicat, font le plus grand +honneur à l'artiste qui a su mettre en lumière cette belle langue +presque oubliée, ou connue seulement des érudits. Il fallait un homme à +la fois de science profonde et d'énergique volonté pour terminer une +entreprise aussi considérable. De Méreaux a accompli cette tâche en +grand musicien. Les notices biographiques et historiques, les +considérations sur le style des différents maîtres, les comparaisons +judicieuses établies entre les procédés et les formules de chacun d'eux, +font de ces volumes précieux une véritable histoire du clavecin et du +forte-piano, et constituent un cours de haute littérature musicale que +tous les artistes<a name="page_094" id="page_094"></a> doivent connaître et s'assimiler dans la mesure du +possible.</p> + +<p>Je vois encore cette figure sympathique d'Amédée de Méreaux où +s'épanouissaient la force et la bonté, physionomie à la fois énergique +et affectueuse, aux traits nettement dessinés, au regard ferme et +clairvoyant, mais plein de bienveillance, et qui était le véritable +reflet de cette âme vaillante. C'est le 25 avril 1874 que Méreaux fut +enlevé à ses nombreux amis, à l'affection de ses élèves, à l'attachement +profond d'une femme qu'il aimait avec passion. Une angine de poitrine +minait depuis trois ans sa robuste constitution, mais il s'attachait à +cacher à ses proches les progrès de la redoutable maladie. Toujours bon, +aimable, souriant, il supportait avec un véritable stoïcisme les crises +fréquentes du mal, et avait des paroles rassurantes pour ceux qui +l'entouraient.</p> + +<p>Cette mort fut un deuil pour la ville de Rouen. L'artiste aimé était +devenu un fils adoptif de la cité normande, et l'Académie, en le +choisissant pour son président, lui avait conféré le titre officiel de +haute bourgeoisie. Tous les artistes rouennais s'unirent dans une +fraternelle pensée pour faire à de Méreaux les funérailles d'un grand +musicien. Heureux ceux qui groupent de semblables affections autour de +leur tombe et dont la mort semble une exaltation!</p> + +<p>Les discours prononcés sur la tombe de Méreaux rendent un hommage +éclatant au virtuose, au compositeur éminent et à l'écrivain distingué, +triple et précieuse auréole; mais ce que nous voulons redire<a name="page_095" id="page_095"></a> encore une +fois, c'est qu'à toutes ces qualités qui font la célébrité, de Méreaux +ajoutait la droiture de cœur, une conscience ferme, l'amour vivace de +son art, une âme virile avec toutes les délicatesses du sentiment. Aussi +son nom mérite-t-il de rester parmi ceux des maîtres dont la vie entière +est un long exemple, un noble enseignement.<a name="page_096" id="page_096"></a></p> + +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br /> +JOHN FIELD</h2> + +<p>L'individualité musicale de John Field est trop importante, son +originalité trop accusée, l'influence de son style et de sa manière trop +évidente pour que nous passions sous silence, dans cette revue sommaire, +l'action de ce maître sur les progrès de l'art musical et +particulièrement sur l'école moderne du piano. Nous allons donc +esquisser la curieuse physionomie du grand musicien, qui eut son heure +de célébrité et dont l'impression profonde, comme virtuose, est restée +dans notre souvenir.</p> + +<p>John Field, fils d'un musicien, attaché à l'orchestre du théâtre de +Dublin, naquit dans cette ville en 1782. Son grand-père, organiste dans +la même ville, l'initia tout enfant aux principes de la musique, mais la +sévérité et la rudesse de ce vieillard lui rendirent peu attrayantes les +premières études, si arides quand le professeur n'a pas l'affection de +son élève. Une escapade de jeunesse l'éloigna un instant de sa famille, +mais l'impérieux besoin de vivre l'y ramena bien vite; il avait alors +seize ans. Quelques années plus tard, son père ayant obtenu une place +dans un orchestre de<a name="page_097" id="page_097"></a> Londres, il l'y accompagna, fut présenté à +Clementi et devint son élève préféré. Ce maître illustre emmena avec lui +son disciple favori dans les voyages successifs qu'il fit à Paris, en +Allemagne et en Russie. L'audition de Field dans les concerts de +Clementi produisit le plus grand effet. On admirait, chez ce virtuose de +vingt ans, les brillantes et magistrales qualités du célèbre chef +d'école, et l'on s'extasiait surtout sur son beau style dans l'exécution +des œuvres de Sébastien Bach et de Hændel. Ces grands maîtres, si +populaires en Angleterre et en Allemagne, n'occupaient pas encore chez +nous la place à part qu'on devait donner plus tard à leur puissant +génie.</p> + +<p>Field reçut à Vienne, pendant le séjour qu'il y fit avec Clementi, les +leçons du grand contre-pointiste Albrechtsberger; il accompagna ensuite +Clementi à Saint-Pétersbourg, se fit entendre dans plusieurs concerts +avec son succès accoutumé, et prit enfin le parti de se fixer en Russie, +lorsque Clementi songea à retourner à Londres au printemps de 1805. +Field, maître à son tour, libre de toute tutelle, en pleine possession +de la renommée, devint le professeur en vogue et le virtuose préféré à +tous. Il donna de nombreux et fructueux concerts dans les grands centres +de Russie, en Courlande, en Lithuanie, à Pétersbourg, à Moscou; il +séjourna plusieurs années dans chacune de ces deux villes. +Malheureusement, enclin à la paresse, ayant un goût prononcé pour la +bonne chère, aimant outre mesure les vins capiteux, inexact dans ses +leçons, prodigue de ses gains faciles, prêtant<a name="page_098" id="page_098"></a> à tous venants, John +Field ne sut tirer aucun parti de sa brillante position, et n'économisa +rien des sommes considérables gagnées en Russie.</p> + +<p>John Field retourna à Londres en 1831, et fut applaudi avec enthousiasme +dans les soirées et les concerts. Les admirateurs du jeune artiste de +1801 trouvèrent leur virtuose bien transformé. L'expression suave, +tendre et pathétique était venue s'ajouter aux brillantes qualités des +débuts. En 1832, John Field revint à Paris, témoin de ses premiers +succès. J'avais seize ans à cette époque, et avec mes illusions +d'enfance, j'idéalisais dans ma pensée les physionomies que je donnais +aux maîtres préférés; j'avais notamment créé dans mon imagination un +Field de fantaisie, tel que pouvaient me le faire supposer ses +charmantes et poétiques compositions, œuvres mélodiques aux contours +fins et délicats, aux traits légers, aériens, filtrant comme des rayons +lumineux à travers les sinuosités de la mélodie. Enfin j'aimais à voir +en Field un précurseur de Chopin, moins la passion, les sombres +rêveries, les déchirements du cœur et le côté morbide. J'étais élève +de la classe de Zimmermann, toujours empressé de nous faire connaître +les artistes étrangers de passage à Paris. Muni d'une lettre +d'introduction, je me rendis à l'hôtel habité par John Field, avec mes +camarades, Prudent, A. Petit et F. Chollet. Quels ne furent pas notre +étonnement et notre désillusion, lorsqu'en entrant dans la chambre +enfumée du célèbre pianiste, nous trouvâmes le maître assis dans son +fauteuil, une énorme pipe aux lèvres, entouré de<a name="page_099" id="page_099"></a> chopes et de +bouteilles de toutes provenances! Sa tête un peu forte, ses joues +colorées, ses traits alourdis donnaient à sa physionomie un faux air de +Falstaff.</p> + +<p>Pourtant, je dois le dire, malgré cette ébriété matinale, Field nous fit +bon accueil, lut la lettre de Zimmermann et s'offrit très gracieusement +à nous jouer quelques pièces; deux études de Cramer et de Clementi +exécutées avec une rare perfection, un fini admirable, nous permirent +d'apprécier la merveilleuse agilité des doigts et la délicatesse exquise +de toucher du grand virtuose. En nous disant adieu, il nous remit +plusieurs entrées pour un prochain concert à la salle du Conservatoire. +Nous nous retirâmes, enchantés de l'artiste, mais tristement +impressionnés par l'homme.</p> + +<p>C'est en Russie, croyons-nous, pendant la longue période de son séjour à +Pétersbourg et à Moscou, que John Field contracta sa funeste habitude +d'intempérance. Les spiritueux et le champagne, qu'il buvait avec excès, +minèrent sa robuste santé en détruisant peu à peu ses belles qualités +d'exécution.</p> + +<p>La nature fruste et les dehors vulgaires de John Field contrastaient +péniblement avec ses brillantes qualités de compositeur virtuose. En +l'écoutant sans le voir, on était sous le charme de ses pensées +gracieuses, élégantes, parfois même d'un haut style. Mais en ouvrant les +yeux, on était tout surpris de rapporter cette exécution fine, délicate, +cette sonorité moelleuse, vaporeuse, à un artiste d'apparence si lourde. +Cela semblait une anomalie<a name="page_100" id="page_100"></a> et comme un démenti à la réalité. En +évoquant le souvenir de ce grand pianiste, d'un extérieur si compacte, +je pense malgré moi au mot de Rossini sur une célèbre diva: «Elle a +l'air d'un éléphant qui aurait avalé un rossignol.» L'artiste visée par +ce trait malicieux était en effet de forte corpulence; mais elle avait +en plus que John Field, la distinction, l'esprit et ces délicatesses de +cœur qui font oublier les défectuosités physiques.</p> + +<p>Les disgrâces corporelles sont d'une importance secondaire; en revanche, +il est capital pour l'artiste appelé par son talent et ses relations à +vivre dans une société d'élite, d'avoir, au moins en public, la tenue et +la distinction d'un homme de bonne compagnie. Il n'en était +malheureusement pas ainsi pour John Field; un fait entre mille donnera +la mesure de son peu de savoir-vivre. Lors de son dernier séjour à +Paris, John Field reçut une invitation de M<sup>me</sup> la duchesse Decazes, +pour une soirée musicale d'apparat. Field se rendit exactement à cet +appel, qui avait pour lui un intérêt palpable. Seulement il arriva avec +des gants trop longs et des chaussures trop étroites, double embarras. +La fleur du faubourg Saint-Germain remplissait le salon, mais la chaleur +était si grande que le célèbre virtuose sentit sa gêne s'accroître, et, +pressé de se soustraire à ce supplice, il eut l'ingénieuse idée de se +mettre publiquement en pantoufles. Amédée de Méreaux, témoin de ce fait, +et comme moi grand admirateur du talent de Field, se hasarda à présenter +au grand pianiste une observation sur cette distraction un peu trop +forte;<a name="page_101" id="page_101"></a> mais sa bonne intention fut mal comprise; il n'était plus temps, +du reste. La duchesse offrit son bras à Field et le conduisit au piano, +où, malgré les sourires et les chuchotements des invités trop +clairvoyants, que scandalisait le sans-gêne de l'artiste, il fit +chaleureusement applaudir plusieurs de ses ravissants nocturnes, une +polonaise et son troisième concerto.</p> + +<p>Après un séjour de quelques mois à Paris, où il donna plusieurs concerts +à la salle du Conservatoire, John Field reprit son existence nomade, +aventureuse et quelque peu vagabonde. Il réalisait malheureusement par +sa faute le type de l'artiste bohême, traînant partout avec lui la +nécessité: il vivait déjà péniblement, luttant contre la maladie, +n'ayant que peu d'avance, et toujours obsédé par son incurable passion +pour l'ivresse. Nous ne suivrons pas ses pérégrinations dans le midi de +la France, dans presque toute l'Italie, en Belgique, en Hollande, etc. +La fortune très diverse de ses nombreux concerts fut loin de répondre à +ses espérances. Une cruelle maladie, aggravée encore par l'intempérance, +le retint près d'une année à Naples, où il dut entrer à l'hôpital, tant +était grave sa détresse. Ramené en Russie par les soins d'une grande +famille slave, que son talent avait charmée et qui fut touchée de sa +misère morale et physique, John Field retrouva quelques mois de +convalescence pendant lesquels il se fit entendre à Vienne, et vint +s'éteindre à Moscou le 11 janvier 1837.</p> + +<p>Si l'on oublie les travers, les faiblesses, les torts<a name="page_102" id="page_102"></a> de conduite de +l'homme pour ne juger que l'artiste, John Field tient dans l'histoire de +l'art et plus particulièrement dans l'école du piano une des premières +places. Élève préféré de Clementi, il en avait toutes les belles +qualités, la parfaite indépendance de doigts, l'égalité et le jeu lié. +Mais son exécution offrait aussi un côté tout individuel. Par son +toucher expressif et d'une délicatesse extrême, Field obtenait des +sonorités d'une teinte exquise. Sa légèreté dans les traits rapides +était incomparable; les phrases chantantes prenaient sous ses doigts un +sentiment doux et tendre que bien peu de virtuoses ont pu retrouver. +Sous une enveloppe rugueuse, Field devait avoir un grand fond de +sensibilité, car sa musique est pleine de charme, de délicatesse et de +cœur.</p> + +<p>Les leçons d'un pianiste comme Field qui possédait mieux que personne +les traditions de Clementi, le maître des maîtres, étaient très +recherchées; mais son inexactitude, l'état de somnolence continuelle où +le réduisaient ses funestes habitudes éloignèrent vite la clientèle +nombreuse qu'avait attirée son talent. Charles Meyer, le célèbre +pianiste compositeur, était le seul virtuose qui eût réellement le droit +de se dire le disciple de John Field.</p> + +<p>Field a été le créateur d'un genre de petites pièces caractéristiques +désignées sous le nom générique de nocturnes, sortes de rêveries, de +petites méditations musicales, où la pensée, d'un sentiment tendre, +parfois un peu maniéré, est le plus souvent, chez Field, accompagnée +d'une basse<a name="page_103" id="page_103"></a> ondulée en arpèges ou en accords brisés, bercement +harmonieux qui soutient la phrase mélodique et l'anime par l'imprévu de +ses modulations, mais ne dialogue que très rarement avec la partie +récitante.</p> + +<p>Field n'attachait dans le principe que peu d'importance à ces bluettes +musicales qu'il improvisait à ses heures de poésie, et pourtant ces +pièces expressives sont restées des modèles du genre. Nul virtuose, à +l'exception de Chopin, ne détaillait avec plus de grâce, de sensibilité +et de charme ces petits poèmes d'expression élégiaque, pensées intimes +directement venues du cœur. Beaucoup de compositeurs de l'école +moderne ont suivi l'exemple donné par Field et écrit des nocturnes +agrémentés de broderies, mais ces imitations sont trop souvent des +copies mal déguisées ou de lourds pastiches. Il faut pourtant ouvrir une +large parenthèse et reconnaître l'habileté de main de plusieurs jeunes +maîtres qui ont su, comme Field, exprimer dans un cadre restreint, +modeste, sans prétention, de charmantes et délicates pensées au +sentiment tendre et rêveur. Ch. Meyer, Dœlher, Gottschalk, Ravina, +Rosenhain, Delioux, Guttman, sont de ce petit nombre. Chopin, +Mendelssohn, Schumann, Stephen Heller ont également écrit des nocturnes, +mais dans une autre gamme de sentiments et dans un cadre plus vaste. La +mélancolie, la tristesse, la douleur, la résignation ou le désespoir +donnent à ces nocturnes un caractère plus sombre et plus dramatique. +Enfin, presque toujours deux idées principales et non une seule, comme +dans les nocturnes<a name="page_104" id="page_104"></a> de Field, y sont exposées, développées, et procèdent +par des contrastes de sentiments, des oppositions de rythmes.</p> + +<p>Field a encore laissé dans son œuvre, en outre des 18 nocturnes, 7 +concertos pour piano et orchestre. Le premier, de force moyenne, est, +dans son ensemble, d'un style charmant et gracieux. Les 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup>, +4<sup>e</sup> sont des compositions de grande valeur; les phrases de chant ont +de l'inspiration et de la noblesse; les traits légers, brillants, +offrent une grande élégance; et ces concertos peuvent se placer parmi +les meilleurs de l'école moderne du piano; nous ne disons pas de l'école +actuelle dont les tendances sont au concerto symphonique. Les 5<sup>e</sup>, +6<sup>e</sup>, 7<sup>e</sup> concertos nous plaisent beaucoup moins. Il y a de belles +pages et certaines ingéniosités, mais le style est décousu; ce sont des +fantaisies d'un caractère indécis où le plan et la facture laissent à +redire; les idées elles-mêmes n'ont plus le charme et la fraîcheur de +l'inspiration.—Citons encore parmi les œuvres très réussies quatre +sonates, les trois premières dédiées à Clementi; plusieurs +divertissements, rondeaux, fantaisies, polonaises et des variations +complètent l'œuvre du compositeur. Nous indiquons sommairement ces +derniers morceaux dont plusieurs ont pourtant un réel mérite, surtout au +point de vue de l'originalité et du fin contour des traits.</p> + +<p>Au demeurant, John Field, sans être un chef d'école, un compositeur de +premier ordre, est un des maîtres les plus aimables du piano. Sa musique +tendre et poétique, charme, émeut, retient. Bien<a name="page_105" id="page_105"></a> rarement l'accent +pathétique se trouve sous sa plume fine et délicate; mais, si le cœur +n'est pas profondément remué par des élans dramatiques, passionnés, il +reste du moins ravi par des impressions d'une exquise douceur.<a name="page_106" id="page_106"></a></p> + +<h2><a name="X" id="X"></a>X<br /><br /> +F. KALKBRENNER</h2> + +<p>Quelques familles privilégiées ont seules l'heureuse fortune de faire +souche dans le monde des arts. Les Kalkbrenner ont eu ce rare bonheur de +former une sorte de dynastie artistique. Le père du célèbre pianiste +dont nous esquissons le portrait, Chrétien Kalkbrenner, naquit le 22 +septembre 1755 à Minden, petite ville de Hanovre, d'un père également +musicien, Michel Kalkbrenner. La jeunesse de Chrétien Kalkbrenner fut +très laborieuse; ses efforts, ses travaux sérieux de compositeur ne +rencontrèrent que l'indifférence même auprès des protecteurs sur +lesquels il croyait pouvoir compter. Pourtant sa persévérance finit par +triompher de ce mauvais vouloir; il fut, en 1789, nommé maître de +chapelle à Berlin, et, deux ans plus tard, choisi par le prince Henri de +Prusse comme maître de sa chapelle à Reinsberg. Il quitta cette +résidence pour l'Italie. Après un séjour d'un an, les faits de guerre le +conduisirent en France, et il obtint, à Paris, la place de chef de chant +à l'Opéra. Plusieurs ouvrages lyriques, cantates, oratorios, écrits sur +l'histoire de la musique,<a name="page_107" id="page_107"></a> forment l'œuvre relativement considérable +du père de F. Kalkbrenner.</p> + +<p>Frédéric-Guillaume Kalkbrenner naquit à Cassel en 1784. Ses premières +études musicales, commencées sous la direction de son père, furent +ensuite continuées au Conservatoire de Paris. A partir de 1798, admis à +la classe de Louis Adam, père du compositeur populaire dont nous +applaudissons encore les charmants opéras, le jeune Kalkbrenner fit de +rapides progrès, et obtint, grâce à sa belle organisation et aux soins +dévoués de son maître, le deuxième prix de piano en 1800 et le premier +prix l'année suivante. Il apprit en même temps l'harmonie et la +composition, sous la direction de Catel, compositeur de mérite et auteur +d'un traité très estimé.</p> + +<p>Comme tous les grands virtuoses désireux de faire apprécier leur talent +par le continent entier, amoureux du succès, cherchant aussi le progrès +dans l'audition et la comparaison des maîtres étrangers, Kalkbrenner +quitta Paris vers 1803 pour habiter Vienne trois ans, jusqu'en 1806. +Rappelé à Paris par la mort de son père, il quittait de nouveau la +France pour s'établir à Londres, où il se fixa pendant une période de +dix ans, fêté par les grandes familles anglaises qui lui confiaient +l'éducation musicale de leurs enfants. Kalkbrenner n'oubliait cependant +pas notre pays et y revenait assez régulièrement, chaque année, voir ses +amis. En 1817, il fit une tournée artistique à travers l'Allemagne et +donna un grand nombre de concerts, où il fit admirer son rare talent de +virtuose,<a name="page_108" id="page_108"></a> et par-dessus tout la merveilleuse égalité de son jeu. Enfin, +il se décida, en 1826, à se fixer à Paris, où l'attendait la plus +brillante clientèle et cette haute considération qui accompagne toujours +un grand artiste dont la distinction personnelle égale le talent.</p> + +<p>F. Kalkbrenner était un virtuose exceptionnel, et sa double réputation +de pianiste et de professeur se justifiait par de nombreuses qualités. +Continuateur de Clementi, le créateur de l'école moderne du piano, +Kalkbrenner prit comme modèle à suivre et comme type idéal de +l'exécution, l'admirable mécanisme de ce maître, qu'il avait souvent +entendu à Vienne en 1803 et dont il avait même été le disciple. Le jeu +du célèbre pianiste se modifia sous la puissante influence de Clementi, +et Kalkbrenner devint bientôt lui-même un chef d'école, le maître le +plus autorisé dans l'art d'enseigner. Le piano, sous ses doigts, prenait +une sonorité merveilleuse et jamais stridente, car il ne cherchait pas +les effets de force. Son jeu, lié, soutenu, harmonieux, d'une égalité +parfaite, charmait plus encore qu'il n'étonnait; enfin, une netteté +irréprochable dans les traits les plus ardus, une main gauche d'une +bravoure sans pareille, faisaient de Kalkbrenner un virtuose hors ligne. +Ajoutons que l'indépendance parfaite des doigts, l'absence des +mouvements de bras, si fréquents de nos jours, nulle agitation de la +tête ni du corps, une tenue parfaite, toutes ces qualités réunies, et +bien d'autres que nous oublions, laissaient l'auditeur tout au plaisir +d'écouter, sans le distraire par une gymnastique<a name="page_109" id="page_109"></a> fatigante. La manière +de phraser de Kalkbrenner manquait un peu d'expression et de chaleur +communicative, mais le style était toujours noble, vrai et de grande +école.</p> + +<p>Kalkbrenner a beaucoup écrit pour le piano. Ses compositions, d'une +harmonie toujours très correcte, irréprochable, bien dialoguées, d'une +valeur égale aux deux mains, sont très intéressantes à connaître et d'un +travail fort utile. Parmi ses œuvres sérieuses nous devons signaler +deux quintettes, l'un pour piano et instruments à cordes, des duos pour +piano et violon, alto ou violoncelle; plusieurs sonates et pièces à +quatre mains, des sonates pour piano seul, une pour la main gauche +principale, cinq concertos avec orchestre d'ordre (le premier surtout +est une œuvre supérieure); grand nombre de rondos, fantaisies, thèmes +variés, caprices, plusieurs fugues, d'importants recueils d'études, +enfin la grande méthode théorique et pratique à l'aide du guide-mains.</p> + +<p>L'immense succès de cet ouvrage est dû surtout, nous le croyons du +moins, aux excellents préceptes de mécanisme si bien formulés par F. +Kalkbrenner. L'autorité du nom de l'auteur et les bonnes études placées +à la fin de son œuvre ont aussi puissamment aidé à sa popularité. +Mais, si par méthode on entend un enseignement progressif et bien +gradué, s'élevant lentement des principes élémentaires aux conditions +supérieures de l'art, nous sommes forcé d'avouer, en toute conscience, +que cette progression n'existe pas, que l'œuvre n'est pas une +méthode, mais bien<a name="page_110" id="page_110"></a> un excellent recueil de conseils à l'usage d'élèves +avancés.</p> + +<p>Si l'on considère l'importance et le grand nombre des compositions de +Kalkbrenner, on doit reconnaître en lui un maître de premier ordre; +toutes ses compositions affirment des tendances très hautes, une grande +variété de style et de forme, souvent de l'inspiration et toujours une +main ferme, sûre d'elle-même, traduisant la pensée dans la langue +musicale la plus correcte. Mais il faut bien le dire: malgré toutes +leurs qualités et un mérite réel de facture, les compositions de F. +Kalkbrenner ont vieilli. Le style en paraît démodé et poncif.</p> + +<p>Camille Pleyel, musicien d'imagination et de savoir, pianiste de goût, +au toucher fin et délicat, cœur d'or, esprit d'élite, s'associa en +1824 à Kalkbrenner pour la fabrication des pianos. Grâce à la volonté +intelligente des directeurs, aux améliorations incessantes apportées à +la facture, la maison Pleyel qui d'abord avait pris pour modèles les +instruments du célèbre facteur anglais Broadwood, conquit une +individualité qu'elle a su garder. Les soins constants, les conseils +incessants de Kalkbrenner, sa haute influence d'artiste, enfin les +sommes relativement considérables versées par lui dans la fabrique +aidèrent puissamment son associé à élever la maison Pleyel au premier +rang qu'elle conserve sous l'habile direction de A. Wolff.</p> + +<p>Fait à noter: Clementi, Kalkbrenner et Herz ont été à la fois d'éminents +musiciens et de célèbres facteurs. Le flûtiste Tulou et Wogt, +l'hautboïste,<a name="page_111" id="page_111"></a> étaient, eux aussi, des luthiers célèbres, ou, pour +parler plus correctement, des chefs d'industrie artistique comme leurs +amis et collègues les maîtres du piano.</p> + +<p>Indépendamment de ses nombreuses leçons particulières, Kalkbrenner avait +des cours très suivis où il était difficile de se faire admettre si l'on +ne possédait déjà les prémices du talent, et si l'on ne s'engageait à +une soumission absolue aux exigences du maître. L'élève la plus +brillante formée à l'école de Kalkbrenner fut, sans contredit, M<sup>lle</sup> +Moke, depuis M<sup>me</sup> Camille Pleyel. Cette grande artiste, alors enfant +prodige, avait, dans le principe, reçu les leçons de Jacques Herz, puis +les conseils de Moschelès, de passage à Paris; mais c'est à Kalkbrenner +qu'elle dut cette égalité parfaite des deux mains, cette clarté +merveilleuse d'exécution qui caractérisent la méthode de Clementi et de +son illustre continuateur. Plus tard, vinrent s'ajouter le charme, la +sensibilité et la poésie, troisième et dernière transformation de son +talent qu'elle dut à l'influence des nouveaux procédés de Thalberg et +aux conseils de son mari. Stamaty eut également l'honneur d'être le +disciple affectionné de Kalkbrenner et de suivre la tradition de son +enseignement basé sur l'indépendance rythmique des doigts. Notre +illustre directeur, M. Ambroise Thomas, élève de la classe Zimmermann, +reçut aussi ses précieux conseils.</p> + +<p>Kalkbrenner mourut le 11 juin 1849, à l'âge de soixante-cinq ans, +laissant la maison Pleyel dans une grande prospérité. Musicien de +premier ordre,<a name="page_112" id="page_112"></a> compositeur remarquable, modèle à suivre comme virtuose, +chef d'école et professeur transcendant, ce grand artiste avait +certaines étroitesses de caractère. Tout succès devait lui revenir de +droit, et, comme les gens à système, il ne reconnaissait de mérite +qu'aux artistes formés par sa méthode ou tout au moins disposés à en +proclamer la supériorité. Nous sommes des premiers à reconnaître +l'excellence du principe qui vise la parfaite indépendance des doigts et +leur action prépondérante comme articulation, attaque du clavier, jeu +lié, égal, soutenu; mais, ce principe posé et bien formulé dans ses +conséquences immédiates, l'exécutant ne doit nullement se priver, dans +les accents de légèreté, d'expression et de force, de l'action du +poignet, de l'avant-bras et du bras. Affirmer le contraire est une +erreur grave, que tous les virtuoses sans parti pris reconnaissent.</p> + +<p>J'ai dit que Kalkbrenner avait la faiblesse de se préférer à tout autre +artiste, en voici une preuve entre mille: Moschelès, de passage à Paris, +dînait chez son ami Kalkbrenner, qu'il avait beaucoup connu à Londres. +Une réunion musicale suivit le repas. Le maître de la maison offrit à +Moschelès de faire l'essai, à première vue, d'une sonate à quatre mains +encore manuscrite. Moschelès, en galant homme et aussi en grand +musicien, déchiffra très habilement le manuscrit de son hôte. Les amis +présents prièrent alors l'illustre visiteur de se faire entendre seul et +de dire quelques-unes de ses admirables études; mais cela ne faisait +plus le compte du maître de la maison, et il se hâta de<a name="page_113" id="page_113"></a> fermer le +piano, sous prétexte de discrétion, heureux de laisser l'auditoire sous +l'impression des hésitations inévitables d'une exécution à première vue.</p> + +<p>Kalkbrenner, homme d'ailleurs distingué, de belles manières, avait +encore une faiblesse, celle de se croire un grand seigneur. L'habitude +de frayer avec la noblesse anglaise et française lui avait fait comme +une seconde nature; il en parlait avec la familiarité la plus +surprenante: à l'en croire, il était l'ami intime des Larochefoucauld, +le commensal journalier du duc de Caraman; lord X..., l'attendait pour +ouvrir ses chasses; le prince de Beauveau l'avait prié à déjeuner; «mais +un des invités me déplaisait, et j'ai fait savoir au prince qu'on n'eût +pas à mettre mon couvert.» Ou bien encore: «Vous savez, mon cher, que +Louis-Philippe m'a fait demander s'il était à ma convenance d'accepter +la pairie: j'ai remercié et cru sage de refuser, n'étant pas homme +politique et tenant à conserver ma parfaite indépendance. Le roi m'a +fait témoigner tous ses regrets.»</p> + +<p>Cette folle vanité était devenue chez Kalkbrenner une véritable +monomanie, se traduisant jusque dans les actes insignifiants de la vie. +Nous pouvons raconter comme authentique le fait suivant vraiment +caractéristique. Kalkbrenner donnait un dîner d'apparat à d'illustres +personnages et à quelques artistes célèbres. Au premier service, un +poisson magnifique, digne de figurer sur la table d'un souverain, fit +l'admiration des invités,<a name="page_114" id="page_114"></a> et Kalkbrenner partit de là pour conter cette +historiette: «Mesdames et Messieurs, ce poisson ne me coûte rien et +voici comment: je suis allé moi-même ce matin à la halle pour trouver +une pièce de choix. Celle-ci m'a paru digne de mes hôtes, et sans +discuter le prix, j'ai remis ma carte à la marchande. En voyant mon nom, +cette femme du peuple qui, paraît-il, possède le sentiment de l'art à un +haut degré, s'est troublée et m'a timidement demandé si j'étais le grand +Kalkbrenner, l'illustre artiste connu de tout Paris. J'ai répondu que +c'était moi-même. Alors j'ai été prié avec tant d'instance d'accepter le +don de ce poisson comme témoignage d'admiration, qu'il m'a fallu céder +et recevoir ce présent que je suis heureux de vous offrir.»</p> + +<p>La physionomie de F. Kalkbrenner était distinguée, ses traits un peu +forts quoique réguliers. Les yeux doux, mais vagues, étaient ombragés +d'épais sourcils. La bouche grande, souriante, avait un certain rictus +narquois. Kalkbrenner avait la taille au-dessus de la moyenne, la +démarche compassée, l'abord froid et cérémonieux; il affectait une +politesse exagérée qu'il croyait un reflet des habitudes du grand monde. +Cette tenue lui donnait à distance certaines apparences de diplomate; +pensée intime qui était pour lui une grande joie.</p> + +<p>Kalkbrenner avait encore au suprême degré la manie du pédantisme en +toute chose. Docteur dans l'art des belles manières, il enseignait à ses +vieux amis comment ils devaient se tenir à table,<a name="page_115" id="page_115"></a> se conduire en +société; il se croyait encore plus habile médecin que grand artiste, ce +qui ne l'empêchait pas de recommander, même à Chopin, l'usage du +guide-mains et les exercices de sa méthode. Oublions ces petits travers +pour admirer les belles qualités du compositeur éminent, du virtuose +exceptionnel, du professeur hors ligne, chef d'une école célèbre et +fondateur d'une grande industrie.<a name="page_116" id="page_116"></a></p> + +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI<br /><br /> +DUSSEK</h2> + +<p>Il y aurait pour un biographe doublé d'un statisticien patient, une +curieuse étude à faire sur la grande famille, j'allais dire sur la race +d'artistes produits par l'ancien royaume de Bohême et par la Hongrie, +contrée bénie, pays élu, terrain fertile, d'une fécondité tout +spécialement musicale. Il serait intéressant de remonter aux causes +premières et de chercher à pénétrer les origines de ce mouvement +artistique spontané en apparence, et continu comme un phénomène naturel. +Est-ce au ciel ou à la nationalité, au sang ou à l'influence du milieu +qu'on doit attribuer la formation de cette pléïade d'individualités +brillantes, dont toutes ont laissé une trace durable dans le domaine de +la virtuosité, de la composition ou de l'enseignement.</p> + +<p>Dussek est un des ancêtres de cette sorte de féodalité artistique +tchèque et slave. Fils d'un musicien distingué, organiste et maître de +chapelle de l'église collégiale de Craslau en Bohême, il naquit dans +cette ville, le 9 février 1761. Son père l'initia, dès l'âge de cinq +ans, à l'étude de la langue musicale; à neuf ans, sa précocité +s'accusait déjà<a name="page_117" id="page_117"></a> par d'intéressants préludes, d'ingénieux +accompagnements réalisés à l'orgue. Notre cher et regretté Lefébure-Wély +qui, lui aussi, était enfant prodige, improvisait d'une façon +surprenante dans un âge aussi tendre; comme Dussek, Lefébure-Wély était +fils d'un très habile organiste, et son instruction musicale était assez +avancée pour lui permettre de suppléer, à l'âge de huit ans, son père +frappé de paralysie.</p> + +<p>Dussek entra bientôt, comme enfant de chœur sopraniste, au couvent +d'Iglau où ses études littéraires et musicales furent dirigées avec +habileté; les pères jésuites, très justes appréciateurs des dispositions +et de l'intelligence de leurs élèves, l'avaient en grande affection. +Dussek acheva ses humanités à Kuttenberg, et fit son cours de +philosophie à Prague, où il eut l'honneur de soutenir brillamment sa +thèse de bachelier. Heureuse combinaison des études artistiques et +littéraires, qui rentre dans le programme de l'enseignement germanique +et dont l'application constitue pour les Allemands une supériorité qu'on +aurait mauvaise grâce à leur contester, ainsi qu'une préparation plus +complète au véritable sentiment du grand art, exemple trop peu suivi +sinon peu compris en France.</p> + +<p>Après sa thèse, Dussek quitta la Bohême pour suivre, en Belgique et en +Hollande, son protecteur le comte de Mœnner. Il passa une couple +d'années à Malines, Amsterdam et la Haye; il fut attaché comme organiste +à plusieurs églises importantes, mais déjà sa réputation de pianiste et +de grand virtuose lui avait valu l'honneur d'être choisi comme<a name="page_118" id="page_118"></a> +professeur des enfants du Stathouder. En 1783, Dussek se rendit à +Hambourg pour consulter le célèbre et modeste grand artiste, Emmanuel +Bach, le créateur de la sonate moderne, celui qui en a fondu le moule +nouveau et a, le premier, rompu avec les formules harmoniques, les +procédés scolastiques usités jusque-là, système musical abandonné dans +la musique dramatique, mais qui semblait vouloir s'éterniser dans la +musique instrumentale. Encouragé et guidé par cet homme de génie, Dussek +eut enfin le sentiment de sa force, et se rendit à Berlin, où son double +talent de compositeur et de virtuose excita l'admiration générale.</p> + +<p>De Berlin, Dussek partit pour Saint-Pétersbourg, d'où le prince Radziwil +l'enmena deux ans dans ses terres de Lithuanie. En 1786 et en 1788, +Dussek vint à Paris, et se fit entendre à la cour. La reine +Marie-Antoinette l'accueillit avec beaucoup de bienveillance. En +quittant Paris, il se rendit en Italie et donna plusieurs concerts à +Milan. Les Italiens lui firent une réception chaleureuse et acclamèrent +le célèbre virtuose à l'égal d'un grand chanteur. En 1788, Dussek +séjourna quelque temps à Paris, mais les sourds grondements de la +Révolution, les agitations de la rue, l'imminence d'une commotion +sociale, l'engagèrent à chercher un refuge en Angleterre.</p> + +<p>Il y trouva le même enthousiasme, mais il eut la malencontreuse pensée +de s'improviser négociant, comme Clementi, dont il n'avait pas les +habitudes d'ordre ni rigoureuse économie. Passionné pour<a name="page_119" id="page_119"></a> son art, mais +amoureux du plaisir, joyeux convive, aimable causeur, comprenant la vie +en véritable épicurien, l'insoucieux artiste ne possédait aucune des +qualités qui font le spéculateur; il n'apportait dans son commerce de +musique ni l'activité, ni la suite dans les idées, ni l'intelligence +spéciale nécessaires à une bonne gestion. Cette tentative fut pour +Dussek la cause de sérieux embarras financiers, qui l'amenèrent à +quitter Londres afin de se soustraire aux poursuites de ses nombreux +créanciers. Il se réfugia à Hambourg en 1800.</p> + +<p>On voit par cette rapide esquisse le côté un peu vagabond et toujours +agité de l'existence de Dussek. Elle eut aussi son côté romanesque. Au +milieu de ces voyages incessants où les succès les plus justifiés +accompagnaient le brillant et sympathique pianiste, son instruction +solide, ses manières polies, distinguées, son immense talent, sa belle +prestance, valaient à Dussek des triomphes de plus d'un genre. Bien +souvent le génie et la virtuosité exercent autant de séduction que +l'esprit et la beauté; surexcitation, sensibilité excessive ou vanité +inconsciente, on voit souvent les natures féminines s'éprendre de +passions irrésistibles pour les artistes qui ont conquis la faveur +publique.</p> + +<p>Dussek a exercé une semblable fascination; honoré de la tendre affection +d'une princesse russe, il fut, comme plus tard Chopin, Liszt et +Dœlher, et tant d'autres victimes plus ou moins volontaires de +l'amour, enlevé à l'admiration des dilettantes pour vivre deux ans sous +la loi et dans les domaines de la noble dame que son talent avait si<a name="page_120" id="page_120"></a> +complètement charmée. Mais les plus beaux romans ont une fin, et il faut +toujours tourner la dernière page. Soit lassitude réciproque, soit +retour à la saine raison, la nouvelle Armide laissa partir son +prisonnier, et l'enfant prodigue retourna embrasser son père, qu'il +n'avait pas vu depuis vingt ans.</p> + +<p>C'était en 1802. Pendant les années qui suivirent, Dussek fut +successivement attaché comme directeur de la musique et virtuose au +prince Ferdinand de Prusse, puis, à sa mort, en 1808, au prince +d'Ysembourg. Mais à cette terrible époque de l'épopée et de la +centralisation impériales, les œuvres d'art et les artistes prenaient +de gré ou de force la route de Paris, et Dussek qui, en 1788, avait +décliné les gracieuses instances de Marie-Antoinette voulant le retenir +en France, accepta l'engagement que lui fit offrir le prince de +Talleyrand, à la fin de 1808. Il devint l'organisateur et le directeur +de ses soirées musicales. Dussek a donc passé à Paris au service de +l'ancien évêque d'Autun les dernières années de sa fiévreuse existence. +Cet engagement, qui lui laissait de grands loisirs, fut une cause de +ruine pour sa santé; le célèbre pianiste avait pris un embonpoint +excessif, véritable infirmité qu'il aurait fallu combattre par une vie +active; mais Dussek, soit fatigue des agitations de la vie, soit +lassitude morbide, voulait un repos absolu; le <i>farniente</i> était devenu +son programme et il passait au lit la majeure partie de sa journée. +D'autre part, pour combattre ce marasme et cette torpeur, Dussek +contracta la funeste habitude de boire des spiritueux.<a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<p>Le remède, combiné avec le mal, hâta sa fin, et il mourut à Paris, le 20 +mars 1812, à l'âge de cinquante et un ans.</p> + +<p>Les compositions de Dussek se chiffrent par quatre-vingts numéros +d'œuvres: douze concertos avec orchestre, une symphonie concertante +pour deux pianos, un quintette et un quatuor pour piano et instruments à +cordes, de nombreuses sonates concertantes ou avec accompagnement de +violon, flûte et violoncelle, neuf duos à quatre mains, trois fugues à +quatre mains, une grande fantaisie suivie d'une fugue, cinquante-trois +sonates pour piano seul. Fétis cite encore, dans sa biographie, deux +opéras exécutés à Londres, une messe solennelle, plusieurs oratorios +allemands et de nombreuses pièces vocales et religieuses.</p> + +<p>Nous devons aussi mentionner, dans la nomenclature des œuvres +légères, de nombreux rondeaux, airs variés et de charmantes rêveries: +<i>l'Adieu</i>, <i>la Consolation</i>, <i>ma Barque légère</i>, rondo populaire, <i>la +Matinée</i>, rondo, les variations sur <i>Vive Henri IV!</i> <i>Chantons l'hymen</i>, +etc. Dussek a aussi publié, en Angleterre, une méthode de piano traduite +en France, mais cet ouvrage est devenu très rare et les planches en ont +dû être fondues.</p> + +<p>Ces œuvres nombreuses n'ont pas toutes une égale valeur. Plusieurs +ont singulièrement vieilli et nous semblent d'un médiocre intérêt; mais, +tout en faisant une large part aux fluctuations du goût et de la mode, +en tenant compte de quelques formules surannées, Dussek est un des rares +maîtres de l'époque dont la musique soit demeurée<a name="page_122" id="page_122"></a> au répertoire de +l'enseignement classique. Les 3<sup>e</sup>, 5<sup>e</sup>, 6<sup>e</sup>, 7<sup>e</sup> et 12<sup>e</sup> +concertos, les sonates: op. 9, 14, 35, 48, <i>le Retour à Paris</i>, <i>les +Adieux à Clementi</i>, <i>Invocation</i>, <i>l'Élégie sur la mort du prince de +Prusse</i> sont joués souvent au Conservatoire à nos examens d'admission +dans les classes de piano, particulièrement en vue des classes du second +degré, qu'on a l'étrange habitude de désigner sous le nom de classes de +clavier. Nous ne pouvons oublier dans cette liste de citer +particulièrement les concertos en <i>sol</i> mineur et en <i>mi</i> bémol, le duo +pour piano et violoncelle en <i>fa</i> joué avec tant de succès à Londres par +la célèbre pianiste Arabella Godard, M<sup>me</sup> Davison, femme du grand +critique musical. Mentionnons encore le quatuor en <i>fa</i> mineur, le +quatuor en <i>mi</i> bémol et les trois quatuors pour instruments à cordes, +violon, alto et violoncelle, œuvres magistrales et nullement +démodées.</p> + +<p>Toutes ces compositions justifient cette préférence par la fermeté de +leur style et leur excellente facture. Les traits brillants, bien sous +la main, sont parfaitement écrits pour l'instrument; les phrases de +chant ont de la noblesse, de l'accent, de la chaleur, et souvent +l'inspiration musicale s'élève jusqu'au dramatique. Les compositions de +piano de Kozeluch, Jadin, Hermann, Gelineck, de Pleyel même, sont +tombées dans l'oubli le plus profond: l'œuvre de Dussek, au +contraire, a résisté en partie à l'influence de la mode, à l'action du +temps, parce que son style accuse une forte individualité. Ses idées +musicales ont la sincérité et la noblesse qui font les œuvres +durables; les phrases mélodiques<a name="page_123" id="page_123"></a> se distinguent par la grâce, la +sensibilité et l'accent venu du cœur; les traits ingénieux et +brillants sont variés de forme; enfin l'harmonie correcte, d'un ferme et +riche tissu, offre des effets saisissants et d'une grande hardiesse.</p> + +<p>On a souvent opposé l'un à l'autre Steibelt et Dussek, natures pourtant +bien dissemblables de compositeurs et de virtuoses. Steibelt, doué d'une +riche et fertile imagination, improvisait avec une merveilleuse facilité +des pages où brillaient d'heureuses inspirations, mais dont la mise en +œuvre, peu étudiée et diffuse, laissait à désirer. Insouciant de la +perfection du style, n'ayant pas de plan arrêté, Steibelt a follement +jeté au vent de charmantes idées, dont un artiste consciencieux aurait +pu tirer un excellent parti. Dussek, au contraire, sans posséder une +aussi féconde imagination, moins <i>génial</i> que Steibelt, diraient les +Allemands, sans être un pur contre-pointiste, possédait assez les +secrets de la science harmonique pour écrire correctement et dans un +idiome châtié la belle langue musicale.</p> + +<p>La différence entre ces deux artistes était aussi sensible au point de +vue de leur talent de virtuoses qu'à celui de leur mérite de +compositeurs: ajoutons même au point de vue moral. Nous retrouvons chez +l'homme et le musicien les mêmes contrastes, les mêmes oppositions +d'organisation et de caractère. Dussek, toujours maître de lui, correct, +consciencieux, méthodique, exécutait avec un goût parfait et dans un +grand style des œuvres magistrales par l'idée et par la forme. Ami +généreux,<a name="page_124" id="page_124"></a> homme du monde, instruit, spirituel, son exécution avait +toutes les qualités de sa personne. Il faisait chanter le piano à ravir, +et savait aussi exciter l'enthousiasme par l'audace heureuse de ses +traits brillants et nouveaux.</p> + +<p>Steibelt, dont la délicatesse de sentiments, l'éducation et le caractère +laissaient à désirer, conquit la faveur du public et celle de puissants +protecteurs par les éclats et les éblouissements de sa prodigieuse +imagination; virtuose très habile mais au style incorrect, mélodiste de +génie, sa musique expressive, chantante, passionnée, brille par +l'inspiration, mais les idées abondantes et variées se succèdent sans +ordre, se relient mal, ont le décousu d'une improvisation. Steibelt +visait toujours à l'effet, et, pour l'obtenir, sacrifiait souvent le bon +goût, dont il avait peu souci. C'est lui qui, le premier, a mis si fort +à la mode les passages en notes répétées, les fantaisies avec variations +et le trémolo, qu'il excellait à faire; c'était alors un sujet +d'étonnement et d'admiration.</p> + +<p>Steibelt éblouissait la foule des amateurs, mais sa personne était peu +sympathique et même peu digne d'estime. Bien au contraire, Dussek, par +son honorabilité, ses belles manières, son instruction, son esprit +cultivé, attirait et charmait. Aimable, obligeant, dévoué, ce grand +artiste avait encore une réputation de causeur spirituel.</p> + +<p>Dussek n'a pas fait école comme Clementi, Cramer, Kalkbrenner, Herz; on +ne cite aucun pianiste célèbre se glorifiant de son nom, s'affirmant +pour son disciple, et pourtant ce maître<a name="page_125" id="page_125"></a> illustre a laissé comme +compositeur et virtuose de belles traditions à suivre. J'ai pendant un +an donné des leçons à une élève très distinguée de Dussek, M<sup>me</sup> de B.; +cette dame, pianiste de grand talent, plus âgée que moi de trente ans, +m'était venue sans doute par curiosité pour se rendre compte des +modifications apportées dans l'enseignement. M<sup>me</sup> de B. me parlait +avec une admiration sincère de la belle manière d'exprimer le son de +Dussek, de son style noble et simple, de son toucher profond dans les +phrases chantantes, de son exécution colorée, brillante; pourtant elle +reconnaissait avec moi que les perfectionnements apportés à la facture +moderne se prêtaient à des effets de puissance et de douceur, à des +variétés de timbre, à des ondulations sonores, à une fluidité +harmonieuse que ne pouvaient produire les virtuoses de la génération qui +nous a précédés. Mais, ce sont là des lacunes et des défectuosités de +détail, inhérentes à l'époque même où Dussek a vécu; l'éminent pianiste +n'en reste pas moins une des figures les plus intéressantes et les plus +sympathiques, comme un des premiers ancêtres de ce groupe brillant de +compositeurs exotiques que continuent aujourd'hui avec tant d'éclat +Stephen Heller, Liszt et Schulhoff.<a name="page_126" id="page_126"></a></p> + +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII<br /><br /> +CH. VALENTIN ALKAN</h2> + +<p>S'il est une physionomie d'artiste originale et curieuse à étudier entre +toutes, c'est bien certainement celle de Ch.-V. Alkan, dont l'intérêt se +double d'une sorte de mystère et d'énigme à pénétrer. Ce maître éminent, +un des doyens de l'école française, a presque toujours vécu solitaire au +milieu de la tourmente parisienne et du mouvement artistique, fuyant le +bruit et la célébrité avec autant de soin que d'autres les recherchent. +Valentin Alkan est obstinément resté loin de la foule qui fait la vogue +et les succès éclatants, contrairement aux habitudes de tous les +virtuoses que le double amour de la popularité et de la fortune jette +dans le vaste courant des voyages et des concerts internationaux. +Parisien fidèle, on pourrait dire Parisien de culte et d'attachement +religieux, Valentin Alkan n'a rompu qu'une seule fois avec ses +traditions sédentaires et sa vie calme, recueillie, passée tout entière +dans l'ombre féconde du travail; il a obéi ce jour-là à des +sollicitations pressantes, aux instances de ses amis et de notre vieux +maître Zimmermann; mais cette excursion<a name="page_127" id="page_127"></a> dans le monde militant des +concerts n'a été qu'une échappée rapide et une brillante exception. +L'artiste rêveur, le musicien philosophe et un peu misanthrope est +bientôt revenu à la paix fertile de sa solitude.</p> + +<p>Valentin Alkan est l'aîné de quatre frères, tous musiciens distingués. +Son père, homme laborieux et intelligent, tenait en 1833, lorsque je +l'ai connu, un petit pensionnat rue des Blancs-Manteaux. De jeunes +enfants, pour la plupart israélites, y recevaient une instruction +musicale élémentaire et apprenaient aussi les premiers rudiments de la +grammaire française. Valentin Alkan, né à Paris en décembre 1813, enfant +précoce et doué de dispositions exceptionnelles, fut admis au +Conservatoire avant l'âge réglementaire, obtint le premier prix de +solfège à l'âge de huit ans, et le premier prix de piano à dix ans dans +la classe de Zimmermann. Il avait en 1826, à l'âge de treize ans, le +premier prix d'harmonie dans la classe de Dourlen, professeur excellent +et affectueux, sous des dehors austères et froids. Conduit à Paris, en +1827, par mon grand-père, je reçus, sur la recommandation de Zimmermann, +quelques répétitions du jeune Alkan, mon aîné de quatre ans; mais, avec +une aussi faible différence d'âge, ce travail ne pouvait être très +sérieux, et nous dûmes l'interrompre au bout de quelques semaines.</p> + +<p>C'est vers cette époque que Valentin Alkan commença à se produire comme +virtuose. Élève de prédilection de Zimmermann, il était patronné par +lui, présenté dans toutes les soirées où sa<a name="page_128" id="page_128"></a> brillante et nombreuse +clientèle l'appelait. Grâce à cet appui donné à son jeune mais déjà +magnifique talent, Valentin Alkan comptait, dès l'âge de dix-sept ans, +au nombre des virtuoses célèbres.</p> + +<p>Je vois encore cette maison de M. Alkan père, ce milieu tout patriarcal +où s'est formé le talent de Valentin Alkan et où a grandi sa jeunesse +laborieuse. J'y ai passé quelques mois comme pensionnaire, en même temps +que Ravina et Honoré, en compagnie d'un groupe d'enfants qui venaient y +prendre des leçons de solfège et recevoir l'enseignement musical +élémentaire. C'était comme une école préparatoire, une annexe juvénile +du Conservatoire. Que de bonnes soirées passées là à peu de frais dans +la chambre de Valentin Alkan, qui n'était pas encore le solitaire, +l'ermite de l'âge mûr. Gai, joyeux, confiant dans la vie, il avait, +comme nous tous, la foi, l'enthousiasme et les chères illusions de la +jeunesse.</p> + +<p>En pleine possession déjà de sa réputation de virtuose, il ajoutait à +ses études d'harmonie de fortes et sérieuses leçons de contre-point et +de fugue prises avec Zimmermann, très habile contre-pointiste et +passionné pour cet enseignement. J'ai dit que Valentin Alkan était son +élève de prédilection: c'était aussi celui qu'il nous montrait comme +type de l'artiste laborieux, chercheur, aimant le grand art, ne +sacrifiant point au succès éphémère, ayant horreur du banal, suivant sa +voie sans jamais songer à la popularité. Et, en effet, par cette probité +chaste de l'inspiration et de la mise en œuvre, Valentin Alkan se +place à côté d'Hiller,<a name="page_129" id="page_129"></a> de Chopin et de Stephen Heller; mais, disons-le +aussi, l'horreur des redites et des formules courantes l'a parfois +entraîné dans l'excès contraire; il a démesurément agrandi certains +cadres; il a transformé les concertos et les sonates en véritables +poèmes divisés en plusieurs chants, brisant ainsi l'équilibre ordinaire +et changeant les proportions de la charpente harmonique, sans motiver +toujours cette révolution. Ces réserves faites, les compositions d'Alkan +répondent bien à l'idéal et à la prophétie de Zimmermann; elles montrent +un grand maître, dans le sens «psychique» du mot, un homme de foi +profonde et de convictions inébranlables, dont l'œuvre considérable +brille de beautés de premier ordre.</p> + +<p>Le groupe d'élite de littérateurs et d'artistes qui faisait cortège à +Chopin, avait ouvert ses rangs à V. Alkan comme à un frère en poésie. Ce +cénacle, où l'admiration mutuelle était en quelque sorte instinctive, +exerçait une grande influence, une action directe sur le goût littéraire +et artistique du temps. Nommer Hugo, Lamennais, Dumas, Jules Sandeau, +George Sand, Ary Scheffer, Delacroix, c'est dire que ce centre lumineux +appartenait à l'école romantique, cherchait une voie nouvelle, voulait +briser avec les errements classiques. La passion de V. Alkan pour les +formes ingénieuses, les procédés inusités, répondait à ces tendances et +devait le faire bien accueillir de l'école. Chopin, qui n'était pas +prodigue de son affection et n'accordait qu'à un très petit nombre +d'artistes la faveur de pouvoir se dire ses amis,<a name="page_130" id="page_130"></a> tenait du reste Alkan +en très haute estime comme virtuose et compositeur. Une sympathie +réciproque prenant sa source dans le culte d'une beauté supérieure au +beau conventionnel et classique, l'horreur du vulgaire et du banal, +unissait ces deux âmes d'élite. A la mort de Chopin, plusieurs de ses +élèves affectionnés choisirent Alkan pour continuer les traditions du +maître regretté.</p> + +<p>Il y avait cependant d'intimes et profondes différences entre le +tempérament des deux maîtres; leur égale aspiration vers l'idéal s'est +affirmée sous des formes très distinctes. Aussi bien, Valentin Alkan +est-il une physionomie d'artiste absolument originale et personnelle. +Pour apprécier cette nature éminente, il faut éviter de procéder par +comparaison. Tout en se rattachant à la brillante école de Chopin, +d'Heller, de Liszt et de Thalberg, il ne reflète directement aucun de +ces modèles: il est lui-même et lui seul par ses qualités comme par ses +défauts; il pense et parle une langue qui est sienne; ses idées +distinguées ont de l'accent, du relief, et souvent l'inspiration +musicale accuse un profond sentiment dramatique: les harmonies riches et +colorées n'offrent jamais rien de bizarre; les traits ont une grande +variété de formes; leurs contours sont ingénieux et habilement tracés.</p> + +<p>Il faut donc reconnaître à V. Alkan une haute valeur musicale, un +tempérament d'artiste formé par la lecture et la méditation aux grandes +traditions, mais ne relevant que de lui-même et faisant école à part. Il +a cherché les sentiers solitaires et<a name="page_131" id="page_131"></a> a mieux aimé gravir des pentes +abruptes que suivre les voies tracées par ses devanciers. Conscience +héroïque, efforts virils et constants, qui lui assurent l'admiration et +la reconnaissance des artistes habitués à juger du mérite d'une œuvre +non par la popularité acquise, mais par cette analyse intime, toujours +féconde, quand il s'agit d'un compositeur comme Alkan.</p> + +<p>Il convient, cependant, nous l'avons dit, d'ouvrir une parenthèse pour +la critique, et de constater franchement qu'on peut reprendre dans +plusieurs compositions importantes de Valentin Alkan le développement +anormal donné à plusieurs morceaux, sonates et concertos, où le maître +s'est complu à noyer sa pensée dans de longues improvisations. Nous +avouons, malgré toute l'ingéniosité des combinaisons, ne pas comprendre +ces proportions abusives, données à des idées accessoires, ni ces +périodes superposées qui éternisent les péroraisons sans apporter +d'effets nouveaux. Sous ces réserves qui ne s'adressent qu'au manque de +concision et ne visent que l'équilibre harmonique de quelques œuvres, +Alkan reste un maître dans la plus belle acception du mot.</p> + +<p>Nous n'avons pas à donner un catalogue de l'œuvre entier de Valentin +Alkan, mais nous devons signaler, parmi ses compositions les plus +importantes, les 25 préludes, op. 31; 12 études dans les tons majeurs, +op. 35; 12 études dans les tons mineurs, op. 39; l'<i>Amitié</i>, étude; 3 +grandes études à mains séparées et réunies; 3 andantes romantiques et 3 +pièces poétiques, op. 18 et 15;<a name="page_132" id="page_132"></a> 3 scherzi, op. 16.—Op. 26, marche +funèbre; op. 27, marche triomphale; saltarelle, op. 23.—Gigue, air de +ballet, op. 29; bourrée d'Auvergne, <i>Minuetto alla tedesca</i>, op. 32; 4 +impromptus, op. 33; grande sonate, véritable poème de la vie, op. 40; 3 +marches à quatre mains, premier et deuxième concertos di camera: +concerto-symphonie, œuvre capitale, où l'artiste résume dans une +suite de douze numéros caractéristiques ses hautes qualités de style, +son individualité si énergique et si originale.—<i>Les Mois</i>, douze +morceaux poétiques, pièces charmantes, accessibles aux pianistes de +moyenne force; variations sur un thème de Steibelt; sonatine pour piano +seul; sonate pour piano et violoncelle, op 47; Souvenirs des concerts du +Conservatoire, partitions réduites pour piano seul; Souvenirs de musique +de chambre; concerto de Beethoven et concerto de Mozart, piano seul avec +cadences; grand nombre de pièces d'orgue pour piano à pédalier.</p> + +<p>Ce résumé succinct donne un aperçu de l'importance des compositions qui +font classer Alkan parmi les maîtres éminents de l'école moderne. Il a +également obtenu, à l'époque de sa jeunesse et pendant la période de +maturité, de grands succès d'exécution, tout en se tenant à l'écart du +public proprement dit. Ses admirateurs appartiennent à la classe +privilégiée des artistes et des amateurs qui ne se laissent pas éblouir +par les effets ordinaires aux virtuoses de concert. Malgré ses +soixante-quatre ans, le grand artiste a gardé un jeu magistral; ennemi +déclaré du mauvais<a name="page_133" id="page_133"></a> goût, son toucher ferme, précis, mesuré, a +l'autorité et l'austérité qui conviennent à sa nature puritaine et +convaincue; il fuit soigneusement les formules bruyantes, mais sait se +plier avec un art infini aux nuances si différentes de style des +compositeurs qu'il interprète; résultat exceptionnel qui prouve une +étude approfondie et perpétuelle des qualités de chaque maître. Couperin +et Rameau ne peuvent être interprétés dans leur grâce naïve comme Field +et Chopin dans leur poésie tendre et fiévreuse; la bravoure de Scarlatti +et de Clementi n'est pas celle de Moschelès et de Weber. Mozart, Hummel, +Beethoven, Mendelssohn ont des qualités très distinctes, qu'un grand +maître dans l'art de dire peut seul posséder et traduire.</p> + +<p>Rigoureux observateur de la mesure métronomique, Alkan ne fait jamais +souffrir par les altérations fréquentes de mouvement si fort en usage +dans l'école contemporaine. Il se sert du pédalier avec une bravoure +transcendante que reconnaissent et admirent ses émules, maîtres aussi +dans ce genre, Saint-Saëns, Widor, Fissot, Guilmant, Delaborde, +organistes et pianistes célèbres; tous ont suivi l'exemple de leur +vaillant doyen et mis en honneur les pièces de Bach, d'Hændel, de +Mendelssohn, où le pédalier prend une part active au dialogue musical et +complète les harmonies du piano et de l'orgue.</p> + +<p>Nous ne tracerons pas le portrait de Valentin Alkan vu de dos, comme +certains photographes nous l'ont présenté. Son intelligente et +originale<a name="page_134" id="page_134"></a> physionomie mérite d'être regardée de profil ou de face. La +tête est forte; le front développé est celui d'un penseur; la bouche est +grande et souriante, le nez régulier; les années ont blanchi la barbe et +la chevelure, sillonné les traits de quelques rides et souligné +l'ensemble. Le regard est fin, un peu narquois. Alkan a maintenant +soixante-quatre ans; sa démarche penchée, sa mise puritaine lui donnent +l'aspect d'un ministre anglican ou d'un rabbin,—dont il a la science.</p> + +<p>Homme d'étude, esprit cultivé, travailleur infatigable, Alkan est une +des plus hautes intelligences et un des esprits les plus universels du +groupe d'artistes éminents qui tiennent la tête de l'école française du +piano. Nous sommes d'autant plus heureux de rendre publiquement cet +hommage à notre illustre confrère, qu'à un moment de notre carrière, en +1848, un malentendu regrettable, dû à l'ardeur de la lutte pour la +vacance de la classe de Zimmermann, nous a séparés, sans toutefois +altérer notre mutuelle estime et sans diminuer chez moi l'admiration +sincère pour l'artiste, la vive sympathie pour le chercheur laborieux et +le producteur puissant.<a name="page_135" id="page_135"></a></p> + +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII<br /><br /> +CRAMER</h2> + +<p>Jean-Baptiste Cramer, encore un nom illustre qui surgit d'une forte et +vaillante génération d'artistes, démentant cet axiome banal que, dans le +monde des arts, les fils héritent rarement des qualités paternelles. Le +grand-père, et particulièrement le père du célèbre pianiste, ont été +musiciens distingués. La généalogie des Cramer mentionne comme chef de +cette famille Jacques Cramer, né à Sachau, en Silésie, l'année 1705. Il +fut attaché comme flûtiste et timbalier à la musique de l'électeur +palatin. Son fils Guillaume, né à Mannheim en 1745, devint un violoniste +de premier ordre; enfant prodige, ce précoce virtuose, âgé de sept ans, +émerveillait, par l'exécution magistrale d'un concerto, son protecteur, +l'électeur palatin. Formé à l'école de maîtres habiles, il acquit tout +jeune un talent de grand style très apprécié des connaisseurs, disent +ses biographes, et il fut attaché à la musique particulière du souverain +jusqu'en 1772. Mais, dans un voyage fait à Londres à cette époque, ses +succès de virtuose eurent un tel retentissement que le roi,<a name="page_136" id="page_136"></a> pour +décider le grand artiste à se fixer en Angleterre, le nomma chef +d'orchestre de l'Opéra avec des appointements considérables. Guillaume +Cramer a publié sept concertos pour violon, six duos pour deux violons, +six trios pour deux violons et basse. Musicien de haute valeur, il eut +le bonheur d'avoir un fils digne de lui.</p> + +<p>Jean-Baptiste Cramer, le célèbre pianiste, est né à Mannheim le 24 +février 1771. Conduit tout jeune à Londres, le jeune Cramer étudia +d'abord le violon; mais son goût prononcé, sa vocation bien apparente +pour le clavecin et le piano, décidèrent son père à ne pas faire +violence au désir fermement exprimé par l'enfant; son éducation fut +confiée aux soins de Benser, de Schrœter, enfin de Clementi. Cramer +ne fut qu'un an l'élève de ce dernier maître; mais ses conseils, ses +exemples, ses principes invariables portèrent fruit, et nul disciple de +Clementi n'a gardé plus profondément l'empreinte de son école et de son +style. Un peu plus tard, en 1785, Cramer étudia la théorie de la +musique, l'harmonie et la composition avec Charles-Frédéric Abel.</p> + +<p>La passion des voyages et le désir d'affirmer sa valeur de virtuose, lui +firent visiter toutes les grandes villes du continent. Son exécution si +correcte, si pure, excita partout l'admiration des musiciens de goût, +qui apprécièrent son style simple et noble, sa belle manière de faire +chanter le piano. De retour en Angleterre, il écrivit de nombreuses +compositions, sonates, concertos, rondos, marches, airs variés, +fantaisies, nocturnes,<a name="page_137" id="page_137"></a> bagatelles, valses, et aussi des duos à quatre +mains, d'autres pour piano et harpe, un quintette et un quatuor pour +piano et instruments à cordes. L'œuvre de Cramer comprend 105 +sonates, dont beaucoup ont une grande valeur de style, un réel mérite de +facture. Quelques années plus tard, Cramer fit encore un voyage en +Allemagne et en Italie, puis il revint à Londres, sa patrie d'adoption.</p> + +<p>Nature très laborieuse, Cramer partageait son temps entre le professorat +et la composition; mais ce n'est pas seulement dans les formules +scolastiques, marches d'harmonie, divertissements, fugues, traits de +mécanisme, etc., ni par l'ensemble parfait des deux mains, +l'indépendance et l'égalité des doigts, que J.-B. Cramer s'est montré +disciple fidèle de Clementi; on retrouve aussi les grands principes de +ce maître dans l'ornementation simple et sobre, dans le contour +mélodique et vocal des phrases chantantes: enfin, l'analogie du style et +des procédés nous apparaît d'une manière si frappante que tout en +admirant la forte individualité de Cramer, nous saluons en lui le fils +aîné de Clementi, le représentant direct, le continuateur le plus +autorisé de son école.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement au point de vue de la virtuosité qu'il faut +reconnaître cette filiation incontestable; on la retrouve encore, et +très prononcée, dans toutes les compositions de Cramer, et +particulièrement dans ses recueils d'études si justement célèbres que +nous estimons à l'égal du <i>Gradus ad Parnassum</i>. Cette affinité nous +paraît<a name="page_138" id="page_138"></a> plus sensible, plus appréciable chez Cramer que chez John Field, +qui fut pourtant l'élève de prédilection de Clementi. Les formules +diatoniques par mouvement semblable aux deux mains, les traits légers et +brillants parcourant progressivement le clavier en larges périodes de +<i>crescendo</i> et de <i>diminuendo</i>, se trouvent toujours, sous des formes +variées, dans les compositions du maître et de son illustre disciple; +tous deux ont également puisé aux sources pures de l'art et pris pour +modèles les grands clavecinistes S. et E. Bach, Hændel et Scarlatti.</p> + +<p>Les leçons de Cramer étaient très recherchées, et l'aristocratie +anglaise avait en haute estime le digne émule de Clementi. Mon vieil +ami, Georges Onslow, le célèbre symphoniste, a été un de ses disciples +favoris. Pour revenir au compositeur, les œuvres de Cramer n'ont pas +toutes une égale valeur; l'intérêt et le style ne s'y maintiennent pas +au même niveau: il y a même, on doit le reconnaître, bon nombre +d'arrangements écrits à la hâte et peu dignes de la juste renommée de ce +maître célèbre. Les œuvres dernières manquent d'inspiration; et l'on +ne reconnaît plus l'écrivain au style châtié et sévère. La plupart des +sonates et concertos de Cramer n'existent guère que dans les +bibliothèques; les planches ont été fondues et les pianistes modernes ne +connaissent que par ouï-dire la grande généralité de son œuvre.</p> + +<p>Ajoutons encore que, malgré leur mérite très réel et leur incontestable +valeur musicale, les compositions de Cramer ont vieilli et sont bien<a name="page_139" id="page_139"></a> +plus démodées que celles de Clementi et de Dussek. Suivant le terme +consacré, elles ont un air «poncif» qui les fait négliger malgré tout +l'intérêt qu'elles commandent. Citons pourtant, parmi les œuvres +restées au répertoire courant de l'enseignement scolastique, les 7 +concertos pour piano et orchestre. On ne peut refuser à ces morceaux +d'excellente facture un style noble, une harmonie distinguée et une +grande variété dans la contexture des traits, brillants, bien sous la +main. Les trois duos à quatre mains méritent d'être connus et étudiés +(op. 24, 34 et 50); de même pour les nocturnes (op. 32 et 54), et les +sonates (op. 8, 49 et 58). Nous l'avons déjà dit: Cramer a écrit 105 +sonates, et, comme travail de lecture, nous ne connaissons rien de +meilleur, grâce à l'intérêt soutenu et concertant des deux mains. Citons +encore un quintette et un quatuor pour piano et instruments à cordes +(op. 61 et 28), et trois trios.</p> + +<p>Cramer, ainsi que Clementi, a voulu élever un véritable monument à l'art +musical en écrivant ses belles études, notamment les deux premiers +livres, 16 études faisant suite aux deux premiers recueils, et aussi les +caprices dédiés à M<sup>me</sup> de Montgeroult sous ce titre <i>Dulce et utile</i>. +Dans ces admirables petites pièces de deux ou quatre pages au plus, la +phrase musicale serrée, correcte, dégagée de tout ornement parasite, +condensée dans un cadre étroit, d'une harmonie pure, souvent ingénieuse +et riche, offre les formules de mécanisme les plus utiles, pour obtenir +l'indépendance et l'égalité des doigts, ainsi que des exemples de<a name="page_140" id="page_140"></a> goût +et de style que nul pianiste désireux d'acquérir un réel talent ne doit +négliger.</p> + +<p>L'immense popularité de ces recueils d'études prouve victorieusement que +presque toujours un succès durable récompense l'artiste qui sait trouver +des formes harmonieuses pour exprimer d'utiles pensées. Chaque type +d'étude, d'un dessin bien arrêté, d'un intérêt tout spécial, est traité +avec une rare liberté d'allure et une concision qui n'exclut pas un +développement bien équilibré; les deux mains prennent toujours un égal +intérêt au discours musical, et l'idée première, modulée avec art, +reparaît persistante pour offrir à l'attention des élèves, soit une +difficulté de mécanisme, soit un tour de phrase mélodique présenté avec +une grâce toute particulière.</p> + +<p>Cramer excellait dans l'interprétation des andantes, et nul virtuose ne +disait avec plus de perfection et de charme, les adagios de Mozart. Son +exécution se distinguait par une égalité merveilleuse, une indépendance +parfaite des doigts aux deux mains. Sa manière de phraser et de faire +chanter le piano était un modèle d'expression et de naturel.</p> + +<p>Vers 1832, Cramer a quitté l'Angleterre pour venir habiter Paris; puis +il s'est établi à Boulogne-sur-Mer pendant plusieurs années. Il vivait +retiré, en dehors du mouvement musical, ne recevant que quelques +intimes, Boëly, Kalkbrenner, Pleyel. Si pourtant un jeune musicien, +curieux de connaître le vénérable «patriarche» du piano s'aventurait +dans son modeste intérieur et lui demandait<a name="page_141" id="page_141"></a> des avis, il prenait +plaisir à énumérer les qualités de bravoure, de sonorité, des exécutants +modernes, vantant leur puissance, leur brio, leur souplesse, leur +habileté de prestidigitation; puis il ajoutait avec une bonhomie +ironique: «Cette musique est trop forte pour mes pauvres oreilles, trop +forte pour mes doigts séniles.» Combien peu cependant, parmi les +virtuoses contemporains, seraient capables de dire avec la perfection +voulue les Études de Clementi et de Cramer, sans remonter aux fugues de +Bach et de Hændel!</p> + +<p>Au demeurant Cramer, qui excellait à nuancer le son du piano, avait une +répulsion très-naturelle pour l'école bruyante et tapageuse. Froid et +réservé dans ses jugements, il se contentait de dire quand on +l'obligeait à donner son avis sur le talent et la virtuosité des +pianistes à la mode: «MM. X. Y. Z. sont très forts, leur exécution est +éblouissante, ils me stupéfient par leur audacieuse bravoure; mais j'ai +la faiblesse de préférer les sonorités moins éclatantes, et je n'ai pas +de goût pour les sauts périlleux, pour la haute gymnastique musicale; je +préfère le terre à terre de mon clavier.»</p> + +<p>Nous partageons absolument cette théorie d'un grand maître; la +virtuosité transcendante est un moyen indispensable, mais non le but à +viser; la loi véritable est de charmer, d'émouvoir, de captiver; la +difficulté a sa raison d'être, mais elle doit garder sa place secondaire +et ne pas occuper le premier plan pour exciter l'étonnement—ou +l'appréhension.</p> + +<p>La physionomie de J.-B. Cramer était d'un aspect<a name="page_142" id="page_142"></a> froid et sévère. +L'ovale allongé de la figure, les traits réguliers, le regard ferme et +assuré faisaient de l'ensemble un type fort distingué en harmonie avec +sa tenue irréprochable, ses allures éminemment correctes, l'attitude +méthodique et un peu compassée du véritable gentleman. Cramer, après un +séjour de quelques années à Paris et à Boulogne-sur-Mer, retourna dans +sa chère Angleterre, son pays d'adoption, qu'il aimait avec la foi +profonde, l'ardent enthousiasme d'un patriote; c'est là qu'il mourut, +aux environs de Londres, à l'âge de 87 ans, ayant conservé, comme +Clementi, dans sa verte vieillesse, toutes ses facultés et ses belles +qualités d'exécution.<a name="page_143" id="page_143"></a></p> + +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV<br /><br /> +GOTTSCHALK</h2> + +<p>Les sources de l'art ont des points de départ très divers, des origines +souvent mystérieuses et cachées, mais c'est le plus souvent dans les +profondeurs de l'âme que se trouve le foyer vivifiant; c'est là que +l'inspiration, l'impressionnabilité, l'imagination puisent leur éclat et +prennent leur force d'expansion. Les compositeurs qui nous ont précédés +et ont posé les premières assises de l'école moderne ont peu connu ou +négligé le côté pittoresque, descriptif, imagé, si fort en vogue de nos +jours; le caractère et la force de leur style consistaient surtout dans +la bonne exposition, l'enchaînement et le développement parfait des +idées: ils n'avaient aucune prétention à l'art de peindre, et se +contentaient d'écrire purement, dans une langue musicale et châtiée.</p> + +<p>C'était l'école des logiciens. Mais actuellement l'art musical, comme la +littérature et la peinture, a trouvé des voies nouvelles et contient des +sectes différentes: écoles idéaliste, naturaliste, impressionaliste. +Nous avons aussi nos représentants de l'orientalisme, Félicien David, +Reyer et Bizet, dont<a name="page_144" id="page_144"></a> les noms répondent si bien à ceux de Decamps, +Marilhat et Fromentin; nos néo-grecs, comme Gounod, Victor Massé et +Duprato, qui nous rappellent Hamon, Gérôme et toute l'école archaïque. +Dans le domaine des pianistes compositeurs, il a surgi une foule de +paysagistes proprement dits, peintres de genre, sentimentalistes ou +amateurs du pittoresque. Mendelssohn, Liszt, Chopin, Stephen Heller, +Prudent, Rosenhain, Wolff, Delioux, Schuloff, etc., ont composé de +nombreuses pièces caractéristiques, véritables bijoux du genre +descriptif. Poètes musiciens, amoureux de la nature, ils ont chanté la +patrie absente ou le pays perdu en traduisant dans la langue des sons +les mœurs, le caractère, le tempérament des différentes nationalités.</p> + +<p>Gottschalk mérite une place à part dans cette école par son +individualité, sa distinction, l'originalité de ses compositions et sa +virtuosité exceptionnelle. Louis Moreau Gottschalk naquit le 8 mai 1829 +à la Nouvelle-Orléans. Notre ami L. Escudier dans son livre des +«virtuoses célèbres», rectifie l'erreur de Fétis faisant naître le +célèbre artiste en 1828, et consacre à son pianiste de prédilection des +pages pleines d'intérêt et riches de détail, dont l'émotion fait honneur +à l'artiste enlevé si prématurément, nature sympathique, imagination de +poète, cœur sincère et dévoué. Sans avoir été le disciple de Chopin +ni de Liszt, Gottschalk participait beaucoup de ces maîtres illustres +par son tempérament fin, délicat, rêveur; entouré comme Chopin, dès son +enfance, d'affections généreuses<a name="page_145" id="page_145"></a> et de soins tendres, né et grandi dans +un milieu aristocratique, son instruction et son éducation furent très +soignées. Je n'ai pas à raconter les épisodes attachants et romanesques +qui amenèrent à la Nouvelle-Orléans les grands parents de Gottschalk, +dont les aïeuls maternels étaient le comte et la comtesse de Bruslé, de +Saint-Domingue. Louis Moreau Gottschalk eut pour père sir Édouard +Gottschalk, un jeune touriste anglais docteur ès sciences de +l'université de Cambridge conduit à la Louisiane par le goût des voyages +et fixé dans ce pays après son mariage avec la jeune comtesse de Bruslé. +Il y eut plusieurs enfants de cette union, frères et sœurs de Louis +Gottschalk, tous heureusement doués.</p> + +<p>La famille de Gottschalk habitait une campagne isolée, au bord du lac +Pontchartrain. Les premières impressions de jeunesse ont dû exercer une +grande influence sur l'imagination romanesque du futur compositeur. Les +bruits mystérieux de la forêt, les harmonies vagues, la poésie d'une +nature sauvage, formèrent le goût et l'esprit de l'artiste et lui +donnèrent une empreinte décisive. Les chants indiens et créoles, les +chansons nègres aux rythmes si originaux, les mélodies locales si +charmantes et si naïves meublèrent la mémoire du musicien, et plus tard +tous ces matériaux se fondirent dans son cerveau pour produire un +nouveau métal.</p> + +<p>En 1841, Gottschalk vint à Paris perfectionner son éducation musicale +d'enfant prodige. Charles Hallé et Camille Stamaty, plus +particulièrement, furent ses professeurs. En 1844, il donna son<a name="page_146" id="page_146"></a> premier +concert chez Pleyel, qui le prit en grande affection. Chopin également +témoigna sa vive sympathie au jeune artiste; il se plaisait à +reconnaître dans cette délicate nature une organisation tendre et +sensible, sœur de la sienne. Après avoir pris les leçons d'harmonie +de Maldent, Gottschalk commença à composer et écrivit ses ballades: +<i>Ossian</i>, <i>la Bamboula</i>, <i>le Bananier</i>, <i>la Savane</i>, <i>la Danse +ossianique</i>, <i>le Mancenillier</i>, etc., œuvres publiées en 1848 et +1849, encore à l'état d'esquisse et de première ébauche.</p> + +<p>C'est en 1848 que j'ai connu Gottschalk. Camille Pleyel me l'avait +signalé comme un virtuose de grand avenir, et sa première audition me +prouva que ces éloges n'avaient rien d'exagéré. Sa nature distinguée et +modeste le rendait tout d'abord sympathique; son exécution expressive, +ses sonorités à la Chopin achevaient de séduire. Sa réputation +commençait, et elle allait grandir rapidement, ses premières œuvres; +gravées chez Escudier, obtenaient un succès immédiat.</p> + +<p>Il était impossible de méconnaître une individualité très accusée dans +ces compositions, où le charme de l'idée, l'élégance des harmonies se +marient à des rythmes d'une allure toute particulière, d'une persistance +opiniâtre; ces langoureuses mélodies créoles, ces danses nègres d'une +mesure cadencée donnaient aux compositions de Gottschalk un goût de +terroir, un parfum spécial, un accent de couleur locale d'une +authenticité incontestable.</p> + +<p>En 1849, Gottschalk fit un voyage en Savoie et<a name="page_147" id="page_147"></a> en Suisse; il fut +présenté à la grande-duchesse de Russie, qui l'accueillit avec la grâce +et la bienveillance habituelles à la haute aristocratie russe. +Gottschalk, très apprécié, fit acte de charité en donnant à Yverdun un +concert de bienfaisance. De 1850 à 1851, il se fit entendre à Paris dans +de nombreuses réunions. Sa virtuosité brillante, expressive rappelait +les qualités de Chopin; et Camille Pleyel, si bon juge, assurait +hautement retrouver dans son jeune ami les exquises délicatesses du +poète du piano. A cette époque, Gottschalk me fit la gracieuseté de me +dédier sa belle transcription de <i>la Chasse du jeune Henri</i>, qu'il +jouait souvent à deux pianos avec mon élève et ami, Joseph Wieniawski. +Sa fantaisie sur le <i>God save the Queen</i> appartient à la même date.</p> + +<p>Appelé en Espagne sur le désir exprimé par la reine, Gottschalk donna, à +Bordeaux et à Bayonne, plusieurs concerts, prélude brillant des ovations +triomphales qui l'attendaient dans toutes les grandes villes de la +péninsule et particulièrement à Madrid. Le célèbre virtuose excita un +enthousiasme extraordinaire. Complimenté par les municipalités, présenté +aux plus illustres personnages de la cour, accueilli à l'Escurial avec +le même fanatisme d'admiration, fêté, acclamé, décoré, Gottschalk eut +même le singulier honneur de passer une revue. Ce fut un +<i>pronunciamento</i> d'enthousiasme; mais Gottschalk, rappelé en Amérique à +la demande expresse de son père, dut quitter l'Espagne, non sans +emporter une couronne d'or offerte par les dilettantes de Madrid, avec +cette inscription: «A<a name="page_148" id="page_148"></a> Gottschalk, poète espagnol». Si on en croit la +légende, il aurait aussi emporté le cœur d'une infante, et cette +aventure romanesque, cessant d'être un mystère, aurait décidé le +gouvernement espagnol à prier Gottschalk de quitter Madrid.</p> + +<p>Gottschalk traversa rapidement le Portugal et s'embarqua pour +l'Amérique, qu'il parcourut en tous sens. Il fut non seulement prophète +dans son pays, en dépit du proverbe, mais encore accueilli avec une +fureur d'enthousiasme national, applaudi à l'égal de Liszt, de Henri +Herz, de Thalberg, et sa réputation devint universelle. Au bout de +quelque temps, il avait fait la conquête du nouveau monde. A New-York et +à la Nouvelle-Orléans, son arrivée fut saluée par des vivats fanatiques; +conduit par la foule à son hôtel, harangué par les magistrats, il eut un +véritable triomphe. Quant aux recettes des concerts, elles atteignaient +des chiffres inusités, et les belles Américaines y ajoutaient des +boutons en diamants, comme souvenir personnel offert à leur cher +compatriote.</p> + +<p>Gottschalk, en quittant l'Espagne, avait emporté les recommandations +toutes particulières de la reine pour le gouverneur de Cuba. Cette +protection jointe à sa grande réputation artistique, lui valut à la +Havane la réception la plus chaleureuse; il devint en quelques jours +l'idole du pays. Aussi, malgré ses habitudes nomades, fit-il un long +séjour dans cette île enchantée, où il revenait près d'amis dévoués se +retremper dans une existence faite d'affection, qui convenait +merveilleusement à sa nature aimante. J'ai connu plusieurs notables de<a name="page_149" id="page_149"></a> +Havane, honorés de l'amitié de Gottschalk, et tous, comme son intime +Espardero, avaient conçu pour lui un attachement profond et une +admiration sans bornes.</p> + +<p>Gottschalk revint à New-York en 1853 et y donna une nombreuse série de +concerts aussi brillants et aussi recherchés. Nous n'avons pas à le +suivre dans ses pérégrinations à travers l'Amérique du Nord et du Sud, +au Chili, à Lima, à Saint-Thomas, à la Trinidad, à Port-au-Prince, à +Porto-Rico. Le célèbre impresario Strakosch et la Patti, alors âgée de +quatorze ans, organisèrent avec lui un voyage artistique à travers le +continent entier. Ce voyage, commencé en 1860, dura trois ans; mais +cette série de fatigues et de triomphes, de travaux et de plaisirs, de +brusques et continuelles émotions devait briser le plus fort +tempérament. Gottschalk ne tarda pas à y succomber.</p> + +<p>Nature élégante, distinguée, tout à fait aristocratique, Gottschalk, +jeune, avait une grande analogie avec Chopin: traits fins et réguliers, +ovale allongé de la figure, regard doux, rêveur, cachet de mélancolie. +Le moral répondait également à cette ressemblance physique: +impressionnabilité extrême, presque maladive, nature de sensitive, +organisation d'élite. Gottschalk avait reçu une excellente éducation, +parlait plusieurs langues et avait fortifié ses premières connaissances +par des études sérieuses faites avec conscience. Tout en s'élevant et en +agrandissant le cadre de ses inspirations, il avait conservé une +individualité très prononcée, et malgré son affinité<a name="page_150" id="page_150"></a> avec Chopin, il +puisait à des sources très différentes. Aussi ne voyons-nous pas en lui +un pâle imitateur d'un style inimitable, mais un tempérament original, +participant d'un maître admiré sans tendre à le continuer.</p> + +<p>Certains détails, certains contours mélodiques, certaines ondulations +sonores pourraient faire songer à Chopin, pourtant l'ensemble garde une +couleur toute particulière. Inspirées par d'autres sentiments, produites +sous un autre ciel, les compositions de Gottschalk ont un éclat, un +brio, une allure déterminée, à la fois individuelle et locale. Les +harmonies de Gottschalk, d'une élégance exquise, offrent rarement la +recherche précieuse de Chopin, dont le tissu serré, d'une trame très +forte, arrive parfois jusqu'aux limites extrêmes du possible.</p> + +<p>Avec les années, la physionomie de Gottschalk s'était virilisée. Son +teint bistré, ses fortes moustaches, sa façon de porter la tête lui +donnaient un air martial. Il possédait un esprit fin et charmant et +cette distinction native bien préférable à tous les faux vernis +d'éducation. Sa conversation attrayante avait du relief; ses lettres, +sérieusement pensées, affirmaient un sens droit, une nature réfléchie +d'observateur habitué à rechercher la raison de chaque chose. Je me +rappelle avoir lu avec un grand intérêt plusieurs articles de critique +où il traitait les questions d'esthétique avec un goût parfait et à un +point de vue très élevé. Il est regrettable que les incessants voyages +de Gottschalk l'aient éloigné de Paris; c'était son<a name="page_151" id="page_151"></a> véritable milieu, +celui où il aurait pris tout son développement.</p> + +<p>Il avait, du reste, conservé une vive affection pour la France et +parlait sans cesse d'y revenir; mais la mort devait l'en empêcher. Il +succombait brusquement, au Brésil, le lendemain d'un concert, au milieu +de nouvelles ovations, sur le point de «refaire» une grande fortune, car +la première avait été singulièrement amoindrie par sa grande générosité +et une mauvaise gestion. Plusieurs de ses amis d'outre-mer m'ont fait +part des étranges péripéties de cette existence fébrile; les sommes +considérables gagnées dans les concerts glissaient entre ses doigts sans +y laisser de trace; et plus d'une fois des amis très dévoués ont dû +venir en aide au célèbre virtuose pour l'aider à réparer les désastres +de la malchance. Émule de Liszt dans ses charitables folies comme dans +ses triomphes rapides, il a été toute sa vie aussi prodigue de sa +fortune que de sa santé.</p> + +<p>Cette existence ardente, faite d'agitations et d'activité dévorante, +absorba vite toutes les forces de la jeunesse; Gottschalk fut atteint de +la fièvre jaune, et ce terrible mal acheva l'œuvre de destruction. Ce +fut au Brésil, à Rio-de-Janeiro, qu'il subit la première atteinte du +fléau. Il voulut lutter, donna coup sur coup concerts et festivals, +surexcité par les ovations de ses admirateurs. Le 24 novembre, il eut un +immense succès; le 26 il tenta, quoique à bout de forces, de donner une +seconde audition et se rendit au Grand-Théâtre; mais à peine eut-il +commencé sa belle élégie,<a name="page_152" id="page_152"></a> <i>Morte!</i> qu'il tomba évanoui. Trois semaines +plus tard, il mourait en pleine connaissance, comptant lui-même les +heures qui le séparaient de l'éternité. La population de Rio-de-Janeiro +et les sociétés musicales lui firent d'imposantes funérailles au milieu +d'un deuil universel.</p> + +<p>Le nom de Gottschalk vivra toujours dans le souvenir de ses amis. Son +œuvre de compositeur le rapproche de Chopin; comme virtuose il peut +prendre place entre Liszt et Thalberg; il obtenait du piano des effets +tout particuliers de sonorité; son jeu, tour à tour nerveux et d'une +délicatesse extrême, étonnait et charmait; il se servait des pédales +avec une grande habileté, un tact parfait, mais à notre avis il usait +peut-être trop souvent de la pédale <i>una corda</i>. Les critiques minutieux +lui reprochaient d'écrire ses fines broderies, ses délicates arabesques +dans les octaves suraiguës du piano. L'observation est juste, mais il +faut remarquer que beaucoup des compositions de Gottschalk se prêtaient, +par le rythme et la nature des idées, à ces effets de sonorité stridente +qui scintillent dans la gamme harmonique des sons comme un jet de +lumière électrique.</p> + +<p>D'une activité fiévreuse, ardent à écrire comme sous le pressentiment +d'une mort prématurée, Gottschalk a publié en quelques années un nombre +relativement considérable d'œuvres originales, ingénieuses, +délicatement ciselées et d'un fini de travail qui affirme la rare +conscience de l'artiste. Malgré l'engouement universel de la jeune école +pour la puissante sonorité et les procédés de Thalberg,<a name="page_153" id="page_153"></a> Gottschalk a +fort peu sacrifié au parti pris des arpèges, qui pendant longtemps +étaient devenus une véritable manie, au point de fatiguer l'inventeur +lui-même. Gottschalk a su échapper à cette fièvre d'imitation et +conserver à ses compositions cette saveur toute spéciale de rêverie +poétique, caractère individuel éminemment original. Ses grandes +fantaisies sur <i>Jérusalem</i>, le <i>God save the queen</i> et le <i>Trovatore</i> +accusent peut-être un peu l'influence de Thalberg, mais c'est une +exception; Gottschalk ne relève le plus souvent que de son inspiration +naturelle, de souvenirs et d'impressions locales restées stériles avant +lui, suaves mélodies, rythmes nouveaux, bruissements harmonieux, tout un +monde musical fécondé par l'artiste.</p> + +<p>La <i>Bamboula</i>, le <i>Banjo</i>, <i>Colombia</i>, la <i>Gallina</i> ont le caractère +d'airs nationaux; mais Gottschalk est poète plus large et plus complet +dans ses nocturnes élégies. <i>Ossian</i>, <i>Reflets du temps passé</i>, +<i>Dernière espérance</i>, <i>Ricordati</i>, <i>Sospiro</i>, berceuse. La note tendre, +émue, passionnée, vibre délicatement dans des chastes poèmes du cœur, +où s'épanche l'âme de l'artiste. <i>Chant élégiaque</i>, <i>Murmures éoliens</i>, +<i>Chute des feuilles mortes</i>, <i>l'Extase</i>, <i>Dernier amour</i>, toutes ces +pièces ont un charme infini, un grand cachet d'individualité. Gottschalk +a encore excellé dans les caprices et airs de danse où il est peut-être +plus absolument lui. La liberté d'allure et de rythme, l'inspiration +franche, exempte de tout parti pris, font de ces morceaux de salon et de +concert de vrais bijoux, finement ciselés, chatoyant comme des pierres +précieuses aux facettes savamment<a name="page_154" id="page_154"></a> éclairées. Citons encore de souvenir +<i>l'Étincelle</i>, <i>les Follets</i>, <i>la Naïade</i>, <i>Danza</i>, <i>la Colombe</i>, +<i>Printemps d'amour</i>, <i>Pasquinade</i>, <i>les Yeux créoles</i>; voilà de +délicieuses œuvres de piano où l'effet n'est jamais cherché, mais +toujours trouvé d'inspiration, où le compositeur a répandu à profusion +son imagination et sa verve de jeunesse. Nous aimons aussi beaucoup les +caprices sur la <i>Jota aragonesa</i>, <i>Bergère et Cavalier</i>, la <i>Gitanilla</i>, +<i>Polonia</i>, <i>Charme du foyer</i>, <i>Tremolo</i>, <i>Fantôme de bonheur</i>, radieuses +œuvres mélodiques, originales, aux harmonies distinguées, aux traits +ingénieux et brillants.</p> + +<p>Ajoutons à cette rapide nomenclature, la grande marche de nuit, +<i>l'Apothéose</i>, marche solennelle <i>Marche des Gibaros</i>, <i>l'Union</i>, grande +marche, <i>Cri de délivrance</i>, caprice héroïque, le grand scherzo op. 57, +toutes compositions de valeur qui affirment la fertilité d'imagination +et la souplesse de talent du compositeur.</p> + +<p>On voit que rien ne manque dans l'œuvre de Gottschalk, ni la variété +des sujets traités, ni l'originalité du style. Il mérite donc, comme +compositeur et comme virtuose, une place tout à côté de celles des +grands maîtres de l'art moderne; son individualité si tranchée a laissé +de durables souvenirs dans la mémoire de ses contemporains, tous ceux +qui ont apprécié Gottschalk ont gardé pour lui comme un culte de +tendresse affectueuse; il m'est doux à moi qui fut un de ses vieux amis, +de lui consacrer ce dernier souvenir d'une sympathique admiration.<a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV<br /><br /> +STEIBELT</h2> + +<p>Nous avons longtemps hésité avant d'inscrire Steibelt parmi les maîtres +célèbres qui ont illustré l'école du piano. Une réaction s'est produite +contre ce nom applaudi par nos pères, il y a soixante-dix ans; on le +classe aujourd'hui à un rang très secondaire. Il n'en reste pas moins +«génial» par certains côtés, et c'est une autre considération qui nous a +tout d'abord retenus. Si l'artiste a été grand quoique incomplet et +inégal, l'homme privé offre une physionomie étrange, un mélange +antipathique de facultés puissantes et de taches morales. Il y a +cependant un enseignement utile, comme il y a une tristesse inévitable, +dans cette biographie dont nous n'avons pas la prétention de tirer un +portrait aimable.</p> + +<p>Daniel Steibelt, fils d'un facteur de clavecins et de pianos, naquit à +Berlin en 1764. Telle est du moins l'opinion personnelle de Fétis, en +contradiction avec une autre date qui serait 1755. Nous nous rangeons à +son avis que corroborent Méreaux et<a name="page_156" id="page_156"></a> Farrenc. Les biographes sont sobres +de détails sur l'enfance du virtuose; ils mentionnent seulement la +protection du prince royal de Prusse, Frédéric-Guillaume II, à qui le +jeune Steibelt fut présenté et qui, charmé de ses heureuses +dispositions, confia le soin de son éducation musicale au célèbre maître +Kinberger; mais, élève récalcitrant, nature indisciplinable, Steibelt ne +profita qu'incomplètement des leçons de ce professeur habile. Enfant et +jeune homme, il ne voulut relever que de lui, il ne sut jamais se plier +à un enseignement méthodique. Telle fut la cause première de son +infériorité relative et de ses inégalités; la plus belle organisation ne +peut jamais, sans guide, sans conseils, atteindre la perfection +raisonnée, l'équilibre nécessaire; on reconnaît toujours à d'inévitables +défectuosités les artistes qui manquent d'école.</p> + +<p>On a peu de données sur les premiers succès de Steibelt et ses débuts +dans la virtuosité; mais cette absence de détails prouve que Steibelt +n'a pas été forcé d'improviser son talent, qu'il a eu plusieurs années +devant lui pour se créer un répertoire et trouver les effets nouveaux +qui devaient le conduire à la popularité. Il a pu éviter la mésaventure +ordinaire aux petits prodiges exploités par des parents vaniteux et +âpres au gain. Il commença en 1789, c'est-à-dire à la suite d'une +préparation suffisante, la série de ses interminables voyages, après +avoir fait paraître à Munich ses premières sonates pour piano et violon. +Sobres débuts; la fièvre ardente de la composition ne s'était pas encore +emparée de l'artiste, plus tard si prodigue d'idées charmantes et<a name="page_157" id="page_157"></a> +originales. Après avoir donné de nombreux concerts en Saxe et en +Hanovre, il vint enfin à Paris où il trouva chez l'éditeur Boyer, +prédécesseur des frères Naderman, un accueil sympathique, des soins +affectueux, une protection puissante: généreux procédés qu'il reconnut +mal; l'artiste berlinois vendit, à cet éditeur ami, des œuvres +précédemment publiées, à titre de compositions nouvelles. Boyer voulait +faire un procès, mais Steibelt, pour étouffer l'affaire, lui céda, comme +compensation, la propriété de ses deux premiers concertos.</p> + +<p>Grâce aux nombreuses relations de son éditeur, aux séductions de son +talent de virtuose, au charme mélodique et à la nouveauté de ses +compositions, Steibelt fut appelé à se faire entendre aux concerts de la +cour, où était alors en grande faveur le pianiste Hermann, artiste de +mérite, au jeu sage et correct, protégé et professeur de +Marie-Antoinette. Hermann n'avait pas les qualités brillantes, la +fougueuse passion, l'entrain endiablé de Steibelt; aussi la rivalité +fut-elle de courte durée entre les deux virtuoses. Steibelt l'emporta +par sa richesse d'imagination et la puissance des effets nouveaux, le +<i>tremolo</i>, les <i>notes répétées</i>, qui s'imposèrent au public. Hermann, en +homme de goût et en galant homme, n'essaya pas de lutter contre le +courant, mais devint l'ami de son rival: dévouement aussi peu récompensé +que l'avait été celui de l'éditeur Boyer.</p> + +<p>A cette époque, les compositions de Steibelt avaient la même vogue, la +même popularité que la musique de chambre d'Ignace Pleyel, le +compositeur<a name="page_158" id="page_158"></a> de prédilection du public et des dilettantes, qui eut pour +fils aîné Camille Pleyel, le fondateur de la grande manufacture de +pianos. La sève mélodique qui affluait dans toutes les compositions de +Steibelt charmait, éblouissait la foule des amateurs, incapables de +saisir de sang-froid et en connaissance de cause les défectuosités de +ces morceaux improvisés, où les idées se succédaient, miroitaient comme +les fantaisies bizarres d'un kaléidoscope. Compositeur et virtuose +inégal, incorrect, Steibelt s'élevait jusqu'au génie dans ses heures +d'inspiration, et parfois restait terre à terre se traînant dans les +bas-fonds de la médiocrité. Aussi ces trop nombreuses intermittences +laissent-elles un champ très large au petit groupe des critiques de +goût: ceux-ci s'indignaient du manque de style, du peu de cohésion des +idées, de la monotonie des effets; ils reprochaient à l'exécutant une +confusion, une inégalité de doigts et de mains absolument contraire à la +véritable virtuosité.</p> + +<p>Ces critiques de détail n'atteignaient pas la popularité croissante de +Steibelt. De puissants protecteurs, parmi lesquels il faut mentionner en +première ligne M. de Ségur, séduits par la riche imagination du +virtuose, prenaient à tâche de le produire comme compositeur dramatique. +M. de Ségur lui confia un poème tiré de <i>Roméo et Juliette</i>; cet ouvrage +écrit pour l'Académie royale de musique, ajourné, refusé, fut enfin +arrangé par les auteurs pour le théâtre Feydeau. Mélodiste dans la plus +large acception du mot, Steibelt, malgré l'insuffisance de ses études et +son manque de<a name="page_159" id="page_159"></a> science, avait une telle abondance d'idées, un sentiment +de l'expression et des effets scéniques si justes et si vrais que sa +partition de <i>Roméo et Juliette</i> fut un des plus grands succès de la +scène française. On y constatait de nombreuses défectuosités, une +fâcheuse inexpérience de l'art vocal, une orchestration insuffisante, +mais des mélodies originales, des accents passionnés, une couleur exacte +et dramatique. Il faut ajouter que M<sup>me</sup> Scio fut admirable dans +l'interprétation de son rôle, et fanatisa le public par sa belle +diction.</p> + +<p>D'autres succès attendaient Steibelt. Vers cette même époque il eut son +heure de vogue comme professeur à la mode. Les élégants du Directoire, +puis la noblesse improvisée du premier Empire, désireuse de se mettre au +ton de l'ancienne cour, sollicitaient les leçons du célèbre virtuose. +Mais cet engouement fut de courte durée; le manque d'éducation, les +excentricités impertinentes, les indélicatesses de Steibelt le forcèrent +à quitter Paris et à chercher fortune dans une suite de voyages à +l'étranger. La Hollande, l'Angleterre, Hambourg, Dresde, Berlin, Vienne +purent l'entendre dans de nombreux concerts. Dans cette dernière ville, +Steibelt eut l'insigne audace d'entrer en lutte avec Beethoven; +maladresse bientôt punie. Steibelt n'avait pas craint d'improviser sur +un thème du maître de médiocres variations avec son inévitable trémolo. +Le thème était beau, les fantaisies bien inférieures. A quelques jours +de là, Beethoven prit pour thème la partie basse d'un trio de Steibelt, +et improvisa des merveilles sur cette pauvreté. Cette<a name="page_160" id="page_160"></a> dure leçon, +infligée à la fatuité de son prétendu rival, mit fin aux essais de même +nature provoqués par d'imprudents admirateurs de Steibelt.</p> + +<p>Le virtuose berlinois, dont la vie aventureuse, toujours aux prises avec +les dettes, ne pouvait prendre racine nulle part, vint encore deux fois +à Paris, en 1800 et 1805, tenter la fortune. Nous devons à sa première +réapparition l'audition du sublime oratorio de Haydn, <i>la Création</i>, +dont le poème, traduit en prose par Steibelt, fut versifié par le +vicomte de Ségur et adapté à la musique par le célèbre pianiste. La +première audition de ce chef-d'œuvre eut lieu à l'Opéra le 3 nivôse, +an IX, date signalée par l'explosion de la machine infernale.</p> + +<p>Ce travail de traduction fut assez largement rétribué, mais l'artiste +nomade dut renoncer aux succès lucratifs des soirées du grand monde. Une +réputation déplorable, appuyée sur des faits trop certains, lui ferma la +plupart des salons. Il quitta Paris pour se rendre à Londres avec sa +jeune femme, une beauté britannique, dont Steibelt voulut faire +ressortir le charme et les séductions en composant à son intention des +<i>Bacchanales</i> pour piano et tambour de basque. Les hommages rendus à la +grâce de la jeune bacchante flattaient beaucoup, paraît-il, l'auteur de +ces pièces assez médiocres.</p> + +<p>Steibelt donna à Londres plusieurs concerts brillants et fructueux, et +toujours à court d'argent, malgré ses succès, écrivit un grand nombre de +fantaisies et d'arrangements sans valeur musicale. Il composa aussi la +musique de deux ballets: <i>la Belle laitière</i> et <i>le Jugement de Pâris</i>. +L'histoire ne<a name="page_161" id="page_161"></a> dit pas si la belle Madame Steibelt figurait aussi dans +les <i>tableaux plastiques</i> en s'accompagnant du tambourin.</p> + +<p>Steibelt revint à Paris en 1805 et fit exécuter à l'Opéra en 1806, au +retour de la campagne d'Austerlitz, une plate cantate de circonstance, +la <i>Fête de Mars</i>; mais, toujours harcelé par ses créanciers, vivant +d'expédients, il repartit subitement pour se rendre en Russie, vers +1808. Dans tout le parcours de ce long voyage, il donna de nombreux +concerts, à Francfort, Leipsick, Varsovie, etc. A son arrivée à +Saint-Pétersbourg, il obtint de l'empereur de Russie la place de +directeur de l'opéra français. Boieldieu, aussi galant homme que grand +artiste, en était alors titulaire, mais il avait la nostalgie du pays +natal et voulait se rapatrier. Steibelt prit donc son poste, sans y +apporter la même autorité, ni la même dignité, mais en artiste habile et +capable encore de belles inspirations. Ce furent les meilleures années +de sa vie; grâce à un engagement formel et qu'il ne put rompre, son +existence se trouva assurée de 1808 au 20 septembre 1823, date de sa +mort. Pendant cette longue période, il fit représenter les opéras de +<i>Cendrillon</i>, <i>Sargines</i>, <i>Roméo et Juliette</i>, <i>la Princesse de +Babylone</i> et commença le <i>Jugement de Midas</i>. Il laissait en mourant sa +famille sans ressources, et l'initiative de bienveillants protecteurs +dut pourvoir à cette situation désastreuse par une souscription et un +concert.</p> + +<p>On voit le désordre de cette vie: il correspond à l'inégalité des +résultats donnés par de belles facultés mal dirigées et un génie sans +culture suffisante.<a name="page_162" id="page_162"></a> L'exécution de Steibelt offrait les qualités +séduisantes, mais aussi les graves défauts de ses compositions, la +plupart trop longues, diffuses, véritables improvisations sans plan +arrêté, où les motifs souvent heureux se succèdent sans ordre logique. +Ne procédant d'aucune école, ne relevant que de lui-même, de ses +caprices tantôt originaux, tantôt simplement bizarres, négligeant son +mécanisme, s'abandonnant à l'inspiration du moment, le jeu de Steibelt +avait des incorrections inévitables des fantaisistes trop confiants dans +leur facilité. Fort de sa brillante imagination, sûrs de certains effets +de pédales, de trémolos, notes répétées et variations qu'il avait mises +à la mode, Steibelt s'imposait à un public d'un goût encore peu formé, +mais n'évitait pas la critique des artistes sérieux, ayant des oreilles +délicates et le sentiment des justes proportions.</p> + +<p>Fortifié par l'étude, la réflexion, de saines lectures, retrempant son +énergie, sa puissance d'expansion aux sources pures de la famille, de la +morale et du véritable sentiment artistique, Steibelt eût produit des +œuvres durables et laissé un nom justement admiré. Le décousu de sa +vie a compromis, étouffé dans son germe un génie musical d'une grande +richesse. De l'œuvre de Steibelt, il ne reste plus dans le courant +que quelques sonates, un concerto populaire, l'<i>Orage</i>, quelques +fantaisies et thèmes variés. Opéras et ballets, tout le reste est oublié +ou connu seulement des bibliographes.</p> + +<p>L'œuvre de piano, très considérable, n'est pas moins délaissée. Non +seulement le goût musical a<a name="page_163" id="page_163"></a> changé, mais aussi, il faut le reconnaître, +Steibelt, toujours à bout de ressources, écrivait hâtivement, sans aucun +souci de sa réputation, quantité d'arrangements, pots-pourris, +fantaisies variées, bagatelles, bacchanales, musique indigne de l'auteur +des sonates et des concertos.</p> + +<p>La catalogue de Steibelt contient 46 sonates, la plupart ont disparu, +les planches ayant été détruites; citons parmi les rares survivantes +<i>l'Amante disperata</i>, <i>la Sonate martiale</i>, op. 23, 37, 41, 64, sept +concertos pour piano et orchestre; <i>l'Orage</i> et le concerto militaire +sont les plus connus. On y trouve une grande richesse d'imagination, une +individualité très prononcée, de la fantaisie et de la passion, mais +toujours le manque d'ordre et d'enchaînement, attesté par des redites +fréquentes, des longueurs fastidieuses; toutes faiblesses imputables à +l'éducation insuffisante du compositeur, qui ignorait l'art de +développer logiquement une idée et de conclure à propos.</p> + +<p>Citons encore deux quintettes, un trio pour piano et instruments à +cordes, six quatuors pour instruments à cordes, de nombreuses sonates +pour piano et violon, deux duos pour piano et harpe, trois +divertissements, sept rondos, et vingt pots-pourris pour piano solo. Ces +dernières pièces étaient à la musique ancienne ce que sont de nos jours +les mosaïques, illustrations macédoines sur les airs d'opéra à la mode. +Ajoutons à cette liste déjà longue, six cahiers de bacchanales pour +piano et tambour de basque, quarante fantaisies sur des thèmes d'opéra, +cinquante études, des préludes, des airs variés en<a name="page_164" id="page_164"></a> grand nombre et une +méthode dont le plan et la rédaction laissent fort à désirer.</p> + +<p>Le portrait de Steibelt que nous avons sous les yeux date du Directoire: +il montre un des «beaux» de l'époque: profil correct, traits fins et +réguliers, nez droit et effilé, bouche petite, chevelure abondante, un +type à la Garat encadré dans les larges plis de la cravate de mousseline +et souligné par les dentelles du jabot. Tel était au physique le +virtuose compositeur, touchant presque au génie dans ses heures +d'inspiration, mais gâté par l'absence d'études premières, de travail +suivi, d'existence réglée, et dont on peut dire qu'il lui a manqué, +comme homme, le sens pratique de la vie, comme musicien, le sens moral +du grand art.<a name="page_165" id="page_165"></a></p> + +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI<br /><br /> +S. THALBERG</h2> + +<p>Sigismond Thalberg naquit à Genève, le 7 janvier 1812. Une légende +autorisée lui prête une origine princière; mais que Thalberg fût ou non +de souche nobiliaire, c'est un point de détail qui n'a rien à voir avec +l'admiration due au grand artiste, le respect que son existence +honorable, son caractère si digne d'estime lui ont mérité de tous. Son +enfance se passa près de sa mère, femme d'esprit et de haute +intelligence; quant à l'éducation musicale du jeune virtuose, plusieurs +maîtres se sont attribué l'honneur de l'avoir dirigée. Nous croyons être +dans le vrai en disant que Thalberg a suivi les leçons de Sechter, +Czerny et Hummel. La belle sonorité de ce dernier maître a dû guider +Thalberg dans ses recherches pour accroître la puissance du piano; quant +à Czerny, il n'est pas un virtuose allemand qui n'ait recherché ses +conseils si précieux pour la perfection du mécanisme.</p> + +<p>L'extrême facilité et le travail assidu de Thalberg lui firent acquérir, +jeune encore, une très<a name="page_166" id="page_166"></a> brillante exécution. Par un sentiment de +coquetterie, il prétendait avoir acquis ce merveilleux talent sans +étude; il disait aussi vrai qu'Auber s'accusant de paresse.</p> + +<p>Toujours est-il qu'à l'âge de seize ans, Thalberg obtenait à Vienne de +grands succès dans les salons et les concerts où il se faisait entendre. +C'est en 1828 qu'il publia ses premiers essais de composition et +commença ses voyages en Allemagne, ébauchant peu à peu les procédés +nouveaux qu'il devait ériger quelques années plus tard en méthode. De +1835 à 1839, Thalberg a parcouru l'Europe en donnant partout des +concerts où il émerveillait les artistes par ses qualités spéciales; les +ressources exceptionnelles de sa virtuosité révolutionnaient l'école du +piano par l'extension toute nouvelle donnée à la sonorité, et la belle +manière de chanter.</p> + +<p>A cette époque, la difficulté vaincue et les traits de bravoure étaient +le <i>summum</i> de l'art; la grande école de Clementi, de Cramer, de +Kalkbrenner avait encore ses adeptes fervents, mais les virtuoses, las +des mêmes formes, cherchaient des voies nouvelles hors de la sonate et +des thèmes variés. Thalberg vint leur apporter un secours puissant. +C'est dans les salons de Zimmermann que je l'entendis à ses débuts à +Paris, en 1835; Zimmermann se faisait un point d'honneur d'être le +premier à produire devant sa nombreuse et brillante clientèle les grands +artistes étrangers de passage à Paris; il aimait à se dire le parrain de +toutes les célébrités qui venaient demander au public parisien la +consécration de leur renommée, Ce soir-là, M<sup>me</sup> Viardot,<a name="page_167" id="page_167"></a> Duprez et de +Bériot complétaient le tournoi musical. Thalberg eut un succès +prodigieux, on s'étouffait pour le voir et l'entendre, tant ses effets +nouveaux paraissaient alors merveilleux; tous les pianistes présents +voulurent se rendre compte <i>de visu</i> des procédés employés par le jeune +maître.</p> + +<p>La célèbre fantaisie de <i>Moïse</i> causa une stupéfaction profonde. On +cherchait curieusement à deviner le secret de cette sonorité puissante. +La belle et large mélodie, s'accusant à chaque strophe avec plus de +force, paraissait une impossibilité sous ce torrent d'arpèges parcourant +le clavier dans toute son étendue. L'enthousiasme était à son comble, +quand M<sup>me</sup> Viardot vint avec Duprez chanter un duo de Mozart. Je me +rappelle encore l'effet d'étonnement qui se produisit plus tard à +l'audition, au Théâtre-Italien, de l'étude en <i>la</i> mineur où le chant en +notes répétées était divisé aux deux mains. On se rendait si peu compte +de la disposition adoptée par Thalberg, que cette pièce, donnée au +Conservatoire comme morceau de concours, fut exécutée par toutes les +élèves moins une seule, M<sup>lle</sup> Aulagnier, je crois, suivant les +traditions anciennes, c'est-à-dire le chant à la main droite et +l'accompagnement à la main gauche. L'exception commise par M<sup>lle</sup> +Aulagnier produisit une vive émotion parmi les concurrentes et les +juges; l'élève audacieuse, qui devait du reste avoir plus tard le +premier prix, n'obtint cette année-là qu'un accessit.</p> + +<p>Thalberg, après un séjour assez prolongé à Paris commença une longue +série de voyages à travers l'Europe; l'Angleterre, la Belgique, la +Hollande,<a name="page_168" id="page_168"></a> l'Allemagne et la Russie lui firent le même accueil +enthousiaste. A l'exemple d'Henri Herz, il voulut encore conquérir le +Nouveau-Monde à sa méthode. Les États-Unis et le Brésil lui firent une +réception magnifique. Thalberg revint ensuite en Europe, où +l'attendaient de nouveaux succès, jouir de ses triomphes et de sa grande +fortune. Il habitait à Paris un hôtel acheté lors de son mariage avec +une des filles de Lablache. Nous ne le suivrons pas dans ses nombreux et +incessants voyages à Londres, à Naples, en Russie; mais nous devons +mentionner sa réapparition dans une série de concerts donnés à Paris, +salle Érard, en 1862. C'était toujours la même exécution idéale: +sonorité onctueuse dans le chant, limpidité transparente dans les +traits, ampleur, puissance, délicatesse. Il manquait pourtant à toutes +ces perfections un peu d'imprévu, l'animation, la passion communicative. +En écoutant ce grand virtuose, si beau modèle à prendre, on se trouvait +sous le coup d'une admiration véritable; mais le cœur ne battait pas +comme à l'audition de Chopin ou de Liszt. Une femme d'une beauté idéale, +une statue vivante peut se faire admirer, mais le charme, l'esprit, la +sensibilité agissent sur l'imagination d'une manière plus vive que la +beauté calme, impassible, confiante dans sa toute-puissance.</p> + +<p>Le procédé de Thalberg a fait école, en dépassant les souhaits de son +inventeur, je n'hésite pas à l'affirmer. La foule des imitateurs, petits +et grands, habiles ou maladroits, qui ont usé et abusé de l'arpège, est +immense. La disposition du chant<a name="page_169" id="page_169"></a> placé au médium du piano n'est pas une +découverte nouvelle; mais ce qui appartient en propre à Thalberg, ce qui +a été trouvé et merveilleusement utilisé par lui, c'est le choix des +doigts forts pour marquer d'une façon plus saillantes les mélodies, la +division alternative aux deux mains, enfin les innombrables traits de +formes nouvelles qui animent le chant sans en altérer les contours et +font vibrer l'échelle sonore du piano dans toute son étendue. Voilà, en +dehors du mérite transcendant de Thalberg comme compositeur, le côté +tout spécial où il est resté créateur, chef d'école, artiste inimitable +et trop imité!</p> + +<p>Thalberg a écrit un grand nombre de fantaisies sur les opéras italiens +et français. Les plus populaires sont tirés de <i>la Straniera</i>, <i>Moïse</i>, +<i>les Huguenots</i>, <i>la Donna del lago</i>, <i>Robert le Diable</i>, <i>Béatrice</i>, +<i>la Norma</i>, <i>Lucrèce Borgia</i>, <i>le Barbier de Séville</i>, <i>la Somnambula</i>, +<i>la Muette</i>, les deux fantaisies sur <i>Don Juan</i> et l'andante final de +<i>Lucie</i>. Nous en passons beaucoup et des meilleures. Outre ces +arrangements importants, très développés, Thalberg a publié une œuvre +de la plus grande valeur: <i>l'Art du chant appliqué au piano</i>. L'illustre +virtuose a pris un soin minutieux à former par ses transcriptions +vocales tous les pianistes désireux d'acquérir ces belles qualités de +style, cette large manière de faire chanter le piano, ces variétés +d'accent et de timbre indispensables pour traduire dans des sonorités +différentes, d'une manière claire et distincte, le chant et les +accompagnements. Sous ce rapport, Thalberg avait réalisé une perfection<a name="page_170" id="page_170"></a> +exceptionnelle, dont il donne le secret dans les excellents préceptes de +son <i>Art du chant</i>.</p> + +<p>Le recueil des douze grandes études de concert et l'étude en <i>la</i> mineur +op. 45 appartiennent à la virtuosité transcendante. Thalberg y a mis en +œuvre, dans un style très serré et très ferme, toute l'ingéniosité de +ses procédés de prédilection. Nous ne pouvons passer sous silence son +concerto, quoique ce soit une composition de jeunesse sans caractère +bien accusé. Thalberg a deux fois essayé d'aborder la musique +dramatique, à Londres, puis en Italie. Ces deux tentatives aboutirent à +un double insuccès.—En fait de musique de chambre, nous ne connaissons +de lui qu'un estimable trio, op. 69, pour piano, violon et violoncelle.</p> + +<p>Thalberg, indépendamment de ses nombreuses fantaisies et de ses +arrangements, a écrit quantité d'œuvres originales qui diffèrent +sensiblement de ses procédés usuels et dans lesquels sa pensée s'est +affirmée d'une manière moins uniforme. Ses deux caprices, op. 15 et 19, +ses nocturnes, op. 16, son scherzo, op. 31, son andante, op. 32, ses +romances sans paroles, op. 42, ses <i>Soirées de Pausilippe</i>, sa marche +funèbre, sa barcarolle, sa tarentelle, sa célèbre ballade, enfin sa +grande et belle sonate prouvent victorieusement que Thalberg savait, +quand il le voulait, s'affranchir des formules que son admirable talent +de virtuose avait mises en si grande faveur. La lecture de ces ouvrages +est une réponse aux critiques malveillantes de rivaux jaloux, qui ne +voulaient voir en Thalberg qu'un habile arrangeur d'idées toutes +trouvées.<a name="page_171" id="page_171"></a> Et pourtant ce n'est pas chose facile d'écrire de bonnes +fantaisies. Le choix des idées traitées, leur succession, leur +agencement, l'importance donnée à certains motifs, l'intérêt des +épisodes, la façon dont les pensées se relient entre elles, les +contrastes bien ménagés, les effets bien gradués demandent de la part du +compositeur beaucoup de tact, d'habileté, d'ingéniosité. Thalberg, en ce +genre, a fait école et laissé de très beaux modèles.</p> + +<p>Ed. Wolff, Dœhler, Henselt, Prudent, de Kontski, Goria, Gottschalk, +Jaëll, Fumagalli, etc., ont suivi assez longtemps la voie tracée par +Thalberg, mais le succès n'a pas été le même. L'abus des procédés +identiques a fini par lasser les oreilles musicales. Le goût a changé, +la mode n'est plus à ces interminables fantaisies qui passionnèrent le +public il y a trente ans. Prudent a créé un genre à lui dans ses +paysages animés, <i>la Prairie</i>, <i>les Bois</i>, <i>les Naïades</i>, etc.; Heller +dans ses <i>Promenades d'un solitaire</i>, ses <i>Nuits blanches</i>, ses <i>Scènes +vénitiennes</i>; Schumann dans ses nombreuses pièces caractéristiques et +romantiques; Bizet, dans ses <i>Chants du Rhin</i>, enfin tous ceux qui +mettent l'idée au-dessus de l'effet, ont abandonné l'ancien cliché. La +musique pittoresque, imitative, descriptive a tout à fait démodé la +grande virtuosité d'autrefois. Il y a un progrès immense dans l'art +expressif, dans la science du coloris; mais, en revanche, que de titres +burlesques, d'étiquettes prétentieuses sur des pièces dites originales, +mais vides de sens, d'idées, écrites dans un véritable patois musical!<a name="page_172" id="page_172"></a></p> + +<p>Toutes ces variations de la mode et du goût n'enlèvent rien à la gloire +de Thalberg. Le but poursuivi et atteint par l'illustre virtuose était +de substituer à l'ancienne école du piano, où les effets brillants +reposaient sur la rapidité des traits diatoniques et chromatiques, des +formules nouvelles embrassant le clavier dans une plus grande étendue et +développant le tissu harmonique de la basse la plus grave à la limite +suraiguë. Ce problème, en apparence insoluble, a été victorieusement +réalisé par Thalberg dans ses nombreuses fantaisies et transcriptions +vocales et instrumentales. La disposition des phrases mélodiques au +médium du piano, la division alternative aux deux mains des notes +saillantes permettant aux doigts forts de marquer le chant avec plus de +fermeté, l'harmonie plus corsée, soutenue aux deux mains au moyen de +basses profondes et d'arpèges rapides, tels sont en résumé les procédés +adoptés par Thalberg, et mis en œuvre avec une ingéniosité sans +pareille.</p> + +<p>Aussi le virtuose et le compositeur firent-ils une véritable révolution +dans l'école du piano. Les maîtres anciens et ceux dont le talent, +l'originalité pouvaient se passer de ces effets nouveaux, ne changèrent +rien à leur style et laissèrent passer cet engouement pour l'arpège. +Herz, Chopin, Heller, Kalkbrenner ne modifièrent que fort peu leur façon +d'écrire, mais toute la jeune école suivit Thalberg avec enthousiasme. +Prudent, Kontski, Goria, Dœhler, Osborne, Godefroid devinrent ses +disciples ardents, les propagateurs<a name="page_173" id="page_173"></a> de sa doctrine. Il y eut excès +comme dans toute révolution. L'école de Clementi, Cramer, Field, +Kalkbrenner, celle de Hummel, Moschelès, Henri Herz, procédaient toutes +deux d'une façon presque identique pour la disposition du chant, de +l'harmonie et des traits brillants. L'édifice musical donnait +alternativement aux deux mains le degré d'importance qui convenait à +chacune d'elles, mais l'intérêt du discours presque toujours divisé, ne +comprenait que rarement des formules simultanées servant +d'accompagnement à la mélodie.</p> + +<p>Les traits rapides en gammes simples et figurées, quelquefois en accords +brisés, se présentaient presque toujours dans une ordonnance symétrique +qui subordonnait le virtuose au musicien. La conduite de la phrase, la +forme à conserver primaient les allures indépendantes et les caprices de +l'exécutant visant aux grands effets. Les maîtres tels que Haydn et +Mozart se préoccupaient avant tout de formuler leur pensée dans la plus +belle langue musicale sans souci exclusif de la virtuosité. Pour eux ce +n'était qu'un moyen plus sûr d'arriver à bien dire; l'idée ne leur +venait que rarement d'écrire une phrase, un trait destinés spécialement +à mettre plus en évidence la belle sonorité d'un instrument et les +qualités particulières d'un exécutant.</p> + +<p>A la grande influence de Thalberg sur l'école moderne du piano, comme +compositeur et virtuose, il faut ajouter son action comme professeur. +Non qu'il prît la peine de suivre, mesure à mesure, phrase par phrase, +les pianistes qui avaient la<a name="page_174" id="page_174"></a> bonne fortune d'obtenir ses conseils; mais +quand l'élève avait joué son morceau,—appartenant presque toujours au +répertoire du maître,—Thalberg l'exécutait à son tour, en indiquant les +nuances et les procédés d'attaque. De toutes ces qualités, que de +nombreux disciples ont plus ou moins conservées, la plus frappante était +l'art merveilleux de produire, de conduire et de moduler le son. Jamais +d'effets heurtés, aucun abus de force; le piano n'était pas malmené, +traité avec violence.</p> + +<p>Comme Chopin, Thalberg employait constamment les pédales douce et forte, +d'une façon alternative ou simultanée, mais avec un tact si parfait que +l'oreille la plus susceptible ne pouvait saisir aucune résonnance +anormale. Signalons encore dans cette exécution magistrale, l'ordonnance +raisonnée du discours musical, la gradation des effets, une limpidité, +une transparence exceptionnelles de la partie récitante dans les +passages légers ou brillants.</p> + +<p>On dit, avec raison, que les traits reflètent l'être moral et que chacun +a la physionomie de son âme. Souvent aussi la figure de l'artiste porte +l'empreinte de son tempérament enthousiaste ou rêveur, recueilli ou +exubérant. On a souvent la physionomie de son talent; Thalberg en était +une preuve frappante. Les traits fins, distingués, harmonieux, donnaient +à son visage un cachet de noblesse répété dans toute sa personne; on +reconnaissait en lui un homme de race, doué de cette distinction native +que ne remplace pas toujours la meilleure éducation. Le regard était +fier, le sourire fin et bienveillant,<a name="page_175" id="page_175"></a> la tête haute, portée en arrière +comme celle d'un vrai gentleman.</p> + +<p>Thalberg est mort à Naples<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> le 27 avril 1871, dans la force de l'âge +et la plénitude du talent, laissant un nom aimé, inséparable de +l'histoire de l'art. Comme exécutant, l'influence de son école a été +considérable, et, malgré certaines exagérations, a marqué un progrès +énorme dans la virtuosité moderne. Comme compositeur, Thalberg a créé +une forme nouvelle de fantaisies et laissé des œuvres originales +d'une réelle valeur. Il restera, à ce double titre, l'incarnation la +plus haute d'une époque de transition.<a name="page_176" id="page_176"></a></p> + +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII<br /><br /> +MADAME FARRENC</h2> + +<p>Les artistes convaincus, ayant foi dans leur art et surtout dans le +passé de leur art, attachés aux principes, refusant de s'écarter des +doctrines traditionnelles, prenant leur point d'appui dans une fixité de +préceptes et une fermeté de conscience que rien ne peut troubler, +forment, malgré certains côtés étroits, malgré un isolement et une +stérilité inévitables dans le grand mouvement contemporain, une école +respectable à tous les égards. M<sup>me</sup> Farrenc appartenait à cette +chapelle de croyants exclusifs qui n'ont jamais voulu quitter la voie +tracée par les maîtres, ni s'affranchir des lois reconnues, adoptées, +enseignées par eux. L'amour du nouveau, la fièvre de l'inconnu n'ont +jamais eu prise sur ces natures dont la foi robuste, la dévotion pour +ainsi dire fermée, repoussent comme hérésies tout ce qui s'écarte des +principes absolus de l'art pur.</p> + +<p>Si cette école a des côtés étroits, comme nous l'avons dit tout d'abord, +elle en a aussi d'intéressants<a name="page_177" id="page_177"></a> et d'instructifs. Nous croyons accomplir +un devoir, acquitter une dette de cœur et de bonne confraternité en +consacrant ces pages de souvenir à l'artiste éminente dont la vie +modeste et laborieuse reste un enseignement en ce temps de réclames, +d'études superficielles et de charlatanisme.</p> + +<p>Cet hommage de sympathie est amplement justifié par les qualités +multiples de l'artiste qui, grâce à son énergique volonté, à ses fortes +et patientes études, sut acquérir des connaissances musicales qu'aucune +femme, avant elle, n'avait possédées au même degré. Il faut honorer ces +belles natures qui aiment l'art pour les pures jouissances du cœur et +de l'esprit, pour lui-même, en un mot; qui ont un médiocre souci de la +gloire et de la fortune et marchent courageusement à la conquête de +l'idéal, sans autre mobile que l'ardent amour du beau.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Farrenc, née Jeanne-Louise Dumont, était la fille de Jacques-Edme +Dumont, statuaire, pensionnaire de Rome, et la sœur d'Auguste Dumont, +membre de l'Institut et l'un des statuaires célèbres de l'époque +actuelle. M<sup>me</sup> Farrenc descendait aussi, par les femmes, de la grande +famille des peintres du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, les Coypel. Son enfance +n'offre aucune des particularités saillantes qui accompagnent +d'ordinaire les premiers pas des enfants prodiges et dénotent des +aptitudes toutes spéciales; on n'y trouve aucune légende merveilleuse; +mais cette bonne fortune d'appartenir à une famille d'artistes éminents +a certainement exercé une grande influence sur la vocation de la future +virtuose comme<a name="page_178" id="page_178"></a> sur la direction de ses premières études. Haydn, Mozart, +Beethoven étaient la trinité musicale à laquelle la jeune néophyte avait +voué ses premières croyances; Moschelès et Hummel furent tout à la fois +ses conseillers et ses modèles.</p> + +<p>Dès l'âge de quinze ans, elle commençait ses études d'harmonie et de +contre-point avec Reicha; à dix-sept ans, elle devenait la compagne de +M. Aristide Farrenc, un artiste de sérieuse valeur, virtuose renommé +comme flûtiste et bon compositeur. La haute supériorité de sa femme, +l'admiration profonde qu'il avait pour son talent, le décidèrent à +renoncer à la vie militante du musicien pour devenir éditeur; mais on +retrouvait dans ses publications, d'une correction irréprochable, le +soin, la conscience, le goût d'un véritable artiste. On lui doit la +publication d'un grand nombre d'ouvrages d'une haute valeur, tels que +les <i>Études</i> et la <i>Grande Méthode de Hummel</i>, <i>l'École du virtuose</i> de +Czerny, une collection des <i>œuvres de Beethoven</i>. Admirateur +passionné des compositions de sa femme, c'est grâce à son initiative que +nous connaissons plusieurs œuvres importantes qui, sans lui, seraient +restées ignorées de tous, même des intimes; car M<sup>me</sup> Farrenc avait une +profonde antipathie pour toute mise en scène de ses compositions; sa +réserve habituelle allait jusqu'à la souffrance, quand il s'agissait de +produire au grand jour sa personnalité artistique.</p> + +<p>Ce fut sous l'habile direction du célèbre contre-pointiste Reicha que +M<sup>me</sup> Farrenc fit, comme nous l'avons dit, de longues et fortes études +d'harmonie<a name="page_179" id="page_179"></a> de fugue et de composition. Ce professeur, dont le mode +d'enseignement différait sous plusieurs rapports de la doctrine de +Chérubini, le maître par excellence du style sévère, prit un vif intérêt +aux études scolastiques de son intelligente et courageuse élève; il lui +fit deux fois recommencer son cours de contre-point et de fugue. Mais la +vaillante musicienne, non contente d'écrire avec une rare pureté un +grand nombre d'airs variés, rondos, études, voulut connaître à fond tous +les secrets, tous les procédés de l'orchestration. Son énergie ne recula +pas devant la composition d'œuvres de haut style, trios, quatuors, +quintettes, nonettos, ouvertures et symphonies; M<sup>me</sup> Farrenc sut +aborder avec hardiesse la musique concertante pour piano et instruments +à corde, piano et instruments à vent; citons aussi plusieurs symphonies +dignes des maîtres en renom. Ces œuvres ne permettent qu'une +critique: M<sup>me</sup> Farrenc n'a pas suffisamment osé y être elle-même. +Toute à l'admiration de ses modèles, sa pensée s'y est trop fondue dans +leur moule, elle n'a pas assez vigoureusement affirmé son style +individuel.</p> + +<p>On compte trois symphonies de M<sup>me</sup> Farrenc, exécutées au +Conservatoire; le nonetto pour piano et instruments à vent a été joué +avec une rare perfection par les virtuoses les plus renommés, à la salle +Érard. Cette œuvre fait honneur au talent viril de M<sup>me</sup> Farrenc. +Voltaire, qui refusait aux femmes la faculté d'écrire des tragédies, +faute par elles de posséder une certaine vigueur, une énergie de +conception et d'exécution indispensables et<a name="page_180" id="page_180"></a> réservées à l'autre sexe, +eût dû admettre une exception à sa théorie en voyant une femme +symphoniste, phénomène tout aussi remarquable, à nos yeux, qu'une femme +auteur dramatique<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p>Pendant trente années, M<sup>me</sup> Farrenc a dirigé au Conservatoire les +études d'une nombreuse génération de pianistes. Sa classe a fourni une +phalange serrée d'artistes de mérite, dont le talent reflète les +sérieuses qualités de leur maître. Citons en première ligne la fille de +M<sup>me</sup> Farrenc, artiste du plus brillant avenir, virtuose de grand +style, musicienne consommée, ravie prématurément à l'affection de ses +parents; M<sup>lles</sup> Lévy, Dorus, Colin, Sabatier-Blot, Viard, Lenoir (ces +trois dernières ont aussi pris mes conseils pendant quelques années), +M<sup>me</sup> Béguin-Salomon. L'enseignement de M<sup>me</sup> Farrenc était d'une +correction parfaite, d'un puritanisme rigoureux. Pour rien au monde, le +professeur n'aurait voulu sacrifier à l'effet; aussi les succès de ses +élèves étaient-ils dus bien exclusivement à leur mérite personnel. Les +pianistes formés à l'école de M<sup>me</sup> Farrenc se distinguaient par la +régularité et la netteté irréprochable de leur jeu, le mécanisme +excellent, l'accentuation juste qui n'avait rien jamais d'exagéré, enfin +la lettre écrite observée<a name="page_181" id="page_181"></a> avec une exactitude, un soin religieux. Ce +qui manquait à cette école, si correcte, si sérieuse et si pure, c'était +la chaleur et la couleur. L'horreur de l'exagération l'avait poussée +vers un autre écueil, la froideur.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Farrenc professait une grande admiration pour Hummel et +Moschelès, dont elle avait longtemps reçu les conseils; pourtant, on ne +retrouvait pas une frappante analogie entre sa virtuosité et celle des +célèbres pianistes que nous venons de nommer; son talent d'exécution +procédait bien plutôt de l'école de Kalkbrenner et Cramer, dont elle +avait la netteté, l'allure correcte mais compassée. M<sup>me</sup> Farrenc +n'était pas une virtuose transcendante dans l'acception stricte du mot, +mais une pianiste de style, commandant l'attention par sa manière +magistrale de comprendre et d'interpréter. En revanche, nous le +répétons, ce jeu irréprochable au point de vue de la correction laissait +à désirer sous le rapport du coloris musical, manquait de relief et +d'expression. Conviction, éducation ou tempérament, M<sup>me</sup> Farrenc se +tenait obstinément à l'antipode du sentimentalisme: à force de +rechercher la simplicité, elle était arrivée à ce résultat singulier: +l'affectation du naturel.</p> + +<p>Nous comprenons et partageons le sentiment d'aversion profonde que les +artistes dignes de ce nom ont pour le maniérisme, l'exagération ou la +mignardise, mais il n'en faut pas moins reconnaître que l'accent, +l'expression, le mouvement, l'émotion sont des qualités primordiales, +dont la possession est indispensable pour une bonne interprétation.<a name="page_182" id="page_182"></a> Si +la chaleur communicative fait défaut à l'exécutant, l'auditoire reste +froid; si le virtuose n'a pas d'heureux élans d'inspiration, s'il se +condamne à une rigidité glaciale, quelle action exercera-t-il sur le +public? L'exécution littérale sans l'adjonction des qualités intimes, de +l'interprétation vivante, sentie, est la négation du beau et du vrai, +tout aussi bien que l'exagération, les procédés excessifs, ampoulés +marquent la décadence de l'art et la perversion du goût.</p> + +<p>La physionomie de M<sup>me</sup> Farrenc offrait un type distingué, mais austère +et froid. Nature vaillante, laborieuse à l'excès, caractère réservé, +réfléchi, tout, dans cette organisation d'élite, affirmait une +individualité concentrée et convaincue. Les traits fins, effilés, le +teint pâle, le regard un peu vague, donnaient au visage, d'un ovale +allongé, un caractère ascétique. Au moral, elle avait une grande +droiture d'esprit, un jugement sûr, une équité rigoureuse; c'était, en +outre, une femme du monde, distinguée, instruite, ayant su se faire une +forte éducation, tout en devenant musicienne et compositeur de premier +ordre.</p> + +<p>Pendant les dernières années de leur carrière, M. et M<sup>me</sup> Farrenc,—à +l'exemple du regretté Amédée Méreaux,—ont consacré tous leurs soins à +une importante publication: <i>le Trésor des pianistes</i>, recueil de vingt +volumes comprenant tous les chefs-d'œuvre des maîtres célèbres +compositeurs pour le clavecin et le forte-piano. Cet important ouvrage, +enrichi de notices biographiques et de précieuses indications sur le +style et les ornements<a name="page_183" id="page_183"></a> anciens, dont la tradition n'est connue que des +érudits, des collectionneurs de méthodes du temps, est un véritable +monument élevé à l'histoire du piano. En 1872, M<sup>me</sup> Farrenc prenait sa +retraite de professeur au Conservatoire, sans toutefois cesser ses +leçons particulières; mais sa santé, altérée par le travail, le chagrin, +la solitude que la mort avait faite autour d'elle, annonçait une fin +prochaine. C'est en septembre 1875 qu'elle nous a quittés pour le grand +repos si honorablement conquis par une vie laborieuse et d'un haut +exemple.</p> + +<p>Nature vaillante, conscience rigide, organisation puritaine et sérieuse, +égarée dans un siècle frivole et dans une génération fébrile, on peut +dire que M<sup>me</sup> Farrenc n'a pas obtenu tout le succès que méritaient sa +rare conscience, son profond savoir: mais son nom vivra dans le souvenir +de tous ceux qui ont pu apprécier les qualités multiples de l'artiste, +femme par la délicatesse du cœur, virile par la fermeté du talent.<a name="page_184" id="page_184"></a></p> + +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII<br /><br /> +HUMMEL</h2> + +<p>Rarement désirables, souvent désavantageuses, les comparaisons +artistiques s'imposent quelquefois soit par des coïncidences de date, +soit par des rapports de style. C'est un honneur sans doute pour Hummel +d'être mis en parallèle avec Beethoven et comparé à ce maître illustre; +en revanche, ce n'est pas absolument un bonheur. Opposer l'un à l'autre +ces deux maîtres également hors ligne, mais inégalement supérieurs, +c'est opposer l'imagination aidée de la science à l'invention créatrice, +le style acquis à la sensibilité native, l'originalité travaillée aux +élans de l'inspiration. De là un contraste fâcheux entre ces deux grands +artistes contemporains et rivaux. Beethoven était un puissant génie, +Hummel un musicien de talent; le rayonnement du premier a laissé dans un +jour insuffisant le mérite réel du second. Il faut donc, par un effort +d'esprit, isoler Beethoven sur ce sommet de l'art qui appartient au +symphoniste immortel, et il deviendra plus facile de rendre à<a name="page_185" id="page_185"></a> son +vaillant émule toute la justice qui lui est due.</p> + +<p>Mise à part, éloignée de ce redoutable voisinage, la physionomie +artistique de Hummel s'éclaire d'un jour nouveau; on n'hésite pas à la +placer au rang qu'elle mérite; on salue en Hummel un des maîtres non +seulement brillants mais utiles qui ont fait progresser l'art musical et +trouvé des voies nouvelles. S'il n'a pas eu les grands coups d'aile, les +inspirations larges, puissantes de Beethoven, il a du moins parlé la +langue inspirée, correcte et pure des poètes classiques de la musique, +il a écrit de véritables chefs-d'œuvre, laissé d'admirables modèles +de style et de goût.</p> + +<p>Hummel (Jean-Népomucène), fils de Joseph Hummel, musicien distingué, +habile professeur, chef d'orchestre, naquit à Presbourg le 16 novembre +1778. Dès sa première enfance, il annonça des dispositions toutes +spéciales pour l'étude du piano, qu'il commença à l'âge de cinq ans. Ses +facultés musicales étaient si remarquables qu'à sept ans il étonnait +déjà par sa virtuosité. Le père de Hummel, qui s'était fixé à Vienne, où +il dirigeait un orchestre de théâtre, présenta son enfant prodige à +plusieurs artistes éminents et à W. Mozart. Le grand compositeur fut si +enthousiasmé par la riche organisation du petit virtuose, qu'il voulut +le diriger lui-même, malgré son peu de goût pour l'enseignement.</p> + +<p>Hummel eut donc l'inestimable bonheur d'être un des rares élèves de +Mozart; il resta chez lui à demeure, comme pensionnaire; de là sa forte +éducation et son immense supériorité sur la<a name="page_186" id="page_186"></a> plupart des compositeurs +ses contemporains. Ses progrès furent si rapides que Mozart put +présenter au public son merveilleux élève, âgé de neuf ans, dans un +concert donné à Dresde en 1787. Le père de Hummel voulut ensuite, à +l'exemple du père même de Mozart, produire et un peu exploiter le talent +de son fils. Pendant six années, il lui fit parcourir l'Allemagne, le +Danemark, la Hollande, l'Ecosse, l'Angleterre (où il séjourna deux ans à +Londres, en 1791 et 1792), rencontrant partout les sympathies les plus +vives. Le père imposait à son fils un travail si rude que Hummel, devenu +homme, en conserva l'habitude toute sa vie.</p> + +<p>Pendant ses deux années de séjour à Londres, Hummel suivit assidûment +les leçons de Clementi, s'imprégna de son style, se soumit aux préceptes +de son école. En quittant Londres, Hummel, alors âgé de quinze ans, +revint à Vienne et commença l'étude de l'harmonie, qu'il n'avait fait +qu'ébaucher; il prit pour guide un des maîtres les plus expérimentés, +consulté par tous les musiciens de valeur, le grand théoricien et +contre-pointiste Albrechtsberger. Le célèbre Salieri lui donna aussi de +précieux conseils sur l'art d'écrire pour les voix et le style +dramatique. Ce fut ainsi qu'il devint compositeur, tout en restant un +virtuose exceptionnel. Nous ne suivrons pas cette vie laborieuse et +vagabonde année par année. Hummel a visité à plusieurs reprises les +diverses contrées de l'Europe, l'Allemagne, la Pologne, la Russie, la +Hollande, la Belgique, l'Angleterre et la France. Partout acclamé, son +grand style, sa virtuosité magistrale, son don<a name="page_187" id="page_187"></a> merveilleux +d'improvisation (ces qualités réunies portées au plus haut point de +perfection), le placèrent au rang des maîtres dans l'acception la plus +grande du mot.</p> + +<p>Comme compositeur dramatique, Hummel a écrit plusieurs opéras sérieux, +de demi-caractère et bouffes, plusieurs cantates avec chœurs, des +ouvertures symphoniques et aussi la musique de plusieurs ballets et +pantomimes avec chants et danses. Ses partitions les plus connues sont +<i>Mathilde de Guise</i>, trois actes, <i>Maison à vendre</i>, un acte, <i>le +Vicende d'amore</i>, opéra bouffe en deux actes. Hummel, qui fut +successivement maître de chapelle du prince Estherhazy, du roi de +Wurtemberg et du grand-duc de Saxe-Weimar, a encore composé trois messes +solennelles, des graduels, offertoires à quatre voix, orchestre et +orgue.</p> + +<p>Haydn et Cherubini avaient pour Hummel une vive sympathie; leurs +encouragements et leurs suffrages étaient pour ce vaillant musicien la +récompense la plus douce de ses travaux si variés au théâtre, à l'église +et comme compositeur de musique de concert et de chambre. Quant à la +double influence de Mozart et de Clementi, on en retrouve quelques +traces dans les premières compositions de Hummel, mais cette filiation +s'efface progressivement dans ses œuvres de maturité; car Hummel, +tout en restant attaché aux traditions de ses illustres maîtres, a +cherché d'autres voies indiquées déjà par les perfectionnements du +piano. Il a modifié les timbres, la sonorité, développé l'harmonie dans +une plus grande étendue du clavier,<a name="page_188" id="page_188"></a> moins usé des formules diatoniques, +donné aux traits des contours plus variés, une trame plus serrée et plus +forte.</p> + +<p>L'œuvre de musique de chambre est importante et de haute valeur: +trois quatuors pour instruments à cordes, deux grandes sérénades pour +piano, violon, guitare, clarinette et basson, deux septuors restés +célèbres, un quintette pour piano et instruments à cordes, six concertos +pour piano et orchestre, dont quatre sont des modèles de style devenus +classiques, ceux en <i>la</i> mineur, <i>si</i> mineur, <i>la</i> bémol majeur et <i>mi</i> +naturel majeur; des rondos et thèmes variés pour piano et orchestre; +plusieurs sonates concertantes pour piano et violon; sept numéros +d'œuvres de trios pour piano, violon et violoncelle, trois sonates à +quatre mains, plusieurs fantaisies et particulièrement l'opéra 18, +œuvre admirable du plus beau style, des études excellentes, des +sonates pour piano seul qu'aucun virtuose ne doit ignorer (op. 13, 20, +36, 81 et 106); les op. 13 et 81 sont de véritables chefs-d'œuvre qui +peuvent se comparer aux plus belles sonates de Beethoven.</p> + +<p>Signalons encore les études publiées par Farrenc et aussi la grande +Méthode, dont je possède l'exemplaire avec dédicace au roi Charles X. +Cet ouvrage, traduit de l'allemand par un de mes anciens maîtres +d'harmonie, Jalensperger, est un précieux recueil de formules de +mécanisme; les combinaisons de doigts, variées à l'infini, offrent aux +élèves patients, que le travail ne rebute pas, de nombreux et excellents +exemples de doigtés ingénieux;<a name="page_189" id="page_189"></a> mais cet ouvrage, très utile à +connaître, est plutôt un arsenal de traits qu'une méthode progressive +dans le sens usuel, absolu du mot.</p> + +<p>Il faut le reconnaître, si Hummel tient une des premières places parmi +les compositeurs de musique de chambre, concertos, septuors, trios, +sonates, fantaisies, il n'occupe qu'une place estimable parmi les +compositeurs de musique dramatique et religieuse. Écrivain correct, +distingué, musicien de grand talent, possédant à fond tous les secrets +de son art, ses œuvres de théâtre et d'église ont du style et le +caractère voulu, mais manquent de passion et d'élan. Hummel ne possédait +pas le génie des grandes conceptions lyriques, et son inspiration +musicale n'a pu s'élever aux sublimités dramatiques et religieuses.</p> + +<p>Au point culminant de leur double apogée, une profonde mésintelligence, +qui alla jusqu'à l'inimitié, surgit entre Hummel et Beethoven; et +pourtant ces deux grands artistes ne cessèrent de rendre mutuellement +justice à leur valeur musicale. On donne différents motifs à cette +aversion personnelle, rivalité d'amour ou rivalité artistique; d'après +d'autres renseignements, la cause réelle de cette rupture était +l'ombrageuse susceptibilité de Beethoven, dont le caractère aigri par la +souffrance n'avait pas une égalité parfaite. Ces deux natures d'élite, +si bien faites pour se comprendre et s'estimer, vécurent donc longtemps +ennemies; mais à l'heure suprême des adieux, Hummel apprenant l'état +désespéré de son illustre rival, se rendit près de lui, les yeux baignés +de larmes; Beethoven<a name="page_190" id="page_190"></a> lui tendit la main en signe de réconciliation.</p> + +<p>A partir de 1811, la réputation de Hummel, comme pianiste et +compositeur, s'établit à Paris et prit racine au Conservatoire de +musique. Cherubini à son retour de Vienne, avait le premier signalé la +haute valeur et fait connaître l'œuvre du maître allemand. J'ai eu le +bonheur d'entendre Hummel, lors de son second voyage à Paris, en 1829, +dans plusieurs séances données chez Érard, et je me rappelle, avec une +vive admiration, ce style noble et simple, cette sonorité onctueuse, +cette belle manière de faire chanter et parler le piano, cette clarté +limpide des traits et ce brio magistral qui laissait l'auditeur +émerveillé, mais toujours tranquille sur les audaces du virtuose.</p> + +<p>Hummel est un des grands maîtres du piano; peut-être serait-il le +premier des modernes sans l'immense rayonnement de Beethoven. Mais, s'il +n'occupe que le second rang comme compositeur-pianiste, il n'a été égalé +par personne dans l'art merveilleux de fixer les idées instantanées, de +leur donner la vie et la forme. Compositeur de premier ordre, +improvisateur incomparable, Hummel, dont la science musicale complétait +la riche imagination, appartient à l'école des logiciens et non à celle +des impressionnalistes amoureux du pittoresque. Il excellait dans l'art +d'exposer avec clarté, de développer dans de justes proportions les +idées musicales, qu'il reliait et traitait suivant leur importance avec +un art infini. Improvisateur merveilleux, il savait conduire et +réglementer l'inspiration avec une perfection sans pareille. Il y avait<a name="page_191" id="page_191"></a> +tant d'ordre, d'habileté dans ses improvisations, la science et la +spontanéité s'y unissaient avec tant de bonheur, qu'en l'écoutant, +charmé, ébloui, on prenait pour le fruit d'un travail médité ces +œuvres si riches de détails, de combinaisons ingénieuses, enchaînées +avec tant d'art, équilibrées avec tant de bonheur. Parmi les pianistes +contemporains, quelques musiciens éminents ont seuls conservé à des +degrés différents ce don merveilleux de l'improvisation. Stephen Heller, +Rosenhain, Hiller improvisent brillamment sur des thèmes donnés. Liszt +est aussi un grand improvisateur si l'on veut accepter comme +improvisations ses éblouissants préludes hérissés de traits vertigineux, +mais où l'ordre et le plan font quelquefois défaut.</p> + +<p>Hummel est mort le 17 octobre 1837, à Weimar, dans cette chère et calme +retraite, véritable sanctuaire du grand art avant l'époque agitée qui +devait suivre. Il avait des traits énergiques et fortement accusés; son +regard franc, très ouvert, exprimait une forte volonté. Sa bouche +souriante parlait de joyeuse humeur; mais en voyant cette forte et +solide charpente, on s'étonnait que cette enveloppe rugueuse pût +s'harmoniser si heureusement avec le talent plein de poésie et de charme +de l'éminent artiste. Ce caillou du Rhin brillait comme un diamant, et +si ses rayons n'ont pas été assez forts pour lutter avec ceux de +Beethoven, du moins ont-ils gardé assez d'éclat pour que le nom de +Hummel resplendisse comme une des plus pures gloires de l'école +allemande.<a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX<br /><br /> +MOSCHELÈS</h2> + +<p>Les artistes qui s'élèvent jusqu'aux sommets ardus de la célébrité, et +atteignent les hautes cimes de l'art par une valeur personnelle +incontestée, des qualités primordiales reconnues de tous, sont en petit +nombre; plus rares encore ceux qui n'ont jamais connu les tristesses de +critiques injustes, ressenti les atteintes douloureuses des rivalités et +de l'envie. Moschelès a été un de ces privilégiés de l'art; ses facultés +exceptionnelles de musicien, de compositeur et de virtuose l'ont placé +si haut, qu'aucune des mesquines passions, des petites haines, trop +fréquentes dans la carrière musicale, n'a pu effleurer sa belle et pure +réputation. Disons encore que la franchise et la noblesse de son +caractère lui ont attiré des sympathies aussi vives qu'immédiates; le +grand artiste et le galant homme n'ont eu qu'à se produire pour +conquérir la faveur universelle.</p> + +<p>Moschelès (Ignace) est né à Prague le 30 mai 1794. Son père, négociant +israélite, lui fit commencer<a name="page_193" id="page_193"></a> très jeune l'étude de la musique; ses +premiers maîtres, modestes musiciens dont le nom mérite d'être +reproduit, Zabradka et Zozalkski, initièrent assez rapidement leur élève +aux principes de l'art pour lui permettre d'entrer au Conservatoire de +Prague, dirigé alors par Denis Weber, musicien instruit et très +distingué, qui s'éprit immédiatement des rares qualités de Moschelès.</p> + +<p>Sous cette direction paternelle, le jeune pianiste fut initié aux +œuvres de Jean-Sébastien Bach, d'Hændel, de Mozart, de Clementi. Sa +mémoire prodigieuse et sa merveilleuse facilité lui valurent de tels +progrès qu'à douze ans il put se faire entendre dans les concerts +publics et obtenir les suffrages des artistes, grâce à une fermeté +d'exécution rare chez les petits virtuoses. Déjà cette précoce et riche +organisation s'était imprégnée des sérieuses et brillantes qualités des +grands maîtres dont Moschelès étudiait le style avec passion.</p> + +<p>Ces premiers succès, loin d'exalter l'amour-propre de Moschelès, ne +firent qu'enflammer son désir d'apprendre; sa famille secondant son bon +vouloir se décida à l'envoyer à Vienne; il trouva dans cette capitale +les moyens de se perfectionner et les modèles à suivre. Grâce aux leçons +d'harmonie du célèbre maître Albrechtsberger, il fit de fortes études de +contre-point et reçut aussi les conseils de Salieri, maîtres consultés +par tous les artistes désireux de connaître les vrais principes, les +saines doctrines, et qui prirent leur jeune disciple en grande +affection. L'imagination et la<a name="page_194" id="page_194"></a> prodigieuse mémoire de Moschelès se +meublèrent de tous les chefs-d'œuvre anciens et contemporains; aussi +ses audaces heureuses n'allèrent-elles jamais jusqu'à lui faire quitter +les voies du bon goût.</p> + +<p>L'exécution brillante, l'accentuation colorée et les effets nouveaux +introduits par le jeune virtuose dans ses premières compositions pour +piano le firent rechercher dans tous les concerts. Il faut même de nos +jours, malgré les soixante ans écoulés, reconnaître dans ces premières +œuvres de Moschelès une richesse d'harmonie, une chaleur expansive +dans la phrase mélodique qui affirmaient de prime abord une originalité +réelle. Dès cette époque,—1812,—la réputation du jeune maître rayonna +sur toute l'Allemagne. C'est aussi à cette date que remonte la sincère +et constante amitié de Moschelès et de Meyerbeer, comme lui très habile +virtuose, son émule et son rival dans les concerts. Cette courtoise +rivalité n'altéra jamais la mutuelle affection des deux artistes: +bientôt, du reste, Meyerbeer, sans cesser d'être habile virtuose, se +voua plus particulièrement aux études de composition dramatique. Pendant +ce temps, Moschelès, occupé de faire progresser l'exécution, consacrait +toute son énergie à la recherche des effets nouveaux dans la musique de +piano.</p> + +<p>La contexture harmonique de ses traits, de formes si variées, donnait à +l'instrument une sonorité plus large et une grande diversité d'accents +par l'imprévu des modulations. Aussi, quand Moschelès quitta Vienne pour +se faire entendre<a name="page_195" id="page_195"></a> dans toutes les grandes villes de l'Allemagne, +Dresde, Leipsick, Cologne, Munich, etc., fut-il acclamé comme le +créateur d'une école nouvelle, se distinguant de l'ancienne non par des +procédés excentriques, mais par une entente plus parfaite de la +sonorité, de l'expression et du toucher.</p> + +<p>Malgré ces succès et l'enthousiasme qu'excitait chaque concert, +Moschelès poursuivait ses études. Travailleur infatigable, d'une extrême +sévérité pour lui-même, il revenait de ses voyages pour mûrir dans le +recueillement les effets nouveaux qu'il voulait introduire. Après ses +nombreuses excursions dans toute l'Allemagne, sur les bords du Rhin, à +travers la Hollande et la Belgique, sûr de ses procédés et de son action +sur le public, le célèbre pianiste vint à Paris pour la première fois en +1820.</p> + +<p>Les concerts qu'il donna à l'Opéra produisirent une immense sensation; +artistes et amateurs étaient également émerveillés par cette virtuosité +transcendante: la sonorité puissante, la noblesse du style, l'élégante +manière de phraser, toutes ces qualités réunies étonnaient et +charmaient. La part du compositeur dans cette admiration générale +n'était pas moindre que celle du virtuose. Les compositions de +Moschelès, si riches d'idées, d'une belle ordonnance, d'une facture +correcte, laissaient peu de prise à la critique. Nul maître, Hummel +excepté, n'avait encore écrit avec ce brio, cette hardiesse d'allures, +une pareille entente des effets spéciaux. Toute la génération des +pianistes de l'époque s'éprit des qualités et des procédés de la +nouvelle école; le jeune Henri Herz comptait parmi ses admirateurs les<a name="page_196" id="page_196"></a> +plus passionnés et ses disciples les plus ardents.</p> + +<p>Cet accueil enthousiaste retint Moschelès une année entière à Paris; le +grand artiste songea même à s'y fixer, mais déjà il était de tradition +qu'il fallait visiter l'Angleterre et demander à nos puissants voisins +la consécration du talent. Moschelès quitta Paris, mais il devait y +revenir souvent et toujours avec joie. Son éminent talent et ses +qualités de galant homme lui avaient créé de solides amitiés, de +sincères affections dont aucune ne l'abandonna.</p> + +<p>En 1821, Moschelès fit sa première apparition à Londres. L'accueil fut +tel qu'il se décida à s'y fixer; grâce à sa distinction naturelle, +jointe à sa haute situation musicale, il devint bientôt un des maîtres +les plus recherchés et les plus aimés de l'aristocratie anglaise. Il +convient d'ailleurs de reconnaître à nos voisins de la Grande-Bretagne +une appréciation saine et juste de la valeur réelle des artistes qui +viennent demander leurs suffrages; ils n'accordent le droit de cité +qu'aux maîtres vaillants qui font preuve à la fois de savoir et de +bravoure; ils ne prennent pas les réputations toutes faites, ils ne les +acclament pas de confiance, sans juger par eux-mêmes. Et pourtant le +goût musical n'est en Angleterre que l'apanage d'un certain nombre de +dilettantes. Seuls les vastes programmes d'oratorios de Bach et de +Hændel exercent une véritable attraction sur la foule des fidèles, qui +se rendent religieusement chaque année à ces grandes solennités +musicales.</p> + +<p>S'il y a plus de légèreté dans nos appréciations,<a name="page_197" id="page_197"></a> dans l'engouement et +la vogue qui s'attachent à tel ou tel artiste, du moins notre public +français des concerts populaires est-il plus connaisseur et plus +éclectique dans ses enthousiasmes.</p> + +<p>Moschelès en devenant l'hôte aimé des Anglais, en choisissant Londres +comme résidence pendant vingt-cinq ans, de 1821 à 1846, ne dit pas adieu +à la vie militante du virtuose, aux voyages artistiques. L'Irlande, +l'Écosse, la Hollande et la Belgique, Paris, Vienne, Dresde, Leipsick, +Munich, Berlin, Hambourg eurent plusieurs fois la visite du grand +artiste. La nombreuse et brillante clientèle d'élèves de Moschelès, sa +place de professeur à l'Académie royale de musique, ses fonctions de +directeur de la Société philharmonique ne lui permettaient plus de +longues absences; mais, dans ses échappées de quelques mois, le +compositeur éminent, l'exécutant de grand style, affirmait en toute +occasion la supériorité de son école.</p> + +<p>J'ai eu plusieurs fois, au début de ma carrière, l'honneur de recevoir +des élèves adressés et recommandés par Moschelès; le célèbre maître +avait aussi accueilli parmi ses disciples plusieurs jeunes virtuoses +formés à mon enseignement; dans ce mutuel échange, j'ai pu directement +apprécier l'excellence de la méthode de Moschelès, ses belles et saines +traditions. En 1846, Moschelès dit adieu à l'Angleterre; il vint se +fixer à Leipsick, où l'appelait son illustre élève Mendelssohn, qui +désirait lui confier la direction des études de piano du Conservatoire. +Moschelès, accompagné de sa famille, s'établit dans cette ville, un des +grands centres artistiques de<a name="page_198" id="page_198"></a> l'Allemagne du Nord, et son école conquit +rapidement la célébrité que justifiaient l'immense réputation et +l'ardeur infatigable du maître.</p> + +<p>Moschelès tient une des premières places parmi les grands maîtres +classiques de l'école du piano. Son style, ses procédés, ses harmonies +colorées et les éléments nouveaux introduits dans ses compositions ont +exercé une influence sensible sur les œuvres de ses émules et +contemporains, Henri Herz et Frédérik Kalkbrenner. Ce dernier maître, +qui rendait justice <i>in petto</i> à son illustre confrère, portait +cependant si haut la conscience de son mérite personnel qu'il lui était +pénible de reconnaître la richesse d'imagination et la valeur des +études, sonates, concertos, de Moschelès; mais Henri Herz, dans sa +loyale franchise, a dit maintes fois que Hummel et Moschelès avaient été +ses modèles préférés et qu'il en procédait directement; et, en effet, la +place de Moschelès est marquée à côté de Hummel; les fortes qualités de +race et d'éducation qui font les grands artistes sont les mêmes malgré +l'individualité distincte des deux talents.</p> + +<p>L'érudition musicale de Moschelès était immense, il connaissait à fond +toutes les écoles; il pouvait démontrer <i>ex professo</i>, et en citant des +exemples, par quels traits distinctifs s'accusent aux différentes +époques le progrès et la transformation de l'art du compositeur. Il +savait merveilleusement s'assimiler les qualités de style qui +conviennent aux œuvres diverses des maîtres du clavecin et du piano. +Bach, Hændel, Scarlatti, Clementi, Mozart, Haydn, Beethoven, Weber et +les modernes n'avaient pas de<a name="page_199" id="page_199"></a> secret pour lui; mais il gardait son +style très caractéristique, style plein de force et de noblesse, chaud, +coloré, nerveux, dramatique, où passe souvent le grand souffle de +l'inspiration. Ses belles études, op. 70, 95, et ses douze grandes +études de concert, op. 121, ses trois beaux caprices, la Légèreté et la +Force, op. 50, sont des modèles de facture où l'idée typique est +développée avec une habileté de mains que possèdent seuls les maîtres.</p> + +<p>Ces pièces, d'un travail excellent au point de vue du mécanisme et des +difficultés spéciales, sont toutes remarquables par le choix de la +pensée musicale, la variété et la contexture des traits, enfin par les +harmonies ingénieuses et piquantes qui en rehaussent le ton et leur +donnent une couleur énergique, expressive et dramatique.</p> + +<p>L'œuvre de compositeur de Moschelès est considérable. On cite huit +concertos pour piano et orchestre; les 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> sont des +modèles du genre; la noblesse du style, la richesse de l'inspiration, la +couleur vigoureuse des harmonies font de ces œuvres des types +admirables plusieurs fois imités. Ajoutons que ces compositions, si +remarquables par le choix des idées, l'ingéniosité des traits, sont +orchestrées avec un tact parfait, en se plaçant au point de vue du piano +récitant, prenant pour lui l'intérêt principal. Les timbres de +l'orchestre sont distribués avec une entente merveilleuse de la +sonorité; les dessins d'accompagnement, pleins d'élégance et d'esprit, +se meuvent avec une grande liberté d'allures, soutiennent ou animent le +piano, concertent avec lui sans jamais absorber l'intérêt<a name="page_200" id="page_200"></a> ni écraser le +soliste par une symphonie trop brillante.</p> + +<p>Les concertos fantastique, pathétique, pastoral, renferment aussi de +belles pages, mais n'ont pas la grande ordonnance et la clarté des cinq +premiers. Le sextuor et le grand septuor pour piano, violon, flûte, +clarinette, violoncelle et contre-basse, peuvent être exécutés à côté de +ceux de Beethoven, Hummel, Onslow et Bertini; ces œuvres sont des +pages magistrales par la netteté du dialogue musical, la conduite et le +développement des idées. Les deux grands trios pour piano, violon et +violoncelle, le grand duo pour deux pianos, et l'admirable sonate à +quatre mains, op. 47, sont des chefs-d'œuvre que tous les pianistes +doivent connaître. Citons encore six numéros d'œuvre de sonates pour +piano seul, op. 4, 6, 22, 27, sonate caractéristique, 41 et 49, sonate +mélancolique.</p> + +<p>Cette dernière n'a qu'un seul mouvement, mais je ne sais rien de plus +parfait, de plus inspiré, de mieux écrit pour le piano. Mentionnons +aussi parmi les œuvres de style, plusieurs sonates concertantes, +piano et violon, les belles variations sur la <i>Marche d'Alexandre</i>, <i>Au +Clair de la Lune</i>, les grandes variations sur une mélodie autrichienne, +plusieurs arrangements sur des airs nationaux irlandais, écossais, +danois, rondos, caprices, polonaises, des variations concertantes pour +piano, violon, violoncelle et clarinette, op. 17 et 46, cinquante +préludes dans tous les tons majeurs et mineurs, des allegros de bravoure +dédiés à Cramer, etc.</p> + +<p>Virtuose de premier ordre, Moschelès se distinguait<a name="page_201" id="page_201"></a> par une exécution +magistrale, beaucoup de naturel et de vérité dans l'expression. +Exécutant plein de verve mais toujours maître de lui, visant moins à +l'effet qu'au bien dire, il commandait l'attention par la noblesse de +son style, sa belle sonorité, sa manière simple et large de phraser. +Rien n'était laissé à l'imprévu, ni dans les grandes lignes, ni dans les +moindres détails de l'interprétation; la supériorité de l'artiste était +aussi réelle dans les passages brillants que dans les contours légers +des ornements.</p> + +<p>Physionomie distinguée, aux lignes régulières et bien dessinées, les +traits de Moschelès accusaient fortement le beau type israélite; le +front haut, le regard franc et fier, la bouche ferme et souriante +offraient dans l'ensemble quelque ressemblance avec Mendelssohn. En +regardant Moschelès, on se sentait attiré vers lui par une sorte de +puissance magnétique, et ceux-là mêmes qui ignoraient la haute valeur +musicale de l'artiste, éprouvaient pour l'homme aimable, bon, +accueillant, une vive sympathie. Moschelès est mort à Leipsick le 10 +mars 1870. Son nom restera dans l'histoire de l'art parmi les plus purs +et les plus dignes d'admiration, à côté de ceux de Clementi et de Hummel +et dans le grand rayonnement des Bach, des Hændel et des Scarlatti.<a name="page_202" id="page_202"></a></p> + +<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX<br /><br /> +ZIMMERMAN</h2> + +<p>Un nom célèbre et un nom aimé que je ne puis écrire sans un profond +sentiment d'émotion, sans un rajeunissement de souvenirs qui a tout à la +fois sa tristesse et son charme. Mais si l'on sent quelque impression +mélancolique à écrire l'histoire de ceux qui ne sont plus, et dont on a +vu la vie active, admiré le rôle militant, la consolation arrive bien +vite quand on peut constater que le temps n'a pas entamé leur mémoire, +qu'il a plutôt dégagé la figure de l'homme et l'œuvre de l'artiste.</p> + +<p>Zimmerman a laissé comme professeur une réputation populaire entre +toutes. Nul maître n'a exercé une plus salutaire influence sur le +progrès musical. Sa parole et ses conseils faisaient autorité. Musicien +érudit, expérimenté, homme d'esprit et de goût, sa nombreuse et +brillante clientèle lui donnait ses grandes entrées dans tous les salons +où l'étude de la musique était en honneur, et l'on peut affirmer que par +le prodigieux rayonnement de ses nombreux élèves et des artistes formés +à<a name="page_203" id="page_203"></a> son école, Zimmerman a été un des grands initiateurs du piano. Large +et remarquable influence due à l'habileté de l'enseignement et à +l'éclectisme dans le choix des œuvres adoptées par le maître.</p> + +<p>Tel a été le rôle spécial de Zimmerman, le caractère particulier de son +action. Il aurait pu laisser un nom glorieux au théâtre ou sur le livre +d'or des virtuoses; son instruction musicale, la richesse de son +imagination lui permettaient de choisir sa voie; il a préféré le rôle +modeste, mais précieux, d'instituteur de la jeunesse, et grâce à ses +soins dévoués, une pléiade d'artistes célèbres, compositeurs et +exécutants, a grandi pour continuer ses traditions. On peut l'appeler la +génération de 1830, ce n'est pas un reproche dangereux. Cette +génération, quoi qu'en pensent quelques esprits étroits, a produit un +nombre considérable de personnalités de haute valeur, dans les sciences, +les arts et la littérature. Combien de «démodés» de cette époque vivront +encore quand les petits maîtres du jour auront fait leur temps!</p> + +<p>Zimmerman (Pierre-Joseph-Guillaume), né à Paris en 1785, était fils d'un +facteur de pianos. Admis au Conservatoire comme élève en 1798, il étudia +le piano sous la direction du célèbre compositeur Boieldieu, dont les +œuvres instrumentales étaient fort appréciées et qui préludait à sa +grande réputation dramatique en écrivant des sonates, des concertos et +des fantaisies pour le piano, enfin des romances très-populaires. +Zimmerman obtint en 1800 un brillant premier prix de piano en concourant +avec Kalkbrenner, élève de Louis<a name="page_204" id="page_204"></a> Adam. Il fit de fortes études +d'harmonie avec Rey et Catel. En 1802, il eut le premier prix dans la +classe de ce maître. Un peu plus tard, il devint l'élève de Cherubini, +dont il devait garder les grandes traditions et le style sévère.</p> + +<p>En 1816, Zimmerman fut nommé professeur d'une classe de piano; en 1826, +il obtint au concours la place de professeur de contre-point et fugue; +mais il céda généreusement ses droits à son émule, Fétis, satisfait +d'être sorti vainqueur de cette épreuve. Il continua sa classe de piano, +position plus modeste dans la hiérarchie de l'enseignement, mais qui +laissait à l'habile théoricien, au savant contre-pointiste, une +influence immédiate sur la génération militante des pianistes +compositeurs. Il avait déjà des devoirs envers le cercle qui +l'entourait, toute une clientèle et aussi une école faisant autorité.</p> + +<p>Zimmerman a eu ses heures de succès comme pianiste. Ce n'était pas sans +une certaine vanité d'artiste qu'il me disait avoir pris part comme +virtuose en vogue aux concerts de la cantatrice célèbre, la Catalani. +Mais, très recherché comme professeur, consacrant ses loisirs à la +composition ou aux exigences du monde, il dut renoncer de bonne heure à +la vie active du virtuose, pour se vouer uniquement à l'enseignement.</p> + +<p>Causeur spirituel, esprit distingué, homme de goût, Zimmerman était d'un +naturel aimable et fin. C'était pour nous, ses élèves affectionnés, un +grand et fréquent plaisir que l'entendre évoquer ses souvenirs si +intéressants au sujet des artistes<a name="page_205" id="page_205"></a> célèbres et contemporains. +Quelquefois un trait incisif le vengeait des jalousies que lui +suscitaient sa grande popularité et le luxe artistique qui l'entourait.</p> + +<p>Je citerai un mot typique qui donne la mesure de sa vivacité d'esprit et +de la nature de ses réparties. Il s'agissait d'un élève oublieux, qu'il +accusait, peut-être injustement, d'ingratitude: «Ah! me dit-il, il a un +juste sentiment de la pédale, mais il n'a pas la pédale du sentiment.» +Les pianistes comprendront sans autre explication la délicatesse et la +portée du mot.</p> + +<p>L'existence à la fois laborieuse et brillante de Zimmerman a eu +cependant ses points noirs. La maison si parfaitement dirigée par M<sup>me</sup> +Zimmerman était un des centres artistiques les plus recherchés de Paris. +Les intelligences supérieures de tout ordre s'y donnaient rendez-vous; +la nombreuse famille du maître s'épanouissait dans ce milieu +exceptionnel. C'est au sein de ce bonheur que la mort vint frapper la +fille aînée de Zimmerman, M<sup>me</sup> J. Dubuffe, âme d'élite, cœur +d'artiste, imagination de poète. Plus tard, le départ de la maison +paternelle d'un fils que Zimmerman eût désiré voir continuer son +œuvre et reprendre ses traditions fut aussi une cause de douleur que +j'eus un instant l'espoir d'amortir.</p> + +<p>Très généralement aimé, Zimmerman eut pourtant à souffrir de +l'ingratitude de quelques élèves. Sous une apparence impassible, il en +fut péniblement atteint. Une autre déception vint affliger ses dernières +années. Fort des services rendus à<a name="page_206" id="page_206"></a> l'art musical, auteur d'un ouvrage +en trois actes, <i>l'Enlèvement</i>, dont le livret seul avait causé la chute +d'un grand opéra intitulé <i>Nausica</i>, de plusieurs messes et symphonies, +d'une encyclopédie musicale, il désirait vivement entrer à l'Institut, +dont les portes s'étaient ouvertes pour le savant théoricien Reicha. +Mais l'immense réputation du professeur, les preuves incontestées de sa +haute science ne purent vaincre certaines hostilités. Zimmerman se +montra très affecté de son insuccès et surtout d'avoir été abandonné par +ses vieux amis Onslow et Auber.</p> + +<p>Il trouva des consolations dans le cercle brillant qui grandissait +autour de lui. Il fallait avoir des liens sérieux avec la famille +Zimmerman ou une très haute notoriété artistique pour être admis sur le +programme des fêtes musicales qui se donnaient square d'Orléans. Duprez, +à son retour d'Italie, Thalberg, Chopin, Liszt, Sivori, de Bériot, +Kalkbrenner, Lablache, Tamburini, Mario, Rubini, Levasseur, M<sup>mes</sup> +Rossi, Falcon, Sontag, Viardot, Frezzolini, prenaient une part active à +ces concerts souvent improvisés. Aussi quel empressement, quelle +affluence d'illustrations, quelle admiration parfois fatigante! Je me +souviens qu'à l'une de ces soirées, Auber, en vaine de moquerie, me +demanda en entendant Doelher exécuter une pièce de concert: «Savez-vous +ce qu'il joue en ce moment?—Mais, cher maître, une étude de concert.—A +cette heure, les études devraient être couchées.»</p> + +<p>Le mot était injuste; en tous cas, les réunions intimes, moins +nombreuses mais aussi brillantes,<a name="page_207" id="page_207"></a> n'ont jamais prêté à des critiques de +ce genre. M<sup>me</sup> Zimmerman et ses filles en faisaient les honneurs à une +foule d'artistes et de littérateurs. On jouait des charades; les gages +donnés, les rébus non devinés, se rachetaient par des pénitences variant +suivant la nature des coupables. Gautier, Dumas, Musset étaient +condamnés à réciter leurs dernières poésies; Liszt ou Chopin devaient +improviser sur un thème donné; M<sup>mes</sup> Viardot, Falcon et Eugénie Garcia +avaient aussi leurs dettes mélodiques à acquitter, et je me rappelle +avoir moi-même réglé plus d'un gage.</p> + +<p>En 1848, Zimmerman prit sa retraite de professeur de piano au +Conservatoire. Il avait encore toute son énergie et une activité +incomparable; mais il croyait sentir une sourde hostilité contre son +enseignement, et cela de la part d'artistes formés à son école. J'ai +reçu ses confidences à ce sujet, comme aussi l'impression de son vif +mécontentement en plusieurs circonstances où le jury avait cru devoir +négliger sa classe au profit de la classe rivale. Or, Zimmerman, qui +pourtant ne détestait personne, avait une antipathie vivace contre +l'artiste très débonnaire, son ex-répétiteur, devenu son émule dans les +concours. Harcelé par de petites taquineries, il demanda sa retraite +dans la force de l'âge et fut nommé inspecteur des classes de piano. Il +m'annonça lui-même sa décision en m'engageant à me présenter. «Je +resterai neutre, me dit-il, car Ch. V. Alkan, Émile Prudent, Louis +Lacombe et toi, vous êtes mes élèves.» J'ai dit ailleurs pourquoi mon +nom fut préféré. Quant<a name="page_208" id="page_208"></a> à Zimmerman il dut rompre un instant la +neutralité qu'il s'était imposée pour me couvrir de son témoignage à +propos d'une délicate question d'élèves. Après ma nomination, il vint +souvent dans ma classe où il retrouvait l'autorité toujours présente de +ses traditions.</p> + +<p>Il n'en était pas de plus sûres et de plus charmantes en même temps, +malgré leur sévérité relative. Musicien de grand savoir, d'un goût +délicat, très éclectique, n'ayant aucun parti pris d'hostilité contre +les tendances novatrices, Zimmerman tenait ses élèves au courant de +toutes les œuvres de valeur réelle, sans souci du nom de l'auteur ni +de la provenance d'école. Il se faisait même un point d'honneur de +mettre au jour les noms d'artistes méritants mais ignorés; sa classe et +ses salons ont donné un point d'appui à nombre de réputations.</p> + +<p>Ch.-V. Alkan, Massé, Charlot, G. Bizet ont reçu des leçons de +contre-point et de composition de Zimmerman. Citons encore parmi ses +élèves les plus connus les frères Déjazet, Louis Cholet, les frères +Codine, Fessy, vaillants pianistes et compositeurs de mérite, Graziani, +Honoré, Demaric, Collignon, Ambroise Thomas, qui joue Chopin d'une façon +si merveilleuse; Prudent, Goria, Lefébure, morts tous trois +prématurément; Henri Potier, A. Petit, Piccini, Lécureux, musiciens +d'élite; Ravina, aux œuvres si gracieuses; Louis Lacombe, compositeur +et pianiste de grand style. A la rigueur, je puis également me citer +parmi ceux qui ont tenu le plus à honneur de continuer les traditions +d'enseignement de Zimmerman. Je<a name="page_209" id="page_209"></a> dois aussi une mention particulière à +M<sup>lle</sup> Joséphine Martin, l'élève affectionnée du maître, qui non +seulement a formé son talent de virtuose, mais encore dirigé ses études +d'harmonie et de composition. Quant à Gunselman, Mariscotti, ils ont été +également les élèves de Zimmerman tout en restant les miens.</p> + +<p>Zimmerman, ainsi que nous l'avons dit, malgré le nombre considérable de +ses disciples, n'a pas voulu se désintéresser des œuvres +d'imagination. Son opéra de <i>l'Enlèvement</i>, donné en 1830 à la salle +Ventadour, chanté par M<sup>me</sup> Pradher, Féreol et Chollet, contenait de +réelles beautés; mais le poème divertit malheureusement le public, qui +fit une ovation au nom du musicien et siffla celui du librettiste.</p> + +<p>Zimmerman a encore écrit deux messes solennelles avec orchestre et +laissé en manuscrit l'opéra <i>Nausica</i>. La science du grand +contre-pointiste et de l'élève affectionné de Cherubini a marqué sa +trace dans les morceaux d'ensemble, les chœurs et l'orchestration. +Quant à l'œuvre de piano, elle comprend de nombreuses variations, +divertissements, rondos sur des thèmes d'opéras en vogue, sur les +romances populaires de l'époque: variations et rondos sur les opéras +d'<i>Emma</i> et <i>le Serment</i> d'Auber; des variations sur les romances si +connues: <i>S'il est vrai que d'être deux</i>, <i>Il est trop tard</i>, le +<i>Bouquet de romarin</i>, la <i>Gasconne</i>, des contredanses variées, deux +recueils d'études très mélodiques dédiées à la princesse Marie, une +excellente sonate dédiée à Catel, deux concertos,<a name="page_210" id="page_210"></a> le premier dédié à +Cherubini, enfin, l'<i>Encyclopédie du Pianiste</i>, cours théorique et +pratique où Zimmerman a condensé le fruit de sa longue expérience, +véritable code musical du virtuose et du compositeur. La deuxième partie +comprend un cours d'harmonie, de contre-point, de haute composition et +l'ensemble de la méthode reste une preuve victorieuse de l'excellence de +l'enseignement de Zimmerman.</p> + +<p>Décoré de la Légion d'honneur au milieu de sa brillante carrière, et à +une époque où l'on n'était pas prodigue de cette distinction, retiré de +l'enseignement et de la vie militante du professorat, en 1848, comme +nous l'avons dit, Zimmerman ne survécut que cinq ans à son départ du +Conservatoire, c'est-à-dire jusqu'au mois de novembre 1853.</p> + +<p>Zimmerman avait la physionomie aimable et douce, avec un reflet de +bienveillance; ses yeux, au regard clair et vif, étaient ombragés +d'épais sourcils: le nez droit, la bouche souriante, formaient un +ensemble qui accusait une ferme volonté et un rare esprit d'observation. +C'était à la fois un excellent maître et un ami dévoué; aussi la date de +ses funérailles fut-elle une journée de deuil pour tout le monde +artistique. Je vois encore la foule recueillie dont la tristesse +s'associait à la douleur de la famille Zimmerman et à celle de ses +illustres gendres, Gounod et Dubuffe. Le culte de cette mémoire est +resté vivace dans le cœur des nombreux artistes qui doivent à +Zimmerman le talent et la renommée. Plusieurs l'ont précédé ou suivi de +près dans l'éternité; seul un groupe survit<a name="page_211" id="page_211"></a> encore, un peu clair-semé, +mais toujours vaillant; Ch.-V. et Nap. Alkan, Ravina, Joséphine Martin. +Je m'y ajouterai, ne fût-ce que pour faire nombre et pour donner à ce +portrait le caractère qui lui convient, celui d'un pieux souvenir et +d'un dernier hommage.<a name="page_212" id="page_212"></a></p> + +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI<br /><br /> +FERDINAND RIES</h2> + +<p>A part quelques grands talents qui commandent une admiration immédiate +et complète, quelques rares physionomies qui laissent une impression +immuable, dont le reflet se trouve fixé pour l'éternité de son vivant +même, sans que la postérité doive faire aucune retouche à l'image, sans +que l'histoire porte aucune atteinte à la gloire acquise, les figures +d'artistes, comme les œuvres d'art, demandent un lointain, une +perspective, l'optique et l'épreuve du temps.</p> + +<p>Il est à la fois trop facile et trop dangereux de juger les +contemporains, quand ce jugement ne s'impose pas d'une façon absolue +comme une ombre tranchée, une silhouette lumineuse, un profil vigoureux +se détachant à l'horizon de la critique. Lorsque cette exception n'est +pas, pour ainsi dire, fatale, l'éloignement devient une nécessité; c'est +dans la perspective que se fondent et s'harmonisent les figures +relativement moyennes; elles y gagnent une certaine égalité de jugement +qu'elles<a name="page_213" id="page_213"></a> n'ont pas encore connue, toujours ballotées entre les +appréciations contraires; les éloges outrés s'atténuent, les critiques +injustes s'émoussent; c'est un rayonnement doux où tout s'apaise. +L'artiste et son œuvre apparaissent ainsi plus nettement dans leur +cadre véritable, avec leurs liens et leur filiation, leurs tenants et +leurs aboutissants; les causes premières, d'une prise si difficile au +moment même où elles agissent, s'éclairent avec le temps. Et qu'il monte +ou qu'il descende dans l'ordre des réputations, l'artiste soumis à cette +dernière épreuve n'a pas le droit de se plaindre: sa mémoire trouve +enfin son véritable équilibre, son point stable et définitif.</p> + +<p>Il nous semble que l'heure est venue pour Ferdinand Ries. La perspective +réduit à de justes proportions cette figure souvent trop grandie, +souvent aussi trop diminuée, et dont il convient de dire à présent +qu'elle appartient à la lueur discrète de la forte moyenne artistique. +Ce qu'on lui a prêté de particulièrement éclatant relevait plutôt de +Beethoven et peut se délimiter facilement; ce qui lui est personnel, +inhérent, correspond à une inspiration moins haute que pure, moins +sublime que distinguée, à une flamme de conviction qu'il ne faudrait pas +confondre avec le feu du génie. De nobles œuvres, voilà ce que Ries a +laissé. La noblesse en est le trait principal et l'éloge suffisant.</p> + +<p>Ferdinand Ries était le fils d'un musicien distingué attaché au service +de l'électeur de Cologne. Encore tout enfant, Ries manifesta un goût +prononcé, des dispositions exceptionnelles pour la<a name="page_214" id="page_214"></a> musique: aussi son +père commença-t-il dès l'âge de cinq ans son éducation de virtuose. Ries +étudia successivement le violoncelle, le piano, l'orgue et le violon. +Quant à ses premières études d'harmonie, il les fit presque sans maître, +par la lecture et l'analyse d'ouvrages théoriques et pratiques. Il eut +ensuite l'ingénieuse pensée de mettre en partitions les quatuors de +Haydn. Ce travail instructif grava dans sa mémoire la pensée du grand +compositeur; de plus, une lecture incessante, attentive, raisonnée, lui +fit pénétrer les finesses et les procédés du maître, lui livra les +secrets du métier. En 1801, Ries, après avoir réduit pour piano les +oratorios de <i>la Création</i> et des <i>Saisons</i>, se rendit à Munich, où il +prit quelque temps des leçons de Winter, compositeur savant, mais sans +originalité, dont les opéras se sont démodés rapidement. Quand Winter +quitta Munich pour aller monter à Paris son opéra de <i>Castor</i>, Ries +partit aussi, mais pour se rendre à Vienne.</p> + +<p>Il avait une lettre de recommandation pour Beethoven, dont son père, +l'ami d'enfance, était resté admirateur fervent. Son but était de +continuer ou plutôt de reprendre en sous-œuvre son éducation musicale +faite jusque-là sans suite, sans plan, sans direction arrêtée. Accueilli +par Beethoven avec une grande bonté, Ferdinand Ries vécut pendant quatre +ans dans l'intimité de son protecteur, qui le prit à demeure, en fit son +élève de prédilection, et même le seul auquel il accordât des leçons +fréquentes et suivies. Ces conseils et ces exemples réunis exercèrent +une influence<a name="page_215" id="page_215"></a> rapide sur le style, le goût et les aspirations de +l'élève.</p> + +<p>Sous la direction de Beethoven, Ries devint encore un virtuose +transcendant. On retrouvait dans son exécution chaude et colorée le +brio, la fougue, l'éclat de son illustre maître. Ries n'appartenait pas +comme pianiste à l'école de Clementi; il avait certaines audaces +harmoniques, certains effets de sonorité, bagage du romantisme de +l'époque, qui suffirait à le séparer de cette école de style lié, aux +continuelles demi-teintes, dont Field et Cramer ont continué la +tradition. Sous l'influence de Beethoven, si l'exécution de Ries n'avait +pas acquis l'autorité du maître, du moins en produisait-elle les +qualités énergiques, le goût des contrastes accentués.</p> + +<p>Ce fut d'ailleurs une éducation singulière, très intime et souvent très +pénible, tour à tour affectueuse et violente, sur laquelle les notices +biographiques publiées par Ries et Wegeler, de Bonn, fournissent des +détails parfois douloureux. Esprit sombre et chagrin, inquiet, +soupçonneux, aigri par la souffrance, les ennuis de famille, une +misanthropie naturelle, Beethoven avait des caprices et des bizarreries +compensés par des élans de tendresse et d'un rare dévouement à son +élève.</p> + +<p>Quant à ses études d'harmonie, Ries, sur le conseil de Beethoven, les +continuait avec le célèbre contre-pointiste Albrechtsberger.</p> + +<p>Les rigueurs des guerres du premier empire engagèrent Ries à quitter +l'Allemagne pour la Russie; mais avant de réaliser ce changement de<a name="page_216" id="page_216"></a> +séjour, il passa deux ans à Paris (1807 à 1809). Plusieurs compositions +de haut style publiées à cette époque le firent apprécier des cercles +artistiques et classer parmi les maîtres les plus habiles. En quittant +Paris, il visita successivement Cassel, Hambourg, Copenhague, Stockolm, +Saint-Pétersbourg, Kiev, Riga, Revel, secondé par son ancien maître le +violoncelliste Romberg. Le voyage en Russie fut pour les deux artistes +une suite de brillants succès. Mais déjà la Russie était atteinte par la +guerre, et Ries, changeant de projets, quittait notre continent en feu +pour chercher un refuge en Angleterre.</p> + +<p>Cette fois, il s'agit d'un séjour prolongé. Ries se maria à Londres avec +une femme d'une grande beauté que j'ai vue plus tard à Paris chez +Rosenhain; nature fine, distinguée, artistique, femme d'esprit, qui fût +aussi pour Ries une compagne dévouée. Ries resta dix ans en Angleterre, +donnant de nombreux concerts et de plus nombreuses leçons, également +recherché comme professeur et applaudi comme compositeur. Ce fut une +période de travail continuel et d'ailleurs fructueux, d'où Ries sortit +avec sa fortune et aussi sa réputation solidement établies. La patrie +l'appelait. Il quitta Londres et vint se fixer avec sa famille à +Godesberg, près Bonn, dans une propriété délicieuse où il pouvait, libre +de tout souci, se livrer à sa fièvre de composition.</p> + +<p>Dans cette retraite Ries écrivit <i>la Fiancée du Brigand</i>, opéra en trois +actes, qui obtint en Allemagne un réel succès. En 1831, Ries fit un<a name="page_217" id="page_217"></a> +voyage à Londres et en Ecosse pour monter un opéra-féerie, <i>Lyska</i>, et +diriger des festivals. De retour en Allemagne, il entreprit un voyage en +Italie; il visita toutes les grandes villes de la péninsule, puis, à son +tour habita alternativement Aix-la-Chapelle et Francfort. Directeur de +l'orchestre et du chant aux fêtes musicales d'Aix-la-Chapelle, Ries +conserva quelque temps ces fonctions, mais finit par s'en démettre pour +faire de nouveaux voyages à Bruxelles, Londres et Paris. Ce fut à +Londres qu'il écrivit son bel oratorio de <i>l'Adoration des rois mages</i>, +qui fut exécuté sous sa direction au festival d'Aix-la-Chapelle, en +1837.</p> + +<p>Fixé en dernier lieu à Francfort, où il avait accepté la direction de la +Société de Sainte-Cécile, Ries, arrivé à l'apogée de sa carrière, +pouvait espérer de longs jours au milieu d'une famille amie et d'amis +dévoués. La considération et la fortune, une réputation incontestée, le +bien-être et le bonheur, enfin une individualité artistique qui avait +été discutée du vivant de Beethoven, Ries avait conquis tout cela quand +la mort vint le prendre dans la force de l'âge, le 13 janvier 1838, à +cinquante et un ans. Un mal latent et incurable brisait cette noble et +laborieuse carrière au moment même où le succès semblait devoir +couronner les efforts de Ries pour atteindre les hautes régions +musicales.</p> + +<p>Le nombre des compositions de Ries est très important. Il comprend 200 +numéros, six symphonies (op. 23, 80, 90, 110, 112, 148); cinq +ouvertures;<a name="page_218" id="page_218"></a> des quintettes et quatuors pour instruments à cordes; huit +concertos pour piano et orchestre,—les 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> et 8<sup>e</sup> sont des +œuvres magistrales;—un grand septuor pour piano, violon, +violoncelle, deux cors et contre-basse; un quintette pour piano et +instruments à cordes; deux sextuors pour piano et instruments divers; un +ottetto pour piano, violon, alto, clarinette, cor, basse, violoncelle et +contre-basse; plusieurs quatuors et trios pour piano, violon et basse; +des œuvres nombreuses de sonates concertantes pour piano et violon, +piano et violoncelle, piano et cor, une grande sonate à quatre mains +(op. 160); dix numéros d'œuvres de sonates pour piano seul; enfin un +nombre considérable de rondos, fantaisies et airs variés, et de pièces +vocales à plusieurs voix. Cette liste très incomplète montre la rare et +constante énergie de Ferdinand Ries, producteur infatigable et +compositeur convaincu.</p> + +<p>L'honneur incomparable d'avoir été l'élève de prédilection de Beethoven +a été pour Ries une cause de succès, mais lui a aussi suscité des motifs +de tristesse. Les envieux, les malveillants ont reproché au disciple du +grand symphoniste de s'être trop assimilé le style de son illustre +maître, d'être une pâle copie de sa manière, en un mot de plagier ses +procédés sans avoir le feu sacré, l'étincelle de génie. Blâme outré +jusqu'à l'injustice. Ce qu'il faut dire c'est que Ferdinand Ries n'était +pas doué de cette imagination primesautière qui fait l'initiative +géniale. Ses idées musicales, toujours distinguées, correctement +exprimées, d'un goût et<a name="page_219" id="page_219"></a> d'un style parfaits, n'atteignent que rarement +les grands élans de l'inspiration.</p> + +<p>Les œuvres d'orchestre ou de chambre montrent souvent l'action d'un +travail opiniâtre; la main très habile de l'artiste n'a pas toujours la +sûreté ni les audaces d'allures que donnent seules les longues études +scolastiques ou l'intuition, plus puissante encore. Ries a écrit un plus +grand nombre d'ouvrages que son contemporain Hummel; il n'en reste pas +moins après lui dans la hiérarchie des compositeurs virtuoses. Mais ce +qu'il faut lui reconnaître, c'est un ensemble de qualités solides, +nobles et pures, puissantes dans un cercle déterminé, et par là même +suffisamment personnelles, très comparables d'ailleurs à sa virtuosité +brillante, colorée, tirant du piano une sonorité remarquable pour +l'époque, mais sans effets d'étonnement, sans surprises pour le public, +virtuosité dont la pureté et la sincérité faisaient le charme.</p> + +<p>Quant à l'imitation de Beethoven, que des critiques sévères ont durement +reprochée à Ries, ce point délicat demande une distinction. Il n'est pas +douteux que Ries ait subi l'influence du grand symphoniste, son maître, +et qu'on en retrouve quelquefois le reflet, mais il n'y a dans son +œuvre, ni pastiche, ni plagiat, de parti pris; Ries est plutôt un +fils qu'un copiste de Beethoven. Combien sont rares les artistes +vraiment originaux, ne procédant que d'eux-mêmes, ne suivant aucune +trace! Créer sans modèle est un phénomène dont on cite bien peu +d'exemples. «On est toujours le fils de quelqu'un», a dit Beaumarchais; +rien n'est plus vrai<a name="page_220" id="page_220"></a> surtout dans les arts. Il y a une première période +d'imitation qui est souvent la même pour les grands artistes, les génies +transcendants, que pour les talents de taille moyenne comme Ferdinand +Ries: la force d'expansion, l'originalité ne se dégagent que plus tard.</p> + +<p>Chez Ries, le tempérament personnel a fini par s'affirmer dans les +limites et sous la forme qu'il convenait, sans efforts et sans +affectation; Ries est devenu suffisamment original sans cesser d'être +naturel; qualité précieuse et exemple méritoire dans un siècle où la +recherche des procédés nouveaux, fiévreux et sans bonne foi a produit +tant d'œuvres tourmentées, parfois aussi tant de simples pastiches.</p> + +<p>Un autre reproche, tout de sentiment, qui atteindrait l'homme et non +l'artiste, a été adressé à Ferdinand Ries. D'après Fétis, il aurait +manqué de respect et d'égards envers la mémoire de l'homme de génie qui +l'avait accueilli avec une bonté toute paternelle. Ferdinand Ries a +publié en effet, avec M. Wegeler, de Bonn, des notices biographiques sur +Beethoven; les aspérités de caractère du grand maître n'y sont pas +atténuées; quelquefois même, il faut le reconnaître, elles y sont +particulièrement soulignées. L'élève de Beethoven aurait encore adressé +une lettre à Fétis pour le féliciter à l'occasion de quelques critiques +sévères dirigées contre les défauts de goût, simples taches au soleil, +qu'une attention jalouse et minutieuse peut seule découvrir dans +l'œuvre du grand symphoniste.</p> + +<p>Ce sont là des faits regrettables, mais les félicitations<a name="page_221" id="page_221"></a> de Ries, pas +plus que les critiques de Fétis, n'ont entamé la mémoire de Beethoven. +On peut affirmer du reste que, malgré quelques imprudences, Wegeler et +Ries n'ont eu d'autre pensée que de publier leurs impressions, leurs +souvenirs personnels sur des faits intimes de la vie de Beethoven. Le +caractère dominant de leur petit ouvrage biographique est un témoignage +d'admiration pour l'homme de génie, à l'âme généreuse, tendre, +impressionnable, mais aigrie, ignorante des compromis de l'existence. +Aussi bien l'ingratitude s'accorderait-elle mal avec la bonté, la +bienveillance naturelle de Ferdinand Ries, dont tous ses amis ont rendu +témoignage.</p> + +<p>Homme du monde, quoique travailleur infatigable, Ries avait une +physionomie distinguée, des traits réguliers et bien dessinés, accusant +une volonté énergique; le front était couronné de cheveux épais et +crépus, les yeux ombragés d'épais sourcils; la bouche souriante et le +menton à fossette donnaient souvent au masque un pli de malice ironique, +mais l'homme était bon, généreux et n'a laissé que des regrets. Quant à +l'artiste, ç'a été tout ensemble son premier bonheur d'entrer dans le +rayonnement de Beethoven et sa fatalité de ne s'en dégager +qu'incomplètement aux yeux de la postérité; mais tout en faisant la part +de cette gloire illustre dans la réputation de Ferdinand Ries, il faut +reconnaître à l'élève de Beethoven les qualités personnelles dont il a +fini par avoir l'entière possession: la conviction, la bravoure, la +sincérité et cette noblesse qui restera son caractère distinctif.<a name="page_222" id="page_222"></a></p> + +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII<br /><br /> +CAMILLE STAMATY</h2> + +<p>L'influence du milieu, de l'éducation, du hasard lui-même sur le germe +des facultés que tout artiste apporte en venant au monde n'est pas +contestable. Il faut aussi faire la part du travail, de la direction +donnée à l'enseignement, part quelquefois considérable; mais aucune de +ces circonstances favorables au développement des jeunes talents ne +tient lieu des dispositions innées, des vocations sincères, marque +distinctive des organisations spéciales. Pour ces natures d'élite, la +loi de progrès se trouve dans une force intérieure et irrésistible, +souvent inconsciente, qui agit à leur insu, leur fait choisir leur route +personnelle, ouvrir leur propre sillon, tandis que les natures d'ordre +inférieur, obéissent à l'impulsion étrangère, même en s'y croyant +soustraites. S'il y a dans les arts un côté de métier que fait acquérir +le travail, il y a un côté d'inspiration nécessairement et uniquement +inné. On devient praticien, on naît artiste.</p> + +<p>L'originalité, la distinction, l'expression, la sensibilité,<a name="page_223" id="page_223"></a> qualités +perfectibles, sont avant tout des qualités naturelles. Le Conservatoire, +cette belle école normale de la musique, ne peut, malgré toute la +science et tout le dévouement de ses maîtres, «manufacturer» des +artistes. Nous perfectionnons les tempéraments déjà doués, nous +cultivons les organisations assez délicates pour promettre de véritables +musiciens; mais nous ne créons pas des artistes. Notre grande école +française, qui a développé tant de virtuoses et de compositeurs, n'en a +pas inventé un seul, et beaucoup ont grandi sans son aide, que la +vocation a soutenus au début de leur carrière.</p> + +<p>Camille Stamaty était de ces derniers. On peut dire que chez lui la +vocation s'est développée elle-même sans autre secours extérieur que +l'audition des chefs-d'œuvre de l'art musical. Le père de Stamaty, +d'origine grecque, comme l'indique le nom, fut naturalisé Français et +nommé consul de notre pays à Civita-Vecchia. La mère du futur virtuose, +femme charmante et d'une rare distinction, chantait avec beaucoup d'art +la musique des grands maîtres italiens, français et allemands: Haydn, +Mozart, Gluck, Cimarosa, Piccini, Nicolo, Grétry, Boïeldieu, Méhul +étaient les compositeurs préférés qu'elle aimait à interpréter. Le goût +musical du jeune Stamaty ressentit l'heureuse influence de l'audition +fréquente de ces délicieuses cantilènes, et une prédilection +particulière pour la belle musique prit possession de ce tempérament +délicat et fin.</p> + +<p>En 1818, la mort de M. Stamaty obligea sa jeune<a name="page_224" id="page_224"></a> femme à rentrer en +France. Après un séjour de quelques mois à Dijon, elle vint se fixer à +Paris, où l'attiraient non seulement des affections de famille et de +sincères amitiés, mais surtout les soins que réclamait l'éducation +littéraire de son fils, car il est à noter que Camille Stamaty n'avait +encore fait de l'étude de la musique qu'une distraction secondaire; à +quatorze ans seulement, il eut un piano à sa disposition spéciale. +M<sup>me</sup> Stamaty, conseillée par sa famille, était loin d'encourager ce +qu'on pouvait soupçonner de la vocation musicale de son fils, et rêvait +pour lui une carrière plus calme que celle d'artiste. Elle eût désiré le +voir diplomate, ingénieur, ou employé administratif.</p> + +<p>Il faut admettre que Stamaty était heureusement doué pour l'art musical +et que ses progrès, malgré le peu de temps donné à l'étude, furent +singulièrement rapides, car Fétis, dans l'article biographique consacré +à Stamaty, parle d'un thème varié composé et publié vers cette époque. +Mais jusque-là le jeune virtuose n'ambitionnait d'autre succès que ceux +que recherchent les gens du monde en écrivant des valses et des +quadrilles: satisfaction d'amour-propre, réputation de compositeur +acquise à peu de frais, mais bornée comme l'enceinte des salons où elle +naît dans l'espace d'une soirée. Par bonheur, Stamaty ne se contentait +pas de ces succès faciles; il travaillait avec assiduité aux heures de +loisir que lui laissaient ses études littéraires, et son goût déjà formé +le portait de plus en plus vers les œuvres de style.</p> + +<p>Fessy, l'un des meilleurs musiciens formés par<a name="page_225" id="page_225"></a> les soins de Zimmerman, +dirigea plusieurs années l'éducation musicale de Stamaty. On ne pouvait +choisir un maître plus capable ni qui comprît mieux la nature des +qualités de son élève; il lui fournit toutes les occasions d'entendre +les virtuoses en renom et l'encouragea à faire de la musique son +occupation principale et sa carrière. Camille Stamaty n'en était pas +encore là; son emploi à la Préfecture ne lui laissait que quelques +heures à consacrer au piano; mais il acquit assez de virtuosité et de +connaissances spéciales pour que la transition devînt facile.</p> + +<p>Enfin, une rencontre fortuite avec Kalkbrenner décida Stamaty à quitter +l'existence calme et monotone de bureaucrate. Dans une soirée où Camille +Stamaty exécutait un quadrille varié, de sa composition, Kalkbrenner fut +charmé de l'exécution élégante du virtuose et de la distinction de ses +idées. Étonné de trouver chez un amateur une organisation musicale et +des aptitudes aussi remarquables, il offrit ses conseils, se portant +garant de l'avenir du jeune homme, qu'il choisit comme disciple, et dont +il fit bientôt son répétiteur.</p> + +<p>Le jeune compositeur n'eut pas à regretter cette détermination, toujours +grave en elle-même. Au moment où l'amateur veut devenir un artiste, il +lui faut compter avec la sévérité naturelle des véritables dilettantes; +on le juge au même titre et quelquefois avec plus de rigueur que les +hommes de métier et de pratique journalière, qui ont depuis longtemps +appris leur nom au public. Onslow,<a name="page_226" id="page_226"></a> Meyerbeer, Mendelssohn ont dû +vaincre à coups de génie la défiance injuste qu'inspirait leur titre +d'amateurs. Stamaty devait porter, avec des qualités moindres, mais +grâce à une volonté aussi énergique, une somme d'efforts aussi +courageusement dépensée.</p> + +<p>Kalkbrenner prit d'ailleurs en grande affection son élève, qui se soumit +avec la docilité d'un enfant au régime exclusif d'exercices spéciaux à +mains pesées. Les plus habiles virtuoses, en y comprenant Chopin, qui +ont demandé des leçons à ce maître célèbre, ont dû se plier aux +exigences de son mode d'enseignement, si parfait, du reste, au point de +vue du mécanisme. Stamaty devint le bras droit, le suppléant toujours +choisi. Kalkbrenner donnait peu de leçons en dehors de ses cours, et le +professeur qu'il désignait était invariablement Stamaty, à qui peu +d'années créèrent une des belles clientèles de Paris.</p> + +<p>Le jeune maître reçut aussi les précieux conseils de Benoist et de +Reicha pour l'harmonie, le contre-point et l'orgue. Pendant un séjour de +quelques mois à Leipsick, il se lia avec Schumann et Mendelssohn et +reçut de ce dernier des leçons de haute composition. La nostalgie du +pays, l'appel de nombreux élèves, interrompirent ce voyage en Allemagne, +qui n'était pas une simple fantaisie de touriste, mais une véritable +excursion artistique pour étudier sur place les grands maîtres de +l'harmonie, s'imprégner de leur foi vivace et revenir fortifié ainsi +pour les grandes luttes. Mais, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire +en Allemagne, Stamaty<a name="page_227" id="page_227"></a> l'accomplit en France avec une résolution et une +persévérance qui firent de lui un virtuose érudit, sachant interpréter +les maîtres anciens et modernes dans le style spécial qui convient à +chaque époque et à chaque école.</p> + +<p>Érudition d'autant plus méritoire que, soit excès de travail, +surexcitation du système nerveux, soit cause morbide spéciale, la santé +de Stamaty fut, dès l'âge de dix-neuf ans, plusieurs fois éprouvée par +de longues et violentes crises de rhumatismes articulaires. Cet artiste +de vocation, si amoureux de son art, se trouvait alors condamné à un +repos absolu, tout travail lui était interdit pendant de longues +semaines; mais, ces douloureuses épreuves passées, il revenait à ses +études avec un redoublement d'énergie.</p> + +<p>En mars 1835, C. Stamaty se produisit comme compositeur et virtuose dans +un concert où il exécuta son concerto de piano (op. 2). Ce morceau, d'un +style élevé et correct, affirmait la science du jeune maître. Cet +heureux début acheva d'établir sa réputation, et il devint le professeur +de prédilection des nombreux adeptes de l'école Kalkbrenner. Ajoutons +qu'il réunissait toutes les qualités propres à inspirer la confiance des +mères de famille: distinction, réserve, talent correct et pur; il +parlait peu et exigeait beaucoup; enfin il avait dans toutes ses +manières comme un reflet de puritanisme, gardant cette tenue sévère que +conservent indéfiniment les personnes pieuses ou élevées dans les +établissements religieux.</p> + +<p>A partir de cette époque. C. Stamaty produisit,<a name="page_228" id="page_228"></a> chaque année, des +compositions spéciales pour piano qu'il exécutait dans ses concerts à +côté des œuvres de ses maîtres préférés. La nombreuse clientèle du +jeune professeur affluait à ces belles séances musicales autant par +sympathie pour le talent du maître que pour s'associer à la pensée +charitable qui le guidait: Stamaty donnait la plupart de ses auditions +au profit d'œuvres de bienfaisance et plus spécialement de l'œuvre +de Saint-Vincent-de-Paul, dont il était un des membres actifs et +dévoués.</p> + +<p>En 1846, Stamaty eut la douleur de perdre sa mère. Fils tendre et +respectueux, il fut vivement frappé de cette mort inattendue. Renonçant +pendant quelque temps à toute occupation artistique, il se rendit à Rome +et y séjourna une année entière. Cette période de recueillement loin du +bruit de la vie mondaine lui rendit un peu de calme, tout en lui +laissant un fonds de tristesse et de mélancolie que plus tard les joies +de la famille vinrent adoucir.</p> + +<p>En 1848, Stamaty associait à son existence une compagne aimante et +dévouée, qui, sans être artiste, comprenait l'art et sut en transmettre +le goût élevé à ses enfants. Le talent si fin, si délicat de M<sup>lle</sup> +Nanine Stamaty en est un charmant témoignage.</p> + +<p>La réputation du compositeur grandissait. Sa haute notoriété, sa +parfaite honorabilité le désignaient pour la Légion d'honneur. Cette +marque de haute distinction lui fut accordée en 1862. Les +pianistes-professeurs étaient à l'ordre du jour: la même année, je +recevais la même distinction; en<a name="page_229" id="page_229"></a> 1861, Ravina avait été nommé +chevalier; en 1863, c'était le tour de mon collègue et ami Félix Le +Couppey.</p> + +<p>Camille Stamaty était un pianiste de style, mais non un virtuose +transcendant, à l'exécution chaude, colorée, brillante. Il reflétait +dans une tonalité un peu effacée les belles qualités de Kalkbrenner, +sans en rendre tout à fait l'expression communicative, les audaces +heureuses. En revanche, comme compositeur, Stamaty a été le représentant +le plus autorisé de l'enseignement de Kalkbrenner, le continuateur de sa +méthode si parfaite au point de vue du mécanisme, de l'indépendance des +doigts et de l'irréprochable égalité du jeu.</p> + +<p>Un grand nombre d'artistes éminents ont reçu de lui les traditions de +cette belle école. Deux noms priment les autres: Gottschalk et +Saint-Saëns. Le maître qui a su diriger l'éducation musicale de ces +compositeurs célèbres, prend place au rang des plus habiles. Ajoutons +que Stamaty sut conserver à ses élèves le cachet personnel qui +caractérise le talent de chacun d'eux: qualité rare, et, au fond, le +grand art du professorat. Combien de maîtres substituent leur sentiment +à celui du disciple, et n'en font qu'un décalque plus ou moins fidèle de +leur propre talent!</p> + +<p>Stamaty avait une nombreuse clientèle dans les deux faubourgs +aristocratiques, Saint-Germain et Saint-Honoré. On appréciait en lui le +savoir et le talent de l'artiste, la réserve et la fermeté du maître, la +distinction parfaite, la vie exemplaire du galant homme. Stamaty était +un chef de famille modèle;<a name="page_230" id="page_230"></a> ce qui achevait de lui attirer les +sympathies générales, c'était l'affirmation sincère de sa foi catholique +par la pratique de tous les devoirs du chrétien.</p> + +<p>Nature austère, Stamaty a vécu dans la tourmente parisienne un peu comme +M<sup>me</sup> Farrenc, dont il partageait les convictions arrêtées, la +prédilection pour les maîtres anciens, l'antipathie contre le +maniérisme, le pathétique et le genre expressif trop accusé. On peut +dire que chez lui le physique et le moral étaient en harmonie. La +physionomie n'offrait aucune particularité saillante, aucun trait +anormal, comme souvent on se plaît à en rencontrer chez les artistes en +renom.</p> + +<p>L'ovale allongée de la figure encadrée de favoris soyeux présentait des +lignes régulières, des contours bien dessinés. Le nez fin, la bouche +souriante, le front découvert donnaient un ensemble distingué. Le regard +un peu clignotant semblait parfois caustique et moqueur; il n'en était +rien pourtant: Stamaty avait en horreur l'ironie et la médisance. Sans +entrer dans l'analyse minutieuse de l'œuvre entier du compositeur, +nous dirons que ce maître de talent a pris une place à part dans le +genre tout spécial des études de piano. <i>Le Rythme des doigts</i> est le +traité de mécanisme le plus complet, le mieux raisonné, le plus logique +que nous connaissions. La mesure, l'indépendance des doigts, +l'accentuation y sont étudiées sous toutes les formes, avec les +combinaisons les plus variées. Les <i>Études progressives</i>, chant et +mécanisme (op. 37, 39), offrent aux élèves des recueils importants de +pièces caractéristiques<a name="page_231" id="page_231"></a> où l'accentuation, la vélocité, la bravoure +sont traitées progressivement, avec un soin méthodique et une rare +ingéniosité.</p> + +<p><i>Les Études concertantes</i> (op. 46 et 47), deux cahiers qu'on peut +étudier simultanément avec les œuvres précédentes, font grand honneur +à la science harmonique et à l'inspiration mélodique de leur auteur; +dans ses <i>Esquisses</i> (op 17) et ses <i>Études pittoresques</i> (op. 21) +Camille Stamaty affirme aussi son mérite dans l'étude de genre +proprement dite. Enfin ses six <i>Études caractéristiques sur Obéron</i> et +ses douze transcriptions <i>Souvenir du Conservatoire</i> forment un ensemble +de dix-huit grandes études de style qui complètent, par la mise en +œuvre au piano des chefs-d'œuvre dramatiques et symphoniques, +l'enseignement profond et rationnel de Stamaty.</p> + +<p>Mentionnons encore deux sonates pour piano seul, en <i>fa</i> mineur et <i>ut</i> +mineur, un trio (op. 12), d'une excellente facture, le concerto (op. 2), +enfin la célèbre transcription <i>Plaisir d'amour</i>, la Promenade sur +l'eau, une Gigue Ecossaise, une Sicilienne dans le style ancien, la +Marche Hongroise, la Petite Fileuse, la Valse des Oiseaux, la Valse des +Étoiles, plusieurs fantaisies et variations sur des airs d'opéra. Tout +cet œuvre a été apprécié, du vivant même de Stamaty, par des juges +impartiaux, Berlioz, d'Ortigue, Monnais, qui tous ont rendu justice aux +qualités pratiques, à la belle et noble inspiration de la plupart de ces +compositions.</p> + +<p>On voit d'après cette rapide nomenclature, que les exigences de +l'enseignement n'avaient pas éteint chez Stamaty cette fièvre de +production que tous les<a name="page_232" id="page_232"></a> artistes d'imagination conservent jusqu'à la +dernière heure. Pour eux, en effet, le professorat n'est pas seulement +une carrière honorable, mais un apostolat, une mission où le maître est +tenu lui-même de tendre toujours vers un idéal supérieur. Stamaty avait +au plus haut degré cette volonté artistique indispensable aux maîtres +qui veulent fonder une école. Il a conservé cette précieuse qualité +jusqu'à sa mort prématurée, le 19 avril 1870. Aussi tous ceux qui l'ont +connu gardent-ils le souvenir de sa noblesse de cœur, de l'élévation +de son esprit, en même temps que de la droiture de son jugement. Sa vie +digne et si bien remplie est un grand exemple, et son nom respecté doit +prendre place à côté de ceux qui ont honoré l'art par la vertu et le +talent.<a name="page_233" id="page_233"></a></p> + +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII<br /><br /> +FERDINAND HILLER</h2> + +<p>«L'art se meurt, l'art est perdu», répètent sur tous les tons les +esprits chagrins, la critique misanthrope. «On ne sait plus penser, on +ne sait plus écrire, le réalisme de parti pris obscurcit l'imagination +des artistes, étouffe dans leur germe les plus riches organisations.» +Voilà le thème favori, mais peu varié des pessimistes, que des regrets, +justifiables sans doute, mais trop exclusifs, une contemplation +absorbante du passé rendent aveugles et injustes pour les belles +productions modernes. Le travail de création qui s'accomplit de nos +jours ne dénote-t-il pas au contraire une puissance d'action dont le +spectacle doit nous consoler de bien des tristesses?</p> + +<p>Le nombre des musiciens passionnés pour le grand art et fidèles à ses +pures traditions est resté considérable; les erreurs de ceux qui +s'égarent à la recherche de subtilités puériles en choisissant leur +idéal en dehors du vrai, ne font que mieux ressortir la persévérance de +ce groupe vaillant.<a name="page_234" id="page_234"></a> Nous en fournissons une preuve éloquente en +inscrivant le nom de Ferdinand Hiller sur cette liste de virtuoses +célèbres qui maintiennent la continuité de la chaîne en reliant les +gloires du passé aux promesses de l'avenir.</p> + +<p>Vapereau et Fétis donnent pour patrie à Ferdinand Hiller +Francfort-sur-le-Mein, et fixent la date de sa naissance au 24 octobre +1811. Une de mes élèves, M<sup>me</sup> Rattier, qui a publié un intéressant +ouvrage biographique (<i>Études sur la musique et les musiciens</i>), indique +comme date 1812, et comme lieu de naissance Wendischossig. Quoi qu'il en +soit de ces deux indications, le fait certain est que F. Hiller +appartient à cette grande famille israélite qui a poussé des racines si +vivaces dans le monde artistique. Ses études musicales, commencées par +les soins de sa mère, furent ensuite confiées à des maîtres habiles, +parmi lesquels l'excellent professeur Aloys Schmitt. Hiller, comme la +plupart des pianistes célèbres, fut virtuose précoce, et, dès l'âge de +dix ans, se produisit dans les concerts; mais ses parents eurent la +sagesse de ne pas exploiter le talent naissant de leur fils. F. Hiller +mena de front ses études littéraires et musicales; puis il se rendit à +Weimar, le paradis artistique de l'Allemagne.</p> + +<p>Élève de prédilection de Hummel, ce fut là que F. Hiller s'imprégna des +hautes connaissances musicales et des merveilleuses qualités +d'improvisation de ce maître illustre. Aucun artiste contemporain ne +possède au même degré qu'Hiller le grand style, les traditions de cette +école remarquable entre toutes par sa belle entente de la sonorité, le +brillant<a name="page_235" id="page_235"></a> et le fini des traits, la manière large et tout à fait vocale +de faire chanter l'instrument.</p> + +<p>Vers 1828, Hiller vint se fixer à Paris, où il resta sept ans, +travaillant sans relâche, se produisant comme virtuose et compositeur, +trouvant chez nous cet accueil sympathique dont Rosenhain, Moschelès, +Chopin, Heller ont eu tant de témoignages, cette réception cordiale, +chaleureuse que la société parisienne accorde si généreusement aux +artistes étrangers, quand elle leur reconnaît une valeur réelle, une +individualité accusée et la volonté de s'associer sincèrement, sans +parti pris d'hostilité, au progrès de la science et de l'art. F. Hiller +devint, dès son arrivée, un des maîtres les plus recherchés et l'ami des +artistes éminents qui jouissaient déjà de la faveur publique; +Kalkbrenner, Liszt, Herz, plus tard Chopin et Alkan, devinrent ses +intimes et ses partenaires dans l'exécution des compositions à deux +pianos ou à quatre mains.</p> + +<p>Hiller a professé quelque temps à l'école Choron, où je devais, dans le +principe, entrer comme élève; mais, absorbé par la composition et ses +études de virtuosité, il donnait fort peu de leçons; sa famille lui +avait fait une position indépendante qui lui laissait toute liberté +d'action. Dans les deux hivers de 1830 et 1831, il s'affirma comme +compositeur: une suite de concerts donnés au Conservatoire et des +séances de musique de chambre lui permirent de produire deux symphonies, +deux concertos, une ouverture pour le <i>Faust</i> de Gœthe, un chœur, +deux quatuors pour instruments à<a name="page_236" id="page_236"></a> cordes et piano. Ces premières +œuvres, marquant nettement les hautes tendances du compositeur, lui +conquirent la sympathie de Cherubini, peu prodigue de compliments, mais +dont l'esprit droit, juste, ferme, le jugement sûr avait une si grande +autorité. Dès cette époque, Hiller fut un des rares privilégiés admis +dans l'intimité de l'infatigable travailleur, amoureux de la forme, qui +s'appliquait encore, dans sa verte vieillesse, à faire disparaître de +ses partitions les incorrections que lui seul était capable d'y +reconnaître.</p> + +<p>Compositeur de premier ordre, savant musicien, Hiller est de plus, comme +son maître Hummel, un virtuose transcendant, un improvisateur de grand +style. Peu de pianistes possèdent cette belle, grasse et profonde +sonorité qui fait du piano un instrument chantant, un orchestre en +miniature aux timbres variés. Rendre la touche sensible, la faire parler +sous l'action pénétrante des doigts, voilà réellement l'art de jouer du +piano. Cette méthode, à la fois simple et rationnelle, qui exclut les +mouvements inutiles et demande à la seule pression manuelle toutes les +nuances de tact et de sonorité, Hiller la possède au suprême degré. Ses +doigts souples et agiles pétrissent le clavier, le rendent docile, +malléable, apte à produire tous les effets, sans recours aux attaques +violentes, à la gymnastique exubérante des virtuoses excentriques qui +brutalisent le piano sans raison. Hiller reste ainsi l'un des rares et +des plus célèbres représentants de la belle école de Clementi, de +Hummel, de Cramer et de Moschelès, école qui a su condenser<a name="page_237" id="page_237"></a> les +qualités diverses des maîtres du clavecin et du piano, réunir dans une +synthèse admirable tous les progrès accomplis et tous les +perfectionnements consacrés par l'usage.</p> + +<p>J'ai plusieurs fois entendu Hiller, dans les soirées intimes de Rossini, +plusieurs fois également aux concerts invités des salles Érard et +Pleyel; j'ai pu apprécier sa belle exécution, son style noble et simple. +Il commande à la sonorité avec un tact parfait, et sait, suivant le +caractère de la phrase, la contexture des traits, varier le toucher, +tirer des effets harmonieux ou puissants, donner l'accent et le +mouvement; il possède cet art merveilleux des nuances vocales, des +timbres de l'orchestre, qui appartient exclusivement aux virtuoses +symphonistes, sous-entendant toujours les voix ou les instruments dans +les œuvres plus spécialement écrites pour le piano. Les sonates de +Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, Schubert, Schumann, Mendelssohn visent +l'orchestre dans leurs principaux effets et la majeure partie des +détails. Notre regretté ami et élève Georges Bizet jouait du piano comme +Hummel, Hiller, Chopin, avec cette exquise perfection et ce tact +particulier aux virtuoses, maîtres dans l'art du chant.</p> + +<p>La grande supériorité d'Hiller s'affirmait surtout dans les œuvres +concertantes, dans cette musique dite de chambre, au répertoire si +varié, qui renferme des trésors inépuisables pour les artistes. Hiller +avait dans la tête et sous les doigts d'admirables spécimens de tous les +maîtres, et sa vaste érudition n'était comparable qu'à sa grande +simplicité,<a name="page_238" id="page_238"></a> qualité rare par ce temps de montre et de charlatanisme. +J'ai aussi gardé un précieux souvenir des improvisations d'Hiller. Les +musiciens de mon âge qui ont eu comme moi, de 1832 à 1840, la bonne +fortune d'assister aux séances de musique de chambre données par Baillot +dans les salons de l'ancienne maison Pleyel, n'ont pu oublier quelle +perfection ce grand artiste, si vaillamment secondé par ses amis, ses +élèves, ses émules, Vidal, Sauzay, Norblin père, Vaslin, apportait à +l'exécution des chefs-d'œuvre concertants. Ferdinand Hiller participa +plusieurs fois à l'interprétation de ces œuvres magistrales. +L'expression de son style sobre et pur se fondait merveilleusement dans +l'ensemble de ce quatuor dont Baillot était l'âme, le poète inspiré. +Mais cette admiration rétrospective ne doit pas nous rendre injuste pour +le présent; les belles traditions se sont conservées; ajoutons même que +le culte tout particulier de l'art concertant compte un plus grand +nombre de fidèles.</p> + +<p>Plusieurs sociétés de quatuors ont pris à cœur d'initier leurs +auditeurs aux œuvres des différentes écoles et des diverses époques; +les dernières compositions de Beethoven, de Schubert et de Schumann ont +de nos jours d'admirables interprètes qui se vouent de préférence à la +vulgarisation de ces compositions encore peu connues, mais vivement +appréciées par les dilettantes. Alard, Maurin, Armingaud, Massart, +Dancla, Sauzay, Marsick, Léonard, Sivori, Franchomme, Jacquart, Rabaud, +Lebouc, Delsart, Planté, Diémer, Fissot, Delahaye,<a name="page_239" id="page_239"></a> tant d'autres encore +sans oublier les noms célèbres de Saint-Saëns, Rubinstein, Ritter, +Jaell, etc., ont consacré leur science et leur virtuosité à suivre les +exemples de leurs illustres devanciers et, comme eux, se sont faits les +ardents propagateurs de la musique de chambre.</p> + +<p>En 1836, Hiller a quitté la France pour retourner dans sa ville natale +et y prendre la direction d'une académie de chant devenue célèbre. +L'année suivante, dans un voyage en Italie, il fit représenter à Milan +son opéra de <i>Romilda</i>; de retour à Leipsick, il y donna un grand +oratorio, <i>la Destruction de Jérusalem</i>, qui excita l'enthousiasme. +Cette belle et large composition de grand style fut exécutée dans toutes +les villes importantes de l'Allemagne et classée à côté des œuvres +religieuses et bibliques de Mendelssohn. Lors d'un second voyage fait en +Italie, Hiller se maria à Florence et séjourna quelque temps à Rome, où +il se lia avec le savant abbé Baini, très familier, dit Fétis, avec le +style religieux de l'ancienne école. Enfin, renonçant à ses +pérégrinations, il dirigea pendant deux ans les sociétés chorales et +instrumentales de Leipsick et de Dresde, puis accepta la direction de +l'académie musicale de Dusseldorf.</p> + +<p>En 1851, Hiller s'est fixé à Cologne, où il avait été appelé comme +maître de chapelle et aussi pour organiser et diriger un conservatoire +de musique.</p> + +<p>Hiller, par la grande notoriété de son nom, son savoir incontesté, sa +science profonde, avait toutes les qualités nécessaires pour mener à +bien cette mission; de plus, il sut grouper autour de lui des<a name="page_240" id="page_240"></a> maîtres +habiles, des virtuoses émérites, tout en se réservant l'enseignement des +classes supérieures de composition, de musique d'ensemble et la haute +direction de l'école qu'il avait créée.</p> + +<p>Ajoutons qu'Hiller joint à ses connaissances multiples de toutes les +branches de l'art musical une rare habileté de chef d'orchestre<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Son +érudition, son entente parfaite de l'instrumentation, des effets +particuliers à obtenir des masses chorales, son goût irréprochable, son +sang-froid, en font un chef d'orchestre hors ligne. Aussi a-t-il été +choisi pour diriger toutes les grandes fêtes musicales de Bonn, +Leipsick, Dresde, Munich, Dusseldorff, Cologne, etc.</p> + +<p>Hiller, en fixant sa résidence à Cologne, n'avait pas dit adieu à la +France, à Paris, qu'il aime et où il a laissé de durables souvenirs, des +amitiés vivaces. En 1853, 1855, et peu de temps avant la guerre de 1870, +nous avons eu plusieurs fois le plaisir de rencontrer Hiller chez celui +que Meyerbeer appelait «Jupiter Rossini», dieu de l'Olympe qui se +plaisait à descendre des hautes régions pour s'humaniser avec les +représentants de la jeune école, se disant pianiste de 3<sup>e</sup> ordre et +auditeur à ma classe du Conservatoire. Planté, Diémer, Delahaye, +Lavignac et mon fils interprétaient à tour de rôle les petites +merveilles musicales échappées<a name="page_241" id="page_241"></a> à sa plume féconde et écrites +spécialement pour le piano: <i>le Cauchemar</i>,—<i>les Mendiants</i>,—<i>Préludes +de l'avenir</i>, et cent autres facéties d'un maître de génie qui mettait +sa griffe sur les petites choses comme sur les grandes.</p> + +<p>Des musiciens plus sévères qu'autorisés reprochent à Hiller de +tourmenter sa mélodie, d'être plus fantaisiste qu'original, de ne pas +posséder un style assez déterminé; une manière vraiment personnelle. Ce +jugement nous semble loin d'être impartial. Pour nous, les œuvres +chorales et orchestrales de Hiller, cantates, psaumes, oratorios, +symphonies, ouvertures, musique de chambre et sonates, sont des +œuvres de grand mérite, d'une forte individualité, où l'on sent le +tempérament énergique d'un maître, et cela non-seulement par le choix +des idées, mais aussi par la belle facture et le développement +proportionnel donné aux pensées principales.</p> + +<p>Dans ses opéras et compositions dramatiques, Hiller n'a pas toujours +atteint la même supériorité, partageant ainsi le sort du plus grand +nombre des symphonistes; il faut cependant lui reconnaître, malgré ses +succès d'estime ou insuccès de théâtre, une grande habileté dans l'art +d'écrire pour les voix, une parfaite connaissance des ensembles et un +véritable sentiment scénique.</p> + +<p>L'œuvre de Hiller est considérable et des plus variés: 3 grands +opéras, 4 oratorios, des ouvertures, des chœurs, des cantates, +compositions de haut style qui affirment, avec la flexibilité de son +talent, l'élévation idéale de ses aspirations. Leur<a name="page_242" id="page_242"></a> fortune inégale +n'atteint pas leur valeur, la popularité, le succès étant souvent +tardifs, la justice ne venant souvent pour les maîtres qui ont ouvert +des voies nouvelles que dans l'exaltation de la mort.</p> + +<p>Hiller a écrit plusieurs beaux concertos, des trios pour piano, violon +et basse, un nombre important de quatuors, six recueils d'études de +différents degrés de force pour le piano, pour le violon, des études +rythmiques, des caprices dédiés à Chopin et vingt-cinq études de +difficulté transcendante<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> dédiées à Meyerbeer, des fantaisies, rondos, +thèmes variés et grand nombre de <i>pièces caractéristiques</i> dans le style +des maîtres anciens, et aussi des romantiques modernes: danse des fées, +danse des gnomes, le chant des fantômes, <i>Ghazel</i>, <i>Guitare</i>, <i>Gavotte</i>, +<i>Sarabande</i>, caprice fantastique, <i>All' antico</i>, impromptu si finement +interprété par M<sup>me</sup> Montigny-Remaury.</p> + +<p>A l'exemple de Schumann et Stephen Heller, F. Hiller n'a pas dédaigné +les jeunes pianistes. Il a écrit à leur intention de charmantes pièces +faciles sous ce titre: <i>Après l'étude</i>.</p> + +<p>F. Hiller a dépassé la soixantaine, mais il est resté ardent, actif, +comme au temps de sa jeunesse. Professeur de composition, directeur du +Conservatoire de Cologne, chef d'orchestre des solennités musicales dont +il est l'ardent promoteur,<a name="page_243" id="page_243"></a> il demeure au poste de combat, luttant pour +la bonne cause, la vraie musique, les pures traditions. Il a du reste +plus d'une fois défendu, avec sa plume vaillante et finement taillée, +les questions controversées d'esthétique, et il fait, à ses heures, de +la critique musicale, en y portant le tact, l'habileté, la conviction +d'un habile écrivain et d'un grand artiste.</p> + +<p>Il nous sera facile d'esquisser le portrait physique de notre célèbre +confrère. Nous avons, malgré l'absence prolongée et la séparation causée +par les douloureuses péripéties d'une guerre néfaste, gardé un fidèle +souvenir du virtuose qui a été si longtemps l'hôte de la France. Hiller +est de taille moyenne et de forte corpulence; sa tête énergique, aux +traits bien accusés, affirme une volonté persistante, le front découvert +et proéminent est celui d'un penseur, le regard ferme, pénétrant, +indique clairement la vivacité de l'esprit. Nous souhaitons de grand +cœur une prolongation de carrière au musicien illustre que nous avons +assez connu pour apprécier sa valeur, au maître éminent, resté, nous en +sommes certain, l'ami sincère de la France, malgré les événements cruels +qui ont séparé deux grands pays faits pour s'unir et vivre en frères +dans le monde idéal de l'harmonie, la religion universelle du beau, du +grand et du juste.<a name="page_244" id="page_244"></a></p> + +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV<br /><br /> +LOUIS ADAM</h2> + +<p>Le nom de Louis Adam mérite de figurer parmi ceux des pianistes +célèbres, sinon au premier rang,—celui des créateurs et des grands +chefs d'école,—du moins à la place honorable et dans la catégorie +particulièrement intéressante des maîtres dont l'enseignement rationnel +et méthodique a exercé une salutaire influence sur les progrès de l'art +français. Titre modeste aux yeux des contemporains, mais dont la valeur +s'accroît avec le temps et qui devient la plus sûre recommandation +auprès de l'histoire, la marque des réputations durables. Sans exalter +outre mesure la mission des professeurs, on peut dire qu'elle dépasse de +beaucoup l'action des virtuoses sur la perfection du goût. Il arrive +d'être habile virtuose, de charmer, d'éblouir, sans avoir le sentiment +exact, parfois même sans posséder la conscience bien nette des effets +obtenus et surtout de leurs causes: signe trop fréquent d'une +organisation anti-professorale. La plupart des pianistes célèbres,—ceux +du moins dont le nom a survécu, adopté pour ainsi dire par la +postérité,—ont été des compositeurs de mérite et des maîtres habiles; +mais un certain nombre de grands virtuoses<a name="page_245" id="page_245"></a> sont restés de purs +spécialistes, sans vocation prononcée pour l'enseignement.</p> + +<p>Ces exceptions fâcheuses font de plusieurs noms autant de météores dans +l'histoire de l'art, autant de points lumineux mais isolés; elles +rendent plus précieuse la mémoire des artistes complets qui ont su +réunir toutes les qualités nécessaires à l'enseignement transcendant: +qualités d'érudition multiple et de science profonde embrassant tant de +questions variées, les principes du chant, pour savoir comment le son +peut se moduler et doit être conduit, l'harmonie pour les analyses des +œuvres enseignées, l'explication des nuances indiquées, la +justification de la prédominance des notes mélodiques ou harmoniques, +leur importance et leur valeur dans le discours musical; qualités de +virtuosité, pour que le maître puisse joindre l'exemple au précepte; +qualités de vocation, pour qu'il voie dans le travail patient des leçons +une véritable mission, ennoblie par son but. Ce rare ensemble de dons +innés et de qualités acquises, aucun maître ne l'a plus complètement +réalisé que Louis Adam. Une mémoire aimée, des traditions utiles, un +sillon laborieusement tracé, mais profond, voilà ce qu'a laissé derrière +lui ce doyen de l'enseignement: patrimoine de gloire dont il convient de +mettre la richesse solide en parallèle avec l'éclat passager des +réputations de «purs» virtuoses, brillamment acclamées, oubliées plus +vite.</p> + +<p>Adam (Louis) est né le 3 décembre 1758, à Miettersbeltz (Bas-Rhin); +d'après Fétis, une autre biographie donne pour date 1760. Il reçut les<a name="page_246" id="page_246"></a> +premières notions musicales et les principes élémentaires du clavecin +d'un parent, amateur distingué, et aussi de Hepp, un des bons organistes +de Strasbourg. Passionné pour l'étude, il apprit seul le violon et la +harpe. Quant à son éducation supérieure, il la puisa surtout dans la +lecture et l'analyse raisonnée des œuvres des grands clavecinistes. +Aucune biographie ne mentionne le nom de son professeur d'harmonie, et +pourtant à dix-sept ans Louis Adam s'était déjà essayé avec succès dans +plusieurs compositions instrumentales de réelle valeur.</p> + +<p>En 1796, il quittait l'Alsace pour se produire à Paris comme compositeur +et virtuose. Il eut la bonne fortune de faire entendre aux Concerts +spirituels, alors très en vogue, deux symphonies pour piano, harpe et +violon. Ce genre de pièces concertantes, qui avait tout l'attrait de la +nouveauté, produisit un grand effet et commença la réputation du jeune +maître. Les succès du professeur furent aussi incontestables dès le +début: Louis Adam vit préférer ses leçons à celles des pianistes les +plus célèbres, grâce à l'alliance d'un profond savoir et d'une parfaite +éducation, ensemble toujours si nécessaire et alors trop rare.</p> + +<p>En 1798, Louis Adam était nommé professeur de piano à l'École nationale +de musique. Il devait y continuer son enseignement pendant quarante-cinq +ans. C'était déjà, pendant ma jeunesse, un nom vénéré que celui du doyen +des professeurs du Conservatoire; deux fils ajoutaient encore à son +éclat: l'un dessinateur habile, l'autre, Adolphe<a name="page_247" id="page_247"></a> Adam, l'émule d'Auber, +presque son rival dans ces œuvres spirituelles, à la fois distinguées +et populaires, qui s'appellent <i>le Chalet</i>, <i>le Postillon de Lonjumeau</i>, +<i>le Brasseur de Preston</i>, <i>Si j'étais roi</i>, <i>les Pantins de Violette</i>, +etc. Pendant que les fils affirmaient ainsi leur talent dans des genres +divers, mais également artistiques, le père se consacrait avec une rare +ardeur de dévouement à sa classe de piano du Conservatoire, y maintenant +les grandes traditions, l'étude approfondie, l'analyse raisonnée des +maîtres anciens qui l'avaient formé lui-même: Bach, Hændel, Scarlatti, +Haydn, Mozart et Clementi. Ces saines doctrines de style et de +virtuosité, non content de les répandre, il les consignait aussi dans sa +belle Méthode, spécialement écrite pour le Conservatoire, code musical +que l'on pourrait encore appeler l'art de jouer du piano, malgré +soixante ans écoulés depuis sa publication.</p> + +<p>Plus d'un demi-siècle, Louis Adam a formé plusieurs générations +d'artistes: il a dirigé, de 1797 à 1818, une classe d'hommes; de 1818 à +1843, la classe des jeunes filles. A cette époque, l'enseignement du +piano n'avait pas encore pris le développement extraordinaire qu'il a de +nos jours: deux classes élémentaires pour les chanteurs et les +harmonistes, et deux préparatoires de second degré, tenues par d'anciens +premiers prix; puis les deux classes supérieures dirigées par Louis Adam +et Zimmerman; cet ensemble suffisait aux exigences de l'enseignement.</p> + +<p>Louis Adam a compté parmi ses élèves-hommes: F. Kalkbrenner, Chaulieu, +Henri Lemoine, Hérold;<a name="page_248" id="page_248"></a> parmi ses élèves-femmes: M<sup>mes</sup> Beck, Renaud +d'Allen, Bresson, Coche, Delsarte, Vierling, Wartel, Massart. M<sup>me</sup> +Massart, qui a été aussi pendant dix ans une de mes élèves, dirige +maintenant au Conservatoire cette même classe de Louis Adam, continuée +avec tant d'éclat par Henri Herz.</p> + +<p>Signalons à ce propos l'extension considérable donnée depuis trente ans +à l'enseignement du piano. On a successivement augmenté le nombre des +professeurs: les classes du deuxième degré ont actuellement pour +maîtres: M<sup>mes</sup> Rety, Chêne, Tarpet, pour les femmes; Descombes et +Anthiome, pour les hommes. Les classes supérieures de piano (hommes) ont +pour professeurs G. Mathias, le successeur de Laurent, et moi-même, qui +ai repris, en 1848, la classe de mon maître Zimmerman. Les classes de +femmes (premier degré) ont actuellement pour titulaires M<sup>me</sup> Massart, +MM. Félix Le Couppey et Delaborde; au total dix classes de piano, cinq +professeurs pour l'enseignement préparatoire, et cinq pour +l'enseignement supérieur, cent cinquante élèves pianistes, sans compter +les auditeurs. Quant à l'enseignement spécial des chanteurs et +harmonistes, il a disparu, car il y a deux enseignements distincts, +harmonie et accompagnement parles pianistes, harmonie seule pour les +instrumentistes qui ne peuvent accompagner la basse chiffrée et la +partition.</p> + +<p>Bienveillant et serviable avec ses jeunes collègues, Louis Adam ne +manquait jamais une occasion de leur être utile. Il m'a témoigné, dans +certaines circonstances, un bon vouloir et une affection<a name="page_249" id="page_249"></a> d'autant plus +méritoires que je n'avais pas été formé à son enseignement; mais +recommandé souvent à ses élèves comme répétiteur, j'ai pu en constater +par moi-même la haute et sérieuse valeur.</p> + +<p>L'œuvre qui gardera le plus longtemps l'empreinte de Louis Adam et +rendra son souvenir présent à toutes les générations de pianistes, +c'est, sans contredit, la Grande Méthode théorique et pratique de piano +faite pour le Conservatoire. Cet important ouvrage, qui résume d'une +façon si claire et si complète le savoir et l'expérience du célèbre +professeur, reste, quoique publiée depuis soixante ans, un des cours les +mieux ordonnés qui aient trait à l'enseignement du piano. Les élèves y +trouvent non-seulement les préceptes et les conseils qui doivent guider +leurs études, de très nombreuses formules de mécanisme, un choix gradué +de pièces des maîtres, mais encore d'excellents préceptes de doigté, +posant les règles générales et les exceptions. La sonorité, l'expression +et le style, ont également des chapitres spéciaux d'un grand intérêt. +Les dernières pages de cette belle méthode, aujourd'hui la propriété des +éditeurs du <i>Ménestrel</i>, sont consacrées à un résumé succinct des +connaissances que doit posséder un pianiste, bon musicien, harmoniste, +accompagnateur.</p> + +<p>Louis Adam a également écrit plusieurs sonates, en recueil ou séparées. +Ces œuvres sont d'un excellent travail et participent d'Emmanuel +Bach, de Clementi et de Dusseck; M. Achille Lemoine les a conservées sur +son catalogue, ainsi que les<a name="page_250" id="page_250"></a> variations sur l'air populaire du <i>Roi +Dagobert</i>. Ce thème varié a obtenu une vogue égale à celle des +variations sur le <i>Clair de lune</i>, de Chaulieu, Hérold et Moschelès; et +des célèbres variations de Mozart sur <i>Ah! vous dirai-je, maman</i>.</p> + +<p>Louis Adam, comme plus tard son fils Adolphe Adam, le brillant +compositeur, le spirituel écrivain, n'a pas été heureux dans la gestion +de sa modeste fortune. Les artistes hommes d'affaires sont de rares +exceptions. En 1827, Louis Adam, qui avait passé le cap de la soixante, +crut faire un heureux placement en achetant un immeuble dont il payait +les deux tiers. Survint la Révolution de 1830, qui fit déserter la +noblesse et la haute finance. Beaucoup d'artistes durent s'expatrier et +chercher à l'étranger de nouvelles ressources. Perdant pendant plusieurs +années sa riche clientèle et ce revenu de ses économies improductives, +Louis Adam se vit dans l'impossibilité de payer les échéances de son +acquisition, et dut la revendre à perte, c'est-à-dire en sacrifiant le +fruit de quarante années de travail.</p> + +<p>Le vaillant artiste, pour faire honneur à sa signature, renonça au repos +et se remit courageusement à l'œuvre. Plus tard, Adolphe Adam, en +s'improvisant fondateur et directeur du Théâtre-Lyrique, engloutit aussi +100,000 francs d'économies, puis abandonna ses droits d'auteur pour +désintéresser ses créanciers. Les directeurs de théâtres ne suivent pas +tous cet exemple de probité rigide. Combien, au contraire, tout en +ruinant leurs actionnaires et leurs bailleurs de fonds, savent faire de +brillantes fortunes!<a name="page_251" id="page_251"></a></p> + +<p>J'ai connu Louis Adam bien longtemps avant de devenir son très jeune +collègue; en 1827, époque de mon admission au Conservatoire, le célèbre +professeur avait déjà près de soixante-dix ans. Sa belle physionomie +reflétait la bonté de son cœur; le regard d'une grande douceur, la +bouche ouverte et souriante, les traits réguliers respiraient la +sympathie et commandaient le respect. Suivant l'usage du temps, Louis +Adam abritait sa calvitie d'une perruque épaisse; on ne s'était pas +encore habitué à la vue des crânes dénudés, acceptée aujourd'hui même +chez les jeunes gens. Rossini, dont la figure aux pures lignes de camée +se fût si bien prêtée à la calvitie, avait une nombreuse collection de +perruques où la progression de la pousse des cheveux était assez +soigneusement observée pour faire illusion.</p> + +<p>En 1827, Louis Adam avait été fait chevalier de la Légion d'honneur. En +1843, il prenait sa retraite de professeur au Conservatoire, il avait +alors quatre-vingt-cinq ans. Nous avons eu la douleur de le perdre en +1848, à quatre-vingt-dix ans. Cette longue carrière reste un grand +exemple laissé à la famille artistique. Dans cette vie de travail et de +dévouement, il y a eu des fatigues et des épreuves: ni défaillance, ni +tache d'aucune espèce. Musicien de haute valeur, laborieux à l'excès, +modeste pour son propre mérite, bienveillant pour ses émules et ses +disciples, ayant l'esprit ouvert aux progrès de l'art, Louis Adam +demeure une des figures les plus sympathiques et les plus hautes du +professorat de la génération qui nous précède.<a name="page_252" id="page_252"></a></p> + +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV<br /><br /> +THÉODORE DŒLHER</h2> + +<p>Il y a des noms d'artistes que la Providence semble avoir prédestinés au +succès, voués à un avenir heureux et brillant, soigneusement préservés +des épreuves pénibles. Pour ces favorisés du sort, il n'existe pas +d'influence néfaste; ils ignorent toujours les dures leçons de +l'adversité et même les obligations d'un travail opiniâtre; leur +carrière offre une continuité de triomphes et une facilité de bonheur +également sans mélange: Dœlher appartient à ce groupe d'artistes +privilégiés, qui se sont élevés à la réputation, ont pris une place +éminente dans le monde des virtuoses compositeurs, sans jamais connaître +les tourments de la lutte pour l'existence matérielle, l'âpreté des +critiques, l'agitation fiévreuse qu'amènent les insuccès et les +rivalités jalouses.</p> + +<p>Théodore Dœlher est né à Naples le 20 avril 1814. Son père, chef de +musique d'un régiment, lui donna les premières notions de lecture +musicale, et lui fit commencer le piano dès l'âge de sept ans. Ses +aptitudes<a name="page_253" id="page_253"></a> spéciales et son heureuse organisation le firent progresser +si rapidement, qu'il devint en quelques mois l'émule de sa sœur +aînée, en avance sur lui de quelques années d'études. Benedict, le +disciple favori de Weber, eut occasion d'entendre le jeune Dœlher +pendant son séjour à Naples, et, charmé des dispositions extraordinaires +de l'enfant, il accepta de diriger son éducation musicale. A treize ans, +le maître produisit son élève dans un grand concert donné au théâtre du +Fondo. La précoce virtuosité du pianiste charma l'auditoire; on +reconnaissait déjà dans l'exécution de Dœlher les qualités +distinctives qui devaient valoir plus tard tant de succès au virtuose +formé: la grâce naturelle, le délicatesse, l'élégance. Le public lui fit +un brillant accueil et prodigua les applaudissements à son début.</p> + +<p>Dœlher père et sa jeune famille résidèrent quelque temps dans la +principauté de Lucques. Le talent de Théodore Dœlher inspira au duc +régnant un bienveillant intérêt qui ne devait jamais se démentir. Mais, +désireux de donner à son fils des maîtres en renom et une forte +éducation musicale, le père du jeune virtuose quitta le service du +prince et vint s'établir à Vienne, où il confia son fils à Charles +Czerny, le professeur de piano le plus autorisé. Théodore Dœlher, en +même temps que ces précieux conseils, recevait aussi les excellentes +leçons d'harmonie et de composition de Sechter, savant théoricien, +organiste et compositeur de mérite.</p> + +<p><a name="page_254" id="page_254"></a>Dœlher n'avait pas dix-huit ans lorsqu'il fut pensionné du duc de +Lucques comme pianiste virtuose attaché à sa musique de chambre. Les +petites principautés italiennes étaient alors pour les artistes de +véritables oasis, où, libres des soucis de l'existence, ils pouvaient +composer à loisir et essayer les forces de leur talent. Rome, Ferrare, +Florence, Venise, Milan, ont été des sanctuaires de l'art avant de se +transformer en préfectures ou en centres industriels. Le duc de Lucques +prit, du reste, son pensionnaire en grande affection, et Dœlher fut +souvent le compagnon du prince dans ses pérégrinations à travers +l'Italie. Mais le désir de se produire sur un plus vaste théâtre, +l'ambition de connaître les grands artistes étrangers, d'étudier leur +style, de comparer les diverses écoles et d'en pénétrer les secrets, +firent entreprendre au jeune maître un long voyage à travers l'Europe. +L'Allemagne, la Hollande, le Danemark, la Belgique, la France, +l'Angleterre furent successivement et à plusieurs reprises visités par +le brillant et sympathique virtuose.</p> + +<p>Entre temps, Dœlher revenait passer quelques mois dans sa chère ville +de Lucques, où il retrouvait un entourage d'amis dévoués et lettrés, le +charme de la vie princière et aussi les loisirs nécessaires pour se +perfectionner dans l'étude de son art. Le duc, toujours empressé de +seconder les ambitions de son protégé, lui accordait de longs congés que +Dœlher utilisait en donnant de nombreux concerts, prenant pour étapes +Francfort, Leipsick, Hambourg, Copenhague, Berlin, Amsterdam,<a name="page_255" id="page_255"></a> +Rotterdam, La Haye, Utrecht, Liège, Gand, Anvers, Bruxelles, puis Paris +et Londres, où un accueil chaleureux attendit toujours l'artiste +distingué, le compositeur élégant et de bon goût.</p> + +<p>C'est en 1838 que se place l'arrivée de Dœlher à Paris. La réputation +de Thalberg brillait alors de tout son éclat; ce célèbre pianiste venait +de révolutionner l'art de jouer du piano, en faisant du clavier un +instrument chantant, d'une sonorité puissante. Dœlher, qui n'avait +pas les qualités toutes spéciales du maître viennois, mais possédait en +revanche et au suprême degré la grâce et la délicatesse, eut l'habileté +pratique et l'esprit de ne pas changer ses qualités individuelles, tout +en s'appropriant plusieurs des procédés en vogue. Ce léger sacrifice +fait au goût du jour n'altéra pas d'une façon sensible le caractère +personnel du pianiste napolitain, et le virtuose sut conserver à son +exécution une saveur à part. Dœlher se fit entendre à la Société des +concerts du Conservatoire et y obtint un grand succès. Les salons et les +cercles artistiques ne tardèrent pas à mettre en lumière ce nouveau +talent; il eut le rare bonheur d'être adopté par tous ceux qui voulaient +opposer une réputation naissante aux gloires déjà enviées de Thalberg, +de Liszt et de Chopin; mais il en profita avec beaucoup de tact et de +mesure, ne se posant en rival d'aucun de ses émules, n'ambitionnant +aucune suprématie et se contentant d'être lui-même.</p> + +<p>Homme du meilleur ton, façonné par ses relations et sa jeunesse passée à +la cour de Lucques,<a name="page_256" id="page_256"></a> aux habitudes élégantes du grand monde, Dœlher +était accueilli avec un affectueux empressement dans la haute +aristocratie. Le charme pénétrant de son talent délicat et fin, de sa +personne distinguée et réservée, lui valut de rapides conquêtes. Les +chroniques du temps,—il y a déjà presque un demi-siècle!—racontent +quelles sérieuses affections le jeune virtuose sut inspirer, quels liens +le rattachèrent à des femmes célèbres par leur beauté et leur esprit. +Ajoutons que Dœlher eut la suprême habileté des victoires modestes, +maintenues dans le demi-jour; il sut triompher discrètement, sans aucun +scandale qui affichât les noms prononcés tout bas ou plutôt murmurés.</p> + +<p>J'ai plusieurs fois entendu Dœlher dans les concerts publics et les +soirées intimes. Son exécution élégante, correcte, spirituelle et +charmante, manquait pourtant de puissance et d'entrain. Dœlher +n'avait pas la sensibilité de Chopin, les audaces de Liszt, la sonorité +de Thalberg, tout en participant de ces trois grands artistes et aussi +de Henri Herz, pour lequel il professait un vif attachement. Il valait +par des qualités moindres, toutes de délicatesse et d'expression, mais +intéressantes et de nature à séduire un public de dilettantes.</p> + +<p>La réputation grandissante de Dœlher, son amour des voyages, son vif +désir de connaître l'Angleterre et de faire consacrer à Londres sa +renommée de virtuose, le décidèrent à passer le détroit en 1839. Le +public des concerts et la haute fashion anglaise lui firent un accueil +enthousiaste. Reçu, fêté dans les salons les plus aristocratiques comme +le triomphateur<a name="page_257" id="page_257"></a> du jour, il devint bientôt, grâce à ce magnétisme +personnel, qu'il joignait toujours à l'action de son talent artistique, +le commensal et l'ami des grandes familles. Puis, tout à coup, fatigué +de cette vie militante, presque blasé par l'abondance et la facilité des +triomphes, l'enfant gâté quitta l'Angleterre et revint à sa belle +retraite de Lucques, où le protecteur de son enfance l'avait patiemment +attendu.</p> + +<p>Ce ne fut qu'une étape. Après une année passée dans cette résidence +tranquille; au sein d'une vie douce, consacrée exclusivement à l'art, +Dœlher reposé et fortifié reprenait le cours de ses voyages; le duc +lui accordait un nouveau congé en y joignant des lettres de créance pour +les souverains alliés ou parents, lui aplanissant toutes les +difficultés, l'introduisant directement dans la société la plus haute. +Dœlher visita de nouveau, et à plusieurs reprises, l'Allemagne, la +Hollande, la Belgique, et revint même en France avant de se rendre en +Russie, où l'attendaient de nouveaux triomphes et où devait s'affirmer +son bonheur.</p> + +<p>Parti pour Saint-Pétersbourg en 1844, Dœlher y trouva, comme à +Londres, cet accueil empressé dont l'aristocratie a le secret quand elle +veut adopter un artiste et s'attacher un talent nouveau. Ce fut, du +reste, moins un voyage qu'un séjour, les grands succès du virtuose, mais +plus encore l'attachement profond qu'il inspira à la princesse +Schermeleff, son admiratrice passionnée, le retinrent plusieurs années +en Russie. Plus heureux en cette circonstance que son illustre maître en +virtuosité,<a name="page_258" id="page_258"></a> F. Liszt, Dœlher, après un long temps d'épreuves et une +série de péripéties romanesques qui affirmèrent l'affection vivace, le +dévouement de sa fiancée, devint le mari de M<sup>me</sup> Schermeleff. Par +malheur, ce dénoûment d'un roman en plusieurs chapitres ne devait donner +au célèbre artiste qu'un petit nombre d'années de bonheur. Revenu à +Lucques pour s'y vouer en amateur au culte de l'art, Dœlher, atteint +d'une maladie de poitrine, vit s'évanouir rapidement son beau rêve. Le +mal fit de rapides progrès: le changement d'air, les cures d'eaux, les +traitements les plus énergiques n'y apportèrent que des atténuations +passagères. Théodore Dœlher, après une agonie de quelques années, +mourut à Rome, le 21 février 1856, à l'âge de 42 ans.</p> + +<p>Cette carrière trop courte est intéressante à plus d'un titre. Il faut +bien le reconnaître et le dire hautement à l'honneur de la société +moderne, le goût des gens du monde s'est formé, l'artiste de savoir et +de talent est non seulement recherché, fêté dans les salons, mais +entouré d'égards, d'attentions délicates que lui attirent son charme +individuel s'il est homme d'esprit, l'autorité de son art s'il est homme +de valeur. Au <small>XVI</small><sup>e</sup> et au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, les distances sociales +entre les nobles de race et les roturiers de génie existaient encore +d'une façon choquante; mais à partir de Louis XV, les femmes célèbres +qui dirigeaient en souveraines les salons où la littérature et les +beaux-arts étaient en honneur, ont fait disparaître ces inégalités; une +tradition s'est établie, rarement interrompue par les<a name="page_259" id="page_259"></a> excentricités ou +les maladresses de quelques artistes. Ce sera l'honneur de Dœlher de +l'avoir solidement renouée, grâce à sa distinction et à ses mérites +personnels.</p> + +<p>Comme compositeur, Dœlher s'est affirmé dans les fantaisies célèbres +sur <i>Guido</i>, <i>Anna Bolena</i>, <i>Guillaume Tell</i>, <i>Mahomet</i>, <i>Don +Sébastien</i>; maître habile, ingénieux, élégant, tout en suivant le +courant des procédés mis à la mode par Thalberg. Le concerto op. 7 a la +noblesse de style qui convient au genre; il est de plus d'un excellent +travail par la structure et le caractère brillant des traits. Cette +composition procède beaucoup d'Henri Herz, dont Dœlher avait les +distinctions exquises. Douze nocturnes, œuvres gracieuses et +chantantes, prouvent la richesse d'idées mélodiques du maître +napolitain; le nocturne en <i>ré</i> bémol dédié à la princesse Belgiojoso a +obtenu un succès de vogue. L'andantino est aussi une œuvre pleine de +charme. Les morceaux de salon, op. 6, 15, 18, 22, 35, sont des +arrangements très réussis sur des motifs d'opéra. Les tarentelles, op. +39, 46, et le galop op. 61, la polka de salon op. 50, la valse op. 57, +ont eu leur moment de mode et de grand succès. Les études de concert, +op. 30, prennent place à côté de celles de Chopin, Henselt, Taubert, +Herz, Rosenhain. Il faut être virtuose de bon style pour interpréter ces +belles pages, où le jeune maître a prouvé sa richesse d'imagination et +la pureté irréprochable de sa manière. Les cinquante études de salon +restent au répertoire de l'enseignement moderne comme d'excellents +spécimens de goût, de phraser, et offrent<a name="page_260" id="page_260"></a> en même temps d'utiles +formules de mécanisme.</p> + +<p>On le voit par cette analyse succincte d'une partie de l'œuvre de +Dœlher, ce maître a su justifier la popularité délicate qui s'est +attachée à son nom. Il appartient au groupe des compositeurs virtuoses +qui ont surgi vers 1830; il mérite de rester dans leurs rangs; et le +double souvenir du galant homme et du vaillant artiste a survécu, grâce +à cette réunion d'un beau talent et d'une nature essentiellement +aimable.</p> + +<p>L'ovale allongé de la physionomie de Dœlher, ses traits réguliers et +fins rappelaient le type de Chopin, moins le caractère morbide. Le nez +bien dessiné, le regard doux, presque timide, la bouche légèrement +arquée, formaient un ensemble distingué, parfaitement en harmonie avec +l'élégante et exquise courtoisie dont Dœlher avait pris l'usage à +cette petite cour de Lucques, où fleurissait l'étiquette tempérée par la +bonne grâce.</p> + +<p>J'ai gardé de mes trop courtes relations avec Dœlher chez Zimmerman, +Henry Herz et Brandus le plus affectueux souvenir et je ne crois pas +qu'il y ait une exception dans la mémoire de tous ceux qui ont dû +également le connaître. Peu de réputations, ont rayonné avec plus de +douceur sur les contemporains, ont excité plus de sympathies et suscité +moins de rivalités envieuses. A tous ces titres Dœlher gardera sa +place à mi-côte, en vue, sinon auprès des maîtres. S'il n'a pas été chef +d'école, créateur d'un genre particulier, promoteur d'un style original, +novateur audacieux, il a su du moins conserver son individualité +distincte. Nature délicate,<a name="page_261" id="page_261"></a> cœur généreux et bon, imagination +séduisante, le souvenir de Dœlher restera toujours jeune, accompagné +du double prestige du talent acquis et du charme inné. Bellini du piano, +il a, comme le chantre inspiré de <i>la Norma</i>, une suavité d'accent, un +parfum mélodique qui en font un des poètes du piano.<a name="page_262" id="page_262"></a></p> + +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI<br /><br /> +MADAME DE MONTGEROULT</h2> + +<p>Dans ce siècle troublé où le mouvement continuel des révolutions +bouleverse toutes les classes de la société, confond tous les rangs, et +ne laisse qu'à un petit groupe de familles privilégiées le cachet +distinctif de l'aristocratie: l'oisiveté brillante et +luxueuse,—oisiveté qui est fonction sociale, quand elle est bien +comprise, quand son éclat reste un des éléments essentiels de la +richesse nationale et de la prospérité publique,—il devait surgir, à +côté des générations d'artistes, sorties du peuple et de la bourgeoisie, +une autre génération improvisée dans les rangs de l'ancienne noblesse. +Les exemples en sont fréquents, depuis un demi-siècle, dans le monde de +la virtuosité comme dans celui du théâtre. Ces déclassés involontaires, +trahis par la fortune, cherchent courageusement par le travail, l'étude, +le maniement de la plume ou le talent du virtuose, à conquérir une +valeur et des titres personnels. Nous n'avons pas à faire l'historique +de cette noblesse en partie double, étude pourtant instructive et +moralisatrice, mais nous tenons à constater que l'art musical compte<a name="page_263" id="page_263"></a> +parmi ses adeptes les plus éminents des noms de souche nobiliaire deux +fois illustrés par la naissance et le talent.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Montgeroult, comtesse de Charnay, née Hélène de Nervode, +appartenait à l'une des nombreuses familles qui, fuyant la Terreur, +cherchèrent à l'étranger à refaire, par le travail, leur fortune perdue, +en conservant à leur nom l'éclat sans tache d'une existence honorable et +ne relevant que d'elle-même. C'était le début des grands exemples donnés +par l'aristocratie et souvent par ses représentants les plus élevés. Le +duc d'Orléans, le futur roi Louis-Philippe, s'honorait en demandant au +professorat et non à des subsides étrangers les moyens d'existence +pendant son séjour en Suisse. Noble tradition que Daniel Manin devait +suivre plus tard, quand il subsista, à Paris, du produit de ses leçons +de langue italienne.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Montgeroult était née à Lyon, le 3 mars 1764. Sa famille vint +se fixer à Paris, où la jeune fille reçut une éducation brillante et les +leçons de musique d'un professeur célèbre, Hulmandel, compositeur et +virtuose très à la mode dans la haute société parisienne, vers 1776. Le +maître prit un vif intérêt à l'éducation de sa jeune élève, et lui donna +les grands principes, le style élégant et correct qu'il avait puisés +lui-même dans les leçons de Charles-Philippe-Emmanuel Bach. +L'enseignement d'Hulmandel, plus tard celui de Clementi et de Dusseck, +communiquèrent au talent d'exécution de l'élève une force, une virilité +remarquables, sans altérer toutefois cette fine fleur d'élégance<a name="page_264" id="page_264"></a> qui +est le privilège et comme l'attribut naturel des femmes virtuoses.</p> + +<p>Les agitations populaires, les épisodes sanglants, préface de notre +grande mais terrible révolution, obligèrent le maître et l'élève à +émigrer, Hulmandel en Angleterre, la famille de Charnay en Allemagne. Le +royalisme ardent de Hulmandel le désignait comme suspect, ses biens +furent confisqués et vendus; il revint toutefois à Paris, sous le +Consulat, et obtint quelques restitutions.</p> + +<p>Pendant ce temps, M<sup>me</sup> de Montgeroult s'établissait en Allemagne; elle +publiait à Berlin, dès 1796, une sonate qui affirmait déjà ses rares +qualités d'érudition, sa connaissance du style des maîtres. A cette +époque douloureuse de l'existence de M<sup>me</sup> de Montgeroult, alors encore +Hélène de Nervode, se place une touchante anecdote que notre ami +regretté, Édouard Monnais, sous le pseudonyme de Paul Smith, a racontée +d'une façon délicate dans les <i>Esquisses de la vie d'artiste</i>.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Nervode, avant de se rendre à Berlin, avait, paraît-il, pris +une modeste retraite dans une petite ville allemande et chez un +organiste du nom de Schramm. Ce brave homme ignorait la qualité +d'émigrée et la grande virtuosité de sa pensionnaire, mais avait en +haute estime son intelligence, sa distinction et son exquise bonté. +Aussi finit-il par lui confier ses préoccupations et ses épreuves. Pris +d'un violent accès de goutte, il se voyait dans l'impossibilité de tenir +les orgues à une solennité religieuse très prochaine; un rival dangereux +ambitionnait sa place; il craignait de tout<a name="page_265" id="page_265"></a> perdre en avouant son +infirmité, et le ciel restait sourd à ses prières pour retrouver l'usage +de ses doigts ankylosés.</p> + +<p>La Providence fit cependant un miracle en mettant à sa place, au jour +redouté, M<sup>lle</sup> de Nervode la «dame de bon secours». En galant +historien, Edmond Monnais donne un tour romanesque à l'aventure et prête +à la jeune organiste des séductions naturelles qui lui manquaient. Si +elle s'imposa aux auditeurs habituels de Schramm, ce fut par la grâce +naturelle de son talent et l'ingéniosité même de sa charité: rien de +plus. C'est peut-être en s'inspirant de cette historiette que, plus +tard, M. et M<sup>me</sup> Pradher, touchés par la misère d'un chanteur des +rues, donnèrent un soir, en plein boulevard, une séance musicale à sa +place et pour son compte. L'auditoire émerveillé témoigna son +enthousiasme par une recette extraordinaire et magnifique. J'affirme +l'authenticité de l'aventure, qui rentre du reste dans le courant +généreux et un peu théâtral de l'époque.</p> + +<p>Mais des temps meilleurs approchaient pour les exilés: à la tourmente +révolutionnaire succédait le Directoire, ce gouvernement amoureux des +fêtes et des plaisirs, que notre spirituel Auber définissait d'un mot: +«le régent de la République». M<sup>me</sup> de Montgeroult obtint sa radiation +de la liste des exilés, et rentra en France pour se vouer à +l'enseignement du piano, n'ayant plus que des ressources minimes. Son +grand talent de musicienne, sa brillante virtuosité, sa distinction, sa +position d'émigrée, tout concourut à lui aplanir les premières<a name="page_266" id="page_266"></a> +difficultés et à en faire un professeur très en vogue pendant une longue +période de vie active.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Montgeroult dirigea plusieurs années les études de piano du +jeune Pradher et donna aussi des conseils à Boëly. Le premier de ces +artistes obtint plus tard, au concours, à l'âge de 21 ans, en 1802, la +place de professeur de piano au Conservatoire, succédant à Hyacinthe +Jadin. Pradher,—dont le nom devrait s'écrire régulièrement +Pradère,—enseigna au Conservatoire jusqu'en 1827. C'est à son école que +se sont formés les frères Herz, Jacques et Henri, le très populaire +Rosellen, et notre cher collègue Félix Le Couppey, qui continue avec +tant d'autorité et de succès la tradition de son maître. Quant à Boëly, +je me rappelle encore sa visite à la classe de Zimmerman, où j'étais +alors élève; on m'avait fait apprendre à son intention six études +écrites par lui dans le style de Clementi et de Cramer. Le maître, que +son admiration rétrospective pour les compositeurs défunts n'empêchait +pas de se complaire à l'exécution de ses propres œuvres, se montra +satisfait, et m'invita à l'audition de fugues de Bach, à l'église de +Saint-Germain-l'Auxerrois; Boëly possédait le grand style de l'orgue, le +jeu correct et large, et j'ai gardé un précieux souvenir de cette +audition.</p> + +<p>Comme compositeur, M<sup>me</sup> de Montgeroult a eu de hautes visées. Elle a +publié dix sonates en quatre numéros d'œuvre, trois fantaisies, +plusieurs petites pièces caractéristiques, six nocturnes à deux voix; +mais les sonates, quoique bien<a name="page_267" id="page_267"></a> écrites, n'accusent pas une +individualité prononcée. Les idées, correctement exposées, manquent +d'originalité, et l'on reconnaît dans la nature des traits et le +développement des motifs, les procédés des maîtres particulièrement +chers à M<sup>me</sup> de Montgeroult: Clementi, Cramer et Dussek. En revanche, +nous louerons sans réserve l'importante méthode publiée sous le titre de +«Cours complet pour l'enseignement du piano». M<sup>me</sup> de Montgeroult, +femme d'un mérite supérieur, virtuose remarquable, était douée surtout +de cet esprit d'observation et d'analyse qui fait les véritables +professeurs, et détermine l'autorité de leur enseignement.</p> + +<p>C'est par la méthode de M<sup>me</sup> de Montgeroult que j'ai commencé, il y a +plus de cinquante ans, l'étude du piano. Cette date pourrait faire +croire que la partie théorique et les considérations esthétiques en sont +entièrement surannées. Il n'en est rien cependant, et pour ne citer +qu'un exemple entre mille, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire +quelques lignes des conseils donnés par l'auteur dans la préface de son +cours. Ses axiomes sur le «bien dire», devraient être présents à la +pensée des virtuoses tapageurs qui semblent n'avoir qu'un but, l'étalage +de leurs forces musculaires, brisant cordes et marteaux pour faire +montre de talent.</p> + +<p>«L'art de bien chanter est le même, à quelque instrument qu'on +l'applique; il ne doit pas faire de concessions et de sacrifices au +mécanisme particulier de son interprète, qui doit plier son mécanisme +aux volontés de l'art.<a name="page_268" id="page_268"></a></p> + +<p>«Quoique le piano ne puisse rendre tous les accents de la voix, il en +est cependant un grand nombre qu'un artiste habile peut parvenir à +imiter; mais il en est d'autres qui tiennent au tact, à l'art de +conduire le son, au goût, à la sensibilité, à la connaissance +approfondie des défauts et des qualités inhérentes à l'instrument qu'on +veut faire parler.»</p> + +<p>On ne peut mieux dire. La préface entière a la même netteté et le même +bon sens; quant à la méthode, elle conduit progressivement des principes +élémentaires aux plus grandes difficultés. Le cours, divisé en trois +volumes, renferme non seulement de nombreuses formules de mécanisme et +tout l'arsenal des traits qui forment la base d'une bonne exécution, +mais encore les principes d'accentuation, d'ornementation et de goût, +étudiés avec un sentiment parfait de l'esprit d'éclectisme qui convient +à une méthode pratique condensant et résumant les progrès accomplis. Les +chapitres spéciaux traitant de la sonorité, des notes de goût, de +l'expression, sont écrits avec un soin minutieux et offrent des bases +excellentes à l'observation des maîtres comme à celle des élèves.</p> + +<p>A l'imitation du <i>Gradus</i> de Clementi, la 2<sup>e</sup> et la 3<sup>e</sup> partie de la +méthode de M<sup>me</sup> de Montgeroult contiennent cent et quelques études +spéciales de mécanisme et de style qui offrent des types variés, des +combinaisons ingénieuses pour vaincre les difficultés d'exécution et de +rythme que l'auteur croit utile de posséder. Enfin des thèmes variés +dans le style ancien, des canons et des fugues complètent cette belle et +précieuse méthode qui n'existe malheureusement<a name="page_269" id="page_269"></a> que dans les +bibliothèques d'amateurs, les planches ayant été fondues.</p> + +<p>Je n'ai sous les yeux aucun portrait de M<sup>me</sup> de Montgeroult, et je ne +l'ai pas connue personnellement; mais, en résumant les souvenirs +d'anciens amis qui l'ont vue dans ses dernières années, je puis dire que +l'éminente virtuose n'avait pas été une reine de beauté; son grand +talent lui avait seul valu sa supériorité sur toutes les artistes +femmes, ses contemporaines. Elle avait un regard vif et pénétrant, et +cette distinction de race, cette politesse exquise, charme inné de +l'ancienne aristocratie.</p> + +<p>Elle a dominé incontestablement la virtuosité féminine de son temps; +cependant, tout en lui rendant justice, nous devons évoquer le souvenir +d'une autre pianiste célèbre, M<sup>me</sup> Bigot, née à Colmar en mars 1786, +qui a rivalisé de talent avec M<sup>me</sup> de Montgeroult et a été la plus +brillante de ses émules. M<sup>me</sup> Bigot possédait une exécution +incomparable; son jeu expressif, coloré captivait au suprême degré, et +j'ai souvent entendu Auber l'admirer avec une conviction vivace que rien +ne rendait suspecte. Cet hommage rétrospectif m'est resté dans l'esprit, +ainsi que la fidélité d'Aubert à la mémoire de son maître de piano +Ladurner. La sensibilité était le caractère dominant de M<sup>me</sup> Bigot; +elle tenait à son organisation délicate, un peu maladive, et surtout au +sentiment profond, à l'intuition géniale qu'elle avait pour les +œuvres de grand style. Haydn, Viotti, Cramer, Cherubini, Beethoven, +Baillot professaient pour cette charmante jeune femme, d'un tempérament +si poétique,<a name="page_270" id="page_270"></a> une admiration poussée jusqu'à l'enthousiasme. Quant à +Clementi, dont l'esprit d'économie touchait à l'avarice, il allait faire +sa correspondance chez M<sup>me</sup> Bigot, pour économiser le feu et le +papier.</p> + +<p>Réputations brillantes, faites de talent et de vaillance, qui ont ému et +charmé nos pères, mais qui reposent maintenant dans le calme de l'oubli +ou dans le souvenir de rares dilettantes. M<sup>me</sup> de Montgeroult est +morte à Florence, le 20 mai 1837, à l'âge de 72 ans; sa jeune et +sympathique émule, M<sup>me</sup> Bigot avait succombé en septembre 1820, à +l'âge de 34 ans, aux brusques ravages d'une maladie de poitrine d'abord +négligée. Mais, si les interprètes meurent, l'art est immortel; il se +transforme seulement avec les générations d'artistes. MM<sup>mes</sup> Duverger, +Pleyel, Farrenc, Massart, Szarvady, Montigny-Rémaury, Jaell, Viard, G. +Pottier etc., ont hérité des belles qualités et des grandes traditions +de leurs éminents prédécesseurs. A ces noms justement célèbres, nous +pourrions ajouter ceux des brillants premiers prix formés à notre école +nationale du Conservatoire. Chez la plupart de ces élèves couronnées, +les succès obtenus sont une promesse de renommée; mais pour en faire une +réalité glorieuse, elles doivent prendre modèle sur les exemples donnés +par leurs aïeules; elles doivent s'inspirer de leur ardent amour de +l'étude, de leur foi vive et de leur persévérance infatigable: les +qualités mêmes que résume le nom de M<sup>me</sup> de Montgeroult, et qui +glorifient l'art en exaltant la femme.<a name="page_271" id="page_271"></a></p> + +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>CHAPITRE XXVII<br /><br /> +LEFÉBURE-WÉLY</h2> + +<p>Le temps est loin où les détracteurs intéressés de notre pays pouvaient +nier son génie producteur. Nos compositeurs et nos virtuoses sont +accueillis à l'étranger avec une faveur qui témoigne à la fois des +sympathies qu'inspire leur talent et de l'ascendant général exercé par +le style et le goût français. Les critiques de Rousseau sur notre peu +d'oreille et notre pauvre organisation musicale n'ont plus aucune raison +d'être; il existe une école du grand art autre que celle des opérettes, +dont certains critiques d'outre-Rhin voudraient nous imposer le «génie» +exclusif. L'art musical français à tous ses degrés, dans toutes ses +branches, possède ses traditions établies et ses maîtres indiscutables. +Notre école d'orgue compte aussi beaucoup de noms illustres comme +compositeurs spéciaux et virtuoses. La forte race des Couperin, des +Lalande, des Rameau, des Daquin, des Balbatre, des Marchand, des Sejean, +des Benoist a gardé de glorieux représentants dont plusieurs, nous le +croyons fermement, ont surpassé leurs<a name="page_272" id="page_272"></a> prédécesseurs en savoir et en +habileté. Lefébure-Wély appartient à cette glorieuse lignée dont +s'honore l'école française.</p> + +<p>Élevé avec tendresse et dévouement dans ce milieu musical, Lefébure fit +des progrès si rapides et devint si familier avec le toucher des orgues +que, dès l'âge de huit ans, il pouvait s'essayer à suppléer son père +dans ses fonctions d'organiste à Saint-Roch. Bientôt la tâche lui +incomba tout entière, son père étant frappé de paralysie du côté gauche. +Pendant sept ans de maladie continue, Lefébure père n'eut pas d'autre +suppléant que son fils. En 1831, son mal l'emportait, et Lefébure fils +devenait titulaire du grand orgue, grâce à son habileté déjà reconnue et +au patronage de la reine Marie-Amélie, fidèle paroissienne de l'église +Saint-Roch.</p> + +<p>Cette bienveillance de la reine ne devait jamais se démentir; la +compagne de Louis-Philippe accepta même, plus tard, d'être la marraine +d'un enfant de son organiste privilégié.</p> + +<p>En 1835, Lefébure-Wély était admis au Conservatoire dans la classe de +piano de Zimmerman et dans la classe d'orgue de Benoist. En 1834, il +obtenait aux concours du fin d'année le second prix dans les deux +classes, et les deux premiers prix lui étaient décernés l'année +suivante. Harmoniste de sentiment, mais ayant la tête et les doigts +meublés d'innombrables formules, le brillant lauréat de notre école +nationale voulut achever son éducation par des études de composition +idéale. Berton, Adolphe Adam, Halévy lui donnèrent<a name="page_273" id="page_273"></a> leurs conseils, et, +sans nul doute, Lefébure-Wély eût ajouté son nom à la série des prix de +Rome, si son mariage avec une élève de prédilection de M<sup>me</sup> Damoreau +(M<sup>lle</sup> J. Court) n'eût modifié tout à coup sa carrière. L'abbé +Olivier, évêque d'Evreux, ancien curé de Saint-Roch, le plus aimable et +le plus mondain des évêques, vint lui-même bénir l'union de son ancien +organiste.</p> + +<p>Le chef de famille ne songeait plus à la villa de Médicis. L'époux +heureux ne pensait pas à quitter le foyer domestique pour une vie plus +libre, mais plus aventureuse; des devoirs nouveaux s'imposaient à lui; +il fallait, pour dorer un peu ce bonheur tranquille, mener de front le +grand art et les publications légères. L'organiste se fit aussi +compositeur de musique facile, élégante, à succès. Les éditeurs de ses +nombreuses petites pièces caractéristiques: <i>les Cloches du monastère</i>, +<i>la Chasse à courre</i>, <i>la Retraite</i>, <i>les Lagunes</i>, <i>le Rêve de +Graziella</i>, peuvent témoigner de quelle vogue ont joui ces bluettes +spirituelles, où souvent l'inspiration s'unissait à une verve mélodique +étincelante.</p> + +<p>Les artistes rigides, les puritains farouches jaloux de ces succès de +bon aloi et justifiés par les difficultés de la tâche, par la +distinction, la correction, la pureté toujours soigneusement conservée +dans le domaine de la fantaisie, blâmèrent hautement Lefébure-Wély de +ces sacrifices à la Muse facile. Il laissait dire, et, entre temps, +écrivait une sonate, des symphonies, des recueils d'études pour prouver +qu'il n'abandonnait pas les travaux sérieux.<a name="page_274" id="page_274"></a></p> + +<p>Lefébure-Wély improvisait à l'orgue d'une façon incomparable. Aucun +virtuose ne possédait, comme lui, les ressources de l'instrument-géant +qui unit à la toute-puissance de l'orchestre, à la variété des timbres, +les accents émus de la voix humaine et des masses chorales. Toujours +docile à sa volonté énergique et passionnée, sa riche et féconde +imagination se pliait à toutes les nuances de sentiment, et l'on peut +dire, sans la moindre exagération, que Lefébure-Wély avait au suprême +degré le génie des orgues, soit à l'église, soit au salon. Ses +admirateurs fervents, Cavaillé-Coll, Alexandre, Debain, Mustel peuvent +témoigner de l'immense habileté du jeune maître, et de sa prodigieuse +ingéniosité pour mettre en lumière toutes les qualités des instruments +confiés à sa main savante. Après quelques heures de prise de possession, +les orgues nouvelles n'avaient plus de secrets pour lui: les +combinaisons de timbre, les accouplements de jeux, tout était deviné, +saisi; l'instrument, rebelle pour tout autre, était dompté; l'organiste +gouvernait l'immense machine sonore en véritable maître d'équitation, +qui assouplit les montures les plus indociles.</p> + +<p>A Saint-Roch, à Saint-Sulpice, à la Madeleine, j'ai eu souvent des +auditions toutes personnelles de Lefébure-Wély. Le grand organiste, qui +avait le sentiment de sa force et se savait écouté par un ami doublé +d'un artiste, improvisait et faisait montre de puissance créatrice avec +une ardeur fervente, une chaleur de cœur que je n'ai jamais oubliées. +Je rappellerai aussi une circonstance<a name="page_275" id="page_275"></a> publique, les obsèques de Mozin, +où Lefébure, vivement ému, inspiré par une tristesse à la fois profonde +et féconde, improvisa avec tant d'âme, une telle supériorité de style, +qu'Auber admira l'improvisation comme un morceau étudié.</p> + +<p>Nous arrivons au grand reproche adressé à Lefébure-Wély par les +rigoristes, absolument attachés aux anciennes formules: celui de n'avoir +pas su se contraindre à un style sérieux, sévère, plus en harmonie avec +la simplicité grandiose de nos églises. Pour ces admirateurs exclusifs +de l'école allemande et flamande, la chaleur d'imagination ne doit +jamais faire oublier à l'improvisateur, fût-il homme de génie, le +recueillement du sanctuaire, l'austérité qui convient à la musique +religieuse, ce qu'on peut appeler, sinon l'influence, du moins la loi du +milieu. Nous répondrons que cette perfection extrême, immuable, touche +de près à l'aridité et à l'ennui. Il faut être de son temps. C'est ce +qu'ont parfaitement compris Cherubini, Lesueur, Paer, Rossini, Auber, +Halévy, Adam, Thomas, Gounod, etc., en écrivant pour l'église des +œuvres émues, très pures, qui, sans participer de la foi gothique, +ont un grand souffle religieux.</p> + +<p>L'<i>harmonium</i> (orgue de salon et d'accompagnement pour les chapelles) +avait en Lefébure-Wély un propagateur actif et dévoué. Sur ses conseils +et ses indications, des perfectionnements nombreux introduits dans la +facture de ces orgues en miniature en ont fait un instrument riche +d'effets nouveaux, très sonore, d'une grande variété de timbre, +chantant, <i>expressif</i> sous la pression des doigts et l'action<a name="page_276" id="page_276"></a> d'une +ingénieuse soufflerie. Entre tous les virtuoses qui se sont voués à +populariser l'harmonium, Lefébure a su conserver une incontestable +supériorité, par l'élégance et le charme de ses idées, et l'art +merveilleux de tirer parti des nombreux effets de l'instrument. Sa +virtuosité transcendante et tout à fait exceptionnelle comme organiste +improvisateur, n'avait altéré sous aucun rapport sa belle exécution de +pianiste. Son toucher léger, délicat et fin, mettait à néant +l'affirmation assez généralement répandue que l'étude journalière des +orgues alourdit le jeu, fait perdre le brio et le sentiment du tact; ce +sont, croyons-nous, les pianistes médiocres devenus organistes sans une +suffisante étude préalable du piano, qui ont accrédité ce préjugé +populaire.</p> + +<p>Ne comptons-nous pas, de nos jours, plusieurs habiles et célèbres +organistes qui sont des pianistes de premier ordre? Il suffit de citer +les noms de Camille Saint-Saëns, d'Henri Fissot, de Widor, de Frank, +d'Alkan, de Th. Dubois, de Besozzi, de Bazille, de Cohen, de tant +d'autres encore! Reconnaissons seulement que les orgues anciennes, d'une +si belle sonorité, laissaient à désirer sous le rapport du mécanisme; +les claviers ne parlaient pas aussi facilement que ceux de facture +moderne; il fallait une dépense de force et d'action sur les touches que +peuvent économiser nos organistes actuels.</p> + +<p>La riche organisation, le savoir et les succès de composition de +Lefébure-Wély eussent été impuissants à lui faire obtenir l'admission +d'un ouvrage<a name="page_277" id="page_277"></a> de l'Opéra-Comique sans la protection du duc de Morny, qui +avait une réelle affection pour le célèbre organiste. On sait que le +célèbre homme d'État du second empire s'oubliait, à ses heures de +détente diplomatique ou parlementaire, à écrire des opérettes et des +vaudevilles. Il s'était fait aussi le patron de la musique en chiffres. +Soit complaisance, soit conviction, Lefébure-Wély se disait un des +fervents adeptes du système Galin-Paris-Chevé. Ses <i>Recruteurs</i> durent à +cette mutuelle sympathie leur apparition sur la scène de +l'Opéra-Comique. L'œuvre bien montée, chantée parfaitement, n'obtint +qu'un succès d'estime, malgré de charmantes inspirations. L'épreuve +parut suffire à Lefébure-Wély; il se remit à lancer dans le courant +musical ces nombreuses productions légères que la mode accueillait +toujours avec le même empressement.</p> + +<p>Le nombre des compositions de piano et d'orgue de Lefébure-Wély est +considérable. Citons de mémoire, parmi les pièces de salon qui font +encore les délices des jeunes pensionnaires: <i>l'Heure de la Prière</i>, +<i>les Cloches du Monastère</i>, <i>Fleur de Salon</i>, <i>le Golfe de Baia</i>, +<i>Séguidille</i>, <i>la Retraite militaire</i>, <i>la Chasse à courre</i>, <i>la Garde +montante</i>, <i>le Rêve de Graziella</i>, <i>les Binioux de Naples</i>, <i>l'Heure de +l'Angelus</i>, <i>la Fête des Abeilles</i>, <i>les Lagunes</i>, <i>Fleur délaissée</i>, +<i>les Babillardes</i>, <i>Titania</i>, <i>les Pifferari</i>; mais à côté de ces +œuvres légères, un Menuet, une Polonaise, une fantaisie de concert +sur <i>Armide</i>, etc.</p> + +<p>Les trois grands recueils d'Études pour piano, dédiés à Auber, op. 23, +et op. 24 à Cherubini, sont<a name="page_278" id="page_278"></a> des œuvres d'imagination et de science, +où la valeur du compositeur s'est affirmée. Quant aux Études de salon, +petites pièces de genre portant toutes des noms caractéristiques, elles +renferment de jolies idées, et prouvent la souplesse de talent du jeune +maître.</p> + +<p>A côté des nombreux arrangements à quatre mains sur les opéras en vogue, +succès éphémères, morceaux de commande où l'on trouve toujours, malgré +la rapidité du faire, le cachet du musicien habile, de l'homme de goût, +il faut citer et louer particulièrement <i>l'École concertante</i>, à quatre +mains.</p> + +<p>Ces douze morceaux symphoniques, de style très varié, sont écrits avec +un goût irréprochable. Les idées, distinguées, sont rehaussées par une +mise en œuvre ingénieuse et une grande richesse d'harmonie. Ni +placages, ni doublures inutiles; les deux parties, également +intéressantes, concertent de la manière la mieux équilibrée. C'est un +dialogue suivi, une causerie musicale où s'unissent la science et +l'esprit. Citons aussi deux œuvres remarquables: les Symphonies op. +163 et 171, arrangées à deux pianos et à quatre mains par l'auteur +lui-même; morceaux insuffisamment connus des pianistes contemporains, et +qui devraient figurer plus souvent sur le programme de nos concerts.</p> + +<p>Lefébure a encore écrit plusieurs œuvres saillantes: une sonate +concertante pour piano et orgue, un quatuor, un quintette, trois +symphonies pour orchestre, exécutées au Concert Pasdeloup; plusieurs +pièces vocales pour l'église: <i>Ave Maria</i>, <i>Pie Jesu</i>,<a name="page_279" id="page_279"></a> <i>Ave verum</i>. Un +grand nombre de ces morceaux sont restés inédits, malgré leur valeur +musicale incontestable.</p> + +<p>L'organiste-compositeur, qui a tant de fois et si admirablement +interprété la Méditation de Gounod sur le prélude de Bach, a écrit aussi +plusieurs arrangements de même nature sur le <i>Noël</i> d'Adam, l'air de +<i>Stradella</i>, l'<i>Hymne à la Vierge</i>; mais l'immense succès du morceau de +Gounod a laissé dans l'ombre toutes les imitations du même genre.</p> + +<p>Lefébure a publié plusieurs traités spéciaux pour le grand orgue et +l'harmonium, ainsi qu'un grand nombre de pièces détachées, +instrumentales et vocales, pour la musique d'église. Ce résumé montre le +courage de l'homme et la richesse d'imagination du compositeur. Le +travail le rendait heureux. Je l'ai vu souvent dans cette période +d'activité fébrile: il se laissait vivre avec cette confiante sérénité +que donnent la santé, la jeunesse, les joies du foyer domestique; mais +déjà il était frappé!... les émotions, les veilles, le travail avaient +fait germer une maladie de poitrine.</p> + +<p>Le mal, combattu d'abord avec succès par le traitement des Eaux-Bonnes +et un séjour dans le Midi, revint plus intense; une toux persistante +résistait à tous les remèdes; la compagne dévouée et les amis du +compositeur ne pouvaient plus se faire aucune illusion. J'ai vu +Lefébure-Wély à son lit de mort: il avait toute sa connaissance, mais ne +se trompait pas sur son état, malgré mes protestations et mes assurances +de guérison prochaine.<a name="page_280" id="page_280"></a> La phthisie était alors à sa troisième période. +Quelques jours plus tard, le 31 décembre 1869, Lefébure-Wély succombait.</p> + +<p>L'ancien organiste de Saint-Roch repose au Père-Lachaise, près du +tombeau de Rossini. Le mausolée élevé à sa mémoire par les soins +désintéressés de M. Baltard, de l'Institut, et du statuaire Chevalier, +est bien en rapport avec le talent poétique, correct et fin du vaillant +artiste. Le chiffre de la souscription ouverte par l'initiative des amis +et admirateurs de Lefébure-Wély pour lui élever ce monument a dépassé +7,000 francs. L'abbé Lamazou, vicaire de la Madeleine, et notre illustre +directeur, Ambroise Thomas, ont associé les regrets de la religion et +ceux de l'art dans une double allocution, où ils ont rendu justice au +merveilleux talent du virtuose et du compositeur, dont la riche +imagination et les doigts inspirés éveillaient sous les voûtes de nos +églises comme un écho des harmonies célestes.</p> + +<p>Lefébure avait une physionomie très distinguée. Ses traits fins, bien +dessinés, d'une régularité parfaite, reproduisaient le type +aristocratique. Ses belles jeunes filles, dont le talent sympathique +nous a maintes fois charmé dans l'exécution des symphonies à deux pianos +et à quatre mains, de leur père, avaient la même perfection idéale des +lignes du visage. Spirituel, aimable, affectueux, Lefébure-Wély ne +jalousait le bonheur d'aucun artiste; malgré ses nombreux succès, il +était resté simple, sans prétention, heureux de voir s'épanouir sous ses +yeux une famille aimée dont il était l'âme.<a name="page_281" id="page_281"></a> Lefébure a reçu, jeune +encore, la croix de la Légion d'honneur et celle de Charles III.</p> + +<p>Cette belle et florissante famille a été frappée sans relâche. L'aînée +des filles, mariée depuis peu d'années, un fils de vingt ans, enfin +M<sup>me</sup> Lefébure, femme de cœur et vaillante artiste, ont à peu +d'intervalle suivi dans l'éternité le compositeur éminent qui a laissé +parmi nous une place encore inoccupée. Tout s'unit donc, la fortune et +le malheur, pour donner au nom de Lefébure-Wély une auréole durable. Au +premier rang, comme organiste, il restera classé, comme compositeur, +parmi les maîtres qui ont su allier le charme de la pensée, la +distinction, le naturel à la science aimable et spirituelle. Il +appartient à l'école d'Auber et d'Adam. Dans un cadre plus étroit, dans +un ordre d'idées plus modeste, il s'est attaché à la grâce, à l'esprit, +à cette ingéniosité d'arrangement et à ces inventions harmoniques qui +donnent à la musique française le piquant, l'imprévu, le brio. +Compositeur peut-être léger, mais du moins bien en dehors du dangereux +courant qui entraîne trop souvent l'école moderne à la recherche d'un +idéal purement abstrait, prétentieux et très souvent dangereux! On lui a +reproché d'être aimable: nous le louerons d'avoir été naturel. Ce n'est +pas un médiocre compliment en ce temps de pathos musical et d'amphigouri +concentré.<a name="page_282" id="page_282"></a></p> + +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII<br /><br /> +GORIA</h2> + +<p>La célébrité est une classification générale qui comporte plus d'un +degré, un terme large qui embrasse toute une série de nuances et de +distinctions. Il y a d'abord le génie pur, le don divin qui fait les +grands maîtres, les créateurs. L'originalité dans la conception des +idées et aussi dans la forme dont elles sont revêtues est encore une +qualité exceptionnelle, très proche du génie; l'histoire compte les +tempéraments vigoureux qui ont eu l'élan, le coup d'aile, et sinon la +victoire complète, du moins la volonté de vaincre et de créer à leur +tour, en sortant des routes frayées. Ce sont les deux classes les plus +hautes, celle des hommes de génie et celle des précurseurs. Les artistes +d'imagination et de goût, mais sans individualité fortement accusée, +sont moins clair-semés. C'est la troisième catégorie et aussi la plus +nombreuse. Il n'est donné qu'à peu de privilégiés d'être créateurs, +d'ouvrir des voies nouvelles, de tracer un sillon où passeront des +générations entières; mais beaucoup de vaillants travailleurs, à défaut +d'individualité géniale, se restreignent à l'imitation d'un<a name="page_283" id="page_283"></a> modèle qui +répond à leur idéal secret. Ils se forment à son image, s'enrôlent dans +son école, reprennent, parfois agrandissent sa tradition; ce sont des +continuateurs et non des plagiaires, souvent d'un grand talent, toujours +d'un réel mérite dans un rang secondaire. Tel fut Goria, virtuose +séduisant, compositeur habile, musicien d'imagination, mais dont +l'esprit s'est rarement élevé aux grandes conceptions artistiques. S'il +n'a eu ni la puissance, ni peut-être le désir de créer, il a su du moins +s'assimiler avec beaucoup d'habileté et de tact les procédés des maîtres +qu'il avait pris pour types de perfection.</p> + +<p>Goria (Alexandre-Édouard) naquit à Paris le 21 janvier 1823. On n'a +aucun détail particulier sur sa famille ni sur sa première enfance. Le +seul point à noter est le caractère spécial de son éducation. Sa +vocation fut passive et nullement passionnelle. A l'inverse de la +plupart des petits prodiges, natures frêles et délicates, douées d'une +sensibilité précoce et maladive, Goria était un bel enfant, joufflu, +robuste, aimant la récréation et n'éprouvant pas un attrait irrésistible +pour les études musicales. En revanche, il était bien doué; une grande +facilité d'exécution, des mains exceptionnelles, la souplesse et +l'agilité instinctive des doigts en firent rapidement un pianiste +suffisamment virtuose pour être présenté au Conservatoire. Entré à notre +grande école nationale, à l'âge de huit ans, en novembre 1830, il +passait l'année suivante de la classe de Laurent à celle de Zimmerman. +Ses progrès extraordinaires lui valurent l'affection de<a name="page_284" id="page_284"></a> notre maître, +qui avait une grand sympathie pour les enfants, et comptait toujours +dans sa classe un groupe de jeunes virtuoses, désolation des vétérans, +qui ne manquaient jamais de s'écrier: Encore un petit prodige qui va +nous enlever le prix!</p> + +<p>Les succès de Goria n'eurent rien que de normal et de régulier. En 1834, +il obtenait le second prix de piano; en 1835, le premier. Il continuait +ses études musicales au Conservatoire jusqu'en 1839, et suivait le cours +de Dourlen, artiste de valeur, maître sévère mais précieux, dont +l'affection persistante faisait oublier les boutades parfois originales +et violentes.</p> + +<p>Le temps était venu pour Goria de se produire dans le monde militant des +artistes et d'aborder la vie doublement active du virtuose et du +compositeur. Les premiers essais de Goria trouvèrent des éditeurs +empressés, grâce à l'intervention de Zimmerman, qui, non content de +produire son disciple affectionné dans ses intéressantes réunions, +l'aidait encore très puissamment en fondant les premières assises de sa +clientèle. Ajoutons à l'éloge de Goria, que la réputation acquise +n'altéra en rien son attachement et sa reconnaissance envers le maître +qui l'avait si généreusement aidé de ses conseils et de sa haute +influence. Aussi je me souviens avec un vif plaisir que Zimmerman, après +sa retraite du Conservatoire, confia de préférence à ses anciens élèves, +Goria, Lefébure et au grand maître Vieuxtemps le premier essai, le +manuscrit même de Gounod, l'auteur de la mélodie devenue populaire, +adaptée au prélude de Sébastien Bach. Le violoniste<a name="page_285" id="page_285"></a> Herman s'adjoignit +presque au début à ces interprètes de l'adorable mélodie, si bien +encadrée dans le canevas harmonique du grand maître allemand, qu'il est +actuellement impossible de les disjoindre. Le succès de cet arrangement +fut tel que Gounod dut, pour répondre à l'engouement général, accroître +les effets et les proportions sonores de son œuvre, soit à l'église, +soit au théâtre, ce qui permit à Berlioz, dans une boutade acrimonieuse, +de me dire au courant d'une représentation à bénéfice: «Je ne désespère +pas d'entendre le prélude de Bach arrangé en cinq actes.»</p> + +<p>Recherché, fêté dans les salons et les concerts, Goria conquit +rapidement la renommée de virtuose habile, et partagea avec V. Alkan, E. +Prudent, Ravina, Lacombe, Franck, Forgues, etc., tous disciples de +Zimmerman, l'honneur de représenter l'école française du piano. La +clientèle du professeur suivit la progression de la renommée du jeune +maître. Goria se produisait beaucoup dans les réunions musicales, et +refusait rarement les nombreuses invitations qui lui étaient adressées; +mais comme la plupart des artistes qui jouissaient alors de la faveur +toute spéciale des dilettantes de salon, il donnait chaque année un +concert à son bénéfice, et la dette de gratitude contractée autour de +lui s'acquittait ainsi avec une extrême régularité.</p> + +<p>Goria unit, jeune encore, sa destinée à celle d'une femme charmante, +instruite et d'une grande beauté. La Providence paraissait réserver au +brillant artiste de longs jours et un bonheur durable; mais quelques +années allaient suffire à ruiner ces rêves<a name="page_286" id="page_286"></a> de jeunesse. La part de +l'homme lui-même est certainement considérable dans ce rapide +écroulement. Disons pourtant qu'elle a été exagérée par des critiques +chagrins. La forte prestance et l'enveloppe un peu fruste de Goria +cachaient, malgré la lourdeur apparente, un esprit original, dont les +vives reparties, les saillies humoristiques, étonnaient souvent. +Beaucoup de ceux qui ont connu imparfaitement Goria, l'ont jugé +prétentieux, important, plein de son mérite. Cette appréciation fâcheuse +s'explique par des causes futiles: la grande taille de Goria, une +réaction naturelle contre la gaucherie de cette corpulence encombrante, +une réelle timidité que le virtuose cherchait à déguiser sous un air +d'aplomb, dont l'exagération n'était qu'une maladresse de plus.</p> + +<p>Ajoutons que Goria était indulgent et bon; dans les inimitiés qui l'ont +suivi jusqu'au tombeau, son cœur excellent n'a jamais eu aucune +responsabilité. Par malheur, les qualités intimes et le mérite +artistique ne tiennent pas lieu de prudence, de tact et de jugement: +Goria en fit la cruelle expérience à ses dépens, dans son trop mémorable +voyage en Espagne.</p> + +<p>Les succès retentissants de Prudent et de Gottschalk, de l'autre côté +des Pyrénées, lui avaient inspiré le désir de voir ce beau pays où les +artistes de valeur ont toujours reçu le plus sympathique des accueils. +Muni de nombreuses lettres de recommandation, assuré de concerts +fructueux, Goria se rendit directement à Madrid, où la haute société lui +fit une réception enthousiaste. Fêté dans les salons, il ne tarda pas à +annoncer un grand concert dont<a name="page_287" id="page_287"></a> les billets furent enlevés en quelques +heures. Le soir, il y avait salle comble et la brillante assistance se +préparait à faire ovation au pianiste français, quand un incident vint +bouleverser les dispositions bienveillantes du public.</p> + +<p>Pendant son voyage et depuis son arrivée à Madrid, Goria avait pris des +notes, non pas des notes musicales, des motifs de chants populaires, +mais un relevé d'observations plus ou moins humoristiques, plus ou moins +discrètes, embrassant les usages, les mœurs du pays, se rapportant à +la beauté des femmes, ne s'arrêtant pas devant les détails de la vie +intime, le tout résumé dans une lettre adressée à l'officier pianiste +Viennot, ami intime du virtuose. Cette lettre spirituelle, mais +intempestive au moment où l'artiste faisait appel aux sympathies du +peuple espagnol, fut malheureusement communiquée au directeur d'un +journal encore petit, déjà célèbre, et qui allait devenir bientôt le +premier organe de la presse légère. Elle fut imprimée, sans qu'on +calculât l'effet désastreux que devait produire la publication de ce +factum d'écolier en vacances.</p> + +<p>Le journal, arrivé à Madrid, fut lu quelques minutes avant le concert, +quand le public était déjà dans la salle. Il passa de main en main, de +loge en loge: un orage s'apprêtait; prévenu à temps, Goria dut quitter +immédiatement Madrid, le cœur brisé par cette épreuve inattendue. Ce +fut un double désastre, matériel et moral, dont Goria ne devait jamais +se relever. Les palpitations de cœur dont il souffrait devinrent plus +intenses. Son esprit était<a name="page_288" id="page_288"></a> sombre; plusieurs fois menacé et provoqué, +il lui semblait avoir toujours un duel en perspective, et, n'étant +nullement batailleur par tempérament, il vécut ainsi quelques années, +inquiet, préoccupé, attristé. On évitait, d'ailleurs, de parler à Goria +de cette déplorable aventure: c'était mettre en cause l'inconséquence de +son ami intime, et sa générosité naturelle, qui n'a jamais été +contestable, en souffrait vivement.</p> + +<p>Le nombre des arrangements, fantaisies et transcriptions écrites par +Goria sur les motifs choisis dans les opéras modernes est considérable: +il prouve la grande facilité du compositeur et la popularité de son nom, +qui avait une valeur commerciale. A l'apparition de chaque nouvelle +œuvre lyrique, les éditeurs s'empressaient de demander à l'artiste +préféré des amateurs de musique brillante, une fantaisie de concert et +de salon. Ces pièces de piano rapidement charpentées pour les besoins de +la vente, presque improvisées, sont correctement écrites, car Goria +avait fait de bonnes études harmoniques; mais, tout en louant l'habileté +de l'arrangement, le choix heureux des motifs mis en œuvre et leur +variété, il faut faire des réserves sérieuses au point de vue de la +facture. Le virtuose tient avant tout à faire montre des motifs choisis +ou imposés, les transitions et les soudures sont trop apparentes; les +traits et variantes sont bien sous les doigts, mais l'originalité de +conception et de plan fait souvent défaut.</p> + +<p>Goria procède évidemment de Thalberg et de Prudent, dont il était l'ami +et l'émule. Mais ses<a name="page_289" id="page_289"></a> compositions de concert et de salon n'ont ni le +mérite de facture ni l'ingéniosité habile des deux maîtres qu'il avait +pris pour type. Nous devons pourtant citer avec éloge comme des morceaux +très réussis pour les salons et nullement démodés les fantaisies +suivantes: <i>Souvenir du Théâtre-Italien</i>, fantaisies sur <i>Belisario</i>, le +<i>Trovatore</i>, <i>Marie Stuart</i>, <i>Semiramide</i>, <i>le Pardon de Ploërmel</i>, <i>les +Monténégrins</i>, <i>le Pré aux Clercs</i> et son beau finale de <i>Lucrezia +Borgia</i>.</p> + +<p>Les premiers succès populaires de Goria ont été: Première et deuxième +étude en <i>mi</i> bémol, charmantes bluettes, imitées des procédés de +Thalberg puis plusieurs morceaux, valses, rêveries, un sérénade de +concert pour la main gauche seule, et plusieurs études de salon. Ces +pièces élégantes, de difficulté moyenne, que Goria exécutait avec une +rare perfection et un brio merveilleux, firent adopter sa musique par la +foule nombreuse des amateurs qui visent à l'effet et recherchent le +succès sans vouloir s'imposer un travail trop sérieux.</p> + +<p>Les transcriptions de <i>Sombres Forêts</i>, <i>Una Furtiva Lagrima</i>, <i>les +Plaintes de la jeune fille</i> et <i>Marguerite au rouet</i>, de Schubert, sont +parfaitement réussies. Signalons encore sa transcription variée de <i>la +Pavane</i>, air de danse du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Goria a aussi, suivant le goût +prédominant de l'école moderne, écrit un certain nombre de pièces +caractéristiques et pièces de genre; citons de mémoire un beau caprice +<i>Allegrezza</i>, <i>l'Attente</i>, <i>Amitié</i>, <i>le Calme</i>, <i>Addio</i>, pièces +expressives, d'un beau sentiment musical; villanelle, saltarelle, +<i>Sorrente</i>, <i>la Chasse</i>, et sa chanson mauresque, œuvres plus<a name="page_290" id="page_290"></a> +légères, mais qui ont un réel cachet d'originalité, sans parti pris +d'imitation. La verve de la jeunesse étincelle dans la plupart de ces +jolis morceaux où l'inspiration vraie s'affirme avec bonheur: mais nous +devons une mention toute particulière, dans cette nomenclature rapide de +l'œuvre de piano laissée par Goria, à la série d'études de style et +de mécanisme, publiées sous le titre: <i>le Pianiste moderne</i>, op. 72. +Nommons encore avec éloges les six grandes études artistiques, op. 63, +adoptées par le comité des études du Conservatoire.</p> + +<p>Si notre cher et regretté confrère eût pris toujours le temps d'écrire +des œuvres semblables, son nom fût devenu populaire dans +l'enseignement, comme ceux des maîtres autorisés de l'école moderne. +Parmi les recueils d'études que nous venons de mentionner, citons celles +qui ont pour titre: <i>Danse villageoise</i>, <i>Idylle</i>, <i>Marche tcherkesse</i>, +<i>Toccata</i>, <i>les Arpèges</i>, enfin <i>Jour de printemps</i>, <i>le Tournoi</i> et <i>la +Fuite</i>, caprices poétiques où le brillant pianiste s'est élevé à la +hauteur des compositeurs de genre les mieux inspirés.</p> + +<p>Goria se distinguait entre tous les virtuoses de notre génération par la +belle sonorité qu'il tirait du piano. Sans brutaliser l'instrument, et +par la seule pression intelligente du clavier, il obtenait une ampleur +de son qui n'appartenait qu'à lui. Il se servait de la pédale avec +beaucoup d'art et de tact, et savait aussi opposer les contrastes +heureux de douceur et de grâce aux effets puissants qu'il possédait +mieux qu'aucun pianiste. J'ai bien souvent, dans l'intimité et dans les +concerts, entendu<a name="page_291" id="page_291"></a> Goria et applaudi à ses succès. En l'écoutant, on +était sous le charme de sa virtuosité élégante, facile, pleine de goût, +mais il fallait oublier sa prestance de géant, qui faisait dire au +spirituel et caustique Ravina que Goria était tambour-major dans le +régiment des pianistes.</p> + +<p>Goria n'avait ni la physionomie d'un Adonis, ni les traits étirés des +virtuoses poitrinaires; il était bien réellement au pôle opposé; sa +charpente vigoureuse supportait de larges épaules et une forte tête aux +contours épais. Les traits arrondis, empâtés et mous, n'affirmaient ni +la volonté, ni l'énergie, mais beaucoup de bonhomie. Seuls, le regard +assuré, la démarche altière, les moustaches toutes militaires, lui +donnaient une apparence martiale qui contrastait avec son caractère +doux, presque débonnaire.</p> + +<p>Le 6 juillet 1860, Goria succombait, à trente-sept ans, aux suites d'une +congestion cérébrale et d'un anévrisme; sa jeune femme devait le suivre +quelques années plus tard, atteinte elle-même d'une cruelle et +douloureuse maladie. Les amis de l'artiste enlevé si prématurément, et +il en avait de sincères, en ont gardé un souvenir durable. Comme +compositeur, il n'a pas marqué une trace profonde, mais ses morceaux de +salon, élégants, brillants, à effet, resteront au répertoire. Comme +virtuose, il a soutenu l'honneur de l'école moderne. Vaincu de la vie +artistique, insuffisamment armé pour la bataille, on peut dire de Goria +qu'il a succombé jeune, mais qu'il est tombé au premier rang.<a name="page_292" id="page_292"></a></p> + +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX<br /><br /> +CZERNY</h2> + +<p>Les maîtres savants, modestes, habiles et dévoués, qui consacrent leur +vie à l'enseignement, sans autre ambition que celle d'élever le niveau +des études, sans autre désir que celui d'initier la jeunesse aux beautés +de l'art, remplissent une mission égale au rôle des plus grands +virtuoses. Les exécutants hors ligne ne sont pas toujours les meilleurs +professeurs, tandis que beaucoup d'artistes de valeur ont renoncé à des +succès éclatants et certains, pour se dévouer tout entiers à un devoir +plus modeste. Louis Adam, Zimmerman, Pradher, M<sup>me</sup> Farrenc, Henri +Herz, Kalkbrenner, et enfin Czerny ont bien mérité de l'art, +non-seulement en lui prêtant l'appui de leur science, mais encore en lui +sacrifiant leur renommée de virtuose, en renonçant à ce que nous +appellerons la mise en scène de leur talent.</p> + +<p>Charles Czerny, le maître célèbre, le compositeur si populaire dans +l'enseignement technique et pratique du piano, était né à Vienne le 21 +février<a name="page_293" id="page_293"></a> 1791. Son père, musicien modeste, originaire de Nimbourg, en +Bohême, s'était fixé à Vienne depuis 1785. Peu fortuné, sans attaches +parmi les célébrités musicales, Wenceslas Czerny dut se consacrer +lui-même à l'éducation de son enfant. Grâce à cette direction constante +et à l'étude des grands maîtres anciens, Séb. et Em. Bach, Scarlatti, +Hændel, Clementi, le jeune Czerny acquit une exécution brillante et un +bon style. Un peu plus tard, le virtuose s'éprit d'une véritable passion +pour les œuvres de Beethoven, qui, en mainte circonstance, lui +témoigna de vives sympathies. La lecture attentive de nombreux traités +didactiques et la mise en œuvre des préceptes donnés par les maîtres +de la composition suffirent à l'intelligent musicien pour lui permettre +d'écrire un grand nombre de morceaux qu'il eut la sagesse de conserver +longtemps en portefeuille.</p> + +<p>Obligé dès l'âge de 14 ans de prendre une part active à la vie +laborieuse de son père, Czerny n'eut plus exclusivement la virtuosité +pour but. Il commençait son long apprentissage du professorat, carrière +en apparence sacrifiée, mais où il devait s'illustrer par ses nombreux +ouvrages théoriques et pratiques, comme par des élèves formés à son +enseignement: Liszt, Thalberg, Dœlher, Stephen Heller, pour ne citer +que les plus célèbres. Volontairement et strictement confiné dans le +cercle de la vie pédagogique, il eut du reste dès le début une +consolation et un encouragement mérités, les sympathies et la confiance +des grandes familles viennoises, polonaises et hongroises. A trente +ans,<a name="page_294" id="page_294"></a> il occupait déjà une des principales situations dans le corps +enseignant. Le succès de ses premières compositions acheva de +populariser son nom; tous les éditeurs se disputaient ses arrangements. +Ajoutons qu'une rétribution très minime soldait souvent des pièces +écrites à la hâte et sans aucun souci de la perfection.</p> + +<p>Le nombre des compositions de Czerny, fantaisies, sonates, concertos, +rondos, airs variés, à quatre mains et concertantes pour piano et +instruments divers, atteint un chiffre vraiment fabuleux: près de 1,100; +et plusieurs centaines sont restées en portefeuille. Mais cette facilité +prodigieuse, dont Czerny a souvent abusé, fait que l'œuvre si +considérable du maître viennois n'a pas, au point de vue de la +correction, toute la valeur que l'on serait en droit d'attendre d'un +maître aussi renommé pour ses belles et nombreuses collections d'études. +Celles-ci, au contraire, d'un goût parfait, offrent aux élèves +d'innombrables formules de traits ingénieux, variés, brillants et +toujours d'un excellent travail.</p> + +<p>Distinguons cependant parmi les petites pièces faciles, récréatives, +amusantes pour les commençants, les sonatines et rondos publiés par S. +Richault portant les numéros d'œuvre, 49, 72, 207, 231, 104, 163, +167, 313. Le catalogue de Richault donne une nomenclature complète, et +mon <i>Vade mecum</i> un choix parmi ces nombreuses pièces qui, si elles ne +brillent pas toutes sous le rapport de l'originalité, sont bien sous la +main et la plupart doigtées avec soin.<a name="page_295" id="page_295"></a></p> + +<p>Dans un ordre de difficultés un peu plus élevé, citons les variations +op. 14 qui ont eu un grand succès, op. 296, <i>la Douceur</i>, rondo élégant, +322 et 323, deux rondos brillants et caractéristiques dans le sentiment +musical des différentes nationalités de l'Europe, op. 181 à 192. Nommons +encore le thème allemand op. 9, la cavatine de <i>Zelmira</i> et les rondinos +op. 21 et 22.</p> + +<p>Les op. 749 et 750, cahiers d'études faciles, progressives et +brillantes, méritent encore d'être recommandés, ainsi que l'op. 299, +études de vélocité, et l'op. 834, nouvelle école de vélocité; l'<i>Art de +délier les doigts</i>, op. 699; le perfectionnement, le style, op. 755 et +756, l'École d'exécution moderne, op. 837, sont encore d'excellents +ouvrages. L'École des ornements, l'École du <i>legato</i> et du <i>staccato</i> +contiennent d'excellentes études spéciales. Quant aux petites études +pour la main gauche, elles sont loin d'avoir le mérite des grandes, +c'est un ouvrage écrit à la hâte. N'oublions pas les nombreux recueils +d'exercices très faciles, progressifs et difficiles op. 777, 139, 453, +599, les populaires Exercices journaliers, op. 337, l'École du virtuose, +op. 365, deux bons cahiers de traits brillants de formules et de +mécanisme se prêtant à être accentuées et nuancées, enfin quatre +recueils de passages doigtés, choisis dans les œuvres des maîtres +anciens et modernes et caractérisant leur style.</p> + +<p>La grande méthode de Czerny, en trois parties, est une œuvre qui +justifie la réputation du professeur, si célèbre en Allemagne, si +populaire en<a name="page_296" id="page_296"></a> France. L'auteur y a condensé en nombreux exemples, en +précieux conseils, sa longue expérience de l'enseignement, expérience +commencée à quatorze ans et continuée jusqu'à soixante-dix.</p> + +<p>Parmi les œuvres d'un mérite réel de facture, il faut mentionner tout +particulièrement l'École du style sévère op. 89, caprice à la fugue, la +grande sonate d'étude, op. 268, le nouveau <i>Gradus ad Parnassum</i>, +l'École de la main gauche, grandes études de beau style et d'un bon +travail. L'étude en trille sous forme de rondo est une excellente pièce +spéciale très bien faite; 1<sup>er</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> concertinos, op. 27, +fantaisie dédiée à Beethoven, les neuf grandes sonates, op. 7, 13, 57, +65, 76, 124, 143, 144, 145, les concertos avec orchestre, op. 28 et 214. +Nous devons encore signaler les belles et bonnes réductions à quatre +mains, des symphonies de Beethoven, quatre grandes fantaisies à quatre +mains; inspirées des romans de Walter Scott, huit scherzi dédiés à +Chopin, op 556. Cette énumération très succincte des œuvres les plus +connues de Ch. Czerny laisse dans l'ombre une quantité d'ouvrages +intéressants, mais il faut nous réduire et faire un choix.</p> + +<p>Fétis, dans l'article consacré à Czerny, inscrit aussi à l'actif du +compositeur 24 messes avec orchestre, 4 requiems, 300 graduels ou +motets, quatuors, quintettes et même des symphonies, l'ensemble formant +un total de 400 œuvres manuscrites non gravées. Nous pouvons y +ajouter les nombreuses réductions, pour piano, d'opéras, d'oratorios, de +symphonies, d'ouvertures, la traduction<a name="page_297" id="page_297"></a> en allemand de l'<i>Art du chant</i> +de Thalberg<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, des traités de contre-point et de composition de Reicha, +travail colossal qu'on a peine à comprendre en songeant qu'il répond +seulement aux loisirs du professeur, qui pendant longtemps a donné +chaque jour douze heures de leçons.</p> + +<p>Aucun maître, d'ailleurs, n'a écrit un pareil nombre d'études spéciales +au point de vue purement pédagogique; les petites et les grandes études +de la vélocité, l'<i>Art de délier les doigts</i>; petites et grandes études +de la main gauche, école des ornements, école du style sévère, nouveau +<i>Gradus ad Parnassum</i>, études spéciales pour le trille, les gammes +chromatiques, les tierces, etc. On compte plusieurs milliers d'études +élémentaires progressives, de moyenne force et difficiles, publiées par +Czerny. Ses exercices journaliers, son École du virtuose, ses Exercices +de passages doigtés, extraits des œuvres de tous les maîtres anciens +et modernes, forment un arsenal de traits; ses sonates spéciales, ses +<i>allegri</i> de bravoure, résumant les grandes difficultés d'exécution, +complètent cette école du mécanisme, étudié sous tous ses aspects avec +une habileté incomparable et la sûreté de main que donnent soixante ans +de professorat.<a name="page_298" id="page_298"></a></p> + +<p>Czerny, sollicité par de nombreux éditeurs, a recommencé plusieurs +séries d'études du même degré de force, sans toutefois se copier. Tout +en reconnaissant l'ingéniosité des variantes, nous ne pouvons approuver +ce procédé mercantile qui donne à l'œuvre déjà parue une publication +rivale de même nature. Les maisons Richault, Brandus, Leduc ont toutes +les trois des collections importantes d'études visant le même genre de +difficulté: le mécanisme, l'agilité, l'accentuation délicate ou +brillante.</p> + +<p>Czerny m'a fait l'honneur de me dédier deux recueils d'études de +perfectionnement, style moderne. Cet ouvrage, écrit avec soin, contient +plusieurs pièces charmantes et d'une réelle élégance. Czerny savait et +pouvait toujours, quand il y mettait le temps, écrire avec une grande +pureté des œuvres de valeur.</p> + +<p>Mais l'extrême facilité naturelle a été son écueil. L'éditeur Richault +m'a affirmé que le compositeur viennois avait toujours sur son bureau +plusieurs ouvrages commencés. Il passait de l'un à l'autre, allait d'une +sonate à un recueil d'études, laissant seulement à la page écrite le +temps de sécher. On comprendra sans peine que ce tour de force +d'exécution ait exercé une influence parfois désastreuse sur la nature +des idées ou sur la pureté de la forme; des œuvres aussi improvisées, +et en même temps aussi décousues, brillent rarement par l'inspiration et +la logique des combinaisons. Si l'immense réputation de Czerny et la +quantité de travail accumulé pendant plus d'un demi-siècle de +professorat permettaient<a name="page_299" id="page_299"></a> quelque sévérité, on pourrait le comparer, +dans la plupart de ses productions hâtives, à un avocat bien doué, +gardant la parole pendant des heures entières, éblouissant ses +auditeurs, mais n'arrivant pas à émouvoir parce qu'il parle sans +conviction pour le seul plaisir de l'oreille.</p> + +<p>Cette exubérante passion qui dominait Czerny, et l'entraînait à jeter +ses idées musicales à tous les vents, sans choix préliminaire, sans +autre mise en œuvre qu'un travail superficiel, fait du maître +viennois à la fois le plus fécond et le plus inégal des +compositeurs-pianistes. La grande majorité de ses œuvres est déjà +sortie du courant musical. A part les recueils d'études spéciales, +quelques sonates, les excellentes transcriptions symphoniques et +vocales, les compositions pour piano de Czerny sont démodées et portent +les marques d'une vieillesse précoce. C'est, du reste, un sort commun à +la foule innombrable des arrangements écrits pour satisfaire les goûts +du public, éphémères et frivoles comme lui. Les œuvres durables +visent un autre but, mais s'élaborent plus lentement.</p> + +<p>Producteur excessif, Charles Czerny a encore eu un homonyme dont le +bagage musical est venu frauduleusement s'ajouter au sien, Joseph +Czerny, comme lui pianiste, compositeur et de plus éditeur. Profitant de +la similitude de nom et de la célébrité conquise par le maître viennois, +ce contrefacteur médiocre fut pris à son tour d'une fièvre de +composition, malgré la faiblesse de son éducation musicale, et publia +sous le nom de Czerny un assez grand nombre de fantaisies et +d'arrangements.<a name="page_300" id="page_300"></a> Supplément fâcheux dont il faut en toute justice +décharger la mémoire de l'infatigable compositeur.</p> + +<p>Charles Czerny est mort à Vienne en juillet 1855, après une carrière qui +n'offre aucun incident particulier, vouée tout entière à l'enseignement +et à la composition. Sa vocation pour le professorat ne lui avait pas +permis d'acquérir une sérieuse réputation de virtuose; c'était pourtant +un pianiste brillant et de bonne école, qui eût pris place sans aucun +doute au premier rang des exécutants.</p> + +<p>Sans être misanthrope, Czerny vivait peu au dehors. Il exerçait chez lui +ses qualités d'homme aimable, distingué, affable, accueillant avec +politesse les artistes de passage et les virtuoses qui lui étaient +présentés, brusquant en revanche les visiteurs importuns qui venaient +interrompre la leçon ou l'œuvre commencée. On comprend sans peine +quelle économie de temps réclamait cette production colossale dont le +catalogue de Czerny est le témoignage authentique.</p> + +<p>Un pareil labeur excuse largement Czerny d'avoir fui les relations +banales que subissent trop souvent les artistes obligés de sacrifier une +partie de leur temps aux convenances mondaines. Faut-il, comme +l'accusent quelques biographes, attribuer à un autre sentiment, celui de +l'ordre et de l'économie poussés à l'extrême, l'isolement relatif dans +lequel vivait Czerny? Ici encore le maître viennois aurait une excuse +toute naturelle: le souvenir d'une jeunesse peu fortunée, où le travail +était nécessaire pour la subsistance de chaque jour, et le désir d'une +vieillesse tranquille, exempte des soucis<a name="page_301" id="page_301"></a> matériels. Le bon et illustre +Haydn se montrait lui-même, dans les dernières années de sa longue et +laborieuse existence, très préoccupé de savoir si ses modestes économies +le laisseraient à l'abri du besoin.</p> + +<p>Charles Czerny était d'un extérieur très simple et d'allures un peu +bourgeoises. Sa physionomie à l'ovale allongé, au nez aquilin, à la +bouche grande et au menton arrondi, était fortement germanique, avec un +mélange de bonhomie et d'énergie. Les yeux vifs et brillants +amortissaient leur éclat sous de larges verres de lunette.</p> + +<p>Au moral, Czerny avait de l'esprit, beaucoup de tact, et malgré sa vie +solitaire, il n'était nullement étranger aux délicatesses sociales. J'ai +reçu de lui, il y a vingt-quatre ans, une lettre de dédicace très +élégamment écrite, et qui n'indique pas le misanthrope atrabilaire que +certains esprits chagrins ont cru voir.</p> + +<p>L'œuvre de Czerny laisse une large part à la critique, et nous +l'avons prouvé. Mais, pour apprécier avec justice le mérite de l'auteur, +il faut isoler de cet immense bagage musical où le maître a usé jusqu'à +l'abus de sa facilité naturelle, les œuvres choisies où l'on trouve +souvent d'heureuses inspirations, une grande habileté de main et la +belle facture des maîtres. Nous avons indiqué nos œuvres préférées: +il en est d'autres qui valent une recherche au milieu des innombrables +productions de Czerny. Le nom du compositeur viennois n'est pas de ceux +qui peuvent disparaître entièrement de l'histoire musicale. Il a sans +doute laissé moins de<a name="page_302" id="page_302"></a> vide après sa mort qu'il n'avait tenu de place +pendant sa vie; mais la popularité lui a coûté si cher qu'il serait +cruel de la lui reprocher indéfiniment. Ce sera en même temps la +punition et le salut de ce talent inépuisable de survivre, non par +l'ensemble de son œuvre, d'un caractère si universel, mais par +certains côtés spéciaux, les moindres peut-être dans la pensée du +compositeur.<a name="page_303" id="page_303"></a></p> + +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX<br /><br /> +LISZT</h2> + +<p>Si la gloire de Chopin peut se comparer à une étoile perdue dans les +profondeurs du ciel, brillant d'une lueur adoucie, voilée, par le temps +et la poésie des souvenirs, d'une auréole tremblante et mélancolique, +celle de Liszt ressemble à un astre éclatant, dont le seul défaut est +peut-être le manque d'éloignement et la prodigalité de rayons. Artiste +prédestiné entre tous, comblé des dons de la Providence, armé en guerre +pour toutes les luttes, doué d'une merveilleuse faculté d'assimilation, +rempli d'aspirations audacieuses vers le beau et vers l'inconnu, soutenu +par une organisation physique et morale extraordinaire, possédant enfin +des moyens d'exécution exceptionnels, Liszt a eu toutes les bonnes fées +à son berceau. Dans le domaine de la virtuosité, un seul artiste, +Paganini, peut être mis sur la même ligne pour la voie suivie, et pour +la perfection atteinte dans le domaine de la difficulté vaincue. Le +célèbre violoniste et le pianiste illustre ont cherché les mêmes effets, +provoqué<a name="page_304" id="page_304"></a> le même enthousiasme par le charme inexprimable de leur +poétique interprétation. Idoles du public l'un et l'autre, ils ont tous +deux sacrifié plus d'une fois à ce fétichisme, et gâté leur prodigieux +talent pour maintenir leur incomparable renommée. Ils ont eux-mêmes +augmenté par des moyens factices l'éclat de cette lumière parfois +excessive, que le temps, d'ailleurs, se chargera d'adoucir.</p> + +<p>Né le 22 octobre 1811, à Rading, village de Hongrie, près Pesth, Franz +Liszt entra dès l'âge de neuf ans dans la grande famille des enfants +prodiges. Son père, bon musicien, pianiste d'une certaine valeur, guida +ses premières études avec tout le soin que méritait cette organisation +d'élite. Bientôt la famille de Liszt vint s'établir à Vienne, pour +continuer dans de meilleures conditions l'éducation musicale du jeune +virtuose. A la suite d'un concert, où Franz Liszt produisit une +sensation profonde, son père, poussé par l'amour de l'art, obéissant +peut-être aussi à la tradition de la plupart des familles où la +Providence a fait naître un virtuose, mit aussitôt en scène ce +merveilleux talent, et le conduisit de concert en concert, à Paris, à +Londres, dans le midi de la France, récoltant de grands succès—et de +belles recettes.</p> + +<p>Nous avons hâte de traverser cette période d'exploitation hâtive et +dangereuse, pour arriver à l'époque où Liszt put dégager son +individualité. Sa nature mobile, impressionnable, contemplative, le +portait déjà à une grande exaltation religieuse. Mais ses études +musicales n'étaient pas terminées.<a name="page_305" id="page_305"></a> En 1823, sa famille venait s'établir +à Paris, et son père cherchait à le faire admettre au Conservatoire, +pour y suivre le cours de contre-point de Cherubini. Notre grande École +ouvrait alors difficilement ses portes aux étrangers, et Liszt ne fut +pas reçu. Il avait déjà eu, à Vienne, quelques conseils de composition +de Salieri; la direction de Cherubini aurait sans doute exercé une +salutaire influence sur les tendances un peu vagabondes de son talent +vers l'inconnu et la bizarrerie artistique, parfois si différente de +l'originalité. Il fallut se rabattre sur Reicha, autre grand maître, +mais dont le mode d'enseignement différait des procédés de Cherubini. On +peut douter d'ailleurs que le brillant virtuose, tout à ses études +spéciales d'exécution, souvent interrompues par ses nombreux concerts, +ses fréquents voyages, ait profité d'une manière suivie des conseils de +Reicha.</p> + +<p>Les triomphes du pianiste étaient du reste de nature à l'étourdir, et +son organisation musicale lui avait valu de si puissants protecteurs que +l'Académie royale de musique exécuta un opéra en un acte de Liszt, <i>le +Château de l'Amour</i>, le 17 octobre 1825. Ce début audacieux trouva un +public bienveillant, mais n'obtint qu'un succès d'estime.</p> + +<p>Les tendances religieuses continuaient à dominer dans cette âme +impressionnable. Le brillant virtuose s'abandonna pendant quelque temps +aux pratiques d'une dévotion exagérée, que son directeur avait peine à +contenir. A la fois ardent et contemplatif, le mysticisme tournait chez +lui à la passion véritable. Son père, voulant l'arracher à ce<a name="page_306" id="page_306"></a> courant +d'idées qui le détournait de la vocation musicale, le conduisit pour la +troisième fois en Angleterre.</p> + +<p>A son retour de Londres, Liszt eut la douleur de perdre ce père un peu +autoritaire mais dévoué, qui avait été son premier maître et dont la +tutelle ne péchait que par excès d'attachement, caractère général des +pères d'enfants prodiges. Ces chers petits êtres finissent par devenir à +leurs yeux ou des instruments de fortune ou des messies qu'il faut +adorer à deux genoux; tous les enthousiasmes leur sont dus. Cette mort +prématurée affligea profondément Liszt et le ramena de nouveau aux idées +religieuses. L'époque était favorable à ce courant. Les missions, le +jubilé avaient remué profondément la France. Liszt vécu ainsi quelques +années avec sa mère, tout au travail et aux pratiques religieuses, dans +une maison appartenant à l'hospitalière famille Érard. Sa virtuosité, +déjà extraordinaire, gagna encore pendant cette période de recueillement +une puissance, une concentration hors de pair, un mécanisme incomparable +lui permettant de tout oser: il n'existait plus de difficultés pour lui; +je n'ai jamais vu un lecteur comparable, sauf peut-être mon élève +Weigand, un jeune Allemand, et Jules Cohen, l'accompagnateur +incomparable.</p> + +<p>Soit lassitude, soit changement dans la nature des idées, soit enfin que +l'heure des passions humaines eût sonné, Liszt brisa vers 1835 avec son +isolement mystique et rentra dans le monde militant, où de véritables +triomphes accueillirent sa<a name="page_307" id="page_307"></a> réapparition; il fit bientôt une excursion +en Suisse, ou plutôt un long séjour: nous n'avons pu savoir si ces +années de pèlerinage furent entièrement consacrées à la contemplation de +la nature, et si le grand artiste n'avait pas un autre foyer +d'inspiration musicale. Mais, dès son retour à Paris, Liszt publia une +série de compositions pour piano, morceaux qui firent sensation et +produisirent un grand effet dans les concerts.</p> + +<p>La religiosité était loin. Renonçant à vivre en ascète comme son ami +Urhan, le célèbre alto de l'Opéra, Franz Liszt se jetait dans le monde +avec la même ardeur qu'il avait mise à fréquenter les églises. Nous +tournerons rapidement les feuilles du livre de sa vie intime. Il a mis +lui-même au grand jour ces longues affections et les relations +passagères qui contiennent ce côté personnel de son histoire. Disons +seulement que, semblable à certains météores, Liszt, dans sa longue +course errante à travers l'Europe, a entraîné plus d'un satellite à sa +suite, plus d'une étoile terrestre, cortège lumineux où brillent les +astéroïdes de toute grandeur. La riche et puissante organisation du +poète-musicien, les séductions irrésistibles de son esprit, le +rayonnement de son immense réputation, les honneurs dont il était +comblé, l'atmosphère d'adulation qui flottait autour de lui, enfin sa +nature fascinatrice et passionnée lui ont valu des attachements ardents, +qui ont fait à la fois le bonheur et l'instabilité de sa vie. Il n'entre +pas dans le cadre restreint de ce portrait de retracer les péripéties +mouvementées de cette existence<a name="page_308" id="page_308"></a> brillante mais romanesque, où les +agitations passionnelles ont tenu une si large place. Il est toujours +délicat de soulever des voiles aussi intimes et, seul, le grand artiste +pourrait faire, en pleine connaissance de cause, le choix nécessaire +dans cette moisson de souvenirs. Associons seulement le nom de Liszt à +celui d'une femme d'esprit supérieur, qui s'était fait une place +brillante et durable au premier rang de la littérature contemporaine: +Daniel Stern.</p> + +<p>De 1837 à 1848, la vie de Liszt s'est passée en voyages incessants à +travers l'Europe. Séjournant quelques mois dans les grands centres, +visitant Vienne, Londres, Madrid, Moscou, Berlin, Milan, Rome, Paris, +Constantinople, Lisbonne, il retrouvait partout le même enthousiasme. +Louis Enault, voyageant en Hongrie à la même époque, m'a dit avoir été +témoin d'ovations touchant au délire. Le diapason de l'enthousiasme +était si élevé, que le célèbre artiste ne savait plus où se réfugier +pour échapper aux effusions de ses compatriotes. Oriflammes, bouquets, +députations, harangues, arcs de triomphe, rien ne manquait à cet +appareil digne d'un souverain. Liszt devait retrouver cette popularité +dans vingt capitales, et il lui fallut une véritable puissance +intérieure, une grande domination de lui-même pour ne pas devenir fou +d'orgueil au milieu de cette adulation générale.</p> + +<p>Dès 1844, Liszt avait été nommé maître de chapelle du grand-duc de +Saxe-Weimar; mais ses voyages ne lui permettaient pas de remplir +assidûment ses fonctions. En 1848, pour éviter les<a name="page_309" id="page_309"></a> agitations de la +politique, il revint prendre la direction définitive de la chapelle et +du théâtre. Grâce aux vives sympathies et à la protection du grand-duc, +il put bientôt réaliser toutes les réformes musicales qu'il avait rêvées +pour ce petit paradis terrestre de Weimar. Chant et orchestre, tout fut +réorganisé en sous-œuvre. Une véritable pléïade d'artistes, disciples +ardents et convaincus du maître, venaient demander ses conseils, et +transformaient la petite résidence en pays lumineux, en véritable foyer +de l'art. Il convient d'ajouter que ce cénacle d'imaginations ardentes, +désireuses du nouveau, de volontés énergiques souvent dévoyées, devait +avoir pour résultat la préconisation d'un système contestable, où le +simple, le vrai et le beau ne sont pas toujours en première ligne.</p> + +<p>L'école de Weimar a produit une philosophie musicale qui remplace +l'inspiration mélodique par la longueur des récits, les accents déclamés +par des cris, le sentiment tonal par des harmonies souvent incohérentes; +Liszt a été sinon l'inventeur, au moins le protecteur et en quelque +sorte le metteur en scène de Wagner. C'est grâce à l'initiative, à la +persévérante volonté du grand virtuose que le <i>Tannhäuser</i> et +<i>Lohengrin</i> ont été représentés à Weimar. Apôtre convaincu du drame +lyrique, wagnérien, Liszt a travaillé pendant de longues années à +l'établissement de cette foi nouvelle, dont les partisans sont cependant +restés en petit nombre, même en Allemagne.</p> + +<p>Liszt a demeuré plusieurs années à Rome avant de retourner en Hongrie. +De sérieux projets de<a name="page_310" id="page_310"></a> mariage avec une princesse russe l'y retenaient, +mais un divorce était nécessaire sous l'approbation de l'empereur de +Russie, et l'opposition du czar mit à néant ce rêve de bonheur et de +repos. Chagriné, désillusionné de la vie, Liszt parut un instant vouloir +renoncer au monde pour se vouer à l'existence monastique. Cet horizon +restreint ne pouvait suffire à une nature aussi ardente, et la +résolution <i>in extremis</i> du grand virtuose fut moins sérieuse que ne le +redoutaient ses amis. Malgré le poids des ans, le vieil homme n'était +pas mort, et il revint bientôt aux splendeurs, aux adulations, au +travail fébrile indispensables à sa vie.</p> + +<p>Avant de retourner en Allemagne et en Hongrie, où la faveur impériale +l'a fait intendant et <i>comte</i> de la musique, Liszt a séjourné quelques +mois à Paris. Nous l'avons entendu à cette époque chez notre maître et +ami Halévy, ainsi que chez Rossini. C'était toujours le même grand +artiste, amoureux de la gloire et du bruit, aimable, galant, ayant, +suivant la circonstance, le mot fin et la repartie gauloise, ne +dédaignant aucune des créations de Dieu et des beautés de la nature. Je +citerai à ce propos un mot charmant adressé à une jeune et jolie femme +par l'abbé Liszt, en soirée chez Rossini. Le célèbre artiste, incliné +très sensiblement sur les magnifiques épaules de M<sup>me</sup> de X... en +toilette de bal, était plongé dans une extase fort humaine, silencieuse +mais intense. La jeune femme tressaillit tout à coup en saisissant ce +regard: «Eh bien! Monsieur Liszt»; mais le galant virtuose, sans se +troubler: «Pardon, Madame,<a name="page_311" id="page_311"></a> je regarde s'il vous pousse des ailes.» Le +regard était une flatterie et la réponse un compliment; Liszt ne fut pas +pardonné, mais admiré. Il est fait à ce genre d'indulgence.</p> + +<p>On voit qu'en prenant la soutanelle, Liszt n'a pas absolument renoncé au +monde, à ses pompes et à ses œuvres. <i>Transit gloria mundi</i> n'est pas +sa devise. Ceux qui veulent connaître à fond les côtés humains de cette +merveilleuse individualité, peuvent prendre le livre de «Robert Franz», +pseudonyme si clair. L'ex-grande dame qui a publié ce petit volume de +confessions intimes, a peint le célèbre artiste avec l'amertume d'un +cœur blessé, mais elle l'a saisi sur le vif, et le montre dans des +proportions humaines qui sont le principal attrait du livre. Pour ceux +que le musicien intéresse seul, l'article biographique de Fetis, un des +meilleurs et des plus complets qu'il ait publiés, contient des +renseignements artistiques et biographiques d'une autre nature et d'un +ordre parfait.</p> + +<p>Liszt excelle dans les transcriptions, réductions de l'orchestre ou du +chant au piano. Il est impossible de mettre plus d'exactitude et +d'ingéniosité dans la reproduction. Son travail, d'un fini et d'un +précieux incomparables, tend à ne rien omettre; les dessins variés de +l'orchestre, les timbres des divers instruments, les effets de sonorité, +tout cet ensemble merveilleux d'homogénéité et pourtant si compliqué de +la symphonie, Liszt a su le condenser, le remanier pour le piano, cet +orchestre en miniature. Rien de plus habile en ce genre que ses +transcriptions des symphonies de<a name="page_312" id="page_312"></a> Beethoven. Liszt, il y a vingt-cinq +ans, a eu le courage d'exécuter une de ces symphonies à la salle du +Conservatoire; les échos du temple ont tressailli de tant d'audace, mais +la tentative du grand virtuose a parfaitement réussi; il a tenu son +auditoire sous le charme puissant de son exécution et de son +intelligence détaillée du chef-d'œuvre.</p> + +<p>Les <i>lieder</i> de Schubert, Mendelssohn, Robert Schumann, Meyerbeer, +Mercadante, Rossini, Beethoven forment une riche collection, très utile +à étudier; dans le même ordre d'idées, nous citerons comme des +réductions du plus grand intérêt le septuor de Beethoven, ses +symphonies, celles de Berlioz, les ouvertures du <i>Freischütz</i>, +d'<i>Obéron</i>, de <i>Jubel</i>, du <i>Roi Lear</i>, du <i>Carnaval Romain</i>, de +<i>Guillaume Tell</i>, etc.: toutes ces transcriptions sont d'une habileté de +main extraordinaire, mais aussi d'une très grande difficulté +d'exécution. Plusieurs des populaires recueils de <i>Rapsodies +hongroises</i>, pièces inspirées des airs nationaux, offrent des rythmes et +des harmonies bizarres, quelque peu sauvages, pleines de couleur locale; +les fantaisies, paraphrases, illustrations, réminiscences, caprices sur +les opéras anciens et modernes sont en très grand nombre. Beaucoup de +ces morceaux de concerts à grand effet ne sont abordables que pour des +virtuoses dont le talent d'exécution est brisé à toutes les difficultés. +Les douze grandes études de concert, fugues, et la transcription au +piano des études de Paganini, appartiennent aussi à cet ordre de +difficultés.</p> + +<p>Dans ses deux concertos pour piano et orchestre,<a name="page_313" id="page_313"></a> Liszt a certainement +fait preuve de grand savoir, à travers l'œuvre, on rencontre de +belles pensées qui semblent préluder à l'éclosion d'une réelle +inspiration; mais le parti pris d'éviter tout ce qui ressemblerait à une +phrase suivie et développée de chant rejette le compositeur dans ces +agitations nerveuses, dans ces complications de traits parcourant le +clavier à perte d'haleine, luttant de sonorité avec l'orchestre, brodant +sur des harmonies quelquefois bizarres, où l'on attend vainement une +cadence parfaite. Absence de calme et de simplicité, <i>steeple chase</i> à +la difficulté, qui ne répond pas à ce qu'on pouvait attendre d'une +intelligence aussi élevée; science spéculative qui s'exerce à donner des +énigmes musicales à l'interprète comme à l'auditeur.</p> + +<p>Les œuvres orchestrales et symphoniques de Liszt méritent une mention +à part. Non que ces essais aient eu un grand retentissement, ni exercé +une influence décisive sur les tendances de notre école française, mais +Liszt a servi de porte-drapeau à Richard Wagner; il s'est déclaré un des +champions les plus résolus de la science abstraite, dont la première +règle semble être de chercher tous ses effets musicaux en dehors de la +saine musique; système cruel pour les oreilles habituées aux anciennes +formules de l'art, à la tonalité, aux périodes, aux cadences finales, et +que déroute cette course haletante vers un but qui fuit toujours. Dans +ce sentiment très ou trop moderne, Liszt a écrit plusieurs poëmes +symphoniques, <i>Orphée</i>, <i>Prométhée</i>, <i>le Tasse</i>, <i>Hungaria</i>, <i>Ce qu'on<a name="page_314" id="page_314"></a> +entend dans la montagne</i>, plusieurs messes, des préludes symphoniques, +<i>la Divine Comédie</i>, <i>Héroïde funèbre</i>, <i>Mazeppa</i>. Ces compositions +appartiennent toutes à la nouvelle école et leur meilleure excuse est de +n'avoir produit qu'une génération de sophistes de talent; esprit faux +qui s'égarent à la recherche d'un idéal métaphysique, dont le but +suprême serait de transformer l'art pur en peinture à l'aide des sons, +s'attaquant à des sentiments, des sensations, des caractères +intraduisibles, et réduisant le grand art dramatique ou symphonique de +Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, au genre descriptif pittoresque, à +cette musique soi-disant imitative, mais très nuageuse où la recherche +des combinaisons remplace les élans de l'inspiration. Les récentes +auditions d'œuvres religieuses et de fragments symphoniques exécutés +à Saint-Eustache et au Théâtre-Italien, grâce à l'initiative dévouée et +sous l'habile direction de Saint-Saëns, ne modifient pas notre +impression. La musique de Liszt résume dans son ensemble les qualités et +les défauts de la nouvelle école allemande; Liszt se trouve ainsi aux +côtés de Brahms, de Raff, de Saint-Saëns lui-même, et le voisinage n'a +rien qui puisse le diminuer: mais, pour lui, comme pour eux, il est +permis de regretter un pareil abus du talent, dépensé dans les errements +d'une école où la jeunesse n'a presque rien à apprendre et peut beaucoup +oublier.</p> + +<p>En revanche, nous adressons des éloges sans restriction aux +transcriptions pour piano des soirées vocales de Rossini, ainsi qu'à +celles des mélodies de<a name="page_315" id="page_315"></a> Schubert. Nous ne connaissons rien d'aussi +parfait en ce genre, et la constatation a une valeur réelle par ce temps +de transcriptions s'adressant à tous les degrés de force; <i>la Sérénade</i>, +<i>la Plainte de la jeune fille</i>, <i>la Poste</i>, <i>le Roi des aulnes</i>, +<i>l'Adélaïde</i> de Beethoven et cinquante pièces orchestrales ou vocales +affirment la supériorité de Liszt, dans ces sortes d'arrangements qui +demandent non-seulement une grande habileté, une scrupuleuse exactitude, +mais encore un sentiment réel de la valeur des phrases, un tact +merveilleux dans la disposition de la partie récitante et des +accompagnements à conserver dans leur intégrité.</p> + +<p>Les grandes études ne sont abordables que pour peu de virtuoses; +signalons-les cependant comme de belles œuvres d'un style très ferme. +Le concert de Liszt, exécuté à Paris par M<sup>me</sup> Jaëll, a de très beaux +élans, des pages inspirées; malheureusement les développements touffus, +les modulations étranges et les effets d'une sonorité excessive gâtent +cette œuvre, qui serait sans cela une composition magistrale +affirmant les audaces d'un grand artiste.</p> + +<p>L'album, <i>Impressions d'un voyageur</i>, <i>le Galop chromatique</i>, la grande +valse <i>di bravura</i>, les valses caprices d'après Schubert, les Soirées de +Rossini, transcrites pour piano solo, peuvent être jouées par les +virtuoses de salon.</p> + +<p>Mais les grandes fantaisies sur <i>Don Juan</i>, <i>la Somnambule</i>, <i>la Juive</i>, +<i>Robert</i>, <i>les Huguenots</i>, sur <i>la Clochette de Paganini</i>, sur <i>les +Puritains</i>, <i>le Songe d'une nuit d'été</i>, sur le finale de <i>Lucie</i>, +<i>Lucrezia</i>,<a name="page_316" id="page_316"></a> <i>le Trovatore</i>, <i>Rigoletto</i>, le finale de <i>Don Carlos</i>, les +Légendes de saint François d'Assise, de saint François de Paule ne +peuvent être fructueusement étudiées et convenablement exécutées que par +des pianistes d'une virtuosité transcendante, que ne rebutent ni la très +grande difficulté, ni les écartements de doigts, ni la dépense de force. +Les paraphrases de concert du <i>Tannhäuser</i>, le chœur des fiançailles +de <i>Lohengrin</i>, la prière de <i>l'Africaine</i>, les illustrations du +<i>Prophète</i> appartiennent au même ordre de difficulté, musique de piano à +grand effet, très brillante, habilement écrite, très ingénieuse et d'une +sonorité puissante.</p> + +<p>Si nous considérons l'ensemble de ces fantaisies, réminiscences et +paraphrases, nous devons classer Liszt comme un arrangeur étonnant dans +ces enchevêtrements de rythme ingénieux; mais, pour dire toute notre +pensée, le mérite de facture, la simplicité et la noblesse du style ne +répondent pas absolument à ce que l'on devait espérer d'une intelligence +pénétrée de tendances aussi vives vers l'idéal. Chez Liszt, le virtuose +s'est trop affirmé, les grands succès de l'exécutant ont fait négliger +au compositeur la simplicité de la forme et rechercher de préférence +l'excentrique, le bizarre, à défaut de l'énergie géniale. Loin de moi +l'intention de diminuer un talent aussi puissant! je veux seulement +marquer l'impression nerveuse et complexe qu'a toujours produite, sur +les artistes sincères, l'audition de Liszt et de ses œuvres. Je +l'entends encore à une soirée chez Halévy, où le maître hongrois +remporta du reste un de ses<a name="page_317" id="page_317"></a> triomphes accoutumés. Ses regards +fascinateurs lancés sur les invités, ses préludes un peu longs ne +m'empêchèrent pas de rester sous le charme en écoutant des phrases +adorablement chantées, des traits d'une exquise délicatesse; je n'en +regrettais que davantage d'être tiré de mon extase par des sonorités +violentes, par des effets que réprouve la méthode; je tremblais, non +pour le pianiste, mais pour le piano, et je m'attendais à chaque instant +à voir les cordes se briser, les marteaux voler en éclats.</p> + +<p>Seul Liszt peut mettre en pratique ces attaques de clavier hardies +jusqu'à la témérité, ces sonorités stridentes, obtenues à grand renfort +de pédales succédant à des bruissements vaporeux, ces accents sauvages +opposés à des plaintes langoureuses, ces procédés incessants de +constrastes heurtés, d'effets cherchés en dehors de tout principe +d'école. Que Liszt puisse appliquer un système aussi anormal, c'est la +preuve d'une virtuosité exceptionnelle, mais l'imitation en serait +singulièrement périlleuse. Faut-il ajouter qu'elle serait encore plus +stérile, ces tours de force n'ayant aucun rapport avec les progrès du +grand art? Ce soir-là, en écoutant Liszt, j'ai acquis la conviction +qu'il existe des grâces d'état pour les pianistes de grande bravoure, +mais je n'en ai pas tiré la conséquence que les règles du goût doivent +changer. Elles sont immuables; elles ne consisteront jamais à malmener +le piano, à le traiter fougueusement à la façon des jockeys qui +surmènent leur monture. On peut réussir dans cet exercice épuisant, on +peut encore<a name="page_318" id="page_318"></a> mieux échouer; mais qu'on échoue ou qu'on réussisse, une +gymnastique aussi outrancière n'a rien à voir avec la virtuosité +correcte.</p> + +<p>En face d'une exception comme Liszt, il ne faut pas dire aux élèves la +formule ordinaire: «Écoutez et imitez»; il faut leur dire: «Écoutez, +admirez ce que peut une volonté puissante; voyez les prodigieux +résultats obtenus par le travail mis au service de moyens merveilleux, +d'une facilité et d'une énergie extraordinaire, mais surtout gardez-vous +bien de suivre la même voie». Tous les virtuoses, deux ou trois +exceptés, qui ont pris Liszt pour modèle, pour type idéal d'exécution, +ont parodié ses qualités, exagéré ses défauts et travesti ses procédés +habituels en les soulignant.</p> + +<p>Au demeurant, pour apprécier avec justesse, sans passion et en toute +sérénité, l'étonnante physionomie de Liszt, il faut se dégager de tout +parti pris d'admiration irraisonnée. Des adeptes fanatiques l'ont +proclamé le messie d'un art nouveau; des critiques sévères et souvent +injustes, sans nier son merveilleux talent de virtuose, lui ont dénié +tout esprit d'invention et l'ont classé parmi les musiciens prétentieux, +incapables de trouver des idées. Amis et ennemis sont également en +dehors du vrai; Liszt est un grand artiste, une riche et puissante +intelligence, aimant et comprenant l'idéal, ayant de très hautes +aspirations vers les sublimités de l'art. Mais il a eu de tout temps un +parti pris d'originalité: l'horreur des formes usitées, la passion du +nouveau, l'amour de l'excentrique lui ont fait déserter les grandes +voies<a name="page_319" id="page_319"></a> pour les sentiers rocailleux. Le génie d'une langue ne consiste +pas à penser et parler autrement que tout le monde, mais bien à trouver +des idées neuves, originales, exprimées avec clarté, élégance, dans un +idiome noble et pur. Liszt a voulu suivre une tout autre voie: de là un +certain nombre d'œuvres mal équilibrées.</p> + +<p>Lettré, érudit, polyglotte, Liszt écrit avec une rare élégance +l'allemand, l'italien, le français. Il a publié en Allemagne deux +volumes sur Gœthe et Richard Wagner, où le littérateur doctrinaire +affirme sa foi musicale avec une ardente conviction. Les revues +spéciales, allemandes et françaises, ont eu longtemps Liszt pour +collaborateur et publié de lui d'intéressants articles d'esthétique +musicale. La monographie de Chopin est une belle étude écrite avec le +cœur d'un ami, l'âme d'un poète.</p> + +<p>F. Liszt a été promu commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur sous +Napoléon III, qui n'aimait pas la musique, mais prenait intérêt aux +causeries artistiques quand Auber les animait de ses fines reparties. +Liszt, invité aux Tuileries à une soirée intime, fut prié par +l'impératrice de lui dire une de ses œuvres de prédilection, la +marche funèbre de Chopin. Le grand virtuose l'exécuta avec un sentiment +poétique si profond, une expression douloureuse si vraie, si +communicative, que l'auditoire en fut touché jusqu'aux larmes. +L'impératrice, qui venait de perdre sa sœur, la duchesse d'Albe, +éprouva une très vive émotion, et remercia Liszt avec effusion; +l'empereur voulant aussi témoigner sa sympathie à l'artiste, chargea le<a name="page_320" id="page_320"></a> +ministre des Beaux-Arts de conférer à Liszt le grade supérieur à celui +déjà obtenu. Or, ce grade supérieur était celui de commandeur de la +Légion d'honneur. Parmi les compositeurs illustres, seuls, Cherubini, +Rossini, Meyerbeer, Auber<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> et Halévy avaient reçu cette haute +distinction. Ambroise Thomas, Charles Gounod et Verdi n'étaient encore +que de simples officiers de l'ordre.</p> + +<p>Il serait injuste de terminer ce rapide portrait d'un grand virtuose, +d'un grand musicien, sans parler des belles et nobles qualités de +l'homme. Généreux jusqu'à la prodigalité, ne comptant jamais avec les +incertitudes de l'avenir, ouvrant largement sa bourse à tous les +artistes malheureux, secourant toutes les infortunes, le premier à +souscrire à toutes les œuvres de bienfaisance ou à toutes les +entreprises artistiques, agissant avec une largesse de souverain où de +grands seigneurs font quelquefois acte de petits bourgeois, Liszt a +consacré aux progrès de l'art ou au soulagement des artistes malheureux +la majeure partie des sommes considérables recueillies dans ses +innombrables concerts. Point capital sur lequel Liszt diffère +singulièrement de son illustre émule en virtuosité, Paganini, dont la +réputation d'avarice est restée légendaire.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Érard possède un très beau portrait de Liszt jeune homme, par Ary +Schæffer. Le maître hongrois y a le port et les allures d'un poète +byronien.<a name="page_321" id="page_321"></a> Actuellement les lignes de la figure rappellent beaucoup le +médaillon du Dante. Sous une apparence froide, hautaine, le regard a +conservé la vivacité et la force de la jeunesse, la bouche est grande et +souvent contractée par un demi-sourire, le nez accusé, le front fuyant, +la chevelure argentée très abondante et rejetée en arrière. La vie tout +entière s'est réfugiée dans ces yeux fascinateurs qui ont gardé quelque +chose de l'enthousiasme des foules, un reflet du foyer rayonnant d'où +sont sorties tant d'ovations. On peut discuter le virtuose et le +compositeur, nature complexe, mais l'homme d'énergie, de communication +intime et directe avec le public est incomparable. Cette faculté +d'action et cette facilité d'enthousiasme ont causé quelquefois ses +fautes de goût, mais feront toujours sa grandeur. Liszt est de ceux à +qui il faut beaucoup pardonner parce qu'ils ont été beaucoup aimés.</p> + +<p class="cb">————</p> + +<p>P. S.—La deuxième édition de ces études biographiques était sous presse +lorsque la mort a frappé, à huit jours de distance, le 6 et le 14 +janvier 1888, deux grands artistes que je m'honore d'avoir comptés au +nombre de mes amis les plus chers: Henri Herz et Stephen Heller.</p> + +<p>J'adresse un dernier adieu à ces maîtres illustres dont j'ai raconté la +vie, apprécié l'œuvre et qui ont<a name="page_322" id="page_322"></a> fait école chacun à son heure. +Liszt aussi, le prodigieux virtuose, est mort l'an passé quelques +semaines après son dernier voyage à Paris, où les ovations et les fêtes +ont achevé de briser ses forces vitales sans amoindrir les hautes et +belles facultés de sa riche intelligence.<a name="page_323" id="page_323"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="TABLE"> +<tr><th colspan="3" align="center"><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></th></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#I">I.</a></td><td><span class="smcap">F. Chopin</span> </td><td align="right"><a href="#page_007">7</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#II">II.</a></td><td><span class="smcap">Bertini</span></td><td align="right"><a href="#page_021">21</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#III">III.</a></td><td><span class="smcap">Stephen Heller</span></td><td align="right"><a href="#page_031">31</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#IV">IV.</a></td><td><span class="smcap">Henry Herz</span></td><td align="right"><a href="#page_041">41</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#V">V.</a></td><td><span class="smcap">Clementi</span></td><td align="right"><a href="#page_052">52</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#VI">VI.</a></td><td><span class="smcap">E. Prudent</span></td><td align="right"><a href="#page_068">68</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#VII">VII.</a></td><td><span class="smcap">Madame Pleyel</span></td><td align="right"><a href="#page_077">77</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td><span class="smcap">Amédée de Méreaux</span></td><td align="right"><a href="#page_086">86</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#IX">IX.</a></td><td><span class="smcap">John Field</span></td><td align="right"><a href="#page_096">96</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#X">X.</a></td><td><span class="smcap">F. Kalkbrenner</span></td><td align="right"><a href="#page_106">106</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XI">XI.</a></td><td><span class="smcap">Dussek</span></td><td align="right"><a href="#page_116">116</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XII">XII.</a></td><td><span class="smcap">Ch. Valentin Alkan</span></td><td align="right"><a href="#page_126">126</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td><span class="smcap">Cramer</span></td><td align="right"><a href="#page_135">135</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td><span class="smcap">Gottschalk</span></td><td align="right"><a href="#page_143">143</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XV">XV.</a></td><td><span class="smcap">Steibelt</span></td><td align="right"><a href="#page_155">155</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td><span class="smcap">S. Thalberg</span></td><td align="right"><a href="#page_165">165</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td><span class="smcap">Madame Farrenc</span></td><td align="right"><a href="#page_176">176</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td><span class="smcap">Hummel</span></td><td align="right"><a href="#page_184">184</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td><span class="smcap">Moschelès</span></td><td align="right"><a href="#page_192">192</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XX">XX.</a></td><td><span class="smcap">Zimmerman</span></td><td align="right"><a href="#page_202">202</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td><span class="smcap">Ferdinand Ries</span></td><td align="right"><a href="#page_212">212</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td><span class="smcap">Camille Stamaty</span></td><td align="right"><a href="#page_222">222</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td><span class="smcap">Ferdinand Hiller</span></td><td align="right"><a href="#page_233">233</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td><span class="smcap">Louis Adam</span></td><td align="right"><a href="#page_244">244</a><a name="page_324" id="page_324"></a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td><span class="smcap">Théodore Dœlher</span></td><td align="right"><a href="#page_252">252</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td><span class="smcap">Madame de Montgeroult</span> </td><td align="right"><a href="#page_262">262</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td><span class="smcap">Lefébure-Wély</span></td><td align="right"><a href="#page_271">271</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td><td><span class="smcap">Goria</span></td><td align="right"><a href="#page_282">282</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XXIX">XXIX.</a></td><td><span class="smcap">Czerny</span></td><td align="right"><a href="#page_292">292</a></td></tr> + +<tr><td align="right"><a href="#XXX">XXX.</a></td><td><span class="smcap">Liszt</span></td><td align="right"><a href="#page_303">303</a></td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">————</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="ov"> + +<small>IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ, TOURS.</small> + + +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">ART CLASSIQUE ET MODERNE DU PIANO</p> + +<p class="c"><big>CONSEILS</big><br /> +<small>D'UN</small><br /> +<big><big>PROFESSEUR</big></big><br /> +<small>SUR</small><br /> +L'ENSEIGNEMENT TECHNIQUE ET L'ESTHÉTIQUE<br /> +<big>DU PIANO</big><br /> +<b>PAR A. MARMONTEL</b><br /> +<small>SUIVIS DU</small><br /> +<small>Vade-Mecum du Professeur de Piano<br /> +Catalogue gradué et raisonné des meilleures méthodes,<br /> +études et œuvres choisies des maîtres anciens et contemporains<br /> +du degré le plus élémentaire à la difficulté transcendante.</small></p> + +<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="" +style="font-size:75%;margin:5% auto 5% auto;"> +<tr><td colspan="2" align="center">L'OUVRAGE COMPLET NET: 5 FRANCS.—DIVISÉ EN 2 VOLUMES IN-12</td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr><td align="center">1<sup>er</sup> VOLUME</td><td align="center">2<sup>e</sup> VOLUME</td></tr> +<tr><td align="center"><big><b>CONSEILS D'UN PROFESSEUR</b></big> </td><td align="center"><big><b>VADE-MECUM-CATALOGUE</b></big></td></tr> +<tr><td align="center">NET: 3 FRANCS</td><td align="center">NET: 3 FRANCS</td></tr> +</table> + +<p class="cb">————</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +<i>AU MÉNESTREL</i>, 2 <i>bis</i>, RUE VIVIENNE<br /> +HENRI HEUGEL, Éditeur des Solfèges et Méthodes du Conservatoire<br /><br /> +<small>Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays<br /><br /> +IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ. TOURS.</small></p> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Nommons pourtant, parmi les artistes privilégiés qui ont eu +le bonheur de s'assimiler les précieuses qualités du virtuose, <span class="smcap">M<sup>me</sup> +Pleyel</span>, <span class="smcap">MM. Gottschalk</span> et <span class="smcap">F. Planté</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> On pourra lire avec grand intérêt le chapitre spécial +consacré par Méreaux à l'histoire du clavecin et du piano dans son +volume d'introduction aux <i>Clavecinistes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> En la propriété même de son beau-père, l'illustre Lablache, +sur le Pausilippe, où il s'inspira de ses dernières pensées musicales +publiées sous le titre de <i>Soirées de Pausilippe</i>. S. Thalberg n'avait +que 59 ans. Des obsèques princières lui furent faites par sa veuve, ses +amis et toute la colonie dilettante de Naples.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> M<sup>me</sup> Farrenc n'a rien écrit pour le théâtre, mais elle a +eu l'honneur et la satisfaction familiale de guider les études de haute +composition de son neveu, Ernest Reyer, aujourd'hui membre de +l'Institut, l'auteur du <i>Sélam</i>, de <i>Maître Wolfram</i>, de <i>Sacountala</i>, +d'<i>Érostrate</i>, de <i>la Statue</i> et de <i>Sigur</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Nous avons pu en juger au Théâtre-Italien de Paris, où il +fut appelé, un hiver, à diriger l'orchestre de la salle Ventadour.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Excellent ouvrage, dit Fétis, d'un genre neuf et +remarquable par le caractère déterminé de chaque étude.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Czerny a fait une remarquable simplification à 2 et à 4 +mains des douze premières transcriptions (1<sup>re</sup> et 2<sup>e</sup> série) de +l'<i>Art du chant</i> de S. Thalberg; les douze dernières (3<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> +série), ont été simplifiées à 2 et à 4 mains par G. Bizet, qui, lui +aussi, excellait dans l'art de transcrire au piano les chefs-d'œuvre +des maîtres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Nommé plus tard grand-officier de la Légion d'honneur.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les pianistes célèbres, by +Antoine François Marmontel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PIANISTES CÉLÈBRES *** + +***** This file should be named 37654-h.htm or 37654-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/6/5/37654/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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